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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les misérables Tome V
+ Jean Valjean
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 15, 2006 [EBook #17519]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+
+Victor Hugo
+
+LES MISÉRABLES
+
+Tome V--JEAN VALJEAN
+
+(1862)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Livre premier--La guerre entre quatre murs
+
+Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla
+ du faubourg du Temple
+Chapitre II Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
+Chapitre III Éclaircissement et assombrissement
+Chapitre IV Cinq de moins, un de plus
+Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade
+Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique
+Chapitre VII La situation s'aggrave
+Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au sérieux
+Chapitre IX Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
+ infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
+Chapitre X Aurore
+Chapitre XI Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
+Chapitre XII Le désordre partisan de l'ordre
+Chapitre XIII Lueurs qui passent
+Chapitre XIV Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
+Chapitre XV Gavroche dehors
+Chapitre XVI Comment de frère on devient père
+Chapitre XVII _Mortuus pater filium moriturum expectat_
+Chapitre XVIII Le vautour devenu proie
+Chapitre XIX Jean Valjean se venge
+Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
+Chapitre XXI Les héros
+Chapitre XXII Pied à pied
+Chapitre XXIII Oreste à jeun et Pylade ivre
+Chapitre XXIV Prisonnier
+
+
+Livre deuxième--L'intestin de Léviathan
+
+Chapitre I La terre appauvrie par la mer
+Chapitre II L'histoire ancienne de l'égout
+Chapitre III Bruneseau
+Chapitre IV Détails ignorés
+Chapitre V Progrès actuel
+Chapitre VI Progrès futur
+
+
+Livre troisième--La boue, mais l'âme
+
+Chapitre I Le cloaque et ses surprises
+Chapitre II Explication
+Chapitre III L'homme filé
+Chapitre IV Lui aussi porte sa croix
+Chapitre V Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse
+ qui est perfidie
+Chapitre VI Le fontis
+Chapitre VII Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
+Chapitre VIII Le pan de l'habit déchiré
+Chapitre IX Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
+Chapitre X Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
+Chapitre XI Ébranlement dans l'absolu
+Chapitre XII L'aïeul Livre quatrième--Javert déraillé
+
+
+Livre quatrième--Javert déraillé
+
+Chapitre I Javert déraillé
+
+
+Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père
+
+Chapitre I Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
+Chapitre II Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à
+ la guerre domestique
+Chapitre III Marius attaque
+Chapitre IV Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais
+ que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
+Chapitre V Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
+Chapitre VI Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que
+ Cosette soit heureuse
+Chapitre VII Les effets de rêve mêlés au bonheur
+Chapitre VIII Deux hommes impossibles à retrouver
+
+
+Livre sixième--La nuit blanche
+
+Chapitre I Le 16 février 1833
+Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
+Chapitre III L'inséparable
+Chapitre IV _Immortale jecur_
+
+
+Livre septième--La dernière gorgée du calice
+
+Chapitre I Le septième cercle et le huitième ciel
+Chapitre II Les obscurités que peut contenir une révélation
+
+
+Livre huitième--La décroissance crépusculaire
+
+Chapitre I La chambre d'en bas
+Chapitre II Autre pas en arrière
+Chapitre III Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
+Chapitre IV L'attraction et l'extinction
+
+
+Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore
+
+Chapitre I Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
+Chapitre II Dernières palpitations de la lampe sans huile
+Chapitre III Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
+Chapitre IV Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
+Chapitre V Nuit derrière laquelle il y a le jour
+Chapitre VI L'herbe cache et la pluie efface
+
+
+
+
+Livre premier--La guerre entre quatre murs
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
+
+
+Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies
+sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est
+placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les
+deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable,
+sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus
+grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.
+
+Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la
+liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même
+contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de
+ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses,
+de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande
+désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au
+peuple.
+
+Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le
+démos.
+
+Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine
+quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce
+duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille,
+ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui
+règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des
+privilégiés que la faute des déshérités.
+
+Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur
+et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels
+ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des
+misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande;
+la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait
+Jésus-Christ.
+
+Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences
+d'en bas.
+
+C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous
+ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où
+sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole
+mystérieuse: _Fex urbis, lex orbis._
+
+Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses
+violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de
+fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être
+réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule,
+il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête!
+comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments
+rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui
+déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on
+persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et
+l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur.
+
+Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque
+impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots
+que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de
+cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail
+réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car
+elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une
+révolte du peuple contre lui-même.
+
+Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression;
+qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur
+sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et
+qui ont caractérisé cette insurrection.
+
+L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait
+l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous
+l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la
+guerre civile, ne les oublieront jamais.
+
+La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois
+étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre
+la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée,
+déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure,
+contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant
+des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de
+maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond
+de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades
+s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère.
+Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance
+agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir
+une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement
+de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du
+prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect
+lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait
+dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela?
+C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette
+grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite
+fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez,
+bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du
+moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau
+défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la
+guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était
+l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le
+pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de
+tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En
+somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes
+renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en
+travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade
+tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet
+de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent
+voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on
+ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de
+l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les
+révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire
+sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en
+valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit
+même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est
+ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet
+encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme
+pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade,
+comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles
+ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une
+bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit
+cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque
+chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein
+de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur
+papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés
+dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des
+armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces
+mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la
+fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un
+peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le
+faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup
+de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des
+billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme
+de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient
+à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices
+soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de
+tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société
+sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les
+carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait
+quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets,
+des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit,
+projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée;
+elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains
+moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête,
+une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement
+l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de
+bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y
+claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les
+chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes,
+et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et
+vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un
+pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce
+sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu;
+une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats.
+C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï.
+
+Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la
+Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le
+désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face
+d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage
+universel, la nation, la République; et c'était la _Carmagnole_ défiant
+la _Marseillaise_.
+
+Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros.
+
+Le faubourg et sa redoute se prêtaient main-forte. Le faubourg
+s'épaulait à la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste
+barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie
+des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues,
+ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la
+fumée. La mitraille s'y évanouissait dans l'informe; les obus s'y
+enfonçaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y
+réussissaient qu'à trouer des trous; à quoi bon canonner le chaos? Et
+les régiments, accoutumés aux plus farouches visions de la guerre,
+regardaient d'un oeil inquiet cette espèce de redoute bête fauve, par le
+hérissement sanglier, et par l'énormité montagne.
+
+À un quart de lieue de là, de l'angle de la rue du Temple qui débouche
+sur le boulevard près du Château-d'Eau, si l'on avançait hardiment la
+tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin
+Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui
+monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une
+muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de
+trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la
+rue avait replié d'elle-même son plus haut mur pour se fermer
+brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct,
+froid, perpendiculaire, nivelé à l'équerre, tiré au cordeau, aligné au
+fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains
+murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on
+devinait sa profondeur. L'entablement était mathématiquement parallèle
+au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface
+grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils
+noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des
+intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les
+fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage
+qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y
+voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un
+souffle. Un sépulcre.
+
+L'éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.
+
+C'était la barricade du faubourg du Temple.
+
+Dès qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il était
+impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette
+apparition mystérieuse. C'était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne,
+symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On
+sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre.
+On regardait cela et l'on parlait bas.
+
+De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du
+peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un
+sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou,
+s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un
+entre-deux de moellons, dans le plâtre d'un mur, une balle. Quelquefois
+un biscaïen. Car les hommes de la barricade s'étaient fait de deux
+tronçons de tuyaux de fonte du gaz bouchés à un bout avec de l'étoupe et
+de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre
+inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et
+là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon
+blanc qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas.
+
+Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés.
+
+On se sentait là visé par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on
+comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue.
+
+Massés derrière l'espèce de dos d'âne que fait à l'entrée du faubourg du
+Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d'attaque
+observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette
+immobilité, cette impassibilité, d'où la mort sortait. Quelques-uns
+rampaient à plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin
+que leurs shakos ne passassent point.
+
+Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un
+frémissement.--_Comme c'est bâti!_ disait-il à un représentant. _Pas un
+pavé ne déborde de l'autre. C'est de la porcelaine._--En ce moment une
+balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.
+
+--Les lâches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie!
+ils n'osent pas! ils se cachent!--La barricade du faubourg du Temple,
+défendue par quatre-vingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois
+jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça
+les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des
+quatre-vingts lâches ne songea à fuir; tous y furent tués, excepté le
+chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l'heure.
+
+La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres; la barricade
+du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la
+différence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre
+un masque.
+
+En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût
+composée d'une colère et d'une énigme, on sentait dans la première
+barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx.
+
+Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l'un
+Cournet, l'autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade
+Saint-Antoine; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d'elles était
+l'image de celui qui l'avait bâtie.
+
+Cournet était un homme de haute stature; il avait les épaules larges, la
+face rouge, le poing écrasant, le coeur hardi, l'âme loyale, l'oeil
+sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux; le plus
+cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la
+lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle
+humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix,
+on devinait qu'il sortait de l'océan et qu'il venait de la tempête; il
+continuait l'ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en
+Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait
+en Danton quelque chose d'Hercule.
+
+Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin
+tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l'attendit,
+et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fît
+cette barricade.
+
+Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua
+Cournet. Ce fut un duel funèbre. Quelque temps après, pris dans
+l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée,
+catastrophes où la justice française voit des circonstances atténuantes
+et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La
+sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment
+matériel, grâce à l'obscurité morale, ce malheureux être qui contenait
+une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le
+bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans
+les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
+
+
+Seize ans comptent dans la souterraine éducation de l'émeute, et juin
+1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de
+la Chanvrerie n'était-elle qu'une ébauche et qu'un embryon, comparée aux
+deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour
+l'époque, elle était redoutable.
+
+Les insurgés, sous l'oeil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien,
+avaient mis la nuit à profit. La barricade avait été non seulement
+réparée, mais augmentée. On l'avait exhaussée de deux pieds. Des barres
+de fer plantées dans les pavés ressemblaient à des lances en arrêt.
+Toutes sortes de décombres ajoutés et apportés de toutes parts
+compliquaient l'enchevêtrement extérieur. La redoute avait été savamment
+refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.
+
+On avait rétabli l'escalier de pavés qui permettait d'y monter comme à
+un mur de citadelle.
+
+On avait fait le ménage de la barricade, désencombré la salle basse,
+pris la cuisine pour ambulance, achevé le pansement des blessés,
+recueilli la poudre éparse à terre et sur les tables, fondu des balles,
+fabriqué des cartouches, épluché de la charpie, distribué les armes
+tombées, nettoyé l'intérieur de la redoute, ramassé les débris, emporté
+les cadavres.
+
+On déposa les morts en tas dans la ruelle Mondétour dont on était
+toujours maître. Le pavé a été longtemps rouge à cet endroit. Il y avait
+parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit
+mettre de côté leurs uniformes.
+
+Enjolras avait conseillé deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras
+était une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitèrent.
+Feuilly employa ces deux heures à la gravure de cette inscription sur le
+mur qui faisait face au cabaret:
+
+ VIVENT LES PEUPLES!
+
+Ces trois mots, creusés dans le moellon avec un clou, se lisaient encore
+sur cette muraille en 1848.
+
+Les trois femmes avaient profité du répit de la nuit pour disparaître
+définitivement; ce qui faisait respirer les insurgés plus à l'aise.
+
+Elles avaient trouvé moyen de se réfugier dans quelque maison voisine.
+
+La plupart des blessés pouvaient et voulaient encore combattre. Il y
+avait, sur une litière de matelas et de bottes de paille, dans la
+cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux
+gardes municipaux. Les gardes municipaux furent pansés les premiers.
+
+Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et
+Javert lié au poteau.
+
+--C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.
+
+Dans l'intérieur de cette salle, à peine éclairée d'une chandelle, tout
+au fond, la table mortuaire étant derrière le poteau comme une barre
+horizontale, une sorte de grande croix vague résultait de Javert debout
+et de Mabeuf couché.
+
+Le timon de l'omnibus, quoique tronqué par la fusillade, était encore
+assez debout pour qu'on pût y accrocher un drapeau.
+
+Enjolras, qui avait cette qualité d'un chef, de toujours faire ce qu'il
+disait, attacha à cette hampe l'habit troué et sanglant du vieillard
+tué.
+
+Aucun repas n'était plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les
+cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils étaient là,
+avaient eu vite épuisé les maigres provisions du cabaret. À un instant
+donné, toute barricade qui tient devient inévitablement le radeau de la
+Méduse. Il fallut se résigner à la faim. On était aux premières heures
+de cette journée spartiate du 6 juin où, dans la barricade Saint-Merry,
+Jeanne, entouré d'insurgés qui demandaient du pain, à tous ces
+combattants criant: À manger! répondait: Pourquoi? il est trois heures.
+À quatre heures nous serons morts.
+
+Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras défendit de boire. Il interdit
+le vin et rationna l'eau-de-vie.
+
+On avait trouvé dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines,
+hermétiquement cachetées. Enjolras et Combeferre les examinèrent.
+Combeferre en remontant dit:--C'est du vieux fonds du père Hucheloup qui
+a commencé par être épicier.--Cela doit être du vrai vin, observa
+Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il était debout, on
+aurait de la peine à sauver ces bouteilles-là.--Enjolras, malgré les
+murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne
+n'y touchât et qu'elles fussent comme sacrées, il les fit placer sous la
+table où gisait le père Mabeuf.
+
+Vers deux heures du matin, on se compta. Ils étaient encore trente-sept.
+
+Le jour commençait à paraître. On venait d'éteindre la torche qui avait
+été replacée dans son alvéole de pavés. L'intérieur de la barricade,
+cette espèce de petite cour prise sur la rue, était noyé de ténèbres et
+ressemblait, à travers la vague horreur crépusculaire, au pont d'un
+navire désemparé. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme
+des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les étages
+des maisons muettes s'ébauchaient lividement; tout en haut les cheminées
+blêmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indécise qui est
+peut-être le blanc et peut-être le bleu. Des oiseaux y volaient avec des
+cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade,
+étant tournée vers le levant, avait sur son toit un reflet rose. À la
+lucarne du troisième étage, le vent du matin agitait les cheveux gris
+sur la tête de l'homme mort.
+
+--Je suis charmé qu'on ait éteint la torche, disait Courfeyrac à
+Feuilly. Cette torche effarée au vent m'ennuyait. Elle avait l'air
+d'avoir peur. La lumière des torches ressemble à la sagesse des lâches;
+elle éclaire mal, parce qu'elle tremble.
+
+L'aube éveille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.
+
+Joly, voyant un chat rôder sur une gouttière, en extrayait la
+philosophie.
+
+--Qu'est-ce que le chat? s'écriait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu,
+ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une bêtise. Et il a fait
+le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat,
+c'est l'épreuve revue et corrigée de la création.
+
+Combeferre, entouré d'étudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de
+Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et même du Cabuc, et de la
+tristesse sévère d'Enjolras. Il disait:
+
+--Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chéréas, Stephanus, Cromwell,
+Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, après le coup, leur moment
+d'angoisse. Notre coeur est si frémissant et la vie humaine est un tel
+mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre
+libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la
+joie d'avoir servi le genre humain.
+
+Et, ce sont là les méandres de la parole échangée, une minute après, par
+une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait
+entre eux les traducteurs des Géorgiques, Raux à Cournand, Cournand à
+Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfilâtre,
+particulièrement les prodiges de la mort de César; et par ce mot, César,
+la causerie revenait à Brutus.
+
+--César, dit Combeferre, est tombé justement. Cicéron a été sévère pour
+César, et il a eu raison. Cette sévérité-là n'est point la diatribe.
+Quand Zoïle insulte Homère, quand Mævius insulte Virgile, quand Visé
+insulte Molière, quand Pope insulte Shakespeare, quand Fréron insulte
+Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'exécute; les
+génies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins
+aboyés. Mais Zoïle et Cicéron, c'est deux. Cicéron est un justicier par
+la pensée de même que Brutus est un justicier par l'épée. Je blâme,
+quant à moi, cette dernière justice-là, le glaive; mais l'antiquité
+l'admettait. César, violateur du Rubicon, conférant, comme venant de
+lui, les dignités qui venaient du peuple, ne se levant pas à l'entrée du
+sénat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de
+tyran, _regia ac pene tyrannica_. C'était un grand homme; tant pis, ou
+tant mieux; la leçon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me
+touchent moins que le crachat au front de Jésus-Christ. César est
+poignardé par les sénateurs; Christ est souffleté par les valets. À plus
+d'outrage, on sent le dieu.
+
+Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavés, s'écriait, la
+carabine à la main:
+
+--Ô Cydathenæum, ô Myrrhinus, ô Probalinthe, ô grâces de l'AEantide! Oh!
+qui me donnera de prononcer les vers d'Homère comme un Grec de Laurium
+ou d'Édaptéon!
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Éclaircissement et assombrissement
+
+
+Enjolras était allé faire une reconnaissance. Il était sorti par la
+ruelle Mondétour en serpentant le long des maisons.
+
+Les insurgés, disons-le, étaient pleins d'espoir. La façon dont ils
+avaient repoussé l'attaque de la nuit leur faisait presque dédaigner
+d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient.
+Ils ne doutaient pas plus de leur succès que de leur cause. D'ailleurs
+un secours allait évidemment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette
+facilité de prophétie triomphante qui est une des forces du Français
+combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journée qui
+allait s'ouvrir: à six heures du matin, un régiment, «qu'on avait
+travaillé», tournerait; à midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher
+du soleil, la révolution.
+
+On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'était pas tu une minute
+depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de
+Jeanne, tenait toujours.
+
+Toutes ces espérances s'échangeaient d'un groupe à l'autre dans une
+sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement
+de guerre d'une ruche d'abeilles.
+
+Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans
+l'obscurité extérieure. Il écouta un instant toute cette joie les bras
+croisés, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur
+grandissante du matin, il dit:
+
+--Toute l'armée de Paris donne. Un tiers de cette armée pèse sur la
+barricade où vous êtes. De plus la garde nationale. J'ai distingué les
+shakos du cinquième de ligne et les guidons de la sixième légion. Vous
+serez attaqués dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonné hier,
+mais ce matin il ne bouge pas. Rien à attendre, rien à espérer. Pas plus
+un faubourg qu'un régiment. Vous êtes abandonnés.
+
+Ces paroles tombèrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent
+l'effet que fait sur un essaim la première goutte de l'orage. Tous
+restèrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse où l'on eût
+entendu voler la mort.
+
+Ce moment fut court.
+
+Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria à Enjolras:
+
+--Soit. Élevons la barricade à vingt pieds de haut, et restons-y tous.
+Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple
+abandonne les républicains, les républicains n'abandonnent pas le
+peuple.
+
+Cette parole dégageait du pénible nuage des anxiétés individuelles la
+pensée de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.
+
+On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parlé ainsi; c'était
+quelque porte-blouse ignoré, un inconnu, un oublié, un passant héros, ce
+grand anonyme toujours mêlé aux crises humaines et aux genèses sociales
+qui, à un instant donné, dit d'une façon suprême le mot décisif, et qui
+s'évanouit dans les ténèbres après avoir représenté une minute, dans la
+lumière d'un éclair, le peuple et Dieu.
+
+Cette résolution inexorable était tellement dans l'air du 6 juin 1832
+que, presque à la même heure, dans la barricade de Saint-Merry, les
+insurgés poussaient cette clameur demeurée historique et consignée au
+procès: Qu'on vienne à notre secours ou qu'on n'y vienne pas,
+qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.
+
+Comme on voit, les deux barricades, quoique matériellement isolées,
+communiquaient.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Cinq de moins, un de plus
+
+
+Après que l'homme quelconque, qui décrétait «la protestation des
+cadavres», eut parlé et donné la formule de l'âme commune, de toutes les
+bouches sortit un cri étrangement satisfait et terrible, funèbre par le
+sens et triomphal par l'accent:
+
+--Vive la mort! Restons ici tous.
+
+--Pourquoi tous? dit Enjolras.
+
+--Tous! tous!
+
+Enjolras reprit:
+
+--La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes
+suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?
+
+Ils répliquèrent:
+
+--Parce que pas un ne voudra s'en aller.
+
+--Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration
+presque irritée, la République n'est pas assez riche en hommes pour
+faire des dépenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour
+quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-là doit être fait
+comme un autre.
+
+Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte
+de toute-puissance qui se dégage de l'absolu. Cependant, quelle que fût
+cette omnipotence, on murmura.
+
+Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait,
+insista. Il reprit avec hauteur:
+
+--Que ceux qui craignent de n'être plus que trente le disent.
+
+Les murmures redoublèrent.
+
+--D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile
+à dire. La barricade est cernée.
+
+--Pas du côté des halles, dit Enjolras. La rue Mondétour est libre, et
+par la rue des Prêcheurs on peut gagner le marché des Innocents.
+
+--Et là, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans
+quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un
+homme en blouse et en casquette. D'où viens-tu, toi? serais-tu pas de la
+barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusillé.
+
+Enjolras, sans répondre, toucha l'épaule de Combeferre, et tous deux
+entrèrent dans la salle basse.
+
+Ils ressortirent un moment après. Enjolras tenait dans ses deux mains
+étendues les quatre uniformes qu'il avait fait réserver. Combeferre le
+suivait portant les buffleteries et les shakos.
+
+--Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mêle aux rangs et l'on
+s'échappe. Voici toujours pour quatre.
+
+Et il jeta sur le sol dépavé les quatre uniformes.
+
+Aucun ébranlement ne se faisait dans le stoïque auditoire. Combeferre
+prit la parole.
+
+--Allons, dit-il, il faut avoir un peu de pitié. Savez-vous de quoi il
+est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des
+femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou
+non, des mères, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de
+petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une
+nourrice lève la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux
+aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantômes de
+femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne
+faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont
+sublimes, mais le suicide est étroit, et ne veut pas d'extension; et dès
+qu'il touche à vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux
+petites têtes blondes, et songez aux cheveux blancs. Écoutez, tout à
+l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du
+Cygne une croisée éclairée, une chandelle à une pauvre fenêtre, au
+cinquième, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tête de vieille
+femme qui avait l'air d'avoir passé la nuit et d'attendre. C'est
+peut-être la mère de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-là,
+et qu'il se dépêche d'aller dire à sa mère: Mère, me voilà! Qu'il soit
+tranquille, on fera la besogne ici tout de même. Quand on soutient ses
+proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est
+déserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont
+des soeurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voilà morts,
+c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est
+terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants êtres si
+gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui
+jasent, qui emplissent la maison de chasteté, qui sont comme un parfum
+vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la pureté
+des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces
+adorables et honnêtes créatures qui sont votre bénédiction et votre
+orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous
+dise? Il y a un marché de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains
+d'ombres, frémissantes autour d'elles, que vous les empêcherez d'y
+entrer! Songez à la rue, songez au pavé couvert de passants, songez aux
+boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent décolletées et
+dans la boue. Ces femmes-là aussi ont été pures. Songez à vos soeurs,
+ceux qui en ont. La misère, la prostitution, les sergents de ville,
+Saint-Lazare, voilà où vont tomber ces délicates belles filles, ces
+fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beauté, plus
+fraîches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous êtes fait tuer! ah!
+vous n'êtes plus là! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple à
+la royauté, vous donnez vos filles à la police. Amis, prenez garde, ayez
+de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas
+l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont
+pas reçu l'éducation des hommes, on les empêche de lire, on les empêche
+de penser, on les empêche de s'occuper de politique; les empêcherez-vous
+d'aller ce soir à la morgue et de reconnaître vos cadavres? Voyons, il
+faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent
+une poignée de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici
+l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en
+aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est méritoire.
+On dit: J'ai un fusil, je suis à la barricade, tant pis, j'y reste. Tant
+pis, c'est bientôt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez
+pas à ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances!
+Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui
+babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le
+baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonné? J'en ai vu
+un, tout petit, haut comme cela. Son père était mort. De pauvres gens
+l'avaient recueilli par charité, mais ils n'avaient pas de pain pour
+eux-mêmes. L'enfant avait toujours faim. C'était l'hiver. Il ne pleurait
+pas. On le voyait aller près du poêle où il n'y avait jamais de feu et
+dont le tuyau, vous savez, était mastiqué avec de la terre jaune.
+L'enfant détachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la
+mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes
+molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne
+répondait pas. Il est mort. On l'a apporté mourir à l'hospice Necker, où
+je l'ai vu. J'étais interne à cet hospice-là. Maintenant, s'il y a des
+pères parmi vous, des pères qui ont pour bonheur de se promener le
+dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur
+enfant, que chacun de ces pères se figure que cet enfant-là est le sien.
+Ce pauvre môme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il
+a été nu sur la table d'anatomie, ses côtes faisaient saillie sous sa
+peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetière. On lui a trouvé une
+espèce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents.
+Allons, tâtons-nous en conscience et prenons conseil de notre coeur. Les
+statistiques constatent que la mortalité des enfants abandonnés est de
+cinquante-cinq pour cent. Je le répète, il s'agit des femmes, il s'agit
+des mères, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce
+qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous êtes; on sait bien
+que vous êtes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous
+dans l'âme la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande
+cause; on sait bien que vous vous sentez élus pour mourir utilement et
+magnifiquement, et que chacun de vous tient à sa part du triomphe. À la
+bonne heure. Mais vous n'êtes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres
+êtres auxquels il faut penser. Il ne faut pas être égoïstes.
+
+Tous baissèrent la tête d'un air sombre.
+
+Étranges contradictions du coeur humain à ses moments les plus sublimes!
+Combeferre, qui parlait ainsi, n'était pas orphelin. Il se souvenait des
+mères des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il
+était «égoïste».
+
+Marius, à jeun, fiévreux, successivement sorti de toutes les espérances,
+échoué dans la douleur, le plus sombre des naufrages, saturé d'émotions
+violentes, et sentant la fin venir, s'était de plus en plus enfoncé dans
+cette stupeur visionnaire qui précède toujours l'heure fatale
+volontairement acceptée.
+
+Un physiologiste eût pu étudier sur lui les symptômes croissants de
+cette absorption fébrile connue et classée par la science, et qui est à
+la souffrance ce que la volupté est au plaisir. Le désespoir aussi a
+son extase. Marius en était là. Il assistait à tout comme du dehors;
+ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui
+semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait
+point les détails. Il voyait les allants et venants à travers un
+flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abîme.
+
+Cependant ceci l'émut. Il y avait dans cette scène une pointe qui perça
+jusqu'à lui, et qui le réveilla. Il n'avait plus qu'une idée, mourir, et
+il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme
+funèbre, qu'en se perdant, il n'est pas défendu de sauver quelqu'un.
+
+Il éleva la voix:
+
+--Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile.
+Je me joins à eux, et il faut se hâter. Combeferre vous a dit les choses
+décisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mères, des
+soeurs, des femmes, des enfants. Que ceux-là sortent des rangs.
+
+Personne ne bougea.
+
+--Les hommes mariés et les soutiens de famille hors des rangs! répéta
+Marius.
+
+Son autorité était grande. Enjolras était bien le chef de la barricade,
+mais Marius en était le sauveur.
+
+--Je l'ordonne! cria Enjolras.
+
+--Je vous en prie, dit Marius.
+
+Alors, remués par la parole de Combeferre, ébranlés par l'ordre
+d'Enjolras, émus par la prière de Marius, ces hommes héroïques
+commencèrent à se dénoncer les uns les autres.--C'est vrai, disait un
+jeune à un homme fait. Tu es père de famille. Va-t'en.--C'est plutôt
+toi, répondait l'homme, tu as tes deux soeurs que tu nourris.--Et une
+lutte inouïe éclatait. C'était à qui ne se laisserait pas mettre à la
+porte du tombeau.
+
+--Dépêchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus
+temps.
+
+--Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la République, et le suffrage
+universel règne. Désignez vous-mêmes ceux qui doivent s'en aller.
+
+On obéit. Au bout de quelques minutes, cinq étaient unanimement
+désignés, et sortaient des rangs.
+
+--Ils sont cinq! s'écria Marius.
+
+Il n'y avait que quatre uniformes.
+
+--Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.
+
+Et ce fut à qui resterait, et à qui trouverait aux autres des raisons de
+ne pas rester. La généreuse querelle recommença.
+
+--Toi, tu as une femme qui t'aime.--Toi, tu as ta vieille mère.--Toi,
+tu n'as plus ni père ni mère, qu'est-ce que tes trois petits frères vont
+devenir?--Toi, tu es père de cinq enfants.--Toi, tu as le droit de
+vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tôt.
+
+Ces grandes barricades révolutionnaires étaient des rendez-vous
+d'héroïsmes. L'invraisemblable y était simple. Ces hommes ne
+s'étonnaient pas les uns les autres.
+
+--Faites vite, répétait Courfeyrac.
+
+On cria des groupes à Marius:
+
+--Désignez, vous, celui qui doit rester.
+
+--Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obéirons.
+
+Marius ne croyait plus à une émotion possible. Cependant à cette idée,
+choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son coeur. Il
+eût pâli, s'il eût pu pâlir encore.
+
+Il s'avança vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'oeil plein de
+cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les
+Thermopyles, lui criait.
+
+--Moi! moi! moi!
+
+Et Marius, stupidement, les compta; ils étaient toujours cinq! Puis son
+regard s'abaissa sur les quatre uniformes.
+
+En cet instant, un cinquième uniforme tomba, comme du ciel, sur les
+quatre autres.
+
+Le cinquième homme était sauvé.
+
+Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.
+
+Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.
+
+Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la
+ruelle Mondétour. Grâce à son habit de garde national, il avait passé
+aisément.
+
+La vedette placée par les insurgés dans la rue Mondétour, n'avait point
+à donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait
+laissé s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort
+probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment était trop grave
+pour que la sentinelle pût se distraire de son devoir et de son poste
+d'observation.
+
+Au moment où Jean Valjean était entré dans la redoute, personne ne
+l'avait remarqué, tous les yeux étant fixés sur les cinq choisis et sur
+les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et,
+silencieusement, il s'était dépouillé de son habit et l'avait jeté sur
+le tas des autres.
+
+L'émotion fut indescriptible.
+
+--Quel est cet homme? demanda Bossuet.
+
+--C'est, répondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.
+
+Marius ajouta d'une voix grave:
+
+--Je le connais.
+
+Cette caution suffisait à tous.
+
+Enjolras se tourna vers Jean Valjean.
+
+--Citoyen, soyez le bienvenu.
+
+Et il ajouta:
+
+--Vous savez qu'on va mourir.
+
+Jean Valjean, sans répondre, aida l'insurgé qu'il sauvait à revêtir son
+uniforme.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Quel horizon on voit du haut de la barricade
+
+
+La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu
+inexorable, avait comme résultante et comme sommet la mélancolie suprême
+d'Enjolras.
+
+Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution; il était incomplet
+pourtant, autant que l'absolu peut l'être; il tenait trop de Saint-Just,
+et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la société
+des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des
+idées de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu à peu de la
+forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du
+progrès, et il en était venu à accepter, comme évolution définitive et
+magnifique, la transformation de la grande république française en
+immense république humaine. Quant aux moyens immédiats, une situation
+violente étant donnée, il les voulait violents; en cela, il ne variait
+pas; et il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce
+mot: Quatre-vingt-treize.
+
+Enjolras était debout sur l'escalier de pavés, un de ses coudes sur le
+canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme à des
+passages de souffles; les endroits où est la mort ont de ces effets de
+trépieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intérieur, des
+espèces de feux étouffés. Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux
+blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l'ange sur le sombre
+quadrige fait d'étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en
+flamboiement d'auréole, et Enjolras s'écria:
+
+--Citoyens, vous représentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondées
+de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les
+hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le
+présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité,
+pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue
+l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour
+pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous
+le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les
+mères heureuses! Dompter la matière, c'est le premier pas; réaliser
+l'idéal, c'est le second. Réfléchissez à ce qu'a déjà fait le progrès.
+Jadis les premières races humaines voyaient avec terreur passer devant
+leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait
+du feu, le griffon qui était le monstre de l'air et qui volait avec les
+ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; bêtes effrayantes qui
+étaient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses pièges, les
+pièges sacrés de l'intelligence, et il a fini par y prendre les
+monstres.
+
+Nous avons dompté l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons
+dompté le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le
+point de dompter le griffon, nous le tenons déjà, et il s'appelle le
+ballon. Le jour où cette oeuvre prométhéenne sera terminée et où l'homme
+aura définitivement attelé à sa volonté la triple Chimère antique,
+l'hydre, le dragon et le griffon, il sera maître de l'eau, du feu et de
+l'air, et il sera pour le reste de la création animée ce que les anciens
+dieux étaient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, où
+allons-nous? À la science faite gouvernement, à la force des choses
+devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa
+pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de
+vérité correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des
+peuples; nous allons à l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de
+parasites. Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation
+tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des
+continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de
+pareil s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une
+à Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros.
+L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France
+porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là la gestation du
+dix-neuvième siècle. Ce qu'avait ébauché la Grèce est digne d'être
+achevé par la France. Écoute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme
+du peuple, hommes des peuples. Je te vénère. Oui, tu vois nettement les
+temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni père ni mère, Feuilly; tu
+as adopté pour mère l'humanité et pour père le droit. Tu vas mourir ici,
+c'est-à-dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par
+notre défaite aussi bien que par notre victoire, c'est une révolution
+que nous allons faire. De même que les incendies éclairent toute la
+ville, les révolutions éclairent tout le genre humain. Et quelle
+révolution ferons-nous? Je viens de le dire, la révolution du Vrai. Au
+point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe--la souveraineté de
+l'homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s'appelle
+Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s'associent
+commence l'État. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication.
+Chaque souveraineté concède une certaine quantité d'elle-même pour
+former le droit commun. Cette quantité est la même pour tous. Cette
+identité de concession que chacun fait à tous s'appelle Égalité. Le
+droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant
+sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle
+Fraternité. Le point d'intersection de toutes ces souverainetés qui
+s'agrègent s'appelle Société. Cette intersection étant une jonction, ce
+point est un noeud. De là ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns
+disent contrat social, ce qui est la même chose, le mot contrat étant
+étymologiquement formé avec l'idée de lien. Entendons-nous sur
+l'égalité; car, si la liberté est le sommet, l'égalité est la base.
+L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une
+société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de
+jalousies s'entre-châtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes
+ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même
+poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit.
+L'Égalité a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit à
+l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer. L'école primaire imposée
+à tous, l'école secondaire offerte à tous, c'est là la loi. De l'école
+identique sort la société égale. Oui, enseignement! Lumière! lumière!
+tout vient de la lumière et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvième
+siècle est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien
+de semblable à la vieille histoire; on n'aura plus à craindre, comme
+aujourd'hui, une conquête, une invasion, une usurpation, une rivalité de
+nations à main armée, une interruption de civilisation dépendant d'un
+mariage de rois, une naissance dans les tyrannies héréditaires, un
+partage de peuples par congrès, un démembrement par écroulement de
+dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme
+deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus à
+craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par détresse, la
+misère par chômage, et l'échafaud, et le glaive, et les batailles, et
+tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait
+presque dire: il n'y aura plus d'événements. On sera heureux. Le genre
+humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne;
+l'harmonie se rétablira entre l'âme et l'astre. L'âme gravitera autour
+de la vérité comme l'astre autour de la lumière. Amis, l'heure où nous
+sommes et où je vous parle est une heure sombre; mais ce sont là les
+achats terribles de l'avenir. Une révolution est un péage. Oh! le genre
+humain sera délivré, relevé et consolé! Nous le lui affirmons sur cette
+barricade. D'où poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du
+sacrifice? Ô mes frères, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui
+pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de
+pavés, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux,
+un monceau d'idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre
+l'idéal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi
+et tu vas renaître avec moi. De l'étreinte de toutes les désolations
+jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les idées
+leur immortalité. Cette agonie et cette immortalité vont se mêler et
+composer notre mort. Frères, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de
+l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pénétrée d'aurore.
+
+Enjolras s'interrompit plutôt qu'il ne se tut; ses lèvres remuaient
+silencieusement comme s'il continuait de se parler à lui-même, ce qui
+fit qu'attentifs, et pour tâcher de l'entendre encore, ils le
+regardèrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota
+longtemps. La parole étant souffle, les frémissements d'intelligences
+ressemblent à des frémissements de feuilles.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Marius hagard, Javert laconique
+
+
+Disons ce qui se passait dans la pensée de Marius.
+
+Qu'on se souvienne de sa situation d'âme. Nous venons de le rappeler,
+tout n'était plus pour lui que vision. Son appréciation était trouble.
+Marius, insistons-y, était sous l'ombre des grandes ailes ténébreuses
+ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entré dans le tombeau, il lui
+semblait qu'il était déjà de l'autre côté de la muraille, et il ne
+voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.
+
+Comment M. Fauchelevent était-il là? Pourquoi y était-il? Qu'y venait-il
+faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre
+désespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme
+nous-mêmes, il lui semblait logique que tout le monde vînt mourir.
+
+Seulement il songea à Cosette avec un serrement de coeur.
+
+Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut
+pas même l'air d'entendre lorsque Marius éleva la voix pour dire: Je le
+connais.
+
+Quant à Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si
+l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous
+dirions, lui plaisait. Il s'était toujours senti une impossibilité
+absolue d'adresser la parole à cet homme énigmatique qui était à la fois
+pour lui équivoque et imposant. Il y avait en outre très longtemps qu'il
+ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et réservée de Marius,
+augmentait encore l'impossibilité.
+
+Les cinq hommes désignés sortirent de la barricade par la ruelle
+Mondétour; ils ressemblaient parfaitement à des gardes nationaux. Un
+d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassèrent ceux qui
+restaient.
+
+Quand les cinq hommes renvoyés à la vie furent partis, Enjolras pensa au
+condamné à mort. Il entra dans la salle basse. Javert, lié au pilier,
+songeait.
+
+--Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.
+
+Javert répondit:
+
+--Quand me tuerez-vous?
+
+--Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.
+
+--Alors, donnez-moi à boire, dit Javert.
+
+Enjolras lui présenta lui-même un verre d'eau, et, comme Javert était
+garrotté, il l'aida à boire.
+
+--Est-ce là tout? reprit Enjolras.
+
+--Je suis mal à ce poteau, répondit Javert. Vous n'êtes pas tendres de
+m'avoir laissé passer la nuit là. Liez-moi comme il vous plaira, mais
+vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.
+
+Et d'un mouvement de tête il désignait le cadavre de M. Mabeuf.
+
+Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue
+table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches.
+Toutes les cartouches étant faites et toute la poudre étant employée,
+cette table était libre.
+
+Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgés délièrent Javert du poteau.
+Tandis qu'on le déliait, un cinquième lui tenait une bayonnette appuyée
+sur la poitrine. On lui laissa les mains attachées derrière le dos, on
+lui mit aux pieds une corde à fouet mince et solide qui lui permettait
+de faire des pas de quinze pouces comme à ceux qui vont monter à
+l'échafaud, et on le fit marcher jusqu'à la table au fond de la salle où
+on l'étendit, étroitement lié par le milieu du corps.
+
+Pour plus de sûreté, au moyen d'une corde fixée au cou, on ajouta au
+système de ligatures qui lui rendaient toute évasion impossible cette
+espèce de lien, appelé dans les prisons martingale, qui part de la
+nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains après
+avoir passé entre les jambes.
+
+Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le
+considérait avec une attention singulière. L'ombre que faisait cet homme
+fit tourner la tête à Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean.
+Il ne tressaillit même pas, abaissa fièrement la paupière, et se borna à
+dire: C'est tout simple.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+La situation s'aggrave
+
+
+Le jour croissait rapidement. Mais pas une fenêtre ne s'ouvrait, pas une
+porte ne s'entre-bâillait; c'était l'aurore, non le réveil. L'extrémité
+de la rue de la Chanvrerie opposée à la barricade avait été évacuée par
+les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait
+aux passants avec une tranquillité sinistre. La rue Saint-Denis était
+muette comme l'avenue des Sphinx à Thèbes. Pas un être vivant dans les
+carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre
+comme cette clarté des rues désertes.
+
+On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait à une certaine
+distance un mouvement mystérieux. Il était évident que l'instant
+critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replièrent;
+mais cette fois toutes.
+
+La barricade était plus forte que lors de la première attaque. Depuis le
+départ des cinq, on l'avait exhaussée encore.
+
+Sur l'avis de la vedette qui avait observé la région des halles,
+Enjolras, de peur d'une surprise par derrière, prit une résolution
+grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondétour resté
+libre jusqu'alors. On dépava pour cela quelques longueurs de maisons de
+plus. De cette façon, la barricade, murée sur trois rues, en avant sur
+la rue de la Chanvrerie, à gauche sur la rue du Cygne et de la
+Petite-Truanderie, à droite sur la rue Mondétour, était vraiment presque
+inexpugnable; il est vrai qu'on y était fatalement enfermé. Elle avait
+trois fronts, mais n'avait plus d'issue.--Forteresse, mais souricière,
+dit Courfeyrac en riant.
+
+Enjolras fit entasser près de la porte du cabaret une trentaine de
+pavés, «arrachés de trop», disait Bossuet.
+
+Le silence était maintenant si profond du côté d'où l'attaque devait
+venir qu'Enjolras fit reprendre à chacun le poste de combat.
+
+On distribua à tous une ration d'eau-de-vie.
+
+Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prépare à un assaut.
+Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude,
+on s'épaule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavés. Voilà un
+coin de mur qui gêne, on s'en éloigne; voici un redan qui peut protéger,
+on s'y abrite. Les gauchers sont précieux; ils prennent les places
+incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On
+veut être à l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la
+funeste guerre de juin 1848, un insurgé qui avait un tir redoutable et
+qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y était fait
+apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.
+
+Sitôt que le chef a commandé le branle-bas de combat, tous les
+mouvements désordonnés cessent; plus de tiraillements de l'un à l'autre;
+plus de coteries; plus d'aparté; plus de bande à part; tout ce qui est
+dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une
+barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le péril
+fait l'ordre.
+
+Dès qu'Enjolras eut pris sa carabine à deux coups et se fut placé à une
+espèce de créneau qu'il s'était réservé, tous se turent. Un pétillement
+de petits bruits secs retentit confusément le long de la muraille de
+pavés. C'était les fusils qu'on armait.
+
+Du reste, les attitudes étaient plus fières et plus confiantes que
+jamais; l'excès du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus
+l'espérance, mais ils avaient le désespoir. Le désespoir, dernière arme,
+qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources
+suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S'embarquer dans la mort,
+c'est parfois le moyen d'échapper au naufrage; et le couvercle du
+cercueil devient une planche de salut.
+
+Comme la veille au soir, toutes les attentions étaient tournées, et on
+pourrait presque dire appuyées, sur le bout de la rue, maintenant
+éclairé et visible.
+
+L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommença distinctement du
+côté de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la
+première attaque. Un clapotement de chaînes, le cahotement inquiétant
+d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pavé, une sorte de
+fracas solennel, annoncèrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il
+y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues
+paisibles, percées et bâties pour la circulation féconde des intérêts et
+des idées, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des
+roues de la guerre.
+
+La fixité des prunelles de tous les combattants sur l'extrémité de la
+rue devint farouche.
+
+Une pièce de canon apparut.
+
+Les artilleurs poussaient la pièce; elle était dans son encastrement de
+tir; l'avant-train avait été détaché; deux soutenaient l'affût, quatre
+étaient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la
+mèche allumée.
+
+--Feu! cria Enjolras.
+
+Toute la barricade fit feu, la détonation fut effroyable; une avalanche
+de fumée couvrit et effaça la pièce et les hommes; après quelques
+secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les
+servants de la pièce achevaient de la rouler en face de la barricade
+lentement, correctement, et sans se hâter. Pas un n'était atteint. Puis
+le chef de pièce, pesant sur la culasse pour élever le tir, se mit à
+pointer le canon avec la gravité d'un astronome qui braque une lunette.
+
+--Bravo les canonniers! cria Bossuet.
+
+Et toute la barricade battit des mains.
+
+Un moment après, carrément posée au beau milieu de la rue, à cheval sur
+le ruisseau, la pièce était en batterie. Une gueule formidable était
+ouverte sur la barricade.
+
+--Allons, gai! fit Courfeyrac. Voilà le brutal. Après la chiquenaude, le
+coup de poing. L'armée étend vers nous sa grosse patte. La barricade va
+être sérieusement secouée. La fusillade tâte, le canon prend.
+
+--C'est une pièce de huit, nouveau modèle, en bronze, ajouta
+Combeferre. Ces pièces-là, pour peu qu'on dépasse la proportion de dix
+parties d'étain sur cent de cuivre, sont sujettes à éclater. L'excès
+d'étain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et
+des chambres dans la lumière. Pour obvier à ce danger et pouvoir forcer
+la charge, il faudrait peut-être en revenir au procédé du quatorzième
+siècle, le cerclage, et émenaucher extérieurement la pièce d'une suite
+d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En
+attendant, on remédie comme on peut au défaut; on parvient à reconnaître
+où sont les trous et les caves dans la lumière d'un canon au moyen du
+chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'étoile mobile de
+Gribeauval.
+
+--Au seizième siècle, observa Bossuet, on rayait les canons.
+
+--Oui, répondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais
+diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir à courte distance, la
+trajectoire n'a pas toute la roideur désirable, la parabole s'exagère,
+le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse
+frapper tous les objets intermédiaires, nécessité de combat pourtant,
+dont l'importance croît avec la proximité de l'ennemi et la
+précipitation du tir. Ce défaut de tension de la courbe du projectile
+dans les canons rayés du seizième siècle tenait à la faiblesse de la
+charge; les faibles charges, pour cette espèce d'engins, sont imposées
+par des nécessités balistiques, telles, par exemple, que la conservation
+des affûts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il
+veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que
+six cents lieues par heure; la lumière fait soixante-dix mille lieues
+par seconde. Telle est la supériorité de Jésus-Christ sur Napoléon.
+
+--Rechargez les armes, dit Enjolras.
+
+De quelle façon le revêtement de la barricade allait-il se comporter
+sous le boulet? Le coup ferait-il brèche? Là était la question. Pendant
+que les insurgés rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le
+canon.
+
+L'anxiété était profonde dans la redoute.
+
+Le coup partit, la détonation éclata.
+
+--Présent! cria une voix joyeuse.
+
+Et en même temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit
+dedans.
+
+Il arrivait du côté de la rue du Cygne et il avait lestement enjambé la
+barricade accessoire qui faisait front au dédale de la
+Petite-Truanderie.
+
+Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.
+
+Le boulet s'était perdu dans le fouillis des décombres. Il avait tout au
+plus brisé une roue de l'omnibus, et achevé la vieille charrette Anceau.
+Ce que voyant, la barricade se mit à rire.
+
+--Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Les artilleurs se font prendre au sérieux
+
+
+On entoura Gavroche.
+
+Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit à
+part.
+
+--Qu'est-ce que tu viens faire ici?
+
+--Tiens! dit l'enfant. Et vous?
+
+Et il regarda fixement Marius avec son effronterie épique. Ses deux yeux
+s'agrandissaient de la clarté fière qui était dedans.
+
+Ce fut avec un accent sévère que Marius continua:
+
+--Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre à
+son adresse?
+
+Gavroche n'était point sans quelque remords à l'endroit de cette lettre.
+Dans sa hâte de revenir à la barricade, il s'en était défait plutôt
+qu'il ne l'avait remise. Il était forcé de s'avouer à lui-même qu'il
+l'avait confiée un peu légèrement à cet inconnu dont il n'avait même pu
+distinguer le visage. Il est vrai que cet homme était nu-tête, mais cela
+ne suffisait pas. En somme, il se faisait à ce sujet de petites
+remontrances intérieures et il craignait les reproches de Marius. Il
+prit, pour se tirer d'affaire, le procédé le plus simple; il mentit
+abominablement.
+
+--Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura
+la lettre en se réveillant.
+
+Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu à Cosette
+et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moitié de ce qu'il
+voulait.
+
+L'envoi de sa lettre, et la présence de M. Fauchelevent dans la
+barricade, ce rapprochement s'offrit à son esprit. Il montra à Gavroche
+M. Fauchelevent:
+
+--Connais-tu cet homme?
+
+--Non, dit Gavroche.
+
+Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean
+que la nuit.
+
+Les conjectures troubles et maladives qui s'étaient ébauchées dans
+l'esprit de Marius se dissipèrent. Connaissait-il les opinions de M.
+Fauchelevent? M. Fauchelevent était républicain peut-être. De là sa
+présence toute simple dans ce combat.
+
+Cependant Gavroche était déjà à l'autre bout de la barricade criant: mon
+fusil!
+
+Courfeyrac le lui fit rendre.
+
+Gavroche prévint «les camarades», comme il les appelait, que la
+barricade était bloquée. Il avait eu grand'peine à arriver. Un bataillon
+de ligne, dont les faisceaux étaient dans la Petite-Truanderie,
+observait le côté de la rue du Cygne; du côté opposé, la garde
+municipale occupait la rue des Prêcheurs. En face, on avait le gros de
+l'armée.
+
+Ce renseignement donné, Gavroche ajouta:--Je vous autorise à leur
+flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras à son créneau, l'oreille
+tendue, épiait.
+
+Les assaillants, peu contents sans doute du coup à boulet, ne l'avaient
+pas répété.
+
+Une compagnie d'infanterie de ligne était venue occuper l'extrémité de
+la rue, en arrière de la pièce. Les soldats dépavaient la chaussée et y
+construisaient avec les pavés une petite muraille basse, une façon
+d'épaulement qui n'avait guère plus de dix-huit pouces de hauteur et qui
+faisait front à la barricade. À l'angle de gauche de cet épaulement, on
+voyait la tête de colonne d'un bataillon de la banlieue, massé rue
+Saint-Denis.
+
+Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait
+quand on retire des caissons les boîtes à mitraille, et il vit le chef
+de pièce changer le pointage et incliner légèrement la bouche du canon à
+gauche. Puis les canonniers se mirent à charger la pièce. Le chef de
+pièce saisit lui-même le boutefeu et l'approcha de la lumière.
+
+--Baissez la tête, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous à genoux le
+long de la barricade!
+
+Les insurgés, épars devant le cabaret et qui avaient quitté leur poste
+de combat à l'arrivée de Gavroche, se ruèrent pêle-mêle vers la
+barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras fût exécuté, la décharge
+se fit avec le râle effrayant d'un coup de mitraille. C'en était un en
+effet.
+
+La charge avait été dirigée sur la coupure de la redoute, y avait
+ricoché sur le mur, et ce ricochet épouvantable avait fait deux morts et
+trois blessés.
+
+Si cela continuait, la barricade n'était plus tenable. La mitraille
+entrait.
+
+Il y eut une rumeur de consternation.
+
+--Empêchons toujours le second coup, dit Enjolras.
+
+Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pièce qui, en ce moment,
+penché sur la culasse du canon, rectifiait et fixait définitivement le
+pointage.
+
+Ce chef de pièce était un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond,
+à la figure très douce, avec l'air intelligent propre à cette arme
+prédestinée et redoutable qui, à force de se perfectionner dans
+l'horreur, doit finir par tuer la guerre.
+
+Combeferre, debout près d'Enjolras, considérait ce jeune homme.
+
+--Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries!
+Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre.
+Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que
+c'est un charmant jeune homme, il est intrépide, on voit qu'il pense,
+c'est très instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un père, une
+mère, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq
+ans, il pourrait être ton frère.
+
+--Il l'est, dit Enjolras.
+
+--Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.
+
+--Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.
+
+Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.
+
+En même temps il pressa la détente de sa carabine. L'éclair jaillit.
+L'artilleur tourna deux fois sur lui-même, les bras étendus devant lui
+et la tête levée comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur
+la pièce et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel
+sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait traversé la
+poitrine de part en part. Il était mort.
+
+Il fallut l'emporter et le remplacer. C'étaient en effet quelques
+minutes de gagnées.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
+infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
+
+
+Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait
+recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
+mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups.
+
+Enjolras jeta ce commandement:
+
+--Il faut mettre là un matelas.
+
+--On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus.
+
+Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son
+fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de
+ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
+autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien.
+
+À l'ordre donné par Enjolras, il se leva.
+
+On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
+vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
+fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une
+maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
+posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge,
+était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
+ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles
+de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
+comme des cheveux.
+
+--Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean
+Valjean.
+
+Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.
+
+Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.
+
+Une des deux cordes du matelas était coupée.
+
+Le matelas ne pendait plus que par un fil.
+
+Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de
+la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
+rue.
+
+La barricade applaudit.
+
+Toutes les voix crièrent:
+
+--Voilà un matelas.
+
+--Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?
+
+Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les
+assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
+exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient
+couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée,
+et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en
+attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu
+contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette
+mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la
+barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible.
+
+Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
+de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
+revint dans la barricade.
+
+Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
+façon que les artilleurs ne le vissent pas.
+
+Cela fait, on attendit le coup de mitraille.
+
+Il ne tarda pas.
+
+Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
+n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
+prévu était obtenu. La barricade était préservée.
+
+--Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie.
+
+Bossuet admirait et riait. Il s'écria:
+
+--C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
+plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule
+un canon!
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Aurore
+
+
+En ce moment-là, Cosette se réveillait.
+
+Sa chambre était étroite, propre, discrète, avec une longue croisée au
+levant sur l'arrière-cour de la maison.
+
+Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'était
+point là la veille et elle était déjà rentrée dans sa chambre quand
+Toussaint avait dit: Il paraît qu'il y a du train.
+
+Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
+rêves, ce qui tenait peut-être un peu à ce que son petit lit était très
+blanc. Quelqu'un qui était Marius lui était apparu dans de la lumière.
+Elle se réveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit
+l'effet de la continuation du songe.
+
+Sa première pensée sortant de ce rêve fut riante. Cosette se sentit
+toute rassurée. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
+auparavant, cette réaction de l'âme qui ne veut absolument pas du
+malheur. Elle se mit à espérer de toutes ses forces sans savoir
+pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint.--Voilà trois jours
+qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reçu sa
+lettre, qu'il savait où elle était, et qu'il avait tant d'esprit, et
+qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'à elle.--Et cela certainement
+aujourd'hui, et peut-être ce matin même.--Il faisait grand jour, mais le
+rayon de lumière était très horizontal, elle pensa qu'il était de très
+bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.
+
+Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par conséquent
+cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'était
+recevable. Tout cela était certain. C'était déjà assez monstrueux
+d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'était
+horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut
+était une épreuve traversée. Marius allait arriver, et apporterait une
+bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux;
+elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le
+sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-même. Il lui est
+naturel d'être heureuse. Il semble que sa respiration soit faite
+d'espérance.
+
+Du reste, Cosette ne pouvait parvenir à se rappeler ce que Marius lui
+avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
+quelle explication il lui en avait donnée. Tout le monde a remarqué avec
+quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber à terre court se cacher,
+et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pensées qui nous
+jouent le même tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau;
+c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mémoire
+dessus. Cosette se dépitait quelque peu du petit effort inutile que
+faisait son souvenir. Elle se disait que c'était bien mal à elle et
+bien coupable d'avoir oublié des paroles prononcées par Marius.
+
+Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa
+prière et sa toilette.
+
+On peut à la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
+non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait à peine, la prose ne
+le doit pas.
+
+C'est l'intérieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
+l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis fermé qui ne doit pas être
+regardé par l'homme tant qu'il n'a pas été regardé par le soleil. La
+femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette
+adorable demi-nudité qui a peur d'elle-même, ce pied blanc qui se
+réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
+comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de
+remonter et de cacher l'épaule pour un meuble qui craque ou pour une
+voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets
+tirés, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur,
+cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude
+presque ailée là où rien n'est à craindre, les phases successives du
+vêtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point
+que tout cela soit raconté, et c'est déjà trop de l'indiquer.
+
+L'oeil de l'homme doit être plus religieux encore devant le lever d'une
+jeune fille que devant le lever d'une étoile. La possibilité d'atteindre
+doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre
+de la prune, le cristal radié de la neige, l'aile du papillon poudrée de
+plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait
+pas même qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rêve
+et n'est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie
+sombre de l'idéal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague
+pénombre. Ici, contempler, c'est profaner.
+
+Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-ménage du
+réveil de Cosette.
+
+Un conte d'orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais
+qu'Adam l'ayant regardée au moment où elle s'entrouvrait, elle eut honte
+et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les
+jeunes filles et les fleurs, les trouvant vénérables.
+
+Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui était fort
+simple en ce temps-là où les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
+leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient
+point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fenêtre et
+promena ses yeux partout autour d'elle, espérant découvrir quelque peu
+de la rue, un angle de maison, un coin de pavés, et pouvoir guetter là
+Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrière-cour était
+enveloppée de murs assez hauts, et n'avait pour échappée que quelques
+jardins. Cosette déclara ces jardins hideux; pour la première fois de sa
+vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
+carrefour eût été bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder
+le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de là.
+
+Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce fût mobilité d'âme; mais,
+des espérances coupées d'accablement, c'était sa situation. Elle sentit
+confusément on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air
+en effet. Elle se dit qu'elle n'était sûre de rien, que se perdre de
+vue, c'était se perdre; et l'idée que Marius pourrait bien lui revenir
+du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.
+
+Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une
+sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.
+
+Tout le monde était encore couché dans la maison. Un silence provincial
+régnait. Aucun volet n'était poussé. La loge du portier était fermée.
+Toussaint n'était pas levée, et Cosette pensa tout naturellement que son
+père dormait. Il fallait qu'elle eût bien souffert, et qu'elle souffrit
+bien encore, car elle se disait que son père avait été méchant; mais
+elle comptait sur Marius. L'éclipse d'une telle lumière était décidément
+impossible. Elle pria. Par instants elle entendait à une certaine
+distance des espèces de secousses sourdes, et elle disait: C'est
+singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochères de si bonne
+heure. C'étaient les coups de canon qui battaient la barricade.
+
+Il y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans
+la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
+l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-delà de la corniche
+si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La
+mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père
+voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la
+nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse,
+la grande loi Multipliez était là souriante et auguste, et ce doux
+mystère s'épanouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux
+dans le soleil, l'âme dans les chimères, éclairée par l'amour au dedans
+et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans
+presque oser s'avouer qu'elle pensait en même temps à Marius, se mit à
+regarder ces oiseaux, cette famille, ce mâle et cette femelle, cette
+mère et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne à une
+vierge.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
+
+
+Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille
+alternaient, sans grand ravage à la vérité. Le haut de la façade de
+Corinthe souffrait seul; la croisée du premier étage et les mansardes
+du toit, criblées de chevrotines et de biscayens, se déformaient
+lentement. Les combattants qui s'y étaient postés avaient dû s'effacer.
+Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler
+longtemps, afin d'épuiser les munitions des insurgés, s'ils font la
+faute de répliquer. Quand on s'aperçoit, au ralentissement de leur feu,
+qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras
+n'était pas tombé dans ce piège; la barricade ne ripostait point.
+
+À chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue,
+signe de haut dédain.
+
+--C'est bon, disait-il, déchirez de la toile. Nous avons besoin de
+charpie.
+
+Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au
+canon:
+
+--Tu deviens diffus, mon bonhomme.
+
+Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce
+silence de la redoute commençait à inquiéter les assiégeants et à leur
+faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin
+de voir clair à travers ce tas de pavés et de savoir ce qui se passait
+derrière cette muraille impassible qui recevait les coups sans y
+répondre. Les insurgés aperçurent subitement un casque qui brillait au
+soleil sur un toit voisin. Un pompier était adossé à une haute cheminée
+et semblait là en sentinelle. Son regard plongeait à pic dans la
+barricade.
+
+--Voilà un surveillant gênant, dit Enjolras.
+
+Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son
+fusil.
+
+Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde après, le
+casque, frappé d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat
+effaré se hâta de disparaître.
+
+Un deuxième observateur prit sa place. Celui-ci était un officier. Jean
+Valjean, qui avait rechargé son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya
+le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier
+n'insista pas, et se retira très vite. Cette fois l'avis fut compris.
+Personne ne reparut sur le toit; et l'on renonça à espionner la
+barricade.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas tué l'homme? demanda Bossuet à Jean Valjean.
+
+
+Jean Valjean ne répondit pas.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+Le désordre partisan de l'ordre
+
+
+Bossuet murmura à l'oreille de Combeferre:
+
+--Il n'a pas répondu à ma question.
+
+--C'est un homme qui fait de la bonté à coups de fusil, dit Combeferre.
+
+Ceux qui ont gardé quelque souvenir de cette époque déjà lointaine
+savent que la garde nationale de la banlieue était vaillante contre les
+insurrections. Elle fut particulièrement acharnée et intrépide aux
+journées de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la
+Cunette, dont l'émeute faisait chômer «l'établissement», devenait léonin
+en voyant sa salle de danse déserte, et se faisait tuer pour sauver
+l'ordre représenté par la guinguette. Dans ce temps à la fois bourgeois
+et héroïque, en présence des idées qui avaient leurs chevaliers, les
+intérêts avaient leurs paladins. Le prosaïsme du mobile n'ôtait rien à
+la bravoure du mouvement. La décroissance d'une pile d'écus faisait
+chanter à des banquiers la _Marseillaise_. On versait lyriquement son
+sang pour le comptoir; et l'on défendait avec un enthousiasme
+lacédémonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.
+
+Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de très
+sérieux. C'étaient les éléments sociaux qui entraient en lutte, en
+attendant le jour où ils entreront en équilibre.
+
+Un autre signe de ce temps, c'était l'anarchie mêlée au
+gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On était pour l'ordre
+avec indiscipline. Le tambour battait inopinément, sur le commandement
+de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel
+capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait
+«d'idée», et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les
+«journées», on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts.
+Il y avait dans l'armée de l'ordre de véritables guérilleros, les uns
+d'épée comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrède.
+
+La civilisation, malheureusement représentée à cette époque plutôt par
+une agrégation d'intérêts que par un groupe de principes, était ou se
+croyait en péril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant
+centre, la défendait, la secourait et la protégeait, à sa tête; et le
+premier venu prenait sur lui de sauver la société.
+
+Le zèle parfois allait jusqu'à l'extermination. Tel peloton de gardes
+nationaux se constituait de son autorité privée conseil de guerre, et
+jugeait et exécutait en cinq minutes un insurgé prisonnier. C'est une
+improvisation de cette sorte qui avait tué Jean Prouvaire. Féroce loi de
+Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est
+appliquée par la république en Amérique comme par la monarchie en
+Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de méprises. Un jour d'émeute,
+un jeune poète, nommé Paul-Aimé Garnier, fut poursuivi place Royale, la
+bayonnette aux reins, et n'échappa qu'en se réfugiant sous la porte
+cochère du numéro 6. On criait:--_En voilà encore un de ces
+Saint-Simoniens!_ et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un
+volume des mémoires du duc de _Saint-Simon_. Un garde national avait lu
+sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait crié: À mort!
+
+Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue,
+commandée par le capitaine Fannicot, nommé plus haut, se fit, par
+fantaisie et bon plaisir, décimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si
+singulier qu'il soit, a été constaté par l'instruction judiciaire
+ouverte à la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot,
+bourgeois impatient et hardi, espèce de condottiere de l'ordre, de ceux
+que nous venons de caractériser, gouvernementaliste fanatique et
+insoumis, ne put résister à l'attrait de faire feu avant l'heure et à
+l'ambition de prendre la barricade à lui tout seul, c'est-à-dire avec
+sa compagnie. Exaspéré par l'apparition successive du drapeau rouge et
+du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blâmait tout haut les
+généraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient
+pas que le moment de l'assaut décisif fût venu, et laissaient, suivant
+une expression célèbre de l'un d'eux, «l'insurrection cuire dans son
+jus». Quant à lui, il trouvait la barricade mûre, et, comme ce qui est
+mûr doit tomber, il essaya.
+
+Il commandait à des hommes résolus comme lui, «à des enragés», a dit un
+témoin. Sa compagnie, celle-là même qui avait fusillé le poète Jean
+Prouvaire, était la première du bataillon posté à l'angle de la rue. Au
+moment où l'on s'y attendait le moins, le capitaine lança ses hommes
+contre la barricade. Ce mouvement, exécuté avec plus de bonne volonté
+que de stratégie, coûta cher à la compagnie Fannicot. Avant qu'elle fût
+arrivée aux deux tiers de la rue, une décharge générale de la barricade
+l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tête, furent
+foudroyés à bout portant au pied même de la redoute, et cette courageuse
+cohue de gardes nationaux, gens très braves, mais qui n'avaient point la
+ténacité militaire, dut se replier, après quelque hésitation, en
+laissant quinze cadavres sur le pavé. L'instant d'hésitation donna aux
+insurgés le temps de recharger les armes, et une seconde décharge, très
+meurtrière, atteignit la compagnie avant qu'elle eût pu regagner l'angle
+de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et
+elle reçut la volée de la pièce en batterie qui, n'ayant pas d'ordre,
+n'avait pas discontinué son feu. L'intrépide et imprudent Fannicot fut
+un des morts de cette mitraille. Il fut tué par le canon, c'est-à-dire
+par l'ordre.
+
+Cette attaque, plus furieuse que sérieuse, irrita Enjolras.
+
+--Les imbéciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent
+nos munitions, pour rien.
+
+Enjolras parlait comme un vrai général d'émeute qu'il était.
+L'insurrection et la répression ne luttent point à armes égales.
+L'insurrection, promptement épuisable, n'a qu'un nombre de coups à tirer
+et qu'un nombre de combattants à dépenser. Une giberne vidée, un homme
+tué, ne se remplacent pas. La répression, ayant l'armée, ne compte pas
+les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La répression
+a autant de régiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux
+que la barricade a de cartouchières. Aussi sont-ce là des luttes d'un
+contre cent, qui finissent toujours par l'écrasement des barricades; à
+moins que la révolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la
+balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se
+lève, les pavés entrent en bouillonnement, les redoutes populaires
+pullulent, Paris tressaille souverainement, le _quid divinum_ se dégage,
+un 10 août est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse
+lumière apparaît, la gueule béante de la force recule, et l'armée, ce
+lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophète, la France.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Lueurs qui passent
+
+
+Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade,
+il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point
+d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idéal, de la conviction, de
+l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.
+
+Une de ces intermittences, un de ces vagues frémissements d'espérance
+traversa subitement, à l'instant le plus inattendu, la barricade de la
+Chanvrerie.
+
+--Écoutez, s'écria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me
+semble que Paris s'éveille.
+
+Il est certain que, dans la matinée du 6 juin, l'insurrection eut,
+pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du
+tocsin de Saint-Merry ranima quelques velléités. Rue du Poirier, rue des
+Gravilliers, des barricades s'ébauchèrent. Devant la porte
+Saint-Martin, un jeune homme, armé d'une carabine, attaqua seul un
+escadron de cavalerie. À découvert, en plein boulevard, il mit un genou
+à terre, épaula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna
+en disant: _En voilà encore un qui ne nous fera plus de mal_. Il fut
+sabré. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de
+derrière une jalousie baissée. On voyait à chaque coup trembler les
+feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrêté rue de la
+Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes
+furent attaqués. À l'entrée de la rue Bertin-Poirée, une fusillade très
+vive et tout à fait imprévue accueillit un régiment de cuirassiers, en
+tête duquel marchait le général Cavaignac de Baragne. Rue
+Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons
+de vaisselle et des ustensiles de ménage; mauvais signe; et quand on
+rendit compte de ce fait au maréchal Soult, le vieux lieutenant de
+Napoléon devint rêveur, se rappelant le mot de Suchet à Saragosse:
+_Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de
+chambre sur la tête_.
+
+Ces Symptômes généraux qui se manifestaient au moment où l'on croyait
+l'émeute localisée, cette fièvre de colère qui reprenait le dessus, ces
+flammèches qui volaient çà et là au-dessus de ces masses profondes de
+combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble
+inquiéta les chefs militaires. On se hâta d'éteindre ces commencements
+d'incendie. On retarda, jusqu'à ce que ces pétillements fussent
+étouffés, l'attaque des barricades Maubuée, de la Chanvrerie et de
+Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu'à elles, et de pouvoir tout
+finir d'un coup. Des colonnes furent lancées dans les rues en
+fermentation, balayant les grandes, sondant les petites, à droite, à
+gauche, tantôt avec précaution et lentement, tantôt au pas de charge. La
+troupe enfonçait les portes des maisons d'où l'on avait tiré; en même
+temps des manoeuvres de cavalerie dispersaient les groupes des
+boulevards. Cette répression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas
+tumultueux propre aux chocs d'armée et de peuple. C'était là ce
+qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie,
+saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blessés
+sur des civières, et il disait à Courfeyrac:--Ces blessés-là ne viennent
+pas de chez nous.
+
+L'espoir dura peu; la lueur s'éclipsa vite. En moins d'une demi-heure,
+ce qui était dans l'air s'évanouit, ce fut comme un éclair sans foudre,
+et les insurgés sentirent retomber sur eux cette espèce de chape de
+plomb que l'indifférence du peuple jette sur les obstinés abandonnés.
+
+Le mouvement général qui semblait s'être vaguement dessiné avait avorté;
+et l'attention du ministre de la guerre et la stratégie des généraux
+pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades
+restées debout.
+
+Le soleil montait sur l'horizon.
+
+Un insurgé interpella Enjolras:
+
+--On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme ça sans
+manger?
+
+Enjolras, toujours accoudé à son créneau, sans quitter des yeux
+l'extrémité de la rue, fit un signe de tête affirmatif.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
+
+
+Courfeyrac, assis sur un pavé à côté d'Enjolras, continuait d'insulter
+le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette
+sombre nuée de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait
+par une bouffée d'ironie.
+
+--Tu t'époumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu
+perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, ça. C'est de la toux.
+
+Et l'on riait autour de lui.
+
+Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le
+péril, remplaçaient, comme madame Scarron, la nourriture par la
+plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient à tous de la gaîté.
+
+--J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa témérité impassible
+m'émerveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-être un peu triste;
+Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres,
+nous avons tous plus ou moins des maîtresses qui nous rendent fous,
+c'est-à-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le
+moins qu'on se batte comme un lion. C'est une façon de nous venger des
+traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour
+faire bisquer Angélique. Tous nos héroïsmes viennent de nos femmes. Un
+homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait
+partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas
+amoureux, et il trouve le moyen d'être intrépide. C'est une chose
+inouïe qu'on puisse être froid comme la glace et hardi comme le feu.
+
+Enjolras ne paraissait pas écouter, mais quelqu'un qui eût été près de
+lui l'eût entendu murmurer à demi-voix: _Patria_.
+
+Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'écria:
+
+--Du nouveau!
+
+Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:
+
+--Je m'appelle Pièce de Huit.
+
+En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scène. C'était une
+deuxième bouche à feu.
+
+Les artilleurs firent rapidement la manoeuvre de force, et mirent cette
+seconde pièce en batterie près de la première.
+
+Ceci ébauchait le dénoûment.
+
+Quelques instants après, les deux pièces, vivement servies, tiraient de
+front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la
+banlieue soutenaient l'artillerie.
+
+On entendait une autre canonnade à quelque distance. En même temps que
+deux pièces s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie,
+deux autres bouches à feu, braquées, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue
+Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons
+se faisaient lugubrement écho.
+
+Les aboiements des sombres chiens de la guerre se répondaient.
+
+Des deux pièces qui battaient maintenant la barricade de la rue de la
+Chanvrerie, l'une tirait à mitraille, l'autre à boulet.
+
+La pièce qui tirait à boulet était pointée un peu haut et le tir était
+calculé de façon que le boulet frappait le bord extrême de l'arête
+supérieure de la barricade, l'écrêtait, et émiettait les pavés sur les
+insurgés en éclats de mitraille.
+
+Ce procédé de tir avait pour but d'écarter les combattants du sommet de
+la redoute, et de les contraindre à se pelotonner dans l'intérieur;
+c'est-à-dire que cela annonçait l'assaut.
+
+Une fois les combattants chassés du haut de la barricade par le boulet
+et des fenêtres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque
+pourraient s'aventurer dans la rue sans être visées, peut-être même sans
+être aperçues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au
+soir, et, qui sait? la prendre par surprise.
+
+--Il faut absolument diminuer l'incommodité de ces pièces, dit Enjolras,
+et il cria: «Feu sur les artilleurs!» Tous étaient prêts. La barricade,
+qui se taisait depuis si longtemps, fit feu éperdument, sept ou huit
+décharges se succédèrent avec une sorte de rage et de joie, la rue
+s'emplit d'une fumée aveuglante, et, au bout de quelques minutes, à
+travers cette brume toute rayée de flamme, on put distinguer confusément
+les deux tiers des ailleurs couchés sous les roues des canons. Ceux qui
+étaient restés debout continuaient de servir les pièces avec une
+tranquillité sévère; mais le feu était ralenti.
+
+--Voilà qui va bien, dit Bossuet à Enjolras. Succès.
+
+Enjolras hocha la tête et répondit:
+
+--Encore un quart d'heure de ce succès, et il n'y aura plus dix
+cartouches dans la barricade.
+
+Il paraît que Gavroche entendit ce mot.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+Gavroche dehors
+
+
+Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu'un au bas de la barricade, dehors,
+dans la rue, sous les balles.
+
+Gavroche avait pris un panier à bouteilles, dans le cabaret, était sorti
+par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les
+gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de
+la redoute.
+
+--Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac.
+
+Gavroche leva le nez:
+
+--Citoyen, j'emplis mon panier.
+
+--Tu ne vois donc pas la mitraille?
+
+Gavroche répondit:
+
+--Eh bien, il pleut. Après?
+
+Courfeyrac cria:
+
+--Rentre!
+
+--Tout à l'heure, fit Gavroche.
+
+Et, d'un bond, il s'enfonça dans la rue.
+
+On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laissé
+derrière elle une traînée de cadavres.
+
+Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la
+rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision
+de cartouches pour la barricade.
+
+La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage
+tombé dans une gorge de montagnes entre deux escarpements à pic, peut se
+figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes
+de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse;
+de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour.
+C'est à peine si, d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte,
+les combattants s'apercevaient.
+
+Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui
+devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche.
+
+Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put
+s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou
+huit premières gibernes sans grand danger.
+
+Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier
+aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à
+l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre
+une noix.
+
+De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier
+de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.
+
+Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.
+
+--Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. À force d'aller en
+avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait
+transparent.
+
+Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière
+leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle
+de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la
+fumée.
+
+Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant
+près d'une borne, une balle frappa le cadavre.
+
+--Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.
+
+Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième
+renversa son panier.
+
+Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.
+
+Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les
+hanches, l'oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il
+chanta:
+
+On est laid à Nanterre,
+
+C'est la faute à Voltaire,
+
+Et bête à Palaiseau,
+
+C'est la faute à Rousseau.
+
+Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les
+cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla
+dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore.
+Gavroche chanta:
+
+Je ne suis pas notaire,
+
+C'est la faute à Voltaire,
+
+Je suis petit oiseau,
+
+C'est la faute à Rousseau.
+
+Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet:
+
+Joie est mon caractère,
+
+C'est la faute à Voltaire,
+
+Misère est mon trousseau,
+
+C'est la faute à Rousseau.
+
+Cela continua ainsi quelque temps.
+
+Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé,
+taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le
+moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un
+couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes
+nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se
+redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait,
+disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la
+mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,
+vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants
+d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il
+chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme; c'était un
+étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les
+balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on
+ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que
+la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une
+pichenette.
+
+Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit
+par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il
+s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Antée
+dans ce pygmée; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le
+géant toucher la terre; Gavroche n'était tombé que pour se redresser; il
+resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il
+éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup,
+et se mit à chanter.
+
+Je suis tombé par terre,
+
+C'est la faute à Voltaire,
+
+Le nez dans le ruisseau,
+
+C'est la faute à....
+
+Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court.
+Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette
+petite grande âme venait de s'envoler.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+Comment de frère on devient père
+
+
+Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg--car le
+regard du drame doit être présent partout,--deux enfants qui se tenaient
+par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les
+ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du soleil; l'aîné
+conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles; ils avaient un
+air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.
+
+L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main gauche
+et avait une baguette dans sa main droite.
+
+Ils étaient seuls dans le jardin. Le jardin était désert, les grilles
+étaient fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les
+troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour les besoins du
+combat.
+
+Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de
+quelque corps de garde entrebâillé; peut-être aux environs, à la
+barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
+carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: _invenerunt parvulum
+pannis involutum,_ y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils
+s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé
+l'oeil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et avaient-ils
+passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit les journaux? Le
+fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient libres. Être errant
+et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres petits étaient perdus en
+effet.
+
+Ces deux enfants étaient ceux-là mêmes dont Gavroche avait été en peine,
+et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en location chez
+la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombées
+de toutes ces branches sans racines, et roulées sur la terre par le
+vent.
+
+Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de
+prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles.
+
+Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «Enfants
+Abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le
+pavé de Paris.
+
+Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables
+fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils
+eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
+jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont
+droit aux fleurs.
+
+Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en
+contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient
+restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la
+surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose; et
+les inspecteurs, émus eux aussi par l'anxiété publique et plus occupés
+du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas
+vu les deux délinquants.
+
+Il avait plu la veille, et même un peu le matin. Mais en juin les ondées
+ne comptent pas. C'est à peine si l'on s'aperçoit, une heure après un
+orage, que cette belle journée blonde a pleuré. La terre en été est
+aussi vite sèche que la joue d'un enfant.
+
+À cet instant du solstice, la lumière du plein midi est, pour ainsi
+dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose à la
+terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une
+averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin
+tout ruisselait, l'après-midi tout poudroie.
+
+Rien n'est admirable comme une verdure débarbouillée par la pluie et
+essuyée par le rayon; c'est de la fraîcheur chaude. Les jardins et les
+prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs
+fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs
+parfums à la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement
+ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide à faire
+patienter l'homme.
+
+Il y a des êtres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant
+l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbés dans le prodige,
+puisant dans l'idolâtrie de la nature l'indifférence du bien et du mal,
+contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne
+comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de
+ceux-là, de la nudité du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique
+d'une petite épine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des
+haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rêver sous les
+arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits.
+Chose étrange, l'infini leur suffît. Ce grand besoin de l'homme, le
+fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le
+progrès, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indéfini, qui naît
+de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur
+échappe. Pourvu qu'ils soient face à face avec l'immensité, ils
+sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abîmer, voilà leur vie.
+L'histoire de l'humanité pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y
+est pas; le vrai Tout reste en dehors; à quoi bon s'occuper de ce
+détail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc
+Aldebaran qui se lève! La mère n'a plus de lait, le nouveau-né se meurt,
+je n'en sais rien, mais considérez donc cette rosace merveilleuse que
+fait une rondelle de l'aubier du sapin examinée au microscope!
+comparez-moi la plus belle malines à cela! Ces penseurs oublient
+d'aimer. Le zodiaque réussit sur eux au point de les empêcher de voir
+l'enfant qui pleure. Dieu leur éclipse l'âme. C'est là une famille
+d'esprits, à la fois petits et grands. Horace en était, Goethe en était,
+La Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de l'infini, spectateurs
+tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Néron s'il fait beau,
+auxquels le soleil cache le bûcher, qui regarderaient guillotiner en y
+cherchant un effet de lumière, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot,
+ni le râle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois
+de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus
+de leur tête, se déclarent contents, et qui sont déterminés à être
+heureux jusqu'à épuisement du rayonnement des astres et du chant des
+oiseaux.
+
+Ce sont de radieux ténébreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont à
+plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut
+les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait
+un être à la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils
+et qui aurait un astre au milieu du front.
+
+L'indifférence de ces penseurs, c'est là, selon quelques-uns, une
+philosophie supérieure. Soit; mais dans cette supériorité il y a de
+l'infirmité. On peut être immortel et boiteux; témoin Vulcain. On peut
+être plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la
+nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?
+
+Mais alors, quoi! à qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat_?
+Ainsi de certains génies eux-mêmes, de certains Très-Hauts humains, des
+hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est là-haut, au faîte, au
+sommet, au zénith, ce qui envoie sur la terre tant de clarté, verrait
+peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas désespérant? Non.
+Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.
+
+Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et
+dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient
+dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à
+la clarté de midi, semblaient chercher à s'embrasser. Il y avait dans
+les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient,
+les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits
+coups de bec dans les trous de l'écorce. Les plates-bandes acceptaient
+la royauté légitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui
+qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivrée des oeillets. Les
+vieilles corneilles de Marie de Médicis étaient amoureuses dans les
+grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes,
+qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme, faites
+fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles,
+étincelles de ces fleurs flammes. Tout était grâce et gaîté, même la
+pluie prochaine; cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles
+devaient profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient
+la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait du bonheur; la
+vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,
+l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui
+tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on
+baise.
+
+Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre
+trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil;
+il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la
+terre était déjà séchée au point d'être presque brûlée. Il faisait assez
+de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques
+feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient
+joyeusement, et semblaient gaminer.
+
+L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève,
+chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création l'énormité
+de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans ce
+va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse
+dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait la
+prodigalité de l'inépuisable; et, derrière cette splendeur comme
+derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire
+d'étoiles.
+
+Grâce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grâce à la pluie, il
+n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver;
+tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui
+sortent de la terre sous forme de fleurs, étaient irréprochables. Cette
+magnificence était propre. Le grand silence de la nature heureuse
+emplissait le jardin. Silence céleste compatible avec mille musiques,
+roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent.
+Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble;
+les entrées et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu;
+les lilas finissaient, les jasmins commençaient; quelques fleurs étaient
+attardées, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons
+rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de
+mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des
+ondulations dans l'énormité magnifique des marronniers. C'était
+splendide. Un vétéran de la caserne voisine qui regardait à travers la
+grille disait: Voilà le printemps au port d'armes et en grande tenue.
+
+Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était l'heure;
+la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la
+terre; le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel.
+Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis,
+le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le
+rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche
+trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait
+bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au
+bien; mais pas une bête n'avait l'estomac vide.
+
+Les deux petits abandonnés étaient parvenus près du grand bassin, et, un
+peu troublés par toute cette lumière, ils tâchaient de se cacher,
+instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, même
+impersonnelle; et ils se tenaient derrière la baraque des cygnes.
+
+Çà et là, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait
+confusément des cris, une rumeur, des espèces de râles tumultueux qui
+étaient des fusillades, et des frappements sourds qui étaient des coups
+de canon. Il y avait de la fumée au-dessus des toits du côté des halles.
+Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.
+
+Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit répétait de
+temps en temps à demi-voix: J'ai faim.
+
+Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple
+s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui
+menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son
+fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.
+
+À cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue
+d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires
+quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père
+et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là.
+
+Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur» et se cachèrent
+un peu plus.
+
+Celui-ci était un bourgeois. Le même peut-être qu'un jour Marius, à
+travers sa fièvre d'amour, avait entendu, près de ce même grand bassin,
+conseillant à son fils «d'éviter les excès». Il avait l'air affable et
+altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce
+sourire mécanique, produit par trop de mâchoire et trop peu de peau,
+montre les dents plutôt que l'âme. L'enfant, avec sa brioche mordue
+qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde
+national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en
+bourgeois à cause de la prudence.
+
+Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les
+deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une
+admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme
+eux.
+
+Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal,
+et ils étaient superbes.
+
+Si les deux petits pauvres eussent écouté et eussent été d'âge à
+comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le
+père disait au fils:
+
+--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le
+faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrés d'or et de
+pierreries; je laisse ce faux éclat aux âmes mal organisées.
+
+Ici les cris profonds qui venaient du côté des halles éclatèrent avec un
+redoublement de cloche et de rumeur.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.
+
+Le père répondit:
+
+--Ce sont des saturnales.
+
+Tout à coup, il aperçut les deux petits déguenillés, immobiles derrière
+la maisonnette verte des cygnes.
+
+--Voilà le commencement, dit-il.
+
+Et après un silence il ajouta:
+
+--L'anarchie entre dans ce jardin.
+
+Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit
+à pleurer.
+
+--Pourquoi pleures-tu? demanda le père.
+
+--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.
+
+Le sourire du père s'accentua.
+
+--On n'a pas besoin de faim pour manger un gâteau.
+
+--Mon gâteau m'ennuie. Il est rassis.
+
+--Tu n'en veux plus?
+
+--Non.
+
+Le père lui montra les cygnes.
+
+--Jette-le à ces palmipèdes.
+
+L'enfant hésita. On ne veut plus de son gâteau; ce n'est pas une raison
+pour le donner.
+
+Le père poursuivit:
+
+--Sois humain. Il faut avoir pitié des animaux.
+
+Et, prenant à son fils le gâteau, il le jeta dans le bassin.
+
+Le gâteau tomba assez près du bord.
+
+Les cygnes étaient loin, au centre du bassin, et occupés à quelque
+proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.
+
+Le bourgeois, sentant que le gâteau risquait de se perdre, et ému de ce
+naufrage inutile, se livra à une agitation télégraphique qui finit par
+attirer l'attention des cygnes.
+
+Ils aperçurent quelque chose qui surnageait, virèrent de bord comme des
+navires qu'ils sont, et se dirigèrent vers la brioche lentement, avec la
+majesté béate qui convient à des bêtes blanches.
+
+--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir
+de l'esprit.
+
+En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement
+subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffées de vent qui
+parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet
+instant-là apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs,
+des feux de peloton, et les répliques lugubres du tocsin et du canon.
+Ceci coïncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.
+
+Les cygnes n'étaient pas encore arrivés à la brioche.
+
+--Rentrons, dit le père, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main
+de son fils. Puis il continua:
+
+--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui sépare la
+royauté de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont
+pleuvoir.
+
+Il regarda le nuage.
+
+--Et peut-être aussi la pluie elle-même va pleuvoir; le ciel s'en mêle;
+la branche cadette est condamnée. Rentrons vite.
+
+--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.
+
+Le père répondit:
+
+--Ce serait une imprudence.
+
+Et il emmena son petit bourgeois.
+
+Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tête vers le bassin jusqu'à ce
+qu'un coude des quinconces le lui eût caché.
+
+Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants
+s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
+petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en
+allait.
+
+Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au
+grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.
+
+Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat
+ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
+gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main
+droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se
+hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit
+pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
+ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette
+de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau.
+L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes,
+saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils
+avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et
+une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère,
+et lui dit:
+
+--Colle-toi ça dans le fusil.
+
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+_Mortuus pater filium moriturum expectat_
+
+
+Marius s'était élancé hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi.
+Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le
+panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.
+
+Hélas! pensait-il, ce que le père avait fait pour son père, il le
+rendait au fils; seulement Thénardier avait rapporté son père vivant;
+lui, il rapportait l'enfant mort.
+
+Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il
+avait, comme l'enfant, le visage inondé de sang.
+
+À l'instant où il s'était baissé pour ramasser Gavroche, une balle lui
+avait effleuré le crâne; il ne s'en était pas aperçu.
+
+Courfeyrac défit sa cravate et en banda le front de Marius.
+
+On déposa Gavroche sur la même table que Mabeuf, et l'on étendit sur les
+deux corps le châle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour
+l'enfant.
+
+Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté.
+
+Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer.
+
+Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne.
+Quand Combeferre lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête.
+
+--Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve
+moyen de ne pas se battre dans cette barricade.
+
+--Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras.
+
+--L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre.
+
+Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:
+
+--C'est un autre genre que le père Mabeuf.
+
+Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à
+peine l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces
+sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune idée des singuliers moments
+de tranquillité mêlés à ces convulsions. On va et vient, on cause, on
+plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un
+combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme à
+un déjeuner de garçons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le
+répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes
+les phases avaient été ou allaient être épuisées. La position, de
+critique, était devenue menaçante, et, de menaçante, allait probablement
+devenir désespérée. À mesure que la situation s'assombrissait, la lueur
+héroïque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la
+dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant son glaive nu au
+sombre génie Epidotas.
+
+Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blessés; Bossuet et
+Feuilly faisaient des cartouches avec la poire à poudre cueillie par
+Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait à Feuilly: _Nous allons
+bientôt prendre la diligence pour une autre planète_; Courfeyrac, sur
+les quelques pavés qu'il s'était réservés près d'Enjolras, disposait et
+rangeait tout un arsenal, sa canne à épée, son fusil, deux pistolets
+d'arçon et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en
+ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face
+de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tête avec une ficelle un
+large chapeau de paille de la mère Hucheloup, de _peur des coups de
+soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient
+gaîment entre eux, comme s'ils avaient hâte de parler patois une
+dernière fois. Joly, qui avait décroché le miroir de la veuve Hucheloup,
+y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant découvert des croûtes
+de pain, à peu près moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement.
+Marius était inquiet de ce que son père allait lui dire.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+Le vautour devenu proie
+
+
+Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce
+qui caractérise cette surprenante guerre des rues ne doit être omis.
+
+Quelle que soit cette étrange tranquillité intérieure dont nous venons
+de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins
+vision.
+
+Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de
+l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont
+sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un
+songe.
+
+Ce qu'on ressent dans ces lieux-là, nous l'avons indiqué à propos de
+Marius, et nous en verrons les conséquences, c'est plus et c'est moins
+que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu.
+On a été terrible, on l'ignore. On a été entouré d'idées combattantes
+qui avaient des faces humaines; on a eu la tête dans de la lumière
+d'avenir. Il y avait des cadavres couchés et des fantômes debout. Les
+heures étaient colossales et semblaient des heures d'éternité. On a vécu
+dans la mort. Des ombres ont passé. Qu'était-ce? On a vu des mains où il
+y avait du sang; c'était un assourdissement épouvantable, c'était aussi
+un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et
+d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on était dans de la fumée,
+dans de la nuit peut-être. On croit avoir touché au suintement sinistre
+des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a
+dans les ongles. On ne se souvient plus.
+
+Revenons à la rue de la Chanvrerie.
+
+Tout à coup, entre deux décharges, on entendit le son lointain d'une
+heure qui sonnait.
+
+--C'est midi, dit Combeferre.
+
+Les douze coups n'étaient pas sonnés qu'Enjolras se dressait tout
+debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:
+
+--Montez des pavés dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fenêtre
+et des mansardes. La moitié des hommes aux fusils, l'autre moitié aux
+pavés. Pas une minute à perdre.
+
+Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache à l'épaule, venait d'apparaître
+en ordre de bataille à l'extrémité de la rue.
+
+Ceci ne pouvait être qu'une tête de colonne; et de quelle colonne? de la
+colonne d'attaque évidemment; les sapeurs-pompiers chargés de démolir la
+barricade devant toujours précéder les soldats chargés de l'escalader.
+
+On touchait évidemment à l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822,
+appelait «le coup de collier».
+
+L'ordre d'Enjolras fut exécuté avec la hâte correcte propre aux navires
+et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'où l'évasion soit
+impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavés qu'Enjolras
+avait fait entasser à la porte de Corinthe furent montés au premier
+étage et au grenier, et, avant qu'une deuxième minute fût écoulée, ces
+pavés, artistement posés l'un sur l'autre, muraient jusqu'à moitié de la
+hauteur la fenêtre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques
+intervalles, ménagés soigneusement par Feuilly, principal constructeur,
+pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fenêtres
+put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cessé. Les
+deux pièces tiraient maintenant à boulet sur le centre du barrage afin
+d'y faire une trouée, et, s'il était possible, une brèche, pour
+l'assaut.
+
+Quand les pavés, destinés à la défense suprême, furent en place,
+Enjolras fit porter au premier étage les bouteilles qu'il avait placées
+sous la table où était Mabeuf.
+
+--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.
+
+--Eux, répondit Enjolras.
+
+Puis on barricada la fenêtre d'en bas, et l'on tint toutes prêtes les
+traverses de fer qui servaient à barrer intérieurement la nuit la porte
+du cabaret.
+
+La forteresse était complète. La barricade était le rempart, le cabaret
+était le donjon.
+
+Des pavés qui restaient, on boucha la coupure.
+
+Comme les défenseurs d'une barricade sont toujours obligés de ménager
+les munitions, et que les assiégeants le savent, les assiégeants
+combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant,
+s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en réalité,
+et prennent leurs aises. Les apprêts d'attaque se font toujours avec une
+certaine lenteur méthodique; après quoi, la foudre.
+
+Cette lenteur permit à Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner.
+Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait
+être un chef-d'oeuvre.
+
+Il dit à Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les
+derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.
+
+Marius se posta en observation sur la crête de la barricade.
+
+Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, était
+l'ambulance.
+
+--Pas d'éclaboussures sur les blessés, dit-il.
+
+Il donna ses dernières instructions dans la salle basse d'une voix
+brève, mais profondément tranquille; Feuilly écoutait et répondait au
+nom de tous.
+
+--Au premier étage, tenez des haches prêtes pour couper l'escalier. Les
+a-t-on?
+
+--Oui, dit Feuilly.
+
+--Combien?
+
+--Deux haches et un merlin.
+
+--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il
+de fusils?
+
+--Trente-quatre.
+
+--Huit de trop. Tenez ces fusils chargés comme les autres, et sous la
+main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes à la
+barricade. Six embusqués aux mansardes et à la fenêtre du premier pour
+faire feu sur les assaillants à travers les meurtrières des pavés. Qu'il
+ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout à l'heure, quand le
+tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se précipitent à la
+barricade. Les premiers arrivés seront les mieux placés.
+
+Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:
+
+--Je ne t'oublie pas.
+
+Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:
+
+--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tête à cet espion.
+
+--Ici? demanda une voix.
+
+--Non, ne mêlons pas ce cadavre aux nôtres. On peut enjamber la petite
+barricade sur la ruelle Mondétour. Elle n'a que quatre pieds de haut.
+L'homme est bien garrotté. On l'y mènera, et on l'y exécutera.
+
+Quelqu'un, en ce moment-là, était plus impassible qu'Enjolras; c'était
+Javert.
+
+Ici Jean Valjean apparut.
+
+Il était confondu dans le groupe des insurgés. Il en sortit, et dit à
+Enjolras:
+
+--Vous êtes le commandant?
+
+--Oui.
+
+--Vous m'avez remercié tout à l'heure.
+
+--Au nom de la République. La barricade a deux sauveurs: Marius
+Pontmercy et vous.
+
+--Pensez-vous que je mérite une récompense?
+
+--Certes.
+
+--Eh bien, j'en demande une.
+
+--Laquelle?
+
+--Brûler moi-même la cervelle à cet homme-là.
+
+Javert leva la tête, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible,
+et dit:
+
+--C'est juste.
+
+Quant à Enjolras, il s'était mis à recharger sa carabine; il promena ses
+yeux autour de lui:
+
+--Pas de réclamations?
+
+Et il se tourna vers Jean Valjean:
+
+--Prenez le mouchard.
+
+Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur
+l'extrémité de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis
+annonça qu'il venait de l'armer.
+
+Presque au même instant, on entendit une sonnerie de clairons.
+
+--Alerte! cria Marius du haut de la barricade.
+
+Javert se mit à rire de ce rire sans bruit qui lui était propre, et,
+regardant fixement les insurgés, leur dit:
+
+--Vous n'êtes guère mieux portants que moi.
+
+--Tous dehors! cria Enjolras.
+
+Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le
+dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:
+
+--À tout à l'heure!
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+Jean Valjean se venge
+
+
+Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il défit la corde qui
+assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud
+était sous la table. Après quoi, il lui fit signe de se lever.
+
+Javert obéit, avec cet indéfinissable sourire où se condense la
+suprématie de l'autorité enchaînée.
+
+Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bête
+de somme par la bricole, et, l'entraînant après lui, sortit du cabaret,
+lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de très
+petits pas.
+
+Jean Valjean avait le pistolet au poing.
+
+Ils franchirent ainsi le trapèze intérieur de la barricade. Les
+insurgés, tout à l'attaque imminente, tournaient le dos.
+
+Marius, seul, placé de côté à l'extrémité gauche du barrage, les vit
+passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'éclaira de la lueur
+sépulcrale qu'il avait dans l'âme.
+
+Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, à Javert garrotté, mais
+sans le lâcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle
+Mondétour.
+
+Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvèrent seuls tous les
+deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons
+les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient
+un monceau terrible à quelques pas.
+
+On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure
+dénouée, une main percée, et un sein de femme demi-nu. C'était Éponine.
+
+Javert considéra obliquement cette morte, et, profondément calme, dit à
+demi-voix:
+
+--Il me semble que je connais cette fille-là.
+
+Puis il se tourna vers Jean Valjean.
+
+Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard
+qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi.
+
+Javert répondit:
+
+--Prends ta revanche.
+
+Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.
+
+--Un surin! s'écria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.
+
+Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa
+les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la
+ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:
+
+--Vous êtes libre.
+
+Javert n'était pas facile à étonner. Cependant, tout maître qu'il était
+de lui, il ne put se soustraire à une commotion. Il resta béant et
+immobile.
+
+Jean Valjean poursuivit:
+
+--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en
+sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé,
+numéro sept.
+
+Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la
+bouche, et il murmura entre ses dents:
+
+--Prends garde.
+
+--Allez, dit Jean Valjean.
+
+Javert reprit:
+
+--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé?
+
+--Numéro sept.
+
+Javert répéta à demi-voix:--Numéro sept.
+
+Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux
+épaules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une
+de ses mains, et se mit à marcher dans la direction des halles. Jean
+Valjean le suivait des yeux. Après quelques pas, Javert se retourna, et
+cria à Jean Valjean:
+
+--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutôt.
+
+Javert ne s'apercevait pas lui-même qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:
+
+--Allez-vous-en, dit Jean Valjean.
+
+Javert s'éloigna à pas lents. Un moment après, il tourna l'angle de la
+rue des Prêcheurs.
+
+Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en l'air.
+
+Puis il rentra dans la barricade et dit:
+
+--C'est fait.
+
+Cependant voici ce qui s'était passé:
+
+Marius, plus occupé du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-là
+regardé attentivement l'espion garrotté au fond obscur de la salle
+basse.
+
+Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir,
+il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela
+l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui
+avait remis et dont il s'était servi lui Marius, dans cette barricade
+même; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le
+nom.
+
+Ce souvenir pourtant était brumeux et trouble comme toutes ses idées. Ce
+ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il
+s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas là cet inspecteur de police qui m'a
+dit s'appeler Javert?
+
+Peut-être était-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il
+fallait d'abord savoir si c'était bien ce Javert.
+
+Marius interpella Enjolras qui venait de se placer à l'autre bout de la
+barricade.
+
+--Enjolras?
+
+--Quoi?
+
+--Comment s'appelle cet homme-là?
+
+--Qui?
+
+--L'agent de police. Sais-tu son nom?
+
+--Sans doute. Il nous l'a dit.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Javert.
+
+Marius se dressa.
+
+En ce moment on entendit le coup de pistolet.
+
+Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.
+
+Un froid sombre traversa le coeur de Marius.
+
+
+
+
+Chapitre XX
+
+Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
+
+
+L'agonie de la barricade allait commencer.
+
+Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille
+fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en
+mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
+cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de
+peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les
+fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne
+sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace
+partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
+sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
+et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.
+
+Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la
+Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
+fermées, fenêtres fermées, volets fermés.
+
+Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure
+était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
+trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la
+colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville
+consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait
+sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille,
+alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire
+du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée
+qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand
+l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse
+désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se
+changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les
+asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à
+prendre la barricade.
+
+On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
+Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
+faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés
+deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est
+un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
+pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
+vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
+fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
+comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
+heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on
+va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit
+et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
+inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance
+atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion;
+l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce
+mot si profond: _Les enragés de modérés_. Il y a des flamboiements
+d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.--Que
+veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
+hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme
+cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
+pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela
+ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un
+tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.--Et la maison prend une
+figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver
+la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais
+qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il
+y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
+de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.
+
+Qui accuser?
+
+Personne, et tout le monde.
+
+Les temps incomplets où nous vivons.
+
+C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en
+insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
+armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute
+sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle
+se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
+Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la
+renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est
+indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.
+
+Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?
+
+Oui, au point de vue du genre humain.
+
+Non, au point de vue de l'individu.
+
+Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain
+s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le
+Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
+vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau
+attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan
+splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort;
+et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur
+l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller,
+le progrès endormi.
+
+--_Dieu est peut-être mort_, disait un jour à celui qui écrit ces lignes
+Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant
+l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.
+
+Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en
+somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi.
+Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours
+paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez
+point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau
+et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles,
+on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui
+n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que
+l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les
+révolutions.
+
+Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente
+des peuples.
+
+Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait
+résistance à la vie éternelle du genre humain.
+
+Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut
+sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a
+sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est
+pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a
+actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de
+l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur
+tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
+suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
+suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes
+affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis
+heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre,
+laissez-moi tranquille.--De là, à de certaines heures, un froid profond
+sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.
+
+L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant
+la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la
+bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé.
+Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
+héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence
+d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est
+fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
+au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle
+supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues.
+Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
+foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle
+frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux
+tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre.
+
+Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible
+de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants
+de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils
+sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de
+majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite
+l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur
+attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
+qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que
+Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.
+
+Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.
+
+On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.
+
+On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
+attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute
+leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche
+d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un
+monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs,
+et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y
+combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre:
+C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.
+
+Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
+lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté
+dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver
+elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun
+remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le
+constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions.
+
+Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces
+hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fixé sur la France,
+luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils
+donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la
+volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite,
+avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique,
+obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
+sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour
+amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le
+magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet
+1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste
+de Dieu.
+
+Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
+distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les
+insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les
+révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui
+éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le
+peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec,
+l'insurrection est échauffourée.
+
+L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le
+désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
+à toute heure le tempérament des héros et des martyrs.
+
+Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne;
+premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe,
+deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une
+abstraction.
+
+Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul
+que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un
+enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises
+d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
+un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
+combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
+jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas
+précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à coeur ouvert,
+rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la
+révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche
+cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué
+la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
+renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était
+l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans
+l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
+despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans
+doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand.
+
+Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
+sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
+auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé
+poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
+se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est
+le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le
+droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a
+pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra
+comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais
+à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule
+plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une
+victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté,
+l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis
+aller les Thermopyles.
+
+Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de
+dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces
+lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même,
+craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.
+
+D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de
+l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.
+
+La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de
+ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux
+reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en
+avant. Elle est chercheuse.
+
+Cela tient à ce qu'elle est artiste.
+
+L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même
+que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
+sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la
+lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de
+la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à
+l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! _Vitaï
+lampada tradunt_.
+
+Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La
+quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination.
+Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe,
+oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni
+dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de
+civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette
+condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.
+
+L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
+C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le
+beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est
+parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le
+sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe
+scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit
+avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de
+la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant
+pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant.
+
+Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont
+impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant
+l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui
+va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
+peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
+intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
+nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas
+d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute
+l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation.
+
+La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie.
+Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
+est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
+en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
+prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent
+quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
+s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains
+instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
+rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et
+d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense
+France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout.
+
+À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse.
+Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne
+dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La
+réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi.
+
+Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
+dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
+du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent
+abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à
+supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
+reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller
+trop avant dans la descente.
+
+La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre
+existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
+momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
+sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans
+l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
+goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
+et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
+elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état.
+
+Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée.
+
+Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
+chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et
+il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre
+civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des
+phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
+est un damné social, et dont le titre véritable est: _le Progrès_.
+
+Le Progrès!
+
+Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de
+ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une
+épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le
+voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.
+
+Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à
+l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les
+intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au
+bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
+l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité
+au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la
+matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la
+fin.
+
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+Les héros
+
+
+Tout à coup le tambour battit la charge.
+
+L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurité, la barricade avait
+été approchée silencieusement comme par un boa. À présent, en plein
+jour, dans cette rue évasée, la surprise était décidément impossible, la
+vive force d'ailleurs s'était démasquée, le canon avait commencé le
+rugissement, l'armée se rua sur la barricade. La furie était maintenant
+l'habileté. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupée à
+intervalles égaux de garde nationale et de garde municipale à pied, et
+appuyée sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, déboucha
+dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant,
+bayonnettes croisées, sapeurs en tête, et, imperturbable sous les
+projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre
+d'airain sur un mur.
+
+Le mur tint bon.
+
+Les insurgés firent feu impétueusement. La barricade escaladée eut une
+crinière d'éclairs. L'assaut fut si forcené qu'elle fut un moment
+inondée d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion
+les chiens, et elle ne se couvrit d'assiégeants que comme la falaise
+d'écume, pour reparaître l'instant d'après, escarpée, noire et
+formidable.
+
+La colonne, forcée de se replier, resta massée dans la rue, à découvert,
+mais terrible, et riposta à la redoute par une mousqueterie effrayante.
+Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un
+croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se représente ce
+bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une
+chevrotine ou un biscaïen à la pointe de chacun de ses jets de feu, et
+égrenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade était
+là-dessous.
+
+Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et
+se compliquait d'une sorte de férocité héroïque qui commençait par le
+sacrifice de soi-même. C'était l'époque où un garde national se battait
+comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait
+lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine santé
+fait de l'intrépidité une frénésie. Chacun dans cette mêlée avait le
+grandissement de l'heure suprême. La rue se joncha de cadavres.
+
+La barricade avait à l'une de ses extrémités Enjolras et à l'autre
+Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tête, se
+réservait et s'abritait; trois soldats tombèrent l'un après l'autre sous
+son créneau sans l'avoir même aperçu; Marius combattait à découvert. Il
+se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'à
+mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le
+mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un
+songeur. Marius était formidable et pensif. Il était dans la bataille
+comme dans un rêve. On eût dit un fantôme qui fait le coup de fusil.
+
+Les cartouches des assiégés s'épuisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce
+tourbillon du sépulcre où ils étaient, ils riaient.
+
+Courfeyrac était nu-tête.
+
+--Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.
+
+Courfeyrac répondit:
+
+--Ils ont fini par me l'emporter à coups de canon.
+
+Ou bien ils disaient des choses hautaines.
+
+--Comprend-on, s'écriait amèrement Feuilly, ces hommes--(et il citait
+les noms, des noms connus, célèbres même, quelques-uns de l'ancienne
+armée)--qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous
+aider, et qui s'y étaient engagés d'honneur, et qui sont nos généraux,
+et qui nous abandonnent!
+
+Et Combeferre se bornait à répondre avec un grave sourire:
+
+--Il y a des gens qui observent les règles de l'honneur comme on observe
+les étoiles, de très loin.
+
+L'intérieur de la barricade était tellement semé de cartouches déchirées
+qu'on eût dit qu'il y avait neigé.
+
+Les assaillants avaient le nombre; les insurgés avaient la position. Ils
+étaient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient à bout portant les
+soldats trébuchant dans les morts et les blessés et empêtrés dans
+l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'était et
+admirablement contre-butée, était vraiment une de ces situations où une
+poignée d'hommes tient en échec une légion. Cependant, toujours recrutée
+et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se
+rapprochait inexorablement, et maintenant, peu à peu, pas à pas, mais
+avec certitude, l'amenée serrait la barricade comme la vis le pressoir.
+
+Les assauts se succédèrent. L'horreur alla grandissant.
+
+Alors éclata, sur ce tas de pavés, dans cette rue de la Chanvrerie, une
+lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hâves, déguenillés,
+épuisés, qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, qui
+n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups à tirer, qui
+tâtaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blessés, la tête
+ou le bras bandé d'un linge rouillé et noirâtre, ayant dans leurs habits
+des trous d'où le sang coulait, à peine armés de mauvais fusils et de
+vieux sabres ébréchés, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois
+abordée, assaillie, escaladée, et jamais prise.
+
+Pour se faire une idée de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis
+à un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'était
+pas un combat, c'était le dedans d'une fournaise; les bouches y
+respiraient de la flamme; les visages y étaient extraordinaires, la
+forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et
+c'était formidable de voir aller et venir dans cette fumée rouge ces
+salamandres de la mêlée. Les scènes successives et simultanées de cette
+tuerie grandiose, nous renonçons à les peindre. L'épopée seule a le
+droit de remplir douze mille vers avec une bataille.
+
+On eût dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept
+abîmes, que le Véda appelle la Forêt des Épées.
+
+On se battait corps à corps, pied à pied, à coups de pistolet, à coups
+de sabre, à coups de poing, de loin, de près, d'en haut, d'en bas, de
+partout, des toits de la maison, des fenêtres du cabaret, des soupiraux
+des caves où quelques-uns s'étaient glissés. Ils étaient un contre
+soixante. La façade de Corinthe, à demi démolie, était hideuse. La
+fenêtre, tatouée de mitraille, avait perdu vitres et châssis, et n'était
+plus qu'un trou informe, tumultueusement bouché avec des pavés. Bossuet
+fut tué; Feuilly fut tué; Courfeyrac fut tué; Joly fut tué; Combeferre,
+traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il
+relevait un soldat blessé, n'eut que le temps de regarder le ciel, et
+expira.
+
+Marius, toujours combattant, était si criblé de blessures,
+particulièrement à la tête, que son visage disparaissait dans le sang et
+qu'on eût dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.
+
+Enjolras seul n'était pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il
+tendait la main à droite ou à gauche et un insurgé lui mettait une lame
+quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronçon de quatre épées; une
+de plus que François Ier à Marignan.
+
+Homère dit: «Diomède égorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait
+l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mécistée, extermine Drésos, et
+Opheltios, Ésèpe, et ce Pédasus que la naïade Abarbarée conçut de
+l'irréprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque,
+Ablère; Polypætès, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllène, et Teucer,
+Arétaon. Méganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon,
+roi des héros, terrasse Élatos né dans la ville escarpée que baigne le
+sonore fleuve Satnoïs.» Dans nos vieux poèmes de gestes, Esplandian
+attaque avec une bisaiguë de feu le marquis géant Swantibore, lequel se
+défend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il déracine. Nos
+anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de
+Bourbon, armés, armoriés et timbrés en guerre, à cheval, et s'abordant,
+la hache d'armes à la main, masqués de fer, bottés de fer, gantés de
+fer, l'un caparaçonné d'hermine, l'autre drapé d'azur; Bretagne avec son
+lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqué d'une
+monstrueuse fleur de lys à visière. Mais pour être superbe, il n'est pas
+nécessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing,
+comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phylès, père de
+Polydamas, d'avoir rapporté d'Éphyre une bonne armure, présent du roi
+des hommes Euphète; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou
+pour une loyauté. Ce petit soldat naïf, hier paysan de la Beauce ou du
+Limousin, qui rôde, le coupe-chou au côté, autour des bonnes d'enfants
+dans le Luxembourg, ce jeune étudiant pâle penché sur une pièce
+d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des
+ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir,
+mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans
+le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et
+que l'autre combatte pour son idéal, et qu'ils s'imaginent tous les deux
+combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que
+feront, dans le grand champ épique où se débat l'humanité, ce pioupiou
+et ce carabin aux prises, égalera l'ombre que jette Mégaryon, roi de la
+Lycie pleine de tigres, étreignant corps à corps l'immense Ajax, égal
+aux dieux.
+
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+Pied à pied
+
+
+Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux
+extrémités de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu
+Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans
+faire de brèche praticable, avait assez largement échancré le milieu de
+la redoute; là, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet,
+et s'était écroulé; et les débris, qui étaient tombés, tantôt à
+l'intérieur, tantôt à l'extérieur, avaient fini, en s'amoncelant, par
+faire, des deux côtés du barrage, deux espèces de talus, l'un au dedans,
+l'autre au dehors. Le talus extérieur offrait à l'abordage un plan
+incliné.
+
+Un suprême assaut y fut tenté et cet assaut réussit. La masse hérissée
+de bayonnettes et lancée au pas gymnastique arriva irrésistible, et
+l'épais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fumée
+au haut de l'escarpement. Cette fois c'était fini. Le groupe d'insurgés
+qui défendait le centre recula pêle-mêle.
+
+Alors le sombre amour de la vie se réveilla chez quelques-uns. Couchés
+en joue par cette forêt de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir.
+C'est là une minute où l'instinct de la conservation pousse des
+hurlements et où la bête reparaît dans l'homme. Ils étaient acculés à la
+haute maison à six étages qui faisait le fond de la redoute. Cette
+maison pouvait être le salut. Cette maison était barricadée et comme
+murée du haut en bas. Avant que la troupe de ligne fût dans l'intérieur
+de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la
+durée d'un éclair suffisait pour cela, et la porte de cette maison,
+entre-bâillée brusquement et refermée tout de suite, pour ces désespérés
+c'était la vie. En arrière de cette maison, il y avait les rues, la
+fuite possible, l'espace. Ils se mirent à frapper contre cette porte à
+coups de crosse et à coups de pied, appelant, criant, suppliant,
+joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisième étage,
+la tête morte les regardait.
+
+Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralliés autour d'eux, s'étaient
+élancés et les protégeaient. Enjolras avait crié aux soldats: N'avancez
+pas! et un officier n'ayant pas obéi, Enjolras avait tué l'officier. Il
+était maintenant dans la petite cour intérieure de la redoute, adossé à
+la maison de Corinthe, l'épée d'une main, la carabine de l'autre, tenant
+ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux
+désespérés:--il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.--Et, les couvrant
+de son corps, faisant à lui seul face à un bataillon, il les fit passer
+derrière lui. Tous s'y précipitèrent. Enjolras, exécutant avec sa
+carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les
+bâtonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour
+de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant
+horrible, les soldats voulant pénétrer, les insurgés voulant fermer. La
+porte fut close avec une telle violence qu'en se remboîtant dans son
+cadre, elle laissa voir coupés et collés à son chambranle les cinq
+doigts d'un soldat qui s'y était cramponné.
+
+Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la
+clavicule; il sentit qu'il s'évanouissait et qu'il tombait. En ce
+moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d'une main vigoureuse
+qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui
+laissa à peine le temps de cette pensée mêlée au suprême souvenir de
+Cosette:--Je suis fait prisonnier. Je serai fusillé.
+
+Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les réfugiés du cabaret, eut la
+même idée. Mais ils étaient à cet instant où chacun n'a que le temps de
+songer à sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la
+verrouilla, et en ferma à double tour la serrure et le cadenas, pendant
+qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats à coups de crosse,
+les sapeurs à coups de hache. Les assaillants s'étaient groupés sur
+cette porte. C'était maintenant le siège du cabaret qui commençait.
+
+Les soldats, disons-le, étaient pleins de colère.
+
+La mort du sergent d'artillerie les avait irrités, et puis, chose plus
+funeste, pendant les quelques heures qui avaient précédé l'attaque, il
+s'était dit parmi eux que les insurgés mutilaient les prisonniers, et
+qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tête. Ce genre
+de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles,
+et ce fut un faux bruit de cette espèce qui causa plus tard la
+catastrophe de la rue Transnonain.
+
+Quand la porte fut barricadée, Enjolras dit aux autres:
+
+--Vendons-nous cher.
+
+Puis il s'approcha de la table où étaient étendus Mabeuf et Gavroche. On
+voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande,
+l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les
+plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait
+vers la terre. C'était celle du vieillard.
+
+Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable, de même que la veille
+il avait baisé le front.
+
+C'étaient les deux seuls baisers qu'il eût donnés dans sa vie.
+
+Abrégeons. La barricade avait lutté comme une porte de Thèbes, le
+cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces résistances-là sont
+bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir
+pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:--Capitulez, Palafox répond: «Après
+la guerre au canon, la guerre au couteau.» Rien ne manqua à la prise
+d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavés pleuvant de la fenêtre et du
+toit sur les assiégeants et exaspérant les soldats par d'horribles
+écrasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la
+fureur de l'attaque, ni la rage de la défense, ni enfin, quand la porte
+céda, les démences frénétiques de l'extermination. Les assaillants, en
+se ruant dans le cabaret, les pieds embarrassés dans les panneaux de la
+porte enfoncée et jetée à terre, n'y trouvèrent pas un combattant.
+L'escalier en spirale, coupé à coups de hache, gisait au milieu de la
+salle basse, quelques blessés achevaient d'expirer, tout ce qui n'était
+pas tué était au premier étage, et là, par le trou du plafond, qui avait
+été l'entrée de l'escalier, un feu terrifiant éclata. C'étaient les
+dernières cartouches. Quand elles furent brûlées, quand ces agonisants
+redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit à la main
+deux de ces bouteilles réservées par Enjolras et dont nous avons parlé,
+et ils tinrent tête à l'escalade avec ces massues effroyablement
+fragiles. C'étaient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles
+qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assiégé, hélas, fait arme
+de tout. Le feu grégeois n'a pas déshonoré Archimède; la poix bouillante
+n'a pas déshonoré Bayard. Toute la guerre est de l'épouvante, et il n'y
+a rien à y choisir. La mousqueterie des assiégeants, quoique gênée et de
+bas en haut, était meurtrière. Le rebord du trou du plafond fut bientôt
+entouré de têtes mortes d'où ruisselaient de longs fils rouges et
+fumants. Le fracas était inexprimable; une fumée enfermée et brûlante
+faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire
+l'horreur arrivée à ce degré. Il n'y avait plus d'hommes dans cette
+lutte maintenant infernale. Ce n'étaient plus des géants contre des
+colosses. Cela ressemblait plus à Milton et à Dante qu'à Homère. Des
+démons attaquaient, des spectres résistaient.
+
+C'était l'héroïsme monstre.
+
+
+
+
+Chapitre XXIII
+
+Oreste à jeun et Pylade ivre
+
+
+Enfin, se faisant la courte échelle, s'aidant du squelette de
+l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, écharpant, au
+bord de la trappe même, les derniers qui résistaient, une vingtaine
+d'assiégeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, pêle-mêle,
+la plupart défigurés par des blessures au visage dans cette ascension
+redoutable, aveuglés par le sang, furieux, devenus sauvages, firent
+irruption dans la salle du premier étage. Il n'y avait plus là qu'un
+seul qui fût debout, Enjolras. Sans cartouches, sans épée, il n'avait
+plus à la main que le canon de sa carabine dont il avait brisé la crosse
+sur la tête de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les
+assaillants et lui; il avait reculé à l'angle de la salle, et là, l'oeil
+fier, la tête haute, ce tronçon d'arme au poing, il était encore assez
+inquiétant pour que le vide se fût fait autour de lui. Un cri s'éleva:
+
+--C'est le chef. C'est lui qui a tué l'artilleur. Puisqu'il s'est mis
+là, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.
+
+--Fusillez-moi, dit Enjolras.
+
+Et, jetant le tronçon de sa carabine, et croisant les bras, il présenta
+sa poitrine.
+
+L'audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu'Enjolras eut
+croisé les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa
+dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de
+solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d'Enjolras
+désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par
+l'autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait
+pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un
+invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect.
+Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un
+resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus être fatigué que
+blessé, après les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de
+s'écouler, il était vermeil et rose. C'était de lui peut-être que
+parlait le témoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: «Il
+y avait un insurgé que j'ai entendu nommer Apollon.» Un garde national
+qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: «Il me semble que je
+vais fusiller une fleur.»
+
+Douze hommes se formèrent en peloton à l'angle opposé à Enjolras, et
+apprêtèrent leurs fusils en silence.
+
+Puis un sergent cria:--Joue.
+
+Un officier intervint.
+
+--Attendez.
+
+Et s'adressant à Enjolras:
+
+--Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?
+
+--Non.
+
+--Est-ce bien vous qui avez tué le sergent d'artillerie?
+
+--Oui.
+
+Depuis quelques instants Grantaire s'était réveillé.
+
+Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle
+haute du cabaret, assis sur une chaise, affaissé sur une table.
+
+Il réalisait, dans toute son énergie, la vieille métaphore: ivre mort.
+Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jeté en léthargie. Sa
+table étant petite et ne pouvant servir à la barricade, on la lui avait
+laissée. Il était toujours dans la même posture, la poitrine pliée sur
+la table, la tête appuyée à plat sur les bras, entouré de verres, de
+chopes et de bouteilles. Il dormait de cet écrasant sommeil de l'ours
+engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade,
+ni les boulets, ni la mitraille qui pénétrait par la croisée dans la
+salle où il était, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il
+répondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre
+là qu'une balle vînt lui épargner la peine de se réveiller. Plusieurs
+cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'oeil, rien ne le
+distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.
+
+Le bruit n'éveille pas un ivrogne, le silence le réveille. Cette
+singularité a été plus d'une fois observée. La chute de tout, autour de
+lui, augmentait l'anéantissement de Grantaire; l'écroulement le
+berçait.--L'espèce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une
+secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop
+qui s'arrête court. Les assoupis s'y réveillent. Grantaire se dressa en
+sursaut, étendit les bras, se frotta les yeux, regarda, bâilla, et
+comprit.
+
+L'ivresse qui finit ressemble à un rideau qui se déchire. On voit, en
+bloc et d'un seul coup d'oeil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre
+subitement à la mémoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est
+passé depuis vingt-quatre heures, n'a pas achevé d'ouvrir les paupières,
+qu'il est au fait. Les idées lui reviennent avec une lucidité brusque;
+l'effacement de l'ivresse, sorte de buée qui aveuglait le cerveau, se
+dissipe, et fait place à la claire et nette obsession des réalités.
+
+Relégué qu'il était dans son coin et comme abrité derrière le billard,
+les soldats, l'oeil fixé sur Enjolras, n'avaient pas même aperçu
+Grantaire, et le sergent se préparait à répéter l'ordre: En joue! quand
+tout à coup ils entendirent une voix forte crier à côté d'eux:
+
+--Vive la République! J'en suis.
+
+Grantaire s'était levé.
+
+L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqué, et dont il n'avait
+pas été, apparut dans le regard éclatant de l'ivrogne transfiguré.
+
+Il répéta: Vive la République! traversa la salle d'un pas ferme, et alla
+se placer devant les fusils debout près d'Enjolras.
+
+--Faites-en deux d'un coup, dit-il.
+
+Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:
+
+--Permets-tu?
+
+Enjolras lui serra la main en souriant.
+
+Ce sourire n'était pas achevé que la détonation éclata.
+
+Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta adossé au mur comme si
+les balles l'y eussent cloué. Seulement il pencha la tête.
+
+Grantaire, foudroyé, s'abattit à ses pieds.
+
+Quelques instants après, les soldats délogeaient les derniers insurgés
+réfugiés au haut de la maison. Ils tiraillaient à travers un treillis de
+bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des
+corps par les fenêtres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui
+essayaient de relever l'omnibus fracassé, étaient tués de deux coups de
+carabine tirés des mansardes. Un homme en blouse en était précipité, un
+coup de bayonnette dans le ventre, et râlait à terre. Un soldat et un
+insurgé glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne
+voulaient pas se lâcher, et tombaient, se tenant embrassés d'un
+embrassement féroce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu,
+piétinement farouche. Puis le silence. La barricade était prise.
+
+Les soldats commencèrent la fouille des maisons d'alentour et la
+poursuite des fuyards.
+
+
+
+
+Chapitre XXIV
+
+Prisonnier
+
+
+Marius était prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.
+
+La main qui l'avait étreint par derrière au moment où il tombait, et
+dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, était
+celle de Jean Valjean.
+
+Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer.
+Sans lui, à cette phase suprême de l'agonie, personne n'eût songé aux
+blessés. Grâce à lui, partout présent dans le carnage comme une
+providence, ceux qui tombaient étaient relevés, transportés dans la
+salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait la barricade.
+Mais rien qui pût ressembler à un coup, à une attaque, ou même à une
+défense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait.
+Du reste, il avait à peine quelques égratignures. Les balles n'avaient
+pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rêvé en
+venant dans ce sépulcre, de ce côté-là il n'avait point réussi. Mais
+nous doutons qu'il eût songé au suicide, acte irréligieux.
+
+Jean Valjean, dans la nuée épaisse du combat, n'avait pas l'air de voir
+Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de
+feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilité de tigre,
+s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.
+
+Le tourbillon de l'attaque était en cet instant-là si violemment
+concentré sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit
+Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius évanoui, traverser le champ
+dépavé de la barricade et disparaître derrière l'angle de la maison de
+Corinthe.
+
+On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il
+garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi,
+quelques pieds carrés de terrain. Il y a ainsi parfois dans les
+incendies une chambre qui ne brûle point, et dans les mers les plus
+furieuses, en deçà d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac
+d'écueils, un petit coin tranquille. C'était dans cette espèce de repli
+du trapèze intérieur de la barricade qu'Éponine avait agonisé.
+
+Là Jean Valjean s'arrêta, il laissa glisser à terre Marius, s'adossa au
+mur et jeta les yeux autour de lui.
+
+La situation était épouvantable.
+
+Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-être, ce pan de muraille
+était un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait
+l'angoisse où il s'était trouvé rue Polonceau, huit ans auparavant, et
+de quelle façon il était parvenu à s'échapper; c'était difficile alors,
+aujourd'hui c'était impossible. Il avait devant lui cette implacable et
+sourde maison à six étages qui ne semblait habitée que par l'homme mort
+penché à sa fenêtre; il avait à sa droite la barricade assez basse qui
+fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile,
+mais on voyait au-dessus de la crête du barrage une rangée de pointes de
+bayonnettes. C'était la troupe de ligne, postée au delà de cette
+barricade, et aux aguets. Il était évident que franchir la barricade
+c'était aller chercher un feu de peloton, et que toute tête qui se
+risquerait à dépasser le haut de la muraille de pavés servirait de cible
+à soixante coups de fusil. Il avait à sa gauche le champ du combat. La
+mort était derrière l'angle du mur.
+
+Que faire?
+
+Un oiseau seul eût pu se tirer de là.
+
+Et il fallait se décider sur-le-champ, trouver un expédient, prendre un
+parti. On se battait à quelques pas de lui; par bonheur tous
+s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un
+soldat, un seul, eût l'idée de tourner la maison, ou de l'attaquer en
+flanc, tout était fini.
+
+Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade à
+côté de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrémité
+suprême, éperdu, et comme s'il eût voulu y faire un trou avec ses yeux.
+
+À force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une
+telle agonie se dessina et prit forme à ses pieds, comme si c'était une
+puissance du regard de faire éclore la chose demandée. Il aperçut à
+quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gardé et
+guetté au dehors, sous un écroulement de pavés qui la cachait en partie,
+une grille de fer posée à plat et de niveau avec le sol. Cette grille,
+faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrés.
+L'encadrement de pavés qui la maintenait avait été arraché, et elle
+était comme descellée. À travers les barreaux on entrevoyait une
+ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une cheminée ou
+au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'élança. Sa vieille science des
+évasions lui monta au cerveau comme une clarté. Écarter les pavés,
+soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps
+mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes
+et des genoux, dans cette espèce de puits heureusement peu profond,
+laisser retomber au-dessus de sa tête la lourde trappe de fer sur
+laquelle les pavés ébranlés croulèrent de nouveau, prendre pied sur une
+surface dallée à trois mètres au-dessous du sol, cela fut exécuté comme
+ce qu'on fait dans le délire, avec une force de géant et une rapidité
+d'aigle; cela dura quelques minutes à peine.
+
+Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de
+long corridor souterrain.
+
+Là, paix profonde, silence absolu, nuit.
+
+L'impression qu'il avait autrefois éprouvée en tombant de la rue dans le
+couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce
+n'était plus Cosette; c'était Marius.
+
+C'est à peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague
+murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.
+
+
+
+
+Livre deuxième--L'intestin de Léviathan
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La terre appauvrie par la mer
+
+
+Paris jette par an vingt-cinq millions à l'eau. Et ceci sans métaphore.
+Comment, et de quelle façon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun
+but. Avec quelle pensée? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au
+moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin?
+c'est son égout.
+
+Vingt-cinq millions, c'est le plus modéré des chiffres approximatifs que
+donnent les évaluations de la science spéciale.
+
+La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd'hui que le plus
+fécondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les
+Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan
+chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va à la ville sans rapporter, aux
+deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons
+immondices. Grâce à l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi
+jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu'à cent vingt
+fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilité au
+détritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des
+stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une
+réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est
+or.
+
+Que fait-on de cet or fumier? On le balaye à l'abîme.
+
+On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au
+pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l'incalculable
+élément d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie à la mer. Tout
+l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu
+d'être jeté à l'eau, suffirait à nourrir le monde.
+
+Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la
+nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides
+écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce
+que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est
+du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du bétail,
+c'est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c'est du foin
+parfumé, c'est du blé doré, c'est du pain sur votre table, c'est du sang
+chaud dans vos veines, c'est de la santé, c'est de la joie, c'est de la
+vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation
+sur la terre et la transfiguration dans le ciel.
+
+Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition
+des plaines fait la nourriture des hommes.
+
+Vous êtes maîtres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule
+par-dessus le marché. Ce sera là le chef-d'oeuvre de votre ignorance.
+
+La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à
+l'Atlantique par la bouche de ses rivières un versement d'un
+demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le
+quart des dépenses du budget. L'habileté de l'homme est telle qu'il aime
+mieux se débarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est
+la substance même du peuple qu'emportent, ici goutte à goutte, là à
+flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le
+gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'océan. Chaque hoquet de
+nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats: la terre
+appauvrie et l'eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie
+sortant du fleuve.
+
+Il est notoire, par exemple, qu'à cette heure, la Tamise empoisonne
+Londres.
+
+Pour ce qui est de Paris, on a dû, dans ces derniers temps, transporter
+la plupart des embouchures d'égouts en aval au-dessous du dernier pont.
+
+Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'écluses de chasse,
+aspirant et refoulant, un système de drainage élémentaire, simple comme
+le poumon de l'homme, et qui est déjà en pleine fonction dans plusieurs
+communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure
+des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et
+ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous
+les cinq cents millions jetés dehors. On pense à autre chose.
+
+Le procédé actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est
+bonne, le résultat est triste. On croit expurger la ville, on étiole la
+population. Un égout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec
+sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplacé l'égout,
+simple lavage appauvrissant, alors, ceci étant combiné avec les données
+d'une économie sociale nouvelle, le produit de la terre sera décuplé, et
+le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez la
+suppression des parasitismes, il sera résolu.
+
+En attendant, la richesse publique s'en va à la rivière, et le coulage a
+lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par épuisement.
+
+Quant à la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant
+le vingt-cinquième de la population française totale, et le guano
+parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité
+en évaluant à vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le
+demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq
+millions, employés en assistance et en jouissance, doubleraient la
+splendeur de Paris. La ville les dépense en cloaques. De sorte qu'on
+peut dire que la grande prodigalité de Paris, sa fête merveilleuse, sa
+Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or à pleines mains, son
+faste, son luxe, sa magnificence, c'est son égout.
+
+C'est de cette façon que, dans la cécité d'une mauvaise économie
+politique, on noie et on laisse aller à vau-l'eau et se perdre dans les
+gouffres le bien-être de tous. Il devrait y avoir des filets de
+Saint-Cloud pour la fortune publique.
+
+Économiquement, le fait peut se résumer ainsi: Paris panier percé.
+
+Paris, cette cité modèle, ce patron des capitales bien faites dont
+chaque peuple tâche d'avoir une copie, cette métropole de l'idéal, cette
+patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre
+et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce
+composé merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue
+que nous venons de signaler, hausser les épaules à un paysan du Fo-Kian.
+
+Imitez Paris, vous vous ruinerez.
+
+Au reste, particulièrement en ce gaspillage immémorial et insensé, Paris
+lui-même imite.
+
+Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point là de la
+sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. «Les cloaques
+de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain.»
+Quand la campagne de Rome fut ruinée par l'égout romain, Rome épuisa
+l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa
+la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'égout de Rome a
+engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et
+à l'univers. _Urbi et orbi_. Ville éternelle, égout insondable.
+
+Pour ces choses-là comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.
+
+Cet exemple, Paris le suit, avec toute la bêtise propre aux villes
+d'esprit.
+
+Pour les besoins de l'opération sur laquelle nous venons de nous
+expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'égouts; lequel a
+ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa
+circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.
+
+Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple; là où il y a
+tout, il y a l'ignominie à côté de la sublimité; et, si Paris contient
+Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la
+ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutèce,
+la ville de boue.
+
+D'ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la titanique
+sentine de Paris réalise, parmi les monuments, cet idéal étrange réalisé
+dans l'humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et
+Mirabeau, le grandiose abject.
+
+Le sous-sol de Paris, si l'oeil pouvait en pénétrer la surface,
+présenterait l'aspect d'un madrépore colossal. Une éponge n'a guère plus
+de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour
+sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes,
+qui sont une cave à part, sans parler de l'inextricable treillis des
+conduits du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la
+distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les égouts à
+eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux;
+labyrinthe qui a pour fil sa pente.
+
+Là apparaît, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de
+l'accouchement de Paris.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+L'histoire ancienne de l'égout
+
+
+Qu'on s'imagine Paris ôté comme un couvercle, le réseau souterrain des
+égouts, vu à vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espèce de
+grosse branche greffée au fleuve. Sur la rive droite l'égout de ceinture
+sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les
+rameaux et les impasses seront les ramuscules.
+
+Cette figure n'est que sommaire et à demi exacte, l'angle droit, qui est
+l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, étant très
+rare dans la végétation.
+
+On se fera une image plus ressemblante de cet étrange plan géométral en
+supposant qu'on voie à plat sur un fond de ténèbres quelque bizarre
+alphabet d'orient brouillé comme un fouillis, et dont les lettres
+difformes seraient soudées les unes aux autres, dans un pêle-mêle
+apparent et comme au hasard, tantôt par leurs angles, tantôt par leurs
+extrémités.
+
+Les sentines et les égouts jouaient un grand rôle au Moyen-Âge, au
+Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y
+mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte
+religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La
+fosse aux vermines de Bénarès n'est pas moins vertigineuse que la fosse
+aux lions de Babylone. Téglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques,
+jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'égout de Munster que Jean de
+Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de
+Kekhscheb que son ménechme oriental, Mokannâ, le prophète voilé du
+Khorassan, faisait sortir son faux soleil.
+
+L'histoire des hommes se reflète dans l'histoire des cloaques. Les
+gémonies racontaient Rome. L'égout de Paris a été une vieille chose
+formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l'intelligence,
+la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol,
+tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est caché
+dans ce trou; les maillotins au quatorzième siècle, les tire-laine au
+quinzième, les huguenots au seizième, les illuminés de Morin au
+dix-septième, les chauffeurs au dix-huitième. Il y a cent ans, le coup
+de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois
+avait la caverne, Paris avait l'égout. La truanderie, cette _picareria_
+gauloise, acceptait l'égout comme succursale de la Cour des Miracles, et
+le soir, narquoise et féroce, rentrait sous le vomitoire Maubuée comme
+dans une alcôve.
+
+Il était tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien
+le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile
+nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De là un
+fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fantômes hantent ces longs
+corridors solitaires; partout la putridité et le miasme; çà et là un
+soupirail où Villon dedans cause avec Rabelais dehors.
+
+L'égout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les épuisements
+et de tous les essais. L'économie politique y voit un détritus, la
+philosophie sociale y voit un résidu.
+
+L'égout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y
+confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n'y a plus
+de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme
+définitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La
+naïveté s'est réfugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en
+voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il
+est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Scapin l'avoisine.
+Toutes les malpropretés de la civilisation, une fois hors de service,
+tombent dans cette fosse de vérité où aboutit l'immense glissement
+social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle
+est une confession. Là, plus de fausse apparence, aucun plâtrage
+possible, l'ordure ôte sa chemise, dénudation absolue, déroute des
+illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre
+figure de ce qui finit. Réalité et disparition. Là, un cul de bouteille
+avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticité; là, le
+trognon de pomme qui a eu des opinions littéraires redevient le trognon
+de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat
+de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort
+du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicide, un foetus
+livide roule enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le mardi gras
+dernier à l'Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d'une
+pourriture qui a été la jupe de Margoton; c'est plus que de la
+fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille.
+Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout.
+
+Cette sincérité de l'immondice nous plaît, et repose l'âme. Quand on a
+passé son temps à subir sur la terre le spectacle des grands airs que
+prennent la raison d'état, le serment, la sagesse politique, la justice
+humaine, les probités professionnelles, les austérités de situation, les
+robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un égout et de voir de
+la fange qui en convient.
+
+Cela enseigne en même temps. Nous l'avons dit tout à l'heure, l'histoire
+passe par l'égout. Les Saint-Barthélemy y filtrent goutte à goutte entre
+les pavés. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et
+religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent
+leurs cadavres. Pour l'oeil du songeur, tous les meurtriers historiques
+sont là, dans la pénombre hideuse, à genoux, avec un pan de leur suaire
+pour tablier, épongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec
+Tristan, François Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa mère,
+Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, Hébert
+et Maillard y sont, grattant les pierres et tâchant de faire disparaître
+la trace de leurs actions. On entend sous ces voûtes le balai de ces
+spectres. On y respire la fétidité énorme des catastrophes sociales. On
+voit dans des coins des miroitements rougeâtres. Il coule là une eau
+terrible où se sont lavées des mains sanglantes.
+
+L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de
+son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pensée. Tout
+veut la fuir, mais rien ne lui échappe. Tergiverser est inutile. Quel
+côté de soi montre-t-on en tergiversant? le côté honte. La philosophie
+poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'évader
+dans le néant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le
+rapetissement des choses qui s'évanouissent, elle reconnaît tout. Elle
+reconstruit la pourpre d'après le haillon et la femme d'après le
+chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait
+les moeurs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle
+reconnaît à une empreinte d'ongle sur un parchemin la différence qui
+sépare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle
+retrouve dans ce qui reste ce qui a été, le bien, le mal, le faux, le
+vrai, la tache de sang du palais, le pâté d'encre de la caverne, la
+goutte de suif du lupanar, les épreuves subies, les tentations bien
+venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caractères en
+s'abaissant, la trace de la prostitution dans les âmes que leur
+grossièreté en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome
+la marque du coup de coude de Messaline.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Bruneseau
+
+
+L'égout de Paris, au moyen âge, était légendaire. Au seizième siècle
+Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le
+cloaque, Mercier l'atteste, était abandonné à lui-même et devenait ce
+qu'il pouvait.
+
+Tel était cet ancien Paris, livré aux querelles, aux indécisions et aux
+tâtonnements. Il fut longtemps assez bête. Plus tard, 89 montra comment
+l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait
+peu de tête; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni
+matériellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout
+était obstacle, tout faisait question. L'égout, par exemple, était
+réfractaire à tout itinéraire. On ne parvenait pas plus à s'orienter
+dans la voirie qu'à s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible,
+en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la
+confusion des caves; Dédale doublait Babel.
+
+Quelquefois, l'égout de Paris se mêlait de déborder, comme si ce Nil
+méconnu était subitement pris de colère. Il y avait, chose infâme, des
+inondations d'égout. Par moments, cet estomac de la civilisation
+digérait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris
+avait l'arrière-goût de sa fange. Ces ressemblances de l'égout avec le
+remords avaient du bon; c'étaient des avertissements; fort mal pris du
+reste; la ville s'indignait que sa boue eût tant d'audace, et
+n'admettait pas que l'ordure revînt. Chassez-la mieux.
+
+L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de
+quatre-vingts ans. La fange se répandit en croix place des Victoires, où
+est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honoré par les deux
+bouches d'égout des Champs-Élysées, rue Saint-Florentin par l'égout
+Saint-Florentin, rue Pierre-à-Poisson par l'égout de la Sonnerie, rue
+Popincourt par l'égout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'égout de
+la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-Élysées
+jusqu'à une hauteur de trente-cinq centimètres; et, au midi, par le
+vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle pénétra
+rue Mazarine, rue de l'Échaudé, et rue des Marais, où elle s'arrêta à
+une longueur de cent neuf mètres, précisément à quelques pas de la
+maison qu'avait habitée Racine, respectant, dans le dix-septième siècle,
+le poète plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue
+Saint-Pierre où elle s'éleva à trois pieds au-dessus des dalles de la
+gargouille, et son maximum d'étendue rue Saint-Sabin où elle s'étala sur
+une longueur de deux cent trente-huit mètres.
+
+Au commencement de ce siècle, l'égout de Paris était encore un lieu
+mystérieux. La boue ne peut jamais être bien famée; mais ici le mauvais
+renom allait jusqu'à l'effroi. Paris savait confusément qu'il avait sous
+lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille
+de Thèbes où fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et
+qui eût pu servir de baignoire à Béhémoth. Les grosses bottes des
+égoutiers ne s'aventuraient jamais au delà de certains points connus. On
+était encore très voisin du temps où les tombereaux des boueurs, du haut
+desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Créqui, se
+déchargeaient tout simplement dans l'égout. Quant au curage, on confiait
+cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne
+balayaient. Rome laissait encore quelque poésie à son cloaque et
+l'appelait Gémonies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou
+punais. La science et la superstition étaient d'accord pour l'horreur.
+Le Trou punais ne répugnait pas moins à l'hygiène qu'à la légende. Le
+Moine bourru était éclos sous la voussure fétide de l'égout Mouffetard;
+les cadavres des Marmousets avaient été jetés dans l'égout de la
+Barillerie; Fagon avait attribué la redoutable fièvre maligne de 1685 au
+grand hiatus de l'égout du Marais qui resta béant jusqu'en 1833 rue
+Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche
+d'égout de la rue de la Mortellerie était célèbre par les pestes qui en
+sortaient; avec sa grille de fer à pointes qui simulait une rangée de
+dents, elle était dans cette rue fatale comme une gueule de dragon
+soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait
+le sombre évier parisien d'on ne sait quel hideux mélange d'infini.
+L'égout était sans fond. L'égout, c'était le barathrum. L'idée
+d'explorer ces régions lépreuses ne venait pas même à la police. Tenter
+cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller à la découverte dans
+cet abîme, qui l'eût osé? C'était effrayant. Quelqu'un se présenta
+pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb.
+
+Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur
+faisait à Paris, le ministre de l'intérieur, un Decrès ou un Crétet
+quelconque, vint au petit lever du maître. On entendait dans le
+Carrousel le traînement des sabres de tous ces soldats extraordinaires
+de la grande république et du grand empire; il y avait encombrement de
+héros à la porte de Napoléon; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et
+du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de
+Kléber; aérostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de
+Gênes, hussards que les Pyramides avaient regardés, artilleurs qu'avait
+éclaboussés le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la
+flotte à l'ancre dans le Zuyderzée; les uns avaient suivi Bonaparte sur
+le pont de Lodi, les autres avaient accompagné Murat dans la tranchée de
+Mantoue, les autres avaient devancé Lannes dans le chemin creux de
+Montebello. Toute l'armée d'alors était là, dans la cour des Tuileries,
+représentée par une escouade ou par un peloton, et gardant Napoléon au
+repos; et c'était l'époque splendide où la grande armée avait derrière
+elle Marengo et devant elle Austerlitz.--Sire, dit le ministre de
+l'intérieur à Napoléon, j'ai vu hier l'homme le plus intrépide de votre
+empire.--Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et
+qu'est-ce qu'il a fait?--Il veut faire une chose,
+sire.--Laquelle?--Visiter les égouts de Paris.
+
+Cet homme existait et se nommait Bruneseau.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Détails ignorés
+
+
+La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille
+nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en même temps un voyage
+de découvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier
+intelligent, très jeune alors, en racontait encore il y a quelques
+années les curieux détails que Bruneseau crut devoir omettre dans son
+rapport au préfet de police, comme indignes du style administratif. Les
+procédés désinfectants étaient à cette époque très rudimentaires. À
+peine Bruneseau eut-il franchi les premières articulations du réseau
+souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusèrent d'aller plus
+loin. L'opération était compliquée; la visite entraînait le curage; il
+fallait donc curer, et en même temps arpenter: noter les entrées d'eau,
+compter les grilles et les bouches, détailler les branchements, indiquer
+les courants à points de partage, reconnaître les circonscriptions
+respectives des divers bassins, sonder les petits égouts greffés sur
+l'égout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la
+largeur, tant à la naissance des voûtes qu'à fleur du radier, enfin
+déterminer les ordonnées du nivellement au droit de chaque entrée d'eau,
+soit du radier de l'égout, soit du sol de la rue. On avançait
+péniblement. Il n'était pas rare que les échelles de descente
+plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans
+les miasmes. De temps en temps on emportait un égoutier évanoui. À de
+certains endroits, précipice. Le sol s'était effondré, le dallage avait
+croulé, l'égout s'était changé en puits perdu; on ne trouvait plus le
+solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine à le retirer.
+Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans
+les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'étoupe
+imbibée de résine. La muraille, par places, était couverte de fongus
+difformes, et l'on eût dit des tumeurs, la pierre elle-même semblait
+malade dans ce milieu irrespirable.
+
+Bruneseau, dans son exploration, procéda d'amont en aval. Au point de
+partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il déchiffra sur une
+pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite où
+s'était arrêté Philibert Delorme, chargé par Henri II de visiter la
+voirie souterraine de Paris. Cette pierre était la marque du seizième
+siècle à l'égout. Bruneseau retrouva la main-d'oeuvre du dix-septième
+dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue
+Vieille-du-Temple, voûtés entre 1600 et 1650, et la main-d'oeuvre du
+dix-huitième dans la section ouest du canal collecteur, encaissée et
+voûtée en 1740. Ces deux voûtes, surtout la moins ancienne, celle de
+1740, étaient plus lézardées et plus décrépites que la maçonnerie de
+l'égout de ceinture, laquelle datait de 1412, époque où le ruisseau
+d'eau vive de Ménilmontant fut élevé à la dignité de grand égout de
+Paris, avancement analogue à celui d'un paysan qui deviendrait premier
+valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transformé en
+Lebel.
+
+On crut reconnaître çà et là, notamment sous le Palais de justice, des
+alvéoles d'anciens cachots pratiqués dans l'égout même. _In pace_
+hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura
+toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette
+d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition
+probablement connexe à la fameuse et incontestable apparition du diable
+rue des Bernardins dans la dernière année du dix-huitième siècle. Le
+pauvre diable avait fini par se noyer dans l'égout.
+
+Sous le long couloir cintré qui aboutit à l'Arche-Marion, une hotte de
+chiffonnier, parfaitement conservée, fit l'admiration des connaisseurs.
+Partout, la vase, que les égoutiers en étaient venus à manier
+intrépidement, abondait en objets précieux, bijoux d'or et d'argent,
+pierreries, monnaies. Un géant qui eût filtré ce cloaque eût eu dans son
+tamis la richesse des siècles. Au point de partage des deux branchements
+de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singulière
+médaille huguenote en cuivre, portant d'un côté un porc coiffé d'un
+chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en tête.
+
+La rencontre la plus surprenante fut à l'entrée du Grand Égout. Cette
+entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus
+que les gonds. À l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et
+souillée qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l'ombre
+et achevait de s'y déchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et
+examina ce lambeau. C'était de la batiste très fine, et l'on distinguait
+à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée
+au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne était une couronne
+de marquis et les sept lettres signifiaient _Laubespine_. On reconnut
+que ce qu'on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat.
+Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'était quand il faisait
+partie de la maison du comte d'Artois en qualité de médecin des écuries.
+De ces amours, historiquement constatés, avec une grande dame, il lui
+était resté ce drap de lit. Épave ou souvenir. À sa mort, comme c'était
+le seul linge un peu fin qu'il eût chez lui, on l'y avait enseveli. De
+vieilles femmes avaient emmailloté pour la tombe, dans ce lange où il y
+avait eu de la volupté, le tragique Ami du Peuple.
+
+Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille où elle était; on ne
+l'acheva pas. Fut-ce mépris ou respect? Marat méritait les deux. Et
+puis, la destinée y était assez empreinte pour qu'on hésitât à y
+toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du sépulcre la place
+qu'elles choisissent. En somme, la relique était étrange. Une marquise y
+avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait traversé le Panthéon pour
+aboutir aux rats d'égout. Ce chiffon d'alcôve, dont Watteau eût jadis
+joyeusement dessiné tous les plis, avait fini par être digne du regard
+fixe de Dante.
+
+La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura
+sept ans, de 1805 à 1812. Tout en cheminant, Bruneseau désignait,
+dirigeait et mettait à fin des travaux considérables; en 1808, il
+abaissait le radier du Ponceau, et, créant partout des lignes nouvelles,
+il poussait l'égout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu'à la
+fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la
+Salpêtrière, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pères, sous la rue du
+Mail, sous la rue de l'Écharpe, sous la place Royale, en 1812, sous la
+rue de la Paix et sous la chaussée d'Antin. En même temps, il faisait
+désinfecter et assainir tout le réseau. Dès la deuxième année, Bruneseau
+s'était adjoint son gendre Nargaud.
+
+C'est ainsi qu'au commencement de ce siècle la vieille société cura son
+double-fond et fit la toilette de son égout. Ce fut toujours cela de
+nettoyé.
+
+Tortueux, crevassé, dépavé, craquelé, coupé de fondrières, cahoté par
+des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, fétide,
+sauvage, farouche, submergé d'obscurité, avec des cicatrices sur ses
+dalles et des balafres sur ses murs, épouvantable, tel était, vu
+rétrospectivement, l'antique égout de Paris. Ramifications en tous sens,
+croisements de tranchées, branchements, pattes d'oie, étoiles comme dans
+les sapes, cæcums, culs-de-sac, voûtes salpêtrées, puisards infects,
+suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds,
+ténèbres; rien n'égalait l'horreur de cette vieille crypte exutoire,
+appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues,
+taupinière titanique où l'esprit croit voir rôder à travers l'ombre,
+dans de l'ordure qui a été de la splendeur, cette énorme taupe aveugle,
+le passé.
+
+Ceci, nous le répétons, c'était l'égout d'autrefois.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Progrès actuel
+
+
+Aujourd'hui l'égout est propre, froid, droit, correct. Il réalise
+presque l'idéal de ce qu'on entend en Angleterre par le mot
+«respectable». Il est convenable et grisâtre; tiré au cordeau; on
+pourrait presque dire à quatre épingles. Il ressemble à un fournisseur
+devenu conseiller d'État. On y voit presque clair. La fange s'y comporte
+décemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces
+corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de
+monarques et de princes, dans cet ancien bon temps «où le peuple aimait
+ses rois». L'égout actuel est un bel égout; le style pur y règne; le
+classique alexandrin rectiligne qui, chassé de la poésie, paraît s'être
+réfugié dans l'architecture, semble mêlé à toutes les pierres de cette
+longue voûte ténébreuse et blanchâtre; chaque dégorgeoir est une arcade;
+la rue de Rivoli fait école jusque dans le cloaque. Au reste, si la
+ligne géométrique est quelque part à sa place, c'est à coup sûr dans la
+tranchée stercoraire d'une grande ville. Là, tout doit être subordonné
+au chemin le plus court. L'égout a pris aujourd'hui un certain aspect
+officiel. Les rapports mêmes de police dont il est quelquefois l'objet
+ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caractérisent dans le
+langage administratif sont relevés et dignes. Ce qu'on appelait boyau,
+on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard.
+Villon ne reconnaîtrait plus son antique logis en-cas. Ce réseau de
+caves a bien toujours son immémoriale population de rongeurs, plus
+pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache,
+risque sa tête à la fenêtre de l'égout et examine les Parisiens; mais
+cette vermine elle-même s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son
+palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa férocité primitive. La
+pluie, qui salissait l'égout d'autrefois, lave l'égout d'à présent. Ne
+vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est
+plutôt hypocrite qu'irréprochable. La préfecture de police et la
+commission de salubrité ont eu beau faire. En dépit de tous les procédés
+d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe
+après la confession.
+
+Convenons-en, comme, à tout prendre, le balayage est un hommage que
+l'égout rend à la civilisation, et comme, à ce point de vue, la
+conscience de Tartuffe est un progrès sur l'étable d'Augias, il est
+certain que l'égout de Paris s'est amélioré.
+
+C'est plus qu'un progrès; c'est une transmutation. Entre l'égout ancien
+et l'égout actuel, il y a une révolution. Qui a fait cette révolution?
+
+L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nommé, Bruneseau.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Progrès futur
+
+
+Le creusement de l'égout de Paris n'a pas été une petite besogne. Les
+dix derniers siècles y ont travaillé sans le pouvoir terminer, pas plus
+qu'ils n'ont pu finir Paris. L'égout, en effet, reçoit tous les
+contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte
+de polype ténébreux aux mille antennes qui grandit dessous en même temps
+que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'égout
+allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois
+mille trois cents mètres d'égouts; c'est là que Paris en était le 1er
+janvier 1806. À partir de cette époque, dont nous reparlerons tout à
+l'heure, l'oeuvre a été utilement et énergiquement reprise et continuée;
+Napoléon a bâti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent
+quatre mètres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix
+mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille
+vingt; la République de 1848, vingt-trois mille trois cent
+quatre-vingt-un; le régime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en
+tout, à l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix
+mètres, soixante lieues d'égout; entrailles énormes de Paris.
+Ramification obscure, toujours en travail; construction ignorée et
+immense.
+
+Comme on le voit, le dédale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que
+décuple de ce qu'il était au commencement du siècle. On se figure
+malaisément tout ce qu'il a fallu de persévérance et d'efforts pour
+amener ce cloaque au point de perfection relative où il est maintenant.
+C'était à grand'peine que la vieille prévôté monarchique et, dans les
+dix dernières années du dix-huitième siècle, la mairie révolutionnaire
+étaient parvenues à forer les cinq lieues d'égouts qui existaient avant
+1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette opération, les uns
+propres à la nature du sol, les autres inhérents aux préjugés mêmes de
+la population laborieuse de Paris. Paris est bâti sur un gisement
+étrangement rebelle à la pioche, à la houe, à la sonde, au maniement
+humain. Rien de plus difficile à percer et à pénétrer que cette
+formation géologique à laquelle se superpose la merveilleuse formation
+historique nommée Paris; dès que, sous une forme quelconque, le travail
+s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les résistances
+souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives,
+des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science
+spéciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames
+calcaires alternées de filets de glaises très minces et de couches
+schisteuses aux feuillets incrustés d'écailles d'huîtres contemporaines
+des océans préadamites. Parfois un ruisseau crève brusquement une voûte
+commencée et inonde les travailleurs; ou c'est une coulée de marne qui
+se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme
+verre les plus grosses poutres de soutènement. Tout récemment, à la
+Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider
+le canal, faire passer l'égout collecteur sous le canal Saint-Martin,
+une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abondé
+subitement dans le chantier souterrain, au delà de toute la puissance
+des pompes d'épuisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la
+fissure qui était dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point
+bouchée sans peine. Ailleurs, près de la Seine, et même assez loin du
+fleuve, comme par exemple à Belleville, Grande-Rue et passage Lumière,
+on rencontre des sables sans fond où l'on s'enlise et où un homme peut
+fondre à vue d'oeil. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes,
+l'ensevelissement par les éboulements, les effondrements subits. Ajoutez
+le typhus, dont les travailleurs s'imprègnent lentement. De nos jours,
+après avoir creusé la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir
+une conduite maîtresse d'eau de l'Ourcq, travail exécuté en tranchée, à
+dix mètres de profondeur; après avoir, à travers les éboulements, à
+l'aide des fouilles, souvent putrides, et des étrésillonnements, voûté
+la Bièvre du boulevard de l'Hôpital jusqu'à la Seine; après avoir, pour
+délivrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner
+écoulement à cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait près
+de la barrière des Martyrs; après avoir, disons-nous, construit la ligne
+d'égouts de la barrière Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre
+mois, jour et nuit, à une profondeur de onze mètres; après avoir, chose
+qu'on n'avait pas vue encore, exécuté souterrainement un égout rue
+Barre-du-Bec, sans tranchée, à six mètres au-dessous du sol, le
+conducteur Monnot est mort. Après avoir voûté trois mille mètres
+d'égouts sur tous les points de la ville, de la rue
+Traversière-Saint-Antoine à la rue de Lourcine, après avoir, par le
+branchement de l'Arbalète, déchargé des inondations pluviales le
+carrefour Censier-Mouffetard, après avoir bâti l'égout Saint-Georges sur
+enrochement et béton dans des sables fluides, après avoir dirigé le
+redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth,
+l'ingénieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de
+bravoure-là, plus utiles pourtant que la tuerie bête des champs de
+bataille.
+
+Les égouts de Paris, en 1832, étaient loin d'être ce qu'ils sont
+aujourd'hui. Bruneseau avait donné le branle, mais il fallait le choléra
+pour déterminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est
+surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'égout de
+ceinture, dit Grand Canal, comme à Venise, croupissait encore à ciel
+ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a
+trouvé dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts
+francs six centimes nécessaires à la couverture de cette turpitude. Les
+trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mandé, avec
+leurs dégorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements
+dépuratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a
+été refaite à neuf et, comme nous l'avons dit, plus que décuplée depuis
+un quart de siècle.
+
+Il y a trente ans, à l'époque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'était
+encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien égout. Un très grand
+nombre de rues, aujourd'hui bombées, étaient alors des chaussées
+fendues. On voyait très souvent, au point déclive où les versants d'une
+rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carrées à gros
+barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses
+et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue
+officielle des ponts et chaussées donnait à ces points déclives et à ces
+grilles le nom expressif de _cassis_. En 1832, dans une foule de rues,
+rue de l'Étoile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple,
+rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-Méricourt, quai aux Fleurs, rue du
+Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais,
+faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg
+Montmartre, rue Grange-Batelière, aux Champs-Élysées, rue Jacob, rue de
+Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses
+gueules. C'étaient d'énormes hiatus de pierre à cagnards, quelquefois
+entourés de bornes, avec une effronterie monumentale.
+
+Paris, en 1806, en était encore presque au chiffre d'égouts constaté en
+mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Après Bruneseau, le
+1er janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents mètres. De 1806
+à 1831, on avait bâti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante
+mètres; depuis on a construit tous les ans huit et même dix mille mètres
+de galeries, en maçonnerie de petits matériaux à bain de chaux
+hydraulique sur fondation de béton. À deux cents francs le mètre, les
+soixante lieues d'égouts du Paris actuel représentent quarante-huit
+millions.
+
+Outre le progrès économique que nous avons indiqué en commençant, de
+graves problèmes d'hygiène publique se rattachent à cette immense
+question: l'égout de Paris.
+
+Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La
+nappe d'eau, gisante à une assez grande profondeur souterraine, mais
+déjà tâtée par deux forages, est fournie par la couche de grès vert
+située entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut être
+représentée par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de
+rivières et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne,
+l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre
+d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du
+ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle
+vient de l'égout. Tous les miasmes du cloaque se mêlent à la respiration
+de la ville; de là cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un
+fumier, ceci a été scientifiquement établi, est plus pur que l'air pris
+au-dessus de Paris. Dans un temps donné, le progrès aidant, les
+mécanismes se perfectionnant, et la clarté se faisant, on emploiera la
+nappe d'eau à purifier la nappe d'air. C'est-à-dire à laver l'égout. On
+sait que par lavage de l'égout, nous entendons restitution de la fange à
+la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura,
+par ce simple fait, pour toute la communauté sociale, diminution de
+misère et augmentation de santé. À l'heure où nous sommes, le
+rayonnement des maladies de Paris va à cinquante lieues autour du
+Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle.
+
+On pourrait dire que, depuis dix siècles, le cloaque est la maladie de
+Paris. L'égout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct
+populaire ne s'y est jamais trompé. Le métier d'égoutier était autrefois
+presque aussi périlleux, et presque aussi répugnant au peuple, que le
+métier d'équarrisseur si longtemps frappé d'horreur et abandonné au
+bourreau. Il fallait une haute paye pour décider un maçon à disparaître
+dans cette sape fétide; l'échelle du puisatier hésitait à s'y plonger;
+on disait proverbialement: _descendre dans l'égout, c'est entrer dans la
+fosse_; et toutes sortes de légendes hideuses, nous l'avons dit,
+couvraient d'épouvante ce colossal évier; sentine redoutée qui a la
+trace des révolutions du globe comme des révolutions des hommes, et où
+l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du
+déluge jusqu'au haillon de Marat.
+
+
+
+
+Livre troisième--La boue, mais l'âme
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le cloaque et ses surprises
+
+
+C'est dans l'égout de Paris que se trouvait Jean Valjean.
+
+Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'océan, le
+plongeur peut y disparaître.
+
+La transition était inouïe. Au milieu même de la ville, Jean Valjean
+était sorti de la ville; et, en un clin d'oeil, le temps de lever un
+couvercle et de le refermer, il avait passé du plein jour à l'obscurité
+complète, de midi à minuit, du fracas au silence, du tourbillon des
+tonnerres à la stagnation de la tombe, et, par une péripétie bien plus
+prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extrême péril
+à la sécurité la plus absolue.
+
+Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris;
+quitter cette rue où la mort était partout pour cette espèce de sépulcre
+où il y avait la vie; ce fut un instant étrange. Il resta quelques
+secondes comme étourdi; écoutant, stupéfait. La chausse-trape du salut
+s'était subitement ouverte sous lui. La bonté céleste l'avait en quelque
+sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence!
+
+Seulement le blessé ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si
+ce qu'il emportait dans cette fosse était un vivant ou un mort.
+
+Sa première sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus
+rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il était devenu sourd. Il
+n'entendait plus rien. Le frénétique orage de meurtre qui se déchaînait
+à quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu'à lui, nous l'avons
+dit, grâce à l'épaisseur de terre qui l'en séparait, qu'éteint et
+indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que
+c'était solide sous ses pieds; voilà tout; mais cela suffisait. Il
+étendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux côtés, et
+reconnut que le couloir était étroit; il glissa, et reconnut que la
+dalle était mouillée. Il avança un pied avec précaution, craignant un
+trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se
+prolongeait. Une bouffée de fétidité l'avertit du lieu où il était.
+
+Au bout de quelques instants, il n'était plus aveugle. Un peu de lumière
+tombait du soupirail par où il s'était glissé, et son regard s'était
+fait à cette cave. Il commença à distinguer quelque chose. Le couloir où
+il s'était terré, nul autre mot n'exprime mieux la situation, était muré
+derrière lui. C'était un de ces culs-de-sac que la langue spéciale
+appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de
+nuit. La clarté du soupirail expirait à dix ou douze pas du point où
+était Jean Valjean, et faisait à peine une blancheur blafarde sur
+quelques mètres de la paroi humide de l'égout. Au delà l'opacité était
+massive; y pénétrer paraissait horrible, et l'entrée y semblait un
+engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de
+brume, et il le fallait. Il fallait même se hâter. Jean Valjean songea
+que cette grille, aperçue par lui sous les pavés, pouvait l'être par les
+soldats, et que tout tenait à ce hasard. Ils pouvaient descendre eux
+aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute à
+perdre. Il avait déposé Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est
+encore le mot vrai, le reprit sur ses épaules et se mit en marche. Il
+entra résolument dans cette obscurité.
+
+La réalité est qu'ils étaient moins sauvés que Jean Valjean ne le
+croyait. Des périls d'un autre genre et non moins grands les attendaient
+peut-être. Après le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des
+miasmes et des pièges; après le chaos, le cloaque. Jean Valjean était
+tombé d'un cercle de l'enfer dans l'autre.
+
+Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arrêter. Une question se
+présenta. Le couloir aboutissait à un autre boyau qu'il rencontrait
+transversalement. Là s'offraient deux voies. Laquelle prendre?
+fallait-il tourner à gauche ou à droite? Comment s'orienter dans ce
+labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil;
+c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller à la rivière.
+
+Jean Valjean le comprit sur-le-champ.
+
+Il se dit qu'il était probablement dans l'égout des Halles; que, s'il
+choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart
+d'heure à quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le
+Pont-Neuf, c'est-à-dire à une apparition en plein jour sur le point le
+plus peuplé de Paris. Peut-être aboutirait-il à quelque cagnard de
+carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de
+terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes
+du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'être sorti. Il valait
+mieux s'enfoncer dans le dédale, se fier à cette noirceur, et s'en
+remettre à la providence quant à l'issue.
+
+Il remonta la pente et prit à droite.
+
+Quand il eut tourné l'angle de la galerie, la lointaine lueur du
+soupirail disparut, le rideau d'obscurité retomba sur lui et il redevint
+aveugle. Il n'en avança pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les
+deux bras de Marius étaient passés autour de son cou et les pieds
+pendaient derrière lui. Il tenait les deux bras d'une main et tâtait le
+mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait,
+étant sanglante. Il sentait couler sur lui et pénétrer sous ses
+vêtements un ruisseau tiède qui venait de Marius. Cependant une chaleur
+humide à son oreille que touchait la bouche du blessé indiquait de la
+respiration, et par conséquent de la vie. Le couloir où Jean Valjean
+cheminait maintenant était moins étroit que le premier. Jean Valjean y
+marchait assez péniblement. Les pluies de la veille n'étaient pas encore
+écoulées et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il était
+forcé de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau.
+Il allait ainsi ténébreusement. Il ressemblait aux êtres de nuit
+tâtonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de
+l'ombre.
+
+Pourtant, peu à peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu
+de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux
+s'accoutumassent à l'obscurité, il lui revint quelque vision vague, et
+il recommença à se rendre confusément compte, tantôt de la muraille à
+laquelle il touchait, tantôt de la voûte sous laquelle il passait. La
+pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même
+que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu.
+
+Se diriger était malaisé.
+
+Le tracé des égouts répercute, pour ainsi dire, le tracé des rues qui
+lui est superposé. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux
+cents rues. Qu'on se figure là-dessous cette forêt de branches
+ténébreuses qu'on nomme l'égout. Le système d'égouts existant à cette
+époque, mis bout à bout, eût donné une longueur de onze lieues. Nous
+avons dit plus haut que le réseau actuel, grâce à l'activité spéciale
+des trente dernières années, n'a pas moins de soixante lieues.
+
+Jean Valjean commença par se tromper. Il crut être sous la rue
+Saint-Denis, et il était fâcheux qu'il n'y fût pas. Il y a sous la rue
+Saint-Denis un vieil égout en pierre qui date de Louis XIII et qui va
+droit à l'égout collecteur dit Grand Égout, avec un seul coude, à
+droite, à la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul
+embranchement, l'égout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en
+croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entrée était près du
+cabaret de Corinthe n'a jamais communiqué avec le souterrain de la rue
+Saint-Denis; il aboutit à l'égout Montmartre et c'est là que Jean
+Valjean était engagé. Là, les occasions de se perdre abondaient. L'égout
+Montmartre est un des plus dédaléens du vieux réseau. Heureusement Jean
+Valjean avait laissé derrière lui l'égout des Halles dont le plan
+géométral figure une foule de mâts de perroquet enchevêtrés; mais il
+avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de
+rue--car ce sont des rues--s'offrant dans l'obscurité comme un point
+d'interrogation: premièrement, à sa gauche, le vaste égout Plâtrière,
+espèce de casse-tête chinois, poussant et brouillant son chaos de T et
+de Z sous l'hôtel des Postes et sous la rotonde de la halle aux blés
+jusqu'à la Seine où il se termine en Y; deuxièmement, à sa droite, le
+corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant
+d'impasses; troisièmement, à sa gauche, l'embranchement du Mail,
+compliqué, presque à l'entrée, d'une espèce de fourche, et allant de
+zigzag en zigzag aboutir à la grande crypte exutoire du Louvre
+tronçonnée et ramifiée dans tous les sens; enfin, à droite, le couloir
+cul-de-sac de la rue des Jeûneurs, sans compter de petits réduits çà et
+là, avant d'arriver à l'égout de ceinture, lequel seul pouvait le
+conduire à quelque issue assez lointaine pour être sûre.
+
+Si Jean Valjean eût eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici,
+il se fût vite aperçu, rien qu'en tâtant la muraille, qu'il n'était pas
+dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille
+pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale
+jusque dans l'égout, avec radier et assises courantes en granit et
+mortier de chaux grasse, laquelle coûtait huit cents livres la toise, il
+eût senti sous sa main le bon marché contemporain, l'expédient
+économique, la meulière à bain de mortier hydraulique sur couche de
+béton qui coûte deux cents francs le mètre, la maçonnerie bourgeoise
+dite à _petits matériaux_; mais il ne savait rien de tout cela.
+
+Il allait devant lui, avec anxiété, mais avec calme, ne voyant rien, ne
+sachant rien, plongé dans le hasard, c'est-à-dire englouti dans la
+providence.
+
+Par degrés, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui
+l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une énigme. Cet
+aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement.
+C'est une chose lugubre d'être pris dans ce Paris de ténèbres. Jean
+Valjean était obligé de trouver et presque d'inventer sa route sans la
+voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait être le
+dernier. Comment sortirait-il de là? Trouverait-il une issue? La
+trouverait-il à temps? Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles
+de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? Y rencontrerait-on
+quelque noeud inattendu d'obscurité? Arriverait-on à l'inextricable et à
+l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hémorragie, et lui de faim?
+Finiraient-ils par se perdre là tous les deux, et par faire deux
+squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait
+tout cela et ne pouvait se répondre. L'intestin de Paris est un
+précipice. Comme le prophète, il était dans le ventre du monstre.
+
+Il eut brusquement une surprise. À l'instant le plus imprévu, et sans
+avoir cessé de marcher en ligne droite, il s'aperçut qu'il ne montait
+plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur
+la pointe des pieds. L'égout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il
+donc arriver soudainement à la Seine? Ce danger était grand, mais le
+péril de reculer l'était plus encore. Il continua d'avancer.
+
+Ce n'était point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'âne que fait le
+sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et
+l'autre dans le Grand Égout. La crête de ce dos d'âne qui détermine la
+division des eaux dessine une ligne très capricieuse. Le point
+culminant, qui est le lieu de partage des écoulements, est, dans l'égout
+Sainte-Avoye, au delà de la rue Michel-le-Comte, dans l'égout du Louvre,
+près des boulevards, et dans l'égout Montmartre, près des Halles. C'est
+à ce point culminant que Jean Valjean était arrivé. Il se dirigeait vers
+l'égout de ceinture; il était dans le bon chemin. Mais il n'en savait
+rien.
+
+Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en tâtait les angles,
+et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor
+où il était, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec
+raison que toute voie plus étroite devait aboutir à un cul-de-sac et ne
+pouvait que l'éloigner du but, c'est-à-dire de l'issue. Il évita ainsi
+le quadruple piège qui lui était tendu dans l'obscurité par les quatre
+dédales que nous venons d'énumérer.
+
+À un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris
+pétrifié par l'émeute, où les barricades avaient supprimé la circulation
+et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement
+au-dessus de sa tête comme un bruit de foudre, lointain, mais continu.
+C'était le roulement des voitures.
+
+Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il
+faisait en lui-même, et n'avait pas encore songé à se reposer; seulement
+il avait changé la main qui soutenait Marius. L'obscurité était plus
+profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.
+
+Tout à coup il vit son ombre devant lui. Elle se découpait sur une
+faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier à
+ses pieds et la voûte sur sa tête, et qui glissait à sa droite et à sa
+gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupéfait, il se
+retourna.
+
+Derrière lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dépasser, à une
+distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'épaisseur obscure,
+une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.
+
+C'était la sombre étoile de la police qui se levait dans l'égout.
+
+Derrière cette étoile remuaient confusément huit ou dix formes noires,
+droites, indistinctes, terribles.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Explication
+
+
+Dans la journée du 6 juin, une battue des égouts avait été ordonnée. On
+craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le
+préfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le général
+Bugeaud balayait le Paris public; double opération connexe qui exigea
+une double stratégie de la force publique représentée en haut par
+l'armée et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'égoutiers
+explorèrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le
+deuxième, rive gauche, le troisième, dans la Cité.
+
+Les agents étaient armés de carabines, de casse-tête, d'épées et de
+poignards.
+
+Ce qui était en ce moment dirigé sur Jean Valjean, c'était la lanterne
+de la ronde de la rive droite.
+
+Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses
+qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au
+fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontré sur son chemin
+l'entrée de la galerie, l'avait reconnue plus étroite que le couloir
+principal et n'y avait point pénétré. Il avait passé outre. Les hommes
+de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre
+un bruit de pas dans la direction de l'égout de ceinture. C'étaient les
+pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait élevé sa
+lanterne, et l'escouade s'était mise à regarder dans le brouillard du
+côté d'où était venu le bruit.
+
+Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.
+
+Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal.
+Elle était la lumière et il était l'ombre. Il était très loin, et mêlé à
+la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrêta.
+
+Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait là derrière
+lui. L'insomnie, le défaut de nourriture, les émotions, l'avaient fait
+passer, lui aussi, à l'état visionnaire. Il voyait un flamboiement, et
+autour de ce flamboiement, des larves. Qu'était-ce? Il ne comprenait
+pas.
+
+Jean Valjean s'étant arrêté, le bruit avait cessé.
+
+Les hommes de la ronde écoutaient et n'entendaient rien, ils regardaient
+et ne voyaient rien. Ils se consultèrent.
+
+Il y avait à cette époque sur ce point de l'égout Montmartre une espèce
+de carrefour dit _de service_ qu'on a supprimé depuis à cause du petit
+lac intérieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le
+torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce
+carrefour.
+
+Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces têtes de
+dogues se rapprochèrent et chuchotèrent.
+
+Le résultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'était
+trompé, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait là personne,
+qu'il était inutile de s'engager dans l'égout de ceinture, que ce serait
+du temps perdu, mais qu'il fallait se hâter d'aller vers Saint-Merry,
+que s'il y avait quelque chose à faire et quelque «bousingot» à
+dépister, c'était dans ce quartier-là.
+
+De temps en temps les partis remettent des semelles neuves à leurs
+vieilles injures. En 1832, le mot _bousingot_ faisait l'intérim entre le
+mot _jacobin_ qui était éculé, et le mot _démagogue_ alors presque
+inusité et qui a fait depuis un si excellent service.
+
+Le sergent donna l'ordre d'obliquer à gauche vers le versant de la
+Seine. S'ils eussent eu l'idée de se diviser en deux escouades et
+d'aller dans les deux sens, Jean Valjean était saisi. Cela tint à ce
+fil. Il est probable que les instructions de la préfecture, prévoyant un
+cas de combat et les insurgés en nombre, défendaient à la ronde de se
+morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrière elle Jean
+Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perçut rien, sinon
+l'éclipse de la lanterne qui se retourna subitement.
+
+Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la
+police, déchargea sa carabine du côté qu'on abandonnait, dans la
+direction de Jean Valjean. La détonation roula d'écho en écho dans la
+crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un plâtras qui tomba
+dans le ruisseau et fit clapoter l'eau à quelques pas de Jean Valjean,
+l'avertit que la balle avait frappé la voûte au-dessus de sa tête.
+
+Des pas mesurés et lents résonnèrent quelque temps sur le radier, de
+plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'éloignement, le
+groupe des formes noires s'enfonça, une lueur oscilla et flotta, faisant
+à la voûte un cintre rougeâtre qui décrut, puis disparut, le silence
+redevint profond, l'obscurité redevint complète, la cécité et la surdité
+reprirent possession des ténèbres; et Jean Valjean, n'osant encore
+remuer, demeura longtemps adossé au mur, l'oreille tendue, la prunelle
+dilatée, regardant l'évanouissement de cette patrouille de fantômes.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+L'homme filé
+
+
+Il faut rendre à la police de ce temps-là cette justice que, même dans
+les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait
+imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une émeute
+n'était point à ses yeux un prétexte pour laisser aux malfaiteurs la
+bride sur le cou, et pour négliger la société par la raison que le
+gouvernement était en péril. Le service ordinaire se faisait
+correctement à travers le service extraordinaire, et n'en était pas
+troublé. Au milieu d'un incalculable événement politique commencé, sous
+la pression d'une révolution possible, sans se laisser distraire par
+l'insurrection et la barricade, un agent «filait» un voleur.
+
+C'était précisément quelque chose de pareil qui se passait dans
+l'après-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive
+droite, un peu au delà du pont des Invalides.
+
+Il n'y a plus là de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a changé.
+
+Sur cette berge, deux hommes séparés par une certaine distance
+semblaient s'observer, l'un évitant l'autre. Celui qui allait en avant
+tâchait de s'éloigner, celui qui venait par derrière tâchait de se
+rapprocher.
+
+C'était comme une partie d'échecs qui se jouait de loin et
+silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils
+marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de
+faire par trop de hâte doubler le pas à son partenaire.
+
+On eût dit un appétit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire
+exprès. La proie était sournoise et se tenait sur ses gardes.
+
+Les proportions voulues entre la fouine traquée et le dogue traqueur
+étaient observées. Celui qui tâchait d'échapper avait peu d'encolure et
+une chétive mine; celui qui tâchait d'empoigner, gaillard de haute
+stature, était de rude aspect et devait être de rude rencontre.
+
+Le premier, se sentant le plus faible, évitait le second; mais il
+l'évitait d'une façon profondément furieuse; qui eût pu l'observer eût
+vu dans ses yeux la sombre hostilité de la fuite, et toute la menace
+qu'il y a dans la crainte.
+
+La berge était solitaire; il n'y avait point de passant; pas même de
+batelier ni de débardeur dans les chalands amarrés çà et là.
+
+On ne pouvait apercevoir aisément ces deux hommes que du quai en face,
+et pour qui les eût examinés à cette distance, l'homme qui allait devant
+eût apparu comme un être hérissé, déguenillé et oblique, inquiet et
+grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne
+classique et officielle, portant la redingote de l'autorité boutonnée
+jusqu'au menton.
+
+Le lecteur reconnaîtrait peut-être ces deux hommes, s'il les voyait de
+plus près.
+
+Quel était le but du dernier?
+
+Probablement d'arriver à vêtir le premier plus chaudement.
+
+Quand un homme habillé par l'État poursuit un homme en guenilles, c'est
+afin d'en faire aussi un homme habillé par l'État. Seulement la couleur
+est toute la question. Être habillé de bleu, c'est glorieux; être
+habillé de rouge, c'est désagréable.
+
+Il y a une pourpre d'en bas.
+
+C'est probablement quelque désagrément et quelque pourpre de ce genre
+que le premier désirait esquiver.
+
+Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore,
+c'était, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir à
+quelque rendez-vous significatif et à quelque groupe de bonne prise.
+Cette opération délicate s'appelle «la filature».
+
+Ce qui rend cette conjecture tout à fait probable, c'est que l'homme
+boutonné, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait à
+vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut évidemment à qui
+il avait affaire, tourna bride et se mit à suivre au pas du haut du quai
+les deux hommes. Ceci ne fut pas aperçu du personnage louche et déchiré
+qui allait en avant.
+
+Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-Élysées. On voyait
+passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet à la main.
+
+Une des instructions secrètes de la police aux agents contient cet
+article:--«Avoir toujours à portée une voiture de place, en cas».
+
+Tout en manoeuvrant chacun de leur côté avec une stratégie
+irréprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai
+descendant jusqu'à la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre
+arrivant de Passy de venir à la rivière faire boire leurs chevaux. Cette
+rampe a été supprimée depuis, pour la symétrie; les chevaux crèvent de
+soif, mais l'oeil est flatté.
+
+Il était vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette
+rampe afin d'essayer de s'échapper dans les Champs-Élysées, lieu orné
+d'arbres, mais en revanche fort croisé d'agents de police, et où l'autre
+aurait aisément main-forte.
+
+Ce point du quai est fort peu éloigné de la maison apportée de Moret à
+Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de François Ier. Un
+corps de garde est là tout près.
+
+À la grande surprise de son observateur, l'homme traqué ne prit point
+par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le
+long du quai.
+
+Sa position devenait visiblement critique.
+
+À moins de se jeter à la Seine, qu'allait-il faire?
+
+Aucun moyen désormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas
+d'escalier; et l'on était tout près de l'endroit, marqué par le coude de
+la Seine vers le pont d'Iéna, où la berge, de plus en plus rétrécie,
+finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. Là, il allait
+inévitablement se trouver bloqué entre le mur à pic à sa droite, la
+rivière à gauche et en face, et l'autorité sur ses talons.
+
+Il est vrai que cette fin de la berge était masquée au regard par un
+monceau de déblais de six à sept pieds de haut, produit d'on ne sait
+quelle démolition. Mais cet homme espérait-il se cacher utilement
+derrière ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expédient eût
+été puéril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne
+va point jusque-là.
+
+Le tas de déblais faisait au bord de l'eau une sorte d'éminence qui se
+prolongeait en promontoire jusqu'à la muraille du quai.
+
+L'homme suivi arriva à cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il
+cessa d'être aperçu par l'autre.
+
+Celui-ci, ne voyant pas, n'était pas vu; il en profita pour abandonner
+toute dissimulation et pour marcher très rapidement. En quelques
+instants il fut au monceau de déblais et le tourna. Là, il s'arrêta
+stupéfait. L'homme qu'il chassait n'était plus là.
+
+Éclipse totale de l'homme en blouse.
+
+La berge n'avait guère à partir du monceau de déblais qu'une longueur
+d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre
+le mur du quai.
+
+Le fuyard n'aurait pu se jeter à la Seine ni escalader le quai sans être
+vu par celui qui le suivait. Qu'était-il devenu?
+
+L'homme à la redingote boutonnée marcha jusqu'à l'extrémité de la berge,
+et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'oeil furetant.
+Tout à coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point où
+finissait la terre et où l'eau commençait, une grille de fer large et
+basse, cintrée, garnie d'une épaisse serrure et de trois gonds massifs.
+Cette grille, sorte de porte percée au bas du quai, s'ouvrait sur la
+rivière autant que sur la berge. Un ruisseau noirâtre passait dessous.
+Ce ruisseau se dégorgeait dans la Seine.
+
+Au delà de ses lourds barreaux rouillés on distinguait une sorte de
+corridor voûté et obscur.
+
+L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.
+
+Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle
+résista solidement. Il était probable qu'elle venait d'être ouverte,
+quoiqu'on n'eût entendu aucun bruit, chose singulière d'une grille si
+rouillée; mais il était certain qu'elle avait été refermée. Cela
+indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non
+un crochet, mais une clef.
+
+Cette évidence éclata tout de suite à l'esprit de l'homme qui
+s'efforçait d'ébranler la grille et lui arracha cet épiphonème indigné:
+
+--Voilà qui est fort! une clef du gouvernement!
+
+Puis, se calmant immédiatement, il exprima tout un monde d'idées
+intérieures par cette bouffée de monosyllabes accentués presque
+ironiquement:
+
+--Tiens! tiens! tiens! tiens!
+
+Cela dit, espérant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en
+voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrière le tas de déblais,
+avec la rage patiente du chien d'arrêt.
+
+De son côté, le fiacre, qui se réglait sur toutes ses allures, avait
+fait halte au-dessus de lui près du parapet. Le cocher, prévoyant une
+longue station, emboîta le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine
+humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit
+dit par parenthèse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont
+d'Iéna, avant de s'éloigner, tournaient la tête pour regarder un moment
+ces deux détails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre
+sur le quai.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Lui aussi porte sa croix
+
+
+Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'était plus arrêté. Cette
+marche était de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces voûtes varie;
+la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a été
+calculée pour la taille d'un homme; Jean Valjean était forcé de se
+courber pour ne pas heurter Marius à la voûte; il fallait à chaque
+instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La
+moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais
+points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans
+le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux
+n'apparaissaient qu'à de très longs intervalles, et si blêmes que le
+plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste était brouillard,
+miasme, opacité, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif
+surtout; et c'est là, comme la mer, un lieu plein d'eau où l'on ne peut
+boire.
+
+Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par
+l'âge, grâce à sa vie chaste et sobre, commençait pourtant à fléchir. La
+fatigue lui venait, et la force en décroissant faisait croître le poids
+du fardeau. Marius, mort peut-être, pesait comme pèsent les corps
+inertes. Jean Valjean le soutenait de façon que la poitrine ne fût pas
+gênée et que la respiration pût toujours passer le mieux possible. Il
+sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut
+effaré au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les
+bavettes des bouches de l'égout un souffle d'air frais qui le ranimait.
+
+Il pouvait être trois heures de l'après-midi quand il arriva à l'égout
+de ceinture.
+
+Il fut d'abord étonné de cet élargissement subit. Il se trouva
+brusquement dans une galerie dont ses mains étendues n'atteignaient
+point les deux murs et sous une voûte que sa tête ne touchait pas. Le
+Grand Égout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.
+
+Au point où l'égout Montmartre rejoint le Grand Égout, deux autres
+galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de
+l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un
+moins sagace eût été indécis. Jean Valjean prit la plus large,
+c'est-à-dire l'égout de ceinture. Mais ici revenait la question:
+descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il
+fallait, à tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes,
+descendre. Il tourna à gauche.
+
+Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'égout de
+ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il
+est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la
+rive droite. Le Grand Égout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre
+chose que l'ancien ruisseau Ménilmontant, aboutit, si on le remonte, à
+un cul-de-sac, c'est-à-dire à son ancien point de départ, qui fut sa
+source, au pied de la butte Ménilmontant. Il n'a point de communication
+directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris à partir du
+quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'égout Amelot
+au-dessus de l'ancienne île Louviers. Ce branchement, qui complète
+l'égout collecteur, en est séparé, sous la rue Ménilmontant même, par un
+massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si
+Jean Valjean eût remonté la galerie, il fût arrivé, après mille efforts,
+épuisé de fatigue, expirant, dans les ténèbres, à une muraille. Il était
+perdu.
+
+À la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le
+couloir des Filles-du-Calvaire, à la condition de ne pas hésiter à la
+patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor
+Saint-Louis, puis, à gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant à
+droite et en évitant la galerie Saint-Sébastien, il eût pu gagner
+l'égout Amelot, et de là, pourvu qu'il ne s'égarât point dans l'espèce
+d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine près de
+l'Arsenal. Mais, pour cela, il eût fallu connaître à fond, et dans
+toutes ses ramifications et dans toutes ses percées, l'énorme madrépore
+de l'égout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette
+voirie effrayante où il cheminait; et, si on lui eût demandé dans quoi
+il était, il eût répondu: dans de la nuit.
+
+Son instinct le servit bien. Descendre, c'était en effet le salut
+possible.
+
+Il laissa à sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de
+griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor
+bifurqué de la chaussée d'Antin.
+
+Un peu au-delà d'un affluent qui était vraisemblablement le branchement
+de la Madeleine, il fit halte. Il était très las. Un soupirail assez
+large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumière
+presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un
+frère pour son frère blessé, déposa Marius sur la banquette de l'égout.
+La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail
+comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux fermés, les cheveux
+appliqués aux tempes comme des pinceaux séchés dans de la couleur rouge,
+les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagulé au
+coin des lèvres. Un caillot de sang s'était amassé dans le noeud de la
+cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait
+les coupures béantes de la chair vive. Jean Valjean, écartant du bout
+des doigts les vêtements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur
+battait encore. Jean Valjean déchira sa chemise, banda les plaies le
+mieux qu'il put et arrêta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce
+demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle,
+il le regarda avec une inexprimable haine.
+
+En dérangeant les vêtements de Marius, il avait trouvé dans les poches
+deux choses, le pain qui y était oublié depuis la veille, et le
+portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur
+la première page, il trouva les quatre lignes écrites par Marius. On
+s'en souvient:
+
+«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père
+M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.»
+
+Jean Valjean lut, à la clarté du soupirail, ces quatre lignes, et resta
+un moment comme absorbé en lui-même, répétant à demi-voix: Rue des
+Filles-du-Calvaire, numéro six, monsieur Gillenormand. Il replaça le
+portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mangé, la force lui était
+revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tête
+sur son épaule droite, et se remit à descendre l'égout.
+
+Le Grand Égout, dirigé selon le thalweg de la vallée de Ménilmontant, a
+près de deux lieues de long. Il est pavé sur une notable partie de son
+parcours.
+
+Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous éclairons pour le lecteur
+la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien
+ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il
+avait fait. Seulement la pâleur croissante des flaques de lumière qu'il
+rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du
+pavé et que le jour ne tarderait pas à décliner; et le roulement des
+voitures au-dessus de sa tête, étant devenu de continu intermittent,
+puis ayant presque cessé, il en conclut qu'il n'était plus sous le Paris
+central et qu'il approchait de quelque région solitaire, voisine des
+boulevards extérieurs ou des quais extrêmes. Là où il y a moins de
+maisons et moins de rues, l'égout a moins de soupiraux. L'obscurité
+s'épaississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins
+d'avancer, tâtonnant dans l'ombre.
+
+Cette ombre devint brusquement terrible.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie
+
+
+Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non
+plus du pavé, mais de la vase.
+
+Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d'Écosse, qu'un
+homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève
+loin du rivage, s'aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il
+marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix;
+la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La
+grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu'on fait, dès qu'on
+a levé le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'oeil, du
+reste, ne s'est aperçu d'aucun changement; l'immense plage est unie et
+tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui
+est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nuée joyeuse des pucerons
+de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant.
+L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se
+rapprocher de la côte. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement
+il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à
+chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou
+trois pouces. Décidément il n'est pas dans la bonne route; il s'arrête
+pour s'orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont
+disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut
+revenir sur ses pas, il retourne en arrière; il enfonce plus
+profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s'en arrache et se
+jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le
+sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible
+terreur qu'il est engagé dans de la grève mouvante, et qu'il a sous lui
+le milieu effroyable où l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson
+n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'allège comme un
+navire en détresse; il n'est déjà plus temps, le sable est au-dessus de
+ses genoux.
+
+Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de
+plus en plus; si la grève est déserte, si la terre est trop loin, si le
+banc de sable est trop mal famé, s'il n'y a pas de héros dans les
+environs, c'est fini, il est condamné à l'enlisement. Il est condamné à
+cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à
+retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous
+prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds,
+qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez,
+vous entraîne un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre
+résistance par un redoublement d'étreinte, qui fait rentrer lentement
+l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder
+l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages
+dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui
+volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le
+sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un
+vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable
+essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il
+fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il
+hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà
+dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est
+plus qu'un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux,
+crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s'appuie
+sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote
+frénétiquement; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable
+atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le
+sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme;
+nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du
+sable; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s'agite, et
+disparaît. Sinistre effacement d'un homme.
+
+Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le
+charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la grève. C'est
+le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La
+terre, pénétrée d'océan, devient piège. Elle s'offre comme une plaine et
+s'ouvre comme une onde. L'abîme a de ces trahisons.
+
+Cette funèbre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la
+mer, était possible aussi, il y a trente ans, dans l'égout de Paris.
+
+Avant les importants travaux commencés en 1833, la voirie souterraine de
+Paris était sujette à des effondrements subits.
+
+L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents,
+particulièrement friables; le radier, qu'il fût de pavé, comme dans les
+anciens égouts, ou de chaux hydraulique sur béton, comme dans les
+nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans
+un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est
+l'écroulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette
+crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue
+spéciale _fontis_. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des
+bords de la mer tout à coup rencontré sous terre; c'est la grève du mont
+Saint-Michel dans un égout. Le sol, détrempé, est comme en fusion;
+toutes ses molécules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas
+de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois très
+grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine,
+la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort
+est lente, il y a enlisement.
+
+Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une
+grève de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la
+pleine lumière, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes
+bruits, de ces libres nuages d'où pleut la vie, de ces barques aperçues
+au loin, de cette espérance sous toutes les formes, des passants
+probables, du secours possible jusqu'à la dernière minute, au lieu de
+tout cela, la surdité, l'aveuglement, une voûte noire, un dedans de
+tombe déjà tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle!
+l'étouffement lent par l'immondice, une boîte de pierre où l'asphyxie
+ouvre sa griffe dans la fange et vous prend à la gorge; la fétidité
+mêlée au râle; la vase au lieu de la grève, l'hydrogène sulfuré au lieu
+de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'océan! et appeler, et grincer des
+dents, et se tordre, et se débattre, et agoniser, avec cette ville
+énorme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa tête!
+
+Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rachète quelquefois son
+atrocité par une certaine dignité terrible. Sur le bûcher, dans le
+naufrage, on peut être grand; dans la flamme comme dans l'écume, une
+attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y abîmant. Mais
+ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les
+suprêmes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte.
+C'est petit, laid, infâme. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme
+Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est
+horrible. Se débattre là-dedans est hideux; en même temps qu'on agonise,
+on patauge. Il y a assez de ténèbres pour que ce soit l'enfer, et assez
+de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas
+s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud.
+
+Partout ailleurs le sépulcre est sinistre; ici il est difforme.
+
+La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densité, en
+raison de la plus ou moins mauvaise qualité du sous-sol. Parfois un
+fontis était profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix;
+quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase était ici presque
+solide, là presque liquide. Dans le fontis Lunière, un homme eût mis un
+jour à disparaître, tandis qu'il eût été dévoré en cinq minutes par le
+bourbier Phélippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou
+moins de densité. Une enfant se sauve où un homme se perd. La première
+loi de salut, c'est de se dépouiller de toute espèce de chargement.
+Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'était par là que
+commençait tout égoutier qui sentait le sol fléchir sous lui.
+
+Les fontis avaient des causes diverses: friabilité du sol; quelque
+éboulement à une profondeur hors de la portée de l'homme; les violentes
+averses de l'été; l'ondée incessante de l'hiver; les longues petites
+pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain
+marneux ou sablonneux chassait les voûtes des galeries souterraines et
+les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier éclatait et se
+fendait sous cette écrasante poussée. Le tassement du Panthéon a
+oblitéré de cette façon, il y a un siècle, une partie des caves de la
+montagne Sainte-Geneviève. Quand un égout s'effondrait sous la pression
+des maisons, le désordre, dans certaines occasions, se traduisait en
+haut dans la rue par une espèce d'écarts en dents de scie entre les
+pavés; cette déchirure se développait en ligne serpentante dans toute la
+longueur de la voûte lézardée, et alors, le mal étant visible, le remède
+pouvait être prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage intérieur
+ne se révélait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-là, malheur
+aux égoutiers. Entrant sans précaution dans l'égout défoncé, ils
+pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques
+puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs
+noms; entre autres celui de l'égoutier qui s'enlisa dans un effondrement
+sous le cagnard de la rue Carême-Prenant, un nommé Blaise Poutrain; ce
+Blaise Poutrain était frère de Nicolas Poutrain qui fut le dernier
+fossoyeur du cimetière dit charnier des Innocents en 1785, époque où ce
+cimetière mourut.
+
+Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous
+venons de parler, l'un des héros du siège de Lérida où l'on donna
+l'assaut en bas de soie, violons en tête. D'Escoubleau, surpris une nuit
+chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrière de
+l'égout Beautreillis où il s'était réfugié pour échapper au duc. Madame
+de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et
+oublia de pleurer à force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a
+pas d'amour qui tienne; le cloaque l'éteint. Héro refuse de laver le
+cadavre de Léandre. Thisbé se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah!
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Le fontis
+
+
+Jean Valjean se trouvait en présence d'un fontis.
+
+Ce genre d'écroulement était alors fréquent dans le sous-sol des
+Champs-Élysées, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu
+conservateur des constructions souterraines à cause de son excessive
+fluidité. Cette fluidité dépasse l'inconsistance des sables même du
+quartier Saint-Georges, qui n'ont pu être vaincus que par un enrochement
+sur béton, et des couches glaiseuses infectées de gaz du quartier des
+Martyrs, si liquides que le passage n'a pu être pratiqué sous la galerie
+des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a démoli
+sous le faubourg Saint-Honoré, pour le reconstruire, le vieil égout en
+pierre où nous voyons en ce moment Jean Valjean engagé, le sable
+mouvant, qui est le sous-sol des Champs-Élysées jusqu'à la Seine, fit
+obstacle au point que l'opération dura près de six mois, au grand récri
+des riverains, surtout des riverains à hôtels et à carrosses. Les
+travaux furent plus que malaisés; ils furent dangereux. Il est vrai
+qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine.
+
+Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la
+veille. Un fléchissement du pavé mal soutenu par le sable sous-jacent
+avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'étant
+faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqué, s'était affaissé
+dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurité
+était là plus épaisse que partout ailleurs. C'était un trou de boue dans
+une caverne de nuit.
+
+Jean Valjean sentit le pavé se dérober sous lui. Il entra dans cette
+fange. C'était de l'eau à la surface, de la vase au fond. Il fallait
+bien passer. Revenir sur ses pas était impossible. Marius était
+expirant, et Jean Valjean exténué. Où aller d'ailleurs? Jean Valjean
+avança. Du reste la fondrière parut peu profonde aux premiers pas. Mais
+à mesure qu'il avançait, ses pieds plongeaient. Il eut bientôt de la
+vase jusqu'à mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait,
+exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de
+l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau à la ceinture.
+Il ne pouvait déjà plus reculer. Il enfonçait de plus en plus. Cette
+vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait évidemment en
+porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer,
+isolément. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui
+était un cadavre peut-être.
+
+L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est à peine
+s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était. La
+densité, qui était le soutien, était aussi l'obstacle. Il soulevait
+toujours Marius, et, avec une dépense de force inouïe, il avançait; mais
+il enfonçait. Il n'avait plus que la tête hors de l'eau, et ses deux
+bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une
+mère qui fait ainsi de son enfant.
+
+Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l'eau
+et pouvoir respirer; qui l'eût vu dans cette obscurité eût cru voir un
+masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui
+la tête pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort
+désespéré, et lança son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi
+de solide. Un point d'appui. Il était temps.
+
+Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce
+point d'appui. Cela lui fit l'effet de la première marche d'un escalier
+remontant à la vie.
+
+Ce point d'appui, rencontré dans la vase au moment suprême, était le
+commencement de l'autre versant du radier, qui avait plié sans se briser
+et s'était courbé sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les
+pavages bien construits font voûte et ont de ces fermetés-là. Ce
+fragment de radier, submergé en partie, mais solide, était une véritable
+rampe, et, une fois sur cette rampe, on était sauvé. Jean Valjean
+remonta ce plan incliné et arriva de l'autre côté de la fondrière.
+
+En sortant de l'eau, il se heurta à une pierre et tomba sur les genoux.
+Il trouva que c'était juste, et y resta quelque temps, l'âme abîmée dans
+on ne sait quelle parole à Dieu.
+
+Il se redressa, frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu'il
+traînait, tout ruisselant de fange, l'âme pleine d'une étrange clarté.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
+
+
+Il se remit en route encore une fois.
+
+Du reste, s'il n'avait pas laissé sa vie dans le fontis, il semblait y
+avoir laissé sa force. Ce suprême effort l'avait épuisé. Sa lassitude
+était maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il était
+obligé de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut
+s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il
+crut qu'il demeurerait là. Mais si sa vigueur était morte, son énergie
+ne l'était point. Il se releva.
+
+Il marcha désespérément, presque vite, fit ainsi une centaine de pas,
+sans dresser la tête, presque sans respirer, et tout à coup se cogna au
+mur. Il était parvenu à un coude de l'égout, et, en arrivant tête basse
+au tournant, il avait rencontré la muraille. Il leva les yeux, et à
+l'extrémité du souterrain, là-bas, devant lui, loin, très loin, il
+aperçut une lumière. Cette fois, ce n'était pas la lumière terrible;
+c'était la lumière bonne et blanche. C'était le jour.
+
+Jean Valjean voyait l'issue.
+
+Une âme damnée qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout à coup
+la sortie de la géhenne, éprouverait ce qu'éprouva Jean Valjean. Elle
+volerait éperdument avec le moignon de ses ailes brûlées vers la porte
+radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le
+poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il
+ne marcha. À mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en
+plus distinctement. C'était une arche cintrée, moins haute que la voûte
+qui se restreignait par degrés et moins large que la galerie qui se
+resserrait en même temps que la voûte s'abaissait. Le tunnel finissait
+en intérieur d'entonnoir; rétrécissement vicieux, imité des guichets de
+maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un égout, et
+qui a été corrigé depuis.
+
+Jean Valjean arriva à l'issue. Là, il s'arrêta.
+
+C'était bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.
+
+L'arche était fermée d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute
+apparence, tournait rarement sur ses gonds oxydés, était assujettie à
+son chambranle de pierre par une serrure épaisse qui, rouge de rouille,
+semblait une énorme brique. On voyait le trou de la clef, et le pêne
+robuste profondément plongé dans la gâche de fer. La serrure était
+visiblement fermée à double tour. C'était une de ces serrures de
+bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.
+
+Au delà de la grille, le grand air, la rivière, le jour, la berge très
+étroite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce
+gouffre où l'on se dérobe si aisément, le large horizon, la liberté. On
+distinguait à droite, en aval, le pont d'Iéna, et à gauche, en amont, le
+pont des Invalides; l'endroit eût été propice pour attendre la nuit et
+s'évader. C'était un des points les plus solitaires de Paris; la berge
+qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient à
+travers les barreaux de la grille.
+
+Il pouvait être huit heures et demie du soir. Le jour baissait.
+
+Jean Valjean déposa Marius le long du mur sur la partie sèche du radier,
+puis marcha à la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la
+secousse fut frénétique, l'ébranlement nul. La grille ne bougea pas.
+Jean Valjean saisit les barreaux l'un après l'autre, espérant pouvoir
+arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte
+ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre
+ne sont pas plus solides dans leurs alvéoles. Pas de levier; pas de
+pesée possible. L'obstacle était invincible. Aucun moyen d'ouvrir la
+porte.
+
+Fallait-il donc finir là? Que faire? que devenir? Rétrograder;
+recommencer le trajet effrayant qu'il avait déjà parcouru; il n'en avait
+pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondrière
+d'où l'on ne s'était tiré que par miracle? Et après la fondrière, n'y
+avait-il pas cette ronde de police à laquelle, certes, on n'échapperait
+pas deux fois? Et puis, où aller? quelle direction prendre? Suivre la
+pente, ce n'était point aller au but. Arrivât-on à une autre issue, on
+la trouverait obstruée d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties
+étaient indubitablement closes de cette façon. Le hasard avait descellé
+la grille par laquelle on était entré, mais évidemment toutes les autres
+bouches de l'égout étaient fermées. On n'avait réussi qu'à s'évader dans
+une prison.
+
+C'était fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean était inutile.
+L'épuisement aboutissait à l'avortement.
+
+Ils étaient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la
+mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant
+dans les ténèbres l'épouvantable araignée.
+
+Il tourna le dos à la grille, et tomba sur le pavé, plutôt terrassé
+qu'assis, près de Marius, toujours sans mouvement et sa tête s'affaissa
+entre ses genoux. Pas d'issue. C'était la dernière goutte de l'angoisse.
+
+À qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni à lui-même, ni à
+Marius. Il pensait à Cosette.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Le pan de l'habit déchiré
+
+
+Au milieu de cet anéantissement, une main se posa sur son épaule, et une
+voix qui parlait bas lui dit:
+
+--Part à deux.
+
+Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rêve comme le
+désespoir. Jean Valjean crut rêver. Il n'avait point entendu de pas.
+Était-ce possible? Il leva les yeux.
+
+Un homme était devant lui.
+
+Cet homme était vêtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses
+souliers dans sa main gauche; il les avait évidemment ôtés pour pouvoir
+arriver jusqu'à Jean Valjean, sans qu'on l'entendît marcher.
+
+Jean Valjean n'eut pas un moment d'hésitation. Si imprévue que fût la
+rencontre, cet homme lui était connu. Cet homme était Thénardier.
+
+Quoique réveillé, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitué aux
+alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit
+possession sur-le-champ de toute sa présence d'esprit. D'ailleurs la
+situation ne pouvait empirer, un certain degré de détresse n'est plus
+capable de crescendo, et Thénardier lui-même ne pouvait ajouter de la
+noirceur à cette nuit.
+
+Il y eut un instant d'attente.
+
+Thénardier, élevant sa main droite à la hauteur de son front, s'en fit
+un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce
+qui, avec un léger pincement de la bouche, caractérise l'attention
+sagace d'un homme qui cherche à en reconnaître un autre. Il n'y réussit
+point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et
+était d'ailleurs si défiguré, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi
+il eût été méconnaissable. Au contraire, éclairé de face par la lumière
+de la grille, clarté de cave, il est vrai, livide, mais précise dans sa
+lividité, Thénardier, comme dit l'énergique métaphore banale, sauta tout
+de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette inégalité de conditions
+suffisait pour assurer quelque avantage à Jean Valjean dans ce
+mystérieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les
+deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voilé et
+Thénardier démasqué.
+
+Jean Valjean s'aperçut tout de suite que Thénardier ne le reconnaissait
+pas.
+
+Ils se considérèrent un moment dans cette pénombre, comme s'ils se
+prenaient mesure. Thénardier rompit le premier le silence.
+
+--Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne répondit pas.
+
+Thénardier continua:
+
+--Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles
+d'ici.
+
+--C'est vrai, dit Jean Valjean.
+
+--Eh bien, part à deux.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Tu as tué l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thénardier montrait
+du doigt Marius. Il poursuivit:
+
+--Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois être un ami.
+
+Jean Valjean commença à comprendre. Thénardier le prenait pour un
+assassin.
+
+Thénardier reprit:
+
+--Écoute, camarade. Tu n'as pas tué cet homme sans regarder ce qu'il
+avait dans ses poches. Donne-moi ma moitié. Je t'ouvre la porte.
+
+Et, tirant à demi une grosse clef de dessous sa blouse toute trouée, il
+ajouta:
+
+--Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voilà.
+
+Jean Valjean «demeura stupide», le mot est du vieux Corneille, au point
+de douter que ce qu'il voyait fût réel. C'était la providence
+apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de
+Thénardier.
+
+Thénardier fourra son poing dans une large poche cachée sous sa blouse,
+en tira une corde et la tendit à Jean Valjean.
+
+--Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le marché.
+
+--Pourquoi faire, une corde?
+
+--Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a là un
+tas de gravats.
+
+--Pourquoi faire, une pierre?
+
+--Imbécile, puisque tu vas jeter le pantre à la rivière, il te faut une
+pierre et une corde, sans quoi ça flotterait sur l'eau.
+
+Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces
+acceptations machinales.
+
+Thénardier fit claquer ses doigts comme à l'arrivée d'une idée subite:
+
+--Ah çà, camarade, comment as-tu fait pour te tirer là-bas de la
+fondrière? je n'ai pas osé m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon.
+
+Après une pause, il ajouta:
+
+--Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y répondre.
+C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge
+d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de
+parler trop haut. C'est égal, parce que je ne vois pas ta figure et
+parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne
+sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cassé ce
+monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la
+rivière, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un
+bon garçon dans la peine, ça me botte.
+
+Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement à
+le faire parler. Il lui poussa l'épaule, de façon à tâcher de le voir de
+profil, et s'écria sans sortir pourtant du médium où il maintenait sa
+voix:
+
+--À propos de la fondrière, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas
+jeté l'homme?
+
+Jean Valjean garda le silence.
+
+Thénardier reprit en haussant jusqu'à sa pomme d'Adam la loque qui lui
+servait de cravate, geste qui complète l'air capable d'un homme sérieux:
+
+--Au fait, tu as peut-être agi sagement. Les ouvriers demain en venant
+boucher le trou auraient, à coup sûr, trouvé le pantinois oublié là, et
+on aurait pu, fil à fil, brin à brin, pincer ta trace, et arriver
+jusqu'à toi. Quelqu'un a passé par l'égout. Qui? par où est-il sorti?
+l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'égout est traître,
+et vous dénonce. Une telle trouvaille est une rareté, cela appelle
+l'attention, peu de gens se servent de l'égout pour leurs affaires,
+tandis que la rivière est à tout le monde. La rivière, c'est la vraie
+fosse. Au bout d'un mois, on vous repêche l'homme aux filets de
+Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne,
+quoi! Qui a tué cet homme? Paris. Et la justice n'informe même pas. Tu
+as bien fait.
+
+Plus Thénardier était loquace, plus Jean Valjean était muet, Thénardier
+lui secoua de nouveau l'épaule.
+
+--Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef,
+montre-moi ton argent.
+
+Thénardier était hagard, fauve, louche, un peu menaçant, pourtant
+amical.
+
+Il y avait une chose étrange; les allures de Thénardier n'étaient pas
+simples; il n'avait pas l'air tout à fait à son aise; tout en
+n'affectant pas d'air mystérieux, il parlait bas; de temps en temps, il
+mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il était difficile
+de deviner pourquoi. Il n'y avait là personne qu'eux deux. Jean Valjean
+pensa que d'autres bandits étaient peut-être cachés dans quelque recoin,
+pas très loin, et que Thénardier ne se souciait pas de partager avec
+eux.
+
+Thénardier reprit:
+
+--Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes?
+
+Jean Valjean se fouilla.
+
+C'était, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent
+sur lui. La sombre vie d'expédients à laquelle il était condamné lui en
+faisait une loi. Cette fois pourtant il était pris au dépourvu. En
+mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait
+oublié, lugubrement absorbé qu'il était, d'emporter son portefeuille. Il
+n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se
+montait à une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute trempée
+de fange, et étala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pièces
+de cinq francs et cinq ou six gros sous.
+
+Thénardier avança la lèvre inférieure avec une torsion de cou
+significative.
+
+--Tu l'as tué pour pas cher, dit-il.
+
+Il se mit à palper, en toute familiarité, les poches de Jean Valjean et
+les poches de Marius. Jean Valjean, préoccupé surtout de tourner le dos
+au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius,
+Thénardier, avec une dextérité d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher,
+sans que Jean Valjean s'en aperçût, un lambeau qu'il cacha sous sa
+blouse, pensant probablement que ce morceau d'étoffe pourrait lui servir
+plus tard à reconnaître l'homme assassiné et l'assassin. Il ne trouva du
+reste rien de plus que les trente francs.
+
+--C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que ça.
+
+Et, oubliant son mot: _part à deux_, il prit tout.
+
+Il hésita un peu devant les gros sous. Réflexion faite, il les prit
+aussi en grommelant:
+
+--N'importe! c'est suriner les gens à trop bon marché.
+
+Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.
+
+--Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme à la foire,
+on paye en sortant. Tu as payé, sors.
+
+Et il se mit à rire.
+
+Avait-il, en apportant à un inconnu l'aide de cette clef et en faisant
+sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et
+désintéressée de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de
+douter.
+
+Thénardier aida Jean Valjean à replacer Marius sur ses épaules, puis il
+se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe
+à Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa
+bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection
+faite, il mit la clef dans la serrure. Le pêne glissa et la porte
+tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit très
+doucement. Il était visible que cette grille et ces gonds, huilés avec
+soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'eût pensé. Cette douceur était
+sinistre; on y sentait les allées et venues furtives, les entrées et les
+sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime.
+L'égout était évidemment en complicité avec quelque bande mystérieuse.
+Cette grille taciturne était une receleuse.
+
+Thénardier entre-bâilla la porte, livra tout juste passage à Jean
+Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et
+replongea dans l'obscurité, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il
+semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment après,
+cette hideuse providence était rentrée dans l'invisible.
+
+Jean Valjean se trouva dehors.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
+
+
+Il laissa glisser Marius sur la berge.
+
+Ils étaient dehors!
+
+Les miasmes, l'obscurité, l'horreur, étaient derrière lui. L'air
+salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout
+autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couché en
+plein azur. Le crépuscule s'était fait; la nuit venait, la grande
+libératrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre
+pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un
+calme énorme. La rivière arrivait à ses pieds avec le bruit d'un baiser.
+On entendait le dialogue aérien des nids qui se disaient bonsoir dans
+les ormes des Champs-Élysées. Quelques étoiles, piquant faiblement le
+bleu pâle du zénith et visibles à la seule rêverie, faisaient dans
+l'immensité de petits resplendissements imperceptibles. Le soir
+déployait sur la tête de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini.
+
+C'était l'heure indécise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait
+déjà assez de nuit pour qu'on pût s'y perdre à quelque distance, et
+encore assez de jour pour qu'on pût s'y reconnaître de près.
+
+Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrésistiblement vaincu par
+toute cette sérénité auguste et caressante; il y a de ces minutes
+d'oubli; la souffrance renonce à harceler le misérable; tout s'éclipse
+dans la pensée; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le
+crépuscule qui rayonne, et à l'imitation du ciel qui s'illumine, l'âme
+s'étoile. Jean Valjean ne put s'empêcher de contempler cette vaste ombre
+claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le
+majestueux silence du ciel éternel un bain d'extase et de prière. Puis,
+vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba
+vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en
+jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupières de Marius
+ne se soulevèrent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait.
+
+Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivière, quand
+tout à coup il sentit je ne sais quelle gêne, comme lorsqu'on a, sans le
+voir, quelqu'un derrière soi.
+
+Nous avons déjà indiqué ailleurs cette impression, que tout le monde
+connaît.
+
+Il se retourna.
+
+Comme tout à l'heure, quelqu'un en effet était derrière lui.
+
+Un homme de haute stature, enveloppé d'une longue redingote, les bras
+croisés, et portant dans son poing droit un casse-tête dont on voyait la
+pomme de plomb, se tenait debout à quelques pas en arrière de Jean
+Valjean accroupi sur Marius.
+
+C'était, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en eût
+eu peur à cause du crépuscule, et un homme réfléchi à cause du
+casse-tête.
+
+Jean Valjean reconnut Javert.
+
+Le lecteur a deviné sans doute que le traqueur de Thénardier n'était
+autre que Javert. Javert, après sa sortie inespérée de la barricade,
+était allé à la préfecture de police, avait rendu verbalement compte au
+préfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris
+immédiatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note
+saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite
+aux Champs-Élysées, laquelle depuis quelque temps éveillait l'attention
+de la police. Là, il avait aperçu Thénardier et l'avait suivi. On sait
+le reste.
+
+On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean
+Valjean, était une habileté de Thénardier. Thénardier sentait Javert
+toujours là; l'homme guetté a un flair qui ne le trompe pas; il fallait
+jeter un os à ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'était la part du
+feu, qu'il ne faut jamais refuser. Thénardier, en mettant dehors Jean
+Valjean à sa place, donnait une proie à la police, lui faisait lâcher sa
+piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, récompensait
+Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente
+francs, et comptait bien, quant à lui, s'échapper à l'aide de cette
+diversion.
+
+Jean Valjean était passé d'un écueil à l'autre.
+
+Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thénardier en Javert,
+c'était rude.
+
+Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se
+ressemblait plus à lui-même. Il ne décroisa pas les bras, assura son
+casse-tête dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une
+voix brève et calme:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Moi.
+
+--Qui, vous?
+
+--Jean Valjean.
+
+Javert mit le casse-tête entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le
+torse, posa ses deux mains puissantes sur les épaules de Jean Valjean,
+qui s'y emboîtèrent comme dans deux étaux, l'examina, et le reconnut.
+Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert était terrible.
+
+Jean Valjean demeura inerte sous l'étreinte de Javert comme un lion qui
+consentirait à la griffe d'un lynx.
+
+--Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin
+je me considère comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donné mon
+adresse pour chercher à vous échapper. Prenez-moi. Seulement,
+accordez-moi une chose.
+
+Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa
+prunelle fixe. Son menton froncé poussait ses lèvres vers son nez, signe
+de rêverie farouche. Enfin, il lâcha Jean Valjean, se dressa tout d'une
+pièce, reprit à plein poignet le casse-tête, et, comme dans un songe,
+murmura plutôt qu'il ne prononça cette question:
+
+--Que faites-vous là? et qu'est-ce que c'est que cet homme?
+
+Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean.
+
+Jean Valjean répondit, et le son de sa voix parut réveiller Javert:
+
+--C'est de lui précisément que je voulais vous parler. Disposez de moi
+comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord à le rapporter chez lui. Je
+ne vous demande que cela.
+
+La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois
+qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit
+pas non.
+
+Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans
+l'eau, et essuya le front ensanglanté de Marius.
+
+--Cet homme était à la barricade, dit-il à demi-voix et comme se parlant
+à lui-même. C'est celui qu'on appelait Marius.
+
+Espion de première qualité, qui avait tout observé, tout écouté, tout
+entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui épiait même dans
+l'agonie, et qui, accoudé sur la première marche du sépulcre, avait pris
+des notes.
+
+Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.
+
+--C'est un blessé, dit Jean Valjean.
+
+--C'est un mort, dit Javert.
+
+Jean Valjean répondit:
+
+--Non. Pas encore.
+
+--Vous l'avez donc apporté de la barricade ici? observa Javert.
+
+Il fallait que sa préoccupation fût profonde pour qu'il n'insistât point
+sur cet inquiétant sauvetage par l'égout, et pour qu'il ne remarquât
+même pas le silence de Jean Valjean après sa question.
+
+Jean Valjean, de son côté, semblait avoir une pensée unique. Il reprit:
+
+--Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son
+aïeul....--Je ne sais plus le nom.
+
+Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille,
+l'ouvrit à la page crayonnée par Marius, et le tendit à Javert.
+
+Il y avait encore dans l'air assez de clarté flottante pour qu'on pût
+lire. Javert, en outre, avait dans l'oeil la phosphorescence féline des
+oiseaux de nuit. Il déchiffra les quelques lignes écrites par Marius, et
+grommela:
+
+--Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, numéro 6.
+
+Puis il cria:
+
+--Cocher!
+
+On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas.
+
+Javert garda le portefeuille de Marius.
+
+Un moment après, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir,
+était sur la berge, Marius était déposé sur la banquette du fond, et
+Javert s'asseyait près de Jean Valjean sur la banquette de devant.
+
+La portière refermée, le fiacre s'éloigna rapidement, remontant les
+quais dans la direction de la Bastille.
+
+Ils quittèrent les quais et entrèrent dans les rues. Le cocher,
+silhouette noire sur son siège, fouettait ses chevaux maigres. Silence
+glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adossé au coin du
+fond, la tête abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes
+roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean
+semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine
+de nuit, dont l'intérieur, chaque fois qu'elle passait devant un
+réverbère, apparaissait lividement blêmi comme par un éclair
+intermittent, le hasard réunissait et semblait confronter lugubrement
+les trois immobilités tragiques, le cadavre, le spectre, la statue.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
+
+
+À chaque cahot du pavé, une goutte de sang tombait des cheveux de
+Marius.
+
+Il était nuit close quand le fiacre arriva au numéro 6 de la rue des
+Filles-du-Calvaire.
+
+Javert mit pied à terre le premier, constata d'un coup d'oeil le numéro
+au-dessus de la porte cochère, et, soulevant le lourd marteau de fer
+battu, historié à la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui
+s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et
+Javert le poussa. Le portier se montra à demi, bâillant, vaguement
+réveillé, une chandelle à la main.
+
+Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais;
+surtout les jours d'émeute. Ce bon vieux quartier, effarouché par la
+révolution, se réfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils
+entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur tête sous leur
+couverture.
+
+Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean
+Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets.
+
+Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les
+vêtements qui étaient largement déchirés, tâta la poitrine et s'assura
+que le coeur battait encore. Il battait même un peu moins faiblement,
+comme si le mouvement de la voiture avait déterminé une certaine reprise
+de la vie.
+
+Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en
+présence du portier d'un factieux.
+
+--Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand?
+
+--C'est ici. Que lui voulez-vous?
+
+--On lui rapporte son fils.
+
+--Son fils? dit le portier avec hébétement.
+
+--Il est mort.
+
+Jean Valjean, qui venait, déguenillé et souillé, derrière Javert, et que
+le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la tête que
+non.
+
+Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean
+Valjean.
+
+Javert continua:
+
+--Il est allé à la barricade, et le voilà.
+
+--À la barricade! s'écria le portier.
+
+--Il s'est fait tuer. Allez réveiller le père.
+
+Le portier ne bougeait pas.
+
+--Allez donc! reprit Javert.
+
+Et il ajouta:
+
+--Demain il y aura ici de l'enterrement.
+
+Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique étaient classés
+catégoriquement, ce qui est le commencement de la prévoyance et de la
+surveillance, et chaque éventualité avait son compartiment; les faits
+possibles étaient en quelque sorte dans des tiroirs d'où ils sortaient,
+selon l'occasion, en quantités variables; il y avait, dans la rue, du
+tapage, de l'émeute, du carnaval, de l'enterrement.
+
+Le portier se borna à réveiller Basque. Basque réveilla Nicolette;
+Nicolette réveilla la tante Gillenormand. Quant au grand-père, on le
+laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez tôt.
+
+On monta Marius au premier étage, sans que personne, du reste, s'en
+aperçût dans les autres parties de la maison, et on le déposa sur un
+vieux canapé dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que
+Basque allait chercher un médecin et que Nicolette ouvrait les armoires
+à linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'épaule. Il
+comprit, et redescendit, ayant derrière lui le pas de Javert qui le
+suivait.
+
+Le portier les regarda partir comme il les avait regardés arriver, avec
+une somnolence épouvantée.
+
+Ils remontèrent dans le fiacre, et le cocher sur son siège.
+
+--Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose.
+
+--Laquelle? demanda rudement Javert.
+
+--Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce
+que vous voudrez.
+
+Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentré dans le
+collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant.
+
+--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Ébranlement dans l'absolu
+
+
+Ils ne desserrèrent plus les dents de tout le trajet.
+
+Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commencé; avertir
+Cosette, lui dire où était Marius, lui donner peut-être quelque autre
+indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions
+suprêmes. Quant à lui, quant à ce qui le concernait personnellement,
+c'était fini; il était saisi par Javert et n'y résistait pas; un autre
+que lui, en une telle situation, eût peut être vaguement songé à cette
+corde que lui avait donnée Thénardier et aux barreaux du premier cachot
+où il entrerait; mais, depuis l'évêque, il y avait dans Jean Valjean
+devant tout attentat, fût-ce contre lui-même, insistons-y, une profonde
+hésitation religieuse.
+
+Le suicide, cette mystérieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut
+contenir dans une certaine mesure la mort de l'âme, était impossible à
+Jean Valjean.
+
+À l'entrée de la rue de l'Homme-Armé, le fiacre s'arrêta, cette rue
+étant trop étroite pour que les voitures puissent y pénétrer. Javert et
+Jean Valjean descendirent.
+
+Le cocher représenta humblement à «monsieur l'inspecteur» que le velours
+d'Utrecht de sa voiture était tout taché par le sang de l'homme
+assassiné et par la boue de l'assassin. C'était là ce qu'il avait
+compris. Il ajouta qu'une indemnité lui était due. En même temps, tirant
+de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bonté
+de lui écrire dessus «un petit bout d'attestation comme quoi».
+
+Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit:
+
+--Combien te faut-il, y compris ta station et la course?
+
+--Il y a sept heures et quart, répondit le cocher, et mon velours était
+tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur.
+
+Javert tira de sa poche quatre napoléons et congédia le fiacre.
+
+Jean Valjean pensa que l'intention de Javert était de le conduire à pied
+au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout
+près.
+
+Ils s'engagèrent dans la rue. Elle était, comme d'habitude, déserte.
+Javert suivait Jean Valjean. Ils arrivèrent au numéro 7. Jean Valjean
+frappa. La porte s'ouvrit.
+
+--C'est bien, dit Javert. Montez.
+
+Il ajouta avec une expression étrange et comme s'il faisait effort en
+parlant de la sorte:
+
+--Je vous attends ici.
+
+Jean Valjean regarda Javert. Cette façon de faire était peu dans les
+habitudes de Javert. Cependant, que Javert eût maintenant en lui une
+sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde à la
+souris une liberté de la longueur de sa griffe, résolu qu'était Jean
+Valjean à se livrer et à en finir, cela ne pouvait le surprendre
+beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui
+était couché et qui avait tiré le cordon de son lit: C'est moi! et monta
+l'escalier.
+
+Parvenu au premier étage, il fit une pause. Toutes les voies
+douloureuses ont des stations. La fenêtre du palier, qui était une
+fenêtre-guillotine, était ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes
+maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le réverbère
+de la rue, situé précisément en face, jetait quelque lumière sur les
+marches, ce qui faisait une économie d'éclairage.
+
+Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la tête à
+cette fenêtre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le réverbère
+l'éclairait d'un bout à l'autre. Jean Valjean eut un éblouissement de
+stupeur; il n'y avait plus personne.
+
+Javert s'en était allé.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+L'aïeul
+
+
+Basque et le portier avaient transporté dans le salon Marius toujours
+étendu sans mouvement sur le canapé où on l'avait déposé en arrivant. Le
+médecin, qu'on avait été chercher, était accouru. La tante Gillenormand
+s'était levée.
+
+La tante Gillenormand allait et venait, épouvantée, joignant les mains,
+et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible!
+Elle ajoutait par moments: Tout va être confondu de sang! Quand la
+première horreur fut passée, une certaine philosophie de la situation se
+fit jour jusqu'à son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela
+devait finir comme ça! Elle n'alla point jusqu'au: _Je l'avais bien
+dit!_ qui est d'usage dans les occasions de ce genre.
+
+Sur l'ordre du médecin, un lit de sangle avait été dressé près du
+canapé. Le médecin examina Marius et, après avoir constaté que le pouls
+persistait, que le blessé n'avait à la poitrine aucune plaie pénétrante,
+et que le sang du coin des lèvres venait des fosses nasales, il le fit
+poser à plat sur le lit, sans oreiller, la tête sur le même plan que le
+corps, et même un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la
+respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on déshabillait
+Marius, se retira. Elle se mit à dire son chapelet dans sa chambre.
+
+Le torse n'était atteint d'aucune lésion intérieure; une balle, amortie
+par le portefeuille, avait dévié et fait le tour des côtes avec une
+déchirure hideuse, mais sans profondeur, et par conséquent sans danger.
+La longue marche souterraine avait achevé la dislocation de la clavicule
+cassée, et il y avait là de sérieux désordres. Les bras étaient sabrés.
+Aucune balafre ne défigurait le visage; la tête pourtant était comme
+couverte de hachures; que deviendraient ces blessures à la tête?
+s'arrêtaient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le crâne? On ne
+pouvait le dire encore. Un symptôme grave, c'est qu'elles avaient causé
+l'évanouissement, et l'on ne se réveille pas toujours de ces
+évanouissements-là. L'hémorragie, en outre, avait épuisé le blessé. À
+partir de la ceinture, le bas du corps avait été protégé par la
+barricade.
+
+Basque et Nicolette déchiraient des linges et préparaient des bandes;
+Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le
+médecin avait provisoirement arrêté le sang des plaies avec des galettes
+d'ouate. À côté du lit, trois bougies brûlaient sur une table où la
+trousse de chirurgie était étalée. Le médecin lava le visage et les
+cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un
+instant. Le portier, sa chandelle à la main, éclairait.
+
+Le médecin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un
+signe de tête négatif, comme s'il répondait à quelque question qu'il
+s'adressait intérieurement. Mauvais signe pour le malade, ces mystérieux
+dialogues du médecin avec lui-même.
+
+Au moment où le médecin essuyait la face et touchait légèrement du doigt
+les paupières toujours fermées, une porte s'ouvrit au fond du salon, et
+une longue figure pâle apparut.
+
+C'était le grand-père.
+
+L'émeute, depuis deux jours, avait fort agité, indigné et préoccupé M.
+Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit précédente, et il avait eu la
+fièvre toute la journée. Le soir, il s'était couché de très bonne heure,
+recommandant qu'on verrouillât tout dans la maison, et, de fatigue, il
+s'était assoupi.
+
+Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand
+était contiguë au salon, et, quelques précautions qu'on eût prises, le
+bruit l'avait réveillé. Surpris de la fente de lumière qu'il voyait à sa
+porte, il était sorti de son lit et était venu à tâtons.
+
+Il était sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte
+entre-bâillée, la tête un peu penchée en avant, et branlante, le corps
+serré dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un
+suaire, étonné; et il avait l'air d'un fantôme qui regarde dans un
+tombeau.
+
+Il aperçut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc
+d'une blancheur de cire, les yeux fermés, la bouche ouverte, les lèvres
+blêmes, nu jusqu'à la ceinture, tailladé partout de plaies vermeilles,
+immobile, vivement éclairé.
+
+L'aïeul eut de la tête aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des
+membres ossifiés, ses yeux dont la cornée était jaune à cause du grand
+âge se voilèrent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit
+en un instant les angles terreux d'une tête de squelette, ses bras
+tombèrent pendants comme si un ressort s'y fût brisé, et sa stupeur se
+traduisit par l'écartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes
+tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par
+l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues hérissées de
+poils blancs, et il murmura:
+
+--Marius!
+
+--Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est allé à la
+barricade, et....
+
+--Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand!
+
+Alors une sorte de transfiguration sépulcrale redressa ce centenaire
+droit comme un jeune homme.
+
+--Monsieur, dit-il, c'est vous le médecin. Commencez par me dire une
+chose. Il est mort, n'est-ce pas?
+
+Le médecin, au comble de l'anxiété, garda le silence.
+
+M. Gillenormand se tordit les mains avec un éclat de rire effrayant.
+
+--Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine
+de moi! C'est contre moi qu'il a fait ça! Ah! buveur de sang! c'est
+comme cela qu'il me revient! Misère de ma vie, il est mort!
+
+Il alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande comme s'il étouffait, et,
+debout devant l'ombre, il se mit à parler dans la rue à la nuit:
+
+--Percé, sabré, égorgé, exterminé, déchiqueté, coupé en morceaux!
+voyez-vous ça, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je
+lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon
+lit son portrait du temps qu'il était petit enfant! Il savait bien qu'il
+n'avait qu'à revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je
+restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant
+que faire, et que j'en étais imbécile! Tu savais bien cela, que tu
+n'avais qu'à rentrer, et qu'à dire: C'est moi, et que tu serais le
+maître de la maison, et que je t'obéirais, et que tu ferais tout ce que
+tu voudrais de ta vieille ganache de grand-père! Tu le savais bien, et
+tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es allé aux
+barricades, et tu t'es fait tuer par méchanceté! pour te venger de ce
+que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est ça qui
+est infâme! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est
+mort. Voilà mon réveil.
+
+Le médecin, qui commençait à être inquiet de deux côtés, quitta un
+moment Marius et alla à M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'aïeul se
+retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants,
+et lui dit avec calme:
+
+--Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai
+vu la mort de Louis XVI, je sais porter les événements. Il y a une chose
+qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout
+le mal. Vous aurez des écrivassiers, des parleurs, des avocats, des
+orateurs, des tribunes, des discussions, des progrès, des lumières, des
+droits de l'homme, de la liberté de la presse, et voilà comment on vous
+rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable!
+Tué! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous
+demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois
+de ma fenêtre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez
+tort de croire que je suis en colère. On ne se met pas en colère contre
+un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai élevé. J'étais déjà
+vieux, qu'il était encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa
+petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne
+grondassent pas, je bouchais à mesure avec ma canne les trous qu'il
+faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a crié: À bas Louis
+XVIII! et s'en est allé. Ce n'est pas ma faute. Il était tout rose et
+tout blond. Sa mère est morte. Avez-vous remarqué que tous les petits
+enfants sont blonds? À quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces
+brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de
+leurs pères. Je me le rappelle quand il était haut comme ceci. Il ne
+pouvait pas parvenir à prononcer les _d_. Il avait un parler si doux et
+si obscur qu'on eût cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant
+l'Hercule Farnèse, on faisait cercle pour s'émerveiller et l'admirer,
+tant il était beau, cet enfant! C'était une tête comme il y en a dans
+les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma
+canne, mais il savait bien que c'était pour rire. Le matin, quand il
+entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du
+soleil. On ne peut pas se défendre contre ces mioches-là. Ils vous
+prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lâchent plus. La vérité est
+qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-là. Maintenant, qu'est-ce
+que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos
+Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! Ça ne peut pas passer comme ça.
+
+Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le
+médecin était revenu, et il recommença à se tordre les bras. Les lèvres
+blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient
+passer, comme des souffles dans un râle, des mots presque indistincts
+qu'on entendait à peine:--Ah! sans coeur! Ah! clubiste! Ah! scélérat!
+Ah! septembriseur!--Reproches à voix basse d'un agonisant à un cadavre.
+
+Peu à peu, comme il faut toujours que les éruptions intérieures se
+fassent jour, l'enchaînement des paroles revint, mais l'aïeul paraissait
+n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix était tellement sourde
+et éteinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un abîme:
+
+--Ça m'est bien égal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas
+dans Paris une drôlesse qui n'eût été heureuse de faire le bonheur de ce
+misérable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est
+allé se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui,
+pourquoi? Pour la république! Au lieu d'aller danser à la Chaumière,
+comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt
+ans. La république, belle fichue sottise! Pauvres mères, faites donc de
+jolis garçons! Allons, il est mort. Ça fera deux enterrements sous la
+porte cochère. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux
+du général Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce général Lamarque!
+Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de
+quoi rendre fou! Comprenez cela! À vingt ans! Et sans retourner la tête
+pour regarder s'il ne laissait rien derrière lui! Voilà maintenant les
+pauvres vieux bonshommes qui sont forcés de mourir tout seuls. Crève
+dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que
+j'espérais, ça va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai
+cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'être mort. De ce
+coup-là, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur! À quoi bon lui faire
+respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre
+peine, imbécile de médecin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y
+connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose à demi. Oui,
+ce temps-ci est infâme, infâme, infâme, et voilà ce que je pense de
+vous, de vos idées, de vos systèmes, de vos maîtres, de vos oracles, de
+vos docteurs, de vos garnements d'écrivains, de vos gueux de
+philosophes, et de toutes les révolutions qui effarouchent depuis
+soixante ans les nuées de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as été
+sans pitié en te faisant tuer comme cela, je n'aurai même pas de chagrin
+de ta mort, entends-tu, assassin!
+
+En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupières, et son regard,
+encore voilé par l'étonnement léthargique, s'arrêta sur M. Gillenormand.
+
+--Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon
+fils bien-aimé! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci!
+
+Et il tomba évanoui.
+
+
+
+
+Livre quatrième--Javert déraillé
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Javert déraillé
+
+
+Javert s'était éloigné à pas lents de la rue de l'Homme-Armé.
+
+Il marchait la tête baissée, pour la première fois de sa vie, et, pour
+la première fois de sa vie également, les mains derrière le dos.
+
+Jusqu'à ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de
+Napoléon, que celle qui exprime la résolution, les bras croisés sur la
+poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derrière le dos,
+lui était inconnue. Maintenant, un changement s'était fait; toute sa
+personne, lente et sombre, était empreinte d'anxiété.
+
+Il s'enfonça dans les rues silencieuses.
+
+Cependant, il suivait une direction.
+
+Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes,
+longea le quai, dépassa la Grève, et s'arrêta, à quelque distance du
+poste de la place du Châtelet, à l'angle du pont Notre-Dame. La Seine
+fait là, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et
+d'autre part entre le quai de la Mégisserie et le quai aux Fleurs, une
+sorte de lac carré traversé par un rapide.
+
+Ce point de la Seine est redouté des mariniers. Rien n'est plus
+dangereux que ce rapide, resserré à cette époque et irrité par les
+pilotis du moulin du pont, aujourd'hui démoli. Les deux ponts, si
+voisins l'un de l'autre, augmentent le péril; l'eau se hâte
+formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles;
+elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des
+ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les
+hommes qui tombent là ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y
+noient.
+
+Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux
+mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans
+l'épaisseur de ses favoris, il songea.
+
+Une nouveauté, une révolution, une catastrophe, venait de se passer au
+fond de lui-même; et il y avait de quoi s'examiner.
+
+Javert souffrait affreusement.
+
+Depuis quelques heures Javert avait cessé d'être simple. Il était
+troublé; ce cerveau, si limpide dans sa cécité, avait perdu sa
+transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans
+sa conscience le devoir se dédoubler, et il ne pouvait se le dissimuler.
+Quand il avait rencontré si inopinément Jean Valjean sur la berge de la
+Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie
+et du chien qui retrouve son maître.
+
+Il voyait devant lui deux routes également droites toutes deux, mais il
+en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans
+sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes
+étaient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre.
+Laquelle des deux était la vraie?
+
+Sa situation était inexprimable.
+
+Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser,
+être, en dépit de soi-même, de plain-pied avec un repris de justice, et
+lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et
+lui dire à son tour: Sois libre; sacrifier à des motifs personnels le
+devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels
+quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être; trahir la
+société pour rester fidèle à sa conscience; que toutes ces absurdités se
+réalisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-même, c'est ce
+dont il était atterré.
+
+Une chose l'avait étonné, c'était que Jean Valjean lui eût fait grâce,
+et une chose l'avait pétrifié, c'était que, lui Javert, il eût fait
+grâce à Jean Valjean.
+
+Où en était-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus.
+
+Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'était mal; laisser Jean
+Valjean libre, c'était mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorité
+tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un forçat montait
+plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas,
+déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre,
+il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur
+l'impossible, et au delà desquelles la vie n'est plus qu'un précipice.
+Javert était à une de ces extrémités-là.
+
+Une de ses anxiétés, c'était d'être contraint de penser. La violence
+même de toutes ces émotions contradictoires l'y obligeait. La pensée,
+chose inusitée pour lui, et singulièrement douloureuse.
+
+Il y a toujours dans la pensée une certaine quantité de rébellion
+intérieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui.
+
+La pensée, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle étroit de ses
+fonctions, eût été pour lui, dans tous les cas, une inutilité et une
+fatigue; mais la pensée sur la journée qui venait de s'écouler était une
+torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience après de
+telles secousses, et se rendre compte de soi-même à soi-même.
+
+Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert,
+trouvé bon de décider, contre tous les règlements de police, contre
+toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier,
+une mise en liberté; cela lui avait convenu; il avait substitué ses
+propres affaires aux affaires publiques; n'était-ce pas inqualifiable?
+Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il
+avait commise, il tremblait de la tête aux pieds. À quoi se résoudre?
+Une seule ressource lui restait: retourner en hâte rue de l'Homme-Armé,
+et faire écrouer Jean Valjean. Il était clair que c'était cela qu'il
+fallait faire. Il ne pouvait.
+
+Quelque chose lui barrait le chemin de ce côté-là.
+
+Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les
+tribunaux, les sentences exécutoires, la police et l'autorité? Javert
+était bouleversé.
+
+Un galérien sacré! un forçat imprenable à la justice! et cela par le
+fait de Javert!
+
+Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour sévir, l'homme fait pour
+subir, que ces deux hommes, qui étaient l'un et l'autre la chose de la
+loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de
+la loi, est-ce que ce n'était pas effrayant?
+
+Quoi donc! de telles énormités arriveraient et personne ne serait puni!
+Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et
+lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement!
+
+Sa rêverie devenait peu à peu terrible.
+
+Il eût pu à travers cette rêverie se faire encore quelque reproche au
+sujet de l'insurgé rapporté rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y
+songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande.
+D'ailleurs cet insurgé était évidemment un homme mort, et, légalement,
+la mort éteint la poursuite.
+
+Jean Valjean, c'était là le poids qu'il avait sur l'esprit.
+
+Jean Valjean le déconcertait. Tous les axiomes qui avaient été les
+points d'appui de toute sa vie s'écroulaient devant cet homme. La
+générosité de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres
+faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois traités de mensonges
+et de folies, lui revenaient maintenant comme des réalités. M. Madeleine
+reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient
+de façon à n'en plus faire qu'une, qui était vénérable. Javert sentait
+que quelque chose d'horrible pénétrait dans son âme, l'admiration pour
+un forçat. Le respect d'un galérien, est-ce que c'est possible? Il en
+frémissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se débattre, il
+était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce
+misérable. Cela était odieux.
+
+Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable,
+clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine,
+préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre
+son ennemi, sauvant celui qui l'a frappé, agenouillé sur le haut de la
+vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert était contraint de
+s'avouer que ce monstre existait.
+
+Cela ne pouvait durer ainsi.
+
+Certes, et nous y insistons, il ne s'était pas rendu sans résistance à
+ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque
+aussi indigné que stupéfait. Vingt fois, quand il était dans cette
+voiture face à face avec Jean Valjean, le titre légal avait rugi en lui.
+Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le
+saisir et de le dévorer, c'est-à-dire de l'arrêter. Quoi de plus simple
+en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:--Voilà un
+repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur
+dire:--Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser là ce damné,
+ignorer le reste, et ne plus se mêler de rien. Cet homme est à jamais le
+prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus
+juste? Javert s'était dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir,
+appréhender l'homme, et, alors comme à présent, il n'avait pas pu; et
+chaque fois que sa main s'était convulsivement levée vers le collet de
+Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il
+avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui
+criait:--C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la
+cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.
+
+Puis sa réflexion tombait sur lui-même, et à côté de Jean Valjean
+grandi, il se voyait, lui Javert, dégradé.
+
+Un forçat était son bienfaiteur!
+
+Mais aussi pourquoi avait-il permis à cet homme de le laisser vivre? Il
+avait, dans cette barricade, le droit d'être tué. Il aurait dû user de
+ce droit. Appeler les autres insurgés à son secours contre Jean Valjean,
+se faire fusiller de force, cela valait mieux.
+
+Sa suprême angoisse, c'était la disparition de la certitude. Il se
+sentait déraciné. Le code n'était plus qu'un tronçon dans sa main. Il
+avait affaire à des scrupules d'une espèce inconnue. Il se faisait en
+lui une révélation sentimentale, entièrement distincte de l'affirmation
+légale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honnêteté,
+cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et
+le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait à son âme, le bienfait
+accepté et rendu, le dévouement, la miséricorde, l'indulgence, les
+violences faites par la pitié à l'austérité, l'acception de personnes,
+plus de condamnation définitive, plus de damnation, la possibilité d'une
+larme dans l'oeil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant
+en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les
+ténèbres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait
+l'horreur et l'éblouissement. Hibou forcé à des regards d'aigle.
+
+Il se disait que c'était donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que
+l'autorité pouvait être décontenancée, que la règle pouvait rester court
+devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que
+l'imprévu se faisait obéir, que la vertu d'un forçat pouvait tendre un
+piège à la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait être
+divin, que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec
+désespoir que lui-même n'avait pas été à l'abri d'une surprise.
+
+Il était forcé de reconnaître que la bonté existait. Ce forçat avait été
+bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d'être bon. Donc il se
+dépravait.
+
+Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur.
+
+L'idéal pour Javert, ce n'était pas d'être humain, d'être grand, d'être
+sublime; c'était d'être irréprochable.
+
+Or, il venait de faillir.
+
+Comment en était-il arrivé là? comment tout cela s'était-il passé? Il
+n'aurait pu se le dire à lui-même. Il prenait sa tête entre ses deux
+mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas à se l'expliquer.
+
+Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean à
+la loi, dont Jean Valjean était le captif, et dont lui, Javert, était
+l'esclave. Il ne s'était pas avoué un seul instant, pendant qu'il le
+tenait, qu'il eût la pensée de le laisser aller. C'était en quelque
+sorte à son insu que sa main s'était ouverte et l'avait lâché.
+
+Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s'entr'ouvraient devant ses
+yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des réponses, et
+ses réponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce forçat, ce désespéré,
+que j'ai poursuivi jusqu'à le persécuter, et qui m'a eu sous son pied,
+et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa
+rancune et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce,
+qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui
+faisant grâce à mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose
+de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il
+s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans
+l'abîme, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins
+d'épouvante de celui qui était en haut que de celui qui était en bas.
+Sans être le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe,
+ou incrédule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'église
+établie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de
+l'ensemble social; l'ordre était son dogme et lui suffisait; depuis
+qu'il avait l'âge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police
+à peu près toute sa religion; étant, et nous employons ici les mots sans
+la moindre ironie et dans leur acception la plus sérieuse, étant, nous
+l'avons dit, espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M.
+Gisquet; il n'avait guère songé jusqu'à ce jour à cet autre supérieur,
+Dieu.
+
+Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé.
+
+Il était désorienté de cette présence inattendue; il ne savait que faire
+de ce supérieur-là, lui qui n'ignorait pas que le subordonné est tenu de
+se courber toujours, qu'il ne doit ni désobéir, ni blâmer, ni discuter,
+et que, vis-à-vis d'un supérieur qui l'étonne trop, l'inférieur n'a
+d'autre ressource que sa démission.
+
+Mais comment s'y prendre pour donner sa démission à Dieu?
+
+Quoi qu'il en fût, et c'était toujours là qu'il en revenait, un fait
+pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction
+épouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamné récidiviste
+en rupture de ban. Il venait d'élargir un galérien. Il venait de voler
+aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se
+comprenait plus. Il n'était pas sûr d'être lui-même. Les raisons mêmes
+de son action lui échappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait
+vécu jusqu'à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité
+ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut.
+Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas
+l'obsédaient inexorablement. Il fallait désormais être un autre homme.
+Il souffrait les étranges douleurs d'une conscience brusquement opérée
+de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui répugnait de voir. Il se sentait
+vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. L'autorité
+était morte en lui. Il n'avait plus de raison d'être.
+
+Situation terrible! être ému.
+
+Être le granit, et douter! être la statue du châtiment fondue tout d'une
+pièce dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous
+sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de désobéissant qui
+ressemble presque à un coeur! en venir à rendre le bien pour le bien,
+quoiqu'on se soit dit jusqu'à ce jour que ce bien-là c'est le mal! être
+le chien de garde, et lécher! être la glace, et fondre! être la
+tenaille, et devenir une main! se sentir tout à coup des doigts qui
+s'ouvrent! lâcher prise, chose épouvantable!
+
+L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant!
+
+Être obligé de s'avouer ceci: l'infaillibilité n'est pas infaillible, il
+peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code
+a parlé, la société n'est pas parfaite, l'autorité est compliquée de
+vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont
+des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se méprendre!
+voir une fêlure dans l'immense vitre bleue du firmament!
+
+Ce qui se passait dans Javert, c'était le Fampoux d'une conscience
+rectiligne, la mise hors de voie d'une âme, l'écrasement d'une probité
+irrésistiblement lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes,
+cela était étrange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mécanicien de
+l'autorité, monté sur l'aveugle cheval de fer à voie rigide, puisse être
+désarçonné par un coup de lumière! que l'incommutable, le direct, le
+correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir! qu'il y
+ait pour la locomotive un chemin de Damas!
+
+Dieu, toujours intérieur à l'homme, et réfractaire, lui la vraie
+conscience, à la fausse, défense à l'étincelle de s'éteindre, ordre au
+rayon de se souvenir du soleil, injonction à l'âme de reconnaître le
+véritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanité
+imperdable, le coeur humain inamissible, ce phénomène splendide, le plus
+beau peut-être de nos prodiges intérieurs, Javert le comprenait-il?
+Javert le pénétrait-il? Javert s'en rendait-il compte? Évidemment non.
+Mais sous la pression de cet incompréhensible incontestable, il sentait
+son crâne s'entr'ouvrir.
+
+Il était moins le transfiguré que la victime de ce prodige. Il le
+subissait, exaspéré. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense
+difficulté d'être. Il lui semblait que désormais sa respiration était
+gênée à jamais.
+
+Avoir sur sa tête de l'inconnu, il n'était pas accoutumé à cela.
+
+Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait été pour son regard
+une surface nette, simple, limpide; là rien d'ignoré, ni d'obscur; rien
+qui ne fût défini, coordonné, enchaîné, précis, exact, circonscrit,
+limité, fermé; tout prévu; l'autorité était une chose plane; aucune
+chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de
+l'inconnu qu'en bas. L'irrégulier, l'inattendu, l'ouverture désordonnée
+du chaos, le glissement possible dans un précipice, c'était là le fait
+des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables.
+Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement
+effaré par cette apparition inouïe: un gouffre en haut.
+
+Quoi donc! on était démantelé de fond en comble! on était déconcerté,
+absolument! À quoi se fier! Ce dont on était convaincu s'effondrait!
+
+Quoi! le défaut de la cuirasse de la société pouvait être trouvé par un
+misérable magnanime! Quoi! un honnête serviteur de la loi pouvait se
+voir tout à coup pris entre deux crimes, le crime de laisser échapper un
+homme, et le crime de l'arrêter! Tout n'était pas certain dans la
+consigne donnée par l'état au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des
+impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela était réel! était-il vrai
+qu'un ancien bandit, courbé sous les condamnations, pût se redresser et
+finir par avoir raison? était-ce croyable? y avait-il donc des cas où la
+loi devait se retirer devant le crime transfiguré en balbutiant des
+excuses?
+
+Oui, cela était! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non
+seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'étaient des
+réalités. Il était abominable que les faits réels pussent arriver à une
+telle difformité.
+
+Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient à être les
+preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie
+allait-elle donc maintenant descendre de là-haut?
+
+Ainsi,--et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion
+d'optique de la consternation, tout ce qui eût pu restreindre et
+corriger son impression s'effaçait, et la société, et le genre humain,
+et l'univers se résumaient désormais à ses yeux dans un linéament simple
+et terrible,--ainsi la pénalité, la chose jugée, la force due à la
+législation, les arrêts des cours souveraines, la magistrature, le
+gouvernement, la prévention et la répression, la sagesse officielle,
+l'infaillibilité légale, le principe d'autorité, tous les dogmes sur
+lesquels repose la sécurité politique et civile, la souveraineté, la
+justice, la logique découlant du code, l'absolu social, la vérité
+publique, tout cela, décombre, monceau, chaos; lui-même Javert, le
+guetteur de l'ordre, l'incorruptibilité au service de la police, la
+providence-dogue de la société, vaincu et terrassé; et sur toute cette
+ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tête et l'auréole au front;
+voilà à quel bouleversement il en était venu; voilà la vision effroyable
+qu'il avait dans l'âme.
+
+Que cela fût supportable. Non.
+
+État violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux manières d'en sortir.
+L'une d'aller résolûment à Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme
+du bagne. L'autre....
+
+Javert quitta le parapet, et, la tête haute cette fois, se dirigea d'un
+pas ferme vers le poste indiqué par une lanterne à l'un des coins de la
+place du Châtelet.
+
+Arrivé là, il aperçut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien
+qu'à la façon dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes
+de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte
+au sergent, et s'assit à la table du poste où brûlait une chandelle. Il
+y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas
+pour les procès-verbaux éventuels et les consignations des rondes de
+nuit.
+
+Cette table, toujours complétée par sa chaise de paille, est une
+institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est
+invariablement ornée d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et
+d'une grimace en carton pleine de pains à cacheter rouges, et elle est
+l'étage inférieur du style officiel. C'est à elle que commence la
+littérature de l'État.
+
+Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Voici
+ce qu'il écrivit:
+
+QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.
+
+«Premièrement: je prie monsieur le préfet de jeter les yeux.
+
+«Deuxièmement: les détenus arrivant de l'instruction ôtent leurs
+souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille.
+Plusieurs toussent en rentrant à la prison. Cela entraîne des dépenses
+d'infirmerie.
+
+«Troisièmement: la filature est bonne, avec relais des agents de
+distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions
+importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu
+que, si, pour une cause quelconque, un agent vient à faiblir dans le
+service, l'autre le surveille et le supplée.
+
+«Quatrièmement: on ne s'explique pas pourquoi le règlement spécial de la
+prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, même
+en la payant.
+
+«Cinquièmement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux à la
+cantine, ce qui permet à la cantinière de laisser toucher sa main aux
+détenus.
+
+«Sixièmement: les détenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres
+détenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier
+son nom distinctement. C'est un vol.
+
+«Septièmement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier
+dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque
+la toile n'est pas moins bonne.
+
+«Huitièmement: il est fâcheux que les visitants de la Force aient à
+traverser la cour des mômes pour se rendre au parloir de
+Sainte-Marie-l'Égyptienne.
+
+«Neuvièmement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes
+raconter dans la cour de la préfecture des interrogatoires de prévenus
+par les magistrats. Un gendarme, qui devrait être sacré, répéter ce
+qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est là un désordre
+grave.
+
+«Dixièmement: Mme Henry est une honnête femme; sa cantine est fort
+propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la
+souricière du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une
+grande civilisation.»
+
+Javert écrivit ces lignes de son écriture la plus calme et la plus
+correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le
+papier sous la plume. Au-dessous de la dernière ligne il signa:
+
+«Javert.
+
+«Inspecteur de 1ère classe.
+
+«Au poste de la place du Châtelet.
+
+«7 juin 1832, environ une heure du matin.»
+
+Javert sécha l'encre fraîche sur le papier, le plia comme une lettre, le
+cacheta, écrivit au dos: _Note pour l'administration_, le laissa sur la
+table, et sortit du poste. La porte vitrée et grillée retomba derrière
+lui.
+
+Il traversa de nouveau diagonalement la place du Châtelet, regagna le
+quai, et revint avec une précision automatique au point même qu'il avait
+quitté un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans
+la même attitude sur la même dalle du parapet. Il semblait qu'il n'eût
+pas bougé.
+
+L'obscurité était complète. C'était le moment sépulcral qui suit minuit.
+Un plafond de nuages cachait les étoiles. Le ciel n'était qu'une
+épaisseur sinistre. Les maisons de la Cité n'avaient plus une seule
+lumière; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des
+quais était désert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice
+semblaient des linéaments de la nuit. Un réverbère rougissait la
+margelle du quai. Les silhouettes des ponts se déformaient dans la brume
+les unes derrière les autres. Les pluies avaient grossi la rivière.
+
+L'endroit où Javert s'était accoudé était, on s'en souvient, précisément
+situé au-dessus du rapide de la Seine, à pic sur cette redoutable
+spirale de tourbillons qui se dénoue et se renoue comme une vis sans
+fin.
+
+Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait
+rien. On entendait un bruit d'écume; mais on ne voyait pas la rivière.
+Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait
+et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la
+plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en
+couleuvre. La lueur s'évanouissait, et tout redevenait indistinct.
+L'immensité semblait ouverte là. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce
+n'était pas de l'eau, c'était du gouffre. Le mur du quai, abrupt,
+confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l'effet d'un
+escarpement de l'infini.
+
+On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et
+l'odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet
+abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu'aperçu, le tragique
+chuchotement du flot, l'énormité lugubre des arches du pont, la chute
+imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine
+d'horreur.
+
+Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de
+ténèbres; il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à
+de l'attention. L'eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le
+posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire,
+que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme,
+apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se
+redressa, et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement
+sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette
+forme obscure disparue sous l'eau.
+
+
+
+
+Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
+
+
+Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, le sieur
+Boulatruelle eut une émotion vive.
+
+Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a déjà
+entrevu dans les parties ténébreuses de ce livre.
+
+Boulatruelle, on s'en souvient peut-être, était un homme occupé de
+choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des
+voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rêve,
+il croyait aux trésors enfouis dans la forêt de Montfermeil. Il espérait
+quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en
+attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.
+
+Néanmoins, pour l'instant, il était prudent. Il venait de l'échapper
+belle. Il avait été, on le sait, ramassé dans le galetas Jondrette avec
+les autres bandits. Utilité d'un vice: son ivrognerie l'avait sauvé. On
+n'avait jamais pu éclaircir s'il était là comme voleur ou comme volé.
+Une ordonnance de non-lieu, fondée sur son état d'ivresse bien constaté
+dans la soirée du guet-apens, l'avait mis en liberté. Il avait repris la
+clef des bois. Il était revenu à son chemin de Gagny à Lagny faire, sous
+la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de
+l'état, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui
+avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus
+d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.
+
+Quant à l'émotion vive qu'il eut peu de temps après sa rentrée sous le
+toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici:
+
+Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude à son travail, et
+à son affût peut-être, un peu avant le point du jour, aperçut parmi les
+branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure, à ce
+qui lui sembla, à travers la distance et le crépuscule, ne lui était pas
+tout à fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mémoire
+correcte et lucide, arme défensive indispensable à quiconque est un peu
+en lutte avec l'ordre légal.
+
+--Où diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-là? se demanda-t-il.
+
+Mais il ne put rien se répondre, sinon que cela ressemblait à quelqu'un
+dont il avait confusément la trace dans l'esprit.
+
+Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identité qu'il ne réussissait
+point à ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme
+n'était pas du pays. Il y arrivait. À pied, évidemment. Aucune voiture
+publique ne passe à ces heures-là à Montfermeil. Il avait marché toute
+la nuit. D'où venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni
+paquet. De Paris sans doute. Pourquoi était-il dans ce bois? pourquoi y
+était-il à pareille heure? qu'y venait-il faire?
+
+Boulatruelle songea au trésor. À force de creuser dans sa mémoire, il se
+rappela vaguement avoir eu déjà, plusieurs années auparavant, une
+semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de
+pouvoir être cet homme-là.
+
+Tout en méditant, il avait, sous le poids même de sa méditation, baissé
+la tête, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y
+avait plus rien. L'homme s'était effacé dans la forêt et dans le
+crépuscule.
+
+--Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.
+
+Je découvrirai la paroisse de ce paroissien-là. Ce promeneur de
+patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans
+mon bois sans que je m'en mêle.
+
+Il prit sa pioche qui était fort aiguë.
+
+--Voilà, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.
+
+Et, comme on rattache un fil à un autre fil, emboîtant le pas de son
+mieux dans l'itinéraire que l'homme avait dû suivre, il se mit en marche
+à travers le taillis.
+
+Quand il eut fait une centaine d'enjambées, le jour, qui commençait à se
+lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable çà et là, des herbes
+foulées, des bruyères écrasées, de jeunes branches pliées dans les
+broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras
+d'une jolie femme qui s'étire en se réveillant, lui indiquèrent une
+sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'écoulait. Il
+entra plus avant dans le bois et parvint sur une espèce d'éminence. Un
+chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de
+Guillery lui donna l'idée de grimper dans un arbre. Quoique vieux il
+était agile. Il y avait là un hêtre de grande taille, digne de Tityre et
+de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hêtre, le plus haut qu'il
+put.
+
+L'idée était bonne. En explorant la solitude du côté où le bois est tout
+à fait enchevêtré et farouche, Boulatruelle aperçut tout à coup l'homme.
+
+À peine l'eut-il aperçu qu'il le perdit de vue.
+
+L'homme entra, ou plutôt se glissa, dans une clairière assez éloignée,
+masquée par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait très
+bien, pour y avoir remarqué près d'un gros tas de pierres meulières, un
+châtaignier malade pansé avec une plaque de zinc clouée à même sur
+l'écorce. Cette clairière est celle qu'on appelait autrefois le fonds
+Blaru. Le tas de pierres, destiné à on ne sait quel emploi, qu'on y
+voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'égale la
+longévité d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en
+planches. C'est là provisoirement. Quelle raison pour durer!
+
+Boulatruelle, avec la rapidité de la joie, se laissa tomber de l'arbre
+plutôt qu'il n'en descendit. Le gîte était trouvé, il s'agissait de
+saisir la bête. Ce fameux trésor rêvé était probablement là.
+
+Ce n'était pas une petite affaire d'arriver à cette clairière. Par les
+sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon
+quart d'heure. En ligne droite, par le fourré, qui est là singulièrement
+épais, très épineux et très agressif, il fallait une grande demi-heure.
+C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut à
+la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup
+d'hommes. Le fourré, si hérissé qu'il fût, lui parut le bon chemin.
+
+--Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.
+
+Boulatruelle, accoutumé à aller de travers, fit cette fois la faute
+d'aller droit.
+
+Il se jeta résolument dans la mêlée des broussailles.
+
+Il eut affaire à des houx, à des orties, à des aubépines, à des
+églantiers, à des chardons, à des ronces fort irascibles. Il fut très
+égratigné.
+
+Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser.
+
+Il arriva enfin à la clairière Blaru, au bout de quarante minutes,
+suant, mouillé, essoufflé, griffé, féroce.
+
+Personne dans la clairière.
+
+Boulatruelle courut au tas de pierres. Il était à sa place. On ne
+l'avait pas emporté.
+
+Quant à l'homme, il s'était évanoui dans la forêt. Il s'était évadé. Où?
+de quel côté? dans quel fourré? Impossible de le deviner.
+
+Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant
+l'arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une
+pioche oubliée ou abandonnée, et un trou.
+
+Ce trou était vide.
+
+--Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l'horizon.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique
+
+
+Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs
+semaines une fièvre accompagnée de délire, et d'assez graves symptômes
+cérébraux causés plutôt encore par les commotions des blessures à la
+tête que par les blessures elles-mêmes.
+
+Il répéta le nom de Cosette pendant des nuits entières dans la loquacité
+lugubre de la fièvre et avec la sombre opiniâtreté de l'agonie. La
+largeur de certaines lésions fut un sérieux danger, la suppuration des
+plaies larges pouvant toujours se résorber, et par conséquent tuer le
+malade, sous de certaines influences atmosphériques; à chaque changement
+de temps, au moindre orage, le médecin était inquiet.--Surtout que le
+blessé n'ait aucune émotion, répétait-il. Les pansements étaient
+compliqués et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le
+sparadrap n'ayant pas encore été imaginée à cette époque. Nicolette
+dépensa en charpie un drap de lit «grand comme un plafond», disait-elle.
+Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurées et le nitrate
+d'argent vinrent à bout de la gangrène. Tant qu'il y eut péril, M.
+Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni
+mort ni vivant.
+
+Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en
+cheveux blancs, fort bien mis, tel était le signalement donné par le
+portier, venait savoir des nouvelles du blessé, et déposait pour les
+pansements un gros paquet de charpie.
+
+Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, après la douloureuse
+nuit où on l'avait rapporté mourant chez son grand-père, le médecin
+déclara qu'il répondait de lui. La convalescence s'ébaucha. Marius dut
+pourtant rester encore plus de deux mois étendu sur une chaise longue à
+cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a
+toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui
+éternise les pansements, au grand ennui du malade.
+
+Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le
+sauvèrent des poursuites. En France, il n'y a pas de colère, même
+publique, que six mois n'éteignent. Les émeutes, dans l'état où est la
+société, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies
+d'un certain besoin de fermer les yeux.
+
+Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux
+médecins de dénoncer les blessés, ayant indigné l'opinion, et non
+seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les blessés furent
+couverts et protégés par cette indignation; et, à l'exception de ceux
+qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils
+de guerre n'osèrent en inquiéter aucun. On laissa donc Marius
+tranquille.
+
+M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes
+les extases. On eut beaucoup de peine à l'empêcher de passer toutes les
+nuits près du blessé; il fit apporter son grand fauteuil à côté du lit
+de Marius; il exigea que sa fille prît le plus beau linge de la maison
+pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et
+aînée, trouva moyen d'épargner le beau linge, tout en laissant croire à
+l'aïeul qu'il était obéi. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui
+expliquât que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse
+toile, ni la toile neuve la toile usée. Il assistait à tous les
+pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand
+on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: aïe! aïe! Rien
+n'était touchant comme de le voir tendre au blessé une tasse de tisane
+avec son doux tremblement sénile. Il accablait le médecin de questions.
+Il ne s'apercevait pas qu'il recommençait toujours les mêmes.
+
+Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le
+bonhomme fut en délire. Il donna trois louis de gratification à son
+portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en
+faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une
+chanson que voici:
+
+ _Jeanne est née à Fougère,_
+ _Vrai nid d'une bergère;_
+ _J'adore son jupon_
+ _Fripon._
+
+ _Amour, tu viens en elle,_
+ _Car c'est dans sa prunelle_
+ _Que tu mets ton carquois,_
+ _Narquois!_
+
+ _Moi, je la chante, et j'aime_
+ _Plus que Diane même_
+ _Jeanne et ses durs tétons_
+ _Bretons._
+
+Puis il se mit à genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par
+la porte entrouverte, crut être sûr qu'il priait.
+
+Jusque-là, il n'avait guère cru en Dieu.
+
+À chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en
+plus, l'aïeul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales
+pleines d'allégresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir
+pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupéfaite de recevoir
+un matin un gros bouquet; c'était M. Gillenormand qui le lui envoyait.
+Le mari fit une scène de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre
+Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il
+criait: Vive la république!
+
+À chaque instant, il demandait au médecin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus
+de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'mère. Il le
+couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait
+plus, Marius était le maître de la maison, il y avait de l'abdication
+dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils.
+
+Dans cette allégresse où il était, c'était le plus vénérable des
+enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se
+mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi,
+charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majesté douce à la
+lumière gaie qu'il avait sur le visage. Quand la grâce se mêle aux
+rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la
+vieillesse épanouie.
+
+Quant à Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idée
+fixe, Cosette.
+
+Depuis que la fièvre et le délire l'avaient quitté, il ne prononçait
+plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se
+taisait, précisément parce que son âme était là.
+
+Il ne savait ce que Cosette était devenue, toute l'affaire de la rue de
+la Chanvrerie était comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque
+indistinctes flottaient dans son esprit, Éponine, Gavroche, Mabeuf, les
+Thénardier, tous ses amis lugubrement mêlés à la fumée de la barricade;
+l'étrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui
+faisait l'effet d'une énigme dans une tempête; il ne comprenait rien à
+sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait été sauvé, et
+personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire,
+c'est qu'il avait été rapporté la nuit dans un fiacre rue des
+Filles-du-Calvaire; passé, présent, avenir, tout n'était plus en lui que
+le brouillard d'une idée vague, mais il y avait dans cette brume un
+point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en
+granit, une résolution, une volonté: retrouver Cosette. Pour lui, l'idée
+de la vie n'était pas distincte de l'idée de Cosette, il avait décrété
+dans son coeur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il était
+inébranlablement décidé à exiger de n'importe qui voudrait le forcer à
+vivre, de son grand-père, du sort, de l'enfer, la restitution de son
+éden disparu.
+
+Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.
+
+Soulignons ici un détail: il n'était point gagné et était peu attendri
+par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-père.
+D'abord il n'était pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses
+rêveries de malade, encore fiévreuses peut-être, il se défiait de ces
+douceurs-là comme d'une chose étrange et nouvelle ayant pour but de le
+dompter. Il y restait froid. Le grand-père dépensait en pure perte son
+pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'était bon tant que lui
+Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il
+s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la véritable
+attitude de l'aïeul se démasquerait. Alors ce serait rude; recrudescence
+des questions de famille, confrontation des positions, tous les
+sarcasmes et toutes les objections à la fois, Fauchelevent, Coupelevent,
+la fortune, la pauvreté, la misère, la pierre au cou, l'avenir.
+Résistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance.
+
+Et puis, à mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs
+reparaissaient, les vieux ulcères de sa mémoire se rouvraient, il
+resongeait au passé, le colonel Pontmercy se replaçait entre M.
+Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie
+bonté à espérer de qui avait été si injuste et si dur pour son père. Et
+avec la santé il lui revenait une sorte d'âpreté contre son aïeul. Le
+vieillard en souffrait doucement.
+
+M. Gillenormand, sans en rien témoigner d'ailleurs, remarquait que
+Marius, depuis qu'il avait été rapporté chez lui et qu'il avait repris
+connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon père. Il ne disait
+point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un
+ni l'autre, par une certaine manière de tourner ses phrases.
+
+Une crise approchait évidemment.
+
+Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer,
+escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle tâter le terrain.
+Un matin il advint que M. Gillenormand, à propos d'un journal qui lui
+était tombé sous la main, parla légèrement de la Convention et lâcha un
+épiphonème royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.
+
+--Les hommes de 93 étaient des géants, dit Marius avec sévérité. Le
+vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journée.
+
+Marius, qui avait toujours présent à l'esprit l'inflexible grand-père de
+ses premières années, vit dans ce silence une profonde concentration de
+colère, en augura une lutte acharnée, et augmenta dans les
+arrière-recoins de sa pensée ses préparatifs de combat.
+
+Il arrêta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait
+sa clavicule, mettrait à nu et à vif ce qu'il lui restait de plaies, et
+repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'étaient ses munitions.
+Avoir Cosette ou mourir.
+
+Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.
+
+Ce moment arriva.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Marius attaque
+
+
+Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les
+fioles et les tasses sur le marbre de la commode, était penché sur
+Marius, et lui disait de son accent le plus tendre:
+
+--Vois-tu, mon petit Marius, à ta place je mangerais maintenant plutôt
+de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour
+commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut
+une bonne côtelette.
+
+Marius, dont presque toutes les forces étaient revenues, les rassembla,
+se dressa sur son séant, appuya ses deux poings crispés sur les draps de
+son lit, regarda son grand-père en face, prit un air terrible et dit:
+
+--Ceci m'amène à vous dire une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que je veux me marier.
+
+--Prévu, dit le grand-père. Et il éclata de rire.
+
+--Comment, prévu?
+
+--Oui, prévu. Tu l'auras, ta fillette.
+
+Marius, stupéfait et accablé par l'éblouissement, trembla de tous ses
+membres.
+
+M. Gillenormand continua:
+
+--Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les
+jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis
+que tu es blessé, elle passe son temps à pleurer et à faire de la
+charpie. Je me suis informé. Elle demeure rue de l'Homme-Armé, numéro
+sept. Ah, nous y voilà! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. Ça
+t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'étais dit:--Je vais lui
+signifier cela carrément à ce grand-père, à cette momie de la régence et
+du directoire, à cet ancien beau, à ce Dorante devenu Géronte; il a eu
+ses légèretés aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses
+Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mangé du pain
+du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir.
+Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je
+t'offre une côtelette, et tu me réponds: À propos, je veux me marier.
+C'est ça qui est une transition! Ah! tu avais compté sur de la bisbille.
+Tu ne savais pas que j'étais un vieux lâche. Qu'est-ce que tu dis de ça?
+Tu bisques. Trouver ton grand-père encore plus bête que toi, tu ne t'y
+attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur
+l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu
+veux, ça te la coupe, imbécile! Écoute. J'ai pris des renseignements,
+moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le
+lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou;
+elle t'adore. Si tu étais mort, nous aurions été trois; sa bière aurait
+accompagné la mienne. J'avais bien eu l'idée, dès que tu as été mieux,
+de te la camper tout bonnement à ton chevet, mais il n'y a que dans les
+romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles près du lit des
+jolis blessés qui les intéressent. Ça ne se fait pas. Qu'aurait dit ta
+tante? Tu étais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande
+à Nicolette, qui ne t'a pas quitté une minute, s'il y avait moyen qu'une
+femme fût là. Et puis qu'aurait dit le médecin? Ça ne guérit pas la
+fièvre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit,
+c'est fait, c'est bâclé, prends-la. Telle est ma férocité. Vois-tu, j'ai
+vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc
+faire pour que cet animal-là m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite
+Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime
+alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait
+tempêter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute
+cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas
+mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon
+enfant bien-aimé.
+
+Cela dit, le vieillard éclata en sanglots.
+
+Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre
+sa vieille poitrine, et tous deux se mirent à pleurer. C'est là une des
+formes du bonheur suprême.
+
+--Mon père! s'écria Marius.
+
+--Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard.
+
+Il y eut un moment ineffable. Ils étouffaient et ne pouvaient parler.
+
+Enfin le vieillard bégaya:
+
+--Allons! le voilà débouché. Il m'a dit: Mon père.
+
+Marius dégagea sa tête des bras de l'aïeul, et dit doucement:
+
+--Mais, mon père, à présent que je me porte bien, il me semble que je
+pourrais la voir.
+
+--Prévu encore, tu la verras demain.
+
+--Mon père!
+
+--Quoi?
+
+--Pourquoi pas aujourd'hui?
+
+--Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois «mon
+père», ça vaut bien ça. Je vais m'en occuper. On te l'amènera. Prévu, te
+dis-je. Ceci a déjà été mis en vers. C'est le dénouement de l'élégie du
+_Jeune malade_ d'André Chénier, d'André Chénier qui a été égorgé par les
+scélér...--par les géants de 93.
+
+M. Gillenormand crut apercevoir un léger froncement du sourcil de
+Marius, qui, en vérité, nous devons le dire, ne l'écoutait plus, envolé
+qu'il était dans l'extase, et pensant beaucoup plus à Cosette qu'à 1793.
+Le grand-père, tremblant d'avoir introduit si mal à propos André
+Chénier, reprit précipitamment:
+
+--Égorgé n'est pas le mot. Le fait est que les grands génies
+révolutionnaires, qui n'étaient pas méchants, cela est incontestable,
+qui étaient des héros, pardi! trouvaient qu'André Chénier les gênait un
+peu, et qu'ils l'ont fait guillot....--C'est-à-dire que ces grands
+hommes, le sept thermidor, dans l'intérêt du salut public, ont prié
+André Chénier de vouloir bien aller....
+
+M. Gillenormand, pris à la gorge par sa propre phrase, ne put continuer;
+ne pouvant ni la terminer, ni la rétracter, pendant que sa fille
+arrangeait derrière Marius l'oreiller, bouleversé de tant d'émotions, le
+vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son âge le lui permit,
+hors de la chambre à coucher, en repoussa la porte derrière lui, et,
+pourpre, étranglant, écumant, les yeux hors de la tête, se trouva nez à
+nez avec l'honnête Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il
+saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:--Par
+les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassiné!
+
+--Qui, monsieur?
+
+--André Chénier!
+
+--Oui, monsieur, dit Basque épouvanté.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M.
+Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
+
+
+Cosette et Marius se revirent.
+
+Ce que fut l'épreuve, nous renonçons à le dire. Il y a des choses qu'il
+ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre.
+
+Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, était réunie dans la
+chambre de Marius au moment où Cosette entra.
+
+Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle était dans un nimbe.
+
+Précisément à cet instant-là, le grand-père allait se moucher, il resta
+court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.
+
+--Adorable! s'écria-t-il.
+
+Puis il se moucha bruyamment.
+
+Cosette était enivrée, ravie, effrayée, au ciel. Elle était aussi
+effarouchée qu'on peut l'être par le bonheur. Elle balbutiait, toute
+pâle, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant
+pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans pitié pour les
+amants heureux; on reste là quand ils auraient le plus envie d'être
+seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens.
+
+Avec Cosette et derrière elle, était entré un homme en cheveux blancs,
+grave, souriant néanmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'était
+«monsieur Fauchelevent»; c'était Jean Valjean.
+
+Il était _très bien mis_, comme avait dit le portier, entièrement vêtu
+de noir et de neuf et en cravate blanche.
+
+Le portier était à mille lieues de reconnaître dans ce bourgeois
+correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui
+avait surgi à sa porte dans la nuit du 7 juin, déguenillé, fangeux,
+hideux, hagard, la face masquée de sang et de boue, soutenant sous les
+bras Marius évanoui; cependant son flair de portier était éveillé. Quand
+M. Fauchelevent était arrivé avec Cosette, le portier n'avait pu
+s'empêcher de confier à sa femme cet aparté: Je ne sais pourquoi je me
+figure toujours que j'ai déjà vu ce visage-là.
+
+M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme à l'écart près
+de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable à un volume
+in-octavo, enveloppé dans du papier. Le papier de l'enveloppe était
+verdâtre et semblait moisi.
+
+--Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras?
+demanda à voix basse à Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait
+point les livres.
+
+--Eh bien, répondit du même ton M. Gillenormand qui l'avait entendue,
+c'est un savant. Après? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne
+marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme
+cela un bouquin contre son coeur.
+
+Et, saluant, il dit à haute voix:
+
+--Monsieur Tranchelevent....
+
+Le père Gillenormand ne le fit pas exprès, mais l'inattention aux noms
+propres était chez lui une manière aristocratique.
+
+--Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon
+petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.
+
+«Monsieur Tranchelevent» s'inclina.
+
+--C'est dit, fit l'aïeul.
+
+Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras étendus et
+bénissant, il cria:
+
+--Permission de vous adorer.
+
+Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement
+commença. Ils se parlaient bas, Marius accoudé sur sa chaise longue,
+Cosette debout près de lui.--Ô mon Dieu! murmurait Cosette, je vous
+revois. C'est toi, c'est vous! Être allé se battre comme cela! Mais
+pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai été morte. Oh! que
+c'est méchant d'avoir été à cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais
+fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout à l'heure,
+quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais
+mourir, mais c'était de joie. J'étais si triste! Je n'ai pas pris le
+temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents
+diront de me voir une collerette toute chiffonnée? Mais parlez donc!
+Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de
+l'Homme-Armé. Il paraît que votre épaule, c'était terrible. On m'a dit
+qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il paraît qu'on a coupé
+les chairs avec des ciseaux. C'est ça qui est affreux. J'ai pleuré, je
+n'ai plus d'yeux. C'est drôle qu'on puisse souffrir comme cela. Votre
+grand-père a l'air très bon! Ne vous dérangez pas, ne vous mettez pas
+sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je
+suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je
+voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous
+toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Armé. Il n'y a pas de jardin.
+J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est
+votre faute, j'ai un durillon aux doigts.--Ange! disait Marius.
+
+_Ange_ est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre
+mot ne résisterait à l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux.
+
+Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent
+plus un mot, se bornant à se toucher tout doucement la main.
+
+M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui étaient dans la chambre et
+cria:
+
+--Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons,
+un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser à leur
+aise.
+
+Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas:
+
+--Tutoyez-vous. Ne vous gênez pas.
+
+La tante Gillenormand assistait avec stupeur à cette irruption de
+lumière dans son intérieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien
+d'agressif; ce n'était pas le moins du monde le regard scandalisé et
+envieux d'une chouette à deux ramiers; c'était l'oeil bête d'une pauvre
+innocente de cinquante-sept ans; c'était la vie manquée regardant ce
+triomphe, l'amour.
+
+--Mademoiselle Gillenormand aînée, lui disait son père, je t'avais bien
+dit que cela t'arriverait.
+
+Il resta un moment silencieux et ajouta:
+
+--Regarde le bonheur des autres.
+
+Puis il se tourna vers Cosette:
+
+--Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc
+avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'échappes belle
+avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous
+battrions à l'épée à qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous,
+mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie
+charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du
+Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour
+que vous vous épousiez à Saint-Paul. L'église est mieux. C'est bâti par
+les jésuites. C'est plus coquet. C'est vis-à-vis la fontaine du cardinal
+de Birague. Le chef-d'oeuvre de l'architecture jésuite est à Namur. Ça
+s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez mariés. Cela
+vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout à fait de votre parti, je
+veux que les filles se marient, c'est fait pour ça. Il y a une certaine
+sainte Catherine que je voudrais voir toujours décoiffée. Rester fille,
+c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le
+peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la
+mère Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas à
+quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle à part dans
+l'église et qu'on se rabat sur la confrérie de la Vierge; mais,
+sapristi, un joli mari, brave garçon, et, au bout d'un an, un gros
+mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de
+graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein à poignées dans ses
+petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux
+que de tenir un _cierge_ à vêpres et de chanter _Turris eburnea_!
+
+Le grand-père fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans,
+et se remit à parler, comme un ressort qui repart:
+
+--Ainsi, bornant le cours de tes rêvasseries, Alcippe, il est donc vrai,
+dans peu tu te maries.
+
+«À propos!
+
+--Quoi? mon père?
+
+--N'avais-tu pas un ami intime?
+
+--Oui, Courfeyrac.
+
+--Qu'est-il devenu?
+
+--Il est mort.
+
+--Ceci est bon.
+
+Il s'assit près d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains
+dans ses vieilles mains ridées.
+
+--Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'oeuvre, cette
+Cosette-là! Elle est très petite fille et très grande dame. Elle ne sera
+que baronne, c'est déroger; elle est née marquise. Vous a-t-elle des
+cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous êtes dans
+le vrai. Aimez-vous. Soyez-en bêtes. L'amour, c'est la bêtise des hommes
+et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout à
+coup, quel malheur! Voilà que j'y pense! Plus de la moitié de ce que
+j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais après ma
+mort, dans une vingtaine d'années d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous
+n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront
+au diable l'honneur de le tirer par la queue.
+
+Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait:
+
+--Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.
+
+C'était la voix de Jean Valjean.
+
+Il n'avait pas encore prononcé une parole, personne ne semblait même
+plus savoir qu'il était là, et il se tenait debout et immobile derrière
+tous ces gens heureux.
+
+--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le
+grand-père effaré.
+
+--C'est moi, reprit Cosette.
+
+--Six cent mille francs! répondit Gillenormand.
+
+--Moins quatorze ou quinze mille francs peut-être, dit Jean Valjean.
+
+Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris
+pour un livre.
+
+Jean Valjean ouvrit lui-même le paquet; c'était une liasse de billets de
+banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets
+de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent
+quatre-vingt-quatre mille francs.
+
+--Voilà un bon livre, dit M. Gillenormand.
+
+--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante.
+
+--Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand
+aînée, reprit l'aïeul. Ce diable de Marius, il vous a déniché dans
+l'arbre des rêves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant
+aux amourettes des jeunes gens! Les étudiants trouvent des étudiantes de
+six cent mille francs. Chérubin travaille mieux que Rothschild.
+
+--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! répétait à demi-voix
+mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire
+six cent mille, quoi!
+
+Quant à Marius et à Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-là; ils
+firent à peine attention à ce détail.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
+
+
+On a sans doute compris, sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer
+longuement, que Jean Valjean, après l'affaire Champmathieu, avait pu,
+grâce à sa première évasion de quelques jours, venir à Paris, et retirer
+à temps de chez Laffitte la somme gagnée par lui, sous le nom de
+monsieur Madeleine, à Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'être
+repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps après, il avait caché et
+enfoui cette somme dans la forêt de Montfermeil au lieu dit le fonds
+Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de
+banque, avait peu de volume et tenait dans une boîte; seulement, pour
+préserver la boîte de l'humidité, il l'avait placée dans un coffret en
+chêne plein de copeaux de châtaignier. Dans le même coffret, il avait
+mis son autre trésor, les chandeliers de l'évêque. On se souvient qu'il
+avait emporté ces chandeliers en s'évadant de Montreuil-sur-mer. L'homme
+aperçu un soir une première fois par Boulatruelle, c'était Jean Valjean.
+Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait
+en chercher à la clairière Blaru. De là les absences dont nous avons
+parlé. Il avait une pioche quelque part dans les bruyères, dans une
+cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant
+que l'heure approchait où cet argent pourrait être utile, il était allé
+le chercher; et c'était encore lui que Boulatruelle avait vu dans le
+bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hérita de la
+pioche.
+
+La somme réelle était cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents
+francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.--Nous
+verrons après, pensa-t-il.
+
+La différence entre cette somme et les six cent trente mille francs
+retirés de chez Laffitte représentait la dépense de dix années, de 1823
+à 1833. Les cinq années de séjour au couvent n'avaient coûté que cinq
+mille francs.
+
+Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la cheminée où ils
+resplendirent à la grande admiration de Toussaint.
+
+Du reste, Jean Valjean se savait délivré de Javert. On avait raconté
+devant lui, et il avait vérifié le fait dans le _Moniteur_, qui l'avait
+publié, qu'un inspecteur de police nommé Javert avait été trouvé noyé
+sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le
+Pont-Neuf, et qu'un écrit laissé par cet homme, d'ailleurs irréprochable
+et fort estimé de ses chefs, faisait croire à un accès d'aliénation
+mentale et à un suicide.--Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me
+tenant, il m'a laissé en liberté, c'est qu'il fallait qu'il fût déjà
+fou.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette
+soit heureuse
+
+
+On prépara tout pour le mariage. Le médecin consulté déclara qu'il
+pourrait avoir lieu en février. On était en décembre. Quelques
+ravissantes semaines de bonheur parfait s'écoulèrent.
+
+Le moins heureux n'était pas le grand-père. Il restait des quarts
+d'heure en contemplation devant Cosette.
+
+--L'admirable jolie fille! s'écriait-il. Et elle a l'air si douce et si
+bonne! Il n'y a pas à dire mamie mon coeur, c'est la plus charmante
+fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, ça vous aura des vertus avec
+odeur de violette. C'est une grâce, quoi! On ne peut que vivre noblement
+avec une telle créature. Marius, mon garçon, tu es baron, tu es riche,
+n'avocasse pas, je t'en supplie.
+
+Cosette et Marius étaient passés brusquement du sépulcre au paradis. La
+transition avait été peu ménagée, et ils en auraient été étourdis s'ils
+n'en avaient été éblouis.
+
+--Comprends-tu quelque chose à cela? disait Marius à Cosette.
+
+--Non, répondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous
+regarde.
+
+Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile.
+Il se hâtait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et,
+en apparence, de joie, que Cosette elle-même.
+
+Comme il avait été maire, il sut résoudre un problème délicat, dans le
+secret duquel il était seul, l'état civil de Cosette. Dire crûment
+l'origine, qui sait? cela eût pu empêcher le mariage. Il tira Cosette de
+toutes les difficultés. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen
+sûr de n'encourir aucune réclamation. Cosette était ce qui restait d'une
+famille éteinte. Cosette n'était pas sa fille à lui, mais la fille d'un
+autre Fauchelevent. Deux frères Fauchelevent avaient été jardiniers au
+couvent du Petit-Picpus. On alla à ce couvent; les meilleurs
+renseignements et les plus respectables témoignages abondèrent; les
+bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines à sonder les questions de
+paternité, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au
+juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette était la fille.
+Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec zèle. Un acte de
+notoriété fut dressé. Cosette devint devant la loi mademoiselle
+Euphrasie Fauchelevent. Elle fut déclarée orpheline de père et de mère.
+Jean Valjean s'arrangea de façon à être désigné, sous le nom de
+Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme
+subrogé tuteur.
+
+Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'était un legs
+fait à Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le
+legs primitif avait été de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs;
+mais dix mille francs avaient été dépensés pour l'éducation de
+mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent même. Ce
+legs, déposé dans les mains d'un tiers, devait être remis à Cosette à sa
+majorité ou à l'époque de son mariage. Tout cet ensemble était fort
+acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un
+demi-million. Il y avait bien çà et là quelques singularités, mais on ne
+les vit pas; un des intéressés avait les yeux bandés par l'amour, les
+autres par les six cent mille francs.
+
+Cosette apprit qu'elle n'était pas la fille de ce vieux homme qu'elle
+avait si longtemps appelé père. Ce n'était qu'un parent; un autre
+Fauchelevent était son père véritable. Dans tout autre moment, cela
+l'eût navrée. Mais à l'heure ineffable où elle était, ce ne fut qu'un
+peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage
+dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme
+s'effaçait; la vie est ainsi.
+
+Et puis, Cosette était habituée depuis de longues années à voir autour
+d'elle des énigmes; tout être qui a eu une enfance mystérieuse est
+toujours prêt à de certains renoncements.
+
+Elle continua pourtant de dire à Jean Valjean: Père.
+
+Cosette, aux anges, était enthousiasmée du père Gillenormand. Il est
+vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean
+Valjean construisait à Cosette une situation normale dans la société et
+une possession d'état inattaquable, M. Gillenormand veillait à la
+corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'être magnifique. Il avait
+donné à Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa
+propre grand'mère à lui.--Ces modes-là renaissent, disait-il, les
+antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse
+s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.
+
+Il dévalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel à panse
+bombée qui n'avaient pas été ouvertes depuis des ans.--Confessons ces
+douairières, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il
+violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes
+ses femmes, de toutes ses maîtresses, et de toutes ses aïeules. Pékins,
+damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs
+des Indes brodés d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en
+pièces, points de Gênes et d'Alençon, parures en vieille orfèvrerie,
+bonbonnières d'ivoire ornées de batailles microscopiques, nippes,
+rubans, il prodiguait tout à Cosette. Cosette, émerveillée, éperdue
+d'amour pour Marius et effarée de reconnaissance pour M. Gillenormand,
+rêvait un bonheur sans bornes vêtu de satin et de velours. Sa corbeille
+de noces lui apparaissait soutenue par les séraphins. Son âme s'envolait
+dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines.
+
+L'ivresse des amoureux n'était égalée, nous l'avons dit, que par
+l'extase du grand-père. Il y avait comme une fanfare dans la rue des
+Filles-du-Calvaire.
+
+Chaque matin, nouvelle offrande de bric-à-brac du grand-père à Cosette.
+Tous les falbalas possibles s'épanouissaient splendidement autour
+d'elle.
+
+Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement à travers son
+bonheur, dit à propos de je ne sais quel incident:
+
+--Les hommes de la révolution sont tellement grands, qu'ils ont déjà le
+prestige des siècles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux
+semble une mémoire antique.
+
+--Moire antique! s'écria le vieillard. Merci, Marius. C'est précisément
+l'idée que je cherchais.
+
+Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur thé
+s'ajoutait à la corbeille de Cosette.
+
+Le grand-père extrayait de ces chiffons une sagesse.
+
+--L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans
+le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le nécessaire. Assaisonnez-le-moi
+énormément de superflu. Un palais et son coeur. Son coeur et le Louvre.
+Son coeur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergère, et
+tâchez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronnée de bleuets et
+ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique à perte
+de vue sous une colonnade de marbre. Je consens à la bucolique et aussi
+à la féerie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On
+mange, mais on ne dîne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de
+l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert à rien. Je me souviens d'avoir
+vu dans la cathédrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison à
+trois étages qui marquait l'heure, qui avait la bonté de marquer
+l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, après avoir
+sonné midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de
+l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et
+les étoiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phébus et
+Phébé, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les
+douze apôtres, et l'empereur Charles-Quint, et Éponine et Sabinus, et un
+tas de petits bonshommes dorés qui jouaient de la trompette, par-dessus
+le marché. Sans compter de ravissants carillons qu'elle éparpillait dans
+l'air à tout propos sans qu'on sût pourquoi. Un méchant cadran tout nu
+qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la
+grosse horloge de Strasbourg, et je la préfère au coucou de la
+Forêt-Noire.
+
+M. Gillenormand déraisonnait spécialement à propos de la noce, et tous
+les trumeaux du dix-huitième siècle passaient pêle-mêle dans ses
+dithyrambes.
+
+--Vous ignorez l'art des fêtes. Vous ne savez pas faire un jour de joie
+dans ce temps-ci, s'écriait-il. Votre dix-neuvième siècle est veule. Il
+manque d'excès. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose,
+il est tondu ras. Votre tiers état est insipide, incolore, inodore et
+informe. Rêves de vos bourgeoises qui s'établissent, comme elles disent:
+un joli boudoir fraîchement décoré, palissandre et calicot. Place!
+place! le sieur Grigou épouse la demoiselle Grippesou. Somptuosité et
+splendeur! on a collé un louis d'or à un cierge. Voilà l'époque. Je
+demande à m'enfuir au delà des sarmates. Ah! dès 1787, j'ai prédit que
+tout était perdu, le jour où j'ai vu le duc de Rohan, prince de Léon,
+duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars,
+pair de France, aller à Longchamp en tapecul! Cela a porté ses fruits.
+Dans ce siècle on fait des affaires, on joue à la Bourse, on gagne de
+l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est
+tiré à quatre épingles, lavé, savonné, ratissé, rasé, peigné, ciré,
+lissé, frotté, brossé, nettoyé au dehors, irréprochable, poli comme un
+caillou, discret, propret, et en même temps, vertu de ma mie! on a au
+fond de la conscience des fumiers et des cloaques à faire reculer une
+vachère qui se mouche dans ses doigts. J'octroie à ce temps-ci cette
+devise: Propreté sale. Marius, ne te fâche pas, donne-moi la permission
+de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la
+bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile à
+la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis
+tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah!
+c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes moeurs. J'en
+regrette tout. Cette élégance, cette chevalerie, ces façons courtoises
+et mignonnes, ce luxe réjouissant que chacun avait, la musique faisant
+partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses,
+les joyeux visages attablés, les madrigaux alambiqués, les chansons, les
+fusées d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros
+noeuds de rubans. Je regrette la jarretière de la mariée. La jarretière
+de la mariée est cousine de la ceinture de Vénus. Sur quoi roule la
+guerre de Troie? Parbleu, sur la jarretière d'Hélène. Pourquoi se
+bat-on, pourquoi Diomède le divin fracasse-t-il sur la tête de Mérionée
+ce grand casque d'airain à dix pointes, pourquoi Achille et Hector se
+pignochent-ils à grands coups de pique? Parce que Hélène a laissé
+prendre à Pâris sa jarretière. Avec la jarretière de Cosette, Homère
+ferait l'_Iliade_. Il mettrait dans son poème un vieux bavard comme moi,
+et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable
+autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et
+ensuite une bonne boustifaille. Sitôt Cujas sorti, Gamache entrait.
+Mais, dame! c'est que l'estomac est une bête agréable qui demande son
+dû, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait à
+table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que
+modérément! Oh! les larges bouches riantes, et comme on était gai dans
+ce temps-là! la jeunesse était un bouquet; tout jeune homme se terminait
+par une branche de lilas ou par une touffe de roses; fût-on guerrier, on
+était berger; et si, par hasard, on était capitaine de dragons, on
+trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait à être joli. On se
+brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un
+marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on
+n'avait pas de bottes. On était pimpant, lustré, moiré, mordoré,
+voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'empêchait pas d'avoir l'épée au
+côté. Le colibri a bec et ongles. C'était le temps des _Indes galantes_.
+Un des côtés du siècle était le délicat, l'autre était le magnifique;
+et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est sérieux. Le
+bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre siècle est
+infortuné. On chasserait les Grâces comme trop décolletées. Hélas! on
+cache la beauté comme une laideur. Depuis la révolution, tout a des
+pantalons, même les danseuses; une baladine doit être grave; vos
+rigodons sont doctrinaires. Il faut être majestueux. On serait bien
+fâché de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'idéal d'un galopin de
+vingt ans qui se marie, c'est de ressembler à monsieur Royer-Collard. Et
+savez-vous à quoi l'on arrive avec cette majesté là? à être petit.
+Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande.
+Mais soyez donc amoureux gaîment, que diable! mariez-vous donc, quand
+vous vous mariez, avec la fièvre et l'étourdissement et le vacarme et le
+tohu-bohu du bonheur! De la gravité à l'église, soit. Mais, sitôt la
+messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour
+de l'épousée. Un mariage doit être royal et chimérique; il doit promener
+sa cérémonie de la cathédrale de Reims à la pagode de Chanteloup. J'ai
+horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au
+moins ce jour-là. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait être des sylphes,
+des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis,
+tout nouveau marié doit être le prince Aldobrandini. Profitez de cette
+minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyrée avec les cygnes
+et les aigles, quitte à retomber le lendemain dans la bourgeoisie des
+grenouilles. N'économisez point sur l'hyménée, ne lui rognez pas ses
+splendeurs; ne liardez pas le jour où vous rayonnez. La noce n'est pas
+le ménage. Oh! si je faisais à ma fantaisie, ce serait galant. On
+entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de
+ciel et argent. Je mêlerais à la fête les divinités agrestes, je
+convoquerais les dryades et les néréides. Les noces d'Amphitrite, une
+nuée rose, des nymphes bien coiffées et toutes nues, un académicien
+offrant des quatrains à la déesse, un char traîné par des monstres
+marins.
+
+ _Triton trottait devant, et tirait de sa conque_
+ _Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!_
+
+--Voilà un programme de fête, en voilà un, ou je ne m'y connais pas, sac
+à papier!
+
+Pendant que le grand-père, en pleine effusion lyrique, s'écoutait
+lui-même, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement.
+
+La tante Gillenormand considérait tout cela avec sa placidité
+imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine
+quantité d'émotions; Marius revenu, Marius rapporté sanglant, Marius
+rapporté d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius réconcilié,
+Marius fiancé, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant
+avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient été sa dernière
+surprise. Puis son indifférence de première communiante lui était
+revenue. Elle allait régulièrement aux offices, égrenait son rosaire,
+lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des _Ave_
+pendant qu'on chuchotait dans l'autre des _I love you_, et, vaguement,
+voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'était elle.
+
+Il y a un certain état d'ascétisme inerte où l'âme, neutralisée par
+l'engourdissement, étrangère à ce qu'on pourrait appeler l'affaire de
+vivre, ne perçoit, à l'exception des tremblements de terre et des
+catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions
+plaisantes, ni les impressions pénibles.--Cette dévotion-là, disait le
+père Gillenormand à sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens
+rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.
+
+Du reste, les six cent mille francs avaient fixé les indécisions de la
+vieille fille. Son père avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il
+ne l'avait pas consultée sur le consentement au mariage de Marius. Il
+avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave,
+qu'une pensée, satisfaire Marius. Quant à la tante, que la tante
+existât, et qu'elle pût avoir un avis, il n'y avait pas même songé, et,
+toute moutonne qu'elle était, ceci l'avait froissée. Quelque peu
+révoltée dans son for intérieur, mais extérieurement impassible, elle
+s'était dit: Mon père résout la question du mariage sans moi; je
+résoudrai la question de l'héritage sans lui. Elle était riche, en
+effet, et le père ne l'était pas. Elle avait donc réservé là-dessus sa
+décision. Il est probable que si le mariage eût été pauvre, elle l'eût
+laissé pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il épouse une gueuse,
+qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut à la tante et
+changea sa situation intérieure à l'endroit de cette paire d'amoureux.
+On doit de la considération à six cent mille francs, et il était évident
+qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune à ces
+jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin.
+
+Il fut arrangé que le couple habiterait chez le grand-père. M.
+Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de
+la maison.--_Cela me rajeunira_, déclarait-il. _C'est un ancien projet.
+J'avais toujours eu l'idée de faire la noce dans ma chambre_. Il
+meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit
+plafonner et tendre d'une étoffe extraordinaire qu'il avait en pièce et
+qu'il croyait d'Utrecht, fond satiné bouton-d'or avec fleurs de velours
+oreilles-d'ours.--C'est de cette étoffe-là, disait-il, qu'était drapé
+le lit de la duchesse d'Anville à La Roche-Guyon.--Il mit sur la
+cheminée une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.
+
+La bibliothèque de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait
+besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, étant exigé par le conseil
+de l'ordre.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Les effets de rêve mêlés au bonheur
+
+
+Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M.
+Fauchelevent.--C'est le renversement des choses, disait mademoiselle
+Gillenormand, que la future vienne à domicile se faire faire la cour
+comme ça.--Mais la convalescence de Marius avait fait prendre
+l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs
+aux tête-à-tête que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Armé,
+l'avaient enracinée. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se
+parlaient pas. Il semblait que cela fût convenu. Toute fille a besoin
+d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour
+Marius, M. Fauchelevent était la condition de Cosette. Il l'acceptait.
+En mettant sur le tapis, vaguement et sans préciser, les matières de la
+politique, au point de vue de l'amélioration générale du sort de tous,
+ils parvenaient à se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet
+de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multiplié
+sous toutes les formes, prodigué à tous comme l'air et le soleil, en un
+mot, respirable au peuple tout entier, ils furent à l'unisson et
+causèrent presque. Marius remarqua à cette occasion que M. Fauchelevent
+parlait bien, et même avec une certaine élévation de langage. Il lui
+manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose
+de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus.
+
+Marius, intérieurement et au fond de sa pensée, entourait de toutes
+sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui était pour lui
+simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes
+sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mémoire un trou, en
+endroit noir, un abîme creusé par quatre mois d'agonie. Beaucoup de
+choses s'y étaient perdues. Il en était à se demander s'il était bien
+réel qu'il eût vu M. Fauchelevent, un tel homme si sérieux et si calme,
+dans la barricade.
+
+Ce n'était pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les
+disparitions du passé lui eussent laissée dans l'esprit. Il ne faudrait
+pas croire qu'il fût délivré de toutes ces obsessions de la mémoire qui
+nous forcent, même heureux, même satisfaits, à regarder mélancoliquement
+en arrière. La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne
+contient ni pensée ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans
+ses mains et le passé tumultueux et vague traversait le crépuscule qu'il
+avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche
+chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lèvre le froid du front
+d'Éponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet,
+Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient.
+Tous ces êtres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques,
+étaient-ce des songes? avaient-ils en effet existé? L'émeute avait tout
+roulé dans sa fumée. Ces grandes fièvres ont de grands rêves. Il
+s'interrogeait; il se tâtait; il avait le vertige de toutes ces réalités
+évanouies. Où étaient-ils donc tous? était-ce bien vrai que tout fût
+mort? Une chute dans les ténèbres avait tout emporté, excepté lui. Tout
+cela lui semblait avoir disparu comme derrière une toile de théâtre. Il
+y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe à l'acte
+suivant.
+
+Et lui-même, était-il bien le même homme? Lui, le pauvre, il était
+riche; lui, l'abandonné, il avait une famille; lui, le désespéré, il
+épousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait traversé une tombe, et
+qu'il y était entré noir, et qu'il en était sorti blanc. Et cette tombe,
+les autres y étaient restés. À de certains instants, tous ces êtres du
+passé, revenus et présents, faisaient cercle autour de lui et
+l'assombrissaient; alors il songeait à Cosette, et redevenait serein;
+mais il ne fallait rien moins que cette félicité pour effacer cette
+catastrophe.
+
+M. Fauchelevent avait presque place parmi ces êtres évanouis. Marius
+hésitait à croire que le Fauchelevent de la barricade fût le même que ce
+Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis près de Cosette. Le
+premier était probablement un de ces cauchemars apportés et remportés
+par ses heures de délire. Du reste, leurs deux natures étant escarpées,
+aucune question n'était possible de Marius à M. Fauchelevent. L'idée ne
+lui en fût pas même venue. Nous avons indiqué déjà ce détail
+caractéristique.
+
+Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord
+tacite, n'échangent pas une parole à ce sujet, cela est moins rare qu'on
+ne pense.
+
+Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la
+conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M.
+Fauchelevent, il lui dit:
+
+--Vous connaissez bien cette rue-là?
+
+--Quelle rue?
+
+--La rue de la Chanvrerie?
+
+--Je n'ai aucune idée du nom de cette rue-là, répondit M. Fauchelevent
+du ton le plus naturel du monde.
+
+La réponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue
+elle-même, parut à Marius plus concluante qu'elle ne l'était.
+
+--Décidément, pensa-t-il, j'ai rêvé. J'ai eu une hallucination. C'est
+quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y était pas.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Deux hommes impossibles à retrouver
+
+
+L'enchantement, si grand qu'il fût, n'effaça point dans l'esprit de
+Marius d'autres préoccupations.
+
+Pendant que le mariage s'apprêtait et en attendant l'époque fixée, il
+fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rétrospectives.
+
+Il devait de la reconnaissance de plusieurs côtés; il en devait pour son
+père, il en devait pour lui-même.
+
+Il y avait Thénardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapporté, lui
+Marius, chez M. Gillenormand.
+
+Marius tenait à retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier,
+être heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non
+payées ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse désormais. Il lui était
+impossible de laisser tout cet arriéré en souffrance derrière lui, et il
+voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du
+passé.
+
+Que Thénardier fût un scélérat, cela n'ôtait rien à ce fait qu'il avait
+sauvé le colonel Pontmercy. Thénardier était un bandit pour tout le
+monde, excepté pour Marius.
+
+Et Marius, ignorant la véritable scène du champ de bataille de Waterloo,
+ne savait pas cette particularité, que son père était vis-à-vis de
+Thénardier dans cette situation étrange de lui devoir la vie sans lui
+devoir de reconnaissance.
+
+Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint à saisir la piste
+de Thénardier. L'effacement semblait complet de ce côté-là. La
+Thénardier était morte en prison pendant l'instruction du procès.
+Thénardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce
+groupe lamentable, avaient replongé dans l'ombre. Le gouffre de
+l'inconnu social s'était silencieusement refermé sur ces êtres. On ne
+voyait même plus à la surface ce frémissement, ce tremblement, ces
+obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tombé
+là, et qu'on peut y jeter la sonde.
+
+La Thénardier étant morte, Boulatruelle étant mis hors de cause,
+Claquesous ayant disparu, les principaux accusés s'étant échappés de
+prison, le procès du guet-apens de la masure Gorbeau avait à peu près
+avorté. L'affaire était restée assez obscure. Le banc des assises avait
+dû se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit
+Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient été
+condamnés contradictoirement à dix ans de galères. Les travaux forcés à
+perpétuité avaient été prononcés contre leurs complices évadés et
+contumaces. Thénardier, chef et meneur, avait été, par contumace
+également, condamné à mort. Cette condamnation était la seule chose qui
+restât sur Thénardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre,
+comme une chandelle à côté d'une bière.
+
+Du reste, en refoulant Thénardier dans les dernières profondeurs par la
+crainte d'être ressaisi, cette condamnation ajoutait à l'épaississement
+ténébreux qui couvrait cet homme.
+
+Quant à l'autre, quant à l'homme ignoré qui avait sauvé Marius, les
+recherches eurent d'abord quelque résultat, puis s'arrêtèrent court. On
+réussit à retrouver le fiacre qui avait rapporté Marius rue des
+Filles-du-Calvaire dans la soirée du 6 juin. Le cocher déclara que le 6
+juin, d'après l'ordre d'un agent de police, il avait «stationné» depuis
+trois heures de l'après-midi jusqu'à la nuit, sur le quai des
+Champs-Élysées, au-dessus de l'issue du Grand Égout; que, vers neuf
+heures du soir, la grille de l'égout qui donne sur la berge de la
+rivière s'était ouverte; qu'un homme en était sorti, portant sur ses
+épaules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel était en
+observation sur ce point, avait arrêté l'homme vivant et saisi l'homme
+mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait reçu «tout ce
+monde-là» dans son fiacre; qu'on était allé d'abord rue des
+Filles-du-Calvaire; qu'on y avait déposé l'homme mort; que l'homme mort,
+c'était monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien,
+quoiqu'il fût vivant «cette fois-ci»; qu'ensuite on était remonté dans
+sa voiture, qu'il avait fouetté ses chevaux, que, à quelques pas de la
+porte des Archives, on lui avait crié de s'arrêter, que là, dans la rue,
+on l'avait payé et quitté, et que l'agent avait emmené l'autre homme;
+qu'il ne savait rien de plus; que la nuit était très noire.
+
+Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait
+seulement d'avoir été saisi en arrière par une main énergique au moment
+où il tombait à la renverse dans la barricade; puis tout s'effaçait pour
+lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.
+
+Il se perdait en conjectures.
+
+Il ne pouvait douter de sa propre identité. Comment se faisait-il
+pourtant que, tombé rue de la Chanvrerie, il eût été ramassé par l'agent
+de police sur la berge de la Seine, près du pont des Invalides?
+Quelqu'un l'avait emporté du quartier des halles aux Champs-Élysées. Et
+comment? Par l'égout. Dévouement inouï!
+
+Quelqu'un? Qui?
+
+C'était cet homme que Marius cherchait.
+
+De cet homme, qui était son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre
+indice.
+
+Marius, quoique obligé de ce côté-là à une grande réserve, poussa ses
+recherches jusqu'à la préfecture de police. Là, pas plus qu'ailleurs,
+les renseignements pris n'aboutirent à aucun éclaircissement. La
+préfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait
+connaissance d'aucune arrestation opérée le 6 juin à la grille du Grand
+Égout; on n'y avait reçu aucun rapport d'agent sur ce fait qui, à la
+préfecture, était regardé comme une fable. On y attribuait l'invention
+de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de
+tout, même d'imagination. Le fait, pourtant, était certain, et Marius
+n'en pouvait douter, à moins de douter de sa propre identité, comme nous
+venons de le dire.
+
+Tout, dans cette étrange énigme, était inexplicable.
+
+Cet homme, ce mystérieux homme, que le cocher avait vu sortir de la
+grille du Grand Égout portant sur son dos Marius évanoui, et que l'agent
+de police aux aguets avait arrêté en flagrant délit de sauvetage d'un
+insurgé, qu'était-il devenu? qu'était devenu l'agent lui-même? Pourquoi
+cet agent avait-il gardé le silence? l'homme avait-il réussi à s'évader?
+avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe
+de vie à Marius qui lui devait tout? Le désintéressement n'était pas
+moins prodigieux que le dévouement. Pourquoi cet homme ne
+reparaissait-il pas? Peut-être était-il au-dessus de la récompense, mais
+personne n'est au-dessus de la reconnaissance. Était-il mort? quel homme
+était-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher
+répondait: La nuit était très noire. Basque et Nicolette, ahuris,
+n'avaient regardé que leur jeune maître tout sanglant. Le portier, dont
+la chandelle avait éclairé la tragique arrivée de Marius, avait seul
+remarqué l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait:
+«Cet homme était épouvantable.»
+
+Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver
+les vêtements ensanglantés qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait
+ramené chez son aïeul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan était
+bizarrement déchiré. Un morceau manquait.
+
+Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette
+singulière aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et
+de l'inutilité de ses efforts. Le visage froid de «monsieur
+Fauchelevent» l'impatientait. Il s'écria avec une vivacité qui avait
+presque la vibration de la colère:
+
+--Oui, cet homme-là, quel qu'il soit, a été sublime. Savez-vous ce qu'il
+a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se
+jetât au milieu du combat, qu'il me dérobât, qu'il ouvrît l'égout, qu'il
+m'y traînât, qu'il m'y portât! Il a fallu qu'il fît plus d'une lieue et
+demie dans d'affreuses galeries souterraines, courbé, ployé, dans les
+ténèbres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un
+cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce
+cadavre. Et ce cadavre, c'était moi. Il s'est dit: Il y a encore là
+peut-être une lueur de vie; je vais risquer mon existence à moi pour
+cette misérable étincelle! Et son existence, il ne l'a pas risquée une
+fois, mais vingt! Et chaque pas était un danger. La preuve, c'est qu'en
+sortant de l'égout il a été arrêté. Savez-vous, monsieur, que cet homme
+a fait tout cela? Et aucune récompense à attendre. Qu'étais-je? Un
+insurgé. Qu'étais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de
+Cosette étaient à moi....
+
+--Ils sont à vous, interrompit Jean Valjean.
+
+--Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme!
+
+Jean Valjean garda le silence.
+
+
+
+
+Livre sixième--La nuit blanche
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le 16 février 1833
+
+
+La nuit du 16 au 17 février 1833 fut une nuit bénie. Elle eut au-dessus
+de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de
+Cosette.
+
+La journée avait été adorable.
+
+Ce n'avait pas été la fête bleue rêvée par le grand-père, une féerie
+avec une confusion de chérubins et de cupidons au-dessus de la tête des
+mariés, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait
+été doux et riant.
+
+La mode du mariage n'était pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La
+France n'avait pas encore emprunté à l'Angleterre cette délicatesse
+suprême d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'église, de se
+cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un
+banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On
+n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de
+décent à cahoter son paradis en chaise de poste, à entrecouper son
+mystère de clic-clacs, à prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et à
+laisser derrière soi, dans l'alcôve banale à tant par nuit, le plus
+sacré des souvenirs de la vie pêle-mêle avec le tête-à-tête du
+conducteur de diligence et de la servante d'auberge.
+
+Dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle où nous sommes, le
+maire et son écharpe, le prêtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne
+suffisent plus; il faut les compléter par le postillon de Longjumeau;
+veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en
+brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands à la queue
+nouée, faux galons, chapeau ciré, gros cheveux poudrés, fouet énorme et
+bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'élégance jusqu'à faire,
+comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calèche de poste des mariés
+une grêle de pantoufles éculées et de vieilles savates, en souvenir de
+Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son
+mariage par une colère de tante qui lui porta bonheur. Les savates et
+les pantoufles ne font point encore partie de nos célébrations
+nuptiales; mais patience, le bon goût continuant à se répandre, on y
+viendra.
+
+En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.
+
+On s'imaginait encore à cette époque, chose bizarre, qu'un mariage est
+une fête intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne gâte point une
+solennité domestique, que la gaîté, fût-elle excessive, pourvu qu'elle
+soit honnête, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est vénérable
+et bon que la fusion de ces deux destinées d'où sortira une famille
+commence dans la maison, et que le ménage ait désormais pour témoin la
+chambre nuptiale.
+
+Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi.
+
+Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M.
+Gillenormand.
+
+Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les
+bans à publier, les actes à dresser, la mairie, l'église, ont toujours
+quelque complication. On ne put être prêt avant le 16 février.
+
+Or, nous notons ce détail pour la pure satisfaction d'être exact, il se
+trouva que le 16 était un mardi gras. Hésitations, scrupules,
+particulièrement de la tante Gillenormand.
+
+--Un mardi gras! s'écria l'aïeul, tant mieux. Il y a un proverbe:
+
+ _Mariage un mardi gras_
+ _N'aura point d'enfants ingrats._
+
+Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius?
+
+--Non, certes! répondit l'amoureux.
+
+--Marions-nous, fit le grand-père.
+
+Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gaîté publique. Il pleuvait
+ce jour-là, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au
+service du bonheur, que les amants voient, même quand le reste de la
+création serait sous un parapluie.
+
+La veille, Jean Valjean avait remis à Marius, en présence de M.
+Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.
+
+Le mariage se faisant sous le régime de la communauté, les actes avaient
+été simples.
+
+Toussaint était désormais inutile à Jean Valjean; Cosette en avait
+hérité et l'avait promue au grade de femme de chambre.
+
+Quant à Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle
+chambre meublée exprès pour lui, et Cosette lui avait si
+irrésistiblement dit: «Père, je vous en prie», qu'elle lui avait fait à
+peu près promettre qu'il viendrait l'habiter.
+
+Quelques jours avant le jour fixé pour le mariage, il était arrivé un
+accident à Jean Valjean; il s'était un peu écrasé le pouce de la main
+droite. Ce n'était point grave; et il n'avait pas permis que personne
+s'en occupât, ni le pansât, ni même vit son mal, pas même Cosette. Cela
+pourtant l'avait forcé de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter
+le bras en écharpe, et l'avait empêché de rien signer. M. Gillenormand,
+comme subrogé tuteur de Cosette, l'avait suppléé.
+
+Nous ne mènerons le lecteur ni à la mairie ni à l'église. On ne suit
+guère deux amoureux jusque-là, et l'on a l'habitude de tourner le dos au
+drame dès qu'il met à sa boutonnière un bouquet de marié. Nous nous
+bornerons à noter un incident qui, d'ailleurs inaperçu de la noce,
+marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire à l'église Saint-Paul.
+
+On repavait à cette époque l'extrémité nord de la rue Saint-Louis. Elle
+était barrée à partir de la rue du Parc-Royal. Il était impossible aux
+voitures de la noce d'aller directement à Saint-Paul. Force était de
+changer l'itinéraire, et le plus simple était de tourner par le
+boulevard. Un des invités fit observer que c'était le mardi gras, et
+qu'il y aurait là encombrement de voitures.--Pourquoi? demanda M.
+Gillenormand.--À cause des masques.--À merveille, dit le grand-père.
+Allons par là. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le
+sérieux de la vie. Cela les préparera de voir un peu de mascarade.
+
+On prit par le boulevard. La première des berlines de la noce contenait
+Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean.
+Marius, encore séparé de sa fiancée, selon l'usage, ne venait que dans
+la seconde. Le cortège nuptial, au sortir de la rue des
+Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui
+faisait la chaîne sans fin de la Madeleine à la Bastille et de la
+Bastille à la Madeleine.
+
+Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par
+intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne
+humeur de cet hiver de 1833, Paris s'était déguisé en Venise. On ne voit
+plus de ces mardis gras-là aujourd'hui. Tout ce qui existe étant un
+carnaval répandu, il n'y a plus de carnaval.
+
+Les contre-allées regorgeaient de passants et les fenêtres de curieux.
+Les terrasses qui couronnent les péristyles des théâtres étaient bordées
+de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce défilé, propre au
+mardi gras comme à Longchamps, de véhicules de toutes sortes, citadines,
+tapissières, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement
+rivés les uns aux autres par les règlements de police et comme emboîtés
+dans des rails. Quiconque est dans un de ces véhicules-là est tout à la
+fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les
+bas côtés du boulevard ces deux interminables files parallèles se
+mouvant en mouvement contrarié, et surveillaient, pour que rien
+n'entravât leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant,
+l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chaussée d'Antin, l'autre
+vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armoriées des pairs de
+France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chaussée, allant et
+venant librement. De certains cortèges magnifiques et joyeux, notamment
+le Boeuf Gras, avaient le même privilège. Dans cette gaîté de Paris,
+l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord
+Seymour, harcelée d'un sobriquet populacier, passait à grand bruit.
+
+Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux
+galopaient comme des chiens de berger, d'honnêtes berlingots de famille,
+encombrés de grand'tantes et d'aïeules, étalaient à leurs portières de
+frais groupes d'enfants déguisés, pierrots de sept ans, pierrettes de
+six ans, ravissants petits êtres, sentant qu'ils faisaient
+officiellement partie de l'allégresse publique, pénétrés de la dignité
+de leur arlequinade et ayant une gravité de fonctionnaires.
+
+De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession
+des véhicules; l'une ou l'autre des deux files latérales s'arrêtait
+jusqu'à ce que le noeud fût dénoué; une voiture empêchée suffisait pour
+paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.
+
+Les carrosses de la noce étaient dans la file allant vers la Bastille et
+longeant le côté droit du boulevard. À la hauteur de la rue du
+Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arrêt. Presque au même instant, sur
+l'autre bas côté, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arrêta
+également. Il y avait à ce point-là de cette file une voiture de
+masques.
+
+Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretées de masques sont bien
+connues des Parisiens. Si elles manquaient à un mardi gras ou à une
+mi-carême, on y entendrait malice, et l'on dirait: _Il y a quelque chose
+là-dessous. Probablement le ministère va changer_. Un entassement de
+Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahoté au-dessus des passants,
+tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des
+hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher
+les oreilles à Rabelais de même que les ménades faisaient baisser les
+yeux à Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de
+faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquinés par un
+papillon, cris jetés aux piétons, poings sur les hanches, postures
+hardies, épaules nues, faces masquées, impudeurs démuselées; un chaos
+d'effronteries promené par un cocher coiffé de fleurs; voilà ce que
+c'est que cette institution.
+
+La Grèce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du
+fiacre de Vadé.
+
+Tout peut être parodié, même la parodie. La saturnale, cette grimace de
+la beauté antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi
+gras; et la bacchanale, jadis couronnée de pampres, inondée de soleil,
+montrant des seins de marbre dans une demi-nudité divine, aujourd'hui
+avachie sous la guenille mouillée du nord, a fini par s'appeler la
+chie-en-lit.
+
+La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la
+monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais «vingt
+sous tournois pour trois coches de mascarades ès carrefours». De nos
+jours, ces monceaux bruyants de créatures se font habituellement
+charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'impériale, ou
+accablent de leur tumultueux groupe un landau de régie dont les capotes
+sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le
+siège, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils
+enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchés,
+assis, jarrets recroquevillés, jambes pendantes. Les femmes occupent les
+genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des têtes leur
+pyramide forcenée. Ces carrossées font des montagnes d'allégresse au
+milieu de la cohue. Collé, Panard et Piron en découlent, enrichis
+d'argot. On crache de là-haut sur le peuple le catéchisme poissard. Ce
+fiacre, devenu démesuré par son chargement, a un air de conquête.
+Brouhaha est à l'avant, Tohubohu est à l'arrière. On y vocifère, on y
+vocalise, on y hurle, on y éclate, on s'y tord de bonheur; la gaîté y
+rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialité s'y étale comme une pourpre;
+deux haridelles y traînent la farce épanouie en apothéose; c'est le char
+du triomphe du Rire.
+
+Rire trop cynique pour être franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce
+rire a une mission. Il est chargé de prouver aux parisiens le carnaval.
+
+Ces voitures poissardes, où l'on sent on ne sait quelles ténèbres, font
+songer le philosophe. Il y a du gouvernement là-dedans. On touche là du
+doigt une affinité mystérieuse entre les hommes publics et les femmes
+publiques.
+
+Que des turpitudes échafaudées donnent un total de gaîté, qu'en étageant
+l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage
+servant de cariatide à la prostitution amuse les cohues en les
+affrontant, que la foule aime à voir passer sur les quatre roues d'un
+fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et
+lumière, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains à cette gloire
+faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de fête pour les
+multitudes si la police ne promène au milieu d'elles ces espèces
+d'hydres de joie à vingt têtes, certes, cela est triste. Mais qu'y
+faire? Ces tombereaux de fange enrubannée et fleurie sont insultés et
+amnistiés par le rire public. Le rire de tous est complice de la
+dégradation universelle. De certaines fêtes malsaines désagrègent le
+peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut
+des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la
+grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cité
+sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le,
+se laisse volontiers donner la comédie par l'infamie. Il ne demande à
+ses maîtres,--quand il a des maîtres,--qu'une chose: fardez-moi la boue.
+Rome était de la même humeur. Elle aimait Néron. Néron était un
+débardeur titan.
+
+Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes
+grappes de femmes et d'hommes masqués, trimballés dans une vaste
+calèche, s'arrêta à gauche du boulevard pendant que le cortège de la
+noce s'arrêtait à droite. D'un bord du boulevard à l'autre, la voiture
+où étaient les masques aperçut vis-à-vis d'elle la voiture où était la
+mariée.
+
+--Tiens! dit un masque, une noce.
+
+--Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie.
+
+Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le
+holà des sergents de ville, les deux masques regardèrent ailleurs.
+
+Toute la carrossée masquée eut fort à faire au bout d'un instant, la
+multitude se mit à la huer, ce qui est la caresse de la foule aux
+mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire
+front à tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous
+les projectiles du répertoire des halles pour répondre aux énormes coups
+de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un
+effrayant échange de métaphores.
+
+Cependant, deux autres masques de la même voiture, un espagnol au nez
+démesuré avec un air vieillot et d'énormes moustaches noires, et une
+poissarde maigre, et toute jeune fille, masquée d'un loup, avaient
+remarqué la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les
+passants s'insultaient, avaient un dialogue à voix basse.
+
+Leur aparté était couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouffées de
+pluie avaient mouillé la voiture toute grande ouverte; le vent de
+février n'est pas chaud; tout en répondant à l'Espagnol, la poissarde,
+décolletée, grelottait, riait, et toussait.
+
+Voici le dialogue:
+
+--Dis donc.
+
+--Quoi, daron?
+
+--Vois-tu ce vieux?
+
+--Quel vieux?
+
+--Là, dans la première roulotte de la noce, de notre côté.
+
+--Qui a le bras accroché dans une cravate noire?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien?
+
+--Je suis sûr que je le connais.
+
+--Ah!
+
+--Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit
+vousaille, tonorgue ni mézig, si je ne colombe pas ce pantinois-là.
+
+--C'est aujourd'hui que Paris est Pantin.
+
+--Peux-tu voir la mariée, en te penchant?
+
+--Non.
+
+--Et le marié?
+
+--Il n'y a pas de marié dans cette roulotte-là.
+
+--Bah!
+
+--À moins que ce ne soit l'autre vieux.
+
+--Tâche donc de voir la mariée en te penchant bien.
+
+--Je ne peux pas.
+
+--C'est égal, ce vieux qui a quelque chose à la patte, j'en suis sûr, je
+connais ça.
+
+--Et à quoi ça te sert-il de le connaître?
+
+--On ne sait pas. Des fois!
+
+--Je me fiche pas mal des vieux, moi.
+
+--Je le connais.
+
+--Connais-le à ton aise.
+
+--Comment diable est-il à la noce?
+
+--Nous y sommes bien, nous.
+
+--D'où vient-elle, cette noce?
+
+--Est-ce que je sais?
+
+--Écoute.
+
+--Quoi?
+
+--Tu devrais faire une chose.
+
+--Quoi?
+
+--Descendre de notre roulotte et filer cette noce-là.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour savoir où elle va, et ce qu'elle est. Dépêche-toi de descendre,
+cours, ma fée, toi qui es jeune.
+
+--Je ne peux pas quitter la voiture.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Je suis louée.
+
+--Ah fichtre!
+
+--Je dois ma journée de poissarde à la préfecture.
+
+--C'est vrai.
+
+--Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arrête.
+Tu sais bien.
+
+--Oui, je sais.
+
+--Aujourd'hui, je suis achetée par Pharos.
+
+--C'est égal. Ce vieux m'embête.
+
+--Les vieux t'embêtent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille.
+
+--Il est dans la première voiture.
+
+--Eh bien?
+
+--Dans la roulotte de la mariée.
+
+--Après?
+
+--Donc il est le père.
+
+--Qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Je te dis qu'il est le père.
+
+--Il n'y a pas que ce père-là.
+
+--Écoute.
+
+--Quoi?
+
+--Moi, je ne peux guère sortir que masqué. Ici, je suis caché, on ne
+sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est
+mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans
+mon trou. Toi, tu es libre.
+
+--Pas trop.
+
+--Plus que moi toujours.
+
+--Eh bien, après?
+
+--Il faut que tu tâches de savoir où est allée cette noce-là?
+
+--Où elle va?
+
+--Oui.
+
+--Je le sais.
+
+--Où va-t-elle donc?
+
+--Au Cadran Bleu.
+
+--D'abord ce n'est pas de ce côté-là.
+
+--Eh bien! à la Râpée.
+
+--Ou ailleurs.
+
+--Elle est libre. Les noces sont libres.
+
+--Ce n'est pas tout ça. Je te dis qu'il faut que tu tâches de me savoir
+ce que c'est que cette noce-là, dont est ce vieux, et où cette noce-là
+demeure.
+
+--Plus souvent! voilà qui sera drôle. C'est commode de retrouver, huit
+jours après, une noce qui a passé dans Paris le mardi gras. Une tiquante
+dans un grenier à foin! Est-ce que c'est possible?
+
+--N'importe, il faudra tâcher. Entends-tu, Azelma?
+
+Les deux files reprirent des deux côtés du boulevard leur mouvement en
+sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue «la roulotte» de
+la mariée.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
+
+
+Réaliser son rêve. À qui cela est-il donné? Il doit y avoir des
+élections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats à notre
+insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient été élus.
+
+Cosette, à la mairie et dans l'église, était éclatante et touchante.
+C'était Toussaint, aidée de Nicolette, qui l'avait habillée.
+
+Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de
+Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une
+couronne de fleurs d'oranger; tout cela était blanc, et, dans cette
+blancheur, elle rayonnait. C'était une candeur exquise se dilatant et se
+transfigurant dans la clarté. On eût dit une vierge en train de devenir
+déesse.
+
+Les beaux cheveux de Marius étaient lustrés et parfumés; on entrevoyait
+çà et là, sous l'épaisseur des boucles, des lignes pâles qui étaient les
+cicatrices de la barricade.
+
+Le grand-père, superbe, la tête haute, amalgamant plus que jamais dans
+sa toilette et dans ses manières toutes les élégances du temps de
+Barras, conduisait Cosette. Il remplaçait Jean Valjean qui, à cause de
+son bras en écharpe, ne pouvait donner la main à la mariée.
+
+Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.
+
+--Monsieur Fauchelevent, lui disait l'aïeul, voilà un beau jour. Je vote
+la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de
+tristesse nulle part désormais. Pardieu! je décrète la joie! Le mal n'a
+pas le droit d'être. Qu'il y ait des hommes malheureux, en vérité, cela
+est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au
+fond, est bon. Toutes les misères humaines ont pour chef-lieu et pour
+gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable.
+Bon, voilà que je dis des mots démagogiques à présent! Quant à moi, je
+n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches,
+c'est-à-dire joyeux, voilà à quoi je me borne.
+
+Quand, à l'issue de toutes les cérémonies, après avoir prononcé devant
+le maire et devant le prêtre tous les oui possibles, après avoir signé
+sur les registres à la municipalité et à la sacristie, après avoir
+échangé leurs anneaux, après avoir été à genoux coude à coude sous le
+poêle de moire blanche dans la fumée de l'encensoir, ils arrivèrent se
+tenant par la main, admirés et enviés de tous, Marius en noir, elle en
+blanc, précédés du suisse à épaulettes de colonel frappant les dalles de
+sa hallebarde, entre deux haies d'assistants émerveillés, sous le
+portail de l'église ouvert à deux battants, prêts à remonter en voiture
+et tout étant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait
+Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait
+qu'elle eût peur de se réveiller. Son air étonné et inquiet lui ajoutait
+on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils montèrent
+ensemble dans la même voiture, Marius près de Cosette; M. Gillenormand
+et Jean Valjean leur faisaient vis-à-vis. La tante Gillenormand avait
+reculé d'un plan, et était dans la seconde voiture.--Mes enfants, disait
+le grand-père, vous voilà monsieur le baron et madame la baronne avec
+trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre
+Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement angélique:--C'est donc
+vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.
+
+Ces deux êtres resplendissaient. Ils étaient à la minute irrévocable et
+introuvable, à l'éblouissant point d'intersection de toute la jeunesse
+et de toute la joie. Ils réalisaient le vers de Jean Prouvaire; à eux
+deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'était le mariage sublimé; ces
+deux enfants étaient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se
+contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius
+apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire,
+les deux apothéoses se mêlant, au fond, on ne sait comment, derrière un
+nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la
+chose idéale, la chose réelle, le rendez-vous du baiser et du songe,
+l'oreiller nuptial.
+
+Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur
+semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les
+épouvantes, les désespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus
+charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses
+étaient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir
+souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait auréole à leur bonheur.
+La longue agonie de leur amour aboutissait à une ascension.
+
+C'était dans ces deux âmes le même enchantement, nuancé de volupté dans
+Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons
+revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de
+Cosette étaient sur Marius.
+
+Un tel jour est un mélange ineffable de rêve et de certitude. On possède
+et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une
+indicible émotion ce jour-là d'être à midi et de songer à minuit. Les
+délices de ces deux coeurs débordaient sur la foule et donnaient de
+l'allégresse aux passants.
+
+On s'arrêtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir à travers la
+vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la tête de
+Cosette.
+
+Puis ils rentrèrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, côte à
+côte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier où on
+l'avait traîné mourant. Les pauvres, attroupés devant la porte et se
+partageant leurs bourses, les bénissaient. Il y avait partout des
+fleurs. La maison n'était pas moins embaumée que l'église; après
+l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans
+l'infini; ils avaient Dieu dans le coeur; la destinée leur apparaissait
+comme un plafond d'étoiles; ils voyaient au-dessus de leurs têtes une
+lueur de soleil levant. Tout à coup l'horloge sonna. Marius regarda le
+charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait
+vaguement à travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le
+regard de Marius, se mit à rougir jusqu'au blanc des yeux.
+
+Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient été
+invités; on s'empressait autour de Cosette. C'était à qui l'appellerait
+madame la baronne.
+
+L'officier Théodule Gillenormand, maintenant capitaine, était venu de
+Chartres, où il tenait garnison, pour assister à la noce de son cousin
+Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.
+
+Lui, de son côté, habitué à être trouvé joli par les femmes, ne se
+souvint pas plus de Cosette que d'une autre.
+
+--Comme j'ai eu raison de ne pas croire à cette histoire du lancier!
+disait à part soi le père Gillenormand.
+
+Cosette n'avait jamais été plus tendre avec Jean Valjean. Elle était à
+l'unisson du père Gillenormand; pendant qu'il érigeait la joie en
+aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bonté comme un
+parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.
+
+Elle retrouvait, pour parler à Jean Valjean, des inflexions de voix du
+temps qu'elle était petite fille. Elle le caressait du sourire.
+
+Un banquet avait été dressé dans la salle à manger.
+
+Un éclairage à giorno est l'assaisonnement nécessaire d'une grande joie.
+La brume et l'obscurité ne sont point acceptées par les heureux. Ils ne
+consentent pas à être noirs. La nuit, oui; les ténèbres, non. Si l'on
+n'a pas de soleil, il faut en faire un.
+
+La salle à manger était une fournaise de choses gaies. Au centre,
+au-dessus de la table blanche et éclatante, un lustre de Venise à lames
+plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges,
+verts, perchés au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles,
+sur le mur des miroirs-appliques à triples et quintuples branches;
+glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faïences,
+poteries, orfèvreries, argenteries, tout étincelait et se réjouissait.
+Les vides entre les candélabres étaient comblés par les bouquets, en
+sorte que, là où il n'y avait pas une lumière, il y avait une fleur.
+
+Dans l'antichambre trois violons et une flûte jouaient en sourdine des
+quatuors de Haydn.
+
+Jean Valjean s'était assis sur une chaise dans le salon derrière la
+porte, dont le battant se repliait sur lui de façon à le cacher presque.
+Quelques instants avant qu'on se mît à table, Cosette vint, comme par
+coup de tête, lui faire une grande révérence en étalant de ses deux
+mains sa toilette de mariée, et, avec un regard tendrement espiègle,
+elle lui demanda:
+
+--Père, êtes-vous content?
+
+--Oui, dit Jean Valjean, je suis content.
+
+--Eh bien, riez alors.
+
+Jean Valjean se mit à rire.
+
+Quelques instants après, Basque annonça que le dîner était servi.
+
+Les convives, précédés de M. Gillenormand donnant le bras à Cosette,
+entrèrent dans la salle à manger, et se répandirent, selon l'ordre
+voulu, autour de la table.
+
+Deux grands fauteuils y figuraient, à droite et à gauche de la mariée,
+le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M.
+Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide.
+
+On chercha des yeux «monsieur Fauchelevent».
+
+Il n'était plus là.
+
+M. Gillenormand interpella Basque.
+
+--Sais-tu où est monsieur Fauchelevent?
+
+--Monsieur, répondit Basque. Précisément. Monsieur Fauchelevent m'a dit
+de dire à monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne
+pourrait dîner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait
+qu'on l'excusât. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir.
+
+Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais,
+M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand était là, et le grand-père
+rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se
+coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'était qu'un
+«bobo». Cette déclaration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin
+obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius étaient dans
+un de ces moments égoïstes et bénis où l'on n'a pas d'autre faculté que
+de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une
+idée.--Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante,
+quoiqu'elle ait droit à toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi.
+C'est légal, et c'est gentil. Fortunatus près de
+Fortunata.--Applaudissement de toute la table. Marius prit près de
+Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrangèrent de telle
+sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit
+par en être contente. Du moment où Marius était le remplaçant, Cosette
+n'eût pas regretté Dieu. Elle mit son doux petit pied chaussé de satin
+blanc sur le pied de Marius.
+
+Le fauteuil occupé, M. Fauchelevent fut effacé; et rien ne manqua. Et,
+cinq minutes après, la table entière riait d'un bout à l'autre avec
+toute la verve de l'oubli.
+
+Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en
+main, à demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans
+ne le fît pas déborder, porta la santé des mariés.
+
+--Vous n'échapperez pas à deux sermons, s'écria-t-il. Vous avez eu le
+matin celui du curé, vous aurez le soir celui du grand-père.
+Écoutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas
+un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la
+création d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent:
+Modérez vos joies. Moi je dis: Lâchez-leur la bride, à vos joies. Soyez
+épris comme des diables. Soyez enragés. Les philosophes radotent. Je
+voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce
+qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts,
+trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore
+dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se
+plaire l'un à l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends
+garde, Némorin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut
+trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut
+trop être vivant? est-ce qu'on peut trop être heureux? Modérez vos
+joies. Ah ouiche! À bas les philosophes! La sagesse, c'est la
+jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes
+bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy
+s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu à Harlay de Sancy, ou
+parce qu'il pèse cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine
+de ces problèmes-là; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur.
+Soyons heureux sans chicaner. Obéissons aveuglément au soleil. Qu'est-ce
+que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voilà
+une toute-puissance, c'est la femme. Demandez à ce démagogue de Marius
+s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son
+plein gré, le lâche! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne,
+la femme règne. Je ne suis plus royaliste que de cette royauté-là.
+Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d'Ève. Pas de 89 pour Ève. Il y
+avait le sceptre royal surmonté d'une fleur de lys, il y avait le
+sceptre impérial surmonté d'un globe, il y avait le sceptre de
+Charlemagne qui était en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand
+qui était en or, la révolution les a tordus entre son pouce et son
+index, comme des fétus de paille de deux liards; c'est fini, c'est
+cassé, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc
+des révolutions contre ce petit mouchoir brodé qui sent le patchouli! Je
+voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est
+un chiffon. Ah! vous êtes le dix-neuvième siècle? Eh bien, après? Nous
+étions le dix-huitième, nous! Et nous étions aussi bêtes que vous. Ne
+vous imaginez pas que vous ayez changé grand'chose à l'univers, parce
+que votre trousse-galant s'appelle le choléra morbus, et parce que votre
+bourrée s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer
+les femmes. Je vous défie de sortir de là. Ces diablesses sont nos
+anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous
+défie de sortir; et, quant à moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de
+vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle,
+regardant les flots comme une femme, l'étoile Vénus, la grande coquette
+de l'abîme, la Célimène de l'océan? L'océan, voilà un rude Alceste. Eh
+bien, il a beau bougonner, Vénus paraît, il faut qu'il sourie. Cette
+bête brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colère, tempête, coups de
+foudre, écume jusqu'au plafond. Une femme entre en scène, une étoile se
+lève; à plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie
+aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez
+raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours,
+faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idolâtrez-vous.
+Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de félicité qu'il y a
+sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, être
+aimé, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous
+ayez inventé cela. Moi aussi, j'ai rêvé, j'ai songé, j'ai soupiré; moi
+aussi, j'ai eu une âme clair de lune. L'amour est un enfant de six mille
+ans. L'amour a droit à une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin
+près de Cupidon. Depuis soixante siècles, l'homme et la femme se tirent
+d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis à haïr l'homme;
+l'homme, qui est plus malin, s'est mis à aimer la femme. De cette façon,
+il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette
+finesse-là a été trouvée dès le paradis terrestre. Mes amis, l'invention
+est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et
+Chloé en attendant que vous soyiez Philémon et Baucis. Faites en sorte
+que, quand vous êtes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que
+Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour
+Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari;
+Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve
+jamais dans votre ménage. Vous avez chipé à la loterie le bon numéro,
+l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien,
+mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du
+reste. Croyez ce que je dis là. C'est du bon sens. Bon sens ne peut
+mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa façon
+d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure manière d'adorer Dieu, c'est
+d'aimer sa femme. Je t'aime! voilà mon catéchisme. Quiconque aime est
+orthodoxe. Le juron de Henri IV met la sainteté entre la ripaille et
+l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce
+juron-là. La femme y est oubliée. Cela m'étonne de la part du juron de
+Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux, à ce qu'on dit; c'est
+étonnant comme je me sens en train d'être jeune. Je voudrais aller
+écouter des musettes dans les bois. Ces enfants-là qui réussissent à
+être beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si
+quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait
+faits pour autre chose que ceci: idolâtrer, roucouler, adoniser, être
+pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans
+sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot; voilà le but
+de la vie. Voilà, ne vous en déplaise, ce que nous pensions, nous
+autres, dans notre temps dont nous étions les jeunes gens. Ah!
+vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes, à cette
+époque-là, et des minois, et des tendrons! J'y exerçais mes ravages.
+Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment à quoi
+cela servirait qu'il y eût un printemps; et, quant à moi, je prierais le
+bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de
+nous les reprendre, et de remettre dans sa boîte les fleurs, les oiseaux
+et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bénédiction du vieux
+bonhomme.
+
+La soirée fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du
+grand-père donna l'ut à toute la fête, et chacun se régla sur cette
+cordialité presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut
+une noce bonne enfant. On eût pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste
+il y était dans la personne du père Gillenormand.
+
+Il y eut tumulte, puis silence. Les mariés disparurent.
+
+Un peu après minuit la maison Gillenormand devint un temple.
+
+Ici nous nous arrêtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est
+debout, souriant, un doigt sur la bouche.
+
+L'âme entre en contemplation devant ce sanctuaire où se fait la
+célébration de l'amour.
+
+Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-là. La joie qu'elles
+contiennent doit s'échapper à travers les pierres des murs en clarté et
+rayer vaguement les ténèbres. Il est impossible que cette fête sacrée et
+fatale n'envoie pas un rayonnement céleste à l'infini. L'amour, c'est le
+creuset sublime où se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'être
+un, l'être triple, l'être final, la trinité humaine en soit. Cette
+naissance de deux âmes en une doit être une émotion pour l'ombre.
+L'amant est prêtre; la vierge ravie s'épouvante. Quelque chose de cette
+joie va à Dieu. Là où il y a vraiment mariage, c'est-à-dire où il y a
+amour, l'idéal s'en mêle. Un lit nuptial fait dans les ténèbres un coin
+d'aurore. S'il était donné à la prunelle de chair de percevoir les
+visions redoutables et charmantes de la vie supérieure, il est probable
+qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ailés, les passants
+bleus de l'invisible, se pencher, foule de têtes sombres, autour de la
+maison lumineuse, satisfaits, bénissants, se montrant les uns aux autres
+la vierge épouse, doucement effarés, et ayant le reflet de la félicité
+humaine sur leurs visages divins. Si, à cette heure suprême, les époux
+éblouis de volupté, et qui se croient seuls, écoutaient, ils
+entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le
+bonheur parfait implique la solidarité des anges. Cette petite alcôve
+obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues
+sacrées par l'amour, se rapprochent pour créer, il est impossible
+qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement
+dans l'immense mystère des étoiles.
+
+Ces félicités sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-là.
+L'amour, c'est là l'unique extase. Tout le reste pleure.
+
+Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas
+d'autre perle à trouver dans les plis ténébreux de la vie. Aimer est un
+accomplissement.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+L'inséparable
+
+
+Qu'était devenu Jean Valjean?
+
+Immédiatement après avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette,
+personne ne faisant attention à lui, Jean Valjean s'était levé, et,
+inaperçu, il avait gagné l'antichambre. C'était cette même salle où,
+huit mois auparavant, il était entré noir de boue, de sang et de poudre,
+rapportant le petit-fils à l'aïeul. La vieille boiserie était
+enguirlandée de feuillages et de fleurs; les musiciens étaient assis sur
+le canapé où l'on avait déposé Marius. Basque en habit noir, en culotte
+courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de
+roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui
+avait montré son bras en écharpe, l'avait chargé d'expliquer son
+absence, et était sorti.
+
+Les croisées de la salle à manger donnaient sur la rue. Jean Valjean
+demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurité sous ces
+fenêtres radieuses. Il écoutait. Le bruit confus du banquet venait
+jusqu'à lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-père,
+les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les éclats de
+rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix
+joyeuse de Cosette.
+
+Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de
+l'Homme-Armé.
+
+Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue
+Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'était un peu le plus
+long, mais c'était le chemin par où, depuis trois mois, pour éviter les
+encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume
+de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Armé à la rue des
+Filles-du-Calvaire, avec Cosette.
+
+Ce chemin où Cosette avait passé excluait pour lui tout autre
+itinéraire.
+
+Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta.
+L'appartement était vide. Toussaint elle-même n'y était plus. Le pas de
+Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu'à l'ordinaire.
+Toutes les armoires étaient ouvertes. Il pénétra dans la chambre de
+Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans
+taie et sans dentelles, était posé sur les couvertures pliées au pied
+des matelas dont on voyait la toile et où personne ne devait plus
+coucher. Tous les petits objets féminins auxquels tenait Cosette avaient
+été emportés; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le
+lit de Toussaint était également dégarni. Un seul lit était fait et
+semblait attendre quelqu'un; c'était celui de Jean Valjean.
+
+Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires,
+alla et vint d'une chambre à l'autre.
+
+Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une
+table.
+
+Il avait dégagé son bras de l'écharpe, et il se servait de la main
+droite comme s'il n'en souffrait pas.
+
+Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arrêtèrent, fut-ce par hasard?
+fut-ce avec intention? sur l'_inséparable_, dont Cosette avait été
+jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en
+arrivant rue de l'Homme-Armé, il l'avait déposée sur un guéridon près de
+son chevet. Il alla à ce guéridon avec une sorte de vivacité, prit dans
+sa poche une clef, et ouvrit la valise.
+
+Il en tira lentement les vêtements avec lesquels, dix ans auparavant,
+Cosette avait quitté Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le
+fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait
+presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la
+brassière de futaine bien épaisse, puis le jupon de tricot, puis le
+tablier à poches, puis les bas de laine. Ces bas, où était encore
+gracieusement marquée la forme d'une petite jambe, n'étaient guère plus
+longs que la main de Jean Valjean. Tout cela était de couleur noire.
+C'était lui qui avait apporté ces vêtements pour elle à Montfermeil. À
+mesure qu'il les ôtait de la valise, il les posait sur le lit. Il
+pensait. Il se rappelait. C'était en hiver, un mois de décembre très
+froid, elle grelottait à demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits
+pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait
+quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La
+mère avait dû être contente dans sa tombe de voir sa fille porter son
+deuil, et surtout de voir qu'elle était vêtue et qu'elle avait chaud. Il
+pensait à cette forêt de Montfermeil; ils l'avaient traversée ensemble,
+Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans
+feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est égal, c'était
+charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu près du
+jupon, les bas à côté des souliers, la brassière à côté de la robe, et
+il les regarda l'une après l'autre. Elle n'était pas plus haute que
+cela, elle avait sa grande poupée dans ses bras, elle avait mis son
+louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous
+les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.
+
+Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoïque
+se brisa, sa face s'abîma pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette,
+et si quelqu'un eût passé dans l'escalier en ce moment, on eût entendu
+d'effrayants sanglots.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+_Immortale jecur_
+
+
+La vieille lutte formidable, dont nous avons déjà vu plusieurs phases,
+recommença.
+
+Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hélas! combien de fois
+avons-nous vu Jean Valjean saisi corps à corps dans les ténèbres par sa
+conscience et luttant éperdument contre elle!
+
+Lutte inouïe! À de certains moments, c'est le pied qui glisse; à
+d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette
+conscience, forcenée au bien, l'avait-elle étreint et accablé! Combien
+de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la
+poitrine! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié
+grâce! Combien de fois cette lumière implacable, allumée en lui et sur
+lui par l'évêque, l'avait-elle ébloui de force alors qu'il souhaitait
+être aveuglé! Combien de fois s'était-il redressé dans le combat, retenu
+au rocher, adossé au sophisme, traîné dans la poussière, tantôt
+renversant sa conscience sous lui, tantôt renversé par elle! Combien de
+fois, après une équivoque, après un raisonnement traître et spécieux de
+l'égoïsme, avait-il entendu sa conscience irritée lui crier à l'oreille:
+Croc-en-jambe! misérable! Combien de fois sa pensée réfractaire
+avait-elle râlé convulsivement sous l'évidence du devoir! Résistance à
+Dieu. Sueurs funèbres. Que de blessures secrètes, que lui seul sentait
+saigner! Que d'écorchures à sa lamentable existence! Combien de fois
+s'était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au
+coeur, la sérénité dans l'âme? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et,
+après l'avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout
+au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait:
+Maintenant, va en paix!
+
+Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hélas!
+
+Cette nuit-là pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier
+combat.
+
+Une question se présentait, poignante.
+
+Les prédestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se développent
+pas en avenue rectiligne devant le prédestiné; elles ont des impasses,
+des cæcums, des tournants obscurs, des carrefours inquiétants offrant
+plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus
+périlleux de ces carrefours.
+
+Il était parvenu au suprême croisement du bien et du mal. Il avait cette
+ténébreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui
+était déjà arrivé dans d'autres péripéties douloureuses, deux routes
+s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle
+prendre?
+
+Celle qui effrayait était conseillée par le mystérieux doigt indicateur
+que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur
+l'ombre.
+
+Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et
+l'embûche souriante.
+
+Cela est-il donc vrai? l'âme peut guérir; le sort, non. Chose affreuse!
+une destinée incurable!
+
+La question qui se présentait, la voici:
+
+De quelle façon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de
+Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'était lui qui l'avait voulu, c'était
+lui qui l'avait fait; il se l'était lui-même enfoncé dans les
+entrailles, et à cette heure, en le considérant, il pouvait avoir
+l'espèce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnaîtrait sa
+marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la
+poitrine.
+
+Cosette avait Marius, Marius possédait Cosette. Ils avaient tout, même
+la richesse. Et c'était son oeuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il
+existait, maintenant qu'il était là, qu'allait-il en faire, lui Jean
+Valjean? S'imposerait-il à ce bonheur? Le traiterait-il comme lui
+appartenant? Sans doute Cosette était à un autre; mais lui Jean Valjean
+retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir?
+Resterait-il l'espèce de père, entrevu, mais respecté, qu'il avait été
+jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette?
+Apporterait-il, sans dire mot, son passé à cet avenir? Se
+présenterait-il là comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voilé,
+à ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces
+innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles
+chenets du salon Gillenormand ses pieds qui traînaient derrière eux
+l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances
+avec Cosette et Marius? Épaissirait-il l'obscurité sur son front et le
+nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux félicités sa
+catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, près de
+ces deux êtres heureux, le sinistre muet de la destinée?
+
+Il faut être habitué à la fatalité et à ses rencontres pour oser lever
+les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudité
+horrible. Le bien ou le mal sont derrière ce sévère point
+d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.
+
+Cette habitude de l'épreuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx
+fixement.
+
+Il examina l'impitoyable problème sous toutes ses faces.
+
+Cosette, cette existence charmante, était le radeau de ce naufragé. Que
+faire? S'y cramponner, ou lâcher prise?
+
+S'il s'y cramponnait, il sortait du désastre, il remontait au soleil, il
+laissait ruisseler de ses vêtements et de ses cheveux l'eau amère, il
+était sauvé, il vivait.
+
+Allait-il lâcher prise?
+
+Alors, l'abîme.
+
+Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pensée. Ou, pour mieux
+dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-même, tantôt
+contre sa volonté, tantôt contre sa conviction.
+
+Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'éclaira
+peut-être. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempête, plus
+furieuse que celle qui autrefois l'avait poussé vers Arras, se déchaîna
+en lui. Le passé lui revenait en regard du présent; il comparait et il
+sanglotait. Une fois l'écluse des larmes ouvertes, le désespéré se
+tordit.
+
+Il se sentait arrêté.
+
+Hélas! dans ce pugilat à outrance entre notre égoïsme et notre devoir,
+quand nous reculons ainsi pas à pas devant notre idéal incommutable,
+égarés, acharnés, exaspérés de céder, disputant le terrain, espérant une
+fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre
+résistance derrière nous que le pied du mur!
+
+Sentir l'ombre sacrée qui fait obstacle!
+
+L'invisible inexorable, quelle obsession!
+
+Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus;
+prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, étant Dieu. On jette
+dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y
+jette sa richesse, on y jette son succès, on y jette sa liberté ou sa
+patrie, on y jette son bien-être, on y jette son repos, on y jette sa
+joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y
+jeter son coeur.
+
+Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme
+cela.
+
+N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inépuisable peut
+avoir un droit? Est-ce que les chaînes sans fin ne sont pas au-dessus de
+la force humaine? Qui donc blâmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire:
+c'est assez!
+
+L'obéissance de la matière est limitée par le frottement; est-ce qu'il
+n'y a pas une limite à l'obéissance de l'âme? Si le mouvement perpétuel
+est impossible, est-ce que le dévouement perpétuel est exigible?
+
+Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile.
+Qu'était-ce que l'affaire Champmathieu à côté du mariage de Cosette et
+de ce qu'il entraînait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne, à côté
+de ceci: entrer dans le néant?
+
+Ô première marche à descendre, que tu es sombre! Ô seconde marche, que
+tu es noire!
+
+Comment ne pas détourner la tête cette fois?
+
+Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture
+qui sacre. On peut y consentir la première heure; on s'assied sur le
+trône de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on
+accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il
+reste encore à vêtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment
+où la chair misérable se révolte, et où l'on abdique le supplice?
+
+Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.
+
+Il pesa, il songea, il considéra les alternatives de la mystérieuse
+balance de lumière et d'ombre.
+
+Imposer son bagne à ces deux enfants éblouissants, ou consommer lui-même
+son irrémédiable engloutissement. D'un côté le sacrifice de Cosette, de
+l'autre le sien propre.
+
+À quelle solution s'arrêta-t-il?
+
+Quelle détermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-même, sa
+réponse définitive à l'incorruptible interrogatoire de la fatalité?
+Quelle porte se décida-t-il à ouvrir? Quel côté de sa vie prit-il le
+parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables
+qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrémité accepta-t-il?
+Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tête?
+
+Sa rêverie vertigineuse dura toute la nuit.
+
+Il resta là jusqu'au jour, dans la même attitude, ployé en deux sur ce
+lit, prosterné sous l'énormité du sort, écrasé peut-être, hélas! les
+poings crispés, les bras étendus à angle droit comme un crucifié décloué
+qu'on aurait jeté la face contre terre. Il demeura douze heures, les
+douze heures d'une longue nuit d'hiver, glacé, sans relever la tête et
+sans prononcer une parole. Il était immobile comme un cadavre, pendant
+que sa pensée se roulait à terre et s'envolait, tantôt comme l'hydre,
+tantôt comme l'aigle. À le voir ainsi sans mouvement on eût dit un mort;
+tout à coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collée aux
+vêtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.
+
+Qui? on? puisque Jean Valjean était seul et qu'il n'y avait personne là?
+
+Le On qui est dans les ténèbres.
+
+
+
+
+Livre septième--La dernière gorgée du calice
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le septième cercle et le huitième ciel
+
+
+Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des
+heureux. Et aussi un peu leur sommeil attardé. Le brouhaha des visites
+et des félicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 février,
+il était un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau
+sous le bras, occupé «à faire son antichambre», entendit un léger
+frappement à la porte. On n'avait point sonné, ce qui est discret un
+pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans
+le salon, encore encombré et sens dessus dessous, et qui avait l'air du
+champ de bataille des joies de la veille.
+
+--Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes réveillés tard.
+
+--Votre maître est-il levé? demanda Jean Valjean.
+
+--Comment va le bras de monsieur? répondit Basque.
+
+--Mieux. Votre maître est-il levé?
+
+--Lequel? l'ancien ou le nouveau?
+
+--Monsieur Pontmercy.
+
+--Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.
+
+On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque
+chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'éclaboussure du titre,
+et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, républicain
+militant, et il l'avait prouvé, était maintenant baron malgré lui. Une
+petite révolution s'était faite dans la famille sur ce titre. C'était à
+présent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en détachait. Mais
+le colonel Pontmercy avait écrit: _Mon fils portera mon titre_. Marius
+obéissait. Et puis Cosette, en qui la femme commençait à poindre, était
+ravie d'être baronne.
+
+--Monsieur le baron? répéta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que
+monsieur Fauchelevent est là.
+
+--Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande à
+lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.
+
+--Ah! fit Basque.
+
+--Je veux lui faire une surprise.
+
+--Ah! reprit Basque, se donnant à lui-même son second ah! comme
+explication du premier.
+
+Et il sortit.
+
+Jean Valjean resta seul.
+
+Le salon, nous venons de le dire, était tout en désordre. Il semblait
+qu'en prêtant l'oreille on eût pu y entendre encore la vague rumeur de
+la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombées des
+guirlandes et des coiffures. Les bougies brûlées jusqu'au tronçon
+ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un
+meuble n'était à sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils,
+rapprochés les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de
+continuer une causerie. L'ensemble était riant. Il y a encore une
+certaine grâce dans une fête morte. Cela a été heureux. Sur ces chaises
+en désarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumières éteintes,
+on a pensé de la joie. Le soleil succédait au lustre, et entrait gaîment
+dans le salon.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent. Jean Valjean était immobile à l'endroit
+où Basque l'avait quitté. Il était très pâle. Ses yeux étaient creux et
+tellement enfoncés par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient
+presque. Son habit noir avait les plis fatigués d'un vêtement qui a
+passé la nuit. Les coudes étaient blanchis de ce duvet que laisse au
+drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait à ses pieds la
+fenêtre dessinée sur le parquet par le soleil.
+
+Un bruit se fit à la porte, il leva les yeux.
+
+Marius entra, la tête haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumière
+sur le visage, le front épanoui, l'oeil triomphant. Lui aussi n'avait
+pas dormi.
+
+--C'est vous, père! s'écria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet
+imbécile de Basque qui avait un air mystérieux! Mais vous venez de trop
+bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.
+
+Ce mot: Père, dit à M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Félicité
+suprême. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et
+contrainte entre eux; glace à rompre ou à fondre. Marius en était à ce
+point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se
+dissolvait, et que M. Fauchelevent était pour lui, comme pour Cosette,
+un père.
+
+Il continua; les paroles débordaient de lui, ce qui est propre à ces
+divins paroxysmes de la joie:
+
+--Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez
+manqué hier! Bonjour, père. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?
+
+
+Et, satisfait de la bonne réponse qu'il se faisait à lui-même, il
+poursuivit:
+
+--Nous avons bien parlé de vous tous les deux. Cosette vous aime tant!
+Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus
+de la rue de l'Homme-Armé. Nous n'en voulons plus du tout. Comment
+aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme ça, qui est malade, qui
+est grognon, qui est laide, qui a une barrière à un bout, où l'on a
+froid, où l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et
+dès aujourd'hui. Ou vous aurez affaire à Cosette. Elle entend nous mener
+tous par le bout du nez, je vous en préviens. Vous avez vu votre
+chambre, elle est tout près de la nôtre; elle donne sur des jardins; on
+a fait arranger ce qu'il y avait à la serrure, le lit est fait, elle est
+toute prête, vous n'avez qu'à arriver. Cosette a mis près de votre lit
+une grande vieille bergère en velours d'Utrecht, à qui elle a dit:
+tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est
+en face de vos fenêtres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux
+mois. Vous aurez son nid à votre gauche et le nôtre à votre droite. La
+nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein
+midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook,
+et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois,
+une petite valise à laquelle vous tenez, j'ai disposé un coin d'honneur
+pour elle. Vous avez conquis mon grand-père, vous lui allez. Nous
+vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-père si
+vous savez le whist. C'est vous qui mènerez promener Cosette mes jours
+de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg
+autrefois. Nous sommes absolument décidés à être très heureux. Et vous
+en serez, de notre bonheur, entendez-vous, père? Ah çà, vous déjeunez
+avec nous aujourd'hui?
+
+--Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose à vous dire. Je suis un
+ancien forçat.
+
+La limite des sons aigus perceptibles peut être tout aussi bien dépassée
+pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: _Je suis un ancien forçat_,
+sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de
+Marius, allaient au delà du possible. Marius n'entendit pas. Il lui
+sembla que quelque chose venait de lui être dit; mais il ne sut quoi. Il
+resta béant.
+
+Il s'aperçut alors que l'homme qui lui parlait était effrayant. Tout à
+son éblouissement, il n'avait pas jusqu'à ce moment remarqué cette
+pâleur terrible.
+
+Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit,
+défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce à nu et le montra
+à Marius.
+
+--Je n'ai rien à la main, dit-il.
+
+Marius regarda le pouce.
+
+--Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.
+
+Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.
+
+Jean Valjean poursuivit:
+
+--Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait
+absent le plus que j'ai pu. J'ai supposé cette blessure pour ne point
+faire un faux, pour ne pas introduire de nullité dans les actes du
+mariage, pour être dispensé de signer.
+
+Marius bégaya:
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j'ai été aux galères.
+
+--Vous me rendez fou! s'écria Marius épouvanté.
+
+--Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai été dix-neuf ans aux
+galères. Pour vol. Puis j'ai été condamné à perpétuité. Pour vol. Pour
+récidive. À l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.
+
+Marius avait beau reculer devant la réalité, refuser le fait, résister à
+l'évidence, il fallait s'y rendre. Il commença à comprendre, et comme
+cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au delà. Il eut le
+frisson d'un hideux éclair intérieur; une idée, qui le fit frémir, lui
+traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-même, une
+destinée difforme.
+
+--Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous êtes le père de Cosette!
+
+Et il fit deux pas en arrière avec un mouvement d'indicible horreur.
+
+Jean Valjean redressa la tête dans une telle majesté d'attitude qu'il
+sembla grandir jusqu'au plafond.
+
+--Il est nécessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre
+serment à nous autres ne soit pas reçu en justice....
+
+Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorité souveraine et
+sépulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les
+syllabes:
+
+--...Vous me croirez. Le père de Cosette, moi! devant Dieu, non.
+Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais
+ma vie à émonder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je
+m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien à Cosette. Rassurez-vous.
+
+Marius balbutia:
+
+--Qui me prouve?....
+
+--Moi. Puisque je le dis.
+
+Marius regarda cet homme. Il était lugubre et tranquille. Aucun mensonge
+ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glacé est sincère. On
+sentait le vrai dans cette froideur de tombe.
+
+--Je vous crois, dit Marius.
+
+Jean Valjean inclina la tête comme pour prendre acte, et continua:
+
+--Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas
+qu'elle existât. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite,
+étant soi-même déjà vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent
+grand-père pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble,
+supposer que j'ai quelque chose qui ressemble à un coeur. Elle était
+orpheline. Sans père ni mère. Elle avait besoin de moi. Voilà pourquoi
+je me suis mis à l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier
+venu, même un homme comme moi, peut être leur protecteur. J'ai fait ce
+devoir-là vis-à-vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment
+appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne
+action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette
+circonstance atténuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux
+chemins se séparent. Désormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est
+madame Pontmercy. Sa providence a changé. Et Cosette gagne au change.
+Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas,
+mais je vais au-devant de votre pensée, c'est un dépôt. Comment ce dépôt
+était-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dépôt. On n'a rien de
+plus à me demander. Je complète la restitution en disant mon vrai nom.
+Ceci encore me regarde. Je tiens, moi, à ce que vous sachiez qui je
+suis.
+
+Et Jean Valjean regarda Marius en face.
+
+Tout ce qu'éprouvait Marius était tumultueux et incohérent. De certains
+coups de vent de la destinée font de ces vagues dans notre âme.
+
+Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se
+disperse en nous; nous disons les premières choses venues, lesquelles ne
+sont pas toujours précisément celles qu'il faudrait dire. Il y a des
+révélations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin
+funeste. Marius était stupéfié de la situation nouvelle qui lui
+apparaissait, au point de parler à cet homme presque comme quelqu'un qui
+lui en aurait voulu de cet aveu.
+
+--Mais enfin, s'écria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce
+qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret à vous-même. Vous
+n'êtes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué? Vous avez une raison pour
+faire, de gaîté de coeur, une telle révélation. Achevez. Il y a autre
+chose. À quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?
+
+--Pour quel motif? répondit Jean Valjean d'une voix si basse et si
+sourde qu'on eût dit que c'était à lui-même qu'il parlait plus qu'à
+Marius. Pour quel motif, en effet, ce forçat vient-il dire: Je suis un
+forçat? Eh bien oui! le motif est étrange. C'est par honnêteté. Tenez,
+ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai là dans le coeur et
+qui me tient attaché. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-là
+sont solides. Toute la vie se défait alentour; ils résistent. Si j'avais
+pu arracher ce fil, le casser, dénouer le noeud ou le couper, m'en aller
+bien loin, j'étais sauvé, je n'avais qu'à partir; il y a des diligences
+rue du Bouloy; vous êtes heureux, je m'en vais. J'ai essayé de le
+rompre, ce fil, j'ai tiré dessus, il a tenu bon, il n'a pas cassé, je
+m'arrachais le coeur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs
+que là. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je
+suis un imbécile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez
+une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit à ce
+fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-père ne demande pas mieux que
+de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun,
+je donnerai le bras à Cosette...--à madame Pontmercy, pardon, c'est
+l'habitude,--nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le même
+coin de cheminée l'hiver, la même promenade l'été, c'est la joie cela,
+c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En
+famille!
+
+À ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considéra le
+plancher à ses pieds comme s'il voulait y creuser un abîme, et sa voix
+fut tout à coup éclatante:
+
+--En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de
+la vôtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons où l'on est
+entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour
+moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un père et une
+mère? j'en doute presque. Le jour où j'ai marié cette enfant, cela a été
+fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle était avec l'homme qu'elle aime,
+et qu'il y avait là un bon vieillard, un ménage de deux anges, toutes
+les joies dans cette maison, et que c'était bien, et je me suis dit:
+Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous,
+rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j'ai pu
+mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il
+suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez
+ce qui me force à parler? une drôle de chose, ma conscience. Me taire,
+c'était pourtant bien facile. J'ai passé la nuit à tâcher de me le
+persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si
+extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai passé la
+nuit à me donner des raisons, je me suis donné de très bonnes raisons,
+j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses où je n'ai pas
+réussi; ni à casser le fil qui me tient par le coeur fixé, rivé et
+scellé ici, ni à faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis
+seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou à
+peu près tout. Il y a de l'inutile à dire qui ne concerne que moi; je
+le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon
+mystère, et je vous l'ai apporté. Et j'ai éventré mon secret sous vos
+yeux. Ce n'était pas une résolution aisée à prendre. Toute la nuit je me
+suis débattu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'était
+point là l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de
+mal à personne, que le nom de Fauchelevent m'avait été donné par
+Fauchelevent lui-même en reconnaissance d'un service rendu, et que je
+pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que
+vous m'offrez, que je ne gênerais rien, que je serais dans mon petit
+coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'idée d'être
+dans la même maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionné.
+Continuer d'être monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui,
+excepté mon âme. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon
+âme restait noir. Ce n'est pas assez d'être heureux, il faut être
+content. Ainsi je serais resté monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai
+visage, je l'aurais caché, ainsi, en présence de votre épanouissement,
+j'aurais eu une énigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais
+eu des ténèbres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais
+introduit le bagne à votre foyer, je me serais assis à votre table avec
+la pensée que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me
+serais laissé servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient
+dit: Quelle horreur! Je vous aurais touché avec mon coude dont vous avez
+droit de ne pas vouloir, je vous aurais filouté vos poignées de main! Il
+y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux
+blancs vénérables et des cheveux blancs flétris; à vos heures les plus
+intimes, quand tous les coeurs se seraient crus ouverts jusqu'au fond
+les uns pour les autres, quand nous aurions été tous quatre ensemble,
+votre aïeul, vous deux, et moi, il y aurait eu là un inconnu! J'aurais
+été côte à côte avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin
+de ne jamais déranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un
+mort, je me serais imposé à vous qui êtes des vivants. Elle, je l'aurais
+condamnée à moi à perpétuité. Vous, Cosette et moi, nous aurions été
+trois têtes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je
+ne suis que le plus accablé des hommes, j'en aurais été le plus
+monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce
+mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je
+l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma flétrissure, je vous
+en aurais donné votre part tous les jours! tous les jours! à vous mes
+bien-aimés, à vous mes enfants, à vous mes innocents! Se taire n'est
+rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un
+silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignité, et ma
+lâcheté, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte à goutte,
+je l'aurais recraché, puis rebu, j'aurais fini à minuit et recommencé à
+midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et
+j'aurais dormi là-dessus, et j'aurais mangé cela avec mon pain, et
+j'aurais regardé Cosette en face, et j'aurais répondu au sourire de
+l'ange par le sourire du damné, et j'aurais été un fourbe abominable!
+Pourquoi faire? pour être heureux. Pour être heureux, moi! Est-ce que
+j'ai le droit d'être heureux? Je suis hors de la vie, monsieur.
+
+Jean Valjean s'arrêta. Marius écoutait. De tels enchaînements d'idées et
+d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de
+nouveau, mais ce n'était plus la voix sourde, c'était la voix sinistre.
+
+--Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dénoncé, ni poursuivi,
+ni traqué, dites-vous. Si! je suis dénoncé! si! je suis poursuivi! si!
+je suis traqué! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre à moi-même le
+passage, et je me traîne, et je me pousse, et je m'arrête, et je
+m'exécute, et quand on se tient soi-même, on est bien tenu.
+
+Et, saisissant son propre habit à poigne-main et le tirant vers Marius:
+
+--Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas
+qu'il tient ce collet-là de façon à ne pas le lâcher? Eh bien! c'est
+bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut être
+heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, dès qu'on l'a
+compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre;
+mais non; il vous en récompense; car il vous met dans un enfer où l'on
+sent à côté de soi Dieu. On ne s'est pas sitôt déchiré les entrailles
+qu'on est en paix avec soi-même.
+
+Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:
+
+--Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honnête
+homme. C'est en me dégradant à vos yeux que je m'élève aux miens. Ceci
+m'est déjà arrivé une fois, mais c'était moins douloureux; ce n'était
+rien. Oui, un honnête homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma
+faute, continué de m'estimer; maintenant que vous me méprisez, je le
+suis. J'ai cette fatalité sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la
+considération volée, cette considération m'humilie et m'accable
+intérieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me
+méprise. Alors je me redresse. Je suis un galérien qui obéit à sa
+conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que
+voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers
+moi-même; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des
+hasards qui nous entraînent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur
+Pontmercy, il m'est arrivé des choses dans ma vie.
+
+Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme
+si ses paroles avaient un arrière-goût amer, et il reprit:
+
+--Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire
+partager aux autres à leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer
+sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son précipice
+sans qu'ils s'en aperçoivent, on n'a pas le droit de laisser traîner sa
+casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de
+sa misère le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les
+toucher dans l'ombre avec son ulcère invisible, c'est hideux.
+Fauchelevent a eu beau me prêter son nom, je n'ai pas le droit de m'en
+servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est
+un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pensé, j'ai un peu lu, quoique
+je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je
+m'exprime convenablement. Je me suis fait une éducation à moi. Eh bien
+oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est déshonnête. Des
+lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une
+montre. Être une fausse signature en chair et en os, être une fausse
+clef vivante, entrer chez d'honnêtes gens en trichant leur serrure, ne
+plus jamais regarder, loucher toujours, être infâme au dedans de moi,
+non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher
+la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits à se tordre dans
+les angoisses, se ronger le ventre et l'âme. Voilà pourquoi je viens
+vous raconter tout cela. De gaîté de coeur, comme vous dites.
+
+Il respira péniblement, et jeta ce dernier mot:
+
+--Pour vivre, autrefois, j'ai volé un pain; aujourd'hui, pour vivre, je
+ne veux pas voler un nom.
+
+--Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour
+vivre?
+
+--Ah! je m'entends, répondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la
+tête lentement plusieurs fois de suite.
+
+Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun abîmé dans un
+gouffre de pensées. Marius s'était assis près d'une table et appuyait le
+coin de sa bouche sur un de ses doigts replié. Jean Valjean allait et
+venait. Il s'arrêta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis,
+comme s'il répondait à un raisonnement intérieur, il dit en regardant
+cette glace où il ne se voyait pas:
+
+--Tandis qu'à présent je suis soulagé!
+
+Il se remit à marcher et alla à l'autre bout du salon. À l'instant où il
+se retourna, il s'aperçut que Marius le regardait marcher. Alors il lui
+dit avec un accent inexprimable:
+
+--Je traîne un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi.
+
+Puis il acheva de se tourner vers Marius:
+
+--Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis
+resté monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des
+vôtres, je suis dans ma chambre, je viens déjeuner le matin, en
+pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois,
+j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et à la place Royale, nous
+sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis
+là, vous êtes là, nous causons, nous rions, tout à coup vous entendez
+une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voilà que cette main
+épouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque
+brusquement!
+
+Il se tut encore; Marius s'était levé avec un frémissement. Jean Valjean
+reprit:
+
+--Qu'en dites-vous?
+
+Le silence de Marius répondait.
+
+Jean Valjean continua:
+
+--Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez
+heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le
+soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquiétez pas de la manière
+dont un pauvre damné s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son
+devoir; vous avez un misérable homme devant vous, monsieur.
+
+Marius traversa lentement le salon, et quand il fut près de Jean
+Valjean, lui tendit la main.
+
+Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se présentait point,
+Jean Valjean se laissa faire, et il sembla à Marius qu'il étreignait une
+main de marbre.
+
+--Mon grand-père a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grâce.
+
+--C'est inutile, répondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit.
+Les morts ne sont pas soumis à la surveillance. Ils sont censés pourrir
+tranquillement. La mort, c'est la même chose que la grâce.
+
+Et, dégageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de
+dignité inexorable:
+
+--D'ailleurs, faire mon devoir, voilà l'ami auquel j'ai recours; et je
+n'ai besoin que d'une grâce, celle de ma conscience.
+
+En ce moment, à l'autre extrémité du salon, la porte s'entrouvrit
+doucement et dans l'entre-bâillement la tête de Cosette apparut. On
+n'apercevait que son doux visage, elle était admirablement décoiffée,
+elle avait les paupières encore gonflées de sommeil. Elle fit le
+mouvement d'un oiseau qui passe sa tête hors du nid, regarda d'abord son
+mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un
+sourire au fond d'une rose:
+
+--Parions que vous parlez politique! Comme c'est bête, au lieu d'être
+avec moi!
+
+Jean Valjean tressaillit.
+
+--Cosette!... balbutia Marius.--Et il s'arrêta. On eût dit deux
+coupables.
+
+Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour à tour tous les
+deux. Il y avait dans ses yeux comme des échappées de paradis.
+
+--Je vous prends en flagrant délit, dit Cosette. Je viens d'entendre à
+travers la porte mon père Fauchelevent qui disait:--La
+conscience....--Faire son devoir....--C'est de la politique, ça. Je ne
+veux pas. On ne doit pas parler politique dès le lendemain. Ce n'est pas
+juste.
+
+--Tu te trompes, Cosette, répondit Marius. Nous parlons affaires. Nous
+parlons du meilleur placement à trouver pour tes six cent mille
+francs....
+
+--Ce n'est pas tout ça, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi
+ici?
+
+Et, passant résolûment la porte, elle entra dans le salon. Elle était
+vêtue d'un large peignoir blanc à mille plis et à grandes manches qui,
+partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or
+des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs à mettre un ange.
+
+Elle se contempla de la tête aux pieds dans une grande glace, puis
+s'écria avec une explosion d'extase ineffable:
+
+--Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente!
+
+Cela dit, elle fit la révérence à Marius et à Jean Valjean.
+
+--Voilà, dit-elle, je vais m'installer près de vous sur un fauteuil, on
+déjeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je
+sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage.
+
+Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement:
+
+--Nous parlons affaires.
+
+--À propos, répondit Cosette, j'ai ouvert ma fenêtre, il vient d'arriver
+un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est
+aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux.
+
+--Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette,
+laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait.
+
+--Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous êtes fort
+coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas.
+
+--Je t'assure que cela t'ennuiera.
+
+--Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous
+écouterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de
+comprendre les mots qu'elles disent. Être là ensemble, c'est tout ce que
+je veux. Je reste avec vous, bah!
+
+--Tu es ma Cosette bien-aimée! Impossible.
+
+--Impossible!
+
+--Oui.
+
+--C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous
+aurais dit que mon grand-père dort encore, que votre tante est à la
+messe, que la cheminée de la chambre de mon père Fauchelevent fume, que
+Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont
+déjà disputées, que Nicolette se moque du bégayement de Toussaint. Eh
+bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi, à mon tour,
+vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera
+attrapé? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux.
+
+--Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls.
+
+--Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un?
+
+Jean Valjean ne prononçait pas une parole. Cosette se tourna vers lui:
+
+--D'abord, père, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce
+que vous faites là à ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui
+est-ce qui m'a donné un père comme ça? Vous voyez bien que je suis très
+malheureuse en ménage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de
+suite.
+
+Jean Valjean s'approcha.
+
+Cosette se retourna vers Marius.
+
+--Vous, je vous fais la grimace.
+
+Puis elle tendit son front à Jean Valjean.
+
+Jean Valjean fit un pas vers elle.
+
+Cosette recula.
+
+--Père, vous êtes pâle. Est-ce que votre bras vous fait mal?
+
+--Il est guéri, dit Jean Valjean.
+
+--Est-ce que vous avez mal dormi?
+
+--Non.
+
+--Est-ce que vous êtes triste?
+
+--Non.
+
+--Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous
+êtes content, je ne vous gronderai pas.
+
+Et de nouveau elle lui tendit son front.
+
+Jean Valjean déposa un baiser sur ce front où il y avait un reflet
+céleste.
+
+--Souriez.
+
+Jean Valjean obéit. Ce fut le sourire d'un spectre.
+
+--Maintenant, défendez-moi contre mon mari.
+
+--Cosette!... fit Marius.
+
+--Fâchez-vous, père. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien
+parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien
+étonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent à une
+banque, voilà grand'chose. Les hommes font les mystérieux pour rien. Je
+veux rester. Je suis très jolie ce matin; regarde-moi, Marius.
+
+Et avec un haussement d'épaules adorable et on ne sait quelle bouderie
+exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un éclair entre ces deux
+êtres. Que quelqu'un fût là, peu importait.
+
+--Je t'aime! dit Marius.
+
+--Je t'adore! dit Cosette.
+
+Et ils tombèrent irrésistiblement dans les bras l'un de l'autre.
+
+--À présent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une
+petite moue triomphante, je reste.
+
+--Cela, non, répondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque
+chose à terminer.
+
+--Encore non?
+
+Marius prit une inflexion de voix grave:
+
+--Je t'assure, Cosette, que c'est impossible.
+
+--Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va.
+Vous, père, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon
+papa, vous êtes des tyrans. Je vais le dire à grand-père. Si vous croyez
+que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je
+suis fière. Je vous attends à présent. Vous allez voir que c'est vous
+qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait.
+
+Et elle sortit.
+
+Deux secondes après, la porte se rouvrit, sa fraîche tête vermeille
+passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria:
+
+--Je suis très en colère.
+
+La porte se referma et les ténèbres se refirent.
+
+Ce fut comme un rayon de soleil fourvoyé qui, sans s'en douter, aurait
+traversé brusquement de la nuit.
+
+Marius s'assura que la porte était bien refermée.
+
+--Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir....
+
+À ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius
+un oeil égaré.
+
+--Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela à Cosette. C'est
+juste. Tiens, je n'y avais pas pensé. On a de la force pour une chose,
+on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en
+supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacrée, ne le lui
+dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu
+le dire de moi-même sans y être forcé, je l'aurais dit à l'univers, à
+tout le monde, ça m'était égal. Mais elle, elle ne sait pas ce que
+c'est, cela l'épouvanterait. Un forçat, quoi! on serait forcé de lui
+expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a été aux galères. Elle a vu
+un jour passer la chaîne. Oh mon Dieu!
+
+Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains.
+On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses épaules, on voyait
+qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.
+
+Il y a de l'étouffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le
+prit, il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil comme pour
+respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir à Marius sa face
+inondée de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix
+semblait être dans une profondeur sans fond:--Oh, je voudrais mourir!
+
+--Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul.
+
+Et, moins attendri peut-être qu'il n'aurait dû l'être, mais obligé
+depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant
+par degrés un forçat se superposer sous ses yeux à M. Fauchelevent,
+gagné peu à peu par cette réalité lugubre, et amené par la pente
+naturelle de la situation à constater l'intervalle qui venait de se
+faire entre cet homme et lui, Marius ajouta:
+
+--Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du dépôt que vous
+avez si fidèlement et si honnêtement remis. C'est là un acte de
+probité. Il est juste qu'une récompense vous soit donnée. Fixez la somme
+vous-même, elle vous sera comptée. Ne craignez pas de la fixer très
+haut.
+
+--Je vous en remercie, monsieur, répondit Jean Valjean avec douceur.
+
+Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index
+sur l'ongle de son pouce, puis il éleva la voix:
+
+--Tout est à peu près fini. Il me reste une dernière chose....
+
+--Laquelle?
+
+Jean Valjean eut comme une suprême hésitation, et, sans voix, presque
+sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit:
+
+--À présent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui êtes le
+maître, que je ne dois plus voir Cosette?
+
+--Je crois que ce serait mieux, répondit froidement Marius.
+
+--Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.
+
+Et il se dirigea vers la porte.
+
+Il mit la main sur le bec-de-cane, le pêne céda, la porte
+s'entre-bâilla, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura
+une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.
+
+Il n'était plus pâle, il était livide, il n'y avait plus de larmes dans
+ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix était redevenue
+étrangement calme.
+
+--Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous
+assure que je le désire beaucoup. Si je n'avais pas tenu à voir Cosette,
+je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti;
+mais voulant rester dans l'endroit où est Cosette et continuer de la
+voir, j'ai dû honnêtement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement,
+n'est-ce pas? c'est là une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a
+neuf ans passés que je l'ai près de moi. Nous avons demeuré d'abord dans
+cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite près du
+Luxembourg. C'est là que vous l'avez vue pour la première fois. Vous
+vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons été ensuite dans
+le quartier des Invalides où il y avait une grille et un jardin. Rue
+Plumet. J'habitais une petite arrière-cour d'où j'entendais son piano.
+Voilà ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a duré neuf ans et des
+mois. J'étais comme son père, et elle était mon enfant. Je ne sais pas
+si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller à présent, ne
+plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait
+difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en
+temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas
+longtemps. Vous diriez qu'on me reçoive dans la petite salle basse. Au
+rez-de-chaussée. J'entrerais bien par la porte de derrière, qui est pour
+les domestiques, mais cela étonnerait peut-être. Il vaut mieux, je
+crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je
+voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous
+plaira. Mettez-vous à ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut
+prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais
+effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire,
+c'est de venir le soir, quand il commence à être nuit.
+
+--Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.
+
+--Vous êtes bon, monsieur, dit Jean Valjean.
+
+Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu'à la porte le
+désespoir, et ces deux hommes se quittèrent.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Les obscurités que peut contenir une révélation
+
+
+Marius était bouleversé.
+
+L'espèce d'éloignement qu'il avait toujours eu pour l'homme près duquel
+il voyait Cosette, lui était désormais expliqué. Il y avait dans ce
+personnage un on ne sait quoi énigmatique dont son instinct
+l'avertissait. Cette énigme, c'était la plus hideuse des hontes, le
+bagne. Ce M. Fauchelevent était le forçat Jean Valjean.
+
+Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela
+ressemble à la découverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles.
+
+Le bonheur de Marius et de Cosette était-il condamné désormais à ce
+voisinage? Était-ce là un fait accompli? L'acceptation de cet homme
+faisait-elle partie du mariage consommé? N'y avait-il plus rien à faire?
+
+Marius avait-il épousé aussi le forçat?
+
+On a beau être couronné de lumière et de joie, on a beau savourer la
+grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses
+forceraient même l'archange dans son extase, même le demi-dieu dans sa
+gloire, au frémissement.
+
+Comme il arrive toujours dans les changements à vue de cette espèce,
+Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche à se faire à lui-même?
+Avait-il manqué de divination? Avait-il manqué de prudence? S'était-il
+étourdi involontairement? Un peu, peut-être. S'était-il engagé, sans
+assez de précaution pour éclairer les alentours, dans cette aventure
+d'amour qui avait abouti à son mariage avec Cosette? Il
+constatait,--c'est ainsi, par une série de constatations successives de
+nous-mêmes sur nous-mêmes, que la vie nous amende peu à peu,--il
+constatait le côté chimérique et visionnaire de sa nature, sorte de
+nuage intérieur propre à beaucoup d'organisations, et qui, dans les
+paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la température de
+l'âme changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus
+faire qu'une conscience baignée d'un brouillard. Nous avons plus d'une
+fois indiqué cet élément caractéristique de l'individualité de Marius.
+Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant
+ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas même parlé à Cosette
+de ce drame énigmatique du bouge Gorbeau où la victime avait eu un si
+étrange parti pris de silence pendant la lutte et d'évasion après.
+Comment se faisait-il qu'il n'en eût point parlé à Cosette? Cela
+pourtant était si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il
+ne lui eût pas même nommé les Thénardier, et, particulièrement, le jour
+où il avait rencontré Éponine? Il avait presque peine à s'expliquer
+maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se
+rappelait son étourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant
+tout, cet enlèvement de l'un par l'autre dans l'idéal, et peut-être
+aussi, comme la quantité imperceptible de raison mêlée à cet état
+violent et charmant de l'âme, un vague et sourd instinct de cacher et
+d'abolir dans sa mémoire cette aventure redoutable dont il craignait le
+contact, où il ne voulait jouer aucun rôle, à laquelle il se dérobait,
+et où il ne pouvait être ni narrateur ni témoin sans être accusateur.
+D'ailleurs, ces quelques semaines avaient été un éclair; on n'avait eu
+le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pesé, tout retourné, tout
+examiné, quand il eût raconté le guet-apens Gorbeau à Cosette, quand il
+lui eût nommé les Thénardier, quelles qu'eussent été les conséquences,
+quand même il eût découvert que Jean Valjean était un forçat, cela
+l'eût-il changé, lui Marius? cela l'eût-il changée, elle Cosette? Eût-il
+reculé? L'eût-il moins adorée? L'eût-il moins épousée? Non. Cela eût-il
+changé quelque chose à ce qui s'était fait? Non. Rien donc à regretter,
+rien à se reprocher. Tout était bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes
+qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il
+eût choisie clairvoyant. L'amour lui avait bandé les yeux, pour le mener
+où? Au paradis.
+
+Mais ce paradis était compliqué désormais d'un côtoiement infernal.
+
+L'ancien éloignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent
+devenu Jean Valjean, était à présent mêlé d'horreur.
+
+Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque pitié, et même une
+certaine surprise.
+
+Ce voleur, ce voleur récidiviste, avait restitué un dépôt. Et quel
+dépôt? Six cent mille francs. Il était seul dans le secret du dépôt. Il
+pouvait tout garder, il avait tout rendu.
+
+En outre, il avait révélé de lui-même sa situation. Rien ne l'y
+obligeait. Si l'on savait qui il était, c'était par lui. Il y avait dans
+cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait
+l'acceptation du péril. Pour un condamné, un masque n'est pas un masque,
+c'est un abri. Il avait renoncé à cet abri. Un faux nom, c'est de la
+sécurité; il avait rejeté ce faux nom. Il pouvait, lui galérien, se
+cacher à jamais dans une famille honnête; il avait résisté à cette
+tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait
+expliqué lui-même avec l'irrésistible accent de la réalité. En somme,
+quel que fût ce Jean Valjean, c'était incontestablement une conscience
+qui se réveillait. Il y avait là on ne sait quelle mystérieuse
+réhabilitation commencée; et, selon toute apparence, depuis longtemps
+déjà le scrupule était maître de cet homme. De tels accès du juste et du
+bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Réveil de conscience,
+c'est grandeur d'âme.
+
+Jean Valjean était sincère. Cette sincérité, visible, palpable,
+irréfragable, évidente même par la douleur qu'elle lui faisait, rendait
+les informations inutiles et donnait autorité à tout ce que disait cet
+homme. Ici, pour Marius, interversion étrange des situations. Que
+sortait-il de M. Fauchelevent? la défiance. Que se dégageait-il de Jean
+Valjean? la confiance.
+
+Dans le mystérieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait,
+il constatait l'actif, il constatait le passif, et il tâchait d'arriver
+à une balance. Mais tout cela était comme dans un orage. Marius,
+s'efforçant de se faire une idée nette de cet homme, et poursuivant,
+pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pensée, le perdait et le
+retrouvait dans une brume fatale.
+
+Le dépôt honnêtement rendu, la probité de l'aveu, c'était bien. Cela
+faisait comme une éclaircie dans la nuée, puis la nuée redevenait noire.
+
+Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait
+quelque ombre.
+
+Qu'était-ce décidément que cette aventure du galetas Jondrette?
+Pourquoi, à l'arrivée de la police, cet homme, au lieu de se plaindre,
+s'était-il évadé? ici Marius trouvait la réponse. Parce que cet homme
+était un repris de justice en rupture de ban.
+
+Autre question: Pourquoi cet homme était-il venu dans la barricade? Car
+à présent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces
+émotions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme était dans la
+barricade. Il n'y combattait pas. Qu'était-il venu y faire? Devant cette
+question un spectre se dressait, et faisait la réponse. Javert. Marius
+se rappelait parfaitement à cette heure la funèbre vision de Jean
+Valjean entraînant hors de la barricade Javert garrotté, et il entendait
+encore derrière l'angle de la petite rue Mondétour l'affreux coup de
+pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce
+galérien. L'un gênait l'autre. Jean Valjean était allé à la barricade
+pour se venger. Il y était arrivé tard. Il savait probablement que
+Javert y était prisonnier. La vendette corse a pénétré dans de certains
+bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'étonne pas les
+âmes même à demi retournées vers le bien; et ces coeurs-là sont ainsi
+faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut être scrupuleux sur le
+vol et ne l'être pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tué Javert. Du
+moins, cela semblait évident.
+
+Dernière question enfin; mais à celle-ci pas de réponse. Cette question,
+Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que
+l'existence de Jean Valjean eût coudoyé si longtemps celle de Cosette?
+Qu'était-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant
+en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des chaînes à deux
+forgées là-haut, et Dieu se plaît-il à accoupler l'ange avec le démon?
+Un crime et une innocence peuvent donc être camarades de chambrée dans
+le mystérieux bagne des misères? Dans ce défilé de condamnés qu'on
+appelle la destinée humaine, deux fronts peuvent passer l'un près de
+l'autre, l'un naïf, l'autre formidable, l'un tout baigné des divines
+blancheurs de l'aube, l'autre à jamais blêmi par la lueur d'un éternel
+éclair? Qui avait pu déterminer cet appareillement inexplicable? De
+quelle façon, par suite de quel prodige, la communauté de vie avait-elle
+pu s'établir entre cette céleste petite et ce vieux damné? Qui avait pu
+lier l'agneau au loup, et, chose plus incompréhensible encore, attacher
+le loup à l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'être farouche
+adorait l'être faible, car, pendant neuf années, l'ange avait eu pour
+point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa
+venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumière,
+avaient été abritées par ce dévouement difforme. Ici, les questions
+s'exfoliaient, pour ainsi parler, en énigmes innombrables, les abîmes
+s'ouvraient au fond des abîmes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur
+Jean Valjean sans vertige. Qu'était-ce donc que cet homme précipice?
+
+Les vieux symboles génésiaques sont éternels; dans la société humaine,
+telle qu'elle existe, jusqu'au jour où une clarté plus grande la
+changera, il y a à jamais deux hommes, l'un supérieur, l'autre
+souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon
+le mal, c'est Caïn. Qu'était-ce que ce Caïn tendre? Qu'était-ce que ce
+bandit religieusement absorbé dans l'adoration d'une vierge, veillant
+sur elle, l'élevant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui
+impur, de pureté? Qu'était-ce que ce cloaque qui avait vénéré cette
+innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'était-ce que ce
+Jean Valjean faisant l'éducation de Cosette? Qu'était-ce que cette
+figure de ténèbres ayant pour unique soin de préserver de toute ombre et
+de tout nuage le lever d'un astre?
+
+Là était le secret de Jean Valjean; là aussi était le secret de Dieu.
+
+Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le
+rassurait sur l'autre. Dieu était dans cette aventure aussi visible que
+Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut.
+Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y
+prend? Jean Valjean avait travaillé à Cosette. Il avait un peu fait
+cette âme. C'était incontestable. Eh bien, après? L'ouvrier était
+horrible; mais l'oeuvre était admirable. Dieu produit ses miracles comme
+bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait
+employé Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet étrange
+collaborateur. Quel compte avons-nous à lui demander? Est-ce la première
+fois que le fumier aide le printemps à faire la rose?
+
+Marius se faisait ces réponses-là et se déclarait à lui-même qu'elles
+étaient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il
+n'avait pas osé presser Jean Valjean sans s'avouer à lui-même qu'il ne
+l'osait pas. Il adorait Cosette, il possédait Cosette, Cosette était
+splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel éclaircissement avait-il
+besoin? Cosette était une lumière. La lumière a-t-elle besoin d'être
+éclaircie? Il avait tout; que pouvait-il désirer? Tout, est-ce que ce
+n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le
+regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se
+cramponnait à cette déclaration solennelle du misérable: _Je ne suis
+rien à Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle existât_.
+
+Jean Valjean était un passant. Il l'avait dit lui-même. Eh bien, il
+passait. Quel qu'il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais
+Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette.
+Cosette était venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son
+époux, son mâle céleste. En s'envolant, Cosette, ailée et transfigurée,
+laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean
+Valjean.
+
+Dans quelque cercle d'idées que tournât Marius, il en revenait toujours
+à une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacrée peut-être, car,
+nous venons de l'indiquer, il sentait un _quid divinum_ dans cet homme.
+Mais, quoi qu'on fit, et quelque atténuation qu'on y cherchât, il
+fallait bien toujours retomber sur ceci: c'était un forçat; c'est-à-dire
+l'être qui, dans l'échelle sociale, n'a même pas de place, étant
+au-dessous du dernier échelon. Après le dernier des hommes vient le
+forçat. Le forçat n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants.
+La loi l'a destitué de toute la quantité d'humanité qu'elle peut ôter à
+un homme. Marius, sur les questions pénales, en était encore, quoique
+démocrate, au système inexorable, et il avait, sur ceux que la loi
+frappe, toutes les idées de la loi. Il n'avait pas encore accompli,
+disons-le, tous les progrès. Il n'en était pas encore à distinguer entre
+ce qui est écrit par l'homme et ce qui est écrit par Dieu, entre la loi
+et le droit. Il n'avait point examiné et pesé le droit que prend l'homme
+de disposer de l'irrévocable et de l'irréparable. Il n'était pas révolté
+du mot _vindicte_. Il trouvait simple que de certaines effractions de la
+loi écrite fussent suivies de peines éternelles, et il acceptait, comme
+procédé de civilisation, la damnation sociale. Il en était encore là,
+sauf à avancer infailliblement plus tard, sa nature étant bonne, et au
+fond toute faite de progrès latent.
+
+Dans ce milieu d'idées, Jean Valjean lui apparaissait difforme et
+repoussant. C'était le réprouvé. C'était le forçat. Ce mot était pour
+lui comme un son de trompette du jugement; et, après avoir considéré
+longtemps Jean Valjean, son dernier geste était de détourner la tête.
+_Vade retro_.
+
+Marius, il faut le reconnaître et même y insister, tout en interrogeant
+Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: _vous me
+confessez_, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions
+décisives. Ce n'était pas qu'elles ne se fussent présentées à son
+esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade?
+Javert? Qui sait où se fussent arrêtées les révélations? Jean Valjean ne
+semblait pas homme à reculer, et qui sait si Marius, après l'avoir
+poussé, n'aurait pas souhaité le retenir? Dans de certaines conjonctures
+suprêmes, ne nous est-il pas arrivé à tous, après avoir fait une
+question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la réponse?
+C'est surtout quand on aime qu'on a de ces lâchetés-là. Il n'est pas
+sage de questionner à outrance les situations sinistres, surtout quand
+le côté indissoluble de notre propre vie y est fatalement mêlé. Des
+explications désespérées de Jean Valjean, quelque épouvantable lumière
+pouvait sortir, et qui sait si cette clarté hideuse n'aurait pas
+rejailli jusqu'à Cosette? Qui sait s'il n'en fût pas resté une sorte de
+lueur infernale sur le front de cet ange? L'éclaboussure d'un éclair,
+c'est encore de la foudre. La fatalité a de ces solidarités-là, où
+l'innocence elle-même s'empreint de crime par la sombre loi des reflets
+colorants. Les plus pures figures peuvent garder à jamais la
+réverbération d'un voisinage horrible. À tort ou à raison, Marius avait
+eu peur. Il en savait déjà trop. Il cherchait plutôt à s'étourdir qu'à
+s'éclairer. Éperdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les
+yeux sur Jean Valjean.
+
+Cet homme était de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser
+en chercher le fond? C'est une épouvante de questionner l'ombre. Qui
+sait ce qu'elle va répondre? L'aube pourrait en être noircie pour
+jamais.
+
+Dans cette situation d'esprit, c'était pour Marius une perplexité
+poignante de penser que cet homme aurait désormais un contact quelconque
+avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait
+reculé, et d'où aurait pu sortir une décision implacable et définitive,
+il se reprochait presque à présent de ne pas les avoir faites. Il se
+trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette
+faiblesse l'avait entraîné à une concession imprudente. Il s'était
+laissé toucher. Il avait eu tort. Il aurait dû purement et simplement
+rejeter Jean Valjean. Jean Valjean était la part du feu, il aurait dû la
+faire, et débarrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en
+voulait à la brusquerie de ce tourbillon d'émotions qui l'avait
+assourdi, aveuglé, et entraîné. Il était mécontent de lui-même.
+
+Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui répugnaient
+profondément. À quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il
+s'étourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas
+approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-même. Il avait promis, il
+s'était laissé entraîner à promettre; Jean Valjean avait sa promesse;
+même à un forçat, surtout à un forçat, on doit tenir sa parole.
+Toutefois, son premier devoir était envers Cosette. En somme, une
+répulsion, qui dominait tout, le soulevait.
+
+Marius roulait confusément tout cet ensemble d'idées dans son esprit,
+passant de l'une à l'autre, et remué par toutes. De là un trouble
+profond. Il ne lui fut pas aisé de cacher ce trouble à Cosette, mais
+l'amour est un talent, et Marius y parvint.
+
+Du reste, il fit, sans but apparent, des questions à Cosette, candide
+comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de
+son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que
+tout ce qu'un homme peut être de bon, de paternel et de respectable, ce
+forçat l'avait été pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et
+supposé était réel. Cette ortie sinistre avait aimé et protégé ce lys.
+
+
+
+
+Livre huitième--La décroissance crépusculaire
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La chambre d'en bas
+
+
+Le lendemain, à la nuit tombante, Jean Valjean frappait à la porte
+cochère de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reçut. Basque se
+trouvait dans la cour à point nommé, et comme s'il avait eu des ordres.
+Il arrive quelquefois qu'on dit à un domestique: Vous guetterez monsieur
+un tel, quand il arrivera.
+
+Basque, sans attendre que Jean Valjean vînt à lui, lui adressa la
+parole:
+
+--Monsieur le baron m'a chargé de demander à monsieur s'il désire monter
+ou rester en bas?
+
+--Rester en bas, répondit Jean Valjean.
+
+Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle
+basse et dit: Je vais prévenir madame.
+
+La pièce où Jean Valjean entra était un rez-de-chaussée voûté et humide,
+servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrelé de
+carreaux rouges, et mal éclairé d'une fenêtre à barreaux de fer.
+
+Cette chambre n'était pas de celles que harcèlent le houssoir, la tête
+de loup et le balai. La poussière y était tranquille. La persécution des
+araignées n'y était pas organisée. Une telle toile, largement étalée,
+bien noire, ornée de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres
+de la fenêtre. La salle, petite et basse, était meublée d'un tas de
+bouteilles vides amoncelées dans un coin. La muraille, badigeonnée d'un
+badigeon d'ocre jaune, s'écaillait par larges plaques. Au fond, il y
+avait une cheminée de bois peinte en noir à tablette étroite. Un feu y
+était allumé; ce qui indiquait qu'on avait compté sur la réponse de Jean
+Valjean: _Rester en bas_.
+
+Deux fauteuils étaient placés aux deux coins de la cheminée. Entre les
+fauteuils était étendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit
+montrant plus de corde que de laine.
+
+La chambre avait pour éclairage le feu de la cheminée et le crépuscule
+de la fenêtre.
+
+Jean Valjean était fatigué. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne
+dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.
+
+Basque revint, posa sur la cheminée une bougie allumée et se retira.
+Jean Valjean, la tête ployée et le menton sur la poitrine, n'aperçut ni
+Basque, ni la bougie.
+
+Tout à coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette était derrière lui.
+
+Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se
+retourna. Il la contempla. Elle était adorablement belle. Mais ce qu'il
+regardait de ce profond regard, ce n'était pas la beauté, c'était l'âme.
+
+--Ah bien, s'écria Cosette, voilà une idée! père, je savais que vous
+étiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue à celle-là. Marius
+me dit que c'est vous qui voulez que je vous reçoive ici.
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Je m'attendais à la réponse. Tenez-vous bien. Je vous préviens que je
+vais vous faire une scène. Commençons par le commencement. Père,
+embrassez-moi.
+
+Et elle tendit sa joue.
+
+Jean Valjean demeura immobile.
+
+--Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est
+égal, je vous pardonne. Jésus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La
+voici.
+
+Et elle tendit l'autre joue.
+
+Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il eût les pieds cloués dans
+le pavé.
+
+--Ceci devient sérieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je
+me déclare brouillée. Vous me devez mon raccommodement. Vous dînez avec
+nous.
+
+--J'ai dîné.
+
+--Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand.
+Les grands-pères sont faits pour tancer les pères. Allons. Montez avec
+moi dans le salon. Tout de suite.
+
+--Impossible.
+
+Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux
+questions.
+
+--Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus
+laide de la maison. C'est horrible ici.
+
+--Tu sais....
+
+Jean Valjean se reprit.
+
+--Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies.
+
+Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre.
+
+--Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut
+dire?
+
+Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois
+recours.
+
+--Vous avez voulu être madame. Vous l'êtes.
+
+--Pas pour vous, père.
+
+--Ne m'appelez plus père.
+
+--Comment?
+
+--Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.
+
+--Vous n'êtes plus père? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean?
+Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des révolutions, ça! que
+s'est-il donc passé? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez
+pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce
+que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu
+quelque chose?
+
+--Rien.
+
+--Eh bien alors?
+
+--Tout est comme à l'ordinaire.
+
+--Pourquoi changez-vous de nom?
+
+--Vous en avez bien changé, vous.
+
+Il sourit encore de ce même sourire et ajouta:
+
+--Puisque vous êtes madame Pontmercy, je puis bien être monsieur Jean.
+
+--Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai à mon mari
+la permission que vous soyez monsieur Jean. J'espère qu'il n'y
+consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais
+on ne fait pas du chagrin à sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez
+pas le droit d'être méchant, vous qui êtes bon.
+
+Il ne répondit pas.
+
+Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irrésistible,
+les élevant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son
+menton, ce qui est un profond geste de tendresse.
+
+--Oh! lui dit-elle, soyez bon!
+
+Et elle poursuivit:
+
+--Voici ce que j'appelle être bon: être gentil, venir demeurer ici,
+reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme
+rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Armé,
+ne pas nous donner des charades à deviner, être comme tout le monde,
+dîner avec nous, déjeuner avec nous, être mon père.
+
+Il dégagea ses mains.
+
+--Vous n'avez plus besoin de père, vous avez un mari.
+
+Cosette s'emporta.
+
+--Je n'ai plus besoin de père! Des choses comme çà qui n'ont pas le sens
+commun, on ne sait que dire vraiment!
+
+--Si Toussaint était là, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est
+à chercher des autorités et qui se rattache à toutes les branches, elle
+serait la première à convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes
+manières à moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aimé mon coin
+noir.
+
+--Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, ça,
+de vouloir être monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.
+
+--Tout à l'heure, en venant, répondit Jean Valjean, j'ai vu rue
+Saint-Louis un meuble. Chez un ébéniste. Si j'étais une jolie femme, je
+me donnerais ce meuble-là. Une toilette très bien; genre d'à présent. Ce
+que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrusté. Une glace
+assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli.
+
+--Hou! le vilain ours! répliqua Cosette.
+
+Et avec une gentillesse suprême, serrant les dents et écartant les
+lèvres, elle souffla contre Jean Valjean. C'était une Grâce copiant une
+chatte.
+
+--Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager.
+Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me défendez pas contre
+Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule.
+J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je
+l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me
+fait banqueroute. Je commande à Nicolette un bon petit dîner. On n'en
+veut pas de votre dîner, madame. Et mon père Fauchelevent veut que je
+l'appelle monsieur Jean, et que je le reçoive dans une affreuse vieille
+laide cave moisie où les murs ont de la barbe, et où il y a, en fait de
+cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles
+d'araignées! Vous êtes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais
+on accorde une trêve à des gens qui se marient. Vous n'auriez pas dû
+vous remettre à être singulier tout de suite. Vous allez donc être bien
+content dans votre abominable rue de l'Homme-Armé. J'y ai été bien
+désespérée, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites
+beaucoup de peine. Fi!
+
+Et, sérieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta:
+
+--Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse?
+
+La naïveté, à son insu, pénètre quelquefois très avant. Cette question,
+simple pour Cosette, était profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait
+égratigner; elle déchirait.
+
+Jean Valjean pâlit. Il resta un moment sans répondre, puis, d'un accent
+inexprimable et se parlant à lui-même, il murmura:
+
+--Son bonheur, c'était le but de ma vie. À présent Dieu peut me signer
+ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait.
+
+--Ah! vous m'avez dit _tu_! s'écria Cosette.
+
+Et elle lui sauta au cou.
+
+Jean Valjean, éperdu, l'étreignit contre sa poitrine avec égarement. Il
+lui sembla presque qu'il la reprenait.
+
+--Merci, père! lui dit Cosette.
+
+L'entraînement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira
+doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.
+
+--Eh bien? dit Cosette.
+
+Jean Valjean répondit:
+
+--Je vous quitte, madame, on vous attend.
+
+Et, du seuil de la porte, il ajouta:
+
+--Je vous ai dit tu. Dites à votre mari que cela ne m'arrivera plus.
+Pardonnez-moi.
+
+Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupéfaite de cet adieu
+énigmatique.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Autre pas en arrière
+
+
+Le jour suivant, à la même heure, Jean Valjean revint.
+
+Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'étonna plus, ne s'écria plus
+qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle évita de dire ni père
+ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler
+madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle eût
+été triste, si la tristesse lui eût été possible.
+
+Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations
+dans lesquelles l'homme aimé dit ce qu'il veut, n'explique rien, et
+satisfait la femme aimée. La curiosité des amoureux ne va pas très loin
+au delà de leur amour.
+
+La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprimé les
+bouteilles, et Nicolette les araignées.
+
+Tous les lendemains qui suivirent ramenèrent à la même heure Jean
+Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les
+paroles de Marius autrement qu'à la lettre. Marius s'arrangea de manière
+à être absent aux heures où Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma à
+la nouvelle manière d'être de M. Fauchelevent. Toussaint y aida.
+_Monsieur a toujours été comme ça_, répétait-elle. Le grand-père rendit
+ce décret:--C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, à
+quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est
+juxtaposition; un nouveau venu est une gêne. Il n'y a plus de place,
+toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le
+père Gillenormand ne demanda pas mieux que d'être dispensé de «ce
+monsieur». Il ajouta:--Rien n'est plus commun que ces originaux-là. Ils
+font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de
+Canaples était pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce
+sont des apparences fantasques qu'ont les gens.
+
+Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui eût d'ailleurs pu deviner
+une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble
+extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent,
+agitée là où elle devrait être calme. On regarde à la superficie ces
+bouillonnements sans cause; on n'aperçoit pas l'hydre qui se traîne au
+fond.
+
+Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils
+nourrissent, un dragon qui les ronge, un désespoir qui habite leur nuit.
+Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui
+une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce
+misérable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il
+est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne
+comprend rien se fait à sa surface. Une ride mystérieuse se plisse, puis
+s'évanouit, puis reparaît; une bulle d'air monte et crève. C'est peu de
+chose, c'est terrible. C'est la respiration de la bête inconnue.
+
+De certaines habitudes étranges, arriver à l'heure où les autres
+partent, s'effacer pendant que les autres s'étalent, garder dans toutes
+les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille,
+chercher l'allée solitaire, préférer la rue déserte, ne point se mêler
+aux conversations, éviter les foules et les fêtes, sembler à son aise et
+vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et
+sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par
+l'escalier dérobé, toutes ces singularités insignifiantes, rides, bulles
+d'air, plis fugitifs à la surface, viennent souvent d'un fond
+formidable.
+
+Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu à
+peu de Cosette; les relations que crée le mariage, les visites, le soin
+de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de
+Cosette n'étaient pas coûteux; ils consistaient en un seul: être avec
+Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'était là la grande
+occupation de sa vie. C'était pour eux une joie toujours toute neuve de
+sortir bras dessus bras dessous, à la face du soleil, en pleine rue,
+sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette
+eut une contrariété. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le
+soudage de deux vieilles filles étant impossible, et s'en alla. Le
+grand-père se portait bien; Marius plaidait çà et là quelques causes; la
+tante Gillenormand menait paisiblement près du nouveau ménage cette vie
+latérale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours.
+
+Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela
+le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-même à la
+détacher de lui, lui réussissait. Elle était de plus en plus gaie et de
+moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le
+sentait. Un jour elle lui dit tout à coup: vous étiez mon Père, vous
+n'êtes plus mon père, vous étiez mon oncle, vous n'êtes plus mon oncle,
+vous étiez monsieur Fauchelevent, vous êtes Jean. Qui êtes-vous donc? Je
+n'aime pas tout ça. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de
+vous.
+
+Il demeurait toujours rue de l'Homme-Armé, ne pouvant se résoudre à
+s'éloigner du quartier qu'habitait Cosette.
+
+Dans les premiers temps il ne restait près de Cosette que quelques
+minutes, puis s'en allait.
+
+Peu à peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On eût
+dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il
+arriva plus tôt et partit plus tard.
+
+Un jour il échappa à Cosette de lui dire: Père. Un éclair de joie
+illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites
+Jean,--Ah! c'est vrai, répondit-elle avec un éclat de rire, monsieur
+Jean.--C'est bien, dit-il. Et il se détourna pour qu'elle ne le vît pas
+essuyer ses yeux.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
+
+
+Ce fut la dernière fois. À partir de cette dernière lueur, l'extinction
+complète se fit. Plus de familiarité, plus de bonjour avec un baiser,
+plus jamais ce mot si profondément doux: mon père! il était, sur sa
+demande et par sa propre complicité, successivement chassé de tous ses
+bonheurs; et il avait cette misère qu'après avoir perdu Cosette tout
+entière en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en détail.
+
+L'oeil finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les
+jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se
+concentrait dans cette heure-là. Il s'asseyait près d'elle, il la
+regardait en silence, ou bien il lui parlait des années d'autrefois, de
+son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors.
+
+Une après-midi,--c'était une des premières journées d'avril, déjà
+chaude, encore fraîche, le moment de la grande gaîté du soleil, les
+jardins qui environnaient les fenêtres de Marius et de Cosette avaient
+l'émotion du réveil, l'aubépine allait poindre, une bijouterie de
+giroflées s'étalait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses
+bâillaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un
+charmant commencement de pâquerettes et de boutons-d'or, les papillons
+blancs de l'année débutaient, le vent, ce ménétrier de la noce
+éternelle, essayait dans les arbres les premières notes de cette grande
+symphonie aurorale que les vieux poètes appelaient le renouveau,--Marius
+dit à Cosette:--Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la
+rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas être ingrats.--Et ils s'envolèrent
+comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet
+leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient déjà derrière eux quelque
+chose qui était comme le printemps de leur amour. La maison de la rue
+Plumet, étant prise à bail, appartenait encore à Cosette. Ils allèrent à
+ce jardin et à cette maison. Ils s'y retrouvèrent, ils s'y oublièrent.
+Le soir, à l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des
+Filles-du-Calvaire.--Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas
+rentrée encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une
+heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la tête et s'en alla.
+
+Cosette était si enivrée de sa promenade à «leur jardin» et si joyeuse
+d'avoir «vécu tout un jour dans son passé» qu'elle ne parla pas d'autre
+chose le lendemain.
+
+Elle ne s'aperçut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean.
+
+--De quelle façon êtes-vous allés là? lui demanda Jean Valjean.
+
+--À pied.
+
+--Et comment êtes-vous revenus?
+
+--En fiacre.
+
+Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie étroite que menait
+le jeune couple. Il en était importuné. L'économie de Marius était
+sévère, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda
+une question:
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas une voiture à vous? Un joli coupé ne vous
+coûterait que cinq cents francs par mois. Vous êtes riches.
+
+--Je ne sais pas, répondit Cosette.
+
+--C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne
+l'avez pas remplacée. Pourquoi?
+
+--Nicolette suffit.
+
+--Mais il vous faudrait une femme de chambre.
+
+--Est-ce que je n'ai pas Marius?
+
+--Vous devriez avoir une maison à vous, des domestiques à vous, une
+voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous.
+Pourquoi ne pas profiter de ce que vous êtes riches? La richesse, cela
+s'ajoute au bonheur.
+
+Cosette ne répondit rien.
+
+Les visites de Jean Valjean ne s'abrégeaient point. Loin de là. Quand
+c'est le coeur qui glisse, on ne s'arrête pas sur la pente.
+
+Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier
+l'heure, il faisait l'éloge de Marius; il le trouvait beau, noble,
+courageux, spirituel, éloquent, bon. Cosette enchérissait. Jean Valjean
+recommençait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot était inépuisable; il
+y avait des volumes dans ces six lettres. De cette façon Jean Valjean
+parvenait à rester longtemps. Voir Cosette, oublier près d'elle, cela
+lui était si doux! C'était le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs
+fois que Basque vint dire à deux reprises: Monsieur Gillenormand
+m'envoie rappeler à Madame la baronne que le dîner est servi.
+
+Ces jours-là, Jean Valjean rentrait chez lui très pensif.
+
+Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui
+s'était présentée à l'esprit de Marius? Jean Valjean était-il en effet
+une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites à
+son papillon?
+
+Un jour il resta plus longtemps encore qu'à l'ordinaire. Le lendemain,
+il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la cheminée.--Tiens!
+pensa-t-il. Pas de feu.--Et il se donna à lui-même cette
+explication:--C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont
+cessé.
+
+--Dieu! qu'il fait froid ici! s'écria Cosette en entrant.
+
+--Mais non, dit Jean Valjean.
+
+--C'est donc vous qui avez dit à Basque de ne pas faire de feu?
+
+--Oui. Nous sommes en mai tout à l'heure.
+
+--Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en
+faut toute l'année.
+
+--J'ai pensé que le feu était inutile.
+
+--C'est bien là une de vos idées! reprit Cosette.
+
+Le jour d'après, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils étaient
+rangés à l'autre bout de la salle près de la porte.--Qu'est-ce que cela
+veut dire? pensa Jean Valjean.
+
+Il alla chercher les fauteuils, et les remit à leur place ordinaire près
+de la cheminée.
+
+Ce feu rallumé l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus
+longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller,
+Cosette lui dit:
+
+--Mon mari m'a dit une drôle de chose hier.
+
+--Quelle chose donc?
+
+--Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente.
+Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-père. J'ai répondu:
+Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les
+trois mille? J'ai répondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi.
+Et puis j'ai demandé: Pourquoi me dis-tu ça? Il m'a répondu: Pour
+savoir.
+
+Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de
+lui quelque explication; il l'écouta dans un morne silence. Il s'en
+retourna rue de l'Homme-Armé; il était si profondément absorbé qu'il se
+trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la
+maison voisine. Ce ne fut qu'après avoir monté presque deux étages qu'il
+s'aperçut de son erreur et qu'il redescendit.
+
+Son esprit était bourrelé de conjectures. Il était évident que Marius
+avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il
+craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait même peut-être
+découvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il hésitait
+devant cette fortune suspecte, et répugnait à la prendre comme sienne,
+aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'être riches d'une
+richesse trouble.
+
+En outre, vaguement, Jean Valjean commençait à se sentir éconduit.
+
+Le jour suivant, il eut, en pénétrant dans la salle basse, comme une
+secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas même une
+chaise.
+
+--Ah çà, s'écria Cosette en entrant, pas de fauteuils! Où sont donc les
+fauteuils?
+
+--Ils n'y sont plus, répondit Jean Valjean.
+
+--Voilà qui est fort!
+
+Jean Valjean bégaya:
+
+--C'est moi qui ai dit à Basque de les enlever.
+
+--Et la raison?
+
+--Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui.
+
+--Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout.
+
+--Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon.
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous avez sans doute du monde ce soir.
+
+--Nous n'avons personne.
+
+Jean Valjean ne put dire un mot de plus.
+
+Cosette haussa les épaules.
+
+--Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites éteindre le feu.
+Comme vous êtes singulier!
+
+--Adieu, murmura Jean Valjean.
+
+Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire:
+Adieu, madame.
+
+Il sortit accablé.
+
+Cette fois il avait compris.
+
+Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir.
+
+--Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui.
+
+Elle eut comme un léger serrement de coeur, mais elle s'en aperçut à
+peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius.
+
+Le jour d'après, il ne vint pas.
+
+Cosette n'y prit pas garde, passa sa soirée et dormit sa nuit, comme à
+l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se réveillant. Elle était si heureuse!
+Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il était
+malade, et pourquoi il n'était pas venu la veille. Nicolette rapporta la
+réponse de monsieur Jean. Il n'était point malade. Il était occupé. Il
+viendrait bientôt. Le plus tôt qu'il pourrait. Du reste, il allait faire
+un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'était son habitude
+de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'eût pas d'inquiétude.
+Qu'on ne songeât point à lui.
+
+Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait répété les propres
+paroles de sa maîtresse. Que madame envoyait savoir «pourquoi monsieur
+Jean n'était pas venu la veille». Il y a deux jours que je ne suis venu,
+dit Jean Valjean avec douceur.
+
+Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien à
+Cosette.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+L'attraction et l'extinction
+
+
+Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l'été de
+1833, les passants clairsemés du Marais, les marchands des boutiques,
+les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement
+vêtu de noir, qui, tous les jours, vers la même heure, à la nuit
+tombante, sortait de la rue de l'Homme-Armé, du côté de la rue
+Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux,
+gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arrivé à la rue de
+l'Écharpe, tournait à gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis.
+
+Là il marchait à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien,
+n'entendant rien, l'oeil immuablement fixé sur un point toujours le
+même, qui semblait pour lui étoilé, et qui n'était autre que l'angle de
+la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue,
+plus son oeil s'éclairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles
+comme une aurore intérieure il avait l'air fasciné et attendri, ses
+lèvres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait à quelqu'un
+qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avançait le plus
+lentement qu'il pouvait. On eût dit que, tout en souhaitant d'arriver,
+il avait peur du moment où il serait tout près. Lorsqu'il n'y avait plus
+que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer,
+son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire
+qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa tête et la fixité de sa
+prunelle faisaient songer à l'aiguille qui cherche le pôle. Quelque
+temps qu'il mît à faire durer l'arrivée, il fallait bien arriver; il
+atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arrêtait, il
+tremblait, il passait sa tête avec une sorte de timidité sombre au delà
+du coin de la dernière maison, et il regardait dans cette rue, et il y
+avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait à
+l'éblouissement de l'impossible et à la réverbération d'un paradis
+fermé. Puis une larme, qui s'était peu à peu amassée dans l'angle des
+paupières, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et
+quelquefois s'arrêtait à sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur
+amère. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il eût été de pierre;
+puis il s'en retournait par le même chemin et du même pas, et, à mesure
+qu'il s'éloignait son regard s'éteignait.
+
+Peu à peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu'à l'angle de la rue des
+Filles-du-Calvaire; il s'arrêtait à mi-chemin dans la rue Saint-Louis;
+tantôt un peu plus loin, tantôt un peu plus près. Un jour, il resta au
+coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des
+Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la tête de
+droite à gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa
+chemin.
+
+Bientôt, il ne vint même plus jusqu'à la rue Saint-Louis. Il arrivait
+jusqu'à la rue Pavée, secouait le front, et s'en retournait; puis il
+n'alla plus au delà de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne dépassa
+plus les Blancs-Manteaux. On eût dit un pendule qu'on ne remonte plus et
+dont les oscillations s'abrègent en attendant qu'elles s'arrêtent.
+
+Tous les jours il sortait de chez lui à la même heure, il entreprenait
+le même trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-être sans qu'il en
+eût conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage
+exprimait cette unique idée: À quoi bon? La prunelle était éteinte; plus
+de rayonnement. La larme aussi était tarie; elle ne s'amassait plus
+dans l'angle des paupières; cet oeil pensif était sec. La tête du
+vieillard était toujours tendue en avant; le menton par moments remuait;
+les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le
+temps était mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait
+point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les
+enfants le suivaient en riant.
+
+
+
+
+Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
+
+
+C'est une terrible chose d'être heureux! Comme on s'en contente! Comme
+on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la
+vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir!
+
+Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius.
+
+Marius, nous l'avons expliqué, avant son mariage, n'avait pas fait de
+questions à M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire à
+Jean Valjean. Il avait regretté la promesse à laquelle il s'était laissé
+entraîner. Il s'était beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette
+concession au désespoir. Il s'était borné à éloigner peu à peu Jean
+Valjean de sa maison et à l'effacer le plus possible dans l'esprit de
+Cosette. Il s'était en quelque sorte toujours placé entre Cosette et
+Jean Valjean, sûr que de cette façon elle ne l'apercevrait pas et n'y
+songerait point. C'était plus que l'effacement, c'était l'éclipse.
+
+Marius faisait ce qu'il jugeait nécessaire et juste. Il croyait avoir,
+pour écarter Jean Valjean, sans dureté, mais sans faiblesse, des raisons
+sérieuses qu'on a vues déjà et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le
+hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procès qu'il avait plaidé, un
+ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de
+mystérieux renseignements qu'il n'avait pu, à la vérité, approfondir,
+par respect même pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par
+ménagement pour la situation périlleuse de Jean Valjean. Il croyait, en
+ce moment-là même, avoir un grave devoir à accomplir, la restitution des
+six cent mille francs à quelqu'un qu'il cherchait le plus discrètement
+possible. En attendant, il s'abstenait de toucher à cet argent.
+
+Quant à Cosette, elle n'était dans aucun de ces secrets-là; mais il
+serait dur de la condamner, elle aussi.
+
+Il y avait de Marius à elle un magnétisme tout-puissant, qui lui faisait
+faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait.
+Elle sentait, du côté de «monsieur Jean», une volonté de Marius; elle
+s'y conformait. Son mari n'avait eu rien à lui dire; elle subissait la
+pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obéissait
+aveuglément. Son obéissance ici consistait à ne pas se souvenir de ce
+que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort à faire pour cela. Sans
+qu'elle sût elle-même pourquoi, et sans qu'il y ait à l'en accuser, son
+âme était tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait
+d'ombre dans la pensée de Marius s'obscurcissait dans la sienne.
+
+N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet
+oubli et cet effacement n'étaient que superficiels. Elle était plutôt
+étourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si
+longtemps nommé son père. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est
+ce qui avait un peu faussé la balance de ce coeur, penchée d'un seul
+côté.
+
+Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'étonnait.
+Alors Marius la calmait:--Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit
+qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait
+l'habitude de disparaître ainsi. Mais pas si longtemps.--Deux ou trois
+fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Armé s'informer si monsieur
+Jean était revenu de son voyage. Jean Valjean fit répondre que non.
+
+Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin,
+Marius.
+
+Disons encore que, de leur côté, Marius et Cosette avaient été absents.
+Ils étaient allés à Vernon. Marius avait mené Cosette au tombeau de son
+père.
+
+Marius avait peu à peu soustrait Cosette à Jean Valjean. Cosette s'était
+laissé faire.
+
+Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas,
+l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi
+reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature,
+nous l'avons dit ailleurs, «regarde devant elle». La nature divise les
+êtres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tournés
+vers l'ombre, les arrivants vers la lumière. De là un écart qui, du côté
+des vieux, est fatal, et, du côté des jeunes, involontaire. Cet écart,
+d'abord insensible, s'accroît lentement comme toute séparation de
+branches. Les rameaux, sans se détacher du tronc, s'en éloignent. Ce
+n'est pas leur faute. La jeunesse va où est la joie, aux fêtes, aux
+vives clartés, aux amours. La vieillesse va à la fin. On ne se perd pas
+de vue, mais il n'y a plus d'étreinte. Les jeunes gens sentent le
+refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons
+pas ces pauvres enfants.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Dernières palpitations de la lampe sans huile
+
+
+Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue,
+s'assit sur une borne, sur cette même borne où Gavroche, dans la nuit du
+5 au 6 juin, l'avait trouvé songeant; il resta là quelques minutes, puis
+remonta. Ce fut la dernière oscillation du pendule. Le lendemain, il ne
+sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.
+
+Sa portière, qui lui apprêtait son maigre repas, quelques choux ou
+quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de
+terre brune et s'exclama:
+
+--Mais vous n'avez pas mangé hier, pauvre cher homme!
+
+--Si fait, répondit Jean Valjean.
+
+--L'assiette est toute pleine.
+
+--Regardez le pot à l'eau. Il est vide.
+
+--Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mangé.
+
+--Eh bien, fît Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau?
+
+--Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en même temps, cela
+s'appelle la fièvre.
+
+--Je mangerai demain.
+
+--Ou à la Trinité. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je
+mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes
+viquelottes qui étaient si bonnes!
+
+Jean Valjean prit la main de la vieille femme:
+
+--Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.
+
+--Je ne suis pas contente de vous, répondit la portière.
+
+Jean Valjean ne voyait guère d'autre créature humaine que cette bonne
+femme. Il y a dans Paris des rues où personne ne passe et des maisons où
+personne ne vient. Il était dans une de ces rues-là et dans une de ces
+maisons-là.
+
+Du temps qu'il sortait encore, il avait acheté à un chaudronnier pour
+quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroché à un clou
+en face de son lit. Ce gibet-là est toujours bon à voir.
+
+Une semaine s'écoula sans que Jean Valjean fît un pas dans sa chambre.
+Il demeurait toujours couché. La portière disait à son mari:--Le
+bonhomme de là-haut ne se lève plus, il ne mange plus, il n'ira pas
+loin. Ça a des chagrins, ça. On ne m'ôtera pas de la tête que sa fille
+est mal mariée.
+
+Le portier répliqua avec l'accent de la souveraineté maritale:
+
+--S'il est riche, qu'il ait un médecin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en
+ait pas. S'il n'a pas de médecin, il mourra.
+
+--Et s'il en a un?
+
+--Il mourra, dit le portier.
+
+La portière se mit à gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui
+poussait dans ce qu'elle appelait son pavé, et tout en arrachant
+l'herbe, elle grommelait:
+
+--C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un
+poulet.
+
+Elle aperçut au bout de la rue un médecin du quartier qui passait; elle
+prit sur elle de le prier de monter.
+
+--C'est au deuxième, lui dit-elle. Vous n'aurez qu'à entrer. Comme le
+bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours à la porte.
+
+Le médecin vit Jean Valjean et lui parla.
+
+Quand il redescendit, la portière l'interpella:
+
+--Eh bien, docteur?
+
+--Votre malade est bien malade.
+
+--Qu'est-ce qu'il a?
+
+--Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une
+personne chère. On meurt de cela.
+
+--Qu'est-ce qu'il vous a dit?
+
+--Il m'a dit qu'il se portait bien.
+
+--Reviendrez-vous, docteur?
+
+--Oui, répondit le médecin. Mais il faudrait qu'un autre que moi revînt.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
+
+
+Un soir Jean Valjean eut de la peine à se soulever sur le coude; il se
+prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration était courte et
+s'arrêtait par instants; il reconnut qu'il était plus faible qu'il ne
+l'avait encore été. Alors, sans doute sous la pression de quelque
+préoccupation suprême, il fit un effort, se dressa sur son séant, et
+s'habilla. Il mit son vieux vêtement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y
+était revenu, et il le préférait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en
+s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui
+coulait du front.
+
+Depuis qu'il était seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin
+d'habiter le moins possible cet appartement désert.
+
+Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.
+
+Il l'étala sur son lit.
+
+Les chandeliers de l'évêque étaient à leur place sur la cheminée. Il
+prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les
+chandeliers. Puis, quoiqu'il fît encore grand jour, c'était en été, il
+les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allumés en plein
+jour dans les chambres où il y a des morts.
+
+Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble à l'autre l'exténuait, et
+il était obligé de s'asseoir. Ce n'était point de la fatigue ordinaire
+qui dépense la force pour la renouveler; c'était le reste des mouvements
+possibles; C'était la vie épuisée qui s'égoutte dans des efforts
+accablants qu'on ne recommencera pas.
+
+Une des chaises où il se laissa tomber était placée devant le miroir, si
+fatal pour lui, si providentiel pour Marius, où il avait lu sur le
+buvard l'écriture renversée de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne
+se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius,
+on lui eût à peine donné cinquante ans; cette année avait compté trente.
+Ce qu'il avait sur le front, ce n'était plus la ride de l'âge, c'était
+la marque mystérieuse de la mort. On sentait là le creusement de l'ongle
+impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette
+couleur qui ferait croire qu'il y a déjà de la terre dessus; les deux
+coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens
+sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de
+reproche; on eût dit un de ces grands êtres tragiques qui ont à se
+plaindre de quelqu'un.
+
+Il était dans cette situation, la dernière phase de l'accablement, où la
+douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagulée; il y a sur
+l'âme comme un caillot de désespoir.
+
+La nuit était venue. Il traîna laborieusement une table et le vieux
+fauteuil près de la cheminée, et posa sur la table une plume, de l'encre
+et du papier.
+
+Cela fait, il eut un évanouissement. Quand il reprit connaissance, il
+avait soif. Ne pouvant soulever le pot à l'eau, il le pencha péniblement
+vers sa bouche, et but une gorgée.
+
+Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait
+rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.
+
+Ces contemplations-là durent des heures qui semblent des minutes. Tout à
+coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda
+à la table que les flambeaux de l'évêque éclairaient, et prit la plume.
+
+Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la
+plume était recourbé, l'encre était desséchée, il fallut qu'il se levât
+et qu'il mît quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire
+sans s'arrêter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forcé d'écrire
+avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps.
+
+Sa main tremblait. Il écrivit lentement quelques lignes que voici:
+
+«Cosette, je te bénis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me
+faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu
+d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent.
+Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez
+toujours mon enfant bien-aimé. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici
+ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me
+les rappeler, écoute bien, cet argent est bien à toi. Voici toute la
+chose: Le jais blanc vient de Norvège, le jais noir vient d'Angleterre,
+la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus léger, plus
+précieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en
+Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrés et une lampe
+à esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec
+de la résine et du noir de fumée et coûtait quatre francs la livre. J'ai
+imaginé de la faire avec de la gomme laque et de la térébenthine. Elle
+ne coûte plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles
+se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une
+petite membrure en fer noir. Le verre doit être violet pour les bijoux
+de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en achète beaucoup. C'est
+le pays du jais...»
+
+Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de
+ces sanglots désespérés qui montaient par moments des profondeurs de son
+être, le pauvre homme prit sa tête dans ses deux mains, et songea.
+
+--Oh! s'écria-t-il au dedans de lui-même (cris lamentables, entendus de
+Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a
+passé sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans même la revoir. Oh! une
+minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder,
+elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est
+affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait
+un mot. Est-ce que cela ferait du mal à quelqu'un? Non, c'est fini,
+jamais. Me voilà tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus.
+
+En ce moment on frappa à sa porte.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
+
+
+Ce même jour, ou, pour mieux dire, ce même soir, comme Marius sortait de
+table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier à
+étudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a
+écrit la lettre est dans l'antichambre.
+
+Cosette avait pris le bras du grand-père et faisait un tour dans le
+jardin.
+
+Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,
+pli grossier, rien qu'à les voir, de certaines missives déplaisent. La
+lettre qu'avait apportée Basque était de cette espèce.
+
+Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'éveille un souvenir comme
+une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: _À
+monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hôtel_. Le tabac reconnu
+lui fit reconnaître l'écriture. On pourrait dire que l'étonnement a des
+éclairs. Marius fut comme illuminé d'un de ces éclairs-là.
+
+L'odorat, ce mystérieux aide-mémoire, venait de faire revivre en lui
+tout un monde. C'était bien là le papier, la façon de plier, la teinte
+blafarde de l'encre, c'était bien là l'écriture connue; surtout c'était
+là le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.
+
+Ainsi, étrange coup de tête du hasard! une des deux pistes qu'il avait
+tant cherchées, celle pour laquelle dernièrement encore il avait fait
+tant d'efforts et qu'il croyait à jamais perdue, venait d'elle-même
+s'offrir à lui.
+
+Il décacheta avidement la lettre, et il lut:
+
+«Monsieur le baron,
+
+«Si l'Être Suprême m'en avait donné les talents, j'aurais pu être le
+baron Thénard, membre de l'institut (académie des sciences), mais je ne
+le suis pas. Je porte seulement le même nom que lui, heureux si ce
+souvenir me recommande à l'excellence de vos bontés. Le bienfait dont
+vous m'honorerez sera réciproque. Je suis en possession d'un secret
+consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret à
+votre disposition désirant avoir l'honneur de vous être hutile. Je vous
+donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet
+individu qui n'y a pas droit, madame la baronne étant de haute
+naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps
+avec le crime sans abdiquer.
+
+«J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.
+
+«Avec respect.»
+
+La lettre était signée «Thénard».
+
+Cette signature n'était pas fausse. Elle était seulement un peu abrégée.
+
+Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la révélation. Le
+certificat d'origine était complet. Aucun doute n'était possible.
+
+L'émotion de Marius fut profonde. Après le mouvement de surprise, il eut
+un mouvement de bonheur. Qu'il trouvât maintenant l'autre homme qu'il
+cherchait, celui qui l'avait sauvé lui Marius, et il n'aurait plus rien
+à souhaiter.
+
+Il ouvrit un tiroir de son secrétaire, y prit quelques billets de
+banque, les mit dans sa poche, referma le secrétaire et sonna. Basque
+entre-bâilla la porte.
+
+--Faites entrer, dit Marius.
+
+Basque annonça:
+
+--Monsieur Thénard.
+
+Un homme entra.
+
+Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui était parfaitement
+inconnu.
+
+Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,
+des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,
+les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la
+perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. Il
+était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très râpé, mais
+propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait
+supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau. Il marchait
+voûté, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son
+salut.
+
+Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,
+trop ample, quoique soigneusement boutonné, ne semblait pas fait pour
+lui. Ici une courte digression est nécessaire.
+
+Il y avait à Paris, à cette époque, dans un vieux logis borgne, rue
+Beautreillis, près de l'Arsenal, un juif ingénieux qui avait pour
+profession de changer un gredin en honnête homme. Pas pour trop
+longtemps, ce qui eût pu être gênant pour le gredin. Le changement se
+faisait à vue, pour un jour ou deux, à raison de trente sous par jour,
+au moyen d'un costume ressemblant le plus possible à l'honnêteté de tout
+le monde. Ce loueur de costumes s'appelait _le Changeur_; les filous
+parisiens lui avaient donné ce nom, et ne lui en connaissaient pas
+d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il
+affublait les gens étaient à peu près possibles. Il avait des
+spécialités et des catégories; à chaque clou de son magasin pendait,
+usée et fripée, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, là
+l'habit de curé, là l'habit de banquier, dans un coin l'habit de
+militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin
+l'habit d'homme d'État. Cet être était le costumier du drame immense que
+la friponnerie joue à Paris. Son bouge était la coulisse d'où le vol
+sortait et où l'escroquerie rentrait. Un coquin déguenillé arrivait à ce
+vestiaire, déposait trente sous, et choisissait, selon le rôle qu'il
+voulait jouer ce jour-là, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant
+l'escalier, le coquin était quelqu'un. Le lendemain les nippes étaient
+fidèlement rapportées, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,
+n'était jamais volé. Ces vêtements avaient un inconvénient, ils
+«n'allaient pas»; n'étant point faits pour ceux qui les portaient, ils
+étaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-là, et ne
+s'ajustaient à personne. Tout filou qui dépassait la moyenne humaine en
+petitesse ou en grandeur, était mal à l'aise dans les costumes du
+Changeur. Il ne fallait être ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur
+n'avait prévu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure à l'espèce
+dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,
+ni grand, ni petit. De là des adaptations quelquefois difficiles dont
+les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis
+pour les exceptions! L'habit d'homme d'État, par exemple, noir du haut
+en bas, et par conséquent convenable, eût été trop large pour Pitt et
+trop étroit pour Castelcicala. Le vêtement d'_homme d'état_ était
+désigné comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: «Un
+habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des
+bottes et du linge.» Il y avait en marge: _Ancien ambassadeur_, et une
+note que nous transcrivons également: «Dans une boîte séparée, une
+perruque proprement frisée, des lunettes vertes, des breloques, et deux
+petits tuyaux de plume d'un pouce de long enveloppés de coton.» Tout
+cela revenait à l'homme d'État, ancien ambassadeur. Tout ce costume
+était, si l'on peut parler ainsi, exténué; les coutures blanchissaient,
+une vague boutonnière s'entrouvrait à l'un des coudes; en outre, un
+bouton manquait à l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un détail;
+la main de l'homme d'État, devant toujours être dans l'habit et sur le
+coeur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.
+
+Si Marius avait été familier avec les institutions occultes de Paris, il
+eût tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait
+d'introduire, l'habit d'homme d'État emprunté au Décroche-moi-ça du
+Changeur.
+
+Le désappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui
+qu'il attendait, tourna en disgrâce pour le nouveau venu. Il l'examina
+des pieds à la tête, pendant que le personnage s'inclinait démesurément,
+et lui demanda d'un ton bref:
+
+--Que voulez-vous?
+
+L'homme répondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un
+crocodile donnerait quelque idée:
+
+--Il me semble impossible que je n'aie pas déjà eu l'honneur de voir
+monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulièrement
+rencontré, il y a quelques années, chez madame la princesse Bagration et
+dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.
+
+C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de
+reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît point.
+
+Marius était attentif au parler de cet homme. Il épiait l'accent et le
+geste, mais son désappointement croissait; c'était une prononciation
+nasillarde, absolument différente du son de voix aigre et sec auquel il
+s'attendait. Il était tout à fait dérouté.
+
+--Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de
+ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.
+
+La réponse était bourrue. Le personnage, gracieux quand même, insista.
+
+--Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais
+beaucoup Chateaubriand. Il est très affable. Il me dit quelquefois:
+Thénard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?
+
+Le front de Marius devint de plus en plus sévère:
+
+--Je n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez monsieur de
+Chateaubriand. Abrégeons. Qu'est-ce que vous voulez?
+
+L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.
+
+--Monsieur le baron, daignez m'écouter. Il y a en Amérique, dans un pays
+qui est du côté de Panama, un village appelé la Joya. Ce village se
+compose d'une seule maison. Une grande maison carrée de trois étages en
+briques cuites au soleil, chaque côté du carré long de cinq cents pieds,
+chaque étage en retraite de douze pieds sur l'étage inférieur de façon à
+laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'édifice, au centre
+une cour intérieure où sont les provisions et les munitions, pas de
+fenêtres, des meurtrières, pas de porte, des échelles, des échelles pour
+monter du sol à la première terrasse, et de la première à la seconde, et
+de la seconde à la troisième, des échelles pour descendre dans la cour
+intérieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux
+chambres, des échelles; le soir on ferme les trappes, on retire les
+échelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrières; nul
+moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents
+habitants, voilà ce village. Pourquoi tant de précautions? c'est que ce
+pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y
+va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.
+
+--Où voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du désappointement
+passait à l'impatience.
+
+--À ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigué. La
+vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des
+sauvages.
+
+--Après?
+
+--Monsieur le baron, l'égoïsme est la loi du monde. La paysanne
+prolétaire qui travaille à la journée se retourne quand la diligence
+passe, la paysanne propriétaire qui travaille à son champ ne se retourne
+pas. Le chien du pauvre aboie après le riche, le chien du riche aboie
+après le pauvre. Chacun pour soi. L'intérêt, voilà le but des hommes.
+L'or, voilà l'aimant.
+
+--Après? Concluez.
+
+--Je voudrais aller m'établir à la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon
+épouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est
+long et cher. Il me faut un peu d'argent.
+
+--En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.
+
+L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et
+répliqua avec un redoublement de sourire:
+
+--Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?
+
+Cela était à peu près vrai. Le fait est que le contenu de l'épître avait
+glissé sur Marius. Il avait vu l'écriture plus qu'il n'avait lu la
+lettre. Il s'en souvenait à peine. Depuis un moment un nouvel éveil
+venait de lui être donné. Il avait remarqué ce détail: mon épouse et ma
+demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un oeil pénétrant. Un juge
+d'instruction n'eût pas mieux regardé. Il le guettait presque. Il se
+borna à lui répondre:
+
+--Précisez.
+
+L'inconnu inséra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tête
+sans redresser son épine dorsale, mais en scrutant de son côté Marius
+avec le regard vert de ses lunettes.
+
+--Soit, monsieur le baron. Je précise. J'ai un secret à vous vendre.
+
+--Un secret?
+
+--Un secret.
+
+--Qui me concerne?
+
+--Un peu.
+
+--Quel est ce secret?
+
+Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'écoutant.
+
+--Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis
+intéressant.
+
+--Parlez.
+
+--Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.
+
+Marius tressaillit.
+
+--Chez moi? non, dit-il.
+
+L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:
+
+--Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas
+ici de faits anciens, arriérés, caducs, qui peuvent être effacés par la
+prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de
+faits récents, de faits actuels, de faits encore ignorés de la justice à
+cette heure. Je continue. Cet homme s'est glissé dans votre confiance,
+et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son
+nom vrai. Et vous le dire pour rien.
+
+--J'écoute.
+
+--Il s'appelle Jean Valjean.
+
+--Je le sais.
+
+--Je vais vous dire, également pour rien, qui il est.
+
+--Dites.
+
+--C'est un ancien forçat.
+
+--Je le sais.
+
+--Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
+
+--Non. Je le savais auparavant.
+
+Le ton froid de Marius, cette double réplique _je le sais_, son
+laconisme réfractaire au dialogue, remuèrent dans l'inconnu quelque
+colère sourde. Il décocha à la dérobée à Marius un regard furieux, tout
+de suite éteint. Si rapide qu'il fût, ce regard était de ceux qu'on
+reconnaît quand on les a vus une fois; il n'échappa point à Marius. De
+certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines âmes; la
+prunelle, ce soupirail de la pensée, s'en embrase; les lunettes ne
+cachent rien; mettez donc une vitre à l'enfer.
+
+L'inconnu reprit, en souriant:
+
+--Je ne me permets pas de démentir monsieur le baron. Dans tous les cas,
+vous devez voir que je suis renseigné. Maintenant ce que j'ai à vous
+apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intéresse la fortune de
+madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est à vendre.
+C'est à vous que je l'offre d'abord. Bon marché. Vingt mille francs.
+
+--Je sais ce secret-là comme je sais les autres, dit Marius.
+
+Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:
+
+--Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.
+
+--Je vous répète que vous n'avez rien à m'apprendre. Je sais ce que vous
+voulez me dire.
+
+Il y eut dans l'oeil de l'homme un nouvel éclair. Il s'écria:
+
+--Il faut pourtant que je dîne aujourd'hui. C'est un secret
+extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je
+parle. Donnez-moi vingt francs.
+
+Marius le regarda fixement:
+
+--Je sais votre secret extraordinaire; de même que je savais le nom de
+Jean Valjean, de même que je sais votre nom.
+
+--Mon nom?
+
+--Oui.
+
+--Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous
+l'écrire et de vous le dire. Thénard.
+
+--Dier.
+
+--Hein?
+
+--Thénardier.
+
+--Qui ça?
+
+Dans le danger, le porc-épic se hérisse, le scarabée fait le mort, la
+vieille garde se forme en carré; cet homme se mit à rire.
+
+Puis il épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche
+de son habit.
+
+Marius continua:
+
+--Vous êtes aussi l'ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète
+Genflot, l'espagnol don Alvarès, et la femme Balizard.
+
+--La femme quoi?
+
+--Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil.
+
+--Une gargote! Jamais.
+
+--Et je vous dis que vous êtes Thénardier.
+
+--Je le nie.
+
+--Et que vous êtes un gueux. Tenez.
+
+Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la
+face.
+
+--Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!
+
+Et l'homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l'examina.
+
+--Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un
+fafiot sérieux!
+
+Puis brusquement:
+
+--Eh bien soit, s'écria-t-il. Mettons-nous à notre aise.
+
+Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière,
+arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
+tuyaux de plume dont il a été question tout à l'heure, et qu'on a
+d'ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre, il ôta son visage
+comme on ôte son chapeau.
+
+L'oeil s'alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits,
+hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec;
+le profil féroce et sagace de l'homme de proie reparut.
+
+--Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'où
+avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier.
+
+Et il redressa son dos voûté.
+
+Thénardier, car c'était bien lui, était étrangement surpris; il eût été
+troublé s'il avait pu l'être. Il était venu apporter de l'étonnement, et
+c'était lui qui en recevait. Cette humiliation lui était payée cinq
+cents francs, et, à tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en était pas
+moins abasourdi.
+
+Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son
+déguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait à
+fond. Et non seulement ce baron était au fait de Thénardier, mais il
+semblait au fait de Jean Valjean. Qu'était-ce que ce jeune homme presque
+imberbe, si glacial et si généreux, qui savait les noms des gens, qui
+savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
+fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?
+
+Thénardier, on se le rappelle, quoique ayant été voisin de Marius, ne
+l'avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois
+entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme très pauvre appelé
+Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le
+connaître, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'était possible
+dans son esprit entre ce Marius-là et M. le baron Pontmercy.
+
+Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
+de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour
+lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu'on doit à ce qui
+n'est qu'un remercîment.
+
+Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise à la piste des mariés du
+16 février, et par ses fouilles personnelles, il était parvenu à savoir
+beaucoup de choses, et, du fond de ses ténèbres, il avait réussi à
+saisir plus d'un fil mystérieux. Il avait, à force d'industrie,
+découvert, ou, tout au moins, à force d'inductions, deviné, quel était
+l'homme qu'il avait rencontré un certain jour dans le Grand Égout. De
+l'homme, il était facilement arrivé au nom. Il savait que madame la
+baronne Pontmercy, c'était Cosette. Mais de ce côté-là, il comptait être
+discret. Qui était Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-même. Il
+entrevoyait bien quelque bâtardise, l'histoire de Fantine lui avait
+toujours semblé louche, mais à quoi bon en parler? Pour se faire payer
+son silence? Il avait, ou croyait avoir, à vendre mieux que cela. Et,
+selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette révélation au
+baron Pontmercy: _Votre femme est bâtarde_, cela n'eût réussi qu'à
+attirer la botte du mari vers les reins du révélateur.
+
+Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n'avait pas
+encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une
+position, changer de front; mais rien d'essentiel n'était encore
+compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
+avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy
+si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes
+de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
+allait s'engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il
+parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
+revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: _Je suis
+Thénardier_, il attendit.
+
+Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme,
+qu'il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir
+faire honneur à la recommandation du colonel Pontmercy. Il était humilié
+que ce héros dût quelque chose à ce bandit, et que la lettre de change
+tirée du fond du tombeau par son père sur lui Marius fût jusqu'à ce jour
+protestée. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe où était
+son esprit vis-à-vis de Thénardier, qu'il y avait lieu de venger le
+colonel du malheur d'avoir été sauvé par un tel gredin. Quoi qu'il en
+fût, il était content. Il allait donc enfin délivrer de ce créancier
+indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
+la prison pour dettes la mémoire de son père.
+
+À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s'il se pouvait,
+la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se présenter.
+Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir
+le fond de cet homme. Il commença par là.
+
+Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset,
+et regardait Marius avec une douceur presque tendre.
+
+Marius rompit le silence.
+
+--Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que
+vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
+informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
+vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
+Un voleur, parce qu'il a volé un riche manufacturier dont il a causé la
+ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassiné l'agent de
+police Javert.
+
+--Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.
+
+--Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un
+arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
+quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M.
+Madeleine, s'était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans
+toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
+verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à
+sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
+en quelque sorte, par occasion. Il était le père nourricier des pauvres.
+Il fondait des hôpitaux, ouvrait des écoles, visitait les malades,
+dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
+était comme le tuteur du pays. Il avait refusé la croix, on l'avait
+nommé maire. Un forçat libéré savait le secret d'une peine encourue
+autrefois par cet homme; il le dénonça et le fit arrêter, et profita de
+l'arrestation pour venir à Paris et se faire remettre par le banquier
+Laffitte,--Je tiens le fait du caissier lui-même,--au moyen d'une fausse
+signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait à M.
+Madeleine. Ce forçat, qui a volé M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
+Quant à l'autre fait, vous n'avez rien non plus à m'apprendre. Jean
+Valjean a tué l'agent Javert; il l'a tué d'un coup de pistolet. Moi qui
+vous parle, j'étais présent.
+
+Thénardier jeta à Marius le coup d'oeil souverain d'un homme battu qui
+remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
+tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
+l'inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et
+Thénardier se borna à dire à Marius:
+
+--Monsieur le baron, nous faisons fausse route.
+
+Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de
+breloques un moulinet expressif.
+
+--Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.
+
+--Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
+fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je
+n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
+Valjean n'a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tué
+Javert.
+
+--Voilà qui est fort! comment cela?
+
+--Pour deux raisons.
+
+--Lesquelles? parlez.
+
+--Voici la première: il n'a pas volé M. Madeleine, attendu que c'est
+lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.
+
+--Que me contez-vous là?
+
+--Et voici la seconde: il n'a pas assassiné Javert, attendu que celui
+qui a tué Javert, c'est Javert.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Que Javert s'est suicidé.
+
+--Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.
+
+Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d'un alexandrin
+antique:
+
+--L'agent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.
+
+
+--Mais prouvez donc!
+
+Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris
+qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs.
+
+--J'ai mon dossier, dit-il avec calme.
+
+Et il ajouta:
+
+--Monsieur le baron, dans votre intérêt, j'ai voulu connaître à fond mon
+Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le même homme,
+et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
+parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
+l'écriture est suspecte, l'écriture est complaisante, mais des preuves
+imprimées.
+
+Tout en parlant, Thénardier extrayait de l'enveloppe deux numéros de
+journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L'un de ces deux
+journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait
+beaucoup plus ancien que l'autre.
+
+--Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les
+deux journaux déployés.
+
+Ces deux journaux, le lecteur les connaît. L'un, le plus ancien, un
+numéro du _Drapeau blanc_ du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
+à la page 148 du tome troisième de ce livre, établissait l'identité de
+M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un _Moniteur_ du 15 juin 1832,
+constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il résultait d'un rapport
+verbal de Javert au préfet que, fait prisonnier dans la barricade de la
+rue de la Chanvrerie, il avait dû la vie à la magnanimité d'un insurgé
+qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle,
+avait tiré en l'air.
+
+Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces
+deux journaux n'avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires
+de Thénardier; la note publiée dans le _Moniteur_ était communiquée
+administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait
+douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même
+s'était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
+Marius ne put retenir un cri de joie:
+
+--Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
+fortune était vraiment à lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
+pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un héros! c'est un
+saint!
+
+--Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un héros, dit Thénardier. C'est
+un assassin et un voleur.
+
+Et il ajouta du ton d'un homme qui commence à se sentir quelque
+autorité:--Calmons-nous.
+
+Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
+revenaient, tombèrent sur lui comme une douche de glace.
+
+--Encore! dit-il.
+
+--Toujours, fit Thénardier. Jean Valjean n'a pas volé Madeleine, mais
+c'est un voleur. Il n'a pas tué Javert, mais c'est un meurtrier.
+
+--Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misérable vol d'il y a
+quarante ans, expié, cela résulte de vos journaux mêmes, par toute une
+vie de repentir, d'abnégation et de vertu?
+
+--Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je répète que je parle
+de faits actuels. Ce que j'ai à vous révéler est absolument inconnu.
+C'est de l'inédit. Et peut-être y trouverez-vous la source de la fortune
+habilement offerte par Jean Valjean à madame la baronne. Je dis
+habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
+honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du même coup, cacher
+son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se créer une famille,
+ce ne serait pas très maladroit.
+
+--Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.
+
+--Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la récompense à
+votre générosité. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
+ne t'es-tu pas adressé à Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
+sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
+combinaison ingénieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
+mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage à
+la Joya, je vous préfère, vous qui avez tout, à lui qui n'a rien. Je
+suis un peu fatigué, permettez-moi de prendre une chaise.
+
+Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.
+
+Thénardier s'installa sur une chaise capitonnée, reprit les deux
+journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
+son ongle le _Drapeau blanc_: Celui-ci m'a donné du mal pour l'avoir.
+Cela fait, il croisa les jambes et s'étala sur le dos, attitude propre
+aux gens sûrs de ce qu'ils disent, puis entra en matière, gravement et
+en appuyant sur les mots:
+
+--Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
+l'émeute, un homme était dans le Grand Égout de Paris, du côté où
+l'égout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
+d'Iéna.
+
+Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thénardier.
+Thénardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
+orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
+adversaire sous ses paroles:
+
+--Cet homme, forcé de se cacher, pour des raisons du reste étrangères à
+la politique, avait pris l'égout pour domicile et en avait une clef.
+C'était, je le répète, le 6 juin; il pouvait être huit heures du soir.
+L'homme entendit du bruit dans l'égout. Très surpris, il se blottit, et
+guetta. C'était un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
+son côté. Chose étrange, il y avait dans l'égout un autre homme que lui.
+La grille de sortie de l'égout n'était pas loin. Un peu de lumière qui
+en venait lui permit de reconnaître le nouveau venu et de voir que cet
+homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbé. L'homme qui
+marchait courbé était un ancien forçat, et ce qu'il traînait sur ses
+épaules était un cadavre. Flagrant délit d'assassinat, s'il en fut.
+Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forçat
+allait jeter ce cadavre à la rivière. Un fait à noter, c'est qu'avant
+d'arriver à la grille de sortie, ce forçat, qui venait de loin dans
+l'égout, avait nécessairement rencontré une fondrière épouvantable où il
+semble qu'il eût pu laisser le cadavre; mais, dès le lendemain, les
+égoutiers, en travaillant à la fondrière, y auraient retrouvé l'homme
+assassiné, et ce n'était pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
+aimé traverser la fondrière, avec son fardeau, et ses efforts ont dû
+être effrayants, il est impossible de risquer plus complètement sa vie;
+je ne comprends pas qu'il soit sorti de là vivant.
+
+La chaise de Marius se rapprocha encore. Thénardier en profita pour
+respirer longuement. Il poursuivit:
+
+--Monsieur le baron, un égout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
+tout, et même de place. Quand deux hommes sont là, il faut qu'ils se
+rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicilié et le passant furent
+forcés de se dire bonjour, à regret l'un et l'autre. Le passant dit au
+domicilié:--_Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
+la clef, donne-la-moi_. Ce forçat était un homme d'une force terrible.
+Il n'y avait pas à refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
+uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
+voir, sinon qu'il était jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
+défiguré par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de déchirer et
+d'arracher par derrière, sans que l'assassin s'en aperçût, un morceau de
+l'habit de l'homme assassiné. Pièce à conviction, vous comprenez; moyen
+de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
+mit la pièce à conviction dans sa poche. Après quoi il ouvrit la grille,
+fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
+sauva, se souciant peu d'être mêlé au surplus de l'aventure et surtout
+ne voulant pas être là quand l'assassin jetterait l'assassiné à la
+rivière. Vous comprenez à présent. Celui qui portait le cadavre, c'est
+Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
+morceau de l'habit....
+
+Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, à la
+hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un
+lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres.
+
+Marius s'était levé, pâle, respirant à peine, l'oeil fixé sur le morceau
+de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
+regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite étendue derrière
+lui, cherchait en tâtonnant sur la muraille une clef qui était à la
+serrure d'un placard près de la cheminée. Il trouva cette clef, ouvrit
+le placard, et y enfonça son bras sans y regarder, et sans que sa
+prunelle effarée se détachât du chiffon que Thénardier tenait déployé.
+
+Cependant Thénardier continuait:
+
+--Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
+homme assassiné était un opulent étranger attiré par Jean Valjean dans
+un piège et porteur d'une somme énorme.
+
+--Le jeune homme c'était moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
+sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.
+
+Puis, arrachant le morceau des mains de Thénardier, il s'accroupit sur
+l'habit, et rapprocha du pan déchiqueté le morceau déchiré. La déchirure
+s'adaptait exactement, et le lambeau complétait l'habit.
+
+Thénardier était pétrifié. Il pensa ceci: Je suis épaté.
+
+Marius se redressa frémissant, désespéré, rayonnant.
+
+Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thénardier, lui
+présentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
+billets de cinq cents francs et de mille francs.
+
+--Vous êtes un infâme! vous êtes un menteur, un calomniateur, un
+scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifié; vous
+vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. Et c'est vous
+qui êtes un voleur! Et c'est vous qui êtes un assassin! Je vous ai vu,
+Thénardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hôpital. J'en sais
+assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je
+voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes!
+
+Et il jeta un billet de mille francs à Thénardier.
+
+--Ah! Jondrette Thénardier, vil coquin! que ceci vous serve de leçon,
+brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres,
+misérable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
+protège.
+
+--Waterloo! grommela Thénardier, en empochant les cinq cents francs avec
+les mille francs.
+
+--Oui, assassin! vous y avez sauvé la vie à un colonel....
+
+--À un général, dit Thénardier, en relevant la tête.
+
+--À un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
+liard pour un général. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
+dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
+heureux seulement, c'est tout ce que je désire. Ah! monstre! Voilà
+encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dès demain, pour
+l'Amérique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
+menteur! Je veillerai à votre départ, bandit, et je vous compterai à ce
+moment-là vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!
+
+--Monsieur le baron, répondit Thénardier en saluant jusqu'à terre,
+reconnaissance éternelle.
+
+Et Thénardier sortit, n'y concevant rien, stupéfait et ravi de ce doux
+écrasement sous des sacs d'or et de cette foudre éclatant sur sa tête en
+billets de banque.
+
+Foudroyé, il l'était, mais content aussi; et il eût été très fâché
+d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-là.
+
+Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours après les
+événements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
+Marius, pour l'Amérique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
+d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misère morale de
+Thénardier, ce bourgeois manqué, était irrémédiable; il fut en Amérique
+ce qu'il était en Europe. Le contact d'un méchant homme suffit
+quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
+chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thénardier se fit négrier.
+
+Dès que Thénardier fut dehors, Marius courut au jardin où Cosette se
+promenait encore.
+
+--Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
+fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauvé la
+vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton châle.
+
+Cosette le crut fou, et obéit.
+
+Il ne respirait pas, il mettait la main sur son coeur pour en comprimer
+les battements. Il allait et venait à grands pas, il embrassait
+Cosette:--Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.
+
+Marius était éperdu. Il commençait à entrevoir dans ce Jean Valjean on
+ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouïe lui
+apparaissait, suprême et douce, humble dans son immensité. Le forçat se
+transfigurait en Christ. Marius avait l'éblouissement de ce prodige. Il
+ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'était grand.
+
+En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
+Cosette et s'y élança.
+
+--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. Le fiacre partit.
+
+--Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Armé. Je n'osais plus
+t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.
+
+--Ton père, Cosette! ton père plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
+m'as dit que tu n'avais jamais reçu la lettre que je t'avais envoyée par
+Gavroche. Elle sera tombée dans ses mains. Cosette, il est allé à la
+barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'être un ange, en
+passant, il en a sauvé d'autres; il a sauvé Javert. Il m'a tiré de ce
+gouffre pour me donner à toi. Il m'a porté sur son dos dans cet
+effroyable égout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir
+été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
+fondrière épouvantable, à s'y noyer cent fois, à se noyer dans la boue,
+Cosette! il me l'a fait traverser. J'étais évanoui je ne voyais rien, je
+n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
+allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
+nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
+trouvions! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit
+être cela, vois-tu, Cosette? C'est à lui que Gavroche aura remis ma
+lettre. Tout s'explique. Tu comprends.
+
+Cosette ne comprenait pas un mot.
+
+--Tu as raison, lui dit-elle.
+
+Cependant le fiacre roulait.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Nuit derrière laquelle il y a le jour
+
+
+Au coup qu'il entendit frapper à sa porte, Jean Valjean se retourna.
+
+--Entrez, dit-il faiblement.
+
+La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent.
+
+Cosette se précipita dans la chambre.
+
+Marius resta sur le seuil, debout, appuyé contre le montant de la porte.
+
+--Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras
+ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans
+les yeux.
+
+Cosette, suffoquée d'émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.
+
+--Père! dit-elle.
+
+Jean Valjean, bouleversé, bégayait:
+
+--Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu!
+
+Et, serré dans les bras de Cosette, il s'écria:
+
+--C'est toi! tu es là! Tu me pardonnes donc!
+
+Marius, baissant les paupières pour empêcher ses larmes de couler, fit
+un pas et murmura entre ses lèvres contractées convulsivement pour
+arrêter les sanglots:
+
+--Mon père!
+
+--Et vous aussi, vous me pardonnez! dit Jean Valjean.
+
+Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta:--Merci.
+
+Cosette arracha son châle et jeta son chapeau sur le lit.
+
+--Cela me gêne, dit-elle.
+
+Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle écarta ses cheveux
+blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front.
+
+Jean Valjean se laissait faire, égaré.
+
+Cosette, qui ne comprenait que très confusément, redoublait ses
+caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.
+
+Jean Valjean balbutiait:
+
+--Comme on est bête! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous,
+monsieur Pontmercy, qu'au moment où vous êtes entré, je me disais: C'est
+fini. Voilà sa petite robe, je suis un misérable homme, je ne verrai
+plus Cosette, je disais cela au moment même où vous montiez l'escalier.
+Étais-je idiot! Voilà comme on est idiot! Mais on compte sans le bon
+Dieu. Le bon Dieu dit: Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, bêta! Non,
+non, ça ne se passera pas comme ça. Allons, il y a là un pauvre bonhomme
+qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient; et l'on revoit sa Cosette, et
+l'on revoit sa petite Cosette! Ah! j'étais bien malheureux!
+
+Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit:
+
+--J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en
+temps. Un coeur, cela veut un os à ronger. Cependant je sentais bien que
+j'étais de trop. Je me donnais des raisons: Ils n'ont pas besoin de toi,
+reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'éterniser. Ah! Dieu béni,
+je la revois! Sais-tu, Cosette, que ton mari est très beau? Ah! tu as un
+joli col brodé, à la bonne heure. J'aime ce dessin-là. C'est ton mari
+qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires.
+Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps.
+
+Et Cosette reprenait:
+
+--Quelle méchanceté de nous avoir laissés comme cela! Où êtes-vous donc
+allé? pourquoi avez-vous été si longtemps? Autrefois vos voyages ne
+duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoyé Nicolette, on
+répondait toujours: Il est absent. Depuis quand êtes-vous revenu?
+Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez-vous que vous êtes très
+changé? Ah! le vilain père! il a été malade, et nous ne l'avons pas su!
+Tiens, Marius, tâte sa main comme elle est froide!
+
+--Ainsi vous voilà! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez! répéta Jean
+Valjean.
+
+À ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait
+dans le coeur de Marius trouva une issue, il éclata:
+
+--Cosette, entends-tu? il en est là! il me demande pardon. Et sais-tu ce
+qu'il m'a fait, Cosette? Il m'a sauvé la vie. Il a fait plus. Il t'a
+donnée à moi. Et après m'avoir sauvé et après t'avoir donnée à moi,
+Cosette, qu'a-t-il fait de lui-même? il s'est sacrifié. Voilà l'homme.
+Et, à moi l'ingrat, à moi l'oublieux, à moi l'impitoyable, à moi le
+coupable, il me dit: Merci! Cosette, toute ma vie passée aux pieds de
+cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet égout, cette
+fournaise, ce cloaque, il a tout traversé pour moi, pour toi, Cosette!
+Il m'a emporté à travers toutes les morts qu'il écartait de moi et qu'il
+acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les
+héroïsmes, toutes les saintetés, il les a! Cosette, cet homme-là, c'est
+l'ange!
+
+--Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?
+
+--Mais vous! s'écria Marius avec une colère où il y avait de la
+vénération, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi.
+Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus,
+sous prétexte de vous démasquer, vous vous calomniez. C'est affreux.
+
+--J'ai dit la vérité, répondit Jean Valjean.
+
+--Non, reprit Marius, la vérité, c'est toute la vérité; et vous ne
+l'avez pas dite. Vous étiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir
+dit? Vous aviez sauvé Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous
+devais la vie, pourquoi ne pas l'avoir dit?
+
+--Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il
+fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'égout,
+vous m'auriez fait rester près de vous. Je devais donc me taire. Si
+j'avais parlé, cela aurait tout gêné.
+
+--Gêné quoi! gêné qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous
+allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que
+c'est par hasard que j'ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous
+faites partie de nous-mêmes. Vous êtes son père et le mien. Vous ne
+passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez
+pas que vous serez demain ici.
+
+--Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas
+chez vous.
+
+--Que voulez-vous dire? répliqua Marius. Ah çà, nous ne permettons plus
+de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne
+vous lâchons pas.
+
+--Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une
+voiture en bas. Je vous enlève. S'il le faut, j'emploierai la force.
+
+Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.
+
+--Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si
+vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azalées y
+viennent très bien. Les allées sont sablées avec du sable de rivière; il
+y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est
+moi qui les arrose. Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous
+sommes en république, tout le monde se dit _tu_, n'est-ce pas, Marius?
+Le programme est changé. Si vous saviez, père, j'ai eu un chagrin, il y
+avait un rouge-gorge qui avait fait son nid dans un trou du mur, un
+horrible chat me l'a mangé. Mon pauvre joli petit rouge-gorge qui
+mettait sa tête à sa fenêtre et qui me regardait! J'en ai pleuré.
+J'aurais tué le chat! Mais maintenant personne ne pleure plus. Tout le
+monde rit, tout le monde est heureux. Vous allez venir avec nous. Comme
+le grand-père va être content! Vous aurez votre carré dans le jardin,
+vous le cultiverez, et nous verrons si vos fraises sont aussi belles que
+les miennes. Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous
+m'obéirez bien.
+
+Jean Valjean l'écoutait sans l'entendre. Il entendait la musique de sa
+voix plutôt que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui
+sont les sombres perles de l'âme, germait lentement dans son oeil. Il
+murmura:
+
+--La preuve que Dieu est bon, c'est que la voilà.
+
+--Mon père! dit Cosette.
+
+Jean Valjean continua:
+
+--C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des
+oiseaux plein leurs arbres. Je me promènerais avec Cosette. Être des
+gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin,
+c'est doux. On se voit dès le matin. Nous cultiverions chacun un petit
+coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes
+roses. Ce serait charmant. Seulement....
+
+Il s'interrompit, et dit doucement:
+
+--C'est dommage.
+
+La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaça par un
+sourire.
+
+Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que
+vous êtes malade? Est-ce que vous souffrez?
+
+--Moi? non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seulement....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Seulement quoi?
+
+--Je vais mourir tout à l'heure.
+
+Cosette et Marius frissonnèrent.
+
+--Mourir! s'écria Marius.
+
+--Oui, mais ce n'est rien, dit Jean Valjean.
+
+Il respira, sourit, et reprit:
+
+--Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge
+est donc mort, parle, que j'entende ta voix!
+
+Marius pétrifié regardait le vieillard.
+
+Cosette poussa un cri déchirant.
+
+--Père! mon père! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous
+viviez, entendez-vous!
+
+Jean Valjean leva la tête vers elle avec adoration.
+
+--Oh oui, défends-moi de mourir. Qui sait? j'obéirai peut-être. J'étais
+en train de mourir quand vous êtes arrivés. Cela m'a arrêté, il m'a
+semblé que je renaissais.
+
+--Vous êtes plein de force et de vie, s'écria Marius. Est-ce que vous
+vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en
+aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et à genoux encore! Vous
+allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous
+reprenons. Nous sommes deux ici qui n'aurons désormais qu'une pensée,
+votre bonheur!
+
+--Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que
+vous ne mourrez pas.
+
+Jean Valjean continuait de sourire.
+
+--Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je
+ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pensé comme vous et moi, et il
+ne change pas d'avis; il est utile que je m'en aille. La mort est un bon
+arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez
+heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse épouse le
+matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des
+rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que
+tous les enchantements du ciel vous remplissent l'âme, et maintenant,
+moi qui ne suis bon à rien, que je meure, il est sûr que tout cela est
+bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n'y a plus rien de possible
+maintenant, je sens tout à fait que c'est fini. Il y a une heure, j'ai
+eu un évanouissement. Et puis, cette nuit, j'ai bu tout ce pot d'eau qui
+est là. Comme ton mari est bon, Cosette! tu es bien mieux qu'avec moi.
+
+Un bruit se fit à la porte. C'était le médecin qui entrait.
+
+--Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres
+enfants.
+
+Marius s'approcha du médecin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?...
+mais dans la manière de le prononcer, il y avait une question complète.
+
+Le médecin répondit à la question par un coup d'oeil expressif.
+
+--Parce que les choses déplaisent, dit Jean Valjean, ce n'est pas une
+raison pour être injuste envers Dieu.
+
+Il y eut un silence. Toutes les poitrines étaient oppressées.
+
+Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme
+s'il voulait en prendre pour l'éternité. À la profondeur d'ombre où il
+était déjà descendu, l'extase lui était encore possible en regardant
+Cosette. La réverbération de ce doux visage illuminait sa face pâle. Le
+sépulcre peut avoir son éblouissement.
+
+Le médecin lui tâta le pouls.
+
+--Ah! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et
+Marius.
+
+Et, se penchant à l'oreille de Marius, il ajouta très bas:
+
+--Trop tard.
+
+Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considéra Marius
+et le médecin avec sérénité. On entendit sortir de sa bouche cette
+parole à peine articulée:
+
+--Ce n'est rien de mourir; c'est affreux de ne pas vivre.
+
+Tout à coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe
+même de l'agonie. Il marcha d'un pas ferme à la muraille, écarta Marius
+et le médecin qui voulaient l'aider, détacha du mur le petit crucifix de
+cuivre qui y était suspendu, revint s'asseoir avec toute la liberté de
+mouvement de la pleine santé, et dit d'une voix haute en posant le
+crucifix sur la table:
+
+--Voilà le grand martyr.
+
+Puis sa poitrine s'affaissa, sa tête eut une vacillation, comme si
+l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, posées sur ses
+genoux, se mirent à creuser de l'ongle l'étoffe de son pantalon.
+
+Cosette lui soutenait les épaules, et sanglotait, et tâchait de lui
+parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots mêlés à
+cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme
+celles-ci:--Père! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous
+retrouvions que pour vous perdre?
+
+On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le
+sépulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du tâtonnement dans
+l'action de mourir.
+
+Jean Valjean, après cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front
+comme pour en faire tomber les ténèbres, et redevint presque pleinement
+lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa.
+
+--Il revient! docteur, il revient! cria Marius.
+
+--Vous êtes bons tous les deux, dit Jean Valjean. Je vais vous dire ce
+qui m'a fait de la peine. Ce qui m'a fait de la peine, monsieur
+Pontmercy, c'est que vous n'ayez pas voulu toucher à l'argent. Cet
+argent-là est bien à votre femme. Je vais vous expliquer, mes enfants,
+c'est même pour cela que je suis content de vous voir. Le jais noir
+vient d'Angleterre, le jais blanc vient de Norvège. Tout ceci est dans
+le papier que voilà, que vous lirez. Pour les bracelets, j'ai inventé de
+remplacer les coulants en tôle soudée par des coulants en tôle
+rapprochée. C'est plus joli, meilleur, et moins cher. Vous comprenez
+tout l'argent qu'on peut gagner. La fortune de Cosette est donc bien à
+elle. Je vous donne ces détails-là pour que vous ayez l'esprit en repos.
+
+La portière était montée et regardait par la porte entre-bâillée. Le
+médecin la congédia, mais il ne put empêcher qu'avant de disparaître
+cette bonne femme zélée ne criât au mourant:
+
+--Voulez-vous un prêtre?
+
+--J'en ai un, répondit Jean Valjean.
+
+Et, du doigt, il sembla désigner un point au-dessus de sa tête où l'on
+eût dit qu'il voyait quelqu'un.
+
+Il est probable que l'évêque en effet assistait à cette agonie.
+
+Cosette, doucement, lui glissa un oreiller sous les reins.
+
+Jean Valjean reprit:
+
+--Monsieur Pontmercy, n'ayez pas de crainte, je vous en conjure. Les six
+cent mille francs sont bien à Cosette. J'aurais donc perdu ma vie si
+vous n'en jouissiez pas! Nous étions parvenus à faire très bien cette
+verroterie-là. Nous rivalisions avec ce qu'on appelle les bijoux de
+Berlin. Par exemple, on ne peut pas égaler le verre noir d'Allemagne.
+Une grosse, qui contient douze cents grains très bien taillés, ne coûte
+que trois francs.
+
+Quand un être qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard
+qui se cramponne à lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets
+d'angoisse, ne sachant que dire à la mort, désespérés et tremblants,
+étaient debout devant lui, Cosette donnant la main à Marius.
+
+D'instant en instant, Jean Valjean déclinait. Il baissait; il se
+rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle était devenu intermittent;
+un peu de râle l'entrecoupait. Il avait de la peine à déplacer son
+avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et en même temps que
+la misère des membres et l'accablement du corps croissait, toute la
+majesté de l'âme montait et se déployait sur son front. La lumière du
+monde inconnu était déjà visible dans sa prunelle.
+
+Sa figure blêmissait et en même temps souriait. La vie n'était plus là,
+il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait.
+C'était un cadavre auquel on sentait des ailes.
+
+Il fit signe à Cosette d'approcher, puis à Marius; c'était évidemment la
+dernière minute de la dernière heure, et il se mit à leur parler d'une
+voix si faible quelle semblait venir de loin, et qu'on eût dit qu'il y
+avait dès à présent une muraille entre eux et lui.
+
+--Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh! c'est bon de
+mourir comme cela! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que
+tu avais toujours de l'amitié pour ton vieux bonhomme. Comme tu es
+gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un
+peu, n'est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais
+chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. J'ai oublié de
+vous dire que sur les boucles sans ardillons on gagnait encore plus que
+sur tout le reste. La grosse, les douze douzaines, revenait à dix
+francs, et se vendait soixante. C'était vraiment un bon commerce. Il ne
+faut donc pas s'étonner des six cent mille francs, monsieur Pontmercy.
+C'est de l'argent honnête. Vous pouvez être riches tranquillement. Il
+faudra avoir une voiture, de temps en temps une loge aux théâtres, de
+belles toilettes de bal, ma Cosette, et puis donner de bons dîners à vos
+amis, être très heureux. J'écrivais tout à l'heure à Cosette. Elle
+trouvera ma lettre. C'est à elle que je lègue les deux chandeliers qui
+sont sur la cheminée. Ils sont en argent; mais pour moi ils sont en or,
+ils sont en diamant; ils changent les chandelles qu'on y met, en
+cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donnés est content de moi
+là-haut. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes enfants, vous n'oublierez pas que
+je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre
+venu sous une pierre pour marquer l'endroit. C'est là ma volonté. Pas de
+nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me
+fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue
+que je ne vous ai pas toujours aimé; je vous en demande pardon.
+Maintenant, elle et vous, vous n'êtes qu'un pour moi. Je vous suis très
+reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. Si vous saviez,
+monsieur Pontmercy, ses belles joues roses, c'était ma joie; quand je la
+voyais un peu pâle, j'étais triste. Il y a dans la commode un billet de
+cinq cents francs. Je n'y ai pas touché. C'est pour les pauvres.
+Cosette, vois-tu ta petite robe, là, sur le lit? la reconnais-tu? Il n'y
+a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons été
+bien heureux. C'est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas
+très loin. Je vous verrai de là. Vous n'aurez qu'à regarder quand il
+fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil?
+Tu étais dans le bois, tu avais bien peur; te rappelles-tu quand j'ai
+pris l'anse du seau d'eau? C'est la première fois que j'ai touché ta
+pauvre petite main. Elle était si froide! Ah! vous aviez les mains
+rouges dans ce temps-là, mademoiselle, vous les avez bien blanches
+maintenant. Et la grande poupée! te rappelles-tu? Tu la nommais
+Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmenée au couvent! Comme tu
+m'as fait rire des fois, mon doux ange! Quand il avait plu, tu
+embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais
+aller. Un jour, je t'ai donné une raquette en osier, et un volant avec
+des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oublié, toi. Tu étais si
+espiègle toute petite! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux
+oreilles. Ce sont là des choses du passé. Les forêts où l'on a passé
+avec son enfant, les arbres où l'on s'est promené, les couvents où l'on
+s'est caché, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je
+m'étais imaginé que tout cela m'appartenait. Voilà où était ma bêtise.
+Ces Thénardier ont été méchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici
+le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s'appelait Fantine.
+Retiens ce nom-là:--Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le
+prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aimée. Elle a eu en
+malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il
+est là-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de
+ses grandes étoiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez-vous
+bien toujours. Il n'y a guère autre chose que cela dans le monde:
+s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. Ô
+ma Cosette! ce n'est pas ma faute, va, si je ne t'ai pas vue tous ces
+temps-ci, cela me fendait le coeur; j'allais jusqu'au coin de ta rue, je
+devais faire un drôle d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'étais
+comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que
+je ne vois plus très clair, j'avais encore des choses à dire, mais c'est
+égal. Pensez un peu à moi. Vous êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce
+que j'ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux.
+Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus.
+
+Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes,
+chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne
+remuaient plus.
+
+Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l'éclairait;
+sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir
+ses mains de baisers; il était mort.
+
+La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute, dans
+l'ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées,
+attendant l'âme.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+L'herbe cache et la pluie efface
+
+
+Il y a, au cimetière du Père-Lachaise, aux environs de la fosse commune,
+loin du quartier élégant de cette ville des sépulcres, loin de tous ces
+tombeaux de fantaisie qui étalent en présence de l'éternité les hideuses
+modes de la mort, dans un angle désert, le long d'un vieux mur, sous un
+grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les
+mousses, une pierre. Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres
+des lèpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes
+d'oiseaux. L'eau la verdit, l'air la noircit. Elle n'est voisine d'aucun
+sentier, et l'on n'aime pas aller de ce côté-là, parce que l'herbe est
+haute et qu'on a tout de suite les pieds mouillés. Quand il y a un peu
+de soleil, les lézards y viennent. Il y a, tout autour, un frémissement
+de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l'arbre.
+
+Cette pierre est toute nue. On n'a songé en la taillant qu'au nécessaire
+de la tombe, et l'on n'a pris d'autre soin que de faire cette pierre
+assez longue et assez étroite pour couvrir un homme.
+
+On n'y lit aucun nom.
+
+Seulement, voilà de cela bien des années déjà, une main y a écrit au
+crayon ces quatre vers qui sont devenus peu à peu illisibles sous la
+pluie et la poussière, et qui probablement sont aujourd'hui effacés:
+
+ _Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,_
+ _Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange,_
+ _La chose simplement d'elle-même arriva,_
+ _Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va._
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Literary Archive Foundation
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Misérables, par Victor Hugo.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misérables Tome V
+ Jean Valjean
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 15, 2006 [EBook #17519]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<h1>Les Mis&eacute;rables</h1>
+<h1>Victor Hugo</h1>
+
+<h2>Tome V&mdash;JEAN VALJEAN</h2>
+
+<h3>(1862)</h3>
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+
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+<p><br /><br /></p>
+<table summary="table"><tr><td>
+<p class="dent">
+<a name="premier" id="premier"></a>
+<a href="#Livre_premier_La_guerre_entre_quatre_murs"><b>Livre premier&mdash;La guerre entre quatre murs</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I&mdash;La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla
+du faubourg du Temple</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II&mdash;Que faire dans l'ab&icirc;me &agrave; moins que l'on ne cause?</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III&mdash;&Eacute;claircissement et assombrissement</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV&mdash;Cinq de moins, un de plus</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V&mdash;Quel horizon on voit du haut de la barricade</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI&mdash;Marius hagard, Javert laconique</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII&mdash;La situation s'aggrave</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII&mdash;Les artilleurs se font prendre au s&eacute;rieux</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX&mdash;Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
+infaillible qui a influ&eacute; sur la condamnation 1796</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X&mdash;Aurore</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI&mdash;Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII&mdash;Le d&eacute;sordre partisan de l'ordre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII&mdash;Lueurs qui passent</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV&mdash;O&ugrave; on lira le nom de la ma&icirc;tresse d'Enjolras</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XV"><b>Chapitre XV&mdash;Gavroche dehors</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVI"><b>Chapitre XVI&mdash;Comment de fr&egrave;re on devient p&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVII"><b>Chapitre XVII&mdash;<i>Mortuus pater filium moriturum expectat</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVIII"><b>Chapitre XVIII&mdash;Le vautour devenu proie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIX"><b>Chapitre XIX&mdash;Jean Valjean se venge</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XX"><b>Chapitre XX&mdash;Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXI"><b>Chapitre XXI&mdash;Les h&eacute;ros</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXII"><b>Chapitre XXII&mdash;Pied &agrave; pied</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXIII"><b>Chapitre XXIII&mdash;Oreste &agrave; jeun et Pylade ivre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXIV"><b>Chapitre XXIV&mdash;Prisonnier</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="deuxieme" id="deuxieme"></a>
+<a href="#Livre_deuxieme_Lintestin_de_Leviathan"><b>Livre deuxi&egrave;me&mdash;L'intestin de L&eacute;viathan</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I&mdash;La terre appauvrie par la mer</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II&mdash;L'histoire ancienne de l'&eacute;gout</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III&mdash;Bruneseau</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVb"><b>Chapitre IV&mdash;D&eacute;tails ignor&eacute;s</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vb"><b>Chapitre V&mdash;Progr&egrave;s actuel</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIb"><b>Chapitre VI&mdash;Progr&egrave;s futur</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="troisieme" id="troisieme"></a>
+<a href="#Livre_troisieme_La_boue_mais_lame"><b>Livre troisi&egrave;me&mdash;La boue, mais l'&acirc;me</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I&mdash;Le cloaque et ses surprises</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II&mdash;Explication</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III&mdash;L'homme fil&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV&mdash;Lui aussi porte sa croix</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V&mdash;Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse
+qui est perfidie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI&mdash;Le fontis</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII&mdash;Quelque fois on &eacute;choue o&ugrave; l'on croit d&eacute;barquer</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII&mdash;Le pan de l'habit d&eacute;chir&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IXc"><b>Chapitre IX&mdash;Marius fait l'effet d'&ecirc;tre mort &agrave; quelqu'un qui s'y conna&icirc;t</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Xc"><b>Chapitre X&mdash;Rentr&eacute;e de l'enfant prodigue de sa vie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIc"><b>Chapitre XI&mdash;&Eacute;branlement dans l'absolu</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIIc"><b>Chapitre XII&mdash;L'a&iuml;eul Livre quatri&egrave;me&mdash;Javert d&eacute;raill&eacute;</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="quatrieme" id="quatrieme"></a>
+<a href="#Livre_quatrieme_Javert_deraille"><b>Livre quatri&egrave;me&mdash;Javert d&eacute;raill&eacute;</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I&mdash;Javert d&eacute;raill&eacute;</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="cinquieme" id="cinquieme"></a>
+<a href="#Livre_cinquieme_Le_petit-fils_et_le_grand-pere"><b>Livre cinqui&egrave;me&mdash;Le petit-fils et le grand-p&egrave;re</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I&mdash;O&ugrave; l'on revoit l'arbre &agrave; l'empl&acirc;tre de zinc</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II&mdash;Marius, en sortant de la guerre civile, s'appr&ecirc;te &agrave;
+la guerre domestique</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III&mdash;Marius attaque</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV&mdash;Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais
+que M. Fauchelevent soit entr&eacute; avec quelque chose sous le bras</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V&mdash;D&eacute;posez plut&ocirc;t votre argent dans telle for&ecirc;t que chez tel notaire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI&mdash;Les deux vieillards font tout, chacun &agrave; leur fa&ccedil;on, pour que
+Cosette soit heureuse</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIe"><b>Chapitre VII&mdash;Les effets de r&ecirc;ve m&ecirc;l&eacute;s au bonheur</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIe"><b>Chapitre VIII&mdash;Deux hommes impossibles &agrave; retrouver</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="sixieme" id="sixieme"></a>
+<a href="#Livre_sixieme_La_nuit_blanche"><b>Livre sixi&egrave;me&mdash;La nuit blanche</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I&mdash;Le 16 f&eacute;vrier 1833</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II&mdash;Jean Valjean a toujours son bras en &eacute;charpe</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIf"><b>Chapitre III&mdash;L'ins&eacute;parable</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVf"><b>Chapitre IV&mdash;<i>Immortale jecur</i></b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="septieme" id="septieme"></a>
+<a href="#Livre_septieme_La_derniere_gorgee_du_calice"><b>Livre septi&egrave;me&mdash;La derni&egrave;re gorg&eacute;e du calice</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I&mdash;Le septi&egrave;me cercle et le huiti&egrave;me ciel</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II&mdash;Les obscurit&eacute;s que peut contenir une r&eacute;v&eacute;lation</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="huitieme" id="huitieme"></a>
+<a href="#Livre_huitieme_La_decroissance_crepusculaire"><b>Livre huiti&egrave;me&mdash;La d&eacute;croissance cr&eacute;pusculaire</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I&mdash;La chambre d'en bas</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II&mdash;Autre pas en arri&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III&mdash;Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV&mdash;L'attraction et l'extinction</b></a><br />
+<br />
+<br />
+<p class="dent">
+<a name="neuvieme" id="neuvieme"></a>
+<a href="#Livre_neuvieme_Supreme_ombre_supreme_aurore"><b>Livre neuvi&egrave;me&mdash;Supr&ecirc;me ombre, supr&ecirc;me aurore</b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ij"><b>Chapitre I&mdash;Piti&eacute; pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIj"><b>Chapitre II&mdash;Derni&egrave;res palpitations de la lampe sans huile</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIj"><b>Chapitre III&mdash;Une plume p&egrave;se &agrave; qui soulevait la charrette Fauchelevent</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVj"><b>Chapitre IV&mdash;Bouteille d'encre qui ne r&eacute;ussit qu'&agrave; blanchir</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vj"><b>Chapitre V&mdash;Nuit derri&egrave;re laquelle il y a le jour</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIj"><b>Chapitre VI&mdash;L'herbe cache et la pluie efface</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_premier_La_guerre_entre_quatre_murs" id="Livre_premier_La_guerre_entre_quatre_murs"></a>Livre premier&mdash;La guerre entre quatre murs</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premier">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla
+du faubourg du Temple</h3>
+
+<p>Les deux plus m&eacute;morables barricades que l'observateur des maladies
+sociales puisse mentionner n'appartiennent point &agrave; la p&eacute;riode o&ugrave; est
+plac&eacute;e l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les
+deux, sous deux aspects diff&eacute;rents, d'une situation redoutable,
+sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus
+grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.</p>
+
+<p>Il arrive quelquefois que, m&ecirc;me contre les principes, m&ecirc;me contre la
+libert&eacute;, l'&eacute;galit&eacute; et la fraternit&eacute;, m&ecirc;me contre le vote universel, m&ecirc;me
+contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de
+ses d&eacute;couragements, de ses d&eacute;n&ucirc;ments, de ses fi&egrave;vres, de ses d&eacute;tresses,
+de ses miasmes, de ses ignorances, de ses t&eacute;n&egrave;bres, cette grande
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au
+peuple.</p>
+
+<p>Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le
+d&eacute;mos.</p>
+
+<p>Ce sont l&agrave; des journ&eacute;es lugubres; car il y a toujours une certaine
+quantit&eacute; de droit m&ecirc;me dans cette d&eacute;mence, il y a du suicide dans ce
+duel; et ces mots, qui veulent &ecirc;tre des injures, gueux, canaille,
+ochlocratie, populace, constatent, h&eacute;las! plut&ocirc;t la faute de ceux qui
+r&egrave;gnent que la faute de ceux qui souffrent; plut&ocirc;t la faute des
+privil&eacute;gi&eacute;s que la faute des d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, ces mots-l&agrave;, nous ne les pronon&ccedil;ons jamais sans douleur
+et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels
+ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs &agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+mis&egrave;res. Ath&egrave;nes &eacute;tait une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande;
+la populace a plus d'une fois sauv&eacute; Rome; et la canaille suivait
+J&eacute;sus-Christ.</p>
+
+<p>Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contempl&eacute; les magnificences
+d'en bas.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette canaille que songeait sans doute saint J&eacute;r&ocirc;me, et &agrave; tous
+ces pauvres gens, et &agrave; tous ces vagabonds, et &agrave; tous ces mis&eacute;rables d'o&ugrave;
+sont sortis les ap&ocirc;tres et les martyrs, quand il disait cette parole
+myst&eacute;rieuse: <i>Fex urbis, lex orbis.</i></p>
+
+<p>Les exasp&eacute;rations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses
+violences &agrave; contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de
+fait contre le droit, sont des coups d'&Eacute;tat populaires, et doivent &ecirc;tre
+r&eacute;prim&eacute;s. L'homme probe s'y d&eacute;voue, et, par amour m&ecirc;me pour cette foule,
+il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant t&ecirc;te!
+comme il la v&eacute;n&egrave;re tout en lui r&eacute;sistant! C'est l&agrave; un de ces moments
+rares o&ugrave;, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui
+d&eacute;concerte et qui d&eacute;conseillerait presque d'aller plus loin; on
+persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et
+l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Juin 1848 fut, h&acirc;tons-nous de le dire, un fait &agrave; part, et presque
+impossible &agrave; classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots
+que nous venons de prononcer doivent &ecirc;tre &eacute;cart&eacute;s quand il s'agit de
+cette &eacute;meute extraordinaire o&ugrave; l'on sentit la sainte anxi&eacute;t&eacute; du travail
+r&eacute;clamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'&eacute;tait le devoir, car
+elle attaquait la R&eacute;publique. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une
+r&eacute;volte du peuple contre lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L&agrave; o&ugrave; le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression;
+qu'il nous soit donc permis d'arr&ecirc;ter un moment l'attention du lecteur
+sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et
+qui ont caract&eacute;ris&eacute; cette insurrection.</p>
+
+<p>L'une encombrait l'entr&eacute;e du faubourg Saint-Antoine; l'autre d&eacute;fendait
+l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dress&eacute;s, sous
+l'&eacute;clatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'&oelig;uvre de la
+guerre civile, ne les oublieront jamais.</p>
+
+<p>La barricade Saint-Antoine &eacute;tait monstrueuse; elle &eacute;tait haute de trois
+&eacute;tages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle &agrave; l'autre
+la vaste embouchure du faubourg, c'est-&agrave;-dire trois rues; ravin&eacute;e,
+d&eacute;chiquet&eacute;e, dentel&eacute;e, hach&eacute;e, cr&eacute;nel&eacute;e d'une immense d&eacute;chirure,
+contre-but&eacute;e de monceaux qui &eacute;taient eux-m&ecirc;mes des bastions, poussant
+des caps &ccedil;&agrave; et l&agrave;, puissamment adoss&eacute;e aux deux grands promontoires de
+maisons du faubourg, elle surgissait comme une lev&eacute;e cyclop&eacute;enne au fond
+de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades
+s'&eacute;tageaient dans la profondeur des rues derri&egrave;re cette barricade m&egrave;re.
+Rien qu'&agrave; la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance
+agonisante arriv&eacute;e &agrave; cette minute extr&ecirc;me o&ugrave; une d&eacute;tresse veut devenir
+une catastrophe. De quoi &eacute;tait faite cette barricade? De l'&eacute;croulement
+de trois maisons &agrave; six &eacute;tages, d&eacute;molies expr&egrave;s, disaient les uns. Du
+prodige de toutes les col&egrave;res, disaient les autres. Elle avait l'aspect
+lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait
+dire: qui a b&acirc;ti cela? On pouvait dire aussi: qui a d&eacute;truit cela?
+C'&eacute;tait l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette
+grille! cet auvent! ce chambranle! ce r&eacute;chaud bris&eacute;! cette marmite
+f&ecirc;l&eacute;e! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, d&eacute;mantelez,
+bouleversez, &eacute;croulez tout! C'&eacute;tait la collaboration du pav&eacute;, du
+moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau
+d&eacute;fonc&eacute;, de la chaise d&eacute;paill&eacute;e, du trognon de chou, de la loque, de la
+guenille, et de la mal&eacute;diction. C'&eacute;tait grand et c'&eacute;tait petit. C'&eacute;tait
+l'ab&icirc;me parodi&eacute; sur place par le tohu-bohu. La masse pr&egrave;s de l'atome; le
+pan de mur arrach&eacute; et l'&eacute;cuelle cass&eacute;e; une fraternisation mena&ccedil;ante de
+tous les d&eacute;bris; Sisyphe avait jet&eacute; l&agrave; son rocher et Job son tesson. En
+somme, terrible. C'&eacute;tait l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes
+renvers&eacute;es accidentaient le talus; un immense haquet y &eacute;tait &eacute;tal&eacute; en
+travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette fa&ccedil;ade
+tumultueuse, un omnibus, hiss&eacute; ga&icirc;ment &agrave; force de bras tout au sommet
+de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent
+voulu ajouter la gaminerie &agrave; l'&eacute;pouvante, offrait son timon d&eacute;tel&eacute; &agrave; on
+ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de
+l'&eacute;meute, figurait &agrave; l'esprit un Ossa sur P&eacute;lion de toutes les
+r&eacute;volutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 ao&ucirc;t, le 18 brumaire
+sur le 21 janvier, vend&eacute;miaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en
+valait la peine, et cette barricade &eacute;tait digne d'appara&icirc;tre &agrave; l'endroit
+m&ecirc;me o&ugrave; la Bastille avait disparu. Si l'oc&eacute;an faisait des digues, c'est
+ainsi qu'il les b&acirc;tirait. La furie du flot &eacute;tait empreinte sur cet
+encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme
+p&eacute;trifi&eacute;. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade,
+comme si elles eussent &eacute;t&eacute; l&agrave; sur leur ruche, les &eacute;normes abeilles
+t&eacute;n&eacute;breuses du progr&egrave;s violent. &Eacute;tait-ce une broussaille? &eacute;tait-ce une
+bacchanale? &eacute;tait-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit
+cela &agrave; coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque
+chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un p&ecirc;le-m&ecirc;le plein
+de d&eacute;sespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur
+papier peint, des ch&acirc;ssis de fen&ecirc;tres avec toutes leurs vitres plant&eacute;s
+dans les d&eacute;combres, attendant le canon, des chemin&eacute;es descell&eacute;es, des
+armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces
+mille choses indigentes, rebuts m&ecirc;me du mendiant, qui contiennent &agrave; la
+fois de la fureur et du n&eacute;ant. On e&ucirc;t dit que c'&eacute;tait le haillon d'un
+peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le
+faubourg Saint-Antoine l'avait pouss&eacute; l&agrave; &agrave; sa porte d'un colossal coup
+de balai, faisant de sa mis&egrave;re sa barricade. Des blocs pareils &agrave; des
+billots, des cha&icirc;nes disloqu&eacute;es, des charpentes &agrave; tasseaux ayant forme
+de potences, des roues horizontales sortant des d&eacute;combres, amalgamaient
+&agrave; cet &eacute;difice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices
+soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de
+tout; tout ce que la guerre civile peut jeter &agrave; la t&ecirc;te de la soci&eacute;t&eacute;
+sortait de l&agrave;; ce n'&eacute;tait pas du combat, c'&eacute;tait du paroxysme; les
+carabines qui d&eacute;fendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait
+quelques espingoles, envoyaient des miettes de fa&iuml;ence, des osselets,
+des boutons d'habit, jusqu'&agrave; des roulettes de tables de nuit,
+projectiles dangereux &agrave; cause du cuivre. Cette barricade &eacute;tait forcen&eacute;e;
+elle jetait dans les nu&eacute;es une clameur inexprimable; &agrave; de certains
+moments, provoquant l'arm&eacute;e, elle se couvrait de foule et de temp&ecirc;te,
+une cohue de t&ecirc;tes flamboyantes la couronnait; un fourmillement
+l'emplissait; elle avait une cr&ecirc;te &eacute;pineuse de fusils, de sabres, de
+b&acirc;tons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y
+claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les
+chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes,
+et l'&eacute;clat de rire t&eacute;n&eacute;breux des meurt-de-faim. Elle &eacute;tait d&eacute;mesur&eacute;e et
+vivante; et, comme du dos d'une b&ecirc;te &eacute;lectrique, il en sortait un
+p&eacute;tillement de foudres. L'esprit de r&eacute;volution couvrait de son nuage ce
+sommet o&ugrave; grondait cette voix du peuple qui ressemble &agrave; la voix de Dieu;
+une majest&eacute; &eacute;trange se d&eacute;gageait de cette titanique hott&eacute;e de gravats.
+C'&eacute;tait un tas d'ordures et c'&eacute;tait le Sina&iuml;.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la
+R&eacute;volution, quoi? la R&eacute;volution. Elle, cette barricade, le hasard, le
+d&eacute;sordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face
+d'elle l'assembl&eacute;e constituante, la souverainet&eacute; du peuple, le suffrage
+universel, la nation, la R&eacute;publique; et c'&eacute;tait la <i>Carmagnole</i> d&eacute;fiant
+la <i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>D&eacute;fi insens&eacute;, mais h&eacute;ro&iuml;que, car ce vieux faubourg est un h&eacute;ros.</p>
+
+<p>Le faubourg et sa redoute se pr&ecirc;taient main-forte. Le faubourg
+s'&eacute;paulait &agrave; la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste
+barricade s'&eacute;talait comme une falaise o&ugrave; venait se briser la strat&eacute;gie
+des g&eacute;n&eacute;raux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues,
+ses gibbosit&eacute;s, grima&ccedil;aient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la
+fum&eacute;e. La mitraille s'y &eacute;vanouissait dans l'informe; les obus s'y
+enfon&ccedil;aient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y
+r&eacute;ussissaient qu'&agrave; trouer des trous; &agrave; quoi bon canonner le chaos? Et
+les r&eacute;giments, accoutum&eacute;s aux plus farouches visions de la guerre,
+regardaient d'un &oelig;il inquiet cette esp&egrave;ce de redoute b&ecirc;te fauve, par le
+h&eacute;rissement sanglier, et par l'&eacute;normit&eacute; montagne.</p>
+
+<p>&Agrave; un quart de lieue de l&agrave;, de l'angle de la rue du Temple qui d&eacute;bouche
+sur le boulevard pr&egrave;s du Ch&acirc;teau-d'Eau, si l'on avan&ccedil;ait hardiment la
+t&ecirc;te en dehors de la pointe form&eacute;e par la devanture du magasin
+Dallemagne, on apercevait au loin, au del&agrave; du canal, dans la rue qui
+monte les rampes de Belleville, au point culminant de la mont&eacute;e, une
+muraille &eacute;trange atteignant au deuxi&egrave;me &eacute;tage des fa&ccedil;ades, sorte de
+trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la
+rue avait repli&eacute; d'elle-m&ecirc;me son plus haut mur pour se fermer
+brusquement. Ce mur &eacute;tait b&acirc;ti avec des pav&eacute;s. Il &eacute;tait droit, correct,
+froid, perpendiculaire, nivel&eacute; &agrave; l'&eacute;querre, tir&eacute; au cordeau, align&eacute; au
+fil &agrave; plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme &agrave; de certains
+murs romains, sans troubler sa rigide architecture. &Agrave; sa hauteur on
+devinait sa profondeur. L'entablement &eacute;tait math&eacute;matiquement parall&egrave;le
+au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface
+grise, des meurtri&egrave;res presque invisibles qui ressemblaient &agrave; des fils
+noirs. Ces meurtri&egrave;res &eacute;taient s&eacute;par&eacute;es les unes des autres par des
+intervalles &eacute;gaux. La rue &eacute;tait d&eacute;serte &agrave; perte de vue. Toutes les
+fen&ecirc;tres et toutes les portes ferm&eacute;es. Au fond se dressait ce barrage
+qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y
+voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un
+souffle. Un s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p>L'&eacute;blouissant soleil de juin inondait de lumi&egrave;re cette chose terrible.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la barricade du faubourg du Temple.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il &eacute;tait
+impossible, m&ecirc;me aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette
+apparition myst&eacute;rieuse. C'&eacute;tait ajust&eacute;, embo&icirc;t&eacute;, imbriqu&eacute;, rectiligne,
+sym&eacute;trique, et fun&egrave;bre. Il y avait l&agrave; de la science et des t&eacute;n&egrave;bres. On
+sentait que le chef de cette barricade &eacute;tait un g&eacute;om&egrave;tre ou un spectre.
+On regardait cela et l'on parlait bas.</p>
+
+<p>De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou repr&eacute;sentant du
+peuple, se hasardait &agrave; traverser la chauss&eacute;e solitaire, on entendait un
+sifflement aigu et faible, et le passant tombait bless&eacute; ou mort, ou,
+s'il &eacute;chappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet ferm&eacute;, dans un
+entre-deux de moellons, dans le pl&acirc;tre d'un mur, une balle. Quelquefois
+un bisca&iuml;en. Car les hommes de la barricade s'&eacute;taient fait de deux
+tron&ccedil;ons de tuyaux de fonte du gaz bouch&eacute;s &agrave; un bout avec de l'&eacute;toupe et
+de la terre &agrave; po&ecirc;le, deux petits canons. Pas de d&eacute;pense de poudre
+inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, et des flaques de sang sur les pav&eacute;s. Je me souviens d'un papillon
+blanc qui allait et venait dans la rue. L'&eacute;t&eacute; n'abdique pas.</p>
+
+<p>Aux environs, le dessous des portes coch&egrave;res &eacute;tait encombr&eacute; de bless&eacute;s.</p>
+
+<p>On se sentait l&agrave; vis&eacute; par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on
+comprenait que toute la longueur de la rue &eacute;tait couch&eacute;e en joue.</p>
+
+<p>Mass&eacute;s derri&egrave;re l'esp&egrave;ce de dos d'&acirc;ne que fait &agrave; l'entr&eacute;e du faubourg du
+Temple le pont cintr&eacute; du canal, les soldats de la colonne d'attaque
+observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette
+immobilit&eacute;, cette impassibilit&eacute;, d'o&ugrave; la mort sortait. Quelques-uns
+rampaient &agrave; plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin
+que leurs shakos ne passassent point.</p>
+
+<p>Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un
+fr&eacute;missement.&mdash;<i>Comme c'est b&acirc;ti!</i> disait-il &agrave; un repr&eacute;sentant. <i>Pas un
+pav&eacute; ne d&eacute;borde de l'autre. C'est de la porcelaine.</i>&mdash;En ce moment une
+balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Les l&acirc;ches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie!
+ils n'osent pas! ils se cachent!&mdash;La barricade du faubourg du Temple,
+d&eacute;fendue par quatre-vingts hommes, attaqu&eacute;e par dix mille, tint trois
+jours. Le quatri&egrave;me, on fit comme &agrave; Zaatcha et &agrave; Constantine, on per&ccedil;a
+les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des
+quatre-vingts l&acirc;ches ne songea &agrave; fuir; tous y furent tu&eacute;s, except&eacute; le
+chef, Barth&eacute;lemy, dont nous parlerons tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>La barricade Saint-Antoine &eacute;tait le tumulte des tonnerres; la barricade
+du Temple &eacute;tait le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la
+diff&eacute;rence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre
+un masque.</p>
+
+<p>En admettant que la gigantesque et t&eacute;n&eacute;breuse insurrection de juin f&ucirc;t
+compos&eacute;e d'une col&egrave;re et d'une &eacute;nigme, on sentait dans la premi&egrave;re
+barricade le dragon et derri&egrave;re la seconde le sphinx.</p>
+
+<p>Ces deux forteresses avaient &eacute;t&eacute; &eacute;difi&eacute;es par deux hommes nomm&eacute;s, l'un
+Cournet, l'autre Barth&eacute;lemy. Cournet avait fait la barricade
+Saint-Antoine; Barth&eacute;lemy la barricade du Temple. Chacune d'elles &eacute;tait
+l'image de celui qui l'avait b&acirc;tie.</p>
+
+<p>Cournet &eacute;tait un homme de haute stature; il avait les &eacute;paules larges, la
+face rouge, le poing &eacute;crasant, le c&oelig;ur hardi, l'&acirc;me loyale, l'&oelig;il
+sinc&egrave;re et terrible. Intr&eacute;pide, &eacute;nergique, irascible, orageux; le plus
+cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la
+lutte, la m&ecirc;l&eacute;e, &eacute;taient son air respirable et le mettaient de belle
+humeur. Il avait &eacute;t&eacute; officier de marine, et, &agrave; ses gestes et &agrave; sa voix,
+on devinait qu'il sortait de l'oc&eacute;an et qu'il venait de la temp&ecirc;te; il
+continuait l'ouragan dans la bataille. Au g&eacute;nie pr&egrave;s, il y avait en
+Cournet quelque chose de Danton, comme, &agrave; la divinit&eacute; pr&egrave;s, il y avait
+en Danton quelque chose d'Hercule.</p>
+
+<p>Barth&eacute;lemy, maigre, ch&eacute;tif, p&acirc;le, taciturne, &eacute;tait une esp&egrave;ce de gamin
+tragique qui, soufflet&eacute; par un sergent de ville, le guetta, l'attendit,
+et le tua, et, &agrave; dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et f&icirc;t
+cette barricade.</p>
+
+<p>Plus tard, chose fatale, &agrave; Londres, proscrits tous deux, Barth&eacute;lemy tua
+Cournet. Ce fut un duel fun&egrave;bre. Quelque temps apr&egrave;s, pris dans
+l'engrenage d'une de ces myst&eacute;rieuses aventures o&ugrave; la passion est m&ecirc;l&eacute;e,
+catastrophes o&ugrave; la justice fran&ccedil;aise voit des circonstances att&eacute;nuantes
+et o&ugrave; la justice anglaise ne voit que la mort, Barth&eacute;lemy fut pendu. La
+sombre construction sociale est ainsi faite que, gr&acirc;ce au d&eacute;n&ucirc;ment
+mat&eacute;riel, gr&acirc;ce &agrave; l'obscurit&eacute; morale, ce malheureux &ecirc;tre qui contenait
+une intelligence, ferme &agrave; coup s&ucirc;r, grande peut-&ecirc;tre, commen&ccedil;a par le
+bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barth&eacute;lemy, dans
+les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premier">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Que faire dans l'ab&icirc;me &agrave; moins que l'on ne cause?</h3>
+
+
+<p>Seize ans comptent dans la souterraine &eacute;ducation de l'&eacute;meute, et juin
+1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de
+la Chanvrerie n'&eacute;tait-elle qu'une &eacute;bauche et qu'un embryon, compar&eacute;e aux
+deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour
+l'&eacute;poque, elle &eacute;tait redoutable.</p>
+
+<p>Les insurg&eacute;s, sous l'&oelig;il d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien,
+avaient mis la nuit &agrave; profit. La barricade avait &eacute;t&eacute; non seulement
+r&eacute;par&eacute;e, mais augment&eacute;e. On l'avait exhauss&eacute;e de deux pieds. Des barres
+de fer plant&eacute;es dans les pav&eacute;s ressemblaient &agrave; des lances en arr&ecirc;t.
+Toutes sortes de d&eacute;combres ajout&eacute;s et apport&eacute;s de toutes parts
+compliquaient l'enchev&ecirc;trement ext&eacute;rieur. La redoute avait &eacute;t&eacute; savamment
+refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.</p>
+
+<p>On avait r&eacute;tabli l'escalier de pav&eacute;s qui permettait d'y monter comme &agrave;
+un mur de citadelle.</p>
+
+<p>On avait fait le m&eacute;nage de la barricade, d&eacute;sencombr&eacute; la salle basse,
+pris la cuisine pour ambulance, achev&eacute; le pansement des bless&eacute;s,
+recueilli la poudre &eacute;parse &agrave; terre et sur les tables, fondu des balles,
+fabriqu&eacute; des cartouches, &eacute;pluch&eacute; de la charpie, distribu&eacute; les armes
+tomb&eacute;es, nettoy&eacute; l'int&eacute;rieur de la redoute, ramass&eacute; les d&eacute;bris, emport&eacute;
+les cadavres.</p>
+
+<p>On d&eacute;posa les morts en tas dans la ruelle Mond&eacute;tour dont on &eacute;tait
+toujours ma&icirc;tre. Le pav&eacute; a &eacute;t&eacute; longtemps rouge &agrave; cet endroit. Il y avait
+parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit
+mettre de c&ocirc;t&eacute; leurs uniformes.</p>
+
+<p>Enjolras avait conseill&eacute; deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras
+&eacute;tait une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profit&egrave;rent.
+Feuilly employa ces deux heures &agrave; la gravure de cette inscription sur le
+mur qui faisait face au cabaret:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">VIVENT LES PEUPLES!</span><br />
+</p>
+
+<p>Ces trois mots, creus&eacute;s dans le moellon avec un clou, se lisaient encore
+sur cette muraille en 1848.</p>
+
+<p>Les trois femmes avaient profit&eacute; du r&eacute;pit de la nuit pour dispara&icirc;tre
+d&eacute;finitivement; ce qui faisait respirer les insurg&eacute;s plus &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Elles avaient trouv&eacute; moyen de se r&eacute;fugier dans quelque maison voisine.</p>
+
+<p>La plupart des bless&eacute;s pouvaient et voulaient encore combattre. Il y
+avait, sur une liti&egrave;re de matelas et de bottes de paille, dans la
+cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux
+gardes municipaux. Les gardes municipaux furent pans&eacute;s les premiers.</p>
+
+<p>Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et
+Javert li&eacute; au poteau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.</p>
+
+<p>Dans l'int&eacute;rieur de cette salle, &agrave; peine &eacute;clair&eacute;e d'une chandelle, tout
+au fond, la table mortuaire &eacute;tant derri&egrave;re le poteau comme une barre
+horizontale, une sorte de grande croix vague r&eacute;sultait de Javert debout
+et de Mabeuf couch&eacute;.</p>
+
+<p>Le timon de l'omnibus, quoique tronqu&eacute; par la fusillade, &eacute;tait encore
+assez debout pour qu'on p&ucirc;t y accrocher un drapeau.</p>
+
+<p>Enjolras, qui avait cette qualit&eacute; d'un chef, de toujours faire ce qu'il
+disait, attacha &agrave; cette hampe l'habit trou&eacute; et sanglant du vieillard
+tu&eacute;.</p>
+
+<p>Aucun repas n'&eacute;tait plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les
+cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils &eacute;taient l&agrave;,
+avaient eu vite &eacute;puis&eacute; les maigres provisions du cabaret. &Agrave; un instant
+donn&eacute;, toute barricade qui tient devient in&eacute;vitablement le radeau de la
+M&eacute;duse. Il fallut se r&eacute;signer &agrave; la faim. On &eacute;tait aux premi&egrave;res heures
+de cette journ&eacute;e spartiate du 6 juin o&ugrave;, dans la barricade Saint-Merry,
+Jeanne, entour&eacute; d'insurg&eacute;s qui demandaient du pain, &agrave; tous ces
+combattants criant: &Agrave; manger! r&eacute;pondait: Pourquoi? il est trois heures.
+&Agrave; quatre heures nous serons morts.</p>
+
+<p>Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras d&eacute;fendit de boire. Il interdit
+le vin et rationna l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>On avait trouv&eacute; dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines,
+herm&eacute;tiquement cachet&eacute;es. Enjolras et Combeferre les examin&egrave;rent.
+Combeferre en remontant dit:&mdash;C'est du vieux fonds du p&egrave;re Hucheloup qui
+a commenc&eacute; par &ecirc;tre &eacute;picier.&mdash;Cela doit &ecirc;tre du vrai vin, observa
+Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il &eacute;tait debout, on
+aurait de la peine &agrave; sauver ces bouteilles-l&agrave;.&mdash;Enjolras, malgr&eacute; les
+murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne
+n'y touch&acirc;t et qu'elles fussent comme sacr&eacute;es, il les fit placer sous la
+table o&ugrave; gisait le p&egrave;re Mabeuf.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, on se compta. Ils &eacute;taient encore trente-sept.</p>
+
+<p>Le jour commen&ccedil;ait &agrave; para&icirc;tre. On venait d'&eacute;teindre la torche qui avait
+&eacute;t&eacute; replac&eacute;e dans son alv&eacute;ole de pav&eacute;s. L'int&eacute;rieur de la barricade,
+cette esp&egrave;ce de petite cour prise sur la rue, &eacute;tait noy&eacute; de t&eacute;n&egrave;bres et
+ressemblait, &agrave; travers la vague horreur cr&eacute;pusculaire, au pont d'un
+navire d&eacute;sempar&eacute;. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme
+des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les &eacute;tages
+des maisons muettes s'&eacute;bauchaient lividement; tout en haut les chemin&eacute;es
+bl&ecirc;missaient. Le ciel avait cette charmante nuance ind&eacute;cise qui est
+peut-&ecirc;tre le blanc et peut-&ecirc;tre le bleu. Des oiseaux y volaient avec des
+cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade,
+&eacute;tant tourn&eacute;e vers le levant, avait sur son toit un reflet rose. &Agrave; la
+lucarne du troisi&egrave;me &eacute;tage, le vent du matin agitait les cheveux gris
+sur la t&ecirc;te de l'homme mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charm&eacute; qu'on ait &eacute;teint la torche, disait Courfeyrac &agrave;
+Feuilly. Cette torche effar&eacute;e au vent m'ennuyait. Elle avait l'air
+d'avoir peur. La lumi&egrave;re des torches ressemble &agrave; la sagesse des l&acirc;ches;
+elle &eacute;claire mal, parce qu'elle tremble.</p>
+
+<p>L'aube &eacute;veille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.</p>
+
+<p>Joly, voyant un chat r&ocirc;der sur une goutti&egrave;re, en extrayait la
+philosophie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le chat? s'&eacute;criait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu,
+ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une b&ecirc;tise. Et il a fait
+le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat,
+c'est l'&eacute;preuve revue et corrig&eacute;e de la cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>Combeferre, entour&eacute; d'&eacute;tudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de
+Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et m&ecirc;me du Cabuc, et de la
+tristesse s&eacute;v&egrave;re d'Enjolras. Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Harmodius et Aristogiton, Brutus, Ch&eacute;r&eacute;as, Stephanus, Cromwell,
+Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, apr&egrave;s le coup, leur moment
+d'angoisse. Notre c&oelig;ur est si fr&eacute;missant et la vie humaine est un tel
+myst&egrave;re que, m&ecirc;me dans un meurtre civique, m&ecirc;me dans un meurtre
+lib&eacute;rateur, s'il y en a, le remords d'avoir frapp&eacute; un homme d&eacute;passe la
+joie d'avoir servi le genre humain.</p>
+
+<p>Et, ce sont l&agrave; les m&eacute;andres de la parole &eacute;chang&eacute;e, une minute apr&egrave;s, par
+une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait
+entre eux les traducteurs des G&eacute;orgiques, Raux &agrave; Cournand, Cournand &agrave;
+Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfil&acirc;tre,
+particuli&egrave;rement les prodiges de la mort de C&eacute;sar; et par ce mot, C&eacute;sar,
+la causerie revenait &agrave; Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;C&eacute;sar, dit Combeferre, est tomb&eacute; justement. Cic&eacute;ron a &eacute;t&eacute; s&eacute;v&egrave;re pour
+C&eacute;sar, et il a eu raison. Cette s&eacute;v&eacute;rit&eacute;-l&agrave; n'est point la diatribe.
+Quand Zo&iuml;le insulte Hom&egrave;re, quand M&aelig;vius insulte Virgile, quand Vis&eacute;
+insulte Moli&egrave;re, quand Pope insulte Shakespeare, quand Fr&eacute;ron insulte
+Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'ex&eacute;cute; les
+g&eacute;nies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins
+aboy&eacute;s. Mais Zo&iuml;le et Cic&eacute;ron, c'est deux. Cic&eacute;ron est un justicier par
+la pens&eacute;e de m&ecirc;me que Brutus est un justicier par l'&eacute;p&eacute;e. Je bl&acirc;me,
+quant &agrave; moi, cette derni&egrave;re justice-l&agrave;, le glaive; mais l'antiquit&eacute;
+l'admettait. C&eacute;sar, violateur du Rubicon, conf&eacute;rant, comme venant de
+lui, les dignit&eacute;s qui venaient du peuple, ne se levant pas &agrave; l'entr&eacute;e du
+s&eacute;nat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de
+tyran, <i>regia ac pene tyrannica</i>. C'&eacute;tait un grand homme; tant pis, ou
+tant mieux; la le&ccedil;on est plus haute. Ses vingt-trois blessures me
+touchent moins que le crachat au front de J&eacute;sus-Christ. C&eacute;sar est
+poignard&eacute; par les s&eacute;nateurs; Christ est soufflet&eacute; par les valets. &Agrave; plus
+d'outrage, on sent le dieu.</p>
+
+<p>Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pav&eacute;s, s'&eacute;criait, la
+carabine &agrave; la main:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; Cydathen&aelig;um, &ocirc; Myrrhinus, &ocirc; Probalinthe, &ocirc; gr&acirc;ces de l'AEantide! Oh!
+qui me donnera de prononcer les vers d'Hom&egrave;re comme un Grec de Laurium
+ou d'&Eacute;dapt&eacute;on!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premier">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>&Eacute;claircissement et assombrissement</h3>
+
+
+<p>Enjolras &eacute;tait all&eacute; faire une reconnaissance. Il &eacute;tait sorti par la
+ruelle Mond&eacute;tour en serpentant le long des maisons.</p>
+
+<p>Les insurg&eacute;s, disons-le, &eacute;taient pleins d'espoir. La fa&ccedil;on dont ils
+avaient repouss&eacute; l'attaque de la nuit leur faisait presque d&eacute;daigner
+d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient.
+Ils ne doutaient pas plus de leur succ&egrave;s que de leur cause. D'ailleurs
+un secours allait &eacute;videmment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette
+facilit&eacute; de proph&eacute;tie triomphante qui est une des forces du Fran&ccedil;ais
+combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journ&eacute;e qui
+allait s'ouvrir: &agrave; six heures du matin, un r&eacute;giment, &laquo;qu'on avait
+travaill&eacute;&raquo;, tournerait; &agrave; midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher
+du soleil, la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'&eacute;tait pas tu une minute
+depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de
+Jeanne, tenait toujours.</p>
+
+<p>Toutes ces esp&eacute;rances s'&eacute;changeaient d'un groupe &agrave; l'autre dans une
+sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement
+de guerre d'une ruche d'abeilles.</p>
+
+<p>Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans
+l'obscurit&eacute; ext&eacute;rieure. Il &eacute;couta un instant toute cette joie les bras
+crois&eacute;s, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur
+grandissante du matin, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Toute l'arm&eacute;e de Paris donne. Un tiers de cette arm&eacute;e p&egrave;se sur la
+barricade o&ugrave; vous &ecirc;tes. De plus la garde nationale. J'ai distingu&eacute; les
+shakos du cinqui&egrave;me de ligne et les guidons de la sixi&egrave;me l&eacute;gion. Vous
+serez attaqu&eacute;s dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonn&eacute; hier,
+mais ce matin il ne bouge pas. Rien &agrave; attendre, rien &agrave; esp&eacute;rer. Pas plus
+un faubourg qu'un r&eacute;giment. Vous &ecirc;tes abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ces paroles tomb&egrave;rent sur le bourdonnement des groupes, et y firent
+l'effet que fait sur un essaim la premi&egrave;re goutte de l'orage. Tous
+rest&egrave;rent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse o&ugrave; l'on e&ucirc;t
+entendu voler la mort.</p>
+
+<p>Ce moment fut court.</p>
+
+<p>Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria &agrave; Enjolras:</p>
+
+<p>&mdash;Soit. &Eacute;levons la barricade &agrave; vingt pieds de haut, et restons-y tous.
+Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple
+abandonne les r&eacute;publicains, les r&eacute;publicains n'abandonnent pas le
+peuple.</p>
+
+<p>Cette parole d&eacute;gageait du p&eacute;nible nuage des anxi&eacute;t&eacute;s individuelles la
+pens&eacute;e de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.</p>
+
+<p>On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parl&eacute; ainsi; c'&eacute;tait
+quelque porte-blouse ignor&eacute;, un inconnu, un oubli&eacute;, un passant h&eacute;ros, ce
+grand anonyme toujours m&ecirc;l&eacute; aux crises humaines et aux gen&egrave;ses sociales
+qui, &agrave; un instant donn&eacute;, dit d'une fa&ccedil;on supr&ecirc;me le mot d&eacute;cisif, et qui
+s'&eacute;vanouit dans les t&eacute;n&egrave;bres apr&egrave;s avoir repr&eacute;sent&eacute; une minute, dans la
+lumi&egrave;re d'un &eacute;clair, le peuple et Dieu.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;solution inexorable &eacute;tait tellement dans l'air du 6 juin 1832
+que, presque &agrave; la m&ecirc;me heure, dans la barricade de Saint-Merry, les
+insurg&eacute;s poussaient cette clameur demeur&eacute;e historique et consign&eacute;e au
+proc&egrave;s: Qu'on vienne &agrave; notre secours ou qu'on n'y vienne pas,
+qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>Comme on voit, les deux barricades, quoique mat&eacute;riellement isol&eacute;es,
+communiquaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premier">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Cinq de moins, un de plus</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s que l'homme quelconque, qui d&eacute;cr&eacute;tait &laquo;la protestation des
+cadavres&raquo;, eut parl&eacute; et donn&eacute; la formule de l'&acirc;me commune, de toutes les
+bouches sortit un cri &eacute;trangement satisfait et terrible, fun&egrave;bre par le
+sens et triomphal par l'accent:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la mort! Restons ici tous.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tous? dit Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Tous! tous!</p>
+
+<p>Enjolras reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes
+suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?</p>
+
+<p>Ils r&eacute;pliqu&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que pas un ne voudra s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration
+presque irrit&eacute;e, la R&eacute;publique n'est pas assez riche en hommes pour
+faire des d&eacute;penses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour
+quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-l&agrave; doit &ecirc;tre fait
+comme un autre.</p>
+
+<p>Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte
+de toute-puissance qui se d&eacute;gage de l'absolu. Cependant, quelle que f&ucirc;t
+cette omnipotence, on murmura.</p>
+
+<p>Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait,
+insista. Il reprit avec hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Que ceux qui craignent de n'&ecirc;tre plus que trente le disent.</p>
+
+<p>Les murmures redoubl&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile
+&agrave; dire. La barricade est cern&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du c&ocirc;t&eacute; des halles, dit Enjolras. La rue Mond&eacute;tour est libre, et
+par la rue des Pr&ecirc;cheurs on peut gagner le march&eacute; des Innocents.</p>
+
+<p>&mdash;Et l&agrave;, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans
+quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un
+homme en blouse et en casquette. D'o&ugrave; viens-tu, toi? serais-tu pas de la
+barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusill&eacute;.</p>
+
+<p>Enjolras, sans r&eacute;pondre, toucha l'&eacute;paule de Combeferre, et tous deux
+entr&egrave;rent dans la salle basse.</p>
+
+<p>Ils ressortirent un moment apr&egrave;s. Enjolras tenait dans ses deux mains
+&eacute;tendues les quatre uniformes qu'il avait fait r&eacute;server. Combeferre le
+suivait portant les buffleteries et les shakos.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se m&ecirc;le aux rangs et l'on
+s'&eacute;chappe. Voici toujours pour quatre.</p>
+
+<p>Et il jeta sur le sol d&eacute;pav&eacute; les quatre uniformes.</p>
+
+<p>Aucun &eacute;branlement ne se faisait dans le sto&iuml;que auditoire. Combeferre
+prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, il faut avoir un peu de piti&eacute;. Savez-vous de quoi il
+est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des
+femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou
+non, des m&egrave;res, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de
+petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une
+nourrice l&egrave;ve la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux
+aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fant&ocirc;mes de
+femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne
+faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont
+sublimes, mais le suicide est &eacute;troit, et ne veut pas d'extension; et d&egrave;s
+qu'il touche &agrave; vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux
+petites t&ecirc;tes blondes, et songez aux cheveux blancs. &Eacute;coutez, tout &agrave;
+l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du
+Cygne une crois&eacute;e &eacute;clair&eacute;e, une chandelle &agrave; une pauvre fen&ecirc;tre, au
+cinqui&egrave;me, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une t&ecirc;te de vieille
+femme qui avait l'air d'avoir pass&eacute; la nuit et d'attendre. C'est
+peut-&ecirc;tre la m&egrave;re de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-l&agrave;,
+et qu'il se d&eacute;p&ecirc;che d'aller dire &agrave; sa m&egrave;re: M&egrave;re, me voil&agrave;! Qu'il soit
+tranquille, on fera la besogne ici tout de m&ecirc;me. Quand on soutient ses
+proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est
+d&eacute;serter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont
+des s&oelig;urs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voil&agrave; morts,
+c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est
+terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants &ecirc;tres si
+gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui
+jasent, qui emplissent la maison de chastet&eacute;, qui sont comme un parfum
+vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la puret&eacute;
+des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces
+adorables et honn&ecirc;tes cr&eacute;atures qui sont votre b&eacute;n&eacute;diction et votre
+orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous
+dise? Il y a un march&eacute; de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains
+d'ombres, fr&eacute;missantes autour d'elles, que vous les emp&ecirc;cherez d'y
+entrer! Songez &agrave; la rue, songez au pav&eacute; couvert de passants, songez aux
+boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent d&eacute;collet&eacute;es et
+dans la boue. Ces femmes-l&agrave; aussi ont &eacute;t&eacute; pures. Songez &agrave; vos s&oelig;urs,
+ceux qui en ont. La mis&egrave;re, la prostitution, les sergents de ville,
+Saint-Lazare, voil&agrave; o&ugrave; vont tomber ces d&eacute;licates belles filles, ces
+fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beaut&eacute;, plus
+fra&icirc;ches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous &ecirc;tes fait tuer! ah!
+vous n'&ecirc;tes plus l&agrave;! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple &agrave;
+la royaut&eacute;, vous donnez vos filles &agrave; la police. Amis, prenez garde, ayez
+de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas
+l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont
+pas re&ccedil;u l'&eacute;ducation des hommes, on les emp&ecirc;che de lire, on les emp&ecirc;che
+de penser, on les emp&ecirc;che de s'occuper de politique; les emp&ecirc;cherez-vous
+d'aller ce soir &agrave; la morgue et de reconna&icirc;tre vos cadavres? Voyons, il
+faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent
+une poign&eacute;e de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici
+l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en
+aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est m&eacute;ritoire.
+On dit: J'ai un fusil, je suis &agrave; la barricade, tant pis, j'y reste. Tant
+pis, c'est bient&ocirc;t dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez
+pas &agrave; ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances!
+Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui
+babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le
+baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonn&eacute;? J'en ai vu
+un, tout petit, haut comme cela. Son p&egrave;re &eacute;tait mort. De pauvres gens
+l'avaient recueilli par charit&eacute;, mais ils n'avaient pas de pain pour
+eux-m&ecirc;mes. L'enfant avait toujours faim. C'&eacute;tait l'hiver. Il ne pleurait
+pas. On le voyait aller pr&egrave;s du po&ecirc;le o&ugrave; il n'y avait jamais de feu et
+dont le tuyau, vous savez, &eacute;tait mastiqu&eacute; avec de la terre jaune.
+L'enfant d&eacute;tachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la
+mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes
+molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne
+r&eacute;pondait pas. Il est mort. On l'a apport&eacute; mourir &agrave; l'hospice Necker, o&ugrave;
+je l'ai vu. J'&eacute;tais interne &agrave; cet hospice-l&agrave;. Maintenant, s'il y a des
+p&egrave;res parmi vous, des p&egrave;res qui ont pour bonheur de se promener le
+dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur
+enfant, que chacun de ces p&egrave;res se figure que cet enfant-l&agrave; est le sien.
+Ce pauvre m&ocirc;me, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il
+a &eacute;t&eacute; nu sur la table d'anatomie, ses c&ocirc;tes faisaient saillie sous sa
+peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimeti&egrave;re. On lui a trouv&eacute; une
+esp&egrave;ce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents.
+Allons, t&acirc;tons-nous en conscience et prenons conseil de notre c&oelig;ur. Les
+statistiques constatent que la mortalit&eacute; des enfants abandonn&eacute;s est de
+cinquante-cinq pour cent. Je le r&eacute;p&egrave;te, il s'agit des femmes, il s'agit
+des m&egrave;res, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce
+qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous &ecirc;tes; on sait bien
+que vous &ecirc;tes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous
+dans l'&acirc;me la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande
+cause; on sait bien que vous vous sentez &eacute;lus pour mourir utilement et
+magnifiquement, et que chacun de vous tient &agrave; sa part du triomphe. &Agrave; la
+bonne heure. Mais vous n'&ecirc;tes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres
+&ecirc;tres auxquels il faut penser. Il ne faut pas &ecirc;tre &eacute;go&iuml;stes.</p>
+
+<p>Tous baiss&egrave;rent la t&ecirc;te d'un air sombre.</p>
+
+<p>&Eacute;tranges contradictions du c&oelig;ur humain &agrave; ses moments les plus sublimes!
+Combeferre, qui parlait ainsi, n'&eacute;tait pas orphelin. Il se souvenait des
+m&egrave;res des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il
+&eacute;tait &laquo;&eacute;go&iuml;ste&raquo;.</p>
+
+<p>Marius, &agrave; jeun, fi&eacute;vreux, successivement sorti de toutes les esp&eacute;rances,
+&eacute;chou&eacute; dans la douleur, le plus sombre des naufrages, satur&eacute; d'&eacute;motions
+violentes, et sentant la fin venir, s'&eacute;tait de plus en plus enfonc&eacute; dans
+cette stupeur visionnaire qui pr&eacute;c&egrave;de toujours l'heure fatale
+volontairement accept&eacute;e.</p>
+
+<p>Un physiologiste e&ucirc;t pu &eacute;tudier sur lui les sympt&ocirc;mes croissants de
+cette absorption f&eacute;brile connue et class&eacute;e par la science, et qui est &agrave;
+la souffrance ce que la volupt&eacute; est au plaisir. Le d&eacute;sespoir aussi a
+son extase. Marius en &eacute;tait l&agrave;. Il assistait &agrave; tout comme du dehors;
+ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui
+semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait
+point les d&eacute;tails. Il voyait les allants et venants &agrave; travers un
+flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Cependant ceci l'&eacute;mut. Il y avait dans cette sc&egrave;ne une pointe qui per&ccedil;a
+jusqu'&agrave; lui, et qui le r&eacute;veilla. Il n'avait plus qu'une id&eacute;e, mourir, et
+il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme
+fun&egrave;bre, qu'en se perdant, il n'est pas d&eacute;fendu de sauver quelqu'un.</p>
+
+<p>Il &eacute;leva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile.
+Je me joins &agrave; eux, et il faut se h&acirc;ter. Combeferre vous a dit les choses
+d&eacute;cisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des m&egrave;res, des
+s&oelig;urs, des femmes, des enfants. Que ceux-l&agrave; sortent des rangs.</p>
+
+<p>Personne ne bougea.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes mari&eacute;s et les soutiens de famille hors des rangs! r&eacute;p&eacute;ta
+Marius.</p>
+
+<p>Son autorit&eacute; &eacute;tait grande. Enjolras &eacute;tait bien le chef de la barricade,
+mais Marius en &eacute;tait le sauveur.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ordonne! cria Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, dit Marius.</p>
+
+<p>Alors, remu&eacute;s par la parole de Combeferre, &eacute;branl&eacute;s par l'ordre
+d'Enjolras, &eacute;mus par la pri&egrave;re de Marius, ces hommes h&eacute;ro&iuml;ques
+commenc&egrave;rent &agrave; se d&eacute;noncer les uns les autres.&mdash;C'est vrai, disait un
+jeune &agrave; un homme fait. Tu es p&egrave;re de famille. Va-t'en.&mdash;C'est plut&ocirc;t
+toi, r&eacute;pondait l'homme, tu as tes deux s&oelig;urs que tu nourris.&mdash;Et une
+lutte inou&iuml;e &eacute;clatait. C'&eacute;tait &agrave; qui ne se laisserait pas mettre &agrave; la
+porte du tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la R&eacute;publique, et le suffrage
+universel r&egrave;gne. D&eacute;signez vous-m&ecirc;mes ceux qui doivent s'en aller.</p>
+
+<p>On ob&eacute;it. Au bout de quelques minutes, cinq &eacute;taient unanimement
+d&eacute;sign&eacute;s, et sortaient des rangs.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont cinq! s'&eacute;cria Marius.</p>
+
+<p>Il n'y avait que quatre uniformes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.</p>
+
+<p>Et ce fut &agrave; qui resterait, et &agrave; qui trouverait aux autres des raisons de
+ne pas rester. La g&eacute;n&eacute;reuse querelle recommen&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu as une femme qui t'aime.&mdash;Toi, tu as ta vieille m&egrave;re.&mdash;Toi,
+tu n'as plus ni p&egrave;re ni m&egrave;re, qu'est-ce que tes trois petits fr&egrave;res vont
+devenir?&mdash;Toi, tu es p&egrave;re de cinq enfants.&mdash;Toi, tu as le droit de
+vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Ces grandes barricades r&eacute;volutionnaires &eacute;taient des rendez-vous
+d'h&eacute;ro&iuml;smes. L'invraisemblable y &eacute;tait simple. Ces hommes ne
+s'&eacute;tonnaient pas les uns les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Faites vite, r&eacute;p&eacute;tait Courfeyrac.</p>
+
+<p>On cria des groupes &agrave; Marius:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;signez, vous, celui qui doit rester.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous ob&eacute;irons.</p>
+
+<p>Marius ne croyait plus &agrave; une &eacute;motion possible. Cependant &agrave; cette id&eacute;e,
+choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son c&oelig;ur. Il
+e&ucirc;t p&acirc;li, s'il e&ucirc;t pu p&acirc;lir encore.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'&oelig;il plein de
+cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les
+Thermopyles, lui criait.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! moi! moi!</p>
+
+<p>Et Marius, stupidement, les compta; ils &eacute;taient toujours cinq! Puis son
+regard s'abaissa sur les quatre uniformes.</p>
+
+<p>En cet instant, un cinqui&egrave;me uniforme tomba, comme du ciel, sur les
+quatre autres.</p>
+
+<p>Le cinqui&egrave;me homme &eacute;tait sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.</p>
+
+<p>Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.</p>
+
+<p>Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la
+ruelle Mond&eacute;tour. Gr&acirc;ce &agrave; son habit de garde national, il avait pass&eacute;
+ais&eacute;ment.</p>
+
+<p>La vedette plac&eacute;e par les insurg&eacute;s dans la rue Mond&eacute;tour, n'avait point
+&agrave; donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait
+laiss&eacute; s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort
+probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment &eacute;tait trop grave
+pour que la sentinelle p&ucirc;t se distraire de son devoir et de son poste
+d'observation.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Jean Valjean &eacute;tait entr&eacute; dans la redoute, personne ne
+l'avait remarqu&eacute;, tous les yeux &eacute;tant fix&eacute;s sur les cinq choisis et sur
+les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et,
+silencieusement, il s'&eacute;tait d&eacute;pouill&eacute; de son habit et l'avait jet&eacute; sur
+le tas des autres.</p>
+
+<p>L'&eacute;motion fut indescriptible.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme? demanda Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, r&eacute;pondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.</p>
+
+<p>Marius ajouta d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais.</p>
+
+<p>Cette caution suffisait &agrave; tous.</p>
+
+<p>Enjolras se tourna vers Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'on va mourir.</p>
+
+<p>Jean Valjean, sans r&eacute;pondre, aida l'insurg&eacute; qu'il sauvait &agrave; rev&ecirc;tir son
+uniforme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premier">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Quel horizon on voit du haut de la barricade</h3>
+
+
+<p>La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu
+inexorable, avait comme r&eacute;sultante et comme sommet la m&eacute;lancolie supr&ecirc;me
+d'Enjolras.</p>
+
+<p>Enjolras avait en lui la pl&eacute;nitude de la r&eacute;volution; il &eacute;tait incomplet
+pourtant, autant que l'absolu peut l'&ecirc;tre; il tenait trop de Saint-Just,
+et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la soci&eacute;t&eacute;
+des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des
+id&eacute;es de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu &agrave; peu de la
+forme &eacute;troite du dogme et se laissait aller aux &eacute;largissements du
+progr&egrave;s, et il en &eacute;tait venu &agrave; accepter, comme &eacute;volution d&eacute;finitive et
+magnifique, la transformation de la grande r&eacute;publique fran&ccedil;aise en
+immense r&eacute;publique humaine. Quant aux moyens imm&eacute;diats, une situation
+violente &eacute;tant donn&eacute;e, il les voulait violents; en cela, il ne variait
+pas; et il &eacute;tait rest&eacute; de cette &eacute;cole &eacute;pique et redoutable que r&eacute;sume ce
+mot: Quatre-vingt-treize.</p>
+
+<p>Enjolras &eacute;tait debout sur l'escalier de pav&eacute;s, un de ses coudes sur le
+canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme &agrave; des
+passages de souffles; les endroits o&ugrave; est la mort ont de ces effets de
+tr&eacute;pieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard int&eacute;rieur, des
+esp&egrave;ces de feux &eacute;touff&eacute;s. Tout &agrave; coup, il dressa la t&ecirc;te, ses cheveux
+blonds se renvers&egrave;rent en arri&egrave;re comme ceux de l'ange sur le sombre
+quadrige fait d'&eacute;toiles, ce fut comme une crini&egrave;re de lion effar&eacute;e en
+flamboiement d'aur&eacute;ole, et Enjolras s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, vous repr&eacute;sentez-vous l'avenir? Les rues des villes inond&eacute;es
+de lumi&egrave;res, des branches vertes sur les seuils, les nations s&oelig;urs, les
+hommes justes, les vieillards b&eacute;nissant les enfants, le pass&eacute; aimant le
+pr&eacute;sent, les penseurs en pleine libert&eacute;, les croyants en pleine &eacute;galit&eacute;,
+pour religion le ciel, Dieu pr&ecirc;tre direct, la conscience humaine devenue
+l'autel, plus de haines, la fraternit&eacute; de l'atelier et de l'&eacute;cole, pour
+p&eacute;nalit&eacute; et pour r&eacute;compense la notori&eacute;t&eacute;, &agrave; tous le travail, pour tous
+le droit, sur tous la paix, plus de sang vers&eacute;, plus de guerres, les
+m&egrave;res heureuses! Dompter la mati&egrave;re, c'est le premier pas; r&eacute;aliser
+l'id&eacute;al, c'est le second. R&eacute;fl&eacute;chissez &agrave; ce qu'a d&eacute;j&agrave; fait le progr&egrave;s.
+Jadis les premi&egrave;res races humaines voyaient avec terreur passer devant
+leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait
+du feu, le griffon qui &eacute;tait le monstre de l'air et qui volait avec les
+ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; b&ecirc;tes effrayantes qui
+&eacute;taient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses pi&egrave;ges, les
+pi&egrave;ges sacr&eacute;s de l'intelligence, et il a fini par y prendre les
+monstres.</p>
+
+<p>Nous avons dompt&eacute; l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons
+dompt&eacute; le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le
+point de dompter le griffon, nous le tenons d&eacute;j&agrave;, et il s'appelle le
+ballon. Le jour o&ugrave; cette &oelig;uvre prom&eacute;th&eacute;enne sera termin&eacute;e et o&ugrave; l'homme
+aura d&eacute;finitivement attel&eacute; &agrave; sa volont&eacute; la triple Chim&egrave;re antique,
+l'hydre, le dragon et le griffon, il sera ma&icirc;tre de l'eau, du feu et de
+l'air, et il sera pour le reste de la cr&eacute;ation anim&eacute;e ce que les anciens
+dieux &eacute;taient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, o&ugrave;
+allons-nous? &Agrave; la science faite gouvernement, &agrave; la force des choses
+devenue seule force publique, &agrave; la loi naturelle ayant sa sanction et sa
+p&eacute;nalit&eacute; en elle-m&ecirc;me et se promulguant par l'&eacute;vidence, &agrave; un lever de
+v&eacute;rit&eacute; correspondant au lever du jour. Nous allons &agrave; l'union des
+peuples; nous allons &agrave; l'unit&eacute; de l'homme. Plus de fictions; plus de
+parasites. Le r&eacute;el gouvern&eacute; par le vrai, voil&agrave; le but. La civilisation
+tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des
+continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de
+pareil s'est vu d&eacute;j&agrave;. Les amphictyons avaient deux s&eacute;ances par an, l'une
+&agrave; Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des h&eacute;ros.
+L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France
+porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est l&agrave; la gestation du
+dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. Ce qu'avait &eacute;bauch&eacute; la Gr&egrave;ce est digne d'&ecirc;tre
+achev&eacute; par la France. &Eacute;coute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme
+du peuple, hommes des peuples. Je te v&eacute;n&egrave;re. Oui, tu vois nettement les
+temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni p&egrave;re ni m&egrave;re, Feuilly; tu
+as adopt&eacute; pour m&egrave;re l'humanit&eacute; et pour p&egrave;re le droit. Tu vas mourir ici,
+c'est-&agrave;-dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par
+notre d&eacute;faite aussi bien que par notre victoire, c'est une r&eacute;volution
+que nous allons faire. De m&ecirc;me que les incendies &eacute;clairent toute la
+ville, les r&eacute;volutions &eacute;clairent tout le genre humain. Et quelle
+r&eacute;volution ferons-nous? Je viens de le dire, la r&eacute;volution du Vrai. Au
+point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe&mdash;la souverainet&eacute; de
+l'homme sur lui-m&ecirc;me. Cette souverainet&eacute; de moi sur moi s'appelle
+Libert&eacute;. L&agrave; o&ugrave; deux ou plusieurs de ces souverainet&eacute;s s'associent
+commence l'&Eacute;tat. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication.
+Chaque souverainet&eacute; conc&egrave;de une certaine quantit&eacute; d'elle-m&ecirc;me pour
+former le droit commun. Cette quantit&eacute; est la m&ecirc;me pour tous. Cette
+identit&eacute; de concession que chacun fait &agrave; tous s'appelle &Eacute;galit&eacute;. Le
+droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant
+sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle
+Fraternit&eacute;. Le point d'intersection de toutes ces souverainet&eacute;s qui
+s'agr&egrave;gent s'appelle Soci&eacute;t&eacute;. Cette intersection &eacute;tant une jonction, ce
+point est un n&oelig;ud. De l&agrave; ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns
+disent contrat social, ce qui est la m&ecirc;me chose, le mot contrat &eacute;tant
+&eacute;tymologiquement form&eacute; avec l'id&eacute;e de lien. Entendons-nous sur
+l'&eacute;galit&eacute;; car, si la libert&eacute; est le sommet, l'&eacute;galit&eacute; est la base.
+L'&eacute;galit&eacute;, citoyens, ce n'est pas toute la v&eacute;g&eacute;tation &agrave; niveau, une
+soci&eacute;t&eacute; de grands brins d'herbe et de petits ch&ecirc;nes; un voisinage de
+jalousies s'entre-ch&acirc;trant; c'est, civilement, toutes les aptitudes
+ayant la m&ecirc;me ouverture; politiquement, tous les votes ayant le m&ecirc;me
+poids; religieusement, toutes les consciences ayant le m&ecirc;me droit.
+L'&Eacute;galit&eacute; a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit &agrave;
+l'alphabet, c'est par l&agrave; qu'il faut commencer. L'&eacute;cole primaire impos&eacute;e
+&agrave; tous, l'&eacute;cole secondaire offerte &agrave; tous, c'est l&agrave; la loi. De l'&eacute;cole
+identique sort la soci&eacute;t&eacute; &eacute;gale. Oui, enseignement! Lumi&egrave;re! lumi&egrave;re!
+tout vient de la lumi&egrave;re et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvi&egrave;me
+si&egrave;cle est grand, mais le vingti&egrave;me si&egrave;cle sera heureux. Alors plus rien
+de semblable &agrave; la vieille histoire; on n'aura plus &agrave; craindre, comme
+aujourd'hui, une conqu&ecirc;te, une invasion, une usurpation, une rivalit&eacute; de
+nations &agrave; main arm&eacute;e, une interruption de civilisation d&eacute;pendant d'un
+mariage de rois, une naissance dans les tyrannies h&eacute;r&eacute;ditaires, un
+partage de peuples par congr&egrave;s, un d&eacute;membrement par &eacute;croulement de
+dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme
+deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus &agrave;
+craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par d&eacute;tresse, la
+mis&egrave;re par ch&ocirc;mage, et l'&eacute;chafaud, et le glaive, et les batailles, et
+tous les brigandages du hasard dans la for&ecirc;t des &eacute;v&eacute;nements. On pourrait
+presque dire: il n'y aura plus d'&eacute;v&eacute;nements. On sera heureux. Le genre
+humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne;
+l'harmonie se r&eacute;tablira entre l'&acirc;me et l'astre. L'&acirc;me gravitera autour
+de la v&eacute;rit&eacute; comme l'astre autour de la lumi&egrave;re. Amis, l'heure o&ugrave; nous
+sommes et o&ugrave; je vous parle est une heure sombre; mais ce sont l&agrave; les
+achats terribles de l'avenir. Une r&eacute;volution est un p&eacute;age. Oh! le genre
+humain sera d&eacute;livr&eacute;, relev&eacute; et consol&eacute;! Nous le lui affirmons sur cette
+barricade. D'o&ugrave; poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du
+sacrifice? &Ocirc; mes fr&egrave;res, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui
+pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de
+pav&eacute;s, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux,
+un monceau d'id&eacute;es et un monceau de douleurs. La mis&egrave;re y rencontre
+l'id&eacute;al. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi
+et tu vas rena&icirc;tre avec moi. De l'&eacute;treinte de toutes les d&eacute;solations
+jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les id&eacute;es
+leur immortalit&eacute;. Cette agonie et cette immortalit&eacute; vont se m&ecirc;ler et
+composer notre mort. Fr&egrave;res, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de
+l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e d'aurore.</p>
+
+<p>Enjolras s'interrompit plut&ocirc;t qu'il ne se tut; ses l&egrave;vres remuaient
+silencieusement comme s'il continuait de se parler &agrave; lui-m&ecirc;me, ce qui
+fit qu'attentifs, et pour t&acirc;cher de l'entendre encore, ils le
+regard&egrave;rent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota
+longtemps. La parole &eacute;tant souffle, les fr&eacute;missements d'intelligences
+ressemblent &agrave; des fr&eacute;missements de feuilles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premier">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Marius hagard, Javert laconique</h3>
+
+
+<p>Disons ce qui se passait dans la pens&eacute;e de Marius.</p>
+
+<p>Qu'on se souvienne de sa situation d'&acirc;me. Nous venons de le rappeler,
+tout n'&eacute;tait plus pour lui que vision. Son appr&eacute;ciation &eacute;tait trouble.
+Marius, insistons-y, &eacute;tait sous l'ombre des grandes ailes t&eacute;n&eacute;breuses
+ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entr&eacute; dans le tombeau, il lui
+semblait qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la muraille, et il ne
+voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.</p>
+
+<p>Comment M. Fauchelevent &eacute;tait-il l&agrave;? Pourquoi y &eacute;tait-il? Qu'y venait-il
+faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre
+d&eacute;sespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme
+nous-m&ecirc;mes, il lui semblait logique que tout le monde v&icirc;nt mourir.</p>
+
+<p>Seulement il songea &agrave; Cosette avec un serrement de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut
+pas m&ecirc;me l'air d'entendre lorsque Marius &eacute;leva la voix pour dire: Je le
+connais.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si
+l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous
+dirions, lui plaisait. Il s'&eacute;tait toujours senti une impossibilit&eacute;
+absolue d'adresser la parole &agrave; cet homme &eacute;nigmatique qui &eacute;tait &agrave; la fois
+pour lui &eacute;quivoque et imposant. Il y avait en outre tr&egrave;s longtemps qu'il
+ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et r&eacute;serv&eacute;e de Marius,
+augmentait encore l'impossibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Les cinq hommes d&eacute;sign&eacute;s sortirent de la barricade par la ruelle
+Mond&eacute;tour; ils ressemblaient parfaitement &agrave; des gardes nationaux. Un
+d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrass&egrave;rent ceux qui
+restaient.</p>
+
+<p>Quand les cinq hommes renvoy&eacute;s &agrave; la vie furent partis, Enjolras pensa au
+condamn&eacute; &agrave; mort. Il entra dans la salle basse. Javert, li&eacute; au pilier,
+songeait.</p>
+
+<p>&mdash;Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.</p>
+
+<p>Javert r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand me tuerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, donnez-moi &agrave; boire, dit Javert.</p>
+
+<p>Enjolras lui pr&eacute;senta lui-m&ecirc;me un verre d'eau, et, comme Javert &eacute;tait
+garrott&eacute;, il l'aida &agrave; boire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce l&agrave; tout? reprit Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis mal &agrave; ce poteau, r&eacute;pondit Javert. Vous n'&ecirc;tes pas tendres de
+m'avoir laiss&eacute; passer la nuit l&agrave;. Liez-moi comme il vous plaira, mais
+vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.</p>
+
+<p>Et d'un mouvement de t&ecirc;te il d&eacute;signait le cadavre de M. Mabeuf.</p>
+
+<p>Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue
+table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches.
+Toutes les cartouches &eacute;tant faites et toute la poudre &eacute;tant employ&eacute;e,
+cette table &eacute;tait libre.</p>
+
+<p>Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurg&eacute;s d&eacute;li&egrave;rent Javert du poteau.
+Tandis qu'on le d&eacute;liait, un cinqui&egrave;me lui tenait une bayonnette appuy&eacute;e
+sur la poitrine. On lui laissa les mains attach&eacute;es derri&egrave;re le dos, on
+lui mit aux pieds une corde &agrave; fouet mince et solide qui lui permettait
+de faire des pas de quinze pouces comme &agrave; ceux qui vont monter &agrave;
+l'&eacute;chafaud, et on le fit marcher jusqu'&agrave; la table au fond de la salle o&ugrave;
+on l'&eacute;tendit, &eacute;troitement li&eacute; par le milieu du corps.</p>
+
+<p>Pour plus de s&ucirc;ret&eacute;, au moyen d'une corde fix&eacute;e au cou, on ajouta au
+syst&egrave;me de ligatures qui lui rendaient toute &eacute;vasion impossible cette
+esp&egrave;ce de lien, appel&eacute; dans les prisons martingale, qui part de la
+nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains apr&egrave;s
+avoir pass&eacute; entre les jambes.</p>
+
+<p>Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le
+consid&eacute;rait avec une attention singuli&egrave;re. L'ombre que faisait cet homme
+fit tourner la t&ecirc;te &agrave; Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean.
+Il ne tressaillit m&ecirc;me pas, abaissa fi&egrave;rement la paupi&egrave;re, et se borna &agrave;
+dire: C'est tout simple.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#premier">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>La situation s'aggrave</h3>
+
+
+<p>Le jour croissait rapidement. Mais pas une fen&ecirc;tre ne s'ouvrait, pas une
+porte ne s'entre-b&acirc;illait; c'&eacute;tait l'aurore, non le r&eacute;veil. L'extr&eacute;mit&eacute;
+de la rue de la Chanvrerie oppos&eacute;e &agrave; la barricade avait &eacute;t&eacute; &eacute;vacu&eacute;e par
+les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait
+aux passants avec une tranquillit&eacute; sinistre. La rue Saint-Denis &eacute;tait
+muette comme l'avenue des Sphinx &agrave; Th&egrave;bes. Pas un &ecirc;tre vivant dans les
+carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre
+comme cette clart&eacute; des rues d&eacute;sertes.</p>
+
+<p>On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait &agrave; une certaine
+distance un mouvement myst&eacute;rieux. Il &eacute;tait &eacute;vident que l'instant
+critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se repli&egrave;rent;
+mais cette fois toutes.</p>
+
+<p>La barricade &eacute;tait plus forte que lors de la premi&egrave;re attaque. Depuis le
+d&eacute;part des cinq, on l'avait exhauss&eacute;e encore.</p>
+
+<p>Sur l'avis de la vedette qui avait observ&eacute; la r&eacute;gion des halles,
+Enjolras, de peur d'une surprise par derri&egrave;re, prit une r&eacute;solution
+grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mond&eacute;tour rest&eacute;
+libre jusqu'alors. On d&eacute;pava pour cela quelques longueurs de maisons de
+plus. De cette fa&ccedil;on, la barricade, mur&eacute;e sur trois rues, en avant sur
+la rue de la Chanvrerie, &agrave; gauche sur la rue du Cygne et de la
+Petite-Truanderie, &agrave; droite sur la rue Mond&eacute;tour, &eacute;tait vraiment presque
+inexpugnable; il est vrai qu'on y &eacute;tait fatalement enferm&eacute;. Elle avait
+trois fronts, mais n'avait plus d'issue.&mdash;Forteresse, mais sourici&egrave;re,
+dit Courfeyrac en riant.</p>
+
+<p>Enjolras fit entasser pr&egrave;s de la porte du cabaret une trentaine de
+pav&eacute;s, &laquo;arrach&eacute;s de trop&raquo;, disait Bossuet.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait maintenant si profond du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; l'attaque devait
+venir qu'Enjolras fit reprendre &agrave; chacun le poste de combat.</p>
+
+<p>On distribua &agrave; tous une ration d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se pr&eacute;pare &agrave; un assaut.
+Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude,
+on s'&eacute;paule. Il y en a qui se font des stalles avec des pav&eacute;s. Voil&agrave; un
+coin de mur qui g&ecirc;ne, on s'en &eacute;loigne; voici un redan qui peut prot&eacute;ger,
+on s'y abrite. Les gauchers sont pr&eacute;cieux; ils prennent les places
+incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On
+veut &ecirc;tre &agrave; l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la
+funeste guerre de juin 1848, un insurg&eacute; qui avait un tir redoutable et
+qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y &eacute;tait fait
+apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que le chef a command&eacute; le branle-bas de combat, tous les
+mouvements d&eacute;sordonn&eacute;s cessent; plus de tiraillements de l'un &agrave; l'autre;
+plus de coteries; plus d'apart&eacute;; plus de bande &agrave; part; tout ce qui est
+dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une
+barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le p&eacute;ril
+fait l'ordre.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'Enjolras eut pris sa carabine &agrave; deux coups et se fut plac&eacute; &agrave; une
+esp&egrave;ce de cr&eacute;neau qu'il s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute;, tous se turent. Un p&eacute;tillement
+de petits bruits secs retentit confus&eacute;ment le long de la muraille de
+pav&eacute;s. C'&eacute;tait les fusils qu'on armait.</p>
+
+<p>Du reste, les attitudes &eacute;taient plus fi&egrave;res et plus confiantes que
+jamais; l'exc&egrave;s du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus
+l'esp&eacute;rance, mais ils avaient le d&eacute;sespoir. Le d&eacute;sespoir, derni&egrave;re arme,
+qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources
+supr&ecirc;mes sortent des r&eacute;solutions extr&ecirc;mes. S'embarquer dans la mort,
+c'est parfois le moyen d'&eacute;chapper au naufrage; et le couvercle du
+cercueil devient une planche de salut.</p>
+
+<p>Comme la veille au soir, toutes les attentions &eacute;taient tourn&eacute;es, et on
+pourrait presque dire appuy&eacute;es, sur le bout de la rue, maintenant
+&eacute;clair&eacute; et visible.</p>
+
+<p>L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommen&ccedil;a distinctement du
+c&ocirc;t&eacute; de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la
+premi&egrave;re attaque. Un clapotement de cha&icirc;nes, le cahotement inqui&eacute;tant
+d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pav&eacute;, une sorte de
+fracas solennel, annonc&egrave;rent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il
+y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues
+paisibles, perc&eacute;es et b&acirc;ties pour la circulation f&eacute;conde des int&eacute;r&ecirc;ts et
+des id&eacute;es, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des
+roues de la guerre.</p>
+
+<p>La fixit&eacute; des prunelles de tous les combattants sur l'extr&eacute;mit&eacute; de la
+rue devint farouche.</p>
+
+<p>Une pi&egrave;ce de canon apparut.</p>
+
+<p>Les artilleurs poussaient la pi&egrave;ce; elle &eacute;tait dans son encastrement de
+tir; l'avant-train avait &eacute;t&eacute; d&eacute;tach&eacute;; deux soutenaient l'aff&ucirc;t, quatre
+&eacute;taient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la
+m&egrave;che allum&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! cria Enjolras.</p>
+
+<p>Toute la barricade fit feu, la d&eacute;tonation fut effroyable; une avalanche
+de fum&eacute;e couvrit et effa&ccedil;a la pi&egrave;ce et les hommes; apr&egrave;s quelques
+secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les
+servants de la pi&egrave;ce achevaient de la rouler en face de la barricade
+lentement, correctement, et sans se h&acirc;ter. Pas un n'&eacute;tait atteint. Puis
+le chef de pi&egrave;ce, pesant sur la culasse pour &eacute;lever le tir, se mit &agrave;
+pointer le canon avec la gravit&eacute; d'un astronome qui braque une lunette.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo les canonniers! cria Bossuet.</p>
+
+<p>Et toute la barricade battit des mains.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, carr&eacute;ment pos&eacute;e au beau milieu de la rue, &agrave; cheval sur
+le ruisseau, la pi&egrave;ce &eacute;tait en batterie. Une gueule formidable &eacute;tait
+ouverte sur la barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, gai! fit Courfeyrac. Voil&agrave; le brutal. Apr&egrave;s la chiquenaude, le
+coup de poing. L'arm&eacute;e &eacute;tend vers nous sa grosse patte. La barricade va
+&ecirc;tre s&eacute;rieusement secou&eacute;e. La fusillade t&acirc;te, le canon prend.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une pi&egrave;ce de huit, nouveau mod&egrave;le, en bronze, ajouta
+Combeferre. Ces pi&egrave;ces-l&agrave;, pour peu qu'on d&eacute;passe la proportion de dix
+parties d'&eacute;tain sur cent de cuivre, sont sujettes &agrave; &eacute;clater. L'exc&egrave;s
+d'&eacute;tain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et
+des chambres dans la lumi&egrave;re. Pour obvier &agrave; ce danger et pouvoir forcer
+la charge, il faudrait peut-&ecirc;tre en revenir au proc&eacute;d&eacute; du quatorzi&egrave;me
+si&egrave;cle, le cerclage, et &eacute;menaucher ext&eacute;rieurement la pi&egrave;ce d'une suite
+d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En
+attendant, on rem&eacute;die comme on peut au d&eacute;faut; on parvient &agrave; reconna&icirc;tre
+o&ugrave; sont les trous et les caves dans la lumi&egrave;re d'un canon au moyen du
+chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'&eacute;toile mobile de
+Gribeauval.</p>
+
+<p>&mdash;Au seizi&egrave;me si&egrave;cle, observa Bossuet, on rayait les canons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais
+diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir &agrave; courte distance, la
+trajectoire n'a pas toute la roideur d&eacute;sirable, la parabole s'exag&egrave;re,
+le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse
+frapper tous les objets interm&eacute;diaires, n&eacute;cessit&eacute; de combat pourtant,
+dont l'importance cro&icirc;t avec la proximit&eacute; de l'ennemi et la
+pr&eacute;cipitation du tir. Ce d&eacute;faut de tension de la courbe du projectile
+dans les canons ray&eacute;s du seizi&egrave;me si&egrave;cle tenait &agrave; la faiblesse de la
+charge; les faibles charges, pour cette esp&egrave;ce d'engins, sont impos&eacute;es
+par des n&eacute;cessit&eacute;s balistiques, telles, par exemple, que la conservation
+des aff&ucirc;ts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il
+veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que
+six cents lieues par heure; la lumi&egrave;re fait soixante-dix mille lieues
+par seconde. Telle est la sup&eacute;riorit&eacute; de J&eacute;sus-Christ sur Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Rechargez les armes, dit Enjolras.</p>
+
+<p>De quelle fa&ccedil;on le rev&ecirc;tement de la barricade allait-il se comporter
+sous le boulet? Le coup ferait-il br&egrave;che? L&agrave; &eacute;tait la question. Pendant
+que les insurg&eacute;s rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le
+canon.</p>
+
+<p>L'anxi&eacute;t&eacute; &eacute;tait profonde dans la redoute.</p>
+
+<p>Le coup partit, la d&eacute;tonation &eacute;clata.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;sent! cria une voix joyeuse.</p>
+
+<p>Et en m&ecirc;me temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit
+dedans.</p>
+
+<p>Il arrivait du c&ocirc;t&eacute; de la rue du Cygne et il avait lestement enjamb&eacute; la
+barricade accessoire qui faisait front au d&eacute;dale de la
+Petite-Truanderie.</p>
+
+<p>Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.</p>
+
+<p>Le boulet s'&eacute;tait perdu dans le fouillis des d&eacute;combres. Il avait tout au
+plus bris&eacute; une roue de l'omnibus, et achev&eacute; la vieille charrette Anceau.
+Ce que voyant, la barricade se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#premier">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Les artilleurs se font prendre au s&eacute;rieux</h3>
+
+
+<p>On entoura Gavroche.</p>
+
+<p>Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit &agrave;
+part.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu viens faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit l'enfant. Et vous?</p>
+
+<p>Et il regarda fixement Marius avec son effronterie &eacute;pique. Ses deux yeux
+s'agrandissaient de la clart&eacute; fi&egrave;re qui &eacute;tait dedans.</p>
+
+<p>Ce fut avec un accent s&eacute;v&egrave;re que Marius continua:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre &agrave;
+son adresse?</p>
+
+<p>Gavroche n'&eacute;tait point sans quelque remords &agrave; l'endroit de cette lettre.
+Dans sa h&acirc;te de revenir &agrave; la barricade, il s'en &eacute;tait d&eacute;fait plut&ocirc;t
+qu'il ne l'avait remise. Il &eacute;tait forc&eacute; de s'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me qu'il
+l'avait confi&eacute;e un peu l&eacute;g&egrave;rement &agrave; cet inconnu dont il n'avait m&ecirc;me pu
+distinguer le visage. Il est vrai que cet homme &eacute;tait nu-t&ecirc;te, mais cela
+ne suffisait pas. En somme, il se faisait &agrave; ce sujet de petites
+remontrances int&eacute;rieures et il craignait les reproches de Marius. Il
+prit, pour se tirer d'affaire, le proc&eacute;d&eacute; le plus simple; il mentit
+abominablement.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura
+la lettre en se r&eacute;veillant.</p>
+
+<p>Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu &agrave; Cosette
+et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moiti&eacute; de ce qu'il
+voulait.</p>
+
+<p>L'envoi de sa lettre, et la pr&eacute;sence de M. Fauchelevent dans la
+barricade, ce rapprochement s'offrit &agrave; son esprit. Il montra &agrave; Gavroche
+M. Fauchelevent:</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Gavroche.</p>
+
+<p>Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean
+que la nuit.</p>
+
+<p>Les conjectures troubles et maladives qui s'&eacute;taient &eacute;bauch&eacute;es dans
+l'esprit de Marius se dissip&egrave;rent. Connaissait-il les opinions de M.
+Fauchelevent? M. Fauchelevent &eacute;tait r&eacute;publicain peut-&ecirc;tre. De l&agrave; sa
+pr&eacute;sence toute simple dans ce combat.</p>
+
+<p>Cependant Gavroche &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; l'autre bout de la barricade criant: mon
+fusil!</p>
+
+<p>Courfeyrac le lui fit rendre.</p>
+
+<p>Gavroche pr&eacute;vint &laquo;les camarades&raquo;, comme il les appelait, que la
+barricade &eacute;tait bloqu&eacute;e. Il avait eu grand'peine &agrave; arriver. Un bataillon
+de ligne, dont les faisceaux &eacute;taient dans la Petite-Truanderie,
+observait le c&ocirc;t&eacute; de la rue du Cygne; du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, la garde
+municipale occupait la rue des Pr&ecirc;cheurs. En face, on avait le gros de
+l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce renseignement donn&eacute;, Gavroche ajouta:&mdash;Je vous autorise &agrave; leur
+flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras &agrave; son cr&eacute;neau, l'oreille
+tendue, &eacute;piait.</p>
+
+<p>Les assaillants, peu contents sans doute du coup &agrave; boulet, ne l'avaient
+pas r&eacute;p&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Une compagnie d'infanterie de ligne &eacute;tait venue occuper l'extr&eacute;mit&eacute; de
+la rue, en arri&egrave;re de la pi&egrave;ce. Les soldats d&eacute;pavaient la chauss&eacute;e et y
+construisaient avec les pav&eacute;s une petite muraille basse, une fa&ccedil;on
+d'&eacute;paulement qui n'avait gu&egrave;re plus de dix-huit pouces de hauteur et qui
+faisait front &agrave; la barricade. &Agrave; l'angle de gauche de cet &eacute;paulement, on
+voyait la t&ecirc;te de colonne d'un bataillon de la banlieue, mass&eacute; rue
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait
+quand on retire des caissons les bo&icirc;tes &agrave; mitraille, et il vit le chef
+de pi&egrave;ce changer le pointage et incliner l&eacute;g&egrave;rement la bouche du canon &agrave;
+gauche. Puis les canonniers se mirent &agrave; charger la pi&egrave;ce. Le chef de
+pi&egrave;ce saisit lui-m&ecirc;me le boutefeu et l'approcha de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Baissez la t&ecirc;te, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous &agrave; genoux le
+long de la barricade!</p>
+
+<p>Les insurg&eacute;s, &eacute;pars devant le cabaret et qui avaient quitt&eacute; leur poste
+de combat &agrave; l'arriv&eacute;e de Gavroche, se ru&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le vers la
+barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras f&ucirc;t ex&eacute;cut&eacute;, la d&eacute;charge
+se fit avec le r&acirc;le effrayant d'un coup de mitraille. C'en &eacute;tait un en
+effet.</p>
+
+<p>La charge avait &eacute;t&eacute; dirig&eacute;e sur la coupure de la redoute, y avait
+ricoch&eacute; sur le mur, et ce ricochet &eacute;pouvantable avait fait deux morts et
+trois bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Si cela continuait, la barricade n'&eacute;tait plus tenable. La mitraille
+entrait.</p>
+
+<p>Il y eut une rumeur de consternation.</p>
+
+<p>&mdash;Emp&ecirc;chons toujours le second coup, dit Enjolras.</p>
+
+<p>Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pi&egrave;ce qui, en ce moment,
+pench&eacute; sur la culasse du canon, rectifiait et fixait d&eacute;finitivement le
+pointage.</p>
+
+<p>Ce chef de pi&egrave;ce &eacute;tait un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond,
+&agrave; la figure tr&egrave;s douce, avec l'air intelligent propre &agrave; cette arme
+pr&eacute;destin&eacute;e et redoutable qui, &agrave; force de se perfectionner dans
+l'horreur, doit finir par tuer la guerre.</p>
+
+<p>Combeferre, debout pr&egrave;s d'Enjolras, consid&eacute;rait ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries!
+Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre.
+Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que
+c'est un charmant jeune homme, il est intr&eacute;pide, on voit qu'il pense,
+c'est tr&egrave;s instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un p&egrave;re, une
+m&egrave;re, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq
+ans, il pourrait &ecirc;tre ton fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est, dit Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.</p>
+
+<p>Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il pressa la d&eacute;tente de sa carabine. L'&eacute;clair jaillit.
+L'artilleur tourna deux fois sur lui-m&ecirc;me, les bras &eacute;tendus devant lui
+et la t&ecirc;te lev&eacute;e comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur
+la pi&egrave;ce et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel
+sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait travers&eacute; la
+poitrine de part en part. Il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Il fallut l'emporter et le remplacer. C'&eacute;taient en effet quelques
+minutes de gagn&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#premier">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
+infaillible qui a influ&eacute; sur la condamnation 1796</h3>
+
+
+<p>Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pi&egrave;ce allait
+recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
+mitraille. Il &eacute;tait absolument n&eacute;cessaire d'amortir les coups.</p>
+
+<p>Enjolras jeta ce commandement:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut mettre l&agrave; un matelas.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en a pas, dit Combeferre, les bless&eacute;s sont dessus.</p>
+
+<p>Jean Valjean, assis &agrave; l'&eacute;cart sur une borne, &agrave; l'angle du cabaret, son
+fusil entre les jambes, n'avait jusqu'&agrave; cet instant pris part &agrave; rien de
+ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
+autour de lui: Voil&agrave; un fusil qui ne fait rien.</p>
+
+<p>&Agrave; l'ordre donn&eacute; par Enjolras, il se leva.</p>
+
+<p>On se souvient qu'&agrave; l'arriv&eacute;e du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
+vieille femme, pr&eacute;voyant les balles, avait mis son matelas devant sa
+fen&ecirc;tre. Cette fen&ecirc;tre, fen&ecirc;tre de grenier, &eacute;tait sur le toit d'une
+maison &agrave; six &eacute;tages situ&eacute;e un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
+pos&eacute; en travers, appuy&eacute; par le bas sur deux perches &agrave; s&eacute;cher le linge,
+&eacute;tait soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
+ficelles et qui se rattachaient &agrave; des clous plant&eacute;s dans les chambranles
+de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
+comme des cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un peut-il me pr&ecirc;ter une carabine &agrave; deux coups? dit Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.</p>
+
+<p>Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.</p>
+
+<p>Une des deux cordes du matelas &eacute;tait coup&eacute;e.</p>
+
+<p>Le matelas ne pendait plus que par un fil.</p>
+
+<p>Jean Valjean l&acirc;cha le second coup. La deuxi&egrave;me corde fouetta la vitre de
+la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
+rue.</p>
+
+<p>La barricade applaudit.</p>
+
+<p>Toutes les voix cri&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un matelas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?</p>
+
+<p>Le matelas en effet &eacute;tait tomb&eacute; en dehors de la barricade, entre les
+assi&eacute;g&eacute;s et les assi&eacute;geants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
+exasp&eacute;r&eacute; la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'&eacute;taient
+couch&eacute;s &agrave; plat ventre derri&egrave;re la ligne de pav&eacute;s qu'ils avaient &eacute;lev&eacute;e,
+et, pour suppl&eacute;er au silence forc&eacute; de la pi&egrave;ce qui se taisait en
+attendant que son service f&ucirc;t r&eacute;organis&eacute;, ils avaient ouvert le feu
+contre la barricade. Les insurg&eacute;s ne r&eacute;pondaient pas &agrave; cette
+mousqueterie, pour &eacute;pargner les munitions. La fusillade se brisait &agrave; la
+barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, &eacute;tait terrible.</p>
+
+<p>Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
+de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
+revint dans la barricade.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
+fa&ccedil;on que les artilleurs ne le vissent pas.</p>
+
+<p>Cela fait, on attendit le coup de mitraille.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas.</p>
+
+<p>Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
+n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
+pr&eacute;vu &eacute;tait obtenu. La barricade &eacute;tait pr&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit Enjolras &agrave; Jean Valjean, la R&eacute;publique vous remercie.</p>
+
+<p>Bossuet admirait et riait. Il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
+plie sur ce qui foudroie. Mais c'est &eacute;gal, gloire au matelas qui annule
+un canon!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#premier">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>Aurore</h3>
+
+
+<p>En ce moment-l&agrave;, Cosette se r&eacute;veillait.</p>
+
+<p>Sa chambre &eacute;tait &eacute;troite, propre, discr&egrave;te, avec une longue crois&eacute;e au
+levant sur l'arri&egrave;re-cour de la maison.</p>
+
+<p>Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'&eacute;tait
+point l&agrave; la veille et elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; rentr&eacute;e dans sa chambre quand
+Toussaint avait dit: Il para&icirc;t qu'il y a du train.</p>
+
+<p>Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
+r&ecirc;ves, ce qui tenait peut-&ecirc;tre un peu &agrave; ce que son petit lit &eacute;tait tr&egrave;s
+blanc. Quelqu'un qui &eacute;tait Marius lui &eacute;tait apparu dans de la lumi&egrave;re.
+Elle se r&eacute;veilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit
+l'effet de la continuation du songe.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re pens&eacute;e sortant de ce r&ecirc;ve fut riante. Cosette se sentit
+toute rassur&eacute;e. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
+auparavant, cette r&eacute;action de l'&acirc;me qui ne veut absolument pas du
+malheur. Elle se mit &agrave; esp&eacute;rer de toutes ses forces sans savoir
+pourquoi. Puis un serrement de c&oelig;ur lui vint.&mdash;Voil&agrave; trois jours
+qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir re&ccedil;u sa
+lettre, qu'il savait o&ugrave; elle &eacute;tait, et qu'il avait tant d'esprit, et
+qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'&agrave; elle.&mdash;Et cela certainement
+aujourd'hui, et peut-&ecirc;tre ce matin m&ecirc;me.&mdash;Il faisait grand jour, mais le
+rayon de lumi&egrave;re &eacute;tait tr&egrave;s horizontal, elle pensa qu'il &eacute;tait de tr&egrave;s
+bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.</p>
+
+<p>Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par cons&eacute;quent
+cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'&eacute;tait
+recevable. Tout cela &eacute;tait certain. C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; assez monstrueux
+d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'&eacute;tait
+horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut
+&eacute;tait une &eacute;preuve travers&eacute;e. Marius allait arriver, et apporterait une
+bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux;
+elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le
+sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-m&ecirc;me. Il lui est
+naturel d'&ecirc;tre heureuse. Il semble que sa respiration soit faite
+d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Du reste, Cosette ne pouvait parvenir &agrave; se rappeler ce que Marius lui
+avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
+quelle explication il lui en avait donn&eacute;e. Tout le monde a remarqu&eacute; avec
+quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber &agrave; terre court se cacher,
+et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pens&eacute;es qui nous
+jouent le m&ecirc;me tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau;
+c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la m&eacute;moire
+dessus. Cosette se d&eacute;pitait quelque peu du petit effort inutile que
+faisait son souvenir. Elle se disait que c'&eacute;tait bien mal &agrave; elle et
+bien coupable d'avoir oubli&eacute; des paroles prononc&eacute;es par Marius.</p>
+
+<p>Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'&acirc;me et du corps, sa
+pri&egrave;re et sa toilette.</p>
+
+<p>On peut &agrave; la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
+non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait &agrave; peine, la prose ne
+le doit pas.</p>
+
+<p>C'est l'int&eacute;rieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
+l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis ferm&eacute; qui ne doit pas &ecirc;tre
+regard&eacute; par l'homme tant qu'il n'a pas &eacute;t&eacute; regard&eacute; par le soleil. La
+femme en bouton est sacr&eacute;e. Ce lit innocent qui se d&eacute;couvre, cette
+adorable demi-nudit&eacute; qui a peur d'elle-m&ecirc;me, ce pied blanc qui se
+r&eacute;fugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
+comme si ce miroir &eacute;tait une prunelle, cette chemise qui se h&acirc;te de
+remonter et de cacher l'&eacute;paule pour un meuble qui craque ou pour une
+voiture qui passe, ces cordons nou&eacute;s, ces agrafes accroch&eacute;es, ces lacets
+tir&eacute;s, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur,
+cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inqui&eacute;tude
+presque ail&eacute;e l&agrave; o&ugrave; rien n'est &agrave; craindre, les phases successives du
+v&ecirc;tement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point
+que tout cela soit racont&eacute;, et c'est d&eacute;j&agrave; trop de l'indiquer.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de l'homme doit &ecirc;tre plus religieux encore devant le lever d'une
+jeune fille que devant le lever d'une &eacute;toile. La possibilit&eacute; d'atteindre
+doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la p&ecirc;che, la cendre
+de la prune, le cristal radi&eacute; de la neige, l'aile du papillon poudr&eacute;e de
+plumes, sont des choses grossi&egrave;res aupr&egrave;s de cette chastet&eacute; qui ne sait
+pas m&ecirc;me qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de r&ecirc;ve
+et n'est pas encore une statue. Son alc&ocirc;ve est cach&eacute;e dans la partie
+sombre de l'id&eacute;al. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague
+p&eacute;nombre. Ici, contempler, c'est profaner.</p>
+
+<p>Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-m&eacute;nage du
+r&eacute;veil de Cosette.</p>
+
+<p>Un conte d'orient dit que la rose avait &eacute;t&eacute; faite par Dieu blanche, mais
+qu'Adam l'ayant regard&eacute;e au moment o&ugrave; elle s'entrouvrait, elle eut honte
+et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les
+jeunes filles et les fleurs, les trouvant v&eacute;n&eacute;rables.</p>
+
+<p>Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui &eacute;tait fort
+simple en ce temps-l&agrave; o&ugrave; les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
+leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient
+point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fen&ecirc;tre et
+promena ses yeux partout autour d'elle, esp&eacute;rant d&eacute;couvrir quelque peu
+de la rue, un angle de maison, un coin de pav&eacute;s, et pouvoir guetter l&agrave;
+Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arri&egrave;re-cour &eacute;tait
+envelopp&eacute;e de murs assez hauts, et n'avait pour &eacute;chapp&eacute;e que quelques
+jardins. Cosette d&eacute;clara ces jardins hideux; pour la premi&egrave;re fois de sa
+vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
+carrefour e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder
+le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de l&agrave;.</p>
+
+<p>Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce f&ucirc;t mobilit&eacute; d'&acirc;me; mais,
+des esp&eacute;rances coup&eacute;es d'accablement, c'&eacute;tait sa situation. Elle sentit
+confus&eacute;ment on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air
+en effet. Elle se dit qu'elle n'&eacute;tait s&ucirc;re de rien, que se perdre de
+vue, c'&eacute;tait se perdre; et l'id&eacute;e que Marius pourrait bien lui revenir
+du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.</p>
+
+<p>Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une
+sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.</p>
+
+<p>Tout le monde &eacute;tait encore couch&eacute; dans la maison. Un silence provincial
+r&eacute;gnait. Aucun volet n'&eacute;tait pouss&eacute;. La loge du portier &eacute;tait ferm&eacute;e.
+Toussaint n'&eacute;tait pas lev&eacute;e, et Cosette pensa tout naturellement que son
+p&egrave;re dormait. Il fallait qu'elle e&ucirc;t bien souffert, et qu'elle souffrit
+bien encore, car elle se disait que son p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; m&eacute;chant; mais
+elle comptait sur Marius. L'&eacute;clipse d'une telle lumi&egrave;re &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment
+impossible. Elle pria. Par instants elle entendait &agrave; une certaine
+distance des esp&egrave;ces de secousses sourdes, et elle disait: C'est
+singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes coch&egrave;res de si bonne
+heure. C'&eacute;taient les coups de canon qui battaient la barricade.</p>
+
+<p>Il y avait, &agrave; quelques pieds au-dessous de la crois&eacute;e de Cosette, dans
+la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
+l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-del&agrave; de la corniche
+si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La
+m&egrave;re y &eacute;tait, ouvrant ses ailes en &eacute;ventail sur sa couv&eacute;e; le p&egrave;re
+voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la
+nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse,
+la grande loi Multipliez &eacute;tait l&agrave; souriante et auguste, et ce doux
+myst&egrave;re s'&eacute;panouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux
+dans le soleil, l'&acirc;me dans les chim&egrave;res, &eacute;clair&eacute;e par l'amour au dedans
+et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans
+presque oser s'avouer qu'elle pensait en m&ecirc;me temps &agrave; Marius, se mit &agrave;
+regarder ces oiseaux, cette famille, ce m&acirc;le et cette femelle, cette
+m&egrave;re et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne &agrave; une
+vierge.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#premier">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3>Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne</h3>
+
+
+<p>Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille
+alternaient, sans grand ravage &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. Le haut de la fa&ccedil;ade de
+Corinthe souffrait seul; la crois&eacute;e du premier &eacute;tage et les mansardes
+du toit, cribl&eacute;es de chevrotines et de biscayens, se d&eacute;formaient
+lentement. Les combattants qui s'y &eacute;taient post&eacute;s avaient d&ucirc; s'effacer.
+Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler
+longtemps, afin d'&eacute;puiser les munitions des insurg&eacute;s, s'ils font la
+faute de r&eacute;pliquer. Quand on s'aper&ccedil;oit, au ralentissement de leur feu,
+qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras
+n'&eacute;tait pas tomb&eacute; dans ce pi&egrave;ge; la barricade ne ripostait point.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue,
+signe de haut d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, disait-il, d&eacute;chirez de la toile. Nous avons besoin de
+charpie.</p>
+
+<p>Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au
+canon:</p>
+
+<p>&mdash;Tu deviens diffus, mon bonhomme.</p>
+
+<p>Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce
+silence de la redoute commen&ccedil;ait &agrave; inqui&eacute;ter les assi&eacute;geants et &agrave; leur
+faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin
+de voir clair &agrave; travers ce tas de pav&eacute;s et de savoir ce qui se passait
+derri&egrave;re cette muraille impassible qui recevait les coups sans y
+r&eacute;pondre. Les insurg&eacute;s aper&ccedil;urent subitement un casque qui brillait au
+soleil sur un toit voisin. Un pompier &eacute;tait adoss&eacute; &agrave; une haute chemin&eacute;e
+et semblait l&agrave; en sentinelle. Son regard plongeait &agrave; pic dans la
+barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un surveillant g&ecirc;nant, dit Enjolras.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son
+fusil.</p>
+
+<p>Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde apr&egrave;s, le
+casque, frapp&eacute; d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat
+effar&eacute; se h&acirc;ta de dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un deuxi&egrave;me observateur prit sa place. Celui-ci &eacute;tait un officier. Jean
+Valjean, qui avait recharg&eacute; son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya
+le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier
+n'insista pas, et se retira tr&egrave;s vite. Cette fois l'avis fut compris.
+Personne ne reparut sur le toit; et l'on renon&ccedil;a &agrave; espionner la
+barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas tu&eacute; l'homme? demanda Bossuet &agrave; Jean Valjean.</p>
+
+
+<p>Jean Valjean ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#premier">Chapitre XII</a></h2>
+
+<h3>Le d&eacute;sordre partisan de l'ordre</h3>
+
+
+<p>Bossuet murmura &agrave; l'oreille de Combeferre:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas r&eacute;pondu &agrave; ma question.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme qui fait de la bont&eacute; &agrave; coups de fusil, dit Combeferre.</p>
+
+<p>Ceux qui ont gard&eacute; quelque souvenir de cette &eacute;poque d&eacute;j&agrave; lointaine
+savent que la garde nationale de la banlieue &eacute;tait vaillante contre les
+insurrections. Elle fut particuli&egrave;rement acharn&eacute;e et intr&eacute;pide aux
+journ&eacute;es de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la
+Cunette, dont l'&eacute;meute faisait ch&ocirc;mer &laquo;l'&eacute;tablissement&raquo;, devenait l&eacute;onin
+en voyant sa salle de danse d&eacute;serte, et se faisait tuer pour sauver
+l'ordre repr&eacute;sent&eacute; par la guinguette. Dans ce temps &agrave; la fois bourgeois
+et h&eacute;ro&iuml;que, en pr&eacute;sence des id&eacute;es qui avaient leurs chevaliers, les
+int&eacute;r&ecirc;ts avaient leurs paladins. Le prosa&iuml;sme du mobile n'&ocirc;tait rien &agrave;
+la bravoure du mouvement. La d&eacute;croissance d'une pile d'&eacute;cus faisait
+chanter &agrave; des banquiers la <i>Marseillaise</i>. On versait lyriquement son
+sang pour le comptoir; et l'on d&eacute;fendait avec un enthousiasme
+lac&eacute;d&eacute;monien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.</p>
+
+<p>Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de tr&egrave;s
+s&eacute;rieux. C'&eacute;taient les &eacute;l&eacute;ments sociaux qui entraient en lutte, en
+attendant le jour o&ugrave; ils entreront en &eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Un autre signe de ce temps, c'&eacute;tait l'anarchie m&ecirc;l&eacute;e au
+gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On &eacute;tait pour l'ordre
+avec indiscipline. Le tambour battait inopin&eacute;ment, sur le commandement
+de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel
+capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait
+&laquo;d'id&eacute;e&raquo;, et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les
+&laquo;journ&eacute;es&raquo;, on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts.
+Il y avait dans l'arm&eacute;e de l'ordre de v&eacute;ritables gu&eacute;rilleros, les uns
+d'&eacute;p&eacute;e comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfr&egrave;de.</p>
+
+<p>La civilisation, malheureusement repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; cette &eacute;poque plut&ocirc;t par
+une agr&eacute;gation d'int&eacute;r&ecirc;ts que par un groupe de principes, &eacute;tait ou se
+croyait en p&eacute;ril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant
+centre, la d&eacute;fendait, la secourait et la prot&eacute;geait, &agrave; sa t&ecirc;te; et le
+premier venu prenait sur lui de sauver la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le z&egrave;le parfois allait jusqu'&agrave; l'extermination. Tel peloton de gardes
+nationaux se constituait de son autorit&eacute; priv&eacute;e conseil de guerre, et
+jugeait et ex&eacute;cutait en cinq minutes un insurg&eacute; prisonnier. C'est une
+improvisation de cette sorte qui avait tu&eacute; Jean Prouvaire. F&eacute;roce loi de
+Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est
+appliqu&eacute;e par la r&eacute;publique en Am&eacute;rique comme par la monarchie en
+Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de m&eacute;prises. Un jour d'&eacute;meute,
+un jeune po&egrave;te, nomm&eacute; Paul-Aim&eacute; Garnier, fut poursuivi place Royale, la
+bayonnette aux reins, et n'&eacute;chappa qu'en se r&eacute;fugiant sous la porte
+coch&egrave;re du num&eacute;ro 6. On criait:&mdash;<i>En voil&agrave; encore un de ces
+Saint-Simoniens!</i> et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un
+volume des m&eacute;moires du duc de <i>Saint-Simon</i>. Un garde national avait lu
+sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait cri&eacute;: &Agrave; mort!</p>
+
+<p>Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue,
+command&eacute;e par le capitaine Fannicot, nomm&eacute; plus haut, se fit, par
+fantaisie et bon plaisir, d&eacute;cimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si
+singulier qu'il soit, a &eacute;t&eacute; constat&eacute; par l'instruction judiciaire
+ouverte &agrave; la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot,
+bourgeois impatient et hardi, esp&egrave;ce de condottiere de l'ordre, de ceux
+que nous venons de caract&eacute;riser, gouvernementaliste fanatique et
+insoumis, ne put r&eacute;sister &agrave; l'attrait de faire feu avant l'heure et &agrave;
+l'ambition de prendre la barricade &agrave; lui tout seul, c'est-&agrave;-dire avec
+sa compagnie. Exasp&eacute;r&eacute; par l'apparition successive du drapeau rouge et
+du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il bl&acirc;mait tout haut les
+g&eacute;n&eacute;raux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient
+pas que le moment de l'assaut d&eacute;cisif f&ucirc;t venu, et laissaient, suivant
+une expression c&eacute;l&egrave;bre de l'un d'eux, &laquo;l'insurrection cuire dans son
+jus&raquo;. Quant &agrave; lui, il trouvait la barricade m&ucirc;re, et, comme ce qui est
+m&ucirc;r doit tomber, il essaya.</p>
+
+<p>Il commandait &agrave; des hommes r&eacute;solus comme lui, &laquo;&agrave; des enrag&eacute;s&raquo;, a dit un
+t&eacute;moin. Sa compagnie, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui avait fusill&eacute; le po&egrave;te Jean
+Prouvaire, &eacute;tait la premi&egrave;re du bataillon post&eacute; &agrave; l'angle de la rue. Au
+moment o&ugrave; l'on s'y attendait le moins, le capitaine lan&ccedil;a ses hommes
+contre la barricade. Ce mouvement, ex&eacute;cut&eacute; avec plus de bonne volont&eacute;
+que de strat&eacute;gie, co&ucirc;ta cher &agrave; la compagnie Fannicot. Avant qu'elle f&ucirc;t
+arriv&eacute;e aux deux tiers de la rue, une d&eacute;charge g&eacute;n&eacute;rale de la barricade
+l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en t&ecirc;te, furent
+foudroy&eacute;s &agrave; bout portant au pied m&ecirc;me de la redoute, et cette courageuse
+cohue de gardes nationaux, gens tr&egrave;s braves, mais qui n'avaient point la
+t&eacute;nacit&eacute; militaire, dut se replier, apr&egrave;s quelque h&eacute;sitation, en
+laissant quinze cadavres sur le pav&eacute;. L'instant d'h&eacute;sitation donna aux
+insurg&eacute;s le temps de recharger les armes, et une seconde d&eacute;charge, tr&egrave;s
+meurtri&egrave;re, atteignit la compagnie avant qu'elle e&ucirc;t pu regagner l'angle
+de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et
+elle re&ccedil;ut la vol&eacute;e de la pi&egrave;ce en batterie qui, n'ayant pas d'ordre,
+n'avait pas discontinu&eacute; son feu. L'intr&eacute;pide et imprudent Fannicot fut
+un des morts de cette mitraille. Il fut tu&eacute; par le canon, c'est-&agrave;-dire
+par l'ordre.</p>
+
+<p>Cette attaque, plus furieuse que s&eacute;rieuse, irrita Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Les imb&eacute;ciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent
+nos munitions, pour rien.</p>
+
+<p>Enjolras parlait comme un vrai g&eacute;n&eacute;ral d'&eacute;meute qu'il &eacute;tait.
+L'insurrection et la r&eacute;pression ne luttent point &agrave; armes &eacute;gales.
+L'insurrection, promptement &eacute;puisable, n'a qu'un nombre de coups &agrave; tirer
+et qu'un nombre de combattants &agrave; d&eacute;penser. Une giberne vid&eacute;e, un homme
+tu&eacute;, ne se remplacent pas. La r&eacute;pression, ayant l'arm&eacute;e, ne compte pas
+les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La r&eacute;pression
+a autant de r&eacute;giments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux
+que la barricade a de cartouchi&egrave;res. Aussi sont-ce l&agrave; des luttes d'un
+contre cent, qui finissent toujours par l'&eacute;crasement des barricades; &agrave;
+moins que la r&eacute;volution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la
+balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se
+l&egrave;ve, les pav&eacute;s entrent en bouillonnement, les redoutes populaires
+pullulent, Paris tressaille souverainement, le <i>quid divinum</i> se d&eacute;gage,
+un 10 ao&ucirc;t est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse
+lumi&egrave;re appara&icirc;t, la gueule b&eacute;ante de la force recule, et l'arm&eacute;e, ce
+lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce proph&egrave;te, la France.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#premier">Chapitre XIII</a></h2>
+
+<h3>Lueurs qui passent</h3>
+
+
+<p>Dans le chaos de sentiments et de passions qui d&eacute;fendent une barricade,
+il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point
+d'honneur, de l'enthousiasme, de l'id&eacute;al, de la conviction, de
+l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.</p>
+
+<p>Une de ces intermittences, un de ces vagues fr&eacute;missements d'esp&eacute;rance
+traversa subitement, &agrave; l'instant le plus inattendu, la barricade de la
+Chanvrerie.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, s'&eacute;cria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me
+semble que Paris s'&eacute;veille.</p>
+
+<p>Il est certain que, dans la matin&eacute;e du 6 juin, l'insurrection eut,
+pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du
+tocsin de Saint-Merry ranima quelques vell&eacute;it&eacute;s. Rue du Poirier, rue des
+Gravilliers, des barricades s'&eacute;bauch&egrave;rent. Devant la porte
+Saint-Martin, un jeune homme, arm&eacute; d'une carabine, attaqua seul un
+escadron de cavalerie. &Agrave; d&eacute;couvert, en plein boulevard, il mit un genou
+&agrave; terre, &eacute;paula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna
+en disant: <i>En voil&agrave; encore un qui ne nous fera plus de mal</i>. Il fut
+sabr&eacute;. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de
+derri&egrave;re une jalousie baiss&eacute;e. On voyait &agrave; chaque coup trembler les
+feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arr&ecirc;t&eacute; rue de la
+Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes
+furent attaqu&eacute;s. &Agrave; l'entr&eacute;e de la rue Bertin-Poir&eacute;e, une fusillade tr&egrave;s
+vive et tout &agrave; fait impr&eacute;vue accueillit un r&eacute;giment de cuirassiers, en
+t&ecirc;te duquel marchait le g&eacute;n&eacute;ral Cavaignac de Baragne. Rue
+Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons
+de vaisselle et des ustensiles de m&eacute;nage; mauvais signe; et quand on
+rendit compte de ce fait au mar&eacute;chal Soult, le vieux lieutenant de
+Napol&eacute;on devint r&ecirc;veur, se rappelant le mot de Suchet &agrave; Saragosse:
+<i>Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de
+chambre sur la t&ecirc;te</i>.</p>
+
+<p>Ces Sympt&ocirc;mes g&eacute;n&eacute;raux qui se manifestaient au moment o&ugrave; l'on croyait
+l'&eacute;meute localis&eacute;e, cette fi&egrave;vre de col&egrave;re qui reprenait le dessus, ces
+flamm&egrave;ches qui volaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; au-dessus de ces masses profondes de
+combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble
+inqui&eacute;ta les chefs militaires. On se h&acirc;ta d'&eacute;teindre ces commencements
+d'incendie. On retarda, jusqu'&agrave; ce que ces p&eacute;tillements fussent
+&eacute;touff&eacute;s, l'attaque des barricades Maubu&eacute;e, de la Chanvrerie et de
+Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu'&agrave; elles, et de pouvoir tout
+finir d'un coup. Des colonnes furent lanc&eacute;es dans les rues en
+fermentation, balayant les grandes, sondant les petites, &agrave; droite, &agrave;
+gauche, tant&ocirc;t avec pr&eacute;caution et lentement, tant&ocirc;t au pas de charge. La
+troupe enfon&ccedil;ait les portes des maisons d'o&ugrave; l'on avait tir&eacute;; en m&ecirc;me
+temps des man&oelig;uvres de cavalerie dispersaient les groupes des
+boulevards. Cette r&eacute;pression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas
+tumultueux propre aux chocs d'arm&eacute;e et de peuple. C'&eacute;tait l&agrave; ce
+qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie,
+saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des bless&eacute;s
+sur des civi&egrave;res, et il disait &agrave; Courfeyrac:&mdash;Ces bless&eacute;s-l&agrave; ne viennent
+pas de chez nous.</p>
+
+<p>L'espoir dura peu; la lueur s'&eacute;clipsa vite. En moins d'une demi-heure,
+ce qui &eacute;tait dans l'air s'&eacute;vanouit, ce fut comme un &eacute;clair sans foudre,
+et les insurg&eacute;s sentirent retomber sur eux cette esp&egrave;ce de chape de
+plomb que l'indiff&eacute;rence du peuple jette sur les obstin&eacute;s abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Le mouvement g&eacute;n&eacute;ral qui semblait s'&ecirc;tre vaguement dessin&eacute; avait avort&eacute;;
+et l'attention du ministre de la guerre et la strat&eacute;gie des g&eacute;n&eacute;raux
+pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades
+rest&eacute;es debout.</p>
+
+<p>Le soleil montait sur l'horizon.</p>
+
+<p>Un insurg&eacute; interpella Enjolras:</p>
+
+<p>&mdash;On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme &ccedil;a sans
+manger?</p>
+
+<p>Enjolras, toujours accoud&eacute; &agrave; son cr&eacute;neau, sans quitter des yeux
+l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue, fit un signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#premier">Chapitre XIV</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; on lira le nom de la ma&icirc;tresse d'Enjolras</h3>
+
+
+<p>Courfeyrac, assis sur un pav&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Enjolras, continuait d'insulter
+le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette
+sombre nu&eacute;e de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait
+par une bouff&eacute;e d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'&eacute;poumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu
+perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, &ccedil;a. C'est de la toux.</p>
+
+<p>Et l'on riait autour de lui.</p>
+
+<p>Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le
+p&eacute;ril, rempla&ccedil;aient, comme madame Scarron, la nourriture par la
+plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient &agrave; tous de la ga&icirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute; impassible
+m'&eacute;merveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-&ecirc;tre un peu triste;
+Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres,
+nous avons tous plus ou moins des ma&icirc;tresses qui nous rendent fous,
+c'est-&agrave;-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le
+moins qu'on se batte comme un lion. C'est une fa&ccedil;on de nous venger des
+traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour
+faire bisquer Ang&eacute;lique. Tous nos h&eacute;ro&iuml;smes viennent de nos femmes. Un
+homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait
+partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas
+amoureux, et il trouve le moyen d'&ecirc;tre intr&eacute;pide. C'est une chose
+inou&iuml;e qu'on puisse &ecirc;tre froid comme la glace et hardi comme le feu.</p>
+
+<p>Enjolras ne paraissait pas &eacute;couter, mais quelqu'un qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&egrave;s de
+lui l'e&ucirc;t entendu murmurer &agrave; demi-voix: <i>Patria</i>.</p>
+
+<p>Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Du nouveau!</p>
+
+<p>Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Pi&egrave;ce de Huit.</p>
+
+<p>En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en sc&egrave;ne. C'&eacute;tait une
+deuxi&egrave;me bouche &agrave; feu.</p>
+
+<p>Les artilleurs firent rapidement la man&oelig;uvre de force, et mirent cette
+seconde pi&egrave;ce en batterie pr&egrave;s de la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;bauchait le d&eacute;no&ucirc;ment.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, les deux pi&egrave;ces, vivement servies, tiraient de
+front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la
+banlieue soutenaient l'artillerie.</p>
+
+<p>On entendait une autre canonnade &agrave; quelque distance. En m&ecirc;me temps que
+deux pi&egrave;ces s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie,
+deux autres bouches &agrave; feu, braqu&eacute;es, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue
+Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons
+se faisaient lugubrement &eacute;cho.</p>
+
+<p>Les aboiements des sombres chiens de la guerre se r&eacute;pondaient.</p>
+
+<p>Des deux pi&egrave;ces qui battaient maintenant la barricade de la rue de la
+Chanvrerie, l'une tirait &agrave; mitraille, l'autre &agrave; boulet.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce qui tirait &agrave; boulet &eacute;tait point&eacute;e un peu haut et le tir &eacute;tait
+calcul&eacute; de fa&ccedil;on que le boulet frappait le bord extr&ecirc;me de l'ar&ecirc;te
+sup&eacute;rieure de la barricade, l'&eacute;cr&ecirc;tait, et &eacute;miettait les pav&eacute;s sur les
+insurg&eacute;s en &eacute;clats de mitraille.</p>
+
+<p>Ce proc&eacute;d&eacute; de tir avait pour but d'&eacute;carter les combattants du sommet de
+la redoute, et de les contraindre &agrave; se pelotonner dans l'int&eacute;rieur;
+c'est-&agrave;-dire que cela annon&ccedil;ait l'assaut.</p>
+
+<p>Une fois les combattants chass&eacute;s du haut de la barricade par le boulet
+et des fen&ecirc;tres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque
+pourraient s'aventurer dans la rue sans &ecirc;tre vis&eacute;es, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me sans
+&ecirc;tre aper&ccedil;ues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au
+soir, et, qui sait? la prendre par surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut absolument diminuer l'incommodit&eacute; de ces pi&egrave;ces, dit Enjolras,
+et il cria: &laquo;Feu sur les artilleurs!&raquo; Tous &eacute;taient pr&ecirc;ts. La barricade,
+qui se taisait depuis si longtemps, fit feu &eacute;perdument, sept ou huit
+d&eacute;charges se succ&eacute;d&egrave;rent avec une sorte de rage et de joie, la rue
+s'emplit d'une fum&eacute;e aveuglante, et, au bout de quelques minutes, &agrave;
+travers cette brume toute ray&eacute;e de flamme, on put distinguer confus&eacute;ment
+les deux tiers des ailleurs couch&eacute;s sous les roues des canons. Ceux qui
+&eacute;taient rest&eacute;s debout continuaient de servir les pi&egrave;ces avec une
+tranquillit&eacute; s&eacute;v&egrave;re; mais le feu &eacute;tait ralenti.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui va bien, dit Bossuet &agrave; Enjolras. Succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Enjolras hocha la t&ecirc;te et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Encore un quart d'heure de ce succ&egrave;s, et il n'y aura plus dix
+cartouches dans la barricade.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que Gavroche entendit ce mot.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a><a href="#premier">Chapitre XV</a></h2>
+
+<h3>Gavroche dehors</h3>
+
+
+<p>Courfeyrac tout &agrave; coup aper&ccedil;ut quelqu'un au bas de la barricade, dehors,
+dans la rue, sous les balles.</p>
+
+<p>Gavroche avait pris un panier &agrave; bouteilles, dans le cabaret, &eacute;tait sorti
+par la coupure, et &eacute;tait paisiblement occup&eacute; &agrave; vider dans son panier les
+gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tu&eacute;s sur le talus de
+la redoute.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais l&agrave;? dit Courfeyrac.</p>
+
+<p>Gavroche leva le nez:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, j'emplis mon panier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois donc pas la mitraille?</p>
+
+<p>Gavroche r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il pleut. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>Courfeyrac cria:</p>
+
+<p>&mdash;Rentre!</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, fit Gavroche.</p>
+
+<p>Et, d'un bond, il s'enfon&ccedil;a dans la rue.</p>
+
+<p>On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laiss&eacute;
+derri&egrave;re elle une tra&icirc;n&eacute;e de cadavres.</p>
+
+<p>Une vingtaine de morts gisaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans toute la longueur de la
+rue sur le pav&eacute;. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision
+de cartouches pour la barricade.</p>
+
+<p>La fum&eacute;e &eacute;tait dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage
+tomb&eacute; dans une gorge de montagnes entre deux escarpements &agrave; pic, peut se
+figurer cette fum&eacute;e resserr&eacute;e et comme &eacute;paissie par deux sombres lignes
+de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse;
+de l&agrave; un obscurcissement graduel qui bl&ecirc;missait m&ecirc;me le plein jour.
+C'est &agrave; peine si, d'un bout &agrave; l'autre de la rue, pourtant fort courte,
+les combattants s'apercevaient.</p>
+
+<p>Cet obscurcissement, probablement voulu et calcul&eacute; par les chefs qui
+devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile &agrave; Gavroche.</p>
+
+<p>Sous les plis de ce voile de fum&eacute;e, et gr&acirc;ce &agrave; sa petitesse, il put
+s'avancer assez loin dans la rue sans &ecirc;tre vu. Il d&eacute;valisa les sept ou
+huit premi&egrave;res gibernes sans grand danger.</p>
+
+<p>Il rampait &agrave; plat ventre, galopait &agrave; quatre pattes, prenait son panier
+aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort &agrave;
+l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchi&egrave;re comme un singe ouvre
+une noix.</p>
+
+<p>De la barricade, dont il &eacute;tait encore assez pr&egrave;s, on n'osait lui crier
+de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.</p>
+
+<p>Sur un cadavre, qui &eacute;tait un caporal, il trouva une poire &agrave; poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. &Agrave; force d'aller en
+avant, il parvint au point o&ugrave; le brouillard de la fusillade devenait
+transparent.</p>
+
+<p>Si bien que les tirailleurs de la ligne rang&eacute;s et &agrave; l'aff&ucirc;t derri&egrave;re
+leur lev&eacute;e de pav&eacute;s, et les tirailleurs de la banlieue mass&eacute;s &agrave; l'angle
+de la rue, se montr&egrave;rent soudainement quelque chose qui remuait dans la
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Gavroche d&eacute;barrassait de ses cartouches un sergent gisant
+pr&egrave;s d'une borne, une balle frappa le cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! fit Gavroche. Voil&agrave; qu'on me tue mes morts.</p>
+
+<p>Une deuxi&egrave;me balle fit &eacute;tinceler le pav&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui. Une troisi&egrave;me
+renversa son panier.</p>
+
+<p>Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.</p>
+
+<p>Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les
+hanches, l'&oelig;il fix&eacute; sur les gardes nationaux qui tiraient, et il
+chanta:</p>
+
+<p>On est laid &agrave; Nanterre,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave; Voltaire,</p>
+
+<p>Et b&ecirc;te &agrave; Palaiseau,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave; Rousseau.</p>
+
+<p>Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les
+cartouches qui en &eacute;taient tomb&eacute;es, et, avan&ccedil;ant vers la fusillade, alla
+d&eacute;pouiller une autre giberne. L&agrave; une quatri&egrave;me balle le manqua encore.
+Gavroche chanta:</p>
+
+<p>Je ne suis pas notaire,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave; Voltaire,</p>
+
+<p>Je suis petit oiseau,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave; Rousseau.</p>
+
+<p>Une cinqui&egrave;me balle ne r&eacute;ussit qu'&agrave; tirer de lui un troisi&egrave;me couplet:</p>
+
+<p>Joie est mon caract&egrave;re,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave; Voltaire,</p>
+
+<p>Mis&egrave;re est mon trousseau,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave; Rousseau.</p>
+
+<p>Cela continua ainsi quelque temps.</p>
+
+<p>Le spectacle &eacute;tait &eacute;pouvantable et charmant. Gavroche, fusill&eacute;,
+taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'&eacute;tait le
+moineau becquetant les chasseurs. Il r&eacute;pondait &agrave; chaque d&eacute;charge par un
+couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes
+nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se
+redressait, s'effa&ccedil;ait dans un coin de porte, puis bondissait,
+disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait &agrave; la
+mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,
+vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurg&eacute;s, haletants
+d'anxi&eacute;t&eacute;, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il
+chantait. Ce n'&eacute;tait pas un enfant, ce n'&eacute;tait pas un homme; c'&eacute;tait un
+&eacute;trange gamin f&eacute;e. On e&ucirc;t dit le nain invuln&eacute;rable de la m&ecirc;l&eacute;e. Les
+balles couraient apr&egrave;s lui, il &eacute;tait plus leste qu'elles. Il jouait on
+ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que
+la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une
+pichenette.</p>
+
+<p>Une balle pourtant, mieux ajust&eacute;e ou plus tra&icirc;tre que les autres, finit
+par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il
+s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Ant&eacute;e
+dans ce pygm&eacute;e; pour le gamin toucher le pav&eacute;, c'est comme pour le
+g&eacute;ant toucher la terre; Gavroche n'&eacute;tait tomb&eacute; que pour se redresser; il
+resta assis sur son s&eacute;ant, un long filet de sang rayait son visage, il
+&eacute;leva ses deux bras en l'air, regarda du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; &eacute;tait venu le coup,
+et se mit &agrave; chanter.</p>
+
+<p>Je suis tomb&eacute; par terre,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave; Voltaire,</p>
+
+<p>Le nez dans le ruisseau,</p>
+
+<p>C'est la faute &agrave;....</p>
+
+<p>Il n'acheva point. Une seconde balle du m&ecirc;me tireur l'arr&ecirc;ta court.
+Cette fois il s'abattit la face contre le pav&eacute;, et ne remua plus. Cette
+petite grande &acirc;me venait de s'envoler.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a><a href="#premier">Chapitre XVI</a></h2>
+
+<h3>Comment de fr&egrave;re on devient p&egrave;re</h3>
+
+
+<p>Il y avait en ce moment-l&agrave; m&ecirc;me dans le jardin du Luxembourg&mdash;car le
+regard du drame doit &ecirc;tre pr&eacute;sent partout,&mdash;deux enfants qui se tenaient
+par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les
+ayant mouill&eacute;s, ils marchaient dans les all&eacute;es du c&ocirc;t&eacute; du soleil; l'a&icirc;n&eacute;
+conduisait le petit; ils &eacute;taient en haillons et p&acirc;les; ils avaient un
+air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;, d&eacute;j&agrave; un peu protecteur, conduisait son fr&egrave;re de la main gauche
+et avait une baguette dans sa main droite.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient seuls dans le jardin. Le jardin &eacute;tait d&eacute;sert, les grilles
+&eacute;taient ferm&eacute;es par mesure de police &agrave; cause de l'insurrection. Les
+troupes qui y avaient bivouaqu&eacute; en &eacute;taient sorties pour les besoins du
+combat.</p>
+
+<p>Comment ces enfants &eacute;taient-ils l&agrave;? Peut-&ecirc;tre s'&eacute;taient-ils &eacute;vad&eacute;s de
+quelque corps de garde entreb&acirc;ill&eacute;; peut-&ecirc;tre aux environs, &agrave; la
+barri&egrave;re d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
+carrefour voisin domin&eacute; par le fronton o&ugrave; on lit: <i>invenerunt parvulum
+pannis involutum,</i> y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils
+s'&eacute;taient enfuis; peut-&ecirc;tre avaient-ils, la veille au soir, tromp&eacute;
+l'&oelig;il des inspecteurs du jardin &agrave; l'heure de la cl&ocirc;ture, et avaient-ils
+pass&eacute; la nuit dans quelqu'une de ces gu&eacute;rites o&ugrave; on lit les journaux? Le
+fait est qu'ils &eacute;taient errants et qu'ils semblaient libres. &Ecirc;tre errant
+et sembler libre, c'est &ecirc;tre perdu. Ces pauvres petits &eacute;taient perdus en
+effet.</p>
+
+<p>Ces deux enfants &eacute;taient ceux-l&agrave; m&ecirc;mes dont Gavroche avait &eacute;t&eacute; en peine,
+et que le lecteur se rappelle. Enfants des Th&eacute;nardier, en location chez
+la Magnon, attribu&eacute;s &agrave; M. Gillenormand, et maintenant feuilles tomb&eacute;es
+de toutes ces branches sans racines, et roul&eacute;es sur la terre par le
+vent.</p>
+
+<p>Leurs v&ecirc;tements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de
+prospectus vis-&agrave;-vis de M. Gillenormand, &eacute;taient devenus guenilles.</p>
+
+<p>Ces &ecirc;tres appartenaient d&eacute;sormais &agrave; la statistique des &laquo;Enfants
+Abandonn&eacute;s&raquo; que la police constate, ramasse, &eacute;gare et retrouve sur le
+pav&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits mis&eacute;rables
+fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aper&ccedil;us, ils
+eussent chass&eacute; ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
+jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont
+droit aux fleurs.</p>
+
+<p>Ceux-ci &eacute;taient l&agrave;, gr&acirc;ce aux grilles ferm&eacute;es. Ils &eacute;taient en
+contravention. Ils s'&eacute;taient gliss&eacute;s dans le jardin, et ils y &eacute;taient
+rest&eacute;s. Les grilles ferm&eacute;es ne donnent pas cong&eacute; aux inspecteurs, la
+surveillance est cens&eacute;e continuer, mais elle s'amollit et se repose; et
+les inspecteurs, &eacute;mus eux aussi par l'anxi&eacute;t&eacute; publique et plus occup&eacute;s
+du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas
+vu les deux d&eacute;linquants.</p>
+
+<p>Il avait plu la veille, et m&ecirc;me un peu le matin. Mais en juin les ond&eacute;es
+ne comptent pas. C'est &agrave; peine si l'on s'aper&ccedil;oit, une heure apr&egrave;s un
+orage, que cette belle journ&eacute;e blonde a pleur&eacute;. La terre en &eacute;t&eacute; est
+aussi vite s&egrave;che que la joue d'un enfant.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant du solstice, la lumi&egrave;re du plein midi est, pour ainsi
+dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose &agrave; la
+terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une
+averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin
+tout ruisselait, l'apr&egrave;s-midi tout poudroie.</p>
+
+<p>Rien n'est admirable comme une verdure d&eacute;barbouill&eacute;e par la pluie et
+essuy&eacute;e par le rayon; c'est de la fra&icirc;cheur chaude. Les jardins et les
+prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs
+fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs
+parfums &agrave; la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement
+ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide &agrave; faire
+patienter l'homme.</p>
+
+<p>Il y a des &ecirc;tres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant
+l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorb&eacute;s dans le prodige,
+puisant dans l'idol&acirc;trie de la nature l'indiff&eacute;rence du bien et du mal,
+contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne
+comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de
+ceux-l&agrave;, de la nudit&eacute; du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique
+d'une petite &eacute;pine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des
+haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut r&ecirc;ver sous les
+arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits.
+Chose &eacute;trange, l'infini leur suff&icirc;t. Ce grand besoin de l'homme, le
+fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le
+progr&egrave;s, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'ind&eacute;fini, qui na&icirc;t
+de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur
+&eacute;chappe. Pourvu qu'ils soient face &agrave; face avec l'immensit&eacute;, ils
+sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'ab&icirc;mer, voil&agrave; leur vie.
+L'histoire de l'humanit&eacute; pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y
+est pas; le vrai Tout reste en dehors; &agrave; quoi bon s'occuper de ce
+d&eacute;tail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc
+Aldebaran qui se l&egrave;ve! La m&egrave;re n'a plus de lait, le nouveau-n&eacute; se meurt,
+je n'en sais rien, mais consid&eacute;rez donc cette rosace merveilleuse que
+fait une rondelle de l'aubier du sapin examin&eacute;e au microscope!
+comparez-moi la plus belle malines &agrave; cela! Ces penseurs oublient
+d'aimer. Le zodiaque r&eacute;ussit sur eux au point de les emp&ecirc;cher de voir
+l'enfant qui pleure. Dieu leur &eacute;clipse l'&acirc;me. C'est l&agrave; une famille
+d'esprits, &agrave; la fois petits et grands. Horace en &eacute;tait, Goethe en &eacute;tait,
+La Fontaine peut-&ecirc;tre; magnifiques &eacute;go&iuml;stes de l'infini, spectateurs
+tranquilles de la douleur, qui ne voient pas N&eacute;ron s'il fait beau,
+auxquels le soleil cache le b&ucirc;cher, qui regarderaient guillotiner en y
+cherchant un effet de lumi&egrave;re, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot,
+ni le r&acirc;le, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois
+de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus
+de leur t&ecirc;te, se d&eacute;clarent contents, et qui sont d&eacute;termin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre
+heureux jusqu'&agrave; &eacute;puisement du rayonnement des astres et du chant des
+oiseaux.</p>
+
+<p>Ce sont de radieux t&eacute;n&eacute;breux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont &agrave;
+plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut
+les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait
+un &ecirc;tre &agrave; la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils
+et qui aurait un astre au milieu du front.</p>
+
+<p>L'indiff&eacute;rence de ces penseurs, c'est l&agrave;, selon quelques-uns, une
+philosophie sup&eacute;rieure. Soit; mais dans cette sup&eacute;riorit&eacute; il y a de
+l'infirmit&eacute;. On peut &ecirc;tre immortel et boiteux; t&eacute;moin Vulcain. On peut
+&ecirc;tre plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la
+nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?</p>
+
+<p>Mais alors, quoi! &agrave; qui se fier? <i>Solem quis dicere falsum audeat</i>?
+Ainsi de certains g&eacute;nies eux-m&ecirc;mes, de certains Tr&egrave;s-Hauts humains, des
+hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est l&agrave;-haut, au fa&icirc;te, au
+sommet, au z&eacute;nith, ce qui envoie sur la terre tant de clart&eacute;, verrait
+peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas d&eacute;sesp&eacute;rant? Non.
+Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.</p>
+
+<p>Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et
+d&eacute;peupl&eacute;, &eacute;tait charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient
+dans la lumi&egrave;re des baumes et des &eacute;blouissements. Les branches, folles &agrave;
+la clart&eacute; de midi, semblaient chercher &agrave; s'embrasser. Il y avait dans
+les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient,
+les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits
+coups de bec dans les trous de l'&eacute;corce. Les plates-bandes acceptaient
+la royaut&eacute; l&eacute;gitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui
+qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivr&eacute;e des &oelig;illets. Les
+vieilles corneilles de Marie de M&eacute;dicis &eacute;taient amoureuses dans les
+grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes,
+qui ne sont autre chose que toutes les vari&eacute;t&eacute;s de la flamme, faites
+fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles,
+&eacute;tincelles de ces fleurs flammes. Tout &eacute;tait gr&acirc;ce et ga&icirc;t&eacute;, m&ecirc;me la
+pluie prochaine; cette r&eacute;cidive, dont les muguets et les ch&egrave;vrefeuilles
+devaient profiter, n'avait rien d'inqui&eacute;tant; les hirondelles faisaient
+la charmante menace de voler bas. Qui &eacute;tait l&agrave; aspirait du bonheur; la
+vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,
+l'assistance, la paternit&eacute;, la caresse, l'aurore. Les pens&eacute;es qui
+tombaient du ciel &eacute;taient douces comme une petite main d'enfant qu'on
+baise.</p>
+
+<p>Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre
+trou&eacute;es de lumi&egrave;re; ces d&eacute;esses &eacute;taient toutes d&eacute;guenill&eacute;es de soleil;
+il leur pendait des rayons de tous les c&ocirc;t&eacute;s. Autour du grand bassin, la
+terre &eacute;tait d&eacute;j&agrave; s&eacute;ch&eacute;e au point d'&ecirc;tre presque br&ucirc;l&eacute;e. Il faisait assez
+de vent pour soulever &ccedil;&agrave; et l&agrave; de petites &eacute;meutes de poussi&egrave;re. Quelques
+feuilles jaunes, rest&eacute;es du dernier automne, se poursuivaient
+joyeusement, et semblaient gaminer.</p>
+
+<p>L'abondance de la clart&eacute; avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, s&egrave;ve,
+chaleur, effluves, d&eacute;bordaient; on sentait sous la cr&eacute;ation l'&eacute;normit&eacute;
+de la source; dans tous ces souffles p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s d'amour, dans ce
+va-et-vient de r&eacute;verb&eacute;rations et de reflets, dans cette prodigieuse
+d&eacute;pense de rayons, dans ce versement ind&eacute;fini d'or fluide, on sentait la
+prodigalit&eacute; de l'in&eacute;puisable; et, derri&egrave;re cette splendeur comme
+derri&egrave;re un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire
+d'&eacute;toiles.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; gr&acirc;ce &agrave; la pluie, il
+n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver;
+tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui
+sortent de la terre sous forme de fleurs, &eacute;taient irr&eacute;prochables. Cette
+magnificence &eacute;tait propre. Le grand silence de la nature heureuse
+emplissait le jardin. Silence c&eacute;leste compatible avec mille musiques,
+roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent.
+Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble;
+les entr&eacute;es et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu;
+les lilas finissaient, les jasmins commen&ccedil;aient; quelques fleurs &eacute;taient
+attard&eacute;es, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons
+rouges de juin fraternisait avec l'arri&egrave;re-garde des papillons blancs de
+mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des
+ondulations dans l'&eacute;normit&eacute; magnifique des marronniers. C'&eacute;tait
+splendide. Un v&eacute;t&eacute;ran de la caserne voisine qui regardait &agrave; travers la
+grille disait: Voil&agrave; le printemps au port d'armes et en grande tenue.</p>
+
+<p>Toute la nature d&eacute;jeunait; la cr&eacute;ation &eacute;tait &agrave; table; c'&eacute;tait l'heure;
+la grande nappe bleue &eacute;tait mise au ciel et la grande nappe verte sur la
+terre; le soleil &eacute;clairait &agrave; giorno. Dieu servait le repas universel.
+Chaque &ecirc;tre avait sa p&acirc;ture ou sa p&acirc;t&eacute;e. Le ramier trouvait du ch&egrave;nevis,
+le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le
+rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche
+trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait
+bien un peu les uns les autres, ce qui est le myst&egrave;re du mal m&ecirc;l&eacute; au
+bien; mais pas une b&ecirc;te n'avait l'estomac vide.</p>
+
+<p>Les deux petits abandonn&eacute;s &eacute;taient parvenus pr&egrave;s du grand bassin, et, un
+peu troubl&eacute;s par toute cette lumi&egrave;re, ils t&acirc;chaient de se cacher,
+instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, m&ecirc;me
+impersonnelle; et ils se tenaient derri&egrave;re la baraque des cygnes.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait
+confus&eacute;ment des cris, une rumeur, des esp&egrave;ces de r&acirc;les tumultueux qui
+&eacute;taient des fusillades, et des frappements sourds qui &eacute;taient des coups
+de canon. Il y avait de la fum&eacute;e au-dessus des toits du c&ocirc;t&eacute; des halles.
+Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.</p>
+
+<p>Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit r&eacute;p&eacute;tait de
+temps en temps &agrave; demi-voix: J'ai faim.</p>
+
+<p>Presque au m&ecirc;me instant que les deux enfants, un autre couple
+s'approchait du grand bassin. C'&eacute;tait un bonhomme de cinquante ans qui
+menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le p&egrave;re avec son
+fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue
+d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires
+quand les grilles &eacute;taient ferm&eacute;es, tol&eacute;rance supprim&eacute;e depuis. Ce p&egrave;re
+et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-l&agrave;.</p>
+
+<p>Les deux petits pauvres regard&egrave;rent venir ce &laquo;monsieur&raquo; et se cach&egrave;rent
+un peu plus.</p>
+
+<p>Celui-ci &eacute;tait un bourgeois. Le m&ecirc;me peut-&ecirc;tre qu'un jour Marius, &agrave;
+travers sa fi&egrave;vre d'amour, avait entendu, pr&egrave;s de ce m&ecirc;me grand bassin,
+conseillant &agrave; son fils &laquo;d'&eacute;viter les exc&egrave;s&raquo;. Il avait l'air affable et
+altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce
+sourire m&eacute;canique, produit par trop de m&acirc;choire et trop peu de peau,
+montre les dents plut&ocirc;t que l'&acirc;me. L'enfant, avec sa brioche mordue
+qu'il n'achevait pas, semblait gav&eacute;. L'enfant &eacute;tait v&ecirc;tu en garde
+national &agrave; cause de l'&eacute;meute, et le p&egrave;re &eacute;tait rest&eacute; habill&eacute; en
+bourgeois &agrave; cause de la prudence.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re et le fils s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s pr&egrave;s du bassin o&ugrave; s'&eacute;battaient les
+deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une
+admiration sp&eacute;ciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme
+eux.</p>
+
+<p>Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal,
+et ils &eacute;taient superbes.</p>
+
+<p>Si les deux petits pauvres eussent &eacute;cout&eacute; et eussent &eacute;t&eacute; d'&acirc;ge &agrave;
+comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le
+p&egrave;re disait au fils:</p>
+
+<p>&mdash;Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le
+faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarr&eacute;s d'or et de
+pierreries; je laisse ce faux &eacute;clat aux &acirc;mes mal organis&eacute;es.</p>
+
+<p>Ici les cris profonds qui venaient du c&ocirc;t&eacute; des halles &eacute;clat&egrave;rent avec un
+redoublement de cloche et de rumeur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des saturnales.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il aper&ccedil;ut les deux petits d&eacute;guenill&eacute;s, immobiles derri&egrave;re
+la maisonnette verte des cygnes.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le commencement, dit-il.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un silence il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;L'anarchie entre dans ce jardin.</p>
+
+<p>Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit
+&agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleures-tu? demanda le p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus faim, dit l'enfant.</p>
+
+<p>Le sourire du p&egrave;re s'accentua.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas besoin de faim pour manger un g&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon g&acirc;teau m'ennuie. Il est rassis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en veux plus?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re lui montra les cygnes.</p>
+
+<p>&mdash;Jette-le &agrave; ces palmip&egrave;des.</p>
+
+<p>L'enfant h&eacute;sita. On ne veut plus de son g&acirc;teau; ce n'est pas une raison
+pour le donner.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Sois humain. Il faut avoir piti&eacute; des animaux.</p>
+
+<p>Et, prenant &agrave; son fils le g&acirc;teau, il le jeta dans le bassin.</p>
+
+<p>Le g&acirc;teau tomba assez pr&egrave;s du bord.</p>
+
+<p>Les cygnes &eacute;taient loin, au centre du bassin, et occup&eacute;s &agrave; quelque
+proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.</p>
+
+<p>Le bourgeois, sentant que le g&acirc;teau risquait de se perdre, et &eacute;mu de ce
+naufrage inutile, se livra &agrave; une agitation t&eacute;l&eacute;graphique qui finit par
+attirer l'attention des cygnes.</p>
+
+<p>Ils aper&ccedil;urent quelque chose qui surnageait, vir&egrave;rent de bord comme des
+navires qu'ils sont, et se dirig&egrave;rent vers la brioche lentement, avec la
+majest&eacute; b&eacute;ate qui convient &agrave; des b&ecirc;tes blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir
+de l'esprit.</p>
+
+<p>En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement
+subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouff&eacute;es de vent qui
+parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet
+instant-l&agrave; apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs,
+des feux de peloton, et les r&eacute;pliques lugubres du tocsin et du canon.
+Ceci co&iuml;ncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.</p>
+
+<p>Les cygnes n'&eacute;taient pas encore arriv&eacute;s &agrave; la brioche.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrons, dit le p&egrave;re, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main
+de son fils. Puis il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui s&eacute;pare la
+royaut&eacute; de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont
+pleuvoir.</p>
+
+<p>Il regarda le nuage.</p>
+
+<p>&mdash;Et peut-&ecirc;tre aussi la pluie elle-m&ecirc;me va pleuvoir; le ciel s'en m&ecirc;le;
+la branche cadette est condamn&eacute;e. Rentrons vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait une imprudence.</p>
+
+<p>Et il emmena son petit bourgeois.</p>
+
+<p>Le fils, regrettant les cygnes, tourna la t&ecirc;te vers le bassin jusqu'&agrave; ce
+qu'un coude des quinconces le lui e&ucirc;t cach&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant, en m&ecirc;me temps que les cygnes, les deux petits errants
+s'&eacute;taient approch&eacute;s de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
+petit regardait le g&acirc;teau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en
+allait.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re et le fils entr&egrave;rent dans le labyrinthe d'all&eacute;es qui m&egrave;ne au
+grand escalier du massif d'arbres du c&ocirc;t&eacute; de la rue Madame.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils ne furent plus en vue, l'a&icirc;n&eacute; se coucha vivement &agrave; plat
+ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
+gauche, pench&eacute; sur l'eau, presque pr&ecirc;t &agrave; y tomber, &eacute;tendit avec sa main
+droite sa baguette vers le g&acirc;teau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se
+h&acirc;t&egrave;rent, et en se h&acirc;tant firent un effet de poitrail utile au petit
+p&ecirc;cheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
+ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette
+de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le g&acirc;teau.
+L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes,
+saisit le g&acirc;teau, et se redressa. Le g&acirc;teau &eacute;tait mouill&eacute;; mais ils
+avaient faim et soif. L'a&icirc;n&eacute; fit deux parts de la brioche, une grosse et
+une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse &agrave; son petit fr&egrave;re,
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Colle-toi &ccedil;a dans le fusil.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a><a href="#premier">Chapitre XVII</a></h2>
+
+<h3><i>Mortuus pater filium moriturum expectat</i></h3>
+
+
+<p>Marius s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi.
+Mais il &eacute;tait trop tard. Gavroche &eacute;tait mort. Combeferre rapporta le
+panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.</p>
+
+<p>H&eacute;las! pensait-il, ce que le p&egrave;re avait fait pour son p&egrave;re, il le
+rendait au fils; seulement Th&eacute;nardier avait rapport&eacute; son p&egrave;re vivant;
+lui, il rapportait l'enfant mort.</p>
+
+<p>Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il
+avait, comme l'enfant, le visage inond&eacute; de sang.</p>
+
+<p>&Agrave; l'instant o&ugrave; il s'&eacute;tait baiss&eacute; pour ramasser Gavroche, une balle lui
+avait effleur&eacute; le cr&acirc;ne; il ne s'en &eacute;tait pas aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>Courfeyrac d&eacute;fit sa cravate et en banda le front de Marius.</p>
+
+<p>On d&eacute;posa Gavroche sur la m&ecirc;me table que Mabeuf, et l'on &eacute;tendit sur les
+deux corps le ch&acirc;le noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour
+l'enfant.</p>
+
+<p>Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapport&eacute;.</p>
+
+<p>Cela donnait &agrave; chaque homme quinze coups &agrave; tirer.</p>
+
+<p>Jean Valjean &eacute;tait toujours &agrave; la m&ecirc;me place, immobile sur sa borne.
+Quand Combeferre lui pr&eacute;senta ses quinze cartouches, il secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un rare excentrique, dit Combeferre bas &agrave; Enjolras. Il trouve
+moyen de ne pas se battre dans cette barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne l'emp&ecirc;che pas de la d&eacute;fendre, r&eacute;pondit Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;L'h&eacute;ro&iuml;sme a ses originaux, reprit Combeferre.</p>
+
+<p>Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un autre genre que le p&egrave;re Mabeuf.</p>
+
+<p>Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait &agrave;
+peine l'int&eacute;rieur. Ceux qui n'ont jamais travers&eacute; le tourbillon de ces
+sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune id&eacute;e des singuliers moments
+de tranquillit&eacute; m&ecirc;l&eacute;s &agrave; ces convulsions. On va et vient, on cause, on
+plaisante, on fl&acirc;ne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un
+combattant lui dire au milieu de la mitraille: <i>Nous sommes ici comme &agrave;
+un d&eacute;jeuner de gar&ccedil;ons.</i> La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le
+r&eacute;p&eacute;tons, semblait au dedans fort calme. Toutes les p&eacute;rip&eacute;ties et toutes
+les phases avaient &eacute;t&eacute; ou allaient &ecirc;tre &eacute;puis&eacute;es. La position, de
+critique, &eacute;tait devenue mena&ccedil;ante, et, de mena&ccedil;ante, allait probablement
+devenir d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. &Agrave; mesure que la situation s'assombrissait, la lueur
+h&eacute;ro&iuml;que empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la
+dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate d&eacute;vouant son glaive nu au
+sombre g&eacute;nie Epidotas.</p>
+
+<p>Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les bless&eacute;s; Bossuet et
+Feuilly faisaient des cartouches avec la poire &agrave; poudre cueillie par
+Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait &agrave; Feuilly: <i>Nous allons
+bient&ocirc;t prendre la diligence pour une autre plan&egrave;te</i>; Courfeyrac, sur
+les quelques pav&eacute;s qu'il s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute;s pr&egrave;s d'Enjolras, disposait et
+rangeait tout un arsenal, sa canne &agrave; &eacute;p&eacute;e, son fusil, deux pistolets
+d'ar&ccedil;on et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en
+ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face
+de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la t&ecirc;te avec une ficelle un
+large chapeau de paille de la m&egrave;re Hucheloup, de <i>peur des coups de
+soleil</i>, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient
+ga&icirc;ment entre eux, comme s'ils avaient h&acirc;te de parler patois une
+derni&egrave;re fois. Joly, qui avait d&eacute;croch&eacute; le miroir de la veuve Hucheloup,
+y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant d&eacute;couvert des cro&ucirc;tes
+de pain, &agrave; peu pr&egrave;s moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement.
+Marius &eacute;tait inquiet de ce que son p&egrave;re allait lui dire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a><a href="#premier">Chapitre XVIII</a></h2>
+
+<h3>Le vautour devenu proie</h3>
+
+
+<p>Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce
+qui caract&eacute;rise cette surprenante guerre des rues ne doit &ecirc;tre omis.</p>
+
+<p>Quelle que soit cette &eacute;trange tranquillit&eacute; int&eacute;rieure dont nous venons
+de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins
+vision.</p>
+
+<p>Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de
+l'inconnu se m&ecirc;lent &agrave; ces flamboiements farouches, les r&eacute;volutions sont
+sphinx, et quiconque a travers&eacute; une barricade croit avoir travers&eacute; un
+songe.</p>
+
+<p>Ce qu'on ressent dans ces lieux-l&agrave;, nous l'avons indiqu&eacute; &agrave; propos de
+Marius, et nous en verrons les cons&eacute;quences, c'est plus et c'est moins
+que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu.
+On a &eacute;t&eacute; terrible, on l'ignore. On a &eacute;t&eacute; entour&eacute; d'id&eacute;es combattantes
+qui avaient des faces humaines; on a eu la t&ecirc;te dans de la lumi&egrave;re
+d'avenir. Il y avait des cadavres couch&eacute;s et des fant&ocirc;mes debout. Les
+heures &eacute;taient colossales et semblaient des heures d'&eacute;ternit&eacute;. On a v&eacute;cu
+dans la mort. Des ombres ont pass&eacute;. Qu'&eacute;tait-ce? On a vu des mains o&ugrave; il
+y avait du sang; c'&eacute;tait un assourdissement &eacute;pouvantable, c'&eacute;tait aussi
+un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et
+d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on &eacute;tait dans de la fum&eacute;e,
+dans de la nuit peut-&ecirc;tre. On croit avoir touch&eacute; au suintement sinistre
+des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a
+dans les ongles. On ne se souvient plus.</p>
+
+<p>Revenons &agrave; la rue de la Chanvrerie.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, entre deux d&eacute;charges, on entendit le son lointain d'une
+heure qui sonnait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est midi, dit Combeferre.</p>
+
+<p>Les douze coups n'&eacute;taient pas sonn&eacute;s qu'Enjolras se dressait tout
+debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:</p>
+
+<p>&mdash;Montez des pav&eacute;s dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fen&ecirc;tre
+et des mansardes. La moiti&eacute; des hommes aux fusils, l'autre moiti&eacute; aux
+pav&eacute;s. Pas une minute &agrave; perdre.</p>
+
+<p>Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache &agrave; l'&eacute;paule, venait d'appara&icirc;tre
+en ordre de bataille &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue.</p>
+
+<p>Ceci ne pouvait &ecirc;tre qu'une t&ecirc;te de colonne; et de quelle colonne? de la
+colonne d'attaque &eacute;videmment; les sapeurs-pompiers charg&eacute;s de d&eacute;molir la
+barricade devant toujours pr&eacute;c&eacute;der les soldats charg&eacute;s de l'escalader.</p>
+
+<p>On touchait &eacute;videmment &agrave; l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822,
+appelait &laquo;le coup de collier&raquo;.</p>
+
+<p>L'ordre d'Enjolras fut ex&eacute;cut&eacute; avec la h&acirc;te correcte propre aux navires
+et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'o&ugrave; l'&eacute;vasion soit
+impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pav&eacute;s qu'Enjolras
+avait fait entasser &agrave; la porte de Corinthe furent mont&eacute;s au premier
+&eacute;tage et au grenier, et, avant qu'une deuxi&egrave;me minute f&ucirc;t &eacute;coul&eacute;e, ces
+pav&eacute;s, artistement pos&eacute;s l'un sur l'autre, muraient jusqu'&agrave; moiti&eacute; de la
+hauteur la fen&ecirc;tre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques
+intervalles, m&eacute;nag&eacute;s soigneusement par Feuilly, principal constructeur,
+pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fen&ecirc;tres
+put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cess&eacute;. Les
+deux pi&egrave;ces tiraient maintenant &agrave; boulet sur le centre du barrage afin
+d'y faire une trou&eacute;e, et, s'il &eacute;tait possible, une br&egrave;che, pour
+l'assaut.</p>
+
+<p>Quand les pav&eacute;s, destin&eacute;s &agrave; la d&eacute;fense supr&ecirc;me, furent en place,
+Enjolras fit porter au premier &eacute;tage les bouteilles qu'il avait plac&eacute;es
+sous la table o&ugrave; &eacute;tait Mabeuf.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;Eux, r&eacute;pondit Enjolras.</p>
+
+<p>Puis on barricada la fen&ecirc;tre d'en bas, et l'on tint toutes pr&ecirc;tes les
+traverses de fer qui servaient &agrave; barrer int&eacute;rieurement la nuit la porte
+du cabaret.</p>
+
+<p>La forteresse &eacute;tait compl&egrave;te. La barricade &eacute;tait le rempart, le cabaret
+&eacute;tait le donjon.</p>
+
+<p>Des pav&eacute;s qui restaient, on boucha la coupure.</p>
+
+<p>Comme les d&eacute;fenseurs d'une barricade sont toujours oblig&eacute;s de m&eacute;nager
+les munitions, et que les assi&eacute;geants le savent, les assi&eacute;geants
+combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant,
+s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en r&eacute;alit&eacute;,
+et prennent leurs aises. Les appr&ecirc;ts d'attaque se font toujours avec une
+certaine lenteur m&eacute;thodique; apr&egrave;s quoi, la foudre.</p>
+
+<p>Cette lenteur permit &agrave; Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner.
+Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait
+&ecirc;tre un chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Il dit &agrave; Marius:&mdash;Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les
+derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.</p>
+
+<p>Marius se posta en observation sur la cr&ecirc;te de la barricade.</p>
+
+<p>Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, &eacute;tait
+l'ambulance.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'&eacute;claboussures sur les bless&eacute;s, dit-il.</p>
+
+<p>Il donna ses derni&egrave;res instructions dans la salle basse d'une voix
+br&egrave;ve, mais profond&eacute;ment tranquille; Feuilly &eacute;coutait et r&eacute;pondait au
+nom de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier &eacute;tage, tenez des haches pr&ecirc;tes pour couper l'escalier. Les
+a-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Feuilly.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Deux haches et un merlin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il
+de fusils?</p>
+
+<p>&mdash;Trente-quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Huit de trop. Tenez ces fusils charg&eacute;s comme les autres, et sous la
+main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes &agrave; la
+barricade. Six embusqu&eacute;s aux mansardes et &agrave; la fen&ecirc;tre du premier pour
+faire feu sur les assaillants &agrave; travers les meurtri&egrave;res des pav&eacute;s. Qu'il
+ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout &agrave; l'heure, quand le
+tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se pr&eacute;cipitent &agrave; la
+barricade. Les premiers arriv&eacute;s seront les mieux plac&eacute;s.</p>
+
+<p>Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'oublie pas.</p>
+
+<p>Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier qui sortira d'ici cassera la t&ecirc;te &agrave; cet espion.</p>
+
+<p>&mdash;Ici? demanda une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne m&ecirc;lons pas ce cadavre aux n&ocirc;tres. On peut enjamber la petite
+barricade sur la ruelle Mond&eacute;tour. Elle n'a que quatre pieds de haut.
+L'homme est bien garrott&eacute;. On l'y m&egrave;nera, et on l'y ex&eacute;cutera.</p>
+
+<p>Quelqu'un, en ce moment-l&agrave;, &eacute;tait plus impassible qu'Enjolras; c'&eacute;tait
+Javert.</p>
+
+<p>Ici Jean Valjean apparut.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait confondu dans le groupe des insurg&eacute;s. Il en sortit, et dit &agrave;
+Enjolras:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes le commandant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez remerci&eacute; tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la R&eacute;publique. La barricade a deux sauveurs: Marius
+Pontmercy et vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que je m&eacute;rite une r&eacute;compense?</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'en demande une.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Br&ucirc;ler moi-m&ecirc;me la cervelle &agrave; cet homme-l&agrave;.</p>
+
+<p>Javert leva la t&ecirc;te, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible,
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Enjolras, il s'&eacute;tait mis &agrave; recharger sa carabine; il promena ses
+yeux autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de r&eacute;clamations?</p>
+
+<p>Et il se tourna vers Jean Valjean:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez le mouchard.</p>
+
+<p>Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur
+l'extr&eacute;mit&eacute; de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis
+annon&ccedil;a qu'il venait de l'armer.</p>
+
+<p>Presque au m&ecirc;me instant, on entendit une sonnerie de clairons.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! cria Marius du haut de la barricade.</p>
+
+<p>Javert se mit &agrave; rire de ce rire sans bruit qui lui &eacute;tait propre, et,
+regardant fixement les insurg&eacute;s, leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes gu&egrave;re mieux portants que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tous dehors! cria Enjolras.</p>
+
+<p>Les insurg&eacute;s s'&eacute;lanc&egrave;rent en tumulte, et, en sortant, re&ccedil;urent dans le
+dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; tout &agrave; l'heure!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a><a href="#premier">Chapitre XIX</a></h2>
+
+<h3>Jean Valjean se venge</h3>
+
+
+<p>Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il d&eacute;fit la corde qui
+assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le n&oelig;ud
+&eacute;tait sous la table. Apr&egrave;s quoi, il lui fit signe de se lever.</p>
+
+<p>Javert ob&eacute;it, avec cet ind&eacute;finissable sourire o&ugrave; se condense la
+supr&eacute;matie de l'autorit&eacute; encha&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une b&ecirc;te
+de somme par la bricole, et, l'entra&icirc;nant apr&egrave;s lui, sortit du cabaret,
+lentement, car Javert, entrav&eacute; aux jambes, ne pouvait faire que de tr&egrave;s
+petits pas.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait le pistolet au poing.</p>
+
+<p>Ils franchirent ainsi le trap&egrave;ze int&eacute;rieur de la barricade. Les
+insurg&eacute;s, tout &agrave; l'attaque imminente, tournaient le dos.</p>
+
+<p>Marius, seul, plac&eacute; de c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; gauche du barrage, les vit
+passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'&eacute;claira de la lueur
+s&eacute;pulcrale qu'il avait dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, &agrave; Javert garrott&eacute;, mais
+sans le l&acirc;cher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle
+Mond&eacute;tour.</p>
+
+<p>Quand ils eurent enjamb&eacute; ce barrage, ils se trouv&egrave;rent seuls tous les
+deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons
+les cachait aux insurg&eacute;s. Les cadavres retir&eacute;s de la barricade faisaient
+un monceau terrible &agrave; quelques pas.</p>
+
+<p>On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure
+d&eacute;nou&eacute;e, une main perc&eacute;e, et un sein de femme demi-nu. C'&eacute;tait &Eacute;ponine.</p>
+
+<p>Javert consid&eacute;ra obliquement cette morte, et, profond&eacute;ment calme, dit &agrave;
+demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je connais cette fille-l&agrave;.</p>
+
+<p>Puis il se tourna vers Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard
+qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:&mdash;Javert, c'est moi.</p>
+
+<p>Javert r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Prends ta revanche.</p>
+
+<p>Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Un surin! s'&eacute;cria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.</p>
+
+<p>Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa
+les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la
+ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes libre.</p>
+
+<p>Javert n'&eacute;tait pas facile &agrave; &eacute;tonner. Cependant, tout ma&icirc;tre qu'il &eacute;tait
+de lui, il ne put se soustraire &agrave; une commotion. Il resta b&eacute;ant et
+immobile.</p>
+
+<p>Jean Valjean poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en
+sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Arm&eacute;,
+num&eacute;ro sept.</p>
+
+<p>Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la
+bouche, et il murmura entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Javert reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Arm&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Num&eacute;ro sept.</p>
+
+<p>Javert r&eacute;p&eacute;ta &agrave; demi-voix:&mdash;Num&eacute;ro sept.</p>
+
+<p>Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux
+&eacute;paules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une
+de ses mains, et se mit &agrave; marcher dans la direction des halles. Jean
+Valjean le suivait des yeux. Apr&egrave;s quelques pas, Javert se retourna, et
+cria &agrave; Jean Valjean:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'ennuyez. Tuez-moi plut&ocirc;t.</p>
+
+<p>Javert ne s'apercevait pas lui-m&ecirc;me qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Javert s'&eacute;loigna &agrave; pas lents. Un moment apr&egrave;s, il tourna l'angle de la
+rue des Pr&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Quand Javert eut disparu, Jean Valjean d&eacute;chargea le pistolet en l'air.</p>
+
+<p>Puis il rentra dans la barricade et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>Cependant voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;:</p>
+
+<p>Marius, plus occup&eacute; du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-l&agrave;
+regard&eacute; attentivement l'espion garrott&eacute; au fond obscur de la salle
+basse.</p>
+
+<p>Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir,
+il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela
+l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui
+avait remis et dont il s'&eacute;tait servi lui Marius, dans cette barricade
+m&ecirc;me; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le
+nom.</p>
+
+<p>Ce souvenir pourtant &eacute;tait brumeux et trouble comme toutes ses id&eacute;es. Ce
+ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il
+s'adressa:&mdash;Est-ce que ce n'est pas l&agrave; cet inspecteur de police qui m'a
+dit s'appeler Javert?</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il
+fallait d'abord savoir si c'&eacute;tait bien ce Javert.</p>
+
+<p>Marius interpella Enjolras qui venait de se placer &agrave; l'autre bout de la
+barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Enjolras?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle cet homme-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;L'agent de police. Sais-tu son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Il nous l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Javert.</p>
+
+<p>Marius se dressa.</p>
+
+<p>En ce moment on entendit le coup de pistolet.</p>
+
+<p>Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.</p>
+
+<p>Un froid sombre traversa le c&oelig;ur de Marius.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XX" id="Chapitre_XX"></a><a href="#premier">Chapitre XX</a></h2>
+
+<h3>Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort</h3>
+
+
+<p>L'agonie de la barricade allait commencer.</p>
+
+<p>Tout concourait &agrave; la majest&eacute; tragique de cette minute supr&ecirc;me; mille
+fracas myst&eacute;rieux dans l'air, le souffle des masses arm&eacute;es mises en
+mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
+cavalerie, le lourd &eacute;branlement des artilleries en marche, les feux de
+peloton et les canonnades se croisant dans le d&eacute;dale de Paris, les
+fum&eacute;es de la bataille montant toutes dor&eacute;es au-dessus des toits, on ne
+sait quels cris lointains vaguement terribles, des &eacute;clairs de menace
+partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
+sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
+et de nuages, la beaut&eacute; du jour et l'&eacute;pouvantable silence des maisons.</p>
+
+<p>Car, depuis la veille, les deux rang&eacute;es de maisons de la rue de la
+Chanvrerie &eacute;taient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
+ferm&eacute;es, fen&ecirc;tres ferm&eacute;es, volets ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans ces temps-l&agrave;, si diff&eacute;rents de ceux o&ugrave; nous sommes, quand l'heure
+&eacute;tait venue o&ugrave; le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
+trop dur&eacute;, avec une charte octroy&eacute;e ou avec un pays l&eacute;gal, quand la
+col&egrave;re universelle &eacute;tait diffuse dans l'atmosph&egrave;re, quand la ville
+consentait au soul&egrave;vement de ses pav&eacute;s, quand l'insurrection faisait
+sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre &agrave; l'oreille,
+alors l'habitant, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'&eacute;meute, pour ainsi dire, &eacute;tait l'auxiliaire
+du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvis&eacute;e
+qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'&eacute;tait pas m&ucirc;re, quand
+l'insurrection n'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment pas consentie, quand la masse
+d&eacute;savouait le mouvement, c'en &eacute;tait fait des combattants, la ville se
+changeait en d&eacute;sert autour de la r&eacute;volte, les &acirc;mes se gla&ccedil;aient, les
+asiles se muraient, et la rue se faisait d&eacute;fil&eacute; pour aider l'arm&eacute;e &agrave;
+prendre la barricade.</p>
+
+<p>On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
+Malheur &agrave; qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
+faire. Alors il abandonne l'insurrection &agrave; elle-m&ecirc;me. Les insurg&eacute;s
+deviennent des pestif&eacute;r&eacute;s. Une maison est un escarpement, une porte est
+un refus, une fa&ccedil;ade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
+pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
+vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
+ferm&eacute;es! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
+comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
+heures, mais personne n'y manque. Dans l'int&eacute;rieur de cette roche, on
+va, on vient, on se couche, on se l&egrave;ve; on y est en famille; on y boit
+et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
+inhospitalit&eacute; redoutable; elle y m&ecirc;le l'effarement, circonstance
+att&eacute;nuante. Quelquefois m&ecirc;me, et cela s'est vu, la peur devient passion;
+l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de l&agrave; ce
+mot si profond: <i>Les enrag&eacute;s de mod&eacute;r&eacute;s</i>. Il y a des flamboiements
+d'&eacute;pouvante supr&ecirc;me d'o&ugrave; sort, comme une fum&eacute;e lugubre, la col&egrave;re.&mdash;Que
+veulent ces gens-l&agrave;? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
+hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de r&eacute;volutions comme
+cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
+pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils m&eacute;ritent. Cela
+ne nous regarde pas. Voil&agrave; notre pauvre rue cribl&eacute;e de balles. C'est un
+tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.&mdash;Et la maison prend une
+figure de tombe. L'insurg&eacute; devant cette porte agonise; il voit arriver
+la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'&eacute;coute, mais
+qu'on ne viendra pas; il y a l&agrave; des murs qui pourraient le prot&eacute;ger, il
+y a l&agrave; des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
+de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.</p>
+
+<p>Qui accuser?</p>
+
+<p>Personne, et tout le monde.</p>
+
+<p>Les temps incomplets o&ugrave; nous vivons.</p>
+
+<p>C'est toujours &agrave; ses risques et p&eacute;rils que l'utopie se transforme en
+insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
+arm&eacute;e, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient &eacute;meute
+sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop t&ocirc;t. Alors elle
+se r&eacute;signe, et accepte sto&iuml;quement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
+Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant m&ecirc;me, ceux qui la
+renient, et sa magnanimit&eacute; est de consentir &agrave; l'abandon. Elle est
+indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.</p>
+
+<p>Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?</p>
+
+<p>Oui, au point de vue du genre humain.</p>
+
+<p>Non, au point de vue de l'individu.</p>
+
+<p>Le progr&egrave;s est le mode de l'homme. La vie g&eacute;n&eacute;rale du genre humain
+s'appelle le Progr&egrave;s; le pas collectif du genre humain s'appelle le
+Progr&egrave;s. Le progr&egrave;s marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
+vers le c&eacute;leste et le divin; il a ses haltes o&ugrave; il rallie le troupeau
+attard&eacute;; il a ses stations o&ugrave; il m&eacute;dite, en pr&eacute;sence de quelque Chanaan
+splendide d&eacute;voilant tout &agrave; coup son horizon; il a ses nuits o&ugrave; il dort;
+et c'est une des poignantes anxi&eacute;t&eacute;s du penseur de voir l'ombre sur
+l'&acirc;me humaine et de t&acirc;ter dans les t&eacute;n&egrave;bres, sans pouvoir le r&eacute;veiller,
+le progr&egrave;s endormi.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dieu est peut-&ecirc;tre mort</i>, disait un jour &agrave; celui qui &eacute;crit ces lignes
+G&eacute;rard de Nerval, confondant le progr&egrave;s avec Dieu, et prenant
+l'interruption du mouvement pour la mort de l'&Ecirc;tre.</p>
+
+<p>Qui d&eacute;sesp&egrave;re a tort. Le progr&egrave;s se r&eacute;veille infailliblement, et, en
+somme, on pourrait dire qu'il a march&eacute; m&ecirc;me endormi, car il a grandi.
+Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. &Ecirc;tre toujours
+paisible, cela ne d&eacute;pend pas plus du progr&egrave;s que du fleuve; n'y &eacute;levez
+point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait &eacute;cumer l'eau
+et bouillonner l'humanit&eacute;. De l&agrave; des troubles; mais apr&egrave;s ces troubles,
+on reconna&icirc;t qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'&agrave; ce que l'ordre, qui
+n'est autre chose que la paix universelle, soit &eacute;tabli, jusqu'&agrave; ce que
+l'harmonie et l'unit&eacute; r&egrave;gnent, le progr&egrave;s aura pour &eacute;tapes les
+r&eacute;volutions.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que le Progr&egrave;s? Nous venons de le dire. La vie permanente
+des peuples.</p>
+
+<p>Or, il arrive quelquefois que la vie momentan&eacute;e des individus fait
+r&eacute;sistance &agrave; la vie &eacute;ternelle du genre humain.</p>
+
+<p>Avouons-le sans amertume, l'individu a son int&eacute;r&ecirc;t distinct, et peut
+sans forfaiture stipuler pour cet int&eacute;r&ecirc;t et le d&eacute;fendre; le pr&eacute;sent a
+sa quantit&eacute; excusable d'&eacute;go&iuml;sme; la vie momentan&eacute;e a son droit, et n'est
+pas tenue de se sacrifier sans cesse &agrave; l'avenir. La g&eacute;n&eacute;ration qui a
+actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forc&eacute;e de
+l'abr&eacute;ger pour les g&eacute;n&eacute;rations, ses &eacute;gales apr&egrave;s tout, qui auront leur
+tour plus tard.&mdash;J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
+suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
+suis p&egrave;re de famille, je travaille, je prosp&egrave;re, je fais de bonnes
+affaires, j'ai des maisons &agrave; louer, j'ai de l'argent sur l'&Eacute;tat, je suis
+heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je d&eacute;sire vivre,
+laissez-moi tranquille.&mdash;De l&agrave;, &agrave; de certaines heures, un froid profond
+sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.</p>
+
+<p>L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sph&egrave;re radieuse en faisant
+la guerre. Elle, la v&eacute;rit&eacute; de demain, elle emprunte son proc&eacute;d&eacute;, la
+bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le pass&eacute;.
+Elle, l'id&eacute;e pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
+h&eacute;ro&iuml;sme d'une violence dont il est juste qu'elle r&eacute;ponde; violence
+d'occasion et d'exp&eacute;dient, contraire aux principes, et dont elle est
+fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
+au poing; elle fusille les espions, elle ex&eacute;cute les tra&icirc;tres, elle
+supprime des &ecirc;tres vivants et les jette dans les t&eacute;n&egrave;bres inconnues.
+Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
+foi dans le rayonnement, sa force irr&eacute;sistible et incorruptible. Elle
+frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute &eacute;p&eacute;e a deux
+tranchants; qui blesse avec l'un se blesse &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;serve faite, et faite en toute s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, il nous est impossible
+de ne pas admirer, qu'ils r&eacute;ussissent ou non, les glorieux combattants
+de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. M&ecirc;me quand ils avortent, ils
+sont v&eacute;n&eacute;rables, et c'est peut-&ecirc;tre dans l'insucc&egrave;s qu'ils ont plus de
+majest&eacute;. La victoire, quand elle est selon le progr&egrave;s, m&eacute;rite
+l'applaudissement des peuples; mais une d&eacute;faite h&eacute;ro&iuml;que m&eacute;rite leur
+attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
+qui pr&eacute;f&eacute;rons le martyre au succ&egrave;s, John Brown est plus grand que
+Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.</p>
+
+<p>Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.</p>
+
+<p>On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.</p>
+
+<p>On accuse les r&eacute;volutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
+attentat. On incrimine leurs th&eacute;ories, on suspecte leur but, on redoute
+leur arri&egrave;re-pens&eacute;e, on d&eacute;nonce leur conscience. On leur reproche
+d'&eacute;lever, d'&eacute;chafauder et d'entasser contre le fait social r&eacute;gnant un
+monceau de mis&egrave;res, de douleurs, d'iniquit&eacute;s, de griefs, de d&eacute;sespoirs,
+et d'arracher des bas-fonds des blocs de t&eacute;n&egrave;bres pour s'y cr&eacute;neler et y
+combattre. On leur crie: Vous d&eacute;pavez l'enfer! Ils pourraient r&eacute;pondre:
+C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.</p>
+
+<p>Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
+lorsqu'on voit le pav&eacute;, on songe &agrave; l'ours, et c'est une bonne volont&eacute;
+dont la soci&eacute;t&eacute; s'inqui&egrave;te. Mais il d&eacute;pend de la soci&eacute;t&eacute; de se sauver
+elle-m&ecirc;me; c'est &agrave; sa propre bonne volont&eacute; que nous faisons appel. Aucun
+rem&egrave;de violent n'est n&eacute;cessaire. &Eacute;tudier le mal &agrave; l'amiable, le
+constater, puis le gu&eacute;rir. C'est &agrave; cela que nous la convions.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, m&ecirc;me tomb&eacute;s, surtout tomb&eacute;s, ils sont augustes, ces
+hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'&oelig;il fix&eacute; sur la France,
+luttent pour la grande &oelig;uvre avec la logique inflexible de l'id&eacute;al; ils
+donnent leur vie en pur don pour le progr&egrave;s; ils accomplissent la
+volont&eacute; de la providence; ils font un acte religieux. &Agrave; l'heure dite,
+avec autant de d&eacute;sint&eacute;ressement qu'un acteur qui arrive &agrave; sa r&eacute;plique,
+ob&eacute;issant au sc&eacute;nario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
+sans esp&eacute;rance, et cette disparition sto&iuml;que, ils l'acceptent pour
+amener &agrave; ses splendides et supr&ecirc;mes cons&eacute;quences universelles le
+magnifique mouvement humain irr&eacute;sistiblement commenc&eacute; le 14 juillet
+1789. Ces soldats sont des pr&ecirc;tres. La R&eacute;volution fran&ccedil;aise est un geste
+de Dieu.</p>
+
+<p>Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
+distinctions d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute;es dans un autre chapitre, il y a les
+insurrections accept&eacute;es qui s'appellent r&eacute;volutions; il y a les
+r&eacute;volutions refus&eacute;es qui s'appellent &eacute;meutes. Une insurrection qui
+&eacute;clate, c'est une id&eacute;e qui passe son examen devant le peuple. Si le
+peuple laisse tomber sa boule noire, l'id&eacute;e est fruit sec,
+l'insurrection est &eacute;chauffour&eacute;e.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e en guerre &agrave; toute sommation et chaque fois que l'utopie le
+d&eacute;sire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
+&agrave; toute heure le temp&eacute;rament des h&eacute;ros et des martyrs.</p>
+
+<p>Elles sont positives. &Agrave; priori, l'insurrection leur r&eacute;pugne;
+premi&egrave;rement, parce qu'elle a souvent pour r&eacute;sultat une catastrophe,
+deuxi&egrave;mement, parce qu'elle a toujours pour point de d&eacute;part une
+abstraction.</p>
+
+<p>Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'id&eacute;al, et pour l'id&eacute;al seul
+que se d&eacute;vouent ceux qui se d&eacute;vouent. Une insurrection est un
+enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en col&egrave;re; de l&agrave; les prises
+d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
+un r&eacute;gime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
+combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
+jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'&eacute;tait pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment Louis-Philippe. La plupart, causant &agrave; c&oelig;ur ouvert,
+rendaient justice aux qualit&eacute;s de ce roi mitoyen &agrave; la monarchie et &agrave; la
+r&eacute;volution; aucun ne le ha&iuml;ssait. Mais ils attaquaient la branche
+cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqu&eacute;
+la branche a&icirc;n&eacute;e dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
+renversant la royaut&eacute; en France, nous l'avons expliqu&eacute;, c'&eacute;tait
+l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privil&egrave;ge sur le droit dans
+l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
+despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but &eacute;tait lointain sans
+doute, vague peut-&ecirc;tre, et reculant devant l'effort; mais grand.</p>
+
+<p>Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
+sacrifi&eacute;s, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
+auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est m&ecirc;l&eacute;e. L'insurg&eacute;
+po&eacute;tise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
+se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on r&eacute;ussira peut-&ecirc;tre. On est
+le petit nombre; on a contre soi toute une arm&eacute;e; mais on d&eacute;fend le
+droit, la loi naturelle, la souverainet&eacute; de chacun sur soi-m&ecirc;me qui n'a
+pas d'abdication possible, la justice, la v&eacute;rit&eacute;, et au besoin on mourra
+comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas &agrave; Don Quichotte, mais
+&agrave; L&eacute;onidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engag&eacute;, on ne recule
+plus, et l'on se pr&eacute;cipite t&ecirc;te baiss&eacute;e, ayant pour esp&eacute;rance une
+victoire inou&iuml;e, la r&eacute;volution compl&eacute;t&eacute;e, le progr&egrave;s remis en libert&eacute;,
+l'agrandissement du genre humain, la d&eacute;livrance universelle; et pour pis
+aller les Thermopyles.</p>
+
+<p>Ces passes d'armes pour le progr&egrave;s &eacute;chouent souvent, et nous venons de
+dire pourquoi. La foule est r&eacute;tive &agrave; l'entra&icirc;nement des paladins. Ces
+lourdes masses, les multitudes, fragiles &agrave; cause de leur pesanteur m&ecirc;me,
+craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les int&eacute;r&ecirc;ts sont l&agrave;, peu amis de
+l'id&eacute;al et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La grandeur et la beaut&eacute; de la France, c'est qu'elle prend moins de
+ventre que les autres peuples; elle se noue plus ais&eacute;ment la corde aux
+reins. Elle est la premi&egrave;re &eacute;veill&eacute;e, la derni&egrave;re endormie. Elle va en
+avant. Elle est chercheuse.</p>
+
+<p>Cela tient &agrave; ce qu'elle est artiste.</p>
+
+<p>L'id&eacute;al n'est autre chose que le point culminant de la logique, de m&ecirc;me
+que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
+sont aussi les peuples cons&eacute;quents. Aimer la beaut&eacute;, c'est voir la
+lumi&egrave;re. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-&agrave;-dire de
+la civilisation, a &eacute;t&eacute; port&eacute; d'abord par la Gr&egrave;ce, qui l'a pass&eacute; &agrave;
+l'Italie, qui l'a pass&eacute; &agrave; la France. Divins peuples &eacute;claireurs! <i>Vita&iuml;
+lampada tradunt</i>.</p>
+
+<p>Chose admirable, la po&eacute;sie d'un peuple est l'&eacute;l&eacute;ment de son progr&egrave;s. La
+quantit&eacute; de civilisation se mesure &agrave; la quantit&eacute; d'imagination.
+Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple m&acirc;le. Corinthe,
+oui; Sybaris, non. Qui s'eff&eacute;mine s'ab&acirc;tardit. Il ne faut &ecirc;tre ni
+dilettante, ni virtuose; mais il faut &ecirc;tre artiste. En mati&egrave;re de
+civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. &Agrave; cette
+condition, on donne au genre humain le patron de l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>L'id&eacute;al moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
+C'est par la science qu'on r&eacute;alisera cette vision auguste des po&egrave;tes: le
+beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point o&ugrave; la civilisation est
+parvenue, l'exact est un &eacute;l&eacute;ment n&eacute;cessaire du splendide, et le
+sentiment artiste est non seulement servi, mais compl&eacute;t&eacute; par l'organe
+scientifique; le r&ecirc;ve doit calculer. L'art, qui est le conqu&eacute;rant, doit
+avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidit&eacute; de
+la monture importe. L'esprit moderne, c'est le g&eacute;nie de la Gr&egrave;ce ayant
+pour v&eacute;hicule le g&eacute;nie de l'Inde; Alexandre sur l'&eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Les races p&eacute;trifi&eacute;es dans le dogme ou d&eacute;moralis&eacute;es par le lucre sont
+impropres &agrave; la conduite de la civilisation. La g&eacute;nuflexion devant
+l'idole ou devant l'&eacute;cu atrophie le muscle qui marche et la volont&eacute; qui
+va. L'absorption hi&eacute;ratique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
+peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
+intelligence &agrave; la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
+nations missionnaires. Babylone n'a pas d'id&eacute;al; Carthage n'a pas
+d'id&eacute;al. Ath&egrave;nes et Rome ont et gardent, m&ecirc;me &agrave; travers toute
+l'&eacute;paisseur nocturne des si&egrave;cles, des aur&eacute;oles de civilisation.</p>
+
+<p>La France est de la m&ecirc;me qualit&eacute; de peuple que la Gr&egrave;ce et l'Italie.
+Elle est ath&eacute;nienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
+est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
+en humeur de d&eacute;vouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
+prend et la quitte. Et c'est l&agrave; le grand p&eacute;ril pour ceux qui courent
+quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
+s'arr&ecirc;ter. La France a ses rechutes de mat&eacute;rialisme, et, &agrave; de certains
+instants, les id&eacute;es qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
+rappelle la grandeur fran&ccedil;aise et sont de la dimension d'un Missouri et
+d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La g&eacute;ante joue la naine; l'immense
+France a ses fantaisies de petitesse. Voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&Agrave; cela rien &agrave; dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'&eacute;clipse.
+Et tout est bien, pourvu que la lumi&egrave;re revienne et que l'&eacute;clipse ne
+d&eacute;g&eacute;n&egrave;re pas en nuit. Aube et r&eacute;surrection sont synonymes. La
+r&eacute;apparition de la lumi&egrave;re est identique &agrave; la persistance du moi.</p>
+
+<p>Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
+dans l'exil, c'est pour le d&eacute;vouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
+du d&eacute;vouement, c'est d&eacute;sint&eacute;ressement. Que les abandonn&eacute;s se laissent
+abandonner, que les exil&eacute;s se laissent exiler, et bornons-nous &agrave;
+supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
+reculent. Il ne faut pas, sous pr&eacute;texte de retour &agrave; la raison, aller
+trop avant dans la descente.</p>
+
+<p>La mati&egrave;re existe, la minute existe, les int&eacute;r&ecirc;ts existent, le ventre
+existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
+momentan&eacute;e a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
+sien. H&eacute;las! &ecirc;tre mont&eacute;, cela n'emp&ecirc;che pas de tomber. On voit ceci dans
+l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
+go&ucirc;te &agrave; l'id&eacute;al, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
+et si on lui demande d'o&ugrave; vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
+elle r&eacute;pond: C'est que j'aime les hommes d'&eacute;tat.</p>
+
+<p>Un mot encore avant de rentrer dans la m&ecirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
+chose qu'une convulsion vers l'id&eacute;al. Le progr&egrave;s entrav&eacute; est maladif, et
+il a de ces tragiques &eacute;pilepsies. Cette maladie du progr&egrave;s, la guerre
+civile, nous avons d&ucirc; la rencontrer sur notre passage. C'est l&agrave; une des
+phases fatales, &agrave; la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
+est un damn&eacute; social, et dont le titre v&eacute;ritable est: <i>le Progr&egrave;s</i>.</p>
+
+<p>Le Progr&egrave;s!</p>
+
+<p>Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pens&eacute;e; et, au point de
+ce drame o&ugrave; nous sommes, l'id&eacute;e qu'il contient ayant encore plus d'une
+&eacute;preuve &agrave; subir, il nous est permis peut-&ecirc;tre, sinon d'en soulever le
+voile, du moins d'en laisser transpara&icirc;tre nettement la lueur.</p>
+
+<p>Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout &agrave;
+l'autre, dans son ensemble et dans ses d&eacute;tails, quelles que soient les
+intermittences, les exceptions ou les d&eacute;faillances, la marche du mal au
+bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
+l'app&eacute;tit &agrave; la conscience, de la pourriture &agrave; la vie, de la bestialit&eacute;
+au devoir, de l'enfer au ciel, du n&eacute;ant &agrave; Dieu. Point de d&eacute;part: la
+mati&egrave;re, point d'arriv&eacute;e: l'&acirc;me. L'hydre au commencement, l'ange &agrave; la
+fin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXI" id="Chapitre_XXI"></a><a href="#premier">Chapitre XXI</a></h2>
+
+<h3>Les h&eacute;ros</h3>
+
+
+<p>Tout &agrave; coup le tambour battit la charge.</p>
+
+<p>L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurit&eacute;, la barricade avait
+&eacute;t&eacute; approch&eacute;e silencieusement comme par un boa. &Agrave; pr&eacute;sent, en plein
+jour, dans cette rue &eacute;vas&eacute;e, la surprise &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment impossible, la
+vive force d'ailleurs s'&eacute;tait d&eacute;masqu&eacute;e, le canon avait commenc&eacute; le
+rugissement, l'arm&eacute;e se rua sur la barricade. La furie &eacute;tait maintenant
+l'habilet&eacute;. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coup&eacute;e &agrave;
+intervalles &eacute;gaux de garde nationale et de garde municipale &agrave; pied, et
+appuy&eacute;e sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, d&eacute;boucha
+dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant,
+bayonnettes crois&eacute;es, sapeurs en t&ecirc;te, et, imperturbable sous les
+projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre
+d'airain sur un mur.</p>
+
+<p>Le mur tint bon.</p>
+
+<p>Les insurg&eacute;s firent feu imp&eacute;tueusement. La barricade escalad&eacute;e eut une
+crini&egrave;re d'&eacute;clairs. L'assaut fut si forcen&eacute; qu'elle fut un moment
+inond&eacute;e d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion
+les chiens, et elle ne se couvrit d'assi&eacute;geants que comme la falaise
+d'&eacute;cume, pour repara&icirc;tre l'instant d'apr&egrave;s, escarp&eacute;e, noire et
+formidable.</p>
+
+<p>La colonne, forc&eacute;e de se replier, resta mass&eacute;e dans la rue, &agrave; d&eacute;couvert,
+mais terrible, et riposta &agrave; la redoute par une mousqueterie effrayante.
+Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un
+croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se repr&eacute;sente ce
+bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une
+chevrotine ou un bisca&iuml;en &agrave; la pointe de chacun de ses jets de feu, et
+&eacute;grenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade &eacute;tait
+l&agrave;-dessous.</p>
+
+<p>Des deux parts r&eacute;solution &eacute;gale. La bravoure &eacute;tait l&agrave; presque barbare et
+se compliquait d'une sorte de f&eacute;rocit&eacute; h&eacute;ro&iuml;que qui commen&ccedil;ait par le
+sacrifice de soi-m&ecirc;me. C'&eacute;tait l'&eacute;poque o&ugrave; un garde national se battait
+comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait
+lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine sant&eacute;
+fait de l'intr&eacute;pidit&eacute; une fr&eacute;n&eacute;sie. Chacun dans cette m&ecirc;l&eacute;e avait le
+grandissement de l'heure supr&ecirc;me. La rue se joncha de cadavres.</p>
+
+<p>La barricade avait &agrave; l'une de ses extr&eacute;mit&eacute;s Enjolras et &agrave; l'autre
+Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa t&ecirc;te, se
+r&eacute;servait et s'abritait; trois soldats tomb&egrave;rent l'un apr&egrave;s l'autre sous
+son cr&eacute;neau sans l'avoir m&ecirc;me aper&ccedil;u; Marius combattait &agrave; d&eacute;couvert. Il
+se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'&agrave;
+mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le
+mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un
+songeur. Marius &eacute;tait formidable et pensif. Il &eacute;tait dans la bataille
+comme dans un r&ecirc;ve. On e&ucirc;t dit un fant&ocirc;me qui fait le coup de fusil.</p>
+
+<p>Les cartouches des assi&eacute;g&eacute;s s'&eacute;puisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce
+tourbillon du s&eacute;pulcre o&ugrave; ils &eacute;taient, ils riaient.</p>
+
+<p>Courfeyrac &eacute;tait nu-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.</p>
+
+<p>Courfeyrac r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont fini par me l'emporter &agrave; coups de canon.</p>
+
+<p>Ou bien ils disaient des choses hautaines.</p>
+
+<p>&mdash;Comprend-on, s'&eacute;criait am&egrave;rement Feuilly, ces hommes&mdash;(et il citait
+les noms, des noms connus, c&eacute;l&egrave;bres m&ecirc;me, quelques-uns de l'ancienne
+arm&eacute;e)&mdash;qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous
+aider, et qui s'y &eacute;taient engag&eacute;s d'honneur, et qui sont nos g&eacute;n&eacute;raux,
+et qui nous abandonnent!</p>
+
+<p>Et Combeferre se bornait &agrave; r&eacute;pondre avec un grave sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens qui observent les r&egrave;gles de l'honneur comme on observe
+les &eacute;toiles, de tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur de la barricade &eacute;tait tellement sem&eacute; de cartouches d&eacute;chir&eacute;es
+qu'on e&ucirc;t dit qu'il y avait neig&eacute;.</p>
+
+<p>Les assaillants avaient le nombre; les insurg&eacute;s avaient la position. Ils
+&eacute;taient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient &agrave; bout portant les
+soldats tr&eacute;buchant dans les morts et les bless&eacute;s et emp&ecirc;tr&eacute;s dans
+l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'&eacute;tait et
+admirablement contre-but&eacute;e, &eacute;tait vraiment une de ces situations o&ugrave; une
+poign&eacute;e d'hommes tient en &eacute;chec une l&eacute;gion. Cependant, toujours recrut&eacute;e
+et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se
+rapprochait inexorablement, et maintenant, peu &agrave; peu, pas &agrave; pas, mais
+avec certitude, l'amen&eacute;e serrait la barricade comme la vis le pressoir.</p>
+
+<p>Les assauts se succ&eacute;d&egrave;rent. L'horreur alla grandissant.</p>
+
+<p>Alors &eacute;clata, sur ce tas de pav&eacute;s, dans cette rue de la Chanvrerie, une
+lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes h&acirc;ves, d&eacute;guenill&eacute;s,
+&eacute;puis&eacute;s, qui n'avaient pas mang&eacute; depuis vingt-quatre heures, qui
+n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups &agrave; tirer, qui
+t&acirc;taient leurs poches vides de cartouches, presque tous bless&eacute;s, la t&ecirc;te
+ou le bras band&eacute; d'un linge rouill&eacute; et noir&acirc;tre, ayant dans leurs habits
+des trous d'o&ugrave; le sang coulait, &agrave; peine arm&eacute;s de mauvais fusils et de
+vieux sabres &eacute;br&eacute;ch&eacute;s, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois
+abord&eacute;e, assaillie, escalad&eacute;e, et jamais prise.</p>
+
+<p>Pour se faire une id&eacute;e de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis
+&agrave; un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'&eacute;tait
+pas un combat, c'&eacute;tait le dedans d'une fournaise; les bouches y
+respiraient de la flamme; les visages y &eacute;taient extraordinaires, la
+forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et
+c'&eacute;tait formidable de voir aller et venir dans cette fum&eacute;e rouge ces
+salamandres de la m&ecirc;l&eacute;e. Les sc&egrave;nes successives et simultan&eacute;es de cette
+tuerie grandiose, nous renon&ccedil;ons &agrave; les peindre. L'&eacute;pop&eacute;e seule a le
+droit de remplir douze mille vers avec une bataille.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept
+ab&icirc;mes, que le V&eacute;da appelle la For&ecirc;t des &Eacute;p&eacute;es.</p>
+
+<p>On se battait corps &agrave; corps, pied &agrave; pied, &agrave; coups de pistolet, &agrave; coups
+de sabre, &agrave; coups de poing, de loin, de pr&egrave;s, d'en haut, d'en bas, de
+partout, des toits de la maison, des fen&ecirc;tres du cabaret, des soupiraux
+des caves o&ugrave; quelques-uns s'&eacute;taient gliss&eacute;s. Ils &eacute;taient un contre
+soixante. La fa&ccedil;ade de Corinthe, &agrave; demi d&eacute;molie, &eacute;tait hideuse. La
+fen&ecirc;tre, tatou&eacute;e de mitraille, avait perdu vitres et ch&acirc;ssis, et n'&eacute;tait
+plus qu'un trou informe, tumultueusement bouch&eacute; avec des pav&eacute;s. Bossuet
+fut tu&eacute;; Feuilly fut tu&eacute;; Courfeyrac fut tu&eacute;; Joly fut tu&eacute;; Combeferre,
+travers&eacute; de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment o&ugrave; il
+relevait un soldat bless&eacute;, n'eut que le temps de regarder le ciel, et
+expira.</p>
+
+<p>Marius, toujours combattant, &eacute;tait si cribl&eacute; de blessures,
+particuli&egrave;rement &agrave; la t&ecirc;te, que son visage disparaissait dans le sang et
+qu'on e&ucirc;t dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.</p>
+
+<p>Enjolras seul n'&eacute;tait pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il
+tendait la main &agrave; droite ou &agrave; gauche et un insurg&eacute; lui mettait une lame
+quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tron&ccedil;on de quatre &eacute;p&eacute;es; une
+de plus que Fran&ccedil;ois Ier &agrave; Marignan.</p>
+
+<p>Hom&egrave;re dit: &laquo;Diom&egrave;de &eacute;gorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait
+l'heureuse Arisba; Euryale, fils de M&eacute;cist&eacute;e, extermine Dr&eacute;sos, et
+Opheltios, &Eacute;s&egrave;pe, et ce P&eacute;dasus que la na&iuml;ade Abarbar&eacute;e con&ccedil;ut de
+l'irr&eacute;prochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque,
+Abl&egrave;re; Polyp&aelig;t&egrave;s, Astyale; Polydamas, Otos de Cyll&egrave;ne, et Teucer,
+Ar&eacute;taon. M&eacute;ganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon,
+roi des h&eacute;ros, terrasse &Eacute;latos n&eacute; dans la ville escarp&eacute;e que baigne le
+sonore fleuve Satno&iuml;s.&raquo; Dans nos vieux po&egrave;mes de gestes, Esplandian
+attaque avec une bisaigu&euml; de feu le marquis g&eacute;ant Swantibore, lequel se
+d&eacute;fend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il d&eacute;racine. Nos
+anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de
+Bourbon, arm&eacute;s, armori&eacute;s et timbr&eacute;s en guerre, &agrave; cheval, et s'abordant,
+la hache d'armes &agrave; la main, masqu&eacute;s de fer, bott&eacute;s de fer, gant&eacute;s de
+fer, l'un capara&ccedil;onn&eacute; d'hermine, l'autre drap&eacute; d'azur; Bretagne avec son
+lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqu&eacute; d'une
+monstrueuse fleur de lys &agrave; visi&egrave;re. Mais pour &ecirc;tre superbe, il n'est pas
+n&eacute;cessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing,
+comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phyl&egrave;s, p&egrave;re de
+Polydamas, d'avoir rapport&eacute; d'&Eacute;phyre une bonne armure, pr&eacute;sent du roi
+des hommes Euph&egrave;te; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou
+pour une loyaut&eacute;. Ce petit soldat na&iuml;f, hier paysan de la Beauce ou du
+Limousin, qui r&ocirc;de, le coupe-chou au c&ocirc;t&eacute;, autour des bonnes d'enfants
+dans le Luxembourg, ce jeune &eacute;tudiant p&acirc;le pench&eacute; sur une pi&egrave;ce
+d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des
+ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir,
+mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans
+le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et
+que l'autre combatte pour son id&eacute;al, et qu'ils s'imaginent tous les deux
+combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que
+feront, dans le grand champ &eacute;pique o&ugrave; se d&eacute;bat l'humanit&eacute;, ce pioupiou
+et ce carabin aux prises, &eacute;galera l'ombre que jette M&eacute;garyon, roi de la
+Lycie pleine de tigres, &eacute;treignant corps &agrave; corps l'immense Ajax, &eacute;gal
+aux dieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXII" id="Chapitre_XXII"></a><a href="#premier">Chapitre XXII</a></h2>
+
+<h3>Pied &agrave; pied</h3>
+
+
+<p>Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux
+extr&eacute;mit&eacute;s de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu
+Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans
+faire de br&egrave;che praticable, avait assez largement &eacute;chancr&eacute; le milieu de
+la redoute; l&agrave;, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet,
+et s'&eacute;tait &eacute;croul&eacute;; et les d&eacute;bris, qui &eacute;taient tomb&eacute;s, tant&ocirc;t &agrave;
+l'int&eacute;rieur, tant&ocirc;t &agrave; l'ext&eacute;rieur, avaient fini, en s'amoncelant, par
+faire, des deux c&ocirc;t&eacute;s du barrage, deux esp&egrave;ces de talus, l'un au dedans,
+l'autre au dehors. Le talus ext&eacute;rieur offrait &agrave; l'abordage un plan
+inclin&eacute;.</p>
+
+<p>Un supr&ecirc;me assaut y fut tent&eacute; et cet assaut r&eacute;ussit. La masse h&eacute;riss&eacute;e
+de bayonnettes et lanc&eacute;e au pas gymnastique arriva irr&eacute;sistible, et
+l'&eacute;pais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fum&eacute;e
+au haut de l'escarpement. Cette fois c'&eacute;tait fini. Le groupe d'insurg&eacute;s
+qui d&eacute;fendait le centre recula p&ecirc;le-m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Alors le sombre amour de la vie se r&eacute;veilla chez quelques-uns. Couch&eacute;s
+en joue par cette for&ecirc;t de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir.
+C'est l&agrave; une minute o&ugrave; l'instinct de la conservation pousse des
+hurlements et o&ugrave; la b&ecirc;te repara&icirc;t dans l'homme. Ils &eacute;taient accul&eacute;s &agrave; la
+haute maison &agrave; six &eacute;tages qui faisait le fond de la redoute. Cette
+maison pouvait &ecirc;tre le salut. Cette maison &eacute;tait barricad&eacute;e et comme
+mur&eacute;e du haut en bas. Avant que la troupe de ligne f&ucirc;t dans l'int&eacute;rieur
+de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la
+dur&eacute;e d'un &eacute;clair suffisait pour cela, et la porte de cette maison,
+entre-b&acirc;ill&eacute;e brusquement et referm&eacute;e tout de suite, pour ces d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s
+c'&eacute;tait la vie. En arri&egrave;re de cette maison, il y avait les rues, la
+fuite possible, l'espace. Ils se mirent &agrave; frapper contre cette porte &agrave;
+coups de crosse et &agrave; coups de pied, appelant, criant, suppliant,
+joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisi&egrave;me &eacute;tage,
+la t&ecirc;te morte les regardait.</p>
+
+<p>Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralli&eacute;s autour d'eux, s'&eacute;taient
+&eacute;lanc&eacute;s et les prot&eacute;geaient. Enjolras avait cri&eacute; aux soldats: N'avancez
+pas! et un officier n'ayant pas ob&eacute;i, Enjolras avait tu&eacute; l'officier. Il
+&eacute;tait maintenant dans la petite cour int&eacute;rieure de la redoute, adoss&eacute; &agrave;
+la maison de Corinthe, l'&eacute;p&eacute;e d'une main, la carabine de l'autre, tenant
+ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s:&mdash;il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.&mdash;Et, les couvrant
+de son corps, faisant &agrave; lui seul face &agrave; un bataillon, il les fit passer
+derri&egrave;re lui. Tous s'y pr&eacute;cipit&egrave;rent. Enjolras, ex&eacute;cutant avec sa
+carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les
+b&acirc;tonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour
+de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant
+horrible, les soldats voulant p&eacute;n&eacute;trer, les insurg&eacute;s voulant fermer. La
+porte fut close avec une telle violence qu'en se rembo&icirc;tant dans son
+cadre, elle laissa voir coup&eacute;s et coll&eacute;s &agrave; son chambranle les cinq
+doigts d'un soldat qui s'y &eacute;tait cramponn&eacute;.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait rest&eacute; dehors. Un coup de feu venait de lui casser la
+clavicule; il sentit qu'il s'&eacute;vanouissait et qu'il tombait. En ce
+moment, les yeux d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;s, il eut la commotion d'une main vigoureuse
+qui le saisissait, et son &eacute;vanouissement, dans lequel il se perdit, lui
+laissa &agrave; peine le temps de cette pens&eacute;e m&ecirc;l&eacute;e au supr&ecirc;me souvenir de
+Cosette:&mdash;Je suis fait prisonnier. Je serai fusill&eacute;.</p>
+
+<p>Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les r&eacute;fugi&eacute;s du cabaret, eut la
+m&ecirc;me id&eacute;e. Mais ils &eacute;taient &agrave; cet instant o&ugrave; chacun n'a que le temps de
+songer &agrave; sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la
+verrouilla, et en ferma &agrave; double tour la serrure et le cadenas, pendant
+qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats &agrave; coups de crosse,
+les sapeurs &agrave; coups de hache. Les assaillants s'&eacute;taient group&eacute;s sur
+cette porte. C'&eacute;tait maintenant le si&egrave;ge du cabaret qui commen&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Les soldats, disons-le, &eacute;taient pleins de col&egrave;re.</p>
+
+<p>La mort du sergent d'artillerie les avait irrit&eacute;s, et puis, chose plus
+funeste, pendant les quelques heures qui avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute; l'attaque, il
+s'&eacute;tait dit parmi eux que les insurg&eacute;s mutilaient les prisonniers, et
+qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans t&ecirc;te. Ce genre
+de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles,
+et ce fut un faux bruit de cette esp&egrave;ce qui causa plus tard la
+catastrophe de la rue Transnonain.</p>
+
+<p>Quand la porte fut barricad&eacute;e, Enjolras dit aux autres:</p>
+
+<p>&mdash;Vendons-nous cher.</p>
+
+<p>Puis il s'approcha de la table o&ugrave; &eacute;taient &eacute;tendus Mabeuf et Gavroche. On
+voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande,
+l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les
+plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait
+vers la terre. C'&eacute;tait celle du vieillard.</p>
+
+<p>Enjolras se pencha et baisa cette main v&eacute;n&eacute;rable, de m&ecirc;me que la veille
+il avait bais&eacute; le front.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les deux seuls baisers qu'il e&ucirc;t donn&eacute;s dans sa vie.</p>
+
+<p>Abr&eacute;geons. La barricade avait lutt&eacute; comme une porte de Th&egrave;bes, le
+cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces r&eacute;sistances-l&agrave; sont
+bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir
+pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:&mdash;Capitulez, Palafox r&eacute;pond: &laquo;Apr&egrave;s
+la guerre au canon, la guerre au couteau.&raquo; Rien ne manqua &agrave; la prise
+d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pav&eacute;s pleuvant de la fen&ecirc;tre et du
+toit sur les assi&eacute;geants et exasp&eacute;rant les soldats par d'horribles
+&eacute;crasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la
+fureur de l'attaque, ni la rage de la d&eacute;fense, ni enfin, quand la porte
+c&eacute;da, les d&eacute;mences fr&eacute;n&eacute;tiques de l'extermination. Les assaillants, en
+se ruant dans le cabaret, les pieds embarrass&eacute;s dans les panneaux de la
+porte enfonc&eacute;e et jet&eacute;e &agrave; terre, n'y trouv&egrave;rent pas un combattant.
+L'escalier en spirale, coup&eacute; &agrave; coups de hache, gisait au milieu de la
+salle basse, quelques bless&eacute;s achevaient d'expirer, tout ce qui n'&eacute;tait
+pas tu&eacute; &eacute;tait au premier &eacute;tage, et l&agrave;, par le trou du plafond, qui avait
+&eacute;t&eacute; l'entr&eacute;e de l'escalier, un feu terrifiant &eacute;clata. C'&eacute;taient les
+derni&egrave;res cartouches. Quand elles furent br&ucirc;l&eacute;es, quand ces agonisants
+redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit &agrave; la main
+deux de ces bouteilles r&eacute;serv&eacute;es par Enjolras et dont nous avons parl&eacute;,
+et ils tinrent t&ecirc;te &agrave; l'escalade avec ces massues effroyablement
+fragiles. C'&eacute;taient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles
+qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assi&eacute;g&eacute;, h&eacute;las, fait arme
+de tout. Le feu gr&eacute;geois n'a pas d&eacute;shonor&eacute; Archim&egrave;de; la poix bouillante
+n'a pas d&eacute;shonor&eacute; Bayard. Toute la guerre est de l'&eacute;pouvante, et il n'y
+a rien &agrave; y choisir. La mousqueterie des assi&eacute;geants, quoique g&ecirc;n&eacute;e et de
+bas en haut, &eacute;tait meurtri&egrave;re. Le rebord du trou du plafond fut bient&ocirc;t
+entour&eacute; de t&ecirc;tes mortes d'o&ugrave; ruisselaient de longs fils rouges et
+fumants. Le fracas &eacute;tait inexprimable; une fum&eacute;e enferm&eacute;e et br&ucirc;lante
+faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire
+l'horreur arriv&eacute;e &agrave; ce degr&eacute;. Il n'y avait plus d'hommes dans cette
+lutte maintenant infernale. Ce n'&eacute;taient plus des g&eacute;ants contre des
+colosses. Cela ressemblait plus &agrave; Milton et &agrave; Dante qu'&agrave; Hom&egrave;re. Des
+d&eacute;mons attaquaient, des spectres r&eacute;sistaient.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'h&eacute;ro&iuml;sme monstre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXIII" id="Chapitre_XXIII"></a><a href="#premier">Chapitre XXIII</a></h2>
+
+<h3>Oreste &agrave; jeun et Pylade ivre</h3>
+
+
+<p>Enfin, se faisant la courte &eacute;chelle, s'aidant du squelette de
+l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, &eacute;charpant, au
+bord de la trappe m&ecirc;me, les derniers qui r&eacute;sistaient, une vingtaine
+d'assi&eacute;geants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, p&ecirc;le-m&ecirc;le,
+la plupart d&eacute;figur&eacute;s par des blessures au visage dans cette ascension
+redoutable, aveugl&eacute;s par le sang, furieux, devenus sauvages, firent
+irruption dans la salle du premier &eacute;tage. Il n'y avait plus l&agrave; qu'un
+seul qui f&ucirc;t debout, Enjolras. Sans cartouches, sans &eacute;p&eacute;e, il n'avait
+plus &agrave; la main que le canon de sa carabine dont il avait bris&eacute; la crosse
+sur la t&ecirc;te de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les
+assaillants et lui; il avait recul&eacute; &agrave; l'angle de la salle, et l&agrave;, l'&oelig;il
+fier, la t&ecirc;te haute, ce tron&ccedil;on d'arme au poing, il &eacute;tait encore assez
+inqui&eacute;tant pour que le vide se f&ucirc;t fait autour de lui. Un cri s'&eacute;leva:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chef. C'est lui qui a tu&eacute; l'artilleur. Puisqu'il s'est mis
+l&agrave;, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Fusillez-moi, dit Enjolras.</p>
+
+<p>Et, jetant le tron&ccedil;on de sa carabine, et croisant les bras, il pr&eacute;senta
+sa poitrine.</p>
+
+<p>L'audace de bien mourir &eacute;meut toujours les hommes. D&egrave;s qu'Enjolras eut
+crois&eacute; les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa
+dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de
+solennit&eacute; s&eacute;pulcrale. Il semblait que la majest&eacute; mena&ccedil;ante d'Enjolras
+d&eacute;sarm&eacute; et immobile pes&acirc;t sur ce tumulte, et que, rien que par
+l'autorit&eacute; de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait
+pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indiff&eacute;rent comme un
+invuln&eacute;rable, contraign&icirc;t cette cohue sinistre &agrave; le tuer avec respect.
+Sa beaut&eacute;, en ce moment-l&agrave; augment&eacute;e de sa fiert&eacute;, &eacute;tait un
+resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus &ecirc;tre fatigu&eacute; que
+bless&eacute;, apr&egrave;s les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de
+s'&eacute;couler, il &eacute;tait vermeil et rose. C'&eacute;tait de lui peut-&ecirc;tre que
+parlait le t&eacute;moin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: &laquo;Il
+y avait un insurg&eacute; que j'ai entendu nommer Apollon.&raquo; Un garde national
+qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: &laquo;Il me semble que je
+vais fusiller une fleur.&raquo;</p>
+
+<p>Douze hommes se form&egrave;rent en peloton &agrave; l'angle oppos&eacute; &agrave; Enjolras, et
+appr&ecirc;t&egrave;rent leurs fusils en silence.</p>
+
+<p>Puis un sergent cria:&mdash;Joue.</p>
+
+<p>Un officier intervint.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez.</p>
+
+<p>Et s'adressant &agrave; Enjolras:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous qui avez tu&eacute; le sergent d'artillerie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants Grantaire s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle
+haute du cabaret, assis sur une chaise, affaiss&eacute; sur une table.</p>
+
+<p>Il r&eacute;alisait, dans toute son &eacute;nergie, la vieille m&eacute;taphore: ivre mort.
+Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jet&eacute; en l&eacute;thargie. Sa
+table &eacute;tant petite et ne pouvant servir &agrave; la barricade, on la lui avait
+laiss&eacute;e. Il &eacute;tait toujours dans la m&ecirc;me posture, la poitrine pli&eacute;e sur
+la table, la t&ecirc;te appuy&eacute;e &agrave; plat sur les bras, entour&eacute; de verres, de
+chopes et de bouteilles. Il dormait de cet &eacute;crasant sommeil de l'ours
+engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade,
+ni les boulets, ni la mitraille qui p&eacute;n&eacute;trait par la crois&eacute;e dans la
+salle o&ugrave; il &eacute;tait, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il
+r&eacute;pondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre
+l&agrave; qu'une balle v&icirc;nt lui &eacute;pargner la peine de se r&eacute;veiller. Plusieurs
+cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'&oelig;il, rien ne le
+distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.</p>
+
+<p>Le bruit n'&eacute;veille pas un ivrogne, le silence le r&eacute;veille. Cette
+singularit&eacute; a &eacute;t&eacute; plus d'une fois observ&eacute;e. La chute de tout, autour de
+lui, augmentait l'an&eacute;antissement de Grantaire; l'&eacute;croulement le
+ber&ccedil;ait.&mdash;L'esp&egrave;ce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une
+secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop
+qui s'arr&ecirc;te court. Les assoupis s'y r&eacute;veillent. Grantaire se dressa en
+sursaut, &eacute;tendit les bras, se frotta les yeux, regarda, b&acirc;illa, et
+comprit.</p>
+
+<p>L'ivresse qui finit ressemble &agrave; un rideau qui se d&eacute;chire. On voit, en
+bloc et d'un seul coup d'&oelig;il, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre
+subitement &agrave; la m&eacute;moire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est
+pass&eacute; depuis vingt-quatre heures, n'a pas achev&eacute; d'ouvrir les paupi&egrave;res,
+qu'il est au fait. Les id&eacute;es lui reviennent avec une lucidit&eacute; brusque;
+l'effacement de l'ivresse, sorte de bu&eacute;e qui aveuglait le cerveau, se
+dissipe, et fait place &agrave; la claire et nette obsession des r&eacute;alit&eacute;s.</p>
+
+<p>Rel&eacute;gu&eacute; qu'il &eacute;tait dans son coin et comme abrit&eacute; derri&egrave;re le billard,
+les soldats, l'&oelig;il fix&eacute; sur Enjolras, n'avaient pas m&ecirc;me aper&ccedil;u
+Grantaire, et le sergent se pr&eacute;parait &agrave; r&eacute;p&eacute;ter l'ordre: En joue! quand
+tout &agrave; coup ils entendirent une voix forte crier &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la R&eacute;publique! J'en suis.</p>
+
+<p>Grantaire s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqu&eacute;, et dont il n'avait
+pas &eacute;t&eacute;, apparut dans le regard &eacute;clatant de l'ivrogne transfigur&eacute;.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;ta: Vive la R&eacute;publique! traversa la salle d'un pas ferme, et alla
+se placer devant les fusils debout pr&egrave;s d'Enjolras.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-en deux d'un coup, dit-il.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Permets-tu?</p>
+
+<p>Enjolras lui serra la main en souriant.</p>
+
+<p>Ce sourire n'&eacute;tait pas achev&eacute; que la d&eacute;tonation &eacute;clata.</p>
+
+<p>Enjolras, travers&eacute; de huit coups de feu, resta adoss&eacute; au mur comme si
+les balles l'y eussent clou&eacute;. Seulement il pencha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Grantaire, foudroy&eacute;, s'abattit &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, les soldats d&eacute;logeaient les derniers insurg&eacute;s
+r&eacute;fugi&eacute;s au haut de la maison. Ils tiraillaient &agrave; travers un treillis de
+bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des
+corps par les fen&ecirc;tres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui
+essayaient de relever l'omnibus fracass&eacute;, &eacute;taient tu&eacute;s de deux coups de
+carabine tir&eacute;s des mansardes. Un homme en blouse en &eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute;, un
+coup de bayonnette dans le ventre, et r&acirc;lait &agrave; terre. Un soldat et un
+insurg&eacute; glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne
+voulaient pas se l&acirc;cher, et tombaient, se tenant embrass&eacute;s d'un
+embrassement f&eacute;roce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu,
+pi&eacute;tinement farouche. Puis le silence. La barricade &eacute;tait prise.</p>
+
+<p>Les soldats commenc&egrave;rent la fouille des maisons d'alentour et la
+poursuite des fuyards.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXIV" id="Chapitre_XXIV"></a><a href="#premier">Chapitre XXIV</a></h2>
+
+<h3>Prisonnier</h3>
+
+
+<p>Marius &eacute;tait prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.</p>
+
+<p>La main qui l'avait &eacute;treint par derri&egrave;re au moment o&ugrave; il tombait, et
+dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, &eacute;tait
+celle de Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer.
+Sans lui, &agrave; cette phase supr&ecirc;me de l'agonie, personne n'e&ucirc;t song&eacute; aux
+bless&eacute;s. Gr&acirc;ce &agrave; lui, partout pr&eacute;sent dans le carnage comme une
+providence, ceux qui tombaient &eacute;taient relev&eacute;s, transport&eacute;s dans la
+salle basse, et pans&eacute;s. Dans les intervalles, il r&eacute;parait la barricade.
+Mais rien qui p&ucirc;t ressembler &agrave; un coup, &agrave; une attaque, ou m&ecirc;me &agrave; une
+d&eacute;fense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait.
+Du reste, il avait &agrave; peine quelques &eacute;gratignures. Les balles n'avaient
+pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait r&ecirc;v&eacute; en
+venant dans ce s&eacute;pulcre, de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; il n'avait point r&eacute;ussi. Mais
+nous doutons qu'il e&ucirc;t song&eacute; au suicide, acte irr&eacute;ligieux.</p>
+
+<p>Jean Valjean, dans la nu&eacute;e &eacute;paisse du combat, n'avait pas l'air de voir
+Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de
+feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilit&eacute; de tigre,
+s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.</p>
+
+<p>Le tourbillon de l'attaque &eacute;tait en cet instant-l&agrave; si violemment
+concentr&eacute; sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit
+Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius &eacute;vanoui, traverser le champ
+d&eacute;pav&eacute; de la barricade et dispara&icirc;tre derri&egrave;re l'angle de la maison de
+Corinthe.</p>
+
+<p>On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il
+garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi,
+quelques pieds carr&eacute;s de terrain. Il y a ainsi parfois dans les
+incendies une chambre qui ne br&ucirc;le point, et dans les mers les plus
+furieuses, en de&ccedil;&agrave; d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac
+d'&eacute;cueils, un petit coin tranquille. C'&eacute;tait dans cette esp&egrave;ce de repli
+du trap&egrave;ze int&eacute;rieur de la barricade qu'&Eacute;ponine avait agonis&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave; Jean Valjean s'arr&ecirc;ta, il laissa glisser &agrave; terre Marius, s'adossa au
+mur et jeta les yeux autour de lui.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-&ecirc;tre, ce pan de muraille
+&eacute;tait un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait
+l'angoisse o&ugrave; il s'&eacute;tait trouv&eacute; rue Polonceau, huit ans auparavant, et
+de quelle fa&ccedil;on il &eacute;tait parvenu &agrave; s'&eacute;chapper; c'&eacute;tait difficile alors,
+aujourd'hui c'&eacute;tait impossible. Il avait devant lui cette implacable et
+sourde maison &agrave; six &eacute;tages qui ne semblait habit&eacute;e que par l'homme mort
+pench&eacute; &agrave; sa fen&ecirc;tre; il avait &agrave; sa droite la barricade assez basse qui
+fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile,
+mais on voyait au-dessus de la cr&ecirc;te du barrage une rang&eacute;e de pointes de
+bayonnettes. C'&eacute;tait la troupe de ligne, post&eacute;e au del&agrave; de cette
+barricade, et aux aguets. Il &eacute;tait &eacute;vident que franchir la barricade
+c'&eacute;tait aller chercher un feu de peloton, et que toute t&ecirc;te qui se
+risquerait &agrave; d&eacute;passer le haut de la muraille de pav&eacute;s servirait de cible
+&agrave; soixante coups de fusil. Il avait &agrave; sa gauche le champ du combat. La
+mort &eacute;tait derri&egrave;re l'angle du mur.</p>
+
+<p>Que faire?</p>
+
+<p>Un oiseau seul e&ucirc;t pu se tirer de l&agrave;.</p>
+
+<p>Et il fallait se d&eacute;cider sur-le-champ, trouver un exp&eacute;dient, prendre un
+parti. On se battait &agrave; quelques pas de lui; par bonheur tous
+s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un
+soldat, un seul, e&ucirc;t l'id&eacute;e de tourner la maison, ou de l'attaquer en
+flanc, tout &eacute;tait fini.</p>
+
+<p>Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extr&eacute;mit&eacute;
+supr&ecirc;me, &eacute;perdu, et comme s'il e&ucirc;t voulu y faire un trou avec ses yeux.</p>
+
+<p>&Agrave; force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une
+telle agonie se dessina et prit forme &agrave; ses pieds, comme si c'&eacute;tait une
+puissance du regard de faire &eacute;clore la chose demand&eacute;e. Il aper&ccedil;ut &agrave;
+quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gard&eacute; et
+guett&eacute; au dehors, sous un &eacute;croulement de pav&eacute;s qui la cachait en partie,
+une grille de fer pos&eacute;e &agrave; plat et de niveau avec le sol. Cette grille,
+faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carr&eacute;s.
+L'encadrement de pav&eacute;s qui la maintenait avait &eacute;t&eacute; arrach&eacute;, et elle
+&eacute;tait comme descell&eacute;e. &Agrave; travers les barreaux on entrevoyait une
+ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une chemin&eacute;e ou
+au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'&eacute;lan&ccedil;a. Sa vieille science des
+&eacute;vasions lui monta au cerveau comme une clart&eacute;. &Eacute;carter les pav&eacute;s,
+soulever la grille, charger sur ses &eacute;paules Marius inerte comme un corps
+mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes
+et des genoux, dans cette esp&egrave;ce de puits heureusement peu profond,
+laisser retomber au-dessus de sa t&ecirc;te la lourde trappe de fer sur
+laquelle les pav&eacute;s &eacute;branl&eacute;s croul&egrave;rent de nouveau, prendre pied sur une
+surface dall&eacute;e &agrave; trois m&egrave;tres au-dessous du sol, cela fut ex&eacute;cut&eacute; comme
+ce qu'on fait dans le d&eacute;lire, avec une force de g&eacute;ant et une rapidit&eacute;
+d'aigle; cela dura quelques minutes &agrave; peine.</p>
+
+<p>Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours &eacute;vanoui, dans une sorte de
+long corridor souterrain.</p>
+
+<p>L&agrave;, paix profonde, silence absolu, nuit.</p>
+
+<p>L'impression qu'il avait autrefois &eacute;prouv&eacute;e en tombant de la rue dans le
+couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce
+n'&eacute;tait plus Cosette; c'&eacute;tait Marius.</p>
+
+<p>C'est &agrave; peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague
+murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_deuxieme_Lintestin_de_Leviathan" id="Livre_deuxieme_Lintestin_de_Leviathan"></a>Livre deuxi&egrave;me&mdash;L'intestin de L&eacute;viathan</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>La terre appauvrie par la mer</h3>
+
+
+<p>Paris jette par an vingt-cinq millions &agrave; l'eau. Et ceci sans m&eacute;taphore.
+Comment, et de quelle fa&ccedil;on? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun
+but. Avec quelle pens&eacute;e? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au
+moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin?
+c'est son &eacute;gout.</p>
+
+<p>Vingt-cinq millions, c'est le plus mod&eacute;r&eacute; des chiffres approximatifs que
+donnent les &eacute;valuations de la science sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>La science, apr&egrave;s avoir longtemps t&acirc;tonn&eacute;, sait aujourd'hui que le plus
+f&eacute;condant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les
+Chinois, disons-le &agrave; notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan
+chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va &agrave; la ville sans rapporter, aux
+deux extr&eacute;mit&eacute;s de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons
+immondices. Gr&acirc;ce &agrave; l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi
+jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu'&agrave; cent vingt
+fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilit&eacute; au
+d&eacute;tritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des
+stercoraires. Employer la ville &agrave; fumer la plaine, ce serait une
+r&eacute;ussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est
+or.</p>
+
+<p>Que fait-on de cet or fumier? On le balaye &agrave; l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>On exp&eacute;die &agrave; grands frais des convois de navires afin de r&eacute;colter au
+p&ocirc;le austral la fiente des p&eacute;trels et des pingouins, et l'incalculable
+&eacute;l&eacute;ment d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie &agrave; la mer. Tout
+l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu &agrave; la terre au lieu
+d'&ecirc;tre jet&eacute; &agrave; l'eau, suffirait &agrave; nourrir le monde.</p>
+
+<p>Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahot&eacute;s la
+nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces f&eacute;tides
+&eacute;coulements de fange souterraine que le pav&eacute; vous cache, savez-vous ce
+que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est
+du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du b&eacute;tail,
+c'est le mugissement satisfait des grands b&oelig;ufs le soir, c'est du foin
+parfum&eacute;, c'est du bl&eacute; dor&eacute;, c'est du pain sur votre table, c'est du sang
+chaud dans vos veines, c'est de la sant&eacute;, c'est de la joie, c'est de la
+vie. Ainsi le veut cette cr&eacute;ation myst&eacute;rieuse qui est la transformation
+sur la terre et la transfiguration dans le ciel.</p>
+
+<p>Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition
+des plaines fait la nourriture des hommes.</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes ma&icirc;tres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule
+par-dessus le march&eacute;. Ce sera l&agrave; le chef-d'&oelig;uvre de votre ignorance.</p>
+
+<p>La statistique a calcul&eacute; que la France &agrave; elle seule fait tous les ans &agrave;
+l'Atlantique par la bouche de ses rivi&egrave;res un versement d'un
+demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le
+quart des d&eacute;penses du budget. L'habilet&eacute; de l'homme est telle qu'il aime
+mieux se d&eacute;barrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est
+la substance m&ecirc;me du peuple qu'emportent, ici goutte &agrave; goutte, l&agrave; &agrave;
+flots, le mis&eacute;rable vomissement de nos &eacute;gouts dans les fleuves et le
+gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'oc&eacute;an. Chaque hoquet de
+nos cloaques nous co&ucirc;te mille francs. &Agrave; cela deux r&eacute;sultats: la terre
+appauvrie et l'eau empest&eacute;e. La faim sortant du sillon et la maladie
+sortant du fleuve.</p>
+
+<p>Il est notoire, par exemple, qu'&agrave; cette heure, la Tamise empoisonne
+Londres.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de Paris, on a d&ucirc;, dans ces derniers temps, transporter
+la plupart des embouchures d'&eacute;gouts en aval au-dessous du dernier pont.</p>
+
+<p>Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'&eacute;cluses de chasse,
+aspirant et refoulant, un syst&egrave;me de drainage &eacute;l&eacute;mentaire, simple comme
+le poumon de l'homme, et qui est d&eacute;j&agrave; en pleine fonction dans plusieurs
+communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure
+des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et
+ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous
+les cinq cents millions jet&eacute;s dehors. On pense &agrave; autre chose.</p>
+
+<p>Le proc&eacute;d&eacute; actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est
+bonne, le r&eacute;sultat est triste. On croit expurger la ville, on &eacute;tiole la
+population. Un &eacute;gout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec
+sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplac&eacute; l'&eacute;gout,
+simple lavage appauvrissant, alors, ceci &eacute;tant combin&eacute; avec les donn&eacute;es
+d'une &eacute;conomie sociale nouvelle, le produit de la terre sera d&eacute;cupl&eacute;, et
+le probl&egrave;me de la mis&egrave;re sera singuli&egrave;rement att&eacute;nu&eacute;. Ajoutez la
+suppression des parasitismes, il sera r&eacute;solu.</p>
+
+<p>En attendant, la richesse publique s'en va &agrave; la rivi&egrave;re, et le coulage a
+lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par &eacute;puisement.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant
+le vingt-cinqui&egrave;me de la population fran&ccedil;aise totale, et le guano
+parisien &eacute;tant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la v&eacute;rit&eacute;
+en &eacute;valuant &agrave; vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le
+demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq
+millions, employ&eacute;s en assistance et en jouissance, doubleraient la
+splendeur de Paris. La ville les d&eacute;pense en cloaques. De sorte qu'on
+peut dire que la grande prodigalit&eacute; de Paris, sa f&ecirc;te merveilleuse, sa
+Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or &agrave; pleines mains, son
+faste, son luxe, sa magnificence, c'est son &eacute;gout.</p>
+
+<p>C'est de cette fa&ccedil;on que, dans la c&eacute;cit&eacute; d'une mauvaise &eacute;conomie
+politique, on noie et on laisse aller &agrave; vau-l'eau et se perdre dans les
+gouffres le bien-&ecirc;tre de tous. Il devrait y avoir des filets de
+Saint-Cloud pour la fortune publique.</p>
+
+<p>&Eacute;conomiquement, le fait peut se r&eacute;sumer ainsi: Paris panier perc&eacute;.</p>
+
+<p>Paris, cette cit&eacute; mod&egrave;le, ce patron des capitales bien faites dont
+chaque peuple t&acirc;che d'avoir une copie, cette m&eacute;tropole de l'id&eacute;al, cette
+patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre
+et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce
+compos&eacute; merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue
+que nous venons de signaler, hausser les &eacute;paules &agrave; un paysan du Fo-Kian.</p>
+
+<p>Imitez Paris, vous vous ruinerez.</p>
+
+<p>Au reste, particuli&egrave;rement en ce gaspillage imm&eacute;morial et insens&eacute;, Paris
+lui-m&ecirc;me imite.</p>
+
+<p>Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point l&agrave; de la
+sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. &laquo;Les cloaques
+de Rome, dit Liebig, ont absorb&eacute; tout le bien-&ecirc;tre du paysan romain.&raquo;
+Quand la campagne de Rome fut ruin&eacute;e par l'&eacute;gout romain, Rome &eacute;puisa
+l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa
+la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'&eacute;gout de Rome a
+engouffr&eacute; le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement &agrave; la cit&eacute; et
+&agrave; l'univers. <i>Urbi et orbi</i>. Ville &eacute;ternelle, &eacute;gout insondable.</p>
+
+<p>Pour ces choses-l&agrave; comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.</p>
+
+<p>Cet exemple, Paris le suit, avec toute la b&ecirc;tise propre aux villes
+d'esprit.</p>
+
+<p>Pour les besoins de l'op&eacute;ration sur laquelle nous venons de nous
+expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'&eacute;gouts; lequel a
+ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses art&egrave;res, et sa
+circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.</p>
+
+<p>Car il ne faut rien flatter, pas m&ecirc;me un grand peuple; l&agrave; o&ugrave; il y a
+tout, il y a l'ignominie &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la sublimit&eacute;; et, si Paris contient
+Ath&egrave;nes, la ville de lumi&egrave;re, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la
+ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lut&egrave;ce,
+la ville de boue.</p>
+
+<p>D'ailleurs le cachet de sa puissance est l&agrave; aussi, et la titanique
+sentine de Paris r&eacute;alise, parmi les monuments, cet id&eacute;al &eacute;trange r&eacute;alis&eacute;
+dans l'humanit&eacute; par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et
+Mirabeau, le grandiose abject.</p>
+
+<p>Le sous-sol de Paris, si l'&oelig;il pouvait en p&eacute;n&eacute;trer la surface,
+pr&eacute;senterait l'aspect d'un madr&eacute;pore colossal. Une &eacute;ponge n'a gu&egrave;re plus
+de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour
+sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes,
+qui sont une cave &agrave; part, sans parler de l'inextricable treillis des
+conduits du gaz, sans compter le vaste syst&egrave;me tubulaire de la
+distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les &eacute;gouts &agrave;
+eux seuls font sous les deux rives un prodigieux r&eacute;seau t&eacute;n&eacute;breux;
+labyrinthe qui a pour fil sa pente.</p>
+
+<p>L&agrave; appara&icirc;t, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de
+l'accouchement de Paris.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>L'histoire ancienne de l'&eacute;gout</h3>
+
+
+<p>Qu'on s'imagine Paris &ocirc;t&eacute; comme un couvercle, le r&eacute;seau souterrain des
+&eacute;gouts, vu &agrave; vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une esp&egrave;ce de
+grosse branche greff&eacute;e au fleuve. Sur la rive droite l'&eacute;gout de ceinture
+sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les
+rameaux et les impasses seront les ramuscules.</p>
+
+<p>Cette figure n'est que sommaire et &agrave; demi exacte, l'angle droit, qui est
+l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, &eacute;tant tr&egrave;s
+rare dans la v&eacute;g&eacute;tation.</p>
+
+<p>On se fera une image plus ressemblante de cet &eacute;trange plan g&eacute;om&eacute;tral en
+supposant qu'on voie &agrave; plat sur un fond de t&eacute;n&egrave;bres quelque bizarre
+alphabet d'orient brouill&eacute; comme un fouillis, et dont les lettres
+difformes seraient soud&eacute;es les unes aux autres, dans un p&ecirc;le-m&ecirc;le
+apparent et comme au hasard, tant&ocirc;t par leurs angles, tant&ocirc;t par leurs
+extr&eacute;mit&eacute;s.</p>
+
+<p>Les sentines et les &eacute;gouts jouaient un grand r&ocirc;le au Moyen-&Acirc;ge, au
+Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y
+mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte
+religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La
+fosse aux vermines de B&eacute;nar&egrave;s n'est pas moins vertigineuse que la fosse
+aux lions de Babylone. T&eacute;glath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques,
+jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'&eacute;gout de Munster que Jean de
+Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de
+Kekhscheb que son m&eacute;nechme oriental, Mokann&acirc;, le proph&egrave;te voil&eacute; du
+Khorassan, faisait sortir son faux soleil.</p>
+
+<p>L'histoire des hommes se refl&egrave;te dans l'histoire des cloaques. Les
+g&eacute;monies racontaient Rome. L'&eacute;gout de Paris a &eacute;t&eacute; une vieille chose
+formidable. Il a &eacute;t&eacute; s&eacute;pulcre, il a &eacute;t&eacute; asile. Le crime, l'intelligence,
+la protestation sociale, la libert&eacute; de conscience, la pens&eacute;e, le vol,
+tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est cach&eacute;
+dans ce trou; les maillotins au quatorzi&egrave;me si&egrave;cle, les tire-laine au
+quinzi&egrave;me, les huguenots au seizi&egrave;me, les illumin&eacute;s de Morin au
+dix-septi&egrave;me, les chauffeurs au dix-huiti&egrave;me. Il y a cent ans, le coup
+de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois
+avait la caverne, Paris avait l'&eacute;gout. La truanderie, cette <i>picareria</i>
+gauloise, acceptait l'&eacute;gout comme succursale de la Cour des Miracles, et
+le soir, narquoise et f&eacute;roce, rentrait sous le vomitoire Maubu&eacute;e comme
+dans une alc&ocirc;ve.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien
+le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile
+nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De l&agrave; un
+fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fant&ocirc;mes hantent ces longs
+corridors solitaires; partout la putridit&eacute; et le miasme; &ccedil;&agrave; et l&agrave; un
+soupirail o&ugrave; Villon dedans cause avec Rabelais dehors.</p>
+
+<p>L'&eacute;gout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les &eacute;puisements
+et de tous les essais. L'&eacute;conomie politique y voit un d&eacute;tritus, la
+philosophie sociale y voit un r&eacute;sidu.</p>
+
+<p>L'&eacute;gout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y
+confronte. Dans ce lieu livide, il y a des t&eacute;n&egrave;bres, mais il n'y a plus
+de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme
+d&eacute;finitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La
+na&iuml;vet&eacute; s'est r&eacute;fugi&eacute;e l&agrave;. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en
+voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il
+est accentu&eacute; d'une boue honn&ecirc;te. Le faux nez de Scapin l'avoisine.
+Toutes les malpropret&eacute;s de la civilisation, une fois hors de service,
+tombent dans cette fosse de v&eacute;rit&eacute; o&ugrave; aboutit l'immense glissement
+social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y &eacute;talent. Ce p&ecirc;le-m&ecirc;le
+est une confession. L&agrave;, plus de fausse apparence, aucun pl&acirc;trage
+possible, l'ordure &ocirc;te sa chemise, d&eacute;nudation absolue, d&eacute;route des
+illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre
+figure de ce qui finit. R&eacute;alit&eacute; et disparition. L&agrave;, un cul de bouteille
+avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticit&eacute;; l&agrave;, le
+trognon de pomme qui a eu des opinions litt&eacute;raires redevient le trognon
+de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat
+de Ca&iuml;phe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort
+du tripot heurte le clou o&ugrave; pend le bout de corde du suicide, un foetus
+livide roule envelopp&eacute; dans des paillettes qui ont dans&eacute; le mardi gras
+dernier &agrave; l'Op&eacute;ra, une toque qui a jug&eacute; les hommes se vautre pr&egrave;s d'une
+pourriture qui a &eacute;t&eacute; la jupe de Margoton; c'est plus que de la
+fraternit&eacute;, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille.
+Le dernier voile est arrach&eacute;. Un &eacute;gout est un cynique. Il dit tout.</p>
+
+<p>Cette sinc&eacute;rit&eacute; de l'immondice nous pla&icirc;t, et repose l'&acirc;me. Quand on a
+pass&eacute; son temps &agrave; subir sur la terre le spectacle des grands airs que
+prennent la raison d'&eacute;tat, le serment, la sagesse politique, la justice
+humaine, les probit&eacute;s professionnelles, les aust&eacute;rit&eacute;s de situation, les
+robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un &eacute;gout et de voir de
+la fange qui en convient.</p>
+
+<p>Cela enseigne en m&ecirc;me temps. Nous l'avons dit tout &agrave; l'heure, l'histoire
+passe par l'&eacute;gout. Les Saint-Barth&eacute;lemy y filtrent goutte &agrave; goutte entre
+les pav&eacute;s. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et
+religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent
+leurs cadavres. Pour l'&oelig;il du songeur, tous les meurtriers historiques
+sont l&agrave;, dans la p&eacute;nombre hideuse, &agrave; genoux, avec un pan de leur suaire
+pour tablier, &eacute;pongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec
+Tristan, Fran&ccedil;ois Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa m&egrave;re,
+Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, H&eacute;bert
+et Maillard y sont, grattant les pierres et t&acirc;chant de faire dispara&icirc;tre
+la trace de leurs actions. On entend sous ces vo&ucirc;tes le balai de ces
+spectres. On y respire la f&eacute;tidit&eacute; &eacute;norme des catastrophes sociales. On
+voit dans des coins des miroitements rouge&acirc;tres. Il coule l&agrave; une eau
+terrible o&ugrave; se sont lav&eacute;es des mains sanglantes.</p>
+
+<p>L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de
+son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pens&eacute;e. Tout
+veut la fuir, mais rien ne lui &eacute;chappe. Tergiverser est inutile. Quel
+c&ocirc;t&eacute; de soi montre-t-on en tergiversant? le c&ocirc;t&eacute; honte. La philosophie
+poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'&eacute;vader
+dans le n&eacute;ant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le
+rapetissement des choses qui s'&eacute;vanouissent, elle reconna&icirc;t tout. Elle
+reconstruit la pourpre d'apr&egrave;s le haillon et la femme d'apr&egrave;s le
+chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait
+les m&oelig;urs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle
+reconna&icirc;t &agrave; une empreinte d'ongle sur un parchemin la diff&eacute;rence qui
+s&eacute;pare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle
+retrouve dans ce qui reste ce qui a &eacute;t&eacute;, le bien, le mal, le faux, le
+vrai, la tache de sang du palais, le p&acirc;t&eacute; d'encre de la caverne, la
+goutte de suif du lupanar, les &eacute;preuves subies, les tentations bien
+venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caract&egrave;res en
+s'abaissant, la trace de la prostitution dans les &acirc;mes que leur
+grossi&egrave;ret&eacute; en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome
+la marque du coup de coude de Messaline.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Bruneseau</h3>
+
+
+<p>L'&eacute;gout de Paris, au moyen &acirc;ge, &eacute;tait l&eacute;gendaire. Au seizi&egrave;me si&egrave;cle
+Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le
+cloaque, Mercier l'atteste, &eacute;tait abandonn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me et devenait ce
+qu'il pouvait.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait cet ancien Paris, livr&eacute; aux querelles, aux ind&eacute;cisions et aux
+t&acirc;tonnements. Il fut longtemps assez b&ecirc;te. Plus tard, 89 montra comment
+l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait
+peu de t&ecirc;te; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni
+mat&eacute;riellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout
+&eacute;tait obstacle, tout faisait question. L'&eacute;gout, par exemple, &eacute;tait
+r&eacute;fractaire &agrave; tout itin&eacute;raire. On ne parvenait pas plus &agrave; s'orienter
+dans la voirie qu'&agrave; s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible,
+en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la
+confusion des caves; D&eacute;dale doublait Babel.</p>
+
+<p>Quelquefois, l'&eacute;gout de Paris se m&ecirc;lait de d&eacute;border, comme si ce Nil
+m&eacute;connu &eacute;tait subitement pris de col&egrave;re. Il y avait, chose inf&acirc;me, des
+inondations d'&eacute;gout. Par moments, cet estomac de la civilisation
+dig&eacute;rait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris
+avait l'arri&egrave;re-go&ucirc;t de sa fange. Ces ressemblances de l'&eacute;gout avec le
+remords avaient du bon; c'&eacute;taient des avertissements; fort mal pris du
+reste; la ville s'indignait que sa boue e&ucirc;t tant d'audace, et
+n'admettait pas que l'ordure rev&icirc;nt. Chassez-la mieux.</p>
+
+<p>L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de
+quatre-vingts ans. La fange se r&eacute;pandit en croix place des Victoires, o&ugrave;
+est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honor&eacute; par les deux
+bouches d'&eacute;gout des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, rue Saint-Florentin par l'&eacute;gout
+Saint-Florentin, rue Pierre-&agrave;-Poisson par l'&eacute;gout de la Sonnerie, rue
+Popincourt par l'&eacute;gout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'&eacute;gout de
+la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-&Eacute;lys&eacute;es
+jusqu'&agrave; une hauteur de trente-cinq centim&egrave;tres; et, au midi, par le
+vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle p&eacute;n&eacute;tra
+rue Mazarine, rue de l'&Eacute;chaud&eacute;, et rue des Marais, o&ugrave; elle s'arr&ecirc;ta &agrave;
+une longueur de cent neuf m&egrave;tres, pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; quelques pas de la
+maison qu'avait habit&eacute;e Racine, respectant, dans le dix-septi&egrave;me si&egrave;cle,
+le po&egrave;te plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue
+Saint-Pierre o&ugrave; elle s'&eacute;leva &agrave; trois pieds au-dessus des dalles de la
+gargouille, et son maximum d'&eacute;tendue rue Saint-Sabin o&ugrave; elle s'&eacute;tala sur
+une longueur de deux cent trente-huit m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Au commencement de ce si&egrave;cle, l'&eacute;gout de Paris &eacute;tait encore un lieu
+myst&eacute;rieux. La boue ne peut jamais &ecirc;tre bien fam&eacute;e; mais ici le mauvais
+renom allait jusqu'&agrave; l'effroi. Paris savait confus&eacute;ment qu'il avait sous
+lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille
+de Th&egrave;bes o&ugrave; fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et
+qui e&ucirc;t pu servir de baignoire &agrave; B&eacute;h&eacute;moth. Les grosses bottes des
+&eacute;goutiers ne s'aventuraient jamais au del&agrave; de certains points connus. On
+&eacute;tait encore tr&egrave;s voisin du temps o&ugrave; les tombereaux des boueurs, du haut
+desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Cr&eacute;qui, se
+d&eacute;chargeaient tout simplement dans l'&eacute;gout. Quant au curage, on confiait
+cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne
+balayaient. Rome laissait encore quelque po&eacute;sie &agrave; son cloaque et
+l'appelait G&eacute;monies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou
+punais. La science et la superstition &eacute;taient d'accord pour l'horreur.
+Le Trou punais ne r&eacute;pugnait pas moins &agrave; l'hygi&egrave;ne qu'&agrave; la l&eacute;gende. Le
+Moine bourru &eacute;tait &eacute;clos sous la voussure f&eacute;tide de l'&eacute;gout Mouffetard;
+les cadavres des Marmousets avaient &eacute;t&eacute; jet&eacute;s dans l'&eacute;gout de la
+Barillerie; Fagon avait attribu&eacute; la redoutable fi&egrave;vre maligne de 1685 au
+grand hiatus de l'&eacute;gout du Marais qui resta b&eacute;ant jusqu'en 1833 rue
+Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche
+d'&eacute;gout de la rue de la Mortellerie &eacute;tait c&eacute;l&egrave;bre par les pestes qui en
+sortaient; avec sa grille de fer &agrave; pointes qui simulait une rang&eacute;e de
+dents, elle &eacute;tait dans cette rue fatale comme une gueule de dragon
+soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait
+le sombre &eacute;vier parisien d'on ne sait quel hideux m&eacute;lange d'infini.
+L'&eacute;gout &eacute;tait sans fond. L'&eacute;gout, c'&eacute;tait le barathrum. L'id&eacute;e
+d'explorer ces r&eacute;gions l&eacute;preuses ne venait pas m&ecirc;me &agrave; la police. Tenter
+cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller &agrave; la d&eacute;couverte dans
+cet ab&icirc;me, qui l'e&ucirc;t os&eacute;? C'&eacute;tait effrayant. Quelqu'un se pr&eacute;senta
+pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb.</p>
+
+<p>Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur
+faisait &agrave; Paris, le ministre de l'int&eacute;rieur, un Decr&egrave;s ou un Cr&eacute;tet
+quelconque, vint au petit lever du ma&icirc;tre. On entendait dans le
+Carrousel le tra&icirc;nement des sabres de tous ces soldats extraordinaires
+de la grande r&eacute;publique et du grand empire; il y avait encombrement de
+h&eacute;ros &agrave; la porte de Napol&eacute;on; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et
+du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de
+Kl&eacute;ber; a&eacute;rostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de
+G&ecirc;nes, hussards que les Pyramides avaient regard&eacute;s, artilleurs qu'avait
+&eacute;clabouss&eacute;s le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la
+flotte &agrave; l'ancre dans le Zuyderz&eacute;e; les uns avaient suivi Bonaparte sur
+le pont de Lodi, les autres avaient accompagn&eacute; Murat dans la tranch&eacute;e de
+Mantoue, les autres avaient devanc&eacute; Lannes dans le chemin creux de
+Montebello. Toute l'arm&eacute;e d'alors &eacute;tait l&agrave;, dans la cour des Tuileries,
+repr&eacute;sent&eacute;e par une escouade ou par un peloton, et gardant Napol&eacute;on au
+repos; et c'&eacute;tait l'&eacute;poque splendide o&ugrave; la grande arm&eacute;e avait derri&egrave;re
+elle Marengo et devant elle Austerlitz.&mdash;Sire, dit le ministre de
+l'int&eacute;rieur &agrave; Napol&eacute;on, j'ai vu hier l'homme le plus intr&eacute;pide de votre
+empire.&mdash;Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et
+qu'est-ce qu'il a fait?&mdash;Il veut faire une chose,
+sire.&mdash;Laquelle?&mdash;Visiter les &eacute;gouts de Paris.</p>
+
+<p>Cet homme existait et se nommait Bruneseau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVb" id="Chapitre_IVb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>D&eacute;tails ignor&eacute;s</h3>
+
+
+<p>La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille
+nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en m&ecirc;me temps un voyage
+de d&eacute;couvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier
+intelligent, tr&egrave;s jeune alors, en racontait encore il y a quelques
+ann&eacute;es les curieux d&eacute;tails que Bruneseau crut devoir omettre dans son
+rapport au pr&eacute;fet de police, comme indignes du style administratif. Les
+proc&eacute;d&eacute;s d&eacute;sinfectants &eacute;taient &agrave; cette &eacute;poque tr&egrave;s rudimentaires. &Agrave;
+peine Bruneseau eut-il franchi les premi&egrave;res articulations du r&eacute;seau
+souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refus&egrave;rent d'aller plus
+loin. L'op&eacute;ration &eacute;tait compliqu&eacute;e; la visite entra&icirc;nait le curage; il
+fallait donc curer, et en m&ecirc;me temps arpenter: noter les entr&eacute;es d'eau,
+compter les grilles et les bouches, d&eacute;tailler les branchements, indiquer
+les courants &agrave; points de partage, reconna&icirc;tre les circonscriptions
+respectives des divers bassins, sonder les petits &eacute;gouts greff&eacute;s sur
+l'&eacute;gout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la
+largeur, tant &agrave; la naissance des vo&ucirc;tes qu'&agrave; fleur du radier, enfin
+d&eacute;terminer les ordonn&eacute;es du nivellement au droit de chaque entr&eacute;e d'eau,
+soit du radier de l'&eacute;gout, soit du sol de la rue. On avan&ccedil;ait
+p&eacute;niblement. Il n'&eacute;tait pas rare que les &eacute;chelles de descente
+plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans
+les miasmes. De temps en temps on emportait un &eacute;goutier &eacute;vanoui. &Agrave; de
+certains endroits, pr&eacute;cipice. Le sol s'&eacute;tait effondr&eacute;, le dallage avait
+croul&eacute;, l'&eacute;gout s'&eacute;tait chang&eacute; en puits perdu; on ne trouvait plus le
+solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine &agrave; le retirer.
+Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans
+les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'&eacute;toupe
+imbib&eacute;e de r&eacute;sine. La muraille, par places, &eacute;tait couverte de fongus
+difformes, et l'on e&ucirc;t dit des tumeurs, la pierre elle-m&ecirc;me semblait
+malade dans ce milieu irrespirable.</p>
+
+<p>Bruneseau, dans son exploration, proc&eacute;da d'amont en aval. Au point de
+partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il d&eacute;chiffra sur une
+pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite o&ugrave;
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; Philibert Delorme, charg&eacute; par Henri II de visiter la
+voirie souterraine de Paris. Cette pierre &eacute;tait la marque du seizi&egrave;me
+si&egrave;cle &agrave; l'&eacute;gout. Bruneseau retrouva la main-d'&oelig;uvre du dix-septi&egrave;me
+dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue
+Vieille-du-Temple, vo&ucirc;t&eacute;s entre 1600 et 1650, et la main-d'&oelig;uvre du
+dix-huiti&egrave;me dans la section ouest du canal collecteur, encaiss&eacute;e et
+vo&ucirc;t&eacute;e en 1740. Ces deux vo&ucirc;tes, surtout la moins ancienne, celle de
+1740, &eacute;taient plus l&eacute;zard&eacute;es et plus d&eacute;cr&eacute;pites que la ma&ccedil;onnerie de
+l'&eacute;gout de ceinture, laquelle datait de 1412, &eacute;poque o&ugrave; le ruisseau
+d'eau vive de M&eacute;nilmontant fut &eacute;lev&eacute; &agrave; la dignit&eacute; de grand &eacute;gout de
+Paris, avancement analogue &agrave; celui d'un paysan qui deviendrait premier
+valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transform&eacute; en
+Lebel.</p>
+
+<p>On crut reconna&icirc;tre &ccedil;&agrave; et l&agrave;, notamment sous le Palais de justice, des
+alv&eacute;oles d'anciens cachots pratiqu&eacute;s dans l'&eacute;gout m&ecirc;me. <i>In pace</i>
+hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura
+toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette
+d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition
+probablement connexe &agrave; la fameuse et incontestable apparition du diable
+rue des Bernardins dans la derni&egrave;re ann&eacute;e du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle. Le
+pauvre diable avait fini par se noyer dans l'&eacute;gout.</p>
+
+<p>Sous le long couloir cintr&eacute; qui aboutit &agrave; l'Arche-Marion, une hotte de
+chiffonnier, parfaitement conserv&eacute;e, fit l'admiration des connaisseurs.
+Partout, la vase, que les &eacute;goutiers en &eacute;taient venus &agrave; manier
+intr&eacute;pidement, abondait en objets pr&eacute;cieux, bijoux d'or et d'argent,
+pierreries, monnaies. Un g&eacute;ant qui e&ucirc;t filtr&eacute; ce cloaque e&ucirc;t eu dans son
+tamis la richesse des si&egrave;cles. Au point de partage des deux branchements
+de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singuli&egrave;re
+m&eacute;daille huguenote en cuivre, portant d'un c&ocirc;t&eacute; un porc coiff&eacute; d'un
+chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en t&ecirc;te.</p>
+
+<p>La rencontre la plus surprenante fut &agrave; l'entr&eacute;e du Grand &Eacute;gout. Cette
+entr&eacute;e avait &eacute;t&eacute; autrefois ferm&eacute;e par une grille dont il ne restait plus
+que les gonds. &Agrave; l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et
+souill&eacute;e qui, sans doute arr&ecirc;t&eacute;e l&agrave; au passage, y flottait dans l'ombre
+et achevait de s'y d&eacute;chiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et
+examina ce lambeau. C'&eacute;tait de la batiste tr&egrave;s fine, et l'on distinguait
+&agrave; l'un des coins moins rong&eacute; que le reste une couronne h&eacute;raldique brod&eacute;e
+au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne &eacute;tait une couronne
+de marquis et les sept lettres signifiaient <i>Laubespine</i>. On reconnut
+que ce qu'on avait sous les yeux &eacute;tait un morceau du linceul de Marat.
+Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'&eacute;tait quand il faisait
+partie de la maison du comte d'Artois en qualit&eacute; de m&eacute;decin des &eacute;curies.
+De ces amours, historiquement constat&eacute;s, avec une grande dame, il lui
+&eacute;tait rest&eacute; ce drap de lit. &Eacute;pave ou souvenir. &Agrave; sa mort, comme c'&eacute;tait
+le seul linge un peu fin qu'il e&ucirc;t chez lui, on l'y avait enseveli. De
+vieilles femmes avaient emmaillot&eacute; pour la tombe, dans ce lange o&ugrave; il y
+avait eu de la volupt&eacute;, le tragique Ami du Peuple.</p>
+
+<p>Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille o&ugrave; elle &eacute;tait; on ne
+l'acheva pas. Fut-ce m&eacute;pris ou respect? Marat m&eacute;ritait les deux. Et
+puis, la destin&eacute;e y &eacute;tait assez empreinte pour qu'on h&eacute;sit&acirc;t &agrave; y
+toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du s&eacute;pulcre la place
+qu'elles choisissent. En somme, la relique &eacute;tait &eacute;trange. Une marquise y
+avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait travers&eacute; le Panth&eacute;on pour
+aboutir aux rats d'&eacute;gout. Ce chiffon d'alc&ocirc;ve, dont Watteau e&ucirc;t jadis
+joyeusement dessin&eacute; tous les plis, avait fini par &ecirc;tre digne du regard
+fixe de Dante.</p>
+
+<p>La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura
+sept ans, de 1805 &agrave; 1812. Tout en cheminant, Bruneseau d&eacute;signait,
+dirigeait et mettait &agrave; fin des travaux consid&eacute;rables; en 1808, il
+abaissait le radier du Ponceau, et, cr&eacute;ant partout des lignes nouvelles,
+il poussait l'&eacute;gout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu'&agrave; la
+fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la
+Salp&ecirc;tri&egrave;re, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-P&egrave;res, sous la rue du
+Mail, sous la rue de l'&Eacute;charpe, sous la place Royale, en 1812, sous la
+rue de la Paix et sous la chauss&eacute;e d'Antin. En m&ecirc;me temps, il faisait
+d&eacute;sinfecter et assainir tout le r&eacute;seau. D&egrave;s la deuxi&egrave;me ann&eacute;e, Bruneseau
+s'&eacute;tait adjoint son gendre Nargaud.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'au commencement de ce si&egrave;cle la vieille soci&eacute;t&eacute; cura son
+double-fond et fit la toilette de son &eacute;gout. Ce fut toujours cela de
+nettoy&eacute;.</p>
+
+<p>Tortueux, crevass&eacute;, d&eacute;pav&eacute;, craquel&eacute;, coup&eacute; de fondri&egrave;res, cahot&eacute; par
+des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, f&eacute;tide,
+sauvage, farouche, submerg&eacute; d'obscurit&eacute;, avec des cicatrices sur ses
+dalles et des balafres sur ses murs, &eacute;pouvantable, tel &eacute;tait, vu
+r&eacute;trospectivement, l'antique &eacute;gout de Paris. Ramifications en tous sens,
+croisements de tranch&eacute;es, branchements, pattes d'oie, &eacute;toiles comme dans
+les sapes, c&aelig;cums, culs-de-sac, vo&ucirc;tes salp&ecirc;tr&eacute;es, puisards infects,
+suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds,
+t&eacute;n&egrave;bres; rien n'&eacute;galait l'horreur de cette vieille crypte exutoire,
+appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre perc&eacute; de rues,
+taupini&egrave;re titanique o&ugrave; l'esprit croit voir r&ocirc;der &agrave; travers l'ombre,
+dans de l'ordure qui a &eacute;t&eacute; de la splendeur, cette &eacute;norme taupe aveugle,
+le pass&eacute;.</p>
+
+<p>Ceci, nous le r&eacute;p&eacute;tons, c'&eacute;tait l'&eacute;gout d'autrefois.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vb" id="Chapitre_Vb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Progr&egrave;s actuel</h3>
+
+
+<p>Aujourd'hui l'&eacute;gout est propre, froid, droit, correct. Il r&eacute;alise
+presque l'id&eacute;al de ce qu'on entend en Angleterre par le mot
+&laquo;respectable&raquo;. Il est convenable et gris&acirc;tre; tir&eacute; au cordeau; on
+pourrait presque dire &agrave; quatre &eacute;pingles. Il ressemble &agrave; un fournisseur
+devenu conseiller d'&Eacute;tat. On y voit presque clair. La fange s'y comporte
+d&eacute;cemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces
+corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de
+monarques et de princes, dans cet ancien bon temps &laquo;o&ugrave; le peuple aimait
+ses rois&raquo;. L'&eacute;gout actuel est un bel &eacute;gout; le style pur y r&egrave;gne; le
+classique alexandrin rectiligne qui, chass&eacute; de la po&eacute;sie, para&icirc;t s'&ecirc;tre
+r&eacute;fugi&eacute; dans l'architecture, semble m&ecirc;l&eacute; &agrave; toutes les pierres de cette
+longue vo&ucirc;te t&eacute;n&eacute;breuse et blanch&acirc;tre; chaque d&eacute;gorgeoir est une arcade;
+la rue de Rivoli fait &eacute;cole jusque dans le cloaque. Au reste, si la
+ligne g&eacute;om&eacute;trique est quelque part &agrave; sa place, c'est &agrave; coup s&ucirc;r dans la
+tranch&eacute;e stercoraire d'une grande ville. L&agrave;, tout doit &ecirc;tre subordonn&eacute;
+au chemin le plus court. L'&eacute;gout a pris aujourd'hui un certain aspect
+officiel. Les rapports m&ecirc;mes de police dont il est quelquefois l'objet
+ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caract&eacute;risent dans le
+langage administratif sont relev&eacute;s et dignes. Ce qu'on appelait boyau,
+on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard.
+Villon ne reconna&icirc;trait plus son antique logis en-cas. Ce r&eacute;seau de
+caves a bien toujours son imm&eacute;moriale population de rongeurs, plus
+pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache,
+risque sa t&ecirc;te &agrave; la fen&ecirc;tre de l'&eacute;gout et examine les Parisiens; mais
+cette vermine elle-m&ecirc;me s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son
+palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa f&eacute;rocit&eacute; primitive. La
+pluie, qui salissait l'&eacute;gout d'autrefois, lave l'&eacute;gout d'&agrave; pr&eacute;sent. Ne
+vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est
+plut&ocirc;t hypocrite qu'irr&eacute;prochable. La pr&eacute;fecture de police et la
+commission de salubrit&eacute; ont eu beau faire. En d&eacute;pit de tous les proc&eacute;d&eacute;s
+d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe
+apr&egrave;s la confession.</p>
+
+<p>Convenons-en, comme, &agrave; tout prendre, le balayage est un hommage que
+l'&eacute;gout rend &agrave; la civilisation, et comme, &agrave; ce point de vue, la
+conscience de Tartuffe est un progr&egrave;s sur l'&eacute;table d'Augias, il est
+certain que l'&eacute;gout de Paris s'est am&eacute;lior&eacute;.</p>
+
+<p>C'est plus qu'un progr&egrave;s; c'est une transmutation. Entre l'&eacute;gout ancien
+et l'&eacute;gout actuel, il y a une r&eacute;volution. Qui a fait cette r&eacute;volution?</p>
+
+<p>L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nomm&eacute;, Bruneseau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIb" id="Chapitre_VIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Progr&egrave;s futur</h3>
+
+
+<p>Le creusement de l'&eacute;gout de Paris n'a pas &eacute;t&eacute; une petite besogne. Les
+dix derniers si&egrave;cles y ont travaill&eacute; sans le pouvoir terminer, pas plus
+qu'ils n'ont pu finir Paris. L'&eacute;gout, en effet, re&ccedil;oit tous les
+contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte
+de polype t&eacute;n&eacute;breux aux mille antennes qui grandit dessous en m&ecirc;me temps
+que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'&eacute;gout
+allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois
+mille trois cents m&egrave;tres d'&eacute;gouts; c'est l&agrave; que Paris en &eacute;tait le 1<sup>er</sup>
+janvier 1806. &Agrave; partir de cette &eacute;poque, dont nous reparlerons tout &agrave;
+l'heure, l'&oelig;uvre a &eacute;t&eacute; utilement et &eacute;nergiquement reprise et continu&eacute;e;
+Napol&eacute;on a b&acirc;ti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent
+quatre m&egrave;tres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix
+mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille
+vingt; la R&eacute;publique de 1848, vingt-trois mille trois cent
+quatre-vingt-un; le r&eacute;gime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en
+tout, &agrave; l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix
+m&egrave;tres, soixante lieues d'&eacute;gout; entrailles &eacute;normes de Paris.
+Ramification obscure, toujours en travail; construction ignor&eacute;e et
+immense.</p>
+
+<p>Comme on le voit, le d&eacute;dale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que
+d&eacute;cuple de ce qu'il &eacute;tait au commencement du si&egrave;cle. On se figure
+malais&eacute;ment tout ce qu'il a fallu de pers&eacute;v&eacute;rance et d'efforts pour
+amener ce cloaque au point de perfection relative o&ugrave; il est maintenant.
+C'&eacute;tait &agrave; grand'peine que la vieille pr&eacute;v&ocirc;t&eacute; monarchique et, dans les
+dix derni&egrave;res ann&eacute;es du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, la mairie r&eacute;volutionnaire
+&eacute;taient parvenues &agrave; forer les cinq lieues d'&eacute;gouts qui existaient avant
+1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette op&eacute;ration, les uns
+propres &agrave; la nature du sol, les autres inh&eacute;rents aux pr&eacute;jug&eacute;s m&ecirc;mes de
+la population laborieuse de Paris. Paris est b&acirc;ti sur un gisement
+&eacute;trangement rebelle &agrave; la pioche, &agrave; la houe, &agrave; la sonde, au maniement
+humain. Rien de plus difficile &agrave; percer et &agrave; p&eacute;n&eacute;trer que cette
+formation g&eacute;ologique &agrave; laquelle se superpose la merveilleuse formation
+historique nomm&eacute;e Paris; d&egrave;s que, sous une forme quelconque, le travail
+s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les r&eacute;sistances
+souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives,
+des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science
+sp&eacute;ciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames
+calcaires altern&eacute;es de filets de glaises tr&egrave;s minces et de couches
+schisteuses aux feuillets incrust&eacute;s d'&eacute;cailles d'hu&icirc;tres contemporaines
+des oc&eacute;ans pr&eacute;adamites. Parfois un ruisseau cr&egrave;ve brusquement une vo&ucirc;te
+commenc&eacute;e et inonde les travailleurs; ou c'est une coul&eacute;e de marne qui
+se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme
+verre les plus grosses poutres de sout&egrave;nement. Tout r&eacute;cemment, &agrave; la
+Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider
+le canal, faire passer l'&eacute;gout collecteur sous le canal Saint-Martin,
+une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abond&eacute;
+subitement dans le chantier souterrain, au del&agrave; de toute la puissance
+des pompes d'&eacute;puisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la
+fissure qui &eacute;tait dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point
+bouch&eacute;e sans peine. Ailleurs, pr&egrave;s de la Seine, et m&ecirc;me assez loin du
+fleuve, comme par exemple &agrave; Belleville, Grande-Rue et passage Lumi&egrave;re,
+on rencontre des sables sans fond o&ugrave; l'on s'enlise et o&ugrave; un homme peut
+fondre &agrave; vue d'&oelig;il. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes,
+l'ensevelissement par les &eacute;boulements, les effondrements subits. Ajoutez
+le typhus, dont les travailleurs s'impr&egrave;gnent lentement. De nos jours,
+apr&egrave;s avoir creus&eacute; la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir
+une conduite ma&icirc;tresse d'eau de l'Ourcq, travail ex&eacute;cut&eacute; en tranch&eacute;e, &agrave;
+dix m&egrave;tres de profondeur; apr&egrave;s avoir, &agrave; travers les &eacute;boulements, &agrave;
+l'aide des fouilles, souvent putrides, et des &eacute;tr&eacute;sillonnements, vo&ucirc;t&eacute;
+la Bi&egrave;vre du boulevard de l'H&ocirc;pital jusqu'&agrave; la Seine; apr&egrave;s avoir, pour
+d&eacute;livrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner
+&eacute;coulement &agrave; cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait pr&egrave;s
+de la barri&egrave;re des Martyrs; apr&egrave;s avoir, disons-nous, construit la ligne
+d'&eacute;gouts de la barri&egrave;re Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre
+mois, jour et nuit, &agrave; une profondeur de onze m&egrave;tres; apr&egrave;s avoir, chose
+qu'on n'avait pas vue encore, ex&eacute;cut&eacute; souterrainement un &eacute;gout rue
+Barre-du-Bec, sans tranch&eacute;e, &agrave; six m&egrave;tres au-dessous du sol, le
+conducteur Monnot est mort. Apr&egrave;s avoir vo&ucirc;t&eacute; trois mille m&egrave;tres
+d'&eacute;gouts sur tous les points de la ville, de la rue
+Traversi&egrave;re-Saint-Antoine &agrave; la rue de Lourcine, apr&egrave;s avoir, par le
+branchement de l'Arbal&egrave;te, d&eacute;charg&eacute; des inondations pluviales le
+carrefour Censier-Mouffetard, apr&egrave;s avoir b&acirc;ti l'&eacute;gout Saint-Georges sur
+enrochement et b&eacute;ton dans des sables fluides, apr&egrave;s avoir dirig&eacute; le
+redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth,
+l'ing&eacute;nieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de
+bravoure-l&agrave;, plus utiles pourtant que la tuerie b&ecirc;te des champs de
+bataille.</p>
+
+<p>Les &eacute;gouts de Paris, en 1832, &eacute;taient loin d'&ecirc;tre ce qu'ils sont
+aujourd'hui. Bruneseau avait donn&eacute; le branle, mais il fallait le chol&eacute;ra
+pour d&eacute;terminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est
+surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'&eacute;gout de
+ceinture, dit Grand Canal, comme &agrave; Venise, croupissait encore &agrave; ciel
+ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a
+trouv&eacute; dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts
+francs six centimes n&eacute;cessaires &agrave; la couverture de cette turpitude. Les
+trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mand&eacute;, avec
+leurs d&eacute;gorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements
+d&eacute;puratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a
+&eacute;t&eacute; refaite &agrave; neuf et, comme nous l'avons dit, plus que d&eacute;cupl&eacute;e depuis
+un quart de si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Il y a trente ans, &agrave; l'&eacute;poque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'&eacute;tait
+encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien &eacute;gout. Un tr&egrave;s grand
+nombre de rues, aujourd'hui bomb&eacute;es, &eacute;taient alors des chauss&eacute;es
+fendues. On voyait tr&egrave;s souvent, au point d&eacute;clive o&ugrave; les versants d'une
+rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carr&eacute;es &agrave; gros
+barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses
+et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue
+officielle des ponts et chauss&eacute;es donnait &agrave; ces points d&eacute;clives et &agrave; ces
+grilles le nom expressif de <i>cassis</i>. En 1832, dans une foule de rues,
+rue de l'&Eacute;toile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple,
+rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-M&eacute;ricourt, quai aux Fleurs, rue du
+Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais,
+faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg
+Montmartre, rue Grange-Bateli&egrave;re, aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, rue Jacob, rue de
+Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses
+gueules. C'&eacute;taient d'&eacute;normes hiatus de pierre &agrave; cagnards, quelquefois
+entour&eacute;s de bornes, avec une effronterie monumentale.</p>
+
+<p>Paris, en 1806, en &eacute;tait encore presque au chiffre d'&eacute;gouts constat&eacute; en
+mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Apr&egrave;s Bruneseau, le
+1<sup>er</sup> janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents m&egrave;tres. De 1806
+&agrave; 1831, on avait b&acirc;ti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante
+m&egrave;tres; depuis on a construit tous les ans huit et m&ecirc;me dix mille m&egrave;tres
+de galeries, en ma&ccedil;onnerie de petits mat&eacute;riaux &agrave; bain de chaux
+hydraulique sur fondation de b&eacute;ton. &Agrave; deux cents francs le m&egrave;tre, les
+soixante lieues d'&eacute;gouts du Paris actuel repr&eacute;sentent quarante-huit
+millions.</p>
+
+<p>Outre le progr&egrave;s &eacute;conomique que nous avons indiqu&eacute; en commen&ccedil;ant, de
+graves probl&egrave;mes d'hygi&egrave;ne publique se rattachent &agrave; cette immense
+question: l'&eacute;gout de Paris.</p>
+
+<p>Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La
+nappe d'eau, gisante &agrave; une assez grande profondeur souterraine, mais
+d&eacute;j&agrave; t&acirc;t&eacute;e par deux forages, est fournie par la couche de gr&egrave;s vert
+situ&eacute;e entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut &ecirc;tre
+repr&eacute;sent&eacute;e par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de
+rivi&egrave;res et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne,
+l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre
+d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du
+ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle
+vient de l'&eacute;gout. Tous les miasmes du cloaque se m&ecirc;lent &agrave; la respiration
+de la ville; de l&agrave; cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un
+fumier, ceci a &eacute;t&eacute; scientifiquement &eacute;tabli, est plus pur que l'air pris
+au-dessus de Paris. Dans un temps donn&eacute;, le progr&egrave;s aidant, les
+m&eacute;canismes se perfectionnant, et la clart&eacute; se faisant, on emploiera la
+nappe d'eau &agrave; purifier la nappe d'air. C'est-&agrave;-dire &agrave; laver l'&eacute;gout. On
+sait que par lavage de l'&eacute;gout, nous entendons restitution de la fange &agrave;
+la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura,
+par ce simple fait, pour toute la communaut&eacute; sociale, diminution de
+mis&egrave;re et augmentation de sant&eacute;. &Agrave; l'heure o&ugrave; nous sommes, le
+rayonnement des maladies de Paris va &agrave; cinquante lieues autour du
+Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle.</p>
+
+<p>On pourrait dire que, depuis dix si&egrave;cles, le cloaque est la maladie de
+Paris. L'&eacute;gout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct
+populaire ne s'y est jamais tromp&eacute;. Le m&eacute;tier d'&eacute;goutier &eacute;tait autrefois
+presque aussi p&eacute;rilleux, et presque aussi r&eacute;pugnant au peuple, que le
+m&eacute;tier d'&eacute;quarrisseur si longtemps frapp&eacute; d'horreur et abandonn&eacute; au
+bourreau. Il fallait une haute paye pour d&eacute;cider un ma&ccedil;on &agrave; dispara&icirc;tre
+dans cette sape f&eacute;tide; l'&eacute;chelle du puisatier h&eacute;sitait &agrave; s'y plonger;
+on disait proverbialement: <i>descendre dans l'&eacute;gout, c'est entrer dans la
+fosse</i>; et toutes sortes de l&eacute;gendes hideuses, nous l'avons dit,
+couvraient d'&eacute;pouvante ce colossal &eacute;vier; sentine redout&eacute;e qui a la
+trace des r&eacute;volutions du globe comme des r&eacute;volutions des hommes, et o&ugrave;
+l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du
+d&eacute;luge jusqu'au haillon de Marat.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_troisieme_La_boue_mais_lame" id="Livre_troisieme_La_boue_mais_lame"></a>Livre troisi&egrave;me&mdash;La boue, mais l'&acirc;me</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le cloaque et ses surprises</h3>
+
+
+<p>C'est dans l'&eacute;gout de Paris que se trouvait Jean Valjean.</p>
+
+<p>Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'oc&eacute;an, le
+plongeur peut y dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>La transition &eacute;tait inou&iuml;e. Au milieu m&ecirc;me de la ville, Jean Valjean
+&eacute;tait sorti de la ville; et, en un clin d'&oelig;il, le temps de lever un
+couvercle et de le refermer, il avait pass&eacute; du plein jour &agrave; l'obscurit&eacute;
+compl&egrave;te, de midi &agrave; minuit, du fracas au silence, du tourbillon des
+tonnerres &agrave; la stagnation de la tombe, et, par une p&eacute;rip&eacute;tie bien plus
+prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extr&ecirc;me p&eacute;ril
+&agrave; la s&eacute;curit&eacute; la plus absolue.</p>
+
+<p>Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris;
+quitter cette rue o&ugrave; la mort &eacute;tait partout pour cette esp&egrave;ce de s&eacute;pulcre
+o&ugrave; il y avait la vie; ce fut un instant &eacute;trange. Il resta quelques
+secondes comme &eacute;tourdi; &eacute;coutant, stup&eacute;fait. La chausse-trape du salut
+s'&eacute;tait subitement ouverte sous lui. La bont&eacute; c&eacute;leste l'avait en quelque
+sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence!</p>
+
+<p>Seulement le bless&eacute; ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si
+ce qu'il emportait dans cette fosse &eacute;tait un vivant ou un mort.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus
+rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il &eacute;tait devenu sourd. Il
+n'entendait plus rien. Le fr&eacute;n&eacute;tique orage de meurtre qui se d&eacute;cha&icirc;nait
+&agrave; quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu'&agrave; lui, nous l'avons
+dit, gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;paisseur de terre qui l'en s&eacute;parait, qu'&eacute;teint et
+indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que
+c'&eacute;tait solide sous ses pieds; voil&agrave; tout; mais cela suffisait. Il
+&eacute;tendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux c&ocirc;t&eacute;s, et
+reconnut que le couloir &eacute;tait &eacute;troit; il glissa, et reconnut que la
+dalle &eacute;tait mouill&eacute;e. Il avan&ccedil;a un pied avec pr&eacute;caution, craignant un
+trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se
+prolongeait. Une bouff&eacute;e de f&eacute;tidit&eacute; l'avertit du lieu o&ugrave; il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, il n'&eacute;tait plus aveugle. Un peu de lumi&egrave;re
+tombait du soupirail par o&ugrave; il s'&eacute;tait gliss&eacute;, et son regard s'&eacute;tait
+fait &agrave; cette cave. Il commen&ccedil;a &agrave; distinguer quelque chose. Le couloir o&ugrave;
+il s'&eacute;tait terr&eacute;, nul autre mot n'exprime mieux la situation, &eacute;tait mur&eacute;
+derri&egrave;re lui. C'&eacute;tait un de ces culs-de-sac que la langue sp&eacute;ciale
+appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de
+nuit. La clart&eacute; du soupirail expirait &agrave; dix ou douze pas du point o&ugrave;
+&eacute;tait Jean Valjean, et faisait &agrave; peine une blancheur blafarde sur
+quelques m&egrave;tres de la paroi humide de l'&eacute;gout. Au del&agrave; l'opacit&eacute; &eacute;tait
+massive; y p&eacute;n&eacute;trer paraissait horrible, et l'entr&eacute;e y semblait un
+engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de
+brume, et il le fallait. Il fallait m&ecirc;me se h&acirc;ter. Jean Valjean songea
+que cette grille, aper&ccedil;ue par lui sous les pav&eacute;s, pouvait l'&ecirc;tre par les
+soldats, et que tout tenait &agrave; ce hasard. Ils pouvaient descendre eux
+aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute &agrave;
+perdre. Il avait d&eacute;pos&eacute; Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est
+encore le mot vrai, le reprit sur ses &eacute;paules et se mit en marche. Il
+entra r&eacute;solument dans cette obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>La r&eacute;alit&eacute; est qu'ils &eacute;taient moins sauv&eacute;s que Jean Valjean ne le
+croyait. Des p&eacute;rils d'un autre genre et non moins grands les attendaient
+peut-&ecirc;tre. Apr&egrave;s le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des
+miasmes et des pi&egrave;ges; apr&egrave;s le chaos, le cloaque. Jean Valjean &eacute;tait
+tomb&eacute; d'un cercle de l'enfer dans l'autre.</p>
+
+<p>Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arr&ecirc;ter. Une question se
+pr&eacute;senta. Le couloir aboutissait &agrave; un autre boyau qu'il rencontrait
+transversalement. L&agrave; s'offraient deux voies. Laquelle prendre?
+fallait-il tourner &agrave; gauche ou &agrave; droite? Comment s'orienter dans ce
+labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil;
+c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller &agrave; la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Jean Valjean le comprit sur-le-champ.</p>
+
+<p>Il se dit qu'il &eacute;tait probablement dans l'&eacute;gout des Halles; que, s'il
+choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart
+d'heure &agrave; quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le
+Pont-Neuf, c'est-&agrave;-dire &agrave; une apparition en plein jour sur le point le
+plus peupl&eacute; de Paris. Peut-&ecirc;tre aboutirait-il &agrave; quelque cagnard de
+carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de
+terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes
+du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'&ecirc;tre sorti. Il valait
+mieux s'enfoncer dans le d&eacute;dale, se fier &agrave; cette noirceur, et s'en
+remettre &agrave; la providence quant &agrave; l'issue.</p>
+
+<p>Il remonta la pente et prit &agrave; droite.</p>
+
+<p>Quand il eut tourn&eacute; l'angle de la galerie, la lointaine lueur du
+soupirail disparut, le rideau d'obscurit&eacute; retomba sur lui et il redevint
+aveugle. Il n'en avan&ccedil;a pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les
+deux bras de Marius &eacute;taient pass&eacute;s autour de son cou et les pieds
+pendaient derri&egrave;re lui. Il tenait les deux bras d'une main et t&acirc;tait le
+mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait,
+&eacute;tant sanglante. Il sentait couler sur lui et p&eacute;n&eacute;trer sous ses
+v&ecirc;tements un ruisseau ti&egrave;de qui venait de Marius. Cependant une chaleur
+humide &agrave; son oreille que touchait la bouche du bless&eacute; indiquait de la
+respiration, et par cons&eacute;quent de la vie. Le couloir o&ugrave; Jean Valjean
+cheminait maintenant &eacute;tait moins &eacute;troit que le premier. Jean Valjean y
+marchait assez p&eacute;niblement. Les pluies de la veille n'&eacute;taient pas encore
+&eacute;coul&eacute;es et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il &eacute;tait
+forc&eacute; de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau.
+Il allait ainsi t&eacute;n&eacute;breusement. Il ressemblait aux &ecirc;tres de nuit
+t&acirc;tonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de
+l'ombre.</p>
+
+<p>Pourtant, peu &agrave; peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu
+de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux
+s'accoutumassent &agrave; l'obscurit&eacute;, il lui revint quelque vision vague, et
+il recommen&ccedil;a &agrave; se rendre confus&eacute;ment compte, tant&ocirc;t de la muraille &agrave;
+laquelle il touchait, tant&ocirc;t de la vo&ucirc;te sous laquelle il passait. La
+pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de m&ecirc;me
+que l'&acirc;me se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu.</p>
+
+<p>Se diriger &eacute;tait malais&eacute;.</p>
+
+<p>Le trac&eacute; des &eacute;gouts r&eacute;percute, pour ainsi dire, le trac&eacute; des rues qui
+lui est superpos&eacute;. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux
+cents rues. Qu'on se figure l&agrave;-dessous cette for&ecirc;t de branches
+t&eacute;n&eacute;breuses qu'on nomme l'&eacute;gout. Le syst&egrave;me d'&eacute;gouts existant &agrave; cette
+&eacute;poque, mis bout &agrave; bout, e&ucirc;t donn&eacute; une longueur de onze lieues. Nous
+avons dit plus haut que le r&eacute;seau actuel, gr&acirc;ce &agrave; l'activit&eacute; sp&eacute;ciale
+des trente derni&egrave;res ann&eacute;es, n'a pas moins de soixante lieues.</p>
+
+<p>Jean Valjean commen&ccedil;a par se tromper. Il crut &ecirc;tre sous la rue
+Saint-Denis, et il &eacute;tait f&acirc;cheux qu'il n'y f&ucirc;t pas. Il y a sous la rue
+Saint-Denis un vieil &eacute;gout en pierre qui date de Louis XIII et qui va
+droit &agrave; l'&eacute;gout collecteur dit Grand &Eacute;gout, avec un seul coude, &agrave;
+droite, &agrave; la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul
+embranchement, l'&eacute;gout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en
+croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entr&eacute;e &eacute;tait pr&egrave;s du
+cabaret de Corinthe n'a jamais communiqu&eacute; avec le souterrain de la rue
+Saint-Denis; il aboutit &agrave; l'&eacute;gout Montmartre et c'est l&agrave; que Jean
+Valjean &eacute;tait engag&eacute;. L&agrave;, les occasions de se perdre abondaient. L'&eacute;gout
+Montmartre est un des plus d&eacute;dal&eacute;ens du vieux r&eacute;seau. Heureusement Jean
+Valjean avait laiss&eacute; derri&egrave;re lui l'&eacute;gout des Halles dont le plan
+g&eacute;om&eacute;tral figure une foule de m&acirc;ts de perroquet enchev&ecirc;tr&eacute;s; mais il
+avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de
+rue&mdash;car ce sont des rues&mdash;s'offrant dans l'obscurit&eacute; comme un point
+d'interrogation: premi&egrave;rement, &agrave; sa gauche, le vaste &eacute;gout Pl&acirc;tri&egrave;re,
+esp&egrave;ce de casse-t&ecirc;te chinois, poussant et brouillant son chaos de T et
+de Z sous l'h&ocirc;tel des Postes et sous la rotonde de la halle aux bl&eacute;s
+jusqu'&agrave; la Seine o&ugrave; il se termine en Y; deuxi&egrave;mement, &agrave; sa droite, le
+corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant
+d'impasses; troisi&egrave;mement, &agrave; sa gauche, l'embranchement du Mail,
+compliqu&eacute;, presque &agrave; l'entr&eacute;e, d'une esp&egrave;ce de fourche, et allant de
+zigzag en zigzag aboutir &agrave; la grande crypte exutoire du Louvre
+tron&ccedil;onn&eacute;e et ramifi&eacute;e dans tous les sens; enfin, &agrave; droite, le couloir
+cul-de-sac de la rue des Je&ucirc;neurs, sans compter de petits r&eacute;duits &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, avant d'arriver &agrave; l'&eacute;gout de ceinture, lequel seul pouvait le
+conduire &agrave; quelque issue assez lointaine pour &ecirc;tre s&ucirc;re.</p>
+
+<p>Si Jean Valjean e&ucirc;t eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici,
+il se f&ucirc;t vite aper&ccedil;u, rien qu'en t&acirc;tant la muraille, qu'il n'&eacute;tait pas
+dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille
+pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale
+jusque dans l'&eacute;gout, avec radier et assises courantes en granit et
+mortier de chaux grasse, laquelle co&ucirc;tait huit cents livres la toise, il
+e&ucirc;t senti sous sa main le bon march&eacute; contemporain, l'exp&eacute;dient
+&eacute;conomique, la meuli&egrave;re &agrave; bain de mortier hydraulique sur couche de
+b&eacute;ton qui co&ucirc;te deux cents francs le m&egrave;tre, la ma&ccedil;onnerie bourgeoise
+dite &agrave; <i>petits mat&eacute;riaux</i>; mais il ne savait rien de tout cela.</p>
+
+<p>Il allait devant lui, avec anxi&eacute;t&eacute;, mais avec calme, ne voyant rien, ne
+sachant rien, plong&eacute; dans le hasard, c'est-&agrave;-dire englouti dans la
+providence.</p>
+
+<p>Par degr&eacute;s, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui
+l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une &eacute;nigme. Cet
+aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement.
+C'est une chose lugubre d'&ecirc;tre pris dans ce Paris de t&eacute;n&egrave;bres. Jean
+Valjean &eacute;tait oblig&eacute; de trouver et presque d'inventer sa route sans la
+voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait &ecirc;tre le
+dernier. Comment sortirait-il de l&agrave;? Trouverait-il une issue? La
+trouverait-il &agrave; temps? Cette colossale &eacute;ponge souterraine aux alv&eacute;oles
+de pierre se laisserait-elle p&eacute;n&eacute;trer et percer? Y rencontrerait-on
+quelque n&oelig;ud inattendu d'obscurit&eacute;? Arriverait-on &agrave; l'inextricable et &agrave;
+l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'h&eacute;morragie, et lui de faim?
+Finiraient-ils par se perdre l&agrave; tous les deux, et par faire deux
+squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait
+tout cela et ne pouvait se r&eacute;pondre. L'intestin de Paris est un
+pr&eacute;cipice. Comme le proph&egrave;te, il &eacute;tait dans le ventre du monstre.</p>
+
+<p>Il eut brusquement une surprise. &Agrave; l'instant le plus impr&eacute;vu, et sans
+avoir cess&eacute; de marcher en ligne droite, il s'aper&ccedil;ut qu'il ne montait
+plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur
+la pointe des pieds. L'&eacute;gout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il
+donc arriver soudainement &agrave; la Seine? Ce danger &eacute;tait grand, mais le
+p&eacute;ril de reculer l'&eacute;tait plus encore. Il continua d'avancer.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'&acirc;ne que fait le
+sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et
+l'autre dans le Grand &Eacute;gout. La cr&ecirc;te de ce dos d'&acirc;ne qui d&eacute;termine la
+division des eaux dessine une ligne tr&egrave;s capricieuse. Le point
+culminant, qui est le lieu de partage des &eacute;coulements, est, dans l'&eacute;gout
+Sainte-Avoye, au del&agrave; de la rue Michel-le-Comte, dans l'&eacute;gout du Louvre,
+pr&egrave;s des boulevards, et dans l'&eacute;gout Montmartre, pr&egrave;s des Halles. C'est
+&agrave; ce point culminant que Jean Valjean &eacute;tait arriv&eacute;. Il se dirigeait vers
+l'&eacute;gout de ceinture; il &eacute;tait dans le bon chemin. Mais il n'en savait
+rien.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en t&acirc;tait les angles,
+et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor
+o&ugrave; il &eacute;tait, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec
+raison que toute voie plus &eacute;troite devait aboutir &agrave; un cul-de-sac et ne
+pouvait que l'&eacute;loigner du but, c'est-&agrave;-dire de l'issue. Il &eacute;vita ainsi
+le quadruple pi&egrave;ge qui lui &eacute;tait tendu dans l'obscurit&eacute; par les quatre
+d&eacute;dales que nous venons d'&eacute;num&eacute;rer.</p>
+
+<p>&Agrave; un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris
+p&eacute;trifi&eacute; par l'&eacute;meute, o&ugrave; les barricades avaient supprim&eacute; la circulation
+et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement
+au-dessus de sa t&ecirc;te comme un bruit de foudre, lointain, mais continu.
+C'&eacute;tait le roulement des voitures.</p>
+
+<p>Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il
+faisait en lui-m&ecirc;me, et n'avait pas encore song&eacute; &agrave; se reposer; seulement
+il avait chang&eacute; la main qui soutenait Marius. L'obscurit&eacute; &eacute;tait plus
+profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il vit son ombre devant lui. Elle se d&eacute;coupait sur une
+faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier &agrave;
+ses pieds et la vo&ucirc;te sur sa t&ecirc;te, et qui glissait &agrave; sa droite et &agrave; sa
+gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stup&eacute;fait, il se
+retourna.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re lui, dans la partie du couloir qu'il venait de d&eacute;passer, &agrave; une
+distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'&eacute;paisseur obscure,
+une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la sombre &eacute;toile de la police qui se levait dans l'&eacute;gout.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re cette &eacute;toile remuaient confus&eacute;ment huit ou dix formes noires,
+droites, indistinctes, terribles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Explication</h3>
+
+
+<p>Dans la journ&eacute;e du 6 juin, une battue des &eacute;gouts avait &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;e. On
+craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le
+pr&eacute;fet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le g&eacute;n&eacute;ral
+Bugeaud balayait le Paris public; double op&eacute;ration connexe qui exigea
+une double strat&eacute;gie de la force publique repr&eacute;sent&eacute;e en haut par
+l'arm&eacute;e et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'&eacute;goutiers
+explor&egrave;rent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le
+deuxi&egrave;me, rive gauche, le troisi&egrave;me, dans la Cit&eacute;.</p>
+
+<p>Les agents &eacute;taient arm&eacute;s de carabines, de casse-t&ecirc;te, d'&eacute;p&eacute;es et de
+poignards.</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tait en ce moment dirig&eacute; sur Jean Valjean, c'&eacute;tait la lanterne
+de la ronde de la rive droite.</p>
+
+<p>Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses
+qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au
+fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontr&eacute; sur son chemin
+l'entr&eacute;e de la galerie, l'avait reconnue plus &eacute;troite que le couloir
+principal et n'y avait point p&eacute;n&eacute;tr&eacute;. Il avait pass&eacute; outre. Les hommes
+de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre
+un bruit de pas dans la direction de l'&eacute;gout de ceinture. C'&eacute;taient les
+pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait &eacute;lev&eacute; sa
+lanterne, et l'escouade s'&eacute;tait mise &agrave; regarder dans le brouillard du
+c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; &eacute;tait venu le bruit.</p>
+
+<p>Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.</p>
+
+<p>Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal.
+Elle &eacute;tait la lumi&egrave;re et il &eacute;tait l'ombre. Il &eacute;tait tr&egrave;s loin, et m&ecirc;l&eacute; &agrave;
+la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait l&agrave; derri&egrave;re
+lui. L'insomnie, le d&eacute;faut de nourriture, les &eacute;motions, l'avaient fait
+passer, lui aussi, &agrave; l'&eacute;tat visionnaire. Il voyait un flamboiement, et
+autour de ce flamboiement, des larves. Qu'&eacute;tait-ce? Il ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;, le bruit avait cess&eacute;.</p>
+
+<p>Les hommes de la ronde &eacute;coutaient et n'entendaient rien, ils regardaient
+et ne voyaient rien. Ils se consult&egrave;rent.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; cette &eacute;poque sur ce point de l'&eacute;gout Montmartre une esp&egrave;ce
+de carrefour dit <i>de service</i> qu'on a supprim&eacute; depuis &agrave; cause du petit
+lac int&eacute;rieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le
+torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce
+carrefour.</p>
+
+<p>Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces t&ecirc;tes de
+dogues se rapproch&egrave;rent et chuchot&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'&eacute;tait
+tromp&eacute;, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait l&agrave; personne,
+qu'il &eacute;tait inutile de s'engager dans l'&eacute;gout de ceinture, que ce serait
+du temps perdu, mais qu'il fallait se h&acirc;ter d'aller vers Saint-Merry,
+que s'il y avait quelque chose &agrave; faire et quelque &laquo;bousingot&raquo; &agrave;
+d&eacute;pister, c'&eacute;tait dans ce quartier-l&agrave;.</p>
+
+<p>De temps en temps les partis remettent des semelles neuves &agrave; leurs
+vieilles injures. En 1832, le mot <i>bousingot</i> faisait l'int&eacute;rim entre le
+mot <i>jacobin</i> qui &eacute;tait &eacute;cul&eacute;, et le mot <i>d&eacute;magogue</i> alors presque
+inusit&eacute; et qui a fait depuis un si excellent service.</p>
+
+<p>Le sergent donna l'ordre d'obliquer &agrave; gauche vers le versant de la
+Seine. S'ils eussent eu l'id&eacute;e de se diviser en deux escouades et
+d'aller dans les deux sens, Jean Valjean &eacute;tait saisi. Cela tint &agrave; ce
+fil. Il est probable que les instructions de la pr&eacute;fecture, pr&eacute;voyant un
+cas de combat et les insurg&eacute;s en nombre, d&eacute;fendaient &agrave; la ronde de se
+morceler. La ronde se remit en marche, laissant derri&egrave;re elle Jean
+Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne per&ccedil;ut rien, sinon
+l'&eacute;clipse de la lanterne qui se retourna subitement.</p>
+
+<p>Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la
+police, d&eacute;chargea sa carabine du c&ocirc;t&eacute; qu'on abandonnait, dans la
+direction de Jean Valjean. La d&eacute;tonation roula d'&eacute;cho en &eacute;cho dans la
+crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un pl&acirc;tras qui tomba
+dans le ruisseau et fit clapoter l'eau &agrave; quelques pas de Jean Valjean,
+l'avertit que la balle avait frapp&eacute; la vo&ucirc;te au-dessus de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Des pas mesur&eacute;s et lents r&eacute;sonn&egrave;rent quelque temps sur le radier, de
+plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'&eacute;loignement, le
+groupe des formes noires s'enfon&ccedil;a, une lueur oscilla et flotta, faisant
+&agrave; la vo&ucirc;te un cintre rouge&acirc;tre qui d&eacute;crut, puis disparut, le silence
+redevint profond, l'obscurit&eacute; redevint compl&egrave;te, la c&eacute;cit&eacute; et la surdit&eacute;
+reprirent possession des t&eacute;n&egrave;bres; et Jean Valjean, n'osant encore
+remuer, demeura longtemps adoss&eacute; au mur, l'oreille tendue, la prunelle
+dilat&eacute;e, regardant l'&eacute;vanouissement de cette patrouille de fant&ocirc;mes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>L'homme fil&eacute;</h3>
+
+
+<p>Il faut rendre &agrave; la police de ce temps-l&agrave; cette justice que, m&ecirc;me dans
+les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait
+imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une &eacute;meute
+n'&eacute;tait point &agrave; ses yeux un pr&eacute;texte pour laisser aux malfaiteurs la
+bride sur le cou, et pour n&eacute;gliger la soci&eacute;t&eacute; par la raison que le
+gouvernement &eacute;tait en p&eacute;ril. Le service ordinaire se faisait
+correctement &agrave; travers le service extraordinaire, et n'en &eacute;tait pas
+troubl&eacute;. Au milieu d'un incalculable &eacute;v&eacute;nement politique commenc&eacute;, sous
+la pression d'une r&eacute;volution possible, sans se laisser distraire par
+l'insurrection et la barricade, un agent &laquo;filait&raquo; un voleur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment quelque chose de pareil qui se passait dans
+l'apr&egrave;s-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive
+droite, un peu au del&agrave; du pont des Invalides.</p>
+
+<p>Il n'y a plus l&agrave; de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a chang&eacute;.</p>
+
+<p>Sur cette berge, deux hommes s&eacute;par&eacute;s par une certaine distance
+semblaient s'observer, l'un &eacute;vitant l'autre. Celui qui allait en avant
+t&acirc;chait de s'&eacute;loigner, celui qui venait par derri&egrave;re t&acirc;chait de se
+rapprocher.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme une partie d'&eacute;checs qui se jouait de loin et
+silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils
+marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de
+faire par trop de h&acirc;te doubler le pas &agrave; son partenaire.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit un app&eacute;tit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire
+expr&egrave;s. La proie &eacute;tait sournoise et se tenait sur ses gardes.</p>
+
+<p>Les proportions voulues entre la fouine traqu&eacute;e et le dogue traqueur
+&eacute;taient observ&eacute;es. Celui qui t&acirc;chait d'&eacute;chapper avait peu d'encolure et
+une ch&eacute;tive mine; celui qui t&acirc;chait d'empoigner, gaillard de haute
+stature, &eacute;tait de rude aspect et devait &ecirc;tre de rude rencontre.</p>
+
+<p>Le premier, se sentant le plus faible, &eacute;vitait le second; mais il
+l'&eacute;vitait d'une fa&ccedil;on profond&eacute;ment furieuse; qui e&ucirc;t pu l'observer e&ucirc;t
+vu dans ses yeux la sombre hostilit&eacute; de la fuite, et toute la menace
+qu'il y a dans la crainte.</p>
+
+<p>La berge &eacute;tait solitaire; il n'y avait point de passant; pas m&ecirc;me de
+batelier ni de d&eacute;bardeur dans les chalands amarr&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;.</p>
+
+<p>On ne pouvait apercevoir ais&eacute;ment ces deux hommes que du quai en face,
+et pour qui les e&ucirc;t examin&eacute;s &agrave; cette distance, l'homme qui allait devant
+e&ucirc;t apparu comme un &ecirc;tre h&eacute;riss&eacute;, d&eacute;guenill&eacute; et oblique, inquiet et
+grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne
+classique et officielle, portant la redingote de l'autorit&eacute; boutonn&eacute;e
+jusqu'au menton.</p>
+
+<p>Le lecteur reconna&icirc;trait peut-&ecirc;tre ces deux hommes, s'il les voyait de
+plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait le but du dernier?</p>
+
+<p>Probablement d'arriver &agrave; v&ecirc;tir le premier plus chaudement.</p>
+
+<p>Quand un homme habill&eacute; par l'&Eacute;tat poursuit un homme en guenilles, c'est
+afin d'en faire aussi un homme habill&eacute; par l'&Eacute;tat. Seulement la couleur
+est toute la question. &Ecirc;tre habill&eacute; de bleu, c'est glorieux; &ecirc;tre
+habill&eacute; de rouge, c'est d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>Il y a une pourpre d'en bas.</p>
+
+<p>C'est probablement quelque d&eacute;sagr&eacute;ment et quelque pourpre de ce genre
+que le premier d&eacute;sirait esquiver.</p>
+
+<p>Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore,
+c'&eacute;tait, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir &agrave;
+quelque rendez-vous significatif et &agrave; quelque groupe de bonne prise.
+Cette op&eacute;ration d&eacute;licate s'appelle &laquo;la filature&raquo;.</p>
+
+<p>Ce qui rend cette conjecture tout &agrave; fait probable, c'est que l'homme
+boutonn&eacute;, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait &agrave;
+vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut &eacute;videmment &agrave; qui
+il avait affaire, tourna bride et se mit &agrave; suivre au pas du haut du quai
+les deux hommes. Ceci ne fut pas aper&ccedil;u du personnage louche et d&eacute;chir&eacute;
+qui allait en avant.</p>
+
+<p>Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. On voyait
+passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet &agrave; la main.</p>
+
+<p>Une des instructions secr&egrave;tes de la police aux agents contient cet
+article:&mdash;&laquo;Avoir toujours &agrave; port&eacute;e une voiture de place, en cas&raquo;.</p>
+
+<p>Tout en man&oelig;uvrant chacun de leur c&ocirc;t&eacute; avec une strat&eacute;gie
+irr&eacute;prochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai
+descendant jusqu'&agrave; la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre
+arrivant de Passy de venir &agrave; la rivi&egrave;re faire boire leurs chevaux. Cette
+rampe a &eacute;t&eacute; supprim&eacute;e depuis, pour la sym&eacute;trie; les chevaux cr&egrave;vent de
+soif, mais l'&oelig;il est flatt&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette
+rampe afin d'essayer de s'&eacute;chapper dans les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, lieu orn&eacute;
+d'arbres, mais en revanche fort crois&eacute; d'agents de police, et o&ugrave; l'autre
+aurait ais&eacute;ment main-forte.</p>
+
+<p>Ce point du quai est fort peu &eacute;loign&eacute; de la maison apport&eacute;e de Moret &agrave;
+Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de Fran&ccedil;ois Ier. Un
+corps de garde est l&agrave; tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&Agrave; la grande surprise de son observateur, l'homme traqu&eacute; ne prit point
+par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le
+long du quai.</p>
+
+<p>Sa position devenait visiblement critique.</p>
+
+<p>&Agrave; moins de se jeter &agrave; la Seine, qu'allait-il faire?</p>
+
+<p>Aucun moyen d&eacute;sormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas
+d'escalier; et l'on &eacute;tait tout pr&egrave;s de l'endroit, marqu&eacute; par le coude de
+la Seine vers le pont d'I&eacute;na, o&ugrave; la berge, de plus en plus r&eacute;tr&eacute;cie,
+finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. L&agrave;, il allait
+in&eacute;vitablement se trouver bloqu&eacute; entre le mur &agrave; pic &agrave; sa droite, la
+rivi&egrave;re &agrave; gauche et en face, et l'autorit&eacute; sur ses talons.</p>
+
+<p>Il est vrai que cette fin de la berge &eacute;tait masqu&eacute;e au regard par un
+monceau de d&eacute;blais de six &agrave; sept pieds de haut, produit d'on ne sait
+quelle d&eacute;molition. Mais cet homme esp&eacute;rait-il se cacher utilement
+derri&egrave;re ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'exp&eacute;dient e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; pu&eacute;ril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne
+va point jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>Le tas de d&eacute;blais faisait au bord de l'eau une sorte d'&eacute;minence qui se
+prolongeait en promontoire jusqu'&agrave; la muraille du quai.</p>
+
+<p>L'homme suivi arriva &agrave; cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il
+cessa d'&ecirc;tre aper&ccedil;u par l'autre.</p>
+
+<p>Celui-ci, ne voyant pas, n'&eacute;tait pas vu; il en profita pour abandonner
+toute dissimulation et pour marcher tr&egrave;s rapidement. En quelques
+instants il fut au monceau de d&eacute;blais et le tourna. L&agrave;, il s'arr&ecirc;ta
+stup&eacute;fait. L'homme qu'il chassait n'&eacute;tait plus l&agrave;.</p>
+
+<p>&Eacute;clipse totale de l'homme en blouse.</p>
+
+<p>La berge n'avait gu&egrave;re &agrave; partir du monceau de d&eacute;blais qu'une longueur
+d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre
+le mur du quai.</p>
+
+<p>Le fuyard n'aurait pu se jeter &agrave; la Seine ni escalader le quai sans &ecirc;tre
+vu par celui qui le suivait. Qu'&eacute;tait-il devenu?</p>
+
+<p>L'homme &agrave; la redingote boutonn&eacute;e marcha jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la berge,
+et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'&oelig;il furetant.
+Tout &agrave; coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point o&ugrave;
+finissait la terre et o&ugrave; l'eau commen&ccedil;ait, une grille de fer large et
+basse, cintr&eacute;e, garnie d'une &eacute;paisse serrure et de trois gonds massifs.
+Cette grille, sorte de porte perc&eacute;e au bas du quai, s'ouvrait sur la
+rivi&egrave;re autant que sur la berge. Un ruisseau noir&acirc;tre passait dessous.
+Ce ruisseau se d&eacute;gorgeait dans la Seine.</p>
+
+<p>Au del&agrave; de ses lourds barreaux rouill&eacute;s on distinguait une sorte de
+corridor vo&ucirc;t&eacute; et obscur.</p>
+
+<p>L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.</p>
+
+<p>Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle
+r&eacute;sista solidement. Il &eacute;tait probable qu'elle venait d'&ecirc;tre ouverte,
+quoiqu'on n'e&ucirc;t entendu aucun bruit, chose singuli&egrave;re d'une grille si
+rouill&eacute;e; mais il &eacute;tait certain qu'elle avait &eacute;t&eacute; referm&eacute;e. Cela
+indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non
+un crochet, mais une clef.</p>
+
+<p>Cette &eacute;vidence &eacute;clata tout de suite &agrave; l'esprit de l'homme qui
+s'effor&ccedil;ait d'&eacute;branler la grille et lui arracha cet &eacute;piphon&egrave;me indign&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fort! une clef du gouvernement!</p>
+
+<p>Puis, se calmant imm&eacute;diatement, il exprima tout un monde d'id&eacute;es
+int&eacute;rieures par cette bouff&eacute;e de monosyllabes accentu&eacute;s presque
+ironiquement:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens! tiens!</p>
+
+<p>Cela dit, esp&eacute;rant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en
+voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derri&egrave;re le tas de d&eacute;blais,
+avec la rage patiente du chien d'arr&ecirc;t.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, le fiacre, qui se r&eacute;glait sur toutes ses allures, avait
+fait halte au-dessus de lui pr&egrave;s du parapet. Le cocher, pr&eacute;voyant une
+longue station, embo&icirc;ta le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine
+humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit
+dit par parenth&egrave;se, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont
+d'I&eacute;na, avant de s'&eacute;loigner, tournaient la t&ecirc;te pour regarder un moment
+ces deux d&eacute;tails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre
+sur le quai.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Lui aussi porte sa croix</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'&eacute;tait plus arr&ecirc;t&eacute;. Cette
+marche &eacute;tait de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces vo&ucirc;tes varie;
+la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a &eacute;t&eacute;
+calcul&eacute;e pour la taille d'un homme; Jean Valjean &eacute;tait forc&eacute; de se
+courber pour ne pas heurter Marius &agrave; la vo&ucirc;te; il fallait &agrave; chaque
+instant se baisser, puis se redresser, t&acirc;ter sans cesse le mur. La
+moiteur des pierres et la viscosit&eacute; du radier en faisaient de mauvais
+points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il tr&eacute;buchait dans
+le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux
+n'apparaissaient qu'&agrave; de tr&egrave;s longs intervalles, et si bl&ecirc;mes que le
+plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste &eacute;tait brouillard,
+miasme, opacit&eacute;, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif
+surtout; et c'est l&agrave;, comme la mer, un lieu plein d'eau o&ugrave; l'on ne peut
+boire.</p>
+
+<p>Sa force, qui &eacute;tait prodigieuse, on le sait, et fort peu diminu&eacute;e par
+l'&acirc;ge, gr&acirc;ce &agrave; sa vie chaste et sobre, commen&ccedil;ait pourtant &agrave; fl&eacute;chir. La
+fatigue lui venait, et la force en d&eacute;croissant faisait cro&icirc;tre le poids
+du fardeau. Marius, mort peut-&ecirc;tre, pesait comme p&egrave;sent les corps
+inertes. Jean Valjean le soutenait de fa&ccedil;on que la poitrine ne f&ucirc;t pas
+g&ecirc;n&eacute;e et que la respiration p&ucirc;t toujours passer le mieux possible. Il
+sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut
+effar&eacute; au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les
+bavettes des bouches de l'&eacute;gout un souffle d'air frais qui le ranimait.</p>
+
+<p>Il pouvait &ecirc;tre trois heures de l'apr&egrave;s-midi quand il arriva &agrave; l'&eacute;gout
+de ceinture.</p>
+
+<p>Il fut d'abord &eacute;tonn&eacute; de cet &eacute;largissement subit. Il se trouva
+brusquement dans une galerie dont ses mains &eacute;tendues n'atteignaient
+point les deux murs et sous une vo&ucirc;te que sa t&ecirc;te ne touchait pas. Le
+Grand &Eacute;gout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.</p>
+
+<p>Au point o&ugrave; l'&eacute;gout Montmartre rejoint le Grand &Eacute;gout, deux autres
+galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de
+l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un
+moins sagace e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ind&eacute;cis. Jean Valjean prit la plus large,
+c'est-&agrave;-dire l'&eacute;gout de ceinture. Mais ici revenait la question:
+descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il
+fallait, &agrave; tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes,
+descendre. Il tourna &agrave; gauche.</p>
+
+<p>Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'&eacute;gout de
+ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il
+est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la
+rive droite. Le Grand &Eacute;gout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre
+chose que l'ancien ruisseau M&eacute;nilmontant, aboutit, si on le remonte, &agrave;
+un cul-de-sac, c'est-&agrave;-dire &agrave; son ancien point de d&eacute;part, qui fut sa
+source, au pied de la butte M&eacute;nilmontant. Il n'a point de communication
+directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris &agrave; partir du
+quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'&eacute;gout Amelot
+au-dessus de l'ancienne &icirc;le Louviers. Ce branchement, qui compl&egrave;te
+l'&eacute;gout collecteur, en est s&eacute;par&eacute;, sous la rue M&eacute;nilmontant m&ecirc;me, par un
+massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si
+Jean Valjean e&ucirc;t remont&eacute; la galerie, il f&ucirc;t arriv&eacute;, apr&egrave;s mille efforts,
+&eacute;puis&eacute; de fatigue, expirant, dans les t&eacute;n&egrave;bres, &agrave; une muraille. Il &eacute;tait
+perdu.</p>
+
+<p>&Agrave; la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le
+couloir des Filles-du-Calvaire, &agrave; la condition de ne pas h&eacute;siter &agrave; la
+patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor
+Saint-Louis, puis, &agrave; gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant &agrave;
+droite et en &eacute;vitant la galerie Saint-S&eacute;bastien, il e&ucirc;t pu gagner
+l'&eacute;gout Amelot, et de l&agrave;, pourvu qu'il ne s'&eacute;gar&acirc;t point dans l'esp&egrave;ce
+d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine pr&egrave;s de
+l'Arsenal. Mais, pour cela, il e&ucirc;t fallu conna&icirc;tre &agrave; fond, et dans
+toutes ses ramifications et dans toutes ses perc&eacute;es, l'&eacute;norme madr&eacute;pore
+de l'&eacute;gout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette
+voirie effrayante o&ugrave; il cheminait; et, si on lui e&ucirc;t demand&eacute; dans quoi
+il &eacute;tait, il e&ucirc;t r&eacute;pondu: dans de la nuit.</p>
+
+<p>Son instinct le servit bien. Descendre, c'&eacute;tait en effet le salut
+possible.</p>
+
+<p>Il laissa &agrave; sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de
+griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor
+bifurqu&eacute; de la chauss&eacute;e d'Antin.</p>
+
+<p>Un peu au-del&agrave; d'un affluent qui &eacute;tait vraisemblablement le branchement
+de la Madeleine, il fit halte. Il &eacute;tait tr&egrave;s las. Un soupirail assez
+large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumi&egrave;re
+presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un
+fr&egrave;re pour son fr&egrave;re bless&eacute;, d&eacute;posa Marius sur la banquette de l'&eacute;gout.
+La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail
+comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux ferm&eacute;s, les cheveux
+appliqu&eacute;s aux tempes comme des pinceaux s&eacute;ch&eacute;s dans de la couleur rouge,
+les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagul&eacute; au
+coin des l&egrave;vres. Un caillot de sang s'&eacute;tait amass&eacute; dans le n&oelig;ud de la
+cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait
+les coupures b&eacute;antes de la chair vive. Jean Valjean, &eacute;cartant du bout
+des doigts les v&ecirc;tements, lui posa la main sur la poitrine; le c&oelig;ur
+battait encore. Jean Valjean d&eacute;chira sa chemise, banda les plaies le
+mieux qu'il put et arr&ecirc;ta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce
+demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle,
+il le regarda avec une inexprimable haine.</p>
+
+<p>En d&eacute;rangeant les v&ecirc;tements de Marius, il avait trouv&eacute; dans les poches
+deux choses, le pain qui y &eacute;tait oubli&eacute; depuis la veille, et le
+portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur
+la premi&egrave;re page, il trouva les quatre lignes &eacute;crites par Marius. On
+s'en souvient:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-p&egrave;re
+M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.&raquo;</p>
+
+<p>Jean Valjean lut, &agrave; la clart&eacute; du soupirail, ces quatre lignes, et resta
+un moment comme absorb&eacute; en lui-m&ecirc;me, r&eacute;p&eacute;tant &agrave; demi-voix: Rue des
+Filles-du-Calvaire, num&eacute;ro six, monsieur Gillenormand. Il repla&ccedil;a le
+portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mang&eacute;, la force lui &eacute;tait
+revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la t&ecirc;te
+sur son &eacute;paule droite, et se remit &agrave; descendre l'&eacute;gout.</p>
+
+<p>Le Grand &Eacute;gout, dirig&eacute; selon le thalweg de la vall&eacute;e de M&eacute;nilmontant, a
+pr&egrave;s de deux lieues de long. Il est pav&eacute; sur une notable partie de son
+parcours.</p>
+
+<p>Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous &eacute;clairons pour le lecteur
+la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien
+ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il
+avait fait. Seulement la p&acirc;leur croissante des flaques de lumi&egrave;re qu'il
+rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du
+pav&eacute; et que le jour ne tarderait pas &agrave; d&eacute;cliner; et le roulement des
+voitures au-dessus de sa t&ecirc;te, &eacute;tant devenu de continu intermittent,
+puis ayant presque cess&eacute;, il en conclut qu'il n'&eacute;tait plus sous le Paris
+central et qu'il approchait de quelque r&eacute;gion solitaire, voisine des
+boulevards ext&eacute;rieurs ou des quais extr&ecirc;mes. L&agrave; o&ugrave; il y a moins de
+maisons et moins de rues, l'&eacute;gout a moins de soupiraux. L'obscurit&eacute;
+s'&eacute;paississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins
+d'avancer, t&acirc;tonnant dans l'ombre.</p>
+
+<p>Cette ombre devint brusquement terrible.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie</h3>
+
+
+<p>Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non
+plus du pav&eacute;, mais de la vase.</p>
+
+<p>Il arrive parfois, sur de certaines c&ocirc;tes de Bretagne ou d'&Eacute;cosse, qu'un
+homme, un voyageur ou un p&ecirc;cheur, cheminant &agrave; mar&eacute;e basse sur la gr&egrave;ve
+loin du rivage, s'aper&ccedil;oit soudainement que depuis plusieurs minutes il
+marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix;
+la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La
+gr&egrave;ve est parfaitement s&egrave;che, mais &agrave; tous les pas qu'on fait, d&egrave;s qu'on
+a lev&eacute; le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'&oelig;il, du
+reste, ne s'est aper&ccedil;u d'aucun changement; l'immense plage est unie et
+tranquille, tout le sable a le m&ecirc;me aspect, rien ne distingue le sol qui
+est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nu&eacute;e joyeuse des pucerons
+de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant.
+L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, t&acirc;che de se
+rapprocher de la c&ocirc;te. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement
+il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait &agrave;
+chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou
+trois pouces. D&eacute;cid&eacute;ment il n'est pas dans la bonne route; il s'arr&ecirc;te
+pour s'orienter. Tout &agrave; coup il regarde &agrave; ses pieds. Ses pieds ont
+disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut
+revenir sur ses pas, il retourne en arri&egrave;re; il enfonce plus
+profond&eacute;ment. Le sable lui vient &agrave; la cheville, il s'en arrache et se
+jette &agrave; gauche, le sable lui vient &agrave; mi-jambe, il se jette &agrave; droite, le
+sable lui vient aux jarrets. Alors il reconna&icirc;t avec une indicible
+terreur qu'il est engag&eacute; dans de la gr&egrave;ve mouvante, et qu'il a sous lui
+le milieu effroyable o&ugrave; l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson
+n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'all&egrave;ge comme un
+navire en d&eacute;tresse; il n'est d&eacute;j&agrave; plus temps, le sable est au-dessus de
+ses genoux.</p>
+
+<p>Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de
+plus en plus; si la gr&egrave;ve est d&eacute;serte, si la terre est trop loin, si le
+banc de sable est trop mal fam&eacute;, s'il n'y a pas de h&eacute;ros dans les
+environs, c'est fini, il est condamn&eacute; &agrave; l'enlisement. Il est condamn&eacute; &agrave;
+cet &eacute;pouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible &agrave;
+retarder ni &agrave; h&acirc;ter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous
+prend debout, libre et en pleine sant&eacute;, qui vous tire par les pieds,
+qui, &agrave; chaque effort que vous tentez, &agrave; chaque clameur que vous poussez,
+vous entra&icirc;ne un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre
+r&eacute;sistance par un redoublement d'&eacute;treinte, qui fait rentrer lentement
+l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder
+l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fum&eacute;es des villages
+dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui
+volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le
+s&eacute;pulcre qui se fait mar&eacute;e et qui monte du fond de la terre vers un
+vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le mis&eacute;rable
+essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il
+fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il
+hurle, implore, crie aux nu&eacute;es, se tord les bras, d&eacute;sesp&egrave;re. Le voil&agrave;
+dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est
+plus qu'un buste. Il &eacute;l&egrave;ve les mains, jette des g&eacute;missements furieux,
+crispe ses ongles sur la gr&egrave;ve, veut se retenir &agrave; cette cendre, s'appuie
+sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote
+fr&eacute;n&eacute;tiquement; le sable monte. Le sable atteint les &eacute;paules, le sable
+atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le
+sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme;
+nuit. Puis le front d&eacute;cro&icirc;t, un peu de chevelure frissonne au-dessus du
+sable; une main sort, troue la surface de la gr&egrave;ve, remue et s'agite, et
+dispara&icirc;t. Sinistre effacement d'un homme.</p>
+
+<p>Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le
+charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la gr&egrave;ve. C'est
+le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La
+terre, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e d'oc&eacute;an, devient pi&egrave;ge. Elle s'offre comme une plaine et
+s'ouvre comme une onde. L'ab&icirc;me a de ces trahisons.</p>
+
+<p>Cette fun&egrave;bre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la
+mer, &eacute;tait possible aussi, il y a trente ans, dans l'&eacute;gout de Paris.</p>
+
+<p>Avant les importants travaux commenc&eacute;s en 1833, la voirie souterraine de
+Paris &eacute;tait sujette &agrave; des effondrements subits.</p>
+
+<p>L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents,
+particuli&egrave;rement friables; le radier, qu'il f&ucirc;t de pav&eacute;, comme dans les
+anciens &eacute;gouts, ou de chaux hydraulique sur b&eacute;ton, comme dans les
+nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans
+un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est
+l'&eacute;croulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette
+crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue
+sp&eacute;ciale <i>fontis</i>. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des
+bords de la mer tout &agrave; coup rencontr&eacute; sous terre; c'est la gr&egrave;ve du mont
+Saint-Michel dans un &eacute;gout. Le sol, d&eacute;tremp&eacute;, est comme en fusion;
+toutes ses mol&eacute;cules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas
+de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois tr&egrave;s
+grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine,
+la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort
+est lente, il y a enlisement.</p>
+
+<p>Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une
+gr&egrave;ve de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la
+pleine lumi&egrave;re, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes
+bruits, de ces libres nuages d'o&ugrave; pleut la vie, de ces barques aper&ccedil;ues
+au loin, de cette esp&eacute;rance sous toutes les formes, des passants
+probables, du secours possible jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute, au lieu de
+tout cela, la surdit&eacute;, l'aveuglement, une vo&ucirc;te noire, un dedans de
+tombe d&eacute;j&agrave; tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle!
+l'&eacute;touffement lent par l'immondice, une bo&icirc;te de pierre o&ugrave; l'asphyxie
+ouvre sa griffe dans la fange et vous prend &agrave; la gorge; la f&eacute;tidit&eacute;
+m&ecirc;l&eacute;e au r&acirc;le; la vase au lieu de la gr&egrave;ve, l'hydrog&egrave;ne sulfur&eacute; au lieu
+de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'oc&eacute;an! et appeler, et grincer des
+dents, et se tordre, et se d&eacute;battre, et agoniser, avec cette ville
+&eacute;norme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa t&ecirc;te!</p>
+
+<p>Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rach&egrave;te quelquefois son
+atrocit&eacute; par une certaine dignit&eacute; terrible. Sur le b&ucirc;cher, dans le
+naufrage, on peut &ecirc;tre grand; dans la flamme comme dans l'&eacute;cume, une
+attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y ab&icirc;mant. Mais
+ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les
+supr&ecirc;mes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte.
+C'est petit, laid, inf&acirc;me. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme
+Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est
+horrible. Se d&eacute;battre l&agrave;-dedans est hideux; en m&ecirc;me temps qu'on agonise,
+on patauge. Il y a assez de t&eacute;n&egrave;bres pour que ce soit l'enfer, et assez
+de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas
+s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud.</p>
+
+<p>Partout ailleurs le s&eacute;pulcre est sinistre; ici il est difforme.</p>
+
+<p>La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densit&eacute;, en
+raison de la plus ou moins mauvaise qualit&eacute; du sous-sol. Parfois un
+fontis &eacute;tait profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix;
+quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase &eacute;tait ici presque
+solide, l&agrave; presque liquide. Dans le fontis Luni&egrave;re, un homme e&ucirc;t mis un
+jour &agrave; dispara&icirc;tre, tandis qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;vor&eacute; en cinq minutes par le
+bourbier Ph&eacute;lippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou
+moins de densit&eacute;. Une enfant se sauve o&ugrave; un homme se perd. La premi&egrave;re
+loi de salut, c'est de se d&eacute;pouiller de toute esp&egrave;ce de chargement.
+Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'&eacute;tait par l&agrave; que
+commen&ccedil;ait tout &eacute;goutier qui sentait le sol fl&eacute;chir sous lui.</p>
+
+<p>Les fontis avaient des causes diverses: friabilit&eacute; du sol; quelque
+&eacute;boulement &agrave; une profondeur hors de la port&eacute;e de l'homme; les violentes
+averses de l'&eacute;t&eacute;; l'ond&eacute;e incessante de l'hiver; les longues petites
+pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain
+marneux ou sablonneux chassait les vo&ucirc;tes des galeries souterraines et
+les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier &eacute;clatait et se
+fendait sous cette &eacute;crasante pouss&eacute;e. Le tassement du Panth&eacute;on a
+oblit&eacute;r&eacute; de cette fa&ccedil;on, il y a un si&egrave;cle, une partie des caves de la
+montagne Sainte-Genevi&egrave;ve. Quand un &eacute;gout s'effondrait sous la pression
+des maisons, le d&eacute;sordre, dans certaines occasions, se traduisait en
+haut dans la rue par une esp&egrave;ce d'&eacute;carts en dents de scie entre les
+pav&eacute;s; cette d&eacute;chirure se d&eacute;veloppait en ligne serpentante dans toute la
+longueur de la vo&ucirc;te l&eacute;zard&eacute;e, et alors, le mal &eacute;tant visible, le rem&egrave;de
+pouvait &ecirc;tre prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage int&eacute;rieur
+ne se r&eacute;v&eacute;lait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-l&agrave;, malheur
+aux &eacute;goutiers. Entrant sans pr&eacute;caution dans l'&eacute;gout d&eacute;fonc&eacute;, ils
+pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques
+puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs
+noms; entre autres celui de l'&eacute;goutier qui s'enlisa dans un effondrement
+sous le cagnard de la rue Car&ecirc;me-Prenant, un nomm&eacute; Blaise Poutrain; ce
+Blaise Poutrain &eacute;tait fr&egrave;re de Nicolas Poutrain qui fut le dernier
+fossoyeur du cimeti&egrave;re dit charnier des Innocents en 1785, &eacute;poque o&ugrave; ce
+cimeti&egrave;re mourut.</p>
+
+<p>Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous
+venons de parler, l'un des h&eacute;ros du si&egrave;ge de L&eacute;rida o&ugrave; l'on donna
+l'assaut en bas de soie, violons en t&ecirc;te. D'Escoubleau, surpris une nuit
+chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondri&egrave;re de
+l'&eacute;gout Beautreillis o&ugrave; il s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; pour &eacute;chapper au duc. Madame
+de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et
+oublia de pleurer &agrave; force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a
+pas d'amour qui tienne; le cloaque l'&eacute;teint. H&eacute;ro refuse de laver le
+cadavre de L&eacute;andre. Thisb&eacute; se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Le fontis</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean se trouvait en pr&eacute;sence d'un fontis.</p>
+
+<p>Ce genre d'&eacute;croulement &eacute;tait alors fr&eacute;quent dans le sous-sol des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu
+conservateur des constructions souterraines &agrave; cause de son excessive
+fluidit&eacute;. Cette fluidit&eacute; d&eacute;passe l'inconsistance des sables m&ecirc;me du
+quartier Saint-Georges, qui n'ont pu &ecirc;tre vaincus que par un enrochement
+sur b&eacute;ton, et des couches glaiseuses infect&eacute;es de gaz du quartier des
+Martyrs, si liquides que le passage n'a pu &ecirc;tre pratiqu&eacute; sous la galerie
+des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a d&eacute;moli
+sous le faubourg Saint-Honor&eacute;, pour le reconstruire, le vieil &eacute;gout en
+pierre o&ugrave; nous voyons en ce moment Jean Valjean engag&eacute;, le sable
+mouvant, qui est le sous-sol des Champs-&Eacute;lys&eacute;es jusqu'&agrave; la Seine, fit
+obstacle au point que l'op&eacute;ration dura pr&egrave;s de six mois, au grand r&eacute;cri
+des riverains, surtout des riverains &agrave; h&ocirc;tels et &agrave; carrosses. Les
+travaux furent plus que malais&eacute;s; ils furent dangereux. Il est vrai
+qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine.</p>
+
+<p>Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la
+veille. Un fl&eacute;chissement du pav&eacute; mal soutenu par le sable sous-jacent
+avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'&eacute;tant
+faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqu&eacute;, s'&eacute;tait affaiss&eacute;
+dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurit&eacute;
+&eacute;tait l&agrave; plus &eacute;paisse que partout ailleurs. C'&eacute;tait un trou de boue dans
+une caverne de nuit.</p>
+
+<p>Jean Valjean sentit le pav&eacute; se d&eacute;rober sous lui. Il entra dans cette
+fange. C'&eacute;tait de l'eau &agrave; la surface, de la vase au fond. Il fallait
+bien passer. Revenir sur ses pas &eacute;tait impossible. Marius &eacute;tait
+expirant, et Jean Valjean ext&eacute;nu&eacute;. O&ugrave; aller d'ailleurs? Jean Valjean
+avan&ccedil;a. Du reste la fondri&egrave;re parut peu profonde aux premiers pas. Mais
+&agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait, ses pieds plongeaient. Il eut bient&ocirc;t de la
+vase jusqu'&agrave; mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait,
+exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de
+l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau &agrave; la ceinture.
+Il ne pouvait d&eacute;j&agrave; plus reculer. Il enfon&ccedil;ait de plus en plus. Cette
+vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait &eacute;videmment en
+porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer,
+isol&eacute;ment. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui
+&eacute;tait un cadavre peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est &agrave; peine
+s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe o&ugrave; il &eacute;tait. La
+densit&eacute;, qui &eacute;tait le soutien, &eacute;tait aussi l'obstacle. Il soulevait
+toujours Marius, et, avec une d&eacute;pense de force inou&iuml;e, il avan&ccedil;ait; mais
+il enfon&ccedil;ait. Il n'avait plus que la t&ecirc;te hors de l'eau, et ses deux
+bras &eacute;levant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du d&eacute;luge, une
+m&egrave;re qui fait ainsi de son enfant.</p>
+
+<p>Il enfon&ccedil;a encore, il renversa sa face en arri&egrave;re pour &eacute;chapper &agrave; l'eau
+et pouvoir respirer; qui l'e&ucirc;t vu dans cette obscurit&eacute; e&ucirc;t cru voir un
+masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui
+la t&ecirc;te pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, et lan&ccedil;a son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi
+de solide. Un point d'appui. Il &eacute;tait temps.</p>
+
+<p>Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce
+point d'appui. Cela lui fit l'effet de la premi&egrave;re marche d'un escalier
+remontant &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Ce point d'appui, rencontr&eacute; dans la vase au moment supr&ecirc;me, &eacute;tait le
+commencement de l'autre versant du radier, qui avait pli&eacute; sans se briser
+et s'&eacute;tait courb&eacute; sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les
+pavages bien construits font vo&ucirc;te et ont de ces fermet&eacute;s-l&agrave;. Ce
+fragment de radier, submerg&eacute; en partie, mais solide, &eacute;tait une v&eacute;ritable
+rampe, et, une fois sur cette rampe, on &eacute;tait sauv&eacute;. Jean Valjean
+remonta ce plan inclin&eacute; et arriva de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la fondri&egrave;re.</p>
+
+<p>En sortant de l'eau, il se heurta &agrave; une pierre et tomba sur les genoux.
+Il trouva que c'&eacute;tait juste, et y resta quelque temps, l'&acirc;me ab&icirc;m&eacute;e dans
+on ne sait quelle parole &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>Il se redressa, frissonnant, glac&eacute;, infect, courb&eacute; sous ce mourant qu'il
+tra&icirc;nait, tout ruisselant de fange, l'&acirc;me pleine d'une &eacute;trange clart&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Quelque fois on &eacute;choue o&ugrave; l'on croit d&eacute;barquer</h3>
+
+
+<p>Il se remit en route encore une fois.</p>
+
+<p>Du reste, s'il n'avait pas laiss&eacute; sa vie dans le fontis, il semblait y
+avoir laiss&eacute; sa force. Ce supr&ecirc;me effort l'avait &eacute;puis&eacute;. Sa lassitude
+&eacute;tait maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il &eacute;tait
+oblig&eacute; de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut
+s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il
+crut qu'il demeurerait l&agrave;. Mais si sa vigueur &eacute;tait morte, son &eacute;nergie
+ne l'&eacute;tait point. Il se releva.</p>
+
+<p>Il marcha d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, presque vite, fit ainsi une centaine de pas,
+sans dresser la t&ecirc;te, presque sans respirer, et tout &agrave; coup se cogna au
+mur. Il &eacute;tait parvenu &agrave; un coude de l'&eacute;gout, et, en arrivant t&ecirc;te basse
+au tournant, il avait rencontr&eacute; la muraille. Il leva les yeux, et &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; du souterrain, l&agrave;-bas, devant lui, loin, tr&egrave;s loin, il
+aper&ccedil;ut une lumi&egrave;re. Cette fois, ce n'&eacute;tait pas la lumi&egrave;re terrible;
+c'&eacute;tait la lumi&egrave;re bonne et blanche. C'&eacute;tait le jour.</p>
+
+<p>Jean Valjean voyait l'issue.</p>
+
+<p>Une &acirc;me damn&eacute;e qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout &agrave; coup
+la sortie de la g&eacute;henne, &eacute;prouverait ce qu'&eacute;prouva Jean Valjean. Elle
+volerait &eacute;perdument avec le moignon de ses ailes br&ucirc;l&eacute;es vers la porte
+radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le
+poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il
+ne marcha. &Agrave; mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en
+plus distinctement. C'&eacute;tait une arche cintr&eacute;e, moins haute que la vo&ucirc;te
+qui se restreignait par degr&eacute;s et moins large que la galerie qui se
+resserrait en m&ecirc;me temps que la vo&ucirc;te s'abaissait. Le tunnel finissait
+en int&eacute;rieur d'entonnoir; r&eacute;tr&eacute;cissement vicieux, imit&eacute; des guichets de
+maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un &eacute;gout, et
+qui a &eacute;t&eacute; corrig&eacute; depuis.</p>
+
+<p>Jean Valjean arriva &agrave; l'issue. L&agrave;, il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.</p>
+
+<p>L'arche &eacute;tait ferm&eacute;e d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute
+apparence, tournait rarement sur ses gonds oxyd&eacute;s, &eacute;tait assujettie &agrave;
+son chambranle de pierre par une serrure &eacute;paisse qui, rouge de rouille,
+semblait une &eacute;norme brique. On voyait le trou de la clef, et le p&ecirc;ne
+robuste profond&eacute;ment plong&eacute; dans la g&acirc;che de fer. La serrure &eacute;tait
+visiblement ferm&eacute;e &agrave; double tour. C'&eacute;tait une de ces serrures de
+bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.</p>
+
+<p>Au del&agrave; de la grille, le grand air, la rivi&egrave;re, le jour, la berge tr&egrave;s
+&eacute;troite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce
+gouffre o&ugrave; l'on se d&eacute;robe si ais&eacute;ment, le large horizon, la libert&eacute;. On
+distinguait &agrave; droite, en aval, le pont d'I&eacute;na, et &agrave; gauche, en amont, le
+pont des Invalides; l'endroit e&ucirc;t &eacute;t&eacute; propice pour attendre la nuit et
+s'&eacute;vader. C'&eacute;tait un des points les plus solitaires de Paris; la berge
+qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient &agrave;
+travers les barreaux de la grille.</p>
+
+<p>Il pouvait &ecirc;tre huit heures et demie du soir. Le jour baissait.</p>
+
+<p>Jean Valjean d&eacute;posa Marius le long du mur sur la partie s&egrave;che du radier,
+puis marcha &agrave; la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la
+secousse fut fr&eacute;n&eacute;tique, l'&eacute;branlement nul. La grille ne bougea pas.
+Jean Valjean saisit les barreaux l'un apr&egrave;s l'autre, esp&eacute;rant pouvoir
+arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte
+ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre
+ne sont pas plus solides dans leurs alv&eacute;oles. Pas de levier; pas de
+pes&eacute;e possible. L'obstacle &eacute;tait invincible. Aucun moyen d'ouvrir la
+porte.</p>
+
+<p>Fallait-il donc finir l&agrave;? Que faire? que devenir? R&eacute;trograder;
+recommencer le trajet effrayant qu'il avait d&eacute;j&agrave; parcouru; il n'en avait
+pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondri&egrave;re
+d'o&ugrave; l'on ne s'&eacute;tait tir&eacute; que par miracle? Et apr&egrave;s la fondri&egrave;re, n'y
+avait-il pas cette ronde de police &agrave; laquelle, certes, on n'&eacute;chapperait
+pas deux fois? Et puis, o&ugrave; aller? quelle direction prendre? Suivre la
+pente, ce n'&eacute;tait point aller au but. Arriv&acirc;t-on &agrave; une autre issue, on
+la trouverait obstru&eacute;e d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties
+&eacute;taient indubitablement closes de cette fa&ccedil;on. Le hasard avait descell&eacute;
+la grille par laquelle on &eacute;tait entr&eacute;, mais &eacute;videmment toutes les autres
+bouches de l'&eacute;gout &eacute;taient ferm&eacute;es. On n'avait r&eacute;ussi qu'&agrave; s'&eacute;vader dans
+une prison.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean &eacute;tait inutile.
+L'&eacute;puisement aboutissait &agrave; l'avortement.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la
+mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant
+dans les t&eacute;n&egrave;bres l'&eacute;pouvantable araign&eacute;e.</p>
+
+<p>Il tourna le dos &agrave; la grille, et tomba sur le pav&eacute;, plut&ocirc;t terrass&eacute;
+qu'assis, pr&egrave;s de Marius, toujours sans mouvement et sa t&ecirc;te s'affaissa
+entre ses genoux. Pas d'issue. C'&eacute;tait la derni&egrave;re goutte de l'angoisse.</p>
+
+<p>&Agrave; qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni &agrave; lui-m&ecirc;me, ni &agrave;
+Marius. Il pensait &agrave; Cosette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Le pan de l'habit d&eacute;chir&eacute;</h3>
+
+
+<p>Au milieu de cet an&eacute;antissement, une main se posa sur son &eacute;paule, et une
+voix qui parlait bas lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Part &agrave; deux.</p>
+
+<p>Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au r&ecirc;ve comme le
+d&eacute;sespoir. Jean Valjean crut r&ecirc;ver. Il n'avait point entendu de pas.
+&Eacute;tait-ce possible? Il leva les yeux.</p>
+
+<p>Un homme &eacute;tait devant lui.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;tait v&ecirc;tu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses
+souliers dans sa main gauche; il les avait &eacute;videmment &ocirc;t&eacute;s pour pouvoir
+arriver jusqu'&agrave; Jean Valjean, sans qu'on l'entend&icirc;t marcher.</p>
+
+<p>Jean Valjean n'eut pas un moment d'h&eacute;sitation. Si impr&eacute;vue que f&ucirc;t la
+rencontre, cet homme lui &eacute;tait connu. Cet homme &eacute;tait Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Quoique r&eacute;veill&eacute;, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitu&eacute; aux
+alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit
+possession sur-le-champ de toute sa pr&eacute;sence d'esprit. D'ailleurs la
+situation ne pouvait empirer, un certain degr&eacute; de d&eacute;tresse n'est plus
+capable de crescendo, et Th&eacute;nardier lui-m&ecirc;me ne pouvait ajouter de la
+noirceur &agrave; cette nuit.</p>
+
+<p>Il y eut un instant d'attente.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, &eacute;levant sa main droite &agrave; la hauteur de son front, s'en fit
+un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce
+qui, avec un l&eacute;ger pincement de la bouche, caract&eacute;rise l'attention
+sagace d'un homme qui cherche &agrave; en reconna&icirc;tre un autre. Il n'y r&eacute;ussit
+point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et
+&eacute;tait d'ailleurs si d&eacute;figur&eacute;, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi
+il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; m&eacute;connaissable. Au contraire, &eacute;clair&eacute; de face par la lumi&egrave;re
+de la grille, clart&eacute; de cave, il est vrai, livide, mais pr&eacute;cise dans sa
+lividit&eacute;, Th&eacute;nardier, comme dit l'&eacute;nergique m&eacute;taphore banale, sauta tout
+de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette in&eacute;galit&eacute; de conditions
+suffisait pour assurer quelque avantage &agrave; Jean Valjean dans ce
+myst&eacute;rieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les
+deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voil&eacute; et
+Th&eacute;nardier d&eacute;masqu&eacute;.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'aper&ccedil;ut tout de suite que Th&eacute;nardier ne le reconnaissait
+pas.</p>
+
+<p>Ils se consid&eacute;r&egrave;rent un moment dans cette p&eacute;nombre, comme s'ils se
+prenaient mesure. Th&eacute;nardier rompit le premier le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier continua:</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles
+d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, part &agrave; deux.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tu&eacute; l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Th&eacute;nardier montrait
+du doigt Marius. Il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois &ecirc;tre un ami.</p>
+
+<p>Jean Valjean commen&ccedil;a &agrave; comprendre. Th&eacute;nardier le prenait pour un
+assassin.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, camarade. Tu n'as pas tu&eacute; cet homme sans regarder ce qu'il
+avait dans ses poches. Donne-moi ma moiti&eacute;. Je t'ouvre la porte.</p>
+
+<p>Et, tirant &agrave; demi une grosse clef de dessous sa blouse toute trou&eacute;e, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voil&agrave;.</p>
+
+<p>Jean Valjean &laquo;demeura stupide&raquo;, le mot est du vieux Corneille, au point
+de douter que ce qu'il voyait f&ucirc;t r&eacute;el. C'&eacute;tait la providence
+apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de
+Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier fourra son poing dans une large poche cach&eacute;e sous sa blouse,
+en tira une corde et la tendit &agrave; Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire, une corde?</p>
+
+<p>&mdash;Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a l&agrave; un
+tas de gravats.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire, une pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile, puisque tu vas jeter le pantre &agrave; la rivi&egrave;re, il te faut une
+pierre et une corde, sans quoi &ccedil;a flotterait sur l'eau.</p>
+
+<p>Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces
+acceptations machinales.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier fit claquer ses doigts comme &agrave; l'arriv&eacute;e d'une id&eacute;e subite:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, camarade, comment as-tu fait pour te tirer l&agrave;-bas de la
+fondri&egrave;re? je n'ai pas os&eacute; m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une pause, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y r&eacute;pondre.
+C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge
+d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de
+parler trop haut. C'est &eacute;gal, parce que je ne vois pas ta figure et
+parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne
+sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cass&eacute; ce
+monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la
+rivi&egrave;re, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un
+bon gar&ccedil;on dans la peine, &ccedil;a me botte.</p>
+
+<p>Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement &agrave;
+le faire parler. Il lui poussa l'&eacute;paule, de fa&ccedil;on &agrave; t&acirc;cher de le voir de
+profil, et s'&eacute;cria sans sortir pourtant du m&eacute;dium o&ugrave; il maintenait sa
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de la fondri&egrave;re, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas
+jet&eacute; l'homme?</p>
+
+<p>Jean Valjean garda le silence.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier reprit en haussant jusqu'&agrave; sa pomme d'Adam la loque qui lui
+servait de cravate, geste qui compl&egrave;te l'air capable d'un homme s&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as peut-&ecirc;tre agi sagement. Les ouvriers demain en venant
+boucher le trou auraient, &agrave; coup s&ucirc;r, trouv&eacute; le pantinois oubli&eacute; l&agrave;, et
+on aurait pu, fil &agrave; fil, brin &agrave; brin, pincer ta trace, et arriver
+jusqu'&agrave; toi. Quelqu'un a pass&eacute; par l'&eacute;gout. Qui? par o&ugrave; est-il sorti?
+l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'&eacute;gout est tra&icirc;tre,
+et vous d&eacute;nonce. Une telle trouvaille est une raret&eacute;, cela appelle
+l'attention, peu de gens se servent de l'&eacute;gout pour leurs affaires,
+tandis que la rivi&egrave;re est &agrave; tout le monde. La rivi&egrave;re, c'est la vraie
+fosse. Au bout d'un mois, on vous rep&ecirc;che l'homme aux filets de
+Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne,
+quoi! Qui a tu&eacute; cet homme? Paris. Et la justice n'informe m&ecirc;me pas. Tu
+as bien fait.</p>
+
+<p>Plus Th&eacute;nardier &eacute;tait loquace, plus Jean Valjean &eacute;tait muet, Th&eacute;nardier
+lui secoua de nouveau l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef,
+montre-moi ton argent.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier &eacute;tait hagard, fauve, louche, un peu mena&ccedil;ant, pourtant
+amical.</p>
+
+<p>Il y avait une chose &eacute;trange; les allures de Th&eacute;nardier n'&eacute;taient pas
+simples; il n'avait pas l'air tout &agrave; fait &agrave; son aise; tout en
+n'affectant pas d'air myst&eacute;rieux, il parlait bas; de temps en temps, il
+mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il &eacute;tait difficile
+de deviner pourquoi. Il n'y avait l&agrave; personne qu'eux deux. Jean Valjean
+pensa que d'autres bandits &eacute;taient peut-&ecirc;tre cach&eacute;s dans quelque recoin,
+pas tr&egrave;s loin, et que Th&eacute;nardier ne se souciait pas de partager avec
+eux.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes?</p>
+
+<p>Jean Valjean se fouilla.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent
+sur lui. La sombre vie d'exp&eacute;dients &agrave; laquelle il &eacute;tait condamn&eacute; lui en
+faisait une loi. Cette fois pourtant il &eacute;tait pris au d&eacute;pourvu. En
+mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait
+oubli&eacute;, lugubrement absorb&eacute; qu'il &eacute;tait, d'emporter son portefeuille. Il
+n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se
+montait &agrave; une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute tremp&eacute;e
+de fange, et &eacute;tala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pi&egrave;ces
+de cinq francs et cinq ou six gros sous.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier avan&ccedil;a la l&egrave;vre inf&eacute;rieure avec une torsion de cou
+significative.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as tu&eacute; pour pas cher, dit-il.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; palper, en toute familiarit&eacute;, les poches de Jean Valjean et
+les poches de Marius. Jean Valjean, pr&eacute;occup&eacute; surtout de tourner le dos
+au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius,
+Th&eacute;nardier, avec une dext&eacute;rit&eacute; d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher,
+sans que Jean Valjean s'en aper&ccedil;&ucirc;t, un lambeau qu'il cacha sous sa
+blouse, pensant probablement que ce morceau d'&eacute;toffe pourrait lui servir
+plus tard &agrave; reconna&icirc;tre l'homme assassin&eacute; et l'assassin. Il ne trouva du
+reste rien de plus que les trente francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que &ccedil;a.</p>
+
+<p>Et, oubliant son mot: <i> part &agrave; deux</i>, il prit tout.</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita un peu devant les gros sous. R&eacute;flexion faite, il les prit
+aussi en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! c'est suriner les gens &agrave; trop bon march&eacute;.</p>
+
+<p>Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme &agrave; la foire,
+on paye en sortant. Tu as pay&eacute;, sors.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>Avait-il, en apportant &agrave; un inconnu l'aide de cette clef et en faisant
+sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de
+douter.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier aida Jean Valjean &agrave; replacer Marius sur ses &eacute;paules, puis il
+se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe
+&agrave; Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa
+bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection
+faite, il mit la clef dans la serrure. Le p&ecirc;ne glissa et la porte
+tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit tr&egrave;s
+doucement. Il &eacute;tait visible que cette grille et ces gonds, huil&eacute;s avec
+soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'e&ucirc;t pens&eacute;. Cette douceur &eacute;tait
+sinistre; on y sentait les all&eacute;es et venues furtives, les entr&eacute;es et les
+sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime.
+L'&eacute;gout &eacute;tait &eacute;videmment en complicit&eacute; avec quelque bande myst&eacute;rieuse.
+Cette grille taciturne &eacute;tait une receleuse.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier entre-b&acirc;illa la porte, livra tout juste passage &agrave; Jean
+Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et
+replongea dans l'obscurit&eacute;, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il
+semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment apr&egrave;s,
+cette hideuse providence &eacute;tait rentr&eacute;e dans l'invisible.</p>
+
+<p>Jean Valjean se trouva dehors.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IXc" id="Chapitre_IXc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>Marius fait l'effet d'&ecirc;tre mort &agrave; quelqu'un qui s'y conna&icirc;t</h3>
+
+
+<p>Il laissa glisser Marius sur la berge.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient dehors!</p>
+
+<p>Les miasmes, l'obscurit&eacute;, l'horreur, &eacute;taient derri&egrave;re lui. L'air
+salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout
+autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couch&eacute; en
+plein azur. Le cr&eacute;puscule s'&eacute;tait fait; la nuit venait, la grande
+lib&eacute;ratrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre
+pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un
+calme &eacute;norme. La rivi&egrave;re arrivait &agrave; ses pieds avec le bruit d'un baiser.
+On entendait le dialogue a&eacute;rien des nids qui se disaient bonsoir dans
+les ormes des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Quelques &eacute;toiles, piquant faiblement le
+bleu p&acirc;le du z&eacute;nith et visibles &agrave; la seule r&ecirc;verie, faisaient dans
+l'immensit&eacute; de petits resplendissements imperceptibles. Le soir
+d&eacute;ployait sur la t&ecirc;te de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure ind&eacute;cise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait
+d&eacute;j&agrave; assez de nuit pour qu'on p&ucirc;t s'y perdre &agrave; quelque distance, et
+encore assez de jour pour qu'on p&ucirc;t s'y reconna&icirc;tre de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Jean Valjean fut pendant quelques secondes irr&eacute;sistiblement vaincu par
+toute cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute; auguste et caressante; il y a de ces minutes
+d'oubli; la souffrance renonce &agrave; harceler le mis&eacute;rable; tout s'&eacute;clipse
+dans la pens&eacute;e; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le
+cr&eacute;puscule qui rayonne, et &agrave; l'imitation du ciel qui s'illumine, l'&acirc;me
+s'&eacute;toile. Jean Valjean ne put s'emp&ecirc;cher de contempler cette vaste ombre
+claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le
+majestueux silence du ciel &eacute;ternel un bain d'extase et de pri&egrave;re. Puis,
+vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba
+vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en
+jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupi&egrave;res de Marius
+ne se soulev&egrave;rent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait.</p>
+
+<p>Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivi&egrave;re, quand
+tout &agrave; coup il sentit je ne sais quelle g&ecirc;ne, comme lorsqu'on a, sans le
+voir, quelqu'un derri&egrave;re soi.</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute; ailleurs cette impression, que tout le monde
+conna&icirc;t.</p>
+
+<p>Il se retourna.</p>
+
+<p>Comme tout &agrave; l'heure, quelqu'un en effet &eacute;tait derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Un homme de haute stature, envelopp&eacute; d'une longue redingote, les bras
+crois&eacute;s, et portant dans son poing droit un casse-t&ecirc;te dont on voyait la
+pomme de plomb, se tenait debout &agrave; quelques pas en arri&egrave;re de Jean
+Valjean accroupi sur Marius.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en e&ucirc;t
+eu peur &agrave; cause du cr&eacute;puscule, et un homme r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; cause du
+casse-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Jean Valjean reconnut Javert.</p>
+
+<p>Le lecteur a devin&eacute; sans doute que le traqueur de Th&eacute;nardier n'&eacute;tait
+autre que Javert. Javert, apr&egrave;s sa sortie inesp&eacute;r&eacute;e de la barricade,
+&eacute;tait all&eacute; &agrave; la pr&eacute;fecture de police, avait rendu verbalement compte au
+pr&eacute;fet en personne, dans une courte audience, puis avait repris
+imm&eacute;diatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note
+saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite
+aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, laquelle depuis quelque temps &eacute;veillait l'attention
+de la police. L&agrave;, il avait aper&ccedil;u Th&eacute;nardier et l'avait suivi. On sait
+le reste.</p>
+
+<p>On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean
+Valjean, &eacute;tait une habilet&eacute; de Th&eacute;nardier. Th&eacute;nardier sentait Javert
+toujours l&agrave;; l'homme guett&eacute; a un flair qui ne le trompe pas; il fallait
+jeter un os &agrave; ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'&eacute;tait la part du
+feu, qu'il ne faut jamais refuser. Th&eacute;nardier, en mettant dehors Jean
+Valjean &agrave; sa place, donnait une proie &agrave; la police, lui faisait l&acirc;cher sa
+piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, r&eacute;compensait
+Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente
+francs, et comptait bien, quant &agrave; lui, s'&eacute;chapper &agrave; l'aide de cette
+diversion.</p>
+
+<p>Jean Valjean &eacute;tait pass&eacute; d'un &eacute;cueil &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Th&eacute;nardier en Javert,
+c'&eacute;tait rude.</p>
+
+<p>Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se
+ressemblait plus &agrave; lui-m&ecirc;me. Il ne d&eacute;croisa pas les bras, assura son
+casse-t&ecirc;te dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une
+voix br&egrave;ve et calme:</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Jean Valjean.</p>
+
+<p>Javert mit le casse-t&ecirc;te entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le
+torse, posa ses deux mains puissantes sur les &eacute;paules de Jean Valjean,
+qui s'y embo&icirc;t&egrave;rent comme dans deux &eacute;taux, l'examina, et le reconnut.
+Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert &eacute;tait terrible.</p>
+
+<p>Jean Valjean demeura inerte sous l'&eacute;treinte de Javert comme un lion qui
+consentirait &agrave; la griffe d'un lynx.</p>
+
+<p>&mdash;Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin
+je me consid&egrave;re comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donn&eacute; mon
+adresse pour chercher &agrave; vous &eacute;chapper. Prenez-moi. Seulement,
+accordez-moi une chose.</p>
+
+<p>Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa
+prunelle fixe. Son menton fronc&eacute; poussait ses l&egrave;vres vers son nez, signe
+de r&ecirc;verie farouche. Enfin, il l&acirc;cha Jean Valjean, se dressa tout d'une
+pi&egrave;ce, reprit &agrave; plein poignet le casse-t&ecirc;te, et, comme dans un songe,
+murmura plut&ocirc;t qu'il ne pronon&ccedil;a cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous l&agrave;? et qu'est-ce que c'est que cet homme?</p>
+
+<p>Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean r&eacute;pondit, et le son de sa voix parut r&eacute;veiller Javert:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de lui pr&eacute;cis&eacute;ment que je voulais vous parler. Disposez de moi
+comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord &agrave; le rapporter chez lui. Je
+ne vous demande que cela.</p>
+
+<p>La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois
+qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit
+pas non.</p>
+
+<p>Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans
+l'eau, et essuya le front ensanglant&eacute; de Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme &eacute;tait &agrave; la barricade, dit-il &agrave; demi-voix et comme se parlant
+&agrave; lui-m&ecirc;me. C'est celui qu'on appelait Marius.</p>
+
+<p>Espion de premi&egrave;re qualit&eacute;, qui avait tout observ&eacute;, tout &eacute;cout&eacute;, tout
+entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui &eacute;piait m&ecirc;me dans
+l'agonie, et qui, accoud&eacute; sur la premi&egrave;re marche du s&eacute;pulcre, avait pris
+des notes.</p>
+
+<p>Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bless&eacute;, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mort, dit Javert.</p>
+
+<p>Jean Valjean r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non. Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc apport&eacute; de la barricade ici? observa Javert.</p>
+
+<p>Il fallait que sa pr&eacute;occupation f&ucirc;t profonde pour qu'il n'insist&acirc;t point
+sur cet inqui&eacute;tant sauvetage par l'&eacute;gout, et pour qu'il ne remarqu&acirc;t
+m&ecirc;me pas le silence de Jean Valjean apr&egrave;s sa question.</p>
+
+<p>Jean Valjean, de son c&ocirc;t&eacute;, semblait avoir une pens&eacute;e unique. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son
+a&iuml;eul....&mdash;Je ne sais plus le nom.</p>
+
+<p>Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille,
+l'ouvrit &agrave; la page crayonn&eacute;e par Marius, et le tendit &agrave; Javert.</p>
+
+<p>Il y avait encore dans l'air assez de clart&eacute; flottante pour qu'on p&ucirc;t
+lire. Javert, en outre, avait dans l'&oelig;il la phosphorescence f&eacute;line des
+oiseaux de nuit. Il d&eacute;chiffra les quelques lignes &eacute;crites par Marius, et
+grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, num&eacute;ro 6.</p>
+
+<p>Puis il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Cocher!</p>
+
+<p>On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas.</p>
+
+<p>Javert garda le portefeuille de Marius.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir,
+&eacute;tait sur la berge, Marius &eacute;tait d&eacute;pos&eacute; sur la banquette du fond, et
+Javert s'asseyait pr&egrave;s de Jean Valjean sur la banquette de devant.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re referm&eacute;e, le fiacre s'&eacute;loigna rapidement, remontant les
+quais dans la direction de la Bastille.</p>
+
+<p>Ils quitt&egrave;rent les quais et entr&egrave;rent dans les rues. Le cocher,
+silhouette noire sur son si&egrave;ge, fouettait ses chevaux maigres. Silence
+glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adoss&eacute; au coin du
+fond, la t&ecirc;te abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes
+roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean
+semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine
+de nuit, dont l'int&eacute;rieur, chaque fois qu'elle passait devant un
+r&eacute;verb&egrave;re, apparaissait lividement bl&ecirc;mi comme par un &eacute;clair
+intermittent, le hasard r&eacute;unissait et semblait confronter lugubrement
+les trois immobilit&eacute;s tragiques, le cadavre, le spectre, la statue.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Xc" id="Chapitre_Xc"></a><a href="#troisieme">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>Rentr&eacute;e de l'enfant prodigue de sa vie</h3>
+
+
+<p>&Agrave; chaque cahot du pav&eacute;, une goutte de sang tombait des cheveux de
+Marius.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait nuit close quand le fiacre arriva au num&eacute;ro 6 de la rue des
+Filles-du-Calvaire.</p>
+
+<p>Javert mit pied &agrave; terre le premier, constata d'un coup d'&oelig;il le num&eacute;ro
+au-dessus de la porte coch&egrave;re, et, soulevant le lourd marteau de fer
+battu, histori&eacute; &agrave; la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui
+s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et
+Javert le poussa. Le portier se montra &agrave; demi, b&acirc;illant, vaguement
+r&eacute;veill&eacute;, une chandelle &agrave; la main.</p>
+
+<p>Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais;
+surtout les jours d'&eacute;meute. Ce bon vieux quartier, effarouch&eacute; par la
+r&eacute;volution, se r&eacute;fugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils
+entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur t&ecirc;te sous leur
+couverture.</p>
+
+<p>Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean
+Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets.</p>
+
+<p>Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les
+v&ecirc;tements qui &eacute;taient largement d&eacute;chir&eacute;s, t&acirc;ta la poitrine et s'assura
+que le c&oelig;ur battait encore. Il battait m&ecirc;me un peu moins faiblement,
+comme si le mouvement de la voiture avait d&eacute;termin&eacute; une certaine reprise
+de la vie.</p>
+
+<p>Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en
+pr&eacute;sence du portier d'un factieux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici. Que lui voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;On lui rapporte son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Son fils? dit le portier avec h&eacute;b&eacute;tement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>Jean Valjean, qui venait, d&eacute;guenill&eacute; et souill&eacute;, derri&egrave;re Javert, et que
+le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la t&ecirc;te que
+non.</p>
+
+<p>Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>Javert continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est all&eacute; &agrave; la barricade, et le voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la barricade! s'&eacute;cria le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est fait tuer. Allez r&eacute;veiller le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le portier ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc! reprit Javert.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Demain il y aura ici de l'enterrement.</p>
+
+<p>Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique &eacute;taient class&eacute;s
+cat&eacute;goriquement, ce qui est le commencement de la pr&eacute;voyance et de la
+surveillance, et chaque &eacute;ventualit&eacute; avait son compartiment; les faits
+possibles &eacute;taient en quelque sorte dans des tiroirs d'o&ugrave; ils sortaient,
+selon l'occasion, en quantit&eacute;s variables; il y avait, dans la rue, du
+tapage, de l'&eacute;meute, du carnaval, de l'enterrement.</p>
+
+<p>Le portier se borna &agrave; r&eacute;veiller Basque. Basque r&eacute;veilla Nicolette;
+Nicolette r&eacute;veilla la tante Gillenormand. Quant au grand-p&egrave;re, on le
+laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez t&ocirc;t.</p>
+
+<p>On monta Marius au premier &eacute;tage, sans que personne, du reste, s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t dans les autres parties de la maison, et on le d&eacute;posa sur un
+vieux canap&eacute; dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que
+Basque allait chercher un m&eacute;decin et que Nicolette ouvrait les armoires
+&agrave; linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'&eacute;paule. Il
+comprit, et redescendit, ayant derri&egrave;re lui le pas de Javert qui le
+suivait.</p>
+
+<p>Le portier les regarda partir comme il les avait regard&eacute;s arriver, avec
+une somnolence &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils remont&egrave;rent dans le fiacre, et le cocher sur son si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda rudement Javert.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce
+que vous voudrez.</p>
+
+<p>Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentr&eacute; dans le
+collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Arm&eacute;, num&eacute;ro 7.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIc" id="Chapitre_XIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3>&Eacute;branlement dans l'absolu</h3>
+
+
+<p>Ils ne desserr&egrave;rent plus les dents de tout le trajet.</p>
+
+<p>Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commenc&eacute;; avertir
+Cosette, lui dire o&ugrave; &eacute;tait Marius, lui donner peut-&ecirc;tre quelque autre
+indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions
+supr&ecirc;mes. Quant &agrave; lui, quant &agrave; ce qui le concernait personnellement,
+c'&eacute;tait fini; il &eacute;tait saisi par Javert et n'y r&eacute;sistait pas; un autre
+que lui, en une telle situation, e&ucirc;t peut &ecirc;tre vaguement song&eacute; &agrave; cette
+corde que lui avait donn&eacute;e Th&eacute;nardier et aux barreaux du premier cachot
+o&ugrave; il entrerait; mais, depuis l'&eacute;v&ecirc;que, il y avait dans Jean Valjean
+devant tout attentat, f&ucirc;t-ce contre lui-m&ecirc;me, insistons-y, une profonde
+h&eacute;sitation religieuse.</p>
+
+<p>Le suicide, cette myst&eacute;rieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut
+contenir dans une certaine mesure la mort de l'&acirc;me, &eacute;tait impossible &agrave;
+Jean Valjean.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e de la rue de l'Homme-Arm&eacute;, le fiacre s'arr&ecirc;ta, cette rue
+&eacute;tant trop &eacute;troite pour que les voitures puissent y p&eacute;n&eacute;trer. Javert et
+Jean Valjean descendirent.</p>
+
+<p>Le cocher repr&eacute;senta humblement &agrave; &laquo;monsieur l'inspecteur&raquo; que le velours
+d'Utrecht de sa voiture &eacute;tait tout tach&eacute; par le sang de l'homme
+assassin&eacute; et par la boue de l'assassin. C'&eacute;tait l&agrave; ce qu'il avait
+compris. Il ajouta qu'une indemnit&eacute; lui &eacute;tait due. En m&ecirc;me temps, tirant
+de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bont&eacute;
+de lui &eacute;crire dessus &laquo;un petit bout d'attestation comme quoi&raquo;.</p>
+
+<p>Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Combien te faut-il, y compris ta station et la course?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a sept heures et quart, r&eacute;pondit le cocher, et mon velours &eacute;tait
+tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur.</p>
+
+<p>Javert tira de sa poche quatre napol&eacute;ons et cong&eacute;dia le fiacre.</p>
+
+<p>Jean Valjean pensa que l'intention de Javert &eacute;tait de le conduire &agrave; pied
+au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout
+pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Ils s'engag&egrave;rent dans la rue. Elle &eacute;tait, comme d'habitude, d&eacute;serte.
+Javert suivait Jean Valjean. Ils arriv&egrave;rent au num&eacute;ro 7. Jean Valjean
+frappa. La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Javert. Montez.</p>
+
+<p>Il ajouta avec une expression &eacute;trange et comme s'il faisait effort en
+parlant de la sorte:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attends ici.</p>
+
+<p>Jean Valjean regarda Javert. Cette fa&ccedil;on de faire &eacute;tait peu dans les
+habitudes de Javert. Cependant, que Javert e&ucirc;t maintenant en lui une
+sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde &agrave; la
+souris une libert&eacute; de la longueur de sa griffe, r&eacute;solu qu'&eacute;tait Jean
+Valjean &agrave; se livrer et &agrave; en finir, cela ne pouvait le surprendre
+beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui
+&eacute;tait couch&eacute; et qui avait tir&eacute; le cordon de son lit: C'est moi! et monta
+l'escalier.</p>
+
+<p>Parvenu au premier &eacute;tage, il fit une pause. Toutes les voies
+douloureuses ont des stations. La fen&ecirc;tre du palier, qui &eacute;tait une
+fen&ecirc;tre-guillotine, &eacute;tait ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes
+maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le r&eacute;verb&egrave;re
+de la rue, situ&eacute; pr&eacute;cis&eacute;ment en face, jetait quelque lumi&egrave;re sur les
+marches, ce qui faisait une &eacute;conomie d'&eacute;clairage.</p>
+
+<p>Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la t&ecirc;te &agrave;
+cette fen&ecirc;tre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le r&eacute;verb&egrave;re
+l'&eacute;clairait d'un bout &agrave; l'autre. Jean Valjean eut un &eacute;blouissement de
+stupeur; il n'y avait plus personne.</p>
+
+<p>Javert s'en &eacute;tait all&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIIc" id="Chapitre_XIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre XII</a></h2>
+
+<h3>L'a&iuml;eul</h3>
+
+
+<p>Basque et le portier avaient transport&eacute; dans le salon Marius toujours
+&eacute;tendu sans mouvement sur le canap&eacute; o&ugrave; on l'avait d&eacute;pos&eacute; en arrivant. Le
+m&eacute;decin, qu'on avait &eacute;t&eacute; chercher, &eacute;tait accouru. La tante Gillenormand
+s'&eacute;tait lev&eacute;e.</p>
+
+<p>La tante Gillenormand allait et venait, &eacute;pouvant&eacute;e, joignant les mains,
+et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible!
+Elle ajoutait par moments: Tout va &ecirc;tre confondu de sang! Quand la
+premi&egrave;re horreur fut pass&eacute;e, une certaine philosophie de la situation se
+fit jour jusqu'&agrave; son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela
+devait finir comme &ccedil;a! Elle n'alla point jusqu'au: <i>Je l'avais bien
+dit!</i> qui est d'usage dans les occasions de ce genre.</p>
+
+<p>Sur l'ordre du m&eacute;decin, un lit de sangle avait &eacute;t&eacute; dress&eacute; pr&egrave;s du
+canap&eacute;. Le m&eacute;decin examina Marius et, apr&egrave;s avoir constat&eacute; que le pouls
+persistait, que le bless&eacute; n'avait &agrave; la poitrine aucune plaie p&eacute;n&eacute;trante,
+et que le sang du coin des l&egrave;vres venait des fosses nasales, il le fit
+poser &agrave; plat sur le lit, sans oreiller, la t&ecirc;te sur le m&ecirc;me plan que le
+corps, et m&ecirc;me un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la
+respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on d&eacute;shabillait
+Marius, se retira. Elle se mit &agrave; dire son chapelet dans sa chambre.</p>
+
+<p>Le torse n'&eacute;tait atteint d'aucune l&eacute;sion int&eacute;rieure; une balle, amortie
+par le portefeuille, avait d&eacute;vi&eacute; et fait le tour des c&ocirc;tes avec une
+d&eacute;chirure hideuse, mais sans profondeur, et par cons&eacute;quent sans danger.
+La longue marche souterraine avait achev&eacute; la dislocation de la clavicule
+cass&eacute;e, et il y avait l&agrave; de s&eacute;rieux d&eacute;sordres. Les bras &eacute;taient sabr&eacute;s.
+Aucune balafre ne d&eacute;figurait le visage; la t&ecirc;te pourtant &eacute;tait comme
+couverte de hachures; que deviendraient ces blessures &agrave; la t&ecirc;te?
+s'arr&ecirc;taient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le cr&acirc;ne? On ne
+pouvait le dire encore. Un sympt&ocirc;me grave, c'est qu'elles avaient caus&eacute;
+l'&eacute;vanouissement, et l'on ne se r&eacute;veille pas toujours de ces
+&eacute;vanouissements-l&agrave;. L'h&eacute;morragie, en outre, avait &eacute;puis&eacute; le bless&eacute;. &Agrave;
+partir de la ceinture, le bas du corps avait &eacute;t&eacute; prot&eacute;g&eacute; par la
+barricade.</p>
+
+<p>Basque et Nicolette d&eacute;chiraient des linges et pr&eacute;paraient des bandes;
+Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le
+m&eacute;decin avait provisoirement arr&ecirc;t&eacute; le sang des plaies avec des galettes
+d'ouate. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; du lit, trois bougies br&ucirc;laient sur une table o&ugrave; la
+trousse de chirurgie &eacute;tait &eacute;tal&eacute;e. Le m&eacute;decin lava le visage et les
+cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un
+instant. Le portier, sa chandelle &agrave; la main, &eacute;clairait.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un
+signe de t&ecirc;te n&eacute;gatif, comme s'il r&eacute;pondait &agrave; quelque question qu'il
+s'adressait int&eacute;rieurement. Mauvais signe pour le malade, ces myst&eacute;rieux
+dialogues du m&eacute;decin avec lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le m&eacute;decin essuyait la face et touchait l&eacute;g&egrave;rement du doigt
+les paupi&egrave;res toujours ferm&eacute;es, une porte s'ouvrit au fond du salon, et
+une longue figure p&acirc;le apparut.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>L'&eacute;meute, depuis deux jours, avait fort agit&eacute;, indign&eacute; et pr&eacute;occup&eacute; M.
+Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit pr&eacute;c&eacute;dente, et il avait eu la
+fi&egrave;vre toute la journ&eacute;e. Le soir, il s'&eacute;tait couch&eacute; de tr&egrave;s bonne heure,
+recommandant qu'on verrouill&acirc;t tout dans la maison, et, de fatigue, il
+s'&eacute;tait assoupi.</p>
+
+<p>Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand
+&eacute;tait contigu&euml; au salon, et, quelques pr&eacute;cautions qu'on e&ucirc;t prises, le
+bruit l'avait r&eacute;veill&eacute;. Surpris de la fente de lumi&egrave;re qu'il voyait &agrave; sa
+porte, il &eacute;tait sorti de son lit et &eacute;tait venu &agrave; t&acirc;tons.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte
+entre-b&acirc;ill&eacute;e, la t&ecirc;te un peu pench&eacute;e en avant, et branlante, le corps
+serr&eacute; dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un
+suaire, &eacute;tonn&eacute;; et il avait l'air d'un fant&ocirc;me qui regarde dans un
+tombeau.</p>
+
+<p>Il aper&ccedil;ut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc
+d'une blancheur de cire, les yeux ferm&eacute;s, la bouche ouverte, les l&egrave;vres
+bl&ecirc;mes, nu jusqu'&agrave; la ceinture, taillad&eacute; partout de plaies vermeilles,
+immobile, vivement &eacute;clair&eacute;.</p>
+
+<p>L'a&iuml;eul eut de la t&ecirc;te aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des
+membres ossifi&eacute;s, ses yeux dont la corn&eacute;e &eacute;tait jaune &agrave; cause du grand
+&acirc;ge se voil&egrave;rent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit
+en un instant les angles terreux d'une t&ecirc;te de squelette, ses bras
+tomb&egrave;rent pendants comme si un ressort s'y f&ucirc;t bris&eacute;, et sa stupeur se
+traduisit par l'&eacute;cartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes
+tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par
+l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues h&eacute;riss&eacute;es de
+poils blancs, et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Marius!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est all&eacute; &agrave; la
+barricade, et....</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand!</p>
+
+<p>Alors une sorte de transfiguration s&eacute;pulcrale redressa ce centenaire
+droit comme un jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, c'est vous le m&eacute;decin. Commencez par me dire une
+chose. Il est mort, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, au comble de l'anxi&eacute;t&eacute;, garda le silence.</p>
+
+<p>M. Gillenormand se tordit les mains avec un &eacute;clat de rire effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine
+de moi! C'est contre moi qu'il a fait &ccedil;a! Ah! buveur de sang! c'est
+comme cela qu'il me revient! Mis&egrave;re de ma vie, il est mort!</p>
+
+<p>Il alla &agrave; la fen&ecirc;tre, l'ouvrit toute grande comme s'il &eacute;touffait, et,
+debout devant l'ombre, il se mit &agrave; parler dans la rue &agrave; la nuit:</p>
+
+<p>&mdash;Perc&eacute;, sabr&eacute;, &eacute;gorg&eacute;, extermin&eacute;, d&eacute;chiquet&eacute;, coup&eacute; en morceaux!
+voyez-vous &ccedil;a, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je
+lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon
+lit son portrait du temps qu'il &eacute;tait petit enfant! Il savait bien qu'il
+n'avait qu'&agrave; revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je
+restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant
+que faire, et que j'en &eacute;tais imb&eacute;cile! Tu savais bien cela, que tu
+n'avais qu'&agrave; rentrer, et qu'&agrave; dire: C'est moi, et que tu serais le
+ma&icirc;tre de la maison, et que je t'ob&eacute;irais, et que tu ferais tout ce que
+tu voudrais de ta vieille ganache de grand-p&egrave;re! Tu le savais bien, et
+tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es all&eacute; aux
+barricades, et tu t'es fait tuer par m&eacute;chancet&eacute;! pour te venger de ce
+que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est &ccedil;a qui
+est inf&acirc;me! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est
+mort. Voil&agrave; mon r&eacute;veil.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, qui commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre inquiet de deux c&ocirc;t&eacute;s, quitta un
+moment Marius et alla &agrave; M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'a&iuml;eul se
+retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants,
+et lui dit avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai
+vu la mort de Louis XVI, je sais porter les &eacute;v&eacute;nements. Il y a une chose
+qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout
+le mal. Vous aurez des &eacute;crivassiers, des parleurs, des avocats, des
+orateurs, des tribunes, des discussions, des progr&egrave;s, des lumi&egrave;res, des
+droits de l'homme, de la libert&eacute; de la presse, et voil&agrave; comment on vous
+rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable!
+Tu&eacute;! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous
+demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois
+de ma fen&ecirc;tre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez
+tort de croire que je suis en col&egrave;re. On ne se met pas en col&egrave;re contre
+un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai &eacute;lev&eacute;. J'&eacute;tais d&eacute;j&agrave;
+vieux, qu'il &eacute;tait encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa
+petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne
+grondassent pas, je bouchais &agrave; mesure avec ma canne les trous qu'il
+faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a cri&eacute;: &Agrave; bas Louis
+XVIII! et s'en est all&eacute;. Ce n'est pas ma faute. Il &eacute;tait tout rose et
+tout blond. Sa m&egrave;re est morte. Avez-vous remarqu&eacute; que tous les petits
+enfants sont blonds? &Agrave; quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces
+brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de
+leurs p&egrave;res. Je me le rappelle quand il &eacute;tait haut comme ceci. Il ne
+pouvait pas parvenir &agrave; prononcer les <i>d</i>. Il avait un parler si doux et
+si obscur qu'on e&ucirc;t cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant
+l'Hercule Farn&egrave;se, on faisait cercle pour s'&eacute;merveiller et l'admirer,
+tant il &eacute;tait beau, cet enfant! C'&eacute;tait une t&ecirc;te comme il y en a dans
+les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma
+canne, mais il savait bien que c'&eacute;tait pour rire. Le matin, quand il
+entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du
+soleil. On ne peut pas se d&eacute;fendre contre ces mioches-l&agrave;. Ils vous
+prennent, ils vous tiennent, ils ne vous l&acirc;chent plus. La v&eacute;rit&eacute; est
+qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-l&agrave;. Maintenant, qu'est-ce
+que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos
+Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! &Ccedil;a ne peut pas passer comme &ccedil;a.</p>
+
+<p>Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le
+m&eacute;decin &eacute;tait revenu, et il recommen&ccedil;a &agrave; se tordre les bras. Les l&egrave;vres
+blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient
+passer, comme des souffles dans un r&acirc;le, des mots presque indistincts
+qu'on entendait &agrave; peine:&mdash;Ah! sans c&oelig;ur! Ah! clubiste! Ah! sc&eacute;l&eacute;rat!
+Ah! septembriseur!&mdash;Reproches &agrave; voix basse d'un agonisant &agrave; un cadavre.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, comme il faut toujours que les &eacute;ruptions int&eacute;rieures se
+fassent jour, l'encha&icirc;nement des paroles revint, mais l'a&iuml;eul paraissait
+n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix &eacute;tait tellement sourde
+et &eacute;teinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un ab&icirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est bien &eacute;gal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas
+dans Paris une dr&ocirc;lesse qui n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; heureuse de faire le bonheur de ce
+mis&eacute;rable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est
+all&eacute; se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui,
+pourquoi? Pour la r&eacute;publique! Au lieu d'aller danser &agrave; la Chaumi&egrave;re,
+comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt
+ans. La r&eacute;publique, belle fichue sottise! Pauvres m&egrave;res, faites donc de
+jolis gar&ccedil;ons! Allons, il est mort. &Ccedil;a fera deux enterrements sous la
+porte coch&egrave;re. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux
+du g&eacute;n&eacute;ral Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce g&eacute;n&eacute;ral Lamarque!
+Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de
+quoi rendre fou! Comprenez cela! &Agrave; vingt ans! Et sans retourner la t&ecirc;te
+pour regarder s'il ne laissait rien derri&egrave;re lui! Voil&agrave; maintenant les
+pauvres vieux bonshommes qui sont forc&eacute;s de mourir tout seuls. Cr&egrave;ve
+dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que
+j'esp&eacute;rais, &ccedil;a va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai
+cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'&ecirc;tre mort. De ce
+coup-l&agrave;, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur! &Agrave; quoi bon lui faire
+respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre
+peine, imb&eacute;cile de m&eacute;decin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y
+connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose &agrave; demi. Oui,
+ce temps-ci est inf&acirc;me, inf&acirc;me, inf&acirc;me, et voil&agrave; ce que je pense de
+vous, de vos id&eacute;es, de vos syst&egrave;mes, de vos ma&icirc;tres, de vos oracles, de
+vos docteurs, de vos garnements d'&eacute;crivains, de vos gueux de
+philosophes, et de toutes les r&eacute;volutions qui effarouchent depuis
+soixante ans les nu&eacute;es de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as &eacute;t&eacute;
+sans piti&eacute; en te faisant tuer comme cela, je n'aurai m&ecirc;me pas de chagrin
+de ta mort, entends-tu, assassin!</p>
+
+<p>En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupi&egrave;res, et son regard,
+encore voil&eacute; par l'&eacute;tonnement l&eacute;thargique, s'arr&ecirc;ta sur M. Gillenormand.</p>
+
+<p>&mdash;Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon
+fils bien-aim&eacute;! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci!</p>
+
+<p>Et il tomba &eacute;vanoui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_quatrieme_Javert_deraille" id="Livre_quatrieme_Javert_deraille"></a>Livre quatri&egrave;me&mdash;Javert d&eacute;raill&eacute;</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Javert d&eacute;raill&eacute;</h3>
+
+
+<p>Javert s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute; &agrave; pas lents de la rue de l'Homme-Arm&eacute;.</p>
+
+<p>Il marchait la t&ecirc;te baiss&eacute;e, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, et, pour
+la premi&egrave;re fois de sa vie &eacute;galement, les mains derri&egrave;re le dos.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de
+Napol&eacute;on, que celle qui exprime la r&eacute;solution, les bras crois&eacute;s sur la
+poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derri&egrave;re le dos,
+lui &eacute;tait inconnue. Maintenant, un changement s'&eacute;tait fait; toute sa
+personne, lente et sombre, &eacute;tait empreinte d'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'enfon&ccedil;a dans les rues silencieuses.</p>
+
+<p>Cependant, il suivait une direction.</p>
+
+<p>Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes,
+longea le quai, d&eacute;passa la Gr&egrave;ve, et s'arr&ecirc;ta, &agrave; quelque distance du
+poste de la place du Ch&acirc;telet, &agrave; l'angle du pont Notre-Dame. La Seine
+fait l&agrave;, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et
+d'autre part entre le quai de la M&eacute;gisserie et le quai aux Fleurs, une
+sorte de lac carr&eacute; travers&eacute; par un rapide.</p>
+
+<p>Ce point de la Seine est redout&eacute; des mariniers. Rien n'est plus
+dangereux que ce rapide, resserr&eacute; &agrave; cette &eacute;poque et irrit&eacute; par les
+pilotis du moulin du pont, aujourd'hui d&eacute;moli. Les deux ponts, si
+voisins l'un de l'autre, augmentent le p&eacute;ril; l'eau se h&acirc;te
+formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles;
+elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des
+ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les
+hommes qui tombent l&agrave; ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y
+noient.</p>
+
+<p>Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux
+mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans
+l'&eacute;paisseur de ses favoris, il songea.</p>
+
+<p>Une nouveaut&eacute;, une r&eacute;volution, une catastrophe, venait de se passer au
+fond de lui-m&ecirc;me; et il y avait de quoi s'examiner.</p>
+
+<p>Javert souffrait affreusement.</p>
+
+<p>Depuis quelques heures Javert avait cess&eacute; d'&ecirc;tre simple. Il &eacute;tait
+troubl&eacute;; ce cerveau, si limpide dans sa c&eacute;cit&eacute;, avait perdu sa
+transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans
+sa conscience le devoir se d&eacute;doubler, et il ne pouvait se le dissimuler.
+Quand il avait rencontr&eacute; si inopin&eacute;ment Jean Valjean sur la berge de la
+Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie
+et du chien qui retrouve son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il voyait devant lui deux routes &eacute;galement droites toutes deux, mais il
+en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans
+sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes
+&eacute;taient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre.
+Laquelle des deux &eacute;tait la vraie?</p>
+
+<p>Sa situation &eacute;tait inexprimable.</p>
+
+<p>Devoir la vie &agrave; un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser,
+&ecirc;tre, en d&eacute;pit de soi-m&ecirc;me, de plain-pied avec un repris de justice, et
+lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et
+lui dire &agrave; son tour: Sois libre; sacrifier &agrave; des motifs personnels le
+devoir, cette obligation g&eacute;n&eacute;rale, et sentir dans ces motifs personnels
+quelque chose de g&eacute;n&eacute;ral aussi, et de sup&eacute;rieur peut-&ecirc;tre; trahir la
+soci&eacute;t&eacute; pour rester fid&egrave;le &agrave; sa conscience; que toutes ces absurdit&eacute;s se
+r&eacute;alisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-m&ecirc;me, c'est ce
+dont il &eacute;tait atterr&eacute;.</p>
+
+<p>Une chose l'avait &eacute;tonn&eacute;, c'&eacute;tait que Jean Valjean lui e&ucirc;t fait gr&acirc;ce,
+et une chose l'avait p&eacute;trifi&eacute;, c'&eacute;tait que, lui Javert, il e&ucirc;t fait
+gr&acirc;ce &agrave; Jean Valjean.</p>
+
+<p>O&ugrave; en &eacute;tait-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus.</p>
+
+<p>Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'&eacute;tait mal; laisser Jean
+Valjean libre, c'&eacute;tait mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorit&eacute;
+tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un for&ccedil;at montait
+plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas,
+d&eacute;shonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre,
+il y avait de la chute. La destin&eacute;e a de certaines extr&eacute;mit&eacute;s &agrave; pic sur
+l'impossible, et au del&agrave; desquelles la vie n'est plus qu'un pr&eacute;cipice.
+Javert &eacute;tait &agrave; une de ces extr&eacute;mit&eacute;s-l&agrave;.</p>
+
+<p>Une de ses anxi&eacute;t&eacute;s, c'&eacute;tait d'&ecirc;tre contraint de penser. La violence
+m&ecirc;me de toutes ces &eacute;motions contradictoires l'y obligeait. La pens&eacute;e,
+chose inusit&eacute;e pour lui, et singuli&egrave;rement douloureuse.</p>
+
+<p>Il y a toujours dans la pens&eacute;e une certaine quantit&eacute; de r&eacute;bellion
+int&eacute;rieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle &eacute;troit de ses
+fonctions, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour lui, dans tous les cas, une inutilit&eacute; et une
+fatigue; mais la pens&eacute;e sur la journ&eacute;e qui venait de s'&eacute;couler &eacute;tait une
+torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience apr&egrave;s de
+telles secousses, et se rendre compte de soi-m&ecirc;me &agrave; soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert,
+trouv&eacute; bon de d&eacute;cider, contre tous les r&egrave;glements de police, contre
+toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier,
+une mise en libert&eacute;; cela lui avait convenu; il avait substitu&eacute; ses
+propres affaires aux affaires publiques; n'&eacute;tait-ce pas inqualifiable?
+Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il
+avait commise, il tremblait de la t&ecirc;te aux pieds. &Agrave; quoi se r&eacute;soudre?
+Une seule ressource lui restait: retourner en h&acirc;te rue de l'Homme-Arm&eacute;,
+et faire &eacute;crouer Jean Valjean. Il &eacute;tait clair que c'&eacute;tait cela qu'il
+fallait faire. Il ne pouvait.</p>
+
+<p>Quelque chose lui barrait le chemin de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;.</p>
+
+<p>Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les
+tribunaux, les sentences ex&eacute;cutoires, la police et l'autorit&eacute;? Javert
+&eacute;tait boulevers&eacute;.</p>
+
+<p>Un gal&eacute;rien sacr&eacute;! un for&ccedil;at imprenable &agrave; la justice! et cela par le
+fait de Javert!</p>
+
+<p>Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour s&eacute;vir, l'homme fait pour
+subir, que ces deux hommes, qui &eacute;taient l'un et l'autre la chose de la
+loi, en fussent venus &agrave; ce point de se mettre tous les deux au-dessus de
+la loi, est-ce que ce n'&eacute;tait pas effrayant?</p>
+
+<p>Quoi donc! de telles &eacute;normit&eacute;s arriveraient et personne ne serait puni!
+Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et
+lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement!</p>
+
+<p>Sa r&ecirc;verie devenait peu &agrave; peu terrible.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t pu &agrave; travers cette r&ecirc;verie se faire encore quelque reproche au
+sujet de l'insurg&eacute; rapport&eacute; rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y
+songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande.
+D'ailleurs cet insurg&eacute; &eacute;tait &eacute;videmment un homme mort, et, l&eacute;galement,
+la mort &eacute;teint la poursuite.</p>
+
+<p>Jean Valjean, c'&eacute;tait l&agrave; le poids qu'il avait sur l'esprit.</p>
+
+<p>Jean Valjean le d&eacute;concertait. Tous les axiomes qui avaient &eacute;t&eacute; les
+points d'appui de toute sa vie s'&eacute;croulaient devant cet homme. La
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres
+faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois trait&eacute;s de mensonges
+et de folies, lui revenaient maintenant comme des r&eacute;alit&eacute;s. M. Madeleine
+reparaissait derri&egrave;re Jean Valjean, et les deux figures se superposaient
+de fa&ccedil;on &agrave; n'en plus faire qu'une, qui &eacute;tait v&eacute;n&eacute;rable. Javert sentait
+que quelque chose d'horrible p&eacute;n&eacute;trait dans son &acirc;me, l'admiration pour
+un for&ccedil;at. Le respect d'un gal&eacute;rien, est-ce que c'est possible? Il en
+fr&eacute;missait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se d&eacute;battre, il
+&eacute;tait r&eacute;duit &agrave; confesser dans son for int&eacute;rieur la sublimit&eacute; de ce
+mis&eacute;rable. Cela &eacute;tait odieux.</p>
+
+<p>Un malfaiteur bienfaisant, un for&ccedil;at compatissant, doux, secourable,
+cl&eacute;ment, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine,
+pr&eacute;f&eacute;rant la piti&eacute; &agrave; la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre
+son ennemi, sauvant celui qui l'a frapp&eacute;, agenouill&eacute; sur le haut de la
+vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert &eacute;tait contraint de
+s'avouer que ce monstre existait.</p>
+
+<p>Cela ne pouvait durer ainsi.</p>
+
+<p>Certes, et nous y insistons, il ne s'&eacute;tait pas rendu sans r&eacute;sistance &agrave;
+ce monstre, &agrave; cet ange inf&acirc;me, &agrave; ce h&eacute;ros hideux, dont il &eacute;tait presque
+aussi indign&eacute; que stup&eacute;fait. Vingt fois, quand il &eacute;tait dans cette
+voiture face &agrave; face avec Jean Valjean, le titre l&eacute;gal avait rugi en lui.
+Vingt fois, il avait &eacute;t&eacute; tent&eacute; de se jeter sur Jean Valjean, de le
+saisir et de le d&eacute;vorer, c'est-&agrave;-dire de l'arr&ecirc;ter. Quoi de plus simple
+en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:&mdash;Voil&agrave; un
+repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur
+dire:&mdash;Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser l&agrave; ce damn&eacute;,
+ignorer le reste, et ne plus se m&ecirc;ler de rien. Cet homme est &agrave; jamais le
+prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus
+juste? Javert s'&eacute;tait dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir,
+appr&eacute;hender l'homme, et, alors comme &agrave; pr&eacute;sent, il n'avait pas pu; et
+chaque fois que sa main s'&eacute;tait convulsivement lev&eacute;e vers le collet de
+Jean Valjean, sa main, comme sous un poids &eacute;norme, &eacute;tait retomb&eacute;e, et il
+avait entendu au fond de sa pens&eacute;e une voix, une &eacute;trange voix qui lui
+criait:&mdash;C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la
+cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.</p>
+
+<p>Puis sa r&eacute;flexion tombait sur lui-m&ecirc;me, et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Jean Valjean
+grandi, il se voyait, lui Javert, d&eacute;grad&eacute;.</p>
+
+<p>Un for&ccedil;at &eacute;tait son bienfaiteur!</p>
+
+<p>Mais aussi pourquoi avait-il permis &agrave; cet homme de le laisser vivre? Il
+avait, dans cette barricade, le droit d'&ecirc;tre tu&eacute;. Il aurait d&ucirc; user de
+ce droit. Appeler les autres insurg&eacute;s &agrave; son secours contre Jean Valjean,
+se faire fusiller de force, cela valait mieux.</p>
+
+<p>Sa supr&ecirc;me angoisse, c'&eacute;tait la disparition de la certitude. Il se
+sentait d&eacute;racin&eacute;. Le code n'&eacute;tait plus qu'un tron&ccedil;on dans sa main. Il
+avait affaire &agrave; des scrupules d'une esp&egrave;ce inconnue. Il se faisait en
+lui une r&eacute;v&eacute;lation sentimentale, enti&egrave;rement distincte de l'affirmation
+l&eacute;gale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honn&ecirc;tet&eacute;,
+cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et
+le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait &agrave; son &acirc;me, le bienfait
+accept&eacute; et rendu, le d&eacute;vouement, la mis&eacute;ricorde, l'indulgence, les
+violences faites par la piti&eacute; &agrave; l'aust&eacute;rit&eacute;, l'acception de personnes,
+plus de condamnation d&eacute;finitive, plus de damnation, la possibilit&eacute; d'une
+larme dans l'&oelig;il de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant
+en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les
+t&eacute;n&egrave;bres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait
+l'horreur et l'&eacute;blouissement. Hibou forc&eacute; &agrave; des regards d'aigle.</p>
+
+<p>Il se disait que c'&eacute;tait donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que
+l'autorit&eacute; pouvait &ecirc;tre d&eacute;contenanc&eacute;e, que la r&egrave;gle pouvait rester court
+devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que
+l'impr&eacute;vu se faisait ob&eacute;ir, que la vertu d'un for&ccedil;at pouvait tendre un
+pi&egrave;ge &agrave; la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait &ecirc;tre
+divin, que la destin&eacute;e avait de ces embuscades-l&agrave;, et il songeait avec
+d&eacute;sespoir que lui-m&ecirc;me n'avait pas &eacute;t&eacute; &agrave; l'abri d'une surprise.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait forc&eacute; de reconna&icirc;tre que la bont&eacute; existait. Ce for&ccedil;at avait &eacute;t&eacute;
+bon. Et lui-m&ecirc;me, chose inou&iuml;e, il venait d'&ecirc;tre bon. Donc il se
+d&eacute;pravait.</p>
+
+<p>Il se trouvait l&acirc;che. Il se faisait horreur.</p>
+
+<p>L'id&eacute;al pour Javert, ce n'&eacute;tait pas d'&ecirc;tre humain, d'&ecirc;tre grand, d'&ecirc;tre
+sublime; c'&eacute;tait d'&ecirc;tre irr&eacute;prochable.</p>
+
+<p>Or, il venait de faillir.</p>
+
+<p>Comment en &eacute;tait-il arriv&eacute; l&agrave;? comment tout cela s'&eacute;tait-il pass&eacute;? Il
+n'aurait pu se le dire &agrave; lui-m&ecirc;me. Il prenait sa t&ecirc;te entre ses deux
+mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas &agrave; se l'expliquer.</p>
+
+<p>Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean &agrave;
+la loi, dont Jean Valjean &eacute;tait le captif, et dont lui, Javert, &eacute;tait
+l'esclave. Il ne s'&eacute;tait pas avou&eacute; un seul instant, pendant qu'il le
+tenait, qu'il e&ucirc;t la pens&eacute;e de le laisser aller. C'&eacute;tait en quelque
+sorte &agrave; son insu que sa main s'&eacute;tait ouverte et l'avait l&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Toutes sortes de nouveaut&eacute;s &eacute;nigmatiques s'entr'ouvraient devant ses
+yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des r&eacute;ponses, et
+ses r&eacute;ponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce for&ccedil;at, ce d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+que j'ai poursuivi jusqu'&agrave; le pers&eacute;cuter, et qui m'a eu sous son pied,
+et qui pouvait se venger, et qui le devait tout &agrave; la fois pour sa
+rancune et pour sa s&eacute;curit&eacute;, en me laissant la vie, en me faisant gr&acirc;ce,
+qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui
+faisant gr&acirc;ce &agrave; mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose
+de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il
+s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans
+l'ab&icirc;me, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins
+d'&eacute;pouvante de celui qui &eacute;tait en haut que de celui qui &eacute;tait en bas.
+Sans &ecirc;tre le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe,
+ou incr&eacute;dule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'&eacute;glise
+&eacute;tablie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de
+l'ensemble social; l'ordre &eacute;tait son dogme et lui suffisait; depuis
+qu'il avait l'&acirc;ge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police
+&agrave; peu pr&egrave;s toute sa religion; &eacute;tant, et nous employons ici les mots sans
+la moindre ironie et dans leur acception la plus s&eacute;rieuse, &eacute;tant, nous
+l'avons dit, espion comme on est pr&ecirc;tre. Il avait un sup&eacute;rieur, M.
+Gisquet; il n'avait gu&egrave;re song&eacute; jusqu'&agrave; ce jour &agrave; cet autre sup&eacute;rieur,
+Dieu.</p>
+
+<p>Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopin&eacute;ment, et en &eacute;tait troubl&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d&eacute;sorient&eacute; de cette pr&eacute;sence inattendue; il ne savait que faire
+de ce sup&eacute;rieur-l&agrave;, lui qui n'ignorait pas que le subordonn&eacute; est tenu de
+se courber toujours, qu'il ne doit ni d&eacute;sob&eacute;ir, ni bl&acirc;mer, ni discuter,
+et que, vis-&agrave;-vis d'un sup&eacute;rieur qui l'&eacute;tonne trop, l'inf&eacute;rieur n'a
+d'autre ressource que sa d&eacute;mission.</p>
+
+<p>Mais comment s'y prendre pour donner sa d&eacute;mission &agrave; Dieu?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en f&ucirc;t, et c'&eacute;tait toujours l&agrave; qu'il en revenait, un fait
+pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction
+&eacute;pouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamn&eacute; r&eacute;cidiviste
+en rupture de ban. Il venait d'&eacute;largir un gal&eacute;rien. Il venait de voler
+aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se
+comprenait plus. Il n'&eacute;tait pas s&ucirc;r d'&ecirc;tre lui-m&ecirc;me. Les raisons m&ecirc;mes
+de son action lui &eacute;chappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait
+v&eacute;cu jusqu'&agrave; ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probit&eacute;
+t&eacute;n&eacute;breuse. Cette foi le quittait, cette probit&eacute; lui faisait d&eacute;faut.
+Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des v&eacute;rit&eacute;s dont il ne voulait pas
+l'obs&eacute;daient inexorablement. Il fallait d&eacute;sormais &ecirc;tre un autre homme.
+Il souffrait les &eacute;tranges douleurs d'une conscience brusquement op&eacute;r&eacute;e
+de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui r&eacute;pugnait de voir. Il se sentait
+vid&eacute;, inutile, disloqu&eacute; de sa vie pass&eacute;e, destitu&eacute;, dissous. L'autorit&eacute;
+&eacute;tait morte en lui. Il n'avait plus de raison d'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Situation terrible! &ecirc;tre &eacute;mu.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre le granit, et douter! &ecirc;tre la statue du ch&acirc;timent fondue tout d'une
+pi&egrave;ce dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous
+sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de d&eacute;sob&eacute;issant qui
+ressemble presque &agrave; un c&oelig;ur! en venir &agrave; rendre le bien pour le bien,
+quoiqu'on se soit dit jusqu'&agrave; ce jour que ce bien-l&agrave; c'est le mal! &ecirc;tre
+le chien de garde, et l&eacute;cher! &ecirc;tre la glace, et fondre! &ecirc;tre la
+tenaille, et devenir une main! se sentir tout &agrave; coup des doigts qui
+s'ouvrent! l&acirc;cher prise, chose &eacute;pouvantable!</p>
+
+<p>L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant!</p>
+
+<p>&Ecirc;tre oblig&eacute; de s'avouer ceci: l'infaillibilit&eacute; n'est pas infaillible, il
+peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code
+a parl&eacute;, la soci&eacute;t&eacute; n'est pas parfaite, l'autorit&eacute; est compliqu&eacute;e de
+vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont
+des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se m&eacute;prendre!
+voir une f&ecirc;lure dans l'immense vitre bleue du firmament!</p>
+
+<p>Ce qui se passait dans Javert, c'&eacute;tait le Fampoux d'une conscience
+rectiligne, la mise hors de voie d'une &acirc;me, l'&eacute;crasement d'une probit&eacute;
+irr&eacute;sistiblement lanc&eacute;e en ligne droite et se brisant &agrave; Dieu. Certes,
+cela &eacute;tait &eacute;trange. Que le chauffeur de l'ordre, que le m&eacute;canicien de
+l'autorit&eacute;, mont&eacute; sur l'aveugle cheval de fer &agrave; voie rigide, puisse &ecirc;tre
+d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute; par un coup de lumi&egrave;re! que l'incommutable, le direct, le
+correct, le g&eacute;om&eacute;trique, le passif, le parfait, puisse fl&eacute;chir! qu'il y
+ait pour la locomotive un chemin de Damas!</p>
+
+<p>Dieu, toujours int&eacute;rieur &agrave; l'homme, et r&eacute;fractaire, lui la vraie
+conscience, &agrave; la fausse, d&eacute;fense &agrave; l'&eacute;tincelle de s'&eacute;teindre, ordre au
+rayon de se souvenir du soleil, injonction &agrave; l'&acirc;me de reconna&icirc;tre le
+v&eacute;ritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanit&eacute;
+imperdable, le c&oelig;ur humain inamissible, ce ph&eacute;nom&egrave;ne splendide, le plus
+beau peut-&ecirc;tre de nos prodiges int&eacute;rieurs, Javert le comprenait-il?
+Javert le p&eacute;n&eacute;trait-il? Javert s'en rendait-il compte? &Eacute;videmment non.
+Mais sous la pression de cet incompr&eacute;hensible incontestable, il sentait
+son cr&acirc;ne s'entr'ouvrir.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait moins le transfigur&eacute; que la victime de ce prodige. Il le
+subissait, exasp&eacute;r&eacute;. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense
+difficult&eacute; d'&ecirc;tre. Il lui semblait que d&eacute;sormais sa respiration &eacute;tait
+g&ecirc;n&eacute;e &agrave; jamais.</p>
+
+<p>Avoir sur sa t&ecirc;te de l'inconnu, il n'&eacute;tait pas accoutum&eacute; &agrave; cela.</p>
+
+<p>Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait &eacute;t&eacute; pour son regard
+une surface nette, simple, limpide; l&agrave; rien d'ignor&eacute;, ni d'obscur; rien
+qui ne f&ucirc;t d&eacute;fini, coordonn&eacute;, encha&icirc;n&eacute;, pr&eacute;cis, exact, circonscrit,
+limit&eacute;, ferm&eacute;; tout pr&eacute;vu; l'autorit&eacute; &eacute;tait une chose plane; aucune
+chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de
+l'inconnu qu'en bas. L'irr&eacute;gulier, l'inattendu, l'ouverture d&eacute;sordonn&eacute;e
+du chaos, le glissement possible dans un pr&eacute;cipice, c'&eacute;tait l&agrave; le fait
+des r&eacute;gions inf&eacute;rieures, des rebelles, des mauvais, des mis&eacute;rables.
+Maintenant Javert se renversait en arri&egrave;re, et il &eacute;tait brusquement
+effar&eacute; par cette apparition inou&iuml;e: un gouffre en haut.</p>
+
+<p>Quoi donc! on &eacute;tait d&eacute;mantel&eacute; de fond en comble! on &eacute;tait d&eacute;concert&eacute;,
+absolument! &Agrave; quoi se fier! Ce dont on &eacute;tait convaincu s'effondrait!</p>
+
+<p>Quoi! le d&eacute;faut de la cuirasse de la soci&eacute;t&eacute; pouvait &ecirc;tre trouv&eacute; par un
+mis&eacute;rable magnanime! Quoi! un honn&ecirc;te serviteur de la loi pouvait se
+voir tout &agrave; coup pris entre deux crimes, le crime de laisser &eacute;chapper un
+homme, et le crime de l'arr&ecirc;ter! Tout n'&eacute;tait pas certain dans la
+consigne donn&eacute;e par l'&eacute;tat au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des
+impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela &eacute;tait r&eacute;el! &eacute;tait-il vrai
+qu'un ancien bandit, courb&eacute; sous les condamnations, p&ucirc;t se redresser et
+finir par avoir raison? &eacute;tait-ce croyable? y avait-il donc des cas o&ugrave; la
+loi devait se retirer devant le crime transfigur&eacute; en balbutiant des
+excuses?</p>
+
+<p>Oui, cela &eacute;tait! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non
+seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'&eacute;taient des
+r&eacute;alit&eacute;s. Il &eacute;tait abominable que les faits r&eacute;els pussent arriver &agrave; une
+telle difformit&eacute;.</p>
+
+<p>Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient &agrave; &ecirc;tre les
+preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie
+allait-elle donc maintenant descendre de l&agrave;-haut?</p>
+
+<p>Ainsi,&mdash;et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion
+d'optique de la consternation, tout ce qui e&ucirc;t pu restreindre et
+corriger son impression s'effa&ccedil;ait, et la soci&eacute;t&eacute;, et le genre humain,
+et l'univers se r&eacute;sumaient d&eacute;sormais &agrave; ses yeux dans un lin&eacute;ament simple
+et terrible,&mdash;ainsi la p&eacute;nalit&eacute;, la chose jug&eacute;e, la force due &agrave; la
+l&eacute;gislation, les arr&ecirc;ts des cours souveraines, la magistrature, le
+gouvernement, la pr&eacute;vention et la r&eacute;pression, la sagesse officielle,
+l'infaillibilit&eacute; l&eacute;gale, le principe d'autorit&eacute;, tous les dogmes sur
+lesquels repose la s&eacute;curit&eacute; politique et civile, la souverainet&eacute;, la
+justice, la logique d&eacute;coulant du code, l'absolu social, la v&eacute;rit&eacute;
+publique, tout cela, d&eacute;combre, monceau, chaos; lui-m&ecirc;me Javert, le
+guetteur de l'ordre, l'incorruptibilit&eacute; au service de la police, la
+providence-dogue de la soci&eacute;t&eacute;, vaincu et terrass&eacute;; et sur toute cette
+ruine un homme debout, le bonnet vert sur la t&ecirc;te et l'aur&eacute;ole au front;
+voil&agrave; &agrave; quel bouleversement il en &eacute;tait venu; voil&agrave; la vision effroyable
+qu'il avait dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Que cela f&ucirc;t supportable. Non.</p>
+
+<p>&Eacute;tat violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux mani&egrave;res d'en sortir.
+L'une d'aller r&eacute;sol&ucirc;ment &agrave; Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme
+du bagne. L'autre....</p>
+
+<p>Javert quitta le parapet, et, la t&ecirc;te haute cette fois, se dirigea d'un
+pas ferme vers le poste indiqu&eacute; par une lanterne &agrave; l'un des coins de la
+place du Ch&acirc;telet.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; l&agrave;, il aper&ccedil;ut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien
+qu'&agrave; la fa&ccedil;on dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes
+de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte
+au sergent, et s'assit &agrave; la table du poste o&ugrave; br&ucirc;lait une chandelle. Il
+y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas
+pour les proc&egrave;s-verbaux &eacute;ventuels et les consignations des rondes de
+nuit.</p>
+
+<p>Cette table, toujours compl&eacute;t&eacute;e par sa chaise de paille, est une
+institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est
+invariablement orn&eacute;e d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et
+d'une grimace en carton pleine de pains &agrave; cacheter rouges, et elle est
+l'&eacute;tage inf&eacute;rieur du style officiel. C'est &agrave; elle que commence la
+litt&eacute;rature de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit &agrave; &eacute;crire. Voici
+ce qu'il &eacute;crivit:</p>
+
+<p>QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.</p>
+
+<p>&laquo;Premi&egrave;rement: je prie monsieur le pr&eacute;fet de jeter les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Deuxi&egrave;mement: les d&eacute;tenus arrivant de l'instruction &ocirc;tent leurs
+souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille.
+Plusieurs toussent en rentrant &agrave; la prison. Cela entra&icirc;ne des d&eacute;penses
+d'infirmerie.</p>
+
+<p>&laquo;Troisi&egrave;mement: la filature est bonne, avec relais des agents de
+distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions
+importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu
+que, si, pour une cause quelconque, un agent vient &agrave; faiblir dans le
+service, l'autre le surveille et le suppl&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Quatri&egrave;mement: on ne s'explique pas pourquoi le r&egrave;glement sp&eacute;cial de la
+prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, m&ecirc;me
+en la payant.</p>
+
+<p>&laquo;Cinqui&egrave;mement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux &agrave; la
+cantine, ce qui permet &agrave; la cantini&egrave;re de laisser toucher sa main aux
+d&eacute;tenus.</p>
+
+<p>&laquo;Sixi&egrave;mement: les d&eacute;tenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres
+d&eacute;tenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier
+son nom distinctement. C'est un vol.</p>
+
+<p>&laquo;Septi&egrave;mement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier
+dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque
+la toile n'est pas moins bonne.</p>
+
+<p>&laquo;Huiti&egrave;mement: il est f&acirc;cheux que les visitants de la Force aient &agrave;
+traverser la cour des m&ocirc;mes pour se rendre au parloir de
+Sainte-Marie-l'&Eacute;gyptienne.</p>
+
+<p>&laquo;Neuvi&egrave;mement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes
+raconter dans la cour de la pr&eacute;fecture des interrogatoires de pr&eacute;venus
+par les magistrats. Un gendarme, qui devrait &ecirc;tre sacr&eacute;, r&eacute;p&eacute;ter ce
+qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est l&agrave; un d&eacute;sordre
+grave.</p>
+
+<p>&laquo;Dixi&egrave;mement: Mme Henry est une honn&ecirc;te femme; sa cantine est fort
+propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la
+sourici&egrave;re du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une
+grande civilisation.&raquo;</p>
+
+<p>Javert &eacute;crivit ces lignes de son &eacute;criture la plus calme et la plus
+correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le
+papier sous la plume. Au-dessous de la derni&egrave;re ligne il signa:</p>
+
+<p>&laquo;Javert.</p>
+
+<p>&laquo;Inspecteur de 1<sup>&egrave;re</sup> classe.</p>
+
+<p>&laquo;Au poste de la place du Ch&acirc;telet.</p>
+
+<p>&laquo;7 juin 1832, environ une heure du matin.&raquo;</p>
+
+<p>Javert s&eacute;cha l'encre fra&icirc;che sur le papier, le plia comme une lettre, le
+cacheta, &eacute;crivit au dos: <i>Note pour l'administration</i>, le laissa sur la
+table, et sortit du poste. La porte vitr&eacute;e et grill&eacute;e retomba derri&egrave;re
+lui.</p>
+
+<p>Il traversa de nouveau diagonalement la place du Ch&acirc;telet, regagna le
+quai, et revint avec une pr&eacute;cision automatique au point m&ecirc;me qu'il avait
+quitt&eacute; un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans
+la m&ecirc;me attitude sur la m&ecirc;me dalle du parapet. Il semblait qu'il n'e&ucirc;t
+pas boug&eacute;.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; &eacute;tait compl&egrave;te. C'&eacute;tait le moment s&eacute;pulcral qui suit minuit.
+Un plafond de nuages cachait les &eacute;toiles. Le ciel n'&eacute;tait qu'une
+&eacute;paisseur sinistre. Les maisons de la Cit&eacute; n'avaient plus une seule
+lumi&egrave;re; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des
+quais &eacute;tait d&eacute;sert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice
+semblaient des lin&eacute;aments de la nuit. Un r&eacute;verb&egrave;re rougissait la
+margelle du quai. Les silhouettes des ponts se d&eacute;formaient dans la brume
+les unes derri&egrave;re les autres. Les pluies avaient grossi la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>L'endroit o&ugrave; Javert s'&eacute;tait accoud&eacute; &eacute;tait, on s'en souvient, pr&eacute;cis&eacute;ment
+situ&eacute; au-dessus du rapide de la Seine, &agrave; pic sur cette redoutable
+spirale de tourbillons qui se d&eacute;noue et se renoue comme une vis sans
+fin.</p>
+
+<p>Javert pencha la t&ecirc;te et regarda. Tout &eacute;tait noir. On ne distinguait
+rien. On entendait un bruit d'&eacute;cume; mais on ne voyait pas la rivi&egrave;re.
+Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait
+et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la
+plus compl&egrave;te, de prendre la lumi&egrave;re on ne sait o&ugrave; et de la changer en
+couleuvre. La lueur s'&eacute;vanouissait, et tout redevenait indistinct.
+L'immensit&eacute; semblait ouverte l&agrave;. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce
+n'&eacute;tait pas de l'eau, c'&eacute;tait du gouffre. Le mur du quai, abrupt,
+confus, m&ecirc;l&eacute; &agrave; la vapeur, tout de suite d&eacute;rob&eacute;, faisait l'effet d'un
+escarpement de l'infini.</p>
+
+<p>On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et
+l'odeur fade des pierres mouill&eacute;es. Un souffle farouche montait de cet
+ab&icirc;me. Le grossissement du fleuve plut&ocirc;t devin&eacute; qu'aper&ccedil;u, le tragique
+chuchotement du flot, l'&eacute;normit&eacute; lugubre des arches du pont, la chute
+imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre &eacute;tait pleine
+d'horreur.</p>
+
+<p>Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de
+t&eacute;n&egrave;bres; il consid&eacute;rait l'invisible avec une fixit&eacute; qui ressemblait &agrave;
+de l'attention. L'eau bruissait. Tout &agrave; coup, il &ocirc;ta son chapeau et le
+posa sur le rebord du quai. Un moment apr&egrave;s, une figure haute et noire,
+que de loin quelque passant attard&eacute; e&ucirc;t pu prendre pour un fant&ocirc;me,
+apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se
+redressa, et tomba droite dans les t&eacute;n&egrave;bres; il y eut un clapotement
+sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette
+forme obscure disparue sous l'eau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_cinquieme_Le_petit-fils_et_le_grand-pere" id="Livre_cinquieme_Le_petit-fils_et_le_grand-pere"></a>Livre cinqui&egrave;me&mdash;Le petit-fils et le grand-p&egrave;re</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; l'on revoit l'arbre &agrave; l'empl&acirc;tre de zinc</h3>
+
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements que nous venons de raconter, le sieur
+Boulatruelle eut une &eacute;motion vive.</p>
+
+<p>Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a d&eacute;j&agrave;
+entrevu dans les parties t&eacute;n&eacute;breuses de ce livre.</p>
+
+<p>Boulatruelle, on s'en souvient peut-&ecirc;tre, &eacute;tait un homme occup&eacute; de
+choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des
+voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un r&ecirc;ve,
+il croyait aux tr&eacute;sors enfouis dans la for&ecirc;t de Montfermeil. Il esp&eacute;rait
+quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en
+attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, pour l'instant, il &eacute;tait prudent. Il venait de l'&eacute;chapper
+belle. Il avait &eacute;t&eacute;, on le sait, ramass&eacute; dans le galetas Jondrette avec
+les autres bandits. Utilit&eacute; d'un vice: son ivrognerie l'avait sauv&eacute;. On
+n'avait jamais pu &eacute;claircir s'il &eacute;tait l&agrave; comme voleur ou comme vol&eacute;.
+Une ordonnance de non-lieu, fond&eacute;e sur son &eacute;tat d'ivresse bien constat&eacute;
+dans la soir&eacute;e du guet-apens, l'avait mis en libert&eacute;. Il avait repris la
+clef des bois. Il &eacute;tait revenu &agrave; son chemin de Gagny &agrave; Lagny faire, sous
+la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de
+l'&eacute;tat, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui
+avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus
+d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'&eacute;motion vive qu'il eut peu de temps apr&egrave;s sa rentr&eacute;e sous le
+toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici:</p>
+
+<p>Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude &agrave; son travail, et
+&agrave; son aff&ucirc;t peut-&ecirc;tre, un peu avant le point du jour, aper&ccedil;ut parmi les
+branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure, &agrave; ce
+qui lui sembla, &agrave; travers la distance et le cr&eacute;puscule, ne lui &eacute;tait pas
+tout &agrave; fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une m&eacute;moire
+correcte et lucide, arme d&eacute;fensive indispensable &agrave; quiconque est un peu
+en lutte avec l'ordre l&eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-l&agrave;? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>Mais il ne put rien se r&eacute;pondre, sinon que cela ressemblait &agrave; quelqu'un
+dont il avait confus&eacute;ment la trace dans l'esprit.</p>
+
+<p>Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identit&eacute; qu'il ne r&eacute;ussissait
+point &agrave; ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme
+n'&eacute;tait pas du pays. Il y arrivait. &Agrave; pied, &eacute;videmment. Aucune voiture
+publique ne passe &agrave; ces heures-l&agrave; &agrave; Montfermeil. Il avait march&eacute; toute
+la nuit. D'o&ugrave; venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni
+paquet. De Paris sans doute. Pourquoi &eacute;tait-il dans ce bois? pourquoi y
+&eacute;tait-il &agrave; pareille heure? qu'y venait-il faire?</p>
+
+<p>Boulatruelle songea au tr&eacute;sor. &Agrave; force de creuser dans sa m&eacute;moire, il se
+rappela vaguement avoir eu d&eacute;j&agrave;, plusieurs ann&eacute;es auparavant, une
+semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de
+pouvoir &ecirc;tre cet homme-l&agrave;.</p>
+
+<p>Tout en m&eacute;ditant, il avait, sous le poids m&ecirc;me de sa m&eacute;ditation, baiss&eacute;
+la t&ecirc;te, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y
+avait plus rien. L'homme s'&eacute;tait effac&eacute; dans la for&ecirc;t et dans le
+cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>&mdash;Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.</p>
+
+<p>Je d&eacute;couvrirai la paroisse de ce paroissien-l&agrave;. Ce promeneur de
+patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans
+mon bois sans que je m'en m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Il prit sa pioche qui &eacute;tait fort aigu&euml;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.</p>
+
+<p>Et, comme on rattache un fil &agrave; un autre fil, embo&icirc;tant le pas de son
+mieux dans l'itin&eacute;raire que l'homme avait d&ucirc; suivre, il se mit en marche
+&agrave; travers le taillis.</p>
+
+<p>Quand il eut fait une centaine d'enjamb&eacute;es, le jour, qui commen&ccedil;ait &agrave; se
+lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable &ccedil;&agrave; et l&agrave;, des herbes
+foul&eacute;es, des bruy&egrave;res &eacute;cras&eacute;es, de jeunes branches pli&eacute;es dans les
+broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras
+d'une jolie femme qui s'&eacute;tire en se r&eacute;veillant, lui indiqu&egrave;rent une
+sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'&eacute;coulait. Il
+entra plus avant dans le bois et parvint sur une esp&egrave;ce d'&eacute;minence. Un
+chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de
+Guillery lui donna l'id&eacute;e de grimper dans un arbre. Quoique vieux il
+&eacute;tait agile. Il y avait l&agrave; un h&ecirc;tre de grande taille, digne de Tityre et
+de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le h&ecirc;tre, le plus haut qu'il
+put.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e &eacute;tait bonne. En explorant la solitude du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; le bois est tout
+&agrave; fait enchev&ecirc;tr&eacute; et farouche, Boulatruelle aper&ccedil;ut tout &agrave; coup l'homme.</p>
+
+<p>&Agrave; peine l'eut-il aper&ccedil;u qu'il le perdit de vue.</p>
+
+<p>L'homme entra, ou plut&ocirc;t se glissa, dans une clairi&egrave;re assez &eacute;loign&eacute;e,
+masqu&eacute;e par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait tr&egrave;s
+bien, pour y avoir remarqu&eacute; pr&egrave;s d'un gros tas de pierres meuli&egrave;res, un
+ch&acirc;taignier malade pans&eacute; avec une plaque de zinc clou&eacute;e &agrave; m&ecirc;me sur
+l'&eacute;corce. Cette clairi&egrave;re est celle qu'on appelait autrefois le fonds
+Blaru. Le tas de pierres, destin&eacute; &agrave; on ne sait quel emploi, qu'on y
+voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'&eacute;gale la
+long&eacute;vit&eacute; d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en
+planches. C'est l&agrave; provisoirement. Quelle raison pour durer!</p>
+
+<p>Boulatruelle, avec la rapidit&eacute; de la joie, se laissa tomber de l'arbre
+plut&ocirc;t qu'il n'en descendit. Le g&icirc;te &eacute;tait trouv&eacute;, il s'agissait de
+saisir la b&ecirc;te. Ce fameux tr&eacute;sor r&ecirc;v&eacute; &eacute;tait probablement l&agrave;.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une petite affaire d'arriver &agrave; cette clairi&egrave;re. Par les
+sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon
+quart d'heure. En ligne droite, par le fourr&eacute;, qui est l&agrave; singuli&egrave;rement
+&eacute;pais, tr&egrave;s &eacute;pineux et tr&egrave;s agressif, il fallait une grande demi-heure.
+C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut &agrave;
+la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup
+d'hommes. Le fourr&eacute;, si h&eacute;riss&eacute; qu'il f&ucirc;t, lui parut le bon chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.</p>
+
+<p>Boulatruelle, accoutum&eacute; &agrave; aller de travers, fit cette fois la faute
+d'aller droit.</p>
+
+<p>Il se jeta r&eacute;solument dans la m&ecirc;l&eacute;e des broussailles.</p>
+
+<p>Il eut affaire &agrave; des houx, &agrave; des orties, &agrave; des aub&eacute;pines, &agrave; des
+&eacute;glantiers, &agrave; des chardons, &agrave; des ronces fort irascibles. Il fut tr&egrave;s
+&eacute;gratign&eacute;.</p>
+
+<p>Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser.</p>
+
+<p>Il arriva enfin &agrave; la clairi&egrave;re Blaru, au bout de quarante minutes,
+suant, mouill&eacute;, essouffl&eacute;, griff&eacute;, f&eacute;roce.</p>
+
+<p>Personne dans la clairi&egrave;re.</p>
+
+<p>Boulatruelle courut au tas de pierres. Il &eacute;tait &agrave; sa place. On ne
+l'avait pas emport&eacute;.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'homme, il s'&eacute;tait &eacute;vanoui dans la for&ecirc;t. Il s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute;. O&ugrave;?
+de quel c&ocirc;t&eacute;? dans quel fourr&eacute;? Impossible de le deviner.</p>
+
+<p>Et, chose poignante, il y avait derri&egrave;re le tas de pierres, devant
+l'arbre &agrave; la plaque de zinc, de la terre toute fra&icirc;che remu&eacute;e, une
+pioche oubli&eacute;e ou abandonn&eacute;e, et un trou.</p>
+
+<p>Ce trou &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>&mdash;Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings &agrave; l'horizon.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Marius, en sortant de la guerre civile, s'appr&ecirc;te &agrave; la guerre domestique</h3>
+
+
+<p>Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs
+semaines une fi&egrave;vre accompagn&eacute;e de d&eacute;lire, et d'assez graves sympt&ocirc;mes
+c&eacute;r&eacute;braux caus&eacute;s plut&ocirc;t encore par les commotions des blessures &agrave; la
+t&ecirc;te que par les blessures elles-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;ta le nom de Cosette pendant des nuits enti&egrave;res dans la loquacit&eacute;
+lugubre de la fi&egrave;vre et avec la sombre opini&acirc;tret&eacute; de l'agonie. La
+largeur de certaines l&eacute;sions fut un s&eacute;rieux danger, la suppuration des
+plaies larges pouvant toujours se r&eacute;sorber, et par cons&eacute;quent tuer le
+malade, sous de certaines influences atmosph&eacute;riques; &agrave; chaque changement
+de temps, au moindre orage, le m&eacute;decin &eacute;tait inquiet.&mdash;Surtout que le
+bless&eacute; n'ait aucune &eacute;motion, r&eacute;p&eacute;tait-il. Les pansements &eacute;taient
+compliqu&eacute;s et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le
+sparadrap n'ayant pas encore &eacute;t&eacute; imagin&eacute;e &agrave; cette &eacute;poque. Nicolette
+d&eacute;pensa en charpie un drap de lit &laquo;grand comme un plafond&raquo;, disait-elle.
+Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorur&eacute;es et le nitrate
+d'argent vinrent &agrave; bout de la gangr&egrave;ne. Tant qu'il y eut p&eacute;ril, M.
+Gillenormand, &eacute;perdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni
+mort ni vivant.</p>
+
+<p>Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en
+cheveux blancs, fort bien mis, tel &eacute;tait le signalement donn&eacute; par le
+portier, venait savoir des nouvelles du bless&eacute;, et d&eacute;posait pour les
+pansements un gros paquet de charpie.</p>
+
+<p>Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, apr&egrave;s la douloureuse
+nuit o&ugrave; on l'avait rapport&eacute; mourant chez son grand-p&egrave;re, le m&eacute;decin
+d&eacute;clara qu'il r&eacute;pondait de lui. La convalescence s'&eacute;baucha. Marius dut
+pourtant rester encore plus de deux mois &eacute;tendu sur une chaise longue &agrave;
+cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a
+toujours comme cela une derni&egrave;re plaie qui ne veut pas se fermer et qui
+&eacute;ternise les pansements, au grand ennui du malade.</p>
+
+<p>Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le
+sauv&egrave;rent des poursuites. En France, il n'y a pas de col&egrave;re, m&ecirc;me
+publique, que six mois n'&eacute;teignent. Les &eacute;meutes, dans l'&eacute;tat o&ugrave; est la
+soci&eacute;t&eacute;, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies
+d'un certain besoin de fermer les yeux.</p>
+
+<p>Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux
+m&eacute;decins de d&eacute;noncer les bless&eacute;s, ayant indign&eacute; l'opinion, et non
+seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les bless&eacute;s furent
+couverts et prot&eacute;g&eacute;s par cette indignation; et, &agrave; l'exception de ceux
+qui avaient &eacute;t&eacute; faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils
+de guerre n'os&egrave;rent en inqui&eacute;ter aucun. On laissa donc Marius
+tranquille.</p>
+
+<p>M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes
+les extases. On eut beaucoup de peine &agrave; l'emp&ecirc;cher de passer toutes les
+nuits pr&egrave;s du bless&eacute;; il fit apporter son grand fauteuil &agrave; c&ocirc;t&eacute; du lit
+de Marius; il exigea que sa fille pr&icirc;t le plus beau linge de la maison
+pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et
+a&icirc;n&eacute;e, trouva moyen d'&eacute;pargner le beau linge, tout en laissant croire &agrave;
+l'a&iuml;eul qu'il &eacute;tait ob&eacute;i. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui
+expliqu&acirc;t que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse
+toile, ni la toile neuve la toile us&eacute;e. Il assistait &agrave; tous les
+pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand
+on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: a&iuml;e! a&iuml;e! Rien
+n'&eacute;tait touchant comme de le voir tendre au bless&eacute; une tasse de tisane
+avec son doux tremblement s&eacute;nile. Il accablait le m&eacute;decin de questions.
+Il ne s'apercevait pas qu'il recommen&ccedil;ait toujours les m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; le m&eacute;decin lui annon&ccedil;a que Marius &eacute;tait hors de danger, le
+bonhomme fut en d&eacute;lire. Il donna trois louis de gratification &agrave; son
+portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en
+faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une
+chanson que voici:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jeanne est n&eacute;e &agrave; Foug&egrave;re,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vrai nid d'une berg&egrave;re;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'adore son jupon</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Fripon.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Amour, tu viens en elle,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Car c'est dans sa prunelle</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tu mets ton carquois,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Narquois!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Moi, je la chante, et j'aime</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Plus que Diane m&ecirc;me</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jeanne et ses durs t&eacute;tons</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Bretons.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Puis il se mit &agrave; genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par
+la porte entrouverte, crut &ecirc;tre s&ucirc;r qu'il priait.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, il n'avait gu&egrave;re cru en Dieu.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en
+plus, l'a&iuml;eul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales
+pleines d'all&eacute;gresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir
+pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stup&eacute;faite de recevoir
+un matin un gros bouquet; c'&eacute;tait M. Gillenormand qui le lui envoyait.
+Le mari fit une sc&egrave;ne de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre
+Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il
+criait: Vive la r&eacute;publique!</p>
+
+<p>&Agrave; chaque instant, il demandait au m&eacute;decin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus
+de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'm&egrave;re. Il le
+couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait
+plus, Marius &eacute;tait le ma&icirc;tre de la maison, il y avait de l'abdication
+dans sa joie, il &eacute;tait le petit-fils de son petit-fils.</p>
+
+<p>Dans cette all&eacute;gresse o&ugrave; il &eacute;tait, c'&eacute;tait le plus v&eacute;n&eacute;rable des
+enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se
+mettait derri&egrave;re lui pour lui sourire. Il &eacute;tait content, joyeux, ravi,
+charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majest&eacute; douce &agrave; la
+lumi&egrave;re gaie qu'il avait sur le visage. Quand la gr&acirc;ce se m&ecirc;le aux
+rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la
+vieillesse &eacute;panouie.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une id&eacute;e
+fixe, Cosette.</p>
+
+<p>Depuis que la fi&egrave;vre et le d&eacute;lire l'avaient quitt&eacute;, il ne pronon&ccedil;ait
+plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se
+taisait, pr&eacute;cis&eacute;ment parce que son &acirc;me &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Il ne savait ce que Cosette &eacute;tait devenue, toute l'affaire de la rue de
+la Chanvrerie &eacute;tait comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque
+indistinctes flottaient dans son esprit, &Eacute;ponine, Gavroche, Mabeuf, les
+Th&eacute;nardier, tous ses amis lugubrement m&ecirc;l&eacute;s &agrave; la fum&eacute;e de la barricade;
+l'&eacute;trange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui
+faisait l'effet d'une &eacute;nigme dans une temp&ecirc;te; il ne comprenait rien &agrave;
+sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait &eacute;t&eacute; sauv&eacute;, et
+personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire,
+c'est qu'il avait &eacute;t&eacute; rapport&eacute; la nuit dans un fiacre rue des
+Filles-du-Calvaire; pass&eacute;, pr&eacute;sent, avenir, tout n'&eacute;tait plus en lui que
+le brouillard d'une id&eacute;e vague, mais il y avait dans cette brume un
+point immobile, un lin&eacute;ament net et pr&eacute;cis, quelque chose qui &eacute;tait en
+granit, une r&eacute;solution, une volont&eacute;: retrouver Cosette. Pour lui, l'id&eacute;e
+de la vie n'&eacute;tait pas distincte de l'id&eacute;e de Cosette, il avait d&eacute;cr&eacute;t&eacute;
+dans son c&oelig;ur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il &eacute;tait
+in&eacute;branlablement d&eacute;cid&eacute; &agrave; exiger de n'importe qui voudrait le forcer &agrave;
+vivre, de son grand-p&egrave;re, du sort, de l'enfer, la restitution de son
+&eacute;den disparu.</p>
+
+<p>Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.</p>
+
+<p>Soulignons ici un d&eacute;tail: il n'&eacute;tait point gagn&eacute; et &eacute;tait peu attendri
+par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-p&egrave;re.
+D'abord il n'&eacute;tait pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses
+r&ecirc;veries de malade, encore fi&eacute;vreuses peut-&ecirc;tre, il se d&eacute;fiait de ces
+douceurs-l&agrave; comme d'une chose &eacute;trange et nouvelle ayant pour but de le
+dompter. Il y restait froid. Le grand-p&egrave;re d&eacute;pensait en pure perte son
+pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'&eacute;tait bon tant que lui
+Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il
+s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la v&eacute;ritable
+attitude de l'a&iuml;eul se d&eacute;masquerait. Alors ce serait rude; recrudescence
+des questions de famille, confrontation des positions, tous les
+sarcasmes et toutes les objections &agrave; la fois, Fauchelevent, Coupelevent,
+la fortune, la pauvret&eacute;, la mis&egrave;re, la pierre au cou, l'avenir.
+R&eacute;sistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance.</p>
+
+<p>Et puis, &agrave; mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs
+reparaissaient, les vieux ulc&egrave;res de sa m&eacute;moire se rouvraient, il
+resongeait au pass&eacute;, le colonel Pontmercy se repla&ccedil;ait entre M.
+Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie
+bont&eacute; &agrave; esp&eacute;rer de qui avait &eacute;t&eacute; si injuste et si dur pour son p&egrave;re. Et
+avec la sant&eacute; il lui revenait une sorte d'&acirc;pret&eacute; contre son a&iuml;eul. Le
+vieillard en souffrait doucement.</p>
+
+<p>M. Gillenormand, sans en rien t&eacute;moigner d'ailleurs, remarquait que
+Marius, depuis qu'il avait &eacute;t&eacute; rapport&eacute; chez lui et qu'il avait repris
+connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon p&egrave;re. Il ne disait
+point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un
+ni l'autre, par une certaine mani&egrave;re de tourner ses phrases.</p>
+
+<p>Une crise approchait &eacute;videmment.</p>
+
+<p>Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer,
+escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle t&acirc;ter le terrain.
+Un matin il advint que M. Gillenormand, &agrave; propos d'un journal qui lui
+&eacute;tait tomb&eacute; sous la main, parla l&eacute;g&egrave;rement de la Convention et l&acirc;cha un
+&eacute;piphon&egrave;me royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes de 93 &eacute;taient des g&eacute;ants, dit Marius avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. Le
+vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Marius, qui avait toujours pr&eacute;sent &agrave; l'esprit l'inflexible grand-p&egrave;re de
+ses premi&egrave;res ann&eacute;es, vit dans ce silence une profonde concentration de
+col&egrave;re, en augura une lutte acharn&eacute;e, et augmenta dans les
+arri&egrave;re-recoins de sa pens&eacute;e ses pr&eacute;paratifs de combat.</p>
+
+<p>Il arr&ecirc;ta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait
+sa clavicule, mettrait &agrave; nu et &agrave; vif ce qu'il lui restait de plaies, et
+repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'&eacute;taient ses munitions.
+Avoir Cosette ou mourir.</p>
+
+<p>Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.</p>
+
+<p>Ce moment arriva.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Marius attaque</h3>
+
+
+<p>Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les
+fioles et les tasses sur le marbre de la commode, &eacute;tait pench&eacute; sur
+Marius, et lui disait de son accent le plus tendre:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon petit Marius, &agrave; ta place je mangerais maintenant plut&ocirc;t
+de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour
+commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut
+une bonne c&ocirc;telette.</p>
+
+<p>Marius, dont presque toutes les forces &eacute;taient revenues, les rassembla,
+se dressa sur son s&eacute;ant, appuya ses deux poings crisp&eacute;s sur les draps de
+son lit, regarda son grand-p&egrave;re en face, prit un air terrible et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci m'am&egrave;ne &agrave; vous dire une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je veux me marier.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;vu, dit le grand-p&egrave;re. Et il &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pr&eacute;vu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pr&eacute;vu. Tu l'auras, ta fillette.</p>
+
+<p>Marius, stup&eacute;fait et accabl&eacute; par l'&eacute;blouissement, trembla de tous ses
+membres.</p>
+
+<p>M. Gillenormand continua:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les
+jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis
+que tu es bless&eacute;, elle passe son temps &agrave; pleurer et &agrave; faire de la
+charpie. Je me suis inform&eacute;. Elle demeure rue de l'Homme-Arm&eacute;, num&eacute;ro
+sept. Ah, nous y voil&agrave;! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. &Ccedil;a
+t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'&eacute;tais dit:&mdash;Je vais lui
+signifier cela carr&eacute;ment &agrave; ce grand-p&egrave;re, &agrave; cette momie de la r&eacute;gence et
+du directoire, &agrave; cet ancien beau, &agrave; ce Dorante devenu G&eacute;ronte; il a eu
+ses l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses
+Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mang&eacute; du pain
+du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir.
+Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je
+t'offre une c&ocirc;telette, et tu me r&eacute;ponds: &Agrave; propos, je veux me marier.
+C'est &ccedil;a qui est une transition! Ah! tu avais compt&eacute; sur de la bisbille.
+Tu ne savais pas que j'&eacute;tais un vieux l&acirc;che. Qu'est-ce que tu dis de &ccedil;a?
+Tu bisques. Trouver ton grand-p&egrave;re encore plus b&ecirc;te que toi, tu ne t'y
+attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur
+l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu
+veux, &ccedil;a te la coupe, imb&eacute;cile! &Eacute;coute. J'ai pris des renseignements,
+moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le
+lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou;
+elle t'adore. Si tu &eacute;tais mort, nous aurions &eacute;t&eacute; trois; sa bi&egrave;re aurait
+accompagn&eacute; la mienne. J'avais bien eu l'id&eacute;e, d&egrave;s que tu as &eacute;t&eacute; mieux,
+de te la camper tout bonnement &agrave; ton chevet, mais il n'y a que dans les
+romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles pr&egrave;s du lit des
+jolis bless&eacute;s qui les int&eacute;ressent. &Ccedil;a ne se fait pas. Qu'aurait dit ta
+tante? Tu &eacute;tais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande
+&agrave; Nicolette, qui ne t'a pas quitt&eacute; une minute, s'il y avait moyen qu'une
+femme f&ucirc;t l&agrave;. Et puis qu'aurait dit le m&eacute;decin? &Ccedil;a ne gu&eacute;rit pas la
+fi&egrave;vre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit,
+c'est fait, c'est b&acirc;cl&eacute;, prends-la. Telle est ma f&eacute;rocit&eacute;. Vois-tu, j'ai
+vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc
+faire pour que cet animal-l&agrave; m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite
+Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime
+alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait
+temp&ecirc;ter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute
+cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas
+mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon
+enfant bien-aim&eacute;.</p>
+
+<p>Cela dit, le vieillard &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>Et il prit la t&ecirc;te de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre
+sa vieille poitrine, et tous deux se mirent &agrave; pleurer. C'est l&agrave; une des
+formes du bonheur supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard.</p>
+
+<p>Il y eut un moment ineffable. Ils &eacute;touffaient et ne pouvaient parler.</p>
+
+<p>Enfin le vieillard b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! le voil&agrave; d&eacute;bouch&eacute;. Il m'a dit: Mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Marius d&eacute;gagea sa t&ecirc;te des bras de l'a&iuml;eul, et dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon p&egrave;re, &agrave; pr&eacute;sent que je me porte bien, il me semble que je
+pourrais la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;vu encore, tu la verras demain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois &laquo;mon
+p&egrave;re&raquo;, &ccedil;a vaut bien &ccedil;a. Je vais m'en occuper. On te l'am&egrave;nera. Pr&eacute;vu, te
+dis-je. Ceci a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; mis en vers. C'est le d&eacute;nouement de l'&eacute;l&eacute;gie du
+<i>Jeune malade</i> d'Andr&eacute; Ch&eacute;nier, d'Andr&eacute; Ch&eacute;nier qui a &eacute;t&eacute; &eacute;gorg&eacute; par les
+sc&eacute;l&eacute;r...&mdash;par les g&eacute;ants de 93.</p>
+
+<p>M. Gillenormand crut apercevoir un l&eacute;ger froncement du sourcil de
+Marius, qui, en v&eacute;rit&eacute;, nous devons le dire, ne l'&eacute;coutait plus, envol&eacute;
+qu'il &eacute;tait dans l'extase, et pensant beaucoup plus &agrave; Cosette qu'&agrave; 1793.
+Le grand-p&egrave;re, tremblant d'avoir introduit si mal &agrave; propos Andr&eacute;
+Ch&eacute;nier, reprit pr&eacute;cipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;gorg&eacute; n'est pas le mot. Le fait est que les grands g&eacute;nies
+r&eacute;volutionnaires, qui n'&eacute;taient pas m&eacute;chants, cela est incontestable,
+qui &eacute;taient des h&eacute;ros, pardi! trouvaient qu'Andr&eacute; Ch&eacute;nier les g&ecirc;nait un
+peu, et qu'ils l'ont fait guillot....&mdash;C'est-&agrave;-dire que ces grands
+hommes, le sept thermidor, dans l'int&eacute;r&ecirc;t du salut public, ont pri&eacute;
+Andr&eacute; Ch&eacute;nier de vouloir bien aller....</p>
+
+<p>M. Gillenormand, pris &agrave; la gorge par sa propre phrase, ne put continuer;
+ne pouvant ni la terminer, ni la r&eacute;tracter, pendant que sa fille
+arrangeait derri&egrave;re Marius l'oreiller, boulevers&eacute; de tant d'&eacute;motions, le
+vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son &acirc;ge le lui permit,
+hors de la chambre &agrave; coucher, en repoussa la porte derri&egrave;re lui, et,
+pourpre, &eacute;tranglant, &eacute;cumant, les yeux hors de la t&ecirc;te, se trouva nez &agrave;
+nez avec l'honn&ecirc;te Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il
+saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:&mdash;Par
+les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassin&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute; Ch&eacute;nier!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Basque &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M.
+Fauchelevent soit entr&eacute; avec quelque chose sous le bras</h3>
+
+
+<p>Cosette et Marius se revirent.</p>
+
+<p>Ce que fut l'&eacute;preuve, nous renon&ccedil;ons &agrave; le dire. Il y a des choses qu'il
+ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre.</p>
+
+<p>Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, &eacute;tait r&eacute;unie dans la
+chambre de Marius au moment o&ugrave; Cosette entra.</p>
+
+<p>Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle &eacute;tait dans un nimbe.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cet instant-l&agrave;, le grand-p&egrave;re allait se moucher, il resta
+court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Adorable! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Puis il se moucha bruyamment.</p>
+
+<p>Cosette &eacute;tait enivr&eacute;e, ravie, effray&eacute;e, au ciel. Elle &eacute;tait aussi
+effarouch&eacute;e qu'on peut l'&ecirc;tre par le bonheur. Elle balbutiait, toute
+p&acirc;le, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant
+pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans piti&eacute; pour les
+amants heureux; on reste l&agrave; quand ils auraient le plus envie d'&ecirc;tre
+seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens.</p>
+
+<p>Avec Cosette et derri&egrave;re elle, &eacute;tait entr&eacute; un homme en cheveux blancs,
+grave, souriant n&eacute;anmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'&eacute;tait
+&laquo;monsieur Fauchelevent&raquo;; c'&eacute;tait Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait <i>tr&egrave;s bien mis</i>, comme avait dit le portier, enti&egrave;rement v&ecirc;tu
+de noir et de neuf et en cravate blanche.</p>
+
+<p>Le portier &eacute;tait &agrave; mille lieues de reconna&icirc;tre dans ce bourgeois
+correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui
+avait surgi &agrave; sa porte dans la nuit du 7 juin, d&eacute;guenill&eacute;, fangeux,
+hideux, hagard, la face masqu&eacute;e de sang et de boue, soutenant sous les
+bras Marius &eacute;vanoui; cependant son flair de portier &eacute;tait &eacute;veill&eacute;. Quand
+M. Fauchelevent &eacute;tait arriv&eacute; avec Cosette, le portier n'avait pu
+s'emp&ecirc;cher de confier &agrave; sa femme cet apart&eacute;: Je ne sais pourquoi je me
+figure toujours que j'ai d&eacute;j&agrave; vu ce visage-l&agrave;.</p>
+
+<p>M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme &agrave; l'&eacute;cart pr&egrave;s
+de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable &agrave; un volume
+in-octavo, envelopp&eacute; dans du papier. Le papier de l'enveloppe &eacute;tait
+verd&acirc;tre et semblait moisi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras?
+demanda &agrave; voix basse &agrave; Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait
+point les livres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, r&eacute;pondit du m&ecirc;me ton M. Gillenormand qui l'avait entendue,
+c'est un savant. Apr&egrave;s? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne
+marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme
+cela un bouquin contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et, saluant, il dit &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Tranchelevent....</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Gillenormand ne le fit pas expr&egrave;s, mais l'inattention aux noms
+propres &eacute;tait chez lui une mani&egrave;re aristocratique.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon
+petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Tranchelevent&raquo; s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, fit l'a&iuml;eul.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras &eacute;tendus et
+b&eacute;nissant, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Permission de vous adorer.</p>
+
+<p>Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement
+commen&ccedil;a. Ils se parlaient bas, Marius accoud&eacute; sur sa chaise longue,
+Cosette debout pr&egrave;s de lui.&mdash;&Ocirc; mon Dieu! murmurait Cosette, je vous
+revois. C'est toi, c'est vous! &Ecirc;tre all&eacute; se battre comme cela! Mais
+pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai &eacute;t&eacute; morte. Oh! que
+c'est m&eacute;chant d'avoir &eacute;t&eacute; &agrave; cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais
+fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout &agrave; l'heure,
+quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais
+mourir, mais c'&eacute;tait de joie. J'&eacute;tais si triste! Je n'ai pas pris le
+temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents
+diront de me voir une collerette toute chiffonn&eacute;e? Mais parlez donc!
+Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de
+l'Homme-Arm&eacute;. Il para&icirc;t que votre &eacute;paule, c'&eacute;tait terrible. On m'a dit
+qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il para&icirc;t qu'on a coup&eacute;
+les chairs avec des ciseaux. C'est &ccedil;a qui est affreux. J'ai pleur&eacute;, je
+n'ai plus d'yeux. C'est dr&ocirc;le qu'on puisse souffrir comme cela. Votre
+grand-p&egrave;re a l'air tr&egrave;s bon! Ne vous d&eacute;rangez pas, ne vous mettez pas
+sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je
+suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je
+voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous
+toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Arm&eacute;. Il n'y a pas de jardin.
+J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est
+votre faute, j'ai un durillon aux doigts.&mdash;Ange! disait Marius.</p>
+
+<p><i>Ange</i> est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre
+mot ne r&eacute;sisterait &agrave; l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux.</p>
+
+<p>Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent
+plus un mot, se bornant &agrave; se toucher tout doucement la main.</p>
+
+<p>M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui &eacute;taient dans la chambre et
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons,
+un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser &agrave; leur
+aise.</p>
+
+<p>Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Tutoyez-vous. Ne vous g&ecirc;nez pas.</p>
+
+<p>La tante Gillenormand assistait avec stupeur &agrave; cette irruption de
+lumi&egrave;re dans son int&eacute;rieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien
+d'agressif; ce n'&eacute;tait pas le moins du monde le regard scandalis&eacute; et
+envieux d'une chouette &agrave; deux ramiers; c'&eacute;tait l'&oelig;il b&ecirc;te d'une pauvre
+innocente de cinquante-sept ans; c'&eacute;tait la vie manqu&eacute;e regardant ce
+triomphe, l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Gillenormand a&icirc;n&eacute;e, lui disait son p&egrave;re, je t'avais bien
+dit que cela t'arriverait.</p>
+
+<p>Il resta un moment silencieux et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde le bonheur des autres.</p>
+
+<p>Puis il se tourna vers Cosette:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc
+avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'&eacute;chappes belle
+avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous
+battrions &agrave; l'&eacute;p&eacute;e &agrave; qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous,
+mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie
+charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du
+Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour
+que vous vous &eacute;pousiez &agrave; Saint-Paul. L'&eacute;glise est mieux. C'est b&acirc;ti par
+les j&eacute;suites. C'est plus coquet. C'est vis-&agrave;-vis la fontaine du cardinal
+de Birague. Le chef-d'&oelig;uvre de l'architecture j&eacute;suite est &agrave; Namur. &Ccedil;a
+s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez mari&eacute;s. Cela
+vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout &agrave; fait de votre parti, je
+veux que les filles se marient, c'est fait pour &ccedil;a. Il y a une certaine
+sainte Catherine que je voudrais voir toujours d&eacute;coiff&eacute;e. Rester fille,
+c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le
+peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la
+m&egrave;re Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas &agrave;
+quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle &agrave; part dans
+l'&eacute;glise et qu'on se rabat sur la confr&eacute;rie de la Vierge; mais,
+sapristi, un joli mari, brave gar&ccedil;on, et, au bout d'un an, un gros
+mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de
+graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein &agrave; poign&eacute;es dans ses
+petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux
+que de tenir un <i>cierge</i> &agrave; v&ecirc;pres et de chanter <i>Turris eburnea</i>!</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans,
+et se remit &agrave; parler, comme un ressort qui repart:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, bornant le cours de tes r&ecirc;vasseries, Alcippe, il est donc vrai,
+dans peu tu te maries.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;N'avais-tu pas un ami intime?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Courfeyrac.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est bon.</p>
+
+<p>Il s'assit pr&egrave;s d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains
+dans ses vieilles mains rid&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'&oelig;uvre, cette
+Cosette-l&agrave;! Elle est tr&egrave;s petite fille et tr&egrave;s grande dame. Elle ne sera
+que baronne, c'est d&eacute;roger; elle est n&eacute;e marquise. Vous a-t-elle des
+cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous &ecirc;tes dans
+le vrai. Aimez-vous. Soyez-en b&ecirc;tes. L'amour, c'est la b&ecirc;tise des hommes
+et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout &agrave;
+coup, quel malheur! Voil&agrave; que j'y pense! Plus de la moiti&eacute; de ce que
+j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais apr&egrave;s ma
+mort, dans une vingtaine d'ann&eacute;es d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous
+n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront
+au diable l'honneur de le tirer par la queue.</p>
+
+<p>Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la voix de Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il n'avait pas encore prononc&eacute; une parole, personne ne semblait m&ecirc;me
+plus savoir qu'il &eacute;tait l&agrave;, et il se tenait debout et immobile derri&egrave;re
+tous ces gens heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le
+grand-p&egrave;re effar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, reprit Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;Six cent mille francs! r&eacute;pondit Gillenormand.</p>
+
+<p>&mdash;Moins quatorze ou quinze mille francs peut-&ecirc;tre, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris
+pour un livre.</p>
+
+<p>Jean Valjean ouvrit lui-m&ecirc;me le paquet; c'&eacute;tait une liasse de billets de
+banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets
+de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent
+quatre-vingt-quatre mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un bon livre, dit M. Gillenormand.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand
+a&icirc;n&eacute;e, reprit l'a&iuml;eul. Ce diable de Marius, il vous a d&eacute;nich&eacute; dans
+l'arbre des r&ecirc;ves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant
+aux amourettes des jeunes gens! Les &eacute;tudiants trouvent des &eacute;tudiantes de
+six cent mille francs. Ch&eacute;rubin travaille mieux que Rothschild.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! r&eacute;p&eacute;tait &agrave; demi-voix
+mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire
+six cent mille, quoi!</p>
+
+<p>Quant &agrave; Marius et &agrave; Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-l&agrave;; ils
+firent &agrave; peine attention &agrave; ce d&eacute;tail.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>D&eacute;posez plut&ocirc;t votre argent dans telle for&ecirc;t que chez tel notaire</h3>
+
+
+<p>On a sans doute compris, sans qu'il soit n&eacute;cessaire de l'expliquer
+longuement, que Jean Valjean, apr&egrave;s l'affaire Champmathieu, avait pu,
+gr&acirc;ce &agrave; sa premi&egrave;re &eacute;vasion de quelques jours, venir &agrave; Paris, et retirer
+&agrave; temps de chez Laffitte la somme gagn&eacute;e par lui, sous le nom de
+monsieur Madeleine, &agrave; Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'&ecirc;tre
+repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps apr&egrave;s, il avait cach&eacute; et
+enfoui cette somme dans la for&ecirc;t de Montfermeil au lieu dit le fonds
+Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de
+banque, avait peu de volume et tenait dans une bo&icirc;te; seulement, pour
+pr&eacute;server la bo&icirc;te de l'humidit&eacute;, il l'avait plac&eacute;e dans un coffret en
+ch&ecirc;ne plein de copeaux de ch&acirc;taignier. Dans le m&ecirc;me coffret, il avait
+mis son autre tr&eacute;sor, les chandeliers de l'&eacute;v&ecirc;que. On se souvient qu'il
+avait emport&eacute; ces chandeliers en s'&eacute;vadant de Montreuil-sur-mer. L'homme
+aper&ccedil;u un soir une premi&egrave;re fois par Boulatruelle, c'&eacute;tait Jean Valjean.
+Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait
+en chercher &agrave; la clairi&egrave;re Blaru. De l&agrave; les absences dont nous avons
+parl&eacute;. Il avait une pioche quelque part dans les bruy&egrave;res, dans une
+cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant
+que l'heure approchait o&ugrave; cet argent pourrait &ecirc;tre utile, il &eacute;tait all&eacute;
+le chercher; et c'&eacute;tait encore lui que Boulatruelle avait vu dans le
+bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle h&eacute;rita de la
+pioche.</p>
+
+<p>La somme r&eacute;elle &eacute;tait cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents
+francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.&mdash;Nous
+verrons apr&egrave;s, pensa-t-il.</p>
+
+<p>La diff&eacute;rence entre cette somme et les six cent trente mille francs
+retir&eacute;s de chez Laffitte repr&eacute;sentait la d&eacute;pense de dix ann&eacute;es, de 1823
+&agrave; 1833. Les cinq ann&eacute;es de s&eacute;jour au couvent n'avaient co&ucirc;t&eacute; que cinq
+mille francs.</p>
+
+<p>Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la chemin&eacute;e o&ugrave; ils
+resplendirent &agrave; la grande admiration de Toussaint.</p>
+
+<p>Du reste, Jean Valjean se savait d&eacute;livr&eacute; de Javert. On avait racont&eacute;
+devant lui, et il avait v&eacute;rifi&eacute; le fait dans le <i>Moniteur</i>, qui l'avait
+publi&eacute;, qu'un inspecteur de police nomm&eacute; Javert avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute; noy&eacute;
+sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le
+Pont-Neuf, et qu'un &eacute;crit laiss&eacute; par cet homme, d'ailleurs irr&eacute;prochable
+et fort estim&eacute; de ses chefs, faisait croire &agrave; un acc&egrave;s d'ali&eacute;nation
+mentale et &agrave; un suicide.&mdash;Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me
+tenant, il m'a laiss&eacute; en libert&eacute;, c'est qu'il fallait qu'il f&ucirc;t d&eacute;j&agrave;
+fou.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Les deux vieillards font tout, chacun &agrave; leur fa&ccedil;on, pour que Cosette
+soit heureuse</h3>
+
+
+<p>On pr&eacute;para tout pour le mariage. Le m&eacute;decin consult&eacute; d&eacute;clara qu'il
+pourrait avoir lieu en f&eacute;vrier. On &eacute;tait en d&eacute;cembre. Quelques
+ravissantes semaines de bonheur parfait s'&eacute;coul&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le moins heureux n'&eacute;tait pas le grand-p&egrave;re. Il restait des quarts
+d'heure en contemplation devant Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;L'admirable jolie fille! s'&eacute;criait-il. Et elle a l'air si douce et si
+bonne! Il n'y a pas &agrave; dire mamie mon c&oelig;ur, c'est la plus charmante
+fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, &ccedil;a vous aura des vertus avec
+odeur de violette. C'est une gr&acirc;ce, quoi! On ne peut que vivre noblement
+avec une telle cr&eacute;ature. Marius, mon gar&ccedil;on, tu es baron, tu es riche,
+n'avocasse pas, je t'en supplie.</p>
+
+<p>Cosette et Marius &eacute;taient pass&eacute;s brusquement du s&eacute;pulcre au paradis. La
+transition avait &eacute;t&eacute; peu m&eacute;nag&eacute;e, et ils en auraient &eacute;t&eacute; &eacute;tourdis s'ils
+n'en avaient &eacute;t&eacute; &eacute;blouis.</p>
+
+<p>&mdash;Comprends-tu quelque chose &agrave; cela? disait Marius &agrave; Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous
+regarde.</p>
+
+<p>Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile.
+Il se h&acirc;tait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et,
+en apparence, de joie, que Cosette elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Comme il avait &eacute;t&eacute; maire, il sut r&eacute;soudre un probl&egrave;me d&eacute;licat, dans le
+secret duquel il &eacute;tait seul, l'&eacute;tat civil de Cosette. Dire cr&ucirc;ment
+l'origine, qui sait? cela e&ucirc;t pu emp&ecirc;cher le mariage. Il tira Cosette de
+toutes les difficult&eacute;s. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen
+s&ucirc;r de n'encourir aucune r&eacute;clamation. Cosette &eacute;tait ce qui restait d'une
+famille &eacute;teinte. Cosette n'&eacute;tait pas sa fille &agrave; lui, mais la fille d'un
+autre Fauchelevent. Deux fr&egrave;res Fauchelevent avaient &eacute;t&eacute; jardiniers au
+couvent du Petit-Picpus. On alla &agrave; ce couvent; les meilleurs
+renseignements et les plus respectables t&eacute;moignages abond&egrave;rent; les
+bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines &agrave; sonder les questions de
+paternit&eacute;, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au
+juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette &eacute;tait la fille.
+Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec z&egrave;le. Un acte de
+notori&eacute;t&eacute; fut dress&eacute;. Cosette devint devant la loi mademoiselle
+Euphrasie Fauchelevent. Elle fut d&eacute;clar&eacute;e orpheline de p&egrave;re et de m&egrave;re.
+Jean Valjean s'arrangea de fa&ccedil;on &agrave; &ecirc;tre d&eacute;sign&eacute;, sous le nom de
+Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme
+subrog&eacute; tuteur.</p>
+
+<p>Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'&eacute;tait un legs
+fait &agrave; Cosette par une personne morte qui d&eacute;sirait rester inconnue. Le
+legs primitif avait &eacute;t&eacute; de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs;
+mais dix mille francs avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;pens&eacute;s pour l'&eacute;ducation de
+mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs pay&eacute;s au couvent m&ecirc;me. Ce
+legs, d&eacute;pos&eacute; dans les mains d'un tiers, devait &ecirc;tre remis &agrave; Cosette &agrave; sa
+majorit&eacute; ou &agrave; l'&eacute;poque de son mariage. Tout cet ensemble &eacute;tait fort
+acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un
+demi-million. Il y avait bien &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques singularit&eacute;s, mais on ne
+les vit pas; un des int&eacute;ress&eacute;s avait les yeux band&eacute;s par l'amour, les
+autres par les six cent mille francs.</p>
+
+<p>Cosette apprit qu'elle n'&eacute;tait pas la fille de ce vieux homme qu'elle
+avait si longtemps appel&eacute; p&egrave;re. Ce n'&eacute;tait qu'un parent; un autre
+Fauchelevent &eacute;tait son p&egrave;re v&eacute;ritable. Dans tout autre moment, cela
+l'e&ucirc;t navr&eacute;e. Mais &agrave; l'heure ineffable o&ugrave; elle &eacute;tait, ce ne fut qu'un
+peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage
+dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme
+s'effa&ccedil;ait; la vie est ainsi.</p>
+
+<p>Et puis, Cosette &eacute;tait habitu&eacute;e depuis de longues ann&eacute;es &agrave; voir autour
+d'elle des &eacute;nigmes; tout &ecirc;tre qui a eu une enfance myst&eacute;rieuse est
+toujours pr&ecirc;t &agrave; de certains renoncements.</p>
+
+<p>Elle continua pourtant de dire &agrave; Jean Valjean: P&egrave;re.</p>
+
+<p>Cosette, aux anges, &eacute;tait enthousiasm&eacute;e du p&egrave;re Gillenormand. Il est
+vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean
+Valjean construisait &agrave; Cosette une situation normale dans la soci&eacute;t&eacute; et
+une possession d'&eacute;tat inattaquable, M. Gillenormand veillait &agrave; la
+corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'&ecirc;tre magnifique. Il avait
+donn&eacute; &agrave; Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa
+propre grand'm&egrave;re &agrave; lui.&mdash;Ces modes-l&agrave; renaissent, disait-il, les
+antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse
+s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.</p>
+
+<p>Il d&eacute;valisait ses respectables commodes de laque de Coromandel &agrave; panse
+bomb&eacute;e qui n'avaient pas &eacute;t&eacute; ouvertes depuis des ans.&mdash;Confessons ces
+douairi&egrave;res, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il
+violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes
+ses femmes, de toutes ses ma&icirc;tresses, et de toutes ses a&iuml;eules. P&eacute;kins,
+damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flamb&eacute;, mouchoirs
+des Indes brod&eacute;s d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en
+pi&egrave;ces, points de G&ecirc;nes et d'Alen&ccedil;on, parures en vieille orf&egrave;vrerie,
+bonbonni&egrave;res d'ivoire orn&eacute;es de batailles microscopiques, nippes,
+rubans, il prodiguait tout &agrave; Cosette. Cosette, &eacute;merveill&eacute;e, &eacute;perdue
+d'amour pour Marius et effar&eacute;e de reconnaissance pour M. Gillenormand,
+r&ecirc;vait un bonheur sans bornes v&ecirc;tu de satin et de velours. Sa corbeille
+de noces lui apparaissait soutenue par les s&eacute;raphins. Son &acirc;me s'envolait
+dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines.</p>
+
+<p>L'ivresse des amoureux n'&eacute;tait &eacute;gal&eacute;e, nous l'avons dit, que par
+l'extase du grand-p&egrave;re. Il y avait comme une fanfare dans la rue des
+Filles-du-Calvaire.</p>
+
+<p>Chaque matin, nouvelle offrande de bric-&agrave;-brac du grand-p&egrave;re &agrave; Cosette.
+Tous les falbalas possibles s'&eacute;panouissaient splendidement autour
+d'elle.</p>
+
+<p>Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement &agrave; travers son
+bonheur, dit &agrave; propos de je ne sais quel incident:</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes de la r&eacute;volution sont tellement grands, qu'ils ont d&eacute;j&agrave; le
+prestige des si&egrave;cles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux
+semble une m&eacute;moire antique.</p>
+
+<p>&mdash;Moire antique! s'&eacute;cria le vieillard. Merci, Marius. C'est pr&eacute;cis&eacute;ment
+l'id&eacute;e que je cherchais.</p>
+
+<p>Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur th&eacute;
+s'ajoutait &agrave; la corbeille de Cosette.</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re extrayait de ces chiffons une sagesse.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans
+le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le n&eacute;cessaire. Assaisonnez-le-moi
+&eacute;norm&eacute;ment de superflu. Un palais et son c&oelig;ur. Son c&oelig;ur et le Louvre.
+Son c&oelig;ur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma berg&egrave;re, et
+t&acirc;chez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronn&eacute;e de bleuets et
+ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique &agrave; perte
+de vue sous une colonnade de marbre. Je consens &agrave; la bucolique et aussi
+&agrave; la f&eacute;erie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On
+mange, mais on ne d&icirc;ne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de
+l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert &agrave; rien. Je me souviens d'avoir
+vu dans la cath&eacute;drale de Strasbourg une horloge haute comme une maison &agrave;
+trois &eacute;tages qui marquait l'heure, qui avait la bont&eacute; de marquer
+l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, apr&egrave;s avoir
+sonn&eacute; midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de
+l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et
+les &eacute;toiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Ph&eacute;bus et
+Ph&eacute;b&eacute;, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les
+douze ap&ocirc;tres, et l'empereur Charles-Quint, et &Eacute;ponine et Sabinus, et un
+tas de petits bonshommes dor&eacute;s qui jouaient de la trompette, par-dessus
+le march&eacute;. Sans compter de ravissants carillons qu'elle &eacute;parpillait dans
+l'air &agrave; tout propos sans qu'on s&ucirc;t pourquoi. Un m&eacute;chant cadran tout nu
+qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la
+grosse horloge de Strasbourg, et je la pr&eacute;f&egrave;re au coucou de la
+For&ecirc;t-Noire.</p>
+
+<p>M. Gillenormand d&eacute;raisonnait sp&eacute;cialement &agrave; propos de la noce, et tous
+les trumeaux du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle passaient p&ecirc;le-m&ecirc;le dans ses
+dithyrambes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez l'art des f&ecirc;tes. Vous ne savez pas faire un jour de joie
+dans ce temps-ci, s'&eacute;criait-il. Votre dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle est veule. Il
+manque d'exc&egrave;s. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose,
+il est tondu ras. Votre tiers &eacute;tat est insipide, incolore, inodore et
+informe. R&ecirc;ves de vos bourgeoises qui s'&eacute;tablissent, comme elles disent:
+un joli boudoir fra&icirc;chement d&eacute;cor&eacute;, palissandre et calicot. Place!
+place! le sieur Grigou &eacute;pouse la demoiselle Grippesou. Somptuosit&eacute; et
+splendeur! on a coll&eacute; un louis d'or &agrave; un cierge. Voil&agrave; l'&eacute;poque. Je
+demande &agrave; m'enfuir au del&agrave; des sarmates. Ah! d&egrave;s 1787, j'ai pr&eacute;dit que
+tout &eacute;tait perdu, le jour o&ugrave; j'ai vu le duc de Rohan, prince de L&eacute;on,
+duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars,
+pair de France, aller &agrave; Longchamp en tapecul! Cela a port&eacute; ses fruits.
+Dans ce si&egrave;cle on fait des affaires, on joue &agrave; la Bourse, on gagne de
+l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est
+tir&eacute; &agrave; quatre &eacute;pingles, lav&eacute;, savonn&eacute;, ratiss&eacute;, ras&eacute;, peign&eacute;, cir&eacute;,
+liss&eacute;, frott&eacute;, bross&eacute;, nettoy&eacute; au dehors, irr&eacute;prochable, poli comme un
+caillou, discret, propret, et en m&ecirc;me temps, vertu de ma mie! on a au
+fond de la conscience des fumiers et des cloaques &agrave; faire reculer une
+vach&egrave;re qui se mouche dans ses doigts. J'octroie &agrave; ce temps-ci cette
+devise: Propret&eacute; sale. Marius, ne te f&acirc;che pas, donne-moi la permission
+de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la
+bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile &agrave;
+la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis
+tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah!
+c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes m&oelig;urs. J'en
+regrette tout. Cette &eacute;l&eacute;gance, cette chevalerie, ces fa&ccedil;ons courtoises
+et mignonnes, ce luxe r&eacute;jouissant que chacun avait, la musique faisant
+partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses,
+les joyeux visages attabl&eacute;s, les madrigaux alambiqu&eacute;s, les chansons, les
+fus&eacute;es d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros
+n&oelig;uds de rubans. Je regrette la jarreti&egrave;re de la mari&eacute;e. La jarreti&egrave;re
+de la mari&eacute;e est cousine de la ceinture de V&eacute;nus. Sur quoi roule la
+guerre de Troie? Parbleu, sur la jarreti&egrave;re d'H&eacute;l&egrave;ne. Pourquoi se
+bat-on, pourquoi Diom&egrave;de le divin fracasse-t-il sur la t&ecirc;te de M&eacute;rion&eacute;e
+ce grand casque d'airain &agrave; dix pointes, pourquoi Achille et Hector se
+pignochent-ils &agrave; grands coups de pique? Parce que H&eacute;l&egrave;ne a laiss&eacute;
+prendre &agrave; P&acirc;ris sa jarreti&egrave;re. Avec la jarreti&egrave;re de Cosette, Hom&egrave;re
+ferait l'<i>Iliade</i>. Il mettrait dans son po&egrave;me un vieux bavard comme moi,
+et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable
+autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et
+ensuite une bonne boustifaille. Sit&ocirc;t Cujas sorti, Gamache entrait.
+Mais, dame! c'est que l'estomac est une b&ecirc;te agr&eacute;able qui demande son
+d&ucirc;, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait &agrave;
+table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que
+mod&eacute;r&eacute;ment! Oh! les larges bouches riantes, et comme on &eacute;tait gai dans
+ce temps-l&agrave;! la jeunesse &eacute;tait un bouquet; tout jeune homme se terminait
+par une branche de lilas ou par une touffe de roses; f&ucirc;t-on guerrier, on
+&eacute;tait berger; et si, par hasard, on &eacute;tait capitaine de dragons, on
+trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait &agrave; &ecirc;tre joli. On se
+brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un
+marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on
+n'avait pas de bottes. On &eacute;tait pimpant, lustr&eacute;, moir&eacute;, mordor&eacute;,
+voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'emp&ecirc;chait pas d'avoir l'&eacute;p&eacute;e au
+c&ocirc;t&eacute;. Le colibri a bec et ongles. C'&eacute;tait le temps des <i>Indes galantes</i>.
+Un des c&ocirc;t&eacute;s du si&egrave;cle &eacute;tait le d&eacute;licat, l'autre &eacute;tait le magnifique;
+et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est s&eacute;rieux. Le
+bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre si&egrave;cle est
+infortun&eacute;. On chasserait les Gr&acirc;ces comme trop d&eacute;collet&eacute;es. H&eacute;las! on
+cache la beaut&eacute; comme une laideur. Depuis la r&eacute;volution, tout a des
+pantalons, m&ecirc;me les danseuses; une baladine doit &ecirc;tre grave; vos
+rigodons sont doctrinaires. Il faut &ecirc;tre majestueux. On serait bien
+f&acirc;ch&eacute; de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'id&eacute;al d'un galopin de
+vingt ans qui se marie, c'est de ressembler &agrave; monsieur Royer-Collard. Et
+savez-vous &agrave; quoi l'on arrive avec cette majest&eacute; l&agrave;? &agrave; &ecirc;tre petit.
+Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande.
+Mais soyez donc amoureux ga&icirc;ment, que diable! mariez-vous donc, quand
+vous vous mariez, avec la fi&egrave;vre et l'&eacute;tourdissement et le vacarme et le
+tohu-bohu du bonheur! De la gravit&eacute; &agrave; l'&eacute;glise, soit. Mais, sit&ocirc;t la
+messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour
+de l'&eacute;pous&eacute;e. Un mariage doit &ecirc;tre royal et chim&eacute;rique; il doit promener
+sa c&eacute;r&eacute;monie de la cath&eacute;drale de Reims &agrave; la pagode de Chanteloup. J'ai
+horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au
+moins ce jour-l&agrave;. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait &ecirc;tre des sylphes,
+des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis,
+tout nouveau mari&eacute; doit &ecirc;tre le prince Aldobrandini. Profitez de cette
+minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyr&eacute;e avec les cygnes
+et les aigles, quitte &agrave; retomber le lendemain dans la bourgeoisie des
+grenouilles. N'&eacute;conomisez point sur l'hym&eacute;n&eacute;e, ne lui rognez pas ses
+splendeurs; ne liardez pas le jour o&ugrave; vous rayonnez. La noce n'est pas
+le m&eacute;nage. Oh! si je faisais &agrave; ma fantaisie, ce serait galant. On
+entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de
+ciel et argent. Je m&ecirc;lerais &agrave; la f&ecirc;te les divinit&eacute;s agrestes, je
+convoquerais les dryades et les n&eacute;r&eacute;ides. Les noces d'Amphitrite, une
+nu&eacute;e rose, des nymphes bien coiff&eacute;es et toutes nues, un acad&eacute;micien
+offrant des quatrains &agrave; la d&eacute;esse, un char tra&icirc;n&eacute; par des monstres
+marins.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Triton trottait devant, et tirait de sa conque</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un programme de f&ecirc;te, en voil&agrave; un, ou je ne m'y connais pas, sac
+&agrave; papier!</p>
+
+<p>Pendant que le grand-p&egrave;re, en pleine effusion lyrique, s'&eacute;coutait
+lui-m&ecirc;me, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement.</p>
+
+<p>La tante Gillenormand consid&eacute;rait tout cela avec sa placidit&eacute;
+imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine
+quantit&eacute; d'&eacute;motions; Marius revenu, Marius rapport&eacute; sanglant, Marius
+rapport&eacute; d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius r&eacute;concili&eacute;,
+Marius fianc&eacute;, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant
+avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient &eacute;t&eacute; sa derni&egrave;re
+surprise. Puis son indiff&eacute;rence de premi&egrave;re communiante lui &eacute;tait
+revenue. Elle allait r&eacute;guli&egrave;rement aux offices, &eacute;grenait son rosaire,
+lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des <i>Ave</i>
+pendant qu'on chuchotait dans l'autre des <i>I love you</i>, et, vaguement,
+voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'&eacute;tait elle.</p>
+
+<p>Il y a un certain &eacute;tat d'asc&eacute;tisme inerte o&ugrave; l'&acirc;me, neutralis&eacute;e par
+l'engourdissement, &eacute;trang&egrave;re &agrave; ce qu'on pourrait appeler l'affaire de
+vivre, ne per&ccedil;oit, &agrave; l'exception des tremblements de terre et des
+catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions
+plaisantes, ni les impressions p&eacute;nibles.&mdash;Cette d&eacute;votion-l&agrave;, disait le
+p&egrave;re Gillenormand &agrave; sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens
+rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.</p>
+
+<p>Du reste, les six cent mille francs avaient fix&eacute; les ind&eacute;cisions de la
+vieille fille. Son p&egrave;re avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il
+ne l'avait pas consult&eacute;e sur le consentement au mariage de Marius. Il
+avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave,
+qu'une pens&eacute;e, satisfaire Marius. Quant &agrave; la tante, que la tante
+exist&acirc;t, et qu'elle p&ucirc;t avoir un avis, il n'y avait pas m&ecirc;me song&eacute;, et,
+toute moutonne qu'elle &eacute;tait, ceci l'avait froiss&eacute;e. Quelque peu
+r&eacute;volt&eacute;e dans son for int&eacute;rieur, mais ext&eacute;rieurement impassible, elle
+s'&eacute;tait dit: Mon p&egrave;re r&eacute;sout la question du mariage sans moi; je
+r&eacute;soudrai la question de l'h&eacute;ritage sans lui. Elle &eacute;tait riche, en
+effet, et le p&egrave;re ne l'&eacute;tait pas. Elle avait donc r&eacute;serv&eacute; l&agrave;-dessus sa
+d&eacute;cision. Il est probable que si le mariage e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pauvre, elle l'e&ucirc;t
+laiss&eacute; pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il &eacute;pouse une gueuse,
+qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut &agrave; la tante et
+changea sa situation int&eacute;rieure &agrave; l'endroit de cette paire d'amoureux.
+On doit de la consid&eacute;ration &agrave; six cent mille francs, et il &eacute;tait &eacute;vident
+qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune &agrave; ces
+jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin.</p>
+
+<p>Il fut arrang&eacute; que le couple habiterait chez le grand-p&egrave;re. M.
+Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de
+la maison.&mdash;<i>Cela me rajeunira</i>, d&eacute;clarait-il. <i>C'est un ancien projet.
+J'avais toujours eu l'id&eacute;e de faire la noce dans ma chambre</i>. Il
+meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit
+plafonner et tendre d'une &eacute;toffe extraordinaire qu'il avait en pi&egrave;ce et
+qu'il croyait d'Utrecht, fond satin&eacute; bouton-d'or avec fleurs de velours
+oreilles-d'ours.&mdash;C'est de cette &eacute;toffe-l&agrave;, disait-il, qu'&eacute;tait drap&eacute;
+le lit de la duchesse d'Anville &agrave; La Roche-Guyon.&mdash;Il mit sur la
+chemin&eacute;e une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.</p>
+
+<p>La biblioth&egrave;que de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait
+besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, &eacute;tant exig&eacute; par le conseil
+de l'ordre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIe" id="Chapitre_VIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Les effets de r&ecirc;ve m&ecirc;l&eacute;s au bonheur</h3>
+
+
+<p>Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M.
+Fauchelevent.&mdash;C'est le renversement des choses, disait mademoiselle
+Gillenormand, que la future vienne &agrave; domicile se faire faire la cour
+comme &ccedil;a.&mdash;Mais la convalescence de Marius avait fait prendre
+l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs
+aux t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Arm&eacute;,
+l'avaient enracin&eacute;e. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se
+parlaient pas. Il semblait que cela f&ucirc;t convenu. Toute fille a besoin
+d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour
+Marius, M. Fauchelevent &eacute;tait la condition de Cosette. Il l'acceptait.
+En mettant sur le tapis, vaguement et sans pr&eacute;ciser, les mati&egrave;res de la
+politique, au point de vue de l'am&eacute;lioration g&eacute;n&eacute;rale du sort de tous,
+ils parvenaient &agrave; se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet
+de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multipli&eacute;
+sous toutes les formes, prodigu&eacute; &agrave; tous comme l'air et le soleil, en un
+mot, respirable au peuple tout entier, ils furent &agrave; l'unisson et
+caus&egrave;rent presque. Marius remarqua &agrave; cette occasion que M. Fauchelevent
+parlait bien, et m&ecirc;me avec une certaine &eacute;l&eacute;vation de langage. Il lui
+manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose
+de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus.</p>
+
+<p>Marius, int&eacute;rieurement et au fond de sa pens&eacute;e, entourait de toutes
+sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui &eacute;tait pour lui
+simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes
+sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa m&eacute;moire un trou, en
+endroit noir, un ab&icirc;me creus&eacute; par quatre mois d'agonie. Beaucoup de
+choses s'y &eacute;taient perdues. Il en &eacute;tait &agrave; se demander s'il &eacute;tait bien
+r&eacute;el qu'il e&ucirc;t vu M. Fauchelevent, un tel homme si s&eacute;rieux et si calme,
+dans la barricade.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les
+disparitions du pass&eacute; lui eussent laiss&eacute;e dans l'esprit. Il ne faudrait
+pas croire qu'il f&ucirc;t d&eacute;livr&eacute; de toutes ces obsessions de la m&eacute;moire qui
+nous forcent, m&ecirc;me heureux, m&ecirc;me satisfaits, &agrave; regarder m&eacute;lancoliquement
+en arri&egrave;re. La t&ecirc;te qui ne se retourne pas vers les horizons effac&eacute;s ne
+contient ni pens&eacute;e ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans
+ses mains et le pass&eacute; tumultueux et vague traversait le cr&eacute;puscule qu'il
+avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche
+chanter sous la mitraille, il sentait sous sa l&egrave;vre le froid du front
+d'&Eacute;ponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet,
+Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient.
+Tous ces &ecirc;tres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques,
+&eacute;taient-ce des songes? avaient-ils en effet exist&eacute;? L'&eacute;meute avait tout
+roul&eacute; dans sa fum&eacute;e. Ces grandes fi&egrave;vres ont de grands r&ecirc;ves. Il
+s'interrogeait; il se t&acirc;tait; il avait le vertige de toutes ces r&eacute;alit&eacute;s
+&eacute;vanouies. O&ugrave; &eacute;taient-ils donc tous? &eacute;tait-ce bien vrai que tout f&ucirc;t
+mort? Une chute dans les t&eacute;n&egrave;bres avait tout emport&eacute;, except&eacute; lui. Tout
+cela lui semblait avoir disparu comme derri&egrave;re une toile de th&eacute;&acirc;tre. Il
+y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe &agrave; l'acte
+suivant.</p>
+
+<p>Et lui-m&ecirc;me, &eacute;tait-il bien le m&ecirc;me homme? Lui, le pauvre, il &eacute;tait
+riche; lui, l'abandonn&eacute;, il avait une famille; lui, le d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il
+&eacute;pousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait travers&eacute; une tombe, et
+qu'il y &eacute;tait entr&eacute; noir, et qu'il en &eacute;tait sorti blanc. Et cette tombe,
+les autres y &eacute;taient rest&eacute;s. &Agrave; de certains instants, tous ces &ecirc;tres du
+pass&eacute;, revenus et pr&eacute;sents, faisaient cercle autour de lui et
+l'assombrissaient; alors il songeait &agrave; Cosette, et redevenait serein;
+mais il ne fallait rien moins que cette f&eacute;licit&eacute; pour effacer cette
+catastrophe.</p>
+
+<p>M. Fauchelevent avait presque place parmi ces &ecirc;tres &eacute;vanouis. Marius
+h&eacute;sitait &agrave; croire que le Fauchelevent de la barricade f&ucirc;t le m&ecirc;me que ce
+Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis pr&egrave;s de Cosette. Le
+premier &eacute;tait probablement un de ces cauchemars apport&eacute;s et remport&eacute;s
+par ses heures de d&eacute;lire. Du reste, leurs deux natures &eacute;tant escarp&eacute;es,
+aucune question n'&eacute;tait possible de Marius &agrave; M. Fauchelevent. L'id&eacute;e ne
+lui en f&ucirc;t pas m&ecirc;me venue. Nous avons indiqu&eacute; d&eacute;j&agrave; ce d&eacute;tail
+caract&eacute;ristique.</p>
+
+<p>Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord
+tacite, n'&eacute;changent pas une parole &agrave; ce sujet, cela est moins rare qu'on
+ne pense.</p>
+
+<p>Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la
+conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M.
+Fauchelevent, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez bien cette rue-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle rue?</p>
+
+<p>&mdash;La rue de la Chanvrerie?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune id&eacute;e du nom de cette rue-l&agrave;, r&eacute;pondit M. Fauchelevent
+du ton le plus naturel du monde.</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue
+elle-m&ecirc;me, parut &agrave; Marius plus concluante qu'elle ne l'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, pensa-t-il, j'ai r&ecirc;v&eacute;. J'ai eu une hallucination. C'est
+quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y &eacute;tait pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIe" id="Chapitre_VIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Deux hommes impossibles &agrave; retrouver</h3>
+
+
+<p>L'enchantement, si grand qu'il f&ucirc;t, n'effa&ccedil;a point dans l'esprit de
+Marius d'autres pr&eacute;occupations.</p>
+
+<p>Pendant que le mariage s'appr&ecirc;tait et en attendant l'&eacute;poque fix&eacute;e, il
+fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches r&eacute;trospectives.</p>
+
+<p>Il devait de la reconnaissance de plusieurs c&ocirc;t&eacute;s; il en devait pour son
+p&egrave;re, il en devait pour lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il y avait Th&eacute;nardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapport&eacute;, lui
+Marius, chez M. Gillenormand.</p>
+
+<p>Marius tenait &agrave; retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier,
+&ecirc;tre heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non
+pay&eacute;es ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse d&eacute;sormais. Il lui &eacute;tait
+impossible de laisser tout cet arri&eacute;r&eacute; en souffrance derri&egrave;re lui, et il
+voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Que Th&eacute;nardier f&ucirc;t un sc&eacute;l&eacute;rat, cela n'&ocirc;tait rien &agrave; ce fait qu'il avait
+sauv&eacute; le colonel Pontmercy. Th&eacute;nardier &eacute;tait un bandit pour tout le
+monde, except&eacute; pour Marius.</p>
+
+<p>Et Marius, ignorant la v&eacute;ritable sc&egrave;ne du champ de bataille de Waterloo,
+ne savait pas cette particularit&eacute;, que son p&egrave;re &eacute;tait vis-&agrave;-vis de
+Th&eacute;nardier dans cette situation &eacute;trange de lui devoir la vie sans lui
+devoir de reconnaissance.</p>
+
+<p>Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint &agrave; saisir la piste
+de Th&eacute;nardier. L'effacement semblait complet de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. La
+Th&eacute;nardier &eacute;tait morte en prison pendant l'instruction du proc&egrave;s.
+Th&eacute;nardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce
+groupe lamentable, avaient replong&eacute; dans l'ombre. Le gouffre de
+l'inconnu social s'&eacute;tait silencieusement referm&eacute; sur ces &ecirc;tres. On ne
+voyait m&ecirc;me plus &agrave; la surface ce fr&eacute;missement, ce tremblement, ces
+obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tomb&eacute;
+l&agrave;, et qu'on peut y jeter la sonde.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier &eacute;tant morte, Boulatruelle &eacute;tant mis hors de cause,
+Claquesous ayant disparu, les principaux accus&eacute;s s'&eacute;tant &eacute;chapp&eacute;s de
+prison, le proc&egrave;s du guet-apens de la masure Gorbeau avait &agrave; peu pr&egrave;s
+avort&eacute;. L'affaire &eacute;tait rest&eacute;e assez obscure. Le banc des assises avait
+d&ucirc; se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit
+Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute;s contradictoirement &agrave; dix ans de gal&egrave;res. Les travaux forc&eacute;s &agrave;
+perp&eacute;tuit&eacute; avaient &eacute;t&eacute; prononc&eacute;s contre leurs complices &eacute;vad&eacute;s et
+contumaces. Th&eacute;nardier, chef et meneur, avait &eacute;t&eacute;, par contumace
+&eacute;galement, condamn&eacute; &agrave; mort. Cette condamnation &eacute;tait la seule chose qui
+rest&acirc;t sur Th&eacute;nardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre,
+comme une chandelle &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Du reste, en refoulant Th&eacute;nardier dans les derni&egrave;res profondeurs par la
+crainte d'&ecirc;tre ressaisi, cette condamnation ajoutait &agrave; l'&eacute;paississement
+t&eacute;n&eacute;breux qui couvrait cet homme.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'autre, quant &agrave; l'homme ignor&eacute; qui avait sauv&eacute; Marius, les
+recherches eurent d'abord quelque r&eacute;sultat, puis s'arr&ecirc;t&egrave;rent court. On
+r&eacute;ussit &agrave; retrouver le fiacre qui avait rapport&eacute; Marius rue des
+Filles-du-Calvaire dans la soir&eacute;e du 6 juin. Le cocher d&eacute;clara que le 6
+juin, d'apr&egrave;s l'ordre d'un agent de police, il avait &laquo;stationn&eacute;&raquo; depuis
+trois heures de l'apr&egrave;s-midi jusqu'&agrave; la nuit, sur le quai des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, au-dessus de l'issue du Grand &Eacute;gout; que, vers neuf
+heures du soir, la grille de l'&eacute;gout qui donne sur la berge de la
+rivi&egrave;re s'&eacute;tait ouverte; qu'un homme en &eacute;tait sorti, portant sur ses
+&eacute;paules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel &eacute;tait en
+observation sur ce point, avait arr&ecirc;t&eacute; l'homme vivant et saisi l'homme
+mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait re&ccedil;u &laquo;tout ce
+monde-l&agrave;&raquo; dans son fiacre; qu'on &eacute;tait all&eacute; d'abord rue des
+Filles-du-Calvaire; qu'on y avait d&eacute;pos&eacute; l'homme mort; que l'homme mort,
+c'&eacute;tait monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien,
+quoiqu'il f&ucirc;t vivant &laquo;cette fois-ci&raquo;; qu'ensuite on &eacute;tait remont&eacute; dans
+sa voiture, qu'il avait fouett&eacute; ses chevaux, que, &agrave; quelques pas de la
+porte des Archives, on lui avait cri&eacute; de s'arr&ecirc;ter, que l&agrave;, dans la rue,
+on l'avait pay&eacute; et quitt&eacute;, et que l'agent avait emmen&eacute; l'autre homme;
+qu'il ne savait rien de plus; que la nuit &eacute;tait tr&egrave;s noire.</p>
+
+<p>Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait
+seulement d'avoir &eacute;t&eacute; saisi en arri&egrave;re par une main &eacute;nergique au moment
+o&ugrave; il tombait &agrave; la renverse dans la barricade; puis tout s'effa&ccedil;ait pour
+lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.</p>
+
+<p>Il se perdait en conjectures.</p>
+
+<p>Il ne pouvait douter de sa propre identit&eacute;. Comment se faisait-il
+pourtant que, tomb&eacute; rue de la Chanvrerie, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ramass&eacute; par l'agent
+de police sur la berge de la Seine, pr&egrave;s du pont des Invalides?
+Quelqu'un l'avait emport&eacute; du quartier des halles aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Et
+comment? Par l'&eacute;gout. D&eacute;vouement inou&iuml;!</p>
+
+<p>Quelqu'un? Qui?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cet homme que Marius cherchait.</p>
+
+<p>De cet homme, qui &eacute;tait son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre
+indice.</p>
+
+<p>Marius, quoique oblig&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; &agrave; une grande r&eacute;serve, poussa ses
+recherches jusqu'&agrave; la pr&eacute;fecture de police. L&agrave;, pas plus qu'ailleurs,
+les renseignements pris n'aboutirent &agrave; aucun &eacute;claircissement. La
+pr&eacute;fecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait
+connaissance d'aucune arrestation op&eacute;r&eacute;e le 6 juin &agrave; la grille du Grand
+&Eacute;gout; on n'y avait re&ccedil;u aucun rapport d'agent sur ce fait qui, &agrave; la
+pr&eacute;fecture, &eacute;tait regard&eacute; comme une fable. On y attribuait l'invention
+de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de
+tout, m&ecirc;me d'imagination. Le fait, pourtant, &eacute;tait certain, et Marius
+n'en pouvait douter, &agrave; moins de douter de sa propre identit&eacute;, comme nous
+venons de le dire.</p>
+
+<p>Tout, dans cette &eacute;trange &eacute;nigme, &eacute;tait inexplicable.</p>
+
+<p>Cet homme, ce myst&eacute;rieux homme, que le cocher avait vu sortir de la
+grille du Grand &Eacute;gout portant sur son dos Marius &eacute;vanoui, et que l'agent
+de police aux aguets avait arr&ecirc;t&eacute; en flagrant d&eacute;lit de sauvetage d'un
+insurg&eacute;, qu'&eacute;tait-il devenu? qu'&eacute;tait devenu l'agent lui-m&ecirc;me? Pourquoi
+cet agent avait-il gard&eacute; le silence? l'homme avait-il r&eacute;ussi &agrave; s'&eacute;vader?
+avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe
+de vie &agrave; Marius qui lui devait tout? Le d&eacute;sint&eacute;ressement n'&eacute;tait pas
+moins prodigieux que le d&eacute;vouement. Pourquoi cet homme ne
+reparaissait-il pas? Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il au-dessus de la r&eacute;compense, mais
+personne n'est au-dessus de la reconnaissance. &Eacute;tait-il mort? quel homme
+&eacute;tait-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher
+r&eacute;pondait: La nuit &eacute;tait tr&egrave;s noire. Basque et Nicolette, ahuris,
+n'avaient regard&eacute; que leur jeune ma&icirc;tre tout sanglant. Le portier, dont
+la chandelle avait &eacute;clair&eacute; la tragique arriv&eacute;e de Marius, avait seul
+remarqu&eacute; l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait:
+&laquo;Cet homme &eacute;tait &eacute;pouvantable.&raquo;</p>
+
+<p>Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver
+les v&ecirc;tements ensanglant&eacute;s qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait
+ramen&eacute; chez son a&iuml;eul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan &eacute;tait
+bizarrement d&eacute;chir&eacute;. Un morceau manquait.</p>
+
+<p>Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette
+singuli&egrave;re aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et
+de l'inutilit&eacute; de ses efforts. Le visage froid de &laquo;monsieur
+Fauchelevent&raquo; l'impatientait. Il s'&eacute;cria avec une vivacit&eacute; qui avait
+presque la vibration de la col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cet homme-l&agrave;, quel qu'il soit, a &eacute;t&eacute; sublime. Savez-vous ce qu'il
+a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se
+jet&acirc;t au milieu du combat, qu'il me d&eacute;rob&acirc;t, qu'il ouvr&icirc;t l'&eacute;gout, qu'il
+m'y tra&icirc;n&acirc;t, qu'il m'y port&acirc;t! Il a fallu qu'il f&icirc;t plus d'une lieue et
+demie dans d'affreuses galeries souterraines, courb&eacute;, ploy&eacute;, dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un
+cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce
+cadavre. Et ce cadavre, c'&eacute;tait moi. Il s'est dit: Il y a encore l&agrave;
+peut-&ecirc;tre une lueur de vie; je vais risquer mon existence &agrave; moi pour
+cette mis&eacute;rable &eacute;tincelle! Et son existence, il ne l'a pas risqu&eacute;e une
+fois, mais vingt! Et chaque pas &eacute;tait un danger. La preuve, c'est qu'en
+sortant de l'&eacute;gout il a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;. Savez-vous, monsieur, que cet homme
+a fait tout cela? Et aucune r&eacute;compense &agrave; attendre. Qu'&eacute;tais-je? Un
+insurg&eacute;. Qu'&eacute;tais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de
+Cosette &eacute;taient &agrave; moi....</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont &agrave; vous, interrompit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme!</p>
+
+<p>Jean Valjean garda le silence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_sixieme_La_nuit_blanche" id="Livre_sixieme_La_nuit_blanche"></a>Livre sixi&egrave;me&mdash;La nuit blanche</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le 16 f&eacute;vrier 1833</h3>
+
+
+<p>La nuit du 16 au 17 f&eacute;vrier 1833 fut une nuit b&eacute;nie. Elle eut au-dessus
+de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de
+Cosette.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute; adorable.</p>
+
+<p>Ce n'avait pas &eacute;t&eacute; la f&ecirc;te bleue r&ecirc;v&eacute;e par le grand-p&egrave;re, une f&eacute;erie
+avec une confusion de ch&eacute;rubins et de cupidons au-dessus de la t&ecirc;te des
+mari&eacute;s, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait
+&eacute;t&eacute; doux et riant.</p>
+
+<p>La mode du mariage n'&eacute;tait pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La
+France n'avait pas encore emprunt&eacute; &agrave; l'Angleterre cette d&eacute;licatesse
+supr&ecirc;me d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'&eacute;glise, de se
+cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un
+banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On
+n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de
+d&eacute;cent &agrave; cahoter son paradis en chaise de poste, &agrave; entrecouper son
+myst&egrave;re de clic-clacs, &agrave; prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et &agrave;
+laisser derri&egrave;re soi, dans l'alc&ocirc;ve banale &agrave; tant par nuit, le plus
+sacr&eacute; des souvenirs de la vie p&ecirc;le-m&ecirc;le avec le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te du
+conducteur de diligence et de la servante d'auberge.</p>
+
+<p>Dans cette seconde moiti&eacute; du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle o&ugrave; nous sommes, le
+maire et son &eacute;charpe, le pr&ecirc;tre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne
+suffisent plus; il faut les compl&eacute;ter par le postillon de Longjumeau;
+veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en
+brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands &agrave; la queue
+nou&eacute;e, faux galons, chapeau cir&eacute;, gros cheveux poudr&eacute;s, fouet &eacute;norme et
+bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'&eacute;l&eacute;gance jusqu'&agrave; faire,
+comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la cal&egrave;che de poste des mari&eacute;s
+une gr&ecirc;le de pantoufles &eacute;cul&eacute;es et de vieilles savates, en souvenir de
+Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son
+mariage par une col&egrave;re de tante qui lui porta bonheur. Les savates et
+les pantoufles ne font point encore partie de nos c&eacute;l&eacute;brations
+nuptiales; mais patience, le bon go&ucirc;t continuant &agrave; se r&eacute;pandre, on y
+viendra.</p>
+
+<p>En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.</p>
+
+<p>On s'imaginait encore &agrave; cette &eacute;poque, chose bizarre, qu'un mariage est
+une f&ecirc;te intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne g&acirc;te point une
+solennit&eacute; domestique, que la ga&icirc;t&eacute;, f&ucirc;t-elle excessive, pourvu qu'elle
+soit honn&ecirc;te, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est v&eacute;n&eacute;rable
+et bon que la fusion de ces deux destin&eacute;es d'o&ugrave; sortira une famille
+commence dans la maison, et que le m&eacute;nage ait d&eacute;sormais pour t&eacute;moin la
+chambre nuptiale.</p>
+
+<p>Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi.</p>
+
+<p>Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M.
+Gillenormand.</p>
+
+<p>Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les
+bans &agrave; publier, les actes &agrave; dresser, la mairie, l'&eacute;glise, ont toujours
+quelque complication. On ne put &ecirc;tre pr&ecirc;t avant le 16 f&eacute;vrier.</p>
+
+<p>Or, nous notons ce d&eacute;tail pour la pure satisfaction d'&ecirc;tre exact, il se
+trouva que le 16 &eacute;tait un mardi gras. H&eacute;sitations, scrupules,
+particuli&egrave;rement de la tante Gillenormand.</p>
+
+<p>&mdash;Un mardi gras! s'&eacute;cria l'a&iuml;eul, tant mieux. Il y a un proverbe:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mariage un mardi gras</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>N'aura point d'enfants ingrats.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes! r&eacute;pondit l'amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Marions-nous, fit le grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la ga&icirc;t&eacute; publique. Il pleuvait
+ce jour-l&agrave;, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au
+service du bonheur, que les amants voient, m&ecirc;me quand le reste de la
+cr&eacute;ation serait sous un parapluie.</p>
+
+<p>La veille, Jean Valjean avait remis &agrave; Marius, en pr&eacute;sence de M.
+Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.</p>
+
+<p>Le mariage se faisant sous le r&eacute;gime de la communaut&eacute;, les actes avaient
+&eacute;t&eacute; simples.</p>
+
+<p>Toussaint &eacute;tait d&eacute;sormais inutile &agrave; Jean Valjean; Cosette en avait
+h&eacute;rit&eacute; et l'avait promue au grade de femme de chambre.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle
+chambre meubl&eacute;e expr&egrave;s pour lui, et Cosette lui avait si
+irr&eacute;sistiblement dit: &laquo;P&egrave;re, je vous en prie&raquo;, qu'elle lui avait fait &agrave;
+peu pr&egrave;s promettre qu'il viendrait l'habiter.</p>
+
+<p>Quelques jours avant le jour fix&eacute; pour le mariage, il &eacute;tait arriv&eacute; un
+accident &agrave; Jean Valjean; il s'&eacute;tait un peu &eacute;cras&eacute; le pouce de la main
+droite. Ce n'&eacute;tait point grave; et il n'avait pas permis que personne
+s'en occup&acirc;t, ni le pans&acirc;t, ni m&ecirc;me vit son mal, pas m&ecirc;me Cosette. Cela
+pourtant l'avait forc&eacute; de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter
+le bras en &eacute;charpe, et l'avait emp&ecirc;ch&eacute; de rien signer. M. Gillenormand,
+comme subrog&eacute; tuteur de Cosette, l'avait suppl&eacute;&eacute;.</p>
+
+<p>Nous ne m&egrave;nerons le lecteur ni &agrave; la mairie ni &agrave; l'&eacute;glise. On ne suit
+gu&egrave;re deux amoureux jusque-l&agrave;, et l'on a l'habitude de tourner le dos au
+drame d&egrave;s qu'il met &agrave; sa boutonni&egrave;re un bouquet de mari&eacute;. Nous nous
+bornerons &agrave; noter un incident qui, d'ailleurs inaper&ccedil;u de la noce,
+marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire &agrave; l'&eacute;glise Saint-Paul.</p>
+
+<p>On repavait &agrave; cette &eacute;poque l'extr&eacute;mit&eacute; nord de la rue Saint-Louis. Elle
+&eacute;tait barr&eacute;e &agrave; partir de la rue du Parc-Royal. Il &eacute;tait impossible aux
+voitures de la noce d'aller directement &agrave; Saint-Paul. Force &eacute;tait de
+changer l'itin&eacute;raire, et le plus simple &eacute;tait de tourner par le
+boulevard. Un des invit&eacute;s fit observer que c'&eacute;tait le mardi gras, et
+qu'il y aurait l&agrave; encombrement de voitures.&mdash;Pourquoi? demanda M.
+Gillenormand.&mdash;&Agrave; cause des masques.&mdash;&Agrave; merveille, dit le grand-p&egrave;re.
+Allons par l&agrave;. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le
+s&eacute;rieux de la vie. Cela les pr&eacute;parera de voir un peu de mascarade.</p>
+
+<p>On prit par le boulevard. La premi&egrave;re des berlines de la noce contenait
+Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean.
+Marius, encore s&eacute;par&eacute; de sa fianc&eacute;e, selon l'usage, ne venait que dans
+la seconde. Le cort&egrave;ge nuptial, au sortir de la rue des
+Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui
+faisait la cha&icirc;ne sans fin de la Madeleine &agrave; la Bastille et de la
+Bastille &agrave; la Madeleine.</p>
+
+<p>Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par
+intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne
+humeur de cet hiver de 1833, Paris s'&eacute;tait d&eacute;guis&eacute; en Venise. On ne voit
+plus de ces mardis gras-l&agrave; aujourd'hui. Tout ce qui existe &eacute;tant un
+carnaval r&eacute;pandu, il n'y a plus de carnaval.</p>
+
+<p>Les contre-all&eacute;es regorgeaient de passants et les fen&ecirc;tres de curieux.
+Les terrasses qui couronnent les p&eacute;ristyles des th&eacute;&acirc;tres &eacute;taient bord&eacute;es
+de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce d&eacute;fil&eacute;, propre au
+mardi gras comme &agrave; Longchamps, de v&eacute;hicules de toutes sortes, citadines,
+tapissi&egrave;res, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement
+riv&eacute;s les uns aux autres par les r&egrave;glements de police et comme embo&icirc;t&eacute;s
+dans des rails. Quiconque est dans un de ces v&eacute;hicules-l&agrave; est tout &agrave; la
+fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les
+bas c&ocirc;t&eacute;s du boulevard ces deux interminables files parall&egrave;les se
+mouvant en mouvement contrari&eacute;, et surveillaient, pour que rien
+n'entrav&acirc;t leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant,
+l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chauss&eacute;e d'Antin, l'autre
+vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armori&eacute;es des pairs de
+France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chauss&eacute;e, allant et
+venant librement. De certains cort&egrave;ges magnifiques et joyeux, notamment
+le B&oelig;uf Gras, avaient le m&ecirc;me privil&egrave;ge. Dans cette ga&icirc;t&eacute; de Paris,
+l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord
+Seymour, harcel&eacute;e d'un sobriquet populacier, passait &agrave; grand bruit.</p>
+
+<p>Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux
+galopaient comme des chiens de berger, d'honn&ecirc;tes berlingots de famille,
+encombr&eacute;s de grand'tantes et d'a&iuml;eules, &eacute;talaient &agrave; leurs porti&egrave;res de
+frais groupes d'enfants d&eacute;guis&eacute;s, pierrots de sept ans, pierrettes de
+six ans, ravissants petits &ecirc;tres, sentant qu'ils faisaient
+officiellement partie de l'all&eacute;gresse publique, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de la dignit&eacute;
+de leur arlequinade et ayant une gravit&eacute; de fonctionnaires.</p>
+
+<p>De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession
+des v&eacute;hicules; l'une ou l'autre des deux files lat&eacute;rales s'arr&ecirc;tait
+jusqu'&agrave; ce que le n&oelig;ud f&ucirc;t d&eacute;nou&eacute;; une voiture emp&ecirc;ch&eacute;e suffisait pour
+paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.</p>
+
+<p>Les carrosses de la noce &eacute;taient dans la file allant vers la Bastille et
+longeant le c&ocirc;t&eacute; droit du boulevard. &Agrave; la hauteur de la rue du
+Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arr&ecirc;t. Presque au m&ecirc;me instant, sur
+l'autre bas c&ocirc;t&eacute;, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arr&ecirc;ta
+&eacute;galement. Il y avait &agrave; ce point-l&agrave; de cette file une voiture de
+masques.</p>
+
+<p>Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charret&eacute;es de masques sont bien
+connues des Parisiens. Si elles manquaient &agrave; un mardi gras ou &agrave; une
+mi-car&ecirc;me, on y entendrait malice, et l'on dirait: <i>Il y a quelque chose
+l&agrave;-dessous. Probablement le minist&egrave;re va changer</i>. Un entassement de
+Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahot&eacute; au-dessus des passants,
+tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des
+hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher
+les oreilles &agrave; Rabelais de m&ecirc;me que les m&eacute;nades faisaient baisser les
+yeux &agrave; Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de
+faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquin&eacute;s par un
+papillon, cris jet&eacute;s aux pi&eacute;tons, poings sur les hanches, postures
+hardies, &eacute;paules nues, faces masqu&eacute;es, impudeurs d&eacute;musel&eacute;es; un chaos
+d'effronteries promen&eacute; par un cocher coiff&eacute; de fleurs; voil&agrave; ce que
+c'est que cette institution.</p>
+
+<p>La Gr&egrave;ce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du
+fiacre de Vad&eacute;.</p>
+
+<p>Tout peut &ecirc;tre parodi&eacute;, m&ecirc;me la parodie. La saturnale, cette grimace de
+la beaut&eacute; antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi
+gras; et la bacchanale, jadis couronn&eacute;e de pampres, inond&eacute;e de soleil,
+montrant des seins de marbre dans une demi-nudit&eacute; divine, aujourd'hui
+avachie sous la guenille mouill&eacute;e du nord, a fini par s'appeler la
+chie-en-lit.</p>
+
+<p>La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la
+monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais &laquo;vingt
+sous tournois pour trois coches de mascarades &egrave;s carrefours&raquo;. De nos
+jours, ces monceaux bruyants de cr&eacute;atures se font habituellement
+charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'imp&eacute;riale, ou
+accablent de leur tumultueux groupe un landau de r&eacute;gie dont les capotes
+sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le
+si&egrave;ge, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils
+enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couch&eacute;s,
+assis, jarrets recroquevill&eacute;s, jambes pendantes. Les femmes occupent les
+genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des t&ecirc;tes leur
+pyramide forcen&eacute;e. Ces carross&eacute;es font des montagnes d'all&eacute;gresse au
+milieu de la cohue. Coll&eacute;, Panard et Piron en d&eacute;coulent, enrichis
+d'argot. On crache de l&agrave;-haut sur le peuple le cat&eacute;chisme poissard. Ce
+fiacre, devenu d&eacute;mesur&eacute; par son chargement, a un air de conqu&ecirc;te.
+Brouhaha est &agrave; l'avant, Tohubohu est &agrave; l'arri&egrave;re. On y vocif&egrave;re, on y
+vocalise, on y hurle, on y &eacute;clate, on s'y tord de bonheur; la ga&icirc;t&eacute; y
+rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialit&eacute; s'y &eacute;tale comme une pourpre;
+deux haridelles y tra&icirc;nent la farce &eacute;panouie en apoth&eacute;ose; c'est le char
+du triomphe du Rire.</p>
+
+<p>Rire trop cynique pour &ecirc;tre franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce
+rire a une mission. Il est charg&eacute; de prouver aux parisiens le carnaval.</p>
+
+<p>Ces voitures poissardes, o&ugrave; l'on sent on ne sait quelles t&eacute;n&egrave;bres, font
+songer le philosophe. Il y a du gouvernement l&agrave;-dedans. On touche l&agrave; du
+doigt une affinit&eacute; myst&eacute;rieuse entre les hommes publics et les femmes
+publiques.</p>
+
+<p>Que des turpitudes &eacute;chafaud&eacute;es donnent un total de ga&icirc;t&eacute;, qu'en &eacute;tageant
+l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage
+servant de cariatide &agrave; la prostitution amuse les cohues en les
+affrontant, que la foule aime &agrave; voir passer sur les quatre roues d'un
+fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et
+lumi&egrave;re, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains &agrave; cette gloire
+faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de f&ecirc;te pour les
+multitudes si la police ne prom&egrave;ne au milieu d'elles ces esp&egrave;ces
+d'hydres de joie &agrave; vingt t&ecirc;tes, certes, cela est triste. Mais qu'y
+faire? Ces tombereaux de fange enrubann&eacute;e et fleurie sont insult&eacute;s et
+amnisti&eacute;s par le rire public. Le rire de tous est complice de la
+d&eacute;gradation universelle. De certaines f&ecirc;tes malsaines d&eacute;sagr&egrave;gent le
+peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut
+des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la
+grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cit&eacute;
+sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le,
+se laisse volontiers donner la com&eacute;die par l'infamie. Il ne demande &agrave;
+ses ma&icirc;tres,&mdash;quand il a des ma&icirc;tres,&mdash;qu'une chose: fardez-moi la boue.
+Rome &eacute;tait de la m&ecirc;me humeur. Elle aimait N&eacute;ron. N&eacute;ron &eacute;tait un
+d&eacute;bardeur titan.</p>
+
+<p>Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes
+grappes de femmes et d'hommes masqu&eacute;s, trimball&eacute;s dans une vaste
+cal&egrave;che, s'arr&ecirc;ta &agrave; gauche du boulevard pendant que le cort&egrave;ge de la
+noce s'arr&ecirc;tait &agrave; droite. D'un bord du boulevard &agrave; l'autre, la voiture
+o&ugrave; &eacute;taient les masques aper&ccedil;ut vis-&agrave;-vis d'elle la voiture o&ugrave; &eacute;tait la
+mari&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit un masque, une noce.</p>
+
+<p>&mdash;Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie.</p>
+
+<p>Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le
+hol&agrave; des sergents de ville, les deux masques regard&egrave;rent ailleurs.</p>
+
+<p>Toute la carross&eacute;e masqu&eacute;e eut fort &agrave; faire au bout d'un instant, la
+multitude se mit &agrave; la huer, ce qui est la caresse de la foule aux
+mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire
+front &agrave; tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous
+les projectiles du r&eacute;pertoire des halles pour r&eacute;pondre aux &eacute;normes coups
+de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un
+effrayant &eacute;change de m&eacute;taphores.</p>
+
+<p>Cependant, deux autres masques de la m&ecirc;me voiture, un espagnol au nez
+d&eacute;mesur&eacute; avec un air vieillot et d'&eacute;normes moustaches noires, et une
+poissarde maigre, et toute jeune fille, masqu&eacute;e d'un loup, avaient
+remarqu&eacute; la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les
+passants s'insultaient, avaient un dialogue &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Leur apart&eacute; &eacute;tait couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouff&eacute;es de
+pluie avaient mouill&eacute; la voiture toute grande ouverte; le vent de
+f&eacute;vrier n'est pas chaud; tout en r&eacute;pondant &agrave; l'Espagnol, la poissarde,
+d&eacute;collet&eacute;e, grelottait, riait, et toussait.</p>
+
+<p>Voici le dialogue:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, daron?</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu ce vieux?</p>
+
+<p>&mdash;Quel vieux?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, dans la premi&egrave;re roulotte de la noce, de notre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a le bras accroch&eacute; dans une cravate noire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r que je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit
+vousaille, tonorgue ni m&eacute;zig, si je ne colombe pas ce pantinois-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui que Paris est Pantin.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu voir la mari&eacute;e, en te penchant?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et le mari&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mari&eacute; dans cette roulotte-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins que ce ne soit l'autre vieux.</p>
+
+<p>&mdash;T&acirc;che donc de voir la mari&eacute;e en te penchant bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, ce vieux qui a quelque chose &agrave; la patte, j'en suis s&ucirc;r, je
+connais &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi &ccedil;a te sert-il de le conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas. Des fois!</p>
+
+<p>&mdash;Je me fiche pas mal des vieux, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-le &agrave; ton aise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment diable est-il &agrave; la noce?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y sommes bien, nous.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; vient-elle, cette noce?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu devrais faire une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Descendre de notre roulotte et filer cette noce-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour savoir o&ugrave; elle va, et ce qu'elle est. D&eacute;p&ecirc;che-toi de descendre,
+cours, ma f&eacute;e, toi qui es jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas quitter la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis lou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah fichtre!</p>
+
+<p>&mdash;Je dois ma journ&eacute;e de poissarde &agrave; la pr&eacute;fecture.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arr&ecirc;te.
+Tu sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, je suis achet&eacute;e par Pharos.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal. Ce vieux m'emb&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Les vieux t'emb&ecirc;tent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans la premi&egrave;re voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la roulotte de la mari&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Donc il est le p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela me fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis qu'il est le p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas que ce p&egrave;re-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne peux gu&egrave;re sortir que masqu&eacute;. Ici, je suis cach&eacute;, on ne
+sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est
+mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans
+mon trou. Toi, tu es libre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que moi toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu t&acirc;ches de savoir o&ugrave; est all&eacute;e cette noce-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; elle va?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; va-t-elle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Au Cadran Bleu.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord ce n'est pas de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &agrave; la R&acirc;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ou ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est libre. Les noces sont libres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout &ccedil;a. Je te dis qu'il faut que tu t&acirc;ches de me savoir
+ce que c'est que cette noce-l&agrave;, dont est ce vieux, et o&ugrave; cette noce-l&agrave;
+demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent! voil&agrave; qui sera dr&ocirc;le. C'est commode de retrouver, huit
+jours apr&egrave;s, une noce qui a pass&eacute; dans Paris le mardi gras. Une tiquante
+dans un grenier &agrave; foin! Est-ce que c'est possible?</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, il faudra t&acirc;cher. Entends-tu, Azelma?</p>
+
+<p>Les deux files reprirent des deux c&ocirc;t&eacute;s du boulevard leur mouvement en
+sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue &laquo;la roulotte&raquo; de
+la mari&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Jean Valjean a toujours son bras en &eacute;charpe</h3>
+
+
+<p>R&eacute;aliser son r&ecirc;ve. &Agrave; qui cela est-il donn&eacute;? Il doit y avoir des
+&eacute;lections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats &agrave; notre
+insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient &eacute;t&eacute; &eacute;lus.</p>
+
+<p>Cosette, &agrave; la mairie et dans l'&eacute;glise, &eacute;tait &eacute;clatante et touchante.
+C'&eacute;tait Toussaint, aid&eacute;e de Nicolette, qui l'avait habill&eacute;e.</p>
+
+<p>Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de
+Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une
+couronne de fleurs d'oranger; tout cela &eacute;tait blanc, et, dans cette
+blancheur, elle rayonnait. C'&eacute;tait une candeur exquise se dilatant et se
+transfigurant dans la clart&eacute;. On e&ucirc;t dit une vierge en train de devenir
+d&eacute;esse.</p>
+
+<p>Les beaux cheveux de Marius &eacute;taient lustr&eacute;s et parfum&eacute;s; on entrevoyait
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, sous l'&eacute;paisseur des boucles, des lignes p&acirc;les qui &eacute;taient les
+cicatrices de la barricade.</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re, superbe, la t&ecirc;te haute, amalgamant plus que jamais dans
+sa toilette et dans ses mani&egrave;res toutes les &eacute;l&eacute;gances du temps de
+Barras, conduisait Cosette. Il rempla&ccedil;ait Jean Valjean qui, &agrave; cause de
+son bras en &eacute;charpe, ne pouvait donner la main &agrave; la mari&eacute;e.</p>
+
+<p>Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Fauchelevent, lui disait l'a&iuml;eul, voil&agrave; un beau jour. Je vote
+la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de
+tristesse nulle part d&eacute;sormais. Pardieu! je d&eacute;cr&egrave;te la joie! Le mal n'a
+pas le droit d'&ecirc;tre. Qu'il y ait des hommes malheureux, en v&eacute;rit&eacute;, cela
+est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au
+fond, est bon. Toutes les mis&egrave;res humaines ont pour chef-lieu et pour
+gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable.
+Bon, voil&agrave; que je dis des mots d&eacute;magogiques &agrave; pr&eacute;sent! Quant &agrave; moi, je
+n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches,
+c'est-&agrave;-dire joyeux, voil&agrave; &agrave; quoi je me borne.</p>
+
+<p>Quand, &agrave; l'issue de toutes les c&eacute;r&eacute;monies, apr&egrave;s avoir prononc&eacute; devant
+le maire et devant le pr&ecirc;tre tous les oui possibles, apr&egrave;s avoir sign&eacute;
+sur les registres &agrave; la municipalit&eacute; et &agrave; la sacristie, apr&egrave;s avoir
+&eacute;chang&eacute; leurs anneaux, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; &agrave; genoux coude &agrave; coude sous le
+po&ecirc;le de moire blanche dans la fum&eacute;e de l'encensoir, ils arriv&egrave;rent se
+tenant par la main, admir&eacute;s et envi&eacute;s de tous, Marius en noir, elle en
+blanc, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s du suisse &agrave; &eacute;paulettes de colonel frappant les dalles de
+sa hallebarde, entre deux haies d'assistants &eacute;merveill&eacute;s, sous le
+portail de l'&eacute;glise ouvert &agrave; deux battants, pr&ecirc;ts &agrave; remonter en voiture
+et tout &eacute;tant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait
+Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait
+qu'elle e&ucirc;t peur de se r&eacute;veiller. Son air &eacute;tonn&eacute; et inquiet lui ajoutait
+on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils mont&egrave;rent
+ensemble dans la m&ecirc;me voiture, Marius pr&egrave;s de Cosette; M. Gillenormand
+et Jean Valjean leur faisaient vis-&agrave;-vis. La tante Gillenormand avait
+recul&eacute; d'un plan, et &eacute;tait dans la seconde voiture.&mdash;Mes enfants, disait
+le grand-p&egrave;re, vous voil&agrave; monsieur le baron et madame la baronne avec
+trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre
+Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement ang&eacute;lique:&mdash;C'est donc
+vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.</p>
+
+<p>Ces deux &ecirc;tres resplendissaient. Ils &eacute;taient &agrave; la minute irr&eacute;vocable et
+introuvable, &agrave; l'&eacute;blouissant point d'intersection de toute la jeunesse
+et de toute la joie. Ils r&eacute;alisaient le vers de Jean Prouvaire; &agrave; eux
+deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'&eacute;tait le mariage sublim&eacute;; ces
+deux enfants &eacute;taient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se
+contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius
+apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire,
+les deux apoth&eacute;oses se m&ecirc;lant, au fond, on ne sait comment, derri&egrave;re un
+nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la
+chose id&eacute;ale, la chose r&eacute;elle, le rendez-vous du baiser et du songe,
+l'oreiller nuptial.</p>
+
+<p>Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur
+semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les
+&eacute;pouvantes, les d&eacute;sespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus
+charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses
+&eacute;taient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir
+souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait aur&eacute;ole &agrave; leur bonheur.
+La longue agonie de leur amour aboutissait &agrave; une ascension.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans ces deux &acirc;mes le m&ecirc;me enchantement, nuanc&eacute; de volupt&eacute; dans
+Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons
+revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de
+Cosette &eacute;taient sur Marius.</p>
+
+<p>Un tel jour est un m&eacute;lange ineffable de r&ecirc;ve et de certitude. On poss&egrave;de
+et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une
+indicible &eacute;motion ce jour-l&agrave; d'&ecirc;tre &agrave; midi et de songer &agrave; minuit. Les
+d&eacute;lices de ces deux c&oelig;urs d&eacute;bordaient sur la foule et donnaient de
+l'all&eacute;gresse aux passants.</p>
+
+<p>On s'arr&ecirc;tait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir &agrave; travers la
+vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la t&ecirc;te de
+Cosette.</p>
+
+<p>Puis ils rentr&egrave;rent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier o&ugrave; on
+l'avait tra&icirc;n&eacute; mourant. Les pauvres, attroup&eacute;s devant la porte et se
+partageant leurs bourses, les b&eacute;nissaient. Il y avait partout des
+fleurs. La maison n'&eacute;tait pas moins embaum&eacute;e que l'&eacute;glise; apr&egrave;s
+l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans
+l'infini; ils avaient Dieu dans le c&oelig;ur; la destin&eacute;e leur apparaissait
+comme un plafond d'&eacute;toiles; ils voyaient au-dessus de leurs t&ecirc;tes une
+lueur de soleil levant. Tout &agrave; coup l'horloge sonna. Marius regarda le
+charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait
+vaguement &agrave; travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le
+regard de Marius, se mit &agrave; rougir jusqu'au blanc des yeux.</p>
+
+<p>Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient &eacute;t&eacute;
+invit&eacute;s; on s'empressait autour de Cosette. C'&eacute;tait &agrave; qui l'appellerait
+madame la baronne.</p>
+
+<p>L'officier Th&eacute;odule Gillenormand, maintenant capitaine, &eacute;tait venu de
+Chartres, o&ugrave; il tenait garnison, pour assister &agrave; la noce de son cousin
+Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.</p>
+
+<p>Lui, de son c&ocirc;t&eacute;, habitu&eacute; &agrave; &ecirc;tre trouv&eacute; joli par les femmes, ne se
+souvint pas plus de Cosette que d'une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai eu raison de ne pas croire &agrave; cette histoire du lancier!
+disait &agrave; part soi le p&egrave;re Gillenormand.</p>
+
+<p>Cosette n'avait jamais &eacute;t&eacute; plus tendre avec Jean Valjean. Elle &eacute;tait &agrave;
+l'unisson du p&egrave;re Gillenormand; pendant qu'il &eacute;rigeait la joie en
+aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bont&eacute; comme un
+parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.</p>
+
+<p>Elle retrouvait, pour parler &agrave; Jean Valjean, des inflexions de voix du
+temps qu'elle &eacute;tait petite fille. Elle le caressait du sourire.</p>
+
+<p>Un banquet avait &eacute;t&eacute; dress&eacute; dans la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Un &eacute;clairage &agrave; giorno est l'assaisonnement n&eacute;cessaire d'une grande joie.
+La brume et l'obscurit&eacute; ne sont point accept&eacute;es par les heureux. Ils ne
+consentent pas &agrave; &ecirc;tre noirs. La nuit, oui; les t&eacute;n&egrave;bres, non. Si l'on
+n'a pas de soleil, il faut en faire un.</p>
+
+<p>La salle &agrave; manger &eacute;tait une fournaise de choses gaies. Au centre,
+au-dessus de la table blanche et &eacute;clatante, un lustre de Venise &agrave; lames
+plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges,
+verts, perch&eacute;s au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles,
+sur le mur des miroirs-appliques &agrave; triples et quintuples branches;
+glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, fa&iuml;ences,
+poteries, orf&egrave;vreries, argenteries, tout &eacute;tincelait et se r&eacute;jouissait.
+Les vides entre les cand&eacute;labres &eacute;taient combl&eacute;s par les bouquets, en
+sorte que, l&agrave; o&ugrave; il n'y avait pas une lumi&egrave;re, il y avait une fleur.</p>
+
+<p>Dans l'antichambre trois violons et une fl&ucirc;te jouaient en sourdine des
+quatuors de Haydn.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'&eacute;tait assis sur une chaise dans le salon derri&egrave;re la
+porte, dont le battant se repliait sur lui de fa&ccedil;on &agrave; le cacher presque.
+Quelques instants avant qu'on se m&icirc;t &agrave; table, Cosette vint, comme par
+coup de t&ecirc;te, lui faire une grande r&eacute;v&eacute;rence en &eacute;talant de ses deux
+mains sa toilette de mari&eacute;e, et, avec un regard tendrement espi&egrave;gle,
+elle lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, &ecirc;tes-vous content?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Jean Valjean, je suis content.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, riez alors.</p>
+
+<p>Jean Valjean se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, Basque annon&ccedil;a que le d&icirc;ner &eacute;tait servi.</p>
+
+<p>Les convives, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de M. Gillenormand donnant le bras &agrave; Cosette,
+entr&egrave;rent dans la salle &agrave; manger, et se r&eacute;pandirent, selon l'ordre
+voulu, autour de la table.</p>
+
+<p>Deux grands fauteuils y figuraient, &agrave; droite et &agrave; gauche de la mari&eacute;e,
+le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M.
+Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide.</p>
+
+<p>On chercha des yeux &laquo;monsieur Fauchelevent&raquo;.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus l&agrave;.</p>
+
+<p>M. Gillenormand interpella Basque.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu o&ugrave; est monsieur Fauchelevent?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit Basque. Pr&eacute;cis&eacute;ment. Monsieur Fauchelevent m'a dit
+de dire &agrave; monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne
+pourrait d&icirc;ner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait
+qu'on l'excus&acirc;t. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir.</p>
+
+<p>Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais,
+M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand &eacute;tait l&agrave;, et le grand-p&egrave;re
+rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se
+coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'&eacute;tait qu'un
+&laquo;bobo&raquo;. Cette d&eacute;claration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin
+obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius &eacute;taient dans
+un de ces moments &eacute;go&iuml;stes et b&eacute;nis o&ugrave; l'on n'a pas d'autre facult&eacute; que
+de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une
+id&eacute;e.&mdash;Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante,
+quoiqu'elle ait droit &agrave; toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi.
+C'est l&eacute;gal, et c'est gentil. Fortunatus pr&egrave;s de
+Fortunata.&mdash;Applaudissement de toute la table. Marius prit pr&egrave;s de
+Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrang&egrave;rent de telle
+sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit
+par en &ecirc;tre contente. Du moment o&ugrave; Marius &eacute;tait le rempla&ccedil;ant, Cosette
+n'e&ucirc;t pas regrett&eacute; Dieu. Elle mit son doux petit pied chauss&eacute; de satin
+blanc sur le pied de Marius.</p>
+
+<p>Le fauteuil occup&eacute;, M. Fauchelevent fut effac&eacute;; et rien ne manqua. Et,
+cinq minutes apr&egrave;s, la table enti&egrave;re riait d'un bout &agrave; l'autre avec
+toute la verve de l'oubli.</p>
+
+<p>Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en
+main, &agrave; demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans
+ne le f&icirc;t pas d&eacute;border, porta la sant&eacute; des mari&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&eacute;chapperez pas &agrave; deux sermons, s'&eacute;cria-t-il. Vous avez eu le
+matin celui du cur&eacute;, vous aurez le soir celui du grand-p&egrave;re.
+&Eacute;coutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas
+un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la
+cr&eacute;ation d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent:
+Mod&eacute;rez vos joies. Moi je dis: L&acirc;chez-leur la bride, &agrave; vos joies. Soyez
+&eacute;pris comme des diables. Soyez enrag&eacute;s. Les philosophes radotent. Je
+voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce
+qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts,
+trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore
+dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se
+plaire l'un &agrave; l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends
+garde, N&eacute;morin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut
+trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut
+trop &ecirc;tre vivant? est-ce qu'on peut trop &ecirc;tre heureux? Mod&eacute;rez vos
+joies. Ah ouiche! &Agrave; bas les philosophes! La sagesse, c'est la
+jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes
+bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy
+s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu &agrave; Harlay de Sancy, ou
+parce qu'il p&egrave;se cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine
+de ces probl&egrave;mes-l&agrave;; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur.
+Soyons heureux sans chicaner. Ob&eacute;issons aveugl&eacute;ment au soleil. Qu'est-ce
+que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voil&agrave;
+une toute-puissance, c'est la femme. Demandez &agrave; ce d&eacute;magogue de Marius
+s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son
+plein gr&eacute;, le l&acirc;che! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne,
+la femme r&egrave;gne. Je ne suis plus royaliste que de cette royaut&eacute;-l&agrave;.
+Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d'&Egrave;ve. Pas de 89 pour &Egrave;ve. Il y
+avait le sceptre royal surmont&eacute; d'une fleur de lys, il y avait le
+sceptre imp&eacute;rial surmont&eacute; d'un globe, il y avait le sceptre de
+Charlemagne qui &eacute;tait en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand
+qui &eacute;tait en or, la r&eacute;volution les a tordus entre son pouce et son
+index, comme des f&eacute;tus de paille de deux liards; c'est fini, c'est
+cass&eacute;, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc
+des r&eacute;volutions contre ce petit mouchoir brod&eacute; qui sent le patchouli! Je
+voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est
+un chiffon. Ah! vous &ecirc;tes le dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle? Eh bien, apr&egrave;s? Nous
+&eacute;tions le dix-huiti&egrave;me, nous! Et nous &eacute;tions aussi b&ecirc;tes que vous. Ne
+vous imaginez pas que vous ayez chang&eacute; grand'chose &agrave; l'univers, parce
+que votre trousse-galant s'appelle le chol&eacute;ra morbus, et parce que votre
+bourr&eacute;e s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer
+les femmes. Je vous d&eacute;fie de sortir de l&agrave;. Ces diablesses sont nos
+anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous
+d&eacute;fie de sortir; et, quant &agrave; moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de
+vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle,
+regardant les flots comme une femme, l'&eacute;toile V&eacute;nus, la grande coquette
+de l'ab&icirc;me, la C&eacute;lim&egrave;ne de l'oc&eacute;an? L'oc&eacute;an, voil&agrave; un rude Alceste. Eh
+bien, il a beau bougonner, V&eacute;nus para&icirc;t, il faut qu'il sourie. Cette
+b&ecirc;te brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Col&egrave;re, temp&ecirc;te, coups de
+foudre, &eacute;cume jusqu'au plafond. Une femme entre en sc&egrave;ne, une &eacute;toile se
+l&egrave;ve; &agrave; plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie
+aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez
+raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours,
+faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idol&acirc;trez-vous.
+Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de f&eacute;licit&eacute; qu'il y a
+sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, &ecirc;tre
+aim&eacute;, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous
+ayez invent&eacute; cela. Moi aussi, j'ai r&ecirc;v&eacute;, j'ai song&eacute;, j'ai soupir&eacute;; moi
+aussi, j'ai eu une &acirc;me clair de lune. L'amour est un enfant de six mille
+ans. L'amour a droit &agrave; une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin
+pr&egrave;s de Cupidon. Depuis soixante si&egrave;cles, l'homme et la femme se tirent
+d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis &agrave; ha&iuml;r l'homme;
+l'homme, qui est plus malin, s'est mis &agrave; aimer la femme. De cette fa&ccedil;on,
+il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette
+finesse-l&agrave; a &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e d&egrave;s le paradis terrestre. Mes amis, l'invention
+est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et
+Chlo&eacute; en attendant que vous soyiez Phil&eacute;mon et Baucis. Faites en sorte
+que, quand vous &ecirc;tes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que
+Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour
+Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari;
+Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve
+jamais dans votre m&eacute;nage. Vous avez chip&eacute; &agrave; la loterie le bon num&eacute;ro,
+l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien,
+mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du
+reste. Croyez ce que je dis l&agrave;. C'est du bon sens. Bon sens ne peut
+mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa fa&ccedil;on
+d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure mani&egrave;re d'adorer Dieu, c'est
+d'aimer sa femme. Je t'aime! voil&agrave; mon cat&eacute;chisme. Quiconque aime est
+orthodoxe. Le juron de Henri IV met la saintet&eacute; entre la ripaille et
+l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce
+juron-l&agrave;. La femme y est oubli&eacute;e. Cela m'&eacute;tonne de la part du juron de
+Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux, &agrave; ce qu'on dit; c'est
+&eacute;tonnant comme je me sens en train d'&ecirc;tre jeune. Je voudrais aller
+&eacute;couter des musettes dans les bois. Ces enfants-l&agrave; qui r&eacute;ussissent &agrave;
+&ecirc;tre beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si
+quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait
+faits pour autre chose que ceci: idol&acirc;trer, roucouler, adoniser, &ecirc;tre
+pigeon, &ecirc;tre coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans
+sa petite femme, &ecirc;tre fier, &ecirc;tre triomphant, faire jabot; voil&agrave; le but
+de la vie. Voil&agrave;, ne vous en d&eacute;plaise, ce que nous pensions, nous
+autres, dans notre temps dont nous &eacute;tions les jeunes gens. Ah!
+vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes, &agrave; cette
+&eacute;poque-l&agrave;, et des minois, et des tendrons! J'y exer&ccedil;ais mes ravages.
+Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment &agrave; quoi
+cela servirait qu'il y e&ucirc;t un printemps; et, quant &agrave; moi, je prierais le
+bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de
+nous les reprendre, et de remettre dans sa bo&icirc;te les fleurs, les oiseaux
+et les jolies filles. Mes enfants, recevez la b&eacute;n&eacute;diction du vieux
+bonhomme.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du
+grand-p&egrave;re donna l'ut &agrave; toute la f&ecirc;te, et chacun se r&eacute;gla sur cette
+cordialit&eacute; presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut
+une noce bonne enfant. On e&ucirc;t pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste
+il y &eacute;tait dans la personne du p&egrave;re Gillenormand.</p>
+
+<p>Il y eut tumulte, puis silence. Les mari&eacute;s disparurent.</p>
+
+<p>Un peu apr&egrave;s minuit la maison Gillenormand devint un temple.</p>
+
+<p>Ici nous nous arr&ecirc;tons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est
+debout, souriant, un doigt sur la bouche.</p>
+
+<p>L'&acirc;me entre en contemplation devant ce sanctuaire o&ugrave; se fait la
+c&eacute;l&eacute;bration de l'amour.</p>
+
+<p>Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-l&agrave;. La joie qu'elles
+contiennent doit s'&eacute;chapper &agrave; travers les pierres des murs en clart&eacute; et
+rayer vaguement les t&eacute;n&egrave;bres. Il est impossible que cette f&ecirc;te sacr&eacute;e et
+fatale n'envoie pas un rayonnement c&eacute;leste &agrave; l'infini. L'amour, c'est le
+creuset sublime o&ugrave; se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'&ecirc;tre
+un, l'&ecirc;tre triple, l'&ecirc;tre final, la trinit&eacute; humaine en soit. Cette
+naissance de deux &acirc;mes en une doit &ecirc;tre une &eacute;motion pour l'ombre.
+L'amant est pr&ecirc;tre; la vierge ravie s'&eacute;pouvante. Quelque chose de cette
+joie va &agrave; Dieu. L&agrave; o&ugrave; il y a vraiment mariage, c'est-&agrave;-dire o&ugrave; il y a
+amour, l'id&eacute;al s'en m&ecirc;le. Un lit nuptial fait dans les t&eacute;n&egrave;bres un coin
+d'aurore. S'il &eacute;tait donn&eacute; &agrave; la prunelle de chair de percevoir les
+visions redoutables et charmantes de la vie sup&eacute;rieure, il est probable
+qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ail&eacute;s, les passants
+bleus de l'invisible, se pencher, foule de t&ecirc;tes sombres, autour de la
+maison lumineuse, satisfaits, b&eacute;nissants, se montrant les uns aux autres
+la vierge &eacute;pouse, doucement effar&eacute;s, et ayant le reflet de la f&eacute;licit&eacute;
+humaine sur leurs visages divins. Si, &agrave; cette heure supr&ecirc;me, les &eacute;poux
+&eacute;blouis de volupt&eacute;, et qui se croient seuls, &eacute;coutaient, ils
+entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le
+bonheur parfait implique la solidarit&eacute; des anges. Cette petite alc&ocirc;ve
+obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues
+sacr&eacute;es par l'amour, se rapprochent pour cr&eacute;er, il est impossible
+qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement
+dans l'immense myst&egrave;re des &eacute;toiles.</p>
+
+<p>Ces f&eacute;licit&eacute;s sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-l&agrave;.
+L'amour, c'est l&agrave; l'unique extase. Tout le reste pleure.</p>
+
+<p>Aimer ou avoir aim&eacute;, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas
+d'autre perle &agrave; trouver dans les plis t&eacute;n&eacute;breux de la vie. Aimer est un
+accomplissement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIf" id="Chapitre_IIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>L'ins&eacute;parable</h3>
+
+
+<p>Qu'&eacute;tait devenu Jean Valjean?</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette,
+personne ne faisant attention &agrave; lui, Jean Valjean s'&eacute;tait lev&eacute;, et,
+inaper&ccedil;u, il avait gagn&eacute; l'antichambre. C'&eacute;tait cette m&ecirc;me salle o&ugrave;,
+huit mois auparavant, il &eacute;tait entr&eacute; noir de boue, de sang et de poudre,
+rapportant le petit-fils &agrave; l'a&iuml;eul. La vieille boiserie &eacute;tait
+enguirland&eacute;e de feuillages et de fleurs; les musiciens &eacute;taient assis sur
+le canap&eacute; o&ugrave; l'on avait d&eacute;pos&eacute; Marius. Basque en habit noir, en culotte
+courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de
+roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui
+avait montr&eacute; son bras en &eacute;charpe, l'avait charg&eacute; d'expliquer son
+absence, et &eacute;tait sorti.</p>
+
+<p>Les crois&eacute;es de la salle &agrave; manger donnaient sur la rue. Jean Valjean
+demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurit&eacute; sous ces
+fen&ecirc;tres radieuses. Il &eacute;coutait. Le bruit confus du banquet venait
+jusqu'&agrave; lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-p&egrave;re,
+les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les &eacute;clats de
+rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix
+joyeuse de Cosette.</p>
+
+<p>Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de
+l'Homme-Arm&eacute;.</p>
+
+<p>Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue
+Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'&eacute;tait un peu le plus
+long, mais c'&eacute;tait le chemin par o&ugrave;, depuis trois mois, pour &eacute;viter les
+encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume
+de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Arm&eacute; &agrave; la rue des
+Filles-du-Calvaire, avec Cosette.</p>
+
+<p>Ce chemin o&ugrave; Cosette avait pass&eacute; excluait pour lui tout autre
+itin&eacute;raire.</p>
+
+<p>Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta.
+L'appartement &eacute;tait vide. Toussaint elle-m&ecirc;me n'y &eacute;tait plus. Le pas de
+Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu'&agrave; l'ordinaire.
+Toutes les armoires &eacute;taient ouvertes. Il p&eacute;n&eacute;tra dans la chambre de
+Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans
+taie et sans dentelles, &eacute;tait pos&eacute; sur les couvertures pli&eacute;es au pied
+des matelas dont on voyait la toile et o&ugrave; personne ne devait plus
+coucher. Tous les petits objets f&eacute;minins auxquels tenait Cosette avaient
+&eacute;t&eacute; emport&eacute;s; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le
+lit de Toussaint &eacute;tait &eacute;galement d&eacute;garni. Un seul lit &eacute;tait fait et
+semblait attendre quelqu'un; c'&eacute;tait celui de Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires,
+alla et vint d'une chambre &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une
+table.</p>
+
+<p>Il avait d&eacute;gag&eacute; son bras de l'&eacute;charpe, et il se servait de la main
+droite comme s'il n'en souffrait pas.</p>
+
+<p>Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent, fut-ce par hasard?
+fut-ce avec intention? sur l'<i>ins&eacute;parable</i>, dont Cosette avait &eacute;t&eacute;
+jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en
+arrivant rue de l'Homme-Arm&eacute;, il l'avait d&eacute;pos&eacute;e sur un gu&eacute;ridon pr&egrave;s de
+son chevet. Il alla &agrave; ce gu&eacute;ridon avec une sorte de vivacit&eacute;, prit dans
+sa poche une clef, et ouvrit la valise.</p>
+
+<p>Il en tira lentement les v&ecirc;tements avec lesquels, dix ans auparavant,
+Cosette avait quitt&eacute; Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le
+fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait
+presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la
+brassi&egrave;re de futaine bien &eacute;paisse, puis le jupon de tricot, puis le
+tablier &agrave; poches, puis les bas de laine. Ces bas, o&ugrave; &eacute;tait encore
+gracieusement marqu&eacute;e la forme d'une petite jambe, n'&eacute;taient gu&egrave;re plus
+longs que la main de Jean Valjean. Tout cela &eacute;tait de couleur noire.
+C'&eacute;tait lui qui avait apport&eacute; ces v&ecirc;tements pour elle &agrave; Montfermeil. &Agrave;
+mesure qu'il les &ocirc;tait de la valise, il les posait sur le lit. Il
+pensait. Il se rappelait. C'&eacute;tait en hiver, un mois de d&eacute;cembre tr&egrave;s
+froid, elle grelottait &agrave; demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits
+pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait
+quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La
+m&egrave;re avait d&ucirc; &ecirc;tre contente dans sa tombe de voir sa fille porter son
+deuil, et surtout de voir qu'elle &eacute;tait v&ecirc;tue et qu'elle avait chaud. Il
+pensait &agrave; cette for&ecirc;t de Montfermeil; ils l'avaient travers&eacute;e ensemble,
+Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans
+feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est &eacute;gal, c'&eacute;tait
+charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu pr&egrave;s du
+jupon, les bas &agrave; c&ocirc;t&eacute; des souliers, la brassi&egrave;re &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la robe, et
+il les regarda l'une apr&egrave;s l'autre. Elle n'&eacute;tait pas plus haute que
+cela, elle avait sa grande poup&eacute;e dans ses bras, elle avait mis son
+louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous
+les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.</p>
+
+<p>Alors sa v&eacute;n&eacute;rable t&ecirc;te blanche tomba sur le lit, ce vieux c&oelig;ur sto&iuml;que
+se brisa, sa face s'ab&icirc;ma pour ainsi dire dans les v&ecirc;tements de Cosette,
+et si quelqu'un e&ucirc;t pass&eacute; dans l'escalier en ce moment, on e&ucirc;t entendu
+d'effrayants sanglots.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVf" id="Chapitre_IVf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3><i>Immortale jecur</i></h3>
+
+
+<p>La vieille lutte formidable, dont nous avons d&eacute;j&agrave; vu plusieurs phases,
+recommen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. H&eacute;las! combien de fois
+avons-nous vu Jean Valjean saisi corps &agrave; corps dans les t&eacute;n&egrave;bres par sa
+conscience et luttant &eacute;perdument contre elle!</p>
+
+<p>Lutte inou&iuml;e! &Agrave; de certains moments, c'est le pied qui glisse; &agrave;
+d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette
+conscience, forcen&eacute;e au bien, l'avait-elle &eacute;treint et accabl&eacute;! Combien
+de fois la v&eacute;rit&eacute;, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la
+poitrine! Combien de fois, terrass&eacute; par la lumi&egrave;re, lui avait-il cri&eacute;
+gr&acirc;ce! Combien de fois cette lumi&egrave;re implacable, allum&eacute;e en lui et sur
+lui par l'&eacute;v&ecirc;que, l'avait-elle &eacute;bloui de force alors qu'il souhaitait
+&ecirc;tre aveugl&eacute;! Combien de fois s'&eacute;tait-il redress&eacute; dans le combat, retenu
+au rocher, adoss&eacute; au sophisme, tra&icirc;n&eacute; dans la poussi&egrave;re, tant&ocirc;t
+renversant sa conscience sous lui, tant&ocirc;t renvers&eacute; par elle! Combien de
+fois, apr&egrave;s une &eacute;quivoque, apr&egrave;s un raisonnement tra&icirc;tre et sp&eacute;cieux de
+l'&eacute;go&iuml;sme, avait-il entendu sa conscience irrit&eacute;e lui crier &agrave; l'oreille:
+Croc-en-jambe! mis&eacute;rable! Combien de fois sa pens&eacute;e r&eacute;fractaire
+avait-elle r&acirc;l&eacute; convulsivement sous l'&eacute;vidence du devoir! R&eacute;sistance &agrave;
+Dieu. Sueurs fun&egrave;bres. Que de blessures secr&egrave;tes, que lui seul sentait
+saigner! Que d'&eacute;corchures &agrave; sa lamentable existence! Combien de fois
+s'&eacute;tait-il relev&eacute; sanglant, meurtri, bris&eacute;, &eacute;clair&eacute;, le d&eacute;sespoir au
+c&oelig;ur, la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; dans l'&acirc;me? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et,
+apr&egrave;s l'avoir disloqu&eacute;, tenaill&eacute; et rompu, sa conscience, debout
+au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait:
+Maintenant, va en paix!</p>
+
+<p>Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, h&eacute;las!</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave; pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier
+combat.</p>
+
+<p>Une question se pr&eacute;sentait, poignante.</p>
+
+<p>Les pr&eacute;destinations ne sont pas toutes droites, elles ne se d&eacute;veloppent
+pas en avenue rectiligne devant le pr&eacute;destin&eacute;; elles ont des impasses,
+des c&aelig;cums, des tournants obscurs, des carrefours inqui&eacute;tants offrant
+plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus
+p&eacute;rilleux de ces carrefours.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait parvenu au supr&ecirc;me croisement du bien et du mal. Il avait cette
+t&eacute;n&eacute;breuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; arriv&eacute; dans d'autres p&eacute;rip&eacute;ties douloureuses, deux routes
+s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle
+prendre?</p>
+
+<p>Celle qui effrayait &eacute;tait conseill&eacute;e par le myst&eacute;rieux doigt indicateur
+que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur
+l'ombre.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et
+l'emb&ucirc;che souriante.</p>
+
+<p>Cela est-il donc vrai? l'&acirc;me peut gu&eacute;rir; le sort, non. Chose affreuse!
+une destin&eacute;e incurable!</p>
+
+<p>La question qui se pr&eacute;sentait, la voici:</p>
+
+<p>De quelle fa&ccedil;on Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de
+Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'&eacute;tait lui qui l'avait voulu, c'&eacute;tait
+lui qui l'avait fait; il se l'&eacute;tait lui-m&ecirc;me enfonc&eacute; dans les
+entrailles, et &agrave; cette heure, en le consid&eacute;rant, il pouvait avoir
+l'esp&egrave;ce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconna&icirc;trait sa
+marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la
+poitrine.</p>
+
+<p>Cosette avait Marius, Marius poss&eacute;dait Cosette. Ils avaient tout, m&ecirc;me
+la richesse. Et c'&eacute;tait son &oelig;uvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il
+existait, maintenant qu'il &eacute;tait l&agrave;, qu'allait-il en faire, lui Jean
+Valjean? S'imposerait-il &agrave; ce bonheur? Le traiterait-il comme lui
+appartenant? Sans doute Cosette &eacute;tait &agrave; un autre; mais lui Jean Valjean
+retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir?
+Resterait-il l'esp&egrave;ce de p&egrave;re, entrevu, mais respect&eacute;, qu'il avait &eacute;t&eacute;
+jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette?
+Apporterait-il, sans dire mot, son pass&eacute; &agrave; cet avenir? Se
+pr&eacute;senterait-il l&agrave; comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voil&eacute;,
+&agrave; ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces
+innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles
+chenets du salon Gillenormand ses pieds qui tra&icirc;naient derri&egrave;re eux
+l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances
+avec Cosette et Marius? &Eacute;paissirait-il l'obscurit&eacute; sur son front et le
+nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux f&eacute;licit&eacute;s sa
+catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, pr&egrave;s de
+ces deux &ecirc;tres heureux, le sinistre muet de la destin&eacute;e?</p>
+
+<p>Il faut &ecirc;tre habitu&eacute; &agrave; la fatalit&eacute; et &agrave; ses rencontres pour oser lever
+les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudit&eacute;
+horrible. Le bien ou le mal sont derri&egrave;re ce s&eacute;v&egrave;re point
+d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.</p>
+
+<p>Cette habitude de l'&eacute;preuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx
+fixement.</p>
+
+<p>Il examina l'impitoyable probl&egrave;me sous toutes ses faces.</p>
+
+<p>Cosette, cette existence charmante, &eacute;tait le radeau de ce naufrag&eacute;. Que
+faire? S'y cramponner, ou l&acirc;cher prise?</p>
+
+<p>S'il s'y cramponnait, il sortait du d&eacute;sastre, il remontait au soleil, il
+laissait ruisseler de ses v&ecirc;tements et de ses cheveux l'eau am&egrave;re, il
+&eacute;tait sauv&eacute;, il vivait.</p>
+
+<p>Allait-il l&acirc;cher prise?</p>
+
+<p>Alors, l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pens&eacute;e. Ou, pour mieux
+dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-m&ecirc;me, tant&ocirc;t
+contre sa volont&eacute;, tant&ocirc;t contre sa conviction.</p>
+
+<p>Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'&eacute;claira
+peut-&ecirc;tre. Pourtant le commencement fut farouche. Une temp&ecirc;te, plus
+furieuse que celle qui autrefois l'avait pouss&eacute; vers Arras, se d&eacute;cha&icirc;na
+en lui. Le pass&eacute; lui revenait en regard du pr&eacute;sent; il comparait et il
+sanglotait. Une fois l'&eacute;cluse des larmes ouvertes, le d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; se
+tordit.</p>
+
+<p>Il se sentait arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>H&eacute;las! dans ce pugilat &agrave; outrance entre notre &eacute;go&iuml;sme et notre devoir,
+quand nous reculons ainsi pas &agrave; pas devant notre id&eacute;al incommutable,
+&eacute;gar&eacute;s, acharn&eacute;s, exasp&eacute;r&eacute;s de c&eacute;der, disputant le terrain, esp&eacute;rant une
+fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre
+r&eacute;sistance derri&egrave;re nous que le pied du mur!</p>
+
+<p>Sentir l'ombre sacr&eacute;e qui fait obstacle!</p>
+
+<p>L'invisible inexorable, quelle obsession!</p>
+
+<p>Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus;
+prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, &eacute;tant Dieu. On jette
+dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y
+jette sa richesse, on y jette son succ&egrave;s, on y jette sa libert&eacute; ou sa
+patrie, on y jette son bien-&ecirc;tre, on y jette son repos, on y jette sa
+joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y
+jeter son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme
+cela.</p>
+
+<p>N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'in&eacute;puisable peut
+avoir un droit? Est-ce que les cha&icirc;nes sans fin ne sont pas au-dessus de
+la force humaine? Qui donc bl&acirc;merait Sisyphe et Jean Valjean de dire:
+c'est assez!</p>
+
+<p>L'ob&eacute;issance de la mati&egrave;re est limit&eacute;e par le frottement; est-ce qu'il
+n'y a pas une limite &agrave; l'ob&eacute;issance de l'&acirc;me? Si le mouvement perp&eacute;tuel
+est impossible, est-ce que le d&eacute;vouement perp&eacute;tuel est exigible?</p>
+
+<p>Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile.
+Qu'&eacute;tait-ce que l'affaire Champmathieu &agrave; c&ocirc;t&eacute; du mariage de Cosette et
+de ce qu'il entra&icirc;nait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de ceci: entrer dans le n&eacute;ant?</p>
+
+<p>&Ocirc; premi&egrave;re marche &agrave; descendre, que tu es sombre! &Ocirc; seconde marche, que
+tu es noire!</p>
+
+<p>Comment ne pas d&eacute;tourner la t&ecirc;te cette fois?</p>
+
+<p>Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture
+qui sacre. On peut y consentir la premi&egrave;re heure; on s'assied sur le
+tr&ocirc;ne de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on
+accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il
+reste encore &agrave; v&ecirc;tir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment
+o&ugrave; la chair mis&eacute;rable se r&eacute;volte, et o&ugrave; l'on abdique le supplice?</p>
+
+<p>Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.</p>
+
+<p>Il pesa, il songea, il consid&eacute;ra les alternatives de la myst&eacute;rieuse
+balance de lumi&egrave;re et d'ombre.</p>
+
+<p>Imposer son bagne &agrave; ces deux enfants &eacute;blouissants, ou consommer lui-m&ecirc;me
+son irr&eacute;m&eacute;diable engloutissement. D'un c&ocirc;t&eacute; le sacrifice de Cosette, de
+l'autre le sien propre.</p>
+
+<p>&Agrave; quelle solution s'arr&ecirc;ta-t-il?</p>
+
+<p>Quelle d&eacute;termination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-m&ecirc;me, sa
+r&eacute;ponse d&eacute;finitive &agrave; l'incorruptible interrogatoire de la fatalit&eacute;?
+Quelle porte se d&eacute;cida-t-il &agrave; ouvrir? Quel c&ocirc;t&eacute; de sa vie prit-il le
+parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables
+qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extr&eacute;mit&eacute; accepta-t-il?
+Auquel de ces gouffres fit-il un signe de t&ecirc;te?</p>
+
+<p>Sa r&ecirc;verie vertigineuse dura toute la nuit.</p>
+
+<p>Il resta l&agrave; jusqu'au jour, dans la m&ecirc;me attitude, ploy&eacute; en deux sur ce
+lit, prostern&eacute; sous l'&eacute;normit&eacute; du sort, &eacute;cras&eacute; peut-&ecirc;tre, h&eacute;las! les
+poings crisp&eacute;s, les bras &eacute;tendus &agrave; angle droit comme un crucifi&eacute; d&eacute;clou&eacute;
+qu'on aurait jet&eacute; la face contre terre. Il demeura douze heures, les
+douze heures d'une longue nuit d'hiver, glac&eacute;, sans relever la t&ecirc;te et
+sans prononcer une parole. Il &eacute;tait immobile comme un cadavre, pendant
+que sa pens&eacute;e se roulait &agrave; terre et s'envolait, tant&ocirc;t comme l'hydre,
+tant&ocirc;t comme l'aigle. &Agrave; le voir ainsi sans mouvement on e&ucirc;t dit un mort;
+tout &agrave; coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, coll&eacute;e aux
+v&ecirc;tements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.</p>
+
+<p>Qui? on? puisque Jean Valjean &eacute;tait seul et qu'il n'y avait personne l&agrave;?</p>
+
+<p>Le On qui est dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_septieme_La_derniere_gorgee_du_calice" id="Livre_septieme_La_derniere_gorgee_du_calice"></a>Livre septi&egrave;me&mdash;La derni&egrave;re gorg&eacute;e du calice</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le septi&egrave;me cercle et le huiti&egrave;me ciel</h3>
+
+
+<p>Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des
+heureux. Et aussi un peu leur sommeil attard&eacute;. Le brouhaha des visites
+et des f&eacute;licitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 f&eacute;vrier,
+il &eacute;tait un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau
+sous le bras, occup&eacute; &laquo;&agrave; faire son antichambre&raquo;, entendit un l&eacute;ger
+frappement &agrave; la porte. On n'avait point sonn&eacute;, ce qui est discret un
+pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans
+le salon, encore encombr&eacute; et sens dessus dessous, et qui avait l'air du
+champ de bataille des joies de la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes r&eacute;veill&eacute;s tard.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ma&icirc;tre est-il lev&eacute;? demanda Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va le bras de monsieur? r&eacute;pondit Basque.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux. Votre ma&icirc;tre est-il lev&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? l'ancien ou le nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pontmercy.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.</p>
+
+<p>On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque
+chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'&eacute;claboussure du titre,
+et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, r&eacute;publicain
+militant, et il l'avait prouv&eacute;, &eacute;tait maintenant baron malgr&eacute; lui. Une
+petite r&eacute;volution s'&eacute;tait faite dans la famille sur ce titre. C'&eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en d&eacute;tachait. Mais
+le colonel Pontmercy avait &eacute;crit: <i>Mon fils portera mon titre</i>. Marius
+ob&eacute;issait. Et puis Cosette, en qui la femme commen&ccedil;ait &agrave; poindre, &eacute;tait
+ravie d'&ecirc;tre baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron? r&eacute;p&eacute;ta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que
+monsieur Fauchelevent est l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande &agrave;
+lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Basque.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux lui faire une surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Basque, se donnant &agrave; lui-m&ecirc;me son second ah! comme
+explication du premier.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>Jean Valjean resta seul.</p>
+
+<p>Le salon, nous venons de le dire, &eacute;tait tout en d&eacute;sordre. Il semblait
+qu'en pr&ecirc;tant l'oreille on e&ucirc;t pu y entendre encore la vague rumeur de
+la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tomb&eacute;es des
+guirlandes et des coiffures. Les bougies br&ucirc;l&eacute;es jusqu'au tron&ccedil;on
+ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un
+meuble n'&eacute;tait &agrave; sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils,
+rapproch&eacute;s les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de
+continuer une causerie. L'ensemble &eacute;tait riant. Il y a encore une
+certaine gr&acirc;ce dans une f&ecirc;te morte. Cela a &eacute;t&eacute; heureux. Sur ces chaises
+en d&eacute;sarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumi&egrave;res &eacute;teintes,
+on a pens&eacute; de la joie. Le soleil succ&eacute;dait au lustre, et entrait ga&icirc;ment
+dans le salon.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'&eacute;coul&egrave;rent. Jean Valjean &eacute;tait immobile &agrave; l'endroit
+o&ugrave; Basque l'avait quitt&eacute;. Il &eacute;tait tr&egrave;s p&acirc;le. Ses yeux &eacute;taient creux et
+tellement enfonc&eacute;s par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient
+presque. Son habit noir avait les plis fatigu&eacute;s d'un v&ecirc;tement qui a
+pass&eacute; la nuit. Les coudes &eacute;taient blanchis de ce duvet que laisse au
+drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait &agrave; ses pieds la
+fen&ecirc;tre dessin&eacute;e sur le parquet par le soleil.</p>
+
+<p>Un bruit se fit &agrave; la porte, il leva les yeux.</p>
+
+<p>Marius entra, la t&ecirc;te haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumi&egrave;re
+sur le visage, le front &eacute;panoui, l'&oelig;il triomphant. Lui aussi n'avait
+pas dormi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, p&egrave;re! s'&eacute;cria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet
+imb&eacute;cile de Basque qui avait un air myst&eacute;rieux! Mais vous venez de trop
+bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.</p>
+
+<p>Ce mot: P&egrave;re, dit &agrave; M. Fauchelevent par Marius, signifiait: F&eacute;licit&eacute;
+supr&ecirc;me. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et
+contrainte entre eux; glace &agrave; rompre ou &agrave; fondre. Marius en &eacute;tait &agrave; ce
+point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se
+dissolvait, et que M. Fauchelevent &eacute;tait pour lui, comme pour Cosette,
+un p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il continua; les paroles d&eacute;bordaient de lui, ce qui est propre &agrave; ces
+divins paroxysmes de la joie:</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez
+manqu&eacute; hier! Bonjour, p&egrave;re. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?</p>
+
+
+<p>Et, satisfait de la bonne r&eacute;ponse qu'il se faisait &agrave; lui-m&ecirc;me, il
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons bien parl&eacute; de vous tous les deux. Cosette vous aime tant!
+Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus
+de la rue de l'Homme-Arm&eacute;. Nous n'en voulons plus du tout. Comment
+aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme &ccedil;a, qui est malade, qui
+est grognon, qui est laide, qui a une barri&egrave;re &agrave; un bout, o&ugrave; l'on a
+froid, o&ugrave; l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et
+d&egrave;s aujourd'hui. Ou vous aurez affaire &agrave; Cosette. Elle entend nous mener
+tous par le bout du nez, je vous en pr&eacute;viens. Vous avez vu votre
+chambre, elle est tout pr&egrave;s de la n&ocirc;tre; elle donne sur des jardins; on
+a fait arranger ce qu'il y avait &agrave; la serrure, le lit est fait, elle est
+toute pr&ecirc;te, vous n'avez qu'&agrave; arriver. Cosette a mis pr&egrave;s de votre lit
+une grande vieille berg&egrave;re en velours d'Utrecht, &agrave; qui elle a dit:
+tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est
+en face de vos fen&ecirc;tres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux
+mois. Vous aurez son nid &agrave; votre gauche et le n&ocirc;tre &agrave; votre droite. La
+nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein
+midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook,
+et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois,
+une petite valise &agrave; laquelle vous tenez, j'ai dispos&eacute; un coin d'honneur
+pour elle. Vous avez conquis mon grand-p&egrave;re, vous lui allez. Nous
+vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-p&egrave;re si
+vous savez le whist. C'est vous qui m&egrave;nerez promener Cosette mes jours
+de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg
+autrefois. Nous sommes absolument d&eacute;cid&eacute;s &agrave; &ecirc;tre tr&egrave;s heureux. Et vous
+en serez, de notre bonheur, entendez-vous, p&egrave;re? Ah &ccedil;&agrave;, vous d&eacute;jeunez
+avec nous aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose &agrave; vous dire. Je suis un
+ancien for&ccedil;at.</p>
+
+<p>La limite des sons aigus perceptibles peut &ecirc;tre tout aussi bien d&eacute;pass&eacute;e
+pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: <i>Je suis un ancien for&ccedil;at</i>,
+sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de
+Marius, allaient au del&agrave; du possible. Marius n'entendit pas. Il lui
+sembla que quelque chose venait de lui &ecirc;tre dit; mais il ne sut quoi. Il
+resta b&eacute;ant.</p>
+
+<p>Il s'aper&ccedil;ut alors que l'homme qui lui parlait &eacute;tait effrayant. Tout &agrave;
+son &eacute;blouissement, il n'avait pas jusqu'&agrave; ce moment remarqu&eacute; cette
+p&acirc;leur terrible.</p>
+
+<p>Jean Valjean d&eacute;noua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit,
+d&eacute;fit le linge roul&eacute; autour de sa main, mit son pouce &agrave; nu et le montra
+&agrave; Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; la main, dit-il.</p>
+
+<p>Marius regarda le pouce.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.</p>
+
+<p>Jean Valjean poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait
+absent le plus que j'ai pu. J'ai suppos&eacute; cette blessure pour ne point
+faire un faux, pour ne pas introduire de nullit&eacute; dans les actes du
+mariage, pour &ecirc;tre dispens&eacute; de signer.</p>
+
+<p>Marius b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, r&eacute;pondit Jean Valjean, que j'ai &eacute;t&eacute; aux gal&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me rendez fou! s'&eacute;cria Marius &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai &eacute;t&eacute; dix-neuf ans aux
+gal&egrave;res. Pour vol. Puis j'ai &eacute;t&eacute; condamn&eacute; &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;. Pour vol. Pour
+r&eacute;cidive. &Agrave; l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.</p>
+
+<p>Marius avait beau reculer devant la r&eacute;alit&eacute;, refuser le fait, r&eacute;sister &agrave;
+l'&eacute;vidence, il fallait s'y rendre. Il commen&ccedil;a &agrave; comprendre, et comme
+cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au del&agrave;. Il eut le
+frisson d'un hideux &eacute;clair int&eacute;rieur; une id&eacute;e, qui le fit fr&eacute;mir, lui
+traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-m&ecirc;me, une
+destin&eacute;e difforme.</p>
+
+<p>&mdash;Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous &ecirc;tes le p&egrave;re de Cosette!</p>
+
+<p>Et il fit deux pas en arri&egrave;re avec un mouvement d'indicible horreur.</p>
+
+<p>Jean Valjean redressa la t&ecirc;te dans une telle majest&eacute; d'attitude qu'il
+sembla grandir jusqu'au plafond.</p>
+
+<p>&mdash;Il est n&eacute;cessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre
+serment &agrave; nous autres ne soit pas re&ccedil;u en justice....</p>
+
+<p>Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorit&eacute; souveraine et
+s&eacute;pulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les
+syllabes:</p>
+
+<p>&mdash;...Vous me croirez. Le p&egrave;re de Cosette, moi! devant Dieu, non.
+Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais
+ma vie &agrave; &eacute;monder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je
+m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien &agrave; Cosette. Rassurez-vous.</p>
+
+<p>Marius balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Qui me prouve?....</p>
+
+<p>&mdash;Moi. Puisque je le dis.</p>
+
+<p>Marius regarda cet homme. Il &eacute;tait lugubre et tranquille. Aucun mensonge
+ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glac&eacute; est sinc&egrave;re. On
+sentait le vrai dans cette froideur de tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, dit Marius.</p>
+
+<p>Jean Valjean inclina la t&ecirc;te comme pour prendre acte, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas
+qu'elle exist&acirc;t. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite,
+&eacute;tant soi-m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent
+grand-p&egrave;re pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble,
+supposer que j'ai quelque chose qui ressemble &agrave; un c&oelig;ur. Elle &eacute;tait
+orpheline. Sans p&egrave;re ni m&egrave;re. Elle avait besoin de moi. Voil&agrave; pourquoi
+je me suis mis &agrave; l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier
+venu, m&ecirc;me un homme comme moi, peut &ecirc;tre leur protecteur. J'ai fait ce
+devoir-l&agrave; vis-&agrave;-vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment
+appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne
+action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette
+circonstance att&eacute;nuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux
+chemins se s&eacute;parent. D&eacute;sormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est
+madame Pontmercy. Sa providence a chang&eacute;. Et Cosette gagne au change.
+Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas,
+mais je vais au-devant de votre pens&eacute;e, c'est un d&eacute;p&ocirc;t. Comment ce d&eacute;p&ocirc;t
+&eacute;tait-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le d&eacute;p&ocirc;t. On n'a rien de
+plus &agrave; me demander. Je compl&egrave;te la restitution en disant mon vrai nom.
+Ceci encore me regarde. Je tiens, moi, &agrave; ce que vous sachiez qui je
+suis.</p>
+
+<p>Et Jean Valjean regarda Marius en face.</p>
+
+<p>Tout ce qu'&eacute;prouvait Marius &eacute;tait tumultueux et incoh&eacute;rent. De certains
+coups de vent de la destin&eacute;e font de ces vagues dans notre &acirc;me.</p>
+
+<p>Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se
+disperse en nous; nous disons les premi&egrave;res choses venues, lesquelles ne
+sont pas toujours pr&eacute;cis&eacute;ment celles qu'il faudrait dire. Il y a des
+r&eacute;v&eacute;lations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin
+funeste. Marius &eacute;tait stup&eacute;fi&eacute; de la situation nouvelle qui lui
+apparaissait, au point de parler &agrave; cet homme presque comme quelqu'un qui
+lui en aurait voulu de cet aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, s'&eacute;cria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce
+qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret &agrave; vous-m&ecirc;me. Vous
+n'&ecirc;tes ni d&eacute;nonc&eacute;, ni poursuivi, ni traqu&eacute;? Vous avez une raison pour
+faire, de ga&icirc;t&eacute; de c&oelig;ur, une telle r&eacute;v&eacute;lation. Achevez. Il y a autre
+chose. &Agrave; quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quel motif? r&eacute;pondit Jean Valjean d'une voix si basse et si
+sourde qu'on e&ucirc;t dit que c'&eacute;tait &agrave; lui-m&ecirc;me qu'il parlait plus qu'&agrave;
+Marius. Pour quel motif, en effet, ce for&ccedil;at vient-il dire: Je suis un
+for&ccedil;at? Eh bien oui! le motif est &eacute;trange. C'est par honn&ecirc;tet&eacute;. Tenez,
+ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai l&agrave; dans le c&oelig;ur et
+qui me tient attach&eacute;. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-l&agrave;
+sont solides. Toute la vie se d&eacute;fait alentour; ils r&eacute;sistent. Si j'avais
+pu arracher ce fil, le casser, d&eacute;nouer le n&oelig;ud ou le couper, m'en aller
+bien loin, j'&eacute;tais sauv&eacute;, je n'avais qu'&agrave; partir; il y a des diligences
+rue du Bouloy; vous &ecirc;tes heureux, je m'en vais. J'ai essay&eacute; de le
+rompre, ce fil, j'ai tir&eacute; dessus, il a tenu bon, il n'a pas cass&eacute;, je
+m'arrachais le c&oelig;ur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs
+que l&agrave;. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je
+suis un imb&eacute;cile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez
+une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit &agrave; ce
+fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-p&egrave;re ne demande pas mieux que
+de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun,
+je donnerai le bras &agrave; Cosette...&mdash;&agrave; madame Pontmercy, pardon, c'est
+l'habitude,&mdash;nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le m&ecirc;me
+coin de chemin&eacute;e l'hiver, la m&ecirc;me promenade l'&eacute;t&eacute;, c'est la joie cela,
+c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En
+famille!</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, consid&eacute;ra le
+plancher &agrave; ses pieds comme s'il voulait y creuser un ab&icirc;me, et sa voix
+fut tout &agrave; coup &eacute;clatante:</p>
+
+<p>&mdash;En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de
+la v&ocirc;tre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons o&ugrave; l'on est
+entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour
+moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un p&egrave;re et une
+m&egrave;re? j'en doute presque. Le jour o&ugrave; j'ai mari&eacute; cette enfant, cela a &eacute;t&eacute;
+fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle &eacute;tait avec l'homme qu'elle aime,
+et qu'il y avait l&agrave; un bon vieillard, un m&eacute;nage de deux anges, toutes
+les joies dans cette maison, et que c'&eacute;tait bien, et je me suis dit:
+Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous,
+rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a &eacute;t&eacute; pour elle, j'ai pu
+mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il
+suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez
+ce qui me force &agrave; parler? une dr&ocirc;le de chose, ma conscience. Me taire,
+c'&eacute;tait pourtant bien facile. J'ai pass&eacute; la nuit &agrave; t&acirc;cher de me le
+persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si
+extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai pass&eacute; la
+nuit &agrave; me donner des raisons, je me suis donn&eacute; de tr&egrave;s bonnes raisons,
+j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses o&ugrave; je n'ai pas
+r&eacute;ussi; ni &agrave; casser le fil qui me tient par le c&oelig;ur fix&eacute;, riv&eacute; et
+scell&eacute; ici, ni &agrave; faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis
+seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou &agrave;
+peu pr&egrave;s tout. Il y a de l'inutile &agrave; dire qui ne concerne que moi; je
+le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon
+myst&egrave;re, et je vous l'ai apport&eacute;. Et j'ai &eacute;ventr&eacute; mon secret sous vos
+yeux. Ce n'&eacute;tait pas une r&eacute;solution ais&eacute;e &agrave; prendre. Toute la nuit je me
+suis d&eacute;battu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'&eacute;tait
+point l&agrave; l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de
+mal &agrave; personne, que le nom de Fauchelevent m'avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; par
+Fauchelevent lui-m&ecirc;me en reconnaissance d'un service rendu, et que je
+pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que
+vous m'offrez, que je ne g&ecirc;nerais rien, que je serais dans mon petit
+coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'id&eacute;e d'&ecirc;tre
+dans la m&ecirc;me maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionn&eacute;.
+Continuer d'&ecirc;tre monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui,
+except&eacute; mon &acirc;me. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon
+&acirc;me restait noir. Ce n'est pas assez d'&ecirc;tre heureux, il faut &ecirc;tre
+content. Ainsi je serais rest&eacute; monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai
+visage, je l'aurais cach&eacute;, ainsi, en pr&eacute;sence de votre &eacute;panouissement,
+j'aurais eu une &eacute;nigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais
+eu des t&eacute;n&egrave;bres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais
+introduit le bagne &agrave; votre foyer, je me serais assis &agrave; votre table avec
+la pens&eacute;e que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me
+serais laiss&eacute; servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient
+dit: Quelle horreur! Je vous aurais touch&eacute; avec mon coude dont vous avez
+droit de ne pas vouloir, je vous aurais filout&eacute; vos poign&eacute;es de main! Il
+y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux
+blancs v&eacute;n&eacute;rables et des cheveux blancs fl&eacute;tris; &agrave; vos heures les plus
+intimes, quand tous les c&oelig;urs se seraient crus ouverts jusqu'au fond
+les uns pour les autres, quand nous aurions &eacute;t&eacute; tous quatre ensemble,
+votre a&iuml;eul, vous deux, et moi, il y aurait eu l&agrave; un inconnu! J'aurais
+&eacute;t&eacute; c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin
+de ne jamais d&eacute;ranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un
+mort, je me serais impos&eacute; &agrave; vous qui &ecirc;tes des vivants. Elle, je l'aurais
+condamn&eacute;e &agrave; moi &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;. Vous, Cosette et moi, nous aurions &eacute;t&eacute;
+trois t&ecirc;tes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je
+ne suis que le plus accabl&eacute; des hommes, j'en aurais &eacute;t&eacute; le plus
+monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce
+mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je
+l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma fl&eacute;trissure, je vous
+en aurais donn&eacute; votre part tous les jours! tous les jours! &agrave; vous mes
+bien-aim&eacute;s, &agrave; vous mes enfants, &agrave; vous mes innocents! Se taire n'est
+rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un
+silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignit&eacute;, et ma
+l&acirc;chet&eacute;, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte &agrave; goutte,
+je l'aurais recrach&eacute;, puis rebu, j'aurais fini &agrave; minuit et recommenc&eacute; &agrave;
+midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et
+j'aurais dormi l&agrave;-dessus, et j'aurais mang&eacute; cela avec mon pain, et
+j'aurais regard&eacute; Cosette en face, et j'aurais r&eacute;pondu au sourire de
+l'ange par le sourire du damn&eacute;, et j'aurais &eacute;t&eacute; un fourbe abominable!
+Pourquoi faire? pour &ecirc;tre heureux. Pour &ecirc;tre heureux, moi! Est-ce que
+j'ai le droit d'&ecirc;tre heureux? Je suis hors de la vie, monsieur.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'arr&ecirc;ta. Marius &eacute;coutait. De tels encha&icirc;nements d'id&eacute;es et
+d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de
+nouveau, mais ce n'&eacute;tait plus la voix sourde, c'&eacute;tait la voix sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni d&eacute;nonc&eacute;, ni poursuivi,
+ni traqu&eacute;, dites-vous. Si! je suis d&eacute;nonc&eacute;! si! je suis poursuivi! si!
+je suis traqu&eacute;! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre &agrave; moi-m&ecirc;me le
+passage, et je me tra&icirc;ne, et je me pousse, et je m'arr&ecirc;te, et je
+m'ex&eacute;cute, et quand on se tient soi-m&ecirc;me, on est bien tenu.</p>
+
+<p>Et, saisissant son propre habit &agrave; poigne-main et le tirant vers Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas
+qu'il tient ce collet-l&agrave; de fa&ccedil;on &agrave; ne pas le l&acirc;cher? Eh bien! c'est
+bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut &ecirc;tre
+heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, d&egrave;s qu'on l'a
+compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre;
+mais non; il vous en r&eacute;compense; car il vous met dans un enfer o&ugrave; l'on
+sent &agrave; c&ocirc;t&eacute; de soi Dieu. On ne s'est pas sit&ocirc;t d&eacute;chir&eacute; les entrailles
+qu'on est en paix avec soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honn&ecirc;te
+homme. C'est en me d&eacute;gradant &agrave; vos yeux que je m'&eacute;l&egrave;ve aux miens. Ceci
+m'est d&eacute;j&agrave; arriv&eacute; une fois, mais c'&eacute;tait moins douloureux; ce n'&eacute;tait
+rien. Oui, un honn&ecirc;te homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma
+faute, continu&eacute; de m'estimer; maintenant que vous me m&eacute;prisez, je le
+suis. J'ai cette fatalit&eacute; sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la
+consid&eacute;ration vol&eacute;e, cette consid&eacute;ration m'humilie et m'accable
+int&eacute;rieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me
+m&eacute;prise. Alors je me redresse. Je suis un gal&eacute;rien qui ob&eacute;it &agrave; sa
+conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que
+voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers
+moi-m&ecirc;me; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des
+hasards qui nous entra&icirc;nent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur
+Pontmercy, il m'est arriv&eacute; des choses dans ma vie.</p>
+
+<p>Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme
+si ses paroles avaient un arri&egrave;re-go&ucirc;t amer, et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire
+partager aux autres &agrave; leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer
+sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son pr&eacute;cipice
+sans qu'ils s'en aper&ccedil;oivent, on n'a pas le droit de laisser tra&icirc;ner sa
+casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de
+sa mis&egrave;re le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les
+toucher dans l'ombre avec son ulc&egrave;re invisible, c'est hideux.
+Fauchelevent a eu beau me pr&ecirc;ter son nom, je n'ai pas le droit de m'en
+servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est
+un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pens&eacute;, j'ai un peu lu, quoique
+je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je
+m'exprime convenablement. Je me suis fait une &eacute;ducation &agrave; moi. Eh bien
+oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est d&eacute;shonn&ecirc;te. Des
+lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une
+montre. &Ecirc;tre une fausse signature en chair et en os, &ecirc;tre une fausse
+clef vivante, entrer chez d'honn&ecirc;tes gens en trichant leur serrure, ne
+plus jamais regarder, loucher toujours, &ecirc;tre inf&acirc;me au dedans de moi,
+non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher
+la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits &agrave; se tordre dans
+les angoisses, se ronger le ventre et l'&acirc;me. Voil&agrave; pourquoi je viens
+vous raconter tout cela. De ga&icirc;t&eacute; de c&oelig;ur, comme vous dites.</p>
+
+<p>Il respira p&eacute;niblement, et jeta ce dernier mot:</p>
+
+<p>&mdash;Pour vivre, autrefois, j'ai vol&eacute; un pain; aujourd'hui, pour vivre, je
+ne veux pas voler un nom.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour
+vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je m'entends, r&eacute;pondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la
+t&ecirc;te lentement plusieurs fois de suite.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun ab&icirc;m&eacute; dans un
+gouffre de pens&eacute;es. Marius s'&eacute;tait assis pr&egrave;s d'une table et appuyait le
+coin de sa bouche sur un de ses doigts repli&eacute;. Jean Valjean allait et
+venait. Il s'arr&ecirc;ta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis,
+comme s'il r&eacute;pondait &agrave; un raisonnement int&eacute;rieur, il dit en regardant
+cette glace o&ugrave; il ne se voyait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'&agrave; pr&eacute;sent je suis soulag&eacute;!</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; marcher et alla &agrave; l'autre bout du salon. &Agrave; l'instant o&ugrave; il
+se retourna, il s'aper&ccedil;ut que Marius le regardait marcher. Alors il lui
+dit avec un accent inexprimable:</p>
+
+<p>&mdash;Je tra&icirc;ne un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi.</p>
+
+<p>Puis il acheva de se tourner vers Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis
+rest&eacute; monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des
+v&ocirc;tres, je suis dans ma chambre, je viens d&eacute;jeuner le matin, en
+pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois,
+j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et &agrave; la place Royale, nous
+sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis
+l&agrave;, vous &ecirc;tes l&agrave;, nous causons, nous rions, tout &agrave; coup vous entendez
+une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voil&agrave; que cette main
+&eacute;pouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque
+brusquement!</p>
+
+<p>Il se tut encore; Marius s'&eacute;tait lev&eacute; avec un fr&eacute;missement. Jean Valjean
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Le silence de Marius r&eacute;pondait.</p>
+
+<p>Jean Valjean continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez
+heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le
+soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inqui&eacute;tez pas de la mani&egrave;re
+dont un pauvre damn&eacute; s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son
+devoir; vous avez un mis&eacute;rable homme devant vous, monsieur.</p>
+
+<p>Marius traversa lentement le salon, et quand il fut pr&egrave;s de Jean
+Valjean, lui tendit la main.</p>
+
+<p>Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se pr&eacute;sentait point,
+Jean Valjean se laissa faire, et il sembla &agrave; Marius qu'il &eacute;treignait une
+main de marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon grand-p&egrave;re a des amis, dit Marius; je vous aurai votre gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, r&eacute;pondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit.
+Les morts ne sont pas soumis &agrave; la surveillance. Ils sont cens&eacute;s pourrir
+tranquillement. La mort, c'est la m&ecirc;me chose que la gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Et, d&eacute;gageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de
+dignit&eacute; inexorable:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, faire mon devoir, voil&agrave; l'ami auquel j'ai recours; et je
+n'ai besoin que d'une gr&acirc;ce, celle de ma conscience.</p>
+
+<p>En ce moment, &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; du salon, la porte s'entrouvrit
+doucement et dans l'entre-b&acirc;illement la t&ecirc;te de Cosette apparut. On
+n'apercevait que son doux visage, elle &eacute;tait admirablement d&eacute;coiff&eacute;e,
+elle avait les paupi&egrave;res encore gonfl&eacute;es de sommeil. Elle fit le
+mouvement d'un oiseau qui passe sa t&ecirc;te hors du nid, regarda d'abord son
+mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un
+sourire au fond d'une rose:</p>
+
+<p>&mdash;Parions que vous parlez politique! Comme c'est b&ecirc;te, au lieu d'&ecirc;tre
+avec moi!</p>
+
+<p>Jean Valjean tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette!... balbutia Marius.&mdash;Et il s'arr&ecirc;ta. On e&ucirc;t dit deux
+coupables.</p>
+
+<p>Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour &agrave; tour tous les
+deux. Il y avait dans ses yeux comme des &eacute;chapp&eacute;es de paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prends en flagrant d&eacute;lit, dit Cosette. Je viens d'entendre &agrave;
+travers la porte mon p&egrave;re Fauchelevent qui disait:&mdash;La
+conscience....&mdash;Faire son devoir....&mdash;C'est de la politique, &ccedil;a. Je ne
+veux pas. On ne doit pas parler politique d&egrave;s le lendemain. Ce n'est pas
+juste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, Cosette, r&eacute;pondit Marius. Nous parlons affaires. Nous
+parlons du meilleur placement &agrave; trouver pour tes six cent mille
+francs....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout &ccedil;a, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi
+ici?</p>
+
+<p>Et, passant r&eacute;sol&ucirc;ment la porte, elle entra dans le salon. Elle &eacute;tait
+v&ecirc;tue d'un large peignoir blanc &agrave; mille plis et &agrave; grandes manches qui,
+partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or
+des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs &agrave; mettre un ange.</p>
+
+<p>Elle se contempla de la t&ecirc;te aux pieds dans une grande glace, puis
+s'&eacute;cria avec une explosion d'extase ineffable:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente!</p>
+
+<p>Cela dit, elle fit la r&eacute;v&eacute;rence &agrave; Marius et &agrave; Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-elle, je vais m'installer pr&egrave;s de vous sur un fauteuil, on
+d&eacute;jeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je
+sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage.</p>
+
+<p>Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons affaires.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, r&eacute;pondit Cosette, j'ai ouvert ma fen&ecirc;tre, il vient d'arriver
+un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est
+aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette,
+laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous &ecirc;tes fort
+coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que cela t'ennuiera.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous
+&eacute;couterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de
+comprendre les mots qu'elles disent. &Ecirc;tre l&agrave; ensemble, c'est tout ce que
+je veux. Je reste avec vous, bah!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ma Cosette bien-aim&eacute;e! Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous
+aurais dit que mon grand-p&egrave;re dort encore, que votre tante est &agrave; la
+messe, que la chemin&eacute;e de la chambre de mon p&egrave;re Fauchelevent fume, que
+Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont
+d&eacute;j&agrave; disput&eacute;es, que Nicolette se moque du b&eacute;gayement de Toussaint. Eh
+bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi, &agrave; mon tour,
+vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera
+attrap&eacute;? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un?</p>
+
+<p>Jean Valjean ne pronon&ccedil;ait pas une parole. Cosette se tourna vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, p&egrave;re, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce
+que vous faites l&agrave; &agrave; ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui
+est-ce qui m'a donn&eacute; un p&egrave;re comme &ccedil;a? Vous voyez bien que je suis tr&egrave;s
+malheureuse en m&eacute;nage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de
+suite.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'approcha.</p>
+
+<p>Cosette se retourna vers Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, je vous fais la grimace.</p>
+
+<p>Puis elle tendit son front &agrave; Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean fit un pas vers elle.</p>
+
+<p>Cosette recula.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, vous &ecirc;tes p&acirc;le. Est-ce que votre bras vous fait mal?</p>
+
+<p>&mdash;Il est gu&eacute;ri, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez mal dormi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous &ecirc;tes triste?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous
+&ecirc;tes content, je ne vous gronderai pas.</p>
+
+<p>Et de nouveau elle lui tendit son front.</p>
+
+<p>Jean Valjean d&eacute;posa un baiser sur ce front o&ugrave; il y avait un reflet
+c&eacute;leste.</p>
+
+<p>&mdash;Souriez.</p>
+
+<p>Jean Valjean ob&eacute;it. Ce fut le sourire d'un spectre.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, d&eacute;fendez-moi contre mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette!... fit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;chez-vous, p&egrave;re. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien
+parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien
+&eacute;tonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent &agrave; une
+banque, voil&agrave; grand'chose. Les hommes font les myst&eacute;rieux pour rien. Je
+veux rester. Je suis tr&egrave;s jolie ce matin; regarde-moi, Marius.</p>
+
+<p>Et avec un haussement d'&eacute;paules adorable et on ne sait quelle bouderie
+exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un &eacute;clair entre ces deux
+&ecirc;tres. Que quelqu'un f&ucirc;t l&agrave;, peu importait.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! dit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'adore! dit Cosette.</p>
+
+<p>Et ils tomb&egrave;rent irr&eacute;sistiblement dans les bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; pr&eacute;sent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une
+petite moue triomphante, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, non, r&eacute;pondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque
+chose &agrave; terminer.</p>
+
+<p>&mdash;Encore non?</p>
+
+<p>Marius prit une inflexion de voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure, Cosette, que c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va.
+Vous, p&egrave;re, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon
+papa, vous &ecirc;tes des tyrans. Je vais le dire &agrave; grand-p&egrave;re. Si vous croyez
+que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je
+suis fi&egrave;re. Je vous attends &agrave; pr&eacute;sent. Vous allez voir que c'est vous
+qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait.</p>
+
+<p>Et elle sortit.</p>
+
+<p>Deux secondes apr&egrave;s, la porte se rouvrit, sa fra&icirc;che t&ecirc;te vermeille
+passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tr&egrave;s en col&egrave;re.</p>
+
+<p>La porte se referma et les t&eacute;n&egrave;bres se refirent.</p>
+
+<p>Ce fut comme un rayon de soleil fourvoy&eacute; qui, sans s'en douter, aurait
+travers&eacute; brusquement de la nuit.</p>
+
+<p>Marius s'assura que la porte &eacute;tait bien referm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir....</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius
+un &oelig;il &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela &agrave; Cosette. C'est
+juste. Tiens, je n'y avais pas pens&eacute;. On a de la force pour une chose,
+on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en
+supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacr&eacute;e, ne le lui
+dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu
+le dire de moi-m&ecirc;me sans y &ecirc;tre forc&eacute;, je l'aurais dit &agrave; l'univers, &agrave;
+tout le monde, &ccedil;a m'&eacute;tait &eacute;gal. Mais elle, elle ne sait pas ce que
+c'est, cela l'&eacute;pouvanterait. Un for&ccedil;at, quoi! on serait forc&eacute; de lui
+expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a &eacute;t&eacute; aux gal&egrave;res. Elle a vu
+un jour passer la cha&icirc;ne. Oh mon Dieu!</p>
+
+<p>Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains.
+On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses &eacute;paules, on voyait
+qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.</p>
+
+<p>Il y a de l'&eacute;touffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le
+prit, il se renversa en arri&egrave;re sur le dossier du fauteuil comme pour
+respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir &agrave; Marius sa face
+inond&eacute;e de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix
+semblait &ecirc;tre dans une profondeur sans fond:&mdash;Oh, je voudrais mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul.</p>
+
+<p>Et, moins attendri peut-&ecirc;tre qu'il n'aurait d&ucirc; l'&ecirc;tre, mais oblig&eacute;
+depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant
+par degr&eacute;s un for&ccedil;at se superposer sous ses yeux &agrave; M. Fauchelevent,
+gagn&eacute; peu &agrave; peu par cette r&eacute;alit&eacute; lugubre, et amen&eacute; par la pente
+naturelle de la situation &agrave; constater l'intervalle qui venait de se
+faire entre cet homme et lui, Marius ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du d&eacute;p&ocirc;t que vous
+avez si fid&egrave;lement et si honn&ecirc;tement remis. C'est l&agrave; un acte de
+probit&eacute;. Il est juste qu'une r&eacute;compense vous soit donn&eacute;e. Fixez la somme
+vous-m&ecirc;me, elle vous sera compt&eacute;e. Ne craignez pas de la fixer tr&egrave;s
+haut.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en remercie, monsieur, r&eacute;pondit Jean Valjean avec douceur.</p>
+
+<p>Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index
+sur l'ongle de son pouce, puis il &eacute;leva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est &agrave; peu pr&egrave;s fini. Il me reste une derni&egrave;re chose....</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>Jean Valjean eut comme une supr&ecirc;me h&eacute;sitation, et, sans voix, presque
+sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; pr&eacute;sent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui &ecirc;tes le
+ma&icirc;tre, que je ne dois plus voir Cosette?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ce serait mieux, r&eacute;pondit froidement Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.</p>
+
+<p>Et il se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Il mit la main sur le bec-de-cane, le p&ecirc;ne c&eacute;da, la porte
+s'entre-b&acirc;illa, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura
+une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus p&acirc;le, il &eacute;tait livide, il n'y avait plus de larmes dans
+ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix &eacute;tait redevenue
+&eacute;trangement calme.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous
+assure que je le d&eacute;sire beaucoup. Si je n'avais pas tenu &agrave; voir Cosette,
+je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti;
+mais voulant rester dans l'endroit o&ugrave; est Cosette et continuer de la
+voir, j'ai d&ucirc; honn&ecirc;tement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement,
+n'est-ce pas? c'est l&agrave; une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a
+neuf ans pass&eacute;s que je l'ai pr&egrave;s de moi. Nous avons demeur&eacute; d'abord dans
+cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite pr&egrave;s du
+Luxembourg. C'est l&agrave; que vous l'avez vue pour la premi&egrave;re fois. Vous
+vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons &eacute;t&eacute; ensuite dans
+le quartier des Invalides o&ugrave; il y avait une grille et un jardin. Rue
+Plumet. J'habitais une petite arri&egrave;re-cour d'o&ugrave; j'entendais son piano.
+Voil&agrave; ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a dur&eacute; neuf ans et des
+mois. J'&eacute;tais comme son p&egrave;re, et elle &eacute;tait mon enfant. Je ne sais pas
+si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller &agrave; pr&eacute;sent, ne
+plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait
+difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en
+temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas
+longtemps. Vous diriez qu'on me re&ccedil;oive dans la petite salle basse. Au
+rez-de-chauss&eacute;e. J'entrerais bien par la porte de derri&egrave;re, qui est pour
+les domestiques, mais cela &eacute;tonnerait peut-&ecirc;tre. Il vaut mieux, je
+crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je
+voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous
+plaira. Mettez-vous &agrave; ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut
+prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais
+effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire,
+c'est de venir le soir, quand il commence &agrave; &ecirc;tre nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bon, monsieur, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu'&agrave; la porte le
+d&eacute;sespoir, et ces deux hommes se quitt&egrave;rent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Les obscurit&eacute;s que peut contenir une r&eacute;v&eacute;lation</h3>
+
+
+<p>Marius &eacute;tait boulevers&eacute;.</p>
+
+<p>L'esp&egrave;ce d'&eacute;loignement qu'il avait toujours eu pour l'homme pr&egrave;s duquel
+il voyait Cosette, lui &eacute;tait d&eacute;sormais expliqu&eacute;. Il y avait dans ce
+personnage un on ne sait quoi &eacute;nigmatique dont son instinct
+l'avertissait. Cette &eacute;nigme, c'&eacute;tait la plus hideuse des hontes, le
+bagne. Ce M. Fauchelevent &eacute;tait le for&ccedil;at Jean Valjean.</p>
+
+<p>Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela
+ressemble &agrave; la d&eacute;couverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles.</p>
+
+<p>Le bonheur de Marius et de Cosette &eacute;tait-il condamn&eacute; d&eacute;sormais &agrave; ce
+voisinage? &Eacute;tait-ce l&agrave; un fait accompli? L'acceptation de cet homme
+faisait-elle partie du mariage consomm&eacute;? N'y avait-il plus rien &agrave; faire?</p>
+
+<p>Marius avait-il &eacute;pous&eacute; aussi le for&ccedil;at?</p>
+
+<p>On a beau &ecirc;tre couronn&eacute; de lumi&egrave;re et de joie, on a beau savourer la
+grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses
+forceraient m&ecirc;me l'archange dans son extase, m&ecirc;me le demi-dieu dans sa
+gloire, au fr&eacute;missement.</p>
+
+<p>Comme il arrive toujours dans les changements &agrave; vue de cette esp&egrave;ce,
+Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche &agrave; se faire &agrave; lui-m&ecirc;me?
+Avait-il manqu&eacute; de divination? Avait-il manqu&eacute; de prudence? S'&eacute;tait-il
+&eacute;tourdi involontairement? Un peu, peut-&ecirc;tre. S'&eacute;tait-il engag&eacute;, sans
+assez de pr&eacute;caution pour &eacute;clairer les alentours, dans cette aventure
+d'amour qui avait abouti &agrave; son mariage avec Cosette? Il
+constatait,&mdash;c'est ainsi, par une s&eacute;rie de constatations successives de
+nous-m&ecirc;mes sur nous-m&ecirc;mes, que la vie nous amende peu &agrave; peu,&mdash;il
+constatait le c&ocirc;t&eacute; chim&eacute;rique et visionnaire de sa nature, sorte de
+nuage int&eacute;rieur propre &agrave; beaucoup d'organisations, et qui, dans les
+paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la temp&eacute;rature de
+l'&acirc;me changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus
+faire qu'une conscience baign&eacute;e d'un brouillard. Nous avons plus d'une
+fois indiqu&eacute; cet &eacute;l&eacute;ment caract&eacute;ristique de l'individualit&eacute; de Marius.
+Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant
+ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas m&ecirc;me parl&eacute; &agrave; Cosette
+de ce drame &eacute;nigmatique du bouge Gorbeau o&ugrave; la victime avait eu un si
+&eacute;trange parti pris de silence pendant la lutte et d'&eacute;vasion apr&egrave;s.
+Comment se faisait-il qu'il n'en e&ucirc;t point parl&eacute; &agrave; Cosette? Cela
+pourtant &eacute;tait si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il
+ne lui e&ucirc;t pas m&ecirc;me nomm&eacute; les Th&eacute;nardier, et, particuli&egrave;rement, le jour
+o&ugrave; il avait rencontr&eacute; &Eacute;ponine? Il avait presque peine &agrave; s'expliquer
+maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se
+rappelait son &eacute;tourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant
+tout, cet enl&egrave;vement de l'un par l'autre dans l'id&eacute;al, et peut-&ecirc;tre
+aussi, comme la quantit&eacute; imperceptible de raison m&ecirc;l&eacute;e &agrave; cet &eacute;tat
+violent et charmant de l'&acirc;me, un vague et sourd instinct de cacher et
+d'abolir dans sa m&eacute;moire cette aventure redoutable dont il craignait le
+contact, o&ugrave; il ne voulait jouer aucun r&ocirc;le, &agrave; laquelle il se d&eacute;robait,
+et o&ugrave; il ne pouvait &ecirc;tre ni narrateur ni t&eacute;moin sans &ecirc;tre accusateur.
+D'ailleurs, ces quelques semaines avaient &eacute;t&eacute; un &eacute;clair; on n'avait eu
+le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pes&eacute;, tout retourn&eacute;, tout
+examin&eacute;, quand il e&ucirc;t racont&eacute; le guet-apens Gorbeau &agrave; Cosette, quand il
+lui e&ucirc;t nomm&eacute; les Th&eacute;nardier, quelles qu'eussent &eacute;t&eacute; les cons&eacute;quences,
+quand m&ecirc;me il e&ucirc;t d&eacute;couvert que Jean Valjean &eacute;tait un for&ccedil;at, cela
+l'e&ucirc;t-il chang&eacute;, lui Marius? cela l'e&ucirc;t-il chang&eacute;e, elle Cosette? E&ucirc;t-il
+recul&eacute;? L'e&ucirc;t-il moins ador&eacute;e? L'e&ucirc;t-il moins &eacute;pous&eacute;e? Non. Cela e&ucirc;t-il
+chang&eacute; quelque chose &agrave; ce qui s'&eacute;tait fait? Non. Rien donc &agrave; regretter,
+rien &agrave; se reprocher. Tout &eacute;tait bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes
+qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il
+e&ucirc;t choisie clairvoyant. L'amour lui avait band&eacute; les yeux, pour le mener
+o&ugrave;? Au paradis.</p>
+
+<p>Mais ce paradis &eacute;tait compliqu&eacute; d&eacute;sormais d'un c&ocirc;toiement infernal.</p>
+
+<p>L'ancien &eacute;loignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent
+devenu Jean Valjean, &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent m&ecirc;l&eacute; d'horreur.</p>
+
+<p>Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque piti&eacute;, et m&ecirc;me une
+certaine surprise.</p>
+
+<p>Ce voleur, ce voleur r&eacute;cidiviste, avait restitu&eacute; un d&eacute;p&ocirc;t. Et quel
+d&eacute;p&ocirc;t? Six cent mille francs. Il &eacute;tait seul dans le secret du d&eacute;p&ocirc;t. Il
+pouvait tout garder, il avait tout rendu.</p>
+
+<p>En outre, il avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; de lui-m&ecirc;me sa situation. Rien ne l'y
+obligeait. Si l'on savait qui il &eacute;tait, c'&eacute;tait par lui. Il y avait dans
+cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait
+l'acceptation du p&eacute;ril. Pour un condamn&eacute;, un masque n'est pas un masque,
+c'est un abri. Il avait renonc&eacute; &agrave; cet abri. Un faux nom, c'est de la
+s&eacute;curit&eacute;; il avait rejet&eacute; ce faux nom. Il pouvait, lui gal&eacute;rien, se
+cacher &agrave; jamais dans une famille honn&ecirc;te; il avait r&eacute;sist&eacute; &agrave; cette
+tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait
+expliqu&eacute; lui-m&ecirc;me avec l'irr&eacute;sistible accent de la r&eacute;alit&eacute;. En somme,
+quel que f&ucirc;t ce Jean Valjean, c'&eacute;tait incontestablement une conscience
+qui se r&eacute;veillait. Il y avait l&agrave; on ne sait quelle myst&eacute;rieuse
+r&eacute;habilitation commenc&eacute;e; et, selon toute apparence, depuis longtemps
+d&eacute;j&agrave; le scrupule &eacute;tait ma&icirc;tre de cet homme. De tels acc&egrave;s du juste et du
+bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. R&eacute;veil de conscience,
+c'est grandeur d'&acirc;me.</p>
+
+<p>Jean Valjean &eacute;tait sinc&egrave;re. Cette sinc&eacute;rit&eacute;, visible, palpable,
+irr&eacute;fragable, &eacute;vidente m&ecirc;me par la douleur qu'elle lui faisait, rendait
+les informations inutiles et donnait autorit&eacute; &agrave; tout ce que disait cet
+homme. Ici, pour Marius, interversion &eacute;trange des situations. Que
+sortait-il de M. Fauchelevent? la d&eacute;fiance. Que se d&eacute;gageait-il de Jean
+Valjean? la confiance.</p>
+
+<p>Dans le myst&eacute;rieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait,
+il constatait l'actif, il constatait le passif, et il t&acirc;chait d'arriver
+&agrave; une balance. Mais tout cela &eacute;tait comme dans un orage. Marius,
+s'effor&ccedil;ant de se faire une id&eacute;e nette de cet homme, et poursuivant,
+pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pens&eacute;e, le perdait et le
+retrouvait dans une brume fatale.</p>
+
+<p>Le d&eacute;p&ocirc;t honn&ecirc;tement rendu, la probit&eacute; de l'aveu, c'&eacute;tait bien. Cela
+faisait comme une &eacute;claircie dans la nu&eacute;e, puis la nu&eacute;e redevenait noire.</p>
+
+<p>Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait
+quelque ombre.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce d&eacute;cid&eacute;ment que cette aventure du galetas Jondrette?
+Pourquoi, &agrave; l'arriv&eacute;e de la police, cet homme, au lieu de se plaindre,
+s'&eacute;tait-il &eacute;vad&eacute;? ici Marius trouvait la r&eacute;ponse. Parce que cet homme
+&eacute;tait un repris de justice en rupture de ban.</p>
+
+<p>Autre question: Pourquoi cet homme &eacute;tait-il venu dans la barricade? Car
+&agrave; pr&eacute;sent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces
+&eacute;motions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme &eacute;tait dans la
+barricade. Il n'y combattait pas. Qu'&eacute;tait-il venu y faire? Devant cette
+question un spectre se dressait, et faisait la r&eacute;ponse. Javert. Marius
+se rappelait parfaitement &agrave; cette heure la fun&egrave;bre vision de Jean
+Valjean entra&icirc;nant hors de la barricade Javert garrott&eacute;, et il entendait
+encore derri&egrave;re l'angle de la petite rue Mond&eacute;tour l'affreux coup de
+pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce
+gal&eacute;rien. L'un g&ecirc;nait l'autre. Jean Valjean &eacute;tait all&eacute; &agrave; la barricade
+pour se venger. Il y &eacute;tait arriv&eacute; tard. Il savait probablement que
+Javert y &eacute;tait prisonnier. La vendette corse a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans de certains
+bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'&eacute;tonne pas les
+&acirc;mes m&ecirc;me &agrave; demi retourn&eacute;es vers le bien; et ces c&oelig;urs-l&agrave; sont ainsi
+faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut &ecirc;tre scrupuleux sur le
+vol et ne l'&ecirc;tre pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tu&eacute; Javert. Du
+moins, cela semblait &eacute;vident.</p>
+
+<p>Derni&egrave;re question enfin; mais &agrave; celle-ci pas de r&eacute;ponse. Cette question,
+Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que
+l'existence de Jean Valjean e&ucirc;t coudoy&eacute; si longtemps celle de Cosette?
+Qu'&eacute;tait-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant
+en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des cha&icirc;nes &agrave; deux
+forg&eacute;es l&agrave;-haut, et Dieu se pla&icirc;t-il &agrave; accoupler l'ange avec le d&eacute;mon?
+Un crime et une innocence peuvent donc &ecirc;tre camarades de chambr&eacute;e dans
+le myst&eacute;rieux bagne des mis&egrave;res? Dans ce d&eacute;fil&eacute; de condamn&eacute;s qu'on
+appelle la destin&eacute;e humaine, deux fronts peuvent passer l'un pr&egrave;s de
+l'autre, l'un na&iuml;f, l'autre formidable, l'un tout baign&eacute; des divines
+blancheurs de l'aube, l'autre &agrave; jamais bl&ecirc;mi par la lueur d'un &eacute;ternel
+&eacute;clair? Qui avait pu d&eacute;terminer cet appareillement inexplicable? De
+quelle fa&ccedil;on, par suite de quel prodige, la communaut&eacute; de vie avait-elle
+pu s'&eacute;tablir entre cette c&eacute;leste petite et ce vieux damn&eacute;? Qui avait pu
+lier l'agneau au loup, et, chose plus incompr&eacute;hensible encore, attacher
+le loup &agrave; l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'&ecirc;tre farouche
+adorait l'&ecirc;tre faible, car, pendant neuf ann&eacute;es, l'ange avait eu pour
+point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa
+venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumi&egrave;re,
+avaient &eacute;t&eacute; abrit&eacute;es par ce d&eacute;vouement difforme. Ici, les questions
+s'exfoliaient, pour ainsi parler, en &eacute;nigmes innombrables, les ab&icirc;mes
+s'ouvraient au fond des ab&icirc;mes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur
+Jean Valjean sans vertige. Qu'&eacute;tait-ce donc que cet homme pr&eacute;cipice?</p>
+
+<p>Les vieux symboles g&eacute;n&eacute;siaques sont &eacute;ternels; dans la soci&eacute;t&eacute; humaine,
+telle qu'elle existe, jusqu'au jour o&ugrave; une clart&eacute; plus grande la
+changera, il y a &agrave; jamais deux hommes, l'un sup&eacute;rieur, l'autre
+souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon
+le mal, c'est Ca&iuml;n. Qu'&eacute;tait-ce que ce Ca&iuml;n tendre? Qu'&eacute;tait-ce que ce
+bandit religieusement absorb&eacute; dans l'adoration d'une vierge, veillant
+sur elle, l'&eacute;levant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui
+impur, de puret&eacute;? Qu'&eacute;tait-ce que ce cloaque qui avait v&eacute;n&eacute;r&eacute; cette
+innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'&eacute;tait-ce que ce
+Jean Valjean faisant l'&eacute;ducation de Cosette? Qu'&eacute;tait-ce que cette
+figure de t&eacute;n&egrave;bres ayant pour unique soin de pr&eacute;server de toute ombre et
+de tout nuage le lever d'un astre?</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait le secret de Jean Valjean; l&agrave; aussi &eacute;tait le secret de Dieu.</p>
+
+<p>Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le
+rassurait sur l'autre. Dieu &eacute;tait dans cette aventure aussi visible que
+Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut.
+Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y
+prend? Jean Valjean avait travaill&eacute; &agrave; Cosette. Il avait un peu fait
+cette &acirc;me. C'&eacute;tait incontestable. Eh bien, apr&egrave;s? L'ouvrier &eacute;tait
+horrible; mais l'&oelig;uvre &eacute;tait admirable. Dieu produit ses miracles comme
+bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait
+employ&eacute; Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet &eacute;trange
+collaborateur. Quel compte avons-nous &agrave; lui demander? Est-ce la premi&egrave;re
+fois que le fumier aide le printemps &agrave; faire la rose?</p>
+
+<p>Marius se faisait ces r&eacute;ponses-l&agrave; et se d&eacute;clarait &agrave; lui-m&ecirc;me qu'elles
+&eacute;taient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il
+n'avait pas os&eacute; presser Jean Valjean sans s'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me qu'il ne
+l'osait pas. Il adorait Cosette, il poss&eacute;dait Cosette, Cosette &eacute;tait
+splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel &eacute;claircissement avait-il
+besoin? Cosette &eacute;tait une lumi&egrave;re. La lumi&egrave;re a-t-elle besoin d'&ecirc;tre
+&eacute;claircie? Il avait tout; que pouvait-il d&eacute;sirer? Tout, est-ce que ce
+n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le
+regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se
+cramponnait &agrave; cette d&eacute;claration solennelle du mis&eacute;rable: <i>Je ne suis
+rien &agrave; Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle exist&acirc;t</i>.</p>
+
+<p>Jean Valjean &eacute;tait un passant. Il l'avait dit lui-m&ecirc;me. Eh bien, il
+passait. Quel qu'il f&ucirc;t, son r&ocirc;le &eacute;tait fini. Il y avait d&eacute;sormais
+Marius pour faire les fonctions de la providence pr&egrave;s de Cosette.
+Cosette &eacute;tait venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son
+&eacute;poux, son m&acirc;le c&eacute;leste. En s'envolant, Cosette, ail&eacute;e et transfigur&eacute;e,
+laissait derri&egrave;re elle &agrave; terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>Dans quelque cercle d'id&eacute;es que tourn&acirc;t Marius, il en revenait toujours
+&agrave; une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacr&eacute;e peut-&ecirc;tre, car,
+nous venons de l'indiquer, il sentait un <i>quid divinum</i> dans cet homme.
+Mais, quoi qu'on fit, et quelque att&eacute;nuation qu'on y cherch&acirc;t, il
+fallait bien toujours retomber sur ceci: c'&eacute;tait un for&ccedil;at; c'est-&agrave;-dire
+l'&ecirc;tre qui, dans l'&eacute;chelle sociale, n'a m&ecirc;me pas de place, &eacute;tant
+au-dessous du dernier &eacute;chelon. Apr&egrave;s le dernier des hommes vient le
+for&ccedil;at. Le for&ccedil;at n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants.
+La loi l'a destitu&eacute; de toute la quantit&eacute; d'humanit&eacute; qu'elle peut &ocirc;ter &agrave;
+un homme. Marius, sur les questions p&eacute;nales, en &eacute;tait encore, quoique
+d&eacute;mocrate, au syst&egrave;me inexorable, et il avait, sur ceux que la loi
+frappe, toutes les id&eacute;es de la loi. Il n'avait pas encore accompli,
+disons-le, tous les progr&egrave;s. Il n'en &eacute;tait pas encore &agrave; distinguer entre
+ce qui est &eacute;crit par l'homme et ce qui est &eacute;crit par Dieu, entre la loi
+et le droit. Il n'avait point examin&eacute; et pes&eacute; le droit que prend l'homme
+de disposer de l'irr&eacute;vocable et de l'irr&eacute;parable. Il n'&eacute;tait pas r&eacute;volt&eacute;
+du mot <i>vindicte</i>. Il trouvait simple que de certaines effractions de la
+loi &eacute;crite fussent suivies de peines &eacute;ternelles, et il acceptait, comme
+proc&eacute;d&eacute; de civilisation, la damnation sociale. Il en &eacute;tait encore l&agrave;,
+sauf &agrave; avancer infailliblement plus tard, sa nature &eacute;tant bonne, et au
+fond toute faite de progr&egrave;s latent.</p>
+
+<p>Dans ce milieu d'id&eacute;es, Jean Valjean lui apparaissait difforme et
+repoussant. C'&eacute;tait le r&eacute;prouv&eacute;. C'&eacute;tait le for&ccedil;at. Ce mot &eacute;tait pour
+lui comme un son de trompette du jugement; et, apr&egrave;s avoir consid&eacute;r&eacute;
+longtemps Jean Valjean, son dernier geste &eacute;tait de d&eacute;tourner la t&ecirc;te.
+<i>Vade retro</i>.</p>
+
+<p>Marius, il faut le reconna&icirc;tre et m&ecirc;me y insister, tout en interrogeant
+Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: <i>vous me
+confessez</i>, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions
+d&eacute;cisives. Ce n'&eacute;tait pas qu'elles ne se fussent pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; son
+esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade?
+Javert? Qui sait o&ugrave; se fussent arr&ecirc;t&eacute;es les r&eacute;v&eacute;lations? Jean Valjean ne
+semblait pas homme &agrave; reculer, et qui sait si Marius, apr&egrave;s l'avoir
+pouss&eacute;, n'aurait pas souhait&eacute; le retenir? Dans de certaines conjonctures
+supr&ecirc;mes, ne nous est-il pas arriv&eacute; &agrave; tous, apr&egrave;s avoir fait une
+question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la r&eacute;ponse?
+C'est surtout quand on aime qu'on a de ces l&acirc;chet&eacute;s-l&agrave;. Il n'est pas
+sage de questionner &agrave; outrance les situations sinistres, surtout quand
+le c&ocirc;t&eacute; indissoluble de notre propre vie y est fatalement m&ecirc;l&eacute;. Des
+explications d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es de Jean Valjean, quelque &eacute;pouvantable lumi&egrave;re
+pouvait sortir, et qui sait si cette clart&eacute; hideuse n'aurait pas
+rejailli jusqu'&agrave; Cosette? Qui sait s'il n'en f&ucirc;t pas rest&eacute; une sorte de
+lueur infernale sur le front de cet ange? L'&eacute;claboussure d'un &eacute;clair,
+c'est encore de la foudre. La fatalit&eacute; a de ces solidarit&eacute;s-l&agrave;, o&ugrave;
+l'innocence elle-m&ecirc;me s'empreint de crime par la sombre loi des reflets
+colorants. Les plus pures figures peuvent garder &agrave; jamais la
+r&eacute;verb&eacute;ration d'un voisinage horrible. &Agrave; tort ou &agrave; raison, Marius avait
+eu peur. Il en savait d&eacute;j&agrave; trop. Il cherchait plut&ocirc;t &agrave; s'&eacute;tourdir qu'&agrave;
+s'&eacute;clairer. &Eacute;perdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les
+yeux sur Jean Valjean.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;tait de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser
+en chercher le fond? C'est une &eacute;pouvante de questionner l'ombre. Qui
+sait ce qu'elle va r&eacute;pondre? L'aube pourrait en &ecirc;tre noircie pour
+jamais.</p>
+
+<p>Dans cette situation d'esprit, c'&eacute;tait pour Marius une perplexit&eacute;
+poignante de penser que cet homme aurait d&eacute;sormais un contact quelconque
+avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait
+recul&eacute;, et d'o&ugrave; aurait pu sortir une d&eacute;cision implacable et d&eacute;finitive,
+il se reprochait presque &agrave; pr&eacute;sent de ne pas les avoir faites. Il se
+trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette
+faiblesse l'avait entra&icirc;n&eacute; &agrave; une concession imprudente. Il s'&eacute;tait
+laiss&eacute; toucher. Il avait eu tort. Il aurait d&ucirc; purement et simplement
+rejeter Jean Valjean. Jean Valjean &eacute;tait la part du feu, il aurait d&ucirc; la
+faire, et d&eacute;barrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en
+voulait &agrave; la brusquerie de ce tourbillon d'&eacute;motions qui l'avait
+assourdi, aveugl&eacute;, et entra&icirc;n&eacute;. Il &eacute;tait m&eacute;content de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui r&eacute;pugnaient
+profond&eacute;ment. &Agrave; quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il
+s'&eacute;tourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas
+approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-m&ecirc;me. Il avait promis, il
+s'&eacute;tait laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; promettre; Jean Valjean avait sa promesse;
+m&ecirc;me &agrave; un for&ccedil;at, surtout &agrave; un for&ccedil;at, on doit tenir sa parole.
+Toutefois, son premier devoir &eacute;tait envers Cosette. En somme, une
+r&eacute;pulsion, qui dominait tout, le soulevait.</p>
+
+<p>Marius roulait confus&eacute;ment tout cet ensemble d'id&eacute;es dans son esprit,
+passant de l'une &agrave; l'autre, et remu&eacute; par toutes. De l&agrave; un trouble
+profond. Il ne lui fut pas ais&eacute; de cacher ce trouble &agrave; Cosette, mais
+l'amour est un talent, et Marius y parvint.</p>
+
+<p>Du reste, il fit, sans but apparent, des questions &agrave; Cosette, candide
+comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de
+son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que
+tout ce qu'un homme peut &ecirc;tre de bon, de paternel et de respectable, ce
+for&ccedil;at l'avait &eacute;t&eacute; pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et
+suppos&eacute; &eacute;tait r&eacute;el. Cette ortie sinistre avait aim&eacute; et prot&eacute;g&eacute; ce lys.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_huitieme_La_decroissance_crepusculaire" id="Livre_huitieme_La_decroissance_crepusculaire"></a>Livre huiti&egrave;me&mdash;La d&eacute;croissance cr&eacute;pusculaire</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>La chambre d'en bas</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, &agrave; la nuit tombante, Jean Valjean frappait &agrave; la porte
+coch&egrave;re de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le re&ccedil;ut. Basque se
+trouvait dans la cour &agrave; point nomm&eacute;, et comme s'il avait eu des ordres.
+Il arrive quelquefois qu'on dit &agrave; un domestique: Vous guetterez monsieur
+un tel, quand il arrivera.</p>
+
+<p>Basque, sans attendre que Jean Valjean v&icirc;nt &agrave; lui, lui adressa la
+parole:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron m'a charg&eacute; de demander &agrave; monsieur s'il d&eacute;sire monter
+ou rester en bas?</p>
+
+<p>&mdash;Rester en bas, r&eacute;pondit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle
+basse et dit: Je vais pr&eacute;venir madame.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce o&ugrave; Jean Valjean entra &eacute;tait un rez-de-chauss&eacute;e vo&ucirc;t&eacute; et humide,
+servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrel&eacute; de
+carreaux rouges, et mal &eacute;clair&eacute; d'une fen&ecirc;tre &agrave; barreaux de fer.</p>
+
+<p>Cette chambre n'&eacute;tait pas de celles que harc&egrave;lent le houssoir, la t&ecirc;te
+de loup et le balai. La poussi&egrave;re y &eacute;tait tranquille. La pers&eacute;cution des
+araign&eacute;es n'y &eacute;tait pas organis&eacute;e. Une telle toile, largement &eacute;tal&eacute;e,
+bien noire, orn&eacute;e de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres
+de la fen&ecirc;tre. La salle, petite et basse, &eacute;tait meubl&eacute;e d'un tas de
+bouteilles vides amoncel&eacute;es dans un coin. La muraille, badigeonn&eacute;e d'un
+badigeon d'ocre jaune, s'&eacute;caillait par larges plaques. Au fond, il y
+avait une chemin&eacute;e de bois peinte en noir &agrave; tablette &eacute;troite. Un feu y
+&eacute;tait allum&eacute;; ce qui indiquait qu'on avait compt&eacute; sur la r&eacute;ponse de Jean
+Valjean: <i>Rester en bas</i>.</p>
+
+<p>Deux fauteuils &eacute;taient plac&eacute;s aux deux coins de la chemin&eacute;e. Entre les
+fauteuils &eacute;tait &eacute;tendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit
+montrant plus de corde que de laine.</p>
+
+<p>La chambre avait pour &eacute;clairage le feu de la chemin&eacute;e et le cr&eacute;puscule
+de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Jean Valjean &eacute;tait fatigu&eacute;. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne
+dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.</p>
+
+<p>Basque revint, posa sur la chemin&eacute;e une bougie allum&eacute;e et se retira.
+Jean Valjean, la t&ecirc;te ploy&eacute;e et le menton sur la poitrine, n'aper&ccedil;ut ni
+Basque, ni la bougie.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette &eacute;tait derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se
+retourna. Il la contempla. Elle &eacute;tait adorablement belle. Mais ce qu'il
+regardait de ce profond regard, ce n'&eacute;tait pas la beaut&eacute;, c'&eacute;tait l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, s'&eacute;cria Cosette, voil&agrave; une id&eacute;e! p&egrave;re, je savais que vous
+&eacute;tiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue &agrave; celle-l&agrave;. Marius
+me dit que c'est vous qui voulez que je vous re&ccedil;oive ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'attendais &agrave; la r&eacute;ponse. Tenez-vous bien. Je vous pr&eacute;viens que je
+vais vous faire une sc&egrave;ne. Commen&ccedil;ons par le commencement. P&egrave;re,
+embrassez-moi.</p>
+
+<p>Et elle tendit sa joue.</p>
+
+<p>Jean Valjean demeura immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est
+&eacute;gal, je vous pardonne. J&eacute;sus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La
+voici.</p>
+
+<p>Et elle tendit l'autre joue.</p>
+
+<p>Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il e&ucirc;t les pieds clou&eacute;s dans
+le pav&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci devient s&eacute;rieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je
+me d&eacute;clare brouill&eacute;e. Vous me devez mon raccommodement. Vous d&icirc;nez avec
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand.
+Les grands-p&egrave;res sont faits pour tancer les p&egrave;res. Allons. Montez avec
+moi dans le salon. Tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux
+questions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus
+laide de la maison. C'est horrible ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais....</p>
+
+<p>Jean Valjean se reprit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies.</p>
+
+<p>Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut
+dire?</p>
+
+<p>Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois
+recours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez voulu &ecirc;tre madame. Vous l'&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous, p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'appelez plus p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes plus p&egrave;re? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean?
+Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des r&eacute;volutions, &ccedil;a! que
+s'est-il donc pass&eacute;? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez
+pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce
+que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est comme &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi changez-vous de nom?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez bien chang&eacute;, vous.</p>
+
+<p>Il sourit encore de ce m&ecirc;me sourire et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous &ecirc;tes madame Pontmercy, je puis bien &ecirc;tre monsieur Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai &agrave; mon mari
+la permission que vous soyez monsieur Jean. J'esp&egrave;re qu'il n'y
+consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais
+on ne fait pas du chagrin &agrave; sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez
+pas le droit d'&ecirc;tre m&eacute;chant, vous qui &ecirc;tes bon.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irr&eacute;sistible,
+les &eacute;levant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son
+menton, ce qui est un profond geste de tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui dit-elle, soyez bon!</p>
+
+<p>Et elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que j'appelle &ecirc;tre bon: &ecirc;tre gentil, venir demeurer ici,
+reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme
+rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Arm&eacute;,
+ne pas nous donner des charades &agrave; deviner, &ecirc;tre comme tout le monde,
+d&icirc;ner avec nous, d&eacute;jeuner avec nous, &ecirc;tre mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il d&eacute;gagea ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez plus besoin de p&egrave;re, vous avez un mari.</p>
+
+<p>Cosette s'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus besoin de p&egrave;re! Des choses comme &ccedil;&agrave; qui n'ont pas le sens
+commun, on ne sait que dire vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Si Toussaint &eacute;tait l&agrave;, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est
+&agrave; chercher des autorit&eacute;s et qui se rattache &agrave; toutes les branches, elle
+serait la premi&egrave;re &agrave; convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes
+mani&egrave;res &agrave; moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aim&eacute; mon coin
+noir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, &ccedil;a,
+de vouloir &ecirc;tre monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, en venant, r&eacute;pondit Jean Valjean, j'ai vu rue
+Saint-Louis un meuble. Chez un &eacute;b&eacute;niste. Si j'&eacute;tais une jolie femme, je
+me donnerais ce meuble-l&agrave;. Une toilette tr&egrave;s bien; genre d'&agrave; pr&eacute;sent. Ce
+que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrust&eacute;. Une glace
+assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli.</p>
+
+<p>&mdash;Hou! le vilain ours! r&eacute;pliqua Cosette.</p>
+
+<p>Et avec une gentillesse supr&ecirc;me, serrant les dents et &eacute;cartant les
+l&egrave;vres, elle souffla contre Jean Valjean. C'&eacute;tait une Gr&acirc;ce copiant une
+chatte.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager.
+Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me d&eacute;fendez pas contre
+Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule.
+J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je
+l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me
+fait banqueroute. Je commande &agrave; Nicolette un bon petit d&icirc;ner. On n'en
+veut pas de votre d&icirc;ner, madame. Et mon p&egrave;re Fauchelevent veut que je
+l'appelle monsieur Jean, et que je le re&ccedil;oive dans une affreuse vieille
+laide cave moisie o&ugrave; les murs ont de la barbe, et o&ugrave; il y a, en fait de
+cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles
+d'araign&eacute;es! Vous &ecirc;tes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais
+on accorde une tr&ecirc;ve &agrave; des gens qui se marient. Vous n'auriez pas d&ucirc;
+vous remettre &agrave; &ecirc;tre singulier tout de suite. Vous allez donc &ecirc;tre bien
+content dans votre abominable rue de l'Homme-Arm&eacute;. J'y ai &eacute;t&eacute; bien
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites
+beaucoup de peine. Fi!</p>
+
+<p>Et, s&eacute;rieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse?</p>
+
+<p>La na&iuml;vet&eacute;, &agrave; son insu, p&eacute;n&egrave;tre quelquefois tr&egrave;s avant. Cette question,
+simple pour Cosette, &eacute;tait profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait
+&eacute;gratigner; elle d&eacute;chirait.</p>
+
+<p>Jean Valjean p&acirc;lit. Il resta un moment sans r&eacute;pondre, puis, d'un accent
+inexprimable et se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Son bonheur, c'&eacute;tait le but de ma vie. &Agrave; pr&eacute;sent Dieu peut me signer
+ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous m'avez dit <i>tu</i>! s'&eacute;cria Cosette.</p>
+
+<p>Et elle lui sauta au cou.</p>
+
+<p>Jean Valjean, &eacute;perdu, l'&eacute;treignit contre sa poitrine avec &eacute;garement. Il
+lui sembla presque qu'il la reprenait.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, p&egrave;re! lui dit Cosette.</p>
+
+<p>L'entra&icirc;nement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira
+doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Cosette.</p>
+
+<p>Jean Valjean r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte, madame, on vous attend.</p>
+
+<p>Et, du seuil de la porte, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit tu. Dites &agrave; votre mari que cela ne m'arrivera plus.
+Pardonnez-moi.</p>
+
+<p>Jean Valjean sortit, laissant Cosette stup&eacute;faite de cet adieu
+&eacute;nigmatique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Autre pas en arri&egrave;re</h3>
+
+
+<p>Le jour suivant, &agrave; la m&ecirc;me heure, Jean Valjean revint.</p>
+
+<p>Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'&eacute;tonna plus, ne s'&eacute;cria plus
+qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle &eacute;vita de dire ni p&egrave;re
+ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler
+madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; triste, si la tristesse lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible.</p>
+
+<p>Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations
+dans lesquelles l'homme aim&eacute; dit ce qu'il veut, n'explique rien, et
+satisfait la femme aim&eacute;e. La curiosit&eacute; des amoureux ne va pas tr&egrave;s loin
+au del&agrave; de leur amour.</p>
+
+<p>La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprim&eacute; les
+bouteilles, et Nicolette les araign&eacute;es.</p>
+
+<p>Tous les lendemains qui suivirent ramen&egrave;rent &agrave; la m&ecirc;me heure Jean
+Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les
+paroles de Marius autrement qu'&agrave; la lettre. Marius s'arrangea de mani&egrave;re
+&agrave; &ecirc;tre absent aux heures o&ugrave; Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma &agrave;
+la nouvelle mani&egrave;re d'&ecirc;tre de M. Fauchelevent. Toussaint y aida.
+<i>Monsieur a toujours &eacute;t&eacute; comme &ccedil;a</i>, r&eacute;p&eacute;tait-elle. Le grand-p&egrave;re rendit
+ce d&eacute;cret:&mdash;C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, &agrave;
+quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est
+juxtaposition; un nouveau venu est une g&ecirc;ne. Il n'y a plus de place,
+toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le
+p&egrave;re Gillenormand ne demanda pas mieux que d'&ecirc;tre dispens&eacute; de &laquo;ce
+monsieur&raquo;. Il ajouta:&mdash;Rien n'est plus commun que ces originaux-l&agrave;. Ils
+font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de
+Canaples &eacute;tait pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce
+sont des apparences fantasques qu'ont les gens.</p>
+
+<p>Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui e&ucirc;t d'ailleurs pu deviner
+une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble
+extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent,
+agit&eacute;e l&agrave; o&ugrave; elle devrait &ecirc;tre calme. On regarde &agrave; la superficie ces
+bouillonnements sans cause; on n'aper&ccedil;oit pas l'hydre qui se tra&icirc;ne au
+fond.</p>
+
+<p>Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils
+nourrissent, un dragon qui les ronge, un d&eacute;sespoir qui habite leur nuit.
+Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui
+une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce
+mis&eacute;rable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il
+est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne
+comprend rien se fait &agrave; sa surface. Une ride myst&eacute;rieuse se plisse, puis
+s'&eacute;vanouit, puis repara&icirc;t; une bulle d'air monte et cr&egrave;ve. C'est peu de
+chose, c'est terrible. C'est la respiration de la b&ecirc;te inconnue.</p>
+
+<p>De certaines habitudes &eacute;tranges, arriver &agrave; l'heure o&ugrave; les autres
+partent, s'effacer pendant que les autres s'&eacute;talent, garder dans toutes
+les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille,
+chercher l'all&eacute;e solitaire, pr&eacute;f&eacute;rer la rue d&eacute;serte, ne point se m&ecirc;ler
+aux conversations, &eacute;viter les foules et les f&ecirc;tes, sembler &agrave; son aise et
+vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et
+sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par
+l'escalier d&eacute;rob&eacute;, toutes ces singularit&eacute;s insignifiantes, rides, bulles
+d'air, plis fugitifs &agrave; la surface, viennent souvent d'un fond
+formidable.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines se pass&egrave;rent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu &agrave;
+peu de Cosette; les relations que cr&eacute;e le mariage, les visites, le soin
+de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de
+Cosette n'&eacute;taient pas co&ucirc;teux; ils consistaient en un seul: &ecirc;tre avec
+Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'&eacute;tait l&agrave; la grande
+occupation de sa vie. C'&eacute;tait pour eux une joie toujours toute neuve de
+sortir bras dessus bras dessous, &agrave; la face du soleil, en pleine rue,
+sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette
+eut une contrari&eacute;t&eacute;. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le
+soudage de deux vieilles filles &eacute;tant impossible, et s'en alla. Le
+grand-p&egrave;re se portait bien; Marius plaidait &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques causes; la
+tante Gillenormand menait paisiblement pr&egrave;s du nouveau m&eacute;nage cette vie
+lat&eacute;rale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours.</p>
+
+<p>Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela
+le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-m&ecirc;me &agrave; la
+d&eacute;tacher de lui, lui r&eacute;ussissait. Elle &eacute;tait de plus en plus gaie et de
+moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le
+sentait. Un jour elle lui dit tout &agrave; coup: vous &eacute;tiez mon P&egrave;re, vous
+n'&ecirc;tes plus mon p&egrave;re, vous &eacute;tiez mon oncle, vous n'&ecirc;tes plus mon oncle,
+vous &eacute;tiez monsieur Fauchelevent, vous &ecirc;tes Jean. Qui &ecirc;tes-vous donc? Je
+n'aime pas tout &ccedil;a. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de
+vous.</p>
+
+<p>Il demeurait toujours rue de l'Homme-Arm&eacute;, ne pouvant se r&eacute;soudre &agrave;
+s'&eacute;loigner du quartier qu'habitait Cosette.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps il ne restait pr&egrave;s de Cosette que quelques
+minutes, puis s'en allait.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On e&ucirc;t
+dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il
+arriva plus t&ocirc;t et partit plus tard.</p>
+
+<p>Un jour il &eacute;chappa &agrave; Cosette de lui dire: P&egrave;re. Un &eacute;clair de joie
+illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites
+Jean,&mdash;Ah! c'est vrai, r&eacute;pondit-elle avec un &eacute;clat de rire, monsieur
+Jean.&mdash;C'est bien, dit-il. Et il se d&eacute;tourna pour qu'elle ne le v&icirc;t pas
+essuyer ses yeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet</h3>
+
+
+<p>Ce fut la derni&egrave;re fois. &Agrave; partir de cette derni&egrave;re lueur, l'extinction
+compl&egrave;te se fit. Plus de familiarit&eacute;, plus de bonjour avec un baiser,
+plus jamais ce mot si profond&eacute;ment doux: mon p&egrave;re! il &eacute;tait, sur sa
+demande et par sa propre complicit&eacute;, successivement chass&eacute; de tous ses
+bonheurs; et il avait cette mis&egrave;re qu'apr&egrave;s avoir perdu Cosette tout
+enti&egrave;re en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en d&eacute;tail.</p>
+
+<p>L'&oelig;il finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les
+jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se
+concentrait dans cette heure-l&agrave;. Il s'asseyait pr&egrave;s d'elle, il la
+regardait en silence, ou bien il lui parlait des ann&eacute;es d'autrefois, de
+son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors.</p>
+
+<p>Une apr&egrave;s-midi,&mdash;c'&eacute;tait une des premi&egrave;res journ&eacute;es d'avril, d&eacute;j&agrave;
+chaude, encore fra&icirc;che, le moment de la grande ga&icirc;t&eacute; du soleil, les
+jardins qui environnaient les fen&ecirc;tres de Marius et de Cosette avaient
+l'&eacute;motion du r&eacute;veil, l'aub&eacute;pine allait poindre, une bijouterie de
+girofl&eacute;es s'&eacute;talait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses
+b&acirc;illaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un
+charmant commencement de p&acirc;querettes et de boutons-d'or, les papillons
+blancs de l'ann&eacute;e d&eacute;butaient, le vent, ce m&eacute;n&eacute;trier de la noce
+&eacute;ternelle, essayait dans les arbres les premi&egrave;res notes de cette grande
+symphonie aurorale que les vieux po&egrave;tes appelaient le renouveau,&mdash;Marius
+dit &agrave; Cosette:&mdash;Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la
+rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas &ecirc;tre ingrats.&mdash;Et ils s'envol&egrave;rent
+comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet
+leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient d&eacute;j&agrave; derri&egrave;re eux quelque
+chose qui &eacute;tait comme le printemps de leur amour. La maison de la rue
+Plumet, &eacute;tant prise &agrave; bail, appartenait encore &agrave; Cosette. Ils all&egrave;rent &agrave;
+ce jardin et &agrave; cette maison. Ils s'y retrouv&egrave;rent, ils s'y oubli&egrave;rent.
+Le soir, &agrave; l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des
+Filles-du-Calvaire.&mdash;Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas
+rentr&eacute;e encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une
+heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la t&ecirc;te et s'en alla.</p>
+
+<p>Cosette &eacute;tait si enivr&eacute;e de sa promenade &agrave; &laquo;leur jardin&raquo; et si joyeuse
+d'avoir &laquo;v&eacute;cu tout un jour dans son pass&eacute;&raquo; qu'elle ne parla pas d'autre
+chose le lendemain.</p>
+
+<p>Elle ne s'aper&ccedil;ut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle fa&ccedil;on &ecirc;tes-vous all&eacute;s l&agrave;? lui demanda Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; pied.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment &ecirc;tes-vous revenus?</p>
+
+<p>&mdash;En fiacre.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie &eacute;troite que menait
+le jeune couple. Il en &eacute;tait importun&eacute;. L'&eacute;conomie de Marius &eacute;tait
+s&eacute;v&egrave;re, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda
+une question:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas une voiture &agrave; vous? Un joli coup&eacute; ne vous
+co&ucirc;terait que cinq cents francs par mois. Vous &ecirc;tes riches.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, r&eacute;pondit Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne
+l'avez pas remplac&eacute;e. Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Nicolette suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vous faudrait une femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je n'ai pas Marius?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez avoir une maison &agrave; vous, des domestiques &agrave; vous, une
+voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous.
+Pourquoi ne pas profiter de ce que vous &ecirc;tes riches? La richesse, cela
+s'ajoute au bonheur.</p>
+
+<p>Cosette ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>Les visites de Jean Valjean ne s'abr&eacute;geaient point. Loin de l&agrave;. Quand
+c'est le c&oelig;ur qui glisse, on ne s'arr&ecirc;te pas sur la pente.</p>
+
+<p>Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier
+l'heure, il faisait l'&eacute;loge de Marius; il le trouvait beau, noble,
+courageux, spirituel, &eacute;loquent, bon. Cosette ench&eacute;rissait. Jean Valjean
+recommen&ccedil;ait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot &eacute;tait in&eacute;puisable; il
+y avait des volumes dans ces six lettres. De cette fa&ccedil;on Jean Valjean
+parvenait &agrave; rester longtemps. Voir Cosette, oublier pr&egrave;s d'elle, cela
+lui &eacute;tait si doux! C'&eacute;tait le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs
+fois que Basque vint dire &agrave; deux reprises: Monsieur Gillenormand
+m'envoie rappeler &agrave; Madame la baronne que le d&icirc;ner est servi.</p>
+
+<p>Ces jours-l&agrave;, Jean Valjean rentrait chez lui tr&egrave;s pensif.</p>
+
+<p>Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui
+s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'esprit de Marius? Jean Valjean &eacute;tait-il en effet
+une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites &agrave;
+son papillon?</p>
+
+<p>Un jour il resta plus longtemps encore qu'&agrave; l'ordinaire. Le lendemain,
+il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la chemin&eacute;e.&mdash;Tiens!
+pensa-t-il. Pas de feu.&mdash;Et il se donna &agrave; lui-m&ecirc;me cette
+explication:&mdash;C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont
+cess&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! qu'il fait froid ici! s'&eacute;cria Cosette en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vous qui avez dit &agrave; Basque de ne pas faire de feu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Nous sommes en mai tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en
+faut toute l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pens&eacute; que le feu &eacute;tait inutile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien l&agrave; une de vos id&eacute;es! reprit Cosette.</p>
+
+<p>Le jour d'apr&egrave;s, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils &eacute;taient
+rang&eacute;s &agrave; l'autre bout de la salle pr&egrave;s de la porte.&mdash;Qu'est-ce que cela
+veut dire? pensa Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il alla chercher les fauteuils, et les remit &agrave; leur place ordinaire pr&egrave;s
+de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce feu rallum&eacute; l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus
+longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller,
+Cosette lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari m'a dit une dr&ocirc;le de chose hier.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chose donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente.
+Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-p&egrave;re. J'ai r&eacute;pondu:
+Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les
+trois mille? J'ai r&eacute;pondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi.
+Et puis j'ai demand&eacute;: Pourquoi me dis-tu &ccedil;a? Il m'a r&eacute;pondu: Pour
+savoir.</p>
+
+<p>Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de
+lui quelque explication; il l'&eacute;couta dans un morne silence. Il s'en
+retourna rue de l'Homme-Arm&eacute;; il &eacute;tait si profond&eacute;ment absorb&eacute; qu'il se
+trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la
+maison voisine. Ce ne fut qu'apr&egrave;s avoir mont&eacute; presque deux &eacute;tages qu'il
+s'aper&ccedil;ut de son erreur et qu'il redescendit.</p>
+
+<p>Son esprit &eacute;tait bourrel&eacute; de conjectures. Il &eacute;tait &eacute;vident que Marius
+avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il
+craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait m&ecirc;me peut-&ecirc;tre
+d&eacute;couvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il h&eacute;sitait
+devant cette fortune suspecte, et r&eacute;pugnait &agrave; la prendre comme sienne,
+aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'&ecirc;tre riches d'une
+richesse trouble.</p>
+
+<p>En outre, vaguement, Jean Valjean commen&ccedil;ait &agrave; se sentir &eacute;conduit.</p>
+
+<p>Le jour suivant, il eut, en p&eacute;n&eacute;trant dans la salle basse, comme une
+secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas m&ecirc;me une
+chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, s'&eacute;cria Cosette en entrant, pas de fauteuils! O&ugrave; sont donc les
+fauteuils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'y sont plus, r&eacute;pondit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fort!</p>
+
+<p>Jean Valjean b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai dit &agrave; Basque de les enlever.</p>
+
+<p>&mdash;Et la raison?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez sans doute du monde ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons personne.</p>
+
+<p>Jean Valjean ne put dire un mot de plus.</p>
+
+<p>Cosette haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites &eacute;teindre le feu.
+Comme vous &ecirc;tes singulier!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, murmura Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire:
+Adieu, madame.</p>
+
+<p>Il sortit accabl&eacute;.</p>
+
+<p>Cette fois il avait compris.</p>
+
+<p>Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui.</p>
+
+<p>Elle eut comme un l&eacute;ger serrement de c&oelig;ur, mais elle s'en aper&ccedil;ut &agrave;
+peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius.</p>
+
+<p>Le jour d'apr&egrave;s, il ne vint pas.</p>
+
+<p>Cosette n'y prit pas garde, passa sa soir&eacute;e et dormit sa nuit, comme &agrave;
+l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se r&eacute;veillant. Elle &eacute;tait si heureuse!
+Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il &eacute;tait
+malade, et pourquoi il n'&eacute;tait pas venu la veille. Nicolette rapporta la
+r&eacute;ponse de monsieur Jean. Il n'&eacute;tait point malade. Il &eacute;tait occup&eacute;. Il
+viendrait bient&ocirc;t. Le plus t&ocirc;t qu'il pourrait. Du reste, il allait faire
+un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'&eacute;tait son habitude
+de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'e&ucirc;t pas d'inqui&eacute;tude.
+Qu'on ne songe&acirc;t point &agrave; lui.</p>
+
+<p>Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait r&eacute;p&eacute;t&eacute; les propres
+paroles de sa ma&icirc;tresse. Que madame envoyait savoir &laquo;pourquoi monsieur
+Jean n'&eacute;tait pas venu la veille&raquo;. Il y a deux jours que je ne suis venu,
+dit Jean Valjean avec douceur.</p>
+
+<p>Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien &agrave;
+Cosette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>L'attraction et l'extinction</h3>
+
+
+<p>Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l'&eacute;t&eacute; de
+1833, les passants clairsem&eacute;s du Marais, les marchands des boutiques,
+les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement
+v&ecirc;tu de noir, qui, tous les jours, vers la m&ecirc;me heure, &agrave; la nuit
+tombante, sortait de la rue de l'Homme-Arm&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de la rue
+Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux,
+gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arriv&eacute; &agrave; la rue de
+l'&Eacute;charpe, tournait &agrave; gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis.</p>
+
+<p>L&agrave; il marchait &agrave; pas lents, la t&ecirc;te tendue en avant, ne voyant rien,
+n'entendant rien, l'&oelig;il immuablement fix&eacute; sur un point toujours le
+m&ecirc;me, qui semblait pour lui &eacute;toil&eacute;, et qui n'&eacute;tait autre que l'angle de
+la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue,
+plus son &oelig;il s'&eacute;clairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles
+comme une aurore int&eacute;rieure il avait l'air fascin&eacute; et attendri, ses
+l&egrave;vres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait &agrave; quelqu'un
+qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avan&ccedil;ait le plus
+lentement qu'il pouvait. On e&ucirc;t dit que, tout en souhaitant d'arriver,
+il avait peur du moment o&ugrave; il serait tout pr&egrave;s. Lorsqu'il n'y avait plus
+que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer,
+son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire
+qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa t&ecirc;te et la fixit&eacute; de sa
+prunelle faisaient songer &agrave; l'aiguille qui cherche le p&ocirc;le. Quelque
+temps qu'il m&icirc;t &agrave; faire durer l'arriv&eacute;e, il fallait bien arriver; il
+atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arr&ecirc;tait, il
+tremblait, il passait sa t&ecirc;te avec une sorte de timidit&eacute; sombre au del&agrave;
+du coin de la derni&egrave;re maison, et il regardait dans cette rue, et il y
+avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait &agrave;
+l'&eacute;blouissement de l'impossible et &agrave; la r&eacute;verb&eacute;ration d'un paradis
+ferm&eacute;. Puis une larme, qui s'&eacute;tait peu &agrave; peu amass&eacute;e dans l'angle des
+paupi&egrave;res, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et
+quelquefois s'arr&ecirc;tait &agrave; sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur
+am&egrave;re. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de pierre;
+puis il s'en retournait par le m&ecirc;me chemin et du m&ecirc;me pas, et, &agrave; mesure
+qu'il s'&eacute;loignait son regard s'&eacute;teignait.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu'&agrave; l'angle de la rue des
+Filles-du-Calvaire; il s'arr&ecirc;tait &agrave; mi-chemin dans la rue Saint-Louis;
+tant&ocirc;t un peu plus loin, tant&ocirc;t un peu plus pr&egrave;s. Un jour, il resta au
+coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des
+Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la t&ecirc;te de
+droite &agrave; gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa
+chemin.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, il ne vint m&ecirc;me plus jusqu'&agrave; la rue Saint-Louis. Il arrivait
+jusqu'&agrave; la rue Pav&eacute;e, secouait le front, et s'en retournait; puis il
+n'alla plus au del&agrave; de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne d&eacute;passa
+plus les Blancs-Manteaux. On e&ucirc;t dit un pendule qu'on ne remonte plus et
+dont les oscillations s'abr&egrave;gent en attendant qu'elles s'arr&ecirc;tent.</p>
+
+<p>Tous les jours il sortait de chez lui &agrave; la m&ecirc;me heure, il entreprenait
+le m&ecirc;me trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-&ecirc;tre sans qu'il en
+e&ucirc;t conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage
+exprimait cette unique id&eacute;e: &Agrave; quoi bon? La prunelle &eacute;tait &eacute;teinte; plus
+de rayonnement. La larme aussi &eacute;tait tarie; elle ne s'amassait plus
+dans l'angle des paupi&egrave;res; cet &oelig;il pensif &eacute;tait sec. La t&ecirc;te du
+vieillard &eacute;tait toujours tendue en avant; le menton par moments remuait;
+les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le
+temps &eacute;tait mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait
+point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les
+enfants le suivaient en riant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_neuvieme_Supreme_ombre_supreme_aurore" id="Livre_neuvieme_Supreme_ombre_supreme_aurore"></a>Livre neuvi&egrave;me&mdash;Supr&ecirc;me ombre, supr&ecirc;me aurore</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ij" id="Chapitre_Ij"></a><a href="#neuvieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Piti&eacute; pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux</h3>
+
+
+<p>C'est une terrible chose d'&ecirc;tre heureux! Comme on s'en contente! Comme
+on trouve que cela suffit! Comme, &eacute;tant en possession du faux but de la
+vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir!</p>
+
+<p>Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius.</p>
+
+<p>Marius, nous l'avons expliqu&eacute;, avant son mariage, n'avait pas fait de
+questions &agrave; M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire &agrave;
+Jean Valjean. Il avait regrett&eacute; la promesse &agrave; laquelle il s'&eacute;tait laiss&eacute;
+entra&icirc;ner. Il s'&eacute;tait beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette
+concession au d&eacute;sespoir. Il s'&eacute;tait born&eacute; &agrave; &eacute;loigner peu &agrave; peu Jean
+Valjean de sa maison et &agrave; l'effacer le plus possible dans l'esprit de
+Cosette. Il s'&eacute;tait en quelque sorte toujours plac&eacute; entre Cosette et
+Jean Valjean, s&ucirc;r que de cette fa&ccedil;on elle ne l'apercevrait pas et n'y
+songerait point. C'&eacute;tait plus que l'effacement, c'&eacute;tait l'&eacute;clipse.</p>
+
+<p>Marius faisait ce qu'il jugeait n&eacute;cessaire et juste. Il croyait avoir,
+pour &eacute;carter Jean Valjean, sans duret&eacute;, mais sans faiblesse, des raisons
+s&eacute;rieuses qu'on a vues d&eacute;j&agrave; et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le
+hasard lui ayant fait rencontrer, dans un proc&egrave;s qu'il avait plaid&eacute;, un
+ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de
+myst&eacute;rieux renseignements qu'il n'avait pu, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, approfondir,
+par respect m&ecirc;me pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par
+m&eacute;nagement pour la situation p&eacute;rilleuse de Jean Valjean. Il croyait, en
+ce moment-l&agrave; m&ecirc;me, avoir un grave devoir &agrave; accomplir, la restitution des
+six cent mille francs &agrave; quelqu'un qu'il cherchait le plus discr&egrave;tement
+possible. En attendant, il s'abstenait de toucher &agrave; cet argent.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Cosette, elle n'&eacute;tait dans aucun de ces secrets-l&agrave;; mais il
+serait dur de la condamner, elle aussi.</p>
+
+<p>Il y avait de Marius &agrave; elle un magn&eacute;tisme tout-puissant, qui lui faisait
+faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait.
+Elle sentait, du c&ocirc;t&eacute; de &laquo;monsieur Jean&raquo;, une volont&eacute; de Marius; elle
+s'y conformait. Son mari n'avait eu rien &agrave; lui dire; elle subissait la
+pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et ob&eacute;issait
+aveugl&eacute;ment. Son ob&eacute;issance ici consistait &agrave; ne pas se souvenir de ce
+que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort &agrave; faire pour cela. Sans
+qu'elle s&ucirc;t elle-m&ecirc;me pourquoi, et sans qu'il y ait &agrave; l'en accuser, son
+&acirc;me &eacute;tait tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait
+d'ombre dans la pens&eacute;e de Marius s'obscurcissait dans la sienne.</p>
+
+<p>N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet
+oubli et cet effacement n'&eacute;taient que superficiels. Elle &eacute;tait plut&ocirc;t
+&eacute;tourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si
+longtemps nomm&eacute; son p&egrave;re. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est
+ce qui avait un peu fauss&eacute; la balance de ce c&oelig;ur, pench&eacute;e d'un seul
+c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'&eacute;tonnait.
+Alors Marius la calmait:&mdash;Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit
+qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait
+l'habitude de dispara&icirc;tre ainsi. Mais pas si longtemps.&mdash;Deux ou trois
+fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Arm&eacute; s'informer si monsieur
+Jean &eacute;tait revenu de son voyage. Jean Valjean fit r&eacute;pondre que non.</p>
+
+<p>Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin,
+Marius.</p>
+
+<p>Disons encore que, de leur c&ocirc;t&eacute;, Marius et Cosette avaient &eacute;t&eacute; absents.
+Ils &eacute;taient all&eacute;s &agrave; Vernon. Marius avait men&eacute; Cosette au tombeau de son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Marius avait peu &agrave; peu soustrait Cosette &agrave; Jean Valjean. Cosette s'&eacute;tait
+laiss&eacute; faire.</p>
+
+<p>Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas,
+l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi
+reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature,
+nous l'avons dit ailleurs, &laquo;regarde devant elle&raquo;. La nature divise les
+&ecirc;tres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tourn&eacute;s
+vers l'ombre, les arrivants vers la lumi&egrave;re. De l&agrave; un &eacute;cart qui, du c&ocirc;t&eacute;
+des vieux, est fatal, et, du c&ocirc;t&eacute; des jeunes, involontaire. Cet &eacute;cart,
+d'abord insensible, s'accro&icirc;t lentement comme toute s&eacute;paration de
+branches. Les rameaux, sans se d&eacute;tacher du tronc, s'en &eacute;loignent. Ce
+n'est pas leur faute. La jeunesse va o&ugrave; est la joie, aux f&ecirc;tes, aux
+vives clart&eacute;s, aux amours. La vieillesse va &agrave; la fin. On ne se perd pas
+de vue, mais il n'y a plus d'&eacute;treinte. Les jeunes gens sentent le
+refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons
+pas ces pauvres enfants.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIj" id="Chapitre_IIj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Derni&egrave;res palpitations de la lampe sans huile</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue,
+s'assit sur une borne, sur cette m&ecirc;me borne o&ugrave; Gavroche, dans la nuit du
+5 au 6 juin, l'avait trouv&eacute; songeant; il resta l&agrave; quelques minutes, puis
+remonta. Ce fut la derni&egrave;re oscillation du pendule. Le lendemain, il ne
+sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.</p>
+
+<p>Sa porti&egrave;re, qui lui appr&ecirc;tait son maigre repas, quelques choux ou
+quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de
+terre brune et s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez pas mang&eacute; hier, pauvre cher homme!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, r&eacute;pondit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;L'assiette est toute pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez le pot &agrave; l'eau. Il est vide.</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mang&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, f&icirc;t Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en m&ecirc;me temps, cela
+s'appelle la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Je mangerai demain.</p>
+
+<p>&mdash;Ou &agrave; la Trinit&eacute;. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je
+mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes
+viquelottes qui &eacute;taient si bonnes!</p>
+
+<p>Jean Valjean prit la main de la vieille femme:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas contente de vous, r&eacute;pondit la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Jean Valjean ne voyait gu&egrave;re d'autre cr&eacute;ature humaine que cette bonne
+femme. Il y a dans Paris des rues o&ugrave; personne ne passe et des maisons o&ugrave;
+personne ne vient. Il &eacute;tait dans une de ces rues-l&agrave; et dans une de ces
+maisons-l&agrave;.</p>
+
+<p>Du temps qu'il sortait encore, il avait achet&eacute; &agrave; un chaudronnier pour
+quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroch&eacute; &agrave; un clou
+en face de son lit. Ce gibet-l&agrave; est toujours bon &agrave; voir.</p>
+
+<p>Une semaine s'&eacute;coula sans que Jean Valjean f&icirc;t un pas dans sa chambre.
+Il demeurait toujours couch&eacute;. La porti&egrave;re disait &agrave; son mari:&mdash;Le
+bonhomme de l&agrave;-haut ne se l&egrave;ve plus, il ne mange plus, il n'ira pas
+loin. &Ccedil;a a des chagrins, &ccedil;a. On ne m'&ocirc;tera pas de la t&ecirc;te que sa fille
+est mal mari&eacute;e.</p>
+
+<p>Le portier r&eacute;pliqua avec l'accent de la souverainet&eacute; maritale:</p>
+
+<p>&mdash;S'il est riche, qu'il ait un m&eacute;decin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en
+ait pas. S'il n'a pas de m&eacute;decin, il mourra.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il en a un?</p>
+
+<p>&mdash;Il mourra, dit le portier.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re se mit &agrave; gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui
+poussait dans ce qu'elle appelait son pav&eacute;, et tout en arrachant
+l'herbe, elle grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un
+poulet.</p>
+
+<p>Elle aper&ccedil;ut au bout de la rue un m&eacute;decin du quartier qui passait; elle
+prit sur elle de le prier de monter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au deuxi&egrave;me, lui dit-elle. Vous n'aurez qu'&agrave; entrer. Comme le
+bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin vit Jean Valjean et lui parla.</p>
+
+<p>Quand il redescendit, la porti&egrave;re l'interpella:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre malade est bien malade.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a?</p>
+
+<p>&mdash;Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une
+personne ch&egrave;re. On meurt de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il vous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit qu'il se portait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Reviendrez-vous, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le m&eacute;decin. Mais il faudrait qu'un autre que moi rev&icirc;nt.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIj" id="Chapitre_IIIj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Une plume p&egrave;se &agrave; qui soulevait la charrette Fauchelevent</h3>
+
+
+<p>Un soir Jean Valjean eut de la peine &agrave; se soulever sur le coude; il se
+prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration &eacute;tait courte et
+s'arr&ecirc;tait par instants; il reconnut qu'il &eacute;tait plus faible qu'il ne
+l'avait encore &eacute;t&eacute;. Alors, sans doute sous la pression de quelque
+pr&eacute;occupation supr&ecirc;me, il fit un effort, se dressa sur son s&eacute;ant, et
+s'habilla. Il mit son vieux v&ecirc;tement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y
+&eacute;tait revenu, et il le pr&eacute;f&eacute;rait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en
+s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui
+coulait du front.</p>
+
+<p>Depuis qu'il &eacute;tait seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin
+d'habiter le moins possible cet appartement d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.</p>
+
+<p>Il l'&eacute;tala sur son lit.</p>
+
+<p>Les chandeliers de l'&eacute;v&ecirc;que &eacute;taient &agrave; leur place sur la chemin&eacute;e. Il
+prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les
+chandeliers. Puis, quoiqu'il f&icirc;t encore grand jour, c'&eacute;tait en &eacute;t&eacute;, il
+les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allum&eacute;s en plein
+jour dans les chambres o&ugrave; il y a des morts.</p>
+
+<p>Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble &agrave; l'autre l'ext&eacute;nuait, et
+il &eacute;tait oblig&eacute; de s'asseoir. Ce n'&eacute;tait point de la fatigue ordinaire
+qui d&eacute;pense la force pour la renouveler; c'&eacute;tait le reste des mouvements
+possibles; C'&eacute;tait la vie &eacute;puis&eacute;e qui s'&eacute;goutte dans des efforts
+accablants qu'on ne recommencera pas.</p>
+
+<p>Une des chaises o&ugrave; il se laissa tomber &eacute;tait plac&eacute;e devant le miroir, si
+fatal pour lui, si providentiel pour Marius, o&ugrave; il avait lu sur le
+buvard l'&eacute;criture renvers&eacute;e de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne
+se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius,
+on lui e&ucirc;t &agrave; peine donn&eacute; cinquante ans; cette ann&eacute;e avait compt&eacute; trente.
+Ce qu'il avait sur le front, ce n'&eacute;tait plus la ride de l'&acirc;ge, c'&eacute;tait
+la marque myst&eacute;rieuse de la mort. On sentait l&agrave; le creusement de l'ongle
+impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette
+couleur qui ferait croire qu'il y a d&eacute;j&agrave; de la terre dessus; les deux
+coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens
+sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de
+reproche; on e&ucirc;t dit un de ces grands &ecirc;tres tragiques qui ont &agrave; se
+plaindre de quelqu'un.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dans cette situation, la derni&egrave;re phase de l'accablement, o&ugrave; la
+douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagul&eacute;e; il y a sur
+l'&acirc;me comme un caillot de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait venue. Il tra&icirc;na laborieusement une table et le vieux
+fauteuil pr&egrave;s de la chemin&eacute;e, et posa sur la table une plume, de l'encre
+et du papier.</p>
+
+<p>Cela fait, il eut un &eacute;vanouissement. Quand il reprit connaissance, il
+avait soif. Ne pouvant soulever le pot &agrave; l'eau, il le pencha p&eacute;niblement
+vers sa bouche, et but une gorg&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait
+rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.</p>
+
+<p>Ces contemplations-l&agrave; durent des heures qui semblent des minutes. Tout &agrave;
+coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda
+&agrave; la table que les flambeaux de l'&eacute;v&ecirc;que &eacute;clairaient, et prit la plume.</p>
+
+<p>Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la
+plume &eacute;tait recourb&eacute;, l'encre &eacute;tait dess&eacute;ch&eacute;e, il fallut qu'il se lev&acirc;t
+et qu'il m&icirc;t quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire
+sans s'arr&ecirc;ter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forc&eacute; d'&eacute;crire
+avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps.</p>
+
+<p>Sa main tremblait. Il &eacute;crivit lentement quelques lignes que voici:</p>
+
+<p>&laquo;Cosette, je te b&eacute;nis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me
+faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu
+d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent.
+Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez
+toujours mon enfant bien-aim&eacute;. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici
+ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me
+les rappeler, &eacute;coute bien, cet argent est bien &agrave; toi. Voici toute la
+chose: Le jais blanc vient de Norv&egrave;ge, le jais noir vient d'Angleterre,
+la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus l&eacute;ger, plus
+pr&eacute;cieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en
+Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carr&eacute;s et une lampe
+&agrave; esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec
+de la r&eacute;sine et du noir de fum&eacute;e et co&ucirc;tait quatre francs la livre. J'ai
+imagin&eacute; de la faire avec de la gomme laque et de la t&eacute;r&eacute;benthine. Elle
+ne co&ucirc;te plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles
+se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une
+petite membrure en fer noir. Le verre doit &ecirc;tre violet pour les bijoux
+de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en ach&egrave;te beaucoup. C'est
+le pays du jais...&raquo;</p>
+
+<p>Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de
+ces sanglots d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s qui montaient par moments des profondeurs de son
+&ecirc;tre, le pauvre homme prit sa t&ecirc;te dans ses deux mains, et songea.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria-t-il au dedans de lui-m&ecirc;me (cris lamentables, entendus de
+Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a
+pass&eacute; sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans m&ecirc;me la revoir. Oh! une
+minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder,
+elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est
+affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait
+un mot. Est-ce que cela ferait du mal &agrave; quelqu'un? Non, c'est fini,
+jamais. Me voil&agrave; tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus.</p>
+
+<p>En ce moment on frappa &agrave; sa porte.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVj" id="Chapitre_IVj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Bouteille d'encre qui ne r&eacute;ussit qu'&agrave; blanchir</h3>
+
+
+<p>Ce m&ecirc;me jour, ou, pour mieux dire, ce m&ecirc;me soir, comme Marius sortait de
+table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier &agrave;
+&eacute;tudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a
+&eacute;crit la lettre est dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Cosette avait pris le bras du grand-p&egrave;re et faisait un tour dans le
+jardin.</p>
+
+<p>Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,
+pli grossier, rien qu'&agrave; les voir, de certaines missives d&eacute;plaisent. La
+lettre qu'avait apport&eacute;e Basque &eacute;tait de cette esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'&eacute;veille un souvenir comme
+une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: <i>&Agrave;
+monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son h&ocirc;tel</i>. Le tabac reconnu
+lui fit reconna&icirc;tre l'&eacute;criture. On pourrait dire que l'&eacute;tonnement a des
+&eacute;clairs. Marius fut comme illumin&eacute; d'un de ces &eacute;clairs-l&agrave;.</p>
+
+<p>L'odorat, ce myst&eacute;rieux aide-m&eacute;moire, venait de faire revivre en lui
+tout un monde. C'&eacute;tait bien l&agrave; le papier, la fa&ccedil;on de plier, la teinte
+blafarde de l'encre, c'&eacute;tait bien l&agrave; l'&eacute;criture connue; surtout c'&eacute;tait
+l&agrave; le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.</p>
+
+<p>Ainsi, &eacute;trange coup de t&ecirc;te du hasard! une des deux pistes qu'il avait
+tant cherch&eacute;es, celle pour laquelle derni&egrave;rement encore il avait fait
+tant d'efforts et qu'il croyait &agrave; jamais perdue, venait d'elle-m&ecirc;me
+s'offrir &agrave; lui.</p>
+
+<p>Il d&eacute;cacheta avidement la lettre, et il lut:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le baron,</p>
+
+<p>&laquo;Si l'&Ecirc;tre Supr&ecirc;me m'en avait donn&eacute; les talents, j'aurais pu &ecirc;tre le
+baron Th&eacute;nard, membre de l'institut (acad&eacute;mie des sciences), mais je ne
+le suis pas. Je porte seulement le m&ecirc;me nom que lui, heureux si ce
+souvenir me recommande &agrave; l'excellence de vos bont&eacute;s. Le bienfait dont
+vous m'honorerez sera r&eacute;ciproque. Je suis en possession d'un secret
+consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret &agrave;
+votre disposition d&eacute;sirant avoir l'honneur de vous &ecirc;tre hutile. Je vous
+donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet
+individu qui n'y a pas droit, madame la baronne &eacute;tant de haute
+naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps
+avec le crime sans abdiquer.</p>
+
+<p>&laquo;J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.</p>
+
+<p>&laquo;Avec respect.&raquo;</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait sign&eacute;e &laquo;Th&eacute;nard&raquo;.</p>
+
+<p>Cette signature n'&eacute;tait pas fausse. Elle &eacute;tait seulement un peu abr&eacute;g&eacute;e.</p>
+
+<p>Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la r&eacute;v&eacute;lation. Le
+certificat d'origine &eacute;tait complet. Aucun doute n'&eacute;tait possible.</p>
+
+<p>L'&eacute;motion de Marius fut profonde. Apr&egrave;s le mouvement de surprise, il eut
+un mouvement de bonheur. Qu'il trouv&acirc;t maintenant l'autre homme qu'il
+cherchait, celui qui l'avait sauv&eacute; lui Marius, et il n'aurait plus rien
+&agrave; souhaiter.</p>
+
+<p>Il ouvrit un tiroir de son secr&eacute;taire, y prit quelques billets de
+banque, les mit dans sa poche, referma le secr&eacute;taire et sonna. Basque
+entre-b&acirc;illa la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit Marius.</p>
+
+<p>Basque annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Th&eacute;nard.</p>
+
+<p>Un homme entra.</p>
+
+<p>Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui &eacute;tait parfaitement
+inconnu.</p>
+
+<p>Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,
+des lunettes vertes &agrave; double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,
+les cheveux liss&eacute;s et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la
+perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux &eacute;taient gris. Il
+&eacute;tait v&ecirc;tu de noir de la t&ecirc;te aux pieds, d'un noir tr&egrave;s r&acirc;p&eacute;, mais
+propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait
+supposer une montre. Il tenait &agrave; la main un vieux chapeau. Il marchait
+vo&ucirc;t&eacute;, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son
+salut.</p>
+
+<p>Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,
+trop ample, quoique soigneusement boutonn&eacute;, ne semblait pas fait pour
+lui. Ici une courte digression est n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; Paris, &agrave; cette &eacute;poque, dans un vieux logis borgne, rue
+Beautreillis, pr&egrave;s de l'Arsenal, un juif ing&eacute;nieux qui avait pour
+profession de changer un gredin en honn&ecirc;te homme. Pas pour trop
+longtemps, ce qui e&ucirc;t pu &ecirc;tre g&ecirc;nant pour le gredin. Le changement se
+faisait &agrave; vue, pour un jour ou deux, &agrave; raison de trente sous par jour,
+au moyen d'un costume ressemblant le plus possible &agrave; l'honn&ecirc;tet&eacute; de tout
+le monde. Ce loueur de costumes s'appelait <i>le Changeur</i>; les filous
+parisiens lui avaient donn&eacute; ce nom, et ne lui en connaissaient pas
+d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il
+affublait les gens &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s possibles. Il avait des
+sp&eacute;cialit&eacute;s et des cat&eacute;gories; &agrave; chaque clou de son magasin pendait,
+us&eacute;e et frip&eacute;e, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, l&agrave;
+l'habit de cur&eacute;, l&agrave; l'habit de banquier, dans un coin l'habit de
+militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin
+l'habit d'homme d'&Eacute;tat. Cet &ecirc;tre &eacute;tait le costumier du drame immense que
+la friponnerie joue &agrave; Paris. Son bouge &eacute;tait la coulisse d'o&ugrave; le vol
+sortait et o&ugrave; l'escroquerie rentrait. Un coquin d&eacute;guenill&eacute; arrivait &agrave; ce
+vestiaire, d&eacute;posait trente sous, et choisissait, selon le r&ocirc;le qu'il
+voulait jouer ce jour-l&agrave;, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant
+l'escalier, le coquin &eacute;tait quelqu'un. Le lendemain les nippes &eacute;taient
+fid&egrave;lement rapport&eacute;es, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,
+n'&eacute;tait jamais vol&eacute;. Ces v&ecirc;tements avaient un inconv&eacute;nient, ils
+&laquo;n'allaient pas&raquo;; n'&eacute;tant point faits pour ceux qui les portaient, ils
+&eacute;taient collants pour celui-ci, flottants pour celui-l&agrave;, et ne
+s'ajustaient &agrave; personne. Tout filou qui d&eacute;passait la moyenne humaine en
+petitesse ou en grandeur, &eacute;tait mal &agrave; l'aise dans les costumes du
+Changeur. Il ne fallait &ecirc;tre ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur
+n'avait pr&eacute;vu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure &agrave; l'esp&egrave;ce
+dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,
+ni grand, ni petit. De l&agrave; des adaptations quelquefois difficiles dont
+les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis
+pour les exceptions! L'habit d'homme d'&Eacute;tat, par exemple, noir du haut
+en bas, et par cons&eacute;quent convenable, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop large pour Pitt et
+trop &eacute;troit pour Castelcicala. Le v&ecirc;tement d'<i>homme d'&eacute;tat</i> &eacute;tait
+d&eacute;sign&eacute; comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: &laquo;Un
+habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des
+bottes et du linge.&raquo; Il y avait en marge: <i>Ancien ambassadeur</i>, et une
+note que nous transcrivons &eacute;galement: &laquo;Dans une bo&icirc;te s&eacute;par&eacute;e, une
+perruque proprement fris&eacute;e, des lunettes vertes, des breloques, et deux
+petits tuyaux de plume d'un pouce de long envelopp&eacute;s de coton.&raquo; Tout
+cela revenait &agrave; l'homme d'&Eacute;tat, ancien ambassadeur. Tout ce costume
+&eacute;tait, si l'on peut parler ainsi, ext&eacute;nu&eacute;; les coutures blanchissaient,
+une vague boutonni&egrave;re s'entrouvrait &agrave; l'un des coudes; en outre, un
+bouton manquait &agrave; l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un d&eacute;tail;
+la main de l'homme d'&Eacute;tat, devant toujours &ecirc;tre dans l'habit et sur le
+c&oelig;ur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.</p>
+
+<p>Si Marius avait &eacute;t&eacute; familier avec les institutions occultes de Paris, il
+e&ucirc;t tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait
+d'introduire, l'habit d'homme d'&Eacute;tat emprunt&eacute; au D&eacute;croche-moi-&ccedil;a du
+Changeur.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui
+qu'il attendait, tourna en disgr&acirc;ce pour le nouveau venu. Il l'examina
+des pieds &agrave; la t&ecirc;te, pendant que le personnage s'inclinait d&eacute;mesur&eacute;ment,
+et lui demanda d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un
+crocodile donnerait quelque id&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble impossible que je n'aie pas d&eacute;j&agrave; eu l'honneur de voir
+monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particuli&egrave;rement
+rencontr&eacute;, il y a quelques ann&eacute;es, chez madame la princesse Bagration et
+dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.</p>
+
+<p>C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de
+reconna&icirc;tre quelqu'un qu'on ne conna&icirc;t point.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait attentif au parler de cet homme. Il &eacute;piait l'accent et le
+geste, mais son d&eacute;sappointement croissait; c'&eacute;tait une prononciation
+nasillarde, absolument diff&eacute;rente du son de voix aigre et sec auquel il
+s'attendait. Il &eacute;tait tout &agrave; fait d&eacute;rout&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de
+ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse &eacute;tait bourrue. Le personnage, gracieux quand m&ecirc;me, insista.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais
+beaucoup Chateaubriand. Il est tr&egrave;s affable. Il me dit quelquefois:
+Th&eacute;nard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?</p>
+
+<p>Le front de Marius devint de plus en plus s&eacute;v&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais eu l'honneur d'&ecirc;tre re&ccedil;u chez monsieur de
+Chateaubriand. Abr&eacute;geons. Qu'est-ce que vous voulez?</p>
+
+<p>L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, daignez m'&eacute;couter. Il y a en Am&eacute;rique, dans un pays
+qui est du c&ocirc;t&eacute; de Panama, un village appel&eacute; la Joya. Ce village se
+compose d'une seule maison. Une grande maison carr&eacute;e de trois &eacute;tages en
+briques cuites au soleil, chaque c&ocirc;t&eacute; du carr&eacute; long de cinq cents pieds,
+chaque &eacute;tage en retraite de douze pieds sur l'&eacute;tage inf&eacute;rieur de fa&ccedil;on &agrave;
+laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'&eacute;difice, au centre
+une cour int&eacute;rieure o&ugrave; sont les provisions et les munitions, pas de
+fen&ecirc;tres, des meurtri&egrave;res, pas de porte, des &eacute;chelles, des &eacute;chelles pour
+monter du sol &agrave; la premi&egrave;re terrasse, et de la premi&egrave;re &agrave; la seconde, et
+de la seconde &agrave; la troisi&egrave;me, des &eacute;chelles pour descendre dans la cour
+int&eacute;rieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux
+chambres, des &eacute;chelles; le soir on ferme les trappes, on retire les
+&eacute;chelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtri&egrave;res; nul
+moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents
+habitants, voil&agrave; ce village. Pourquoi tant de pr&eacute;cautions? c'est que ce
+pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y
+va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du d&eacute;sappointement
+passait &agrave; l'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigu&eacute;. La
+vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des
+sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, l'&eacute;go&iuml;sme est la loi du monde. La paysanne
+prol&eacute;taire qui travaille &agrave; la journ&eacute;e se retourne quand la diligence
+passe, la paysanne propri&eacute;taire qui travaille &agrave; son champ ne se retourne
+pas. Le chien du pauvre aboie apr&egrave;s le riche, le chien du riche aboie
+apr&egrave;s le pauvre. Chacun pour soi. L'int&eacute;r&ecirc;t, voil&agrave; le but des hommes.
+L'or, voil&agrave; l'aimant.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? Concluez.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais aller m'&eacute;tablir &agrave; la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon
+&eacute;pouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est
+long et cher. Il me faut un peu d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.</p>
+
+<p>L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et
+r&eacute;pliqua avec un redoublement de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s vrai. Le fait est que le contenu de l'&eacute;p&icirc;tre avait
+gliss&eacute; sur Marius. Il avait vu l'&eacute;criture plus qu'il n'avait lu la
+lettre. Il s'en souvenait &agrave; peine. Depuis un moment un nouvel &eacute;veil
+venait de lui &ecirc;tre donn&eacute;. Il avait remarqu&eacute; ce d&eacute;tail: mon &eacute;pouse et ma
+demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un &oelig;il p&eacute;n&eacute;trant. Un juge
+d'instruction n'e&ucirc;t pas mieux regard&eacute;. Il le guettait presque. Il se
+borna &agrave; lui r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cisez.</p>
+
+<p>L'inconnu ins&eacute;ra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa t&ecirc;te
+sans redresser son &eacute;pine dorsale, mais en scrutant de son c&ocirc;t&eacute; Marius
+avec le regard vert de ses lunettes.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, monsieur le baron. Je pr&eacute;cise. J'ai un secret &agrave; vous vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Un secret?</p>
+
+<p>&mdash;Un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me concerne?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce secret?</p>
+
+<p>Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'&eacute;coutant.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis
+int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.</p>
+
+<p>Marius tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi? non, dit-il.</p>
+
+<p>L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas
+ici de faits anciens, arri&eacute;r&eacute;s, caducs, qui peuvent &ecirc;tre effac&eacute;s par la
+prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de
+faits r&eacute;cents, de faits actuels, de faits encore ignor&eacute;s de la justice &agrave;
+cette heure. Je continue. Cet homme s'est gliss&eacute; dans votre confiance,
+et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son
+nom vrai. Et vous le dire pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire, &eacute;galement pour rien, qui il est.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ancien for&ccedil;at.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je le savais auparavant.</p>
+
+<p>Le ton froid de Marius, cette double r&eacute;plique <i>je le sais</i>, son
+laconisme r&eacute;fractaire au dialogue, remu&egrave;rent dans l'inconnu quelque
+col&egrave;re sourde. Il d&eacute;cocha &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e &agrave; Marius un regard furieux, tout
+de suite &eacute;teint. Si rapide qu'il f&ucirc;t, ce regard &eacute;tait de ceux qu'on
+reconna&icirc;t quand on les a vus une fois; il n'&eacute;chappa point &agrave; Marius. De
+certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines &acirc;mes; la
+prunelle, ce soupirail de la pens&eacute;e, s'en embrase; les lunettes ne
+cachent rien; mettez donc une vitre &agrave; l'enfer.</p>
+
+<p>L'inconnu reprit, en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me permets pas de d&eacute;mentir monsieur le baron. Dans tous les cas,
+vous devez voir que je suis renseign&eacute;. Maintenant ce que j'ai &agrave; vous
+apprendre n'est connu que de moi seul. Cela int&eacute;resse la fortune de
+madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est &agrave; vendre.
+C'est &agrave; vous que je l'offre d'abord. Bon march&eacute;. Vingt mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce secret-l&agrave; comme je sais les autres, dit Marius.</p>
+
+<p>Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te que vous n'avez rien &agrave; m'apprendre. Je sais ce que vous
+voulez me dire.</p>
+
+<p>Il y eut dans l'&oelig;il de l'homme un nouvel &eacute;clair. Il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que je d&icirc;ne aujourd'hui. C'est un secret
+extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je
+parle. Donnez-moi vingt francs.</p>
+
+<p>Marius le regarda fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais votre secret extraordinaire; de m&ecirc;me que je savais le nom de
+Jean Valjean, de m&ecirc;me que je sais votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous
+l'&eacute;crire et de vous le dire. Th&eacute;nard.</p>
+
+<p>&mdash;Dier.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a?</p>
+
+<p>Dans le danger, le porc-&eacute;pic se h&eacute;risse, le scarab&eacute;e fait le mort, la
+vieille garde se forme en carr&eacute;; cet homme se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>Puis il &eacute;pousseta d'une chiquenaude un grain de poussi&egrave;re sur la manche
+de son habit.</p>
+
+<p>Marius continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes aussi l'ouvrier Jondrette, le com&eacute;dien Fabantou, le po&egrave;te
+Genflot, l'espagnol don Alvar&egrave;s, et la femme Balizard.</p>
+
+<p>&mdash;La femme quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez tenu une gargote &agrave; Montfermeil.</p>
+
+<p>&mdash;Une gargote! Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous dis que vous &ecirc;tes Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Je le nie.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous &ecirc;tes un gueux. Tenez.</p>
+
+<p>Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta &agrave; la
+face.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!</p>
+
+<p>Et l'homme, boulevers&eacute;, saluant, saisissant le billet, l'examina.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents francs! reprit-il, &eacute;bahi. Et il b&eacute;gaya &agrave; demi-voix: Un
+fafiot s&eacute;rieux!</p>
+
+<p>Puis brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien soit, s'&eacute;cria-t-il. Mettons-nous &agrave; notre aise.</p>
+
+<p>Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arri&egrave;re,
+arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
+tuyaux de plume dont il a &eacute;t&eacute; question tout &agrave; l'heure, et qu'on a
+d'ailleurs d&eacute;j&agrave; vus &agrave; une autre page de ce livre, il &ocirc;ta son visage
+comme on &ocirc;te son chapeau.</p>
+
+<p>L'&oelig;il s'alluma; le front in&eacute;gal, ravin&eacute;, bossu par endroits,
+hideusement rid&eacute; en haut, se d&eacute;gagea, le nez redevint aigu comme un bec;
+le profil f&eacute;roce et sagace de l'homme de proie reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'o&ugrave;
+avait disparu tout nasillement, je suis Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Et il redressa son dos vo&ucirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, car c'&eacute;tait bien lui, &eacute;tait &eacute;trangement surpris; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+troubl&eacute; s'il avait pu l'&ecirc;tre. Il &eacute;tait venu apporter de l'&eacute;tonnement, et
+c'&eacute;tait lui qui en recevait. Cette humiliation lui &eacute;tait pay&eacute;e cinq
+cents francs, et, &agrave; tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en &eacute;tait pas
+moins abasourdi.</p>
+
+<p>Il voyait pour la premi&egrave;re fois ce baron Pontmercy, et, malgr&eacute; son
+d&eacute;guisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait &agrave;
+fond. Et non seulement ce baron &eacute;tait au fait de Th&eacute;nardier, mais il
+semblait au fait de Jean Valjean. Qu'&eacute;tait-ce que ce jeune homme presque
+imberbe, si glacial et si g&eacute;n&eacute;reux, qui savait les noms des gens, qui
+savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
+fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, on se le rappelle, quoique ayant &eacute;t&eacute; voisin de Marius, ne
+l'avait jamais vu, ce qui est fr&eacute;quent &agrave; Paris; il avait autrefois
+entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme tr&egrave;s pauvre appel&eacute;
+Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait &eacute;crit, sans le
+conna&icirc;tre, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'&eacute;tait possible
+dans son esprit entre ce Marius-l&agrave; et M. le baron Pontmercy.</p>
+
+<p>Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
+de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux derni&egrave;res syllabes, pour
+lesquelles il avait toujours eu le l&eacute;gitime d&eacute;dain qu'on doit &agrave; ce qui
+n'est qu'un remerc&icirc;ment.</p>
+
+<p>Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise &agrave; la piste des mari&eacute;s du
+16 f&eacute;vrier, et par ses fouilles personnelles, il &eacute;tait parvenu &agrave; savoir
+beaucoup de choses, et, du fond de ses t&eacute;n&egrave;bres, il avait r&eacute;ussi &agrave;
+saisir plus d'un fil myst&eacute;rieux. Il avait, &agrave; force d'industrie,
+d&eacute;couvert, ou, tout au moins, &agrave; force d'inductions, devin&eacute;, quel &eacute;tait
+l'homme qu'il avait rencontr&eacute; un certain jour dans le Grand &Eacute;gout. De
+l'homme, il &eacute;tait facilement arriv&eacute; au nom. Il savait que madame la
+baronne Pontmercy, c'&eacute;tait Cosette. Mais de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, il comptait &ecirc;tre
+discret. Qui &eacute;tait Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-m&ecirc;me. Il
+entrevoyait bien quelque b&acirc;tardise, l'histoire de Fantine lui avait
+toujours sembl&eacute; louche, mais &agrave; quoi bon en parler? Pour se faire payer
+son silence? Il avait, ou croyait avoir, &agrave; vendre mieux que cela. Et,
+selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette r&eacute;v&eacute;lation au
+baron Pontmercy: <i>Votre femme est b&acirc;tarde</i>, cela n'e&ucirc;t r&eacute;ussi qu'&agrave;
+attirer la botte du mari vers les reins du r&eacute;v&eacute;lateur.</p>
+
+<p>Dans la pens&eacute;e de Th&eacute;nardier, la conversation avec Marius n'avait pas
+encore commenc&eacute;. Il avait d&ucirc; reculer, modifier sa strat&eacute;gie, quitter une
+position, changer de front; mais rien d'essentiel n'&eacute;tait encore
+compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
+avait quelque chose de d&eacute;cisif &agrave; dire, et m&ecirc;me contre ce baron Pontmercy
+si bien renseign&eacute; et si bien arm&eacute;, il se sentait fort. Pour les hommes
+de la nature de Th&eacute;nardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
+allait s'engager, quelle &eacute;tait sa situation? Il ne savait pas &agrave; qui il
+parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
+revue int&eacute;rieure de ses forces, et apr&egrave;s avoir dit: <i>Je suis
+Th&eacute;nardier</i>, il attendit.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait rest&eacute; pensif. Il tenait donc enfin Th&eacute;nardier. Cet homme,
+qu'il avait tant d&eacute;sir&eacute; retrouver, &eacute;tait l&agrave;. Il allait donc pouvoir
+faire honneur &agrave; la recommandation du colonel Pontmercy. Il &eacute;tait humili&eacute;
+que ce h&eacute;ros d&ucirc;t quelque chose &agrave; ce bandit, et que la lettre de change
+tir&eacute;e du fond du tombeau par son p&egrave;re sur lui Marius f&ucirc;t jusqu'&agrave; ce jour
+protest&eacute;e. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe o&ugrave; &eacute;tait
+son esprit vis-&agrave;-vis de Th&eacute;nardier, qu'il y avait lieu de venger le
+colonel du malheur d'avoir &eacute;t&eacute; sauv&eacute; par un tel gredin. Quoi qu'il en
+f&ucirc;t, il &eacute;tait content. Il allait donc enfin d&eacute;livrer de ce cr&eacute;ancier
+indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
+la prison pour dettes la m&eacute;moire de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce devoir, il en avait un autre, &eacute;claircir, s'il se pouvait,
+la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se pr&eacute;senter.
+Th&eacute;nardier savait peut-&ecirc;tre quelque chose. Il pouvait &ecirc;tre utile de voir
+le fond de cet homme. Il commen&ccedil;a par l&agrave;.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier avait fait dispara&icirc;tre le &laquo;fafiot s&eacute;rieux&raquo; dans son gousset,
+et regardait Marius avec une douceur presque tendre.</p>
+
+<p>Marius rompit le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;nardier, je vous ai dit votre nom. &Agrave; pr&eacute;sent, votre secret, ce que
+vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
+informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
+vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
+Un voleur, parce qu'il a vol&eacute; un riche manufacturier dont il a caus&eacute; la
+ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassin&eacute; l'agent de
+police Javert.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, monsieur le baron, f&icirc;t Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me faire comprendre. &Eacute;coutez. Il y avait, dans un
+arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
+quelque ancien d&eacute;m&ecirc;l&eacute; avec la justice, et qui, sous le nom de M.
+Madeleine, s'&eacute;tait relev&eacute; et r&eacute;habilit&eacute;. Cet homme &eacute;tait devenu, dans
+toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
+verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant &agrave;
+sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
+en quelque sorte, par occasion. Il &eacute;tait le p&egrave;re nourricier des pauvres.
+Il fondait des h&ocirc;pitaux, ouvrait des &eacute;coles, visitait les malades,
+dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
+&eacute;tait comme le tuteur du pays. Il avait refus&eacute; la croix, on l'avait
+nomm&eacute; maire. Un for&ccedil;at lib&eacute;r&eacute; savait le secret d'une peine encourue
+autrefois par cet homme; il le d&eacute;non&ccedil;a et le fit arr&ecirc;ter, et profita de
+l'arrestation pour venir &agrave; Paris et se faire remettre par le banquier
+Laffitte,&mdash;Je tiens le fait du caissier lui-m&ecirc;me,&mdash;au moyen d'une fausse
+signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait &agrave; M.
+Madeleine. Ce for&ccedil;at, qui a vol&eacute; M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
+Quant &agrave; l'autre fait, vous n'avez rien non plus &agrave; m'apprendre. Jean
+Valjean a tu&eacute; l'agent Javert; il l'a tu&eacute; d'un coup de pistolet. Moi qui
+vous parle, j'&eacute;tais pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier jeta &agrave; Marius le coup d'&oelig;il souverain d'un homme battu qui
+remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
+tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
+l'inf&eacute;rieur vis-&agrave;-vis du sup&eacute;rieur doit avoir le triomphe c&acirc;lin, et
+Th&eacute;nardier se borna &agrave; dire &agrave; Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, nous faisons fausse route.</p>
+
+<p>Et il souligna cette phrase en faisant faire &agrave; son trousseau de
+breloques un moulinet expressif.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des chim&egrave;res. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
+fait un devoir de le lui dire. Avant tout la v&eacute;rit&eacute; et la justice. Je
+n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
+Valjean n'a point vol&eacute; M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tu&eacute;
+Javert.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fort! comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux raisons.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles? parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la premi&egrave;re: il n'a pas vol&eacute; M. Madeleine, attendu que c'est
+lui-m&ecirc;me Jean Valjean qui est M. Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Que me contez-vous l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Et voici la seconde: il n'a pas assassin&eacute; Javert, attendu que celui
+qui a tu&eacute; Javert, c'est Javert.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que Javert s'est suicid&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier reprit en scandant sa phrase &agrave; la fa&ccedil;on d'un alexandrin
+antique:</p>
+
+<p>&mdash;L'agent-de-police-Ja-vert-a-&eacute;t&eacute;-trouv&eacute;-noy&eacute;-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.</p>
+
+
+<p>&mdash;Mais prouvez donc!</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier tira de sa poche de c&ocirc;t&eacute; une large enveloppe de papier gris
+qui semblait contenir des feuilles pli&eacute;es de diverses grandeurs.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon dossier, dit-il avec calme.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dans votre int&eacute;r&ecirc;t, j'ai voulu conna&icirc;tre &agrave; fond mon
+Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le m&ecirc;me homme,
+et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
+parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
+l'&eacute;criture est suspecte, l'&eacute;criture est complaisante, mais des preuves
+imprim&eacute;es.</p>
+
+<p>Tout en parlant, Th&eacute;nardier extrayait de l'enveloppe deux num&eacute;ros de
+journaux jaunis, fan&eacute;s, et fortement satur&eacute;s de tabac. L'un de ces deux
+journaux, cass&eacute; &agrave; tous les plis et tombant en lambeaux carr&eacute;s, semblait
+beaucoup plus ancien que l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Deux faits, deux preuves, fit Th&eacute;nardier. Et il tendit &agrave; Marius les
+deux journaux d&eacute;ploy&eacute;s.</p>
+
+<p>Ces deux journaux, le lecteur les conna&icirc;t. L'un, le plus ancien, un
+num&eacute;ro du <i>Drapeau blanc</i> du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
+&agrave; la page 148 du tome troisi&egrave;me de ce livre, &eacute;tablissait l'identit&eacute; de
+M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un <i>Moniteur</i> du 15 juin 1832,
+constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il r&eacute;sultait d'un rapport
+verbal de Javert au pr&eacute;fet que, fait prisonnier dans la barricade de la
+rue de la Chanvrerie, il avait d&ucirc; la vie &agrave; la magnanimit&eacute; d'un insurg&eacute;
+qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui br&ucirc;ler la cervelle,
+avait tir&eacute; en l'air.</p>
+
+<p>Marius lut. Il y avait &eacute;vidence, date certaine, preuve irr&eacute;fragable, ces
+deux journaux n'avaient pas &eacute;t&eacute; imprim&eacute;s expr&egrave;s pour appuyer les dires
+de Th&eacute;nardier; la note publi&eacute;e dans le <i>Moniteur</i> &eacute;tait communiqu&eacute;e
+administrativement par la pr&eacute;fecture de police. Marius ne pouvait
+douter. Les renseignements du commis-caissier &eacute;taient faux et lui-m&ecirc;me
+s'&eacute;tait tromp&eacute;. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
+Marius ne put retenir un cri de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
+fortune &eacute;tait vraiment &agrave; lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
+pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un h&eacute;ros! c'est un
+saint!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un h&eacute;ros, dit Th&eacute;nardier. C'est
+un assassin et un voleur.</p>
+
+<p>Et il ajouta du ton d'un homme qui commence &agrave; se sentir quelque
+autorit&eacute;:&mdash;Calmons-nous.</p>
+
+<p>Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
+revenaient, tomb&egrave;rent sur lui comme une douche de glace.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, fit Th&eacute;nardier. Jean Valjean n'a pas vol&eacute; Madeleine, mais
+c'est un voleur. Il n'a pas tu&eacute; Javert, mais c'est un meurtrier.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce mis&eacute;rable vol d'il y a
+quarante ans, expi&eacute;, cela r&eacute;sulte de vos journaux m&ecirc;mes, par toute une
+vie de repentir, d'abn&eacute;gation et de vertu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je r&eacute;p&egrave;te que je parle
+de faits actuels. Ce que j'ai &agrave; vous r&eacute;v&eacute;ler est absolument inconnu.
+C'est de l'in&eacute;dit. Et peut-&ecirc;tre y trouverez-vous la source de la fortune
+habilement offerte par Jean Valjean &agrave; madame la baronne. Je dis
+habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
+honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du m&ecirc;me coup, cacher
+son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se cr&eacute;er une famille,
+ce ne serait pas tr&egrave;s maladroit.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la r&eacute;compense &agrave;
+votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
+ne t'es-tu pas adress&eacute; &agrave; Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
+sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
+combinaison ing&eacute;nieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
+mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage &agrave;
+la Joya, je vous pr&eacute;f&egrave;re, vous qui avez tout, &agrave; lui qui n'a rien. Je
+suis un peu fatigu&eacute;, permettez-moi de prendre une chaise.</p>
+
+<p>Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier s'installa sur une chaise capitonn&eacute;e, reprit les deux
+journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
+son ongle le <i>Drapeau blanc</i>: Celui-ci m'a donn&eacute; du mal pour l'avoir.
+Cela fait, il croisa les jambes et s'&eacute;tala sur le dos, attitude propre
+aux gens s&ucirc;rs de ce qu'ils disent, puis entra en mati&egrave;re, gravement et
+en appuyant sur les mots:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
+l'&eacute;meute, un homme &eacute;tait dans le Grand &Eacute;gout de Paris, du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave;
+l'&eacute;gout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
+d'I&eacute;na.</p>
+
+<p>Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Th&eacute;nardier.
+Th&eacute;nardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
+orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
+adversaire sous ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, forc&eacute; de se cacher, pour des raisons du reste &eacute;trang&egrave;res &agrave;
+la politique, avait pris l'&eacute;gout pour domicile et en avait une clef.
+C'&eacute;tait, je le r&eacute;p&egrave;te, le 6 juin; il pouvait &ecirc;tre huit heures du soir.
+L'homme entendit du bruit dans l'&eacute;gout. Tr&egrave;s surpris, il se blottit, et
+guetta. C'&eacute;tait un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
+son c&ocirc;t&eacute;. Chose &eacute;trange, il y avait dans l'&eacute;gout un autre homme que lui.
+La grille de sortie de l'&eacute;gout n'&eacute;tait pas loin. Un peu de lumi&egrave;re qui
+en venait lui permit de reconna&icirc;tre le nouveau venu et de voir que cet
+homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courb&eacute;. L'homme qui
+marchait courb&eacute; &eacute;tait un ancien for&ccedil;at, et ce qu'il tra&icirc;nait sur ses
+&eacute;paules &eacute;tait un cadavre. Flagrant d&eacute;lit d'assassinat, s'il en fut.
+Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce for&ccedil;at
+allait jeter ce cadavre &agrave; la rivi&egrave;re. Un fait &agrave; noter, c'est qu'avant
+d'arriver &agrave; la grille de sortie, ce for&ccedil;at, qui venait de loin dans
+l'&eacute;gout, avait n&eacute;cessairement rencontr&eacute; une fondri&egrave;re &eacute;pouvantable o&ugrave; il
+semble qu'il e&ucirc;t pu laisser le cadavre; mais, d&egrave;s le lendemain, les
+&eacute;goutiers, en travaillant &agrave; la fondri&egrave;re, y auraient retrouv&eacute; l'homme
+assassin&eacute;, et ce n'&eacute;tait pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
+aim&eacute; traverser la fondri&egrave;re, avec son fardeau, et ses efforts ont d&ucirc;
+&ecirc;tre effrayants, il est impossible de risquer plus compl&egrave;tement sa vie;
+je ne comprends pas qu'il soit sorti de l&agrave; vivant.</p>
+
+<p>La chaise de Marius se rapprocha encore. Th&eacute;nardier en profita pour
+respirer longuement. Il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, un &eacute;gout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
+tout, et m&ecirc;me de place. Quand deux hommes sont l&agrave;, il faut qu'ils se
+rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicili&eacute; et le passant furent
+forc&eacute;s de se dire bonjour, &agrave; regret l'un et l'autre. Le passant dit au
+domicili&eacute;:&mdash;<i>Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
+la clef, donne-la-moi</i>. Ce for&ccedil;at &eacute;tait un homme d'une force terrible.
+Il n'y avait pas &agrave; refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
+uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
+voir, sinon qu'il &eacute;tait jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
+d&eacute;figur&eacute; par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de d&eacute;chirer et
+d'arracher par derri&egrave;re, sans que l'assassin s'en aper&ccedil;&ucirc;t, un morceau de
+l'habit de l'homme assassin&eacute;. Pi&egrave;ce &agrave; conviction, vous comprenez; moyen
+de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
+mit la pi&egrave;ce &agrave; conviction dans sa poche. Apr&egrave;s quoi il ouvrit la grille,
+fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
+sauva, se souciant peu d'&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute; au surplus de l'aventure et surtout
+ne voulant pas &ecirc;tre l&agrave; quand l'assassin jetterait l'assassin&eacute; &agrave; la
+rivi&egrave;re. Vous comprenez &agrave; pr&eacute;sent. Celui qui portait le cadavre, c'est
+Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
+morceau de l'habit....</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, &agrave; la
+hauteur de ses yeux, pinc&eacute; entre ses deux pouces et ses deux index, un
+lambeau de drap noir d&eacute;chiquet&eacute;, tout couvert de taches sombres.</p>
+
+<p>Marius s'&eacute;tait lev&eacute;, p&acirc;le, respirant &agrave; peine, l'&oelig;il fix&eacute; sur le morceau
+de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
+regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite &eacute;tendue derri&egrave;re
+lui, cherchait en t&acirc;tonnant sur la muraille une clef qui &eacute;tait &agrave; la
+serrure d'un placard pr&egrave;s de la chemin&eacute;e. Il trouva cette clef, ouvrit
+le placard, et y enfon&ccedil;a son bras sans y regarder, et sans que sa
+prunelle effar&eacute;e se d&eacute;tach&acirc;t du chiffon que Th&eacute;nardier tenait d&eacute;ploy&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant Th&eacute;nardier continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
+homme assassin&eacute; &eacute;tait un opulent &eacute;tranger attir&eacute; par Jean Valjean dans
+un pi&egrave;ge et porteur d'une somme &eacute;norme.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme c'&eacute;tait moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
+sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.</p>
+
+<p>Puis, arrachant le morceau des mains de Th&eacute;nardier, il s'accroupit sur
+l'habit, et rapprocha du pan d&eacute;chiquet&eacute; le morceau d&eacute;chir&eacute;. La d&eacute;chirure
+s'adaptait exactement, et le lambeau compl&eacute;tait l'habit.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute;. Il pensa ceci: Je suis &eacute;pat&eacute;.</p>
+
+<p>Marius se redressa fr&eacute;missant, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, rayonnant.</p>
+
+<p>Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Th&eacute;nardier, lui
+pr&eacute;sentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
+billets de cinq cents francs et de mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un inf&acirc;me! vous &ecirc;tes un menteur, un calomniateur, un
+sc&eacute;l&eacute;rat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifi&eacute;; vous
+vouliez le perdre, vous n'avez r&eacute;ussi qu'&agrave; le glorifier. Et c'est vous
+qui &ecirc;tes un voleur! Et c'est vous qui &ecirc;tes un assassin! Je vous ai vu,
+Th&eacute;nardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'H&ocirc;pital. J'en sais
+assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin m&ecirc;me, si je
+voulais. Tenez, voil&agrave; mille francs, sacripant que vous &ecirc;tes!</p>
+
+<p>Et il jeta un billet de mille francs &agrave; Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Jondrette Th&eacute;nardier, vil coquin! que ceci vous serve de le&ccedil;on,
+brocanteur de secrets, marchand de myst&egrave;res, fouilleur de t&eacute;n&egrave;bres,
+mis&eacute;rable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
+prot&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Waterloo! grommela Th&eacute;nardier, en empochant les cinq cents francs avec
+les mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assassin! vous y avez sauv&eacute; la vie &agrave; un colonel....</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; un g&eacute;n&eacute;ral, dit Th&eacute;nardier, en relevant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
+liard pour un g&eacute;n&eacute;ral. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
+dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
+heureux seulement, c'est tout ce que je d&eacute;sire. Ah! monstre! Voil&agrave;
+encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez d&egrave;s demain, pour
+l'Am&eacute;rique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
+menteur! Je veillerai &agrave; votre d&eacute;part, bandit, et je vous compterai &agrave; ce
+moment-l&agrave; vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, r&eacute;pondit Th&eacute;nardier en saluant jusqu'&agrave; terre,
+reconnaissance &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Et Th&eacute;nardier sortit, n'y concevant rien, stup&eacute;fait et ravi de ce doux
+&eacute;crasement sous des sacs d'or et de cette foudre &eacute;clatant sur sa t&ecirc;te en
+billets de banque.</p>
+
+<p>Foudroy&eacute;, il l'&eacute;tait, mais content aussi; et il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute;
+d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-l&agrave;.</p>
+
+<p>Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours apr&egrave;s les
+&eacute;v&eacute;nements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
+Marius, pour l'Am&eacute;rique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
+d'une traite de vingt mille francs sur New York. La mis&egrave;re morale de
+Th&eacute;nardier, ce bourgeois manqu&eacute;, &eacute;tait irr&eacute;m&eacute;diable; il fut en Am&eacute;rique
+ce qu'il &eacute;tait en Europe. Le contact d'un m&eacute;chant homme suffit
+quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
+chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Th&eacute;nardier se fit n&eacute;grier.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Th&eacute;nardier fut dehors, Marius courut au jardin o&ugrave; Cosette se
+promenait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
+fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauv&eacute; la
+vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton ch&acirc;le.</p>
+
+<p>Cosette le crut fou, et ob&eacute;it.</p>
+
+<p>Il ne respirait pas, il mettait la main sur son c&oelig;ur pour en comprimer
+les battements. Il allait et venait &agrave; grands pas, il embrassait
+Cosette:&mdash;Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.</p>
+
+<p>Marius &eacute;tait &eacute;perdu. Il commen&ccedil;ait &agrave; entrevoir dans ce Jean Valjean on
+ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inou&iuml;e lui
+apparaissait, supr&ecirc;me et douce, humble dans son immensit&eacute;. Le for&ccedil;at se
+transfigurait en Christ. Marius avait l'&eacute;blouissement de ce prodige. Il
+ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'&eacute;tait grand.</p>
+
+<p>En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
+Cosette et s'y &eacute;lan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Arm&eacute;, num&eacute;ro 7. Le fiacre partit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Arm&eacute;. Je n'osais plus
+t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Ton p&egrave;re, Cosette! ton p&egrave;re plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
+m'as dit que tu n'avais jamais re&ccedil;u la lettre que je t'avais envoy&eacute;e par
+Gavroche. Elle sera tomb&eacute;e dans ses mains. Cosette, il est all&eacute; &agrave; la
+barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'&ecirc;tre un ange, en
+passant, il en a sauv&eacute; d'autres; il a sauv&eacute; Javert. Il m'a tir&eacute; de ce
+gouffre pour me donner &agrave; toi. Il m'a port&eacute; sur son dos dans cet
+effroyable &eacute;gout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, apr&egrave;s avoir
+&eacute;t&eacute; ta providence, il a &eacute;t&eacute; la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
+fondri&egrave;re &eacute;pouvantable, &agrave; s'y noyer cent fois, &agrave; se noyer dans la boue,
+Cosette! il me l'a fait traverser. J'&eacute;tais &eacute;vanoui je ne voyais rien, je
+n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
+allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
+nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
+trouvions! Je passerai le reste de ma vie &agrave; le v&eacute;n&eacute;rer. Oui, ce doit
+&ecirc;tre cela, vois-tu, Cosette? C'est &agrave; lui que Gavroche aura remis ma
+lettre. Tout s'explique. Tu comprends.</p>
+
+<p>Cosette ne comprenait pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Cependant le fiacre roulait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vj" id="Chapitre_Vj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Nuit derri&egrave;re laquelle il y a le jour</h3>
+
+
+<p>Au coup qu'il entendit frapper &agrave; sa porte, Jean Valjean se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-il faiblement.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent.</p>
+
+<p>Cosette se pr&eacute;cipita dans la chambre.</p>
+
+<p>Marius resta sur le seuil, debout, appuy&eacute; contre le montant de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras
+ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans
+les yeux.</p>
+
+<p>Cosette, suffoqu&eacute;e d'&eacute;motion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re! dit-elle.</p>
+
+<p>Jean Valjean, boulevers&eacute;, b&eacute;gayait:</p>
+
+<p>&mdash;Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu!</p>
+
+<p>Et, serr&eacute; dans les bras de Cosette, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi! tu es l&agrave;! Tu me pardonnes donc!</p>
+
+<p>Marius, baissant les paupi&egrave;res pour emp&ecirc;cher ses larmes de couler, fit
+un pas et murmura entre ses l&egrave;vres contract&eacute;es convulsivement pour
+arr&ecirc;ter les sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aussi, vous me pardonnez! dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta:&mdash;Merci.</p>
+
+<p>Cosette arracha son ch&acirc;le et jeta son chapeau sur le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me g&ecirc;ne, dit-elle.</p>
+
+<p>Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle &eacute;carta ses cheveux
+blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front.</p>
+
+<p>Jean Valjean se laissait faire, &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>Cosette, qui ne comprenait que tr&egrave;s confus&eacute;ment, redoublait ses
+caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.</p>
+
+<p>Jean Valjean balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Comme on est b&ecirc;te! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous,
+monsieur Pontmercy, qu'au moment o&ugrave; vous &ecirc;tes entr&eacute;, je me disais: C'est
+fini. Voil&agrave; sa petite robe, je suis un mis&eacute;rable homme, je ne verrai
+plus Cosette, je disais cela au moment m&ecirc;me o&ugrave; vous montiez l'escalier.
+&Eacute;tais-je idiot! Voil&agrave; comme on est idiot! Mais on compte sans le bon
+Dieu. Le bon Dieu dit: Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, b&ecirc;ta! Non,
+non, &ccedil;a ne se passera pas comme &ccedil;a. Allons, il y a l&agrave; un pauvre bonhomme
+qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient; et l'on revoit sa Cosette, et
+l'on revoit sa petite Cosette! Ah! j'&eacute;tais bien malheureux!</p>
+
+<p>Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en
+temps. Un c&oelig;ur, cela veut un os &agrave; ronger. Cependant je sentais bien que
+j'&eacute;tais de trop. Je me donnais des raisons: Ils n'ont pas besoin de toi,
+reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'&eacute;terniser. Ah! Dieu b&eacute;ni,
+je la revois! Sais-tu, Cosette, que ton mari est tr&egrave;s beau? Ah! tu as un
+joli col brod&eacute;, &agrave; la bonne heure. J'aime ce dessin-l&agrave;. C'est ton mari
+qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires.
+Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps.</p>
+
+<p>Et Cosette reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle m&eacute;chancet&eacute; de nous avoir laiss&eacute;s comme cela! O&ugrave; &ecirc;tes-vous donc
+all&eacute;? pourquoi avez-vous &eacute;t&eacute; si longtemps? Autrefois vos voyages ne
+duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoy&eacute; Nicolette, on
+r&eacute;pondait toujours: Il est absent. Depuis quand &ecirc;tes-vous revenu?
+Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez-vous que vous &ecirc;tes tr&egrave;s
+chang&eacute;? Ah! le vilain p&egrave;re! il a &eacute;t&eacute; malade, et nous ne l'avons pas su!
+Tiens, Marius, t&acirc;te sa main comme elle est froide!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous voil&agrave;! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez! r&eacute;p&eacute;ta Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait
+dans le c&oelig;ur de Marius trouva une issue, il &eacute;clata:</p>
+
+<p>&mdash;Cosette, entends-tu? il en est l&agrave;! il me demande pardon. Et sais-tu ce
+qu'il m'a fait, Cosette? Il m'a sauv&eacute; la vie. Il a fait plus. Il t'a
+donn&eacute;e &agrave; moi. Et apr&egrave;s m'avoir sauv&eacute; et apr&egrave;s t'avoir donn&eacute;e &agrave; moi,
+Cosette, qu'a-t-il fait de lui-m&ecirc;me? il s'est sacrifi&eacute;. Voil&agrave; l'homme.
+Et, &agrave; moi l'ingrat, &agrave; moi l'oublieux, &agrave; moi l'impitoyable, &agrave; moi le
+coupable, il me dit: Merci! Cosette, toute ma vie pass&eacute;e aux pieds de
+cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet &eacute;gout, cette
+fournaise, ce cloaque, il a tout travers&eacute; pour moi, pour toi, Cosette!
+Il m'a emport&eacute; &agrave; travers toutes les morts qu'il &eacute;cartait de moi et qu'il
+acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les
+h&eacute;ro&iuml;smes, toutes les saintet&eacute;s, il les a! Cosette, cet homme-l&agrave;, c'est
+l'ange!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous! s'&eacute;cria Marius avec une col&egrave;re o&ugrave; il y avait de la
+v&eacute;n&eacute;ration, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi.
+Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus,
+sous pr&eacute;texte de vous d&eacute;masquer, vous vous calomniez. C'est affreux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit la v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pondit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Marius, la v&eacute;rit&eacute;, c'est toute la v&eacute;rit&eacute;; et vous ne
+l'avez pas dite. Vous &eacute;tiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir
+dit? Vous aviez sauv&eacute; Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous
+devais la vie, pourquoi ne pas l'avoir dit?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il
+fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'&eacute;gout,
+vous m'auriez fait rester pr&egrave;s de vous. Je devais donc me taire. Si
+j'avais parl&eacute;, cela aurait tout g&ecirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;G&ecirc;n&eacute; quoi! g&ecirc;n&eacute; qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous
+allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que
+c'est par hasard que j'ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous
+faites partie de nous-m&ecirc;mes. Vous &ecirc;tes son p&egrave;re et le mien. Vous ne
+passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez
+pas que vous serez demain ici.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas
+chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? r&eacute;pliqua Marius. Ah &ccedil;&agrave;, nous ne permettons plus
+de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne
+vous l&acirc;chons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une
+voiture en bas. Je vous enl&egrave;ve. S'il le faut, j'emploierai la force.</p>
+
+<p>Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si
+vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azal&eacute;es y
+viennent tr&egrave;s bien. Les all&eacute;es sont sabl&eacute;es avec du sable de rivi&egrave;re; il
+y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est
+moi qui les arrose. Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous
+sommes en r&eacute;publique, tout le monde se dit <i>tu</i>, n'est-ce pas, Marius?
+Le programme est chang&eacute;. Si vous saviez, p&egrave;re, j'ai eu un chagrin, il y
+avait un rouge-gorge qui avait fait son nid dans un trou du mur, un
+horrible chat me l'a mang&eacute;. Mon pauvre joli petit rouge-gorge qui
+mettait sa t&ecirc;te &agrave; sa fen&ecirc;tre et qui me regardait! J'en ai pleur&eacute;.
+J'aurais tu&eacute; le chat! Mais maintenant personne ne pleure plus. Tout le
+monde rit, tout le monde est heureux. Vous allez venir avec nous. Comme
+le grand-p&egrave;re va &ecirc;tre content! Vous aurez votre carr&eacute; dans le jardin,
+vous le cultiverez, et nous verrons si vos fraises sont aussi belles que
+les miennes. Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous
+m'ob&eacute;irez bien.</p>
+
+<p>Jean Valjean l'&eacute;coutait sans l'entendre. Il entendait la musique de sa
+voix plut&ocirc;t que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui
+sont les sombres perles de l'&acirc;me, germait lentement dans son &oelig;il. Il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que Dieu est bon, c'est que la voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! dit Cosette.</p>
+
+<p>Jean Valjean continua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des
+oiseaux plein leurs arbres. Je me prom&egrave;nerais avec Cosette. &Ecirc;tre des
+gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin,
+c'est doux. On se voit d&egrave;s le matin. Nous cultiverions chacun un petit
+coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes
+roses. Ce serait charmant. Seulement....</p>
+
+<p>Il s'interrompit, et dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage.</p>
+
+<p>La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la rempla&ccedil;a par un
+sourire.</p>
+
+<p>Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que
+vous &ecirc;tes malade? Est-ce que vous souffrez?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? non, r&eacute;pondit Jean Valjean, je suis tr&egrave;s bien. Seulement....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais mourir tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Cosette et Marius frissonn&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! s'&eacute;cria Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce n'est rien, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il respira, sourit, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge
+est donc mort, parle, que j'entende ta voix!</p>
+
+<p>Marius p&eacute;trifi&eacute; regardait le vieillard.</p>
+
+<p>Cosette poussa un cri d&eacute;chirant.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re! mon p&egrave;re! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous
+viviez, entendez-vous!</p>
+
+<p>Jean Valjean leva la t&ecirc;te vers elle avec adoration.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui, d&eacute;fends-moi de mourir. Qui sait? j'ob&eacute;irai peut-&ecirc;tre. J'&eacute;tais
+en train de mourir quand vous &ecirc;tes arriv&eacute;s. Cela m'a arr&ecirc;t&eacute;, il m'a
+sembl&eacute; que je renaissais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes plein de force et de vie, s'&eacute;cria Marius. Est-ce que vous
+vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en
+aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et &agrave; genoux encore! Vous
+allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous
+reprenons. Nous sommes deux ici qui n'aurons d&eacute;sormais qu'une pens&eacute;e,
+votre bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que
+vous ne mourrez pas.</p>
+
+<p>Jean Valjean continuait de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je
+ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pens&eacute; comme vous et moi, et il
+ne change pas d'avis; il est utile que je m'en aille. La mort est un bon
+arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez
+heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse &eacute;pouse le
+matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des
+rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que
+tous les enchantements du ciel vous remplissent l'&acirc;me, et maintenant,
+moi qui ne suis bon &agrave; rien, que je meure, il est s&ucirc;r que tout cela est
+bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n'y a plus rien de possible
+maintenant, je sens tout &agrave; fait que c'est fini. Il y a une heure, j'ai
+eu un &eacute;vanouissement. Et puis, cette nuit, j'ai bu tout ce pot d'eau qui
+est l&agrave;. Comme ton mari est bon, Cosette! tu es bien mieux qu'avec moi.</p>
+
+<p>Un bruit se fit &agrave; la porte. C'&eacute;tait le m&eacute;decin qui entrait.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres
+enfants.</p>
+
+<p>Marius s'approcha du m&eacute;decin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?...
+mais dans la mani&egrave;re de le prononcer, il y avait une question compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin r&eacute;pondit &agrave; la question par un coup d'&oelig;il expressif.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les choses d&eacute;plaisent, dit Jean Valjean, ce n'est pas une
+raison pour &ecirc;tre injuste envers Dieu.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Toutes les poitrines &eacute;taient oppress&eacute;es.</p>
+
+<p>Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit &agrave; la contempler comme
+s'il voulait en prendre pour l'&eacute;ternit&eacute;. &Agrave; la profondeur d'ombre o&ugrave; il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; descendu, l'extase lui &eacute;tait encore possible en regardant
+Cosette. La r&eacute;verb&eacute;ration de ce doux visage illuminait sa face p&acirc;le. Le
+s&eacute;pulcre peut avoir son &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin lui t&acirc;ta le pouls.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et
+Marius.</p>
+
+<p>Et, se penchant &agrave; l'oreille de Marius, il ajouta tr&egrave;s bas:</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard.</p>
+
+<p>Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, consid&eacute;ra Marius
+et le m&eacute;decin avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. On entendit sortir de sa bouche cette
+parole &agrave; peine articul&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien de mourir; c'est affreux de ne pas vivre.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe
+m&ecirc;me de l'agonie. Il marcha d'un pas ferme &agrave; la muraille, &eacute;carta Marius
+et le m&eacute;decin qui voulaient l'aider, d&eacute;tacha du mur le petit crucifix de
+cuivre qui y &eacute;tait suspendu, revint s'asseoir avec toute la libert&eacute; de
+mouvement de la pleine sant&eacute;, et dit d'une voix haute en posant le
+crucifix sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le grand martyr.</p>
+
+<p>Puis sa poitrine s'affaissa, sa t&ecirc;te eut une vacillation, comme si
+l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, pos&eacute;es sur ses
+genoux, se mirent &agrave; creuser de l'ongle l'&eacute;toffe de son pantalon.</p>
+
+<p>Cosette lui soutenait les &eacute;paules, et sanglotait, et t&acirc;chait de lui
+parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots m&ecirc;l&eacute;s &agrave;
+cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme
+celles-ci:&mdash;P&egrave;re! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous
+retrouvions que pour vous perdre?</p>
+
+<p>On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le
+s&eacute;pulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du t&acirc;tonnement dans
+l'action de mourir.</p>
+
+<p>Jean Valjean, apr&egrave;s cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front
+comme pour en faire tomber les t&eacute;n&egrave;bres, et redevint presque pleinement
+lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa.</p>
+
+<p>&mdash;Il revient! docteur, il revient! cria Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bons tous les deux, dit Jean Valjean. Je vais vous dire ce
+qui m'a fait de la peine. Ce qui m'a fait de la peine, monsieur
+Pontmercy, c'est que vous n'ayez pas voulu toucher &agrave; l'argent. Cet
+argent-l&agrave; est bien &agrave; votre femme. Je vais vous expliquer, mes enfants,
+c'est m&ecirc;me pour cela que je suis content de vous voir. Le jais noir
+vient d'Angleterre, le jais blanc vient de Norv&egrave;ge. Tout ceci est dans
+le papier que voil&agrave;, que vous lirez. Pour les bracelets, j'ai invent&eacute; de
+remplacer les coulants en t&ocirc;le soud&eacute;e par des coulants en t&ocirc;le
+rapproch&eacute;e. C'est plus joli, meilleur, et moins cher. Vous comprenez
+tout l'argent qu'on peut gagner. La fortune de Cosette est donc bien &agrave;
+elle. Je vous donne ces d&eacute;tails-l&agrave; pour que vous ayez l'esprit en repos.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re &eacute;tait mont&eacute;e et regardait par la porte entre-b&acirc;ill&eacute;e. Le
+m&eacute;decin la cong&eacute;dia, mais il ne put emp&ecirc;cher qu'avant de dispara&icirc;tre
+cette bonne femme z&eacute;l&eacute;e ne cri&acirc;t au mourant:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un pr&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai un, r&eacute;pondit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Et, du doigt, il sembla d&eacute;signer un point au-dessus de sa t&ecirc;te o&ugrave; l'on
+e&ucirc;t dit qu'il voyait quelqu'un.</p>
+
+<p>Il est probable que l'&eacute;v&ecirc;que en effet assistait &agrave; cette agonie.</p>
+
+<p>Cosette, doucement, lui glissa un oreiller sous les reins.</p>
+
+<p>Jean Valjean reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pontmercy, n'ayez pas de crainte, je vous en conjure. Les six
+cent mille francs sont bien &agrave; Cosette. J'aurais donc perdu ma vie si
+vous n'en jouissiez pas! Nous &eacute;tions parvenus &agrave; faire tr&egrave;s bien cette
+verroterie-l&agrave;. Nous rivalisions avec ce qu'on appelle les bijoux de
+Berlin. Par exemple, on ne peut pas &eacute;galer le verre noir d'Allemagne.
+Une grosse, qui contient douze cents grains tr&egrave;s bien taill&eacute;s, ne co&ucirc;te
+que trois francs.</p>
+
+<p>Quand un &ecirc;tre qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard
+qui se cramponne &agrave; lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets
+d'angoisse, ne sachant que dire &agrave; la mort, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et tremblants,
+&eacute;taient debout devant lui, Cosette donnant la main &agrave; Marius.</p>
+
+<p>D'instant en instant, Jean Valjean d&eacute;clinait. Il baissait; il se
+rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle &eacute;tait devenu intermittent;
+un peu de r&acirc;le l'entrecoupait. Il avait de la peine &agrave; d&eacute;placer son
+avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et en m&ecirc;me temps que
+la mis&egrave;re des membres et l'accablement du corps croissait, toute la
+majest&eacute; de l'&acirc;me montait et se d&eacute;ployait sur son front. La lumi&egrave;re du
+monde inconnu &eacute;tait d&eacute;j&agrave; visible dans sa prunelle.</p>
+
+<p>Sa figure bl&ecirc;missait et en m&ecirc;me temps souriait. La vie n'&eacute;tait plus l&agrave;,
+il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait.
+C'&eacute;tait un cadavre auquel on sentait des ailes.</p>
+
+<p>Il fit signe &agrave; Cosette d'approcher, puis &agrave; Marius; c'&eacute;tait &eacute;videmment la
+derni&egrave;re minute de la derni&egrave;re heure, et il se mit &agrave; leur parler d'une
+voix si faible quelle semblait venir de loin, et qu'on e&ucirc;t dit qu'il y
+avait d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent une muraille entre eux et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh! c'est bon de
+mourir comme cela! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que
+tu avais toujours de l'amiti&eacute; pour ton vieux bonhomme. Comme tu es
+gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un
+peu, n'est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais
+chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. J'ai oubli&eacute; de
+vous dire que sur les boucles sans ardillons on gagnait encore plus que
+sur tout le reste. La grosse, les douze douzaines, revenait &agrave; dix
+francs, et se vendait soixante. C'&eacute;tait vraiment un bon commerce. Il ne
+faut donc pas s'&eacute;tonner des six cent mille francs, monsieur Pontmercy.
+C'est de l'argent honn&ecirc;te. Vous pouvez &ecirc;tre riches tranquillement. Il
+faudra avoir une voiture, de temps en temps une loge aux th&eacute;&acirc;tres, de
+belles toilettes de bal, ma Cosette, et puis donner de bons d&icirc;ners &agrave; vos
+amis, &ecirc;tre tr&egrave;s heureux. J'&eacute;crivais tout &agrave; l'heure &agrave; Cosette. Elle
+trouvera ma lettre. C'est &agrave; elle que je l&egrave;gue les deux chandeliers qui
+sont sur la chemin&eacute;e. Ils sont en argent; mais pour moi ils sont en or,
+ils sont en diamant; ils changent les chandelles qu'on y met, en
+cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donn&eacute;s est content de moi
+l&agrave;-haut. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes enfants, vous n'oublierez pas que
+je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre
+venu sous une pierre pour marquer l'endroit. C'est l&agrave; ma volont&eacute;. Pas de
+nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me
+fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue
+que je ne vous ai pas toujours aim&eacute;; je vous en demande pardon.
+Maintenant, elle et vous, vous n'&ecirc;tes qu'un pour moi. Je vous suis tr&egrave;s
+reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. Si vous saviez,
+monsieur Pontmercy, ses belles joues roses, c'&eacute;tait ma joie; quand je la
+voyais un peu p&acirc;le, j'&eacute;tais triste. Il y a dans la commode un billet de
+cinq cents francs. Je n'y ai pas touch&eacute;. C'est pour les pauvres.
+Cosette, vois-tu ta petite robe, l&agrave;, sur le lit? la reconnais-tu? Il n'y
+a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons &eacute;t&eacute;
+bien heureux. C'est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas
+tr&egrave;s loin. Je vous verrai de l&agrave;. Vous n'aurez qu'&agrave; regarder quand il
+fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil?
+Tu &eacute;tais dans le bois, tu avais bien peur; te rappelles-tu quand j'ai
+pris l'anse du seau d'eau? C'est la premi&egrave;re fois que j'ai touch&eacute; ta
+pauvre petite main. Elle &eacute;tait si froide! Ah! vous aviez les mains
+rouges dans ce temps-l&agrave;, mademoiselle, vous les avez bien blanches
+maintenant. Et la grande poup&eacute;e! te rappelles-tu? Tu la nommais
+Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmen&eacute;e au couvent! Comme tu
+m'as fait rire des fois, mon doux ange! Quand il avait plu, tu
+embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais
+aller. Un jour, je t'ai donn&eacute; une raquette en osier, et un volant avec
+des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oubli&eacute;, toi. Tu &eacute;tais si
+espi&egrave;gle toute petite! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux
+oreilles. Ce sont l&agrave; des choses du pass&eacute;. Les for&ecirc;ts o&ugrave; l'on a pass&eacute;
+avec son enfant, les arbres o&ugrave; l'on s'est promen&eacute;, les couvents o&ugrave; l'on
+s'est cach&eacute;, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je
+m'&eacute;tais imagin&eacute; que tout cela m'appartenait. Voil&agrave; o&ugrave; &eacute;tait ma b&ecirc;tise.
+Ces Th&eacute;nardier ont &eacute;t&eacute; m&eacute;chants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici
+le moment venu de te dire le nom de ta m&egrave;re. Elle s'appelait Fantine.
+Retiens ce nom-l&agrave;:&mdash;Fantine. Mets-toi &agrave; genoux toutes les fois que tu le
+prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aim&eacute;e. Elle a eu en
+malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il
+est l&agrave;-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de
+ses grandes &eacute;toiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez-vous
+bien toujours. Il n'y a gu&egrave;re autre chose que cela dans le monde:
+s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. &Ocirc;
+ma Cosette! ce n'est pas ma faute, va, si je ne t'ai pas vue tous ces
+temps-ci, cela me fendait le c&oelig;ur; j'allais jusqu'au coin de ta rue, je
+devais faire un dr&ocirc;le d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'&eacute;tais
+comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que
+je ne vois plus tr&egrave;s clair, j'avais encore des choses &agrave; dire, mais c'est
+&eacute;gal. Pensez un peu &agrave; moi. Vous &ecirc;tes des &ecirc;tres b&eacute;nis. Je ne sais pas ce
+que j'ai, je vois de la lumi&egrave;re. Approchez encore. Je meurs heureux.
+Donnez-moi vos ch&egrave;res t&ecirc;tes bien-aim&eacute;es, que je mette mes mains dessus.</p>
+
+<p>Cosette et Marius tomb&egrave;rent &agrave; genoux, &eacute;perdus, &eacute;touff&eacute;s de larmes,
+chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne
+remuaient plus.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait renvers&eacute; en arri&egrave;re, la lueur des deux chandeliers l'&eacute;clairait;
+sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir
+ses mains de baisers; il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait sans &eacute;toiles et profond&eacute;ment obscure. Sans doute, dans
+l'ombre, quelque ange immense &eacute;tait debout, les ailes d&eacute;ploy&eacute;es,
+attendant l'&acirc;me.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIj" id="Chapitre_VIj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>L'herbe cache et la pluie efface</h3>
+
+
+<p>Il y a, au cimeti&egrave;re du P&egrave;re-Lachaise, aux environs de la fosse commune,
+loin du quartier &eacute;l&eacute;gant de cette ville des s&eacute;pulcres, loin de tous ces
+tombeaux de fantaisie qui &eacute;talent en pr&eacute;sence de l'&eacute;ternit&eacute; les hideuses
+modes de la mort, dans un angle d&eacute;sert, le long d'un vieux mur, sous un
+grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les
+mousses, une pierre. Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres
+des l&egrave;pres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes
+d'oiseaux. L'eau la verdit, l'air la noircit. Elle n'est voisine d'aucun
+sentier, et l'on n'aime pas aller de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, parce que l'herbe est
+haute et qu'on a tout de suite les pieds mouill&eacute;s. Quand il y a un peu
+de soleil, les l&eacute;zards y viennent. Il y a, tout autour, un fr&eacute;missement
+de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l'arbre.</p>
+
+<p>Cette pierre est toute nue. On n'a song&eacute; en la taillant qu'au n&eacute;cessaire
+de la tombe, et l'on n'a pris d'autre soin que de faire cette pierre
+assez longue et assez &eacute;troite pour couvrir un homme.</p>
+
+<p>On n'y lit aucun nom.</p>
+
+<p>Seulement, voil&agrave; de cela bien des ann&eacute;es d&eacute;j&agrave;, une main y a &eacute;crit au
+crayon ces quatre vers qui sont devenus peu &agrave; peu illisibles sous la
+pluie et la poussi&egrave;re, et qui probablement sont aujourd'hui effac&eacute;s:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il dort. Quoique le sort f&ucirc;t pour lui bien &eacute;trange,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La chose simplement d'elle-m&ecirc;me arriva,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va.</i></span><br />
+</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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