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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17519-8.txt b/17519-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a90b769 --- /dev/null +++ b/17519-8.txt @@ -0,0 +1,13539 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome V + Jean Valjean + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 15, 2006 [EBook #17519] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + +Victor Hugo + +LES MISÉRABLES + +Tome V--JEAN VALJEAN + +(1862) + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Livre premier--La guerre entre quatre murs + +Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla + du faubourg du Temple +Chapitre II Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause? +Chapitre III Éclaircissement et assombrissement +Chapitre IV Cinq de moins, un de plus +Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade +Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique +Chapitre VII La situation s'aggrave +Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au sérieux +Chapitre IX Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil + infaillible qui a influé sur la condamnation 1796 +Chapitre X Aurore +Chapitre XI Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne +Chapitre XII Le désordre partisan de l'ordre +Chapitre XIII Lueurs qui passent +Chapitre XIV Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras +Chapitre XV Gavroche dehors +Chapitre XVI Comment de frère on devient père +Chapitre XVII _Mortuus pater filium moriturum expectat_ +Chapitre XVIII Le vautour devenu proie +Chapitre XIX Jean Valjean se venge +Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort +Chapitre XXI Les héros +Chapitre XXII Pied à pied +Chapitre XXIII Oreste à jeun et Pylade ivre +Chapitre XXIV Prisonnier + + +Livre deuxième--L'intestin de Léviathan + +Chapitre I La terre appauvrie par la mer +Chapitre II L'histoire ancienne de l'égout +Chapitre III Bruneseau +Chapitre IV Détails ignorés +Chapitre V Progrès actuel +Chapitre VI Progrès futur + + +Livre troisième--La boue, mais l'âme + +Chapitre I Le cloaque et ses surprises +Chapitre II Explication +Chapitre III L'homme filé +Chapitre IV Lui aussi porte sa croix +Chapitre V Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse + qui est perfidie +Chapitre VI Le fontis +Chapitre VII Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer +Chapitre VIII Le pan de l'habit déchiré +Chapitre IX Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît +Chapitre X Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie +Chapitre XI Ébranlement dans l'absolu +Chapitre XII L'aïeul Livre quatrième--Javert déraillé + + +Livre quatrième--Javert déraillé + +Chapitre I Javert déraillé + + +Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père + +Chapitre I Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc +Chapitre II Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à + la guerre domestique +Chapitre III Marius attaque +Chapitre IV Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais + que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras +Chapitre V Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire +Chapitre VI Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que + Cosette soit heureuse +Chapitre VII Les effets de rêve mêlés au bonheur +Chapitre VIII Deux hommes impossibles à retrouver + + +Livre sixième--La nuit blanche + +Chapitre I Le 16 février 1833 +Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en écharpe +Chapitre III L'inséparable +Chapitre IV _Immortale jecur_ + + +Livre septième--La dernière gorgée du calice + +Chapitre I Le septième cercle et le huitième ciel +Chapitre II Les obscurités que peut contenir une révélation + + +Livre huitième--La décroissance crépusculaire + +Chapitre I La chambre d'en bas +Chapitre II Autre pas en arrière +Chapitre III Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet +Chapitre IV L'attraction et l'extinction + + +Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore + +Chapitre I Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux +Chapitre II Dernières palpitations de la lampe sans huile +Chapitre III Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent +Chapitre IV Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir +Chapitre V Nuit derrière laquelle il y a le jour +Chapitre VI L'herbe cache et la pluie efface + + + + +Livre premier--La guerre entre quatre murs + + + + +Chapitre I + +La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple + + +Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies +sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est +placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les +deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable, +sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus +grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire. + +Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la +liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même +contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de +ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses, +de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande +désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au +peuple. + +Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le +démos. + +Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine +quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce +duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille, +ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui +règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des +privilégiés que la faute des déshérités. + +Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur +et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels +ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des +misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande; +la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait +Jésus-Christ. + +Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences +d'en bas. + +C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous +ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où +sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole +mystérieuse: _Fex urbis, lex orbis._ + +Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses +violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de +fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être +réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule, +il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête! +comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments +rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui +déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on +persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et +l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur. + +Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque +impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots +que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de +cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail +réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car +elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une +révolte du peuple contre lui-même. + +Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression; +qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur +sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et +qui ont caractérisé cette insurrection. + +L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait +l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous +l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la +guerre civile, ne les oublieront jamais. + +La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois +étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre +la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée, +déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure, +contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant +des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de +maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond +de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades +s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère. +Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance +agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir +une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement +de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du +prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect +lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait +dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela? +C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette +grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite +fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez, +bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du +moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau +défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la +guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était +l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le +pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de +tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En +somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes +renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en +travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade +tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet +de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent +voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on +ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de +l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les +révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire +sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en +valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit +même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est +ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet +encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme +pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade, +comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles +ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une +bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit +cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque +chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein +de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur +papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés +dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des +armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces +mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la +fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un +peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le +faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup +de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des +billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme +de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient +à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices +soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de +tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société +sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les +carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait +quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets, +des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit, +projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée; +elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains +moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête, +une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement +l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de +bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y +claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les +chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes, +et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et +vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un +pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce +sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu; +une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats. +C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï. + +Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la +Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le +désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face +d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage +universel, la nation, la République; et c'était la _Carmagnole_ défiant +la _Marseillaise_. + +Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros. + +Le faubourg et sa redoute se prêtaient main-forte. Le faubourg +s'épaulait à la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste +barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie +des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues, +ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la +fumée. La mitraille s'y évanouissait dans l'informe; les obus s'y +enfonçaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y +réussissaient qu'à trouer des trous; à quoi bon canonner le chaos? Et +les régiments, accoutumés aux plus farouches visions de la guerre, +regardaient d'un oeil inquiet cette espèce de redoute bête fauve, par le +hérissement sanglier, et par l'énormité montagne. + +À un quart de lieue de là, de l'angle de la rue du Temple qui débouche +sur le boulevard près du Château-d'Eau, si l'on avançait hardiment la +tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin +Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui +monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une +muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de +trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la +rue avait replié d'elle-même son plus haut mur pour se fermer +brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct, +froid, perpendiculaire, nivelé à l'équerre, tiré au cordeau, aligné au +fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains +murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on +devinait sa profondeur. L'entablement était mathématiquement parallèle +au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface +grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils +noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des +intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les +fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage +qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y +voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un +souffle. Un sépulcre. + +L'éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible. + +C'était la barricade du faubourg du Temple. + +Dès qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il était +impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette +apparition mystérieuse. C'était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne, +symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On +sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre. +On regardait cela et l'on parlait bas. + +De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du +peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un +sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou, +s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un +entre-deux de moellons, dans le plâtre d'un mur, une balle. Quelquefois +un biscaïen. Car les hommes de la barricade s'étaient fait de deux +tronçons de tuyaux de fonte du gaz bouchés à un bout avec de l'étoupe et +de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre +inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et +là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon +blanc qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas. + +Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés. + +On se sentait là visé par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on +comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue. + +Massés derrière l'espèce de dos d'âne que fait à l'entrée du faubourg du +Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d'attaque +observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette +immobilité, cette impassibilité, d'où la mort sortait. Quelques-uns +rampaient à plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin +que leurs shakos ne passassent point. + +Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un +frémissement.--_Comme c'est bâti!_ disait-il à un représentant. _Pas un +pavé ne déborde de l'autre. C'est de la porcelaine._--En ce moment une +balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba. + +--Les lâches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie! +ils n'osent pas! ils se cachent!--La barricade du faubourg du Temple, +défendue par quatre-vingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois +jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça +les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des +quatre-vingts lâches ne songea à fuir; tous y furent tués, excepté le +chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l'heure. + +La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres; la barricade +du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la +différence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre +un masque. + +En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût +composée d'une colère et d'une énigme, on sentait dans la première +barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx. + +Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l'un +Cournet, l'autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade +Saint-Antoine; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d'elles était +l'image de celui qui l'avait bâtie. + +Cournet était un homme de haute stature; il avait les épaules larges, la +face rouge, le poing écrasant, le coeur hardi, l'âme loyale, l'oeil +sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux; le plus +cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la +lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle +humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix, +on devinait qu'il sortait de l'océan et qu'il venait de la tempête; il +continuait l'ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en +Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait +en Danton quelque chose d'Hercule. + +Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin +tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l'attendit, +et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fît +cette barricade. + +Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua +Cournet. Ce fut un duel funèbre. Quelque temps après, pris dans +l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée, +catastrophes où la justice française voit des circonstances atténuantes +et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La +sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment +matériel, grâce à l'obscurité morale, ce malheureux être qui contenait +une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le +bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans +les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir. + + + + +Chapitre II + +Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause? + + +Seize ans comptent dans la souterraine éducation de l'émeute, et juin +1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de +la Chanvrerie n'était-elle qu'une ébauche et qu'un embryon, comparée aux +deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour +l'époque, elle était redoutable. + +Les insurgés, sous l'oeil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien, +avaient mis la nuit à profit. La barricade avait été non seulement +réparée, mais augmentée. On l'avait exhaussée de deux pieds. Des barres +de fer plantées dans les pavés ressemblaient à des lances en arrêt. +Toutes sortes de décombres ajoutés et apportés de toutes parts +compliquaient l'enchevêtrement extérieur. La redoute avait été savamment +refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors. + +On avait rétabli l'escalier de pavés qui permettait d'y monter comme à +un mur de citadelle. + +On avait fait le ménage de la barricade, désencombré la salle basse, +pris la cuisine pour ambulance, achevé le pansement des blessés, +recueilli la poudre éparse à terre et sur les tables, fondu des balles, +fabriqué des cartouches, épluché de la charpie, distribué les armes +tombées, nettoyé l'intérieur de la redoute, ramassé les débris, emporté +les cadavres. + +On déposa les morts en tas dans la ruelle Mondétour dont on était +toujours maître. Le pavé a été longtemps rouge à cet endroit. Il y avait +parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit +mettre de côté leurs uniformes. + +Enjolras avait conseillé deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras +était une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitèrent. +Feuilly employa ces deux heures à la gravure de cette inscription sur le +mur qui faisait face au cabaret: + + VIVENT LES PEUPLES! + +Ces trois mots, creusés dans le moellon avec un clou, se lisaient encore +sur cette muraille en 1848. + +Les trois femmes avaient profité du répit de la nuit pour disparaître +définitivement; ce qui faisait respirer les insurgés plus à l'aise. + +Elles avaient trouvé moyen de se réfugier dans quelque maison voisine. + +La plupart des blessés pouvaient et voulaient encore combattre. Il y +avait, sur une litière de matelas et de bottes de paille, dans la +cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux +gardes municipaux. Les gardes municipaux furent pansés les premiers. + +Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et +Javert lié au poteau. + +--C'est ici la salle des morts, dit Enjolras. + +Dans l'intérieur de cette salle, à peine éclairée d'une chandelle, tout +au fond, la table mortuaire étant derrière le poteau comme une barre +horizontale, une sorte de grande croix vague résultait de Javert debout +et de Mabeuf couché. + +Le timon de l'omnibus, quoique tronqué par la fusillade, était encore +assez debout pour qu'on pût y accrocher un drapeau. + +Enjolras, qui avait cette qualité d'un chef, de toujours faire ce qu'il +disait, attacha à cette hampe l'habit troué et sanglant du vieillard +tué. + +Aucun repas n'était plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les +cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils étaient là, +avaient eu vite épuisé les maigres provisions du cabaret. À un instant +donné, toute barricade qui tient devient inévitablement le radeau de la +Méduse. Il fallut se résigner à la faim. On était aux premières heures +de cette journée spartiate du 6 juin où, dans la barricade Saint-Merry, +Jeanne, entouré d'insurgés qui demandaient du pain, à tous ces +combattants criant: À manger! répondait: Pourquoi? il est trois heures. +À quatre heures nous serons morts. + +Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras défendit de boire. Il interdit +le vin et rationna l'eau-de-vie. + +On avait trouvé dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines, +hermétiquement cachetées. Enjolras et Combeferre les examinèrent. +Combeferre en remontant dit:--C'est du vieux fonds du père Hucheloup qui +a commencé par être épicier.--Cela doit être du vrai vin, observa +Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il était debout, on +aurait de la peine à sauver ces bouteilles-là.--Enjolras, malgré les +murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne +n'y touchât et qu'elles fussent comme sacrées, il les fit placer sous la +table où gisait le père Mabeuf. + +Vers deux heures du matin, on se compta. Ils étaient encore trente-sept. + +Le jour commençait à paraître. On venait d'éteindre la torche qui avait +été replacée dans son alvéole de pavés. L'intérieur de la barricade, +cette espèce de petite cour prise sur la rue, était noyé de ténèbres et +ressemblait, à travers la vague horreur crépusculaire, au pont d'un +navire désemparé. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme +des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les étages +des maisons muettes s'ébauchaient lividement; tout en haut les cheminées +blêmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indécise qui est +peut-être le blanc et peut-être le bleu. Des oiseaux y volaient avec des +cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade, +étant tournée vers le levant, avait sur son toit un reflet rose. À la +lucarne du troisième étage, le vent du matin agitait les cheveux gris +sur la tête de l'homme mort. + +--Je suis charmé qu'on ait éteint la torche, disait Courfeyrac à +Feuilly. Cette torche effarée au vent m'ennuyait. Elle avait l'air +d'avoir peur. La lumière des torches ressemble à la sagesse des lâches; +elle éclaire mal, parce qu'elle tremble. + +L'aube éveille les esprits comme les oiseaux; tous causaient. + +Joly, voyant un chat rôder sur une gouttière, en extrayait la +philosophie. + +--Qu'est-ce que le chat? s'écriait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu, +ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une bêtise. Et il a fait +le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat, +c'est l'épreuve revue et corrigée de la création. + +Combeferre, entouré d'étudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de +Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et même du Cabuc, et de la +tristesse sévère d'Enjolras. Il disait: + +--Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chéréas, Stephanus, Cromwell, +Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, après le coup, leur moment +d'angoisse. Notre coeur est si frémissant et la vie humaine est un tel +mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre +libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la +joie d'avoir servi le genre humain. + +Et, ce sont là les méandres de la parole échangée, une minute après, par +une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait +entre eux les traducteurs des Géorgiques, Raux à Cournand, Cournand à +Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfilâtre, +particulièrement les prodiges de la mort de César; et par ce mot, César, +la causerie revenait à Brutus. + +--César, dit Combeferre, est tombé justement. Cicéron a été sévère pour +César, et il a eu raison. Cette sévérité-là n'est point la diatribe. +Quand Zoïle insulte Homère, quand Mævius insulte Virgile, quand Visé +insulte Molière, quand Pope insulte Shakespeare, quand Fréron insulte +Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'exécute; les +génies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins +aboyés. Mais Zoïle et Cicéron, c'est deux. Cicéron est un justicier par +la pensée de même que Brutus est un justicier par l'épée. Je blâme, +quant à moi, cette dernière justice-là, le glaive; mais l'antiquité +l'admettait. César, violateur du Rubicon, conférant, comme venant de +lui, les dignités qui venaient du peuple, ne se levant pas à l'entrée du +sénat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de +tyran, _regia ac pene tyrannica_. C'était un grand homme; tant pis, ou +tant mieux; la leçon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me +touchent moins que le crachat au front de Jésus-Christ. César est +poignardé par les sénateurs; Christ est souffleté par les valets. À plus +d'outrage, on sent le dieu. + +Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavés, s'écriait, la +carabine à la main: + +--Ô Cydathenæum, ô Myrrhinus, ô Probalinthe, ô grâces de l'AEantide! Oh! +qui me donnera de prononcer les vers d'Homère comme un Grec de Laurium +ou d'Édaptéon! + + + + +Chapitre III + +Éclaircissement et assombrissement + + +Enjolras était allé faire une reconnaissance. Il était sorti par la +ruelle Mondétour en serpentant le long des maisons. + +Les insurgés, disons-le, étaient pleins d'espoir. La façon dont ils +avaient repoussé l'attaque de la nuit leur faisait presque dédaigner +d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient. +Ils ne doutaient pas plus de leur succès que de leur cause. D'ailleurs +un secours allait évidemment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette +facilité de prophétie triomphante qui est une des forces du Français +combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journée qui +allait s'ouvrir: à six heures du matin, un régiment, «qu'on avait +travaillé», tournerait; à midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher +du soleil, la révolution. + +On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'était pas tu une minute +depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de +Jeanne, tenait toujours. + +Toutes ces espérances s'échangeaient d'un groupe à l'autre dans une +sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement +de guerre d'une ruche d'abeilles. + +Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans +l'obscurité extérieure. Il écouta un instant toute cette joie les bras +croisés, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur +grandissante du matin, il dit: + +--Toute l'armée de Paris donne. Un tiers de cette armée pèse sur la +barricade où vous êtes. De plus la garde nationale. J'ai distingué les +shakos du cinquième de ligne et les guidons de la sixième légion. Vous +serez attaqués dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonné hier, +mais ce matin il ne bouge pas. Rien à attendre, rien à espérer. Pas plus +un faubourg qu'un régiment. Vous êtes abandonnés. + +Ces paroles tombèrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent +l'effet que fait sur un essaim la première goutte de l'orage. Tous +restèrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse où l'on eût +entendu voler la mort. + +Ce moment fut court. + +Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria à Enjolras: + +--Soit. Élevons la barricade à vingt pieds de haut, et restons-y tous. +Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple +abandonne les républicains, les républicains n'abandonnent pas le +peuple. + +Cette parole dégageait du pénible nuage des anxiétés individuelles la +pensée de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit. + +On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parlé ainsi; c'était +quelque porte-blouse ignoré, un inconnu, un oublié, un passant héros, ce +grand anonyme toujours mêlé aux crises humaines et aux genèses sociales +qui, à un instant donné, dit d'une façon suprême le mot décisif, et qui +s'évanouit dans les ténèbres après avoir représenté une minute, dans la +lumière d'un éclair, le peuple et Dieu. + +Cette résolution inexorable était tellement dans l'air du 6 juin 1832 +que, presque à la même heure, dans la barricade de Saint-Merry, les +insurgés poussaient cette clameur demeurée historique et consignée au +procès: Qu'on vienne à notre secours ou qu'on n'y vienne pas, +qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier. + +Comme on voit, les deux barricades, quoique matériellement isolées, +communiquaient. + + + + +Chapitre IV + +Cinq de moins, un de plus + + +Après que l'homme quelconque, qui décrétait «la protestation des +cadavres», eut parlé et donné la formule de l'âme commune, de toutes les +bouches sortit un cri étrangement satisfait et terrible, funèbre par le +sens et triomphal par l'accent: + +--Vive la mort! Restons ici tous. + +--Pourquoi tous? dit Enjolras. + +--Tous! tous! + +Enjolras reprit: + +--La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes +suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante? + +Ils répliquèrent: + +--Parce que pas un ne voudra s'en aller. + +--Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration +presque irritée, la République n'est pas assez riche en hommes pour +faire des dépenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour +quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-là doit être fait +comme un autre. + +Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte +de toute-puissance qui se dégage de l'absolu. Cependant, quelle que fût +cette omnipotence, on murmura. + +Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait, +insista. Il reprit avec hauteur: + +--Que ceux qui craignent de n'être plus que trente le disent. + +Les murmures redoublèrent. + +--D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile +à dire. La barricade est cernée. + +--Pas du côté des halles, dit Enjolras. La rue Mondétour est libre, et +par la rue des Prêcheurs on peut gagner le marché des Innocents. + +--Et là, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans +quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un +homme en blouse et en casquette. D'où viens-tu, toi? serais-tu pas de la +barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusillé. + +Enjolras, sans répondre, toucha l'épaule de Combeferre, et tous deux +entrèrent dans la salle basse. + +Ils ressortirent un moment après. Enjolras tenait dans ses deux mains +étendues les quatre uniformes qu'il avait fait réserver. Combeferre le +suivait portant les buffleteries et les shakos. + +--Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mêle aux rangs et l'on +s'échappe. Voici toujours pour quatre. + +Et il jeta sur le sol dépavé les quatre uniformes. + +Aucun ébranlement ne se faisait dans le stoïque auditoire. Combeferre +prit la parole. + +--Allons, dit-il, il faut avoir un peu de pitié. Savez-vous de quoi il +est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des +femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou +non, des mères, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de +petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une +nourrice lève la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux +aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantômes de +femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne +faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont +sublimes, mais le suicide est étroit, et ne veut pas d'extension; et dès +qu'il touche à vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux +petites têtes blondes, et songez aux cheveux blancs. Écoutez, tout à +l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du +Cygne une croisée éclairée, une chandelle à une pauvre fenêtre, au +cinquième, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tête de vieille +femme qui avait l'air d'avoir passé la nuit et d'attendre. C'est +peut-être la mère de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-là, +et qu'il se dépêche d'aller dire à sa mère: Mère, me voilà! Qu'il soit +tranquille, on fera la besogne ici tout de même. Quand on soutient ses +proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est +déserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont +des soeurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voilà morts, +c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est +terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants êtres si +gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui +jasent, qui emplissent la maison de chasteté, qui sont comme un parfum +vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la pureté +des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces +adorables et honnêtes créatures qui sont votre bénédiction et votre +orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous +dise? Il y a un marché de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains +d'ombres, frémissantes autour d'elles, que vous les empêcherez d'y +entrer! Songez à la rue, songez au pavé couvert de passants, songez aux +boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent décolletées et +dans la boue. Ces femmes-là aussi ont été pures. Songez à vos soeurs, +ceux qui en ont. La misère, la prostitution, les sergents de ville, +Saint-Lazare, voilà où vont tomber ces délicates belles filles, ces +fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beauté, plus +fraîches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous êtes fait tuer! ah! +vous n'êtes plus là! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple à +la royauté, vous donnez vos filles à la police. Amis, prenez garde, ayez +de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas +l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont +pas reçu l'éducation des hommes, on les empêche de lire, on les empêche +de penser, on les empêche de s'occuper de politique; les empêcherez-vous +d'aller ce soir à la morgue et de reconnaître vos cadavres? Voyons, il +faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent +une poignée de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici +l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en +aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est méritoire. +On dit: J'ai un fusil, je suis à la barricade, tant pis, j'y reste. Tant +pis, c'est bientôt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez +pas à ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances! +Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui +babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le +baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonné? J'en ai vu +un, tout petit, haut comme cela. Son père était mort. De pauvres gens +l'avaient recueilli par charité, mais ils n'avaient pas de pain pour +eux-mêmes. L'enfant avait toujours faim. C'était l'hiver. Il ne pleurait +pas. On le voyait aller près du poêle où il n'y avait jamais de feu et +dont le tuyau, vous savez, était mastiqué avec de la terre jaune. +L'enfant détachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la +mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes +molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne +répondait pas. Il est mort. On l'a apporté mourir à l'hospice Necker, où +je l'ai vu. J'étais interne à cet hospice-là. Maintenant, s'il y a des +pères parmi vous, des pères qui ont pour bonheur de se promener le +dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur +enfant, que chacun de ces pères se figure que cet enfant-là est le sien. +Ce pauvre môme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il +a été nu sur la table d'anatomie, ses côtes faisaient saillie sous sa +peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetière. On lui a trouvé une +espèce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents. +Allons, tâtons-nous en conscience et prenons conseil de notre coeur. Les +statistiques constatent que la mortalité des enfants abandonnés est de +cinquante-cinq pour cent. Je le répète, il s'agit des femmes, il s'agit +des mères, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce +qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous êtes; on sait bien +que vous êtes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous +dans l'âme la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande +cause; on sait bien que vous vous sentez élus pour mourir utilement et +magnifiquement, et que chacun de vous tient à sa part du triomphe. À la +bonne heure. Mais vous n'êtes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres +êtres auxquels il faut penser. Il ne faut pas être égoïstes. + +Tous baissèrent la tête d'un air sombre. + +Étranges contradictions du coeur humain à ses moments les plus sublimes! +Combeferre, qui parlait ainsi, n'était pas orphelin. Il se souvenait des +mères des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il +était «égoïste». + +Marius, à jeun, fiévreux, successivement sorti de toutes les espérances, +échoué dans la douleur, le plus sombre des naufrages, saturé d'émotions +violentes, et sentant la fin venir, s'était de plus en plus enfoncé dans +cette stupeur visionnaire qui précède toujours l'heure fatale +volontairement acceptée. + +Un physiologiste eût pu étudier sur lui les symptômes croissants de +cette absorption fébrile connue et classée par la science, et qui est à +la souffrance ce que la volupté est au plaisir. Le désespoir aussi a +son extase. Marius en était là. Il assistait à tout comme du dehors; +ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui +semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait +point les détails. Il voyait les allants et venants à travers un +flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abîme. + +Cependant ceci l'émut. Il y avait dans cette scène une pointe qui perça +jusqu'à lui, et qui le réveilla. Il n'avait plus qu'une idée, mourir, et +il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme +funèbre, qu'en se perdant, il n'est pas défendu de sauver quelqu'un. + +Il éleva la voix: + +--Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile. +Je me joins à eux, et il faut se hâter. Combeferre vous a dit les choses +décisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mères, des +soeurs, des femmes, des enfants. Que ceux-là sortent des rangs. + +Personne ne bougea. + +--Les hommes mariés et les soutiens de famille hors des rangs! répéta +Marius. + +Son autorité était grande. Enjolras était bien le chef de la barricade, +mais Marius en était le sauveur. + +--Je l'ordonne! cria Enjolras. + +--Je vous en prie, dit Marius. + +Alors, remués par la parole de Combeferre, ébranlés par l'ordre +d'Enjolras, émus par la prière de Marius, ces hommes héroïques +commencèrent à se dénoncer les uns les autres.--C'est vrai, disait un +jeune à un homme fait. Tu es père de famille. Va-t'en.--C'est plutôt +toi, répondait l'homme, tu as tes deux soeurs que tu nourris.--Et une +lutte inouïe éclatait. C'était à qui ne se laisserait pas mettre à la +porte du tombeau. + +--Dépêchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus +temps. + +--Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la République, et le suffrage +universel règne. Désignez vous-mêmes ceux qui doivent s'en aller. + +On obéit. Au bout de quelques minutes, cinq étaient unanimement +désignés, et sortaient des rangs. + +--Ils sont cinq! s'écria Marius. + +Il n'y avait que quatre uniformes. + +--Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste. + +Et ce fut à qui resterait, et à qui trouverait aux autres des raisons de +ne pas rester. La généreuse querelle recommença. + +--Toi, tu as une femme qui t'aime.--Toi, tu as ta vieille mère.--Toi, +tu n'as plus ni père ni mère, qu'est-ce que tes trois petits frères vont +devenir?--Toi, tu es père de cinq enfants.--Toi, tu as le droit de +vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tôt. + +Ces grandes barricades révolutionnaires étaient des rendez-vous +d'héroïsmes. L'invraisemblable y était simple. Ces hommes ne +s'étonnaient pas les uns les autres. + +--Faites vite, répétait Courfeyrac. + +On cria des groupes à Marius: + +--Désignez, vous, celui qui doit rester. + +--Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obéirons. + +Marius ne croyait plus à une émotion possible. Cependant à cette idée, +choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son coeur. Il +eût pâli, s'il eût pu pâlir encore. + +Il s'avança vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'oeil plein de +cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les +Thermopyles, lui criait. + +--Moi! moi! moi! + +Et Marius, stupidement, les compta; ils étaient toujours cinq! Puis son +regard s'abaissa sur les quatre uniformes. + +En cet instant, un cinquième uniforme tomba, comme du ciel, sur les +quatre autres. + +Le cinquième homme était sauvé. + +Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent. + +Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade. + +Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la +ruelle Mondétour. Grâce à son habit de garde national, il avait passé +aisément. + +La vedette placée par les insurgés dans la rue Mondétour, n'avait point +à donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait +laissé s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort +probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment était trop grave +pour que la sentinelle pût se distraire de son devoir et de son poste +d'observation. + +Au moment où Jean Valjean était entré dans la redoute, personne ne +l'avait remarqué, tous les yeux étant fixés sur les cinq choisis et sur +les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et, +silencieusement, il s'était dépouillé de son habit et l'avait jeté sur +le tas des autres. + +L'émotion fut indescriptible. + +--Quel est cet homme? demanda Bossuet. + +--C'est, répondit Combeferre, un homme qui sauve les autres. + +Marius ajouta d'une voix grave: + +--Je le connais. + +Cette caution suffisait à tous. + +Enjolras se tourna vers Jean Valjean. + +--Citoyen, soyez le bienvenu. + +Et il ajouta: + +--Vous savez qu'on va mourir. + +Jean Valjean, sans répondre, aida l'insurgé qu'il sauvait à revêtir son +uniforme. + + + + +Chapitre V + +Quel horizon on voit du haut de la barricade + + +La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu +inexorable, avait comme résultante et comme sommet la mélancolie suprême +d'Enjolras. + +Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution; il était incomplet +pourtant, autant que l'absolu peut l'être; il tenait trop de Saint-Just, +et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la société +des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des +idées de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu à peu de la +forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du +progrès, et il en était venu à accepter, comme évolution définitive et +magnifique, la transformation de la grande république française en +immense république humaine. Quant aux moyens immédiats, une situation +violente étant donnée, il les voulait violents; en cela, il ne variait +pas; et il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce +mot: Quatre-vingt-treize. + +Enjolras était debout sur l'escalier de pavés, un de ses coudes sur le +canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme à des +passages de souffles; les endroits où est la mort ont de ces effets de +trépieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intérieur, des +espèces de feux étouffés. Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux +blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l'ange sur le sombre +quadrige fait d'étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en +flamboiement d'auréole, et Enjolras s'écria: + +--Citoyens, vous représentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondées +de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les +hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le +présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité, +pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue +l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour +pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous +le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les +mères heureuses! Dompter la matière, c'est le premier pas; réaliser +l'idéal, c'est le second. Réfléchissez à ce qu'a déjà fait le progrès. +Jadis les premières races humaines voyaient avec terreur passer devant +leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait +du feu, le griffon qui était le monstre de l'air et qui volait avec les +ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; bêtes effrayantes qui +étaient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses pièges, les +pièges sacrés de l'intelligence, et il a fini par y prendre les +monstres. + +Nous avons dompté l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons +dompté le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le +point de dompter le griffon, nous le tenons déjà, et il s'appelle le +ballon. Le jour où cette oeuvre prométhéenne sera terminée et où l'homme +aura définitivement attelé à sa volonté la triple Chimère antique, +l'hydre, le dragon et le griffon, il sera maître de l'eau, du feu et de +l'air, et il sera pour le reste de la création animée ce que les anciens +dieux étaient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, où +allons-nous? À la science faite gouvernement, à la force des choses +devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa +pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de +vérité correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des +peuples; nous allons à l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de +parasites. Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation +tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des +continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de +pareil s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une +à Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros. +L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France +porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là la gestation du +dix-neuvième siècle. Ce qu'avait ébauché la Grèce est digne d'être +achevé par la France. Écoute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme +du peuple, hommes des peuples. Je te vénère. Oui, tu vois nettement les +temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni père ni mère, Feuilly; tu +as adopté pour mère l'humanité et pour père le droit. Tu vas mourir ici, +c'est-à-dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par +notre défaite aussi bien que par notre victoire, c'est une révolution +que nous allons faire. De même que les incendies éclairent toute la +ville, les révolutions éclairent tout le genre humain. Et quelle +révolution ferons-nous? Je viens de le dire, la révolution du Vrai. Au +point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe--la souveraineté de +l'homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s'appelle +Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s'associent +commence l'État. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication. +Chaque souveraineté concède une certaine quantité d'elle-même pour +former le droit commun. Cette quantité est la même pour tous. Cette +identité de concession que chacun fait à tous s'appelle Égalité. Le +droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant +sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle +Fraternité. Le point d'intersection de toutes ces souverainetés qui +s'agrègent s'appelle Société. Cette intersection étant une jonction, ce +point est un noeud. De là ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns +disent contrat social, ce qui est la même chose, le mot contrat étant +étymologiquement formé avec l'idée de lien. Entendons-nous sur +l'égalité; car, si la liberté est le sommet, l'égalité est la base. +L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une +société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de +jalousies s'entre-châtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes +ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même +poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit. +L'Égalité a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit à +l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer. L'école primaire imposée +à tous, l'école secondaire offerte à tous, c'est là la loi. De l'école +identique sort la société égale. Oui, enseignement! Lumière! lumière! +tout vient de la lumière et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvième +siècle est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien +de semblable à la vieille histoire; on n'aura plus à craindre, comme +aujourd'hui, une conquête, une invasion, une usurpation, une rivalité de +nations à main armée, une interruption de civilisation dépendant d'un +mariage de rois, une naissance dans les tyrannies héréditaires, un +partage de peuples par congrès, un démembrement par écroulement de +dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme +deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus à +craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par détresse, la +misère par chômage, et l'échafaud, et le glaive, et les batailles, et +tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait +presque dire: il n'y aura plus d'événements. On sera heureux. Le genre +humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne; +l'harmonie se rétablira entre l'âme et l'astre. L'âme gravitera autour +de la vérité comme l'astre autour de la lumière. Amis, l'heure où nous +sommes et où je vous parle est une heure sombre; mais ce sont là les +achats terribles de l'avenir. Une révolution est un péage. Oh! le genre +humain sera délivré, relevé et consolé! Nous le lui affirmons sur cette +barricade. D'où poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du +sacrifice? Ô mes frères, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui +pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de +pavés, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux, +un monceau d'idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre +l'idéal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi +et tu vas renaître avec moi. De l'étreinte de toutes les désolations +jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les idées +leur immortalité. Cette agonie et cette immortalité vont se mêler et +composer notre mort. Frères, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de +l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pénétrée d'aurore. + +Enjolras s'interrompit plutôt qu'il ne se tut; ses lèvres remuaient +silencieusement comme s'il continuait de se parler à lui-même, ce qui +fit qu'attentifs, et pour tâcher de l'entendre encore, ils le +regardèrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota +longtemps. La parole étant souffle, les frémissements d'intelligences +ressemblent à des frémissements de feuilles. + + + + +Chapitre VI + +Marius hagard, Javert laconique + + +Disons ce qui se passait dans la pensée de Marius. + +Qu'on se souvienne de sa situation d'âme. Nous venons de le rappeler, +tout n'était plus pour lui que vision. Son appréciation était trouble. +Marius, insistons-y, était sous l'ombre des grandes ailes ténébreuses +ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entré dans le tombeau, il lui +semblait qu'il était déjà de l'autre côté de la muraille, et il ne +voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort. + +Comment M. Fauchelevent était-il là? Pourquoi y était-il? Qu'y venait-il +faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre +désespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme +nous-mêmes, il lui semblait logique que tout le monde vînt mourir. + +Seulement il songea à Cosette avec un serrement de coeur. + +Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut +pas même l'air d'entendre lorsque Marius éleva la voix pour dire: Je le +connais. + +Quant à Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si +l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous +dirions, lui plaisait. Il s'était toujours senti une impossibilité +absolue d'adresser la parole à cet homme énigmatique qui était à la fois +pour lui équivoque et imposant. Il y avait en outre très longtemps qu'il +ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et réservée de Marius, +augmentait encore l'impossibilité. + +Les cinq hommes désignés sortirent de la barricade par la ruelle +Mondétour; ils ressemblaient parfaitement à des gardes nationaux. Un +d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassèrent ceux qui +restaient. + +Quand les cinq hommes renvoyés à la vie furent partis, Enjolras pensa au +condamné à mort. Il entra dans la salle basse. Javert, lié au pilier, +songeait. + +--Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras. + +Javert répondit: + +--Quand me tuerez-vous? + +--Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment. + +--Alors, donnez-moi à boire, dit Javert. + +Enjolras lui présenta lui-même un verre d'eau, et, comme Javert était +garrotté, il l'aida à boire. + +--Est-ce là tout? reprit Enjolras. + +--Je suis mal à ce poteau, répondit Javert. Vous n'êtes pas tendres de +m'avoir laissé passer la nuit là. Liez-moi comme il vous plaira, mais +vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre. + +Et d'un mouvement de tête il désignait le cadavre de M. Mabeuf. + +Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue +table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches. +Toutes les cartouches étant faites et toute la poudre étant employée, +cette table était libre. + +Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgés délièrent Javert du poteau. +Tandis qu'on le déliait, un cinquième lui tenait une bayonnette appuyée +sur la poitrine. On lui laissa les mains attachées derrière le dos, on +lui mit aux pieds une corde à fouet mince et solide qui lui permettait +de faire des pas de quinze pouces comme à ceux qui vont monter à +l'échafaud, et on le fit marcher jusqu'à la table au fond de la salle où +on l'étendit, étroitement lié par le milieu du corps. + +Pour plus de sûreté, au moyen d'une corde fixée au cou, on ajouta au +système de ligatures qui lui rendaient toute évasion impossible cette +espèce de lien, appelé dans les prisons martingale, qui part de la +nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains après +avoir passé entre les jambes. + +Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le +considérait avec une attention singulière. L'ombre que faisait cet homme +fit tourner la tête à Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean. +Il ne tressaillit même pas, abaissa fièrement la paupière, et se borna à +dire: C'est tout simple. + + + + +Chapitre VII + +La situation s'aggrave + + +Le jour croissait rapidement. Mais pas une fenêtre ne s'ouvrait, pas une +porte ne s'entre-bâillait; c'était l'aurore, non le réveil. L'extrémité +de la rue de la Chanvrerie opposée à la barricade avait été évacuée par +les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait +aux passants avec une tranquillité sinistre. La rue Saint-Denis était +muette comme l'avenue des Sphinx à Thèbes. Pas un être vivant dans les +carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre +comme cette clarté des rues désertes. + +On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait à une certaine +distance un mouvement mystérieux. Il était évident que l'instant +critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replièrent; +mais cette fois toutes. + +La barricade était plus forte que lors de la première attaque. Depuis le +départ des cinq, on l'avait exhaussée encore. + +Sur l'avis de la vedette qui avait observé la région des halles, +Enjolras, de peur d'une surprise par derrière, prit une résolution +grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondétour resté +libre jusqu'alors. On dépava pour cela quelques longueurs de maisons de +plus. De cette façon, la barricade, murée sur trois rues, en avant sur +la rue de la Chanvrerie, à gauche sur la rue du Cygne et de la +Petite-Truanderie, à droite sur la rue Mondétour, était vraiment presque +inexpugnable; il est vrai qu'on y était fatalement enfermé. Elle avait +trois fronts, mais n'avait plus d'issue.--Forteresse, mais souricière, +dit Courfeyrac en riant. + +Enjolras fit entasser près de la porte du cabaret une trentaine de +pavés, «arrachés de trop», disait Bossuet. + +Le silence était maintenant si profond du côté d'où l'attaque devait +venir qu'Enjolras fit reprendre à chacun le poste de combat. + +On distribua à tous une ration d'eau-de-vie. + +Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prépare à un assaut. +Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude, +on s'épaule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavés. Voilà un +coin de mur qui gêne, on s'en éloigne; voici un redan qui peut protéger, +on s'y abrite. Les gauchers sont précieux; ils prennent les places +incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On +veut être à l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la +funeste guerre de juin 1848, un insurgé qui avait un tir redoutable et +qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y était fait +apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver. + +Sitôt que le chef a commandé le branle-bas de combat, tous les +mouvements désordonnés cessent; plus de tiraillements de l'un à l'autre; +plus de coteries; plus d'aparté; plus de bande à part; tout ce qui est +dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une +barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le péril +fait l'ordre. + +Dès qu'Enjolras eut pris sa carabine à deux coups et se fut placé à une +espèce de créneau qu'il s'était réservé, tous se turent. Un pétillement +de petits bruits secs retentit confusément le long de la muraille de +pavés. C'était les fusils qu'on armait. + +Du reste, les attitudes étaient plus fières et plus confiantes que +jamais; l'excès du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus +l'espérance, mais ils avaient le désespoir. Le désespoir, dernière arme, +qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources +suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S'embarquer dans la mort, +c'est parfois le moyen d'échapper au naufrage; et le couvercle du +cercueil devient une planche de salut. + +Comme la veille au soir, toutes les attentions étaient tournées, et on +pourrait presque dire appuyées, sur le bout de la rue, maintenant +éclairé et visible. + +L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommença distinctement du +côté de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la +première attaque. Un clapotement de chaînes, le cahotement inquiétant +d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pavé, une sorte de +fracas solennel, annoncèrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il +y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues +paisibles, percées et bâties pour la circulation féconde des intérêts et +des idées, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des +roues de la guerre. + +La fixité des prunelles de tous les combattants sur l'extrémité de la +rue devint farouche. + +Une pièce de canon apparut. + +Les artilleurs poussaient la pièce; elle était dans son encastrement de +tir; l'avant-train avait été détaché; deux soutenaient l'affût, quatre +étaient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la +mèche allumée. + +--Feu! cria Enjolras. + +Toute la barricade fit feu, la détonation fut effroyable; une avalanche +de fumée couvrit et effaça la pièce et les hommes; après quelques +secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les +servants de la pièce achevaient de la rouler en face de la barricade +lentement, correctement, et sans se hâter. Pas un n'était atteint. Puis +le chef de pièce, pesant sur la culasse pour élever le tir, se mit à +pointer le canon avec la gravité d'un astronome qui braque une lunette. + +--Bravo les canonniers! cria Bossuet. + +Et toute la barricade battit des mains. + +Un moment après, carrément posée au beau milieu de la rue, à cheval sur +le ruisseau, la pièce était en batterie. Une gueule formidable était +ouverte sur la barricade. + +--Allons, gai! fit Courfeyrac. Voilà le brutal. Après la chiquenaude, le +coup de poing. L'armée étend vers nous sa grosse patte. La barricade va +être sérieusement secouée. La fusillade tâte, le canon prend. + +--C'est une pièce de huit, nouveau modèle, en bronze, ajouta +Combeferre. Ces pièces-là, pour peu qu'on dépasse la proportion de dix +parties d'étain sur cent de cuivre, sont sujettes à éclater. L'excès +d'étain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et +des chambres dans la lumière. Pour obvier à ce danger et pouvoir forcer +la charge, il faudrait peut-être en revenir au procédé du quatorzième +siècle, le cerclage, et émenaucher extérieurement la pièce d'une suite +d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En +attendant, on remédie comme on peut au défaut; on parvient à reconnaître +où sont les trous et les caves dans la lumière d'un canon au moyen du +chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'étoile mobile de +Gribeauval. + +--Au seizième siècle, observa Bossuet, on rayait les canons. + +--Oui, répondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais +diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir à courte distance, la +trajectoire n'a pas toute la roideur désirable, la parabole s'exagère, +le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse +frapper tous les objets intermédiaires, nécessité de combat pourtant, +dont l'importance croît avec la proximité de l'ennemi et la +précipitation du tir. Ce défaut de tension de la courbe du projectile +dans les canons rayés du seizième siècle tenait à la faiblesse de la +charge; les faibles charges, pour cette espèce d'engins, sont imposées +par des nécessités balistiques, telles, par exemple, que la conservation +des affûts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il +veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que +six cents lieues par heure; la lumière fait soixante-dix mille lieues +par seconde. Telle est la supériorité de Jésus-Christ sur Napoléon. + +--Rechargez les armes, dit Enjolras. + +De quelle façon le revêtement de la barricade allait-il se comporter +sous le boulet? Le coup ferait-il brèche? Là était la question. Pendant +que les insurgés rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le +canon. + +L'anxiété était profonde dans la redoute. + +Le coup partit, la détonation éclata. + +--Présent! cria une voix joyeuse. + +Et en même temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit +dedans. + +Il arrivait du côté de la rue du Cygne et il avait lestement enjambé la +barricade accessoire qui faisait front au dédale de la +Petite-Truanderie. + +Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet. + +Le boulet s'était perdu dans le fouillis des décombres. Il avait tout au +plus brisé une roue de l'omnibus, et achevé la vieille charrette Anceau. +Ce que voyant, la barricade se mit à rire. + +--Continuez, cria Bossuet aux artilleurs. + + + + +Chapitre VIII + +Les artilleurs se font prendre au sérieux + + +On entoura Gavroche. + +Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit à +part. + +--Qu'est-ce que tu viens faire ici? + +--Tiens! dit l'enfant. Et vous? + +Et il regarda fixement Marius avec son effronterie épique. Ses deux yeux +s'agrandissaient de la clarté fière qui était dedans. + +Ce fut avec un accent sévère que Marius continua: + +--Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre à +son adresse? + +Gavroche n'était point sans quelque remords à l'endroit de cette lettre. +Dans sa hâte de revenir à la barricade, il s'en était défait plutôt +qu'il ne l'avait remise. Il était forcé de s'avouer à lui-même qu'il +l'avait confiée un peu légèrement à cet inconnu dont il n'avait même pu +distinguer le visage. Il est vrai que cet homme était nu-tête, mais cela +ne suffisait pas. En somme, il se faisait à ce sujet de petites +remontrances intérieures et il craignait les reproches de Marius. Il +prit, pour se tirer d'affaire, le procédé le plus simple; il mentit +abominablement. + +--Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura +la lettre en se réveillant. + +Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu à Cosette +et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moitié de ce qu'il +voulait. + +L'envoi de sa lettre, et la présence de M. Fauchelevent dans la +barricade, ce rapprochement s'offrit à son esprit. Il montra à Gavroche +M. Fauchelevent: + +--Connais-tu cet homme? + +--Non, dit Gavroche. + +Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean +que la nuit. + +Les conjectures troubles et maladives qui s'étaient ébauchées dans +l'esprit de Marius se dissipèrent. Connaissait-il les opinions de M. +Fauchelevent? M. Fauchelevent était républicain peut-être. De là sa +présence toute simple dans ce combat. + +Cependant Gavroche était déjà à l'autre bout de la barricade criant: mon +fusil! + +Courfeyrac le lui fit rendre. + +Gavroche prévint «les camarades», comme il les appelait, que la +barricade était bloquée. Il avait eu grand'peine à arriver. Un bataillon +de ligne, dont les faisceaux étaient dans la Petite-Truanderie, +observait le côté de la rue du Cygne; du côté opposé, la garde +municipale occupait la rue des Prêcheurs. En face, on avait le gros de +l'armée. + +Ce renseignement donné, Gavroche ajouta:--Je vous autorise à leur +flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras à son créneau, l'oreille +tendue, épiait. + +Les assaillants, peu contents sans doute du coup à boulet, ne l'avaient +pas répété. + +Une compagnie d'infanterie de ligne était venue occuper l'extrémité de +la rue, en arrière de la pièce. Les soldats dépavaient la chaussée et y +construisaient avec les pavés une petite muraille basse, une façon +d'épaulement qui n'avait guère plus de dix-huit pouces de hauteur et qui +faisait front à la barricade. À l'angle de gauche de cet épaulement, on +voyait la tête de colonne d'un bataillon de la banlieue, massé rue +Saint-Denis. + +Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait +quand on retire des caissons les boîtes à mitraille, et il vit le chef +de pièce changer le pointage et incliner légèrement la bouche du canon à +gauche. Puis les canonniers se mirent à charger la pièce. Le chef de +pièce saisit lui-même le boutefeu et l'approcha de la lumière. + +--Baissez la tête, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous à genoux le +long de la barricade! + +Les insurgés, épars devant le cabaret et qui avaient quitté leur poste +de combat à l'arrivée de Gavroche, se ruèrent pêle-mêle vers la +barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras fût exécuté, la décharge +se fit avec le râle effrayant d'un coup de mitraille. C'en était un en +effet. + +La charge avait été dirigée sur la coupure de la redoute, y avait +ricoché sur le mur, et ce ricochet épouvantable avait fait deux morts et +trois blessés. + +Si cela continuait, la barricade n'était plus tenable. La mitraille +entrait. + +Il y eut une rumeur de consternation. + +--Empêchons toujours le second coup, dit Enjolras. + +Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pièce qui, en ce moment, +penché sur la culasse du canon, rectifiait et fixait définitivement le +pointage. + +Ce chef de pièce était un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond, +à la figure très douce, avec l'air intelligent propre à cette arme +prédestinée et redoutable qui, à force de se perfectionner dans +l'horreur, doit finir par tuer la guerre. + +Combeferre, debout près d'Enjolras, considérait ce jeune homme. + +--Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries! +Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre. +Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que +c'est un charmant jeune homme, il est intrépide, on voit qu'il pense, +c'est très instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un père, une +mère, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq +ans, il pourrait être ton frère. + +--Il l'est, dit Enjolras. + +--Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas. + +--Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut. + +Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras. + +En même temps il pressa la détente de sa carabine. L'éclair jaillit. +L'artilleur tourna deux fois sur lui-même, les bras étendus devant lui +et la tête levée comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur +la pièce et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel +sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait traversé la +poitrine de part en part. Il était mort. + +Il fallut l'emporter et le remplacer. C'étaient en effet quelques +minutes de gagnées. + + + + +Chapitre IX + +Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil +infaillible qui a influé sur la condamnation 1796 + + +Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait +recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette +mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups. + +Enjolras jeta ce commandement: + +--Il faut mettre là un matelas. + +--On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus. + +Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son +fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de +ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire +autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien. + +À l'ordre donné par Enjolras, il se leva. + +On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une +vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa +fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une +maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas, +posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge, +était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux +ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles +de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel +comme des cheveux. + +--Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean +Valjean. + +Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit. + +Jean Valjean ajusta la mansarde et tira. + +Une des deux cordes du matelas était coupée. + +Le matelas ne pendait plus que par un fil. + +Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de +la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la +rue. + +La barricade applaudit. + +Toutes les voix crièrent: + +--Voilà un matelas. + +--Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher? + +Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les +assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant +exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient +couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée, +et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en +attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu +contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette +mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la +barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible. + +Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage +de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et +revint dans la barricade. + +Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de +façon que les artilleurs ne le vissent pas. + +Cela fait, on attendit le coup de mitraille. + +Il ne tarda pas. + +Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il +n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet +prévu était obtenu. La barricade était préservée. + +--Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie. + +Bossuet admirait et riait. Il s'écria: + +--C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui +plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule +un canon! + + + + +Chapitre X + +Aurore + + +En ce moment-là, Cosette se réveillait. + +Sa chambre était étroite, propre, discrète, avec une longue croisée au +levant sur l'arrière-cour de la maison. + +Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'était +point là la veille et elle était déjà rentrée dans sa chambre quand +Toussaint avait dit: Il paraît qu'il y a du train. + +Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux +rêves, ce qui tenait peut-être un peu à ce que son petit lit était très +blanc. Quelqu'un qui était Marius lui était apparu dans de la lumière. +Elle se réveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit +l'effet de la continuation du songe. + +Sa première pensée sortant de ce rêve fut riante. Cosette se sentit +toute rassurée. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures +auparavant, cette réaction de l'âme qui ne veut absolument pas du +malheur. Elle se mit à espérer de toutes ses forces sans savoir +pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint.--Voilà trois jours +qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reçu sa +lettre, qu'il savait où elle était, et qu'il avait tant d'esprit, et +qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'à elle.--Et cela certainement +aujourd'hui, et peut-être ce matin même.--Il faisait grand jour, mais le +rayon de lumière était très horizontal, elle pensa qu'il était de très +bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius. + +Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par conséquent +cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'était +recevable. Tout cela était certain. C'était déjà assez monstrueux +d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'était +horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut +était une épreuve traversée. Marius allait arriver, et apporterait une +bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux; +elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le +sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-même. Il lui est +naturel d'être heureuse. Il semble que sa respiration soit faite +d'espérance. + +Du reste, Cosette ne pouvait parvenir à se rappeler ce que Marius lui +avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et +quelle explication il lui en avait donnée. Tout le monde a remarqué avec +quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber à terre court se cacher, +et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pensées qui nous +jouent le même tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau; +c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mémoire +dessus. Cosette se dépitait quelque peu du petit effort inutile que +faisait son souvenir. Elle se disait que c'était bien mal à elle et +bien coupable d'avoir oublié des paroles prononcées par Marius. + +Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa +prière et sa toilette. + +On peut à la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale, +non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait à peine, la prose ne +le doit pas. + +C'est l'intérieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans +l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis fermé qui ne doit pas être +regardé par l'homme tant qu'il n'a pas été regardé par le soleil. La +femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette +adorable demi-nudité qui a peur d'elle-même, ce pied blanc qui se +réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir +comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de +remonter et de cacher l'épaule pour un meuble qui craque ou pour une +voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets +tirés, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur, +cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude +presque ailée là où rien n'est à craindre, les phases successives du +vêtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point +que tout cela soit raconté, et c'est déjà trop de l'indiquer. + +L'oeil de l'homme doit être plus religieux encore devant le lever d'une +jeune fille que devant le lever d'une étoile. La possibilité d'atteindre +doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre +de la prune, le cristal radié de la neige, l'aile du papillon poudrée de +plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait +pas même qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rêve +et n'est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie +sombre de l'idéal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague +pénombre. Ici, contempler, c'est profaner. + +Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-ménage du +réveil de Cosette. + +Un conte d'orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais +qu'Adam l'ayant regardée au moment où elle s'entrouvrait, elle eut honte +et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les +jeunes filles et les fleurs, les trouvant vénérables. + +Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui était fort +simple en ce temps-là où les femmes n'enflaient pas leurs boucles et +leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient +point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fenêtre et +promena ses yeux partout autour d'elle, espérant découvrir quelque peu +de la rue, un angle de maison, un coin de pavés, et pouvoir guetter là +Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrière-cour était +enveloppée de murs assez hauts, et n'avait pour échappée que quelques +jardins. Cosette déclara ces jardins hideux; pour la première fois de sa +vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du +carrefour eût été bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder +le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de là. + +Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce fût mobilité d'âme; mais, +des espérances coupées d'accablement, c'était sa situation. Elle sentit +confusément on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air +en effet. Elle se dit qu'elle n'était sûre de rien, que se perdre de +vue, c'était se perdre; et l'idée que Marius pourrait bien lui revenir +du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre. + +Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une +sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu. + +Tout le monde était encore couché dans la maison. Un silence provincial +régnait. Aucun volet n'était poussé. La loge du portier était fermée. +Toussaint n'était pas levée, et Cosette pensa tout naturellement que son +père dormait. Il fallait qu'elle eût bien souffert, et qu'elle souffrit +bien encore, car elle se disait que son père avait été méchant; mais +elle comptait sur Marius. L'éclipse d'une telle lumière était décidément +impossible. Elle pria. Par instants elle entendait à une certaine +distance des espèces de secousses sourdes, et elle disait: C'est +singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochères de si bonne +heure. C'étaient les coups de canon qui battaient la barricade. + +Il y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans +la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets; +l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-delà de la corniche +si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La +mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père +voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la +nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse, +la grande loi Multipliez était là souriante et auguste, et ce doux +mystère s'épanouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux +dans le soleil, l'âme dans les chimères, éclairée par l'amour au dedans +et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans +presque oser s'avouer qu'elle pensait en même temps à Marius, se mit à +regarder ces oiseaux, cette famille, ce mâle et cette femelle, cette +mère et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne à une +vierge. + + + + +Chapitre XI + +Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne + + +Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille +alternaient, sans grand ravage à la vérité. Le haut de la façade de +Corinthe souffrait seul; la croisée du premier étage et les mansardes +du toit, criblées de chevrotines et de biscayens, se déformaient +lentement. Les combattants qui s'y étaient postés avaient dû s'effacer. +Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler +longtemps, afin d'épuiser les munitions des insurgés, s'ils font la +faute de répliquer. Quand on s'aperçoit, au ralentissement de leur feu, +qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras +n'était pas tombé dans ce piège; la barricade ne ripostait point. + +À chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue, +signe de haut dédain. + +--C'est bon, disait-il, déchirez de la toile. Nous avons besoin de +charpie. + +Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au +canon: + +--Tu deviens diffus, mon bonhomme. + +Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce +silence de la redoute commençait à inquiéter les assiégeants et à leur +faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin +de voir clair à travers ce tas de pavés et de savoir ce qui se passait +derrière cette muraille impassible qui recevait les coups sans y +répondre. Les insurgés aperçurent subitement un casque qui brillait au +soleil sur un toit voisin. Un pompier était adossé à une haute cheminée +et semblait là en sentinelle. Son regard plongeait à pic dans la +barricade. + +--Voilà un surveillant gênant, dit Enjolras. + +Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son +fusil. + +Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde après, le +casque, frappé d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat +effaré se hâta de disparaître. + +Un deuxième observateur prit sa place. Celui-ci était un officier. Jean +Valjean, qui avait rechargé son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya +le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier +n'insista pas, et se retira très vite. Cette fois l'avis fut compris. +Personne ne reparut sur le toit; et l'on renonça à espionner la +barricade. + +--Pourquoi n'avez-vous pas tué l'homme? demanda Bossuet à Jean Valjean. + + +Jean Valjean ne répondit pas. + + + + +Chapitre XII + +Le désordre partisan de l'ordre + + +Bossuet murmura à l'oreille de Combeferre: + +--Il n'a pas répondu à ma question. + +--C'est un homme qui fait de la bonté à coups de fusil, dit Combeferre. + +Ceux qui ont gardé quelque souvenir de cette époque déjà lointaine +savent que la garde nationale de la banlieue était vaillante contre les +insurrections. Elle fut particulièrement acharnée et intrépide aux +journées de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la +Cunette, dont l'émeute faisait chômer «l'établissement», devenait léonin +en voyant sa salle de danse déserte, et se faisait tuer pour sauver +l'ordre représenté par la guinguette. Dans ce temps à la fois bourgeois +et héroïque, en présence des idées qui avaient leurs chevaliers, les +intérêts avaient leurs paladins. Le prosaïsme du mobile n'ôtait rien à +la bravoure du mouvement. La décroissance d'une pile d'écus faisait +chanter à des banquiers la _Marseillaise_. On versait lyriquement son +sang pour le comptoir; et l'on défendait avec un enthousiasme +lacédémonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie. + +Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de très +sérieux. C'étaient les éléments sociaux qui entraient en lutte, en +attendant le jour où ils entreront en équilibre. + +Un autre signe de ce temps, c'était l'anarchie mêlée au +gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On était pour l'ordre +avec indiscipline. Le tambour battait inopinément, sur le commandement +de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel +capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait +«d'idée», et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les +«journées», on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts. +Il y avait dans l'armée de l'ordre de véritables guérilleros, les uns +d'épée comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrède. + +La civilisation, malheureusement représentée à cette époque plutôt par +une agrégation d'intérêts que par un groupe de principes, était ou se +croyait en péril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant +centre, la défendait, la secourait et la protégeait, à sa tête; et le +premier venu prenait sur lui de sauver la société. + +Le zèle parfois allait jusqu'à l'extermination. Tel peloton de gardes +nationaux se constituait de son autorité privée conseil de guerre, et +jugeait et exécutait en cinq minutes un insurgé prisonnier. C'est une +improvisation de cette sorte qui avait tué Jean Prouvaire. Féroce loi de +Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est +appliquée par la république en Amérique comme par la monarchie en +Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de méprises. Un jour d'émeute, +un jeune poète, nommé Paul-Aimé Garnier, fut poursuivi place Royale, la +bayonnette aux reins, et n'échappa qu'en se réfugiant sous la porte +cochère du numéro 6. On criait:--_En voilà encore un de ces +Saint-Simoniens!_ et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un +volume des mémoires du duc de _Saint-Simon_. Un garde national avait lu +sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait crié: À mort! + +Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue, +commandée par le capitaine Fannicot, nommé plus haut, se fit, par +fantaisie et bon plaisir, décimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si +singulier qu'il soit, a été constaté par l'instruction judiciaire +ouverte à la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot, +bourgeois impatient et hardi, espèce de condottiere de l'ordre, de ceux +que nous venons de caractériser, gouvernementaliste fanatique et +insoumis, ne put résister à l'attrait de faire feu avant l'heure et à +l'ambition de prendre la barricade à lui tout seul, c'est-à-dire avec +sa compagnie. Exaspéré par l'apparition successive du drapeau rouge et +du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blâmait tout haut les +généraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient +pas que le moment de l'assaut décisif fût venu, et laissaient, suivant +une expression célèbre de l'un d'eux, «l'insurrection cuire dans son +jus». Quant à lui, il trouvait la barricade mûre, et, comme ce qui est +mûr doit tomber, il essaya. + +Il commandait à des hommes résolus comme lui, «à des enragés», a dit un +témoin. Sa compagnie, celle-là même qui avait fusillé le poète Jean +Prouvaire, était la première du bataillon posté à l'angle de la rue. Au +moment où l'on s'y attendait le moins, le capitaine lança ses hommes +contre la barricade. Ce mouvement, exécuté avec plus de bonne volonté +que de stratégie, coûta cher à la compagnie Fannicot. Avant qu'elle fût +arrivée aux deux tiers de la rue, une décharge générale de la barricade +l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tête, furent +foudroyés à bout portant au pied même de la redoute, et cette courageuse +cohue de gardes nationaux, gens très braves, mais qui n'avaient point la +ténacité militaire, dut se replier, après quelque hésitation, en +laissant quinze cadavres sur le pavé. L'instant d'hésitation donna aux +insurgés le temps de recharger les armes, et une seconde décharge, très +meurtrière, atteignit la compagnie avant qu'elle eût pu regagner l'angle +de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et +elle reçut la volée de la pièce en batterie qui, n'ayant pas d'ordre, +n'avait pas discontinué son feu. L'intrépide et imprudent Fannicot fut +un des morts de cette mitraille. Il fut tué par le canon, c'est-à-dire +par l'ordre. + +Cette attaque, plus furieuse que sérieuse, irrita Enjolras. + +--Les imbéciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent +nos munitions, pour rien. + +Enjolras parlait comme un vrai général d'émeute qu'il était. +L'insurrection et la répression ne luttent point à armes égales. +L'insurrection, promptement épuisable, n'a qu'un nombre de coups à tirer +et qu'un nombre de combattants à dépenser. Une giberne vidée, un homme +tué, ne se remplacent pas. La répression, ayant l'armée, ne compte pas +les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La répression +a autant de régiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux +que la barricade a de cartouchières. Aussi sont-ce là des luttes d'un +contre cent, qui finissent toujours par l'écrasement des barricades; à +moins que la révolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la +balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se +lève, les pavés entrent en bouillonnement, les redoutes populaires +pullulent, Paris tressaille souverainement, le _quid divinum_ se dégage, +un 10 août est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse +lumière apparaît, la gueule béante de la force recule, et l'armée, ce +lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophète, la France. + + + + +Chapitre XIII + +Lueurs qui passent + + +Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade, +il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point +d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idéal, de la conviction, de +l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir. + +Une de ces intermittences, un de ces vagues frémissements d'espérance +traversa subitement, à l'instant le plus inattendu, la barricade de la +Chanvrerie. + +--Écoutez, s'écria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me +semble que Paris s'éveille. + +Il est certain que, dans la matinée du 6 juin, l'insurrection eut, +pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du +tocsin de Saint-Merry ranima quelques velléités. Rue du Poirier, rue des +Gravilliers, des barricades s'ébauchèrent. Devant la porte +Saint-Martin, un jeune homme, armé d'une carabine, attaqua seul un +escadron de cavalerie. À découvert, en plein boulevard, il mit un genou +à terre, épaula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna +en disant: _En voilà encore un qui ne nous fera plus de mal_. Il fut +sabré. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de +derrière une jalousie baissée. On voyait à chaque coup trembler les +feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrêté rue de la +Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes +furent attaqués. À l'entrée de la rue Bertin-Poirée, une fusillade très +vive et tout à fait imprévue accueillit un régiment de cuirassiers, en +tête duquel marchait le général Cavaignac de Baragne. Rue +Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons +de vaisselle et des ustensiles de ménage; mauvais signe; et quand on +rendit compte de ce fait au maréchal Soult, le vieux lieutenant de +Napoléon devint rêveur, se rappelant le mot de Suchet à Saragosse: +_Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de +chambre sur la tête_. + +Ces Symptômes généraux qui se manifestaient au moment où l'on croyait +l'émeute localisée, cette fièvre de colère qui reprenait le dessus, ces +flammèches qui volaient çà et là au-dessus de ces masses profondes de +combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble +inquiéta les chefs militaires. On se hâta d'éteindre ces commencements +d'incendie. On retarda, jusqu'à ce que ces pétillements fussent +étouffés, l'attaque des barricades Maubuée, de la Chanvrerie et de +Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu'à elles, et de pouvoir tout +finir d'un coup. Des colonnes furent lancées dans les rues en +fermentation, balayant les grandes, sondant les petites, à droite, à +gauche, tantôt avec précaution et lentement, tantôt au pas de charge. La +troupe enfonçait les portes des maisons d'où l'on avait tiré; en même +temps des manoeuvres de cavalerie dispersaient les groupes des +boulevards. Cette répression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas +tumultueux propre aux chocs d'armée et de peuple. C'était là ce +qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie, +saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blessés +sur des civières, et il disait à Courfeyrac:--Ces blessés-là ne viennent +pas de chez nous. + +L'espoir dura peu; la lueur s'éclipsa vite. En moins d'une demi-heure, +ce qui était dans l'air s'évanouit, ce fut comme un éclair sans foudre, +et les insurgés sentirent retomber sur eux cette espèce de chape de +plomb que l'indifférence du peuple jette sur les obstinés abandonnés. + +Le mouvement général qui semblait s'être vaguement dessiné avait avorté; +et l'attention du ministre de la guerre et la stratégie des généraux +pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades +restées debout. + +Le soleil montait sur l'horizon. + +Un insurgé interpella Enjolras: + +--On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme ça sans +manger? + +Enjolras, toujours accoudé à son créneau, sans quitter des yeux +l'extrémité de la rue, fit un signe de tête affirmatif. + + + + +Chapitre XIV + +Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras + + +Courfeyrac, assis sur un pavé à côté d'Enjolras, continuait d'insulter +le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette +sombre nuée de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait +par une bouffée d'ironie. + +--Tu t'époumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu +perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, ça. C'est de la toux. + +Et l'on riait autour de lui. + +Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le +péril, remplaçaient, comme madame Scarron, la nourriture par la +plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient à tous de la gaîté. + +--J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa témérité impassible +m'émerveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-être un peu triste; +Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres, +nous avons tous plus ou moins des maîtresses qui nous rendent fous, +c'est-à-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le +moins qu'on se batte comme un lion. C'est une façon de nous venger des +traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour +faire bisquer Angélique. Tous nos héroïsmes viennent de nos femmes. Un +homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait +partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas +amoureux, et il trouve le moyen d'être intrépide. C'est une chose +inouïe qu'on puisse être froid comme la glace et hardi comme le feu. + +Enjolras ne paraissait pas écouter, mais quelqu'un qui eût été près de +lui l'eût entendu murmurer à demi-voix: _Patria_. + +Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'écria: + +--Du nouveau! + +Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta: + +--Je m'appelle Pièce de Huit. + +En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scène. C'était une +deuxième bouche à feu. + +Les artilleurs firent rapidement la manoeuvre de force, et mirent cette +seconde pièce en batterie près de la première. + +Ceci ébauchait le dénoûment. + +Quelques instants après, les deux pièces, vivement servies, tiraient de +front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la +banlieue soutenaient l'artillerie. + +On entendait une autre canonnade à quelque distance. En même temps que +deux pièces s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie, +deux autres bouches à feu, braquées, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue +Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons +se faisaient lugubrement écho. + +Les aboiements des sombres chiens de la guerre se répondaient. + +Des deux pièces qui battaient maintenant la barricade de la rue de la +Chanvrerie, l'une tirait à mitraille, l'autre à boulet. + +La pièce qui tirait à boulet était pointée un peu haut et le tir était +calculé de façon que le boulet frappait le bord extrême de l'arête +supérieure de la barricade, l'écrêtait, et émiettait les pavés sur les +insurgés en éclats de mitraille. + +Ce procédé de tir avait pour but d'écarter les combattants du sommet de +la redoute, et de les contraindre à se pelotonner dans l'intérieur; +c'est-à-dire que cela annonçait l'assaut. + +Une fois les combattants chassés du haut de la barricade par le boulet +et des fenêtres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque +pourraient s'aventurer dans la rue sans être visées, peut-être même sans +être aperçues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au +soir, et, qui sait? la prendre par surprise. + +--Il faut absolument diminuer l'incommodité de ces pièces, dit Enjolras, +et il cria: «Feu sur les artilleurs!» Tous étaient prêts. La barricade, +qui se taisait depuis si longtemps, fit feu éperdument, sept ou huit +décharges se succédèrent avec une sorte de rage et de joie, la rue +s'emplit d'une fumée aveuglante, et, au bout de quelques minutes, à +travers cette brume toute rayée de flamme, on put distinguer confusément +les deux tiers des ailleurs couchés sous les roues des canons. Ceux qui +étaient restés debout continuaient de servir les pièces avec une +tranquillité sévère; mais le feu était ralenti. + +--Voilà qui va bien, dit Bossuet à Enjolras. Succès. + +Enjolras hocha la tête et répondit: + +--Encore un quart d'heure de ce succès, et il n'y aura plus dix +cartouches dans la barricade. + +Il paraît que Gavroche entendit ce mot. + + + + +Chapitre XV + +Gavroche dehors + + +Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu'un au bas de la barricade, dehors, +dans la rue, sous les balles. + +Gavroche avait pris un panier à bouteilles, dans le cabaret, était sorti +par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les +gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de +la redoute. + +--Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac. + +Gavroche leva le nez: + +--Citoyen, j'emplis mon panier. + +--Tu ne vois donc pas la mitraille? + +Gavroche répondit: + +--Eh bien, il pleut. Après? + +Courfeyrac cria: + +--Rentre! + +--Tout à l'heure, fit Gavroche. + +Et, d'un bond, il s'enfonça dans la rue. + +On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laissé +derrière elle une traînée de cadavres. + +Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la +rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision +de cartouches pour la barricade. + +La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage +tombé dans une gorge de montagnes entre deux escarpements à pic, peut se +figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes +de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse; +de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour. +C'est à peine si, d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte, +les combattants s'apercevaient. + +Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui +devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche. + +Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put +s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou +huit premières gibernes sans grand danger. + +Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier +aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à +l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre +une noix. + +De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier +de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui. + +Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre. + +--Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. À force d'aller en +avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait +transparent. + +Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière +leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle +de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la +fumée. + +Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant +près d'une borne, une balle frappa le cadavre. + +--Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts. + +Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième +renversa son panier. + +Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue. + +Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les +hanches, l'oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il +chanta: + +On est laid à Nanterre, + +C'est la faute à Voltaire, + +Et bête à Palaiseau, + +C'est la faute à Rousseau. + +Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les +cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla +dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. +Gavroche chanta: + +Je ne suis pas notaire, + +C'est la faute à Voltaire, + +Je suis petit oiseau, + +C'est la faute à Rousseau. + +Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet: + +Joie est mon caractère, + +C'est la faute à Voltaire, + +Misère est mon trousseau, + +C'est la faute à Rousseau. + +Cela continua ainsi quelque temps. + +Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, +taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le +moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un +couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes +nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se +redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, +disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la +mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, +vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants +d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il +chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme; c'était un +étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les +balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on +ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que +la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une +pichenette. + +Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit +par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il +s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Antée +dans ce pygmée; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le +géant toucher la terre; Gavroche n'était tombé que pour se redresser; il +resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il +éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, +et se mit à chanter. + +Je suis tombé par terre, + +C'est la faute à Voltaire, + +Le nez dans le ruisseau, + +C'est la faute à.... + +Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. +Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette +petite grande âme venait de s'envoler. + + + + +Chapitre XVI + +Comment de frère on devient père + + +Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg--car le +regard du drame doit être présent partout,--deux enfants qui se tenaient +par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les +ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du soleil; l'aîné +conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles; ils avaient un +air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim. + +L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main gauche +et avait une baguette dans sa main droite. + +Ils étaient seuls dans le jardin. Le jardin était désert, les grilles +étaient fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les +troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour les besoins du +combat. + +Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de +quelque corps de garde entrebâillé; peut-être aux environs, à la +barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le +carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: _invenerunt parvulum +pannis involutum,_ y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils +s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé +l'oeil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et avaient-ils +passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit les journaux? Le +fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient libres. Être errant +et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres petits étaient perdus en +effet. + +Ces deux enfants étaient ceux-là mêmes dont Gavroche avait été en peine, +et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en location chez +la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombées +de toutes ces branches sans racines, et roulées sur la terre par le +vent. + +Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de +prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles. + +Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «Enfants +Abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le +pavé de Paris. + +Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables +fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils +eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les +jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont +droit aux fleurs. + +Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en +contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient +restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la +surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose; et +les inspecteurs, émus eux aussi par l'anxiété publique et plus occupés +du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas +vu les deux délinquants. + +Il avait plu la veille, et même un peu le matin. Mais en juin les ondées +ne comptent pas. C'est à peine si l'on s'aperçoit, une heure après un +orage, que cette belle journée blonde a pleuré. La terre en été est +aussi vite sèche que la joue d'un enfant. + +À cet instant du solstice, la lumière du plein midi est, pour ainsi +dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose à la +terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une +averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin +tout ruisselait, l'après-midi tout poudroie. + +Rien n'est admirable comme une verdure débarbouillée par la pluie et +essuyée par le rayon; c'est de la fraîcheur chaude. Les jardins et les +prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs +fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs +parfums à la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement +ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide à faire +patienter l'homme. + +Il y a des êtres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant +l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbés dans le prodige, +puisant dans l'idolâtrie de la nature l'indifférence du bien et du mal, +contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne +comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de +ceux-là, de la nudité du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique +d'une petite épine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des +haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rêver sous les +arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits. +Chose étrange, l'infini leur suffît. Ce grand besoin de l'homme, le +fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le +progrès, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indéfini, qui naît +de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur +échappe. Pourvu qu'ils soient face à face avec l'immensité, ils +sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abîmer, voilà leur vie. +L'histoire de l'humanité pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y +est pas; le vrai Tout reste en dehors; à quoi bon s'occuper de ce +détail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc +Aldebaran qui se lève! La mère n'a plus de lait, le nouveau-né se meurt, +je n'en sais rien, mais considérez donc cette rosace merveilleuse que +fait une rondelle de l'aubier du sapin examinée au microscope! +comparez-moi la plus belle malines à cela! Ces penseurs oublient +d'aimer. Le zodiaque réussit sur eux au point de les empêcher de voir +l'enfant qui pleure. Dieu leur éclipse l'âme. C'est là une famille +d'esprits, à la fois petits et grands. Horace en était, Goethe en était, +La Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de l'infini, spectateurs +tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Néron s'il fait beau, +auxquels le soleil cache le bûcher, qui regarderaient guillotiner en y +cherchant un effet de lumière, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot, +ni le râle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois +de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus +de leur tête, se déclarent contents, et qui sont déterminés à être +heureux jusqu'à épuisement du rayonnement des astres et du chant des +oiseaux. + +Ce sont de radieux ténébreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont à +plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut +les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait +un être à la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils +et qui aurait un astre au milieu du front. + +L'indifférence de ces penseurs, c'est là, selon quelques-uns, une +philosophie supérieure. Soit; mais dans cette supériorité il y a de +l'infirmité. On peut être immortel et boiteux; témoin Vulcain. On peut +être plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la +nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle? + +Mais alors, quoi! à qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat_? +Ainsi de certains génies eux-mêmes, de certains Très-Hauts humains, des +hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est là-haut, au faîte, au +sommet, au zénith, ce qui envoie sur la terre tant de clarté, verrait +peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas désespérant? Non. +Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu. + +Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et +dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient +dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à +la clarté de midi, semblaient chercher à s'embrasser. Il y avait dans +les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient, +les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits +coups de bec dans les trous de l'écorce. Les plates-bandes acceptaient +la royauté légitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui +qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivrée des oeillets. Les +vieilles corneilles de Marie de Médicis étaient amoureuses dans les +grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes, +qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme, faites +fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles, +étincelles de ces fleurs flammes. Tout était grâce et gaîté, même la +pluie prochaine; cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles +devaient profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient +la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait du bonheur; la +vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours, +l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui +tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on +baise. + +Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre +trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil; +il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la +terre était déjà séchée au point d'être presque brûlée. Il faisait assez +de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques +feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient +joyeusement, et semblaient gaminer. + +L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève, +chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création l'énormité +de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans ce +va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse +dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait la +prodigalité de l'inépuisable; et, derrière cette splendeur comme +derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire +d'étoiles. + +Grâce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grâce à la pluie, il +n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver; +tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui +sortent de la terre sous forme de fleurs, étaient irréprochables. Cette +magnificence était propre. Le grand silence de la nature heureuse +emplissait le jardin. Silence céleste compatible avec mille musiques, +roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent. +Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble; +les entrées et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu; +les lilas finissaient, les jasmins commençaient; quelques fleurs étaient +attardées, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons +rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de +mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des +ondulations dans l'énormité magnifique des marronniers. C'était +splendide. Un vétéran de la caserne voisine qui regardait à travers la +grille disait: Voilà le printemps au port d'armes et en grande tenue. + +Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était l'heure; +la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la +terre; le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel. +Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis, +le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le +rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche +trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait +bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au +bien; mais pas une bête n'avait l'estomac vide. + +Les deux petits abandonnés étaient parvenus près du grand bassin, et, un +peu troublés par toute cette lumière, ils tâchaient de se cacher, +instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, même +impersonnelle; et ils se tenaient derrière la baraque des cygnes. + +Çà et là, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait +confusément des cris, une rumeur, des espèces de râles tumultueux qui +étaient des fusillades, et des frappements sourds qui étaient des coups +de canon. Il y avait de la fumée au-dessus des toits du côté des halles. +Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin. + +Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit répétait de +temps en temps à demi-voix: J'ai faim. + +Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple +s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui +menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son +fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche. + +À cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue +d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires +quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père +et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là. + +Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur» et se cachèrent +un peu plus. + +Celui-ci était un bourgeois. Le même peut-être qu'un jour Marius, à +travers sa fièvre d'amour, avait entendu, près de ce même grand bassin, +conseillant à son fils «d'éviter les excès». Il avait l'air affable et +altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce +sourire mécanique, produit par trop de mâchoire et trop peu de peau, +montre les dents plutôt que l'âme. L'enfant, avec sa brioche mordue +qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde +national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en +bourgeois à cause de la prudence. + +Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les +deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une +admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme +eux. + +Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal, +et ils étaient superbes. + +Si les deux petits pauvres eussent écouté et eussent été d'âge à +comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le +père disait au fils: + +--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le +faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrés d'or et de +pierreries; je laisse ce faux éclat aux âmes mal organisées. + +Ici les cris profonds qui venaient du côté des halles éclatèrent avec un +redoublement de cloche et de rumeur. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant. + +Le père répondit: + +--Ce sont des saturnales. + +Tout à coup, il aperçut les deux petits déguenillés, immobiles derrière +la maisonnette verte des cygnes. + +--Voilà le commencement, dit-il. + +Et après un silence il ajouta: + +--L'anarchie entre dans ce jardin. + +Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit +à pleurer. + +--Pourquoi pleures-tu? demanda le père. + +--Je n'ai plus faim, dit l'enfant. + +Le sourire du père s'accentua. + +--On n'a pas besoin de faim pour manger un gâteau. + +--Mon gâteau m'ennuie. Il est rassis. + +--Tu n'en veux plus? + +--Non. + +Le père lui montra les cygnes. + +--Jette-le à ces palmipèdes. + +L'enfant hésita. On ne veut plus de son gâteau; ce n'est pas une raison +pour le donner. + +Le père poursuivit: + +--Sois humain. Il faut avoir pitié des animaux. + +Et, prenant à son fils le gâteau, il le jeta dans le bassin. + +Le gâteau tomba assez près du bord. + +Les cygnes étaient loin, au centre du bassin, et occupés à quelque +proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche. + +Le bourgeois, sentant que le gâteau risquait de se perdre, et ému de ce +naufrage inutile, se livra à une agitation télégraphique qui finit par +attirer l'attention des cygnes. + +Ils aperçurent quelque chose qui surnageait, virèrent de bord comme des +navires qu'ils sont, et se dirigèrent vers la brioche lentement, avec la +majesté béate qui convient à des bêtes blanches. + +--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir +de l'esprit. + +En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement +subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffées de vent qui +parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet +instant-là apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs, +des feux de peloton, et les répliques lugubres du tocsin et du canon. +Ceci coïncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil. + +Les cygnes n'étaient pas encore arrivés à la brioche. + +--Rentrons, dit le père, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main +de son fils. Puis il continua: + +--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui sépare la +royauté de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont +pleuvoir. + +Il regarda le nuage. + +--Et peut-être aussi la pluie elle-même va pleuvoir; le ciel s'en mêle; +la branche cadette est condamnée. Rentrons vite. + +--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant. + +Le père répondit: + +--Ce serait une imprudence. + +Et il emmena son petit bourgeois. + +Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tête vers le bassin jusqu'à ce +qu'un coude des quinconces le lui eût caché. + +Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants +s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus +petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en +allait. + +Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au +grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame. + +Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat +ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main +gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main +droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se +hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit +pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles +ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette +de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau. +L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes, +saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils +avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et +une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère, +et lui dit: + +--Colle-toi ça dans le fusil. + + + + + +Chapitre XVII + +_Mortuus pater filium moriturum expectat_ + + +Marius s'était élancé hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi. +Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le +panier de cartouches Marius rapporta l'enfant. + +Hélas! pensait-il, ce que le père avait fait pour son père, il le +rendait au fils; seulement Thénardier avait rapporté son père vivant; +lui, il rapportait l'enfant mort. + +Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il +avait, comme l'enfant, le visage inondé de sang. + +À l'instant où il s'était baissé pour ramasser Gavroche, une balle lui +avait effleuré le crâne; il ne s'en était pas aperçu. + +Courfeyrac défit sa cravate et en banda le front de Marius. + +On déposa Gavroche sur la même table que Mabeuf, et l'on étendit sur les +deux corps le châle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour +l'enfant. + +Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté. + +Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer. + +Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne. +Quand Combeferre lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête. + +--Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve +moyen de ne pas se battre dans cette barricade. + +--Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras. + +--L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre. + +Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta: + +--C'est un autre genre que le père Mabeuf. + +Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à +peine l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces +sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune idée des singuliers moments +de tranquillité mêlés à ces convulsions. On va et vient, on cause, on +plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un +combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme à +un déjeuner de garçons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le +répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes +les phases avaient été ou allaient être épuisées. La position, de +critique, était devenue menaçante, et, de menaçante, allait probablement +devenir désespérée. À mesure que la situation s'assombrissait, la lueur +héroïque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la +dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant son glaive nu au +sombre génie Epidotas. + +Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blessés; Bossuet et +Feuilly faisaient des cartouches avec la poire à poudre cueillie par +Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait à Feuilly: _Nous allons +bientôt prendre la diligence pour une autre planète_; Courfeyrac, sur +les quelques pavés qu'il s'était réservés près d'Enjolras, disposait et +rangeait tout un arsenal, sa canne à épée, son fusil, deux pistolets +d'arçon et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en +ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face +de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tête avec une ficelle un +large chapeau de paille de la mère Hucheloup, de _peur des coups de +soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient +gaîment entre eux, comme s'ils avaient hâte de parler patois une +dernière fois. Joly, qui avait décroché le miroir de la veuve Hucheloup, +y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant découvert des croûtes +de pain, à peu près moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement. +Marius était inquiet de ce que son père allait lui dire. + + + + +Chapitre XVIII + +Le vautour devenu proie + + +Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce +qui caractérise cette surprenante guerre des rues ne doit être omis. + +Quelle que soit cette étrange tranquillité intérieure dont nous venons +de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins +vision. + +Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de +l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont +sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un +songe. + +Ce qu'on ressent dans ces lieux-là, nous l'avons indiqué à propos de +Marius, et nous en verrons les conséquences, c'est plus et c'est moins +que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu. +On a été terrible, on l'ignore. On a été entouré d'idées combattantes +qui avaient des faces humaines; on a eu la tête dans de la lumière +d'avenir. Il y avait des cadavres couchés et des fantômes debout. Les +heures étaient colossales et semblaient des heures d'éternité. On a vécu +dans la mort. Des ombres ont passé. Qu'était-ce? On a vu des mains où il +y avait du sang; c'était un assourdissement épouvantable, c'était aussi +un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et +d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on était dans de la fumée, +dans de la nuit peut-être. On croit avoir touché au suintement sinistre +des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a +dans les ongles. On ne se souvient plus. + +Revenons à la rue de la Chanvrerie. + +Tout à coup, entre deux décharges, on entendit le son lointain d'une +heure qui sonnait. + +--C'est midi, dit Combeferre. + +Les douze coups n'étaient pas sonnés qu'Enjolras se dressait tout +debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante: + +--Montez des pavés dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fenêtre +et des mansardes. La moitié des hommes aux fusils, l'autre moitié aux +pavés. Pas une minute à perdre. + +Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache à l'épaule, venait d'apparaître +en ordre de bataille à l'extrémité de la rue. + +Ceci ne pouvait être qu'une tête de colonne; et de quelle colonne? de la +colonne d'attaque évidemment; les sapeurs-pompiers chargés de démolir la +barricade devant toujours précéder les soldats chargés de l'escalader. + +On touchait évidemment à l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822, +appelait «le coup de collier». + +L'ordre d'Enjolras fut exécuté avec la hâte correcte propre aux navires +et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'où l'évasion soit +impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavés qu'Enjolras +avait fait entasser à la porte de Corinthe furent montés au premier +étage et au grenier, et, avant qu'une deuxième minute fût écoulée, ces +pavés, artistement posés l'un sur l'autre, muraient jusqu'à moitié de la +hauteur la fenêtre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques +intervalles, ménagés soigneusement par Feuilly, principal constructeur, +pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fenêtres +put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cessé. Les +deux pièces tiraient maintenant à boulet sur le centre du barrage afin +d'y faire une trouée, et, s'il était possible, une brèche, pour +l'assaut. + +Quand les pavés, destinés à la défense suprême, furent en place, +Enjolras fit porter au premier étage les bouteilles qu'il avait placées +sous la table où était Mabeuf. + +--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet. + +--Eux, répondit Enjolras. + +Puis on barricada la fenêtre d'en bas, et l'on tint toutes prêtes les +traverses de fer qui servaient à barrer intérieurement la nuit la porte +du cabaret. + +La forteresse était complète. La barricade était le rempart, le cabaret +était le donjon. + +Des pavés qui restaient, on boucha la coupure. + +Comme les défenseurs d'une barricade sont toujours obligés de ménager +les munitions, et que les assiégeants le savent, les assiégeants +combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant, +s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en réalité, +et prennent leurs aises. Les apprêts d'attaque se font toujours avec une +certaine lenteur méthodique; après quoi, la foudre. + +Cette lenteur permit à Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner. +Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait +être un chef-d'oeuvre. + +Il dit à Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les +derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe. + +Marius se posta en observation sur la crête de la barricade. + +Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, était +l'ambulance. + +--Pas d'éclaboussures sur les blessés, dit-il. + +Il donna ses dernières instructions dans la salle basse d'une voix +brève, mais profondément tranquille; Feuilly écoutait et répondait au +nom de tous. + +--Au premier étage, tenez des haches prêtes pour couper l'escalier. Les +a-t-on? + +--Oui, dit Feuilly. + +--Combien? + +--Deux haches et un merlin. + +--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il +de fusils? + +--Trente-quatre. + +--Huit de trop. Tenez ces fusils chargés comme les autres, et sous la +main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes à la +barricade. Six embusqués aux mansardes et à la fenêtre du premier pour +faire feu sur les assaillants à travers les meurtrières des pavés. Qu'il +ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout à l'heure, quand le +tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se précipitent à la +barricade. Les premiers arrivés seront les mieux placés. + +Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit: + +--Je ne t'oublie pas. + +Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta: + +--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tête à cet espion. + +--Ici? demanda une voix. + +--Non, ne mêlons pas ce cadavre aux nôtres. On peut enjamber la petite +barricade sur la ruelle Mondétour. Elle n'a que quatre pieds de haut. +L'homme est bien garrotté. On l'y mènera, et on l'y exécutera. + +Quelqu'un, en ce moment-là, était plus impassible qu'Enjolras; c'était +Javert. + +Ici Jean Valjean apparut. + +Il était confondu dans le groupe des insurgés. Il en sortit, et dit à +Enjolras: + +--Vous êtes le commandant? + +--Oui. + +--Vous m'avez remercié tout à l'heure. + +--Au nom de la République. La barricade a deux sauveurs: Marius +Pontmercy et vous. + +--Pensez-vous que je mérite une récompense? + +--Certes. + +--Eh bien, j'en demande une. + +--Laquelle? + +--Brûler moi-même la cervelle à cet homme-là. + +Javert leva la tête, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible, +et dit: + +--C'est juste. + +Quant à Enjolras, il s'était mis à recharger sa carabine; il promena ses +yeux autour de lui: + +--Pas de réclamations? + +Et il se tourna vers Jean Valjean: + +--Prenez le mouchard. + +Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur +l'extrémité de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis +annonça qu'il venait de l'armer. + +Presque au même instant, on entendit une sonnerie de clairons. + +--Alerte! cria Marius du haut de la barricade. + +Javert se mit à rire de ce rire sans bruit qui lui était propre, et, +regardant fixement les insurgés, leur dit: + +--Vous n'êtes guère mieux portants que moi. + +--Tous dehors! cria Enjolras. + +Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le +dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert: + +--À tout à l'heure! + + + + +Chapitre XIX + +Jean Valjean se venge + + +Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il défit la corde qui +assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud +était sous la table. Après quoi, il lui fit signe de se lever. + +Javert obéit, avec cet indéfinissable sourire où se condense la +suprématie de l'autorité enchaînée. + +Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bête +de somme par la bricole, et, l'entraînant après lui, sortit du cabaret, +lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de très +petits pas. + +Jean Valjean avait le pistolet au poing. + +Ils franchirent ainsi le trapèze intérieur de la barricade. Les +insurgés, tout à l'attaque imminente, tournaient le dos. + +Marius, seul, placé de côté à l'extrémité gauche du barrage, les vit +passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'éclaira de la lueur +sépulcrale qu'il avait dans l'âme. + +Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, à Javert garrotté, mais +sans le lâcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle +Mondétour. + +Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvèrent seuls tous les +deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons +les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient +un monceau terrible à quelques pas. + +On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure +dénouée, une main percée, et un sein de femme demi-nu. C'était Éponine. + +Javert considéra obliquement cette morte, et, profondément calme, dit à +demi-voix: + +--Il me semble que je connais cette fille-là. + +Puis il se tourna vers Jean Valjean. + +Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard +qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi. + +Javert répondit: + +--Prends ta revanche. + +Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit. + +--Un surin! s'écria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux. + +Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa +les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la +ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit: + +--Vous êtes libre. + +Javert n'était pas facile à étonner. Cependant, tout maître qu'il était +de lui, il ne put se soustraire à une commotion. Il resta béant et +immobile. + +Jean Valjean poursuivit: + +--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en +sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé, +numéro sept. + +Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la +bouche, et il murmura entre ses dents: + +--Prends garde. + +--Allez, dit Jean Valjean. + +Javert reprit: + +--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé? + +--Numéro sept. + +Javert répéta à demi-voix:--Numéro sept. + +Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux +épaules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une +de ses mains, et se mit à marcher dans la direction des halles. Jean +Valjean le suivait des yeux. Après quelques pas, Javert se retourna, et +cria à Jean Valjean: + +--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutôt. + +Javert ne s'apercevait pas lui-même qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean: + +--Allez-vous-en, dit Jean Valjean. + +Javert s'éloigna à pas lents. Un moment après, il tourna l'angle de la +rue des Prêcheurs. + +Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en l'air. + +Puis il rentra dans la barricade et dit: + +--C'est fait. + +Cependant voici ce qui s'était passé: + +Marius, plus occupé du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-là +regardé attentivement l'espion garrotté au fond obscur de la salle +basse. + +Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir, +il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela +l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui +avait remis et dont il s'était servi lui Marius, dans cette barricade +même; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le +nom. + +Ce souvenir pourtant était brumeux et trouble comme toutes ses idées. Ce +ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il +s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas là cet inspecteur de police qui m'a +dit s'appeler Javert? + +Peut-être était-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il +fallait d'abord savoir si c'était bien ce Javert. + +Marius interpella Enjolras qui venait de se placer à l'autre bout de la +barricade. + +--Enjolras? + +--Quoi? + +--Comment s'appelle cet homme-là? + +--Qui? + +--L'agent de police. Sais-tu son nom? + +--Sans doute. Il nous l'a dit. + +--Comment s'appelle-t-il? + +--Javert. + +Marius se dressa. + +En ce moment on entendit le coup de pistolet. + +Jean Valjean reparut et cria: C'est fait. + +Un froid sombre traversa le coeur de Marius. + + + + +Chapitre XX + +Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort + + +L'agonie de la barricade allait commencer. + +Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille +fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en +mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la +cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de +peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les +fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne +sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace +partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du +sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil +et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons. + +Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la +Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes +fermées, fenêtres fermées, volets fermés. + +Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure +était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait +trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la +colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville +consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait +sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille, +alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire +du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée +qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand +l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse +désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se +changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les +asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à +prendre la barricade. + +On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut. +Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas +faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés +deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est +un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il +pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il +vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons +fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est +comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre +heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on +va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit +et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette +inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance +atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion; +l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce +mot si profond: _Les enragés de modérés_. Il y a des flamboiements +d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.--Que +veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les +hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme +cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant +pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela +ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un +tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.--Et la maison prend une +figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver +la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais +qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il +y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles +de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre. + +Qui accuser? + +Personne, et tout le monde. + +Les temps incomplets où nous vivons. + +C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en +insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation +armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute +sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle +se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe. +Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la +renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est +indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude. + +Est-ce l'ingratitude d'ailleurs? + +Oui, au point de vue du genre humain. + +Non, au point de vue de l'individu. + +Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain +s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le +Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre +vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau +attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan +splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort; +et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur +l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller, +le progrès endormi. + +--_Dieu est peut-être mort_, disait un jour à celui qui écrit ces lignes +Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant +l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être. + +Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en +somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi. +Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours +paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez +point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau +et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles, +on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui +n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que +l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les +révolutions. + +Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente +des peuples. + +Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait +résistance à la vie éternelle du genre humain. + +Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut +sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a +sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est +pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a +actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de +l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur +tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je +suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je +suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes +affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis +heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre, +laissez-moi tranquille.--De là, à de certaines heures, un froid profond +sur les magnanimes avant-gardes du genre humain. + +L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant +la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la +bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé. +Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son +héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence +d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est +fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire +au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle +supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues. +Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus +foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle +frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux +tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre. + +Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible +de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants +de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils +sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de +majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite +l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur +attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous, +qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que +Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi. + +Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus. + +On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent. + +On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble +attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute +leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche +d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un +monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs, +et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y +combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre: +C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions. + +Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en, +lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté +dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver +elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun +remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le +constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions. + +Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces +hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fixé sur la France, +luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils +donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la +volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite, +avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique, +obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat +sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour +amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le +magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet +1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste +de Dieu. + +Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux +distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les +insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les +révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui +éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le +peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec, +l'insurrection est échauffourée. + +L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le +désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et +à toute heure le tempérament des héros et des martyrs. + +Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne; +premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe, +deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une +abstraction. + +Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul +que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un +enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises +d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou +un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que +combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les +jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas +précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à coeur ouvert, +rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la +révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche +cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué +la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en +renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était +l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans +l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans +despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans +doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand. + +Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les +sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions +auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé +poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en +se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est +le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le +droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a +pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra +comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais +à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule +plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une +victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté, +l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis +aller les Thermopyles. + +Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de +dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces +lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même, +craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal. + +D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de +l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur. + +La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de +ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux +reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en +avant. Elle est chercheuse. + +Cela tient à ce qu'elle est artiste. + +L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même +que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes +sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la +lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de +la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à +l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! _Vitaï +lampada tradunt_. + +Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La +quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination. +Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe, +oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni +dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de +civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette +condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal. + +L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science. +C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le +beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est +parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le +sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe +scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit +avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de +la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant +pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant. + +Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont +impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant +l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui +va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un +peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette +intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les +nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas +d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute +l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation. + +La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie. +Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle +est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples +en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la +prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent +quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut +s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains +instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui +rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et +d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense +France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout. + +À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse. +Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne +dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La +réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi. + +Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe +dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom +du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent +abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à +supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils +reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller +trop avant dans la descente. + +La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre +existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie +momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le +sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans +l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle +goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon; +et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff, +elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état. + +Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée. + +Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre +chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et +il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre +civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des +phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot +est un damné social, et dont le titre véritable est: _le Progrès_. + +Le Progrès! + +Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de +ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une +épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le +voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur. + +Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à +l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les +intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au +bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de +l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité +au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la +matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la +fin. + + + + +Chapitre XXI + +Les héros + + +Tout à coup le tambour battit la charge. + +L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurité, la barricade avait +été approchée silencieusement comme par un boa. À présent, en plein +jour, dans cette rue évasée, la surprise était décidément impossible, la +vive force d'ailleurs s'était démasquée, le canon avait commencé le +rugissement, l'armée se rua sur la barricade. La furie était maintenant +l'habileté. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupée à +intervalles égaux de garde nationale et de garde municipale à pied, et +appuyée sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, déboucha +dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant, +bayonnettes croisées, sapeurs en tête, et, imperturbable sous les +projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre +d'airain sur un mur. + +Le mur tint bon. + +Les insurgés firent feu impétueusement. La barricade escaladée eut une +crinière d'éclairs. L'assaut fut si forcené qu'elle fut un moment +inondée d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion +les chiens, et elle ne se couvrit d'assiégeants que comme la falaise +d'écume, pour reparaître l'instant d'après, escarpée, noire et +formidable. + +La colonne, forcée de se replier, resta massée dans la rue, à découvert, +mais terrible, et riposta à la redoute par une mousqueterie effrayante. +Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un +croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se représente ce +bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une +chevrotine ou un biscaïen à la pointe de chacun de ses jets de feu, et +égrenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade était +là-dessous. + +Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et +se compliquait d'une sorte de férocité héroïque qui commençait par le +sacrifice de soi-même. C'était l'époque où un garde national se battait +comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait +lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine santé +fait de l'intrépidité une frénésie. Chacun dans cette mêlée avait le +grandissement de l'heure suprême. La rue se joncha de cadavres. + +La barricade avait à l'une de ses extrémités Enjolras et à l'autre +Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tête, se +réservait et s'abritait; trois soldats tombèrent l'un après l'autre sous +son créneau sans l'avoir même aperçu; Marius combattait à découvert. Il +se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'à +mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le +mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un +songeur. Marius était formidable et pensif. Il était dans la bataille +comme dans un rêve. On eût dit un fantôme qui fait le coup de fusil. + +Les cartouches des assiégés s'épuisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce +tourbillon du sépulcre où ils étaient, ils riaient. + +Courfeyrac était nu-tête. + +--Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet. + +Courfeyrac répondit: + +--Ils ont fini par me l'emporter à coups de canon. + +Ou bien ils disaient des choses hautaines. + +--Comprend-on, s'écriait amèrement Feuilly, ces hommes--(et il citait +les noms, des noms connus, célèbres même, quelques-uns de l'ancienne +armée)--qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous +aider, et qui s'y étaient engagés d'honneur, et qui sont nos généraux, +et qui nous abandonnent! + +Et Combeferre se bornait à répondre avec un grave sourire: + +--Il y a des gens qui observent les règles de l'honneur comme on observe +les étoiles, de très loin. + +L'intérieur de la barricade était tellement semé de cartouches déchirées +qu'on eût dit qu'il y avait neigé. + +Les assaillants avaient le nombre; les insurgés avaient la position. Ils +étaient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient à bout portant les +soldats trébuchant dans les morts et les blessés et empêtrés dans +l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'était et +admirablement contre-butée, était vraiment une de ces situations où une +poignée d'hommes tient en échec une légion. Cependant, toujours recrutée +et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se +rapprochait inexorablement, et maintenant, peu à peu, pas à pas, mais +avec certitude, l'amenée serrait la barricade comme la vis le pressoir. + +Les assauts se succédèrent. L'horreur alla grandissant. + +Alors éclata, sur ce tas de pavés, dans cette rue de la Chanvrerie, une +lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hâves, déguenillés, +épuisés, qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, qui +n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups à tirer, qui +tâtaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blessés, la tête +ou le bras bandé d'un linge rouillé et noirâtre, ayant dans leurs habits +des trous d'où le sang coulait, à peine armés de mauvais fusils et de +vieux sabres ébréchés, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois +abordée, assaillie, escaladée, et jamais prise. + +Pour se faire une idée de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis +à un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'était +pas un combat, c'était le dedans d'une fournaise; les bouches y +respiraient de la flamme; les visages y étaient extraordinaires, la +forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et +c'était formidable de voir aller et venir dans cette fumée rouge ces +salamandres de la mêlée. Les scènes successives et simultanées de cette +tuerie grandiose, nous renonçons à les peindre. L'épopée seule a le +droit de remplir douze mille vers avec une bataille. + +On eût dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept +abîmes, que le Véda appelle la Forêt des Épées. + +On se battait corps à corps, pied à pied, à coups de pistolet, à coups +de sabre, à coups de poing, de loin, de près, d'en haut, d'en bas, de +partout, des toits de la maison, des fenêtres du cabaret, des soupiraux +des caves où quelques-uns s'étaient glissés. Ils étaient un contre +soixante. La façade de Corinthe, à demi démolie, était hideuse. La +fenêtre, tatouée de mitraille, avait perdu vitres et châssis, et n'était +plus qu'un trou informe, tumultueusement bouché avec des pavés. Bossuet +fut tué; Feuilly fut tué; Courfeyrac fut tué; Joly fut tué; Combeferre, +traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il +relevait un soldat blessé, n'eut que le temps de regarder le ciel, et +expira. + +Marius, toujours combattant, était si criblé de blessures, +particulièrement à la tête, que son visage disparaissait dans le sang et +qu'on eût dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge. + +Enjolras seul n'était pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il +tendait la main à droite ou à gauche et un insurgé lui mettait une lame +quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronçon de quatre épées; une +de plus que François Ier à Marignan. + +Homère dit: «Diomède égorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait +l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mécistée, extermine Drésos, et +Opheltios, Ésèpe, et ce Pédasus que la naïade Abarbarée conçut de +l'irréprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque, +Ablère; Polypætès, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllène, et Teucer, +Arétaon. Méganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon, +roi des héros, terrasse Élatos né dans la ville escarpée que baigne le +sonore fleuve Satnoïs.» Dans nos vieux poèmes de gestes, Esplandian +attaque avec une bisaiguë de feu le marquis géant Swantibore, lequel se +défend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il déracine. Nos +anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de +Bourbon, armés, armoriés et timbrés en guerre, à cheval, et s'abordant, +la hache d'armes à la main, masqués de fer, bottés de fer, gantés de +fer, l'un caparaçonné d'hermine, l'autre drapé d'azur; Bretagne avec son +lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqué d'une +monstrueuse fleur de lys à visière. Mais pour être superbe, il n'est pas +nécessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing, +comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phylès, père de +Polydamas, d'avoir rapporté d'Éphyre une bonne armure, présent du roi +des hommes Euphète; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou +pour une loyauté. Ce petit soldat naïf, hier paysan de la Beauce ou du +Limousin, qui rôde, le coupe-chou au côté, autour des bonnes d'enfants +dans le Luxembourg, ce jeune étudiant pâle penché sur une pièce +d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des +ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir, +mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans +le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et +que l'autre combatte pour son idéal, et qu'ils s'imaginent tous les deux +combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que +feront, dans le grand champ épique où se débat l'humanité, ce pioupiou +et ce carabin aux prises, égalera l'ombre que jette Mégaryon, roi de la +Lycie pleine de tigres, étreignant corps à corps l'immense Ajax, égal +aux dieux. + + + + +Chapitre XXII + +Pied à pied + + +Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux +extrémités de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu +Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans +faire de brèche praticable, avait assez largement échancré le milieu de +la redoute; là, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet, +et s'était écroulé; et les débris, qui étaient tombés, tantôt à +l'intérieur, tantôt à l'extérieur, avaient fini, en s'amoncelant, par +faire, des deux côtés du barrage, deux espèces de talus, l'un au dedans, +l'autre au dehors. Le talus extérieur offrait à l'abordage un plan +incliné. + +Un suprême assaut y fut tenté et cet assaut réussit. La masse hérissée +de bayonnettes et lancée au pas gymnastique arriva irrésistible, et +l'épais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fumée +au haut de l'escarpement. Cette fois c'était fini. Le groupe d'insurgés +qui défendait le centre recula pêle-mêle. + +Alors le sombre amour de la vie se réveilla chez quelques-uns. Couchés +en joue par cette forêt de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir. +C'est là une minute où l'instinct de la conservation pousse des +hurlements et où la bête reparaît dans l'homme. Ils étaient acculés à la +haute maison à six étages qui faisait le fond de la redoute. Cette +maison pouvait être le salut. Cette maison était barricadée et comme +murée du haut en bas. Avant que la troupe de ligne fût dans l'intérieur +de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la +durée d'un éclair suffisait pour cela, et la porte de cette maison, +entre-bâillée brusquement et refermée tout de suite, pour ces désespérés +c'était la vie. En arrière de cette maison, il y avait les rues, la +fuite possible, l'espace. Ils se mirent à frapper contre cette porte à +coups de crosse et à coups de pied, appelant, criant, suppliant, +joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisième étage, +la tête morte les regardait. + +Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralliés autour d'eux, s'étaient +élancés et les protégeaient. Enjolras avait crié aux soldats: N'avancez +pas! et un officier n'ayant pas obéi, Enjolras avait tué l'officier. Il +était maintenant dans la petite cour intérieure de la redoute, adossé à +la maison de Corinthe, l'épée d'une main, la carabine de l'autre, tenant +ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux +désespérés:--il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.--Et, les couvrant +de son corps, faisant à lui seul face à un bataillon, il les fit passer +derrière lui. Tous s'y précipitèrent. Enjolras, exécutant avec sa +carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les +bâtonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour +de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant +horrible, les soldats voulant pénétrer, les insurgés voulant fermer. La +porte fut close avec une telle violence qu'en se remboîtant dans son +cadre, elle laissa voir coupés et collés à son chambranle les cinq +doigts d'un soldat qui s'y était cramponné. + +Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la +clavicule; il sentit qu'il s'évanouissait et qu'il tombait. En ce +moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d'une main vigoureuse +qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui +laissa à peine le temps de cette pensée mêlée au suprême souvenir de +Cosette:--Je suis fait prisonnier. Je serai fusillé. + +Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les réfugiés du cabaret, eut la +même idée. Mais ils étaient à cet instant où chacun n'a que le temps de +songer à sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la +verrouilla, et en ferma à double tour la serrure et le cadenas, pendant +qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats à coups de crosse, +les sapeurs à coups de hache. Les assaillants s'étaient groupés sur +cette porte. C'était maintenant le siège du cabaret qui commençait. + +Les soldats, disons-le, étaient pleins de colère. + +La mort du sergent d'artillerie les avait irrités, et puis, chose plus +funeste, pendant les quelques heures qui avaient précédé l'attaque, il +s'était dit parmi eux que les insurgés mutilaient les prisonniers, et +qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tête. Ce genre +de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles, +et ce fut un faux bruit de cette espèce qui causa plus tard la +catastrophe de la rue Transnonain. + +Quand la porte fut barricadée, Enjolras dit aux autres: + +--Vendons-nous cher. + +Puis il s'approcha de la table où étaient étendus Mabeuf et Gavroche. On +voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande, +l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les +plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait +vers la terre. C'était celle du vieillard. + +Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable, de même que la veille +il avait baisé le front. + +C'étaient les deux seuls baisers qu'il eût donnés dans sa vie. + +Abrégeons. La barricade avait lutté comme une porte de Thèbes, le +cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces résistances-là sont +bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir +pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:--Capitulez, Palafox répond: «Après +la guerre au canon, la guerre au couteau.» Rien ne manqua à la prise +d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavés pleuvant de la fenêtre et du +toit sur les assiégeants et exaspérant les soldats par d'horribles +écrasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la +fureur de l'attaque, ni la rage de la défense, ni enfin, quand la porte +céda, les démences frénétiques de l'extermination. Les assaillants, en +se ruant dans le cabaret, les pieds embarrassés dans les panneaux de la +porte enfoncée et jetée à terre, n'y trouvèrent pas un combattant. +L'escalier en spirale, coupé à coups de hache, gisait au milieu de la +salle basse, quelques blessés achevaient d'expirer, tout ce qui n'était +pas tué était au premier étage, et là, par le trou du plafond, qui avait +été l'entrée de l'escalier, un feu terrifiant éclata. C'étaient les +dernières cartouches. Quand elles furent brûlées, quand ces agonisants +redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit à la main +deux de ces bouteilles réservées par Enjolras et dont nous avons parlé, +et ils tinrent tête à l'escalade avec ces massues effroyablement +fragiles. C'étaient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles +qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assiégé, hélas, fait arme +de tout. Le feu grégeois n'a pas déshonoré Archimède; la poix bouillante +n'a pas déshonoré Bayard. Toute la guerre est de l'épouvante, et il n'y +a rien à y choisir. La mousqueterie des assiégeants, quoique gênée et de +bas en haut, était meurtrière. Le rebord du trou du plafond fut bientôt +entouré de têtes mortes d'où ruisselaient de longs fils rouges et +fumants. Le fracas était inexprimable; une fumée enfermée et brûlante +faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire +l'horreur arrivée à ce degré. Il n'y avait plus d'hommes dans cette +lutte maintenant infernale. Ce n'étaient plus des géants contre des +colosses. Cela ressemblait plus à Milton et à Dante qu'à Homère. Des +démons attaquaient, des spectres résistaient. + +C'était l'héroïsme monstre. + + + + +Chapitre XXIII + +Oreste à jeun et Pylade ivre + + +Enfin, se faisant la courte échelle, s'aidant du squelette de +l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, écharpant, au +bord de la trappe même, les derniers qui résistaient, une vingtaine +d'assiégeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, pêle-mêle, +la plupart défigurés par des blessures au visage dans cette ascension +redoutable, aveuglés par le sang, furieux, devenus sauvages, firent +irruption dans la salle du premier étage. Il n'y avait plus là qu'un +seul qui fût debout, Enjolras. Sans cartouches, sans épée, il n'avait +plus à la main que le canon de sa carabine dont il avait brisé la crosse +sur la tête de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les +assaillants et lui; il avait reculé à l'angle de la salle, et là, l'oeil +fier, la tête haute, ce tronçon d'arme au poing, il était encore assez +inquiétant pour que le vide se fût fait autour de lui. Un cri s'éleva: + +--C'est le chef. C'est lui qui a tué l'artilleur. Puisqu'il s'est mis +là, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place. + +--Fusillez-moi, dit Enjolras. + +Et, jetant le tronçon de sa carabine, et croisant les bras, il présenta +sa poitrine. + +L'audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu'Enjolras eut +croisé les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa +dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de +solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d'Enjolras +désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par +l'autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait +pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un +invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect. +Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un +resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus être fatigué que +blessé, après les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de +s'écouler, il était vermeil et rose. C'était de lui peut-être que +parlait le témoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: «Il +y avait un insurgé que j'ai entendu nommer Apollon.» Un garde national +qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: «Il me semble que je +vais fusiller une fleur.» + +Douze hommes se formèrent en peloton à l'angle opposé à Enjolras, et +apprêtèrent leurs fusils en silence. + +Puis un sergent cria:--Joue. + +Un officier intervint. + +--Attendez. + +Et s'adressant à Enjolras: + +--Voulez-vous qu'on vous bande les yeux? + +--Non. + +--Est-ce bien vous qui avez tué le sergent d'artillerie? + +--Oui. + +Depuis quelques instants Grantaire s'était réveillé. + +Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle +haute du cabaret, assis sur une chaise, affaissé sur une table. + +Il réalisait, dans toute son énergie, la vieille métaphore: ivre mort. +Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jeté en léthargie. Sa +table étant petite et ne pouvant servir à la barricade, on la lui avait +laissée. Il était toujours dans la même posture, la poitrine pliée sur +la table, la tête appuyée à plat sur les bras, entouré de verres, de +chopes et de bouteilles. Il dormait de cet écrasant sommeil de l'ours +engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade, +ni les boulets, ni la mitraille qui pénétrait par la croisée dans la +salle où il était, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il +répondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre +là qu'une balle vînt lui épargner la peine de se réveiller. Plusieurs +cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'oeil, rien ne le +distinguait de ces dormeurs profonds de la mort. + +Le bruit n'éveille pas un ivrogne, le silence le réveille. Cette +singularité a été plus d'une fois observée. La chute de tout, autour de +lui, augmentait l'anéantissement de Grantaire; l'écroulement le +berçait.--L'espèce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une +secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop +qui s'arrête court. Les assoupis s'y réveillent. Grantaire se dressa en +sursaut, étendit les bras, se frotta les yeux, regarda, bâilla, et +comprit. + +L'ivresse qui finit ressemble à un rideau qui se déchire. On voit, en +bloc et d'un seul coup d'oeil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre +subitement à la mémoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est +passé depuis vingt-quatre heures, n'a pas achevé d'ouvrir les paupières, +qu'il est au fait. Les idées lui reviennent avec une lucidité brusque; +l'effacement de l'ivresse, sorte de buée qui aveuglait le cerveau, se +dissipe, et fait place à la claire et nette obsession des réalités. + +Relégué qu'il était dans son coin et comme abrité derrière le billard, +les soldats, l'oeil fixé sur Enjolras, n'avaient pas même aperçu +Grantaire, et le sergent se préparait à répéter l'ordre: En joue! quand +tout à coup ils entendirent une voix forte crier à côté d'eux: + +--Vive la République! J'en suis. + +Grantaire s'était levé. + +L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqué, et dont il n'avait +pas été, apparut dans le regard éclatant de l'ivrogne transfiguré. + +Il répéta: Vive la République! traversa la salle d'un pas ferme, et alla +se placer devant les fusils debout près d'Enjolras. + +--Faites-en deux d'un coup, dit-il. + +Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit: + +--Permets-tu? + +Enjolras lui serra la main en souriant. + +Ce sourire n'était pas achevé que la détonation éclata. + +Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta adossé au mur comme si +les balles l'y eussent cloué. Seulement il pencha la tête. + +Grantaire, foudroyé, s'abattit à ses pieds. + +Quelques instants après, les soldats délogeaient les derniers insurgés +réfugiés au haut de la maison. Ils tiraillaient à travers un treillis de +bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des +corps par les fenêtres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui +essayaient de relever l'omnibus fracassé, étaient tués de deux coups de +carabine tirés des mansardes. Un homme en blouse en était précipité, un +coup de bayonnette dans le ventre, et râlait à terre. Un soldat et un +insurgé glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne +voulaient pas se lâcher, et tombaient, se tenant embrassés d'un +embrassement féroce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu, +piétinement farouche. Puis le silence. La barricade était prise. + +Les soldats commencèrent la fouille des maisons d'alentour et la +poursuite des fuyards. + + + + +Chapitre XXIV + +Prisonnier + + +Marius était prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean. + +La main qui l'avait étreint par derrière au moment où il tombait, et +dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, était +celle de Jean Valjean. + +Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer. +Sans lui, à cette phase suprême de l'agonie, personne n'eût songé aux +blessés. Grâce à lui, partout présent dans le carnage comme une +providence, ceux qui tombaient étaient relevés, transportés dans la +salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait la barricade. +Mais rien qui pût ressembler à un coup, à une attaque, ou même à une +défense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait. +Du reste, il avait à peine quelques égratignures. Les balles n'avaient +pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rêvé en +venant dans ce sépulcre, de ce côté-là il n'avait point réussi. Mais +nous doutons qu'il eût songé au suicide, acte irréligieux. + +Jean Valjean, dans la nuée épaisse du combat, n'avait pas l'air de voir +Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de +feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilité de tigre, +s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta. + +Le tourbillon de l'attaque était en cet instant-là si violemment +concentré sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit +Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius évanoui, traverser le champ +dépavé de la barricade et disparaître derrière l'angle de la maison de +Corinthe. + +On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il +garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi, +quelques pieds carrés de terrain. Il y a ainsi parfois dans les +incendies une chambre qui ne brûle point, et dans les mers les plus +furieuses, en deçà d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac +d'écueils, un petit coin tranquille. C'était dans cette espèce de repli +du trapèze intérieur de la barricade qu'Éponine avait agonisé. + +Là Jean Valjean s'arrêta, il laissa glisser à terre Marius, s'adossa au +mur et jeta les yeux autour de lui. + +La situation était épouvantable. + +Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-être, ce pan de muraille +était un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait +l'angoisse où il s'était trouvé rue Polonceau, huit ans auparavant, et +de quelle façon il était parvenu à s'échapper; c'était difficile alors, +aujourd'hui c'était impossible. Il avait devant lui cette implacable et +sourde maison à six étages qui ne semblait habitée que par l'homme mort +penché à sa fenêtre; il avait à sa droite la barricade assez basse qui +fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile, +mais on voyait au-dessus de la crête du barrage une rangée de pointes de +bayonnettes. C'était la troupe de ligne, postée au delà de cette +barricade, et aux aguets. Il était évident que franchir la barricade +c'était aller chercher un feu de peloton, et que toute tête qui se +risquerait à dépasser le haut de la muraille de pavés servirait de cible +à soixante coups de fusil. Il avait à sa gauche le champ du combat. La +mort était derrière l'angle du mur. + +Que faire? + +Un oiseau seul eût pu se tirer de là. + +Et il fallait se décider sur-le-champ, trouver un expédient, prendre un +parti. On se battait à quelques pas de lui; par bonheur tous +s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un +soldat, un seul, eût l'idée de tourner la maison, ou de l'attaquer en +flanc, tout était fini. + +Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade à +côté de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrémité +suprême, éperdu, et comme s'il eût voulu y faire un trou avec ses yeux. + +À force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une +telle agonie se dessina et prit forme à ses pieds, comme si c'était une +puissance du regard de faire éclore la chose demandée. Il aperçut à +quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gardé et +guetté au dehors, sous un écroulement de pavés qui la cachait en partie, +une grille de fer posée à plat et de niveau avec le sol. Cette grille, +faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrés. +L'encadrement de pavés qui la maintenait avait été arraché, et elle +était comme descellée. À travers les barreaux on entrevoyait une +ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une cheminée ou +au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'élança. Sa vieille science des +évasions lui monta au cerveau comme une clarté. Écarter les pavés, +soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps +mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes +et des genoux, dans cette espèce de puits heureusement peu profond, +laisser retomber au-dessus de sa tête la lourde trappe de fer sur +laquelle les pavés ébranlés croulèrent de nouveau, prendre pied sur une +surface dallée à trois mètres au-dessous du sol, cela fut exécuté comme +ce qu'on fait dans le délire, avec une force de géant et une rapidité +d'aigle; cela dura quelques minutes à peine. + +Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de +long corridor souterrain. + +Là, paix profonde, silence absolu, nuit. + +L'impression qu'il avait autrefois éprouvée en tombant de la rue dans le +couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce +n'était plus Cosette; c'était Marius. + +C'est à peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague +murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut. + + + + +Livre deuxième--L'intestin de Léviathan + + + + +Chapitre I + +La terre appauvrie par la mer + + +Paris jette par an vingt-cinq millions à l'eau. Et ceci sans métaphore. +Comment, et de quelle façon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun +but. Avec quelle pensée? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au +moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin? +c'est son égout. + +Vingt-cinq millions, c'est le plus modéré des chiffres approximatifs que +donnent les évaluations de la science spéciale. + +La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd'hui que le plus +fécondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les +Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan +chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va à la ville sans rapporter, aux +deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons +immondices. Grâce à l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi +jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu'à cent vingt +fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilité au +détritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des +stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une +réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est +or. + +Que fait-on de cet or fumier? On le balaye à l'abîme. + +On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au +pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l'incalculable +élément d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie à la mer. Tout +l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu +d'être jeté à l'eau, suffirait à nourrir le monde. + +Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la +nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides +écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce +que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est +du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du bétail, +c'est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c'est du foin +parfumé, c'est du blé doré, c'est du pain sur votre table, c'est du sang +chaud dans vos veines, c'est de la santé, c'est de la joie, c'est de la +vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation +sur la terre et la transfiguration dans le ciel. + +Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition +des plaines fait la nourriture des hommes. + +Vous êtes maîtres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule +par-dessus le marché. Ce sera là le chef-d'oeuvre de votre ignorance. + +La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à +l'Atlantique par la bouche de ses rivières un versement d'un +demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le +quart des dépenses du budget. L'habileté de l'homme est telle qu'il aime +mieux se débarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est +la substance même du peuple qu'emportent, ici goutte à goutte, là à +flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le +gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'océan. Chaque hoquet de +nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats: la terre +appauvrie et l'eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie +sortant du fleuve. + +Il est notoire, par exemple, qu'à cette heure, la Tamise empoisonne +Londres. + +Pour ce qui est de Paris, on a dû, dans ces derniers temps, transporter +la plupart des embouchures d'égouts en aval au-dessous du dernier pont. + +Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'écluses de chasse, +aspirant et refoulant, un système de drainage élémentaire, simple comme +le poumon de l'homme, et qui est déjà en pleine fonction dans plusieurs +communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure +des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et +ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous +les cinq cents millions jetés dehors. On pense à autre chose. + +Le procédé actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est +bonne, le résultat est triste. On croit expurger la ville, on étiole la +population. Un égout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec +sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplacé l'égout, +simple lavage appauvrissant, alors, ceci étant combiné avec les données +d'une économie sociale nouvelle, le produit de la terre sera décuplé, et +le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez la +suppression des parasitismes, il sera résolu. + +En attendant, la richesse publique s'en va à la rivière, et le coulage a +lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par épuisement. + +Quant à la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant +le vingt-cinquième de la population française totale, et le guano +parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité +en évaluant à vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le +demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq +millions, employés en assistance et en jouissance, doubleraient la +splendeur de Paris. La ville les dépense en cloaques. De sorte qu'on +peut dire que la grande prodigalité de Paris, sa fête merveilleuse, sa +Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or à pleines mains, son +faste, son luxe, sa magnificence, c'est son égout. + +C'est de cette façon que, dans la cécité d'une mauvaise économie +politique, on noie et on laisse aller à vau-l'eau et se perdre dans les +gouffres le bien-être de tous. Il devrait y avoir des filets de +Saint-Cloud pour la fortune publique. + +Économiquement, le fait peut se résumer ainsi: Paris panier percé. + +Paris, cette cité modèle, ce patron des capitales bien faites dont +chaque peuple tâche d'avoir une copie, cette métropole de l'idéal, cette +patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre +et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce +composé merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue +que nous venons de signaler, hausser les épaules à un paysan du Fo-Kian. + +Imitez Paris, vous vous ruinerez. + +Au reste, particulièrement en ce gaspillage immémorial et insensé, Paris +lui-même imite. + +Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point là de la +sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. «Les cloaques +de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain.» +Quand la campagne de Rome fut ruinée par l'égout romain, Rome épuisa +l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa +la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'égout de Rome a +engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et +à l'univers. _Urbi et orbi_. Ville éternelle, égout insondable. + +Pour ces choses-là comme pour d'autres, Rome donne l'exemple. + +Cet exemple, Paris le suit, avec toute la bêtise propre aux villes +d'esprit. + +Pour les besoins de l'opération sur laquelle nous venons de nous +expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'égouts; lequel a +ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa +circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins. + +Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple; là où il y a +tout, il y a l'ignominie à côté de la sublimité; et, si Paris contient +Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la +ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutèce, +la ville de boue. + +D'ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la titanique +sentine de Paris réalise, parmi les monuments, cet idéal étrange réalisé +dans l'humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et +Mirabeau, le grandiose abject. + +Le sous-sol de Paris, si l'oeil pouvait en pénétrer la surface, +présenterait l'aspect d'un madrépore colossal. Une éponge n'a guère plus +de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour +sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes, +qui sont une cave à part, sans parler de l'inextricable treillis des +conduits du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la +distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les égouts à +eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux; +labyrinthe qui a pour fil sa pente. + +Là apparaît, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de +l'accouchement de Paris. + + + + +Chapitre II + +L'histoire ancienne de l'égout + + +Qu'on s'imagine Paris ôté comme un couvercle, le réseau souterrain des +égouts, vu à vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espèce de +grosse branche greffée au fleuve. Sur la rive droite l'égout de ceinture +sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les +rameaux et les impasses seront les ramuscules. + +Cette figure n'est que sommaire et à demi exacte, l'angle droit, qui est +l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, étant très +rare dans la végétation. + +On se fera une image plus ressemblante de cet étrange plan géométral en +supposant qu'on voie à plat sur un fond de ténèbres quelque bizarre +alphabet d'orient brouillé comme un fouillis, et dont les lettres +difformes seraient soudées les unes aux autres, dans un pêle-mêle +apparent et comme au hasard, tantôt par leurs angles, tantôt par leurs +extrémités. + +Les sentines et les égouts jouaient un grand rôle au Moyen-Âge, au +Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y +mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte +religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La +fosse aux vermines de Bénarès n'est pas moins vertigineuse que la fosse +aux lions de Babylone. Téglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques, +jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'égout de Munster que Jean de +Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de +Kekhscheb que son ménechme oriental, Mokannâ, le prophète voilé du +Khorassan, faisait sortir son faux soleil. + +L'histoire des hommes se reflète dans l'histoire des cloaques. Les +gémonies racontaient Rome. L'égout de Paris a été une vieille chose +formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l'intelligence, +la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol, +tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est caché +dans ce trou; les maillotins au quatorzième siècle, les tire-laine au +quinzième, les huguenots au seizième, les illuminés de Morin au +dix-septième, les chauffeurs au dix-huitième. Il y a cent ans, le coup +de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois +avait la caverne, Paris avait l'égout. La truanderie, cette _picareria_ +gauloise, acceptait l'égout comme succursale de la Cour des Miracles, et +le soir, narquoise et féroce, rentrait sous le vomitoire Maubuée comme +dans une alcôve. + +Il était tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien +le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile +nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De là un +fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fantômes hantent ces longs +corridors solitaires; partout la putridité et le miasme; çà et là un +soupirail où Villon dedans cause avec Rabelais dehors. + +L'égout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les épuisements +et de tous les essais. L'économie politique y voit un détritus, la +philosophie sociale y voit un résidu. + +L'égout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y +confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n'y a plus +de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme +définitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La +naïveté s'est réfugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en +voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il +est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Scapin l'avoisine. +Toutes les malpropretés de la civilisation, une fois hors de service, +tombent dans cette fosse de vérité où aboutit l'immense glissement +social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle +est une confession. Là, plus de fausse apparence, aucun plâtrage +possible, l'ordure ôte sa chemise, dénudation absolue, déroute des +illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre +figure de ce qui finit. Réalité et disparition. Là, un cul de bouteille +avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticité; là, le +trognon de pomme qui a eu des opinions littéraires redevient le trognon +de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat +de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort +du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicide, un foetus +livide roule enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le mardi gras +dernier à l'Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d'une +pourriture qui a été la jupe de Margoton; c'est plus que de la +fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille. +Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout. + +Cette sincérité de l'immondice nous plaît, et repose l'âme. Quand on a +passé son temps à subir sur la terre le spectacle des grands airs que +prennent la raison d'état, le serment, la sagesse politique, la justice +humaine, les probités professionnelles, les austérités de situation, les +robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un égout et de voir de +la fange qui en convient. + +Cela enseigne en même temps. Nous l'avons dit tout à l'heure, l'histoire +passe par l'égout. Les Saint-Barthélemy y filtrent goutte à goutte entre +les pavés. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et +religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent +leurs cadavres. Pour l'oeil du songeur, tous les meurtriers historiques +sont là, dans la pénombre hideuse, à genoux, avec un pan de leur suaire +pour tablier, épongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec +Tristan, François Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa mère, +Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, Hébert +et Maillard y sont, grattant les pierres et tâchant de faire disparaître +la trace de leurs actions. On entend sous ces voûtes le balai de ces +spectres. On y respire la fétidité énorme des catastrophes sociales. On +voit dans des coins des miroitements rougeâtres. Il coule là une eau +terrible où se sont lavées des mains sanglantes. + +L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de +son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pensée. Tout +veut la fuir, mais rien ne lui échappe. Tergiverser est inutile. Quel +côté de soi montre-t-on en tergiversant? le côté honte. La philosophie +poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'évader +dans le néant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le +rapetissement des choses qui s'évanouissent, elle reconnaît tout. Elle +reconstruit la pourpre d'après le haillon et la femme d'après le +chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait +les moeurs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle +reconnaît à une empreinte d'ongle sur un parchemin la différence qui +sépare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle +retrouve dans ce qui reste ce qui a été, le bien, le mal, le faux, le +vrai, la tache de sang du palais, le pâté d'encre de la caverne, la +goutte de suif du lupanar, les épreuves subies, les tentations bien +venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caractères en +s'abaissant, la trace de la prostitution dans les âmes que leur +grossièreté en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome +la marque du coup de coude de Messaline. + + + + +Chapitre III + +Bruneseau + + +L'égout de Paris, au moyen âge, était légendaire. Au seizième siècle +Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le +cloaque, Mercier l'atteste, était abandonné à lui-même et devenait ce +qu'il pouvait. + +Tel était cet ancien Paris, livré aux querelles, aux indécisions et aux +tâtonnements. Il fut longtemps assez bête. Plus tard, 89 montra comment +l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait +peu de tête; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni +matériellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout +était obstacle, tout faisait question. L'égout, par exemple, était +réfractaire à tout itinéraire. On ne parvenait pas plus à s'orienter +dans la voirie qu'à s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible, +en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la +confusion des caves; Dédale doublait Babel. + +Quelquefois, l'égout de Paris se mêlait de déborder, comme si ce Nil +méconnu était subitement pris de colère. Il y avait, chose infâme, des +inondations d'égout. Par moments, cet estomac de la civilisation +digérait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris +avait l'arrière-goût de sa fange. Ces ressemblances de l'égout avec le +remords avaient du bon; c'étaient des avertissements; fort mal pris du +reste; la ville s'indignait que sa boue eût tant d'audace, et +n'admettait pas que l'ordure revînt. Chassez-la mieux. + +L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de +quatre-vingts ans. La fange se répandit en croix place des Victoires, où +est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honoré par les deux +bouches d'égout des Champs-Élysées, rue Saint-Florentin par l'égout +Saint-Florentin, rue Pierre-à-Poisson par l'égout de la Sonnerie, rue +Popincourt par l'égout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'égout de +la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-Élysées +jusqu'à une hauteur de trente-cinq centimètres; et, au midi, par le +vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle pénétra +rue Mazarine, rue de l'Échaudé, et rue des Marais, où elle s'arrêta à +une longueur de cent neuf mètres, précisément à quelques pas de la +maison qu'avait habitée Racine, respectant, dans le dix-septième siècle, +le poète plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue +Saint-Pierre où elle s'éleva à trois pieds au-dessus des dalles de la +gargouille, et son maximum d'étendue rue Saint-Sabin où elle s'étala sur +une longueur de deux cent trente-huit mètres. + +Au commencement de ce siècle, l'égout de Paris était encore un lieu +mystérieux. La boue ne peut jamais être bien famée; mais ici le mauvais +renom allait jusqu'à l'effroi. Paris savait confusément qu'il avait sous +lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille +de Thèbes où fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et +qui eût pu servir de baignoire à Béhémoth. Les grosses bottes des +égoutiers ne s'aventuraient jamais au delà de certains points connus. On +était encore très voisin du temps où les tombereaux des boueurs, du haut +desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Créqui, se +déchargeaient tout simplement dans l'égout. Quant au curage, on confiait +cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne +balayaient. Rome laissait encore quelque poésie à son cloaque et +l'appelait Gémonies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou +punais. La science et la superstition étaient d'accord pour l'horreur. +Le Trou punais ne répugnait pas moins à l'hygiène qu'à la légende. Le +Moine bourru était éclos sous la voussure fétide de l'égout Mouffetard; +les cadavres des Marmousets avaient été jetés dans l'égout de la +Barillerie; Fagon avait attribué la redoutable fièvre maligne de 1685 au +grand hiatus de l'égout du Marais qui resta béant jusqu'en 1833 rue +Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche +d'égout de la rue de la Mortellerie était célèbre par les pestes qui en +sortaient; avec sa grille de fer à pointes qui simulait une rangée de +dents, elle était dans cette rue fatale comme une gueule de dragon +soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait +le sombre évier parisien d'on ne sait quel hideux mélange d'infini. +L'égout était sans fond. L'égout, c'était le barathrum. L'idée +d'explorer ces régions lépreuses ne venait pas même à la police. Tenter +cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller à la découverte dans +cet abîme, qui l'eût osé? C'était effrayant. Quelqu'un se présenta +pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb. + +Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur +faisait à Paris, le ministre de l'intérieur, un Decrès ou un Crétet +quelconque, vint au petit lever du maître. On entendait dans le +Carrousel le traînement des sabres de tous ces soldats extraordinaires +de la grande république et du grand empire; il y avait encombrement de +héros à la porte de Napoléon; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et +du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de +Kléber; aérostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de +Gênes, hussards que les Pyramides avaient regardés, artilleurs qu'avait +éclaboussés le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la +flotte à l'ancre dans le Zuyderzée; les uns avaient suivi Bonaparte sur +le pont de Lodi, les autres avaient accompagné Murat dans la tranchée de +Mantoue, les autres avaient devancé Lannes dans le chemin creux de +Montebello. Toute l'armée d'alors était là, dans la cour des Tuileries, +représentée par une escouade ou par un peloton, et gardant Napoléon au +repos; et c'était l'époque splendide où la grande armée avait derrière +elle Marengo et devant elle Austerlitz.--Sire, dit le ministre de +l'intérieur à Napoléon, j'ai vu hier l'homme le plus intrépide de votre +empire.--Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et +qu'est-ce qu'il a fait?--Il veut faire une chose, +sire.--Laquelle?--Visiter les égouts de Paris. + +Cet homme existait et se nommait Bruneseau. + + + + +Chapitre IV + +Détails ignorés + + +La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille +nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en même temps un voyage +de découvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier +intelligent, très jeune alors, en racontait encore il y a quelques +années les curieux détails que Bruneseau crut devoir omettre dans son +rapport au préfet de police, comme indignes du style administratif. Les +procédés désinfectants étaient à cette époque très rudimentaires. À +peine Bruneseau eut-il franchi les premières articulations du réseau +souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusèrent d'aller plus +loin. L'opération était compliquée; la visite entraînait le curage; il +fallait donc curer, et en même temps arpenter: noter les entrées d'eau, +compter les grilles et les bouches, détailler les branchements, indiquer +les courants à points de partage, reconnaître les circonscriptions +respectives des divers bassins, sonder les petits égouts greffés sur +l'égout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la +largeur, tant à la naissance des voûtes qu'à fleur du radier, enfin +déterminer les ordonnées du nivellement au droit de chaque entrée d'eau, +soit du radier de l'égout, soit du sol de la rue. On avançait +péniblement. Il n'était pas rare que les échelles de descente +plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans +les miasmes. De temps en temps on emportait un égoutier évanoui. À de +certains endroits, précipice. Le sol s'était effondré, le dallage avait +croulé, l'égout s'était changé en puits perdu; on ne trouvait plus le +solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine à le retirer. +Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans +les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'étoupe +imbibée de résine. La muraille, par places, était couverte de fongus +difformes, et l'on eût dit des tumeurs, la pierre elle-même semblait +malade dans ce milieu irrespirable. + +Bruneseau, dans son exploration, procéda d'amont en aval. Au point de +partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il déchiffra sur une +pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite où +s'était arrêté Philibert Delorme, chargé par Henri II de visiter la +voirie souterraine de Paris. Cette pierre était la marque du seizième +siècle à l'égout. Bruneseau retrouva la main-d'oeuvre du dix-septième +dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue +Vieille-du-Temple, voûtés entre 1600 et 1650, et la main-d'oeuvre du +dix-huitième dans la section ouest du canal collecteur, encaissée et +voûtée en 1740. Ces deux voûtes, surtout la moins ancienne, celle de +1740, étaient plus lézardées et plus décrépites que la maçonnerie de +l'égout de ceinture, laquelle datait de 1412, époque où le ruisseau +d'eau vive de Ménilmontant fut élevé à la dignité de grand égout de +Paris, avancement analogue à celui d'un paysan qui deviendrait premier +valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transformé en +Lebel. + +On crut reconnaître çà et là, notamment sous le Palais de justice, des +alvéoles d'anciens cachots pratiqués dans l'égout même. _In pace_ +hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura +toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette +d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition +probablement connexe à la fameuse et incontestable apparition du diable +rue des Bernardins dans la dernière année du dix-huitième siècle. Le +pauvre diable avait fini par se noyer dans l'égout. + +Sous le long couloir cintré qui aboutit à l'Arche-Marion, une hotte de +chiffonnier, parfaitement conservée, fit l'admiration des connaisseurs. +Partout, la vase, que les égoutiers en étaient venus à manier +intrépidement, abondait en objets précieux, bijoux d'or et d'argent, +pierreries, monnaies. Un géant qui eût filtré ce cloaque eût eu dans son +tamis la richesse des siècles. Au point de partage des deux branchements +de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singulière +médaille huguenote en cuivre, portant d'un côté un porc coiffé d'un +chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en tête. + +La rencontre la plus surprenante fut à l'entrée du Grand Égout. Cette +entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus +que les gonds. À l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et +souillée qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l'ombre +et achevait de s'y déchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et +examina ce lambeau. C'était de la batiste très fine, et l'on distinguait +à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée +au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne était une couronne +de marquis et les sept lettres signifiaient _Laubespine_. On reconnut +que ce qu'on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat. +Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'était quand il faisait +partie de la maison du comte d'Artois en qualité de médecin des écuries. +De ces amours, historiquement constatés, avec une grande dame, il lui +était resté ce drap de lit. Épave ou souvenir. À sa mort, comme c'était +le seul linge un peu fin qu'il eût chez lui, on l'y avait enseveli. De +vieilles femmes avaient emmailloté pour la tombe, dans ce lange où il y +avait eu de la volupté, le tragique Ami du Peuple. + +Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille où elle était; on ne +l'acheva pas. Fut-ce mépris ou respect? Marat méritait les deux. Et +puis, la destinée y était assez empreinte pour qu'on hésitât à y +toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du sépulcre la place +qu'elles choisissent. En somme, la relique était étrange. Une marquise y +avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait traversé le Panthéon pour +aboutir aux rats d'égout. Ce chiffon d'alcôve, dont Watteau eût jadis +joyeusement dessiné tous les plis, avait fini par être digne du regard +fixe de Dante. + +La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura +sept ans, de 1805 à 1812. Tout en cheminant, Bruneseau désignait, +dirigeait et mettait à fin des travaux considérables; en 1808, il +abaissait le radier du Ponceau, et, créant partout des lignes nouvelles, +il poussait l'égout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu'à la +fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la +Salpêtrière, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pères, sous la rue du +Mail, sous la rue de l'Écharpe, sous la place Royale, en 1812, sous la +rue de la Paix et sous la chaussée d'Antin. En même temps, il faisait +désinfecter et assainir tout le réseau. Dès la deuxième année, Bruneseau +s'était adjoint son gendre Nargaud. + +C'est ainsi qu'au commencement de ce siècle la vieille société cura son +double-fond et fit la toilette de son égout. Ce fut toujours cela de +nettoyé. + +Tortueux, crevassé, dépavé, craquelé, coupé de fondrières, cahoté par +des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, fétide, +sauvage, farouche, submergé d'obscurité, avec des cicatrices sur ses +dalles et des balafres sur ses murs, épouvantable, tel était, vu +rétrospectivement, l'antique égout de Paris. Ramifications en tous sens, +croisements de tranchées, branchements, pattes d'oie, étoiles comme dans +les sapes, cæcums, culs-de-sac, voûtes salpêtrées, puisards infects, +suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds, +ténèbres; rien n'égalait l'horreur de cette vieille crypte exutoire, +appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues, +taupinière titanique où l'esprit croit voir rôder à travers l'ombre, +dans de l'ordure qui a été de la splendeur, cette énorme taupe aveugle, +le passé. + +Ceci, nous le répétons, c'était l'égout d'autrefois. + + + + +Chapitre V + +Progrès actuel + + +Aujourd'hui l'égout est propre, froid, droit, correct. Il réalise +presque l'idéal de ce qu'on entend en Angleterre par le mot +«respectable». Il est convenable et grisâtre; tiré au cordeau; on +pourrait presque dire à quatre épingles. Il ressemble à un fournisseur +devenu conseiller d'État. On y voit presque clair. La fange s'y comporte +décemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces +corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de +monarques et de princes, dans cet ancien bon temps «où le peuple aimait +ses rois». L'égout actuel est un bel égout; le style pur y règne; le +classique alexandrin rectiligne qui, chassé de la poésie, paraît s'être +réfugié dans l'architecture, semble mêlé à toutes les pierres de cette +longue voûte ténébreuse et blanchâtre; chaque dégorgeoir est une arcade; +la rue de Rivoli fait école jusque dans le cloaque. Au reste, si la +ligne géométrique est quelque part à sa place, c'est à coup sûr dans la +tranchée stercoraire d'une grande ville. Là, tout doit être subordonné +au chemin le plus court. L'égout a pris aujourd'hui un certain aspect +officiel. Les rapports mêmes de police dont il est quelquefois l'objet +ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caractérisent dans le +langage administratif sont relevés et dignes. Ce qu'on appelait boyau, +on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard. +Villon ne reconnaîtrait plus son antique logis en-cas. Ce réseau de +caves a bien toujours son immémoriale population de rongeurs, plus +pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache, +risque sa tête à la fenêtre de l'égout et examine les Parisiens; mais +cette vermine elle-même s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son +palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa férocité primitive. La +pluie, qui salissait l'égout d'autrefois, lave l'égout d'à présent. Ne +vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est +plutôt hypocrite qu'irréprochable. La préfecture de police et la +commission de salubrité ont eu beau faire. En dépit de tous les procédés +d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe +après la confession. + +Convenons-en, comme, à tout prendre, le balayage est un hommage que +l'égout rend à la civilisation, et comme, à ce point de vue, la +conscience de Tartuffe est un progrès sur l'étable d'Augias, il est +certain que l'égout de Paris s'est amélioré. + +C'est plus qu'un progrès; c'est une transmutation. Entre l'égout ancien +et l'égout actuel, il y a une révolution. Qui a fait cette révolution? + +L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nommé, Bruneseau. + + + + +Chapitre VI + +Progrès futur + + +Le creusement de l'égout de Paris n'a pas été une petite besogne. Les +dix derniers siècles y ont travaillé sans le pouvoir terminer, pas plus +qu'ils n'ont pu finir Paris. L'égout, en effet, reçoit tous les +contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte +de polype ténébreux aux mille antennes qui grandit dessous en même temps +que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'égout +allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois +mille trois cents mètres d'égouts; c'est là que Paris en était le 1er +janvier 1806. À partir de cette époque, dont nous reparlerons tout à +l'heure, l'oeuvre a été utilement et énergiquement reprise et continuée; +Napoléon a bâti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent +quatre mètres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix +mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille +vingt; la République de 1848, vingt-trois mille trois cent +quatre-vingt-un; le régime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en +tout, à l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix +mètres, soixante lieues d'égout; entrailles énormes de Paris. +Ramification obscure, toujours en travail; construction ignorée et +immense. + +Comme on le voit, le dédale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que +décuple de ce qu'il était au commencement du siècle. On se figure +malaisément tout ce qu'il a fallu de persévérance et d'efforts pour +amener ce cloaque au point de perfection relative où il est maintenant. +C'était à grand'peine que la vieille prévôté monarchique et, dans les +dix dernières années du dix-huitième siècle, la mairie révolutionnaire +étaient parvenues à forer les cinq lieues d'égouts qui existaient avant +1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette opération, les uns +propres à la nature du sol, les autres inhérents aux préjugés mêmes de +la population laborieuse de Paris. Paris est bâti sur un gisement +étrangement rebelle à la pioche, à la houe, à la sonde, au maniement +humain. Rien de plus difficile à percer et à pénétrer que cette +formation géologique à laquelle se superpose la merveilleuse formation +historique nommée Paris; dès que, sous une forme quelconque, le travail +s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les résistances +souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives, +des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science +spéciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames +calcaires alternées de filets de glaises très minces et de couches +schisteuses aux feuillets incrustés d'écailles d'huîtres contemporaines +des océans préadamites. Parfois un ruisseau crève brusquement une voûte +commencée et inonde les travailleurs; ou c'est une coulée de marne qui +se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme +verre les plus grosses poutres de soutènement. Tout récemment, à la +Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider +le canal, faire passer l'égout collecteur sous le canal Saint-Martin, +une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abondé +subitement dans le chantier souterrain, au delà de toute la puissance +des pompes d'épuisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la +fissure qui était dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point +bouchée sans peine. Ailleurs, près de la Seine, et même assez loin du +fleuve, comme par exemple à Belleville, Grande-Rue et passage Lumière, +on rencontre des sables sans fond où l'on s'enlise et où un homme peut +fondre à vue d'oeil. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes, +l'ensevelissement par les éboulements, les effondrements subits. Ajoutez +le typhus, dont les travailleurs s'imprègnent lentement. De nos jours, +après avoir creusé la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir +une conduite maîtresse d'eau de l'Ourcq, travail exécuté en tranchée, à +dix mètres de profondeur; après avoir, à travers les éboulements, à +l'aide des fouilles, souvent putrides, et des étrésillonnements, voûté +la Bièvre du boulevard de l'Hôpital jusqu'à la Seine; après avoir, pour +délivrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner +écoulement à cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait près +de la barrière des Martyrs; après avoir, disons-nous, construit la ligne +d'égouts de la barrière Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre +mois, jour et nuit, à une profondeur de onze mètres; après avoir, chose +qu'on n'avait pas vue encore, exécuté souterrainement un égout rue +Barre-du-Bec, sans tranchée, à six mètres au-dessous du sol, le +conducteur Monnot est mort. Après avoir voûté trois mille mètres +d'égouts sur tous les points de la ville, de la rue +Traversière-Saint-Antoine à la rue de Lourcine, après avoir, par le +branchement de l'Arbalète, déchargé des inondations pluviales le +carrefour Censier-Mouffetard, après avoir bâti l'égout Saint-Georges sur +enrochement et béton dans des sables fluides, après avoir dirigé le +redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth, +l'ingénieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de +bravoure-là, plus utiles pourtant que la tuerie bête des champs de +bataille. + +Les égouts de Paris, en 1832, étaient loin d'être ce qu'ils sont +aujourd'hui. Bruneseau avait donné le branle, mais il fallait le choléra +pour déterminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est +surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'égout de +ceinture, dit Grand Canal, comme à Venise, croupissait encore à ciel +ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a +trouvé dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts +francs six centimes nécessaires à la couverture de cette turpitude. Les +trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mandé, avec +leurs dégorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements +dépuratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a +été refaite à neuf et, comme nous l'avons dit, plus que décuplée depuis +un quart de siècle. + +Il y a trente ans, à l'époque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'était +encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien égout. Un très grand +nombre de rues, aujourd'hui bombées, étaient alors des chaussées +fendues. On voyait très souvent, au point déclive où les versants d'une +rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carrées à gros +barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses +et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue +officielle des ponts et chaussées donnait à ces points déclives et à ces +grilles le nom expressif de _cassis_. En 1832, dans une foule de rues, +rue de l'Étoile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple, +rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-Méricourt, quai aux Fleurs, rue du +Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais, +faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg +Montmartre, rue Grange-Batelière, aux Champs-Élysées, rue Jacob, rue de +Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses +gueules. C'étaient d'énormes hiatus de pierre à cagnards, quelquefois +entourés de bornes, avec une effronterie monumentale. + +Paris, en 1806, en était encore presque au chiffre d'égouts constaté en +mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Après Bruneseau, le +1er janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents mètres. De 1806 +à 1831, on avait bâti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante +mètres; depuis on a construit tous les ans huit et même dix mille mètres +de galeries, en maçonnerie de petits matériaux à bain de chaux +hydraulique sur fondation de béton. À deux cents francs le mètre, les +soixante lieues d'égouts du Paris actuel représentent quarante-huit +millions. + +Outre le progrès économique que nous avons indiqué en commençant, de +graves problèmes d'hygiène publique se rattachent à cette immense +question: l'égout de Paris. + +Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La +nappe d'eau, gisante à une assez grande profondeur souterraine, mais +déjà tâtée par deux forages, est fournie par la couche de grès vert +située entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut être +représentée par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de +rivières et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne, +l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre +d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du +ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle +vient de l'égout. Tous les miasmes du cloaque se mêlent à la respiration +de la ville; de là cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un +fumier, ceci a été scientifiquement établi, est plus pur que l'air pris +au-dessus de Paris. Dans un temps donné, le progrès aidant, les +mécanismes se perfectionnant, et la clarté se faisant, on emploiera la +nappe d'eau à purifier la nappe d'air. C'est-à-dire à laver l'égout. On +sait que par lavage de l'égout, nous entendons restitution de la fange à +la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura, +par ce simple fait, pour toute la communauté sociale, diminution de +misère et augmentation de santé. À l'heure où nous sommes, le +rayonnement des maladies de Paris va à cinquante lieues autour du +Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle. + +On pourrait dire que, depuis dix siècles, le cloaque est la maladie de +Paris. L'égout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct +populaire ne s'y est jamais trompé. Le métier d'égoutier était autrefois +presque aussi périlleux, et presque aussi répugnant au peuple, que le +métier d'équarrisseur si longtemps frappé d'horreur et abandonné au +bourreau. Il fallait une haute paye pour décider un maçon à disparaître +dans cette sape fétide; l'échelle du puisatier hésitait à s'y plonger; +on disait proverbialement: _descendre dans l'égout, c'est entrer dans la +fosse_; et toutes sortes de légendes hideuses, nous l'avons dit, +couvraient d'épouvante ce colossal évier; sentine redoutée qui a la +trace des révolutions du globe comme des révolutions des hommes, et où +l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du +déluge jusqu'au haillon de Marat. + + + + +Livre troisième--La boue, mais l'âme + + + + +Chapitre I + +Le cloaque et ses surprises + + +C'est dans l'égout de Paris que se trouvait Jean Valjean. + +Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'océan, le +plongeur peut y disparaître. + +La transition était inouïe. Au milieu même de la ville, Jean Valjean +était sorti de la ville; et, en un clin d'oeil, le temps de lever un +couvercle et de le refermer, il avait passé du plein jour à l'obscurité +complète, de midi à minuit, du fracas au silence, du tourbillon des +tonnerres à la stagnation de la tombe, et, par une péripétie bien plus +prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extrême péril +à la sécurité la plus absolue. + +Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris; +quitter cette rue où la mort était partout pour cette espèce de sépulcre +où il y avait la vie; ce fut un instant étrange. Il resta quelques +secondes comme étourdi; écoutant, stupéfait. La chausse-trape du salut +s'était subitement ouverte sous lui. La bonté céleste l'avait en quelque +sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence! + +Seulement le blessé ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si +ce qu'il emportait dans cette fosse était un vivant ou un mort. + +Sa première sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus +rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il était devenu sourd. Il +n'entendait plus rien. Le frénétique orage de meurtre qui se déchaînait +à quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu'à lui, nous l'avons +dit, grâce à l'épaisseur de terre qui l'en séparait, qu'éteint et +indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que +c'était solide sous ses pieds; voilà tout; mais cela suffisait. Il +étendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux côtés, et +reconnut que le couloir était étroit; il glissa, et reconnut que la +dalle était mouillée. Il avança un pied avec précaution, craignant un +trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se +prolongeait. Une bouffée de fétidité l'avertit du lieu où il était. + +Au bout de quelques instants, il n'était plus aveugle. Un peu de lumière +tombait du soupirail par où il s'était glissé, et son regard s'était +fait à cette cave. Il commença à distinguer quelque chose. Le couloir où +il s'était terré, nul autre mot n'exprime mieux la situation, était muré +derrière lui. C'était un de ces culs-de-sac que la langue spéciale +appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de +nuit. La clarté du soupirail expirait à dix ou douze pas du point où +était Jean Valjean, et faisait à peine une blancheur blafarde sur +quelques mètres de la paroi humide de l'égout. Au delà l'opacité était +massive; y pénétrer paraissait horrible, et l'entrée y semblait un +engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de +brume, et il le fallait. Il fallait même se hâter. Jean Valjean songea +que cette grille, aperçue par lui sous les pavés, pouvait l'être par les +soldats, et que tout tenait à ce hasard. Ils pouvaient descendre eux +aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute à +perdre. Il avait déposé Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est +encore le mot vrai, le reprit sur ses épaules et se mit en marche. Il +entra résolument dans cette obscurité. + +La réalité est qu'ils étaient moins sauvés que Jean Valjean ne le +croyait. Des périls d'un autre genre et non moins grands les attendaient +peut-être. Après le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des +miasmes et des pièges; après le chaos, le cloaque. Jean Valjean était +tombé d'un cercle de l'enfer dans l'autre. + +Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arrêter. Une question se +présenta. Le couloir aboutissait à un autre boyau qu'il rencontrait +transversalement. Là s'offraient deux voies. Laquelle prendre? +fallait-il tourner à gauche ou à droite? Comment s'orienter dans ce +labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil; +c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller à la rivière. + +Jean Valjean le comprit sur-le-champ. + +Il se dit qu'il était probablement dans l'égout des Halles; que, s'il +choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart +d'heure à quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le +Pont-Neuf, c'est-à-dire à une apparition en plein jour sur le point le +plus peuplé de Paris. Peut-être aboutirait-il à quelque cagnard de +carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de +terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes +du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'être sorti. Il valait +mieux s'enfoncer dans le dédale, se fier à cette noirceur, et s'en +remettre à la providence quant à l'issue. + +Il remonta la pente et prit à droite. + +Quand il eut tourné l'angle de la galerie, la lointaine lueur du +soupirail disparut, le rideau d'obscurité retomba sur lui et il redevint +aveugle. Il n'en avança pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les +deux bras de Marius étaient passés autour de son cou et les pieds +pendaient derrière lui. Il tenait les deux bras d'une main et tâtait le +mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait, +étant sanglante. Il sentait couler sur lui et pénétrer sous ses +vêtements un ruisseau tiède qui venait de Marius. Cependant une chaleur +humide à son oreille que touchait la bouche du blessé indiquait de la +respiration, et par conséquent de la vie. Le couloir où Jean Valjean +cheminait maintenant était moins étroit que le premier. Jean Valjean y +marchait assez péniblement. Les pluies de la veille n'étaient pas encore +écoulées et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il était +forcé de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau. +Il allait ainsi ténébreusement. Il ressemblait aux êtres de nuit +tâtonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de +l'ombre. + +Pourtant, peu à peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu +de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux +s'accoutumassent à l'obscurité, il lui revint quelque vision vague, et +il recommença à se rendre confusément compte, tantôt de la muraille à +laquelle il touchait, tantôt de la voûte sous laquelle il passait. La +pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même +que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu. + +Se diriger était malaisé. + +Le tracé des égouts répercute, pour ainsi dire, le tracé des rues qui +lui est superposé. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux +cents rues. Qu'on se figure là-dessous cette forêt de branches +ténébreuses qu'on nomme l'égout. Le système d'égouts existant à cette +époque, mis bout à bout, eût donné une longueur de onze lieues. Nous +avons dit plus haut que le réseau actuel, grâce à l'activité spéciale +des trente dernières années, n'a pas moins de soixante lieues. + +Jean Valjean commença par se tromper. Il crut être sous la rue +Saint-Denis, et il était fâcheux qu'il n'y fût pas. Il y a sous la rue +Saint-Denis un vieil égout en pierre qui date de Louis XIII et qui va +droit à l'égout collecteur dit Grand Égout, avec un seul coude, à +droite, à la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul +embranchement, l'égout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en +croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entrée était près du +cabaret de Corinthe n'a jamais communiqué avec le souterrain de la rue +Saint-Denis; il aboutit à l'égout Montmartre et c'est là que Jean +Valjean était engagé. Là, les occasions de se perdre abondaient. L'égout +Montmartre est un des plus dédaléens du vieux réseau. Heureusement Jean +Valjean avait laissé derrière lui l'égout des Halles dont le plan +géométral figure une foule de mâts de perroquet enchevêtrés; mais il +avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de +rue--car ce sont des rues--s'offrant dans l'obscurité comme un point +d'interrogation: premièrement, à sa gauche, le vaste égout Plâtrière, +espèce de casse-tête chinois, poussant et brouillant son chaos de T et +de Z sous l'hôtel des Postes et sous la rotonde de la halle aux blés +jusqu'à la Seine où il se termine en Y; deuxièmement, à sa droite, le +corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant +d'impasses; troisièmement, à sa gauche, l'embranchement du Mail, +compliqué, presque à l'entrée, d'une espèce de fourche, et allant de +zigzag en zigzag aboutir à la grande crypte exutoire du Louvre +tronçonnée et ramifiée dans tous les sens; enfin, à droite, le couloir +cul-de-sac de la rue des Jeûneurs, sans compter de petits réduits çà et +là, avant d'arriver à l'égout de ceinture, lequel seul pouvait le +conduire à quelque issue assez lointaine pour être sûre. + +Si Jean Valjean eût eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici, +il se fût vite aperçu, rien qu'en tâtant la muraille, qu'il n'était pas +dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille +pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale +jusque dans l'égout, avec radier et assises courantes en granit et +mortier de chaux grasse, laquelle coûtait huit cents livres la toise, il +eût senti sous sa main le bon marché contemporain, l'expédient +économique, la meulière à bain de mortier hydraulique sur couche de +béton qui coûte deux cents francs le mètre, la maçonnerie bourgeoise +dite à _petits matériaux_; mais il ne savait rien de tout cela. + +Il allait devant lui, avec anxiété, mais avec calme, ne voyant rien, ne +sachant rien, plongé dans le hasard, c'est-à-dire englouti dans la +providence. + +Par degrés, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui +l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une énigme. Cet +aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement. +C'est une chose lugubre d'être pris dans ce Paris de ténèbres. Jean +Valjean était obligé de trouver et presque d'inventer sa route sans la +voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait être le +dernier. Comment sortirait-il de là? Trouverait-il une issue? La +trouverait-il à temps? Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles +de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? Y rencontrerait-on +quelque noeud inattendu d'obscurité? Arriverait-on à l'inextricable et à +l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hémorragie, et lui de faim? +Finiraient-ils par se perdre là tous les deux, et par faire deux +squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait +tout cela et ne pouvait se répondre. L'intestin de Paris est un +précipice. Comme le prophète, il était dans le ventre du monstre. + +Il eut brusquement une surprise. À l'instant le plus imprévu, et sans +avoir cessé de marcher en ligne droite, il s'aperçut qu'il ne montait +plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur +la pointe des pieds. L'égout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il +donc arriver soudainement à la Seine? Ce danger était grand, mais le +péril de reculer l'était plus encore. Il continua d'avancer. + +Ce n'était point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'âne que fait le +sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et +l'autre dans le Grand Égout. La crête de ce dos d'âne qui détermine la +division des eaux dessine une ligne très capricieuse. Le point +culminant, qui est le lieu de partage des écoulements, est, dans l'égout +Sainte-Avoye, au delà de la rue Michel-le-Comte, dans l'égout du Louvre, +près des boulevards, et dans l'égout Montmartre, près des Halles. C'est +à ce point culminant que Jean Valjean était arrivé. Il se dirigeait vers +l'égout de ceinture; il était dans le bon chemin. Mais il n'en savait +rien. + +Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en tâtait les angles, +et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor +où il était, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec +raison que toute voie plus étroite devait aboutir à un cul-de-sac et ne +pouvait que l'éloigner du but, c'est-à-dire de l'issue. Il évita ainsi +le quadruple piège qui lui était tendu dans l'obscurité par les quatre +dédales que nous venons d'énumérer. + +À un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris +pétrifié par l'émeute, où les barricades avaient supprimé la circulation +et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement +au-dessus de sa tête comme un bruit de foudre, lointain, mais continu. +C'était le roulement des voitures. + +Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il +faisait en lui-même, et n'avait pas encore songé à se reposer; seulement +il avait changé la main qui soutenait Marius. L'obscurité était plus +profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait. + +Tout à coup il vit son ombre devant lui. Elle se découpait sur une +faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier à +ses pieds et la voûte sur sa tête, et qui glissait à sa droite et à sa +gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupéfait, il se +retourna. + +Derrière lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dépasser, à une +distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'épaisseur obscure, +une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder. + +C'était la sombre étoile de la police qui se levait dans l'égout. + +Derrière cette étoile remuaient confusément huit ou dix formes noires, +droites, indistinctes, terribles. + + + + +Chapitre II + +Explication + + +Dans la journée du 6 juin, une battue des égouts avait été ordonnée. On +craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le +préfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le général +Bugeaud balayait le Paris public; double opération connexe qui exigea +une double stratégie de la force publique représentée en haut par +l'armée et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'égoutiers +explorèrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le +deuxième, rive gauche, le troisième, dans la Cité. + +Les agents étaient armés de carabines, de casse-tête, d'épées et de +poignards. + +Ce qui était en ce moment dirigé sur Jean Valjean, c'était la lanterne +de la ronde de la rive droite. + +Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses +qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au +fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontré sur son chemin +l'entrée de la galerie, l'avait reconnue plus étroite que le couloir +principal et n'y avait point pénétré. Il avait passé outre. Les hommes +de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre +un bruit de pas dans la direction de l'égout de ceinture. C'étaient les +pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait élevé sa +lanterne, et l'escouade s'était mise à regarder dans le brouillard du +côté d'où était venu le bruit. + +Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable. + +Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal. +Elle était la lumière et il était l'ombre. Il était très loin, et mêlé à +la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrêta. + +Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait là derrière +lui. L'insomnie, le défaut de nourriture, les émotions, l'avaient fait +passer, lui aussi, à l'état visionnaire. Il voyait un flamboiement, et +autour de ce flamboiement, des larves. Qu'était-ce? Il ne comprenait +pas. + +Jean Valjean s'étant arrêté, le bruit avait cessé. + +Les hommes de la ronde écoutaient et n'entendaient rien, ils regardaient +et ne voyaient rien. Ils se consultèrent. + +Il y avait à cette époque sur ce point de l'égout Montmartre une espèce +de carrefour dit _de service_ qu'on a supprimé depuis à cause du petit +lac intérieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le +torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce +carrefour. + +Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces têtes de +dogues se rapprochèrent et chuchotèrent. + +Le résultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'était +trompé, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait là personne, +qu'il était inutile de s'engager dans l'égout de ceinture, que ce serait +du temps perdu, mais qu'il fallait se hâter d'aller vers Saint-Merry, +que s'il y avait quelque chose à faire et quelque «bousingot» à +dépister, c'était dans ce quartier-là. + +De temps en temps les partis remettent des semelles neuves à leurs +vieilles injures. En 1832, le mot _bousingot_ faisait l'intérim entre le +mot _jacobin_ qui était éculé, et le mot _démagogue_ alors presque +inusité et qui a fait depuis un si excellent service. + +Le sergent donna l'ordre d'obliquer à gauche vers le versant de la +Seine. S'ils eussent eu l'idée de se diviser en deux escouades et +d'aller dans les deux sens, Jean Valjean était saisi. Cela tint à ce +fil. Il est probable que les instructions de la préfecture, prévoyant un +cas de combat et les insurgés en nombre, défendaient à la ronde de se +morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrière elle Jean +Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perçut rien, sinon +l'éclipse de la lanterne qui se retourna subitement. + +Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la +police, déchargea sa carabine du côté qu'on abandonnait, dans la +direction de Jean Valjean. La détonation roula d'écho en écho dans la +crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un plâtras qui tomba +dans le ruisseau et fit clapoter l'eau à quelques pas de Jean Valjean, +l'avertit que la balle avait frappé la voûte au-dessus de sa tête. + +Des pas mesurés et lents résonnèrent quelque temps sur le radier, de +plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'éloignement, le +groupe des formes noires s'enfonça, une lueur oscilla et flotta, faisant +à la voûte un cintre rougeâtre qui décrut, puis disparut, le silence +redevint profond, l'obscurité redevint complète, la cécité et la surdité +reprirent possession des ténèbres; et Jean Valjean, n'osant encore +remuer, demeura longtemps adossé au mur, l'oreille tendue, la prunelle +dilatée, regardant l'évanouissement de cette patrouille de fantômes. + + + + +Chapitre III + +L'homme filé + + +Il faut rendre à la police de ce temps-là cette justice que, même dans +les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait +imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une émeute +n'était point à ses yeux un prétexte pour laisser aux malfaiteurs la +bride sur le cou, et pour négliger la société par la raison que le +gouvernement était en péril. Le service ordinaire se faisait +correctement à travers le service extraordinaire, et n'en était pas +troublé. Au milieu d'un incalculable événement politique commencé, sous +la pression d'une révolution possible, sans se laisser distraire par +l'insurrection et la barricade, un agent «filait» un voleur. + +C'était précisément quelque chose de pareil qui se passait dans +l'après-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive +droite, un peu au delà du pont des Invalides. + +Il n'y a plus là de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a changé. + +Sur cette berge, deux hommes séparés par une certaine distance +semblaient s'observer, l'un évitant l'autre. Celui qui allait en avant +tâchait de s'éloigner, celui qui venait par derrière tâchait de se +rapprocher. + +C'était comme une partie d'échecs qui se jouait de loin et +silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils +marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de +faire par trop de hâte doubler le pas à son partenaire. + +On eût dit un appétit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire +exprès. La proie était sournoise et se tenait sur ses gardes. + +Les proportions voulues entre la fouine traquée et le dogue traqueur +étaient observées. Celui qui tâchait d'échapper avait peu d'encolure et +une chétive mine; celui qui tâchait d'empoigner, gaillard de haute +stature, était de rude aspect et devait être de rude rencontre. + +Le premier, se sentant le plus faible, évitait le second; mais il +l'évitait d'une façon profondément furieuse; qui eût pu l'observer eût +vu dans ses yeux la sombre hostilité de la fuite, et toute la menace +qu'il y a dans la crainte. + +La berge était solitaire; il n'y avait point de passant; pas même de +batelier ni de débardeur dans les chalands amarrés çà et là. + +On ne pouvait apercevoir aisément ces deux hommes que du quai en face, +et pour qui les eût examinés à cette distance, l'homme qui allait devant +eût apparu comme un être hérissé, déguenillé et oblique, inquiet et +grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne +classique et officielle, portant la redingote de l'autorité boutonnée +jusqu'au menton. + +Le lecteur reconnaîtrait peut-être ces deux hommes, s'il les voyait de +plus près. + +Quel était le but du dernier? + +Probablement d'arriver à vêtir le premier plus chaudement. + +Quand un homme habillé par l'État poursuit un homme en guenilles, c'est +afin d'en faire aussi un homme habillé par l'État. Seulement la couleur +est toute la question. Être habillé de bleu, c'est glorieux; être +habillé de rouge, c'est désagréable. + +Il y a une pourpre d'en bas. + +C'est probablement quelque désagrément et quelque pourpre de ce genre +que le premier désirait esquiver. + +Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore, +c'était, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir à +quelque rendez-vous significatif et à quelque groupe de bonne prise. +Cette opération délicate s'appelle «la filature». + +Ce qui rend cette conjecture tout à fait probable, c'est que l'homme +boutonné, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait à +vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut évidemment à qui +il avait affaire, tourna bride et se mit à suivre au pas du haut du quai +les deux hommes. Ceci ne fut pas aperçu du personnage louche et déchiré +qui allait en avant. + +Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-Élysées. On voyait +passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet à la main. + +Une des instructions secrètes de la police aux agents contient cet +article:--«Avoir toujours à portée une voiture de place, en cas». + +Tout en manoeuvrant chacun de leur côté avec une stratégie +irréprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai +descendant jusqu'à la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre +arrivant de Passy de venir à la rivière faire boire leurs chevaux. Cette +rampe a été supprimée depuis, pour la symétrie; les chevaux crèvent de +soif, mais l'oeil est flatté. + +Il était vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette +rampe afin d'essayer de s'échapper dans les Champs-Élysées, lieu orné +d'arbres, mais en revanche fort croisé d'agents de police, et où l'autre +aurait aisément main-forte. + +Ce point du quai est fort peu éloigné de la maison apportée de Moret à +Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de François Ier. Un +corps de garde est là tout près. + +À la grande surprise de son observateur, l'homme traqué ne prit point +par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le +long du quai. + +Sa position devenait visiblement critique. + +À moins de se jeter à la Seine, qu'allait-il faire? + +Aucun moyen désormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas +d'escalier; et l'on était tout près de l'endroit, marqué par le coude de +la Seine vers le pont d'Iéna, où la berge, de plus en plus rétrécie, +finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. Là, il allait +inévitablement se trouver bloqué entre le mur à pic à sa droite, la +rivière à gauche et en face, et l'autorité sur ses talons. + +Il est vrai que cette fin de la berge était masquée au regard par un +monceau de déblais de six à sept pieds de haut, produit d'on ne sait +quelle démolition. Mais cet homme espérait-il se cacher utilement +derrière ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expédient eût +été puéril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne +va point jusque-là. + +Le tas de déblais faisait au bord de l'eau une sorte d'éminence qui se +prolongeait en promontoire jusqu'à la muraille du quai. + +L'homme suivi arriva à cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il +cessa d'être aperçu par l'autre. + +Celui-ci, ne voyant pas, n'était pas vu; il en profita pour abandonner +toute dissimulation et pour marcher très rapidement. En quelques +instants il fut au monceau de déblais et le tourna. Là, il s'arrêta +stupéfait. L'homme qu'il chassait n'était plus là. + +Éclipse totale de l'homme en blouse. + +La berge n'avait guère à partir du monceau de déblais qu'une longueur +d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre +le mur du quai. + +Le fuyard n'aurait pu se jeter à la Seine ni escalader le quai sans être +vu par celui qui le suivait. Qu'était-il devenu? + +L'homme à la redingote boutonnée marcha jusqu'à l'extrémité de la berge, +et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'oeil furetant. +Tout à coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point où +finissait la terre et où l'eau commençait, une grille de fer large et +basse, cintrée, garnie d'une épaisse serrure et de trois gonds massifs. +Cette grille, sorte de porte percée au bas du quai, s'ouvrait sur la +rivière autant que sur la berge. Un ruisseau noirâtre passait dessous. +Ce ruisseau se dégorgeait dans la Seine. + +Au delà de ses lourds barreaux rouillés on distinguait une sorte de +corridor voûté et obscur. + +L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche. + +Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle +résista solidement. Il était probable qu'elle venait d'être ouverte, +quoiqu'on n'eût entendu aucun bruit, chose singulière d'une grille si +rouillée; mais il était certain qu'elle avait été refermée. Cela +indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non +un crochet, mais une clef. + +Cette évidence éclata tout de suite à l'esprit de l'homme qui +s'efforçait d'ébranler la grille et lui arracha cet épiphonème indigné: + +--Voilà qui est fort! une clef du gouvernement! + +Puis, se calmant immédiatement, il exprima tout un monde d'idées +intérieures par cette bouffée de monosyllabes accentués presque +ironiquement: + +--Tiens! tiens! tiens! tiens! + +Cela dit, espérant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en +voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrière le tas de déblais, +avec la rage patiente du chien d'arrêt. + +De son côté, le fiacre, qui se réglait sur toutes ses allures, avait +fait halte au-dessus de lui près du parapet. Le cocher, prévoyant une +longue station, emboîta le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine +humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit +dit par parenthèse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont +d'Iéna, avant de s'éloigner, tournaient la tête pour regarder un moment +ces deux détails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre +sur le quai. + + + + +Chapitre IV + +Lui aussi porte sa croix + + +Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'était plus arrêté. Cette +marche était de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces voûtes varie; +la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a été +calculée pour la taille d'un homme; Jean Valjean était forcé de se +courber pour ne pas heurter Marius à la voûte; il fallait à chaque +instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La +moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais +points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans +le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux +n'apparaissaient qu'à de très longs intervalles, et si blêmes que le +plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste était brouillard, +miasme, opacité, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif +surtout; et c'est là, comme la mer, un lieu plein d'eau où l'on ne peut +boire. + +Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par +l'âge, grâce à sa vie chaste et sobre, commençait pourtant à fléchir. La +fatigue lui venait, et la force en décroissant faisait croître le poids +du fardeau. Marius, mort peut-être, pesait comme pèsent les corps +inertes. Jean Valjean le soutenait de façon que la poitrine ne fût pas +gênée et que la respiration pût toujours passer le mieux possible. Il +sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut +effaré au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les +bavettes des bouches de l'égout un souffle d'air frais qui le ranimait. + +Il pouvait être trois heures de l'après-midi quand il arriva à l'égout +de ceinture. + +Il fut d'abord étonné de cet élargissement subit. Il se trouva +brusquement dans une galerie dont ses mains étendues n'atteignaient +point les deux murs et sous une voûte que sa tête ne touchait pas. Le +Grand Égout en effet a huit pieds de large sur sept de haut. + +Au point où l'égout Montmartre rejoint le Grand Égout, deux autres +galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de +l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un +moins sagace eût été indécis. Jean Valjean prit la plus large, +c'est-à-dire l'égout de ceinture. Mais ici revenait la question: +descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il +fallait, à tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes, +descendre. Il tourna à gauche. + +Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'égout de +ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il +est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la +rive droite. Le Grand Égout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre +chose que l'ancien ruisseau Ménilmontant, aboutit, si on le remonte, à +un cul-de-sac, c'est-à-dire à son ancien point de départ, qui fut sa +source, au pied de la butte Ménilmontant. Il n'a point de communication +directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris à partir du +quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'égout Amelot +au-dessus de l'ancienne île Louviers. Ce branchement, qui complète +l'égout collecteur, en est séparé, sous la rue Ménilmontant même, par un +massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si +Jean Valjean eût remonté la galerie, il fût arrivé, après mille efforts, +épuisé de fatigue, expirant, dans les ténèbres, à une muraille. Il était +perdu. + +À la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le +couloir des Filles-du-Calvaire, à la condition de ne pas hésiter à la +patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor +Saint-Louis, puis, à gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant à +droite et en évitant la galerie Saint-Sébastien, il eût pu gagner +l'égout Amelot, et de là, pourvu qu'il ne s'égarât point dans l'espèce +d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine près de +l'Arsenal. Mais, pour cela, il eût fallu connaître à fond, et dans +toutes ses ramifications et dans toutes ses percées, l'énorme madrépore +de l'égout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette +voirie effrayante où il cheminait; et, si on lui eût demandé dans quoi +il était, il eût répondu: dans de la nuit. + +Son instinct le servit bien. Descendre, c'était en effet le salut +possible. + +Il laissa à sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de +griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor +bifurqué de la chaussée d'Antin. + +Un peu au-delà d'un affluent qui était vraisemblablement le branchement +de la Madeleine, il fit halte. Il était très las. Un soupirail assez +large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumière +presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un +frère pour son frère blessé, déposa Marius sur la banquette de l'égout. +La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail +comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux fermés, les cheveux +appliqués aux tempes comme des pinceaux séchés dans de la couleur rouge, +les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagulé au +coin des lèvres. Un caillot de sang s'était amassé dans le noeud de la +cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait +les coupures béantes de la chair vive. Jean Valjean, écartant du bout +des doigts les vêtements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur +battait encore. Jean Valjean déchira sa chemise, banda les plaies le +mieux qu'il put et arrêta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce +demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle, +il le regarda avec une inexprimable haine. + +En dérangeant les vêtements de Marius, il avait trouvé dans les poches +deux choses, le pain qui y était oublié depuis la veille, et le +portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur +la première page, il trouva les quatre lignes écrites par Marius. On +s'en souvient: + +«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père +M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.» + +Jean Valjean lut, à la clarté du soupirail, ces quatre lignes, et resta +un moment comme absorbé en lui-même, répétant à demi-voix: Rue des +Filles-du-Calvaire, numéro six, monsieur Gillenormand. Il replaça le +portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mangé, la force lui était +revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tête +sur son épaule droite, et se remit à descendre l'égout. + +Le Grand Égout, dirigé selon le thalweg de la vallée de Ménilmontant, a +près de deux lieues de long. Il est pavé sur une notable partie de son +parcours. + +Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous éclairons pour le lecteur +la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien +ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il +avait fait. Seulement la pâleur croissante des flaques de lumière qu'il +rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du +pavé et que le jour ne tarderait pas à décliner; et le roulement des +voitures au-dessus de sa tête, étant devenu de continu intermittent, +puis ayant presque cessé, il en conclut qu'il n'était plus sous le Paris +central et qu'il approchait de quelque région solitaire, voisine des +boulevards extérieurs ou des quais extrêmes. Là où il y a moins de +maisons et moins de rues, l'égout a moins de soupiraux. L'obscurité +s'épaississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins +d'avancer, tâtonnant dans l'ombre. + +Cette ombre devint brusquement terrible. + + + + +Chapitre V + +Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie + + +Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non +plus du pavé, mais de la vase. + +Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d'Écosse, qu'un +homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève +loin du rivage, s'aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il +marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix; +la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La +grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu'on fait, dès qu'on +a levé le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'oeil, du +reste, ne s'est aperçu d'aucun changement; l'immense plage est unie et +tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui +est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nuée joyeuse des pucerons +de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant. +L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se +rapprocher de la côte. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement +il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à +chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou +trois pouces. Décidément il n'est pas dans la bonne route; il s'arrête +pour s'orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont +disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut +revenir sur ses pas, il retourne en arrière; il enfonce plus +profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s'en arrache et se +jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le +sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible +terreur qu'il est engagé dans de la grève mouvante, et qu'il a sous lui +le milieu effroyable où l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson +n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'allège comme un +navire en détresse; il n'est déjà plus temps, le sable est au-dessus de +ses genoux. + +Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de +plus en plus; si la grève est déserte, si la terre est trop loin, si le +banc de sable est trop mal famé, s'il n'y a pas de héros dans les +environs, c'est fini, il est condamné à l'enlisement. Il est condamné à +cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à +retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous +prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds, +qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez, +vous entraîne un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre +résistance par un redoublement d'étreinte, qui fait rentrer lentement +l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder +l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages +dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui +volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le +sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un +vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable +essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il +fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il +hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà +dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est +plus qu'un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux, +crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s'appuie +sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote +frénétiquement; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable +atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le +sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme; +nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du +sable; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s'agite, et +disparaît. Sinistre effacement d'un homme. + +Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le +charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la grève. C'est +le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La +terre, pénétrée d'océan, devient piège. Elle s'offre comme une plaine et +s'ouvre comme une onde. L'abîme a de ces trahisons. + +Cette funèbre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la +mer, était possible aussi, il y a trente ans, dans l'égout de Paris. + +Avant les importants travaux commencés en 1833, la voirie souterraine de +Paris était sujette à des effondrements subits. + +L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents, +particulièrement friables; le radier, qu'il fût de pavé, comme dans les +anciens égouts, ou de chaux hydraulique sur béton, comme dans les +nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans +un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est +l'écroulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette +crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue +spéciale _fontis_. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des +bords de la mer tout à coup rencontré sous terre; c'est la grève du mont +Saint-Michel dans un égout. Le sol, détrempé, est comme en fusion; +toutes ses molécules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas +de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois très +grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine, +la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort +est lente, il y a enlisement. + +Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une +grève de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la +pleine lumière, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes +bruits, de ces libres nuages d'où pleut la vie, de ces barques aperçues +au loin, de cette espérance sous toutes les formes, des passants +probables, du secours possible jusqu'à la dernière minute, au lieu de +tout cela, la surdité, l'aveuglement, une voûte noire, un dedans de +tombe déjà tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle! +l'étouffement lent par l'immondice, une boîte de pierre où l'asphyxie +ouvre sa griffe dans la fange et vous prend à la gorge; la fétidité +mêlée au râle; la vase au lieu de la grève, l'hydrogène sulfuré au lieu +de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'océan! et appeler, et grincer des +dents, et se tordre, et se débattre, et agoniser, avec cette ville +énorme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa tête! + +Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rachète quelquefois son +atrocité par une certaine dignité terrible. Sur le bûcher, dans le +naufrage, on peut être grand; dans la flamme comme dans l'écume, une +attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y abîmant. Mais +ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les +suprêmes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte. +C'est petit, laid, infâme. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme +Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est +horrible. Se débattre là-dedans est hideux; en même temps qu'on agonise, +on patauge. Il y a assez de ténèbres pour que ce soit l'enfer, et assez +de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas +s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud. + +Partout ailleurs le sépulcre est sinistre; ici il est difforme. + +La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densité, en +raison de la plus ou moins mauvaise qualité du sous-sol. Parfois un +fontis était profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix; +quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase était ici presque +solide, là presque liquide. Dans le fontis Lunière, un homme eût mis un +jour à disparaître, tandis qu'il eût été dévoré en cinq minutes par le +bourbier Phélippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou +moins de densité. Une enfant se sauve où un homme se perd. La première +loi de salut, c'est de se dépouiller de toute espèce de chargement. +Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'était par là que +commençait tout égoutier qui sentait le sol fléchir sous lui. + +Les fontis avaient des causes diverses: friabilité du sol; quelque +éboulement à une profondeur hors de la portée de l'homme; les violentes +averses de l'été; l'ondée incessante de l'hiver; les longues petites +pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain +marneux ou sablonneux chassait les voûtes des galeries souterraines et +les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier éclatait et se +fendait sous cette écrasante poussée. Le tassement du Panthéon a +oblitéré de cette façon, il y a un siècle, une partie des caves de la +montagne Sainte-Geneviève. Quand un égout s'effondrait sous la pression +des maisons, le désordre, dans certaines occasions, se traduisait en +haut dans la rue par une espèce d'écarts en dents de scie entre les +pavés; cette déchirure se développait en ligne serpentante dans toute la +longueur de la voûte lézardée, et alors, le mal étant visible, le remède +pouvait être prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage intérieur +ne se révélait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-là, malheur +aux égoutiers. Entrant sans précaution dans l'égout défoncé, ils +pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques +puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs +noms; entre autres celui de l'égoutier qui s'enlisa dans un effondrement +sous le cagnard de la rue Carême-Prenant, un nommé Blaise Poutrain; ce +Blaise Poutrain était frère de Nicolas Poutrain qui fut le dernier +fossoyeur du cimetière dit charnier des Innocents en 1785, époque où ce +cimetière mourut. + +Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous +venons de parler, l'un des héros du siège de Lérida où l'on donna +l'assaut en bas de soie, violons en tête. D'Escoubleau, surpris une nuit +chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrière de +l'égout Beautreillis où il s'était réfugié pour échapper au duc. Madame +de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et +oublia de pleurer à force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a +pas d'amour qui tienne; le cloaque l'éteint. Héro refuse de laver le +cadavre de Léandre. Thisbé se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah! + + + + +Chapitre VI + +Le fontis + + +Jean Valjean se trouvait en présence d'un fontis. + +Ce genre d'écroulement était alors fréquent dans le sous-sol des +Champs-Élysées, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu +conservateur des constructions souterraines à cause de son excessive +fluidité. Cette fluidité dépasse l'inconsistance des sables même du +quartier Saint-Georges, qui n'ont pu être vaincus que par un enrochement +sur béton, et des couches glaiseuses infectées de gaz du quartier des +Martyrs, si liquides que le passage n'a pu être pratiqué sous la galerie +des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a démoli +sous le faubourg Saint-Honoré, pour le reconstruire, le vieil égout en +pierre où nous voyons en ce moment Jean Valjean engagé, le sable +mouvant, qui est le sous-sol des Champs-Élysées jusqu'à la Seine, fit +obstacle au point que l'opération dura près de six mois, au grand récri +des riverains, surtout des riverains à hôtels et à carrosses. Les +travaux furent plus que malaisés; ils furent dangereux. Il est vrai +qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine. + +Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la +veille. Un fléchissement du pavé mal soutenu par le sable sous-jacent +avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'étant +faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqué, s'était affaissé +dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurité +était là plus épaisse que partout ailleurs. C'était un trou de boue dans +une caverne de nuit. + +Jean Valjean sentit le pavé se dérober sous lui. Il entra dans cette +fange. C'était de l'eau à la surface, de la vase au fond. Il fallait +bien passer. Revenir sur ses pas était impossible. Marius était +expirant, et Jean Valjean exténué. Où aller d'ailleurs? Jean Valjean +avança. Du reste la fondrière parut peu profonde aux premiers pas. Mais +à mesure qu'il avançait, ses pieds plongeaient. Il eut bientôt de la +vase jusqu'à mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait, +exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de +l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau à la ceinture. +Il ne pouvait déjà plus reculer. Il enfonçait de plus en plus. Cette +vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait évidemment en +porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer, +isolément. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui +était un cadavre peut-être. + +L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est à peine +s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était. La +densité, qui était le soutien, était aussi l'obstacle. Il soulevait +toujours Marius, et, avec une dépense de force inouïe, il avançait; mais +il enfonçait. Il n'avait plus que la tête hors de l'eau, et ses deux +bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une +mère qui fait ainsi de son enfant. + +Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l'eau +et pouvoir respirer; qui l'eût vu dans cette obscurité eût cru voir un +masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui +la tête pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort +désespéré, et lança son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi +de solide. Un point d'appui. Il était temps. + +Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce +point d'appui. Cela lui fit l'effet de la première marche d'un escalier +remontant à la vie. + +Ce point d'appui, rencontré dans la vase au moment suprême, était le +commencement de l'autre versant du radier, qui avait plié sans se briser +et s'était courbé sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les +pavages bien construits font voûte et ont de ces fermetés-là. Ce +fragment de radier, submergé en partie, mais solide, était une véritable +rampe, et, une fois sur cette rampe, on était sauvé. Jean Valjean +remonta ce plan incliné et arriva de l'autre côté de la fondrière. + +En sortant de l'eau, il se heurta à une pierre et tomba sur les genoux. +Il trouva que c'était juste, et y resta quelque temps, l'âme abîmée dans +on ne sait quelle parole à Dieu. + +Il se redressa, frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu'il +traînait, tout ruisselant de fange, l'âme pleine d'une étrange clarté. + + + + +Chapitre VII + +Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer + + +Il se remit en route encore une fois. + +Du reste, s'il n'avait pas laissé sa vie dans le fontis, il semblait y +avoir laissé sa force. Ce suprême effort l'avait épuisé. Sa lassitude +était maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il était +obligé de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut +s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il +crut qu'il demeurerait là. Mais si sa vigueur était morte, son énergie +ne l'était point. Il se releva. + +Il marcha désespérément, presque vite, fit ainsi une centaine de pas, +sans dresser la tête, presque sans respirer, et tout à coup se cogna au +mur. Il était parvenu à un coude de l'égout, et, en arrivant tête basse +au tournant, il avait rencontré la muraille. Il leva les yeux, et à +l'extrémité du souterrain, là-bas, devant lui, loin, très loin, il +aperçut une lumière. Cette fois, ce n'était pas la lumière terrible; +c'était la lumière bonne et blanche. C'était le jour. + +Jean Valjean voyait l'issue. + +Une âme damnée qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout à coup +la sortie de la géhenne, éprouverait ce qu'éprouva Jean Valjean. Elle +volerait éperdument avec le moignon de ses ailes brûlées vers la porte +radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le +poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il +ne marcha. À mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en +plus distinctement. C'était une arche cintrée, moins haute que la voûte +qui se restreignait par degrés et moins large que la galerie qui se +resserrait en même temps que la voûte s'abaissait. Le tunnel finissait +en intérieur d'entonnoir; rétrécissement vicieux, imité des guichets de +maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un égout, et +qui a été corrigé depuis. + +Jean Valjean arriva à l'issue. Là, il s'arrêta. + +C'était bien la sortie, mais on ne pouvait sortir. + +L'arche était fermée d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute +apparence, tournait rarement sur ses gonds oxydés, était assujettie à +son chambranle de pierre par une serrure épaisse qui, rouge de rouille, +semblait une énorme brique. On voyait le trou de la clef, et le pêne +robuste profondément plongé dans la gâche de fer. La serrure était +visiblement fermée à double tour. C'était une de ces serrures de +bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers. + +Au delà de la grille, le grand air, la rivière, le jour, la berge très +étroite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce +gouffre où l'on se dérobe si aisément, le large horizon, la liberté. On +distinguait à droite, en aval, le pont d'Iéna, et à gauche, en amont, le +pont des Invalides; l'endroit eût été propice pour attendre la nuit et +s'évader. C'était un des points les plus solitaires de Paris; la berge +qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient à +travers les barreaux de la grille. + +Il pouvait être huit heures et demie du soir. Le jour baissait. + +Jean Valjean déposa Marius le long du mur sur la partie sèche du radier, +puis marcha à la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la +secousse fut frénétique, l'ébranlement nul. La grille ne bougea pas. +Jean Valjean saisit les barreaux l'un après l'autre, espérant pouvoir +arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte +ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre +ne sont pas plus solides dans leurs alvéoles. Pas de levier; pas de +pesée possible. L'obstacle était invincible. Aucun moyen d'ouvrir la +porte. + +Fallait-il donc finir là? Que faire? que devenir? Rétrograder; +recommencer le trajet effrayant qu'il avait déjà parcouru; il n'en avait +pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondrière +d'où l'on ne s'était tiré que par miracle? Et après la fondrière, n'y +avait-il pas cette ronde de police à laquelle, certes, on n'échapperait +pas deux fois? Et puis, où aller? quelle direction prendre? Suivre la +pente, ce n'était point aller au but. Arrivât-on à une autre issue, on +la trouverait obstruée d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties +étaient indubitablement closes de cette façon. Le hasard avait descellé +la grille par laquelle on était entré, mais évidemment toutes les autres +bouches de l'égout étaient fermées. On n'avait réussi qu'à s'évader dans +une prison. + +C'était fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean était inutile. +L'épuisement aboutissait à l'avortement. + +Ils étaient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la +mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant +dans les ténèbres l'épouvantable araignée. + +Il tourna le dos à la grille, et tomba sur le pavé, plutôt terrassé +qu'assis, près de Marius, toujours sans mouvement et sa tête s'affaissa +entre ses genoux. Pas d'issue. C'était la dernière goutte de l'angoisse. + +À qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni à lui-même, ni à +Marius. Il pensait à Cosette. + + + + +Chapitre VIII + +Le pan de l'habit déchiré + + +Au milieu de cet anéantissement, une main se posa sur son épaule, et une +voix qui parlait bas lui dit: + +--Part à deux. + +Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rêve comme le +désespoir. Jean Valjean crut rêver. Il n'avait point entendu de pas. +Était-ce possible? Il leva les yeux. + +Un homme était devant lui. + +Cet homme était vêtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses +souliers dans sa main gauche; il les avait évidemment ôtés pour pouvoir +arriver jusqu'à Jean Valjean, sans qu'on l'entendît marcher. + +Jean Valjean n'eut pas un moment d'hésitation. Si imprévue que fût la +rencontre, cet homme lui était connu. Cet homme était Thénardier. + +Quoique réveillé, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitué aux +alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit +possession sur-le-champ de toute sa présence d'esprit. D'ailleurs la +situation ne pouvait empirer, un certain degré de détresse n'est plus +capable de crescendo, et Thénardier lui-même ne pouvait ajouter de la +noirceur à cette nuit. + +Il y eut un instant d'attente. + +Thénardier, élevant sa main droite à la hauteur de son front, s'en fit +un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce +qui, avec un léger pincement de la bouche, caractérise l'attention +sagace d'un homme qui cherche à en reconnaître un autre. Il n'y réussit +point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et +était d'ailleurs si défiguré, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi +il eût été méconnaissable. Au contraire, éclairé de face par la lumière +de la grille, clarté de cave, il est vrai, livide, mais précise dans sa +lividité, Thénardier, comme dit l'énergique métaphore banale, sauta tout +de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette inégalité de conditions +suffisait pour assurer quelque avantage à Jean Valjean dans ce +mystérieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les +deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voilé et +Thénardier démasqué. + +Jean Valjean s'aperçut tout de suite que Thénardier ne le reconnaissait +pas. + +Ils se considérèrent un moment dans cette pénombre, comme s'ils se +prenaient mesure. Thénardier rompit le premier le silence. + +--Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne répondit pas. + +Thénardier continua: + +--Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles +d'ici. + +--C'est vrai, dit Jean Valjean. + +--Eh bien, part à deux. + +--Que veux-tu dire? + +--Tu as tué l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thénardier montrait +du doigt Marius. Il poursuivit: + +--Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois être un ami. + +Jean Valjean commença à comprendre. Thénardier le prenait pour un +assassin. + +Thénardier reprit: + +--Écoute, camarade. Tu n'as pas tué cet homme sans regarder ce qu'il +avait dans ses poches. Donne-moi ma moitié. Je t'ouvre la porte. + +Et, tirant à demi une grosse clef de dessous sa blouse toute trouée, il +ajouta: + +--Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voilà. + +Jean Valjean «demeura stupide», le mot est du vieux Corneille, au point +de douter que ce qu'il voyait fût réel. C'était la providence +apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de +Thénardier. + +Thénardier fourra son poing dans une large poche cachée sous sa blouse, +en tira une corde et la tendit à Jean Valjean. + +--Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le marché. + +--Pourquoi faire, une corde? + +--Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a là un +tas de gravats. + +--Pourquoi faire, une pierre? + +--Imbécile, puisque tu vas jeter le pantre à la rivière, il te faut une +pierre et une corde, sans quoi ça flotterait sur l'eau. + +Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces +acceptations machinales. + +Thénardier fit claquer ses doigts comme à l'arrivée d'une idée subite: + +--Ah çà, camarade, comment as-tu fait pour te tirer là-bas de la +fondrière? je n'ai pas osé m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon. + +Après une pause, il ajouta: + +--Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y répondre. +C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge +d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de +parler trop haut. C'est égal, parce que je ne vois pas ta figure et +parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne +sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cassé ce +monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la +rivière, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un +bon garçon dans la peine, ça me botte. + +Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement à +le faire parler. Il lui poussa l'épaule, de façon à tâcher de le voir de +profil, et s'écria sans sortir pourtant du médium où il maintenait sa +voix: + +--À propos de la fondrière, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas +jeté l'homme? + +Jean Valjean garda le silence. + +Thénardier reprit en haussant jusqu'à sa pomme d'Adam la loque qui lui +servait de cravate, geste qui complète l'air capable d'un homme sérieux: + +--Au fait, tu as peut-être agi sagement. Les ouvriers demain en venant +boucher le trou auraient, à coup sûr, trouvé le pantinois oublié là, et +on aurait pu, fil à fil, brin à brin, pincer ta trace, et arriver +jusqu'à toi. Quelqu'un a passé par l'égout. Qui? par où est-il sorti? +l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'égout est traître, +et vous dénonce. Une telle trouvaille est une rareté, cela appelle +l'attention, peu de gens se servent de l'égout pour leurs affaires, +tandis que la rivière est à tout le monde. La rivière, c'est la vraie +fosse. Au bout d'un mois, on vous repêche l'homme aux filets de +Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne, +quoi! Qui a tué cet homme? Paris. Et la justice n'informe même pas. Tu +as bien fait. + +Plus Thénardier était loquace, plus Jean Valjean était muet, Thénardier +lui secoua de nouveau l'épaule. + +--Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef, +montre-moi ton argent. + +Thénardier était hagard, fauve, louche, un peu menaçant, pourtant +amical. + +Il y avait une chose étrange; les allures de Thénardier n'étaient pas +simples; il n'avait pas l'air tout à fait à son aise; tout en +n'affectant pas d'air mystérieux, il parlait bas; de temps en temps, il +mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il était difficile +de deviner pourquoi. Il n'y avait là personne qu'eux deux. Jean Valjean +pensa que d'autres bandits étaient peut-être cachés dans quelque recoin, +pas très loin, et que Thénardier ne se souciait pas de partager avec +eux. + +Thénardier reprit: + +--Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes? + +Jean Valjean se fouilla. + +C'était, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent +sur lui. La sombre vie d'expédients à laquelle il était condamné lui en +faisait une loi. Cette fois pourtant il était pris au dépourvu. En +mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait +oublié, lugubrement absorbé qu'il était, d'emporter son portefeuille. Il +n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se +montait à une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute trempée +de fange, et étala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pièces +de cinq francs et cinq ou six gros sous. + +Thénardier avança la lèvre inférieure avec une torsion de cou +significative. + +--Tu l'as tué pour pas cher, dit-il. + +Il se mit à palper, en toute familiarité, les poches de Jean Valjean et +les poches de Marius. Jean Valjean, préoccupé surtout de tourner le dos +au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius, +Thénardier, avec une dextérité d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher, +sans que Jean Valjean s'en aperçût, un lambeau qu'il cacha sous sa +blouse, pensant probablement que ce morceau d'étoffe pourrait lui servir +plus tard à reconnaître l'homme assassiné et l'assassin. Il ne trouva du +reste rien de plus que les trente francs. + +--C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que ça. + +Et, oubliant son mot: _part à deux_, il prit tout. + +Il hésita un peu devant les gros sous. Réflexion faite, il les prit +aussi en grommelant: + +--N'importe! c'est suriner les gens à trop bon marché. + +Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse. + +--Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme à la foire, +on paye en sortant. Tu as payé, sors. + +Et il se mit à rire. + +Avait-il, en apportant à un inconnu l'aide de cette clef et en faisant +sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et +désintéressée de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de +douter. + +Thénardier aida Jean Valjean à replacer Marius sur ses épaules, puis il +se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe +à Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa +bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection +faite, il mit la clef dans la serrure. Le pêne glissa et la porte +tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit très +doucement. Il était visible que cette grille et ces gonds, huilés avec +soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'eût pensé. Cette douceur était +sinistre; on y sentait les allées et venues furtives, les entrées et les +sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime. +L'égout était évidemment en complicité avec quelque bande mystérieuse. +Cette grille taciturne était une receleuse. + +Thénardier entre-bâilla la porte, livra tout juste passage à Jean +Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et +replongea dans l'obscurité, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il +semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment après, +cette hideuse providence était rentrée dans l'invisible. + +Jean Valjean se trouva dehors. + + + + +Chapitre IX + +Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît + + +Il laissa glisser Marius sur la berge. + +Ils étaient dehors! + +Les miasmes, l'obscurité, l'horreur, étaient derrière lui. L'air +salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout +autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couché en +plein azur. Le crépuscule s'était fait; la nuit venait, la grande +libératrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre +pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un +calme énorme. La rivière arrivait à ses pieds avec le bruit d'un baiser. +On entendait le dialogue aérien des nids qui se disaient bonsoir dans +les ormes des Champs-Élysées. Quelques étoiles, piquant faiblement le +bleu pâle du zénith et visibles à la seule rêverie, faisaient dans +l'immensité de petits resplendissements imperceptibles. Le soir +déployait sur la tête de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini. + +C'était l'heure indécise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait +déjà assez de nuit pour qu'on pût s'y perdre à quelque distance, et +encore assez de jour pour qu'on pût s'y reconnaître de près. + +Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrésistiblement vaincu par +toute cette sérénité auguste et caressante; il y a de ces minutes +d'oubli; la souffrance renonce à harceler le misérable; tout s'éclipse +dans la pensée; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le +crépuscule qui rayonne, et à l'imitation du ciel qui s'illumine, l'âme +s'étoile. Jean Valjean ne put s'empêcher de contempler cette vaste ombre +claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le +majestueux silence du ciel éternel un bain d'extase et de prière. Puis, +vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba +vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en +jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupières de Marius +ne se soulevèrent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait. + +Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivière, quand +tout à coup il sentit je ne sais quelle gêne, comme lorsqu'on a, sans le +voir, quelqu'un derrière soi. + +Nous avons déjà indiqué ailleurs cette impression, que tout le monde +connaît. + +Il se retourna. + +Comme tout à l'heure, quelqu'un en effet était derrière lui. + +Un homme de haute stature, enveloppé d'une longue redingote, les bras +croisés, et portant dans son poing droit un casse-tête dont on voyait la +pomme de plomb, se tenait debout à quelques pas en arrière de Jean +Valjean accroupi sur Marius. + +C'était, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en eût +eu peur à cause du crépuscule, et un homme réfléchi à cause du +casse-tête. + +Jean Valjean reconnut Javert. + +Le lecteur a deviné sans doute que le traqueur de Thénardier n'était +autre que Javert. Javert, après sa sortie inespérée de la barricade, +était allé à la préfecture de police, avait rendu verbalement compte au +préfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris +immédiatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note +saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite +aux Champs-Élysées, laquelle depuis quelque temps éveillait l'attention +de la police. Là, il avait aperçu Thénardier et l'avait suivi. On sait +le reste. + +On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean +Valjean, était une habileté de Thénardier. Thénardier sentait Javert +toujours là; l'homme guetté a un flair qui ne le trompe pas; il fallait +jeter un os à ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'était la part du +feu, qu'il ne faut jamais refuser. Thénardier, en mettant dehors Jean +Valjean à sa place, donnait une proie à la police, lui faisait lâcher sa +piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, récompensait +Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente +francs, et comptait bien, quant à lui, s'échapper à l'aide de cette +diversion. + +Jean Valjean était passé d'un écueil à l'autre. + +Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thénardier en Javert, +c'était rude. + +Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se +ressemblait plus à lui-même. Il ne décroisa pas les bras, assura son +casse-tête dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une +voix brève et calme: + +--Qui êtes-vous? + +--Moi. + +--Qui, vous? + +--Jean Valjean. + +Javert mit le casse-tête entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le +torse, posa ses deux mains puissantes sur les épaules de Jean Valjean, +qui s'y emboîtèrent comme dans deux étaux, l'examina, et le reconnut. +Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert était terrible. + +Jean Valjean demeura inerte sous l'étreinte de Javert comme un lion qui +consentirait à la griffe d'un lynx. + +--Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin +je me considère comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donné mon +adresse pour chercher à vous échapper. Prenez-moi. Seulement, +accordez-moi une chose. + +Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa +prunelle fixe. Son menton froncé poussait ses lèvres vers son nez, signe +de rêverie farouche. Enfin, il lâcha Jean Valjean, se dressa tout d'une +pièce, reprit à plein poignet le casse-tête, et, comme dans un songe, +murmura plutôt qu'il ne prononça cette question: + +--Que faites-vous là? et qu'est-ce que c'est que cet homme? + +Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean. + +Jean Valjean répondit, et le son de sa voix parut réveiller Javert: + +--C'est de lui précisément que je voulais vous parler. Disposez de moi +comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord à le rapporter chez lui. Je +ne vous demande que cela. + +La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois +qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit +pas non. + +Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans +l'eau, et essuya le front ensanglanté de Marius. + +--Cet homme était à la barricade, dit-il à demi-voix et comme se parlant +à lui-même. C'est celui qu'on appelait Marius. + +Espion de première qualité, qui avait tout observé, tout écouté, tout +entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui épiait même dans +l'agonie, et qui, accoudé sur la première marche du sépulcre, avait pris +des notes. + +Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls. + +--C'est un blessé, dit Jean Valjean. + +--C'est un mort, dit Javert. + +Jean Valjean répondit: + +--Non. Pas encore. + +--Vous l'avez donc apporté de la barricade ici? observa Javert. + +Il fallait que sa préoccupation fût profonde pour qu'il n'insistât point +sur cet inquiétant sauvetage par l'égout, et pour qu'il ne remarquât +même pas le silence de Jean Valjean après sa question. + +Jean Valjean, de son côté, semblait avoir une pensée unique. Il reprit: + +--Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son +aïeul....--Je ne sais plus le nom. + +Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille, +l'ouvrit à la page crayonnée par Marius, et le tendit à Javert. + +Il y avait encore dans l'air assez de clarté flottante pour qu'on pût +lire. Javert, en outre, avait dans l'oeil la phosphorescence féline des +oiseaux de nuit. Il déchiffra les quelques lignes écrites par Marius, et +grommela: + +--Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, numéro 6. + +Puis il cria: + +--Cocher! + +On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas. + +Javert garda le portefeuille de Marius. + +Un moment après, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir, +était sur la berge, Marius était déposé sur la banquette du fond, et +Javert s'asseyait près de Jean Valjean sur la banquette de devant. + +La portière refermée, le fiacre s'éloigna rapidement, remontant les +quais dans la direction de la Bastille. + +Ils quittèrent les quais et entrèrent dans les rues. Le cocher, +silhouette noire sur son siège, fouettait ses chevaux maigres. Silence +glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adossé au coin du +fond, la tête abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes +roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean +semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine +de nuit, dont l'intérieur, chaque fois qu'elle passait devant un +réverbère, apparaissait lividement blêmi comme par un éclair +intermittent, le hasard réunissait et semblait confronter lugubrement +les trois immobilités tragiques, le cadavre, le spectre, la statue. + + + + +Chapitre X + +Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie + + +À chaque cahot du pavé, une goutte de sang tombait des cheveux de +Marius. + +Il était nuit close quand le fiacre arriva au numéro 6 de la rue des +Filles-du-Calvaire. + +Javert mit pied à terre le premier, constata d'un coup d'oeil le numéro +au-dessus de la porte cochère, et, soulevant le lourd marteau de fer +battu, historié à la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui +s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et +Javert le poussa. Le portier se montra à demi, bâillant, vaguement +réveillé, une chandelle à la main. + +Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais; +surtout les jours d'émeute. Ce bon vieux quartier, effarouché par la +révolution, se réfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils +entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur tête sous leur +couverture. + +Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean +Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets. + +Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les +vêtements qui étaient largement déchirés, tâta la poitrine et s'assura +que le coeur battait encore. Il battait même un peu moins faiblement, +comme si le mouvement de la voiture avait déterminé une certaine reprise +de la vie. + +Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en +présence du portier d'un factieux. + +--Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand? + +--C'est ici. Que lui voulez-vous? + +--On lui rapporte son fils. + +--Son fils? dit le portier avec hébétement. + +--Il est mort. + +Jean Valjean, qui venait, déguenillé et souillé, derrière Javert, et que +le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la tête que +non. + +Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean +Valjean. + +Javert continua: + +--Il est allé à la barricade, et le voilà. + +--À la barricade! s'écria le portier. + +--Il s'est fait tuer. Allez réveiller le père. + +Le portier ne bougeait pas. + +--Allez donc! reprit Javert. + +Et il ajouta: + +--Demain il y aura ici de l'enterrement. + +Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique étaient classés +catégoriquement, ce qui est le commencement de la prévoyance et de la +surveillance, et chaque éventualité avait son compartiment; les faits +possibles étaient en quelque sorte dans des tiroirs d'où ils sortaient, +selon l'occasion, en quantités variables; il y avait, dans la rue, du +tapage, de l'émeute, du carnaval, de l'enterrement. + +Le portier se borna à réveiller Basque. Basque réveilla Nicolette; +Nicolette réveilla la tante Gillenormand. Quant au grand-père, on le +laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez tôt. + +On monta Marius au premier étage, sans que personne, du reste, s'en +aperçût dans les autres parties de la maison, et on le déposa sur un +vieux canapé dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que +Basque allait chercher un médecin et que Nicolette ouvrait les armoires +à linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'épaule. Il +comprit, et redescendit, ayant derrière lui le pas de Javert qui le +suivait. + +Le portier les regarda partir comme il les avait regardés arriver, avec +une somnolence épouvantée. + +Ils remontèrent dans le fiacre, et le cocher sur son siège. + +--Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose. + +--Laquelle? demanda rudement Javert. + +--Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce +que vous voudrez. + +Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentré dans le +collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant. + +--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. + + + + +Chapitre XI + +Ébranlement dans l'absolu + + +Ils ne desserrèrent plus les dents de tout le trajet. + +Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commencé; avertir +Cosette, lui dire où était Marius, lui donner peut-être quelque autre +indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions +suprêmes. Quant à lui, quant à ce qui le concernait personnellement, +c'était fini; il était saisi par Javert et n'y résistait pas; un autre +que lui, en une telle situation, eût peut être vaguement songé à cette +corde que lui avait donnée Thénardier et aux barreaux du premier cachot +où il entrerait; mais, depuis l'évêque, il y avait dans Jean Valjean +devant tout attentat, fût-ce contre lui-même, insistons-y, une profonde +hésitation religieuse. + +Le suicide, cette mystérieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut +contenir dans une certaine mesure la mort de l'âme, était impossible à +Jean Valjean. + +À l'entrée de la rue de l'Homme-Armé, le fiacre s'arrêta, cette rue +étant trop étroite pour que les voitures puissent y pénétrer. Javert et +Jean Valjean descendirent. + +Le cocher représenta humblement à «monsieur l'inspecteur» que le velours +d'Utrecht de sa voiture était tout taché par le sang de l'homme +assassiné et par la boue de l'assassin. C'était là ce qu'il avait +compris. Il ajouta qu'une indemnité lui était due. En même temps, tirant +de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bonté +de lui écrire dessus «un petit bout d'attestation comme quoi». + +Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit: + +--Combien te faut-il, y compris ta station et la course? + +--Il y a sept heures et quart, répondit le cocher, et mon velours était +tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur. + +Javert tira de sa poche quatre napoléons et congédia le fiacre. + +Jean Valjean pensa que l'intention de Javert était de le conduire à pied +au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout +près. + +Ils s'engagèrent dans la rue. Elle était, comme d'habitude, déserte. +Javert suivait Jean Valjean. Ils arrivèrent au numéro 7. Jean Valjean +frappa. La porte s'ouvrit. + +--C'est bien, dit Javert. Montez. + +Il ajouta avec une expression étrange et comme s'il faisait effort en +parlant de la sorte: + +--Je vous attends ici. + +Jean Valjean regarda Javert. Cette façon de faire était peu dans les +habitudes de Javert. Cependant, que Javert eût maintenant en lui une +sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde à la +souris une liberté de la longueur de sa griffe, résolu qu'était Jean +Valjean à se livrer et à en finir, cela ne pouvait le surprendre +beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui +était couché et qui avait tiré le cordon de son lit: C'est moi! et monta +l'escalier. + +Parvenu au premier étage, il fit une pause. Toutes les voies +douloureuses ont des stations. La fenêtre du palier, qui était une +fenêtre-guillotine, était ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes +maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le réverbère +de la rue, situé précisément en face, jetait quelque lumière sur les +marches, ce qui faisait une économie d'éclairage. + +Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la tête à +cette fenêtre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le réverbère +l'éclairait d'un bout à l'autre. Jean Valjean eut un éblouissement de +stupeur; il n'y avait plus personne. + +Javert s'en était allé. + + + + +Chapitre XII + +L'aïeul + + +Basque et le portier avaient transporté dans le salon Marius toujours +étendu sans mouvement sur le canapé où on l'avait déposé en arrivant. Le +médecin, qu'on avait été chercher, était accouru. La tante Gillenormand +s'était levée. + +La tante Gillenormand allait et venait, épouvantée, joignant les mains, +et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible! +Elle ajoutait par moments: Tout va être confondu de sang! Quand la +première horreur fut passée, une certaine philosophie de la situation se +fit jour jusqu'à son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela +devait finir comme ça! Elle n'alla point jusqu'au: _Je l'avais bien +dit!_ qui est d'usage dans les occasions de ce genre. + +Sur l'ordre du médecin, un lit de sangle avait été dressé près du +canapé. Le médecin examina Marius et, après avoir constaté que le pouls +persistait, que le blessé n'avait à la poitrine aucune plaie pénétrante, +et que le sang du coin des lèvres venait des fosses nasales, il le fit +poser à plat sur le lit, sans oreiller, la tête sur le même plan que le +corps, et même un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la +respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on déshabillait +Marius, se retira. Elle se mit à dire son chapelet dans sa chambre. + +Le torse n'était atteint d'aucune lésion intérieure; une balle, amortie +par le portefeuille, avait dévié et fait le tour des côtes avec une +déchirure hideuse, mais sans profondeur, et par conséquent sans danger. +La longue marche souterraine avait achevé la dislocation de la clavicule +cassée, et il y avait là de sérieux désordres. Les bras étaient sabrés. +Aucune balafre ne défigurait le visage; la tête pourtant était comme +couverte de hachures; que deviendraient ces blessures à la tête? +s'arrêtaient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le crâne? On ne +pouvait le dire encore. Un symptôme grave, c'est qu'elles avaient causé +l'évanouissement, et l'on ne se réveille pas toujours de ces +évanouissements-là. L'hémorragie, en outre, avait épuisé le blessé. À +partir de la ceinture, le bas du corps avait été protégé par la +barricade. + +Basque et Nicolette déchiraient des linges et préparaient des bandes; +Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le +médecin avait provisoirement arrêté le sang des plaies avec des galettes +d'ouate. À côté du lit, trois bougies brûlaient sur une table où la +trousse de chirurgie était étalée. Le médecin lava le visage et les +cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un +instant. Le portier, sa chandelle à la main, éclairait. + +Le médecin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un +signe de tête négatif, comme s'il répondait à quelque question qu'il +s'adressait intérieurement. Mauvais signe pour le malade, ces mystérieux +dialogues du médecin avec lui-même. + +Au moment où le médecin essuyait la face et touchait légèrement du doigt +les paupières toujours fermées, une porte s'ouvrit au fond du salon, et +une longue figure pâle apparut. + +C'était le grand-père. + +L'émeute, depuis deux jours, avait fort agité, indigné et préoccupé M. +Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit précédente, et il avait eu la +fièvre toute la journée. Le soir, il s'était couché de très bonne heure, +recommandant qu'on verrouillât tout dans la maison, et, de fatigue, il +s'était assoupi. + +Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand +était contiguë au salon, et, quelques précautions qu'on eût prises, le +bruit l'avait réveillé. Surpris de la fente de lumière qu'il voyait à sa +porte, il était sorti de son lit et était venu à tâtons. + +Il était sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte +entre-bâillée, la tête un peu penchée en avant, et branlante, le corps +serré dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un +suaire, étonné; et il avait l'air d'un fantôme qui regarde dans un +tombeau. + +Il aperçut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc +d'une blancheur de cire, les yeux fermés, la bouche ouverte, les lèvres +blêmes, nu jusqu'à la ceinture, tailladé partout de plaies vermeilles, +immobile, vivement éclairé. + +L'aïeul eut de la tête aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des +membres ossifiés, ses yeux dont la cornée était jaune à cause du grand +âge se voilèrent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit +en un instant les angles terreux d'une tête de squelette, ses bras +tombèrent pendants comme si un ressort s'y fût brisé, et sa stupeur se +traduisit par l'écartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes +tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par +l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues hérissées de +poils blancs, et il murmura: + +--Marius! + +--Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est allé à la +barricade, et.... + +--Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand! + +Alors une sorte de transfiguration sépulcrale redressa ce centenaire +droit comme un jeune homme. + +--Monsieur, dit-il, c'est vous le médecin. Commencez par me dire une +chose. Il est mort, n'est-ce pas? + +Le médecin, au comble de l'anxiété, garda le silence. + +M. Gillenormand se tordit les mains avec un éclat de rire effrayant. + +--Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine +de moi! C'est contre moi qu'il a fait ça! Ah! buveur de sang! c'est +comme cela qu'il me revient! Misère de ma vie, il est mort! + +Il alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande comme s'il étouffait, et, +debout devant l'ombre, il se mit à parler dans la rue à la nuit: + +--Percé, sabré, égorgé, exterminé, déchiqueté, coupé en morceaux! +voyez-vous ça, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je +lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon +lit son portrait du temps qu'il était petit enfant! Il savait bien qu'il +n'avait qu'à revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je +restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant +que faire, et que j'en étais imbécile! Tu savais bien cela, que tu +n'avais qu'à rentrer, et qu'à dire: C'est moi, et que tu serais le +maître de la maison, et que je t'obéirais, et que tu ferais tout ce que +tu voudrais de ta vieille ganache de grand-père! Tu le savais bien, et +tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es allé aux +barricades, et tu t'es fait tuer par méchanceté! pour te venger de ce +que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est ça qui +est infâme! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est +mort. Voilà mon réveil. + +Le médecin, qui commençait à être inquiet de deux côtés, quitta un +moment Marius et alla à M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'aïeul se +retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants, +et lui dit avec calme: + +--Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai +vu la mort de Louis XVI, je sais porter les événements. Il y a une chose +qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout +le mal. Vous aurez des écrivassiers, des parleurs, des avocats, des +orateurs, des tribunes, des discussions, des progrès, des lumières, des +droits de l'homme, de la liberté de la presse, et voilà comment on vous +rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable! +Tué! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous +demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois +de ma fenêtre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez +tort de croire que je suis en colère. On ne se met pas en colère contre +un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai élevé. J'étais déjà +vieux, qu'il était encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa +petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne +grondassent pas, je bouchais à mesure avec ma canne les trous qu'il +faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a crié: À bas Louis +XVIII! et s'en est allé. Ce n'est pas ma faute. Il était tout rose et +tout blond. Sa mère est morte. Avez-vous remarqué que tous les petits +enfants sont blonds? À quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces +brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de +leurs pères. Je me le rappelle quand il était haut comme ceci. Il ne +pouvait pas parvenir à prononcer les _d_. Il avait un parler si doux et +si obscur qu'on eût cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant +l'Hercule Farnèse, on faisait cercle pour s'émerveiller et l'admirer, +tant il était beau, cet enfant! C'était une tête comme il y en a dans +les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma +canne, mais il savait bien que c'était pour rire. Le matin, quand il +entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du +soleil. On ne peut pas se défendre contre ces mioches-là. Ils vous +prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lâchent plus. La vérité est +qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-là. Maintenant, qu'est-ce +que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos +Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! Ça ne peut pas passer comme ça. + +Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le +médecin était revenu, et il recommença à se tordre les bras. Les lèvres +blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient +passer, comme des souffles dans un râle, des mots presque indistincts +qu'on entendait à peine:--Ah! sans coeur! Ah! clubiste! Ah! scélérat! +Ah! septembriseur!--Reproches à voix basse d'un agonisant à un cadavre. + +Peu à peu, comme il faut toujours que les éruptions intérieures se +fassent jour, l'enchaînement des paroles revint, mais l'aïeul paraissait +n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix était tellement sourde +et éteinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un abîme: + +--Ça m'est bien égal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas +dans Paris une drôlesse qui n'eût été heureuse de faire le bonheur de ce +misérable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est +allé se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui, +pourquoi? Pour la république! Au lieu d'aller danser à la Chaumière, +comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt +ans. La république, belle fichue sottise! Pauvres mères, faites donc de +jolis garçons! Allons, il est mort. Ça fera deux enterrements sous la +porte cochère. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux +du général Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce général Lamarque! +Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de +quoi rendre fou! Comprenez cela! À vingt ans! Et sans retourner la tête +pour regarder s'il ne laissait rien derrière lui! Voilà maintenant les +pauvres vieux bonshommes qui sont forcés de mourir tout seuls. Crève +dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que +j'espérais, ça va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai +cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'être mort. De ce +coup-là, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur! À quoi bon lui faire +respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre +peine, imbécile de médecin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y +connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose à demi. Oui, +ce temps-ci est infâme, infâme, infâme, et voilà ce que je pense de +vous, de vos idées, de vos systèmes, de vos maîtres, de vos oracles, de +vos docteurs, de vos garnements d'écrivains, de vos gueux de +philosophes, et de toutes les révolutions qui effarouchent depuis +soixante ans les nuées de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as été +sans pitié en te faisant tuer comme cela, je n'aurai même pas de chagrin +de ta mort, entends-tu, assassin! + +En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupières, et son regard, +encore voilé par l'étonnement léthargique, s'arrêta sur M. Gillenormand. + +--Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon +fils bien-aimé! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci! + +Et il tomba évanoui. + + + + +Livre quatrième--Javert déraillé + + + + +Chapitre I + +Javert déraillé + + +Javert s'était éloigné à pas lents de la rue de l'Homme-Armé. + +Il marchait la tête baissée, pour la première fois de sa vie, et, pour +la première fois de sa vie également, les mains derrière le dos. + +Jusqu'à ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de +Napoléon, que celle qui exprime la résolution, les bras croisés sur la +poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derrière le dos, +lui était inconnue. Maintenant, un changement s'était fait; toute sa +personne, lente et sombre, était empreinte d'anxiété. + +Il s'enfonça dans les rues silencieuses. + +Cependant, il suivait une direction. + +Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes, +longea le quai, dépassa la Grève, et s'arrêta, à quelque distance du +poste de la place du Châtelet, à l'angle du pont Notre-Dame. La Seine +fait là, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et +d'autre part entre le quai de la Mégisserie et le quai aux Fleurs, une +sorte de lac carré traversé par un rapide. + +Ce point de la Seine est redouté des mariniers. Rien n'est plus +dangereux que ce rapide, resserré à cette époque et irrité par les +pilotis du moulin du pont, aujourd'hui démoli. Les deux ponts, si +voisins l'un de l'autre, augmentent le péril; l'eau se hâte +formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles; +elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des +ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les +hommes qui tombent là ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y +noient. + +Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux +mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans +l'épaisseur de ses favoris, il songea. + +Une nouveauté, une révolution, une catastrophe, venait de se passer au +fond de lui-même; et il y avait de quoi s'examiner. + +Javert souffrait affreusement. + +Depuis quelques heures Javert avait cessé d'être simple. Il était +troublé; ce cerveau, si limpide dans sa cécité, avait perdu sa +transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans +sa conscience le devoir se dédoubler, et il ne pouvait se le dissimuler. +Quand il avait rencontré si inopinément Jean Valjean sur la berge de la +Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie +et du chien qui retrouve son maître. + +Il voyait devant lui deux routes également droites toutes deux, mais il +en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans +sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes +étaient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre. +Laquelle des deux était la vraie? + +Sa situation était inexprimable. + +Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser, +être, en dépit de soi-même, de plain-pied avec un repris de justice, et +lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et +lui dire à son tour: Sois libre; sacrifier à des motifs personnels le +devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels +quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être; trahir la +société pour rester fidèle à sa conscience; que toutes ces absurdités se +réalisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-même, c'est ce +dont il était atterré. + +Une chose l'avait étonné, c'était que Jean Valjean lui eût fait grâce, +et une chose l'avait pétrifié, c'était que, lui Javert, il eût fait +grâce à Jean Valjean. + +Où en était-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus. + +Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'était mal; laisser Jean +Valjean libre, c'était mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorité +tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un forçat montait +plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, +déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre, +il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur +l'impossible, et au delà desquelles la vie n'est plus qu'un précipice. +Javert était à une de ces extrémités-là. + +Une de ses anxiétés, c'était d'être contraint de penser. La violence +même de toutes ces émotions contradictoires l'y obligeait. La pensée, +chose inusitée pour lui, et singulièrement douloureuse. + +Il y a toujours dans la pensée une certaine quantité de rébellion +intérieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui. + +La pensée, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle étroit de ses +fonctions, eût été pour lui, dans tous les cas, une inutilité et une +fatigue; mais la pensée sur la journée qui venait de s'écouler était une +torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience après de +telles secousses, et se rendre compte de soi-même à soi-même. + +Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert, +trouvé bon de décider, contre tous les règlements de police, contre +toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier, +une mise en liberté; cela lui avait convenu; il avait substitué ses +propres affaires aux affaires publiques; n'était-ce pas inqualifiable? +Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il +avait commise, il tremblait de la tête aux pieds. À quoi se résoudre? +Une seule ressource lui restait: retourner en hâte rue de l'Homme-Armé, +et faire écrouer Jean Valjean. Il était clair que c'était cela qu'il +fallait faire. Il ne pouvait. + +Quelque chose lui barrait le chemin de ce côté-là. + +Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les +tribunaux, les sentences exécutoires, la police et l'autorité? Javert +était bouleversé. + +Un galérien sacré! un forçat imprenable à la justice! et cela par le +fait de Javert! + +Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour sévir, l'homme fait pour +subir, que ces deux hommes, qui étaient l'un et l'autre la chose de la +loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de +la loi, est-ce que ce n'était pas effrayant? + +Quoi donc! de telles énormités arriveraient et personne ne serait puni! +Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et +lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement! + +Sa rêverie devenait peu à peu terrible. + +Il eût pu à travers cette rêverie se faire encore quelque reproche au +sujet de l'insurgé rapporté rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y +songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande. +D'ailleurs cet insurgé était évidemment un homme mort, et, légalement, +la mort éteint la poursuite. + +Jean Valjean, c'était là le poids qu'il avait sur l'esprit. + +Jean Valjean le déconcertait. Tous les axiomes qui avaient été les +points d'appui de toute sa vie s'écroulaient devant cet homme. La +générosité de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres +faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois traités de mensonges +et de folies, lui revenaient maintenant comme des réalités. M. Madeleine +reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient +de façon à n'en plus faire qu'une, qui était vénérable. Javert sentait +que quelque chose d'horrible pénétrait dans son âme, l'admiration pour +un forçat. Le respect d'un galérien, est-ce que c'est possible? Il en +frémissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se débattre, il +était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce +misérable. Cela était odieux. + +Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable, +clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine, +préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre +son ennemi, sauvant celui qui l'a frappé, agenouillé sur le haut de la +vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert était contraint de +s'avouer que ce monstre existait. + +Cela ne pouvait durer ainsi. + +Certes, et nous y insistons, il ne s'était pas rendu sans résistance à +ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque +aussi indigné que stupéfait. Vingt fois, quand il était dans cette +voiture face à face avec Jean Valjean, le titre légal avait rugi en lui. +Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le +saisir et de le dévorer, c'est-à-dire de l'arrêter. Quoi de plus simple +en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:--Voilà un +repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur +dire:--Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser là ce damné, +ignorer le reste, et ne plus se mêler de rien. Cet homme est à jamais le +prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus +juste? Javert s'était dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir, +appréhender l'homme, et, alors comme à présent, il n'avait pas pu; et +chaque fois que sa main s'était convulsivement levée vers le collet de +Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il +avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui +criait:--C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la +cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes. + +Puis sa réflexion tombait sur lui-même, et à côté de Jean Valjean +grandi, il se voyait, lui Javert, dégradé. + +Un forçat était son bienfaiteur! + +Mais aussi pourquoi avait-il permis à cet homme de le laisser vivre? Il +avait, dans cette barricade, le droit d'être tué. Il aurait dû user de +ce droit. Appeler les autres insurgés à son secours contre Jean Valjean, +se faire fusiller de force, cela valait mieux. + +Sa suprême angoisse, c'était la disparition de la certitude. Il se +sentait déraciné. Le code n'était plus qu'un tronçon dans sa main. Il +avait affaire à des scrupules d'une espèce inconnue. Il se faisait en +lui une révélation sentimentale, entièrement distincte de l'affirmation +légale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honnêteté, +cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et +le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait à son âme, le bienfait +accepté et rendu, le dévouement, la miséricorde, l'indulgence, les +violences faites par la pitié à l'austérité, l'acception de personnes, +plus de condamnation définitive, plus de damnation, la possibilité d'une +larme dans l'oeil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant +en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les +ténèbres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait +l'horreur et l'éblouissement. Hibou forcé à des regards d'aigle. + +Il se disait que c'était donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que +l'autorité pouvait être décontenancée, que la règle pouvait rester court +devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que +l'imprévu se faisait obéir, que la vertu d'un forçat pouvait tendre un +piège à la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait être +divin, que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec +désespoir que lui-même n'avait pas été à l'abri d'une surprise. + +Il était forcé de reconnaître que la bonté existait. Ce forçat avait été +bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d'être bon. Donc il se +dépravait. + +Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur. + +L'idéal pour Javert, ce n'était pas d'être humain, d'être grand, d'être +sublime; c'était d'être irréprochable. + +Or, il venait de faillir. + +Comment en était-il arrivé là? comment tout cela s'était-il passé? Il +n'aurait pu se le dire à lui-même. Il prenait sa tête entre ses deux +mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas à se l'expliquer. + +Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean à +la loi, dont Jean Valjean était le captif, et dont lui, Javert, était +l'esclave. Il ne s'était pas avoué un seul instant, pendant qu'il le +tenait, qu'il eût la pensée de le laisser aller. C'était en quelque +sorte à son insu que sa main s'était ouverte et l'avait lâché. + +Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s'entr'ouvraient devant ses +yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des réponses, et +ses réponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce forçat, ce désespéré, +que j'ai poursuivi jusqu'à le persécuter, et qui m'a eu sous son pied, +et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa +rancune et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce, +qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui +faisant grâce à mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose +de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il +s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans +l'abîme, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins +d'épouvante de celui qui était en haut que de celui qui était en bas. +Sans être le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe, +ou incrédule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'église +établie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de +l'ensemble social; l'ordre était son dogme et lui suffisait; depuis +qu'il avait l'âge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police +à peu près toute sa religion; étant, et nous employons ici les mots sans +la moindre ironie et dans leur acception la plus sérieuse, étant, nous +l'avons dit, espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M. +Gisquet; il n'avait guère songé jusqu'à ce jour à cet autre supérieur, +Dieu. + +Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé. + +Il était désorienté de cette présence inattendue; il ne savait que faire +de ce supérieur-là, lui qui n'ignorait pas que le subordonné est tenu de +se courber toujours, qu'il ne doit ni désobéir, ni blâmer, ni discuter, +et que, vis-à-vis d'un supérieur qui l'étonne trop, l'inférieur n'a +d'autre ressource que sa démission. + +Mais comment s'y prendre pour donner sa démission à Dieu? + +Quoi qu'il en fût, et c'était toujours là qu'il en revenait, un fait +pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction +épouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamné récidiviste +en rupture de ban. Il venait d'élargir un galérien. Il venait de voler +aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se +comprenait plus. Il n'était pas sûr d'être lui-même. Les raisons mêmes +de son action lui échappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait +vécu jusqu'à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité +ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut. +Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas +l'obsédaient inexorablement. Il fallait désormais être un autre homme. +Il souffrait les étranges douleurs d'une conscience brusquement opérée +de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui répugnait de voir. Il se sentait +vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. L'autorité +était morte en lui. Il n'avait plus de raison d'être. + +Situation terrible! être ému. + +Être le granit, et douter! être la statue du châtiment fondue tout d'une +pièce dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous +sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de désobéissant qui +ressemble presque à un coeur! en venir à rendre le bien pour le bien, +quoiqu'on se soit dit jusqu'à ce jour que ce bien-là c'est le mal! être +le chien de garde, et lécher! être la glace, et fondre! être la +tenaille, et devenir une main! se sentir tout à coup des doigts qui +s'ouvrent! lâcher prise, chose épouvantable! + +L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant! + +Être obligé de s'avouer ceci: l'infaillibilité n'est pas infaillible, il +peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code +a parlé, la société n'est pas parfaite, l'autorité est compliquée de +vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont +des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se méprendre! +voir une fêlure dans l'immense vitre bleue du firmament! + +Ce qui se passait dans Javert, c'était le Fampoux d'une conscience +rectiligne, la mise hors de voie d'une âme, l'écrasement d'une probité +irrésistiblement lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes, +cela était étrange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mécanicien de +l'autorité, monté sur l'aveugle cheval de fer à voie rigide, puisse être +désarçonné par un coup de lumière! que l'incommutable, le direct, le +correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir! qu'il y +ait pour la locomotive un chemin de Damas! + +Dieu, toujours intérieur à l'homme, et réfractaire, lui la vraie +conscience, à la fausse, défense à l'étincelle de s'éteindre, ordre au +rayon de se souvenir du soleil, injonction à l'âme de reconnaître le +véritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanité +imperdable, le coeur humain inamissible, ce phénomène splendide, le plus +beau peut-être de nos prodiges intérieurs, Javert le comprenait-il? +Javert le pénétrait-il? Javert s'en rendait-il compte? Évidemment non. +Mais sous la pression de cet incompréhensible incontestable, il sentait +son crâne s'entr'ouvrir. + +Il était moins le transfiguré que la victime de ce prodige. Il le +subissait, exaspéré. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense +difficulté d'être. Il lui semblait que désormais sa respiration était +gênée à jamais. + +Avoir sur sa tête de l'inconnu, il n'était pas accoutumé à cela. + +Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait été pour son regard +une surface nette, simple, limpide; là rien d'ignoré, ni d'obscur; rien +qui ne fût défini, coordonné, enchaîné, précis, exact, circonscrit, +limité, fermé; tout prévu; l'autorité était une chose plane; aucune +chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de +l'inconnu qu'en bas. L'irrégulier, l'inattendu, l'ouverture désordonnée +du chaos, le glissement possible dans un précipice, c'était là le fait +des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables. +Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement +effaré par cette apparition inouïe: un gouffre en haut. + +Quoi donc! on était démantelé de fond en comble! on était déconcerté, +absolument! À quoi se fier! Ce dont on était convaincu s'effondrait! + +Quoi! le défaut de la cuirasse de la société pouvait être trouvé par un +misérable magnanime! Quoi! un honnête serviteur de la loi pouvait se +voir tout à coup pris entre deux crimes, le crime de laisser échapper un +homme, et le crime de l'arrêter! Tout n'était pas certain dans la +consigne donnée par l'état au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des +impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela était réel! était-il vrai +qu'un ancien bandit, courbé sous les condamnations, pût se redresser et +finir par avoir raison? était-ce croyable? y avait-il donc des cas où la +loi devait se retirer devant le crime transfiguré en balbutiant des +excuses? + +Oui, cela était! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non +seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'étaient des +réalités. Il était abominable que les faits réels pussent arriver à une +telle difformité. + +Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient à être les +preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie +allait-elle donc maintenant descendre de là-haut? + +Ainsi,--et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion +d'optique de la consternation, tout ce qui eût pu restreindre et +corriger son impression s'effaçait, et la société, et le genre humain, +et l'univers se résumaient désormais à ses yeux dans un linéament simple +et terrible,--ainsi la pénalité, la chose jugée, la force due à la +législation, les arrêts des cours souveraines, la magistrature, le +gouvernement, la prévention et la répression, la sagesse officielle, +l'infaillibilité légale, le principe d'autorité, tous les dogmes sur +lesquels repose la sécurité politique et civile, la souveraineté, la +justice, la logique découlant du code, l'absolu social, la vérité +publique, tout cela, décombre, monceau, chaos; lui-même Javert, le +guetteur de l'ordre, l'incorruptibilité au service de la police, la +providence-dogue de la société, vaincu et terrassé; et sur toute cette +ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tête et l'auréole au front; +voilà à quel bouleversement il en était venu; voilà la vision effroyable +qu'il avait dans l'âme. + +Que cela fût supportable. Non. + +État violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux manières d'en sortir. +L'une d'aller résolûment à Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme +du bagne. L'autre.... + +Javert quitta le parapet, et, la tête haute cette fois, se dirigea d'un +pas ferme vers le poste indiqué par une lanterne à l'un des coins de la +place du Châtelet. + +Arrivé là, il aperçut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien +qu'à la façon dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes +de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte +au sergent, et s'assit à la table du poste où brûlait une chandelle. Il +y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas +pour les procès-verbaux éventuels et les consignations des rondes de +nuit. + +Cette table, toujours complétée par sa chaise de paille, est une +institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est +invariablement ornée d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et +d'une grimace en carton pleine de pains à cacheter rouges, et elle est +l'étage inférieur du style officiel. C'est à elle que commence la +littérature de l'État. + +Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Voici +ce qu'il écrivit: + +QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE. + +«Premièrement: je prie monsieur le préfet de jeter les yeux. + +«Deuxièmement: les détenus arrivant de l'instruction ôtent leurs +souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille. +Plusieurs toussent en rentrant à la prison. Cela entraîne des dépenses +d'infirmerie. + +«Troisièmement: la filature est bonne, avec relais des agents de +distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions +importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu +que, si, pour une cause quelconque, un agent vient à faiblir dans le +service, l'autre le surveille et le supplée. + +«Quatrièmement: on ne s'explique pas pourquoi le règlement spécial de la +prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, même +en la payant. + +«Cinquièmement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux à la +cantine, ce qui permet à la cantinière de laisser toucher sa main aux +détenus. + +«Sixièmement: les détenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres +détenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier +son nom distinctement. C'est un vol. + +«Septièmement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier +dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque +la toile n'est pas moins bonne. + +«Huitièmement: il est fâcheux que les visitants de la Force aient à +traverser la cour des mômes pour se rendre au parloir de +Sainte-Marie-l'Égyptienne. + +«Neuvièmement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes +raconter dans la cour de la préfecture des interrogatoires de prévenus +par les magistrats. Un gendarme, qui devrait être sacré, répéter ce +qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est là un désordre +grave. + +«Dixièmement: Mme Henry est une honnête femme; sa cantine est fort +propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la +souricière du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une +grande civilisation.» + +Javert écrivit ces lignes de son écriture la plus calme et la plus +correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le +papier sous la plume. Au-dessous de la dernière ligne il signa: + +«Javert. + +«Inspecteur de 1ère classe. + +«Au poste de la place du Châtelet. + +«7 juin 1832, environ une heure du matin.» + +Javert sécha l'encre fraîche sur le papier, le plia comme une lettre, le +cacheta, écrivit au dos: _Note pour l'administration_, le laissa sur la +table, et sortit du poste. La porte vitrée et grillée retomba derrière +lui. + +Il traversa de nouveau diagonalement la place du Châtelet, regagna le +quai, et revint avec une précision automatique au point même qu'il avait +quitté un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans +la même attitude sur la même dalle du parapet. Il semblait qu'il n'eût +pas bougé. + +L'obscurité était complète. C'était le moment sépulcral qui suit minuit. +Un plafond de nuages cachait les étoiles. Le ciel n'était qu'une +épaisseur sinistre. Les maisons de la Cité n'avaient plus une seule +lumière; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des +quais était désert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice +semblaient des linéaments de la nuit. Un réverbère rougissait la +margelle du quai. Les silhouettes des ponts se déformaient dans la brume +les unes derrière les autres. Les pluies avaient grossi la rivière. + +L'endroit où Javert s'était accoudé était, on s'en souvient, précisément +situé au-dessus du rapide de la Seine, à pic sur cette redoutable +spirale de tourbillons qui se dénoue et se renoue comme une vis sans +fin. + +Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait +rien. On entendait un bruit d'écume; mais on ne voyait pas la rivière. +Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait +et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la +plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en +couleuvre. La lueur s'évanouissait, et tout redevenait indistinct. +L'immensité semblait ouverte là. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce +n'était pas de l'eau, c'était du gouffre. Le mur du quai, abrupt, +confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l'effet d'un +escarpement de l'infini. + +On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et +l'odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet +abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu'aperçu, le tragique +chuchotement du flot, l'énormité lugubre des arches du pont, la chute +imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine +d'horreur. + +Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de +ténèbres; il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à +de l'attention. L'eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le +posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, +que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, +apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se +redressa, et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement +sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette +forme obscure disparue sous l'eau. + + + + +Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père + + + + +Chapitre I + +Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc + + +Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, le sieur +Boulatruelle eut une émotion vive. + +Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a déjà +entrevu dans les parties ténébreuses de ce livre. + +Boulatruelle, on s'en souvient peut-être, était un homme occupé de +choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des +voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rêve, +il croyait aux trésors enfouis dans la forêt de Montfermeil. Il espérait +quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en +attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants. + +Néanmoins, pour l'instant, il était prudent. Il venait de l'échapper +belle. Il avait été, on le sait, ramassé dans le galetas Jondrette avec +les autres bandits. Utilité d'un vice: son ivrognerie l'avait sauvé. On +n'avait jamais pu éclaircir s'il était là comme voleur ou comme volé. +Une ordonnance de non-lieu, fondée sur son état d'ivresse bien constaté +dans la soirée du guet-apens, l'avait mis en liberté. Il avait repris la +clef des bois. Il était revenu à son chemin de Gagny à Lagny faire, sous +la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de +l'état, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui +avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus +d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver. + +Quant à l'émotion vive qu'il eut peu de temps après sa rentrée sous le +toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici: + +Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude à son travail, et +à son affût peut-être, un peu avant le point du jour, aperçut parmi les +branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure, à ce +qui lui sembla, à travers la distance et le crépuscule, ne lui était pas +tout à fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mémoire +correcte et lucide, arme défensive indispensable à quiconque est un peu +en lutte avec l'ordre légal. + +--Où diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-là? se demanda-t-il. + +Mais il ne put rien se répondre, sinon que cela ressemblait à quelqu'un +dont il avait confusément la trace dans l'esprit. + +Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identité qu'il ne réussissait +point à ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme +n'était pas du pays. Il y arrivait. À pied, évidemment. Aucune voiture +publique ne passe à ces heures-là à Montfermeil. Il avait marché toute +la nuit. D'où venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni +paquet. De Paris sans doute. Pourquoi était-il dans ce bois? pourquoi y +était-il à pareille heure? qu'y venait-il faire? + +Boulatruelle songea au trésor. À force de creuser dans sa mémoire, il se +rappela vaguement avoir eu déjà, plusieurs années auparavant, une +semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de +pouvoir être cet homme-là. + +Tout en méditant, il avait, sous le poids même de sa méditation, baissé +la tête, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y +avait plus rien. L'homme s'était effacé dans la forêt et dans le +crépuscule. + +--Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai. + +Je découvrirai la paroisse de ce paroissien-là. Ce promeneur de +patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans +mon bois sans que je m'en mêle. + +Il prit sa pioche qui était fort aiguë. + +--Voilà, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme. + +Et, comme on rattache un fil à un autre fil, emboîtant le pas de son +mieux dans l'itinéraire que l'homme avait dû suivre, il se mit en marche +à travers le taillis. + +Quand il eut fait une centaine d'enjambées, le jour, qui commençait à se +lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable çà et là, des herbes +foulées, des bruyères écrasées, de jeunes branches pliées dans les +broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras +d'une jolie femme qui s'étire en se réveillant, lui indiquèrent une +sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'écoulait. Il +entra plus avant dans le bois et parvint sur une espèce d'éminence. Un +chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de +Guillery lui donna l'idée de grimper dans un arbre. Quoique vieux il +était agile. Il y avait là un hêtre de grande taille, digne de Tityre et +de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hêtre, le plus haut qu'il +put. + +L'idée était bonne. En explorant la solitude du côté où le bois est tout +à fait enchevêtré et farouche, Boulatruelle aperçut tout à coup l'homme. + +À peine l'eut-il aperçu qu'il le perdit de vue. + +L'homme entra, ou plutôt se glissa, dans une clairière assez éloignée, +masquée par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait très +bien, pour y avoir remarqué près d'un gros tas de pierres meulières, un +châtaignier malade pansé avec une plaque de zinc clouée à même sur +l'écorce. Cette clairière est celle qu'on appelait autrefois le fonds +Blaru. Le tas de pierres, destiné à on ne sait quel emploi, qu'on y +voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'égale la +longévité d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en +planches. C'est là provisoirement. Quelle raison pour durer! + +Boulatruelle, avec la rapidité de la joie, se laissa tomber de l'arbre +plutôt qu'il n'en descendit. Le gîte était trouvé, il s'agissait de +saisir la bête. Ce fameux trésor rêvé était probablement là. + +Ce n'était pas une petite affaire d'arriver à cette clairière. Par les +sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon +quart d'heure. En ligne droite, par le fourré, qui est là singulièrement +épais, très épineux et très agressif, il fallait une grande demi-heure. +C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut à +la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup +d'hommes. Le fourré, si hérissé qu'il fût, lui parut le bon chemin. + +--Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il. + +Boulatruelle, accoutumé à aller de travers, fit cette fois la faute +d'aller droit. + +Il se jeta résolument dans la mêlée des broussailles. + +Il eut affaire à des houx, à des orties, à des aubépines, à des +églantiers, à des chardons, à des ronces fort irascibles. Il fut très +égratigné. + +Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser. + +Il arriva enfin à la clairière Blaru, au bout de quarante minutes, +suant, mouillé, essoufflé, griffé, féroce. + +Personne dans la clairière. + +Boulatruelle courut au tas de pierres. Il était à sa place. On ne +l'avait pas emporté. + +Quant à l'homme, il s'était évanoui dans la forêt. Il s'était évadé. Où? +de quel côté? dans quel fourré? Impossible de le deviner. + +Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant +l'arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une +pioche oubliée ou abandonnée, et un trou. + +Ce trou était vide. + +--Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l'horizon. + + + + +Chapitre II + +Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique + + +Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs +semaines une fièvre accompagnée de délire, et d'assez graves symptômes +cérébraux causés plutôt encore par les commotions des blessures à la +tête que par les blessures elles-mêmes. + +Il répéta le nom de Cosette pendant des nuits entières dans la loquacité +lugubre de la fièvre et avec la sombre opiniâtreté de l'agonie. La +largeur de certaines lésions fut un sérieux danger, la suppuration des +plaies larges pouvant toujours se résorber, et par conséquent tuer le +malade, sous de certaines influences atmosphériques; à chaque changement +de temps, au moindre orage, le médecin était inquiet.--Surtout que le +blessé n'ait aucune émotion, répétait-il. Les pansements étaient +compliqués et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le +sparadrap n'ayant pas encore été imaginée à cette époque. Nicolette +dépensa en charpie un drap de lit «grand comme un plafond», disait-elle. +Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurées et le nitrate +d'argent vinrent à bout de la gangrène. Tant qu'il y eut péril, M. +Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni +mort ni vivant. + +Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en +cheveux blancs, fort bien mis, tel était le signalement donné par le +portier, venait savoir des nouvelles du blessé, et déposait pour les +pansements un gros paquet de charpie. + +Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, après la douloureuse +nuit où on l'avait rapporté mourant chez son grand-père, le médecin +déclara qu'il répondait de lui. La convalescence s'ébaucha. Marius dut +pourtant rester encore plus de deux mois étendu sur une chaise longue à +cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a +toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui +éternise les pansements, au grand ennui du malade. + +Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le +sauvèrent des poursuites. En France, il n'y a pas de colère, même +publique, que six mois n'éteignent. Les émeutes, dans l'état où est la +société, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies +d'un certain besoin de fermer les yeux. + +Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux +médecins de dénoncer les blessés, ayant indigné l'opinion, et non +seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les blessés furent +couverts et protégés par cette indignation; et, à l'exception de ceux +qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils +de guerre n'osèrent en inquiéter aucun. On laissa donc Marius +tranquille. + +M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes +les extases. On eut beaucoup de peine à l'empêcher de passer toutes les +nuits près du blessé; il fit apporter son grand fauteuil à côté du lit +de Marius; il exigea que sa fille prît le plus beau linge de la maison +pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et +aînée, trouva moyen d'épargner le beau linge, tout en laissant croire à +l'aïeul qu'il était obéi. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui +expliquât que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse +toile, ni la toile neuve la toile usée. Il assistait à tous les +pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand +on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: aïe! aïe! Rien +n'était touchant comme de le voir tendre au blessé une tasse de tisane +avec son doux tremblement sénile. Il accablait le médecin de questions. +Il ne s'apercevait pas qu'il recommençait toujours les mêmes. + +Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le +bonhomme fut en délire. Il donna trois louis de gratification à son +portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en +faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une +chanson que voici: + + _Jeanne est née à Fougère,_ + _Vrai nid d'une bergère;_ + _J'adore son jupon_ + _Fripon._ + + _Amour, tu viens en elle,_ + _Car c'est dans sa prunelle_ + _Que tu mets ton carquois,_ + _Narquois!_ + + _Moi, je la chante, et j'aime_ + _Plus que Diane même_ + _Jeanne et ses durs tétons_ + _Bretons._ + +Puis il se mit à genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par +la porte entrouverte, crut être sûr qu'il priait. + +Jusque-là, il n'avait guère cru en Dieu. + +À chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en +plus, l'aïeul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales +pleines d'allégresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir +pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupéfaite de recevoir +un matin un gros bouquet; c'était M. Gillenormand qui le lui envoyait. +Le mari fit une scène de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre +Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il +criait: Vive la république! + +À chaque instant, il demandait au médecin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus +de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'mère. Il le +couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait +plus, Marius était le maître de la maison, il y avait de l'abdication +dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils. + +Dans cette allégresse où il était, c'était le plus vénérable des +enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se +mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi, +charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majesté douce à la +lumière gaie qu'il avait sur le visage. Quand la grâce se mêle aux +rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la +vieillesse épanouie. + +Quant à Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idée +fixe, Cosette. + +Depuis que la fièvre et le délire l'avaient quitté, il ne prononçait +plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se +taisait, précisément parce que son âme était là. + +Il ne savait ce que Cosette était devenue, toute l'affaire de la rue de +la Chanvrerie était comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque +indistinctes flottaient dans son esprit, Éponine, Gavroche, Mabeuf, les +Thénardier, tous ses amis lugubrement mêlés à la fumée de la barricade; +l'étrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui +faisait l'effet d'une énigme dans une tempête; il ne comprenait rien à +sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait été sauvé, et +personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire, +c'est qu'il avait été rapporté la nuit dans un fiacre rue des +Filles-du-Calvaire; passé, présent, avenir, tout n'était plus en lui que +le brouillard d'une idée vague, mais il y avait dans cette brume un +point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en +granit, une résolution, une volonté: retrouver Cosette. Pour lui, l'idée +de la vie n'était pas distincte de l'idée de Cosette, il avait décrété +dans son coeur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il était +inébranlablement décidé à exiger de n'importe qui voudrait le forcer à +vivre, de son grand-père, du sort, de l'enfer, la restitution de son +éden disparu. + +Les obstacles, il ne se les dissimulait pas. + +Soulignons ici un détail: il n'était point gagné et était peu attendri +par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-père. +D'abord il n'était pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses +rêveries de malade, encore fiévreuses peut-être, il se défiait de ces +douceurs-là comme d'une chose étrange et nouvelle ayant pour but de le +dompter. Il y restait froid. Le grand-père dépensait en pure perte son +pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'était bon tant que lui +Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il +s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la véritable +attitude de l'aïeul se démasquerait. Alors ce serait rude; recrudescence +des questions de famille, confrontation des positions, tous les +sarcasmes et toutes les objections à la fois, Fauchelevent, Coupelevent, +la fortune, la pauvreté, la misère, la pierre au cou, l'avenir. +Résistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance. + +Et puis, à mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs +reparaissaient, les vieux ulcères de sa mémoire se rouvraient, il +resongeait au passé, le colonel Pontmercy se replaçait entre M. +Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie +bonté à espérer de qui avait été si injuste et si dur pour son père. Et +avec la santé il lui revenait une sorte d'âpreté contre son aïeul. Le +vieillard en souffrait doucement. + +M. Gillenormand, sans en rien témoigner d'ailleurs, remarquait que +Marius, depuis qu'il avait été rapporté chez lui et qu'il avait repris +connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon père. Il ne disait +point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un +ni l'autre, par une certaine manière de tourner ses phrases. + +Une crise approchait évidemment. + +Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer, +escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle tâter le terrain. +Un matin il advint que M. Gillenormand, à propos d'un journal qui lui +était tombé sous la main, parla légèrement de la Convention et lâcha un +épiphonème royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre. + +--Les hommes de 93 étaient des géants, dit Marius avec sévérité. Le +vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journée. + +Marius, qui avait toujours présent à l'esprit l'inflexible grand-père de +ses premières années, vit dans ce silence une profonde concentration de +colère, en augura une lutte acharnée, et augmenta dans les +arrière-recoins de sa pensée ses préparatifs de combat. + +Il arrêta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait +sa clavicule, mettrait à nu et à vif ce qu'il lui restait de plaies, et +repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'étaient ses munitions. +Avoir Cosette ou mourir. + +Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades. + +Ce moment arriva. + + + + +Chapitre III + +Marius attaque + + +Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les +fioles et les tasses sur le marbre de la commode, était penché sur +Marius, et lui disait de son accent le plus tendre: + +--Vois-tu, mon petit Marius, à ta place je mangerais maintenant plutôt +de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour +commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut +une bonne côtelette. + +Marius, dont presque toutes les forces étaient revenues, les rassembla, +se dressa sur son séant, appuya ses deux poings crispés sur les draps de +son lit, regarda son grand-père en face, prit un air terrible et dit: + +--Ceci m'amène à vous dire une chose. + +--Laquelle? + +--C'est que je veux me marier. + +--Prévu, dit le grand-père. Et il éclata de rire. + +--Comment, prévu? + +--Oui, prévu. Tu l'auras, ta fillette. + +Marius, stupéfait et accablé par l'éblouissement, trembla de tous ses +membres. + +M. Gillenormand continua: + +--Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les +jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis +que tu es blessé, elle passe son temps à pleurer et à faire de la +charpie. Je me suis informé. Elle demeure rue de l'Homme-Armé, numéro +sept. Ah, nous y voilà! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. Ça +t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'étais dit:--Je vais lui +signifier cela carrément à ce grand-père, à cette momie de la régence et +du directoire, à cet ancien beau, à ce Dorante devenu Géronte; il a eu +ses légèretés aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses +Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mangé du pain +du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir. +Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je +t'offre une côtelette, et tu me réponds: À propos, je veux me marier. +C'est ça qui est une transition! Ah! tu avais compté sur de la bisbille. +Tu ne savais pas que j'étais un vieux lâche. Qu'est-ce que tu dis de ça? +Tu bisques. Trouver ton grand-père encore plus bête que toi, tu ne t'y +attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur +l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu +veux, ça te la coupe, imbécile! Écoute. J'ai pris des renseignements, +moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le +lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou; +elle t'adore. Si tu étais mort, nous aurions été trois; sa bière aurait +accompagné la mienne. J'avais bien eu l'idée, dès que tu as été mieux, +de te la camper tout bonnement à ton chevet, mais il n'y a que dans les +romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles près du lit des +jolis blessés qui les intéressent. Ça ne se fait pas. Qu'aurait dit ta +tante? Tu étais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande +à Nicolette, qui ne t'a pas quitté une minute, s'il y avait moyen qu'une +femme fût là. Et puis qu'aurait dit le médecin? Ça ne guérit pas la +fièvre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit, +c'est fait, c'est bâclé, prends-la. Telle est ma férocité. Vois-tu, j'ai +vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc +faire pour que cet animal-là m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite +Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime +alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait +tempêter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute +cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas +mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon +enfant bien-aimé. + +Cela dit, le vieillard éclata en sanglots. + +Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre +sa vieille poitrine, et tous deux se mirent à pleurer. C'est là une des +formes du bonheur suprême. + +--Mon père! s'écria Marius. + +--Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard. + +Il y eut un moment ineffable. Ils étouffaient et ne pouvaient parler. + +Enfin le vieillard bégaya: + +--Allons! le voilà débouché. Il m'a dit: Mon père. + +Marius dégagea sa tête des bras de l'aïeul, et dit doucement: + +--Mais, mon père, à présent que je me porte bien, il me semble que je +pourrais la voir. + +--Prévu encore, tu la verras demain. + +--Mon père! + +--Quoi? + +--Pourquoi pas aujourd'hui? + +--Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois «mon +père», ça vaut bien ça. Je vais m'en occuper. On te l'amènera. Prévu, te +dis-je. Ceci a déjà été mis en vers. C'est le dénouement de l'élégie du +_Jeune malade_ d'André Chénier, d'André Chénier qui a été égorgé par les +scélér...--par les géants de 93. + +M. Gillenormand crut apercevoir un léger froncement du sourcil de +Marius, qui, en vérité, nous devons le dire, ne l'écoutait plus, envolé +qu'il était dans l'extase, et pensant beaucoup plus à Cosette qu'à 1793. +Le grand-père, tremblant d'avoir introduit si mal à propos André +Chénier, reprit précipitamment: + +--Égorgé n'est pas le mot. Le fait est que les grands génies +révolutionnaires, qui n'étaient pas méchants, cela est incontestable, +qui étaient des héros, pardi! trouvaient qu'André Chénier les gênait un +peu, et qu'ils l'ont fait guillot....--C'est-à-dire que ces grands +hommes, le sept thermidor, dans l'intérêt du salut public, ont prié +André Chénier de vouloir bien aller.... + +M. Gillenormand, pris à la gorge par sa propre phrase, ne put continuer; +ne pouvant ni la terminer, ni la rétracter, pendant que sa fille +arrangeait derrière Marius l'oreiller, bouleversé de tant d'émotions, le +vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son âge le lui permit, +hors de la chambre à coucher, en repoussa la porte derrière lui, et, +pourpre, étranglant, écumant, les yeux hors de la tête, se trouva nez à +nez avec l'honnête Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il +saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:--Par +les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassiné! + +--Qui, monsieur? + +--André Chénier! + +--Oui, monsieur, dit Basque épouvanté. + + + + +Chapitre IV + +Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M. +Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras + + +Cosette et Marius se revirent. + +Ce que fut l'épreuve, nous renonçons à le dire. Il y a des choses qu'il +ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre. + +Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, était réunie dans la +chambre de Marius au moment où Cosette entra. + +Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle était dans un nimbe. + +Précisément à cet instant-là, le grand-père allait se moucher, il resta +court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus. + +--Adorable! s'écria-t-il. + +Puis il se moucha bruyamment. + +Cosette était enivrée, ravie, effrayée, au ciel. Elle était aussi +effarouchée qu'on peut l'être par le bonheur. Elle balbutiait, toute +pâle, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant +pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans pitié pour les +amants heureux; on reste là quand ils auraient le plus envie d'être +seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens. + +Avec Cosette et derrière elle, était entré un homme en cheveux blancs, +grave, souriant néanmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'était +«monsieur Fauchelevent»; c'était Jean Valjean. + +Il était _très bien mis_, comme avait dit le portier, entièrement vêtu +de noir et de neuf et en cravate blanche. + +Le portier était à mille lieues de reconnaître dans ce bourgeois +correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui +avait surgi à sa porte dans la nuit du 7 juin, déguenillé, fangeux, +hideux, hagard, la face masquée de sang et de boue, soutenant sous les +bras Marius évanoui; cependant son flair de portier était éveillé. Quand +M. Fauchelevent était arrivé avec Cosette, le portier n'avait pu +s'empêcher de confier à sa femme cet aparté: Je ne sais pourquoi je me +figure toujours que j'ai déjà vu ce visage-là. + +M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme à l'écart près +de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable à un volume +in-octavo, enveloppé dans du papier. Le papier de l'enveloppe était +verdâtre et semblait moisi. + +--Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras? +demanda à voix basse à Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait +point les livres. + +--Eh bien, répondit du même ton M. Gillenormand qui l'avait entendue, +c'est un savant. Après? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne +marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme +cela un bouquin contre son coeur. + +Et, saluant, il dit à haute voix: + +--Monsieur Tranchelevent.... + +Le père Gillenormand ne le fit pas exprès, mais l'inattention aux noms +propres était chez lui une manière aristocratique. + +--Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon +petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle. + +«Monsieur Tranchelevent» s'inclina. + +--C'est dit, fit l'aïeul. + +Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras étendus et +bénissant, il cria: + +--Permission de vous adorer. + +Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement +commença. Ils se parlaient bas, Marius accoudé sur sa chaise longue, +Cosette debout près de lui.--Ô mon Dieu! murmurait Cosette, je vous +revois. C'est toi, c'est vous! Être allé se battre comme cela! Mais +pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai été morte. Oh! que +c'est méchant d'avoir été à cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais +fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout à l'heure, +quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais +mourir, mais c'était de joie. J'étais si triste! Je n'ai pas pris le +temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents +diront de me voir une collerette toute chiffonnée? Mais parlez donc! +Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de +l'Homme-Armé. Il paraît que votre épaule, c'était terrible. On m'a dit +qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il paraît qu'on a coupé +les chairs avec des ciseaux. C'est ça qui est affreux. J'ai pleuré, je +n'ai plus d'yeux. C'est drôle qu'on puisse souffrir comme cela. Votre +grand-père a l'air très bon! Ne vous dérangez pas, ne vous mettez pas +sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je +suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je +voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous +toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Armé. Il n'y a pas de jardin. +J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est +votre faute, j'ai un durillon aux doigts.--Ange! disait Marius. + +_Ange_ est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre +mot ne résisterait à l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux. + +Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent +plus un mot, se bornant à se toucher tout doucement la main. + +M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui étaient dans la chambre et +cria: + +--Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons, +un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser à leur +aise. + +Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas: + +--Tutoyez-vous. Ne vous gênez pas. + +La tante Gillenormand assistait avec stupeur à cette irruption de +lumière dans son intérieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien +d'agressif; ce n'était pas le moins du monde le regard scandalisé et +envieux d'une chouette à deux ramiers; c'était l'oeil bête d'une pauvre +innocente de cinquante-sept ans; c'était la vie manquée regardant ce +triomphe, l'amour. + +--Mademoiselle Gillenormand aînée, lui disait son père, je t'avais bien +dit que cela t'arriverait. + +Il resta un moment silencieux et ajouta: + +--Regarde le bonheur des autres. + +Puis il se tourna vers Cosette: + +--Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc +avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'échappes belle +avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous +battrions à l'épée à qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous, +mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie +charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du +Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour +que vous vous épousiez à Saint-Paul. L'église est mieux. C'est bâti par +les jésuites. C'est plus coquet. C'est vis-à-vis la fontaine du cardinal +de Birague. Le chef-d'oeuvre de l'architecture jésuite est à Namur. Ça +s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez mariés. Cela +vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout à fait de votre parti, je +veux que les filles se marient, c'est fait pour ça. Il y a une certaine +sainte Catherine que je voudrais voir toujours décoiffée. Rester fille, +c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le +peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la +mère Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas à +quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle à part dans +l'église et qu'on se rabat sur la confrérie de la Vierge; mais, +sapristi, un joli mari, brave garçon, et, au bout d'un an, un gros +mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de +graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein à poignées dans ses +petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux +que de tenir un _cierge_ à vêpres et de chanter _Turris eburnea_! + +Le grand-père fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans, +et se remit à parler, comme un ressort qui repart: + +--Ainsi, bornant le cours de tes rêvasseries, Alcippe, il est donc vrai, +dans peu tu te maries. + +«À propos! + +--Quoi? mon père? + +--N'avais-tu pas un ami intime? + +--Oui, Courfeyrac. + +--Qu'est-il devenu? + +--Il est mort. + +--Ceci est bon. + +Il s'assit près d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains +dans ses vieilles mains ridées. + +--Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'oeuvre, cette +Cosette-là! Elle est très petite fille et très grande dame. Elle ne sera +que baronne, c'est déroger; elle est née marquise. Vous a-t-elle des +cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous êtes dans +le vrai. Aimez-vous. Soyez-en bêtes. L'amour, c'est la bêtise des hommes +et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout à +coup, quel malheur! Voilà que j'y pense! Plus de la moitié de ce que +j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais après ma +mort, dans une vingtaine d'années d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous +n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront +au diable l'honneur de le tirer par la queue. + +Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait: + +--Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs. + +C'était la voix de Jean Valjean. + +Il n'avait pas encore prononcé une parole, personne ne semblait même +plus savoir qu'il était là, et il se tenait debout et immobile derrière +tous ces gens heureux. + +--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le +grand-père effaré. + +--C'est moi, reprit Cosette. + +--Six cent mille francs! répondit Gillenormand. + +--Moins quatorze ou quinze mille francs peut-être, dit Jean Valjean. + +Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris +pour un livre. + +Jean Valjean ouvrit lui-même le paquet; c'était une liasse de billets de +banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets +de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent +quatre-vingt-quatre mille francs. + +--Voilà un bon livre, dit M. Gillenormand. + +--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante. + +--Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand +aînée, reprit l'aïeul. Ce diable de Marius, il vous a déniché dans +l'arbre des rêves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant +aux amourettes des jeunes gens! Les étudiants trouvent des étudiantes de +six cent mille francs. Chérubin travaille mieux que Rothschild. + +--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! répétait à demi-voix +mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire +six cent mille, quoi! + +Quant à Marius et à Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-là; ils +firent à peine attention à ce détail. + + + + +Chapitre V + +Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire + + +On a sans doute compris, sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer +longuement, que Jean Valjean, après l'affaire Champmathieu, avait pu, +grâce à sa première évasion de quelques jours, venir à Paris, et retirer +à temps de chez Laffitte la somme gagnée par lui, sous le nom de +monsieur Madeleine, à Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'être +repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps après, il avait caché et +enfoui cette somme dans la forêt de Montfermeil au lieu dit le fonds +Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de +banque, avait peu de volume et tenait dans une boîte; seulement, pour +préserver la boîte de l'humidité, il l'avait placée dans un coffret en +chêne plein de copeaux de châtaignier. Dans le même coffret, il avait +mis son autre trésor, les chandeliers de l'évêque. On se souvient qu'il +avait emporté ces chandeliers en s'évadant de Montreuil-sur-mer. L'homme +aperçu un soir une première fois par Boulatruelle, c'était Jean Valjean. +Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait +en chercher à la clairière Blaru. De là les absences dont nous avons +parlé. Il avait une pioche quelque part dans les bruyères, dans une +cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant +que l'heure approchait où cet argent pourrait être utile, il était allé +le chercher; et c'était encore lui que Boulatruelle avait vu dans le +bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hérita de la +pioche. + +La somme réelle était cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents +francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.--Nous +verrons après, pensa-t-il. + +La différence entre cette somme et les six cent trente mille francs +retirés de chez Laffitte représentait la dépense de dix années, de 1823 +à 1833. Les cinq années de séjour au couvent n'avaient coûté que cinq +mille francs. + +Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la cheminée où ils +resplendirent à la grande admiration de Toussaint. + +Du reste, Jean Valjean se savait délivré de Javert. On avait raconté +devant lui, et il avait vérifié le fait dans le _Moniteur_, qui l'avait +publié, qu'un inspecteur de police nommé Javert avait été trouvé noyé +sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le +Pont-Neuf, et qu'un écrit laissé par cet homme, d'ailleurs irréprochable +et fort estimé de ses chefs, faisait croire à un accès d'aliénation +mentale et à un suicide.--Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me +tenant, il m'a laissé en liberté, c'est qu'il fallait qu'il fût déjà +fou. + + + + +Chapitre VI + +Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette +soit heureuse + + +On prépara tout pour le mariage. Le médecin consulté déclara qu'il +pourrait avoir lieu en février. On était en décembre. Quelques +ravissantes semaines de bonheur parfait s'écoulèrent. + +Le moins heureux n'était pas le grand-père. Il restait des quarts +d'heure en contemplation devant Cosette. + +--L'admirable jolie fille! s'écriait-il. Et elle a l'air si douce et si +bonne! Il n'y a pas à dire mamie mon coeur, c'est la plus charmante +fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, ça vous aura des vertus avec +odeur de violette. C'est une grâce, quoi! On ne peut que vivre noblement +avec une telle créature. Marius, mon garçon, tu es baron, tu es riche, +n'avocasse pas, je t'en supplie. + +Cosette et Marius étaient passés brusquement du sépulcre au paradis. La +transition avait été peu ménagée, et ils en auraient été étourdis s'ils +n'en avaient été éblouis. + +--Comprends-tu quelque chose à cela? disait Marius à Cosette. + +--Non, répondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous +regarde. + +Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile. +Il se hâtait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et, +en apparence, de joie, que Cosette elle-même. + +Comme il avait été maire, il sut résoudre un problème délicat, dans le +secret duquel il était seul, l'état civil de Cosette. Dire crûment +l'origine, qui sait? cela eût pu empêcher le mariage. Il tira Cosette de +toutes les difficultés. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen +sûr de n'encourir aucune réclamation. Cosette était ce qui restait d'une +famille éteinte. Cosette n'était pas sa fille à lui, mais la fille d'un +autre Fauchelevent. Deux frères Fauchelevent avaient été jardiniers au +couvent du Petit-Picpus. On alla à ce couvent; les meilleurs +renseignements et les plus respectables témoignages abondèrent; les +bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines à sonder les questions de +paternité, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au +juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette était la fille. +Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec zèle. Un acte de +notoriété fut dressé. Cosette devint devant la loi mademoiselle +Euphrasie Fauchelevent. Elle fut déclarée orpheline de père et de mère. +Jean Valjean s'arrangea de façon à être désigné, sous le nom de +Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme +subrogé tuteur. + +Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'était un legs +fait à Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le +legs primitif avait été de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs; +mais dix mille francs avaient été dépensés pour l'éducation de +mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent même. Ce +legs, déposé dans les mains d'un tiers, devait être remis à Cosette à sa +majorité ou à l'époque de son mariage. Tout cet ensemble était fort +acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un +demi-million. Il y avait bien çà et là quelques singularités, mais on ne +les vit pas; un des intéressés avait les yeux bandés par l'amour, les +autres par les six cent mille francs. + +Cosette apprit qu'elle n'était pas la fille de ce vieux homme qu'elle +avait si longtemps appelé père. Ce n'était qu'un parent; un autre +Fauchelevent était son père véritable. Dans tout autre moment, cela +l'eût navrée. Mais à l'heure ineffable où elle était, ce ne fut qu'un +peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage +dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme +s'effaçait; la vie est ainsi. + +Et puis, Cosette était habituée depuis de longues années à voir autour +d'elle des énigmes; tout être qui a eu une enfance mystérieuse est +toujours prêt à de certains renoncements. + +Elle continua pourtant de dire à Jean Valjean: Père. + +Cosette, aux anges, était enthousiasmée du père Gillenormand. Il est +vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean +Valjean construisait à Cosette une situation normale dans la société et +une possession d'état inattaquable, M. Gillenormand veillait à la +corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'être magnifique. Il avait +donné à Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa +propre grand'mère à lui.--Ces modes-là renaissent, disait-il, les +antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse +s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance. + +Il dévalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel à panse +bombée qui n'avaient pas été ouvertes depuis des ans.--Confessons ces +douairières, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il +violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes +ses femmes, de toutes ses maîtresses, et de toutes ses aïeules. Pékins, +damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs +des Indes brodés d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en +pièces, points de Gênes et d'Alençon, parures en vieille orfèvrerie, +bonbonnières d'ivoire ornées de batailles microscopiques, nippes, +rubans, il prodiguait tout à Cosette. Cosette, émerveillée, éperdue +d'amour pour Marius et effarée de reconnaissance pour M. Gillenormand, +rêvait un bonheur sans bornes vêtu de satin et de velours. Sa corbeille +de noces lui apparaissait soutenue par les séraphins. Son âme s'envolait +dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines. + +L'ivresse des amoureux n'était égalée, nous l'avons dit, que par +l'extase du grand-père. Il y avait comme une fanfare dans la rue des +Filles-du-Calvaire. + +Chaque matin, nouvelle offrande de bric-à-brac du grand-père à Cosette. +Tous les falbalas possibles s'épanouissaient splendidement autour +d'elle. + +Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement à travers son +bonheur, dit à propos de je ne sais quel incident: + +--Les hommes de la révolution sont tellement grands, qu'ils ont déjà le +prestige des siècles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux +semble une mémoire antique. + +--Moire antique! s'écria le vieillard. Merci, Marius. C'est précisément +l'idée que je cherchais. + +Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur thé +s'ajoutait à la corbeille de Cosette. + +Le grand-père extrayait de ces chiffons une sagesse. + +--L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans +le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le nécessaire. Assaisonnez-le-moi +énormément de superflu. Un palais et son coeur. Son coeur et le Louvre. +Son coeur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergère, et +tâchez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronnée de bleuets et +ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique à perte +de vue sous une colonnade de marbre. Je consens à la bucolique et aussi +à la féerie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On +mange, mais on ne dîne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de +l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert à rien. Je me souviens d'avoir +vu dans la cathédrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison à +trois étages qui marquait l'heure, qui avait la bonté de marquer +l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, après avoir +sonné midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de +l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et +les étoiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phébus et +Phébé, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les +douze apôtres, et l'empereur Charles-Quint, et Éponine et Sabinus, et un +tas de petits bonshommes dorés qui jouaient de la trompette, par-dessus +le marché. Sans compter de ravissants carillons qu'elle éparpillait dans +l'air à tout propos sans qu'on sût pourquoi. Un méchant cadran tout nu +qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la +grosse horloge de Strasbourg, et je la préfère au coucou de la +Forêt-Noire. + +M. Gillenormand déraisonnait spécialement à propos de la noce, et tous +les trumeaux du dix-huitième siècle passaient pêle-mêle dans ses +dithyrambes. + +--Vous ignorez l'art des fêtes. Vous ne savez pas faire un jour de joie +dans ce temps-ci, s'écriait-il. Votre dix-neuvième siècle est veule. Il +manque d'excès. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose, +il est tondu ras. Votre tiers état est insipide, incolore, inodore et +informe. Rêves de vos bourgeoises qui s'établissent, comme elles disent: +un joli boudoir fraîchement décoré, palissandre et calicot. Place! +place! le sieur Grigou épouse la demoiselle Grippesou. Somptuosité et +splendeur! on a collé un louis d'or à un cierge. Voilà l'époque. Je +demande à m'enfuir au delà des sarmates. Ah! dès 1787, j'ai prédit que +tout était perdu, le jour où j'ai vu le duc de Rohan, prince de Léon, +duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars, +pair de France, aller à Longchamp en tapecul! Cela a porté ses fruits. +Dans ce siècle on fait des affaires, on joue à la Bourse, on gagne de +l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est +tiré à quatre épingles, lavé, savonné, ratissé, rasé, peigné, ciré, +lissé, frotté, brossé, nettoyé au dehors, irréprochable, poli comme un +caillou, discret, propret, et en même temps, vertu de ma mie! on a au +fond de la conscience des fumiers et des cloaques à faire reculer une +vachère qui se mouche dans ses doigts. J'octroie à ce temps-ci cette +devise: Propreté sale. Marius, ne te fâche pas, donne-moi la permission +de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la +bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile à +la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis +tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah! +c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes moeurs. J'en +regrette tout. Cette élégance, cette chevalerie, ces façons courtoises +et mignonnes, ce luxe réjouissant que chacun avait, la musique faisant +partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses, +les joyeux visages attablés, les madrigaux alambiqués, les chansons, les +fusées d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros +noeuds de rubans. Je regrette la jarretière de la mariée. La jarretière +de la mariée est cousine de la ceinture de Vénus. Sur quoi roule la +guerre de Troie? Parbleu, sur la jarretière d'Hélène. Pourquoi se +bat-on, pourquoi Diomède le divin fracasse-t-il sur la tête de Mérionée +ce grand casque d'airain à dix pointes, pourquoi Achille et Hector se +pignochent-ils à grands coups de pique? Parce que Hélène a laissé +prendre à Pâris sa jarretière. Avec la jarretière de Cosette, Homère +ferait l'_Iliade_. Il mettrait dans son poème un vieux bavard comme moi, +et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable +autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et +ensuite une bonne boustifaille. Sitôt Cujas sorti, Gamache entrait. +Mais, dame! c'est que l'estomac est une bête agréable qui demande son +dû, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait à +table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que +modérément! Oh! les larges bouches riantes, et comme on était gai dans +ce temps-là! la jeunesse était un bouquet; tout jeune homme se terminait +par une branche de lilas ou par une touffe de roses; fût-on guerrier, on +était berger; et si, par hasard, on était capitaine de dragons, on +trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait à être joli. On se +brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un +marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on +n'avait pas de bottes. On était pimpant, lustré, moiré, mordoré, +voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'empêchait pas d'avoir l'épée au +côté. Le colibri a bec et ongles. C'était le temps des _Indes galantes_. +Un des côtés du siècle était le délicat, l'autre était le magnifique; +et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est sérieux. Le +bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre siècle est +infortuné. On chasserait les Grâces comme trop décolletées. Hélas! on +cache la beauté comme une laideur. Depuis la révolution, tout a des +pantalons, même les danseuses; une baladine doit être grave; vos +rigodons sont doctrinaires. Il faut être majestueux. On serait bien +fâché de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'idéal d'un galopin de +vingt ans qui se marie, c'est de ressembler à monsieur Royer-Collard. Et +savez-vous à quoi l'on arrive avec cette majesté là? à être petit. +Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande. +Mais soyez donc amoureux gaîment, que diable! mariez-vous donc, quand +vous vous mariez, avec la fièvre et l'étourdissement et le vacarme et le +tohu-bohu du bonheur! De la gravité à l'église, soit. Mais, sitôt la +messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour +de l'épousée. Un mariage doit être royal et chimérique; il doit promener +sa cérémonie de la cathédrale de Reims à la pagode de Chanteloup. J'ai +horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au +moins ce jour-là. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait être des sylphes, +des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis, +tout nouveau marié doit être le prince Aldobrandini. Profitez de cette +minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyrée avec les cygnes +et les aigles, quitte à retomber le lendemain dans la bourgeoisie des +grenouilles. N'économisez point sur l'hyménée, ne lui rognez pas ses +splendeurs; ne liardez pas le jour où vous rayonnez. La noce n'est pas +le ménage. Oh! si je faisais à ma fantaisie, ce serait galant. On +entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de +ciel et argent. Je mêlerais à la fête les divinités agrestes, je +convoquerais les dryades et les néréides. Les noces d'Amphitrite, une +nuée rose, des nymphes bien coiffées et toutes nues, un académicien +offrant des quatrains à la déesse, un char traîné par des monstres +marins. + + _Triton trottait devant, et tirait de sa conque_ + _Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!_ + +--Voilà un programme de fête, en voilà un, ou je ne m'y connais pas, sac +à papier! + +Pendant que le grand-père, en pleine effusion lyrique, s'écoutait +lui-même, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement. + +La tante Gillenormand considérait tout cela avec sa placidité +imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine +quantité d'émotions; Marius revenu, Marius rapporté sanglant, Marius +rapporté d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius réconcilié, +Marius fiancé, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant +avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient été sa dernière +surprise. Puis son indifférence de première communiante lui était +revenue. Elle allait régulièrement aux offices, égrenait son rosaire, +lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des _Ave_ +pendant qu'on chuchotait dans l'autre des _I love you_, et, vaguement, +voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'était elle. + +Il y a un certain état d'ascétisme inerte où l'âme, neutralisée par +l'engourdissement, étrangère à ce qu'on pourrait appeler l'affaire de +vivre, ne perçoit, à l'exception des tremblements de terre et des +catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions +plaisantes, ni les impressions pénibles.--Cette dévotion-là, disait le +père Gillenormand à sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens +rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne. + +Du reste, les six cent mille francs avaient fixé les indécisions de la +vieille fille. Son père avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il +ne l'avait pas consultée sur le consentement au mariage de Marius. Il +avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave, +qu'une pensée, satisfaire Marius. Quant à la tante, que la tante +existât, et qu'elle pût avoir un avis, il n'y avait pas même songé, et, +toute moutonne qu'elle était, ceci l'avait froissée. Quelque peu +révoltée dans son for intérieur, mais extérieurement impassible, elle +s'était dit: Mon père résout la question du mariage sans moi; je +résoudrai la question de l'héritage sans lui. Elle était riche, en +effet, et le père ne l'était pas. Elle avait donc réservé là-dessus sa +décision. Il est probable que si le mariage eût été pauvre, elle l'eût +laissé pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il épouse une gueuse, +qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut à la tante et +changea sa situation intérieure à l'endroit de cette paire d'amoureux. +On doit de la considération à six cent mille francs, et il était évident +qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune à ces +jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin. + +Il fut arrangé que le couple habiterait chez le grand-père. M. +Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de +la maison.--_Cela me rajeunira_, déclarait-il. _C'est un ancien projet. +J'avais toujours eu l'idée de faire la noce dans ma chambre_. Il +meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit +plafonner et tendre d'une étoffe extraordinaire qu'il avait en pièce et +qu'il croyait d'Utrecht, fond satiné bouton-d'or avec fleurs de velours +oreilles-d'ours.--C'est de cette étoffe-là, disait-il, qu'était drapé +le lit de la duchesse d'Anville à La Roche-Guyon.--Il mit sur la +cheminée une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu. + +La bibliothèque de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait +besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, étant exigé par le conseil +de l'ordre. + + + + +Chapitre VII + +Les effets de rêve mêlés au bonheur + + +Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M. +Fauchelevent.--C'est le renversement des choses, disait mademoiselle +Gillenormand, que la future vienne à domicile se faire faire la cour +comme ça.--Mais la convalescence de Marius avait fait prendre +l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs +aux tête-à-tête que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Armé, +l'avaient enracinée. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se +parlaient pas. Il semblait que cela fût convenu. Toute fille a besoin +d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour +Marius, M. Fauchelevent était la condition de Cosette. Il l'acceptait. +En mettant sur le tapis, vaguement et sans préciser, les matières de la +politique, au point de vue de l'amélioration générale du sort de tous, +ils parvenaient à se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet +de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multiplié +sous toutes les formes, prodigué à tous comme l'air et le soleil, en un +mot, respirable au peuple tout entier, ils furent à l'unisson et +causèrent presque. Marius remarqua à cette occasion que M. Fauchelevent +parlait bien, et même avec une certaine élévation de langage. Il lui +manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose +de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus. + +Marius, intérieurement et au fond de sa pensée, entourait de toutes +sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui était pour lui +simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes +sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mémoire un trou, en +endroit noir, un abîme creusé par quatre mois d'agonie. Beaucoup de +choses s'y étaient perdues. Il en était à se demander s'il était bien +réel qu'il eût vu M. Fauchelevent, un tel homme si sérieux et si calme, +dans la barricade. + +Ce n'était pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les +disparitions du passé lui eussent laissée dans l'esprit. Il ne faudrait +pas croire qu'il fût délivré de toutes ces obsessions de la mémoire qui +nous forcent, même heureux, même satisfaits, à regarder mélancoliquement +en arrière. La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne +contient ni pensée ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans +ses mains et le passé tumultueux et vague traversait le crépuscule qu'il +avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche +chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lèvre le froid du front +d'Éponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet, +Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient. +Tous ces êtres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques, +étaient-ce des songes? avaient-ils en effet existé? L'émeute avait tout +roulé dans sa fumée. Ces grandes fièvres ont de grands rêves. Il +s'interrogeait; il se tâtait; il avait le vertige de toutes ces réalités +évanouies. Où étaient-ils donc tous? était-ce bien vrai que tout fût +mort? Une chute dans les ténèbres avait tout emporté, excepté lui. Tout +cela lui semblait avoir disparu comme derrière une toile de théâtre. Il +y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe à l'acte +suivant. + +Et lui-même, était-il bien le même homme? Lui, le pauvre, il était +riche; lui, l'abandonné, il avait une famille; lui, le désespéré, il +épousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait traversé une tombe, et +qu'il y était entré noir, et qu'il en était sorti blanc. Et cette tombe, +les autres y étaient restés. À de certains instants, tous ces êtres du +passé, revenus et présents, faisaient cercle autour de lui et +l'assombrissaient; alors il songeait à Cosette, et redevenait serein; +mais il ne fallait rien moins que cette félicité pour effacer cette +catastrophe. + +M. Fauchelevent avait presque place parmi ces êtres évanouis. Marius +hésitait à croire que le Fauchelevent de la barricade fût le même que ce +Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis près de Cosette. Le +premier était probablement un de ces cauchemars apportés et remportés +par ses heures de délire. Du reste, leurs deux natures étant escarpées, +aucune question n'était possible de Marius à M. Fauchelevent. L'idée ne +lui en fût pas même venue. Nous avons indiqué déjà ce détail +caractéristique. + +Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord +tacite, n'échangent pas une parole à ce sujet, cela est moins rare qu'on +ne pense. + +Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la +conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M. +Fauchelevent, il lui dit: + +--Vous connaissez bien cette rue-là? + +--Quelle rue? + +--La rue de la Chanvrerie? + +--Je n'ai aucune idée du nom de cette rue-là, répondit M. Fauchelevent +du ton le plus naturel du monde. + +La réponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue +elle-même, parut à Marius plus concluante qu'elle ne l'était. + +--Décidément, pensa-t-il, j'ai rêvé. J'ai eu une hallucination. C'est +quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y était pas. + + + + +Chapitre VIII + +Deux hommes impossibles à retrouver + + +L'enchantement, si grand qu'il fût, n'effaça point dans l'esprit de +Marius d'autres préoccupations. + +Pendant que le mariage s'apprêtait et en attendant l'époque fixée, il +fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rétrospectives. + +Il devait de la reconnaissance de plusieurs côtés; il en devait pour son +père, il en devait pour lui-même. + +Il y avait Thénardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapporté, lui +Marius, chez M. Gillenormand. + +Marius tenait à retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier, +être heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non +payées ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse désormais. Il lui était +impossible de laisser tout cet arriéré en souffrance derrière lui, et il +voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du +passé. + +Que Thénardier fût un scélérat, cela n'ôtait rien à ce fait qu'il avait +sauvé le colonel Pontmercy. Thénardier était un bandit pour tout le +monde, excepté pour Marius. + +Et Marius, ignorant la véritable scène du champ de bataille de Waterloo, +ne savait pas cette particularité, que son père était vis-à-vis de +Thénardier dans cette situation étrange de lui devoir la vie sans lui +devoir de reconnaissance. + +Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint à saisir la piste +de Thénardier. L'effacement semblait complet de ce côté-là. La +Thénardier était morte en prison pendant l'instruction du procès. +Thénardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce +groupe lamentable, avaient replongé dans l'ombre. Le gouffre de +l'inconnu social s'était silencieusement refermé sur ces êtres. On ne +voyait même plus à la surface ce frémissement, ce tremblement, ces +obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tombé +là, et qu'on peut y jeter la sonde. + +La Thénardier étant morte, Boulatruelle étant mis hors de cause, +Claquesous ayant disparu, les principaux accusés s'étant échappés de +prison, le procès du guet-apens de la masure Gorbeau avait à peu près +avorté. L'affaire était restée assez obscure. Le banc des assises avait +dû se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit +Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient été +condamnés contradictoirement à dix ans de galères. Les travaux forcés à +perpétuité avaient été prononcés contre leurs complices évadés et +contumaces. Thénardier, chef et meneur, avait été, par contumace +également, condamné à mort. Cette condamnation était la seule chose qui +restât sur Thénardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre, +comme une chandelle à côté d'une bière. + +Du reste, en refoulant Thénardier dans les dernières profondeurs par la +crainte d'être ressaisi, cette condamnation ajoutait à l'épaississement +ténébreux qui couvrait cet homme. + +Quant à l'autre, quant à l'homme ignoré qui avait sauvé Marius, les +recherches eurent d'abord quelque résultat, puis s'arrêtèrent court. On +réussit à retrouver le fiacre qui avait rapporté Marius rue des +Filles-du-Calvaire dans la soirée du 6 juin. Le cocher déclara que le 6 +juin, d'après l'ordre d'un agent de police, il avait «stationné» depuis +trois heures de l'après-midi jusqu'à la nuit, sur le quai des +Champs-Élysées, au-dessus de l'issue du Grand Égout; que, vers neuf +heures du soir, la grille de l'égout qui donne sur la berge de la +rivière s'était ouverte; qu'un homme en était sorti, portant sur ses +épaules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel était en +observation sur ce point, avait arrêté l'homme vivant et saisi l'homme +mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait reçu «tout ce +monde-là» dans son fiacre; qu'on était allé d'abord rue des +Filles-du-Calvaire; qu'on y avait déposé l'homme mort; que l'homme mort, +c'était monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien, +quoiqu'il fût vivant «cette fois-ci»; qu'ensuite on était remonté dans +sa voiture, qu'il avait fouetté ses chevaux, que, à quelques pas de la +porte des Archives, on lui avait crié de s'arrêter, que là, dans la rue, +on l'avait payé et quitté, et que l'agent avait emmené l'autre homme; +qu'il ne savait rien de plus; que la nuit était très noire. + +Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait +seulement d'avoir été saisi en arrière par une main énergique au moment +où il tombait à la renverse dans la barricade; puis tout s'effaçait pour +lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand. + +Il se perdait en conjectures. + +Il ne pouvait douter de sa propre identité. Comment se faisait-il +pourtant que, tombé rue de la Chanvrerie, il eût été ramassé par l'agent +de police sur la berge de la Seine, près du pont des Invalides? +Quelqu'un l'avait emporté du quartier des halles aux Champs-Élysées. Et +comment? Par l'égout. Dévouement inouï! + +Quelqu'un? Qui? + +C'était cet homme que Marius cherchait. + +De cet homme, qui était son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre +indice. + +Marius, quoique obligé de ce côté-là à une grande réserve, poussa ses +recherches jusqu'à la préfecture de police. Là, pas plus qu'ailleurs, +les renseignements pris n'aboutirent à aucun éclaircissement. La +préfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait +connaissance d'aucune arrestation opérée le 6 juin à la grille du Grand +Égout; on n'y avait reçu aucun rapport d'agent sur ce fait qui, à la +préfecture, était regardé comme une fable. On y attribuait l'invention +de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de +tout, même d'imagination. Le fait, pourtant, était certain, et Marius +n'en pouvait douter, à moins de douter de sa propre identité, comme nous +venons de le dire. + +Tout, dans cette étrange énigme, était inexplicable. + +Cet homme, ce mystérieux homme, que le cocher avait vu sortir de la +grille du Grand Égout portant sur son dos Marius évanoui, et que l'agent +de police aux aguets avait arrêté en flagrant délit de sauvetage d'un +insurgé, qu'était-il devenu? qu'était devenu l'agent lui-même? Pourquoi +cet agent avait-il gardé le silence? l'homme avait-il réussi à s'évader? +avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe +de vie à Marius qui lui devait tout? Le désintéressement n'était pas +moins prodigieux que le dévouement. Pourquoi cet homme ne +reparaissait-il pas? Peut-être était-il au-dessus de la récompense, mais +personne n'est au-dessus de la reconnaissance. Était-il mort? quel homme +était-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher +répondait: La nuit était très noire. Basque et Nicolette, ahuris, +n'avaient regardé que leur jeune maître tout sanglant. Le portier, dont +la chandelle avait éclairé la tragique arrivée de Marius, avait seul +remarqué l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait: +«Cet homme était épouvantable.» + +Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver +les vêtements ensanglantés qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait +ramené chez son aïeul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan était +bizarrement déchiré. Un morceau manquait. + +Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette +singulière aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et +de l'inutilité de ses efforts. Le visage froid de «monsieur +Fauchelevent» l'impatientait. Il s'écria avec une vivacité qui avait +presque la vibration de la colère: + +--Oui, cet homme-là, quel qu'il soit, a été sublime. Savez-vous ce qu'il +a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se +jetât au milieu du combat, qu'il me dérobât, qu'il ouvrît l'égout, qu'il +m'y traînât, qu'il m'y portât! Il a fallu qu'il fît plus d'une lieue et +demie dans d'affreuses galeries souterraines, courbé, ployé, dans les +ténèbres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un +cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce +cadavre. Et ce cadavre, c'était moi. Il s'est dit: Il y a encore là +peut-être une lueur de vie; je vais risquer mon existence à moi pour +cette misérable étincelle! Et son existence, il ne l'a pas risquée une +fois, mais vingt! Et chaque pas était un danger. La preuve, c'est qu'en +sortant de l'égout il a été arrêté. Savez-vous, monsieur, que cet homme +a fait tout cela? Et aucune récompense à attendre. Qu'étais-je? Un +insurgé. Qu'étais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de +Cosette étaient à moi.... + +--Ils sont à vous, interrompit Jean Valjean. + +--Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme! + +Jean Valjean garda le silence. + + + + +Livre sixième--La nuit blanche + + + + +Chapitre I + +Le 16 février 1833 + + +La nuit du 16 au 17 février 1833 fut une nuit bénie. Elle eut au-dessus +de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de +Cosette. + +La journée avait été adorable. + +Ce n'avait pas été la fête bleue rêvée par le grand-père, une féerie +avec une confusion de chérubins et de cupidons au-dessus de la tête des +mariés, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait +été doux et riant. + +La mode du mariage n'était pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La +France n'avait pas encore emprunté à l'Angleterre cette délicatesse +suprême d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'église, de se +cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un +banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On +n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de +décent à cahoter son paradis en chaise de poste, à entrecouper son +mystère de clic-clacs, à prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et à +laisser derrière soi, dans l'alcôve banale à tant par nuit, le plus +sacré des souvenirs de la vie pêle-mêle avec le tête-à-tête du +conducteur de diligence et de la servante d'auberge. + +Dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle où nous sommes, le +maire et son écharpe, le prêtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne +suffisent plus; il faut les compléter par le postillon de Longjumeau; +veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en +brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands à la queue +nouée, faux galons, chapeau ciré, gros cheveux poudrés, fouet énorme et +bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'élégance jusqu'à faire, +comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calèche de poste des mariés +une grêle de pantoufles éculées et de vieilles savates, en souvenir de +Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son +mariage par une colère de tante qui lui porta bonheur. Les savates et +les pantoufles ne font point encore partie de nos célébrations +nuptiales; mais patience, le bon goût continuant à se répandre, on y +viendra. + +En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot. + +On s'imaginait encore à cette époque, chose bizarre, qu'un mariage est +une fête intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne gâte point une +solennité domestique, que la gaîté, fût-elle excessive, pourvu qu'elle +soit honnête, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est vénérable +et bon que la fusion de ces deux destinées d'où sortira une famille +commence dans la maison, et que le ménage ait désormais pour témoin la +chambre nuptiale. + +Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi. + +Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M. +Gillenormand. + +Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les +bans à publier, les actes à dresser, la mairie, l'église, ont toujours +quelque complication. On ne put être prêt avant le 16 février. + +Or, nous notons ce détail pour la pure satisfaction d'être exact, il se +trouva que le 16 était un mardi gras. Hésitations, scrupules, +particulièrement de la tante Gillenormand. + +--Un mardi gras! s'écria l'aïeul, tant mieux. Il y a un proverbe: + + _Mariage un mardi gras_ + _N'aura point d'enfants ingrats._ + +Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius? + +--Non, certes! répondit l'amoureux. + +--Marions-nous, fit le grand-père. + +Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gaîté publique. Il pleuvait +ce jour-là, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au +service du bonheur, que les amants voient, même quand le reste de la +création serait sous un parapluie. + +La veille, Jean Valjean avait remis à Marius, en présence de M. +Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs. + +Le mariage se faisant sous le régime de la communauté, les actes avaient +été simples. + +Toussaint était désormais inutile à Jean Valjean; Cosette en avait +hérité et l'avait promue au grade de femme de chambre. + +Quant à Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle +chambre meublée exprès pour lui, et Cosette lui avait si +irrésistiblement dit: «Père, je vous en prie», qu'elle lui avait fait à +peu près promettre qu'il viendrait l'habiter. + +Quelques jours avant le jour fixé pour le mariage, il était arrivé un +accident à Jean Valjean; il s'était un peu écrasé le pouce de la main +droite. Ce n'était point grave; et il n'avait pas permis que personne +s'en occupât, ni le pansât, ni même vit son mal, pas même Cosette. Cela +pourtant l'avait forcé de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter +le bras en écharpe, et l'avait empêché de rien signer. M. Gillenormand, +comme subrogé tuteur de Cosette, l'avait suppléé. + +Nous ne mènerons le lecteur ni à la mairie ni à l'église. On ne suit +guère deux amoureux jusque-là, et l'on a l'habitude de tourner le dos au +drame dès qu'il met à sa boutonnière un bouquet de marié. Nous nous +bornerons à noter un incident qui, d'ailleurs inaperçu de la noce, +marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire à l'église Saint-Paul. + +On repavait à cette époque l'extrémité nord de la rue Saint-Louis. Elle +était barrée à partir de la rue du Parc-Royal. Il était impossible aux +voitures de la noce d'aller directement à Saint-Paul. Force était de +changer l'itinéraire, et le plus simple était de tourner par le +boulevard. Un des invités fit observer que c'était le mardi gras, et +qu'il y aurait là encombrement de voitures.--Pourquoi? demanda M. +Gillenormand.--À cause des masques.--À merveille, dit le grand-père. +Allons par là. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le +sérieux de la vie. Cela les préparera de voir un peu de mascarade. + +On prit par le boulevard. La première des berlines de la noce contenait +Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean. +Marius, encore séparé de sa fiancée, selon l'usage, ne venait que dans +la seconde. Le cortège nuptial, au sortir de la rue des +Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui +faisait la chaîne sans fin de la Madeleine à la Bastille et de la +Bastille à la Madeleine. + +Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par +intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne +humeur de cet hiver de 1833, Paris s'était déguisé en Venise. On ne voit +plus de ces mardis gras-là aujourd'hui. Tout ce qui existe étant un +carnaval répandu, il n'y a plus de carnaval. + +Les contre-allées regorgeaient de passants et les fenêtres de curieux. +Les terrasses qui couronnent les péristyles des théâtres étaient bordées +de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce défilé, propre au +mardi gras comme à Longchamps, de véhicules de toutes sortes, citadines, +tapissières, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement +rivés les uns aux autres par les règlements de police et comme emboîtés +dans des rails. Quiconque est dans un de ces véhicules-là est tout à la +fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les +bas côtés du boulevard ces deux interminables files parallèles se +mouvant en mouvement contrarié, et surveillaient, pour que rien +n'entravât leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant, +l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chaussée d'Antin, l'autre +vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armoriées des pairs de +France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chaussée, allant et +venant librement. De certains cortèges magnifiques et joyeux, notamment +le Boeuf Gras, avaient le même privilège. Dans cette gaîté de Paris, +l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord +Seymour, harcelée d'un sobriquet populacier, passait à grand bruit. + +Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux +galopaient comme des chiens de berger, d'honnêtes berlingots de famille, +encombrés de grand'tantes et d'aïeules, étalaient à leurs portières de +frais groupes d'enfants déguisés, pierrots de sept ans, pierrettes de +six ans, ravissants petits êtres, sentant qu'ils faisaient +officiellement partie de l'allégresse publique, pénétrés de la dignité +de leur arlequinade et ayant une gravité de fonctionnaires. + +De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession +des véhicules; l'une ou l'autre des deux files latérales s'arrêtait +jusqu'à ce que le noeud fût dénoué; une voiture empêchée suffisait pour +paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche. + +Les carrosses de la noce étaient dans la file allant vers la Bastille et +longeant le côté droit du boulevard. À la hauteur de la rue du +Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arrêt. Presque au même instant, sur +l'autre bas côté, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arrêta +également. Il y avait à ce point-là de cette file une voiture de +masques. + +Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretées de masques sont bien +connues des Parisiens. Si elles manquaient à un mardi gras ou à une +mi-carême, on y entendrait malice, et l'on dirait: _Il y a quelque chose +là-dessous. Probablement le ministère va changer_. Un entassement de +Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahoté au-dessus des passants, +tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des +hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher +les oreilles à Rabelais de même que les ménades faisaient baisser les +yeux à Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de +faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquinés par un +papillon, cris jetés aux piétons, poings sur les hanches, postures +hardies, épaules nues, faces masquées, impudeurs démuselées; un chaos +d'effronteries promené par un cocher coiffé de fleurs; voilà ce que +c'est que cette institution. + +La Grèce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du +fiacre de Vadé. + +Tout peut être parodié, même la parodie. La saturnale, cette grimace de +la beauté antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi +gras; et la bacchanale, jadis couronnée de pampres, inondée de soleil, +montrant des seins de marbre dans une demi-nudité divine, aujourd'hui +avachie sous la guenille mouillée du nord, a fini par s'appeler la +chie-en-lit. + +La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la +monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais «vingt +sous tournois pour trois coches de mascarades ès carrefours». De nos +jours, ces monceaux bruyants de créatures se font habituellement +charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'impériale, ou +accablent de leur tumultueux groupe un landau de régie dont les capotes +sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le +siège, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils +enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchés, +assis, jarrets recroquevillés, jambes pendantes. Les femmes occupent les +genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des têtes leur +pyramide forcenée. Ces carrossées font des montagnes d'allégresse au +milieu de la cohue. Collé, Panard et Piron en découlent, enrichis +d'argot. On crache de là-haut sur le peuple le catéchisme poissard. Ce +fiacre, devenu démesuré par son chargement, a un air de conquête. +Brouhaha est à l'avant, Tohubohu est à l'arrière. On y vocifère, on y +vocalise, on y hurle, on y éclate, on s'y tord de bonheur; la gaîté y +rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialité s'y étale comme une pourpre; +deux haridelles y traînent la farce épanouie en apothéose; c'est le char +du triomphe du Rire. + +Rire trop cynique pour être franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce +rire a une mission. Il est chargé de prouver aux parisiens le carnaval. + +Ces voitures poissardes, où l'on sent on ne sait quelles ténèbres, font +songer le philosophe. Il y a du gouvernement là-dedans. On touche là du +doigt une affinité mystérieuse entre les hommes publics et les femmes +publiques. + +Que des turpitudes échafaudées donnent un total de gaîté, qu'en étageant +l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage +servant de cariatide à la prostitution amuse les cohues en les +affrontant, que la foule aime à voir passer sur les quatre roues d'un +fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et +lumière, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains à cette gloire +faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de fête pour les +multitudes si la police ne promène au milieu d'elles ces espèces +d'hydres de joie à vingt têtes, certes, cela est triste. Mais qu'y +faire? Ces tombereaux de fange enrubannée et fleurie sont insultés et +amnistiés par le rire public. Le rire de tous est complice de la +dégradation universelle. De certaines fêtes malsaines désagrègent le +peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut +des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la +grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cité +sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le, +se laisse volontiers donner la comédie par l'infamie. Il ne demande à +ses maîtres,--quand il a des maîtres,--qu'une chose: fardez-moi la boue. +Rome était de la même humeur. Elle aimait Néron. Néron était un +débardeur titan. + +Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes +grappes de femmes et d'hommes masqués, trimballés dans une vaste +calèche, s'arrêta à gauche du boulevard pendant que le cortège de la +noce s'arrêtait à droite. D'un bord du boulevard à l'autre, la voiture +où étaient les masques aperçut vis-à-vis d'elle la voiture où était la +mariée. + +--Tiens! dit un masque, une noce. + +--Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie. + +Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le +holà des sergents de ville, les deux masques regardèrent ailleurs. + +Toute la carrossée masquée eut fort à faire au bout d'un instant, la +multitude se mit à la huer, ce qui est la caresse de la foule aux +mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire +front à tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous +les projectiles du répertoire des halles pour répondre aux énormes coups +de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un +effrayant échange de métaphores. + +Cependant, deux autres masques de la même voiture, un espagnol au nez +démesuré avec un air vieillot et d'énormes moustaches noires, et une +poissarde maigre, et toute jeune fille, masquée d'un loup, avaient +remarqué la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les +passants s'insultaient, avaient un dialogue à voix basse. + +Leur aparté était couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouffées de +pluie avaient mouillé la voiture toute grande ouverte; le vent de +février n'est pas chaud; tout en répondant à l'Espagnol, la poissarde, +décolletée, grelottait, riait, et toussait. + +Voici le dialogue: + +--Dis donc. + +--Quoi, daron? + +--Vois-tu ce vieux? + +--Quel vieux? + +--Là, dans la première roulotte de la noce, de notre côté. + +--Qui a le bras accroché dans une cravate noire? + +--Oui. + +--Eh bien? + +--Je suis sûr que je le connais. + +--Ah! + +--Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit +vousaille, tonorgue ni mézig, si je ne colombe pas ce pantinois-là. + +--C'est aujourd'hui que Paris est Pantin. + +--Peux-tu voir la mariée, en te penchant? + +--Non. + +--Et le marié? + +--Il n'y a pas de marié dans cette roulotte-là. + +--Bah! + +--À moins que ce ne soit l'autre vieux. + +--Tâche donc de voir la mariée en te penchant bien. + +--Je ne peux pas. + +--C'est égal, ce vieux qui a quelque chose à la patte, j'en suis sûr, je +connais ça. + +--Et à quoi ça te sert-il de le connaître? + +--On ne sait pas. Des fois! + +--Je me fiche pas mal des vieux, moi. + +--Je le connais. + +--Connais-le à ton aise. + +--Comment diable est-il à la noce? + +--Nous y sommes bien, nous. + +--D'où vient-elle, cette noce? + +--Est-ce que je sais? + +--Écoute. + +--Quoi? + +--Tu devrais faire une chose. + +--Quoi? + +--Descendre de notre roulotte et filer cette noce-là. + +--Pourquoi faire? + +--Pour savoir où elle va, et ce qu'elle est. Dépêche-toi de descendre, +cours, ma fée, toi qui es jeune. + +--Je ne peux pas quitter la voiture. + +--Pourquoi ça? + +--Je suis louée. + +--Ah fichtre! + +--Je dois ma journée de poissarde à la préfecture. + +--C'est vrai. + +--Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arrête. +Tu sais bien. + +--Oui, je sais. + +--Aujourd'hui, je suis achetée par Pharos. + +--C'est égal. Ce vieux m'embête. + +--Les vieux t'embêtent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille. + +--Il est dans la première voiture. + +--Eh bien? + +--Dans la roulotte de la mariée. + +--Après? + +--Donc il est le père. + +--Qu'est-ce que cela me fait? + +--Je te dis qu'il est le père. + +--Il n'y a pas que ce père-là. + +--Écoute. + +--Quoi? + +--Moi, je ne peux guère sortir que masqué. Ici, je suis caché, on ne +sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est +mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans +mon trou. Toi, tu es libre. + +--Pas trop. + +--Plus que moi toujours. + +--Eh bien, après? + +--Il faut que tu tâches de savoir où est allée cette noce-là? + +--Où elle va? + +--Oui. + +--Je le sais. + +--Où va-t-elle donc? + +--Au Cadran Bleu. + +--D'abord ce n'est pas de ce côté-là. + +--Eh bien! à la Râpée. + +--Ou ailleurs. + +--Elle est libre. Les noces sont libres. + +--Ce n'est pas tout ça. Je te dis qu'il faut que tu tâches de me savoir +ce que c'est que cette noce-là, dont est ce vieux, et où cette noce-là +demeure. + +--Plus souvent! voilà qui sera drôle. C'est commode de retrouver, huit +jours après, une noce qui a passé dans Paris le mardi gras. Une tiquante +dans un grenier à foin! Est-ce que c'est possible? + +--N'importe, il faudra tâcher. Entends-tu, Azelma? + +Les deux files reprirent des deux côtés du boulevard leur mouvement en +sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue «la roulotte» de +la mariée. + + + + +Chapitre II + +Jean Valjean a toujours son bras en écharpe + + +Réaliser son rêve. À qui cela est-il donné? Il doit y avoir des +élections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats à notre +insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient été élus. + +Cosette, à la mairie et dans l'église, était éclatante et touchante. +C'était Toussaint, aidée de Nicolette, qui l'avait habillée. + +Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de +Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une +couronne de fleurs d'oranger; tout cela était blanc, et, dans cette +blancheur, elle rayonnait. C'était une candeur exquise se dilatant et se +transfigurant dans la clarté. On eût dit une vierge en train de devenir +déesse. + +Les beaux cheveux de Marius étaient lustrés et parfumés; on entrevoyait +çà et là, sous l'épaisseur des boucles, des lignes pâles qui étaient les +cicatrices de la barricade. + +Le grand-père, superbe, la tête haute, amalgamant plus que jamais dans +sa toilette et dans ses manières toutes les élégances du temps de +Barras, conduisait Cosette. Il remplaçait Jean Valjean qui, à cause de +son bras en écharpe, ne pouvait donner la main à la mariée. + +Jean Valjean, en noir, suivait et souriait. + +--Monsieur Fauchelevent, lui disait l'aïeul, voilà un beau jour. Je vote +la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de +tristesse nulle part désormais. Pardieu! je décrète la joie! Le mal n'a +pas le droit d'être. Qu'il y ait des hommes malheureux, en vérité, cela +est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au +fond, est bon. Toutes les misères humaines ont pour chef-lieu et pour +gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable. +Bon, voilà que je dis des mots démagogiques à présent! Quant à moi, je +n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches, +c'est-à-dire joyeux, voilà à quoi je me borne. + +Quand, à l'issue de toutes les cérémonies, après avoir prononcé devant +le maire et devant le prêtre tous les oui possibles, après avoir signé +sur les registres à la municipalité et à la sacristie, après avoir +échangé leurs anneaux, après avoir été à genoux coude à coude sous le +poêle de moire blanche dans la fumée de l'encensoir, ils arrivèrent se +tenant par la main, admirés et enviés de tous, Marius en noir, elle en +blanc, précédés du suisse à épaulettes de colonel frappant les dalles de +sa hallebarde, entre deux haies d'assistants émerveillés, sous le +portail de l'église ouvert à deux battants, prêts à remonter en voiture +et tout étant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait +Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait +qu'elle eût peur de se réveiller. Son air étonné et inquiet lui ajoutait +on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils montèrent +ensemble dans la même voiture, Marius près de Cosette; M. Gillenormand +et Jean Valjean leur faisaient vis-à-vis. La tante Gillenormand avait +reculé d'un plan, et était dans la seconde voiture.--Mes enfants, disait +le grand-père, vous voilà monsieur le baron et madame la baronne avec +trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre +Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement angélique:--C'est donc +vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi. + +Ces deux êtres resplendissaient. Ils étaient à la minute irrévocable et +introuvable, à l'éblouissant point d'intersection de toute la jeunesse +et de toute la joie. Ils réalisaient le vers de Jean Prouvaire; à eux +deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'était le mariage sublimé; ces +deux enfants étaient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se +contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius +apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire, +les deux apothéoses se mêlant, au fond, on ne sait comment, derrière un +nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la +chose idéale, la chose réelle, le rendez-vous du baiser et du songe, +l'oreiller nuptial. + +Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur +semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les +épouvantes, les désespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus +charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses +étaient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir +souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait auréole à leur bonheur. +La longue agonie de leur amour aboutissait à une ascension. + +C'était dans ces deux âmes le même enchantement, nuancé de volupté dans +Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons +revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de +Cosette étaient sur Marius. + +Un tel jour est un mélange ineffable de rêve et de certitude. On possède +et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une +indicible émotion ce jour-là d'être à midi et de songer à minuit. Les +délices de ces deux coeurs débordaient sur la foule et donnaient de +l'allégresse aux passants. + +On s'arrêtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir à travers la +vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la tête de +Cosette. + +Puis ils rentrèrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, côte à +côte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier où on +l'avait traîné mourant. Les pauvres, attroupés devant la porte et se +partageant leurs bourses, les bénissaient. Il y avait partout des +fleurs. La maison n'était pas moins embaumée que l'église; après +l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans +l'infini; ils avaient Dieu dans le coeur; la destinée leur apparaissait +comme un plafond d'étoiles; ils voyaient au-dessus de leurs têtes une +lueur de soleil levant. Tout à coup l'horloge sonna. Marius regarda le +charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait +vaguement à travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le +regard de Marius, se mit à rougir jusqu'au blanc des yeux. + +Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient été +invités; on s'empressait autour de Cosette. C'était à qui l'appellerait +madame la baronne. + +L'officier Théodule Gillenormand, maintenant capitaine, était venu de +Chartres, où il tenait garnison, pour assister à la noce de son cousin +Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas. + +Lui, de son côté, habitué à être trouvé joli par les femmes, ne se +souvint pas plus de Cosette que d'une autre. + +--Comme j'ai eu raison de ne pas croire à cette histoire du lancier! +disait à part soi le père Gillenormand. + +Cosette n'avait jamais été plus tendre avec Jean Valjean. Elle était à +l'unisson du père Gillenormand; pendant qu'il érigeait la joie en +aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bonté comme un +parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux. + +Elle retrouvait, pour parler à Jean Valjean, des inflexions de voix du +temps qu'elle était petite fille. Elle le caressait du sourire. + +Un banquet avait été dressé dans la salle à manger. + +Un éclairage à giorno est l'assaisonnement nécessaire d'une grande joie. +La brume et l'obscurité ne sont point acceptées par les heureux. Ils ne +consentent pas à être noirs. La nuit, oui; les ténèbres, non. Si l'on +n'a pas de soleil, il faut en faire un. + +La salle à manger était une fournaise de choses gaies. Au centre, +au-dessus de la table blanche et éclatante, un lustre de Venise à lames +plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges, +verts, perchés au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles, +sur le mur des miroirs-appliques à triples et quintuples branches; +glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faïences, +poteries, orfèvreries, argenteries, tout étincelait et se réjouissait. +Les vides entre les candélabres étaient comblés par les bouquets, en +sorte que, là où il n'y avait pas une lumière, il y avait une fleur. + +Dans l'antichambre trois violons et une flûte jouaient en sourdine des +quatuors de Haydn. + +Jean Valjean s'était assis sur une chaise dans le salon derrière la +porte, dont le battant se repliait sur lui de façon à le cacher presque. +Quelques instants avant qu'on se mît à table, Cosette vint, comme par +coup de tête, lui faire une grande révérence en étalant de ses deux +mains sa toilette de mariée, et, avec un regard tendrement espiègle, +elle lui demanda: + +--Père, êtes-vous content? + +--Oui, dit Jean Valjean, je suis content. + +--Eh bien, riez alors. + +Jean Valjean se mit à rire. + +Quelques instants après, Basque annonça que le dîner était servi. + +Les convives, précédés de M. Gillenormand donnant le bras à Cosette, +entrèrent dans la salle à manger, et se répandirent, selon l'ordre +voulu, autour de la table. + +Deux grands fauteuils y figuraient, à droite et à gauche de la mariée, +le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M. +Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide. + +On chercha des yeux «monsieur Fauchelevent». + +Il n'était plus là. + +M. Gillenormand interpella Basque. + +--Sais-tu où est monsieur Fauchelevent? + +--Monsieur, répondit Basque. Précisément. Monsieur Fauchelevent m'a dit +de dire à monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne +pourrait dîner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait +qu'on l'excusât. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir. + +Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais, +M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand était là, et le grand-père +rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se +coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'était qu'un +«bobo». Cette déclaration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin +obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius étaient dans +un de ces moments égoïstes et bénis où l'on n'a pas d'autre faculté que +de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une +idée.--Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante, +quoiqu'elle ait droit à toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi. +C'est légal, et c'est gentil. Fortunatus près de +Fortunata.--Applaudissement de toute la table. Marius prit près de +Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrangèrent de telle +sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit +par en être contente. Du moment où Marius était le remplaçant, Cosette +n'eût pas regretté Dieu. Elle mit son doux petit pied chaussé de satin +blanc sur le pied de Marius. + +Le fauteuil occupé, M. Fauchelevent fut effacé; et rien ne manqua. Et, +cinq minutes après, la table entière riait d'un bout à l'autre avec +toute la verve de l'oubli. + +Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en +main, à demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans +ne le fît pas déborder, porta la santé des mariés. + +--Vous n'échapperez pas à deux sermons, s'écria-t-il. Vous avez eu le +matin celui du curé, vous aurez le soir celui du grand-père. +Écoutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas +un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la +création d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent: +Modérez vos joies. Moi je dis: Lâchez-leur la bride, à vos joies. Soyez +épris comme des diables. Soyez enragés. Les philosophes radotent. Je +voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce +qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts, +trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore +dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se +plaire l'un à l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends +garde, Némorin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut +trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut +trop être vivant? est-ce qu'on peut trop être heureux? Modérez vos +joies. Ah ouiche! À bas les philosophes! La sagesse, c'est la +jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes +bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy +s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu à Harlay de Sancy, ou +parce qu'il pèse cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine +de ces problèmes-là; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur. +Soyons heureux sans chicaner. Obéissons aveuglément au soleil. Qu'est-ce +que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voilà +une toute-puissance, c'est la femme. Demandez à ce démagogue de Marius +s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son +plein gré, le lâche! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne, +la femme règne. Je ne suis plus royaliste que de cette royauté-là. +Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d'Ève. Pas de 89 pour Ève. Il y +avait le sceptre royal surmonté d'une fleur de lys, il y avait le +sceptre impérial surmonté d'un globe, il y avait le sceptre de +Charlemagne qui était en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand +qui était en or, la révolution les a tordus entre son pouce et son +index, comme des fétus de paille de deux liards; c'est fini, c'est +cassé, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc +des révolutions contre ce petit mouchoir brodé qui sent le patchouli! Je +voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est +un chiffon. Ah! vous êtes le dix-neuvième siècle? Eh bien, après? Nous +étions le dix-huitième, nous! Et nous étions aussi bêtes que vous. Ne +vous imaginez pas que vous ayez changé grand'chose à l'univers, parce +que votre trousse-galant s'appelle le choléra morbus, et parce que votre +bourrée s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer +les femmes. Je vous défie de sortir de là. Ces diablesses sont nos +anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous +défie de sortir; et, quant à moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de +vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle, +regardant les flots comme une femme, l'étoile Vénus, la grande coquette +de l'abîme, la Célimène de l'océan? L'océan, voilà un rude Alceste. Eh +bien, il a beau bougonner, Vénus paraît, il faut qu'il sourie. Cette +bête brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colère, tempête, coups de +foudre, écume jusqu'au plafond. Une femme entre en scène, une étoile se +lève; à plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie +aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez +raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours, +faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idolâtrez-vous. +Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de félicité qu'il y a +sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, être +aimé, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous +ayez inventé cela. Moi aussi, j'ai rêvé, j'ai songé, j'ai soupiré; moi +aussi, j'ai eu une âme clair de lune. L'amour est un enfant de six mille +ans. L'amour a droit à une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin +près de Cupidon. Depuis soixante siècles, l'homme et la femme se tirent +d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis à haïr l'homme; +l'homme, qui est plus malin, s'est mis à aimer la femme. De cette façon, +il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette +finesse-là a été trouvée dès le paradis terrestre. Mes amis, l'invention +est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et +Chloé en attendant que vous soyiez Philémon et Baucis. Faites en sorte +que, quand vous êtes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que +Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour +Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari; +Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve +jamais dans votre ménage. Vous avez chipé à la loterie le bon numéro, +l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien, +mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du +reste. Croyez ce que je dis là. C'est du bon sens. Bon sens ne peut +mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa façon +d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure manière d'adorer Dieu, c'est +d'aimer sa femme. Je t'aime! voilà mon catéchisme. Quiconque aime est +orthodoxe. Le juron de Henri IV met la sainteté entre la ripaille et +l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce +juron-là. La femme y est oubliée. Cela m'étonne de la part du juron de +Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux, à ce qu'on dit; c'est +étonnant comme je me sens en train d'être jeune. Je voudrais aller +écouter des musettes dans les bois. Ces enfants-là qui réussissent à +être beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si +quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait +faits pour autre chose que ceci: idolâtrer, roucouler, adoniser, être +pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans +sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot; voilà le but +de la vie. Voilà, ne vous en déplaise, ce que nous pensions, nous +autres, dans notre temps dont nous étions les jeunes gens. Ah! +vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes, à cette +époque-là, et des minois, et des tendrons! J'y exerçais mes ravages. +Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment à quoi +cela servirait qu'il y eût un printemps; et, quant à moi, je prierais le +bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de +nous les reprendre, et de remettre dans sa boîte les fleurs, les oiseaux +et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bénédiction du vieux +bonhomme. + +La soirée fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du +grand-père donna l'ut à toute la fête, et chacun se régla sur cette +cordialité presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut +une noce bonne enfant. On eût pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste +il y était dans la personne du père Gillenormand. + +Il y eut tumulte, puis silence. Les mariés disparurent. + +Un peu après minuit la maison Gillenormand devint un temple. + +Ici nous nous arrêtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est +debout, souriant, un doigt sur la bouche. + +L'âme entre en contemplation devant ce sanctuaire où se fait la +célébration de l'amour. + +Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-là. La joie qu'elles +contiennent doit s'échapper à travers les pierres des murs en clarté et +rayer vaguement les ténèbres. Il est impossible que cette fête sacrée et +fatale n'envoie pas un rayonnement céleste à l'infini. L'amour, c'est le +creuset sublime où se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'être +un, l'être triple, l'être final, la trinité humaine en soit. Cette +naissance de deux âmes en une doit être une émotion pour l'ombre. +L'amant est prêtre; la vierge ravie s'épouvante. Quelque chose de cette +joie va à Dieu. Là où il y a vraiment mariage, c'est-à-dire où il y a +amour, l'idéal s'en mêle. Un lit nuptial fait dans les ténèbres un coin +d'aurore. S'il était donné à la prunelle de chair de percevoir les +visions redoutables et charmantes de la vie supérieure, il est probable +qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ailés, les passants +bleus de l'invisible, se pencher, foule de têtes sombres, autour de la +maison lumineuse, satisfaits, bénissants, se montrant les uns aux autres +la vierge épouse, doucement effarés, et ayant le reflet de la félicité +humaine sur leurs visages divins. Si, à cette heure suprême, les époux +éblouis de volupté, et qui se croient seuls, écoutaient, ils +entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le +bonheur parfait implique la solidarité des anges. Cette petite alcôve +obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues +sacrées par l'amour, se rapprochent pour créer, il est impossible +qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement +dans l'immense mystère des étoiles. + +Ces félicités sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-là. +L'amour, c'est là l'unique extase. Tout le reste pleure. + +Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas +d'autre perle à trouver dans les plis ténébreux de la vie. Aimer est un +accomplissement. + + + + +Chapitre III + +L'inséparable + + +Qu'était devenu Jean Valjean? + +Immédiatement après avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette, +personne ne faisant attention à lui, Jean Valjean s'était levé, et, +inaperçu, il avait gagné l'antichambre. C'était cette même salle où, +huit mois auparavant, il était entré noir de boue, de sang et de poudre, +rapportant le petit-fils à l'aïeul. La vieille boiserie était +enguirlandée de feuillages et de fleurs; les musiciens étaient assis sur +le canapé où l'on avait déposé Marius. Basque en habit noir, en culotte +courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de +roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui +avait montré son bras en écharpe, l'avait chargé d'expliquer son +absence, et était sorti. + +Les croisées de la salle à manger donnaient sur la rue. Jean Valjean +demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurité sous ces +fenêtres radieuses. Il écoutait. Le bruit confus du banquet venait +jusqu'à lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-père, +les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les éclats de +rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix +joyeuse de Cosette. + +Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de +l'Homme-Armé. + +Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue +Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'était un peu le plus +long, mais c'était le chemin par où, depuis trois mois, pour éviter les +encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume +de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Armé à la rue des +Filles-du-Calvaire, avec Cosette. + +Ce chemin où Cosette avait passé excluait pour lui tout autre +itinéraire. + +Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta. +L'appartement était vide. Toussaint elle-même n'y était plus. Le pas de +Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu'à l'ordinaire. +Toutes les armoires étaient ouvertes. Il pénétra dans la chambre de +Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans +taie et sans dentelles, était posé sur les couvertures pliées au pied +des matelas dont on voyait la toile et où personne ne devait plus +coucher. Tous les petits objets féminins auxquels tenait Cosette avaient +été emportés; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le +lit de Toussaint était également dégarni. Un seul lit était fait et +semblait attendre quelqu'un; c'était celui de Jean Valjean. + +Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires, +alla et vint d'une chambre à l'autre. + +Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une +table. + +Il avait dégagé son bras de l'écharpe, et il se servait de la main +droite comme s'il n'en souffrait pas. + +Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arrêtèrent, fut-ce par hasard? +fut-ce avec intention? sur l'_inséparable_, dont Cosette avait été +jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en +arrivant rue de l'Homme-Armé, il l'avait déposée sur un guéridon près de +son chevet. Il alla à ce guéridon avec une sorte de vivacité, prit dans +sa poche une clef, et ouvrit la valise. + +Il en tira lentement les vêtements avec lesquels, dix ans auparavant, +Cosette avait quitté Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le +fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait +presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la +brassière de futaine bien épaisse, puis le jupon de tricot, puis le +tablier à poches, puis les bas de laine. Ces bas, où était encore +gracieusement marquée la forme d'une petite jambe, n'étaient guère plus +longs que la main de Jean Valjean. Tout cela était de couleur noire. +C'était lui qui avait apporté ces vêtements pour elle à Montfermeil. À +mesure qu'il les ôtait de la valise, il les posait sur le lit. Il +pensait. Il se rappelait. C'était en hiver, un mois de décembre très +froid, elle grelottait à demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits +pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait +quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La +mère avait dû être contente dans sa tombe de voir sa fille porter son +deuil, et surtout de voir qu'elle était vêtue et qu'elle avait chaud. Il +pensait à cette forêt de Montfermeil; ils l'avaient traversée ensemble, +Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans +feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est égal, c'était +charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu près du +jupon, les bas à côté des souliers, la brassière à côté de la robe, et +il les regarda l'une après l'autre. Elle n'était pas plus haute que +cela, elle avait sa grande poupée dans ses bras, elle avait mis son +louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous +les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde. + +Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoïque +se brisa, sa face s'abîma pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette, +et si quelqu'un eût passé dans l'escalier en ce moment, on eût entendu +d'effrayants sanglots. + + + + +Chapitre IV + +_Immortale jecur_ + + +La vieille lutte formidable, dont nous avons déjà vu plusieurs phases, +recommença. + +Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hélas! combien de fois +avons-nous vu Jean Valjean saisi corps à corps dans les ténèbres par sa +conscience et luttant éperdument contre elle! + +Lutte inouïe! À de certains moments, c'est le pied qui glisse; à +d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette +conscience, forcenée au bien, l'avait-elle étreint et accablé! Combien +de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la +poitrine! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié +grâce! Combien de fois cette lumière implacable, allumée en lui et sur +lui par l'évêque, l'avait-elle ébloui de force alors qu'il souhaitait +être aveuglé! Combien de fois s'était-il redressé dans le combat, retenu +au rocher, adossé au sophisme, traîné dans la poussière, tantôt +renversant sa conscience sous lui, tantôt renversé par elle! Combien de +fois, après une équivoque, après un raisonnement traître et spécieux de +l'égoïsme, avait-il entendu sa conscience irritée lui crier à l'oreille: +Croc-en-jambe! misérable! Combien de fois sa pensée réfractaire +avait-elle râlé convulsivement sous l'évidence du devoir! Résistance à +Dieu. Sueurs funèbres. Que de blessures secrètes, que lui seul sentait +saigner! Que d'écorchures à sa lamentable existence! Combien de fois +s'était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au +coeur, la sérénité dans l'âme? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et, +après l'avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout +au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait: +Maintenant, va en paix! + +Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hélas! + +Cette nuit-là pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier +combat. + +Une question se présentait, poignante. + +Les prédestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se développent +pas en avenue rectiligne devant le prédestiné; elles ont des impasses, +des cæcums, des tournants obscurs, des carrefours inquiétants offrant +plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus +périlleux de ces carrefours. + +Il était parvenu au suprême croisement du bien et du mal. Il avait cette +ténébreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui +était déjà arrivé dans d'autres péripéties douloureuses, deux routes +s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle +prendre? + +Celle qui effrayait était conseillée par le mystérieux doigt indicateur +que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur +l'ombre. + +Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et +l'embûche souriante. + +Cela est-il donc vrai? l'âme peut guérir; le sort, non. Chose affreuse! +une destinée incurable! + +La question qui se présentait, la voici: + +De quelle façon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de +Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'était lui qui l'avait voulu, c'était +lui qui l'avait fait; il se l'était lui-même enfoncé dans les +entrailles, et à cette heure, en le considérant, il pouvait avoir +l'espèce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnaîtrait sa +marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la +poitrine. + +Cosette avait Marius, Marius possédait Cosette. Ils avaient tout, même +la richesse. Et c'était son oeuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il +existait, maintenant qu'il était là, qu'allait-il en faire, lui Jean +Valjean? S'imposerait-il à ce bonheur? Le traiterait-il comme lui +appartenant? Sans doute Cosette était à un autre; mais lui Jean Valjean +retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir? +Resterait-il l'espèce de père, entrevu, mais respecté, qu'il avait été +jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette? +Apporterait-il, sans dire mot, son passé à cet avenir? Se +présenterait-il là comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voilé, +à ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces +innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles +chenets du salon Gillenormand ses pieds qui traînaient derrière eux +l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances +avec Cosette et Marius? Épaissirait-il l'obscurité sur son front et le +nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux félicités sa +catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, près de +ces deux êtres heureux, le sinistre muet de la destinée? + +Il faut être habitué à la fatalité et à ses rencontres pour oser lever +les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudité +horrible. Le bien ou le mal sont derrière ce sévère point +d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx. + +Cette habitude de l'épreuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx +fixement. + +Il examina l'impitoyable problème sous toutes ses faces. + +Cosette, cette existence charmante, était le radeau de ce naufragé. Que +faire? S'y cramponner, ou lâcher prise? + +S'il s'y cramponnait, il sortait du désastre, il remontait au soleil, il +laissait ruisseler de ses vêtements et de ses cheveux l'eau amère, il +était sauvé, il vivait. + +Allait-il lâcher prise? + +Alors, l'abîme. + +Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pensée. Ou, pour mieux +dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-même, tantôt +contre sa volonté, tantôt contre sa conviction. + +Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'éclaira +peut-être. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempête, plus +furieuse que celle qui autrefois l'avait poussé vers Arras, se déchaîna +en lui. Le passé lui revenait en regard du présent; il comparait et il +sanglotait. Une fois l'écluse des larmes ouvertes, le désespéré se +tordit. + +Il se sentait arrêté. + +Hélas! dans ce pugilat à outrance entre notre égoïsme et notre devoir, +quand nous reculons ainsi pas à pas devant notre idéal incommutable, +égarés, acharnés, exaspérés de céder, disputant le terrain, espérant une +fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre +résistance derrière nous que le pied du mur! + +Sentir l'ombre sacrée qui fait obstacle! + +L'invisible inexorable, quelle obsession! + +Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus; +prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, étant Dieu. On jette +dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y +jette sa richesse, on y jette son succès, on y jette sa liberté ou sa +patrie, on y jette son bien-être, on y jette son repos, on y jette sa +joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y +jeter son coeur. + +Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme +cela. + +N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inépuisable peut +avoir un droit? Est-ce que les chaînes sans fin ne sont pas au-dessus de +la force humaine? Qui donc blâmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire: +c'est assez! + +L'obéissance de la matière est limitée par le frottement; est-ce qu'il +n'y a pas une limite à l'obéissance de l'âme? Si le mouvement perpétuel +est impossible, est-ce que le dévouement perpétuel est exigible? + +Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile. +Qu'était-ce que l'affaire Champmathieu à côté du mariage de Cosette et +de ce qu'il entraînait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne, à côté +de ceci: entrer dans le néant? + +Ô première marche à descendre, que tu es sombre! Ô seconde marche, que +tu es noire! + +Comment ne pas détourner la tête cette fois? + +Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture +qui sacre. On peut y consentir la première heure; on s'assied sur le +trône de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on +accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il +reste encore à vêtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment +où la chair misérable se révolte, et où l'on abdique le supplice? + +Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement. + +Il pesa, il songea, il considéra les alternatives de la mystérieuse +balance de lumière et d'ombre. + +Imposer son bagne à ces deux enfants éblouissants, ou consommer lui-même +son irrémédiable engloutissement. D'un côté le sacrifice de Cosette, de +l'autre le sien propre. + +À quelle solution s'arrêta-t-il? + +Quelle détermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-même, sa +réponse définitive à l'incorruptible interrogatoire de la fatalité? +Quelle porte se décida-t-il à ouvrir? Quel côté de sa vie prit-il le +parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables +qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrémité accepta-t-il? +Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tête? + +Sa rêverie vertigineuse dura toute la nuit. + +Il resta là jusqu'au jour, dans la même attitude, ployé en deux sur ce +lit, prosterné sous l'énormité du sort, écrasé peut-être, hélas! les +poings crispés, les bras étendus à angle droit comme un crucifié décloué +qu'on aurait jeté la face contre terre. Il demeura douze heures, les +douze heures d'une longue nuit d'hiver, glacé, sans relever la tête et +sans prononcer une parole. Il était immobile comme un cadavre, pendant +que sa pensée se roulait à terre et s'envolait, tantôt comme l'hydre, +tantôt comme l'aigle. À le voir ainsi sans mouvement on eût dit un mort; +tout à coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collée aux +vêtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait. + +Qui? on? puisque Jean Valjean était seul et qu'il n'y avait personne là? + +Le On qui est dans les ténèbres. + + + + +Livre septième--La dernière gorgée du calice + + + + +Chapitre I + +Le septième cercle et le huitième ciel + + +Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des +heureux. Et aussi un peu leur sommeil attardé. Le brouhaha des visites +et des félicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 février, +il était un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau +sous le bras, occupé «à faire son antichambre», entendit un léger +frappement à la porte. On n'avait point sonné, ce qui est discret un +pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans +le salon, encore encombré et sens dessus dessous, et qui avait l'air du +champ de bataille des joies de la veille. + +--Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes réveillés tard. + +--Votre maître est-il levé? demanda Jean Valjean. + +--Comment va le bras de monsieur? répondit Basque. + +--Mieux. Votre maître est-il levé? + +--Lequel? l'ancien ou le nouveau? + +--Monsieur Pontmercy. + +--Monsieur le baron? fit Basque en se redressant. + +On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque +chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'éclaboussure du titre, +et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, républicain +militant, et il l'avait prouvé, était maintenant baron malgré lui. Une +petite révolution s'était faite dans la famille sur ce titre. C'était à +présent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en détachait. Mais +le colonel Pontmercy avait écrit: _Mon fils portera mon titre_. Marius +obéissait. Et puis Cosette, en qui la femme commençait à poindre, était +ravie d'être baronne. + +--Monsieur le baron? répéta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que +monsieur Fauchelevent est là. + +--Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande à +lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom. + +--Ah! fit Basque. + +--Je veux lui faire une surprise. + +--Ah! reprit Basque, se donnant à lui-même son second ah! comme +explication du premier. + +Et il sortit. + +Jean Valjean resta seul. + +Le salon, nous venons de le dire, était tout en désordre. Il semblait +qu'en prêtant l'oreille on eût pu y entendre encore la vague rumeur de +la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombées des +guirlandes et des coiffures. Les bougies brûlées jusqu'au tronçon +ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un +meuble n'était à sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils, +rapprochés les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de +continuer une causerie. L'ensemble était riant. Il y a encore une +certaine grâce dans une fête morte. Cela a été heureux. Sur ces chaises +en désarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumières éteintes, +on a pensé de la joie. Le soleil succédait au lustre, et entrait gaîment +dans le salon. + +Quelques minutes s'écoulèrent. Jean Valjean était immobile à l'endroit +où Basque l'avait quitté. Il était très pâle. Ses yeux étaient creux et +tellement enfoncés par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient +presque. Son habit noir avait les plis fatigués d'un vêtement qui a +passé la nuit. Les coudes étaient blanchis de ce duvet que laisse au +drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait à ses pieds la +fenêtre dessinée sur le parquet par le soleil. + +Un bruit se fit à la porte, il leva les yeux. + +Marius entra, la tête haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumière +sur le visage, le front épanoui, l'oeil triomphant. Lui aussi n'avait +pas dormi. + +--C'est vous, père! s'écria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet +imbécile de Basque qui avait un air mystérieux! Mais vous venez de trop +bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort. + +Ce mot: Père, dit à M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Félicité +suprême. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et +contrainte entre eux; glace à rompre ou à fondre. Marius en était à ce +point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se +dissolvait, et que M. Fauchelevent était pour lui, comme pour Cosette, +un père. + +Il continua; les paroles débordaient de lui, ce qui est propre à ces +divins paroxysmes de la joie: + +--Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez +manqué hier! Bonjour, père. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas? + + +Et, satisfait de la bonne réponse qu'il se faisait à lui-même, il +poursuivit: + +--Nous avons bien parlé de vous tous les deux. Cosette vous aime tant! +Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus +de la rue de l'Homme-Armé. Nous n'en voulons plus du tout. Comment +aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme ça, qui est malade, qui +est grognon, qui est laide, qui a une barrière à un bout, où l'on a +froid, où l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et +dès aujourd'hui. Ou vous aurez affaire à Cosette. Elle entend nous mener +tous par le bout du nez, je vous en préviens. Vous avez vu votre +chambre, elle est tout près de la nôtre; elle donne sur des jardins; on +a fait arranger ce qu'il y avait à la serrure, le lit est fait, elle est +toute prête, vous n'avez qu'à arriver. Cosette a mis près de votre lit +une grande vieille bergère en velours d'Utrecht, à qui elle a dit: +tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est +en face de vos fenêtres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux +mois. Vous aurez son nid à votre gauche et le nôtre à votre droite. La +nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein +midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook, +et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois, +une petite valise à laquelle vous tenez, j'ai disposé un coin d'honneur +pour elle. Vous avez conquis mon grand-père, vous lui allez. Nous +vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-père si +vous savez le whist. C'est vous qui mènerez promener Cosette mes jours +de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg +autrefois. Nous sommes absolument décidés à être très heureux. Et vous +en serez, de notre bonheur, entendez-vous, père? Ah çà, vous déjeunez +avec nous aujourd'hui? + +--Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose à vous dire. Je suis un +ancien forçat. + +La limite des sons aigus perceptibles peut être tout aussi bien dépassée +pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: _Je suis un ancien forçat_, +sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de +Marius, allaient au delà du possible. Marius n'entendit pas. Il lui +sembla que quelque chose venait de lui être dit; mais il ne sut quoi. Il +resta béant. + +Il s'aperçut alors que l'homme qui lui parlait était effrayant. Tout à +son éblouissement, il n'avait pas jusqu'à ce moment remarqué cette +pâleur terrible. + +Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit, +défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce à nu et le montra +à Marius. + +--Je n'ai rien à la main, dit-il. + +Marius regarda le pouce. + +--Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean. + +Il n'y avait en effet aucune trace de blessure. + +Jean Valjean poursuivit: + +--Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait +absent le plus que j'ai pu. J'ai supposé cette blessure pour ne point +faire un faux, pour ne pas introduire de nullité dans les actes du +mariage, pour être dispensé de signer. + +Marius bégaya: + +--Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j'ai été aux galères. + +--Vous me rendez fou! s'écria Marius épouvanté. + +--Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai été dix-neuf ans aux +galères. Pour vol. Puis j'ai été condamné à perpétuité. Pour vol. Pour +récidive. À l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban. + +Marius avait beau reculer devant la réalité, refuser le fait, résister à +l'évidence, il fallait s'y rendre. Il commença à comprendre, et comme +cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au delà. Il eut le +frisson d'un hideux éclair intérieur; une idée, qui le fit frémir, lui +traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-même, une +destinée difforme. + +--Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous êtes le père de Cosette! + +Et il fit deux pas en arrière avec un mouvement d'indicible horreur. + +Jean Valjean redressa la tête dans une telle majesté d'attitude qu'il +sembla grandir jusqu'au plafond. + +--Il est nécessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre +serment à nous autres ne soit pas reçu en justice.... + +Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorité souveraine et +sépulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les +syllabes: + +--...Vous me croirez. Le père de Cosette, moi! devant Dieu, non. +Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais +ma vie à émonder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je +m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien à Cosette. Rassurez-vous. + +Marius balbutia: + +--Qui me prouve?.... + +--Moi. Puisque je le dis. + +Marius regarda cet homme. Il était lugubre et tranquille. Aucun mensonge +ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glacé est sincère. On +sentait le vrai dans cette froideur de tombe. + +--Je vous crois, dit Marius. + +Jean Valjean inclina la tête comme pour prendre acte, et continua: + +--Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas +qu'elle existât. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite, +étant soi-même déjà vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent +grand-père pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble, +supposer que j'ai quelque chose qui ressemble à un coeur. Elle était +orpheline. Sans père ni mère. Elle avait besoin de moi. Voilà pourquoi +je me suis mis à l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier +venu, même un homme comme moi, peut être leur protecteur. J'ai fait ce +devoir-là vis-à-vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment +appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne +action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette +circonstance atténuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux +chemins se séparent. Désormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est +madame Pontmercy. Sa providence a changé. Et Cosette gagne au change. +Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas, +mais je vais au-devant de votre pensée, c'est un dépôt. Comment ce dépôt +était-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dépôt. On n'a rien de +plus à me demander. Je complète la restitution en disant mon vrai nom. +Ceci encore me regarde. Je tiens, moi, à ce que vous sachiez qui je +suis. + +Et Jean Valjean regarda Marius en face. + +Tout ce qu'éprouvait Marius était tumultueux et incohérent. De certains +coups de vent de la destinée font de ces vagues dans notre âme. + +Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se +disperse en nous; nous disons les premières choses venues, lesquelles ne +sont pas toujours précisément celles qu'il faudrait dire. Il y a des +révélations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin +funeste. Marius était stupéfié de la situation nouvelle qui lui +apparaissait, au point de parler à cet homme presque comme quelqu'un qui +lui en aurait voulu de cet aveu. + +--Mais enfin, s'écria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce +qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret à vous-même. Vous +n'êtes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué? Vous avez une raison pour +faire, de gaîté de coeur, une telle révélation. Achevez. Il y a autre +chose. À quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif? + +--Pour quel motif? répondit Jean Valjean d'une voix si basse et si +sourde qu'on eût dit que c'était à lui-même qu'il parlait plus qu'à +Marius. Pour quel motif, en effet, ce forçat vient-il dire: Je suis un +forçat? Eh bien oui! le motif est étrange. C'est par honnêteté. Tenez, +ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai là dans le coeur et +qui me tient attaché. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-là +sont solides. Toute la vie se défait alentour; ils résistent. Si j'avais +pu arracher ce fil, le casser, dénouer le noeud ou le couper, m'en aller +bien loin, j'étais sauvé, je n'avais qu'à partir; il y a des diligences +rue du Bouloy; vous êtes heureux, je m'en vais. J'ai essayé de le +rompre, ce fil, j'ai tiré dessus, il a tenu bon, il n'a pas cassé, je +m'arrachais le coeur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs +que là. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je +suis un imbécile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez +une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit à ce +fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-père ne demande pas mieux que +de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun, +je donnerai le bras à Cosette...--à madame Pontmercy, pardon, c'est +l'habitude,--nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le même +coin de cheminée l'hiver, la même promenade l'été, c'est la joie cela, +c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En +famille! + +À ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considéra le +plancher à ses pieds comme s'il voulait y creuser un abîme, et sa voix +fut tout à coup éclatante: + +--En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de +la vôtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons où l'on est +entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour +moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un père et une +mère? j'en doute presque. Le jour où j'ai marié cette enfant, cela a été +fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle était avec l'homme qu'elle aime, +et qu'il y avait là un bon vieillard, un ménage de deux anges, toutes +les joies dans cette maison, et que c'était bien, et je me suis dit: +Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous, +rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j'ai pu +mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il +suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez +ce qui me force à parler? une drôle de chose, ma conscience. Me taire, +c'était pourtant bien facile. J'ai passé la nuit à tâcher de me le +persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si +extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai passé la +nuit à me donner des raisons, je me suis donné de très bonnes raisons, +j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses où je n'ai pas +réussi; ni à casser le fil qui me tient par le coeur fixé, rivé et +scellé ici, ni à faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis +seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou à +peu près tout. Il y a de l'inutile à dire qui ne concerne que moi; je +le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon +mystère, et je vous l'ai apporté. Et j'ai éventré mon secret sous vos +yeux. Ce n'était pas une résolution aisée à prendre. Toute la nuit je me +suis débattu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'était +point là l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de +mal à personne, que le nom de Fauchelevent m'avait été donné par +Fauchelevent lui-même en reconnaissance d'un service rendu, et que je +pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que +vous m'offrez, que je ne gênerais rien, que je serais dans mon petit +coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'idée d'être +dans la même maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionné. +Continuer d'être monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui, +excepté mon âme. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon +âme restait noir. Ce n'est pas assez d'être heureux, il faut être +content. Ainsi je serais resté monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai +visage, je l'aurais caché, ainsi, en présence de votre épanouissement, +j'aurais eu une énigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais +eu des ténèbres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais +introduit le bagne à votre foyer, je me serais assis à votre table avec +la pensée que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me +serais laissé servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient +dit: Quelle horreur! Je vous aurais touché avec mon coude dont vous avez +droit de ne pas vouloir, je vous aurais filouté vos poignées de main! Il +y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux +blancs vénérables et des cheveux blancs flétris; à vos heures les plus +intimes, quand tous les coeurs se seraient crus ouverts jusqu'au fond +les uns pour les autres, quand nous aurions été tous quatre ensemble, +votre aïeul, vous deux, et moi, il y aurait eu là un inconnu! J'aurais +été côte à côte avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin +de ne jamais déranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un +mort, je me serais imposé à vous qui êtes des vivants. Elle, je l'aurais +condamnée à moi à perpétuité. Vous, Cosette et moi, nous aurions été +trois têtes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je +ne suis que le plus accablé des hommes, j'en aurais été le plus +monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce +mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je +l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma flétrissure, je vous +en aurais donné votre part tous les jours! tous les jours! à vous mes +bien-aimés, à vous mes enfants, à vous mes innocents! Se taire n'est +rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un +silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignité, et ma +lâcheté, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte à goutte, +je l'aurais recraché, puis rebu, j'aurais fini à minuit et recommencé à +midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et +j'aurais dormi là-dessus, et j'aurais mangé cela avec mon pain, et +j'aurais regardé Cosette en face, et j'aurais répondu au sourire de +l'ange par le sourire du damné, et j'aurais été un fourbe abominable! +Pourquoi faire? pour être heureux. Pour être heureux, moi! Est-ce que +j'ai le droit d'être heureux? Je suis hors de la vie, monsieur. + +Jean Valjean s'arrêta. Marius écoutait. De tels enchaînements d'idées et +d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de +nouveau, mais ce n'était plus la voix sourde, c'était la voix sinistre. + +--Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dénoncé, ni poursuivi, +ni traqué, dites-vous. Si! je suis dénoncé! si! je suis poursuivi! si! +je suis traqué! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre à moi-même le +passage, et je me traîne, et je me pousse, et je m'arrête, et je +m'exécute, et quand on se tient soi-même, on est bien tenu. + +Et, saisissant son propre habit à poigne-main et le tirant vers Marius: + +--Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas +qu'il tient ce collet-là de façon à ne pas le lâcher? Eh bien! c'est +bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut être +heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, dès qu'on l'a +compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre; +mais non; il vous en récompense; car il vous met dans un enfer où l'on +sent à côté de soi Dieu. On ne s'est pas sitôt déchiré les entrailles +qu'on est en paix avec soi-même. + +Et, avec une accentuation poignante, il ajouta: + +--Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honnête +homme. C'est en me dégradant à vos yeux que je m'élève aux miens. Ceci +m'est déjà arrivé une fois, mais c'était moins douloureux; ce n'était +rien. Oui, un honnête homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma +faute, continué de m'estimer; maintenant que vous me méprisez, je le +suis. J'ai cette fatalité sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la +considération volée, cette considération m'humilie et m'accable +intérieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me +méprise. Alors je me redresse. Je suis un galérien qui obéit à sa +conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que +voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers +moi-même; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des +hasards qui nous entraînent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur +Pontmercy, il m'est arrivé des choses dans ma vie. + +Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme +si ses paroles avaient un arrière-goût amer, et il reprit: + +--Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire +partager aux autres à leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer +sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son précipice +sans qu'ils s'en aperçoivent, on n'a pas le droit de laisser traîner sa +casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de +sa misère le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les +toucher dans l'ombre avec son ulcère invisible, c'est hideux. +Fauchelevent a eu beau me prêter son nom, je n'ai pas le droit de m'en +servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est +un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pensé, j'ai un peu lu, quoique +je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je +m'exprime convenablement. Je me suis fait une éducation à moi. Eh bien +oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est déshonnête. Des +lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une +montre. Être une fausse signature en chair et en os, être une fausse +clef vivante, entrer chez d'honnêtes gens en trichant leur serrure, ne +plus jamais regarder, loucher toujours, être infâme au dedans de moi, +non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher +la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits à se tordre dans +les angoisses, se ronger le ventre et l'âme. Voilà pourquoi je viens +vous raconter tout cela. De gaîté de coeur, comme vous dites. + +Il respira péniblement, et jeta ce dernier mot: + +--Pour vivre, autrefois, j'ai volé un pain; aujourd'hui, pour vivre, je +ne veux pas voler un nom. + +--Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour +vivre? + +--Ah! je m'entends, répondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la +tête lentement plusieurs fois de suite. + +Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun abîmé dans un +gouffre de pensées. Marius s'était assis près d'une table et appuyait le +coin de sa bouche sur un de ses doigts replié. Jean Valjean allait et +venait. Il s'arrêta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis, +comme s'il répondait à un raisonnement intérieur, il dit en regardant +cette glace où il ne se voyait pas: + +--Tandis qu'à présent je suis soulagé! + +Il se remit à marcher et alla à l'autre bout du salon. À l'instant où il +se retourna, il s'aperçut que Marius le regardait marcher. Alors il lui +dit avec un accent inexprimable: + +--Je traîne un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi. + +Puis il acheva de se tourner vers Marius: + +--Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis +resté monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des +vôtres, je suis dans ma chambre, je viens déjeuner le matin, en +pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois, +j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et à la place Royale, nous +sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis +là, vous êtes là, nous causons, nous rions, tout à coup vous entendez +une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voilà que cette main +épouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque +brusquement! + +Il se tut encore; Marius s'était levé avec un frémissement. Jean Valjean +reprit: + +--Qu'en dites-vous? + +Le silence de Marius répondait. + +Jean Valjean continua: + +--Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez +heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le +soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquiétez pas de la manière +dont un pauvre damné s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son +devoir; vous avez un misérable homme devant vous, monsieur. + +Marius traversa lentement le salon, et quand il fut près de Jean +Valjean, lui tendit la main. + +Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se présentait point, +Jean Valjean se laissa faire, et il sembla à Marius qu'il étreignait une +main de marbre. + +--Mon grand-père a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grâce. + +--C'est inutile, répondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit. +Les morts ne sont pas soumis à la surveillance. Ils sont censés pourrir +tranquillement. La mort, c'est la même chose que la grâce. + +Et, dégageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de +dignité inexorable: + +--D'ailleurs, faire mon devoir, voilà l'ami auquel j'ai recours; et je +n'ai besoin que d'une grâce, celle de ma conscience. + +En ce moment, à l'autre extrémité du salon, la porte s'entrouvrit +doucement et dans l'entre-bâillement la tête de Cosette apparut. On +n'apercevait que son doux visage, elle était admirablement décoiffée, +elle avait les paupières encore gonflées de sommeil. Elle fit le +mouvement d'un oiseau qui passe sa tête hors du nid, regarda d'abord son +mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un +sourire au fond d'une rose: + +--Parions que vous parlez politique! Comme c'est bête, au lieu d'être +avec moi! + +Jean Valjean tressaillit. + +--Cosette!... balbutia Marius.--Et il s'arrêta. On eût dit deux +coupables. + +Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour à tour tous les +deux. Il y avait dans ses yeux comme des échappées de paradis. + +--Je vous prends en flagrant délit, dit Cosette. Je viens d'entendre à +travers la porte mon père Fauchelevent qui disait:--La +conscience....--Faire son devoir....--C'est de la politique, ça. Je ne +veux pas. On ne doit pas parler politique dès le lendemain. Ce n'est pas +juste. + +--Tu te trompes, Cosette, répondit Marius. Nous parlons affaires. Nous +parlons du meilleur placement à trouver pour tes six cent mille +francs.... + +--Ce n'est pas tout ça, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi +ici? + +Et, passant résolûment la porte, elle entra dans le salon. Elle était +vêtue d'un large peignoir blanc à mille plis et à grandes manches qui, +partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or +des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs à mettre un ange. + +Elle se contempla de la tête aux pieds dans une grande glace, puis +s'écria avec une explosion d'extase ineffable: + +--Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente! + +Cela dit, elle fit la révérence à Marius et à Jean Valjean. + +--Voilà, dit-elle, je vais m'installer près de vous sur un fauteuil, on +déjeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je +sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage. + +Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement: + +--Nous parlons affaires. + +--À propos, répondit Cosette, j'ai ouvert ma fenêtre, il vient d'arriver +un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est +aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux. + +--Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette, +laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait. + +--Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous êtes fort +coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas. + +--Je t'assure que cela t'ennuiera. + +--Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous +écouterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de +comprendre les mots qu'elles disent. Être là ensemble, c'est tout ce que +je veux. Je reste avec vous, bah! + +--Tu es ma Cosette bien-aimée! Impossible. + +--Impossible! + +--Oui. + +--C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous +aurais dit que mon grand-père dort encore, que votre tante est à la +messe, que la cheminée de la chambre de mon père Fauchelevent fume, que +Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont +déjà disputées, que Nicolette se moque du bégayement de Toussaint. Eh +bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi, à mon tour, +vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera +attrapé? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux. + +--Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls. + +--Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un? + +Jean Valjean ne prononçait pas une parole. Cosette se tourna vers lui: + +--D'abord, père, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce +que vous faites là à ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui +est-ce qui m'a donné un père comme ça? Vous voyez bien que je suis très +malheureuse en ménage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de +suite. + +Jean Valjean s'approcha. + +Cosette se retourna vers Marius. + +--Vous, je vous fais la grimace. + +Puis elle tendit son front à Jean Valjean. + +Jean Valjean fit un pas vers elle. + +Cosette recula. + +--Père, vous êtes pâle. Est-ce que votre bras vous fait mal? + +--Il est guéri, dit Jean Valjean. + +--Est-ce que vous avez mal dormi? + +--Non. + +--Est-ce que vous êtes triste? + +--Non. + +--Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous +êtes content, je ne vous gronderai pas. + +Et de nouveau elle lui tendit son front. + +Jean Valjean déposa un baiser sur ce front où il y avait un reflet +céleste. + +--Souriez. + +Jean Valjean obéit. Ce fut le sourire d'un spectre. + +--Maintenant, défendez-moi contre mon mari. + +--Cosette!... fit Marius. + +--Fâchez-vous, père. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien +parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien +étonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent à une +banque, voilà grand'chose. Les hommes font les mystérieux pour rien. Je +veux rester. Je suis très jolie ce matin; regarde-moi, Marius. + +Et avec un haussement d'épaules adorable et on ne sait quelle bouderie +exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un éclair entre ces deux +êtres. Que quelqu'un fût là, peu importait. + +--Je t'aime! dit Marius. + +--Je t'adore! dit Cosette. + +Et ils tombèrent irrésistiblement dans les bras l'un de l'autre. + +--À présent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une +petite moue triomphante, je reste. + +--Cela, non, répondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque +chose à terminer. + +--Encore non? + +Marius prit une inflexion de voix grave: + +--Je t'assure, Cosette, que c'est impossible. + +--Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va. +Vous, père, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon +papa, vous êtes des tyrans. Je vais le dire à grand-père. Si vous croyez +que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je +suis fière. Je vous attends à présent. Vous allez voir que c'est vous +qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait. + +Et elle sortit. + +Deux secondes après, la porte se rouvrit, sa fraîche tête vermeille +passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria: + +--Je suis très en colère. + +La porte se referma et les ténèbres se refirent. + +Ce fut comme un rayon de soleil fourvoyé qui, sans s'en douter, aurait +traversé brusquement de la nuit. + +Marius s'assura que la porte était bien refermée. + +--Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir.... + +À ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius +un oeil égaré. + +--Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela à Cosette. C'est +juste. Tiens, je n'y avais pas pensé. On a de la force pour une chose, +on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en +supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacrée, ne le lui +dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu +le dire de moi-même sans y être forcé, je l'aurais dit à l'univers, à +tout le monde, ça m'était égal. Mais elle, elle ne sait pas ce que +c'est, cela l'épouvanterait. Un forçat, quoi! on serait forcé de lui +expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a été aux galères. Elle a vu +un jour passer la chaîne. Oh mon Dieu! + +Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains. +On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses épaules, on voyait +qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles. + +Il y a de l'étouffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le +prit, il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil comme pour +respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir à Marius sa face +inondée de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix +semblait être dans une profondeur sans fond:--Oh, je voudrais mourir! + +--Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul. + +Et, moins attendri peut-être qu'il n'aurait dû l'être, mais obligé +depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant +par degrés un forçat se superposer sous ses yeux à M. Fauchelevent, +gagné peu à peu par cette réalité lugubre, et amené par la pente +naturelle de la situation à constater l'intervalle qui venait de se +faire entre cet homme et lui, Marius ajouta: + +--Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du dépôt que vous +avez si fidèlement et si honnêtement remis. C'est là un acte de +probité. Il est juste qu'une récompense vous soit donnée. Fixez la somme +vous-même, elle vous sera comptée. Ne craignez pas de la fixer très +haut. + +--Je vous en remercie, monsieur, répondit Jean Valjean avec douceur. + +Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index +sur l'ongle de son pouce, puis il éleva la voix: + +--Tout est à peu près fini. Il me reste une dernière chose.... + +--Laquelle? + +Jean Valjean eut comme une suprême hésitation, et, sans voix, presque +sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit: + +--À présent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui êtes le +maître, que je ne dois plus voir Cosette? + +--Je crois que ce serait mieux, répondit froidement Marius. + +--Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean. + +Et il se dirigea vers la porte. + +Il mit la main sur le bec-de-cane, le pêne céda, la porte +s'entre-bâilla, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura +une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius. + +Il n'était plus pâle, il était livide, il n'y avait plus de larmes dans +ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix était redevenue +étrangement calme. + +--Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous +assure que je le désire beaucoup. Si je n'avais pas tenu à voir Cosette, +je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti; +mais voulant rester dans l'endroit où est Cosette et continuer de la +voir, j'ai dû honnêtement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement, +n'est-ce pas? c'est là une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a +neuf ans passés que je l'ai près de moi. Nous avons demeuré d'abord dans +cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite près du +Luxembourg. C'est là que vous l'avez vue pour la première fois. Vous +vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons été ensuite dans +le quartier des Invalides où il y avait une grille et un jardin. Rue +Plumet. J'habitais une petite arrière-cour d'où j'entendais son piano. +Voilà ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a duré neuf ans et des +mois. J'étais comme son père, et elle était mon enfant. Je ne sais pas +si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller à présent, ne +plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait +difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en +temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas +longtemps. Vous diriez qu'on me reçoive dans la petite salle basse. Au +rez-de-chaussée. J'entrerais bien par la porte de derrière, qui est pour +les domestiques, mais cela étonnerait peut-être. Il vaut mieux, je +crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je +voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous +plaira. Mettez-vous à ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut +prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais +effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire, +c'est de venir le soir, quand il commence à être nuit. + +--Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra. + +--Vous êtes bon, monsieur, dit Jean Valjean. + +Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu'à la porte le +désespoir, et ces deux hommes se quittèrent. + + + + +Chapitre II + +Les obscurités que peut contenir une révélation + + +Marius était bouleversé. + +L'espèce d'éloignement qu'il avait toujours eu pour l'homme près duquel +il voyait Cosette, lui était désormais expliqué. Il y avait dans ce +personnage un on ne sait quoi énigmatique dont son instinct +l'avertissait. Cette énigme, c'était la plus hideuse des hontes, le +bagne. Ce M. Fauchelevent était le forçat Jean Valjean. + +Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela +ressemble à la découverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles. + +Le bonheur de Marius et de Cosette était-il condamné désormais à ce +voisinage? Était-ce là un fait accompli? L'acceptation de cet homme +faisait-elle partie du mariage consommé? N'y avait-il plus rien à faire? + +Marius avait-il épousé aussi le forçat? + +On a beau être couronné de lumière et de joie, on a beau savourer la +grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses +forceraient même l'archange dans son extase, même le demi-dieu dans sa +gloire, au frémissement. + +Comme il arrive toujours dans les changements à vue de cette espèce, +Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche à se faire à lui-même? +Avait-il manqué de divination? Avait-il manqué de prudence? S'était-il +étourdi involontairement? Un peu, peut-être. S'était-il engagé, sans +assez de précaution pour éclairer les alentours, dans cette aventure +d'amour qui avait abouti à son mariage avec Cosette? Il +constatait,--c'est ainsi, par une série de constatations successives de +nous-mêmes sur nous-mêmes, que la vie nous amende peu à peu,--il +constatait le côté chimérique et visionnaire de sa nature, sorte de +nuage intérieur propre à beaucoup d'organisations, et qui, dans les +paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la température de +l'âme changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus +faire qu'une conscience baignée d'un brouillard. Nous avons plus d'une +fois indiqué cet élément caractéristique de l'individualité de Marius. +Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant +ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas même parlé à Cosette +de ce drame énigmatique du bouge Gorbeau où la victime avait eu un si +étrange parti pris de silence pendant la lutte et d'évasion après. +Comment se faisait-il qu'il n'en eût point parlé à Cosette? Cela +pourtant était si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il +ne lui eût pas même nommé les Thénardier, et, particulièrement, le jour +où il avait rencontré Éponine? Il avait presque peine à s'expliquer +maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se +rappelait son étourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant +tout, cet enlèvement de l'un par l'autre dans l'idéal, et peut-être +aussi, comme la quantité imperceptible de raison mêlée à cet état +violent et charmant de l'âme, un vague et sourd instinct de cacher et +d'abolir dans sa mémoire cette aventure redoutable dont il craignait le +contact, où il ne voulait jouer aucun rôle, à laquelle il se dérobait, +et où il ne pouvait être ni narrateur ni témoin sans être accusateur. +D'ailleurs, ces quelques semaines avaient été un éclair; on n'avait eu +le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pesé, tout retourné, tout +examiné, quand il eût raconté le guet-apens Gorbeau à Cosette, quand il +lui eût nommé les Thénardier, quelles qu'eussent été les conséquences, +quand même il eût découvert que Jean Valjean était un forçat, cela +l'eût-il changé, lui Marius? cela l'eût-il changée, elle Cosette? Eût-il +reculé? L'eût-il moins adorée? L'eût-il moins épousée? Non. Cela eût-il +changé quelque chose à ce qui s'était fait? Non. Rien donc à regretter, +rien à se reprocher. Tout était bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes +qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il +eût choisie clairvoyant. L'amour lui avait bandé les yeux, pour le mener +où? Au paradis. + +Mais ce paradis était compliqué désormais d'un côtoiement infernal. + +L'ancien éloignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent +devenu Jean Valjean, était à présent mêlé d'horreur. + +Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque pitié, et même une +certaine surprise. + +Ce voleur, ce voleur récidiviste, avait restitué un dépôt. Et quel +dépôt? Six cent mille francs. Il était seul dans le secret du dépôt. Il +pouvait tout garder, il avait tout rendu. + +En outre, il avait révélé de lui-même sa situation. Rien ne l'y +obligeait. Si l'on savait qui il était, c'était par lui. Il y avait dans +cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait +l'acceptation du péril. Pour un condamné, un masque n'est pas un masque, +c'est un abri. Il avait renoncé à cet abri. Un faux nom, c'est de la +sécurité; il avait rejeté ce faux nom. Il pouvait, lui galérien, se +cacher à jamais dans une famille honnête; il avait résisté à cette +tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait +expliqué lui-même avec l'irrésistible accent de la réalité. En somme, +quel que fût ce Jean Valjean, c'était incontestablement une conscience +qui se réveillait. Il y avait là on ne sait quelle mystérieuse +réhabilitation commencée; et, selon toute apparence, depuis longtemps +déjà le scrupule était maître de cet homme. De tels accès du juste et du +bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Réveil de conscience, +c'est grandeur d'âme. + +Jean Valjean était sincère. Cette sincérité, visible, palpable, +irréfragable, évidente même par la douleur qu'elle lui faisait, rendait +les informations inutiles et donnait autorité à tout ce que disait cet +homme. Ici, pour Marius, interversion étrange des situations. Que +sortait-il de M. Fauchelevent? la défiance. Que se dégageait-il de Jean +Valjean? la confiance. + +Dans le mystérieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait, +il constatait l'actif, il constatait le passif, et il tâchait d'arriver +à une balance. Mais tout cela était comme dans un orage. Marius, +s'efforçant de se faire une idée nette de cet homme, et poursuivant, +pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pensée, le perdait et le +retrouvait dans une brume fatale. + +Le dépôt honnêtement rendu, la probité de l'aveu, c'était bien. Cela +faisait comme une éclaircie dans la nuée, puis la nuée redevenait noire. + +Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait +quelque ombre. + +Qu'était-ce décidément que cette aventure du galetas Jondrette? +Pourquoi, à l'arrivée de la police, cet homme, au lieu de se plaindre, +s'était-il évadé? ici Marius trouvait la réponse. Parce que cet homme +était un repris de justice en rupture de ban. + +Autre question: Pourquoi cet homme était-il venu dans la barricade? Car +à présent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces +émotions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme était dans la +barricade. Il n'y combattait pas. Qu'était-il venu y faire? Devant cette +question un spectre se dressait, et faisait la réponse. Javert. Marius +se rappelait parfaitement à cette heure la funèbre vision de Jean +Valjean entraînant hors de la barricade Javert garrotté, et il entendait +encore derrière l'angle de la petite rue Mondétour l'affreux coup de +pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce +galérien. L'un gênait l'autre. Jean Valjean était allé à la barricade +pour se venger. Il y était arrivé tard. Il savait probablement que +Javert y était prisonnier. La vendette corse a pénétré dans de certains +bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'étonne pas les +âmes même à demi retournées vers le bien; et ces coeurs-là sont ainsi +faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut être scrupuleux sur le +vol et ne l'être pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tué Javert. Du +moins, cela semblait évident. + +Dernière question enfin; mais à celle-ci pas de réponse. Cette question, +Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que +l'existence de Jean Valjean eût coudoyé si longtemps celle de Cosette? +Qu'était-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant +en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des chaînes à deux +forgées là-haut, et Dieu se plaît-il à accoupler l'ange avec le démon? +Un crime et une innocence peuvent donc être camarades de chambrée dans +le mystérieux bagne des misères? Dans ce défilé de condamnés qu'on +appelle la destinée humaine, deux fronts peuvent passer l'un près de +l'autre, l'un naïf, l'autre formidable, l'un tout baigné des divines +blancheurs de l'aube, l'autre à jamais blêmi par la lueur d'un éternel +éclair? Qui avait pu déterminer cet appareillement inexplicable? De +quelle façon, par suite de quel prodige, la communauté de vie avait-elle +pu s'établir entre cette céleste petite et ce vieux damné? Qui avait pu +lier l'agneau au loup, et, chose plus incompréhensible encore, attacher +le loup à l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'être farouche +adorait l'être faible, car, pendant neuf années, l'ange avait eu pour +point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa +venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumière, +avaient été abritées par ce dévouement difforme. Ici, les questions +s'exfoliaient, pour ainsi parler, en énigmes innombrables, les abîmes +s'ouvraient au fond des abîmes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur +Jean Valjean sans vertige. Qu'était-ce donc que cet homme précipice? + +Les vieux symboles génésiaques sont éternels; dans la société humaine, +telle qu'elle existe, jusqu'au jour où une clarté plus grande la +changera, il y a à jamais deux hommes, l'un supérieur, l'autre +souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon +le mal, c'est Caïn. Qu'était-ce que ce Caïn tendre? Qu'était-ce que ce +bandit religieusement absorbé dans l'adoration d'une vierge, veillant +sur elle, l'élevant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui +impur, de pureté? Qu'était-ce que ce cloaque qui avait vénéré cette +innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'était-ce que ce +Jean Valjean faisant l'éducation de Cosette? Qu'était-ce que cette +figure de ténèbres ayant pour unique soin de préserver de toute ombre et +de tout nuage le lever d'un astre? + +Là était le secret de Jean Valjean; là aussi était le secret de Dieu. + +Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le +rassurait sur l'autre. Dieu était dans cette aventure aussi visible que +Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut. +Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y +prend? Jean Valjean avait travaillé à Cosette. Il avait un peu fait +cette âme. C'était incontestable. Eh bien, après? L'ouvrier était +horrible; mais l'oeuvre était admirable. Dieu produit ses miracles comme +bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait +employé Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet étrange +collaborateur. Quel compte avons-nous à lui demander? Est-ce la première +fois que le fumier aide le printemps à faire la rose? + +Marius se faisait ces réponses-là et se déclarait à lui-même qu'elles +étaient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il +n'avait pas osé presser Jean Valjean sans s'avouer à lui-même qu'il ne +l'osait pas. Il adorait Cosette, il possédait Cosette, Cosette était +splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel éclaircissement avait-il +besoin? Cosette était une lumière. La lumière a-t-elle besoin d'être +éclaircie? Il avait tout; que pouvait-il désirer? Tout, est-ce que ce +n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le +regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se +cramponnait à cette déclaration solennelle du misérable: _Je ne suis +rien à Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle existât_. + +Jean Valjean était un passant. Il l'avait dit lui-même. Eh bien, il +passait. Quel qu'il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais +Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette. +Cosette était venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son +époux, son mâle céleste. En s'envolant, Cosette, ailée et transfigurée, +laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean +Valjean. + +Dans quelque cercle d'idées que tournât Marius, il en revenait toujours +à une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacrée peut-être, car, +nous venons de l'indiquer, il sentait un _quid divinum_ dans cet homme. +Mais, quoi qu'on fit, et quelque atténuation qu'on y cherchât, il +fallait bien toujours retomber sur ceci: c'était un forçat; c'est-à-dire +l'être qui, dans l'échelle sociale, n'a même pas de place, étant +au-dessous du dernier échelon. Après le dernier des hommes vient le +forçat. Le forçat n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants. +La loi l'a destitué de toute la quantité d'humanité qu'elle peut ôter à +un homme. Marius, sur les questions pénales, en était encore, quoique +démocrate, au système inexorable, et il avait, sur ceux que la loi +frappe, toutes les idées de la loi. Il n'avait pas encore accompli, +disons-le, tous les progrès. Il n'en était pas encore à distinguer entre +ce qui est écrit par l'homme et ce qui est écrit par Dieu, entre la loi +et le droit. Il n'avait point examiné et pesé le droit que prend l'homme +de disposer de l'irrévocable et de l'irréparable. Il n'était pas révolté +du mot _vindicte_. Il trouvait simple que de certaines effractions de la +loi écrite fussent suivies de peines éternelles, et il acceptait, comme +procédé de civilisation, la damnation sociale. Il en était encore là, +sauf à avancer infailliblement plus tard, sa nature étant bonne, et au +fond toute faite de progrès latent. + +Dans ce milieu d'idées, Jean Valjean lui apparaissait difforme et +repoussant. C'était le réprouvé. C'était le forçat. Ce mot était pour +lui comme un son de trompette du jugement; et, après avoir considéré +longtemps Jean Valjean, son dernier geste était de détourner la tête. +_Vade retro_. + +Marius, il faut le reconnaître et même y insister, tout en interrogeant +Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: _vous me +confessez_, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions +décisives. Ce n'était pas qu'elles ne se fussent présentées à son +esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade? +Javert? Qui sait où se fussent arrêtées les révélations? Jean Valjean ne +semblait pas homme à reculer, et qui sait si Marius, après l'avoir +poussé, n'aurait pas souhaité le retenir? Dans de certaines conjonctures +suprêmes, ne nous est-il pas arrivé à tous, après avoir fait une +question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la réponse? +C'est surtout quand on aime qu'on a de ces lâchetés-là. Il n'est pas +sage de questionner à outrance les situations sinistres, surtout quand +le côté indissoluble de notre propre vie y est fatalement mêlé. Des +explications désespérées de Jean Valjean, quelque épouvantable lumière +pouvait sortir, et qui sait si cette clarté hideuse n'aurait pas +rejailli jusqu'à Cosette? Qui sait s'il n'en fût pas resté une sorte de +lueur infernale sur le front de cet ange? L'éclaboussure d'un éclair, +c'est encore de la foudre. La fatalité a de ces solidarités-là, où +l'innocence elle-même s'empreint de crime par la sombre loi des reflets +colorants. Les plus pures figures peuvent garder à jamais la +réverbération d'un voisinage horrible. À tort ou à raison, Marius avait +eu peur. Il en savait déjà trop. Il cherchait plutôt à s'étourdir qu'à +s'éclairer. Éperdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les +yeux sur Jean Valjean. + +Cet homme était de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser +en chercher le fond? C'est une épouvante de questionner l'ombre. Qui +sait ce qu'elle va répondre? L'aube pourrait en être noircie pour +jamais. + +Dans cette situation d'esprit, c'était pour Marius une perplexité +poignante de penser que cet homme aurait désormais un contact quelconque +avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait +reculé, et d'où aurait pu sortir une décision implacable et définitive, +il se reprochait presque à présent de ne pas les avoir faites. Il se +trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette +faiblesse l'avait entraîné à une concession imprudente. Il s'était +laissé toucher. Il avait eu tort. Il aurait dû purement et simplement +rejeter Jean Valjean. Jean Valjean était la part du feu, il aurait dû la +faire, et débarrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en +voulait à la brusquerie de ce tourbillon d'émotions qui l'avait +assourdi, aveuglé, et entraîné. Il était mécontent de lui-même. + +Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui répugnaient +profondément. À quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il +s'étourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas +approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-même. Il avait promis, il +s'était laissé entraîner à promettre; Jean Valjean avait sa promesse; +même à un forçat, surtout à un forçat, on doit tenir sa parole. +Toutefois, son premier devoir était envers Cosette. En somme, une +répulsion, qui dominait tout, le soulevait. + +Marius roulait confusément tout cet ensemble d'idées dans son esprit, +passant de l'une à l'autre, et remué par toutes. De là un trouble +profond. Il ne lui fut pas aisé de cacher ce trouble à Cosette, mais +l'amour est un talent, et Marius y parvint. + +Du reste, il fit, sans but apparent, des questions à Cosette, candide +comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de +son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que +tout ce qu'un homme peut être de bon, de paternel et de respectable, ce +forçat l'avait été pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et +supposé était réel. Cette ortie sinistre avait aimé et protégé ce lys. + + + + +Livre huitième--La décroissance crépusculaire + + + + +Chapitre I + +La chambre d'en bas + + +Le lendemain, à la nuit tombante, Jean Valjean frappait à la porte +cochère de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reçut. Basque se +trouvait dans la cour à point nommé, et comme s'il avait eu des ordres. +Il arrive quelquefois qu'on dit à un domestique: Vous guetterez monsieur +un tel, quand il arrivera. + +Basque, sans attendre que Jean Valjean vînt à lui, lui adressa la +parole: + +--Monsieur le baron m'a chargé de demander à monsieur s'il désire monter +ou rester en bas? + +--Rester en bas, répondit Jean Valjean. + +Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle +basse et dit: Je vais prévenir madame. + +La pièce où Jean Valjean entra était un rez-de-chaussée voûté et humide, +servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrelé de +carreaux rouges, et mal éclairé d'une fenêtre à barreaux de fer. + +Cette chambre n'était pas de celles que harcèlent le houssoir, la tête +de loup et le balai. La poussière y était tranquille. La persécution des +araignées n'y était pas organisée. Une telle toile, largement étalée, +bien noire, ornée de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres +de la fenêtre. La salle, petite et basse, était meublée d'un tas de +bouteilles vides amoncelées dans un coin. La muraille, badigeonnée d'un +badigeon d'ocre jaune, s'écaillait par larges plaques. Au fond, il y +avait une cheminée de bois peinte en noir à tablette étroite. Un feu y +était allumé; ce qui indiquait qu'on avait compté sur la réponse de Jean +Valjean: _Rester en bas_. + +Deux fauteuils étaient placés aux deux coins de la cheminée. Entre les +fauteuils était étendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit +montrant plus de corde que de laine. + +La chambre avait pour éclairage le feu de la cheminée et le crépuscule +de la fenêtre. + +Jean Valjean était fatigué. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne +dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils. + +Basque revint, posa sur la cheminée une bougie allumée et se retira. +Jean Valjean, la tête ployée et le menton sur la poitrine, n'aperçut ni +Basque, ni la bougie. + +Tout à coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette était derrière lui. + +Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se +retourna. Il la contempla. Elle était adorablement belle. Mais ce qu'il +regardait de ce profond regard, ce n'était pas la beauté, c'était l'âme. + +--Ah bien, s'écria Cosette, voilà une idée! père, je savais que vous +étiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue à celle-là. Marius +me dit que c'est vous qui voulez que je vous reçoive ici. + +--Oui, c'est moi. + +--Je m'attendais à la réponse. Tenez-vous bien. Je vous préviens que je +vais vous faire une scène. Commençons par le commencement. Père, +embrassez-moi. + +Et elle tendit sa joue. + +Jean Valjean demeura immobile. + +--Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est +égal, je vous pardonne. Jésus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La +voici. + +Et elle tendit l'autre joue. + +Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il eût les pieds cloués dans +le pavé. + +--Ceci devient sérieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je +me déclare brouillée. Vous me devez mon raccommodement. Vous dînez avec +nous. + +--J'ai dîné. + +--Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand. +Les grands-pères sont faits pour tancer les pères. Allons. Montez avec +moi dans le salon. Tout de suite. + +--Impossible. + +Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux +questions. + +--Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus +laide de la maison. C'est horrible ici. + +--Tu sais.... + +Jean Valjean se reprit. + +--Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies. + +Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre. + +--Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut +dire? + +Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois +recours. + +--Vous avez voulu être madame. Vous l'êtes. + +--Pas pour vous, père. + +--Ne m'appelez plus père. + +--Comment? + +--Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez. + +--Vous n'êtes plus père? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean? +Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des révolutions, ça! que +s'est-il donc passé? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez +pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce +que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu +quelque chose? + +--Rien. + +--Eh bien alors? + +--Tout est comme à l'ordinaire. + +--Pourquoi changez-vous de nom? + +--Vous en avez bien changé, vous. + +Il sourit encore de ce même sourire et ajouta: + +--Puisque vous êtes madame Pontmercy, je puis bien être monsieur Jean. + +--Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai à mon mari +la permission que vous soyez monsieur Jean. J'espère qu'il n'y +consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais +on ne fait pas du chagrin à sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez +pas le droit d'être méchant, vous qui êtes bon. + +Il ne répondit pas. + +Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irrésistible, +les élevant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son +menton, ce qui est un profond geste de tendresse. + +--Oh! lui dit-elle, soyez bon! + +Et elle poursuivit: + +--Voici ce que j'appelle être bon: être gentil, venir demeurer ici, +reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme +rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Armé, +ne pas nous donner des charades à deviner, être comme tout le monde, +dîner avec nous, déjeuner avec nous, être mon père. + +Il dégagea ses mains. + +--Vous n'avez plus besoin de père, vous avez un mari. + +Cosette s'emporta. + +--Je n'ai plus besoin de père! Des choses comme çà qui n'ont pas le sens +commun, on ne sait que dire vraiment! + +--Si Toussaint était là, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est +à chercher des autorités et qui se rattache à toutes les branches, elle +serait la première à convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes +manières à moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aimé mon coin +noir. + +--Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, ça, +de vouloir être monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous. + +--Tout à l'heure, en venant, répondit Jean Valjean, j'ai vu rue +Saint-Louis un meuble. Chez un ébéniste. Si j'étais une jolie femme, je +me donnerais ce meuble-là. Une toilette très bien; genre d'à présent. Ce +que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrusté. Une glace +assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli. + +--Hou! le vilain ours! répliqua Cosette. + +Et avec une gentillesse suprême, serrant les dents et écartant les +lèvres, elle souffla contre Jean Valjean. C'était une Grâce copiant une +chatte. + +--Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager. +Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me défendez pas contre +Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule. +J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je +l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me +fait banqueroute. Je commande à Nicolette un bon petit dîner. On n'en +veut pas de votre dîner, madame. Et mon père Fauchelevent veut que je +l'appelle monsieur Jean, et que je le reçoive dans une affreuse vieille +laide cave moisie où les murs ont de la barbe, et où il y a, en fait de +cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles +d'araignées! Vous êtes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais +on accorde une trêve à des gens qui se marient. Vous n'auriez pas dû +vous remettre à être singulier tout de suite. Vous allez donc être bien +content dans votre abominable rue de l'Homme-Armé. J'y ai été bien +désespérée, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites +beaucoup de peine. Fi! + +Et, sérieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta: + +--Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse? + +La naïveté, à son insu, pénètre quelquefois très avant. Cette question, +simple pour Cosette, était profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait +égratigner; elle déchirait. + +Jean Valjean pâlit. Il resta un moment sans répondre, puis, d'un accent +inexprimable et se parlant à lui-même, il murmura: + +--Son bonheur, c'était le but de ma vie. À présent Dieu peut me signer +ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait. + +--Ah! vous m'avez dit _tu_! s'écria Cosette. + +Et elle lui sauta au cou. + +Jean Valjean, éperdu, l'étreignit contre sa poitrine avec égarement. Il +lui sembla presque qu'il la reprenait. + +--Merci, père! lui dit Cosette. + +L'entraînement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira +doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau. + +--Eh bien? dit Cosette. + +Jean Valjean répondit: + +--Je vous quitte, madame, on vous attend. + +Et, du seuil de la porte, il ajouta: + +--Je vous ai dit tu. Dites à votre mari que cela ne m'arrivera plus. +Pardonnez-moi. + +Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupéfaite de cet adieu +énigmatique. + + + + +Chapitre II + +Autre pas en arrière + + +Le jour suivant, à la même heure, Jean Valjean revint. + +Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'étonna plus, ne s'écria plus +qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle évita de dire ni père +ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler +madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle eût +été triste, si la tristesse lui eût été possible. + +Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations +dans lesquelles l'homme aimé dit ce qu'il veut, n'explique rien, et +satisfait la femme aimée. La curiosité des amoureux ne va pas très loin +au delà de leur amour. + +La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprimé les +bouteilles, et Nicolette les araignées. + +Tous les lendemains qui suivirent ramenèrent à la même heure Jean +Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les +paroles de Marius autrement qu'à la lettre. Marius s'arrangea de manière +à être absent aux heures où Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma à +la nouvelle manière d'être de M. Fauchelevent. Toussaint y aida. +_Monsieur a toujours été comme ça_, répétait-elle. Le grand-père rendit +ce décret:--C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, à +quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est +juxtaposition; un nouveau venu est une gêne. Il n'y a plus de place, +toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le +père Gillenormand ne demanda pas mieux que d'être dispensé de «ce +monsieur». Il ajouta:--Rien n'est plus commun que ces originaux-là. Ils +font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de +Canaples était pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce +sont des apparences fantasques qu'ont les gens. + +Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui eût d'ailleurs pu deviner +une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble +extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent, +agitée là où elle devrait être calme. On regarde à la superficie ces +bouillonnements sans cause; on n'aperçoit pas l'hydre qui se traîne au +fond. + +Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils +nourrissent, un dragon qui les ronge, un désespoir qui habite leur nuit. +Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui +une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce +misérable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il +est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne +comprend rien se fait à sa surface. Une ride mystérieuse se plisse, puis +s'évanouit, puis reparaît; une bulle d'air monte et crève. C'est peu de +chose, c'est terrible. C'est la respiration de la bête inconnue. + +De certaines habitudes étranges, arriver à l'heure où les autres +partent, s'effacer pendant que les autres s'étalent, garder dans toutes +les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille, +chercher l'allée solitaire, préférer la rue déserte, ne point se mêler +aux conversations, éviter les foules et les fêtes, sembler à son aise et +vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et +sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par +l'escalier dérobé, toutes ces singularités insignifiantes, rides, bulles +d'air, plis fugitifs à la surface, viennent souvent d'un fond +formidable. + +Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu à +peu de Cosette; les relations que crée le mariage, les visites, le soin +de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de +Cosette n'étaient pas coûteux; ils consistaient en un seul: être avec +Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'était là la grande +occupation de sa vie. C'était pour eux une joie toujours toute neuve de +sortir bras dessus bras dessous, à la face du soleil, en pleine rue, +sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette +eut une contrariété. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le +soudage de deux vieilles filles étant impossible, et s'en alla. Le +grand-père se portait bien; Marius plaidait çà et là quelques causes; la +tante Gillenormand menait paisiblement près du nouveau ménage cette vie +latérale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours. + +Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela +le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-même à la +détacher de lui, lui réussissait. Elle était de plus en plus gaie et de +moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le +sentait. Un jour elle lui dit tout à coup: vous étiez mon Père, vous +n'êtes plus mon père, vous étiez mon oncle, vous n'êtes plus mon oncle, +vous étiez monsieur Fauchelevent, vous êtes Jean. Qui êtes-vous donc? Je +n'aime pas tout ça. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de +vous. + +Il demeurait toujours rue de l'Homme-Armé, ne pouvant se résoudre à +s'éloigner du quartier qu'habitait Cosette. + +Dans les premiers temps il ne restait près de Cosette que quelques +minutes, puis s'en allait. + +Peu à peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On eût +dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il +arriva plus tôt et partit plus tard. + +Un jour il échappa à Cosette de lui dire: Père. Un éclair de joie +illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites +Jean,--Ah! c'est vrai, répondit-elle avec un éclat de rire, monsieur +Jean.--C'est bien, dit-il. Et il se détourna pour qu'elle ne le vît pas +essuyer ses yeux. + + + + +Chapitre III + +Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet + + +Ce fut la dernière fois. À partir de cette dernière lueur, l'extinction +complète se fit. Plus de familiarité, plus de bonjour avec un baiser, +plus jamais ce mot si profondément doux: mon père! il était, sur sa +demande et par sa propre complicité, successivement chassé de tous ses +bonheurs; et il avait cette misère qu'après avoir perdu Cosette tout +entière en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en détail. + +L'oeil finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les +jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se +concentrait dans cette heure-là. Il s'asseyait près d'elle, il la +regardait en silence, ou bien il lui parlait des années d'autrefois, de +son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors. + +Une après-midi,--c'était une des premières journées d'avril, déjà +chaude, encore fraîche, le moment de la grande gaîté du soleil, les +jardins qui environnaient les fenêtres de Marius et de Cosette avaient +l'émotion du réveil, l'aubépine allait poindre, une bijouterie de +giroflées s'étalait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses +bâillaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un +charmant commencement de pâquerettes et de boutons-d'or, les papillons +blancs de l'année débutaient, le vent, ce ménétrier de la noce +éternelle, essayait dans les arbres les premières notes de cette grande +symphonie aurorale que les vieux poètes appelaient le renouveau,--Marius +dit à Cosette:--Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la +rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas être ingrats.--Et ils s'envolèrent +comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet +leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient déjà derrière eux quelque +chose qui était comme le printemps de leur amour. La maison de la rue +Plumet, étant prise à bail, appartenait encore à Cosette. Ils allèrent à +ce jardin et à cette maison. Ils s'y retrouvèrent, ils s'y oublièrent. +Le soir, à l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des +Filles-du-Calvaire.--Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas +rentrée encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une +heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la tête et s'en alla. + +Cosette était si enivrée de sa promenade à «leur jardin» et si joyeuse +d'avoir «vécu tout un jour dans son passé» qu'elle ne parla pas d'autre +chose le lendemain. + +Elle ne s'aperçut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean. + +--De quelle façon êtes-vous allés là? lui demanda Jean Valjean. + +--À pied. + +--Et comment êtes-vous revenus? + +--En fiacre. + +Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie étroite que menait +le jeune couple. Il en était importuné. L'économie de Marius était +sévère, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda +une question: + +--Pourquoi n'avez-vous pas une voiture à vous? Un joli coupé ne vous +coûterait que cinq cents francs par mois. Vous êtes riches. + +--Je ne sais pas, répondit Cosette. + +--C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne +l'avez pas remplacée. Pourquoi? + +--Nicolette suffit. + +--Mais il vous faudrait une femme de chambre. + +--Est-ce que je n'ai pas Marius? + +--Vous devriez avoir une maison à vous, des domestiques à vous, une +voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous. +Pourquoi ne pas profiter de ce que vous êtes riches? La richesse, cela +s'ajoute au bonheur. + +Cosette ne répondit rien. + +Les visites de Jean Valjean ne s'abrégeaient point. Loin de là. Quand +c'est le coeur qui glisse, on ne s'arrête pas sur la pente. + +Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier +l'heure, il faisait l'éloge de Marius; il le trouvait beau, noble, +courageux, spirituel, éloquent, bon. Cosette enchérissait. Jean Valjean +recommençait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot était inépuisable; il +y avait des volumes dans ces six lettres. De cette façon Jean Valjean +parvenait à rester longtemps. Voir Cosette, oublier près d'elle, cela +lui était si doux! C'était le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs +fois que Basque vint dire à deux reprises: Monsieur Gillenormand +m'envoie rappeler à Madame la baronne que le dîner est servi. + +Ces jours-là, Jean Valjean rentrait chez lui très pensif. + +Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui +s'était présentée à l'esprit de Marius? Jean Valjean était-il en effet +une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites à +son papillon? + +Un jour il resta plus longtemps encore qu'à l'ordinaire. Le lendemain, +il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la cheminée.--Tiens! +pensa-t-il. Pas de feu.--Et il se donna à lui-même cette +explication:--C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont +cessé. + +--Dieu! qu'il fait froid ici! s'écria Cosette en entrant. + +--Mais non, dit Jean Valjean. + +--C'est donc vous qui avez dit à Basque de ne pas faire de feu? + +--Oui. Nous sommes en mai tout à l'heure. + +--Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en +faut toute l'année. + +--J'ai pensé que le feu était inutile. + +--C'est bien là une de vos idées! reprit Cosette. + +Le jour d'après, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils étaient +rangés à l'autre bout de la salle près de la porte.--Qu'est-ce que cela +veut dire? pensa Jean Valjean. + +Il alla chercher les fauteuils, et les remit à leur place ordinaire près +de la cheminée. + +Ce feu rallumé l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus +longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller, +Cosette lui dit: + +--Mon mari m'a dit une drôle de chose hier. + +--Quelle chose donc? + +--Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente. +Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-père. J'ai répondu: +Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les +trois mille? J'ai répondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi. +Et puis j'ai demandé: Pourquoi me dis-tu ça? Il m'a répondu: Pour +savoir. + +Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de +lui quelque explication; il l'écouta dans un morne silence. Il s'en +retourna rue de l'Homme-Armé; il était si profondément absorbé qu'il se +trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la +maison voisine. Ce ne fut qu'après avoir monté presque deux étages qu'il +s'aperçut de son erreur et qu'il redescendit. + +Son esprit était bourrelé de conjectures. Il était évident que Marius +avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il +craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait même peut-être +découvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il hésitait +devant cette fortune suspecte, et répugnait à la prendre comme sienne, +aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'être riches d'une +richesse trouble. + +En outre, vaguement, Jean Valjean commençait à se sentir éconduit. + +Le jour suivant, il eut, en pénétrant dans la salle basse, comme une +secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas même une +chaise. + +--Ah çà, s'écria Cosette en entrant, pas de fauteuils! Où sont donc les +fauteuils? + +--Ils n'y sont plus, répondit Jean Valjean. + +--Voilà qui est fort! + +Jean Valjean bégaya: + +--C'est moi qui ai dit à Basque de les enlever. + +--Et la raison? + +--Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui. + +--Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout. + +--Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon. + +--Pourquoi? + +--Vous avez sans doute du monde ce soir. + +--Nous n'avons personne. + +Jean Valjean ne put dire un mot de plus. + +Cosette haussa les épaules. + +--Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites éteindre le feu. +Comme vous êtes singulier! + +--Adieu, murmura Jean Valjean. + +Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire: +Adieu, madame. + +Il sortit accablé. + +Cette fois il avait compris. + +Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir. + +--Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui. + +Elle eut comme un léger serrement de coeur, mais elle s'en aperçut à +peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius. + +Le jour d'après, il ne vint pas. + +Cosette n'y prit pas garde, passa sa soirée et dormit sa nuit, comme à +l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se réveillant. Elle était si heureuse! +Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il était +malade, et pourquoi il n'était pas venu la veille. Nicolette rapporta la +réponse de monsieur Jean. Il n'était point malade. Il était occupé. Il +viendrait bientôt. Le plus tôt qu'il pourrait. Du reste, il allait faire +un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'était son habitude +de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'eût pas d'inquiétude. +Qu'on ne songeât point à lui. + +Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait répété les propres +paroles de sa maîtresse. Que madame envoyait savoir «pourquoi monsieur +Jean n'était pas venu la veille». Il y a deux jours que je ne suis venu, +dit Jean Valjean avec douceur. + +Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien à +Cosette. + + + + +Chapitre IV + +L'attraction et l'extinction + + +Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l'été de +1833, les passants clairsemés du Marais, les marchands des boutiques, +les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement +vêtu de noir, qui, tous les jours, vers la même heure, à la nuit +tombante, sortait de la rue de l'Homme-Armé, du côté de la rue +Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux, +gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arrivé à la rue de +l'Écharpe, tournait à gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis. + +Là il marchait à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien, +n'entendant rien, l'oeil immuablement fixé sur un point toujours le +même, qui semblait pour lui étoilé, et qui n'était autre que l'angle de +la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue, +plus son oeil s'éclairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles +comme une aurore intérieure il avait l'air fasciné et attendri, ses +lèvres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait à quelqu'un +qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avançait le plus +lentement qu'il pouvait. On eût dit que, tout en souhaitant d'arriver, +il avait peur du moment où il serait tout près. Lorsqu'il n'y avait plus +que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer, +son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire +qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa tête et la fixité de sa +prunelle faisaient songer à l'aiguille qui cherche le pôle. Quelque +temps qu'il mît à faire durer l'arrivée, il fallait bien arriver; il +atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arrêtait, il +tremblait, il passait sa tête avec une sorte de timidité sombre au delà +du coin de la dernière maison, et il regardait dans cette rue, et il y +avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait à +l'éblouissement de l'impossible et à la réverbération d'un paradis +fermé. Puis une larme, qui s'était peu à peu amassée dans l'angle des +paupières, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et +quelquefois s'arrêtait à sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur +amère. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il eût été de pierre; +puis il s'en retournait par le même chemin et du même pas, et, à mesure +qu'il s'éloignait son regard s'éteignait. + +Peu à peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu'à l'angle de la rue des +Filles-du-Calvaire; il s'arrêtait à mi-chemin dans la rue Saint-Louis; +tantôt un peu plus loin, tantôt un peu plus près. Un jour, il resta au +coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des +Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la tête de +droite à gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa +chemin. + +Bientôt, il ne vint même plus jusqu'à la rue Saint-Louis. Il arrivait +jusqu'à la rue Pavée, secouait le front, et s'en retournait; puis il +n'alla plus au delà de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne dépassa +plus les Blancs-Manteaux. On eût dit un pendule qu'on ne remonte plus et +dont les oscillations s'abrègent en attendant qu'elles s'arrêtent. + +Tous les jours il sortait de chez lui à la même heure, il entreprenait +le même trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-être sans qu'il en +eût conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage +exprimait cette unique idée: À quoi bon? La prunelle était éteinte; plus +de rayonnement. La larme aussi était tarie; elle ne s'amassait plus +dans l'angle des paupières; cet oeil pensif était sec. La tête du +vieillard était toujours tendue en avant; le menton par moments remuait; +les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le +temps était mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait +point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les +enfants le suivaient en riant. + + + + +Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore + + + + +Chapitre I + +Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux + + +C'est une terrible chose d'être heureux! Comme on s'en contente! Comme +on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la +vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir! + +Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius. + +Marius, nous l'avons expliqué, avant son mariage, n'avait pas fait de +questions à M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire à +Jean Valjean. Il avait regretté la promesse à laquelle il s'était laissé +entraîner. Il s'était beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette +concession au désespoir. Il s'était borné à éloigner peu à peu Jean +Valjean de sa maison et à l'effacer le plus possible dans l'esprit de +Cosette. Il s'était en quelque sorte toujours placé entre Cosette et +Jean Valjean, sûr que de cette façon elle ne l'apercevrait pas et n'y +songerait point. C'était plus que l'effacement, c'était l'éclipse. + +Marius faisait ce qu'il jugeait nécessaire et juste. Il croyait avoir, +pour écarter Jean Valjean, sans dureté, mais sans faiblesse, des raisons +sérieuses qu'on a vues déjà et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le +hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procès qu'il avait plaidé, un +ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de +mystérieux renseignements qu'il n'avait pu, à la vérité, approfondir, +par respect même pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par +ménagement pour la situation périlleuse de Jean Valjean. Il croyait, en +ce moment-là même, avoir un grave devoir à accomplir, la restitution des +six cent mille francs à quelqu'un qu'il cherchait le plus discrètement +possible. En attendant, il s'abstenait de toucher à cet argent. + +Quant à Cosette, elle n'était dans aucun de ces secrets-là; mais il +serait dur de la condamner, elle aussi. + +Il y avait de Marius à elle un magnétisme tout-puissant, qui lui faisait +faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait. +Elle sentait, du côté de «monsieur Jean», une volonté de Marius; elle +s'y conformait. Son mari n'avait eu rien à lui dire; elle subissait la +pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obéissait +aveuglément. Son obéissance ici consistait à ne pas se souvenir de ce +que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort à faire pour cela. Sans +qu'elle sût elle-même pourquoi, et sans qu'il y ait à l'en accuser, son +âme était tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait +d'ombre dans la pensée de Marius s'obscurcissait dans la sienne. + +N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet +oubli et cet effacement n'étaient que superficiels. Elle était plutôt +étourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si +longtemps nommé son père. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est +ce qui avait un peu faussé la balance de ce coeur, penchée d'un seul +côté. + +Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'étonnait. +Alors Marius la calmait:--Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit +qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait +l'habitude de disparaître ainsi. Mais pas si longtemps.--Deux ou trois +fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Armé s'informer si monsieur +Jean était revenu de son voyage. Jean Valjean fit répondre que non. + +Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin, +Marius. + +Disons encore que, de leur côté, Marius et Cosette avaient été absents. +Ils étaient allés à Vernon. Marius avait mené Cosette au tombeau de son +père. + +Marius avait peu à peu soustrait Cosette à Jean Valjean. Cosette s'était +laissé faire. + +Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas, +l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi +reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature, +nous l'avons dit ailleurs, «regarde devant elle». La nature divise les +êtres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tournés +vers l'ombre, les arrivants vers la lumière. De là un écart qui, du côté +des vieux, est fatal, et, du côté des jeunes, involontaire. Cet écart, +d'abord insensible, s'accroît lentement comme toute séparation de +branches. Les rameaux, sans se détacher du tronc, s'en éloignent. Ce +n'est pas leur faute. La jeunesse va où est la joie, aux fêtes, aux +vives clartés, aux amours. La vieillesse va à la fin. On ne se perd pas +de vue, mais il n'y a plus d'étreinte. Les jeunes gens sentent le +refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons +pas ces pauvres enfants. + + + + +Chapitre II + +Dernières palpitations de la lampe sans huile + + +Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue, +s'assit sur une borne, sur cette même borne où Gavroche, dans la nuit du +5 au 6 juin, l'avait trouvé songeant; il resta là quelques minutes, puis +remonta. Ce fut la dernière oscillation du pendule. Le lendemain, il ne +sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit. + +Sa portière, qui lui apprêtait son maigre repas, quelques choux ou +quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de +terre brune et s'exclama: + +--Mais vous n'avez pas mangé hier, pauvre cher homme! + +--Si fait, répondit Jean Valjean. + +--L'assiette est toute pleine. + +--Regardez le pot à l'eau. Il est vide. + +--Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mangé. + +--Eh bien, fît Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau? + +--Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en même temps, cela +s'appelle la fièvre. + +--Je mangerai demain. + +--Ou à la Trinité. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je +mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes +viquelottes qui étaient si bonnes! + +Jean Valjean prit la main de la vieille femme: + +--Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante. + +--Je ne suis pas contente de vous, répondit la portière. + +Jean Valjean ne voyait guère d'autre créature humaine que cette bonne +femme. Il y a dans Paris des rues où personne ne passe et des maisons où +personne ne vient. Il était dans une de ces rues-là et dans une de ces +maisons-là. + +Du temps qu'il sortait encore, il avait acheté à un chaudronnier pour +quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroché à un clou +en face de son lit. Ce gibet-là est toujours bon à voir. + +Une semaine s'écoula sans que Jean Valjean fît un pas dans sa chambre. +Il demeurait toujours couché. La portière disait à son mari:--Le +bonhomme de là-haut ne se lève plus, il ne mange plus, il n'ira pas +loin. Ça a des chagrins, ça. On ne m'ôtera pas de la tête que sa fille +est mal mariée. + +Le portier répliqua avec l'accent de la souveraineté maritale: + +--S'il est riche, qu'il ait un médecin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en +ait pas. S'il n'a pas de médecin, il mourra. + +--Et s'il en a un? + +--Il mourra, dit le portier. + +La portière se mit à gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui +poussait dans ce qu'elle appelait son pavé, et tout en arrachant +l'herbe, elle grommelait: + +--C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un +poulet. + +Elle aperçut au bout de la rue un médecin du quartier qui passait; elle +prit sur elle de le prier de monter. + +--C'est au deuxième, lui dit-elle. Vous n'aurez qu'à entrer. Comme le +bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours à la porte. + +Le médecin vit Jean Valjean et lui parla. + +Quand il redescendit, la portière l'interpella: + +--Eh bien, docteur? + +--Votre malade est bien malade. + +--Qu'est-ce qu'il a? + +--Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une +personne chère. On meurt de cela. + +--Qu'est-ce qu'il vous a dit? + +--Il m'a dit qu'il se portait bien. + +--Reviendrez-vous, docteur? + +--Oui, répondit le médecin. Mais il faudrait qu'un autre que moi revînt. + + + + +Chapitre III + +Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent + + +Un soir Jean Valjean eut de la peine à se soulever sur le coude; il se +prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration était courte et +s'arrêtait par instants; il reconnut qu'il était plus faible qu'il ne +l'avait encore été. Alors, sans doute sous la pression de quelque +préoccupation suprême, il fit un effort, se dressa sur son séant, et +s'habilla. Il mit son vieux vêtement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y +était revenu, et il le préférait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en +s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui +coulait du front. + +Depuis qu'il était seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin +d'habiter le moins possible cet appartement désert. + +Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette. + +Il l'étala sur son lit. + +Les chandeliers de l'évêque étaient à leur place sur la cheminée. Il +prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les +chandeliers. Puis, quoiqu'il fît encore grand jour, c'était en été, il +les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allumés en plein +jour dans les chambres où il y a des morts. + +Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble à l'autre l'exténuait, et +il était obligé de s'asseoir. Ce n'était point de la fatigue ordinaire +qui dépense la force pour la renouveler; c'était le reste des mouvements +possibles; C'était la vie épuisée qui s'égoutte dans des efforts +accablants qu'on ne recommencera pas. + +Une des chaises où il se laissa tomber était placée devant le miroir, si +fatal pour lui, si providentiel pour Marius, où il avait lu sur le +buvard l'écriture renversée de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne +se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius, +on lui eût à peine donné cinquante ans; cette année avait compté trente. +Ce qu'il avait sur le front, ce n'était plus la ride de l'âge, c'était +la marque mystérieuse de la mort. On sentait là le creusement de l'ongle +impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette +couleur qui ferait croire qu'il y a déjà de la terre dessus; les deux +coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens +sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de +reproche; on eût dit un de ces grands êtres tragiques qui ont à se +plaindre de quelqu'un. + +Il était dans cette situation, la dernière phase de l'accablement, où la +douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagulée; il y a sur +l'âme comme un caillot de désespoir. + +La nuit était venue. Il traîna laborieusement une table et le vieux +fauteuil près de la cheminée, et posa sur la table une plume, de l'encre +et du papier. + +Cela fait, il eut un évanouissement. Quand il reprit connaissance, il +avait soif. Ne pouvant soulever le pot à l'eau, il le pencha péniblement +vers sa bouche, et but une gorgée. + +Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait +rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets. + +Ces contemplations-là durent des heures qui semblent des minutes. Tout à +coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda +à la table que les flambeaux de l'évêque éclairaient, et prit la plume. + +Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la +plume était recourbé, l'encre était desséchée, il fallut qu'il se levât +et qu'il mît quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire +sans s'arrêter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forcé d'écrire +avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps. + +Sa main tremblait. Il écrivit lentement quelques lignes que voici: + +«Cosette, je te bénis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me +faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu +d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent. +Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez +toujours mon enfant bien-aimé. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici +ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me +les rappeler, écoute bien, cet argent est bien à toi. Voici toute la +chose: Le jais blanc vient de Norvège, le jais noir vient d'Angleterre, +la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus léger, plus +précieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en +Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrés et une lampe +à esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec +de la résine et du noir de fumée et coûtait quatre francs la livre. J'ai +imaginé de la faire avec de la gomme laque et de la térébenthine. Elle +ne coûte plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles +se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une +petite membrure en fer noir. Le verre doit être violet pour les bijoux +de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en achète beaucoup. C'est +le pays du jais...» + +Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de +ces sanglots désespérés qui montaient par moments des profondeurs de son +être, le pauvre homme prit sa tête dans ses deux mains, et songea. + +--Oh! s'écria-t-il au dedans de lui-même (cris lamentables, entendus de +Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a +passé sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans même la revoir. Oh! une +minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder, +elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est +affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait +un mot. Est-ce que cela ferait du mal à quelqu'un? Non, c'est fini, +jamais. Me voilà tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus. + +En ce moment on frappa à sa porte. + + + + +Chapitre IV + +Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir + + +Ce même jour, ou, pour mieux dire, ce même soir, comme Marius sortait de +table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier à +étudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a +écrit la lettre est dans l'antichambre. + +Cosette avait pris le bras du grand-père et faisait un tour dans le +jardin. + +Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier, +pli grossier, rien qu'à les voir, de certaines missives déplaisent. La +lettre qu'avait apportée Basque était de cette espèce. + +Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'éveille un souvenir comme +une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: _À +monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hôtel_. Le tabac reconnu +lui fit reconnaître l'écriture. On pourrait dire que l'étonnement a des +éclairs. Marius fut comme illuminé d'un de ces éclairs-là. + +L'odorat, ce mystérieux aide-mémoire, venait de faire revivre en lui +tout un monde. C'était bien là le papier, la façon de plier, la teinte +blafarde de l'encre, c'était bien là l'écriture connue; surtout c'était +là le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait. + +Ainsi, étrange coup de tête du hasard! une des deux pistes qu'il avait +tant cherchées, celle pour laquelle dernièrement encore il avait fait +tant d'efforts et qu'il croyait à jamais perdue, venait d'elle-même +s'offrir à lui. + +Il décacheta avidement la lettre, et il lut: + +«Monsieur le baron, + +«Si l'Être Suprême m'en avait donné les talents, j'aurais pu être le +baron Thénard, membre de l'institut (académie des sciences), mais je ne +le suis pas. Je porte seulement le même nom que lui, heureux si ce +souvenir me recommande à l'excellence de vos bontés. Le bienfait dont +vous m'honorerez sera réciproque. Je suis en possession d'un secret +consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret à +votre disposition désirant avoir l'honneur de vous être hutile. Je vous +donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet +individu qui n'y a pas droit, madame la baronne étant de haute +naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps +avec le crime sans abdiquer. + +«J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron. + +«Avec respect.» + +La lettre était signée «Thénard». + +Cette signature n'était pas fausse. Elle était seulement un peu abrégée. + +Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la révélation. Le +certificat d'origine était complet. Aucun doute n'était possible. + +L'émotion de Marius fut profonde. Après le mouvement de surprise, il eut +un mouvement de bonheur. Qu'il trouvât maintenant l'autre homme qu'il +cherchait, celui qui l'avait sauvé lui Marius, et il n'aurait plus rien +à souhaiter. + +Il ouvrit un tiroir de son secrétaire, y prit quelques billets de +banque, les mit dans sa poche, referma le secrétaire et sonna. Basque +entre-bâilla la porte. + +--Faites entrer, dit Marius. + +Basque annonça: + +--Monsieur Thénard. + +Un homme entra. + +Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui était parfaitement +inconnu. + +Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate, +des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux, +les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la +perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. Il +était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très râpé, mais +propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait +supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau. Il marchait +voûté, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son +salut. + +Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage, +trop ample, quoique soigneusement boutonné, ne semblait pas fait pour +lui. Ici une courte digression est nécessaire. + +Il y avait à Paris, à cette époque, dans un vieux logis borgne, rue +Beautreillis, près de l'Arsenal, un juif ingénieux qui avait pour +profession de changer un gredin en honnête homme. Pas pour trop +longtemps, ce qui eût pu être gênant pour le gredin. Le changement se +faisait à vue, pour un jour ou deux, à raison de trente sous par jour, +au moyen d'un costume ressemblant le plus possible à l'honnêteté de tout +le monde. Ce loueur de costumes s'appelait _le Changeur_; les filous +parisiens lui avaient donné ce nom, et ne lui en connaissaient pas +d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il +affublait les gens étaient à peu près possibles. Il avait des +spécialités et des catégories; à chaque clou de son magasin pendait, +usée et fripée, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, là +l'habit de curé, là l'habit de banquier, dans un coin l'habit de +militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin +l'habit d'homme d'État. Cet être était le costumier du drame immense que +la friponnerie joue à Paris. Son bouge était la coulisse d'où le vol +sortait et où l'escroquerie rentrait. Un coquin déguenillé arrivait à ce +vestiaire, déposait trente sous, et choisissait, selon le rôle qu'il +voulait jouer ce jour-là, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant +l'escalier, le coquin était quelqu'un. Le lendemain les nippes étaient +fidèlement rapportées, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs, +n'était jamais volé. Ces vêtements avaient un inconvénient, ils +«n'allaient pas»; n'étant point faits pour ceux qui les portaient, ils +étaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-là, et ne +s'ajustaient à personne. Tout filou qui dépassait la moyenne humaine en +petitesse ou en grandeur, était mal à l'aise dans les costumes du +Changeur. Il ne fallait être ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur +n'avait prévu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure à l'espèce +dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince, +ni grand, ni petit. De là des adaptations quelquefois difficiles dont +les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis +pour les exceptions! L'habit d'homme d'État, par exemple, noir du haut +en bas, et par conséquent convenable, eût été trop large pour Pitt et +trop étroit pour Castelcicala. Le vêtement d'_homme d'état_ était +désigné comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: «Un +habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des +bottes et du linge.» Il y avait en marge: _Ancien ambassadeur_, et une +note que nous transcrivons également: «Dans une boîte séparée, une +perruque proprement frisée, des lunettes vertes, des breloques, et deux +petits tuyaux de plume d'un pouce de long enveloppés de coton.» Tout +cela revenait à l'homme d'État, ancien ambassadeur. Tout ce costume +était, si l'on peut parler ainsi, exténué; les coutures blanchissaient, +une vague boutonnière s'entrouvrait à l'un des coudes; en outre, un +bouton manquait à l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un détail; +la main de l'homme d'État, devant toujours être dans l'habit et sur le +coeur, avait pour fonction de cacher le bouton absent. + +Si Marius avait été familier avec les institutions occultes de Paris, il +eût tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait +d'introduire, l'habit d'homme d'État emprunté au Décroche-moi-ça du +Changeur. + +Le désappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui +qu'il attendait, tourna en disgrâce pour le nouveau venu. Il l'examina +des pieds à la tête, pendant que le personnage s'inclinait démesurément, +et lui demanda d'un ton bref: + +--Que voulez-vous? + +L'homme répondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un +crocodile donnerait quelque idée: + +--Il me semble impossible que je n'aie pas déjà eu l'honneur de voir +monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulièrement +rencontré, il y a quelques années, chez madame la princesse Bagration et +dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France. + +C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de +reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît point. + +Marius était attentif au parler de cet homme. Il épiait l'accent et le +geste, mais son désappointement croissait; c'était une prononciation +nasillarde, absolument différente du son de voix aigre et sec auquel il +s'attendait. Il était tout à fait dérouté. + +--Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de +ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre. + +La réponse était bourrue. Le personnage, gracieux quand même, insista. + +--Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais +beaucoup Chateaubriand. Il est très affable. Il me dit quelquefois: +Thénard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi? + +Le front de Marius devint de plus en plus sévère: + +--Je n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez monsieur de +Chateaubriand. Abrégeons. Qu'est-ce que vous voulez? + +L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas. + +--Monsieur le baron, daignez m'écouter. Il y a en Amérique, dans un pays +qui est du côté de Panama, un village appelé la Joya. Ce village se +compose d'une seule maison. Une grande maison carrée de trois étages en +briques cuites au soleil, chaque côté du carré long de cinq cents pieds, +chaque étage en retraite de douze pieds sur l'étage inférieur de façon à +laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'édifice, au centre +une cour intérieure où sont les provisions et les munitions, pas de +fenêtres, des meurtrières, pas de porte, des échelles, des échelles pour +monter du sol à la première terrasse, et de la première à la seconde, et +de la seconde à la troisième, des échelles pour descendre dans la cour +intérieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux +chambres, des échelles; le soir on ferme les trappes, on retire les +échelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrières; nul +moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents +habitants, voilà ce village. Pourquoi tant de précautions? c'est que ce +pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y +va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or. + +--Où voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du désappointement +passait à l'impatience. + +--À ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigué. La +vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des +sauvages. + +--Après? + +--Monsieur le baron, l'égoïsme est la loi du monde. La paysanne +prolétaire qui travaille à la journée se retourne quand la diligence +passe, la paysanne propriétaire qui travaille à son champ ne se retourne +pas. Le chien du pauvre aboie après le riche, le chien du riche aboie +après le pauvre. Chacun pour soi. L'intérêt, voilà le but des hommes. +L'or, voilà l'aimant. + +--Après? Concluez. + +--Je voudrais aller m'établir à la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon +épouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est +long et cher. Il me faut un peu d'argent. + +--En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius. + +L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et +répliqua avec un redoublement de sourire: + +--Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre? + +Cela était à peu près vrai. Le fait est que le contenu de l'épître avait +glissé sur Marius. Il avait vu l'écriture plus qu'il n'avait lu la +lettre. Il s'en souvenait à peine. Depuis un moment un nouvel éveil +venait de lui être donné. Il avait remarqué ce détail: mon épouse et ma +demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un oeil pénétrant. Un juge +d'instruction n'eût pas mieux regardé. Il le guettait presque. Il se +borna à lui répondre: + +--Précisez. + +L'inconnu inséra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tête +sans redresser son épine dorsale, mais en scrutant de son côté Marius +avec le regard vert de ses lunettes. + +--Soit, monsieur le baron. Je précise. J'ai un secret à vous vendre. + +--Un secret? + +--Un secret. + +--Qui me concerne? + +--Un peu. + +--Quel est ce secret? + +Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'écoutant. + +--Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis +intéressant. + +--Parlez. + +--Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin. + +Marius tressaillit. + +--Chez moi? non, dit-il. + +L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit: + +--Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas +ici de faits anciens, arriérés, caducs, qui peuvent être effacés par la +prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de +faits récents, de faits actuels, de faits encore ignorés de la justice à +cette heure. Je continue. Cet homme s'est glissé dans votre confiance, +et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son +nom vrai. Et vous le dire pour rien. + +--J'écoute. + +--Il s'appelle Jean Valjean. + +--Je le sais. + +--Je vais vous dire, également pour rien, qui il est. + +--Dites. + +--C'est un ancien forçat. + +--Je le sais. + +--Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire. + +--Non. Je le savais auparavant. + +Le ton froid de Marius, cette double réplique _je le sais_, son +laconisme réfractaire au dialogue, remuèrent dans l'inconnu quelque +colère sourde. Il décocha à la dérobée à Marius un regard furieux, tout +de suite éteint. Si rapide qu'il fût, ce regard était de ceux qu'on +reconnaît quand on les a vus une fois; il n'échappa point à Marius. De +certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines âmes; la +prunelle, ce soupirail de la pensée, s'en embrase; les lunettes ne +cachent rien; mettez donc une vitre à l'enfer. + +L'inconnu reprit, en souriant: + +--Je ne me permets pas de démentir monsieur le baron. Dans tous les cas, +vous devez voir que je suis renseigné. Maintenant ce que j'ai à vous +apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intéresse la fortune de +madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est à vendre. +C'est à vous que je l'offre d'abord. Bon marché. Vingt mille francs. + +--Je sais ce secret-là comme je sais les autres, dit Marius. + +Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix: + +--Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle. + +--Je vous répète que vous n'avez rien à m'apprendre. Je sais ce que vous +voulez me dire. + +Il y eut dans l'oeil de l'homme un nouvel éclair. Il s'écria: + +--Il faut pourtant que je dîne aujourd'hui. C'est un secret +extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je +parle. Donnez-moi vingt francs. + +Marius le regarda fixement: + +--Je sais votre secret extraordinaire; de même que je savais le nom de +Jean Valjean, de même que je sais votre nom. + +--Mon nom? + +--Oui. + +--Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous +l'écrire et de vous le dire. Thénard. + +--Dier. + +--Hein? + +--Thénardier. + +--Qui ça? + +Dans le danger, le porc-épic se hérisse, le scarabée fait le mort, la +vieille garde se forme en carré; cet homme se mit à rire. + +Puis il épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche +de son habit. + +Marius continua: + +--Vous êtes aussi l'ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète +Genflot, l'espagnol don Alvarès, et la femme Balizard. + +--La femme quoi? + +--Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil. + +--Une gargote! Jamais. + +--Et je vous dis que vous êtes Thénardier. + +--Je le nie. + +--Et que vous êtes un gueux. Tenez. + +Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la +face. + +--Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron! + +Et l'homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l'examina. + +--Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un +fafiot sérieux! + +Puis brusquement: + +--Eh bien soit, s'écria-t-il. Mettons-nous à notre aise. + +Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière, +arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux +tuyaux de plume dont il a été question tout à l'heure, et qu'on a +d'ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre, il ôta son visage +comme on ôte son chapeau. + +L'oeil s'alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits, +hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec; +le profil féroce et sagace de l'homme de proie reparut. + +--Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'où +avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier. + +Et il redressa son dos voûté. + +Thénardier, car c'était bien lui, était étrangement surpris; il eût été +troublé s'il avait pu l'être. Il était venu apporter de l'étonnement, et +c'était lui qui en recevait. Cette humiliation lui était payée cinq +cents francs, et, à tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en était pas +moins abasourdi. + +Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son +déguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait à +fond. Et non seulement ce baron était au fait de Thénardier, mais il +semblait au fait de Jean Valjean. Qu'était-ce que ce jeune homme presque +imberbe, si glacial et si généreux, qui savait les noms des gens, qui +savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les +fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe? + +Thénardier, on se le rappelle, quoique ayant été voisin de Marius, ne +l'avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois +entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme très pauvre appelé +Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le +connaître, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'était possible +dans son esprit entre ce Marius-là et M. le baron Pontmercy. + +Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille +de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour +lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu'on doit à ce qui +n'est qu'un remercîment. + +Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise à la piste des mariés du +16 février, et par ses fouilles personnelles, il était parvenu à savoir +beaucoup de choses, et, du fond de ses ténèbres, il avait réussi à +saisir plus d'un fil mystérieux. Il avait, à force d'industrie, +découvert, ou, tout au moins, à force d'inductions, deviné, quel était +l'homme qu'il avait rencontré un certain jour dans le Grand Égout. De +l'homme, il était facilement arrivé au nom. Il savait que madame la +baronne Pontmercy, c'était Cosette. Mais de ce côté-là, il comptait être +discret. Qui était Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-même. Il +entrevoyait bien quelque bâtardise, l'histoire de Fantine lui avait +toujours semblé louche, mais à quoi bon en parler? Pour se faire payer +son silence? Il avait, ou croyait avoir, à vendre mieux que cela. Et, +selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette révélation au +baron Pontmercy: _Votre femme est bâtarde_, cela n'eût réussi qu'à +attirer la botte du mari vers les reins du révélateur. + +Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n'avait pas +encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une +position, changer de front; mais rien d'essentiel n'était encore +compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il +avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy +si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes +de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui +allait s'engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il +parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette +revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: _Je suis +Thénardier_, il attendit. + +Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme, +qu'il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir +faire honneur à la recommandation du colonel Pontmercy. Il était humilié +que ce héros dût quelque chose à ce bandit, et que la lettre de change +tirée du fond du tombeau par son père sur lui Marius fût jusqu'à ce jour +protestée. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe où était +son esprit vis-à-vis de Thénardier, qu'il y avait lieu de venger le +colonel du malheur d'avoir été sauvé par un tel gredin. Quoi qu'il en +fût, il était content. Il allait donc enfin délivrer de ce créancier +indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de +la prison pour dettes la mémoire de son père. + +À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s'il se pouvait, +la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se présenter. +Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir +le fond de cet homme. Il commença par là. + +Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset, +et regardait Marius avec une douceur presque tendre. + +Marius rompit le silence. + +--Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que +vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes +informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que +vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur. +Un voleur, parce qu'il a volé un riche manufacturier dont il a causé la +ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassiné l'agent de +police Javert. + +--Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier. + +--Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un +arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu +quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M. +Madeleine, s'était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans +toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des +verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à +sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et, +en quelque sorte, par occasion. Il était le père nourricier des pauvres. +Il fondait des hôpitaux, ouvrait des écoles, visitait les malades, +dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il +était comme le tuteur du pays. Il avait refusé la croix, on l'avait +nommé maire. Un forçat libéré savait le secret d'une peine encourue +autrefois par cet homme; il le dénonça et le fit arrêter, et profita de +l'arrestation pour venir à Paris et se faire remettre par le banquier +Laffitte,--Je tiens le fait du caissier lui-même,--au moyen d'une fausse +signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait à M. +Madeleine. Ce forçat, qui a volé M. Madeleine, c'est Jean Valjean. +Quant à l'autre fait, vous n'avez rien non plus à m'apprendre. Jean +Valjean a tué l'agent Javert; il l'a tué d'un coup de pistolet. Moi qui +vous parle, j'étais présent. + +Thénardier jeta à Marius le coup d'oeil souverain d'un homme battu qui +remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute +tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite; +l'inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et +Thénardier se borna à dire à Marius: + +--Monsieur le baron, nous faisons fausse route. + +Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de +breloques un moulinet expressif. + +--Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits. + +--Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m'honore me +fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je +n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean +Valjean n'a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tué +Javert. + +--Voilà qui est fort! comment cela? + +--Pour deux raisons. + +--Lesquelles? parlez. + +--Voici la première: il n'a pas volé M. Madeleine, attendu que c'est +lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine. + +--Que me contez-vous là? + +--Et voici la seconde: il n'a pas assassiné Javert, attendu que celui +qui a tué Javert, c'est Javert. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que Javert s'est suicidé. + +--Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui. + +Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d'un alexandrin +antique: + +--L'agent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change. + + +--Mais prouvez donc! + +Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris +qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs. + +--J'ai mon dossier, dit-il avec calme. + +Et il ajouta: + +--Monsieur le baron, dans votre intérêt, j'ai voulu connaître à fond mon +Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le même homme, +et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je +parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites, +l'écriture est suspecte, l'écriture est complaisante, mais des preuves +imprimées. + +Tout en parlant, Thénardier extrayait de l'enveloppe deux numéros de +journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L'un de ces deux +journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait +beaucoup plus ancien que l'autre. + +--Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les +deux journaux déployés. + +Ces deux journaux, le lecteur les connaît. L'un, le plus ancien, un +numéro du _Drapeau blanc_ du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte +à la page 148 du tome troisième de ce livre, établissait l'identité de +M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un _Moniteur_ du 15 juin 1832, +constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il résultait d'un rapport +verbal de Javert au préfet que, fait prisonnier dans la barricade de la +rue de la Chanvrerie, il avait dû la vie à la magnanimité d'un insurgé +qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle, +avait tiré en l'air. + +Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces +deux journaux n'avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires +de Thénardier; la note publiée dans le _Moniteur_ était communiquée +administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait +douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même +s'était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage. +Marius ne put retenir un cri de joie: + +--Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette +fortune était vraiment à lui! c'est Madeleine, la providence de tout un +pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un héros! c'est un +saint! + +--Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un héros, dit Thénardier. C'est +un assassin et un voleur. + +Et il ajouta du ton d'un homme qui commence à se sentir quelque +autorité:--Calmons-nous. + +Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui +revenaient, tombèrent sur lui comme une douche de glace. + +--Encore! dit-il. + +--Toujours, fit Thénardier. Jean Valjean n'a pas volé Madeleine, mais +c'est un voleur. Il n'a pas tué Javert, mais c'est un meurtrier. + +--Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misérable vol d'il y a +quarante ans, expié, cela résulte de vos journaux mêmes, par toute une +vie de repentir, d'abnégation et de vertu? + +--Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je répète que je parle +de faits actuels. Ce que j'ai à vous révéler est absolument inconnu. +C'est de l'inédit. Et peut-être y trouverez-vous la source de la fortune +habilement offerte par Jean Valjean à madame la baronne. Je dis +habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une +honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du même coup, cacher +son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se créer une famille, +ce ne serait pas très maladroit. + +--Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez. + +--Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la récompense à +votre générosité. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi +ne t'es-tu pas adressé à Jean Valjean? Par une raison toute simple; je +sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la +combinaison ingénieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses +mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage à +la Joya, je vous préfère, vous qui avez tout, à lui qui n'a rien. Je +suis un peu fatigué, permettez-moi de prendre une chaise. + +Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir. + +Thénardier s'installa sur une chaise capitonnée, reprit les deux +journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec +son ongle le _Drapeau blanc_: Celui-ci m'a donné du mal pour l'avoir. +Cela fait, il croisa les jambes et s'étala sur le dos, attitude propre +aux gens sûrs de ce qu'ils disent, puis entra en matière, gravement et +en appuyant sur les mots: + +--Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de +l'émeute, un homme était dans le Grand Égout de Paris, du côté où +l'égout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont +d'Iéna. + +Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thénardier. +Thénardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un +orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son +adversaire sous ses paroles: + +--Cet homme, forcé de se cacher, pour des raisons du reste étrangères à +la politique, avait pris l'égout pour domicile et en avait une clef. +C'était, je le répète, le 6 juin; il pouvait être huit heures du soir. +L'homme entendit du bruit dans l'égout. Très surpris, il se blottit, et +guetta. C'était un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de +son côté. Chose étrange, il y avait dans l'égout un autre homme que lui. +La grille de sortie de l'égout n'était pas loin. Un peu de lumière qui +en venait lui permit de reconnaître le nouveau venu et de voir que cet +homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbé. L'homme qui +marchait courbé était un ancien forçat, et ce qu'il traînait sur ses +épaules était un cadavre. Flagrant délit d'assassinat, s'il en fut. +Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forçat +allait jeter ce cadavre à la rivière. Un fait à noter, c'est qu'avant +d'arriver à la grille de sortie, ce forçat, qui venait de loin dans +l'égout, avait nécessairement rencontré une fondrière épouvantable où il +semble qu'il eût pu laisser le cadavre; mais, dès le lendemain, les +égoutiers, en travaillant à la fondrière, y auraient retrouvé l'homme +assassiné, et ce n'était pas le compte de l'assassin. Il avait mieux +aimé traverser la fondrière, avec son fardeau, et ses efforts ont dû +être effrayants, il est impossible de risquer plus complètement sa vie; +je ne comprends pas qu'il soit sorti de là vivant. + +La chaise de Marius se rapprocha encore. Thénardier en profita pour +respirer longuement. Il poursuivit: + +--Monsieur le baron, un égout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de +tout, et même de place. Quand deux hommes sont là, il faut qu'ils se +rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicilié et le passant furent +forcés de se dire bonjour, à regret l'un et l'autre. Le passant dit au +domicilié:--_Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as +la clef, donne-la-moi_. Ce forçat était un homme d'une force terrible. +Il n'y avait pas à refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa, +uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien +voir, sinon qu'il était jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout +défiguré par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de déchirer et +d'arracher par derrière, sans que l'assassin s'en aperçût, un morceau de +l'habit de l'homme assassiné. Pièce à conviction, vous comprenez; moyen +de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il +mit la pièce à conviction dans sa poche. Après quoi il ouvrit la grille, +fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se +sauva, se souciant peu d'être mêlé au surplus de l'aventure et surtout +ne voulant pas être là quand l'assassin jetterait l'assassiné à la +rivière. Vous comprenez à présent. Celui qui portait le cadavre, c'est +Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le +morceau de l'habit.... + +Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, à la +hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un +lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres. + +Marius s'était levé, pâle, respirant à peine, l'oeil fixé sur le morceau +de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du +regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite étendue derrière +lui, cherchait en tâtonnant sur la muraille une clef qui était à la +serrure d'un placard près de la cheminée. Il trouva cette clef, ouvrit +le placard, et y enfonça son bras sans y regarder, et sans que sa +prunelle effarée se détachât du chiffon que Thénardier tenait déployé. + +Cependant Thénardier continuait: + +--Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune +homme assassiné était un opulent étranger attiré par Jean Valjean dans +un piège et porteur d'une somme énorme. + +--Le jeune homme c'était moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta +sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant. + +Puis, arrachant le morceau des mains de Thénardier, il s'accroupit sur +l'habit, et rapprocha du pan déchiqueté le morceau déchiré. La déchirure +s'adaptait exactement, et le lambeau complétait l'habit. + +Thénardier était pétrifié. Il pensa ceci: Je suis épaté. + +Marius se redressa frémissant, désespéré, rayonnant. + +Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thénardier, lui +présentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de +billets de cinq cents francs et de mille francs. + +--Vous êtes un infâme! vous êtes un menteur, un calomniateur, un +scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifié; vous +vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. Et c'est vous +qui êtes un voleur! Et c'est vous qui êtes un assassin! Je vous ai vu, +Thénardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hôpital. J'en sais +assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je +voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes! + +Et il jeta un billet de mille francs à Thénardier. + +--Ah! Jondrette Thénardier, vil coquin! que ceci vous serve de leçon, +brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres, +misérable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous +protège. + +--Waterloo! grommela Thénardier, en empochant les cinq cents francs avec +les mille francs. + +--Oui, assassin! vous y avez sauvé la vie à un colonel.... + +--À un général, dit Thénardier, en relevant la tête. + +--À un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un +liard pour un général. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous +dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez +heureux seulement, c'est tout ce que je désire. Ah! monstre! Voilà +encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dès demain, pour +l'Amérique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable +menteur! Je veillerai à votre départ, bandit, et je vous compterai à ce +moment-là vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs! + +--Monsieur le baron, répondit Thénardier en saluant jusqu'à terre, +reconnaissance éternelle. + +Et Thénardier sortit, n'y concevant rien, stupéfait et ravi de ce doux +écrasement sous des sacs d'or et de cette foudre éclatant sur sa tête en +billets de banque. + +Foudroyé, il l'était, mais content aussi; et il eût été très fâché +d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-là. + +Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours après les +événements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de +Marius, pour l'Amérique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni +d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misère morale de +Thénardier, ce bourgeois manqué, était irrémédiable; il fut en Amérique +ce qu'il était en Europe. Le contact d'un méchant homme suffit +quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une +chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thénardier se fit négrier. + +Dès que Thénardier fut dehors, Marius courut au jardin où Cosette se +promenait encore. + +--Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un +fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauvé la +vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton châle. + +Cosette le crut fou, et obéit. + +Il ne respirait pas, il mettait la main sur son coeur pour en comprimer +les battements. Il allait et venait à grands pas, il embrassait +Cosette:--Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il. + +Marius était éperdu. Il commençait à entrevoir dans ce Jean Valjean on +ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouïe lui +apparaissait, suprême et douce, humble dans son immensité. Le forçat se +transfigurait en Christ. Marius avait l'éblouissement de ce prodige. Il +ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'était grand. + +En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter +Cosette et s'y élança. + +--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. Le fiacre partit. + +--Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Armé. Je n'osais plus +t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean. + +--Ton père, Cosette! ton père plus que jamais. Cosette, je devine. Tu +m'as dit que tu n'avais jamais reçu la lettre que je t'avais envoyée par +Gavroche. Elle sera tombée dans ses mains. Cosette, il est allé à la +barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'être un ange, en +passant, il en a sauvé d'autres; il a sauvé Javert. Il m'a tiré de ce +gouffre pour me donner à toi. Il m'a porté sur son dos dans cet +effroyable égout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir +été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu'il y avait une +fondrière épouvantable, à s'y noyer cent fois, à se noyer dans la boue, +Cosette! il me l'a fait traverser. J'étais évanoui je ne voyais rien, je +n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous +allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne +nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le +trouvions! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit +être cela, vois-tu, Cosette? C'est à lui que Gavroche aura remis ma +lettre. Tout s'explique. Tu comprends. + +Cosette ne comprenait pas un mot. + +--Tu as raison, lui dit-elle. + +Cependant le fiacre roulait. + + + + +Chapitre V + +Nuit derrière laquelle il y a le jour + + +Au coup qu'il entendit frapper à sa porte, Jean Valjean se retourna. + +--Entrez, dit-il faiblement. + +La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent. + +Cosette se précipita dans la chambre. + +Marius resta sur le seuil, debout, appuyé contre le montant de la porte. + +--Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras +ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans +les yeux. + +Cosette, suffoquée d'émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean. + +--Père! dit-elle. + +Jean Valjean, bouleversé, bégayait: + +--Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu! + +Et, serré dans les bras de Cosette, il s'écria: + +--C'est toi! tu es là! Tu me pardonnes donc! + +Marius, baissant les paupières pour empêcher ses larmes de couler, fit +un pas et murmura entre ses lèvres contractées convulsivement pour +arrêter les sanglots: + +--Mon père! + +--Et vous aussi, vous me pardonnez! dit Jean Valjean. + +Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta:--Merci. + +Cosette arracha son châle et jeta son chapeau sur le lit. + +--Cela me gêne, dit-elle. + +Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle écarta ses cheveux +blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front. + +Jean Valjean se laissait faire, égaré. + +Cosette, qui ne comprenait que très confusément, redoublait ses +caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius. + +Jean Valjean balbutiait: + +--Comme on est bête! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous, +monsieur Pontmercy, qu'au moment où vous êtes entré, je me disais: C'est +fini. Voilà sa petite robe, je suis un misérable homme, je ne verrai +plus Cosette, je disais cela au moment même où vous montiez l'escalier. +Étais-je idiot! Voilà comme on est idiot! Mais on compte sans le bon +Dieu. Le bon Dieu dit: Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, bêta! Non, +non, ça ne se passera pas comme ça. Allons, il y a là un pauvre bonhomme +qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient; et l'on revoit sa Cosette, et +l'on revoit sa petite Cosette! Ah! j'étais bien malheureux! + +Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit: + +--J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en +temps. Un coeur, cela veut un os à ronger. Cependant je sentais bien que +j'étais de trop. Je me donnais des raisons: Ils n'ont pas besoin de toi, +reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'éterniser. Ah! Dieu béni, +je la revois! Sais-tu, Cosette, que ton mari est très beau? Ah! tu as un +joli col brodé, à la bonne heure. J'aime ce dessin-là. C'est ton mari +qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires. +Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps. + +Et Cosette reprenait: + +--Quelle méchanceté de nous avoir laissés comme cela! Où êtes-vous donc +allé? pourquoi avez-vous été si longtemps? Autrefois vos voyages ne +duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoyé Nicolette, on +répondait toujours: Il est absent. Depuis quand êtes-vous revenu? +Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez-vous que vous êtes très +changé? Ah! le vilain père! il a été malade, et nous ne l'avons pas su! +Tiens, Marius, tâte sa main comme elle est froide! + +--Ainsi vous voilà! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez! répéta Jean +Valjean. + +À ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait +dans le coeur de Marius trouva une issue, il éclata: + +--Cosette, entends-tu? il en est là! il me demande pardon. Et sais-tu ce +qu'il m'a fait, Cosette? Il m'a sauvé la vie. Il a fait plus. Il t'a +donnée à moi. Et après m'avoir sauvé et après t'avoir donnée à moi, +Cosette, qu'a-t-il fait de lui-même? il s'est sacrifié. Voilà l'homme. +Et, à moi l'ingrat, à moi l'oublieux, à moi l'impitoyable, à moi le +coupable, il me dit: Merci! Cosette, toute ma vie passée aux pieds de +cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet égout, cette +fournaise, ce cloaque, il a tout traversé pour moi, pour toi, Cosette! +Il m'a emporté à travers toutes les morts qu'il écartait de moi et qu'il +acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les +héroïsmes, toutes les saintetés, il les a! Cosette, cet homme-là, c'est +l'ange! + +--Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela? + +--Mais vous! s'écria Marius avec une colère où il y avait de la +vénération, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi. +Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus, +sous prétexte de vous démasquer, vous vous calomniez. C'est affreux. + +--J'ai dit la vérité, répondit Jean Valjean. + +--Non, reprit Marius, la vérité, c'est toute la vérité; et vous ne +l'avez pas dite. Vous étiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir +dit? Vous aviez sauvé Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous +devais la vie, pourquoi ne pas l'avoir dit? + +--Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il +fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'égout, +vous m'auriez fait rester près de vous. Je devais donc me taire. Si +j'avais parlé, cela aurait tout gêné. + +--Gêné quoi! gêné qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous +allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que +c'est par hasard que j'ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous +faites partie de nous-mêmes. Vous êtes son père et le mien. Vous ne +passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez +pas que vous serez demain ici. + +--Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas +chez vous. + +--Que voulez-vous dire? répliqua Marius. Ah çà, nous ne permettons plus +de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne +vous lâchons pas. + +--Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une +voiture en bas. Je vous enlève. S'il le faut, j'emploierai la force. + +Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras. + +--Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si +vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azalées y +viennent très bien. Les allées sont sablées avec du sable de rivière; il +y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est +moi qui les arrose. Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous +sommes en république, tout le monde se dit _tu_, n'est-ce pas, Marius? +Le programme est changé. Si vous saviez, père, j'ai eu un chagrin, il y +avait un rouge-gorge qui avait fait son nid dans un trou du mur, un +horrible chat me l'a mangé. Mon pauvre joli petit rouge-gorge qui +mettait sa tête à sa fenêtre et qui me regardait! J'en ai pleuré. +J'aurais tué le chat! Mais maintenant personne ne pleure plus. Tout le +monde rit, tout le monde est heureux. Vous allez venir avec nous. Comme +le grand-père va être content! Vous aurez votre carré dans le jardin, +vous le cultiverez, et nous verrons si vos fraises sont aussi belles que +les miennes. Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous +m'obéirez bien. + +Jean Valjean l'écoutait sans l'entendre. Il entendait la musique de sa +voix plutôt que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui +sont les sombres perles de l'âme, germait lentement dans son oeil. Il +murmura: + +--La preuve que Dieu est bon, c'est que la voilà. + +--Mon père! dit Cosette. + +Jean Valjean continua: + +--C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des +oiseaux plein leurs arbres. Je me promènerais avec Cosette. Être des +gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin, +c'est doux. On se voit dès le matin. Nous cultiverions chacun un petit +coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes +roses. Ce serait charmant. Seulement.... + +Il s'interrompit, et dit doucement: + +--C'est dommage. + +La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaça par un +sourire. + +Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes. + +--Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que +vous êtes malade? Est-ce que vous souffrez? + +--Moi? non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seulement.... + +Il s'arrêta. + +--Seulement quoi? + +--Je vais mourir tout à l'heure. + +Cosette et Marius frissonnèrent. + +--Mourir! s'écria Marius. + +--Oui, mais ce n'est rien, dit Jean Valjean. + +Il respira, sourit, et reprit: + +--Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge +est donc mort, parle, que j'entende ta voix! + +Marius pétrifié regardait le vieillard. + +Cosette poussa un cri déchirant. + +--Père! mon père! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous +viviez, entendez-vous! + +Jean Valjean leva la tête vers elle avec adoration. + +--Oh oui, défends-moi de mourir. Qui sait? j'obéirai peut-être. J'étais +en train de mourir quand vous êtes arrivés. Cela m'a arrêté, il m'a +semblé que je renaissais. + +--Vous êtes plein de force et de vie, s'écria Marius. Est-ce que vous +vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en +aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et à genoux encore! Vous +allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous +reprenons. Nous sommes deux ici qui n'aurons désormais qu'une pensée, +votre bonheur! + +--Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que +vous ne mourrez pas. + +Jean Valjean continuait de sourire. + +--Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je +ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pensé comme vous et moi, et il +ne change pas d'avis; il est utile que je m'en aille. La mort est un bon +arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez +heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse épouse le +matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des +rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que +tous les enchantements du ciel vous remplissent l'âme, et maintenant, +moi qui ne suis bon à rien, que je meure, il est sûr que tout cela est +bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n'y a plus rien de possible +maintenant, je sens tout à fait que c'est fini. Il y a une heure, j'ai +eu un évanouissement. Et puis, cette nuit, j'ai bu tout ce pot d'eau qui +est là. Comme ton mari est bon, Cosette! tu es bien mieux qu'avec moi. + +Un bruit se fit à la porte. C'était le médecin qui entrait. + +--Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres +enfants. + +Marius s'approcha du médecin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?... +mais dans la manière de le prononcer, il y avait une question complète. + +Le médecin répondit à la question par un coup d'oeil expressif. + +--Parce que les choses déplaisent, dit Jean Valjean, ce n'est pas une +raison pour être injuste envers Dieu. + +Il y eut un silence. Toutes les poitrines étaient oppressées. + +Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme +s'il voulait en prendre pour l'éternité. À la profondeur d'ombre où il +était déjà descendu, l'extase lui était encore possible en regardant +Cosette. La réverbération de ce doux visage illuminait sa face pâle. Le +sépulcre peut avoir son éblouissement. + +Le médecin lui tâta le pouls. + +--Ah! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et +Marius. + +Et, se penchant à l'oreille de Marius, il ajouta très bas: + +--Trop tard. + +Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considéra Marius +et le médecin avec sérénité. On entendit sortir de sa bouche cette +parole à peine articulée: + +--Ce n'est rien de mourir; c'est affreux de ne pas vivre. + +Tout à coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe +même de l'agonie. Il marcha d'un pas ferme à la muraille, écarta Marius +et le médecin qui voulaient l'aider, détacha du mur le petit crucifix de +cuivre qui y était suspendu, revint s'asseoir avec toute la liberté de +mouvement de la pleine santé, et dit d'une voix haute en posant le +crucifix sur la table: + +--Voilà le grand martyr. + +Puis sa poitrine s'affaissa, sa tête eut une vacillation, comme si +l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, posées sur ses +genoux, se mirent à creuser de l'ongle l'étoffe de son pantalon. + +Cosette lui soutenait les épaules, et sanglotait, et tâchait de lui +parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots mêlés à +cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme +celles-ci:--Père! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous +retrouvions que pour vous perdre? + +On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le +sépulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du tâtonnement dans +l'action de mourir. + +Jean Valjean, après cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front +comme pour en faire tomber les ténèbres, et redevint presque pleinement +lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa. + +--Il revient! docteur, il revient! cria Marius. + +--Vous êtes bons tous les deux, dit Jean Valjean. Je vais vous dire ce +qui m'a fait de la peine. Ce qui m'a fait de la peine, monsieur +Pontmercy, c'est que vous n'ayez pas voulu toucher à l'argent. Cet +argent-là est bien à votre femme. Je vais vous expliquer, mes enfants, +c'est même pour cela que je suis content de vous voir. Le jais noir +vient d'Angleterre, le jais blanc vient de Norvège. Tout ceci est dans +le papier que voilà, que vous lirez. Pour les bracelets, j'ai inventé de +remplacer les coulants en tôle soudée par des coulants en tôle +rapprochée. C'est plus joli, meilleur, et moins cher. Vous comprenez +tout l'argent qu'on peut gagner. La fortune de Cosette est donc bien à +elle. Je vous donne ces détails-là pour que vous ayez l'esprit en repos. + +La portière était montée et regardait par la porte entre-bâillée. Le +médecin la congédia, mais il ne put empêcher qu'avant de disparaître +cette bonne femme zélée ne criât au mourant: + +--Voulez-vous un prêtre? + +--J'en ai un, répondit Jean Valjean. + +Et, du doigt, il sembla désigner un point au-dessus de sa tête où l'on +eût dit qu'il voyait quelqu'un. + +Il est probable que l'évêque en effet assistait à cette agonie. + +Cosette, doucement, lui glissa un oreiller sous les reins. + +Jean Valjean reprit: + +--Monsieur Pontmercy, n'ayez pas de crainte, je vous en conjure. Les six +cent mille francs sont bien à Cosette. J'aurais donc perdu ma vie si +vous n'en jouissiez pas! Nous étions parvenus à faire très bien cette +verroterie-là. Nous rivalisions avec ce qu'on appelle les bijoux de +Berlin. Par exemple, on ne peut pas égaler le verre noir d'Allemagne. +Une grosse, qui contient douze cents grains très bien taillés, ne coûte +que trois francs. + +Quand un être qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard +qui se cramponne à lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets +d'angoisse, ne sachant que dire à la mort, désespérés et tremblants, +étaient debout devant lui, Cosette donnant la main à Marius. + +D'instant en instant, Jean Valjean déclinait. Il baissait; il se +rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle était devenu intermittent; +un peu de râle l'entrecoupait. Il avait de la peine à déplacer son +avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et en même temps que +la misère des membres et l'accablement du corps croissait, toute la +majesté de l'âme montait et se déployait sur son front. La lumière du +monde inconnu était déjà visible dans sa prunelle. + +Sa figure blêmissait et en même temps souriait. La vie n'était plus là, +il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait. +C'était un cadavre auquel on sentait des ailes. + +Il fit signe à Cosette d'approcher, puis à Marius; c'était évidemment la +dernière minute de la dernière heure, et il se mit à leur parler d'une +voix si faible quelle semblait venir de loin, et qu'on eût dit qu'il y +avait dès à présent une muraille entre eux et lui. + +--Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh! c'est bon de +mourir comme cela! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que +tu avais toujours de l'amitié pour ton vieux bonhomme. Comme tu es +gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un +peu, n'est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais +chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. J'ai oublié de +vous dire que sur les boucles sans ardillons on gagnait encore plus que +sur tout le reste. La grosse, les douze douzaines, revenait à dix +francs, et se vendait soixante. C'était vraiment un bon commerce. Il ne +faut donc pas s'étonner des six cent mille francs, monsieur Pontmercy. +C'est de l'argent honnête. Vous pouvez être riches tranquillement. Il +faudra avoir une voiture, de temps en temps une loge aux théâtres, de +belles toilettes de bal, ma Cosette, et puis donner de bons dîners à vos +amis, être très heureux. J'écrivais tout à l'heure à Cosette. Elle +trouvera ma lettre. C'est à elle que je lègue les deux chandeliers qui +sont sur la cheminée. Ils sont en argent; mais pour moi ils sont en or, +ils sont en diamant; ils changent les chandelles qu'on y met, en +cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donnés est content de moi +là-haut. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes enfants, vous n'oublierez pas que +je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre +venu sous une pierre pour marquer l'endroit. C'est là ma volonté. Pas de +nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me +fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue +que je ne vous ai pas toujours aimé; je vous en demande pardon. +Maintenant, elle et vous, vous n'êtes qu'un pour moi. Je vous suis très +reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. Si vous saviez, +monsieur Pontmercy, ses belles joues roses, c'était ma joie; quand je la +voyais un peu pâle, j'étais triste. Il y a dans la commode un billet de +cinq cents francs. Je n'y ai pas touché. C'est pour les pauvres. +Cosette, vois-tu ta petite robe, là, sur le lit? la reconnais-tu? Il n'y +a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons été +bien heureux. C'est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas +très loin. Je vous verrai de là. Vous n'aurez qu'à regarder quand il +fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil? +Tu étais dans le bois, tu avais bien peur; te rappelles-tu quand j'ai +pris l'anse du seau d'eau? C'est la première fois que j'ai touché ta +pauvre petite main. Elle était si froide! Ah! vous aviez les mains +rouges dans ce temps-là, mademoiselle, vous les avez bien blanches +maintenant. Et la grande poupée! te rappelles-tu? Tu la nommais +Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmenée au couvent! Comme tu +m'as fait rire des fois, mon doux ange! Quand il avait plu, tu +embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais +aller. Un jour, je t'ai donné une raquette en osier, et un volant avec +des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oublié, toi. Tu étais si +espiègle toute petite! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux +oreilles. Ce sont là des choses du passé. Les forêts où l'on a passé +avec son enfant, les arbres où l'on s'est promené, les couvents où l'on +s'est caché, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je +m'étais imaginé que tout cela m'appartenait. Voilà où était ma bêtise. +Ces Thénardier ont été méchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici +le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s'appelait Fantine. +Retiens ce nom-là:--Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le +prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aimée. Elle a eu en +malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il +est là-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de +ses grandes étoiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez-vous +bien toujours. Il n'y a guère autre chose que cela dans le monde: +s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. Ô +ma Cosette! ce n'est pas ma faute, va, si je ne t'ai pas vue tous ces +temps-ci, cela me fendait le coeur; j'allais jusqu'au coin de ta rue, je +devais faire un drôle d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'étais +comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que +je ne vois plus très clair, j'avais encore des choses à dire, mais c'est +égal. Pensez un peu à moi. Vous êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce +que j'ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux. +Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus. + +Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, +chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne +remuaient plus. + +Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l'éclairait; +sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir +ses mains de baisers; il était mort. + +La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute, dans +l'ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées, +attendant l'âme. + + + + +Chapitre VI + +L'herbe cache et la pluie efface + + +Il y a, au cimetière du Père-Lachaise, aux environs de la fosse commune, +loin du quartier élégant de cette ville des sépulcres, loin de tous ces +tombeaux de fantaisie qui étalent en présence de l'éternité les hideuses +modes de la mort, dans un angle désert, le long d'un vieux mur, sous un +grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les +mousses, une pierre. Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres +des lèpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes +d'oiseaux. L'eau la verdit, l'air la noircit. Elle n'est voisine d'aucun +sentier, et l'on n'aime pas aller de ce côté-là, parce que l'herbe est +haute et qu'on a tout de suite les pieds mouillés. Quand il y a un peu +de soleil, les lézards y viennent. Il y a, tout autour, un frémissement +de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l'arbre. + +Cette pierre est toute nue. On n'a songé en la taillant qu'au nécessaire +de la tombe, et l'on n'a pris d'autre soin que de faire cette pierre +assez longue et assez étroite pour couvrir un homme. + +On n'y lit aucun nom. + +Seulement, voilà de cela bien des années déjà, une main y a écrit au +crayon ces quatre vers qui sont devenus peu à peu illisibles sous la +pluie et la poussière, et qui probablement sont aujourd'hui effacés: + + _Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,_ + _Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange,_ + _La chose simplement d'elle-même arriva,_ + _Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va._ + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V *** + +***** This file should be named 17519-8.txt or 17519-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/1/17519/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17519-8.zip b/17519-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f7ddda0 --- /dev/null +++ b/17519-8.zip diff --git a/17519-h.zip b/17519-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..458abd2 --- /dev/null +++ b/17519-h.zip diff --git a/17519-h/17519-h.htm b/17519-h/17519-h.htm new file mode 100644 index 0000000..81ad0ba --- /dev/null +++ b/17519-h/17519-h.htm @@ -0,0 +1,13632 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Misérables, par Victor Hugo. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2% + } + p.dent {text-indent: 10%;} + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome V + Jean Valjean + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 15, 2006 [EBook #17519] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Les Misérables</h1> +<h1>Victor Hugo</h1> + +<h2>Tome V—JEAN VALJEAN</h2> + +<h3>(1862)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<p><br /><br /></p> +<table summary="table"><tr><td> +<p class="dent"> +<a name="premier" id="premier"></a> +<a href="#Livre_premier_La_guerre_entre_quatre_murs"><b>Livre premier—La guerre entre quatre murs</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I—La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla +du faubourg du Temple</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II—Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III—Éclaircissement et assombrissement</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV—Cinq de moins, un de plus</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V—Quel horizon on voit du haut de la barricade</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI—Marius hagard, Javert laconique</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII—La situation s'aggrave</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII—Les artilleurs se font prendre au sérieux</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX—Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil +infaillible qui a influé sur la condamnation 1796</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X—Aurore</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI—Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII—Le désordre partisan de l'ordre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII—Lueurs qui passent</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV—Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XV"><b>Chapitre XV—Gavroche dehors</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XVI"><b>Chapitre XVI—Comment de frère on devient père</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XVII"><b>Chapitre XVII—<i>Mortuus pater filium moriturum expectat</i></b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XVIII"><b>Chapitre XVIII—Le vautour devenu proie</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIX"><b>Chapitre XIX—Jean Valjean se venge</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XX"><b>Chapitre XX—Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XXI"><b>Chapitre XXI—Les héros</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XXII"><b>Chapitre XXII—Pied à pied</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XXIII"><b>Chapitre XXIII—Oreste à jeun et Pylade ivre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XXIV"><b>Chapitre XXIV—Prisonnier</b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="deuxieme" id="deuxieme"></a> +<a href="#Livre_deuxieme_Lintestin_de_Leviathan"><b>Livre deuxième—L'intestin de Léviathan</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I—La terre appauvrie par la mer</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II—L'histoire ancienne de l'égout</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III—Bruneseau</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVb"><b>Chapitre IV—Détails ignorés</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vb"><b>Chapitre V—Progrès actuel</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIb"><b>Chapitre VI—Progrès futur</b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="troisieme" id="troisieme"></a> +<a href="#Livre_troisieme_La_boue_mais_lame"><b>Livre troisième—La boue, mais l'âme</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I—Le cloaque et ses surprises</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II—Explication</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III—L'homme filé</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV—Lui aussi porte sa croix</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V—Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse +qui est perfidie</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI—Le fontis</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII—Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII—Le pan de l'habit déchiré</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXc"><b>Chapitre IX—Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xc"><b>Chapitre X—Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIc"><b>Chapitre XI—Ébranlement dans l'absolu</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIc"><b>Chapitre XII—L'aïeul Livre quatrième—Javert déraillé</b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="quatrieme" id="quatrieme"></a> +<a href="#Livre_quatrieme_Javert_deraille"><b>Livre quatrième—Javert déraillé</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I—Javert déraillé</b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="cinquieme" id="cinquieme"></a> +<a href="#Livre_cinquieme_Le_petit-fils_et_le_grand-pere"><b>Livre cinquième—Le petit-fils et le grand-père</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I—Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II—Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à +la guerre domestique</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III—Marius attaque</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV—Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais +que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V—Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI—Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que +Cosette soit heureuse</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIe"><b>Chapitre VII—Les effets de rêve mêlés au bonheur</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIe"><b>Chapitre VIII—Deux hommes impossibles à retrouver</b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="sixieme" id="sixieme"></a> +<a href="#Livre_sixieme_La_nuit_blanche"><b>Livre sixième—La nuit blanche</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I—Le 16 février 1833</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II—Jean Valjean a toujours son bras en écharpe</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIf"><b>Chapitre III—L'inséparable</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVf"><b>Chapitre IV—<i>Immortale jecur</i></b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="septieme" id="septieme"></a> +<a href="#Livre_septieme_La_derniere_gorgee_du_calice"><b>Livre septième—La dernière gorgée du calice</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I—Le septième cercle et le huitième ciel</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II—Les obscurités que peut contenir une révélation</b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="huitieme" id="huitieme"></a> +<a href="#Livre_huitieme_La_decroissance_crepusculaire"><b>Livre huitième—La décroissance crépusculaire</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I—La chambre d'en bas</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II—Autre pas en arrière</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III—Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV—L'attraction et l'extinction</b></a><br /> +<br /> +<br /> +<p class="dent"> +<a name="neuvieme" id="neuvieme"></a> +<a href="#Livre_neuvieme_Supreme_ombre_supreme_aurore"><b>Livre neuvième—Suprême ombre, suprême aurore</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Ij"><b>Chapitre I—Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIj"><b>Chapitre II—Dernières palpitations de la lampe sans huile</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIj"><b>Chapitre III—Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVj"><b>Chapitre IV—Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vj"><b>Chapitre V—Nuit derrière laquelle il y a le jour</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIj"><b>Chapitre VI—L'herbe cache et la pluie efface</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_premier_La_guerre_entre_quatre_murs" id="Livre_premier_La_guerre_entre_quatre_murs"></a>Livre premier—La guerre entre quatre murs</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premier">Chapitre I</a></h2> + +<h3>La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla +du faubourg du Temple</h3> + +<p>Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies +sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est +placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les +deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable, +sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus +grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.</p> + +<p>Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la +liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même +contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de +ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses, +de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande +désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au +peuple.</p> + +<p>Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le +démos.</p> + +<p>Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine +quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce +duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille, +ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui +règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des +privilégiés que la faute des déshérités.</p> + +<p>Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur +et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels +ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des +misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande; +la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait +Jésus-Christ.</p> + +<p>Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences +d'en bas.</p> + +<p>C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous +ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où +sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole +mystérieuse: <i>Fex urbis, lex orbis.</i></p> + +<p>Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses +violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de +fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être +réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule, +il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête! +comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments +rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui +déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on +persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et +l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de cœur.</p> + +<p>Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque +impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots +que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de +cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail +réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car +elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une +révolte du peuple contre lui-même.</p> + +<p>Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression; +qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur +sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et +qui ont caractérisé cette insurrection.</p> + +<p>L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait +l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous +l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'œuvre de la +guerre civile, ne les oublieront jamais.</p> + +<p>La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois +étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre +la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée, +déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure, +contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant +des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de +maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond +de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades +s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère. +Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance +agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir +une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement +de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du +prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect +lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait +dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela? +C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette +grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite +fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez, +bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du +moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau +défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la +guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était +l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le +pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de +tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En +somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes +renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en +travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade +tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet +de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent +voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on +ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de +l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les +révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire +sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en +valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit +même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est +ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet +encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme +pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade, +comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles +ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une +bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit +cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque +chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein +de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur +papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés +dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des +armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces +mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la +fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un +peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le +faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup +de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des +billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme +de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient +à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices +soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de +tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société +sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les +carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait +quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets, +des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit, +projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée; +elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains +moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête, +une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement +l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de +bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y +claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les +chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes, +et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et +vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un +pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce +sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu; +une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats. +C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la +Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le +désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face +d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage +universel, la nation, la République; et c'était la <i>Carmagnole</i> défiant +la <i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros.</p> + +<p>Le faubourg et sa redoute se prêtaient main-forte. Le faubourg +s'épaulait à la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste +barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie +des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues, +ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la +fumée. La mitraille s'y évanouissait dans l'informe; les obus s'y +enfonçaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y +réussissaient qu'à trouer des trous; à quoi bon canonner le chaos? Et +les régiments, accoutumés aux plus farouches visions de la guerre, +regardaient d'un œil inquiet cette espèce de redoute bête fauve, par le +hérissement sanglier, et par l'énormité montagne.</p> + +<p>À un quart de lieue de là, de l'angle de la rue du Temple qui débouche +sur le boulevard près du Château-d'Eau, si l'on avançait hardiment la +tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin +Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui +monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une +muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de +trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la +rue avait replié d'elle-même son plus haut mur pour se fermer +brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct, +froid, perpendiculaire, nivelé à l'équerre, tiré au cordeau, aligné au +fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains +murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on +devinait sa profondeur. L'entablement était mathématiquement parallèle +au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface +grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils +noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des +intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les +fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage +qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y +voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un +souffle. Un sépulcre.</p> + +<p>L'éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.</p> + +<p>C'était la barricade du faubourg du Temple.</p> + +<p>Dès qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il était +impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette +apparition mystérieuse. C'était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne, +symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On +sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre. +On regardait cela et l'on parlait bas.</p> + +<p>De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du +peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un +sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou, +s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un +entre-deux de moellons, dans le plâtre d'un mur, une balle. Quelquefois +un biscaïen. Car les hommes de la barricade s'étaient fait de deux +tronçons de tuyaux de fonte du gaz bouchés à un bout avec de l'étoupe et +de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre +inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et +là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon +blanc qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas.</p> + +<p>Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés.</p> + +<p>On se sentait là visé par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on +comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue.</p> + +<p>Massés derrière l'espèce de dos d'âne que fait à l'entrée du faubourg du +Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d'attaque +observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette +immobilité, cette impassibilité, d'où la mort sortait. Quelques-uns +rampaient à plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin +que leurs shakos ne passassent point.</p> + +<p>Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un +frémissement.—<i>Comme c'est bâti!</i> disait-il à un représentant. <i>Pas un +pavé ne déborde de l'autre. C'est de la porcelaine.</i>—En ce moment une +balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.</p> + +<p>—Les lâches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie! +ils n'osent pas! ils se cachent!—La barricade du faubourg du Temple, +défendue par quatre-vingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois +jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça +les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des +quatre-vingts lâches ne songea à fuir; tous y furent tués, excepté le +chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l'heure.</p> + +<p>La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres; la barricade +du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la +différence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre +un masque.</p> + +<p>En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût +composée d'une colère et d'une énigme, on sentait dans la première +barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx.</p> + +<p>Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l'un +Cournet, l'autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade +Saint-Antoine; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d'elles était +l'image de celui qui l'avait bâtie.</p> + +<p>Cournet était un homme de haute stature; il avait les épaules larges, la +face rouge, le poing écrasant, le cœur hardi, l'âme loyale, l'œil +sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux; le plus +cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la +lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle +humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix, +on devinait qu'il sortait de l'océan et qu'il venait de la tempête; il +continuait l'ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en +Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait +en Danton quelque chose d'Hercule.</p> + +<p>Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin +tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l'attendit, +et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fît +cette barricade.</p> + +<p>Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua +Cournet. Ce fut un duel funèbre. Quelque temps après, pris dans +l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée, +catastrophes où la justice française voit des circonstances atténuantes +et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La +sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment +matériel, grâce à l'obscurité morale, ce malheureux être qui contenait +une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le +bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans +les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premier">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?</h3> + + +<p>Seize ans comptent dans la souterraine éducation de l'émeute, et juin +1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de +la Chanvrerie n'était-elle qu'une ébauche et qu'un embryon, comparée aux +deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour +l'époque, elle était redoutable.</p> + +<p>Les insurgés, sous l'œil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien, +avaient mis la nuit à profit. La barricade avait été non seulement +réparée, mais augmentée. On l'avait exhaussée de deux pieds. Des barres +de fer plantées dans les pavés ressemblaient à des lances en arrêt. +Toutes sortes de décombres ajoutés et apportés de toutes parts +compliquaient l'enchevêtrement extérieur. La redoute avait été savamment +refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.</p> + +<p>On avait rétabli l'escalier de pavés qui permettait d'y monter comme à +un mur de citadelle.</p> + +<p>On avait fait le ménage de la barricade, désencombré la salle basse, +pris la cuisine pour ambulance, achevé le pansement des blessés, +recueilli la poudre éparse à terre et sur les tables, fondu des balles, +fabriqué des cartouches, épluché de la charpie, distribué les armes +tombées, nettoyé l'intérieur de la redoute, ramassé les débris, emporté +les cadavres.</p> + +<p>On déposa les morts en tas dans la ruelle Mondétour dont on était +toujours maître. Le pavé a été longtemps rouge à cet endroit. Il y avait +parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit +mettre de côté leurs uniformes.</p> + +<p>Enjolras avait conseillé deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras +était une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitèrent. +Feuilly employa ces deux heures à la gravure de cette inscription sur le +mur qui faisait face au cabaret:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">VIVENT LES PEUPLES!</span><br /> +</p> + +<p>Ces trois mots, creusés dans le moellon avec un clou, se lisaient encore +sur cette muraille en 1848.</p> + +<p>Les trois femmes avaient profité du répit de la nuit pour disparaître +définitivement; ce qui faisait respirer les insurgés plus à l'aise.</p> + +<p>Elles avaient trouvé moyen de se réfugier dans quelque maison voisine.</p> + +<p>La plupart des blessés pouvaient et voulaient encore combattre. Il y +avait, sur une litière de matelas et de bottes de paille, dans la +cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux +gardes municipaux. Les gardes municipaux furent pansés les premiers.</p> + +<p>Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et +Javert lié au poteau.</p> + +<p>—C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.</p> + +<p>Dans l'intérieur de cette salle, à peine éclairée d'une chandelle, tout +au fond, la table mortuaire étant derrière le poteau comme une barre +horizontale, une sorte de grande croix vague résultait de Javert debout +et de Mabeuf couché.</p> + +<p>Le timon de l'omnibus, quoique tronqué par la fusillade, était encore +assez debout pour qu'on pût y accrocher un drapeau.</p> + +<p>Enjolras, qui avait cette qualité d'un chef, de toujours faire ce qu'il +disait, attacha à cette hampe l'habit troué et sanglant du vieillard +tué.</p> + +<p>Aucun repas n'était plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les +cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils étaient là, +avaient eu vite épuisé les maigres provisions du cabaret. À un instant +donné, toute barricade qui tient devient inévitablement le radeau de la +Méduse. Il fallut se résigner à la faim. On était aux premières heures +de cette journée spartiate du 6 juin où, dans la barricade Saint-Merry, +Jeanne, entouré d'insurgés qui demandaient du pain, à tous ces +combattants criant: À manger! répondait: Pourquoi? il est trois heures. +À quatre heures nous serons morts.</p> + +<p>Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras défendit de boire. Il interdit +le vin et rationna l'eau-de-vie.</p> + +<p>On avait trouvé dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines, +hermétiquement cachetées. Enjolras et Combeferre les examinèrent. +Combeferre en remontant dit:—C'est du vieux fonds du père Hucheloup qui +a commencé par être épicier.—Cela doit être du vrai vin, observa +Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il était debout, on +aurait de la peine à sauver ces bouteilles-là.—Enjolras, malgré les +murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne +n'y touchât et qu'elles fussent comme sacrées, il les fit placer sous la +table où gisait le père Mabeuf.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, on se compta. Ils étaient encore trente-sept.</p> + +<p>Le jour commençait à paraître. On venait d'éteindre la torche qui avait +été replacée dans son alvéole de pavés. L'intérieur de la barricade, +cette espèce de petite cour prise sur la rue, était noyé de ténèbres et +ressemblait, à travers la vague horreur crépusculaire, au pont d'un +navire désemparé. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme +des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les étages +des maisons muettes s'ébauchaient lividement; tout en haut les cheminées +blêmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indécise qui est +peut-être le blanc et peut-être le bleu. Des oiseaux y volaient avec des +cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade, +étant tournée vers le levant, avait sur son toit un reflet rose. À la +lucarne du troisième étage, le vent du matin agitait les cheveux gris +sur la tête de l'homme mort.</p> + +<p>—Je suis charmé qu'on ait éteint la torche, disait Courfeyrac à +Feuilly. Cette torche effarée au vent m'ennuyait. Elle avait l'air +d'avoir peur. La lumière des torches ressemble à la sagesse des lâches; +elle éclaire mal, parce qu'elle tremble.</p> + +<p>L'aube éveille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.</p> + +<p>Joly, voyant un chat rôder sur une gouttière, en extrayait la +philosophie.</p> + +<p>—Qu'est-ce que le chat? s'écriait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu, +ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une bêtise. Et il a fait +le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat, +c'est l'épreuve revue et corrigée de la création.</p> + +<p>Combeferre, entouré d'étudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de +Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et même du Cabuc, et de la +tristesse sévère d'Enjolras. Il disait:</p> + +<p>—Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chéréas, Stephanus, Cromwell, +Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, après le coup, leur moment +d'angoisse. Notre cœur est si frémissant et la vie humaine est un tel +mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre +libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la +joie d'avoir servi le genre humain.</p> + +<p>Et, ce sont là les méandres de la parole échangée, une minute après, par +une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait +entre eux les traducteurs des Géorgiques, Raux à Cournand, Cournand à +Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfilâtre, +particulièrement les prodiges de la mort de César; et par ce mot, César, +la causerie revenait à Brutus.</p> + +<p>—César, dit Combeferre, est tombé justement. Cicéron a été sévère pour +César, et il a eu raison. Cette sévérité-là n'est point la diatribe. +Quand Zoïle insulte Homère, quand Mævius insulte Virgile, quand Visé +insulte Molière, quand Pope insulte Shakespeare, quand Fréron insulte +Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'exécute; les +génies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins +aboyés. Mais Zoïle et Cicéron, c'est deux. Cicéron est un justicier par +la pensée de même que Brutus est un justicier par l'épée. Je blâme, +quant à moi, cette dernière justice-là, le glaive; mais l'antiquité +l'admettait. César, violateur du Rubicon, conférant, comme venant de +lui, les dignités qui venaient du peuple, ne se levant pas à l'entrée du +sénat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de +tyran, <i>regia ac pene tyrannica</i>. C'était un grand homme; tant pis, ou +tant mieux; la leçon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me +touchent moins que le crachat au front de Jésus-Christ. César est +poignardé par les sénateurs; Christ est souffleté par les valets. À plus +d'outrage, on sent le dieu.</p> + +<p>Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavés, s'écriait, la +carabine à la main:</p> + +<p>—Ô Cydathenæum, ô Myrrhinus, ô Probalinthe, ô grâces de l'AEantide! Oh! +qui me donnera de prononcer les vers d'Homère comme un Grec de Laurium +ou d'Édaptéon!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premier">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Éclaircissement et assombrissement</h3> + + +<p>Enjolras était allé faire une reconnaissance. Il était sorti par la +ruelle Mondétour en serpentant le long des maisons.</p> + +<p>Les insurgés, disons-le, étaient pleins d'espoir. La façon dont ils +avaient repoussé l'attaque de la nuit leur faisait presque dédaigner +d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient. +Ils ne doutaient pas plus de leur succès que de leur cause. D'ailleurs +un secours allait évidemment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette +facilité de prophétie triomphante qui est une des forces du Français +combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journée qui +allait s'ouvrir: à six heures du matin, un régiment, «qu'on avait +travaillé», tournerait; à midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher +du soleil, la révolution.</p> + +<p>On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'était pas tu une minute +depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de +Jeanne, tenait toujours.</p> + +<p>Toutes ces espérances s'échangeaient d'un groupe à l'autre dans une +sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement +de guerre d'une ruche d'abeilles.</p> + +<p>Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans +l'obscurité extérieure. Il écouta un instant toute cette joie les bras +croisés, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur +grandissante du matin, il dit:</p> + +<p>—Toute l'armée de Paris donne. Un tiers de cette armée pèse sur la +barricade où vous êtes. De plus la garde nationale. J'ai distingué les +shakos du cinquième de ligne et les guidons de la sixième légion. Vous +serez attaqués dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonné hier, +mais ce matin il ne bouge pas. Rien à attendre, rien à espérer. Pas plus +un faubourg qu'un régiment. Vous êtes abandonnés.</p> + +<p>Ces paroles tombèrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent +l'effet que fait sur un essaim la première goutte de l'orage. Tous +restèrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse où l'on eût +entendu voler la mort.</p> + +<p>Ce moment fut court.</p> + +<p>Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria à Enjolras:</p> + +<p>—Soit. Élevons la barricade à vingt pieds de haut, et restons-y tous. +Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple +abandonne les républicains, les républicains n'abandonnent pas le +peuple.</p> + +<p>Cette parole dégageait du pénible nuage des anxiétés individuelles la +pensée de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.</p> + +<p>On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parlé ainsi; c'était +quelque porte-blouse ignoré, un inconnu, un oublié, un passant héros, ce +grand anonyme toujours mêlé aux crises humaines et aux genèses sociales +qui, à un instant donné, dit d'une façon suprême le mot décisif, et qui +s'évanouit dans les ténèbres après avoir représenté une minute, dans la +lumière d'un éclair, le peuple et Dieu.</p> + +<p>Cette résolution inexorable était tellement dans l'air du 6 juin 1832 +que, presque à la même heure, dans la barricade de Saint-Merry, les +insurgés poussaient cette clameur demeurée historique et consignée au +procès: Qu'on vienne à notre secours ou qu'on n'y vienne pas, +qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.</p> + +<p>Comme on voit, les deux barricades, quoique matériellement isolées, +communiquaient.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premier">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Cinq de moins, un de plus</h3> + + +<p>Après que l'homme quelconque, qui décrétait «la protestation des +cadavres», eut parlé et donné la formule de l'âme commune, de toutes les +bouches sortit un cri étrangement satisfait et terrible, funèbre par le +sens et triomphal par l'accent:</p> + +<p>—Vive la mort! Restons ici tous.</p> + +<p>—Pourquoi tous? dit Enjolras.</p> + +<p>—Tous! tous!</p> + +<p>Enjolras reprit:</p> + +<p>—La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes +suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?</p> + +<p>Ils répliquèrent:</p> + +<p>—Parce que pas un ne voudra s'en aller.</p> + +<p>—Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration +presque irritée, la République n'est pas assez riche en hommes pour +faire des dépenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour +quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-là doit être fait +comme un autre.</p> + +<p>Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte +de toute-puissance qui se dégage de l'absolu. Cependant, quelle que fût +cette omnipotence, on murmura.</p> + +<p>Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait, +insista. Il reprit avec hauteur:</p> + +<p>—Que ceux qui craignent de n'être plus que trente le disent.</p> + +<p>Les murmures redoublèrent.</p> + +<p>—D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile +à dire. La barricade est cernée.</p> + +<p>—Pas du côté des halles, dit Enjolras. La rue Mondétour est libre, et +par la rue des Prêcheurs on peut gagner le marché des Innocents.</p> + +<p>—Et là, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans +quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un +homme en blouse et en casquette. D'où viens-tu, toi? serais-tu pas de la +barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusillé.</p> + +<p>Enjolras, sans répondre, toucha l'épaule de Combeferre, et tous deux +entrèrent dans la salle basse.</p> + +<p>Ils ressortirent un moment après. Enjolras tenait dans ses deux mains +étendues les quatre uniformes qu'il avait fait réserver. Combeferre le +suivait portant les buffleteries et les shakos.</p> + +<p>—Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mêle aux rangs et l'on +s'échappe. Voici toujours pour quatre.</p> + +<p>Et il jeta sur le sol dépavé les quatre uniformes.</p> + +<p>Aucun ébranlement ne se faisait dans le stoïque auditoire. Combeferre +prit la parole.</p> + +<p>—Allons, dit-il, il faut avoir un peu de pitié. Savez-vous de quoi il +est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des +femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou +non, des mères, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de +petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une +nourrice lève la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux +aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantômes de +femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne +faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont +sublimes, mais le suicide est étroit, et ne veut pas d'extension; et dès +qu'il touche à vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux +petites têtes blondes, et songez aux cheveux blancs. Écoutez, tout à +l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du +Cygne une croisée éclairée, une chandelle à une pauvre fenêtre, au +cinquième, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tête de vieille +femme qui avait l'air d'avoir passé la nuit et d'attendre. C'est +peut-être la mère de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-là, +et qu'il se dépêche d'aller dire à sa mère: Mère, me voilà! Qu'il soit +tranquille, on fera la besogne ici tout de même. Quand on soutient ses +proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est +déserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont +des sœurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voilà morts, +c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est +terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants êtres si +gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui +jasent, qui emplissent la maison de chasteté, qui sont comme un parfum +vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la pureté +des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces +adorables et honnêtes créatures qui sont votre bénédiction et votre +orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous +dise? Il y a un marché de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains +d'ombres, frémissantes autour d'elles, que vous les empêcherez d'y +entrer! Songez à la rue, songez au pavé couvert de passants, songez aux +boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent décolletées et +dans la boue. Ces femmes-là aussi ont été pures. Songez à vos sœurs, +ceux qui en ont. La misère, la prostitution, les sergents de ville, +Saint-Lazare, voilà où vont tomber ces délicates belles filles, ces +fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beauté, plus +fraîches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous êtes fait tuer! ah! +vous n'êtes plus là! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple à +la royauté, vous donnez vos filles à la police. Amis, prenez garde, ayez +de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas +l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont +pas reçu l'éducation des hommes, on les empêche de lire, on les empêche +de penser, on les empêche de s'occuper de politique; les empêcherez-vous +d'aller ce soir à la morgue et de reconnaître vos cadavres? Voyons, il +faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent +une poignée de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici +l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en +aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est méritoire. +On dit: J'ai un fusil, je suis à la barricade, tant pis, j'y reste. Tant +pis, c'est bientôt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez +pas à ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances! +Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui +babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le +baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonné? J'en ai vu +un, tout petit, haut comme cela. Son père était mort. De pauvres gens +l'avaient recueilli par charité, mais ils n'avaient pas de pain pour +eux-mêmes. L'enfant avait toujours faim. C'était l'hiver. Il ne pleurait +pas. On le voyait aller près du poêle où il n'y avait jamais de feu et +dont le tuyau, vous savez, était mastiqué avec de la terre jaune. +L'enfant détachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la +mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes +molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne +répondait pas. Il est mort. On l'a apporté mourir à l'hospice Necker, où +je l'ai vu. J'étais interne à cet hospice-là. Maintenant, s'il y a des +pères parmi vous, des pères qui ont pour bonheur de se promener le +dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur +enfant, que chacun de ces pères se figure que cet enfant-là est le sien. +Ce pauvre môme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il +a été nu sur la table d'anatomie, ses côtes faisaient saillie sous sa +peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetière. On lui a trouvé une +espèce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents. +Allons, tâtons-nous en conscience et prenons conseil de notre cœur. Les +statistiques constatent que la mortalité des enfants abandonnés est de +cinquante-cinq pour cent. Je le répète, il s'agit des femmes, il s'agit +des mères, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce +qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous êtes; on sait bien +que vous êtes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous +dans l'âme la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande +cause; on sait bien que vous vous sentez élus pour mourir utilement et +magnifiquement, et que chacun de vous tient à sa part du triomphe. À la +bonne heure. Mais vous n'êtes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres +êtres auxquels il faut penser. Il ne faut pas être égoïstes.</p> + +<p>Tous baissèrent la tête d'un air sombre.</p> + +<p>Étranges contradictions du cœur humain à ses moments les plus sublimes! +Combeferre, qui parlait ainsi, n'était pas orphelin. Il se souvenait des +mères des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il +était «égoïste».</p> + +<p>Marius, à jeun, fiévreux, successivement sorti de toutes les espérances, +échoué dans la douleur, le plus sombre des naufrages, saturé d'émotions +violentes, et sentant la fin venir, s'était de plus en plus enfoncé dans +cette stupeur visionnaire qui précède toujours l'heure fatale +volontairement acceptée.</p> + +<p>Un physiologiste eût pu étudier sur lui les symptômes croissants de +cette absorption fébrile connue et classée par la science, et qui est à +la souffrance ce que la volupté est au plaisir. Le désespoir aussi a +son extase. Marius en était là. Il assistait à tout comme du dehors; +ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui +semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait +point les détails. Il voyait les allants et venants à travers un +flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abîme.</p> + +<p>Cependant ceci l'émut. Il y avait dans cette scène une pointe qui perça +jusqu'à lui, et qui le réveilla. Il n'avait plus qu'une idée, mourir, et +il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme +funèbre, qu'en se perdant, il n'est pas défendu de sauver quelqu'un.</p> + +<p>Il éleva la voix:</p> + +<p>—Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile. +Je me joins à eux, et il faut se hâter. Combeferre vous a dit les choses +décisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mères, des +sœurs, des femmes, des enfants. Que ceux-là sortent des rangs.</p> + +<p>Personne ne bougea.</p> + +<p>—Les hommes mariés et les soutiens de famille hors des rangs! répéta +Marius.</p> + +<p>Son autorité était grande. Enjolras était bien le chef de la barricade, +mais Marius en était le sauveur.</p> + +<p>—Je l'ordonne! cria Enjolras.</p> + +<p>—Je vous en prie, dit Marius.</p> + +<p>Alors, remués par la parole de Combeferre, ébranlés par l'ordre +d'Enjolras, émus par la prière de Marius, ces hommes héroïques +commencèrent à se dénoncer les uns les autres.—C'est vrai, disait un +jeune à un homme fait. Tu es père de famille. Va-t'en.—C'est plutôt +toi, répondait l'homme, tu as tes deux sœurs que tu nourris.—Et une +lutte inouïe éclatait. C'était à qui ne se laisserait pas mettre à la +porte du tombeau.</p> + +<p>—Dépêchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus +temps.</p> + +<p>—Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la République, et le suffrage +universel règne. Désignez vous-mêmes ceux qui doivent s'en aller.</p> + +<p>On obéit. Au bout de quelques minutes, cinq étaient unanimement +désignés, et sortaient des rangs.</p> + +<p>—Ils sont cinq! s'écria Marius.</p> + +<p>Il n'y avait que quatre uniformes.</p> + +<p>—Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.</p> + +<p>Et ce fut à qui resterait, et à qui trouverait aux autres des raisons de +ne pas rester. La généreuse querelle recommença.</p> + +<p>—Toi, tu as une femme qui t'aime.—Toi, tu as ta vieille mère.—Toi, +tu n'as plus ni père ni mère, qu'est-ce que tes trois petits frères vont +devenir?—Toi, tu es père de cinq enfants.—Toi, tu as le droit de +vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tôt.</p> + +<p>Ces grandes barricades révolutionnaires étaient des rendez-vous +d'héroïsmes. L'invraisemblable y était simple. Ces hommes ne +s'étonnaient pas les uns les autres.</p> + +<p>—Faites vite, répétait Courfeyrac.</p> + +<p>On cria des groupes à Marius:</p> + +<p>—Désignez, vous, celui qui doit rester.</p> + +<p>—Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obéirons.</p> + +<p>Marius ne croyait plus à une émotion possible. Cependant à cette idée, +choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son cœur. Il +eût pâli, s'il eût pu pâlir encore.</p> + +<p>Il s'avança vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'œil plein de +cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les +Thermopyles, lui criait.</p> + +<p>—Moi! moi! moi!</p> + +<p>Et Marius, stupidement, les compta; ils étaient toujours cinq! Puis son +regard s'abaissa sur les quatre uniformes.</p> + +<p>En cet instant, un cinquième uniforme tomba, comme du ciel, sur les +quatre autres.</p> + +<p>Le cinquième homme était sauvé.</p> + +<p>Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.</p> + +<p>Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.</p> + +<p>Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la +ruelle Mondétour. Grâce à son habit de garde national, il avait passé +aisément.</p> + +<p>La vedette placée par les insurgés dans la rue Mondétour, n'avait point +à donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait +laissé s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort +probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment était trop grave +pour que la sentinelle pût se distraire de son devoir et de son poste +d'observation.</p> + +<p>Au moment où Jean Valjean était entré dans la redoute, personne ne +l'avait remarqué, tous les yeux étant fixés sur les cinq choisis et sur +les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et, +silencieusement, il s'était dépouillé de son habit et l'avait jeté sur +le tas des autres.</p> + +<p>L'émotion fut indescriptible.</p> + +<p>—Quel est cet homme? demanda Bossuet.</p> + +<p>—C'est, répondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.</p> + +<p>Marius ajouta d'une voix grave:</p> + +<p>—Je le connais.</p> + +<p>Cette caution suffisait à tous.</p> + +<p>Enjolras se tourna vers Jean Valjean.</p> + +<p>—Citoyen, soyez le bienvenu.</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p>—Vous savez qu'on va mourir.</p> + +<p>Jean Valjean, sans répondre, aida l'insurgé qu'il sauvait à revêtir son +uniforme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premier">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Quel horizon on voit du haut de la barricade</h3> + + +<p>La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu +inexorable, avait comme résultante et comme sommet la mélancolie suprême +d'Enjolras.</p> + +<p>Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution; il était incomplet +pourtant, autant que l'absolu peut l'être; il tenait trop de Saint-Just, +et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la société +des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des +idées de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu à peu de la +forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du +progrès, et il en était venu à accepter, comme évolution définitive et +magnifique, la transformation de la grande république française en +immense république humaine. Quant aux moyens immédiats, une situation +violente étant donnée, il les voulait violents; en cela, il ne variait +pas; et il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce +mot: Quatre-vingt-treize.</p> + +<p>Enjolras était debout sur l'escalier de pavés, un de ses coudes sur le +canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme à des +passages de souffles; les endroits où est la mort ont de ces effets de +trépieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intérieur, des +espèces de feux étouffés. Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux +blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l'ange sur le sombre +quadrige fait d'étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en +flamboiement d'auréole, et Enjolras s'écria:</p> + +<p>—Citoyens, vous représentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondées +de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations sœurs, les +hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le +présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité, +pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue +l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour +pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous +le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les +mères heureuses! Dompter la matière, c'est le premier pas; réaliser +l'idéal, c'est le second. Réfléchissez à ce qu'a déjà fait le progrès. +Jadis les premières races humaines voyaient avec terreur passer devant +leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait +du feu, le griffon qui était le monstre de l'air et qui volait avec les +ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; bêtes effrayantes qui +étaient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses pièges, les +pièges sacrés de l'intelligence, et il a fini par y prendre les +monstres.</p> + +<p>Nous avons dompté l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons +dompté le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le +point de dompter le griffon, nous le tenons déjà, et il s'appelle le +ballon. Le jour où cette œuvre prométhéenne sera terminée et où l'homme +aura définitivement attelé à sa volonté la triple Chimère antique, +l'hydre, le dragon et le griffon, il sera maître de l'eau, du feu et de +l'air, et il sera pour le reste de la création animée ce que les anciens +dieux étaient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, où +allons-nous? À la science faite gouvernement, à la force des choses +devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa +pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de +vérité correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des +peuples; nous allons à l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de +parasites. Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation +tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des +continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de +pareil s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une +à Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros. +L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France +porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là la gestation du +dix-neuvième siècle. Ce qu'avait ébauché la Grèce est digne d'être +achevé par la France. Écoute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme +du peuple, hommes des peuples. Je te vénère. Oui, tu vois nettement les +temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni père ni mère, Feuilly; tu +as adopté pour mère l'humanité et pour père le droit. Tu vas mourir ici, +c'est-à-dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par +notre défaite aussi bien que par notre victoire, c'est une révolution +que nous allons faire. De même que les incendies éclairent toute la +ville, les révolutions éclairent tout le genre humain. Et quelle +révolution ferons-nous? Je viens de le dire, la révolution du Vrai. Au +point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe—la souveraineté de +l'homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s'appelle +Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s'associent +commence l'État. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication. +Chaque souveraineté concède une certaine quantité d'elle-même pour +former le droit commun. Cette quantité est la même pour tous. Cette +identité de concession que chacun fait à tous s'appelle Égalité. Le +droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant +sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle +Fraternité. Le point d'intersection de toutes ces souverainetés qui +s'agrègent s'appelle Société. Cette intersection étant une jonction, ce +point est un nœud. De là ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns +disent contrat social, ce qui est la même chose, le mot contrat étant +étymologiquement formé avec l'idée de lien. Entendons-nous sur +l'égalité; car, si la liberté est le sommet, l'égalité est la base. +L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une +société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de +jalousies s'entre-châtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes +ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même +poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit. +L'Égalité a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit à +l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer. L'école primaire imposée +à tous, l'école secondaire offerte à tous, c'est là la loi. De l'école +identique sort la société égale. Oui, enseignement! Lumière! lumière! +tout vient de la lumière et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvième +siècle est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien +de semblable à la vieille histoire; on n'aura plus à craindre, comme +aujourd'hui, une conquête, une invasion, une usurpation, une rivalité de +nations à main armée, une interruption de civilisation dépendant d'un +mariage de rois, une naissance dans les tyrannies héréditaires, un +partage de peuples par congrès, un démembrement par écroulement de +dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme +deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus à +craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par détresse, la +misère par chômage, et l'échafaud, et le glaive, et les batailles, et +tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait +presque dire: il n'y aura plus d'événements. On sera heureux. Le genre +humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne; +l'harmonie se rétablira entre l'âme et l'astre. L'âme gravitera autour +de la vérité comme l'astre autour de la lumière. Amis, l'heure où nous +sommes et où je vous parle est une heure sombre; mais ce sont là les +achats terribles de l'avenir. Une révolution est un péage. Oh! le genre +humain sera délivré, relevé et consolé! Nous le lui affirmons sur cette +barricade. D'où poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du +sacrifice? Ô mes frères, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui +pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de +pavés, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux, +un monceau d'idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre +l'idéal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi +et tu vas renaître avec moi. De l'étreinte de toutes les désolations +jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les idées +leur immortalité. Cette agonie et cette immortalité vont se mêler et +composer notre mort. Frères, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de +l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pénétrée d'aurore.</p> + +<p>Enjolras s'interrompit plutôt qu'il ne se tut; ses lèvres remuaient +silencieusement comme s'il continuait de se parler à lui-même, ce qui +fit qu'attentifs, et pour tâcher de l'entendre encore, ils le +regardèrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota +longtemps. La parole étant souffle, les frémissements d'intelligences +ressemblent à des frémissements de feuilles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premier">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Marius hagard, Javert laconique</h3> + + +<p>Disons ce qui se passait dans la pensée de Marius.</p> + +<p>Qu'on se souvienne de sa situation d'âme. Nous venons de le rappeler, +tout n'était plus pour lui que vision. Son appréciation était trouble. +Marius, insistons-y, était sous l'ombre des grandes ailes ténébreuses +ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entré dans le tombeau, il lui +semblait qu'il était déjà de l'autre côté de la muraille, et il ne +voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.</p> + +<p>Comment M. Fauchelevent était-il là? Pourquoi y était-il? Qu'y venait-il +faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre +désespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme +nous-mêmes, il lui semblait logique que tout le monde vînt mourir.</p> + +<p>Seulement il songea à Cosette avec un serrement de cœur.</p> + +<p>Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut +pas même l'air d'entendre lorsque Marius éleva la voix pour dire: Je le +connais.</p> + +<p>Quant à Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si +l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous +dirions, lui plaisait. Il s'était toujours senti une impossibilité +absolue d'adresser la parole à cet homme énigmatique qui était à la fois +pour lui équivoque et imposant. Il y avait en outre très longtemps qu'il +ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et réservée de Marius, +augmentait encore l'impossibilité.</p> + +<p>Les cinq hommes désignés sortirent de la barricade par la ruelle +Mondétour; ils ressemblaient parfaitement à des gardes nationaux. Un +d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassèrent ceux qui +restaient.</p> + +<p>Quand les cinq hommes renvoyés à la vie furent partis, Enjolras pensa au +condamné à mort. Il entra dans la salle basse. Javert, lié au pilier, +songeait.</p> + +<p>—Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.</p> + +<p>Javert répondit:</p> + +<p>—Quand me tuerez-vous?</p> + +<p>—Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.</p> + +<p>—Alors, donnez-moi à boire, dit Javert.</p> + +<p>Enjolras lui présenta lui-même un verre d'eau, et, comme Javert était +garrotté, il l'aida à boire.</p> + +<p>—Est-ce là tout? reprit Enjolras.</p> + +<p>—Je suis mal à ce poteau, répondit Javert. Vous n'êtes pas tendres de +m'avoir laissé passer la nuit là. Liez-moi comme il vous plaira, mais +vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.</p> + +<p>Et d'un mouvement de tête il désignait le cadavre de M. Mabeuf.</p> + +<p>Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue +table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches. +Toutes les cartouches étant faites et toute la poudre étant employée, +cette table était libre.</p> + +<p>Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgés délièrent Javert du poteau. +Tandis qu'on le déliait, un cinquième lui tenait une bayonnette appuyée +sur la poitrine. On lui laissa les mains attachées derrière le dos, on +lui mit aux pieds une corde à fouet mince et solide qui lui permettait +de faire des pas de quinze pouces comme à ceux qui vont monter à +l'échafaud, et on le fit marcher jusqu'à la table au fond de la salle où +on l'étendit, étroitement lié par le milieu du corps.</p> + +<p>Pour plus de sûreté, au moyen d'une corde fixée au cou, on ajouta au +système de ligatures qui lui rendaient toute évasion impossible cette +espèce de lien, appelé dans les prisons martingale, qui part de la +nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains après +avoir passé entre les jambes.</p> + +<p>Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le +considérait avec une attention singulière. L'ombre que faisait cet homme +fit tourner la tête à Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean. +Il ne tressaillit même pas, abaissa fièrement la paupière, et se borna à +dire: C'est tout simple.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#premier">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>La situation s'aggrave</h3> + + +<p>Le jour croissait rapidement. Mais pas une fenêtre ne s'ouvrait, pas une +porte ne s'entre-bâillait; c'était l'aurore, non le réveil. L'extrémité +de la rue de la Chanvrerie opposée à la barricade avait été évacuée par +les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait +aux passants avec une tranquillité sinistre. La rue Saint-Denis était +muette comme l'avenue des Sphinx à Thèbes. Pas un être vivant dans les +carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre +comme cette clarté des rues désertes.</p> + +<p>On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait à une certaine +distance un mouvement mystérieux. Il était évident que l'instant +critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replièrent; +mais cette fois toutes.</p> + +<p>La barricade était plus forte que lors de la première attaque. Depuis le +départ des cinq, on l'avait exhaussée encore.</p> + +<p>Sur l'avis de la vedette qui avait observé la région des halles, +Enjolras, de peur d'une surprise par derrière, prit une résolution +grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondétour resté +libre jusqu'alors. On dépava pour cela quelques longueurs de maisons de +plus. De cette façon, la barricade, murée sur trois rues, en avant sur +la rue de la Chanvrerie, à gauche sur la rue du Cygne et de la +Petite-Truanderie, à droite sur la rue Mondétour, était vraiment presque +inexpugnable; il est vrai qu'on y était fatalement enfermé. Elle avait +trois fronts, mais n'avait plus d'issue.—Forteresse, mais souricière, +dit Courfeyrac en riant.</p> + +<p>Enjolras fit entasser près de la porte du cabaret une trentaine de +pavés, «arrachés de trop», disait Bossuet.</p> + +<p>Le silence était maintenant si profond du côté d'où l'attaque devait +venir qu'Enjolras fit reprendre à chacun le poste de combat.</p> + +<p>On distribua à tous une ration d'eau-de-vie.</p> + +<p>Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prépare à un assaut. +Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude, +on s'épaule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavés. Voilà un +coin de mur qui gêne, on s'en éloigne; voici un redan qui peut protéger, +on s'y abrite. Les gauchers sont précieux; ils prennent les places +incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On +veut être à l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la +funeste guerre de juin 1848, un insurgé qui avait un tir redoutable et +qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y était fait +apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.</p> + +<p>Sitôt que le chef a commandé le branle-bas de combat, tous les +mouvements désordonnés cessent; plus de tiraillements de l'un à l'autre; +plus de coteries; plus d'aparté; plus de bande à part; tout ce qui est +dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une +barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le péril +fait l'ordre.</p> + +<p>Dès qu'Enjolras eut pris sa carabine à deux coups et se fut placé à une +espèce de créneau qu'il s'était réservé, tous se turent. Un pétillement +de petits bruits secs retentit confusément le long de la muraille de +pavés. C'était les fusils qu'on armait.</p> + +<p>Du reste, les attitudes étaient plus fières et plus confiantes que +jamais; l'excès du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus +l'espérance, mais ils avaient le désespoir. Le désespoir, dernière arme, +qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources +suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S'embarquer dans la mort, +c'est parfois le moyen d'échapper au naufrage; et le couvercle du +cercueil devient une planche de salut.</p> + +<p>Comme la veille au soir, toutes les attentions étaient tournées, et on +pourrait presque dire appuyées, sur le bout de la rue, maintenant +éclairé et visible.</p> + +<p>L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommença distinctement du +côté de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la +première attaque. Un clapotement de chaînes, le cahotement inquiétant +d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pavé, une sorte de +fracas solennel, annoncèrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il +y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues +paisibles, percées et bâties pour la circulation féconde des intérêts et +des idées, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des +roues de la guerre.</p> + +<p>La fixité des prunelles de tous les combattants sur l'extrémité de la +rue devint farouche.</p> + +<p>Une pièce de canon apparut.</p> + +<p>Les artilleurs poussaient la pièce; elle était dans son encastrement de +tir; l'avant-train avait été détaché; deux soutenaient l'affût, quatre +étaient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la +mèche allumée.</p> + +<p>—Feu! cria Enjolras.</p> + +<p>Toute la barricade fit feu, la détonation fut effroyable; une avalanche +de fumée couvrit et effaça la pièce et les hommes; après quelques +secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les +servants de la pièce achevaient de la rouler en face de la barricade +lentement, correctement, et sans se hâter. Pas un n'était atteint. Puis +le chef de pièce, pesant sur la culasse pour élever le tir, se mit à +pointer le canon avec la gravité d'un astronome qui braque une lunette.</p> + +<p>—Bravo les canonniers! cria Bossuet.</p> + +<p>Et toute la barricade battit des mains.</p> + +<p>Un moment après, carrément posée au beau milieu de la rue, à cheval sur +le ruisseau, la pièce était en batterie. Une gueule formidable était +ouverte sur la barricade.</p> + +<p>—Allons, gai! fit Courfeyrac. Voilà le brutal. Après la chiquenaude, le +coup de poing. L'armée étend vers nous sa grosse patte. La barricade va +être sérieusement secouée. La fusillade tâte, le canon prend.</p> + +<p>—C'est une pièce de huit, nouveau modèle, en bronze, ajouta +Combeferre. Ces pièces-là, pour peu qu'on dépasse la proportion de dix +parties d'étain sur cent de cuivre, sont sujettes à éclater. L'excès +d'étain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et +des chambres dans la lumière. Pour obvier à ce danger et pouvoir forcer +la charge, il faudrait peut-être en revenir au procédé du quatorzième +siècle, le cerclage, et émenaucher extérieurement la pièce d'une suite +d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En +attendant, on remédie comme on peut au défaut; on parvient à reconnaître +où sont les trous et les caves dans la lumière d'un canon au moyen du +chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'étoile mobile de +Gribeauval.</p> + +<p>—Au seizième siècle, observa Bossuet, on rayait les canons.</p> + +<p>—Oui, répondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais +diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir à courte distance, la +trajectoire n'a pas toute la roideur désirable, la parabole s'exagère, +le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse +frapper tous les objets intermédiaires, nécessité de combat pourtant, +dont l'importance croît avec la proximité de l'ennemi et la +précipitation du tir. Ce défaut de tension de la courbe du projectile +dans les canons rayés du seizième siècle tenait à la faiblesse de la +charge; les faibles charges, pour cette espèce d'engins, sont imposées +par des nécessités balistiques, telles, par exemple, que la conservation +des affûts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il +veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que +six cents lieues par heure; la lumière fait soixante-dix mille lieues +par seconde. Telle est la supériorité de Jésus-Christ sur Napoléon.</p> + +<p>—Rechargez les armes, dit Enjolras.</p> + +<p>De quelle façon le revêtement de la barricade allait-il se comporter +sous le boulet? Le coup ferait-il brèche? Là était la question. Pendant +que les insurgés rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le +canon.</p> + +<p>L'anxiété était profonde dans la redoute.</p> + +<p>Le coup partit, la détonation éclata.</p> + +<p>—Présent! cria une voix joyeuse.</p> + +<p>Et en même temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit +dedans.</p> + +<p>Il arrivait du côté de la rue du Cygne et il avait lestement enjambé la +barricade accessoire qui faisait front au dédale de la +Petite-Truanderie.</p> + +<p>Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.</p> + +<p>Le boulet s'était perdu dans le fouillis des décombres. Il avait tout au +plus brisé une roue de l'omnibus, et achevé la vieille charrette Anceau. +Ce que voyant, la barricade se mit à rire.</p> + +<p>—Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#premier">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Les artilleurs se font prendre au sérieux</h3> + + +<p>On entoura Gavroche.</p> + +<p>Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit à +part.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu viens faire ici?</p> + +<p>—Tiens! dit l'enfant. Et vous?</p> + +<p>Et il regarda fixement Marius avec son effronterie épique. Ses deux yeux +s'agrandissaient de la clarté fière qui était dedans.</p> + +<p>Ce fut avec un accent sévère que Marius continua:</p> + +<p>—Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre à +son adresse?</p> + +<p>Gavroche n'était point sans quelque remords à l'endroit de cette lettre. +Dans sa hâte de revenir à la barricade, il s'en était défait plutôt +qu'il ne l'avait remise. Il était forcé de s'avouer à lui-même qu'il +l'avait confiée un peu légèrement à cet inconnu dont il n'avait même pu +distinguer le visage. Il est vrai que cet homme était nu-tête, mais cela +ne suffisait pas. En somme, il se faisait à ce sujet de petites +remontrances intérieures et il craignait les reproches de Marius. Il +prit, pour se tirer d'affaire, le procédé le plus simple; il mentit +abominablement.</p> + +<p>—Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura +la lettre en se réveillant.</p> + +<p>Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu à Cosette +et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moitié de ce qu'il +voulait.</p> + +<p>L'envoi de sa lettre, et la présence de M. Fauchelevent dans la +barricade, ce rapprochement s'offrit à son esprit. Il montra à Gavroche +M. Fauchelevent:</p> + +<p>—Connais-tu cet homme?</p> + +<p>—Non, dit Gavroche.</p> + +<p>Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean +que la nuit.</p> + +<p>Les conjectures troubles et maladives qui s'étaient ébauchées dans +l'esprit de Marius se dissipèrent. Connaissait-il les opinions de M. +Fauchelevent? M. Fauchelevent était républicain peut-être. De là sa +présence toute simple dans ce combat.</p> + +<p>Cependant Gavroche était déjà à l'autre bout de la barricade criant: mon +fusil!</p> + +<p>Courfeyrac le lui fit rendre.</p> + +<p>Gavroche prévint «les camarades», comme il les appelait, que la +barricade était bloquée. Il avait eu grand'peine à arriver. Un bataillon +de ligne, dont les faisceaux étaient dans la Petite-Truanderie, +observait le côté de la rue du Cygne; du côté opposé, la garde +municipale occupait la rue des Prêcheurs. En face, on avait le gros de +l'armée.</p> + +<p>Ce renseignement donné, Gavroche ajouta:—Je vous autorise à leur +flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras à son créneau, l'oreille +tendue, épiait.</p> + +<p>Les assaillants, peu contents sans doute du coup à boulet, ne l'avaient +pas répété.</p> + +<p>Une compagnie d'infanterie de ligne était venue occuper l'extrémité de +la rue, en arrière de la pièce. Les soldats dépavaient la chaussée et y +construisaient avec les pavés une petite muraille basse, une façon +d'épaulement qui n'avait guère plus de dix-huit pouces de hauteur et qui +faisait front à la barricade. À l'angle de gauche de cet épaulement, on +voyait la tête de colonne d'un bataillon de la banlieue, massé rue +Saint-Denis.</p> + +<p>Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait +quand on retire des caissons les boîtes à mitraille, et il vit le chef +de pièce changer le pointage et incliner légèrement la bouche du canon à +gauche. Puis les canonniers se mirent à charger la pièce. Le chef de +pièce saisit lui-même le boutefeu et l'approcha de la lumière.</p> + +<p>—Baissez la tête, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous à genoux le +long de la barricade!</p> + +<p>Les insurgés, épars devant le cabaret et qui avaient quitté leur poste +de combat à l'arrivée de Gavroche, se ruèrent pêle-mêle vers la +barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras fût exécuté, la décharge +se fit avec le râle effrayant d'un coup de mitraille. C'en était un en +effet.</p> + +<p>La charge avait été dirigée sur la coupure de la redoute, y avait +ricoché sur le mur, et ce ricochet épouvantable avait fait deux morts et +trois blessés.</p> + +<p>Si cela continuait, la barricade n'était plus tenable. La mitraille +entrait.</p> + +<p>Il y eut une rumeur de consternation.</p> + +<p>—Empêchons toujours le second coup, dit Enjolras.</p> + +<p>Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pièce qui, en ce moment, +penché sur la culasse du canon, rectifiait et fixait définitivement le +pointage.</p> + +<p>Ce chef de pièce était un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond, +à la figure très douce, avec l'air intelligent propre à cette arme +prédestinée et redoutable qui, à force de se perfectionner dans +l'horreur, doit finir par tuer la guerre.</p> + +<p>Combeferre, debout près d'Enjolras, considérait ce jeune homme.</p> + +<p>—Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries! +Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre. +Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que +c'est un charmant jeune homme, il est intrépide, on voit qu'il pense, +c'est très instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un père, une +mère, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq +ans, il pourrait être ton frère.</p> + +<p>—Il l'est, dit Enjolras.</p> + +<p>—Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.</p> + +<p>—Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.</p> + +<p>Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.</p> + +<p>En même temps il pressa la détente de sa carabine. L'éclair jaillit. +L'artilleur tourna deux fois sur lui-même, les bras étendus devant lui +et la tête levée comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur +la pièce et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel +sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait traversé la +poitrine de part en part. Il était mort.</p> + +<p>Il fallut l'emporter et le remplacer. C'étaient en effet quelques +minutes de gagnées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#premier">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil +infaillible qui a influé sur la condamnation 1796</h3> + + +<p>Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait +recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette +mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups.</p> + +<p>Enjolras jeta ce commandement:</p> + +<p>—Il faut mettre là un matelas.</p> + +<p>—On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus.</p> + +<p>Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son +fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de +ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire +autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien.</p> + +<p>À l'ordre donné par Enjolras, il se leva.</p> + +<p>On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une +vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa +fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une +maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas, +posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge, +était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux +ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles +de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel +comme des cheveux.</p> + +<p>—Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean +Valjean.</p> + +<p>Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.</p> + +<p>Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.</p> + +<p>Une des deux cordes du matelas était coupée.</p> + +<p>Le matelas ne pendait plus que par un fil.</p> + +<p>Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de +la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la +rue.</p> + +<p>La barricade applaudit.</p> + +<p>Toutes les voix crièrent:</p> + +<p>—Voilà un matelas.</p> + +<p>—Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?</p> + +<p>Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les +assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant +exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient +couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée, +et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en +attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu +contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette +mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la +barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible.</p> + +<p>Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage +de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et +revint dans la barricade.</p> + +<p>Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de +façon que les artilleurs ne le vissent pas.</p> + +<p>Cela fait, on attendit le coup de mitraille.</p> + +<p>Il ne tarda pas.</p> + +<p>Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il +n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet +prévu était obtenu. La barricade était préservée.</p> + +<p>—Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie.</p> + +<p>Bossuet admirait et riait. Il s'écria:</p> + +<p>—C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui +plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule +un canon!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#premier">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Aurore</h3> + + +<p>En ce moment-là, Cosette se réveillait.</p> + +<p>Sa chambre était étroite, propre, discrète, avec une longue croisée au +levant sur l'arrière-cour de la maison.</p> + +<p>Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'était +point là la veille et elle était déjà rentrée dans sa chambre quand +Toussaint avait dit: Il paraît qu'il y a du train.</p> + +<p>Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux +rêves, ce qui tenait peut-être un peu à ce que son petit lit était très +blanc. Quelqu'un qui était Marius lui était apparu dans de la lumière. +Elle se réveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit +l'effet de la continuation du songe.</p> + +<p>Sa première pensée sortant de ce rêve fut riante. Cosette se sentit +toute rassurée. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures +auparavant, cette réaction de l'âme qui ne veut absolument pas du +malheur. Elle se mit à espérer de toutes ses forces sans savoir +pourquoi. Puis un serrement de cœur lui vint.—Voilà trois jours +qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reçu sa +lettre, qu'il savait où elle était, et qu'il avait tant d'esprit, et +qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'à elle.—Et cela certainement +aujourd'hui, et peut-être ce matin même.—Il faisait grand jour, mais le +rayon de lumière était très horizontal, elle pensa qu'il était de très +bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.</p> + +<p>Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par conséquent +cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'était +recevable. Tout cela était certain. C'était déjà assez monstrueux +d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'était +horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut +était une épreuve traversée. Marius allait arriver, et apporterait une +bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux; +elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le +sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-même. Il lui est +naturel d'être heureuse. Il semble que sa respiration soit faite +d'espérance.</p> + +<p>Du reste, Cosette ne pouvait parvenir à se rappeler ce que Marius lui +avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et +quelle explication il lui en avait donnée. Tout le monde a remarqué avec +quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber à terre court se cacher, +et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pensées qui nous +jouent le même tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau; +c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mémoire +dessus. Cosette se dépitait quelque peu du petit effort inutile que +faisait son souvenir. Elle se disait que c'était bien mal à elle et +bien coupable d'avoir oublié des paroles prononcées par Marius.</p> + +<p>Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa +prière et sa toilette.</p> + +<p>On peut à la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale, +non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait à peine, la prose ne +le doit pas.</p> + +<p>C'est l'intérieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans +l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis fermé qui ne doit pas être +regardé par l'homme tant qu'il n'a pas été regardé par le soleil. La +femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette +adorable demi-nudité qui a peur d'elle-même, ce pied blanc qui se +réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir +comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de +remonter et de cacher l'épaule pour un meuble qui craque ou pour une +voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets +tirés, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur, +cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude +presque ailée là où rien n'est à craindre, les phases successives du +vêtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point +que tout cela soit raconté, et c'est déjà trop de l'indiquer.</p> + +<p>L'œil de l'homme doit être plus religieux encore devant le lever d'une +jeune fille que devant le lever d'une étoile. La possibilité d'atteindre +doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre +de la prune, le cristal radié de la neige, l'aile du papillon poudrée de +plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait +pas même qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rêve +et n'est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie +sombre de l'idéal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague +pénombre. Ici, contempler, c'est profaner.</p> + +<p>Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-ménage du +réveil de Cosette.</p> + +<p>Un conte d'orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais +qu'Adam l'ayant regardée au moment où elle s'entrouvrait, elle eut honte +et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les +jeunes filles et les fleurs, les trouvant vénérables.</p> + +<p>Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui était fort +simple en ce temps-là où les femmes n'enflaient pas leurs boucles et +leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient +point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fenêtre et +promena ses yeux partout autour d'elle, espérant découvrir quelque peu +de la rue, un angle de maison, un coin de pavés, et pouvoir guetter là +Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrière-cour était +enveloppée de murs assez hauts, et n'avait pour échappée que quelques +jardins. Cosette déclara ces jardins hideux; pour la première fois de sa +vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du +carrefour eût été bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder +le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de là.</p> + +<p>Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce fût mobilité d'âme; mais, +des espérances coupées d'accablement, c'était sa situation. Elle sentit +confusément on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air +en effet. Elle se dit qu'elle n'était sûre de rien, que se perdre de +vue, c'était se perdre; et l'idée que Marius pourrait bien lui revenir +du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.</p> + +<p>Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une +sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.</p> + +<p>Tout le monde était encore couché dans la maison. Un silence provincial +régnait. Aucun volet n'était poussé. La loge du portier était fermée. +Toussaint n'était pas levée, et Cosette pensa tout naturellement que son +père dormait. Il fallait qu'elle eût bien souffert, et qu'elle souffrit +bien encore, car elle se disait que son père avait été méchant; mais +elle comptait sur Marius. L'éclipse d'une telle lumière était décidément +impossible. Elle pria. Par instants elle entendait à une certaine +distance des espèces de secousses sourdes, et elle disait: C'est +singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochères de si bonne +heure. C'étaient les coups de canon qui battaient la barricade.</p> + +<p>Il y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans +la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets; +l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-delà de la corniche +si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La +mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père +voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la +nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse, +la grande loi Multipliez était là souriante et auguste, et ce doux +mystère s'épanouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux +dans le soleil, l'âme dans les chimères, éclairée par l'amour au dedans +et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans +presque oser s'avouer qu'elle pensait en même temps à Marius, se mit à +regarder ces oiseaux, cette famille, ce mâle et cette femelle, cette +mère et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne à une +vierge.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#premier">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne</h3> + + +<p>Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille +alternaient, sans grand ravage à la vérité. Le haut de la façade de +Corinthe souffrait seul; la croisée du premier étage et les mansardes +du toit, criblées de chevrotines et de biscayens, se déformaient +lentement. Les combattants qui s'y étaient postés avaient dû s'effacer. +Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler +longtemps, afin d'épuiser les munitions des insurgés, s'ils font la +faute de répliquer. Quand on s'aperçoit, au ralentissement de leur feu, +qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras +n'était pas tombé dans ce piège; la barricade ne ripostait point.</p> + +<p>À chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue, +signe de haut dédain.</p> + +<p>—C'est bon, disait-il, déchirez de la toile. Nous avons besoin de +charpie.</p> + +<p>Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au +canon:</p> + +<p>—Tu deviens diffus, mon bonhomme.</p> + +<p>Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce +silence de la redoute commençait à inquiéter les assiégeants et à leur +faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin +de voir clair à travers ce tas de pavés et de savoir ce qui se passait +derrière cette muraille impassible qui recevait les coups sans y +répondre. Les insurgés aperçurent subitement un casque qui brillait au +soleil sur un toit voisin. Un pompier était adossé à une haute cheminée +et semblait là en sentinelle. Son regard plongeait à pic dans la +barricade.</p> + +<p>—Voilà un surveillant gênant, dit Enjolras.</p> + +<p>Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son +fusil.</p> + +<p>Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde après, le +casque, frappé d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat +effaré se hâta de disparaître.</p> + +<p>Un deuxième observateur prit sa place. Celui-ci était un officier. Jean +Valjean, qui avait rechargé son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya +le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier +n'insista pas, et se retira très vite. Cette fois l'avis fut compris. +Personne ne reparut sur le toit; et l'on renonça à espionner la +barricade.</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas tué l'homme? demanda Bossuet à Jean Valjean.</p> + + +<p>Jean Valjean ne répondit pas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#premier">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>Le désordre partisan de l'ordre</h3> + + +<p>Bossuet murmura à l'oreille de Combeferre:</p> + +<p>—Il n'a pas répondu à ma question.</p> + +<p>—C'est un homme qui fait de la bonté à coups de fusil, dit Combeferre.</p> + +<p>Ceux qui ont gardé quelque souvenir de cette époque déjà lointaine +savent que la garde nationale de la banlieue était vaillante contre les +insurrections. Elle fut particulièrement acharnée et intrépide aux +journées de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la +Cunette, dont l'émeute faisait chômer «l'établissement», devenait léonin +en voyant sa salle de danse déserte, et se faisait tuer pour sauver +l'ordre représenté par la guinguette. Dans ce temps à la fois bourgeois +et héroïque, en présence des idées qui avaient leurs chevaliers, les +intérêts avaient leurs paladins. Le prosaïsme du mobile n'ôtait rien à +la bravoure du mouvement. La décroissance d'une pile d'écus faisait +chanter à des banquiers la <i>Marseillaise</i>. On versait lyriquement son +sang pour le comptoir; et l'on défendait avec un enthousiasme +lacédémonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.</p> + +<p>Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de très +sérieux. C'étaient les éléments sociaux qui entraient en lutte, en +attendant le jour où ils entreront en équilibre.</p> + +<p>Un autre signe de ce temps, c'était l'anarchie mêlée au +gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On était pour l'ordre +avec indiscipline. Le tambour battait inopinément, sur le commandement +de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel +capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait +«d'idée», et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les +«journées», on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts. +Il y avait dans l'armée de l'ordre de véritables guérilleros, les uns +d'épée comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrède.</p> + +<p>La civilisation, malheureusement représentée à cette époque plutôt par +une agrégation d'intérêts que par un groupe de principes, était ou se +croyait en péril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant +centre, la défendait, la secourait et la protégeait, à sa tête; et le +premier venu prenait sur lui de sauver la société.</p> + +<p>Le zèle parfois allait jusqu'à l'extermination. Tel peloton de gardes +nationaux se constituait de son autorité privée conseil de guerre, et +jugeait et exécutait en cinq minutes un insurgé prisonnier. C'est une +improvisation de cette sorte qui avait tué Jean Prouvaire. Féroce loi de +Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est +appliquée par la république en Amérique comme par la monarchie en +Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de méprises. Un jour d'émeute, +un jeune poète, nommé Paul-Aimé Garnier, fut poursuivi place Royale, la +bayonnette aux reins, et n'échappa qu'en se réfugiant sous la porte +cochère du numéro 6. On criait:—<i>En voilà encore un de ces +Saint-Simoniens!</i> et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un +volume des mémoires du duc de <i>Saint-Simon</i>. Un garde national avait lu +sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait crié: À mort!</p> + +<p>Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue, +commandée par le capitaine Fannicot, nommé plus haut, se fit, par +fantaisie et bon plaisir, décimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si +singulier qu'il soit, a été constaté par l'instruction judiciaire +ouverte à la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot, +bourgeois impatient et hardi, espèce de condottiere de l'ordre, de ceux +que nous venons de caractériser, gouvernementaliste fanatique et +insoumis, ne put résister à l'attrait de faire feu avant l'heure et à +l'ambition de prendre la barricade à lui tout seul, c'est-à-dire avec +sa compagnie. Exaspéré par l'apparition successive du drapeau rouge et +du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blâmait tout haut les +généraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient +pas que le moment de l'assaut décisif fût venu, et laissaient, suivant +une expression célèbre de l'un d'eux, «l'insurrection cuire dans son +jus». Quant à lui, il trouvait la barricade mûre, et, comme ce qui est +mûr doit tomber, il essaya.</p> + +<p>Il commandait à des hommes résolus comme lui, «à des enragés», a dit un +témoin. Sa compagnie, celle-là même qui avait fusillé le poète Jean +Prouvaire, était la première du bataillon posté à l'angle de la rue. Au +moment où l'on s'y attendait le moins, le capitaine lança ses hommes +contre la barricade. Ce mouvement, exécuté avec plus de bonne volonté +que de stratégie, coûta cher à la compagnie Fannicot. Avant qu'elle fût +arrivée aux deux tiers de la rue, une décharge générale de la barricade +l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tête, furent +foudroyés à bout portant au pied même de la redoute, et cette courageuse +cohue de gardes nationaux, gens très braves, mais qui n'avaient point la +ténacité militaire, dut se replier, après quelque hésitation, en +laissant quinze cadavres sur le pavé. L'instant d'hésitation donna aux +insurgés le temps de recharger les armes, et une seconde décharge, très +meurtrière, atteignit la compagnie avant qu'elle eût pu regagner l'angle +de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et +elle reçut la volée de la pièce en batterie qui, n'ayant pas d'ordre, +n'avait pas discontinué son feu. L'intrépide et imprudent Fannicot fut +un des morts de cette mitraille. Il fut tué par le canon, c'est-à-dire +par l'ordre.</p> + +<p>Cette attaque, plus furieuse que sérieuse, irrita Enjolras.</p> + +<p>—Les imbéciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent +nos munitions, pour rien.</p> + +<p>Enjolras parlait comme un vrai général d'émeute qu'il était. +L'insurrection et la répression ne luttent point à armes égales. +L'insurrection, promptement épuisable, n'a qu'un nombre de coups à tirer +et qu'un nombre de combattants à dépenser. Une giberne vidée, un homme +tué, ne se remplacent pas. La répression, ayant l'armée, ne compte pas +les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La répression +a autant de régiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux +que la barricade a de cartouchières. Aussi sont-ce là des luttes d'un +contre cent, qui finissent toujours par l'écrasement des barricades; à +moins que la révolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la +balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se +lève, les pavés entrent en bouillonnement, les redoutes populaires +pullulent, Paris tressaille souverainement, le <i>quid divinum</i> se dégage, +un 10 août est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse +lumière apparaît, la gueule béante de la force recule, et l'armée, ce +lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophète, la France.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#premier">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>Lueurs qui passent</h3> + + +<p>Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade, +il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point +d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idéal, de la conviction, de +l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.</p> + +<p>Une de ces intermittences, un de ces vagues frémissements d'espérance +traversa subitement, à l'instant le plus inattendu, la barricade de la +Chanvrerie.</p> + +<p>—Écoutez, s'écria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me +semble que Paris s'éveille.</p> + +<p>Il est certain que, dans la matinée du 6 juin, l'insurrection eut, +pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du +tocsin de Saint-Merry ranima quelques velléités. Rue du Poirier, rue des +Gravilliers, des barricades s'ébauchèrent. Devant la porte +Saint-Martin, un jeune homme, armé d'une carabine, attaqua seul un +escadron de cavalerie. À découvert, en plein boulevard, il mit un genou +à terre, épaula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna +en disant: <i>En voilà encore un qui ne nous fera plus de mal</i>. Il fut +sabré. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de +derrière une jalousie baissée. On voyait à chaque coup trembler les +feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrêté rue de la +Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes +furent attaqués. À l'entrée de la rue Bertin-Poirée, une fusillade très +vive et tout à fait imprévue accueillit un régiment de cuirassiers, en +tête duquel marchait le général Cavaignac de Baragne. Rue +Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons +de vaisselle et des ustensiles de ménage; mauvais signe; et quand on +rendit compte de ce fait au maréchal Soult, le vieux lieutenant de +Napoléon devint rêveur, se rappelant le mot de Suchet à Saragosse: +<i>Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de +chambre sur la tête</i>.</p> + +<p>Ces Symptômes généraux qui se manifestaient au moment où l'on croyait +l'émeute localisée, cette fièvre de colère qui reprenait le dessus, ces +flammèches qui volaient çà et là au-dessus de ces masses profondes de +combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble +inquiéta les chefs militaires. On se hâta d'éteindre ces commencements +d'incendie. On retarda, jusqu'à ce que ces pétillements fussent +étouffés, l'attaque des barricades Maubuée, de la Chanvrerie et de +Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu'à elles, et de pouvoir tout +finir d'un coup. Des colonnes furent lancées dans les rues en +fermentation, balayant les grandes, sondant les petites, à droite, à +gauche, tantôt avec précaution et lentement, tantôt au pas de charge. La +troupe enfonçait les portes des maisons d'où l'on avait tiré; en même +temps des manœuvres de cavalerie dispersaient les groupes des +boulevards. Cette répression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas +tumultueux propre aux chocs d'armée et de peuple. C'était là ce +qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie, +saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blessés +sur des civières, et il disait à Courfeyrac:—Ces blessés-là ne viennent +pas de chez nous.</p> + +<p>L'espoir dura peu; la lueur s'éclipsa vite. En moins d'une demi-heure, +ce qui était dans l'air s'évanouit, ce fut comme un éclair sans foudre, +et les insurgés sentirent retomber sur eux cette espèce de chape de +plomb que l'indifférence du peuple jette sur les obstinés abandonnés.</p> + +<p>Le mouvement général qui semblait s'être vaguement dessiné avait avorté; +et l'attention du ministre de la guerre et la stratégie des généraux +pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades +restées debout.</p> + +<p>Le soleil montait sur l'horizon.</p> + +<p>Un insurgé interpella Enjolras:</p> + +<p>—On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme ça sans +manger?</p> + +<p>Enjolras, toujours accoudé à son créneau, sans quitter des yeux +l'extrémité de la rue, fit un signe de tête affirmatif.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#premier">Chapitre XIV</a></h2> + +<h3>Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras</h3> + + +<p>Courfeyrac, assis sur un pavé à côté d'Enjolras, continuait d'insulter +le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette +sombre nuée de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait +par une bouffée d'ironie.</p> + +<p>—Tu t'époumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu +perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, ça. C'est de la toux.</p> + +<p>Et l'on riait autour de lui.</p> + +<p>Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le +péril, remplaçaient, comme madame Scarron, la nourriture par la +plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient à tous de la gaîté.</p> + +<p>—J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa témérité impassible +m'émerveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-être un peu triste; +Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres, +nous avons tous plus ou moins des maîtresses qui nous rendent fous, +c'est-à-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le +moins qu'on se batte comme un lion. C'est une façon de nous venger des +traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour +faire bisquer Angélique. Tous nos héroïsmes viennent de nos femmes. Un +homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait +partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas +amoureux, et il trouve le moyen d'être intrépide. C'est une chose +inouïe qu'on puisse être froid comme la glace et hardi comme le feu.</p> + +<p>Enjolras ne paraissait pas écouter, mais quelqu'un qui eût été près de +lui l'eût entendu murmurer à demi-voix: <i>Patria</i>.</p> + +<p>Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'écria:</p> + +<p>—Du nouveau!</p> + +<p>Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:</p> + +<p>—Je m'appelle Pièce de Huit.</p> + +<p>En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scène. C'était une +deuxième bouche à feu.</p> + +<p>Les artilleurs firent rapidement la manœuvre de force, et mirent cette +seconde pièce en batterie près de la première.</p> + +<p>Ceci ébauchait le dénoûment.</p> + +<p>Quelques instants après, les deux pièces, vivement servies, tiraient de +front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la +banlieue soutenaient l'artillerie.</p> + +<p>On entendait une autre canonnade à quelque distance. En même temps que +deux pièces s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie, +deux autres bouches à feu, braquées, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue +Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons +se faisaient lugubrement écho.</p> + +<p>Les aboiements des sombres chiens de la guerre se répondaient.</p> + +<p>Des deux pièces qui battaient maintenant la barricade de la rue de la +Chanvrerie, l'une tirait à mitraille, l'autre à boulet.</p> + +<p>La pièce qui tirait à boulet était pointée un peu haut et le tir était +calculé de façon que le boulet frappait le bord extrême de l'arête +supérieure de la barricade, l'écrêtait, et émiettait les pavés sur les +insurgés en éclats de mitraille.</p> + +<p>Ce procédé de tir avait pour but d'écarter les combattants du sommet de +la redoute, et de les contraindre à se pelotonner dans l'intérieur; +c'est-à-dire que cela annonçait l'assaut.</p> + +<p>Une fois les combattants chassés du haut de la barricade par le boulet +et des fenêtres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque +pourraient s'aventurer dans la rue sans être visées, peut-être même sans +être aperçues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au +soir, et, qui sait? la prendre par surprise.</p> + +<p>—Il faut absolument diminuer l'incommodité de ces pièces, dit Enjolras, +et il cria: «Feu sur les artilleurs!» Tous étaient prêts. La barricade, +qui se taisait depuis si longtemps, fit feu éperdument, sept ou huit +décharges se succédèrent avec une sorte de rage et de joie, la rue +s'emplit d'une fumée aveuglante, et, au bout de quelques minutes, à +travers cette brume toute rayée de flamme, on put distinguer confusément +les deux tiers des ailleurs couchés sous les roues des canons. Ceux qui +étaient restés debout continuaient de servir les pièces avec une +tranquillité sévère; mais le feu était ralenti.</p> + +<p>—Voilà qui va bien, dit Bossuet à Enjolras. Succès.</p> + +<p>Enjolras hocha la tête et répondit:</p> + +<p>—Encore un quart d'heure de ce succès, et il n'y aura plus dix +cartouches dans la barricade.</p> + +<p>Il paraît que Gavroche entendit ce mot.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a><a href="#premier">Chapitre XV</a></h2> + +<h3>Gavroche dehors</h3> + + +<p>Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu'un au bas de la barricade, dehors, +dans la rue, sous les balles.</p> + +<p>Gavroche avait pris un panier à bouteilles, dans le cabaret, était sorti +par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les +gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de +la redoute.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac.</p> + +<p>Gavroche leva le nez:</p> + +<p>—Citoyen, j'emplis mon panier.</p> + +<p>—Tu ne vois donc pas la mitraille?</p> + +<p>Gavroche répondit:</p> + +<p>—Eh bien, il pleut. Après?</p> + +<p>Courfeyrac cria:</p> + +<p>—Rentre!</p> + +<p>—Tout à l'heure, fit Gavroche.</p> + +<p>Et, d'un bond, il s'enfonça dans la rue.</p> + +<p>On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laissé +derrière elle une traînée de cadavres.</p> + +<p>Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la +rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision +de cartouches pour la barricade.</p> + +<p>La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage +tombé dans une gorge de montagnes entre deux escarpements à pic, peut se +figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes +de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse; +de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour. +C'est à peine si, d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte, +les combattants s'apercevaient.</p> + +<p>Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui +devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche.</p> + +<p>Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put +s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou +huit premières gibernes sans grand danger.</p> + +<p>Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier +aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à +l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre +une noix.</p> + +<p>De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier +de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.</p> + +<p>Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.</p> + +<p>—Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. À force d'aller en +avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait +transparent.</p> + +<p>Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière +leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle +de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la +fumée.</p> + +<p>Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant +près d'une borne, une balle frappa le cadavre.</p> + +<p>—Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.</p> + +<p>Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième +renversa son panier.</p> + +<p>Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.</p> + +<p>Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les +hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il +chanta:</p> + +<p>On est laid à Nanterre,</p> + +<p>C'est la faute à Voltaire,</p> + +<p>Et bête à Palaiseau,</p> + +<p>C'est la faute à Rousseau.</p> + +<p>Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les +cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla +dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. +Gavroche chanta:</p> + +<p>Je ne suis pas notaire,</p> + +<p>C'est la faute à Voltaire,</p> + +<p>Je suis petit oiseau,</p> + +<p>C'est la faute à Rousseau.</p> + +<p>Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet:</p> + +<p>Joie est mon caractère,</p> + +<p>C'est la faute à Voltaire,</p> + +<p>Misère est mon trousseau,</p> + +<p>C'est la faute à Rousseau.</p> + +<p>Cela continua ainsi quelque temps.</p> + +<p>Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, +taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le +moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un +couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes +nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se +redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, +disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la +mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, +vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants +d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il +chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme; c'était un +étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les +balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on +ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que +la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une +pichenette.</p> + +<p>Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit +par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il +s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Antée +dans ce pygmée; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le +géant toucher la terre; Gavroche n'était tombé que pour se redresser; il +resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il +éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, +et se mit à chanter.</p> + +<p>Je suis tombé par terre,</p> + +<p>C'est la faute à Voltaire,</p> + +<p>Le nez dans le ruisseau,</p> + +<p>C'est la faute à....</p> + +<p>Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. +Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette +petite grande âme venait de s'envoler.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a><a href="#premier">Chapitre XVI</a></h2> + +<h3>Comment de frère on devient père</h3> + + +<p>Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg—car le +regard du drame doit être présent partout,—deux enfants qui se tenaient +par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les +ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du soleil; l'aîné +conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles; ils avaient un +air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.</p> + +<p>L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main gauche +et avait une baguette dans sa main droite.</p> + +<p>Ils étaient seuls dans le jardin. Le jardin était désert, les grilles +étaient fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les +troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour les besoins du +combat.</p> + +<p>Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de +quelque corps de garde entrebâillé; peut-être aux environs, à la +barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le +carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: <i>invenerunt parvulum +pannis involutum,</i> y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils +s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé +l'œil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et avaient-ils +passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit les journaux? Le +fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient libres. Être errant +et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres petits étaient perdus en +effet.</p> + +<p>Ces deux enfants étaient ceux-là mêmes dont Gavroche avait été en peine, +et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en location chez +la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombées +de toutes ces branches sans racines, et roulées sur la terre par le +vent.</p> + +<p>Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de +prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles.</p> + +<p>Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «Enfants +Abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le +pavé de Paris.</p> + +<p>Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables +fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils +eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les +jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont +droit aux fleurs.</p> + +<p>Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en +contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient +restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la +surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose; et +les inspecteurs, émus eux aussi par l'anxiété publique et plus occupés +du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas +vu les deux délinquants.</p> + +<p>Il avait plu la veille, et même un peu le matin. Mais en juin les ondées +ne comptent pas. C'est à peine si l'on s'aperçoit, une heure après un +orage, que cette belle journée blonde a pleuré. La terre en été est +aussi vite sèche que la joue d'un enfant.</p> + +<p>À cet instant du solstice, la lumière du plein midi est, pour ainsi +dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose à la +terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une +averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin +tout ruisselait, l'après-midi tout poudroie.</p> + +<p>Rien n'est admirable comme une verdure débarbouillée par la pluie et +essuyée par le rayon; c'est de la fraîcheur chaude. Les jardins et les +prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs +fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs +parfums à la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement +ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide à faire +patienter l'homme.</p> + +<p>Il y a des êtres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant +l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbés dans le prodige, +puisant dans l'idolâtrie de la nature l'indifférence du bien et du mal, +contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne +comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de +ceux-là, de la nudité du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique +d'une petite épine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des +haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rêver sous les +arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits. +Chose étrange, l'infini leur suffît. Ce grand besoin de l'homme, le +fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le +progrès, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indéfini, qui naît +de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur +échappe. Pourvu qu'ils soient face à face avec l'immensité, ils +sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abîmer, voilà leur vie. +L'histoire de l'humanité pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y +est pas; le vrai Tout reste en dehors; à quoi bon s'occuper de ce +détail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc +Aldebaran qui se lève! La mère n'a plus de lait, le nouveau-né se meurt, +je n'en sais rien, mais considérez donc cette rosace merveilleuse que +fait une rondelle de l'aubier du sapin examinée au microscope! +comparez-moi la plus belle malines à cela! Ces penseurs oublient +d'aimer. Le zodiaque réussit sur eux au point de les empêcher de voir +l'enfant qui pleure. Dieu leur éclipse l'âme. C'est là une famille +d'esprits, à la fois petits et grands. Horace en était, Goethe en était, +La Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de l'infini, spectateurs +tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Néron s'il fait beau, +auxquels le soleil cache le bûcher, qui regarderaient guillotiner en y +cherchant un effet de lumière, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot, +ni le râle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois +de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus +de leur tête, se déclarent contents, et qui sont déterminés à être +heureux jusqu'à épuisement du rayonnement des astres et du chant des +oiseaux.</p> + +<p>Ce sont de radieux ténébreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont à +plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut +les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait +un être à la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils +et qui aurait un astre au milieu du front.</p> + +<p>L'indifférence de ces penseurs, c'est là, selon quelques-uns, une +philosophie supérieure. Soit; mais dans cette supériorité il y a de +l'infirmité. On peut être immortel et boiteux; témoin Vulcain. On peut +être plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la +nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?</p> + +<p>Mais alors, quoi! à qui se fier? <i>Solem quis dicere falsum audeat</i>? +Ainsi de certains génies eux-mêmes, de certains Très-Hauts humains, des +hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est là-haut, au faîte, au +sommet, au zénith, ce qui envoie sur la terre tant de clarté, verrait +peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas désespérant? Non. +Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.</p> + +<p>Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et +dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient +dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à +la clarté de midi, semblaient chercher à s'embrasser. Il y avait dans +les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient, +les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits +coups de bec dans les trous de l'écorce. Les plates-bandes acceptaient +la royauté légitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui +qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivrée des œillets. Les +vieilles corneilles de Marie de Médicis étaient amoureuses dans les +grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes, +qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme, faites +fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles, +étincelles de ces fleurs flammes. Tout était grâce et gaîté, même la +pluie prochaine; cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles +devaient profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient +la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait du bonheur; la +vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours, +l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui +tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on +baise.</p> + +<p>Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre +trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil; +il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la +terre était déjà séchée au point d'être presque brûlée. Il faisait assez +de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques +feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient +joyeusement, et semblaient gaminer.</p> + +<p>L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève, +chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création l'énormité +de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans ce +va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse +dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait la +prodigalité de l'inépuisable; et, derrière cette splendeur comme +derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire +d'étoiles.</p> + +<p>Grâce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grâce à la pluie, il +n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver; +tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui +sortent de la terre sous forme de fleurs, étaient irréprochables. Cette +magnificence était propre. Le grand silence de la nature heureuse +emplissait le jardin. Silence céleste compatible avec mille musiques, +roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent. +Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble; +les entrées et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu; +les lilas finissaient, les jasmins commençaient; quelques fleurs étaient +attardées, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons +rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de +mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des +ondulations dans l'énormité magnifique des marronniers. C'était +splendide. Un vétéran de la caserne voisine qui regardait à travers la +grille disait: Voilà le printemps au port d'armes et en grande tenue.</p> + +<p>Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était l'heure; +la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la +terre; le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel. +Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis, +le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le +rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche +trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait +bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au +bien; mais pas une bête n'avait l'estomac vide.</p> + +<p>Les deux petits abandonnés étaient parvenus près du grand bassin, et, un +peu troublés par toute cette lumière, ils tâchaient de se cacher, +instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, même +impersonnelle; et ils se tenaient derrière la baraque des cygnes.</p> + +<p>Çà et là, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait +confusément des cris, une rumeur, des espèces de râles tumultueux qui +étaient des fusillades, et des frappements sourds qui étaient des coups +de canon. Il y avait de la fumée au-dessus des toits du côté des halles. +Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.</p> + +<p>Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit répétait de +temps en temps à demi-voix: J'ai faim.</p> + +<p>Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple +s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui +menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son +fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.</p> + +<p>À cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue +d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires +quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père +et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là.</p> + +<p>Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur» et se cachèrent +un peu plus.</p> + +<p>Celui-ci était un bourgeois. Le même peut-être qu'un jour Marius, à +travers sa fièvre d'amour, avait entendu, près de ce même grand bassin, +conseillant à son fils «d'éviter les excès». Il avait l'air affable et +altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce +sourire mécanique, produit par trop de mâchoire et trop peu de peau, +montre les dents plutôt que l'âme. L'enfant, avec sa brioche mordue +qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde +national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en +bourgeois à cause de la prudence.</p> + +<p>Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les +deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une +admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme +eux.</p> + +<p>Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal, +et ils étaient superbes.</p> + +<p>Si les deux petits pauvres eussent écouté et eussent été d'âge à +comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le +père disait au fils:</p> + +<p>—Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le +faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrés d'or et de +pierreries; je laisse ce faux éclat aux âmes mal organisées.</p> + +<p>Ici les cris profonds qui venaient du côté des halles éclatèrent avec un +redoublement de cloche et de rumeur.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.</p> + +<p>Le père répondit:</p> + +<p>—Ce sont des saturnales.</p> + +<p>Tout à coup, il aperçut les deux petits déguenillés, immobiles derrière +la maisonnette verte des cygnes.</p> + +<p>—Voilà le commencement, dit-il.</p> + +<p>Et après un silence il ajouta:</p> + +<p>—L'anarchie entre dans ce jardin.</p> + +<p>Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit +à pleurer.</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu? demanda le père.</p> + +<p>—Je n'ai plus faim, dit l'enfant.</p> + +<p>Le sourire du père s'accentua.</p> + +<p>—On n'a pas besoin de faim pour manger un gâteau.</p> + +<p>—Mon gâteau m'ennuie. Il est rassis.</p> + +<p>—Tu n'en veux plus?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Le père lui montra les cygnes.</p> + +<p>—Jette-le à ces palmipèdes.</p> + +<p>L'enfant hésita. On ne veut plus de son gâteau; ce n'est pas une raison +pour le donner.</p> + +<p>Le père poursuivit:</p> + +<p>—Sois humain. Il faut avoir pitié des animaux.</p> + +<p>Et, prenant à son fils le gâteau, il le jeta dans le bassin.</p> + +<p>Le gâteau tomba assez près du bord.</p> + +<p>Les cygnes étaient loin, au centre du bassin, et occupés à quelque +proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.</p> + +<p>Le bourgeois, sentant que le gâteau risquait de se perdre, et ému de ce +naufrage inutile, se livra à une agitation télégraphique qui finit par +attirer l'attention des cygnes.</p> + +<p>Ils aperçurent quelque chose qui surnageait, virèrent de bord comme des +navires qu'ils sont, et se dirigèrent vers la brioche lentement, avec la +majesté béate qui convient à des bêtes blanches.</p> + +<p>—Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir +de l'esprit.</p> + +<p>En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement +subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffées de vent qui +parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet +instant-là apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs, +des feux de peloton, et les répliques lugubres du tocsin et du canon. +Ceci coïncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.</p> + +<p>Les cygnes n'étaient pas encore arrivés à la brioche.</p> + +<p>—Rentrons, dit le père, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main +de son fils. Puis il continua:</p> + +<p>—Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui sépare la +royauté de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont +pleuvoir.</p> + +<p>Il regarda le nuage.</p> + +<p>—Et peut-être aussi la pluie elle-même va pleuvoir; le ciel s'en mêle; +la branche cadette est condamnée. Rentrons vite.</p> + +<p>—Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.</p> + +<p>Le père répondit:</p> + +<p>—Ce serait une imprudence.</p> + +<p>Et il emmena son petit bourgeois.</p> + +<p>Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tête vers le bassin jusqu'à ce +qu'un coude des quinconces le lui eût caché.</p> + +<p>Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants +s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus +petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en +allait.</p> + +<p>Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au +grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.</p> + +<p>Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat +ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main +gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main +droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se +hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit +pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles +ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette +de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau. +L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes, +saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils +avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et +une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère, +et lui dit:</p> + +<p>—Colle-toi ça dans le fusil.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a><a href="#premier">Chapitre XVII</a></h2> + +<h3><i>Mortuus pater filium moriturum expectat</i></h3> + + +<p>Marius s'était élancé hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi. +Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le +panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.</p> + +<p>Hélas! pensait-il, ce que le père avait fait pour son père, il le +rendait au fils; seulement Thénardier avait rapporté son père vivant; +lui, il rapportait l'enfant mort.</p> + +<p>Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il +avait, comme l'enfant, le visage inondé de sang.</p> + +<p>À l'instant où il s'était baissé pour ramasser Gavroche, une balle lui +avait effleuré le crâne; il ne s'en était pas aperçu.</p> + +<p>Courfeyrac défit sa cravate et en banda le front de Marius.</p> + +<p>On déposa Gavroche sur la même table que Mabeuf, et l'on étendit sur les +deux corps le châle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour +l'enfant.</p> + +<p>Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté.</p> + +<p>Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer.</p> + +<p>Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne. +Quand Combeferre lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête.</p> + +<p>—Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve +moyen de ne pas se battre dans cette barricade.</p> + +<p>—Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras.</p> + +<p>—L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre.</p> + +<p>Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:</p> + +<p>—C'est un autre genre que le père Mabeuf.</p> + +<p>Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à +peine l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces +sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune idée des singuliers moments +de tranquillité mêlés à ces convulsions. On va et vient, on cause, on +plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un +combattant lui dire au milieu de la mitraille: <i>Nous sommes ici comme à +un déjeuner de garçons.</i> La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le +répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes +les phases avaient été ou allaient être épuisées. La position, de +critique, était devenue menaçante, et, de menaçante, allait probablement +devenir désespérée. À mesure que la situation s'assombrissait, la lueur +héroïque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la +dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant son glaive nu au +sombre génie Epidotas.</p> + +<p>Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blessés; Bossuet et +Feuilly faisaient des cartouches avec la poire à poudre cueillie par +Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait à Feuilly: <i>Nous allons +bientôt prendre la diligence pour une autre planète</i>; Courfeyrac, sur +les quelques pavés qu'il s'était réservés près d'Enjolras, disposait et +rangeait tout un arsenal, sa canne à épée, son fusil, deux pistolets +d'arçon et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en +ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face +de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tête avec une ficelle un +large chapeau de paille de la mère Hucheloup, de <i>peur des coups de +soleil</i>, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient +gaîment entre eux, comme s'ils avaient hâte de parler patois une +dernière fois. Joly, qui avait décroché le miroir de la veuve Hucheloup, +y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant découvert des croûtes +de pain, à peu près moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement. +Marius était inquiet de ce que son père allait lui dire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a><a href="#premier">Chapitre XVIII</a></h2> + +<h3>Le vautour devenu proie</h3> + + +<p>Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce +qui caractérise cette surprenante guerre des rues ne doit être omis.</p> + +<p>Quelle que soit cette étrange tranquillité intérieure dont nous venons +de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins +vision.</p> + +<p>Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de +l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont +sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un +songe.</p> + +<p>Ce qu'on ressent dans ces lieux-là, nous l'avons indiqué à propos de +Marius, et nous en verrons les conséquences, c'est plus et c'est moins +que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu. +On a été terrible, on l'ignore. On a été entouré d'idées combattantes +qui avaient des faces humaines; on a eu la tête dans de la lumière +d'avenir. Il y avait des cadavres couchés et des fantômes debout. Les +heures étaient colossales et semblaient des heures d'éternité. On a vécu +dans la mort. Des ombres ont passé. Qu'était-ce? On a vu des mains où il +y avait du sang; c'était un assourdissement épouvantable, c'était aussi +un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et +d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on était dans de la fumée, +dans de la nuit peut-être. On croit avoir touché au suintement sinistre +des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a +dans les ongles. On ne se souvient plus.</p> + +<p>Revenons à la rue de la Chanvrerie.</p> + +<p>Tout à coup, entre deux décharges, on entendit le son lointain d'une +heure qui sonnait.</p> + +<p>—C'est midi, dit Combeferre.</p> + +<p>Les douze coups n'étaient pas sonnés qu'Enjolras se dressait tout +debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:</p> + +<p>—Montez des pavés dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fenêtre +et des mansardes. La moitié des hommes aux fusils, l'autre moitié aux +pavés. Pas une minute à perdre.</p> + +<p>Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache à l'épaule, venait d'apparaître +en ordre de bataille à l'extrémité de la rue.</p> + +<p>Ceci ne pouvait être qu'une tête de colonne; et de quelle colonne? de la +colonne d'attaque évidemment; les sapeurs-pompiers chargés de démolir la +barricade devant toujours précéder les soldats chargés de l'escalader.</p> + +<p>On touchait évidemment à l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822, +appelait «le coup de collier».</p> + +<p>L'ordre d'Enjolras fut exécuté avec la hâte correcte propre aux navires +et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'où l'évasion soit +impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavés qu'Enjolras +avait fait entasser à la porte de Corinthe furent montés au premier +étage et au grenier, et, avant qu'une deuxième minute fût écoulée, ces +pavés, artistement posés l'un sur l'autre, muraient jusqu'à moitié de la +hauteur la fenêtre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques +intervalles, ménagés soigneusement par Feuilly, principal constructeur, +pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fenêtres +put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cessé. Les +deux pièces tiraient maintenant à boulet sur le centre du barrage afin +d'y faire une trouée, et, s'il était possible, une brèche, pour +l'assaut.</p> + +<p>Quand les pavés, destinés à la défense suprême, furent en place, +Enjolras fit porter au premier étage les bouteilles qu'il avait placées +sous la table où était Mabeuf.</p> + +<p>—Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.</p> + +<p>—Eux, répondit Enjolras.</p> + +<p>Puis on barricada la fenêtre d'en bas, et l'on tint toutes prêtes les +traverses de fer qui servaient à barrer intérieurement la nuit la porte +du cabaret.</p> + +<p>La forteresse était complète. La barricade était le rempart, le cabaret +était le donjon.</p> + +<p>Des pavés qui restaient, on boucha la coupure.</p> + +<p>Comme les défenseurs d'une barricade sont toujours obligés de ménager +les munitions, et que les assiégeants le savent, les assiégeants +combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant, +s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en réalité, +et prennent leurs aises. Les apprêts d'attaque se font toujours avec une +certaine lenteur méthodique; après quoi, la foudre.</p> + +<p>Cette lenteur permit à Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner. +Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait +être un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Il dit à Marius:—Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les +derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.</p> + +<p>Marius se posta en observation sur la crête de la barricade.</p> + +<p>Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, était +l'ambulance.</p> + +<p>—Pas d'éclaboussures sur les blessés, dit-il.</p> + +<p>Il donna ses dernières instructions dans la salle basse d'une voix +brève, mais profondément tranquille; Feuilly écoutait et répondait au +nom de tous.</p> + +<p>—Au premier étage, tenez des haches prêtes pour couper l'escalier. Les +a-t-on?</p> + +<p>—Oui, dit Feuilly.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Deux haches et un merlin.</p> + +<p>—C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il +de fusils?</p> + +<p>—Trente-quatre.</p> + +<p>—Huit de trop. Tenez ces fusils chargés comme les autres, et sous la +main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes à la +barricade. Six embusqués aux mansardes et à la fenêtre du premier pour +faire feu sur les assaillants à travers les meurtrières des pavés. Qu'il +ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout à l'heure, quand le +tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se précipitent à la +barricade. Les premiers arrivés seront les mieux placés.</p> + +<p>Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:</p> + +<p>—Je ne t'oublie pas.</p> + +<p>Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:</p> + +<p>—Le dernier qui sortira d'ici cassera la tête à cet espion.</p> + +<p>—Ici? demanda une voix.</p> + +<p>—Non, ne mêlons pas ce cadavre aux nôtres. On peut enjamber la petite +barricade sur la ruelle Mondétour. Elle n'a que quatre pieds de haut. +L'homme est bien garrotté. On l'y mènera, et on l'y exécutera.</p> + +<p>Quelqu'un, en ce moment-là, était plus impassible qu'Enjolras; c'était +Javert.</p> + +<p>Ici Jean Valjean apparut.</p> + +<p>Il était confondu dans le groupe des insurgés. Il en sortit, et dit à +Enjolras:</p> + +<p>—Vous êtes le commandant?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous m'avez remercié tout à l'heure.</p> + +<p>—Au nom de la République. La barricade a deux sauveurs: Marius +Pontmercy et vous.</p> + +<p>—Pensez-vous que je mérite une récompense?</p> + +<p>—Certes.</p> + +<p>—Eh bien, j'en demande une.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Brûler moi-même la cervelle à cet homme-là.</p> + +<p>Javert leva la tête, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible, +et dit:</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>Quant à Enjolras, il s'était mis à recharger sa carabine; il promena ses +yeux autour de lui:</p> + +<p>—Pas de réclamations?</p> + +<p>Et il se tourna vers Jean Valjean:</p> + +<p>—Prenez le mouchard.</p> + +<p>Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur +l'extrémité de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis +annonça qu'il venait de l'armer.</p> + +<p>Presque au même instant, on entendit une sonnerie de clairons.</p> + +<p>—Alerte! cria Marius du haut de la barricade.</p> + +<p>Javert se mit à rire de ce rire sans bruit qui lui était propre, et, +regardant fixement les insurgés, leur dit:</p> + +<p>—Vous n'êtes guère mieux portants que moi.</p> + +<p>—Tous dehors! cria Enjolras.</p> + +<p>Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le +dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:</p> + +<p>—À tout à l'heure!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a><a href="#premier">Chapitre XIX</a></h2> + +<h3>Jean Valjean se venge</h3> + + +<p>Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il défit la corde qui +assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le nœud +était sous la table. Après quoi, il lui fit signe de se lever.</p> + +<p>Javert obéit, avec cet indéfinissable sourire où se condense la +suprématie de l'autorité enchaînée.</p> + +<p>Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bête +de somme par la bricole, et, l'entraînant après lui, sortit du cabaret, +lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de très +petits pas.</p> + +<p>Jean Valjean avait le pistolet au poing.</p> + +<p>Ils franchirent ainsi le trapèze intérieur de la barricade. Les +insurgés, tout à l'attaque imminente, tournaient le dos.</p> + +<p>Marius, seul, placé de côté à l'extrémité gauche du barrage, les vit +passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'éclaira de la lueur +sépulcrale qu'il avait dans l'âme.</p> + +<p>Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, à Javert garrotté, mais +sans le lâcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle +Mondétour.</p> + +<p>Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvèrent seuls tous les +deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons +les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient +un monceau terrible à quelques pas.</p> + +<p>On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure +dénouée, une main percée, et un sein de femme demi-nu. C'était Éponine.</p> + +<p>Javert considéra obliquement cette morte, et, profondément calme, dit à +demi-voix:</p> + +<p>—Il me semble que je connais cette fille-là.</p> + +<p>Puis il se tourna vers Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard +qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:—Javert, c'est moi.</p> + +<p>Javert répondit:</p> + +<p>—Prends ta revanche.</p> + +<p>Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.</p> + +<p>—Un surin! s'écria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.</p> + +<p>Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa +les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la +ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:</p> + +<p>—Vous êtes libre.</p> + +<p>Javert n'était pas facile à étonner. Cependant, tout maître qu'il était +de lui, il ne put se soustraire à une commotion. Il resta béant et +immobile.</p> + +<p>Jean Valjean poursuivit:</p> + +<p>—Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en +sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé, +numéro sept.</p> + +<p>Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la +bouche, et il murmura entre ses dents:</p> + +<p>—Prends garde.</p> + +<p>—Allez, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Javert reprit:</p> + +<p>—Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé?</p> + +<p>—Numéro sept.</p> + +<p>Javert répéta à demi-voix:—Numéro sept.</p> + +<p>Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux +épaules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une +de ses mains, et se mit à marcher dans la direction des halles. Jean +Valjean le suivait des yeux. Après quelques pas, Javert se retourna, et +cria à Jean Valjean:</p> + +<p>—Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutôt.</p> + +<p>Javert ne s'apercevait pas lui-même qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:</p> + +<p>—Allez-vous-en, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Javert s'éloigna à pas lents. Un moment après, il tourna l'angle de la +rue des Prêcheurs.</p> + +<p>Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en l'air.</p> + +<p>Puis il rentra dans la barricade et dit:</p> + +<p>—C'est fait.</p> + +<p>Cependant voici ce qui s'était passé:</p> + +<p>Marius, plus occupé du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-là +regardé attentivement l'espion garrotté au fond obscur de la salle +basse.</p> + +<p>Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir, +il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela +l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui +avait remis et dont il s'était servi lui Marius, dans cette barricade +même; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le +nom.</p> + +<p>Ce souvenir pourtant était brumeux et trouble comme toutes ses idées. Ce +ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il +s'adressa:—Est-ce que ce n'est pas là cet inspecteur de police qui m'a +dit s'appeler Javert?</p> + +<p>Peut-être était-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il +fallait d'abord savoir si c'était bien ce Javert.</p> + +<p>Marius interpella Enjolras qui venait de se placer à l'autre bout de la +barricade.</p> + +<p>—Enjolras?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Comment s'appelle cet homme-là?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—L'agent de police. Sais-tu son nom?</p> + +<p>—Sans doute. Il nous l'a dit.</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Javert.</p> + +<p>Marius se dressa.</p> + +<p>En ce moment on entendit le coup de pistolet.</p> + +<p>Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.</p> + +<p>Un froid sombre traversa le cœur de Marius.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XX" id="Chapitre_XX"></a><a href="#premier">Chapitre XX</a></h2> + +<h3>Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort</h3> + + +<p>L'agonie de la barricade allait commencer.</p> + +<p>Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille +fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en +mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la +cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de +peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les +fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne +sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace +partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du +sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil +et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.</p> + +<p>Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la +Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes +fermées, fenêtres fermées, volets fermés.</p> + +<p>Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure +était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait +trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la +colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville +consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait +sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille, +alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire +du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée +qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand +l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse +désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se +changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les +asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à +prendre la barricade.</p> + +<p>On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut. +Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas +faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés +deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est +un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il +pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il +vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons +fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est +comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre +heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on +va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit +et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette +inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance +atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion; +l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce +mot si profond: <i>Les enragés de modérés</i>. Il y a des flamboiements +d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.—Que +veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les +hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme +cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant +pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela +ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un +tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.—Et la maison prend une +figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver +la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais +qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il +y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles +de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.</p> + +<p>Qui accuser?</p> + +<p>Personne, et tout le monde.</p> + +<p>Les temps incomplets où nous vivons.</p> + +<p>C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en +insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation +armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute +sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle +se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe. +Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la +renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est +indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.</p> + +<p>Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?</p> + +<p>Oui, au point de vue du genre humain.</p> + +<p>Non, au point de vue de l'individu.</p> + +<p>Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain +s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le +Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre +vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau +attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan +splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort; +et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur +l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller, +le progrès endormi.</p> + +<p>—<i>Dieu est peut-être mort</i>, disait un jour à celui qui écrit ces lignes +Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant +l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.</p> + +<p>Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en +somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi. +Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours +paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez +point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau +et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles, +on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui +n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que +l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les +révolutions.</p> + +<p>Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente +des peuples.</p> + +<p>Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait +résistance à la vie éternelle du genre humain.</p> + +<p>Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut +sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a +sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est +pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a +actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de +l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur +tour plus tard.—J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je +suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je +suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes +affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis +heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre, +laissez-moi tranquille.—De là, à de certaines heures, un froid profond +sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.</p> + +<p>L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant +la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la +bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé. +Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son +héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence +d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est +fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire +au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle +supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues. +Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus +foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle +frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux +tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre.</p> + +<p>Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible +de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants +de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils +sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de +majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite +l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur +attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous, +qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que +Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.</p> + +<p>Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.</p> + +<p>On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.</p> + +<p>On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble +attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute +leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche +d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un +monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs, +et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y +combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre: +C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.</p> + +<p>Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en, +lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté +dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver +elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun +remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le +constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces +hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'œil fixé sur la France, +luttent pour la grande œuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils +donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la +volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite, +avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique, +obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat +sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour +amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le +magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet +1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste +de Dieu.</p> + +<p>Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux +distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les +insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les +révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui +éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le +peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec, +l'insurrection est échauffourée.</p> + +<p>L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le +désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et +à toute heure le tempérament des héros et des martyrs.</p> + +<p>Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne; +premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe, +deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une +abstraction.</p> + +<p>Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul +que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un +enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises +d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou +un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que +combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les +jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas +précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à cœur ouvert, +rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la +révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche +cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué +la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en +renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était +l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans +l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans +despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans +doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand.</p> + +<p>Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les +sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions +auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé +poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en +se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est +le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le +droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a +pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra +comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais +à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule +plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une +victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté, +l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis +aller les Thermopyles.</p> + +<p>Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de +dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces +lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même, +craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.</p> + +<p>D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de +l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le cœur.</p> + +<p>La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de +ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux +reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en +avant. Elle est chercheuse.</p> + +<p>Cela tient à ce qu'elle est artiste.</p> + +<p>L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même +que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes +sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la +lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de +la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à +l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! <i>Vitaï +lampada tradunt</i>.</p> + +<p>Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La +quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination. +Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe, +oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni +dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de +civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette +condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.</p> + +<p>L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science. +C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le +beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est +parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le +sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe +scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit +avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de +la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant +pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant.</p> + +<p>Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont +impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant +l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui +va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un +peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette +intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les +nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas +d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute +l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation.</p> + +<p>La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie. +Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle +est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples +en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la +prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent +quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut +s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains +instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui +rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et +d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense +France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout.</p> + +<p>À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse. +Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne +dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La +réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi.</p> + +<p>Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe +dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom +du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent +abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à +supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils +reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller +trop avant dans la descente.</p> + +<p>La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre +existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie +momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le +sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans +l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle +goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon; +et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff, +elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état.</p> + +<p>Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée.</p> + +<p>Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre +chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et +il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre +civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des +phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot +est un damné social, et dont le titre véritable est: <i>le Progrès</i>.</p> + +<p>Le Progrès!</p> + +<p>Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de +ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une +épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le +voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.</p> + +<p>Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à +l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les +intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au +bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de +l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité +au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la +matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la +fin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XXI" id="Chapitre_XXI"></a><a href="#premier">Chapitre XXI</a></h2> + +<h3>Les héros</h3> + + +<p>Tout à coup le tambour battit la charge.</p> + +<p>L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurité, la barricade avait +été approchée silencieusement comme par un boa. À présent, en plein +jour, dans cette rue évasée, la surprise était décidément impossible, la +vive force d'ailleurs s'était démasquée, le canon avait commencé le +rugissement, l'armée se rua sur la barricade. La furie était maintenant +l'habileté. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupée à +intervalles égaux de garde nationale et de garde municipale à pied, et +appuyée sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, déboucha +dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant, +bayonnettes croisées, sapeurs en tête, et, imperturbable sous les +projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre +d'airain sur un mur.</p> + +<p>Le mur tint bon.</p> + +<p>Les insurgés firent feu impétueusement. La barricade escaladée eut une +crinière d'éclairs. L'assaut fut si forcené qu'elle fut un moment +inondée d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion +les chiens, et elle ne se couvrit d'assiégeants que comme la falaise +d'écume, pour reparaître l'instant d'après, escarpée, noire et +formidable.</p> + +<p>La colonne, forcée de se replier, resta massée dans la rue, à découvert, +mais terrible, et riposta à la redoute par une mousqueterie effrayante. +Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un +croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se représente ce +bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une +chevrotine ou un biscaïen à la pointe de chacun de ses jets de feu, et +égrenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade était +là-dessous.</p> + +<p>Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et +se compliquait d'une sorte de férocité héroïque qui commençait par le +sacrifice de soi-même. C'était l'époque où un garde national se battait +comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait +lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine santé +fait de l'intrépidité une frénésie. Chacun dans cette mêlée avait le +grandissement de l'heure suprême. La rue se joncha de cadavres.</p> + +<p>La barricade avait à l'une de ses extrémités Enjolras et à l'autre +Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tête, se +réservait et s'abritait; trois soldats tombèrent l'un après l'autre sous +son créneau sans l'avoir même aperçu; Marius combattait à découvert. Il +se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'à +mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le +mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un +songeur. Marius était formidable et pensif. Il était dans la bataille +comme dans un rêve. On eût dit un fantôme qui fait le coup de fusil.</p> + +<p>Les cartouches des assiégés s'épuisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce +tourbillon du sépulcre où ils étaient, ils riaient.</p> + +<p>Courfeyrac était nu-tête.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.</p> + +<p>Courfeyrac répondit:</p> + +<p>—Ils ont fini par me l'emporter à coups de canon.</p> + +<p>Ou bien ils disaient des choses hautaines.</p> + +<p>—Comprend-on, s'écriait amèrement Feuilly, ces hommes—(et il citait +les noms, des noms connus, célèbres même, quelques-uns de l'ancienne +armée)—qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous +aider, et qui s'y étaient engagés d'honneur, et qui sont nos généraux, +et qui nous abandonnent!</p> + +<p>Et Combeferre se bornait à répondre avec un grave sourire:</p> + +<p>—Il y a des gens qui observent les règles de l'honneur comme on observe +les étoiles, de très loin.</p> + +<p>L'intérieur de la barricade était tellement semé de cartouches déchirées +qu'on eût dit qu'il y avait neigé.</p> + +<p>Les assaillants avaient le nombre; les insurgés avaient la position. Ils +étaient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient à bout portant les +soldats trébuchant dans les morts et les blessés et empêtrés dans +l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'était et +admirablement contre-butée, était vraiment une de ces situations où une +poignée d'hommes tient en échec une légion. Cependant, toujours recrutée +et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se +rapprochait inexorablement, et maintenant, peu à peu, pas à pas, mais +avec certitude, l'amenée serrait la barricade comme la vis le pressoir.</p> + +<p>Les assauts se succédèrent. L'horreur alla grandissant.</p> + +<p>Alors éclata, sur ce tas de pavés, dans cette rue de la Chanvrerie, une +lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hâves, déguenillés, +épuisés, qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, qui +n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups à tirer, qui +tâtaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blessés, la tête +ou le bras bandé d'un linge rouillé et noirâtre, ayant dans leurs habits +des trous d'où le sang coulait, à peine armés de mauvais fusils et de +vieux sabres ébréchés, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois +abordée, assaillie, escaladée, et jamais prise.</p> + +<p>Pour se faire une idée de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis +à un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'était +pas un combat, c'était le dedans d'une fournaise; les bouches y +respiraient de la flamme; les visages y étaient extraordinaires, la +forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et +c'était formidable de voir aller et venir dans cette fumée rouge ces +salamandres de la mêlée. Les scènes successives et simultanées de cette +tuerie grandiose, nous renonçons à les peindre. L'épopée seule a le +droit de remplir douze mille vers avec une bataille.</p> + +<p>On eût dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept +abîmes, que le Véda appelle la Forêt des Épées.</p> + +<p>On se battait corps à corps, pied à pied, à coups de pistolet, à coups +de sabre, à coups de poing, de loin, de près, d'en haut, d'en bas, de +partout, des toits de la maison, des fenêtres du cabaret, des soupiraux +des caves où quelques-uns s'étaient glissés. Ils étaient un contre +soixante. La façade de Corinthe, à demi démolie, était hideuse. La +fenêtre, tatouée de mitraille, avait perdu vitres et châssis, et n'était +plus qu'un trou informe, tumultueusement bouché avec des pavés. Bossuet +fut tué; Feuilly fut tué; Courfeyrac fut tué; Joly fut tué; Combeferre, +traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il +relevait un soldat blessé, n'eut que le temps de regarder le ciel, et +expira.</p> + +<p>Marius, toujours combattant, était si criblé de blessures, +particulièrement à la tête, que son visage disparaissait dans le sang et +qu'on eût dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.</p> + +<p>Enjolras seul n'était pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il +tendait la main à droite ou à gauche et un insurgé lui mettait une lame +quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronçon de quatre épées; une +de plus que François Ier à Marignan.</p> + +<p>Homère dit: «Diomède égorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait +l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mécistée, extermine Drésos, et +Opheltios, Ésèpe, et ce Pédasus que la naïade Abarbarée conçut de +l'irréprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque, +Ablère; Polypætès, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllène, et Teucer, +Arétaon. Méganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon, +roi des héros, terrasse Élatos né dans la ville escarpée que baigne le +sonore fleuve Satnoïs.» Dans nos vieux poèmes de gestes, Esplandian +attaque avec une bisaiguë de feu le marquis géant Swantibore, lequel se +défend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il déracine. Nos +anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de +Bourbon, armés, armoriés et timbrés en guerre, à cheval, et s'abordant, +la hache d'armes à la main, masqués de fer, bottés de fer, gantés de +fer, l'un caparaçonné d'hermine, l'autre drapé d'azur; Bretagne avec son +lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqué d'une +monstrueuse fleur de lys à visière. Mais pour être superbe, il n'est pas +nécessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing, +comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phylès, père de +Polydamas, d'avoir rapporté d'Éphyre une bonne armure, présent du roi +des hommes Euphète; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou +pour une loyauté. Ce petit soldat naïf, hier paysan de la Beauce ou du +Limousin, qui rôde, le coupe-chou au côté, autour des bonnes d'enfants +dans le Luxembourg, ce jeune étudiant pâle penché sur une pièce +d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des +ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir, +mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans +le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et +que l'autre combatte pour son idéal, et qu'ils s'imaginent tous les deux +combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que +feront, dans le grand champ épique où se débat l'humanité, ce pioupiou +et ce carabin aux prises, égalera l'ombre que jette Mégaryon, roi de la +Lycie pleine de tigres, étreignant corps à corps l'immense Ajax, égal +aux dieux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XXII" id="Chapitre_XXII"></a><a href="#premier">Chapitre XXII</a></h2> + +<h3>Pied à pied</h3> + + +<p>Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux +extrémités de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu +Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans +faire de brèche praticable, avait assez largement échancré le milieu de +la redoute; là, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet, +et s'était écroulé; et les débris, qui étaient tombés, tantôt à +l'intérieur, tantôt à l'extérieur, avaient fini, en s'amoncelant, par +faire, des deux côtés du barrage, deux espèces de talus, l'un au dedans, +l'autre au dehors. Le talus extérieur offrait à l'abordage un plan +incliné.</p> + +<p>Un suprême assaut y fut tenté et cet assaut réussit. La masse hérissée +de bayonnettes et lancée au pas gymnastique arriva irrésistible, et +l'épais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fumée +au haut de l'escarpement. Cette fois c'était fini. Le groupe d'insurgés +qui défendait le centre recula pêle-mêle.</p> + +<p>Alors le sombre amour de la vie se réveilla chez quelques-uns. Couchés +en joue par cette forêt de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir. +C'est là une minute où l'instinct de la conservation pousse des +hurlements et où la bête reparaît dans l'homme. Ils étaient acculés à la +haute maison à six étages qui faisait le fond de la redoute. Cette +maison pouvait être le salut. Cette maison était barricadée et comme +murée du haut en bas. Avant que la troupe de ligne fût dans l'intérieur +de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la +durée d'un éclair suffisait pour cela, et la porte de cette maison, +entre-bâillée brusquement et refermée tout de suite, pour ces désespérés +c'était la vie. En arrière de cette maison, il y avait les rues, la +fuite possible, l'espace. Ils se mirent à frapper contre cette porte à +coups de crosse et à coups de pied, appelant, criant, suppliant, +joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisième étage, +la tête morte les regardait.</p> + +<p>Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralliés autour d'eux, s'étaient +élancés et les protégeaient. Enjolras avait crié aux soldats: N'avancez +pas! et un officier n'ayant pas obéi, Enjolras avait tué l'officier. Il +était maintenant dans la petite cour intérieure de la redoute, adossé à +la maison de Corinthe, l'épée d'une main, la carabine de l'autre, tenant +ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux +désespérés:—il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.—Et, les couvrant +de son corps, faisant à lui seul face à un bataillon, il les fit passer +derrière lui. Tous s'y précipitèrent. Enjolras, exécutant avec sa +carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les +bâtonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour +de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant +horrible, les soldats voulant pénétrer, les insurgés voulant fermer. La +porte fut close avec une telle violence qu'en se remboîtant dans son +cadre, elle laissa voir coupés et collés à son chambranle les cinq +doigts d'un soldat qui s'y était cramponné.</p> + +<p>Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la +clavicule; il sentit qu'il s'évanouissait et qu'il tombait. En ce +moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d'une main vigoureuse +qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui +laissa à peine le temps de cette pensée mêlée au suprême souvenir de +Cosette:—Je suis fait prisonnier. Je serai fusillé.</p> + +<p>Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les réfugiés du cabaret, eut la +même idée. Mais ils étaient à cet instant où chacun n'a que le temps de +songer à sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la +verrouilla, et en ferma à double tour la serrure et le cadenas, pendant +qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats à coups de crosse, +les sapeurs à coups de hache. Les assaillants s'étaient groupés sur +cette porte. C'était maintenant le siège du cabaret qui commençait.</p> + +<p>Les soldats, disons-le, étaient pleins de colère.</p> + +<p>La mort du sergent d'artillerie les avait irrités, et puis, chose plus +funeste, pendant les quelques heures qui avaient précédé l'attaque, il +s'était dit parmi eux que les insurgés mutilaient les prisonniers, et +qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tête. Ce genre +de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles, +et ce fut un faux bruit de cette espèce qui causa plus tard la +catastrophe de la rue Transnonain.</p> + +<p>Quand la porte fut barricadée, Enjolras dit aux autres:</p> + +<p>—Vendons-nous cher.</p> + +<p>Puis il s'approcha de la table où étaient étendus Mabeuf et Gavroche. On +voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande, +l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les +plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait +vers la terre. C'était celle du vieillard.</p> + +<p>Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable, de même que la veille +il avait baisé le front.</p> + +<p>C'étaient les deux seuls baisers qu'il eût donnés dans sa vie.</p> + +<p>Abrégeons. La barricade avait lutté comme une porte de Thèbes, le +cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces résistances-là sont +bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir +pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:—Capitulez, Palafox répond: «Après +la guerre au canon, la guerre au couteau.» Rien ne manqua à la prise +d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavés pleuvant de la fenêtre et du +toit sur les assiégeants et exaspérant les soldats par d'horribles +écrasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la +fureur de l'attaque, ni la rage de la défense, ni enfin, quand la porte +céda, les démences frénétiques de l'extermination. Les assaillants, en +se ruant dans le cabaret, les pieds embarrassés dans les panneaux de la +porte enfoncée et jetée à terre, n'y trouvèrent pas un combattant. +L'escalier en spirale, coupé à coups de hache, gisait au milieu de la +salle basse, quelques blessés achevaient d'expirer, tout ce qui n'était +pas tué était au premier étage, et là, par le trou du plafond, qui avait +été l'entrée de l'escalier, un feu terrifiant éclata. C'étaient les +dernières cartouches. Quand elles furent brûlées, quand ces agonisants +redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit à la main +deux de ces bouteilles réservées par Enjolras et dont nous avons parlé, +et ils tinrent tête à l'escalade avec ces massues effroyablement +fragiles. C'étaient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles +qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assiégé, hélas, fait arme +de tout. Le feu grégeois n'a pas déshonoré Archimède; la poix bouillante +n'a pas déshonoré Bayard. Toute la guerre est de l'épouvante, et il n'y +a rien à y choisir. La mousqueterie des assiégeants, quoique gênée et de +bas en haut, était meurtrière. Le rebord du trou du plafond fut bientôt +entouré de têtes mortes d'où ruisselaient de longs fils rouges et +fumants. Le fracas était inexprimable; une fumée enfermée et brûlante +faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire +l'horreur arrivée à ce degré. Il n'y avait plus d'hommes dans cette +lutte maintenant infernale. Ce n'étaient plus des géants contre des +colosses. Cela ressemblait plus à Milton et à Dante qu'à Homère. Des +démons attaquaient, des spectres résistaient.</p> + +<p>C'était l'héroïsme monstre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XXIII" id="Chapitre_XXIII"></a><a href="#premier">Chapitre XXIII</a></h2> + +<h3>Oreste à jeun et Pylade ivre</h3> + + +<p>Enfin, se faisant la courte échelle, s'aidant du squelette de +l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, écharpant, au +bord de la trappe même, les derniers qui résistaient, une vingtaine +d'assiégeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, pêle-mêle, +la plupart défigurés par des blessures au visage dans cette ascension +redoutable, aveuglés par le sang, furieux, devenus sauvages, firent +irruption dans la salle du premier étage. Il n'y avait plus là qu'un +seul qui fût debout, Enjolras. Sans cartouches, sans épée, il n'avait +plus à la main que le canon de sa carabine dont il avait brisé la crosse +sur la tête de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les +assaillants et lui; il avait reculé à l'angle de la salle, et là, l'œil +fier, la tête haute, ce tronçon d'arme au poing, il était encore assez +inquiétant pour que le vide se fût fait autour de lui. Un cri s'éleva:</p> + +<p>—C'est le chef. C'est lui qui a tué l'artilleur. Puisqu'il s'est mis +là, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.</p> + +<p>—Fusillez-moi, dit Enjolras.</p> + +<p>Et, jetant le tronçon de sa carabine, et croisant les bras, il présenta +sa poitrine.</p> + +<p>L'audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu'Enjolras eut +croisé les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa +dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de +solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d'Enjolras +désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par +l'autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait +pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un +invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect. +Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un +resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus être fatigué que +blessé, après les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de +s'écouler, il était vermeil et rose. C'était de lui peut-être que +parlait le témoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: «Il +y avait un insurgé que j'ai entendu nommer Apollon.» Un garde national +qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: «Il me semble que je +vais fusiller une fleur.»</p> + +<p>Douze hommes se formèrent en peloton à l'angle opposé à Enjolras, et +apprêtèrent leurs fusils en silence.</p> + +<p>Puis un sergent cria:—Joue.</p> + +<p>Un officier intervint.</p> + +<p>—Attendez.</p> + +<p>Et s'adressant à Enjolras:</p> + +<p>—Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce bien vous qui avez tué le sergent d'artillerie?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Depuis quelques instants Grantaire s'était réveillé.</p> + +<p>Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle +haute du cabaret, assis sur une chaise, affaissé sur une table.</p> + +<p>Il réalisait, dans toute son énergie, la vieille métaphore: ivre mort. +Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jeté en léthargie. Sa +table étant petite et ne pouvant servir à la barricade, on la lui avait +laissée. Il était toujours dans la même posture, la poitrine pliée sur +la table, la tête appuyée à plat sur les bras, entouré de verres, de +chopes et de bouteilles. Il dormait de cet écrasant sommeil de l'ours +engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade, +ni les boulets, ni la mitraille qui pénétrait par la croisée dans la +salle où il était, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il +répondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre +là qu'une balle vînt lui épargner la peine de se réveiller. Plusieurs +cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'œil, rien ne le +distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.</p> + +<p>Le bruit n'éveille pas un ivrogne, le silence le réveille. Cette +singularité a été plus d'une fois observée. La chute de tout, autour de +lui, augmentait l'anéantissement de Grantaire; l'écroulement le +berçait.—L'espèce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une +secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop +qui s'arrête court. Les assoupis s'y réveillent. Grantaire se dressa en +sursaut, étendit les bras, se frotta les yeux, regarda, bâilla, et +comprit.</p> + +<p>L'ivresse qui finit ressemble à un rideau qui se déchire. On voit, en +bloc et d'un seul coup d'œil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre +subitement à la mémoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est +passé depuis vingt-quatre heures, n'a pas achevé d'ouvrir les paupières, +qu'il est au fait. Les idées lui reviennent avec une lucidité brusque; +l'effacement de l'ivresse, sorte de buée qui aveuglait le cerveau, se +dissipe, et fait place à la claire et nette obsession des réalités.</p> + +<p>Relégué qu'il était dans son coin et comme abrité derrière le billard, +les soldats, l'œil fixé sur Enjolras, n'avaient pas même aperçu +Grantaire, et le sergent se préparait à répéter l'ordre: En joue! quand +tout à coup ils entendirent une voix forte crier à côté d'eux:</p> + +<p>—Vive la République! J'en suis.</p> + +<p>Grantaire s'était levé.</p> + +<p>L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqué, et dont il n'avait +pas été, apparut dans le regard éclatant de l'ivrogne transfiguré.</p> + +<p>Il répéta: Vive la République! traversa la salle d'un pas ferme, et alla +se placer devant les fusils debout près d'Enjolras.</p> + +<p>—Faites-en deux d'un coup, dit-il.</p> + +<p>Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:</p> + +<p>—Permets-tu?</p> + +<p>Enjolras lui serra la main en souriant.</p> + +<p>Ce sourire n'était pas achevé que la détonation éclata.</p> + +<p>Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta adossé au mur comme si +les balles l'y eussent cloué. Seulement il pencha la tête.</p> + +<p>Grantaire, foudroyé, s'abattit à ses pieds.</p> + +<p>Quelques instants après, les soldats délogeaient les derniers insurgés +réfugiés au haut de la maison. Ils tiraillaient à travers un treillis de +bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des +corps par les fenêtres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui +essayaient de relever l'omnibus fracassé, étaient tués de deux coups de +carabine tirés des mansardes. Un homme en blouse en était précipité, un +coup de bayonnette dans le ventre, et râlait à terre. Un soldat et un +insurgé glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne +voulaient pas se lâcher, et tombaient, se tenant embrassés d'un +embrassement féroce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu, +piétinement farouche. Puis le silence. La barricade était prise.</p> + +<p>Les soldats commencèrent la fouille des maisons d'alentour et la +poursuite des fuyards.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XXIV" id="Chapitre_XXIV"></a><a href="#premier">Chapitre XXIV</a></h2> + +<h3>Prisonnier</h3> + + +<p>Marius était prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.</p> + +<p>La main qui l'avait étreint par derrière au moment où il tombait, et +dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, était +celle de Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer. +Sans lui, à cette phase suprême de l'agonie, personne n'eût songé aux +blessés. Grâce à lui, partout présent dans le carnage comme une +providence, ceux qui tombaient étaient relevés, transportés dans la +salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait la barricade. +Mais rien qui pût ressembler à un coup, à une attaque, ou même à une +défense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait. +Du reste, il avait à peine quelques égratignures. Les balles n'avaient +pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rêvé en +venant dans ce sépulcre, de ce côté-là il n'avait point réussi. Mais +nous doutons qu'il eût songé au suicide, acte irréligieux.</p> + +<p>Jean Valjean, dans la nuée épaisse du combat, n'avait pas l'air de voir +Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de +feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilité de tigre, +s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.</p> + +<p>Le tourbillon de l'attaque était en cet instant-là si violemment +concentré sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit +Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius évanoui, traverser le champ +dépavé de la barricade et disparaître derrière l'angle de la maison de +Corinthe.</p> + +<p>On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il +garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi, +quelques pieds carrés de terrain. Il y a ainsi parfois dans les +incendies une chambre qui ne brûle point, et dans les mers les plus +furieuses, en deçà d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac +d'écueils, un petit coin tranquille. C'était dans cette espèce de repli +du trapèze intérieur de la barricade qu'Éponine avait agonisé.</p> + +<p>Là Jean Valjean s'arrêta, il laissa glisser à terre Marius, s'adossa au +mur et jeta les yeux autour de lui.</p> + +<p>La situation était épouvantable.</p> + +<p>Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-être, ce pan de muraille +était un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait +l'angoisse où il s'était trouvé rue Polonceau, huit ans auparavant, et +de quelle façon il était parvenu à s'échapper; c'était difficile alors, +aujourd'hui c'était impossible. Il avait devant lui cette implacable et +sourde maison à six étages qui ne semblait habitée que par l'homme mort +penché à sa fenêtre; il avait à sa droite la barricade assez basse qui +fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile, +mais on voyait au-dessus de la crête du barrage une rangée de pointes de +bayonnettes. C'était la troupe de ligne, postée au delà de cette +barricade, et aux aguets. Il était évident que franchir la barricade +c'était aller chercher un feu de peloton, et que toute tête qui se +risquerait à dépasser le haut de la muraille de pavés servirait de cible +à soixante coups de fusil. Il avait à sa gauche le champ du combat. La +mort était derrière l'angle du mur.</p> + +<p>Que faire?</p> + +<p>Un oiseau seul eût pu se tirer de là.</p> + +<p>Et il fallait se décider sur-le-champ, trouver un expédient, prendre un +parti. On se battait à quelques pas de lui; par bonheur tous +s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un +soldat, un seul, eût l'idée de tourner la maison, ou de l'attaquer en +flanc, tout était fini.</p> + +<p>Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade à +côté de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrémité +suprême, éperdu, et comme s'il eût voulu y faire un trou avec ses yeux.</p> + +<p>À force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une +telle agonie se dessina et prit forme à ses pieds, comme si c'était une +puissance du regard de faire éclore la chose demandée. Il aperçut à +quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gardé et +guetté au dehors, sous un écroulement de pavés qui la cachait en partie, +une grille de fer posée à plat et de niveau avec le sol. Cette grille, +faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrés. +L'encadrement de pavés qui la maintenait avait été arraché, et elle +était comme descellée. À travers les barreaux on entrevoyait une +ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une cheminée ou +au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'élança. Sa vieille science des +évasions lui monta au cerveau comme une clarté. Écarter les pavés, +soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps +mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes +et des genoux, dans cette espèce de puits heureusement peu profond, +laisser retomber au-dessus de sa tête la lourde trappe de fer sur +laquelle les pavés ébranlés croulèrent de nouveau, prendre pied sur une +surface dallée à trois mètres au-dessous du sol, cela fut exécuté comme +ce qu'on fait dans le délire, avec une force de géant et une rapidité +d'aigle; cela dura quelques minutes à peine.</p> + +<p>Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de +long corridor souterrain.</p> + +<p>Là, paix profonde, silence absolu, nuit.</p> + +<p>L'impression qu'il avait autrefois éprouvée en tombant de la rue dans le +couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce +n'était plus Cosette; c'était Marius.</p> + +<p>C'est à peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague +murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_deuxieme_Lintestin_de_Leviathan" id="Livre_deuxieme_Lintestin_de_Leviathan"></a>Livre deuxième—L'intestin de Léviathan</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>La terre appauvrie par la mer</h3> + + +<p>Paris jette par an vingt-cinq millions à l'eau. Et ceci sans métaphore. +Comment, et de quelle façon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun +but. Avec quelle pensée? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au +moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin? +c'est son égout.</p> + +<p>Vingt-cinq millions, c'est le plus modéré des chiffres approximatifs que +donnent les évaluations de la science spéciale.</p> + +<p>La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd'hui que le plus +fécondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les +Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan +chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va à la ville sans rapporter, aux +deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons +immondices. Grâce à l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi +jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu'à cent vingt +fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilité au +détritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des +stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une +réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est +or.</p> + +<p>Que fait-on de cet or fumier? On le balaye à l'abîme.</p> + +<p>On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au +pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l'incalculable +élément d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie à la mer. Tout +l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu +d'être jeté à l'eau, suffirait à nourrir le monde.</p> + +<p>Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la +nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides +écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce +que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est +du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du bétail, +c'est le mugissement satisfait des grands bœufs le soir, c'est du foin +parfumé, c'est du blé doré, c'est du pain sur votre table, c'est du sang +chaud dans vos veines, c'est de la santé, c'est de la joie, c'est de la +vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation +sur la terre et la transfiguration dans le ciel.</p> + +<p>Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition +des plaines fait la nourriture des hommes.</p> + +<p>Vous êtes maîtres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule +par-dessus le marché. Ce sera là le chef-d'œuvre de votre ignorance.</p> + +<p>La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à +l'Atlantique par la bouche de ses rivières un versement d'un +demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le +quart des dépenses du budget. L'habileté de l'homme est telle qu'il aime +mieux se débarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est +la substance même du peuple qu'emportent, ici goutte à goutte, là à +flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le +gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'océan. Chaque hoquet de +nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats: la terre +appauvrie et l'eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie +sortant du fleuve.</p> + +<p>Il est notoire, par exemple, qu'à cette heure, la Tamise empoisonne +Londres.</p> + +<p>Pour ce qui est de Paris, on a dû, dans ces derniers temps, transporter +la plupart des embouchures d'égouts en aval au-dessous du dernier pont.</p> + +<p>Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'écluses de chasse, +aspirant et refoulant, un système de drainage élémentaire, simple comme +le poumon de l'homme, et qui est déjà en pleine fonction dans plusieurs +communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure +des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et +ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous +les cinq cents millions jetés dehors. On pense à autre chose.</p> + +<p>Le procédé actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est +bonne, le résultat est triste. On croit expurger la ville, on étiole la +population. Un égout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec +sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplacé l'égout, +simple lavage appauvrissant, alors, ceci étant combiné avec les données +d'une économie sociale nouvelle, le produit de la terre sera décuplé, et +le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez la +suppression des parasitismes, il sera résolu.</p> + +<p>En attendant, la richesse publique s'en va à la rivière, et le coulage a +lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par épuisement.</p> + +<p>Quant à la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant +le vingt-cinquième de la population française totale, et le guano +parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité +en évaluant à vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le +demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq +millions, employés en assistance et en jouissance, doubleraient la +splendeur de Paris. La ville les dépense en cloaques. De sorte qu'on +peut dire que la grande prodigalité de Paris, sa fête merveilleuse, sa +Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or à pleines mains, son +faste, son luxe, sa magnificence, c'est son égout.</p> + +<p>C'est de cette façon que, dans la cécité d'une mauvaise économie +politique, on noie et on laisse aller à vau-l'eau et se perdre dans les +gouffres le bien-être de tous. Il devrait y avoir des filets de +Saint-Cloud pour la fortune publique.</p> + +<p>Économiquement, le fait peut se résumer ainsi: Paris panier percé.</p> + +<p>Paris, cette cité modèle, ce patron des capitales bien faites dont +chaque peuple tâche d'avoir une copie, cette métropole de l'idéal, cette +patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre +et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce +composé merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue +que nous venons de signaler, hausser les épaules à un paysan du Fo-Kian.</p> + +<p>Imitez Paris, vous vous ruinerez.</p> + +<p>Au reste, particulièrement en ce gaspillage immémorial et insensé, Paris +lui-même imite.</p> + +<p>Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point là de la +sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. «Les cloaques +de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain.» +Quand la campagne de Rome fut ruinée par l'égout romain, Rome épuisa +l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa +la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'égout de Rome a +engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et +à l'univers. <i>Urbi et orbi</i>. Ville éternelle, égout insondable.</p> + +<p>Pour ces choses-là comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.</p> + +<p>Cet exemple, Paris le suit, avec toute la bêtise propre aux villes +d'esprit.</p> + +<p>Pour les besoins de l'opération sur laquelle nous venons de nous +expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'égouts; lequel a +ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa +circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.</p> + +<p>Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple; là où il y a +tout, il y a l'ignominie à côté de la sublimité; et, si Paris contient +Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la +ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutèce, +la ville de boue.</p> + +<p>D'ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la titanique +sentine de Paris réalise, parmi les monuments, cet idéal étrange réalisé +dans l'humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et +Mirabeau, le grandiose abject.</p> + +<p>Le sous-sol de Paris, si l'œil pouvait en pénétrer la surface, +présenterait l'aspect d'un madrépore colossal. Une éponge n'a guère plus +de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour +sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes, +qui sont une cave à part, sans parler de l'inextricable treillis des +conduits du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la +distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les égouts à +eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux; +labyrinthe qui a pour fil sa pente.</p> + +<p>Là apparaît, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de +l'accouchement de Paris.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>L'histoire ancienne de l'égout</h3> + + +<p>Qu'on s'imagine Paris ôté comme un couvercle, le réseau souterrain des +égouts, vu à vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espèce de +grosse branche greffée au fleuve. Sur la rive droite l'égout de ceinture +sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les +rameaux et les impasses seront les ramuscules.</p> + +<p>Cette figure n'est que sommaire et à demi exacte, l'angle droit, qui est +l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, étant très +rare dans la végétation.</p> + +<p>On se fera une image plus ressemblante de cet étrange plan géométral en +supposant qu'on voie à plat sur un fond de ténèbres quelque bizarre +alphabet d'orient brouillé comme un fouillis, et dont les lettres +difformes seraient soudées les unes aux autres, dans un pêle-mêle +apparent et comme au hasard, tantôt par leurs angles, tantôt par leurs +extrémités.</p> + +<p>Les sentines et les égouts jouaient un grand rôle au Moyen-Âge, au +Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y +mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte +religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La +fosse aux vermines de Bénarès n'est pas moins vertigineuse que la fosse +aux lions de Babylone. Téglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques, +jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'égout de Munster que Jean de +Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de +Kekhscheb que son ménechme oriental, Mokannâ, le prophète voilé du +Khorassan, faisait sortir son faux soleil.</p> + +<p>L'histoire des hommes se reflète dans l'histoire des cloaques. Les +gémonies racontaient Rome. L'égout de Paris a été une vieille chose +formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l'intelligence, +la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol, +tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est caché +dans ce trou; les maillotins au quatorzième siècle, les tire-laine au +quinzième, les huguenots au seizième, les illuminés de Morin au +dix-septième, les chauffeurs au dix-huitième. Il y a cent ans, le coup +de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois +avait la caverne, Paris avait l'égout. La truanderie, cette <i>picareria</i> +gauloise, acceptait l'égout comme succursale de la Cour des Miracles, et +le soir, narquoise et féroce, rentrait sous le vomitoire Maubuée comme +dans une alcôve.</p> + +<p>Il était tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien +le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile +nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De là un +fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fantômes hantent ces longs +corridors solitaires; partout la putridité et le miasme; çà et là un +soupirail où Villon dedans cause avec Rabelais dehors.</p> + +<p>L'égout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les épuisements +et de tous les essais. L'économie politique y voit un détritus, la +philosophie sociale y voit un résidu.</p> + +<p>L'égout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y +confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n'y a plus +de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme +définitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La +naïveté s'est réfugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en +voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il +est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Scapin l'avoisine. +Toutes les malpropretés de la civilisation, une fois hors de service, +tombent dans cette fosse de vérité où aboutit l'immense glissement +social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle +est une confession. Là, plus de fausse apparence, aucun plâtrage +possible, l'ordure ôte sa chemise, dénudation absolue, déroute des +illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre +figure de ce qui finit. Réalité et disparition. Là, un cul de bouteille +avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticité; là, le +trognon de pomme qui a eu des opinions littéraires redevient le trognon +de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat +de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort +du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicide, un foetus +livide roule enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le mardi gras +dernier à l'Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d'une +pourriture qui a été la jupe de Margoton; c'est plus que de la +fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille. +Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout.</p> + +<p>Cette sincérité de l'immondice nous plaît, et repose l'âme. Quand on a +passé son temps à subir sur la terre le spectacle des grands airs que +prennent la raison d'état, le serment, la sagesse politique, la justice +humaine, les probités professionnelles, les austérités de situation, les +robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un égout et de voir de +la fange qui en convient.</p> + +<p>Cela enseigne en même temps. Nous l'avons dit tout à l'heure, l'histoire +passe par l'égout. Les Saint-Barthélemy y filtrent goutte à goutte entre +les pavés. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et +religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent +leurs cadavres. Pour l'œil du songeur, tous les meurtriers historiques +sont là, dans la pénombre hideuse, à genoux, avec un pan de leur suaire +pour tablier, épongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec +Tristan, François Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa mère, +Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, Hébert +et Maillard y sont, grattant les pierres et tâchant de faire disparaître +la trace de leurs actions. On entend sous ces voûtes le balai de ces +spectres. On y respire la fétidité énorme des catastrophes sociales. On +voit dans des coins des miroitements rougeâtres. Il coule là une eau +terrible où se sont lavées des mains sanglantes.</p> + +<p>L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de +son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pensée. Tout +veut la fuir, mais rien ne lui échappe. Tergiverser est inutile. Quel +côté de soi montre-t-on en tergiversant? le côté honte. La philosophie +poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'évader +dans le néant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le +rapetissement des choses qui s'évanouissent, elle reconnaît tout. Elle +reconstruit la pourpre d'après le haillon et la femme d'après le +chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait +les mœurs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle +reconnaît à une empreinte d'ongle sur un parchemin la différence qui +sépare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle +retrouve dans ce qui reste ce qui a été, le bien, le mal, le faux, le +vrai, la tache de sang du palais, le pâté d'encre de la caverne, la +goutte de suif du lupanar, les épreuves subies, les tentations bien +venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caractères en +s'abaissant, la trace de la prostitution dans les âmes que leur +grossièreté en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome +la marque du coup de coude de Messaline.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Bruneseau</h3> + + +<p>L'égout de Paris, au moyen âge, était légendaire. Au seizième siècle +Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le +cloaque, Mercier l'atteste, était abandonné à lui-même et devenait ce +qu'il pouvait.</p> + +<p>Tel était cet ancien Paris, livré aux querelles, aux indécisions et aux +tâtonnements. Il fut longtemps assez bête. Plus tard, 89 montra comment +l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait +peu de tête; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni +matériellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout +était obstacle, tout faisait question. L'égout, par exemple, était +réfractaire à tout itinéraire. On ne parvenait pas plus à s'orienter +dans la voirie qu'à s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible, +en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la +confusion des caves; Dédale doublait Babel.</p> + +<p>Quelquefois, l'égout de Paris se mêlait de déborder, comme si ce Nil +méconnu était subitement pris de colère. Il y avait, chose infâme, des +inondations d'égout. Par moments, cet estomac de la civilisation +digérait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris +avait l'arrière-goût de sa fange. Ces ressemblances de l'égout avec le +remords avaient du bon; c'étaient des avertissements; fort mal pris du +reste; la ville s'indignait que sa boue eût tant d'audace, et +n'admettait pas que l'ordure revînt. Chassez-la mieux.</p> + +<p>L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de +quatre-vingts ans. La fange se répandit en croix place des Victoires, où +est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honoré par les deux +bouches d'égout des Champs-Élysées, rue Saint-Florentin par l'égout +Saint-Florentin, rue Pierre-à-Poisson par l'égout de la Sonnerie, rue +Popincourt par l'égout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'égout de +la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-Élysées +jusqu'à une hauteur de trente-cinq centimètres; et, au midi, par le +vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle pénétra +rue Mazarine, rue de l'Échaudé, et rue des Marais, où elle s'arrêta à +une longueur de cent neuf mètres, précisément à quelques pas de la +maison qu'avait habitée Racine, respectant, dans le dix-septième siècle, +le poète plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue +Saint-Pierre où elle s'éleva à trois pieds au-dessus des dalles de la +gargouille, et son maximum d'étendue rue Saint-Sabin où elle s'étala sur +une longueur de deux cent trente-huit mètres.</p> + +<p>Au commencement de ce siècle, l'égout de Paris était encore un lieu +mystérieux. La boue ne peut jamais être bien famée; mais ici le mauvais +renom allait jusqu'à l'effroi. Paris savait confusément qu'il avait sous +lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille +de Thèbes où fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et +qui eût pu servir de baignoire à Béhémoth. Les grosses bottes des +égoutiers ne s'aventuraient jamais au delà de certains points connus. On +était encore très voisin du temps où les tombereaux des boueurs, du haut +desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Créqui, se +déchargeaient tout simplement dans l'égout. Quant au curage, on confiait +cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne +balayaient. Rome laissait encore quelque poésie à son cloaque et +l'appelait Gémonies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou +punais. La science et la superstition étaient d'accord pour l'horreur. +Le Trou punais ne répugnait pas moins à l'hygiène qu'à la légende. Le +Moine bourru était éclos sous la voussure fétide de l'égout Mouffetard; +les cadavres des Marmousets avaient été jetés dans l'égout de la +Barillerie; Fagon avait attribué la redoutable fièvre maligne de 1685 au +grand hiatus de l'égout du Marais qui resta béant jusqu'en 1833 rue +Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche +d'égout de la rue de la Mortellerie était célèbre par les pestes qui en +sortaient; avec sa grille de fer à pointes qui simulait une rangée de +dents, elle était dans cette rue fatale comme une gueule de dragon +soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait +le sombre évier parisien d'on ne sait quel hideux mélange d'infini. +L'égout était sans fond. L'égout, c'était le barathrum. L'idée +d'explorer ces régions lépreuses ne venait pas même à la police. Tenter +cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller à la découverte dans +cet abîme, qui l'eût osé? C'était effrayant. Quelqu'un se présenta +pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb.</p> + +<p>Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur +faisait à Paris, le ministre de l'intérieur, un Decrès ou un Crétet +quelconque, vint au petit lever du maître. On entendait dans le +Carrousel le traînement des sabres de tous ces soldats extraordinaires +de la grande république et du grand empire; il y avait encombrement de +héros à la porte de Napoléon; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et +du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de +Kléber; aérostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de +Gênes, hussards que les Pyramides avaient regardés, artilleurs qu'avait +éclaboussés le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la +flotte à l'ancre dans le Zuyderzée; les uns avaient suivi Bonaparte sur +le pont de Lodi, les autres avaient accompagné Murat dans la tranchée de +Mantoue, les autres avaient devancé Lannes dans le chemin creux de +Montebello. Toute l'armée d'alors était là, dans la cour des Tuileries, +représentée par une escouade ou par un peloton, et gardant Napoléon au +repos; et c'était l'époque splendide où la grande armée avait derrière +elle Marengo et devant elle Austerlitz.—Sire, dit le ministre de +l'intérieur à Napoléon, j'ai vu hier l'homme le plus intrépide de votre +empire.—Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et +qu'est-ce qu'il a fait?—Il veut faire une chose, +sire.—Laquelle?—Visiter les égouts de Paris.</p> + +<p>Cet homme existait et se nommait Bruneseau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVb" id="Chapitre_IVb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Détails ignorés</h3> + + +<p>La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille +nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en même temps un voyage +de découvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier +intelligent, très jeune alors, en racontait encore il y a quelques +années les curieux détails que Bruneseau crut devoir omettre dans son +rapport au préfet de police, comme indignes du style administratif. Les +procédés désinfectants étaient à cette époque très rudimentaires. À +peine Bruneseau eut-il franchi les premières articulations du réseau +souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusèrent d'aller plus +loin. L'opération était compliquée; la visite entraînait le curage; il +fallait donc curer, et en même temps arpenter: noter les entrées d'eau, +compter les grilles et les bouches, détailler les branchements, indiquer +les courants à points de partage, reconnaître les circonscriptions +respectives des divers bassins, sonder les petits égouts greffés sur +l'égout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la +largeur, tant à la naissance des voûtes qu'à fleur du radier, enfin +déterminer les ordonnées du nivellement au droit de chaque entrée d'eau, +soit du radier de l'égout, soit du sol de la rue. On avançait +péniblement. Il n'était pas rare que les échelles de descente +plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans +les miasmes. De temps en temps on emportait un égoutier évanoui. À de +certains endroits, précipice. Le sol s'était effondré, le dallage avait +croulé, l'égout s'était changé en puits perdu; on ne trouvait plus le +solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine à le retirer. +Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans +les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'étoupe +imbibée de résine. La muraille, par places, était couverte de fongus +difformes, et l'on eût dit des tumeurs, la pierre elle-même semblait +malade dans ce milieu irrespirable.</p> + +<p>Bruneseau, dans son exploration, procéda d'amont en aval. Au point de +partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il déchiffra sur une +pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite où +s'était arrêté Philibert Delorme, chargé par Henri II de visiter la +voirie souterraine de Paris. Cette pierre était la marque du seizième +siècle à l'égout. Bruneseau retrouva la main-d'œuvre du dix-septième +dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue +Vieille-du-Temple, voûtés entre 1600 et 1650, et la main-d'œuvre du +dix-huitième dans la section ouest du canal collecteur, encaissée et +voûtée en 1740. Ces deux voûtes, surtout la moins ancienne, celle de +1740, étaient plus lézardées et plus décrépites que la maçonnerie de +l'égout de ceinture, laquelle datait de 1412, époque où le ruisseau +d'eau vive de Ménilmontant fut élevé à la dignité de grand égout de +Paris, avancement analogue à celui d'un paysan qui deviendrait premier +valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transformé en +Lebel.</p> + +<p>On crut reconnaître çà et là, notamment sous le Palais de justice, des +alvéoles d'anciens cachots pratiqués dans l'égout même. <i>In pace</i> +hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura +toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette +d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition +probablement connexe à la fameuse et incontestable apparition du diable +rue des Bernardins dans la dernière année du dix-huitième siècle. Le +pauvre diable avait fini par se noyer dans l'égout.</p> + +<p>Sous le long couloir cintré qui aboutit à l'Arche-Marion, une hotte de +chiffonnier, parfaitement conservée, fit l'admiration des connaisseurs. +Partout, la vase, que les égoutiers en étaient venus à manier +intrépidement, abondait en objets précieux, bijoux d'or et d'argent, +pierreries, monnaies. Un géant qui eût filtré ce cloaque eût eu dans son +tamis la richesse des siècles. Au point de partage des deux branchements +de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singulière +médaille huguenote en cuivre, portant d'un côté un porc coiffé d'un +chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en tête.</p> + +<p>La rencontre la plus surprenante fut à l'entrée du Grand Égout. Cette +entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus +que les gonds. À l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et +souillée qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l'ombre +et achevait de s'y déchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et +examina ce lambeau. C'était de la batiste très fine, et l'on distinguait +à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée +au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne était une couronne +de marquis et les sept lettres signifiaient <i>Laubespine</i>. On reconnut +que ce qu'on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat. +Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'était quand il faisait +partie de la maison du comte d'Artois en qualité de médecin des écuries. +De ces amours, historiquement constatés, avec une grande dame, il lui +était resté ce drap de lit. Épave ou souvenir. À sa mort, comme c'était +le seul linge un peu fin qu'il eût chez lui, on l'y avait enseveli. De +vieilles femmes avaient emmailloté pour la tombe, dans ce lange où il y +avait eu de la volupté, le tragique Ami du Peuple.</p> + +<p>Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille où elle était; on ne +l'acheva pas. Fut-ce mépris ou respect? Marat méritait les deux. Et +puis, la destinée y était assez empreinte pour qu'on hésitât à y +toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du sépulcre la place +qu'elles choisissent. En somme, la relique était étrange. Une marquise y +avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait traversé le Panthéon pour +aboutir aux rats d'égout. Ce chiffon d'alcôve, dont Watteau eût jadis +joyeusement dessiné tous les plis, avait fini par être digne du regard +fixe de Dante.</p> + +<p>La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura +sept ans, de 1805 à 1812. Tout en cheminant, Bruneseau désignait, +dirigeait et mettait à fin des travaux considérables; en 1808, il +abaissait le radier du Ponceau, et, créant partout des lignes nouvelles, +il poussait l'égout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu'à la +fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la +Salpêtrière, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pères, sous la rue du +Mail, sous la rue de l'Écharpe, sous la place Royale, en 1812, sous la +rue de la Paix et sous la chaussée d'Antin. En même temps, il faisait +désinfecter et assainir tout le réseau. Dès la deuxième année, Bruneseau +s'était adjoint son gendre Nargaud.</p> + +<p>C'est ainsi qu'au commencement de ce siècle la vieille société cura son +double-fond et fit la toilette de son égout. Ce fut toujours cela de +nettoyé.</p> + +<p>Tortueux, crevassé, dépavé, craquelé, coupé de fondrières, cahoté par +des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, fétide, +sauvage, farouche, submergé d'obscurité, avec des cicatrices sur ses +dalles et des balafres sur ses murs, épouvantable, tel était, vu +rétrospectivement, l'antique égout de Paris. Ramifications en tous sens, +croisements de tranchées, branchements, pattes d'oie, étoiles comme dans +les sapes, cæcums, culs-de-sac, voûtes salpêtrées, puisards infects, +suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds, +ténèbres; rien n'égalait l'horreur de cette vieille crypte exutoire, +appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues, +taupinière titanique où l'esprit croit voir rôder à travers l'ombre, +dans de l'ordure qui a été de la splendeur, cette énorme taupe aveugle, +le passé.</p> + +<p>Ceci, nous le répétons, c'était l'égout d'autrefois.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vb" id="Chapitre_Vb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Progrès actuel</h3> + + +<p>Aujourd'hui l'égout est propre, froid, droit, correct. Il réalise +presque l'idéal de ce qu'on entend en Angleterre par le mot +«respectable». Il est convenable et grisâtre; tiré au cordeau; on +pourrait presque dire à quatre épingles. Il ressemble à un fournisseur +devenu conseiller d'État. On y voit presque clair. La fange s'y comporte +décemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces +corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de +monarques et de princes, dans cet ancien bon temps «où le peuple aimait +ses rois». L'égout actuel est un bel égout; le style pur y règne; le +classique alexandrin rectiligne qui, chassé de la poésie, paraît s'être +réfugié dans l'architecture, semble mêlé à toutes les pierres de cette +longue voûte ténébreuse et blanchâtre; chaque dégorgeoir est une arcade; +la rue de Rivoli fait école jusque dans le cloaque. Au reste, si la +ligne géométrique est quelque part à sa place, c'est à coup sûr dans la +tranchée stercoraire d'une grande ville. Là, tout doit être subordonné +au chemin le plus court. L'égout a pris aujourd'hui un certain aspect +officiel. Les rapports mêmes de police dont il est quelquefois l'objet +ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caractérisent dans le +langage administratif sont relevés et dignes. Ce qu'on appelait boyau, +on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard. +Villon ne reconnaîtrait plus son antique logis en-cas. Ce réseau de +caves a bien toujours son immémoriale population de rongeurs, plus +pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache, +risque sa tête à la fenêtre de l'égout et examine les Parisiens; mais +cette vermine elle-même s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son +palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa férocité primitive. La +pluie, qui salissait l'égout d'autrefois, lave l'égout d'à présent. Ne +vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est +plutôt hypocrite qu'irréprochable. La préfecture de police et la +commission de salubrité ont eu beau faire. En dépit de tous les procédés +d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe +après la confession.</p> + +<p>Convenons-en, comme, à tout prendre, le balayage est un hommage que +l'égout rend à la civilisation, et comme, à ce point de vue, la +conscience de Tartuffe est un progrès sur l'étable d'Augias, il est +certain que l'égout de Paris s'est amélioré.</p> + +<p>C'est plus qu'un progrès; c'est une transmutation. Entre l'égout ancien +et l'égout actuel, il y a une révolution. Qui a fait cette révolution?</p> + +<p>L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nommé, Bruneseau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIb" id="Chapitre_VIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Progrès futur</h3> + + +<p>Le creusement de l'égout de Paris n'a pas été une petite besogne. Les +dix derniers siècles y ont travaillé sans le pouvoir terminer, pas plus +qu'ils n'ont pu finir Paris. L'égout, en effet, reçoit tous les +contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte +de polype ténébreux aux mille antennes qui grandit dessous en même temps +que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'égout +allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois +mille trois cents mètres d'égouts; c'est là que Paris en était le 1<sup>er</sup> +janvier 1806. À partir de cette époque, dont nous reparlerons tout à +l'heure, l'œuvre a été utilement et énergiquement reprise et continuée; +Napoléon a bâti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent +quatre mètres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix +mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille +vingt; la République de 1848, vingt-trois mille trois cent +quatre-vingt-un; le régime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en +tout, à l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix +mètres, soixante lieues d'égout; entrailles énormes de Paris. +Ramification obscure, toujours en travail; construction ignorée et +immense.</p> + +<p>Comme on le voit, le dédale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que +décuple de ce qu'il était au commencement du siècle. On se figure +malaisément tout ce qu'il a fallu de persévérance et d'efforts pour +amener ce cloaque au point de perfection relative où il est maintenant. +C'était à grand'peine que la vieille prévôté monarchique et, dans les +dix dernières années du dix-huitième siècle, la mairie révolutionnaire +étaient parvenues à forer les cinq lieues d'égouts qui existaient avant +1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette opération, les uns +propres à la nature du sol, les autres inhérents aux préjugés mêmes de +la population laborieuse de Paris. Paris est bâti sur un gisement +étrangement rebelle à la pioche, à la houe, à la sonde, au maniement +humain. Rien de plus difficile à percer et à pénétrer que cette +formation géologique à laquelle se superpose la merveilleuse formation +historique nommée Paris; dès que, sous une forme quelconque, le travail +s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les résistances +souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives, +des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science +spéciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames +calcaires alternées de filets de glaises très minces et de couches +schisteuses aux feuillets incrustés d'écailles d'huîtres contemporaines +des océans préadamites. Parfois un ruisseau crève brusquement une voûte +commencée et inonde les travailleurs; ou c'est une coulée de marne qui +se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme +verre les plus grosses poutres de soutènement. Tout récemment, à la +Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider +le canal, faire passer l'égout collecteur sous le canal Saint-Martin, +une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abondé +subitement dans le chantier souterrain, au delà de toute la puissance +des pompes d'épuisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la +fissure qui était dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point +bouchée sans peine. Ailleurs, près de la Seine, et même assez loin du +fleuve, comme par exemple à Belleville, Grande-Rue et passage Lumière, +on rencontre des sables sans fond où l'on s'enlise et où un homme peut +fondre à vue d'œil. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes, +l'ensevelissement par les éboulements, les effondrements subits. Ajoutez +le typhus, dont les travailleurs s'imprègnent lentement. De nos jours, +après avoir creusé la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir +une conduite maîtresse d'eau de l'Ourcq, travail exécuté en tranchée, à +dix mètres de profondeur; après avoir, à travers les éboulements, à +l'aide des fouilles, souvent putrides, et des étrésillonnements, voûté +la Bièvre du boulevard de l'Hôpital jusqu'à la Seine; après avoir, pour +délivrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner +écoulement à cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait près +de la barrière des Martyrs; après avoir, disons-nous, construit la ligne +d'égouts de la barrière Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre +mois, jour et nuit, à une profondeur de onze mètres; après avoir, chose +qu'on n'avait pas vue encore, exécuté souterrainement un égout rue +Barre-du-Bec, sans tranchée, à six mètres au-dessous du sol, le +conducteur Monnot est mort. Après avoir voûté trois mille mètres +d'égouts sur tous les points de la ville, de la rue +Traversière-Saint-Antoine à la rue de Lourcine, après avoir, par le +branchement de l'Arbalète, déchargé des inondations pluviales le +carrefour Censier-Mouffetard, après avoir bâti l'égout Saint-Georges sur +enrochement et béton dans des sables fluides, après avoir dirigé le +redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth, +l'ingénieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de +bravoure-là, plus utiles pourtant que la tuerie bête des champs de +bataille.</p> + +<p>Les égouts de Paris, en 1832, étaient loin d'être ce qu'ils sont +aujourd'hui. Bruneseau avait donné le branle, mais il fallait le choléra +pour déterminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est +surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'égout de +ceinture, dit Grand Canal, comme à Venise, croupissait encore à ciel +ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a +trouvé dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts +francs six centimes nécessaires à la couverture de cette turpitude. Les +trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mandé, avec +leurs dégorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements +dépuratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a +été refaite à neuf et, comme nous l'avons dit, plus que décuplée depuis +un quart de siècle.</p> + +<p>Il y a trente ans, à l'époque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'était +encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien égout. Un très grand +nombre de rues, aujourd'hui bombées, étaient alors des chaussées +fendues. On voyait très souvent, au point déclive où les versants d'une +rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carrées à gros +barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses +et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue +officielle des ponts et chaussées donnait à ces points déclives et à ces +grilles le nom expressif de <i>cassis</i>. En 1832, dans une foule de rues, +rue de l'Étoile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple, +rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-Méricourt, quai aux Fleurs, rue du +Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais, +faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg +Montmartre, rue Grange-Batelière, aux Champs-Élysées, rue Jacob, rue de +Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses +gueules. C'étaient d'énormes hiatus de pierre à cagnards, quelquefois +entourés de bornes, avec une effronterie monumentale.</p> + +<p>Paris, en 1806, en était encore presque au chiffre d'égouts constaté en +mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Après Bruneseau, le +1<sup>er</sup> janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents mètres. De 1806 +à 1831, on avait bâti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante +mètres; depuis on a construit tous les ans huit et même dix mille mètres +de galeries, en maçonnerie de petits matériaux à bain de chaux +hydraulique sur fondation de béton. À deux cents francs le mètre, les +soixante lieues d'égouts du Paris actuel représentent quarante-huit +millions.</p> + +<p>Outre le progrès économique que nous avons indiqué en commençant, de +graves problèmes d'hygiène publique se rattachent à cette immense +question: l'égout de Paris.</p> + +<p>Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La +nappe d'eau, gisante à une assez grande profondeur souterraine, mais +déjà tâtée par deux forages, est fournie par la couche de grès vert +située entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut être +représentée par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de +rivières et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne, +l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre +d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du +ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle +vient de l'égout. Tous les miasmes du cloaque se mêlent à la respiration +de la ville; de là cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un +fumier, ceci a été scientifiquement établi, est plus pur que l'air pris +au-dessus de Paris. Dans un temps donné, le progrès aidant, les +mécanismes se perfectionnant, et la clarté se faisant, on emploiera la +nappe d'eau à purifier la nappe d'air. C'est-à-dire à laver l'égout. On +sait que par lavage de l'égout, nous entendons restitution de la fange à +la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura, +par ce simple fait, pour toute la communauté sociale, diminution de +misère et augmentation de santé. À l'heure où nous sommes, le +rayonnement des maladies de Paris va à cinquante lieues autour du +Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle.</p> + +<p>On pourrait dire que, depuis dix siècles, le cloaque est la maladie de +Paris. L'égout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct +populaire ne s'y est jamais trompé. Le métier d'égoutier était autrefois +presque aussi périlleux, et presque aussi répugnant au peuple, que le +métier d'équarrisseur si longtemps frappé d'horreur et abandonné au +bourreau. Il fallait une haute paye pour décider un maçon à disparaître +dans cette sape fétide; l'échelle du puisatier hésitait à s'y plonger; +on disait proverbialement: <i>descendre dans l'égout, c'est entrer dans la +fosse</i>; et toutes sortes de légendes hideuses, nous l'avons dit, +couvraient d'épouvante ce colossal évier; sentine redoutée qui a la +trace des révolutions du globe comme des révolutions des hommes, et où +l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du +déluge jusqu'au haillon de Marat.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_troisieme_La_boue_mais_lame" id="Livre_troisieme_La_boue_mais_lame"></a>Livre troisième—La boue, mais l'âme</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Le cloaque et ses surprises</h3> + + +<p>C'est dans l'égout de Paris que se trouvait Jean Valjean.</p> + +<p>Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'océan, le +plongeur peut y disparaître.</p> + +<p>La transition était inouïe. Au milieu même de la ville, Jean Valjean +était sorti de la ville; et, en un clin d'œil, le temps de lever un +couvercle et de le refermer, il avait passé du plein jour à l'obscurité +complète, de midi à minuit, du fracas au silence, du tourbillon des +tonnerres à la stagnation de la tombe, et, par une péripétie bien plus +prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extrême péril +à la sécurité la plus absolue.</p> + +<p>Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris; +quitter cette rue où la mort était partout pour cette espèce de sépulcre +où il y avait la vie; ce fut un instant étrange. Il resta quelques +secondes comme étourdi; écoutant, stupéfait. La chausse-trape du salut +s'était subitement ouverte sous lui. La bonté céleste l'avait en quelque +sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence!</p> + +<p>Seulement le blessé ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si +ce qu'il emportait dans cette fosse était un vivant ou un mort.</p> + +<p>Sa première sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus +rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il était devenu sourd. Il +n'entendait plus rien. Le frénétique orage de meurtre qui se déchaînait +à quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu'à lui, nous l'avons +dit, grâce à l'épaisseur de terre qui l'en séparait, qu'éteint et +indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que +c'était solide sous ses pieds; voilà tout; mais cela suffisait. Il +étendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux côtés, et +reconnut que le couloir était étroit; il glissa, et reconnut que la +dalle était mouillée. Il avança un pied avec précaution, craignant un +trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se +prolongeait. Une bouffée de fétidité l'avertit du lieu où il était.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, il n'était plus aveugle. Un peu de lumière +tombait du soupirail par où il s'était glissé, et son regard s'était +fait à cette cave. Il commença à distinguer quelque chose. Le couloir où +il s'était terré, nul autre mot n'exprime mieux la situation, était muré +derrière lui. C'était un de ces culs-de-sac que la langue spéciale +appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de +nuit. La clarté du soupirail expirait à dix ou douze pas du point où +était Jean Valjean, et faisait à peine une blancheur blafarde sur +quelques mètres de la paroi humide de l'égout. Au delà l'opacité était +massive; y pénétrer paraissait horrible, et l'entrée y semblait un +engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de +brume, et il le fallait. Il fallait même se hâter. Jean Valjean songea +que cette grille, aperçue par lui sous les pavés, pouvait l'être par les +soldats, et que tout tenait à ce hasard. Ils pouvaient descendre eux +aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute à +perdre. Il avait déposé Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est +encore le mot vrai, le reprit sur ses épaules et se mit en marche. Il +entra résolument dans cette obscurité.</p> + +<p>La réalité est qu'ils étaient moins sauvés que Jean Valjean ne le +croyait. Des périls d'un autre genre et non moins grands les attendaient +peut-être. Après le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des +miasmes et des pièges; après le chaos, le cloaque. Jean Valjean était +tombé d'un cercle de l'enfer dans l'autre.</p> + +<p>Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arrêter. Une question se +présenta. Le couloir aboutissait à un autre boyau qu'il rencontrait +transversalement. Là s'offraient deux voies. Laquelle prendre? +fallait-il tourner à gauche ou à droite? Comment s'orienter dans ce +labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil; +c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller à la rivière.</p> + +<p>Jean Valjean le comprit sur-le-champ.</p> + +<p>Il se dit qu'il était probablement dans l'égout des Halles; que, s'il +choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart +d'heure à quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le +Pont-Neuf, c'est-à-dire à une apparition en plein jour sur le point le +plus peuplé de Paris. Peut-être aboutirait-il à quelque cagnard de +carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de +terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes +du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'être sorti. Il valait +mieux s'enfoncer dans le dédale, se fier à cette noirceur, et s'en +remettre à la providence quant à l'issue.</p> + +<p>Il remonta la pente et prit à droite.</p> + +<p>Quand il eut tourné l'angle de la galerie, la lointaine lueur du +soupirail disparut, le rideau d'obscurité retomba sur lui et il redevint +aveugle. Il n'en avança pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les +deux bras de Marius étaient passés autour de son cou et les pieds +pendaient derrière lui. Il tenait les deux bras d'une main et tâtait le +mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait, +étant sanglante. Il sentait couler sur lui et pénétrer sous ses +vêtements un ruisseau tiède qui venait de Marius. Cependant une chaleur +humide à son oreille que touchait la bouche du blessé indiquait de la +respiration, et par conséquent de la vie. Le couloir où Jean Valjean +cheminait maintenant était moins étroit que le premier. Jean Valjean y +marchait assez péniblement. Les pluies de la veille n'étaient pas encore +écoulées et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il était +forcé de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau. +Il allait ainsi ténébreusement. Il ressemblait aux êtres de nuit +tâtonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de +l'ombre.</p> + +<p>Pourtant, peu à peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu +de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux +s'accoutumassent à l'obscurité, il lui revint quelque vision vague, et +il recommença à se rendre confusément compte, tantôt de la muraille à +laquelle il touchait, tantôt de la voûte sous laquelle il passait. La +pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même +que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu.</p> + +<p>Se diriger était malaisé.</p> + +<p>Le tracé des égouts répercute, pour ainsi dire, le tracé des rues qui +lui est superposé. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux +cents rues. Qu'on se figure là-dessous cette forêt de branches +ténébreuses qu'on nomme l'égout. Le système d'égouts existant à cette +époque, mis bout à bout, eût donné une longueur de onze lieues. Nous +avons dit plus haut que le réseau actuel, grâce à l'activité spéciale +des trente dernières années, n'a pas moins de soixante lieues.</p> + +<p>Jean Valjean commença par se tromper. Il crut être sous la rue +Saint-Denis, et il était fâcheux qu'il n'y fût pas. Il y a sous la rue +Saint-Denis un vieil égout en pierre qui date de Louis XIII et qui va +droit à l'égout collecteur dit Grand Égout, avec un seul coude, à +droite, à la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul +embranchement, l'égout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en +croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entrée était près du +cabaret de Corinthe n'a jamais communiqué avec le souterrain de la rue +Saint-Denis; il aboutit à l'égout Montmartre et c'est là que Jean +Valjean était engagé. Là, les occasions de se perdre abondaient. L'égout +Montmartre est un des plus dédaléens du vieux réseau. Heureusement Jean +Valjean avait laissé derrière lui l'égout des Halles dont le plan +géométral figure une foule de mâts de perroquet enchevêtrés; mais il +avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de +rue—car ce sont des rues—s'offrant dans l'obscurité comme un point +d'interrogation: premièrement, à sa gauche, le vaste égout Plâtrière, +espèce de casse-tête chinois, poussant et brouillant son chaos de T et +de Z sous l'hôtel des Postes et sous la rotonde de la halle aux blés +jusqu'à la Seine où il se termine en Y; deuxièmement, à sa droite, le +corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant +d'impasses; troisièmement, à sa gauche, l'embranchement du Mail, +compliqué, presque à l'entrée, d'une espèce de fourche, et allant de +zigzag en zigzag aboutir à la grande crypte exutoire du Louvre +tronçonnée et ramifiée dans tous les sens; enfin, à droite, le couloir +cul-de-sac de la rue des Jeûneurs, sans compter de petits réduits çà et +là, avant d'arriver à l'égout de ceinture, lequel seul pouvait le +conduire à quelque issue assez lointaine pour être sûre.</p> + +<p>Si Jean Valjean eût eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici, +il se fût vite aperçu, rien qu'en tâtant la muraille, qu'il n'était pas +dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille +pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale +jusque dans l'égout, avec radier et assises courantes en granit et +mortier de chaux grasse, laquelle coûtait huit cents livres la toise, il +eût senti sous sa main le bon marché contemporain, l'expédient +économique, la meulière à bain de mortier hydraulique sur couche de +béton qui coûte deux cents francs le mètre, la maçonnerie bourgeoise +dite à <i>petits matériaux</i>; mais il ne savait rien de tout cela.</p> + +<p>Il allait devant lui, avec anxiété, mais avec calme, ne voyant rien, ne +sachant rien, plongé dans le hasard, c'est-à-dire englouti dans la +providence.</p> + +<p>Par degrés, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui +l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une énigme. Cet +aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement. +C'est une chose lugubre d'être pris dans ce Paris de ténèbres. Jean +Valjean était obligé de trouver et presque d'inventer sa route sans la +voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait être le +dernier. Comment sortirait-il de là? Trouverait-il une issue? La +trouverait-il à temps? Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles +de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? Y rencontrerait-on +quelque nœud inattendu d'obscurité? Arriverait-on à l'inextricable et à +l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hémorragie, et lui de faim? +Finiraient-ils par se perdre là tous les deux, et par faire deux +squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait +tout cela et ne pouvait se répondre. L'intestin de Paris est un +précipice. Comme le prophète, il était dans le ventre du monstre.</p> + +<p>Il eut brusquement une surprise. À l'instant le plus imprévu, et sans +avoir cessé de marcher en ligne droite, il s'aperçut qu'il ne montait +plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur +la pointe des pieds. L'égout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il +donc arriver soudainement à la Seine? Ce danger était grand, mais le +péril de reculer l'était plus encore. Il continua d'avancer.</p> + +<p>Ce n'était point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'âne que fait le +sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et +l'autre dans le Grand Égout. La crête de ce dos d'âne qui détermine la +division des eaux dessine une ligne très capricieuse. Le point +culminant, qui est le lieu de partage des écoulements, est, dans l'égout +Sainte-Avoye, au delà de la rue Michel-le-Comte, dans l'égout du Louvre, +près des boulevards, et dans l'égout Montmartre, près des Halles. C'est +à ce point culminant que Jean Valjean était arrivé. Il se dirigeait vers +l'égout de ceinture; il était dans le bon chemin. Mais il n'en savait +rien.</p> + +<p>Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en tâtait les angles, +et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor +où il était, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec +raison que toute voie plus étroite devait aboutir à un cul-de-sac et ne +pouvait que l'éloigner du but, c'est-à-dire de l'issue. Il évita ainsi +le quadruple piège qui lui était tendu dans l'obscurité par les quatre +dédales que nous venons d'énumérer.</p> + +<p>À un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris +pétrifié par l'émeute, où les barricades avaient supprimé la circulation +et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement +au-dessus de sa tête comme un bruit de foudre, lointain, mais continu. +C'était le roulement des voitures.</p> + +<p>Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il +faisait en lui-même, et n'avait pas encore songé à se reposer; seulement +il avait changé la main qui soutenait Marius. L'obscurité était plus +profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.</p> + +<p>Tout à coup il vit son ombre devant lui. Elle se découpait sur une +faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier à +ses pieds et la voûte sur sa tête, et qui glissait à sa droite et à sa +gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupéfait, il se +retourna.</p> + +<p>Derrière lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dépasser, à une +distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'épaisseur obscure, +une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.</p> + +<p>C'était la sombre étoile de la police qui se levait dans l'égout.</p> + +<p>Derrière cette étoile remuaient confusément huit ou dix formes noires, +droites, indistinctes, terribles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Explication</h3> + + +<p>Dans la journée du 6 juin, une battue des égouts avait été ordonnée. On +craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le +préfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le général +Bugeaud balayait le Paris public; double opération connexe qui exigea +une double stratégie de la force publique représentée en haut par +l'armée et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'égoutiers +explorèrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le +deuxième, rive gauche, le troisième, dans la Cité.</p> + +<p>Les agents étaient armés de carabines, de casse-tête, d'épées et de +poignards.</p> + +<p>Ce qui était en ce moment dirigé sur Jean Valjean, c'était la lanterne +de la ronde de la rive droite.</p> + +<p>Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses +qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au +fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontré sur son chemin +l'entrée de la galerie, l'avait reconnue plus étroite que le couloir +principal et n'y avait point pénétré. Il avait passé outre. Les hommes +de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre +un bruit de pas dans la direction de l'égout de ceinture. C'étaient les +pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait élevé sa +lanterne, et l'escouade s'était mise à regarder dans le brouillard du +côté d'où était venu le bruit.</p> + +<p>Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.</p> + +<p>Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal. +Elle était la lumière et il était l'ombre. Il était très loin, et mêlé à +la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrêta.</p> + +<p>Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait là derrière +lui. L'insomnie, le défaut de nourriture, les émotions, l'avaient fait +passer, lui aussi, à l'état visionnaire. Il voyait un flamboiement, et +autour de ce flamboiement, des larves. Qu'était-ce? Il ne comprenait +pas.</p> + +<p>Jean Valjean s'étant arrêté, le bruit avait cessé.</p> + +<p>Les hommes de la ronde écoutaient et n'entendaient rien, ils regardaient +et ne voyaient rien. Ils se consultèrent.</p> + +<p>Il y avait à cette époque sur ce point de l'égout Montmartre une espèce +de carrefour dit <i>de service</i> qu'on a supprimé depuis à cause du petit +lac intérieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le +torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce +carrefour.</p> + +<p>Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces têtes de +dogues se rapprochèrent et chuchotèrent.</p> + +<p>Le résultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'était +trompé, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait là personne, +qu'il était inutile de s'engager dans l'égout de ceinture, que ce serait +du temps perdu, mais qu'il fallait se hâter d'aller vers Saint-Merry, +que s'il y avait quelque chose à faire et quelque «bousingot» à +dépister, c'était dans ce quartier-là.</p> + +<p>De temps en temps les partis remettent des semelles neuves à leurs +vieilles injures. En 1832, le mot <i>bousingot</i> faisait l'intérim entre le +mot <i>jacobin</i> qui était éculé, et le mot <i>démagogue</i> alors presque +inusité et qui a fait depuis un si excellent service.</p> + +<p>Le sergent donna l'ordre d'obliquer à gauche vers le versant de la +Seine. S'ils eussent eu l'idée de se diviser en deux escouades et +d'aller dans les deux sens, Jean Valjean était saisi. Cela tint à ce +fil. Il est probable que les instructions de la préfecture, prévoyant un +cas de combat et les insurgés en nombre, défendaient à la ronde de se +morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrière elle Jean +Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perçut rien, sinon +l'éclipse de la lanterne qui se retourna subitement.</p> + +<p>Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la +police, déchargea sa carabine du côté qu'on abandonnait, dans la +direction de Jean Valjean. La détonation roula d'écho en écho dans la +crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un plâtras qui tomba +dans le ruisseau et fit clapoter l'eau à quelques pas de Jean Valjean, +l'avertit que la balle avait frappé la voûte au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Des pas mesurés et lents résonnèrent quelque temps sur le radier, de +plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'éloignement, le +groupe des formes noires s'enfonça, une lueur oscilla et flotta, faisant +à la voûte un cintre rougeâtre qui décrut, puis disparut, le silence +redevint profond, l'obscurité redevint complète, la cécité et la surdité +reprirent possession des ténèbres; et Jean Valjean, n'osant encore +remuer, demeura longtemps adossé au mur, l'oreille tendue, la prunelle +dilatée, regardant l'évanouissement de cette patrouille de fantômes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>L'homme filé</h3> + + +<p>Il faut rendre à la police de ce temps-là cette justice que, même dans +les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait +imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une émeute +n'était point à ses yeux un prétexte pour laisser aux malfaiteurs la +bride sur le cou, et pour négliger la société par la raison que le +gouvernement était en péril. Le service ordinaire se faisait +correctement à travers le service extraordinaire, et n'en était pas +troublé. Au milieu d'un incalculable événement politique commencé, sous +la pression d'une révolution possible, sans se laisser distraire par +l'insurrection et la barricade, un agent «filait» un voleur.</p> + +<p>C'était précisément quelque chose de pareil qui se passait dans +l'après-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive +droite, un peu au delà du pont des Invalides.</p> + +<p>Il n'y a plus là de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a changé.</p> + +<p>Sur cette berge, deux hommes séparés par une certaine distance +semblaient s'observer, l'un évitant l'autre. Celui qui allait en avant +tâchait de s'éloigner, celui qui venait par derrière tâchait de se +rapprocher.</p> + +<p>C'était comme une partie d'échecs qui se jouait de loin et +silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils +marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de +faire par trop de hâte doubler le pas à son partenaire.</p> + +<p>On eût dit un appétit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire +exprès. La proie était sournoise et se tenait sur ses gardes.</p> + +<p>Les proportions voulues entre la fouine traquée et le dogue traqueur +étaient observées. Celui qui tâchait d'échapper avait peu d'encolure et +une chétive mine; celui qui tâchait d'empoigner, gaillard de haute +stature, était de rude aspect et devait être de rude rencontre.</p> + +<p>Le premier, se sentant le plus faible, évitait le second; mais il +l'évitait d'une façon profondément furieuse; qui eût pu l'observer eût +vu dans ses yeux la sombre hostilité de la fuite, et toute la menace +qu'il y a dans la crainte.</p> + +<p>La berge était solitaire; il n'y avait point de passant; pas même de +batelier ni de débardeur dans les chalands amarrés çà et là.</p> + +<p>On ne pouvait apercevoir aisément ces deux hommes que du quai en face, +et pour qui les eût examinés à cette distance, l'homme qui allait devant +eût apparu comme un être hérissé, déguenillé et oblique, inquiet et +grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne +classique et officielle, portant la redingote de l'autorité boutonnée +jusqu'au menton.</p> + +<p>Le lecteur reconnaîtrait peut-être ces deux hommes, s'il les voyait de +plus près.</p> + +<p>Quel était le but du dernier?</p> + +<p>Probablement d'arriver à vêtir le premier plus chaudement.</p> + +<p>Quand un homme habillé par l'État poursuit un homme en guenilles, c'est +afin d'en faire aussi un homme habillé par l'État. Seulement la couleur +est toute la question. Être habillé de bleu, c'est glorieux; être +habillé de rouge, c'est désagréable.</p> + +<p>Il y a une pourpre d'en bas.</p> + +<p>C'est probablement quelque désagrément et quelque pourpre de ce genre +que le premier désirait esquiver.</p> + +<p>Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore, +c'était, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir à +quelque rendez-vous significatif et à quelque groupe de bonne prise. +Cette opération délicate s'appelle «la filature».</p> + +<p>Ce qui rend cette conjecture tout à fait probable, c'est que l'homme +boutonné, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait à +vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut évidemment à qui +il avait affaire, tourna bride et se mit à suivre au pas du haut du quai +les deux hommes. Ceci ne fut pas aperçu du personnage louche et déchiré +qui allait en avant.</p> + +<p>Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-Élysées. On voyait +passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet à la main.</p> + +<p>Une des instructions secrètes de la police aux agents contient cet +article:—«Avoir toujours à portée une voiture de place, en cas».</p> + +<p>Tout en manœuvrant chacun de leur côté avec une stratégie +irréprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai +descendant jusqu'à la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre +arrivant de Passy de venir à la rivière faire boire leurs chevaux. Cette +rampe a été supprimée depuis, pour la symétrie; les chevaux crèvent de +soif, mais l'œil est flatté.</p> + +<p>Il était vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette +rampe afin d'essayer de s'échapper dans les Champs-Élysées, lieu orné +d'arbres, mais en revanche fort croisé d'agents de police, et où l'autre +aurait aisément main-forte.</p> + +<p>Ce point du quai est fort peu éloigné de la maison apportée de Moret à +Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de François Ier. Un +corps de garde est là tout près.</p> + +<p>À la grande surprise de son observateur, l'homme traqué ne prit point +par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le +long du quai.</p> + +<p>Sa position devenait visiblement critique.</p> + +<p>À moins de se jeter à la Seine, qu'allait-il faire?</p> + +<p>Aucun moyen désormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas +d'escalier; et l'on était tout près de l'endroit, marqué par le coude de +la Seine vers le pont d'Iéna, où la berge, de plus en plus rétrécie, +finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. Là, il allait +inévitablement se trouver bloqué entre le mur à pic à sa droite, la +rivière à gauche et en face, et l'autorité sur ses talons.</p> + +<p>Il est vrai que cette fin de la berge était masquée au regard par un +monceau de déblais de six à sept pieds de haut, produit d'on ne sait +quelle démolition. Mais cet homme espérait-il se cacher utilement +derrière ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expédient eût +été puéril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne +va point jusque-là.</p> + +<p>Le tas de déblais faisait au bord de l'eau une sorte d'éminence qui se +prolongeait en promontoire jusqu'à la muraille du quai.</p> + +<p>L'homme suivi arriva à cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il +cessa d'être aperçu par l'autre.</p> + +<p>Celui-ci, ne voyant pas, n'était pas vu; il en profita pour abandonner +toute dissimulation et pour marcher très rapidement. En quelques +instants il fut au monceau de déblais et le tourna. Là, il s'arrêta +stupéfait. L'homme qu'il chassait n'était plus là.</p> + +<p>Éclipse totale de l'homme en blouse.</p> + +<p>La berge n'avait guère à partir du monceau de déblais qu'une longueur +d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre +le mur du quai.</p> + +<p>Le fuyard n'aurait pu se jeter à la Seine ni escalader le quai sans être +vu par celui qui le suivait. Qu'était-il devenu?</p> + +<p>L'homme à la redingote boutonnée marcha jusqu'à l'extrémité de la berge, +et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'œil furetant. +Tout à coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point où +finissait la terre et où l'eau commençait, une grille de fer large et +basse, cintrée, garnie d'une épaisse serrure et de trois gonds massifs. +Cette grille, sorte de porte percée au bas du quai, s'ouvrait sur la +rivière autant que sur la berge. Un ruisseau noirâtre passait dessous. +Ce ruisseau se dégorgeait dans la Seine.</p> + +<p>Au delà de ses lourds barreaux rouillés on distinguait une sorte de +corridor voûté et obscur.</p> + +<p>L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.</p> + +<p>Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle +résista solidement. Il était probable qu'elle venait d'être ouverte, +quoiqu'on n'eût entendu aucun bruit, chose singulière d'une grille si +rouillée; mais il était certain qu'elle avait été refermée. Cela +indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non +un crochet, mais une clef.</p> + +<p>Cette évidence éclata tout de suite à l'esprit de l'homme qui +s'efforçait d'ébranler la grille et lui arracha cet épiphonème indigné:</p> + +<p>—Voilà qui est fort! une clef du gouvernement!</p> + +<p>Puis, se calmant immédiatement, il exprima tout un monde d'idées +intérieures par cette bouffée de monosyllabes accentués presque +ironiquement:</p> + +<p>—Tiens! tiens! tiens! tiens!</p> + +<p>Cela dit, espérant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en +voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrière le tas de déblais, +avec la rage patiente du chien d'arrêt.</p> + +<p>De son côté, le fiacre, qui se réglait sur toutes ses allures, avait +fait halte au-dessus de lui près du parapet. Le cocher, prévoyant une +longue station, emboîta le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine +humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit +dit par parenthèse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont +d'Iéna, avant de s'éloigner, tournaient la tête pour regarder un moment +ces deux détails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre +sur le quai.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Lui aussi porte sa croix</h3> + + +<p>Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'était plus arrêté. Cette +marche était de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces voûtes varie; +la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a été +calculée pour la taille d'un homme; Jean Valjean était forcé de se +courber pour ne pas heurter Marius à la voûte; il fallait à chaque +instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La +moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais +points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans +le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux +n'apparaissaient qu'à de très longs intervalles, et si blêmes que le +plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste était brouillard, +miasme, opacité, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif +surtout; et c'est là, comme la mer, un lieu plein d'eau où l'on ne peut +boire.</p> + +<p>Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par +l'âge, grâce à sa vie chaste et sobre, commençait pourtant à fléchir. La +fatigue lui venait, et la force en décroissant faisait croître le poids +du fardeau. Marius, mort peut-être, pesait comme pèsent les corps +inertes. Jean Valjean le soutenait de façon que la poitrine ne fût pas +gênée et que la respiration pût toujours passer le mieux possible. Il +sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut +effaré au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les +bavettes des bouches de l'égout un souffle d'air frais qui le ranimait.</p> + +<p>Il pouvait être trois heures de l'après-midi quand il arriva à l'égout +de ceinture.</p> + +<p>Il fut d'abord étonné de cet élargissement subit. Il se trouva +brusquement dans une galerie dont ses mains étendues n'atteignaient +point les deux murs et sous une voûte que sa tête ne touchait pas. Le +Grand Égout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.</p> + +<p>Au point où l'égout Montmartre rejoint le Grand Égout, deux autres +galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de +l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un +moins sagace eût été indécis. Jean Valjean prit la plus large, +c'est-à-dire l'égout de ceinture. Mais ici revenait la question: +descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il +fallait, à tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes, +descendre. Il tourna à gauche.</p> + +<p>Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'égout de +ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il +est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la +rive droite. Le Grand Égout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre +chose que l'ancien ruisseau Ménilmontant, aboutit, si on le remonte, à +un cul-de-sac, c'est-à-dire à son ancien point de départ, qui fut sa +source, au pied de la butte Ménilmontant. Il n'a point de communication +directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris à partir du +quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'égout Amelot +au-dessus de l'ancienne île Louviers. Ce branchement, qui complète +l'égout collecteur, en est séparé, sous la rue Ménilmontant même, par un +massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si +Jean Valjean eût remonté la galerie, il fût arrivé, après mille efforts, +épuisé de fatigue, expirant, dans les ténèbres, à une muraille. Il était +perdu.</p> + +<p>À la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le +couloir des Filles-du-Calvaire, à la condition de ne pas hésiter à la +patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor +Saint-Louis, puis, à gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant à +droite et en évitant la galerie Saint-Sébastien, il eût pu gagner +l'égout Amelot, et de là, pourvu qu'il ne s'égarât point dans l'espèce +d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine près de +l'Arsenal. Mais, pour cela, il eût fallu connaître à fond, et dans +toutes ses ramifications et dans toutes ses percées, l'énorme madrépore +de l'égout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette +voirie effrayante où il cheminait; et, si on lui eût demandé dans quoi +il était, il eût répondu: dans de la nuit.</p> + +<p>Son instinct le servit bien. Descendre, c'était en effet le salut +possible.</p> + +<p>Il laissa à sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de +griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor +bifurqué de la chaussée d'Antin.</p> + +<p>Un peu au-delà d'un affluent qui était vraisemblablement le branchement +de la Madeleine, il fit halte. Il était très las. Un soupirail assez +large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumière +presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un +frère pour son frère blessé, déposa Marius sur la banquette de l'égout. +La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail +comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux fermés, les cheveux +appliqués aux tempes comme des pinceaux séchés dans de la couleur rouge, +les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagulé au +coin des lèvres. Un caillot de sang s'était amassé dans le nœud de la +cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait +les coupures béantes de la chair vive. Jean Valjean, écartant du bout +des doigts les vêtements, lui posa la main sur la poitrine; le cœur +battait encore. Jean Valjean déchira sa chemise, banda les plaies le +mieux qu'il put et arrêta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce +demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle, +il le regarda avec une inexprimable haine.</p> + +<p>En dérangeant les vêtements de Marius, il avait trouvé dans les poches +deux choses, le pain qui y était oublié depuis la veille, et le +portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur +la première page, il trouva les quatre lignes écrites par Marius. On +s'en souvient:</p> + +<p>«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père +M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.»</p> + +<p>Jean Valjean lut, à la clarté du soupirail, ces quatre lignes, et resta +un moment comme absorbé en lui-même, répétant à demi-voix: Rue des +Filles-du-Calvaire, numéro six, monsieur Gillenormand. Il replaça le +portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mangé, la force lui était +revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tête +sur son épaule droite, et se remit à descendre l'égout.</p> + +<p>Le Grand Égout, dirigé selon le thalweg de la vallée de Ménilmontant, a +près de deux lieues de long. Il est pavé sur une notable partie de son +parcours.</p> + +<p>Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous éclairons pour le lecteur +la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien +ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il +avait fait. Seulement la pâleur croissante des flaques de lumière qu'il +rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du +pavé et que le jour ne tarderait pas à décliner; et le roulement des +voitures au-dessus de sa tête, étant devenu de continu intermittent, +puis ayant presque cessé, il en conclut qu'il n'était plus sous le Paris +central et qu'il approchait de quelque région solitaire, voisine des +boulevards extérieurs ou des quais extrêmes. Là où il y a moins de +maisons et moins de rues, l'égout a moins de soupiraux. L'obscurité +s'épaississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins +d'avancer, tâtonnant dans l'ombre.</p> + +<p>Cette ombre devint brusquement terrible.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie</h3> + + +<p>Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non +plus du pavé, mais de la vase.</p> + +<p>Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d'Écosse, qu'un +homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève +loin du rivage, s'aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il +marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix; +la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La +grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu'on fait, dès qu'on +a levé le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'œil, du +reste, ne s'est aperçu d'aucun changement; l'immense plage est unie et +tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui +est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nuée joyeuse des pucerons +de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant. +L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se +rapprocher de la côte. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement +il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à +chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou +trois pouces. Décidément il n'est pas dans la bonne route; il s'arrête +pour s'orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont +disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut +revenir sur ses pas, il retourne en arrière; il enfonce plus +profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s'en arrache et se +jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le +sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible +terreur qu'il est engagé dans de la grève mouvante, et qu'il a sous lui +le milieu effroyable où l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson +n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'allège comme un +navire en détresse; il n'est déjà plus temps, le sable est au-dessus de +ses genoux.</p> + +<p>Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de +plus en plus; si la grève est déserte, si la terre est trop loin, si le +banc de sable est trop mal famé, s'il n'y a pas de héros dans les +environs, c'est fini, il est condamné à l'enlisement. Il est condamné à +cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à +retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous +prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds, +qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez, +vous entraîne un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre +résistance par un redoublement d'étreinte, qui fait rentrer lentement +l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder +l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages +dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui +volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le +sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un +vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable +essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il +fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il +hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà +dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est +plus qu'un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux, +crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s'appuie +sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote +frénétiquement; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable +atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le +sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme; +nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du +sable; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s'agite, et +disparaît. Sinistre effacement d'un homme.</p> + +<p>Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le +charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la grève. C'est +le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La +terre, pénétrée d'océan, devient piège. Elle s'offre comme une plaine et +s'ouvre comme une onde. L'abîme a de ces trahisons.</p> + +<p>Cette funèbre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la +mer, était possible aussi, il y a trente ans, dans l'égout de Paris.</p> + +<p>Avant les importants travaux commencés en 1833, la voirie souterraine de +Paris était sujette à des effondrements subits.</p> + +<p>L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents, +particulièrement friables; le radier, qu'il fût de pavé, comme dans les +anciens égouts, ou de chaux hydraulique sur béton, comme dans les +nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans +un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est +l'écroulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette +crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue +spéciale <i>fontis</i>. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des +bords de la mer tout à coup rencontré sous terre; c'est la grève du mont +Saint-Michel dans un égout. Le sol, détrempé, est comme en fusion; +toutes ses molécules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas +de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois très +grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine, +la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort +est lente, il y a enlisement.</p> + +<p>Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une +grève de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la +pleine lumière, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes +bruits, de ces libres nuages d'où pleut la vie, de ces barques aperçues +au loin, de cette espérance sous toutes les formes, des passants +probables, du secours possible jusqu'à la dernière minute, au lieu de +tout cela, la surdité, l'aveuglement, une voûte noire, un dedans de +tombe déjà tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle! +l'étouffement lent par l'immondice, une boîte de pierre où l'asphyxie +ouvre sa griffe dans la fange et vous prend à la gorge; la fétidité +mêlée au râle; la vase au lieu de la grève, l'hydrogène sulfuré au lieu +de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'océan! et appeler, et grincer des +dents, et se tordre, et se débattre, et agoniser, avec cette ville +énorme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa tête!</p> + +<p>Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rachète quelquefois son +atrocité par une certaine dignité terrible. Sur le bûcher, dans le +naufrage, on peut être grand; dans la flamme comme dans l'écume, une +attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y abîmant. Mais +ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les +suprêmes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte. +C'est petit, laid, infâme. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme +Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est +horrible. Se débattre là-dedans est hideux; en même temps qu'on agonise, +on patauge. Il y a assez de ténèbres pour que ce soit l'enfer, et assez +de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas +s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud.</p> + +<p>Partout ailleurs le sépulcre est sinistre; ici il est difforme.</p> + +<p>La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densité, en +raison de la plus ou moins mauvaise qualité du sous-sol. Parfois un +fontis était profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix; +quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase était ici presque +solide, là presque liquide. Dans le fontis Lunière, un homme eût mis un +jour à disparaître, tandis qu'il eût été dévoré en cinq minutes par le +bourbier Phélippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou +moins de densité. Une enfant se sauve où un homme se perd. La première +loi de salut, c'est de se dépouiller de toute espèce de chargement. +Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'était par là que +commençait tout égoutier qui sentait le sol fléchir sous lui.</p> + +<p>Les fontis avaient des causes diverses: friabilité du sol; quelque +éboulement à une profondeur hors de la portée de l'homme; les violentes +averses de l'été; l'ondée incessante de l'hiver; les longues petites +pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain +marneux ou sablonneux chassait les voûtes des galeries souterraines et +les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier éclatait et se +fendait sous cette écrasante poussée. Le tassement du Panthéon a +oblitéré de cette façon, il y a un siècle, une partie des caves de la +montagne Sainte-Geneviève. Quand un égout s'effondrait sous la pression +des maisons, le désordre, dans certaines occasions, se traduisait en +haut dans la rue par une espèce d'écarts en dents de scie entre les +pavés; cette déchirure se développait en ligne serpentante dans toute la +longueur de la voûte lézardée, et alors, le mal étant visible, le remède +pouvait être prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage intérieur +ne se révélait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-là, malheur +aux égoutiers. Entrant sans précaution dans l'égout défoncé, ils +pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques +puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs +noms; entre autres celui de l'égoutier qui s'enlisa dans un effondrement +sous le cagnard de la rue Carême-Prenant, un nommé Blaise Poutrain; ce +Blaise Poutrain était frère de Nicolas Poutrain qui fut le dernier +fossoyeur du cimetière dit charnier des Innocents en 1785, époque où ce +cimetière mourut.</p> + +<p>Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous +venons de parler, l'un des héros du siège de Lérida où l'on donna +l'assaut en bas de soie, violons en tête. D'Escoubleau, surpris une nuit +chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrière de +l'égout Beautreillis où il s'était réfugié pour échapper au duc. Madame +de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et +oublia de pleurer à force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a +pas d'amour qui tienne; le cloaque l'éteint. Héro refuse de laver le +cadavre de Léandre. Thisbé se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Le fontis</h3> + + +<p>Jean Valjean se trouvait en présence d'un fontis.</p> + +<p>Ce genre d'écroulement était alors fréquent dans le sous-sol des +Champs-Élysées, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu +conservateur des constructions souterraines à cause de son excessive +fluidité. Cette fluidité dépasse l'inconsistance des sables même du +quartier Saint-Georges, qui n'ont pu être vaincus que par un enrochement +sur béton, et des couches glaiseuses infectées de gaz du quartier des +Martyrs, si liquides que le passage n'a pu être pratiqué sous la galerie +des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a démoli +sous le faubourg Saint-Honoré, pour le reconstruire, le vieil égout en +pierre où nous voyons en ce moment Jean Valjean engagé, le sable +mouvant, qui est le sous-sol des Champs-Élysées jusqu'à la Seine, fit +obstacle au point que l'opération dura près de six mois, au grand récri +des riverains, surtout des riverains à hôtels et à carrosses. Les +travaux furent plus que malaisés; ils furent dangereux. Il est vrai +qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine.</p> + +<p>Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la +veille. Un fléchissement du pavé mal soutenu par le sable sous-jacent +avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'étant +faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqué, s'était affaissé +dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurité +était là plus épaisse que partout ailleurs. C'était un trou de boue dans +une caverne de nuit.</p> + +<p>Jean Valjean sentit le pavé se dérober sous lui. Il entra dans cette +fange. C'était de l'eau à la surface, de la vase au fond. Il fallait +bien passer. Revenir sur ses pas était impossible. Marius était +expirant, et Jean Valjean exténué. Où aller d'ailleurs? Jean Valjean +avança. Du reste la fondrière parut peu profonde aux premiers pas. Mais +à mesure qu'il avançait, ses pieds plongeaient. Il eut bientôt de la +vase jusqu'à mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait, +exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de +l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau à la ceinture. +Il ne pouvait déjà plus reculer. Il enfonçait de plus en plus. Cette +vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait évidemment en +porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer, +isolément. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui +était un cadavre peut-être.</p> + +<p>L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est à peine +s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était. La +densité, qui était le soutien, était aussi l'obstacle. Il soulevait +toujours Marius, et, avec une dépense de force inouïe, il avançait; mais +il enfonçait. Il n'avait plus que la tête hors de l'eau, et ses deux +bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une +mère qui fait ainsi de son enfant.</p> + +<p>Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l'eau +et pouvoir respirer; qui l'eût vu dans cette obscurité eût cru voir un +masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui +la tête pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort +désespéré, et lança son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi +de solide. Un point d'appui. Il était temps.</p> + +<p>Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce +point d'appui. Cela lui fit l'effet de la première marche d'un escalier +remontant à la vie.</p> + +<p>Ce point d'appui, rencontré dans la vase au moment suprême, était le +commencement de l'autre versant du radier, qui avait plié sans se briser +et s'était courbé sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les +pavages bien construits font voûte et ont de ces fermetés-là. Ce +fragment de radier, submergé en partie, mais solide, était une véritable +rampe, et, une fois sur cette rampe, on était sauvé. Jean Valjean +remonta ce plan incliné et arriva de l'autre côté de la fondrière.</p> + +<p>En sortant de l'eau, il se heurta à une pierre et tomba sur les genoux. +Il trouva que c'était juste, et y resta quelque temps, l'âme abîmée dans +on ne sait quelle parole à Dieu.</p> + +<p>Il se redressa, frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu'il +traînait, tout ruisselant de fange, l'âme pleine d'une étrange clarté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer</h3> + + +<p>Il se remit en route encore une fois.</p> + +<p>Du reste, s'il n'avait pas laissé sa vie dans le fontis, il semblait y +avoir laissé sa force. Ce suprême effort l'avait épuisé. Sa lassitude +était maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il était +obligé de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut +s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il +crut qu'il demeurerait là. Mais si sa vigueur était morte, son énergie +ne l'était point. Il se releva.</p> + +<p>Il marcha désespérément, presque vite, fit ainsi une centaine de pas, +sans dresser la tête, presque sans respirer, et tout à coup se cogna au +mur. Il était parvenu à un coude de l'égout, et, en arrivant tête basse +au tournant, il avait rencontré la muraille. Il leva les yeux, et à +l'extrémité du souterrain, là-bas, devant lui, loin, très loin, il +aperçut une lumière. Cette fois, ce n'était pas la lumière terrible; +c'était la lumière bonne et blanche. C'était le jour.</p> + +<p>Jean Valjean voyait l'issue.</p> + +<p>Une âme damnée qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout à coup +la sortie de la géhenne, éprouverait ce qu'éprouva Jean Valjean. Elle +volerait éperdument avec le moignon de ses ailes brûlées vers la porte +radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le +poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il +ne marcha. À mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en +plus distinctement. C'était une arche cintrée, moins haute que la voûte +qui se restreignait par degrés et moins large que la galerie qui se +resserrait en même temps que la voûte s'abaissait. Le tunnel finissait +en intérieur d'entonnoir; rétrécissement vicieux, imité des guichets de +maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un égout, et +qui a été corrigé depuis.</p> + +<p>Jean Valjean arriva à l'issue. Là, il s'arrêta.</p> + +<p>C'était bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.</p> + +<p>L'arche était fermée d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute +apparence, tournait rarement sur ses gonds oxydés, était assujettie à +son chambranle de pierre par une serrure épaisse qui, rouge de rouille, +semblait une énorme brique. On voyait le trou de la clef, et le pêne +robuste profondément plongé dans la gâche de fer. La serrure était +visiblement fermée à double tour. C'était une de ces serrures de +bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.</p> + +<p>Au delà de la grille, le grand air, la rivière, le jour, la berge très +étroite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce +gouffre où l'on se dérobe si aisément, le large horizon, la liberté. On +distinguait à droite, en aval, le pont d'Iéna, et à gauche, en amont, le +pont des Invalides; l'endroit eût été propice pour attendre la nuit et +s'évader. C'était un des points les plus solitaires de Paris; la berge +qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient à +travers les barreaux de la grille.</p> + +<p>Il pouvait être huit heures et demie du soir. Le jour baissait.</p> + +<p>Jean Valjean déposa Marius le long du mur sur la partie sèche du radier, +puis marcha à la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la +secousse fut frénétique, l'ébranlement nul. La grille ne bougea pas. +Jean Valjean saisit les barreaux l'un après l'autre, espérant pouvoir +arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte +ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre +ne sont pas plus solides dans leurs alvéoles. Pas de levier; pas de +pesée possible. L'obstacle était invincible. Aucun moyen d'ouvrir la +porte.</p> + +<p>Fallait-il donc finir là? Que faire? que devenir? Rétrograder; +recommencer le trajet effrayant qu'il avait déjà parcouru; il n'en avait +pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondrière +d'où l'on ne s'était tiré que par miracle? Et après la fondrière, n'y +avait-il pas cette ronde de police à laquelle, certes, on n'échapperait +pas deux fois? Et puis, où aller? quelle direction prendre? Suivre la +pente, ce n'était point aller au but. Arrivât-on à une autre issue, on +la trouverait obstruée d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties +étaient indubitablement closes de cette façon. Le hasard avait descellé +la grille par laquelle on était entré, mais évidemment toutes les autres +bouches de l'égout étaient fermées. On n'avait réussi qu'à s'évader dans +une prison.</p> + +<p>C'était fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean était inutile. +L'épuisement aboutissait à l'avortement.</p> + +<p>Ils étaient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la +mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant +dans les ténèbres l'épouvantable araignée.</p> + +<p>Il tourna le dos à la grille, et tomba sur le pavé, plutôt terrassé +qu'assis, près de Marius, toujours sans mouvement et sa tête s'affaissa +entre ses genoux. Pas d'issue. C'était la dernière goutte de l'angoisse.</p> + +<p>À qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni à lui-même, ni à +Marius. Il pensait à Cosette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Le pan de l'habit déchiré</h3> + + +<p>Au milieu de cet anéantissement, une main se posa sur son épaule, et une +voix qui parlait bas lui dit:</p> + +<p>—Part à deux.</p> + +<p>Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rêve comme le +désespoir. Jean Valjean crut rêver. Il n'avait point entendu de pas. +Était-ce possible? Il leva les yeux.</p> + +<p>Un homme était devant lui.</p> + +<p>Cet homme était vêtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses +souliers dans sa main gauche; il les avait évidemment ôtés pour pouvoir +arriver jusqu'à Jean Valjean, sans qu'on l'entendît marcher.</p> + +<p>Jean Valjean n'eut pas un moment d'hésitation. Si imprévue que fût la +rencontre, cet homme lui était connu. Cet homme était Thénardier.</p> + +<p>Quoique réveillé, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitué aux +alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit +possession sur-le-champ de toute sa présence d'esprit. D'ailleurs la +situation ne pouvait empirer, un certain degré de détresse n'est plus +capable de crescendo, et Thénardier lui-même ne pouvait ajouter de la +noirceur à cette nuit.</p> + +<p>Il y eut un instant d'attente.</p> + +<p>Thénardier, élevant sa main droite à la hauteur de son front, s'en fit +un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce +qui, avec un léger pincement de la bouche, caractérise l'attention +sagace d'un homme qui cherche à en reconnaître un autre. Il n'y réussit +point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et +était d'ailleurs si défiguré, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi +il eût été méconnaissable. Au contraire, éclairé de face par la lumière +de la grille, clarté de cave, il est vrai, livide, mais précise dans sa +lividité, Thénardier, comme dit l'énergique métaphore banale, sauta tout +de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette inégalité de conditions +suffisait pour assurer quelque avantage à Jean Valjean dans ce +mystérieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les +deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voilé et +Thénardier démasqué.</p> + +<p>Jean Valjean s'aperçut tout de suite que Thénardier ne le reconnaissait +pas.</p> + +<p>Ils se considérèrent un moment dans cette pénombre, comme s'ils se +prenaient mesure. Thénardier rompit le premier le silence.</p> + +<p>—Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne répondit pas.</p> + +<p>Thénardier continua:</p> + +<p>—Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles +d'ici.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Eh bien, part à deux.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Tu as tué l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thénardier montrait +du doigt Marius. Il poursuivit:</p> + +<p>—Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois être un ami.</p> + +<p>Jean Valjean commença à comprendre. Thénardier le prenait pour un +assassin.</p> + +<p>Thénardier reprit:</p> + +<p>—Écoute, camarade. Tu n'as pas tué cet homme sans regarder ce qu'il +avait dans ses poches. Donne-moi ma moitié. Je t'ouvre la porte.</p> + +<p>Et, tirant à demi une grosse clef de dessous sa blouse toute trouée, il +ajouta:</p> + +<p>—Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voilà.</p> + +<p>Jean Valjean «demeura stupide», le mot est du vieux Corneille, au point +de douter que ce qu'il voyait fût réel. C'était la providence +apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de +Thénardier.</p> + +<p>Thénardier fourra son poing dans une large poche cachée sous sa blouse, +en tira une corde et la tendit à Jean Valjean.</p> + +<p>—Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le marché.</p> + +<p>—Pourquoi faire, une corde?</p> + +<p>—Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a là un +tas de gravats.</p> + +<p>—Pourquoi faire, une pierre?</p> + +<p>—Imbécile, puisque tu vas jeter le pantre à la rivière, il te faut une +pierre et une corde, sans quoi ça flotterait sur l'eau.</p> + +<p>Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces +acceptations machinales.</p> + +<p>Thénardier fit claquer ses doigts comme à l'arrivée d'une idée subite:</p> + +<p>—Ah çà, camarade, comment as-tu fait pour te tirer là-bas de la +fondrière? je n'ai pas osé m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon.</p> + +<p>Après une pause, il ajouta:</p> + +<p>—Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y répondre. +C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge +d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de +parler trop haut. C'est égal, parce que je ne vois pas ta figure et +parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne +sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cassé ce +monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la +rivière, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un +bon garçon dans la peine, ça me botte.</p> + +<p>Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement à +le faire parler. Il lui poussa l'épaule, de façon à tâcher de le voir de +profil, et s'écria sans sortir pourtant du médium où il maintenait sa +voix:</p> + +<p>—À propos de la fondrière, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas +jeté l'homme?</p> + +<p>Jean Valjean garda le silence.</p> + +<p>Thénardier reprit en haussant jusqu'à sa pomme d'Adam la loque qui lui +servait de cravate, geste qui complète l'air capable d'un homme sérieux:</p> + +<p>—Au fait, tu as peut-être agi sagement. Les ouvriers demain en venant +boucher le trou auraient, à coup sûr, trouvé le pantinois oublié là, et +on aurait pu, fil à fil, brin à brin, pincer ta trace, et arriver +jusqu'à toi. Quelqu'un a passé par l'égout. Qui? par où est-il sorti? +l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'égout est traître, +et vous dénonce. Une telle trouvaille est une rareté, cela appelle +l'attention, peu de gens se servent de l'égout pour leurs affaires, +tandis que la rivière est à tout le monde. La rivière, c'est la vraie +fosse. Au bout d'un mois, on vous repêche l'homme aux filets de +Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne, +quoi! Qui a tué cet homme? Paris. Et la justice n'informe même pas. Tu +as bien fait.</p> + +<p>Plus Thénardier était loquace, plus Jean Valjean était muet, Thénardier +lui secoua de nouveau l'épaule.</p> + +<p>—Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef, +montre-moi ton argent.</p> + +<p>Thénardier était hagard, fauve, louche, un peu menaçant, pourtant +amical.</p> + +<p>Il y avait une chose étrange; les allures de Thénardier n'étaient pas +simples; il n'avait pas l'air tout à fait à son aise; tout en +n'affectant pas d'air mystérieux, il parlait bas; de temps en temps, il +mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il était difficile +de deviner pourquoi. Il n'y avait là personne qu'eux deux. Jean Valjean +pensa que d'autres bandits étaient peut-être cachés dans quelque recoin, +pas très loin, et que Thénardier ne se souciait pas de partager avec +eux.</p> + +<p>Thénardier reprit:</p> + +<p>—Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes?</p> + +<p>Jean Valjean se fouilla.</p> + +<p>C'était, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent +sur lui. La sombre vie d'expédients à laquelle il était condamné lui en +faisait une loi. Cette fois pourtant il était pris au dépourvu. En +mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait +oublié, lugubrement absorbé qu'il était, d'emporter son portefeuille. Il +n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se +montait à une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute trempée +de fange, et étala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pièces +de cinq francs et cinq ou six gros sous.</p> + +<p>Thénardier avança la lèvre inférieure avec une torsion de cou +significative.</p> + +<p>—Tu l'as tué pour pas cher, dit-il.</p> + +<p>Il se mit à palper, en toute familiarité, les poches de Jean Valjean et +les poches de Marius. Jean Valjean, préoccupé surtout de tourner le dos +au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius, +Thénardier, avec une dextérité d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher, +sans que Jean Valjean s'en aperçût, un lambeau qu'il cacha sous sa +blouse, pensant probablement que ce morceau d'étoffe pourrait lui servir +plus tard à reconnaître l'homme assassiné et l'assassin. Il ne trouva du +reste rien de plus que les trente francs.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que ça.</p> + +<p>Et, oubliant son mot: <i> part à deux</i>, il prit tout.</p> + +<p>Il hésita un peu devant les gros sous. Réflexion faite, il les prit +aussi en grommelant:</p> + +<p>—N'importe! c'est suriner les gens à trop bon marché.</p> + +<p>Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.</p> + +<p>—Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme à la foire, +on paye en sortant. Tu as payé, sors.</p> + +<p>Et il se mit à rire.</p> + +<p>Avait-il, en apportant à un inconnu l'aide de cette clef et en faisant +sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et +désintéressée de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de +douter.</p> + +<p>Thénardier aida Jean Valjean à replacer Marius sur ses épaules, puis il +se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe +à Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa +bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection +faite, il mit la clef dans la serrure. Le pêne glissa et la porte +tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit très +doucement. Il était visible que cette grille et ces gonds, huilés avec +soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'eût pensé. Cette douceur était +sinistre; on y sentait les allées et venues furtives, les entrées et les +sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime. +L'égout était évidemment en complicité avec quelque bande mystérieuse. +Cette grille taciturne était une receleuse.</p> + +<p>Thénardier entre-bâilla la porte, livra tout juste passage à Jean +Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et +replongea dans l'obscurité, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il +semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment après, +cette hideuse providence était rentrée dans l'invisible.</p> + +<p>Jean Valjean se trouva dehors.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXc" id="Chapitre_IXc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît</h3> + + +<p>Il laissa glisser Marius sur la berge.</p> + +<p>Ils étaient dehors!</p> + +<p>Les miasmes, l'obscurité, l'horreur, étaient derrière lui. L'air +salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout +autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couché en +plein azur. Le crépuscule s'était fait; la nuit venait, la grande +libératrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre +pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un +calme énorme. La rivière arrivait à ses pieds avec le bruit d'un baiser. +On entendait le dialogue aérien des nids qui se disaient bonsoir dans +les ormes des Champs-Élysées. Quelques étoiles, piquant faiblement le +bleu pâle du zénith et visibles à la seule rêverie, faisaient dans +l'immensité de petits resplendissements imperceptibles. Le soir +déployait sur la tête de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini.</p> + +<p>C'était l'heure indécise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait +déjà assez de nuit pour qu'on pût s'y perdre à quelque distance, et +encore assez de jour pour qu'on pût s'y reconnaître de près.</p> + +<p>Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrésistiblement vaincu par +toute cette sérénité auguste et caressante; il y a de ces minutes +d'oubli; la souffrance renonce à harceler le misérable; tout s'éclipse +dans la pensée; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le +crépuscule qui rayonne, et à l'imitation du ciel qui s'illumine, l'âme +s'étoile. Jean Valjean ne put s'empêcher de contempler cette vaste ombre +claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le +majestueux silence du ciel éternel un bain d'extase et de prière. Puis, +vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba +vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en +jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupières de Marius +ne se soulevèrent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait.</p> + +<p>Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivière, quand +tout à coup il sentit je ne sais quelle gêne, comme lorsqu'on a, sans le +voir, quelqu'un derrière soi.</p> + +<p>Nous avons déjà indiqué ailleurs cette impression, que tout le monde +connaît.</p> + +<p>Il se retourna.</p> + +<p>Comme tout à l'heure, quelqu'un en effet était derrière lui.</p> + +<p>Un homme de haute stature, enveloppé d'une longue redingote, les bras +croisés, et portant dans son poing droit un casse-tête dont on voyait la +pomme de plomb, se tenait debout à quelques pas en arrière de Jean +Valjean accroupi sur Marius.</p> + +<p>C'était, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en eût +eu peur à cause du crépuscule, et un homme réfléchi à cause du +casse-tête.</p> + +<p>Jean Valjean reconnut Javert.</p> + +<p>Le lecteur a deviné sans doute que le traqueur de Thénardier n'était +autre que Javert. Javert, après sa sortie inespérée de la barricade, +était allé à la préfecture de police, avait rendu verbalement compte au +préfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris +immédiatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note +saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite +aux Champs-Élysées, laquelle depuis quelque temps éveillait l'attention +de la police. Là, il avait aperçu Thénardier et l'avait suivi. On sait +le reste.</p> + +<p>On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean +Valjean, était une habileté de Thénardier. Thénardier sentait Javert +toujours là; l'homme guetté a un flair qui ne le trompe pas; il fallait +jeter un os à ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'était la part du +feu, qu'il ne faut jamais refuser. Thénardier, en mettant dehors Jean +Valjean à sa place, donnait une proie à la police, lui faisait lâcher sa +piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, récompensait +Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente +francs, et comptait bien, quant à lui, s'échapper à l'aide de cette +diversion.</p> + +<p>Jean Valjean était passé d'un écueil à l'autre.</p> + +<p>Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thénardier en Javert, +c'était rude.</p> + +<p>Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se +ressemblait plus à lui-même. Il ne décroisa pas les bras, assura son +casse-tête dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une +voix brève et calme:</p> + +<p>—Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Qui, vous?</p> + +<p>—Jean Valjean.</p> + +<p>Javert mit le casse-tête entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le +torse, posa ses deux mains puissantes sur les épaules de Jean Valjean, +qui s'y emboîtèrent comme dans deux étaux, l'examina, et le reconnut. +Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert était terrible.</p> + +<p>Jean Valjean demeura inerte sous l'étreinte de Javert comme un lion qui +consentirait à la griffe d'un lynx.</p> + +<p>—Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin +je me considère comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donné mon +adresse pour chercher à vous échapper. Prenez-moi. Seulement, +accordez-moi une chose.</p> + +<p>Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa +prunelle fixe. Son menton froncé poussait ses lèvres vers son nez, signe +de rêverie farouche. Enfin, il lâcha Jean Valjean, se dressa tout d'une +pièce, reprit à plein poignet le casse-tête, et, comme dans un songe, +murmura plutôt qu'il ne prononça cette question:</p> + +<p>—Que faites-vous là? et qu'est-ce que c'est que cet homme?</p> + +<p>Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean répondit, et le son de sa voix parut réveiller Javert:</p> + +<p>—C'est de lui précisément que je voulais vous parler. Disposez de moi +comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord à le rapporter chez lui. Je +ne vous demande que cela.</p> + +<p>La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois +qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit +pas non.</p> + +<p>Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans +l'eau, et essuya le front ensanglanté de Marius.</p> + +<p>—Cet homme était à la barricade, dit-il à demi-voix et comme se parlant +à lui-même. C'est celui qu'on appelait Marius.</p> + +<p>Espion de première qualité, qui avait tout observé, tout écouté, tout +entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui épiait même dans +l'agonie, et qui, accoudé sur la première marche du sépulcre, avait pris +des notes.</p> + +<p>Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.</p> + +<p>—C'est un blessé, dit Jean Valjean.</p> + +<p>—C'est un mort, dit Javert.</p> + +<p>Jean Valjean répondit:</p> + +<p>—Non. Pas encore.</p> + +<p>—Vous l'avez donc apporté de la barricade ici? observa Javert.</p> + +<p>Il fallait que sa préoccupation fût profonde pour qu'il n'insistât point +sur cet inquiétant sauvetage par l'égout, et pour qu'il ne remarquât +même pas le silence de Jean Valjean après sa question.</p> + +<p>Jean Valjean, de son côté, semblait avoir une pensée unique. Il reprit:</p> + +<p>—Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son +aïeul....—Je ne sais plus le nom.</p> + +<p>Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille, +l'ouvrit à la page crayonnée par Marius, et le tendit à Javert.</p> + +<p>Il y avait encore dans l'air assez de clarté flottante pour qu'on pût +lire. Javert, en outre, avait dans l'œil la phosphorescence féline des +oiseaux de nuit. Il déchiffra les quelques lignes écrites par Marius, et +grommela:</p> + +<p>—Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, numéro 6.</p> + +<p>Puis il cria:</p> + +<p>—Cocher!</p> + +<p>On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas.</p> + +<p>Javert garda le portefeuille de Marius.</p> + +<p>Un moment après, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir, +était sur la berge, Marius était déposé sur la banquette du fond, et +Javert s'asseyait près de Jean Valjean sur la banquette de devant.</p> + +<p>La portière refermée, le fiacre s'éloigna rapidement, remontant les +quais dans la direction de la Bastille.</p> + +<p>Ils quittèrent les quais et entrèrent dans les rues. Le cocher, +silhouette noire sur son siège, fouettait ses chevaux maigres. Silence +glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adossé au coin du +fond, la tête abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes +roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean +semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine +de nuit, dont l'intérieur, chaque fois qu'elle passait devant un +réverbère, apparaissait lividement blêmi comme par un éclair +intermittent, le hasard réunissait et semblait confronter lugubrement +les trois immobilités tragiques, le cadavre, le spectre, la statue.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xc" id="Chapitre_Xc"></a><a href="#troisieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie</h3> + + +<p>À chaque cahot du pavé, une goutte de sang tombait des cheveux de +Marius.</p> + +<p>Il était nuit close quand le fiacre arriva au numéro 6 de la rue des +Filles-du-Calvaire.</p> + +<p>Javert mit pied à terre le premier, constata d'un coup d'œil le numéro +au-dessus de la porte cochère, et, soulevant le lourd marteau de fer +battu, historié à la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui +s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et +Javert le poussa. Le portier se montra à demi, bâillant, vaguement +réveillé, une chandelle à la main.</p> + +<p>Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais; +surtout les jours d'émeute. Ce bon vieux quartier, effarouché par la +révolution, se réfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils +entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur tête sous leur +couverture.</p> + +<p>Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean +Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets.</p> + +<p>Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les +vêtements qui étaient largement déchirés, tâta la poitrine et s'assura +que le cœur battait encore. Il battait même un peu moins faiblement, +comme si le mouvement de la voiture avait déterminé une certaine reprise +de la vie.</p> + +<p>Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en +présence du portier d'un factieux.</p> + +<p>—Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand?</p> + +<p>—C'est ici. Que lui voulez-vous?</p> + +<p>—On lui rapporte son fils.</p> + +<p>—Son fils? dit le portier avec hébétement.</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>Jean Valjean, qui venait, déguenillé et souillé, derrière Javert, et que +le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la tête que +non.</p> + +<p>Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean +Valjean.</p> + +<p>Javert continua:</p> + +<p>—Il est allé à la barricade, et le voilà.</p> + +<p>—À la barricade! s'écria le portier.</p> + +<p>—Il s'est fait tuer. Allez réveiller le père.</p> + +<p>Le portier ne bougeait pas.</p> + +<p>—Allez donc! reprit Javert.</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p>—Demain il y aura ici de l'enterrement.</p> + +<p>Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique étaient classés +catégoriquement, ce qui est le commencement de la prévoyance et de la +surveillance, et chaque éventualité avait son compartiment; les faits +possibles étaient en quelque sorte dans des tiroirs d'où ils sortaient, +selon l'occasion, en quantités variables; il y avait, dans la rue, du +tapage, de l'émeute, du carnaval, de l'enterrement.</p> + +<p>Le portier se borna à réveiller Basque. Basque réveilla Nicolette; +Nicolette réveilla la tante Gillenormand. Quant au grand-père, on le +laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez tôt.</p> + +<p>On monta Marius au premier étage, sans que personne, du reste, s'en +aperçût dans les autres parties de la maison, et on le déposa sur un +vieux canapé dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que +Basque allait chercher un médecin et que Nicolette ouvrait les armoires +à linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'épaule. Il +comprit, et redescendit, ayant derrière lui le pas de Javert qui le +suivait.</p> + +<p>Le portier les regarda partir comme il les avait regardés arriver, avec +une somnolence épouvantée.</p> + +<p>Ils remontèrent dans le fiacre, et le cocher sur son siège.</p> + +<p>—Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose.</p> + +<p>—Laquelle? demanda rudement Javert.</p> + +<p>—Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce +que vous voudrez.</p> + +<p>Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentré dans le +collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant.</p> + +<p>—Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIc" id="Chapitre_XIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Ébranlement dans l'absolu</h3> + + +<p>Ils ne desserrèrent plus les dents de tout le trajet.</p> + +<p>Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commencé; avertir +Cosette, lui dire où était Marius, lui donner peut-être quelque autre +indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions +suprêmes. Quant à lui, quant à ce qui le concernait personnellement, +c'était fini; il était saisi par Javert et n'y résistait pas; un autre +que lui, en une telle situation, eût peut être vaguement songé à cette +corde que lui avait donnée Thénardier et aux barreaux du premier cachot +où il entrerait; mais, depuis l'évêque, il y avait dans Jean Valjean +devant tout attentat, fût-ce contre lui-même, insistons-y, une profonde +hésitation religieuse.</p> + +<p>Le suicide, cette mystérieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut +contenir dans une certaine mesure la mort de l'âme, était impossible à +Jean Valjean.</p> + +<p>À l'entrée de la rue de l'Homme-Armé, le fiacre s'arrêta, cette rue +étant trop étroite pour que les voitures puissent y pénétrer. Javert et +Jean Valjean descendirent.</p> + +<p>Le cocher représenta humblement à «monsieur l'inspecteur» que le velours +d'Utrecht de sa voiture était tout taché par le sang de l'homme +assassiné et par la boue de l'assassin. C'était là ce qu'il avait +compris. Il ajouta qu'une indemnité lui était due. En même temps, tirant +de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bonté +de lui écrire dessus «un petit bout d'attestation comme quoi».</p> + +<p>Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit:</p> + +<p>—Combien te faut-il, y compris ta station et la course?</p> + +<p>—Il y a sept heures et quart, répondit le cocher, et mon velours était +tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur.</p> + +<p>Javert tira de sa poche quatre napoléons et congédia le fiacre.</p> + +<p>Jean Valjean pensa que l'intention de Javert était de le conduire à pied +au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout +près.</p> + +<p>Ils s'engagèrent dans la rue. Elle était, comme d'habitude, déserte. +Javert suivait Jean Valjean. Ils arrivèrent au numéro 7. Jean Valjean +frappa. La porte s'ouvrit.</p> + +<p>—C'est bien, dit Javert. Montez.</p> + +<p>Il ajouta avec une expression étrange et comme s'il faisait effort en +parlant de la sorte:</p> + +<p>—Je vous attends ici.</p> + +<p>Jean Valjean regarda Javert. Cette façon de faire était peu dans les +habitudes de Javert. Cependant, que Javert eût maintenant en lui une +sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde à la +souris une liberté de la longueur de sa griffe, résolu qu'était Jean +Valjean à se livrer et à en finir, cela ne pouvait le surprendre +beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui +était couché et qui avait tiré le cordon de son lit: C'est moi! et monta +l'escalier.</p> + +<p>Parvenu au premier étage, il fit une pause. Toutes les voies +douloureuses ont des stations. La fenêtre du palier, qui était une +fenêtre-guillotine, était ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes +maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le réverbère +de la rue, situé précisément en face, jetait quelque lumière sur les +marches, ce qui faisait une économie d'éclairage.</p> + +<p>Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la tête à +cette fenêtre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le réverbère +l'éclairait d'un bout à l'autre. Jean Valjean eut un éblouissement de +stupeur; il n'y avait plus personne.</p> + +<p>Javert s'en était allé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIc" id="Chapitre_XIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>L'aïeul</h3> + + +<p>Basque et le portier avaient transporté dans le salon Marius toujours +étendu sans mouvement sur le canapé où on l'avait déposé en arrivant. Le +médecin, qu'on avait été chercher, était accouru. La tante Gillenormand +s'était levée.</p> + +<p>La tante Gillenormand allait et venait, épouvantée, joignant les mains, +et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible! +Elle ajoutait par moments: Tout va être confondu de sang! Quand la +première horreur fut passée, une certaine philosophie de la situation se +fit jour jusqu'à son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela +devait finir comme ça! Elle n'alla point jusqu'au: <i>Je l'avais bien +dit!</i> qui est d'usage dans les occasions de ce genre.</p> + +<p>Sur l'ordre du médecin, un lit de sangle avait été dressé près du +canapé. Le médecin examina Marius et, après avoir constaté que le pouls +persistait, que le blessé n'avait à la poitrine aucune plaie pénétrante, +et que le sang du coin des lèvres venait des fosses nasales, il le fit +poser à plat sur le lit, sans oreiller, la tête sur le même plan que le +corps, et même un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la +respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on déshabillait +Marius, se retira. Elle se mit à dire son chapelet dans sa chambre.</p> + +<p>Le torse n'était atteint d'aucune lésion intérieure; une balle, amortie +par le portefeuille, avait dévié et fait le tour des côtes avec une +déchirure hideuse, mais sans profondeur, et par conséquent sans danger. +La longue marche souterraine avait achevé la dislocation de la clavicule +cassée, et il y avait là de sérieux désordres. Les bras étaient sabrés. +Aucune balafre ne défigurait le visage; la tête pourtant était comme +couverte de hachures; que deviendraient ces blessures à la tête? +s'arrêtaient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le crâne? On ne +pouvait le dire encore. Un symptôme grave, c'est qu'elles avaient causé +l'évanouissement, et l'on ne se réveille pas toujours de ces +évanouissements-là. L'hémorragie, en outre, avait épuisé le blessé. À +partir de la ceinture, le bas du corps avait été protégé par la +barricade.</p> + +<p>Basque et Nicolette déchiraient des linges et préparaient des bandes; +Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le +médecin avait provisoirement arrêté le sang des plaies avec des galettes +d'ouate. À côté du lit, trois bougies brûlaient sur une table où la +trousse de chirurgie était étalée. Le médecin lava le visage et les +cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un +instant. Le portier, sa chandelle à la main, éclairait.</p> + +<p>Le médecin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un +signe de tête négatif, comme s'il répondait à quelque question qu'il +s'adressait intérieurement. Mauvais signe pour le malade, ces mystérieux +dialogues du médecin avec lui-même.</p> + +<p>Au moment où le médecin essuyait la face et touchait légèrement du doigt +les paupières toujours fermées, une porte s'ouvrit au fond du salon, et +une longue figure pâle apparut.</p> + +<p>C'était le grand-père.</p> + +<p>L'émeute, depuis deux jours, avait fort agité, indigné et préoccupé M. +Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit précédente, et il avait eu la +fièvre toute la journée. Le soir, il s'était couché de très bonne heure, +recommandant qu'on verrouillât tout dans la maison, et, de fatigue, il +s'était assoupi.</p> + +<p>Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand +était contiguë au salon, et, quelques précautions qu'on eût prises, le +bruit l'avait réveillé. Surpris de la fente de lumière qu'il voyait à sa +porte, il était sorti de son lit et était venu à tâtons.</p> + +<p>Il était sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte +entre-bâillée, la tête un peu penchée en avant, et branlante, le corps +serré dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un +suaire, étonné; et il avait l'air d'un fantôme qui regarde dans un +tombeau.</p> + +<p>Il aperçut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc +d'une blancheur de cire, les yeux fermés, la bouche ouverte, les lèvres +blêmes, nu jusqu'à la ceinture, tailladé partout de plaies vermeilles, +immobile, vivement éclairé.</p> + +<p>L'aïeul eut de la tête aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des +membres ossifiés, ses yeux dont la cornée était jaune à cause du grand +âge se voilèrent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit +en un instant les angles terreux d'une tête de squelette, ses bras +tombèrent pendants comme si un ressort s'y fût brisé, et sa stupeur se +traduisit par l'écartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes +tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par +l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues hérissées de +poils blancs, et il murmura:</p> + +<p>—Marius!</p> + +<p>—Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est allé à la +barricade, et....</p> + +<p>—Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand!</p> + +<p>Alors une sorte de transfiguration sépulcrale redressa ce centenaire +droit comme un jeune homme.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, c'est vous le médecin. Commencez par me dire une +chose. Il est mort, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le médecin, au comble de l'anxiété, garda le silence.</p> + +<p>M. Gillenormand se tordit les mains avec un éclat de rire effrayant.</p> + +<p>—Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine +de moi! C'est contre moi qu'il a fait ça! Ah! buveur de sang! c'est +comme cela qu'il me revient! Misère de ma vie, il est mort!</p> + +<p>Il alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande comme s'il étouffait, et, +debout devant l'ombre, il se mit à parler dans la rue à la nuit:</p> + +<p>—Percé, sabré, égorgé, exterminé, déchiqueté, coupé en morceaux! +voyez-vous ça, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je +lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon +lit son portrait du temps qu'il était petit enfant! Il savait bien qu'il +n'avait qu'à revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je +restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant +que faire, et que j'en étais imbécile! Tu savais bien cela, que tu +n'avais qu'à rentrer, et qu'à dire: C'est moi, et que tu serais le +maître de la maison, et que je t'obéirais, et que tu ferais tout ce que +tu voudrais de ta vieille ganache de grand-père! Tu le savais bien, et +tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es allé aux +barricades, et tu t'es fait tuer par méchanceté! pour te venger de ce +que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est ça qui +est infâme! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est +mort. Voilà mon réveil.</p> + +<p>Le médecin, qui commençait à être inquiet de deux côtés, quitta un +moment Marius et alla à M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'aïeul se +retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants, +et lui dit avec calme:</p> + +<p>—Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai +vu la mort de Louis XVI, je sais porter les événements. Il y a une chose +qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout +le mal. Vous aurez des écrivassiers, des parleurs, des avocats, des +orateurs, des tribunes, des discussions, des progrès, des lumières, des +droits de l'homme, de la liberté de la presse, et voilà comment on vous +rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable! +Tué! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous +demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois +de ma fenêtre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez +tort de croire que je suis en colère. On ne se met pas en colère contre +un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai élevé. J'étais déjà +vieux, qu'il était encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa +petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne +grondassent pas, je bouchais à mesure avec ma canne les trous qu'il +faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a crié: À bas Louis +XVIII! et s'en est allé. Ce n'est pas ma faute. Il était tout rose et +tout blond. Sa mère est morte. Avez-vous remarqué que tous les petits +enfants sont blonds? À quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces +brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de +leurs pères. Je me le rappelle quand il était haut comme ceci. Il ne +pouvait pas parvenir à prononcer les <i>d</i>. Il avait un parler si doux et +si obscur qu'on eût cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant +l'Hercule Farnèse, on faisait cercle pour s'émerveiller et l'admirer, +tant il était beau, cet enfant! C'était une tête comme il y en a dans +les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma +canne, mais il savait bien que c'était pour rire. Le matin, quand il +entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du +soleil. On ne peut pas se défendre contre ces mioches-là. Ils vous +prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lâchent plus. La vérité est +qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-là. Maintenant, qu'est-ce +que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos +Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! Ça ne peut pas passer comme ça.</p> + +<p>Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le +médecin était revenu, et il recommença à se tordre les bras. Les lèvres +blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient +passer, comme des souffles dans un râle, des mots presque indistincts +qu'on entendait à peine:—Ah! sans cœur! Ah! clubiste! Ah! scélérat! +Ah! septembriseur!—Reproches à voix basse d'un agonisant à un cadavre.</p> + +<p>Peu à peu, comme il faut toujours que les éruptions intérieures se +fassent jour, l'enchaînement des paroles revint, mais l'aïeul paraissait +n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix était tellement sourde +et éteinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un abîme:</p> + +<p>—Ça m'est bien égal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas +dans Paris une drôlesse qui n'eût été heureuse de faire le bonheur de ce +misérable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est +allé se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui, +pourquoi? Pour la république! Au lieu d'aller danser à la Chaumière, +comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt +ans. La république, belle fichue sottise! Pauvres mères, faites donc de +jolis garçons! Allons, il est mort. Ça fera deux enterrements sous la +porte cochère. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux +du général Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce général Lamarque! +Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de +quoi rendre fou! Comprenez cela! À vingt ans! Et sans retourner la tête +pour regarder s'il ne laissait rien derrière lui! Voilà maintenant les +pauvres vieux bonshommes qui sont forcés de mourir tout seuls. Crève +dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que +j'espérais, ça va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai +cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'être mort. De ce +coup-là, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur! À quoi bon lui faire +respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre +peine, imbécile de médecin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y +connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose à demi. Oui, +ce temps-ci est infâme, infâme, infâme, et voilà ce que je pense de +vous, de vos idées, de vos systèmes, de vos maîtres, de vos oracles, de +vos docteurs, de vos garnements d'écrivains, de vos gueux de +philosophes, et de toutes les révolutions qui effarouchent depuis +soixante ans les nuées de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as été +sans pitié en te faisant tuer comme cela, je n'aurai même pas de chagrin +de ta mort, entends-tu, assassin!</p> + +<p>En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupières, et son regard, +encore voilé par l'étonnement léthargique, s'arrêta sur M. Gillenormand.</p> + +<p>—Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon +fils bien-aimé! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci!</p> + +<p>Et il tomba évanoui.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_quatrieme_Javert_deraille" id="Livre_quatrieme_Javert_deraille"></a>Livre quatrième—Javert déraillé</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Javert déraillé</h3> + + +<p>Javert s'était éloigné à pas lents de la rue de l'Homme-Armé.</p> + +<p>Il marchait la tête baissée, pour la première fois de sa vie, et, pour +la première fois de sa vie également, les mains derrière le dos.</p> + +<p>Jusqu'à ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de +Napoléon, que celle qui exprime la résolution, les bras croisés sur la +poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derrière le dos, +lui était inconnue. Maintenant, un changement s'était fait; toute sa +personne, lente et sombre, était empreinte d'anxiété.</p> + +<p>Il s'enfonça dans les rues silencieuses.</p> + +<p>Cependant, il suivait une direction.</p> + +<p>Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes, +longea le quai, dépassa la Grève, et s'arrêta, à quelque distance du +poste de la place du Châtelet, à l'angle du pont Notre-Dame. La Seine +fait là, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et +d'autre part entre le quai de la Mégisserie et le quai aux Fleurs, une +sorte de lac carré traversé par un rapide.</p> + +<p>Ce point de la Seine est redouté des mariniers. Rien n'est plus +dangereux que ce rapide, resserré à cette époque et irrité par les +pilotis du moulin du pont, aujourd'hui démoli. Les deux ponts, si +voisins l'un de l'autre, augmentent le péril; l'eau se hâte +formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles; +elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des +ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les +hommes qui tombent là ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y +noient.</p> + +<p>Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux +mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans +l'épaisseur de ses favoris, il songea.</p> + +<p>Une nouveauté, une révolution, une catastrophe, venait de se passer au +fond de lui-même; et il y avait de quoi s'examiner.</p> + +<p>Javert souffrait affreusement.</p> + +<p>Depuis quelques heures Javert avait cessé d'être simple. Il était +troublé; ce cerveau, si limpide dans sa cécité, avait perdu sa +transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans +sa conscience le devoir se dédoubler, et il ne pouvait se le dissimuler. +Quand il avait rencontré si inopinément Jean Valjean sur la berge de la +Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie +et du chien qui retrouve son maître.</p> + +<p>Il voyait devant lui deux routes également droites toutes deux, mais il +en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans +sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes +étaient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre. +Laquelle des deux était la vraie?</p> + +<p>Sa situation était inexprimable.</p> + +<p>Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser, +être, en dépit de soi-même, de plain-pied avec un repris de justice, et +lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et +lui dire à son tour: Sois libre; sacrifier à des motifs personnels le +devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels +quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être; trahir la +société pour rester fidèle à sa conscience; que toutes ces absurdités se +réalisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-même, c'est ce +dont il était atterré.</p> + +<p>Une chose l'avait étonné, c'était que Jean Valjean lui eût fait grâce, +et une chose l'avait pétrifié, c'était que, lui Javert, il eût fait +grâce à Jean Valjean.</p> + +<p>Où en était-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus.</p> + +<p>Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'était mal; laisser Jean +Valjean libre, c'était mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorité +tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un forçat montait +plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, +déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre, +il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur +l'impossible, et au delà desquelles la vie n'est plus qu'un précipice. +Javert était à une de ces extrémités-là.</p> + +<p>Une de ses anxiétés, c'était d'être contraint de penser. La violence +même de toutes ces émotions contradictoires l'y obligeait. La pensée, +chose inusitée pour lui, et singulièrement douloureuse.</p> + +<p>Il y a toujours dans la pensée une certaine quantité de rébellion +intérieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui.</p> + +<p>La pensée, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle étroit de ses +fonctions, eût été pour lui, dans tous les cas, une inutilité et une +fatigue; mais la pensée sur la journée qui venait de s'écouler était une +torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience après de +telles secousses, et se rendre compte de soi-même à soi-même.</p> + +<p>Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert, +trouvé bon de décider, contre tous les règlements de police, contre +toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier, +une mise en liberté; cela lui avait convenu; il avait substitué ses +propres affaires aux affaires publiques; n'était-ce pas inqualifiable? +Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il +avait commise, il tremblait de la tête aux pieds. À quoi se résoudre? +Une seule ressource lui restait: retourner en hâte rue de l'Homme-Armé, +et faire écrouer Jean Valjean. Il était clair que c'était cela qu'il +fallait faire. Il ne pouvait.</p> + +<p>Quelque chose lui barrait le chemin de ce côté-là.</p> + +<p>Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les +tribunaux, les sentences exécutoires, la police et l'autorité? Javert +était bouleversé.</p> + +<p>Un galérien sacré! un forçat imprenable à la justice! et cela par le +fait de Javert!</p> + +<p>Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour sévir, l'homme fait pour +subir, que ces deux hommes, qui étaient l'un et l'autre la chose de la +loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de +la loi, est-ce que ce n'était pas effrayant?</p> + +<p>Quoi donc! de telles énormités arriveraient et personne ne serait puni! +Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et +lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement!</p> + +<p>Sa rêverie devenait peu à peu terrible.</p> + +<p>Il eût pu à travers cette rêverie se faire encore quelque reproche au +sujet de l'insurgé rapporté rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y +songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande. +D'ailleurs cet insurgé était évidemment un homme mort, et, légalement, +la mort éteint la poursuite.</p> + +<p>Jean Valjean, c'était là le poids qu'il avait sur l'esprit.</p> + +<p>Jean Valjean le déconcertait. Tous les axiomes qui avaient été les +points d'appui de toute sa vie s'écroulaient devant cet homme. La +générosité de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres +faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois traités de mensonges +et de folies, lui revenaient maintenant comme des réalités. M. Madeleine +reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient +de façon à n'en plus faire qu'une, qui était vénérable. Javert sentait +que quelque chose d'horrible pénétrait dans son âme, l'admiration pour +un forçat. Le respect d'un galérien, est-ce que c'est possible? Il en +frémissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se débattre, il +était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce +misérable. Cela était odieux.</p> + +<p>Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable, +clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine, +préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre +son ennemi, sauvant celui qui l'a frappé, agenouillé sur le haut de la +vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert était contraint de +s'avouer que ce monstre existait.</p> + +<p>Cela ne pouvait durer ainsi.</p> + +<p>Certes, et nous y insistons, il ne s'était pas rendu sans résistance à +ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque +aussi indigné que stupéfait. Vingt fois, quand il était dans cette +voiture face à face avec Jean Valjean, le titre légal avait rugi en lui. +Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le +saisir et de le dévorer, c'est-à-dire de l'arrêter. Quoi de plus simple +en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:—Voilà un +repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur +dire:—Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser là ce damné, +ignorer le reste, et ne plus se mêler de rien. Cet homme est à jamais le +prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus +juste? Javert s'était dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir, +appréhender l'homme, et, alors comme à présent, il n'avait pas pu; et +chaque fois que sa main s'était convulsivement levée vers le collet de +Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il +avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui +criait:—C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la +cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.</p> + +<p>Puis sa réflexion tombait sur lui-même, et à côté de Jean Valjean +grandi, il se voyait, lui Javert, dégradé.</p> + +<p>Un forçat était son bienfaiteur!</p> + +<p>Mais aussi pourquoi avait-il permis à cet homme de le laisser vivre? Il +avait, dans cette barricade, le droit d'être tué. Il aurait dû user de +ce droit. Appeler les autres insurgés à son secours contre Jean Valjean, +se faire fusiller de force, cela valait mieux.</p> + +<p>Sa suprême angoisse, c'était la disparition de la certitude. Il se +sentait déraciné. Le code n'était plus qu'un tronçon dans sa main. Il +avait affaire à des scrupules d'une espèce inconnue. Il se faisait en +lui une révélation sentimentale, entièrement distincte de l'affirmation +légale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honnêteté, +cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et +le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait à son âme, le bienfait +accepté et rendu, le dévouement, la miséricorde, l'indulgence, les +violences faites par la pitié à l'austérité, l'acception de personnes, +plus de condamnation définitive, plus de damnation, la possibilité d'une +larme dans l'œil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant +en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les +ténèbres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait +l'horreur et l'éblouissement. Hibou forcé à des regards d'aigle.</p> + +<p>Il se disait que c'était donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que +l'autorité pouvait être décontenancée, que la règle pouvait rester court +devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que +l'imprévu se faisait obéir, que la vertu d'un forçat pouvait tendre un +piège à la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait être +divin, que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec +désespoir que lui-même n'avait pas été à l'abri d'une surprise.</p> + +<p>Il était forcé de reconnaître que la bonté existait. Ce forçat avait été +bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d'être bon. Donc il se +dépravait.</p> + +<p>Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur.</p> + +<p>L'idéal pour Javert, ce n'était pas d'être humain, d'être grand, d'être +sublime; c'était d'être irréprochable.</p> + +<p>Or, il venait de faillir.</p> + +<p>Comment en était-il arrivé là? comment tout cela s'était-il passé? Il +n'aurait pu se le dire à lui-même. Il prenait sa tête entre ses deux +mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas à se l'expliquer.</p> + +<p>Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean à +la loi, dont Jean Valjean était le captif, et dont lui, Javert, était +l'esclave. Il ne s'était pas avoué un seul instant, pendant qu'il le +tenait, qu'il eût la pensée de le laisser aller. C'était en quelque +sorte à son insu que sa main s'était ouverte et l'avait lâché.</p> + +<p>Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s'entr'ouvraient devant ses +yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des réponses, et +ses réponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce forçat, ce désespéré, +que j'ai poursuivi jusqu'à le persécuter, et qui m'a eu sous son pied, +et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa +rancune et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce, +qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui +faisant grâce à mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose +de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il +s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans +l'abîme, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins +d'épouvante de celui qui était en haut que de celui qui était en bas. +Sans être le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe, +ou incrédule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'église +établie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de +l'ensemble social; l'ordre était son dogme et lui suffisait; depuis +qu'il avait l'âge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police +à peu près toute sa religion; étant, et nous employons ici les mots sans +la moindre ironie et dans leur acception la plus sérieuse, étant, nous +l'avons dit, espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M. +Gisquet; il n'avait guère songé jusqu'à ce jour à cet autre supérieur, +Dieu.</p> + +<p>Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé.</p> + +<p>Il était désorienté de cette présence inattendue; il ne savait que faire +de ce supérieur-là, lui qui n'ignorait pas que le subordonné est tenu de +se courber toujours, qu'il ne doit ni désobéir, ni blâmer, ni discuter, +et que, vis-à-vis d'un supérieur qui l'étonne trop, l'inférieur n'a +d'autre ressource que sa démission.</p> + +<p>Mais comment s'y prendre pour donner sa démission à Dieu?</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, et c'était toujours là qu'il en revenait, un fait +pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction +épouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamné récidiviste +en rupture de ban. Il venait d'élargir un galérien. Il venait de voler +aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se +comprenait plus. Il n'était pas sûr d'être lui-même. Les raisons mêmes +de son action lui échappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait +vécu jusqu'à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité +ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut. +Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas +l'obsédaient inexorablement. Il fallait désormais être un autre homme. +Il souffrait les étranges douleurs d'une conscience brusquement opérée +de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui répugnait de voir. Il se sentait +vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. L'autorité +était morte en lui. Il n'avait plus de raison d'être.</p> + +<p>Situation terrible! être ému.</p> + +<p>Être le granit, et douter! être la statue du châtiment fondue tout d'une +pièce dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous +sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de désobéissant qui +ressemble presque à un cœur! en venir à rendre le bien pour le bien, +quoiqu'on se soit dit jusqu'à ce jour que ce bien-là c'est le mal! être +le chien de garde, et lécher! être la glace, et fondre! être la +tenaille, et devenir une main! se sentir tout à coup des doigts qui +s'ouvrent! lâcher prise, chose épouvantable!</p> + +<p>L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant!</p> + +<p>Être obligé de s'avouer ceci: l'infaillibilité n'est pas infaillible, il +peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code +a parlé, la société n'est pas parfaite, l'autorité est compliquée de +vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont +des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se méprendre! +voir une fêlure dans l'immense vitre bleue du firmament!</p> + +<p>Ce qui se passait dans Javert, c'était le Fampoux d'une conscience +rectiligne, la mise hors de voie d'une âme, l'écrasement d'une probité +irrésistiblement lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes, +cela était étrange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mécanicien de +l'autorité, monté sur l'aveugle cheval de fer à voie rigide, puisse être +désarçonné par un coup de lumière! que l'incommutable, le direct, le +correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir! qu'il y +ait pour la locomotive un chemin de Damas!</p> + +<p>Dieu, toujours intérieur à l'homme, et réfractaire, lui la vraie +conscience, à la fausse, défense à l'étincelle de s'éteindre, ordre au +rayon de se souvenir du soleil, injonction à l'âme de reconnaître le +véritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanité +imperdable, le cœur humain inamissible, ce phénomène splendide, le plus +beau peut-être de nos prodiges intérieurs, Javert le comprenait-il? +Javert le pénétrait-il? Javert s'en rendait-il compte? Évidemment non. +Mais sous la pression de cet incompréhensible incontestable, il sentait +son crâne s'entr'ouvrir.</p> + +<p>Il était moins le transfiguré que la victime de ce prodige. Il le +subissait, exaspéré. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense +difficulté d'être. Il lui semblait que désormais sa respiration était +gênée à jamais.</p> + +<p>Avoir sur sa tête de l'inconnu, il n'était pas accoutumé à cela.</p> + +<p>Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait été pour son regard +une surface nette, simple, limpide; là rien d'ignoré, ni d'obscur; rien +qui ne fût défini, coordonné, enchaîné, précis, exact, circonscrit, +limité, fermé; tout prévu; l'autorité était une chose plane; aucune +chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de +l'inconnu qu'en bas. L'irrégulier, l'inattendu, l'ouverture désordonnée +du chaos, le glissement possible dans un précipice, c'était là le fait +des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables. +Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement +effaré par cette apparition inouïe: un gouffre en haut.</p> + +<p>Quoi donc! on était démantelé de fond en comble! on était déconcerté, +absolument! À quoi se fier! Ce dont on était convaincu s'effondrait!</p> + +<p>Quoi! le défaut de la cuirasse de la société pouvait être trouvé par un +misérable magnanime! Quoi! un honnête serviteur de la loi pouvait se +voir tout à coup pris entre deux crimes, le crime de laisser échapper un +homme, et le crime de l'arrêter! Tout n'était pas certain dans la +consigne donnée par l'état au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des +impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela était réel! était-il vrai +qu'un ancien bandit, courbé sous les condamnations, pût se redresser et +finir par avoir raison? était-ce croyable? y avait-il donc des cas où la +loi devait se retirer devant le crime transfiguré en balbutiant des +excuses?</p> + +<p>Oui, cela était! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non +seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'étaient des +réalités. Il était abominable que les faits réels pussent arriver à une +telle difformité.</p> + +<p>Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient à être les +preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie +allait-elle donc maintenant descendre de là-haut?</p> + +<p>Ainsi,—et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion +d'optique de la consternation, tout ce qui eût pu restreindre et +corriger son impression s'effaçait, et la société, et le genre humain, +et l'univers se résumaient désormais à ses yeux dans un linéament simple +et terrible,—ainsi la pénalité, la chose jugée, la force due à la +législation, les arrêts des cours souveraines, la magistrature, le +gouvernement, la prévention et la répression, la sagesse officielle, +l'infaillibilité légale, le principe d'autorité, tous les dogmes sur +lesquels repose la sécurité politique et civile, la souveraineté, la +justice, la logique découlant du code, l'absolu social, la vérité +publique, tout cela, décombre, monceau, chaos; lui-même Javert, le +guetteur de l'ordre, l'incorruptibilité au service de la police, la +providence-dogue de la société, vaincu et terrassé; et sur toute cette +ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tête et l'auréole au front; +voilà à quel bouleversement il en était venu; voilà la vision effroyable +qu'il avait dans l'âme.</p> + +<p>Que cela fût supportable. Non.</p> + +<p>État violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux manières d'en sortir. +L'une d'aller résolûment à Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme +du bagne. L'autre....</p> + +<p>Javert quitta le parapet, et, la tête haute cette fois, se dirigea d'un +pas ferme vers le poste indiqué par une lanterne à l'un des coins de la +place du Châtelet.</p> + +<p>Arrivé là, il aperçut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien +qu'à la façon dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes +de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte +au sergent, et s'assit à la table du poste où brûlait une chandelle. Il +y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas +pour les procès-verbaux éventuels et les consignations des rondes de +nuit.</p> + +<p>Cette table, toujours complétée par sa chaise de paille, est une +institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est +invariablement ornée d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et +d'une grimace en carton pleine de pains à cacheter rouges, et elle est +l'étage inférieur du style officiel. C'est à elle que commence la +littérature de l'État.</p> + +<p>Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Voici +ce qu'il écrivit:</p> + +<p>QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.</p> + +<p>«Premièrement: je prie monsieur le préfet de jeter les yeux.</p> + +<p>«Deuxièmement: les détenus arrivant de l'instruction ôtent leurs +souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille. +Plusieurs toussent en rentrant à la prison. Cela entraîne des dépenses +d'infirmerie.</p> + +<p>«Troisièmement: la filature est bonne, avec relais des agents de +distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions +importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu +que, si, pour une cause quelconque, un agent vient à faiblir dans le +service, l'autre le surveille et le supplée.</p> + +<p>«Quatrièmement: on ne s'explique pas pourquoi le règlement spécial de la +prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, même +en la payant.</p> + +<p>«Cinquièmement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux à la +cantine, ce qui permet à la cantinière de laisser toucher sa main aux +détenus.</p> + +<p>«Sixièmement: les détenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres +détenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier +son nom distinctement. C'est un vol.</p> + +<p>«Septièmement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier +dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque +la toile n'est pas moins bonne.</p> + +<p>«Huitièmement: il est fâcheux que les visitants de la Force aient à +traverser la cour des mômes pour se rendre au parloir de +Sainte-Marie-l'Égyptienne.</p> + +<p>«Neuvièmement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes +raconter dans la cour de la préfecture des interrogatoires de prévenus +par les magistrats. Un gendarme, qui devrait être sacré, répéter ce +qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est là un désordre +grave.</p> + +<p>«Dixièmement: Mme Henry est une honnête femme; sa cantine est fort +propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la +souricière du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une +grande civilisation.»</p> + +<p>Javert écrivit ces lignes de son écriture la plus calme et la plus +correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le +papier sous la plume. Au-dessous de la dernière ligne il signa:</p> + +<p>«Javert.</p> + +<p>«Inspecteur de 1<sup>ère</sup> classe.</p> + +<p>«Au poste de la place du Châtelet.</p> + +<p>«7 juin 1832, environ une heure du matin.»</p> + +<p>Javert sécha l'encre fraîche sur le papier, le plia comme une lettre, le +cacheta, écrivit au dos: <i>Note pour l'administration</i>, le laissa sur la +table, et sortit du poste. La porte vitrée et grillée retomba derrière +lui.</p> + +<p>Il traversa de nouveau diagonalement la place du Châtelet, regagna le +quai, et revint avec une précision automatique au point même qu'il avait +quitté un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans +la même attitude sur la même dalle du parapet. Il semblait qu'il n'eût +pas bougé.</p> + +<p>L'obscurité était complète. C'était le moment sépulcral qui suit minuit. +Un plafond de nuages cachait les étoiles. Le ciel n'était qu'une +épaisseur sinistre. Les maisons de la Cité n'avaient plus une seule +lumière; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des +quais était désert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice +semblaient des linéaments de la nuit. Un réverbère rougissait la +margelle du quai. Les silhouettes des ponts se déformaient dans la brume +les unes derrière les autres. Les pluies avaient grossi la rivière.</p> + +<p>L'endroit où Javert s'était accoudé était, on s'en souvient, précisément +situé au-dessus du rapide de la Seine, à pic sur cette redoutable +spirale de tourbillons qui se dénoue et se renoue comme une vis sans +fin.</p> + +<p>Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait +rien. On entendait un bruit d'écume; mais on ne voyait pas la rivière. +Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait +et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la +plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en +couleuvre. La lueur s'évanouissait, et tout redevenait indistinct. +L'immensité semblait ouverte là. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce +n'était pas de l'eau, c'était du gouffre. Le mur du quai, abrupt, +confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l'effet d'un +escarpement de l'infini.</p> + +<p>On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et +l'odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet +abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu'aperçu, le tragique +chuchotement du flot, l'énormité lugubre des arches du pont, la chute +imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine +d'horreur.</p> + +<p>Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de +ténèbres; il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à +de l'attention. L'eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le +posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, +que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, +apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se +redressa, et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement +sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette +forme obscure disparue sous l'eau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_cinquieme_Le_petit-fils_et_le_grand-pere" id="Livre_cinquieme_Le_petit-fils_et_le_grand-pere"></a>Livre cinquième—Le petit-fils et le grand-père</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc</h3> + + +<p>Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, le sieur +Boulatruelle eut une émotion vive.</p> + +<p>Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a déjà +entrevu dans les parties ténébreuses de ce livre.</p> + +<p>Boulatruelle, on s'en souvient peut-être, était un homme occupé de +choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des +voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rêve, +il croyait aux trésors enfouis dans la forêt de Montfermeil. Il espérait +quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en +attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.</p> + +<p>Néanmoins, pour l'instant, il était prudent. Il venait de l'échapper +belle. Il avait été, on le sait, ramassé dans le galetas Jondrette avec +les autres bandits. Utilité d'un vice: son ivrognerie l'avait sauvé. On +n'avait jamais pu éclaircir s'il était là comme voleur ou comme volé. +Une ordonnance de non-lieu, fondée sur son état d'ivresse bien constaté +dans la soirée du guet-apens, l'avait mis en liberté. Il avait repris la +clef des bois. Il était revenu à son chemin de Gagny à Lagny faire, sous +la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de +l'état, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui +avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus +d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.</p> + +<p>Quant à l'émotion vive qu'il eut peu de temps après sa rentrée sous le +toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici:</p> + +<p>Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude à son travail, et +à son affût peut-être, un peu avant le point du jour, aperçut parmi les +branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure, à ce +qui lui sembla, à travers la distance et le crépuscule, ne lui était pas +tout à fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mémoire +correcte et lucide, arme défensive indispensable à quiconque est un peu +en lutte avec l'ordre légal.</p> + +<p>—Où diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-là? se demanda-t-il.</p> + +<p>Mais il ne put rien se répondre, sinon que cela ressemblait à quelqu'un +dont il avait confusément la trace dans l'esprit.</p> + +<p>Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identité qu'il ne réussissait +point à ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme +n'était pas du pays. Il y arrivait. À pied, évidemment. Aucune voiture +publique ne passe à ces heures-là à Montfermeil. Il avait marché toute +la nuit. D'où venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni +paquet. De Paris sans doute. Pourquoi était-il dans ce bois? pourquoi y +était-il à pareille heure? qu'y venait-il faire?</p> + +<p>Boulatruelle songea au trésor. À force de creuser dans sa mémoire, il se +rappela vaguement avoir eu déjà, plusieurs années auparavant, une +semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de +pouvoir être cet homme-là.</p> + +<p>Tout en méditant, il avait, sous le poids même de sa méditation, baissé +la tête, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y +avait plus rien. L'homme s'était effacé dans la forêt et dans le +crépuscule.</p> + +<p>—Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.</p> + +<p>Je découvrirai la paroisse de ce paroissien-là. Ce promeneur de +patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans +mon bois sans que je m'en mêle.</p> + +<p>Il prit sa pioche qui était fort aiguë.</p> + +<p>—Voilà, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.</p> + +<p>Et, comme on rattache un fil à un autre fil, emboîtant le pas de son +mieux dans l'itinéraire que l'homme avait dû suivre, il se mit en marche +à travers le taillis.</p> + +<p>Quand il eut fait une centaine d'enjambées, le jour, qui commençait à se +lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable çà et là, des herbes +foulées, des bruyères écrasées, de jeunes branches pliées dans les +broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras +d'une jolie femme qui s'étire en se réveillant, lui indiquèrent une +sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'écoulait. Il +entra plus avant dans le bois et parvint sur une espèce d'éminence. Un +chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de +Guillery lui donna l'idée de grimper dans un arbre. Quoique vieux il +était agile. Il y avait là un hêtre de grande taille, digne de Tityre et +de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hêtre, le plus haut qu'il +put.</p> + +<p>L'idée était bonne. En explorant la solitude du côté où le bois est tout +à fait enchevêtré et farouche, Boulatruelle aperçut tout à coup l'homme.</p> + +<p>À peine l'eut-il aperçu qu'il le perdit de vue.</p> + +<p>L'homme entra, ou plutôt se glissa, dans une clairière assez éloignée, +masquée par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait très +bien, pour y avoir remarqué près d'un gros tas de pierres meulières, un +châtaignier malade pansé avec une plaque de zinc clouée à même sur +l'écorce. Cette clairière est celle qu'on appelait autrefois le fonds +Blaru. Le tas de pierres, destiné à on ne sait quel emploi, qu'on y +voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'égale la +longévité d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en +planches. C'est là provisoirement. Quelle raison pour durer!</p> + +<p>Boulatruelle, avec la rapidité de la joie, se laissa tomber de l'arbre +plutôt qu'il n'en descendit. Le gîte était trouvé, il s'agissait de +saisir la bête. Ce fameux trésor rêvé était probablement là.</p> + +<p>Ce n'était pas une petite affaire d'arriver à cette clairière. Par les +sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon +quart d'heure. En ligne droite, par le fourré, qui est là singulièrement +épais, très épineux et très agressif, il fallait une grande demi-heure. +C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut à +la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup +d'hommes. Le fourré, si hérissé qu'il fût, lui parut le bon chemin.</p> + +<p>—Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.</p> + +<p>Boulatruelle, accoutumé à aller de travers, fit cette fois la faute +d'aller droit.</p> + +<p>Il se jeta résolument dans la mêlée des broussailles.</p> + +<p>Il eut affaire à des houx, à des orties, à des aubépines, à des +églantiers, à des chardons, à des ronces fort irascibles. Il fut très +égratigné.</p> + +<p>Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser.</p> + +<p>Il arriva enfin à la clairière Blaru, au bout de quarante minutes, +suant, mouillé, essoufflé, griffé, féroce.</p> + +<p>Personne dans la clairière.</p> + +<p>Boulatruelle courut au tas de pierres. Il était à sa place. On ne +l'avait pas emporté.</p> + +<p>Quant à l'homme, il s'était évanoui dans la forêt. Il s'était évadé. Où? +de quel côté? dans quel fourré? Impossible de le deviner.</p> + +<p>Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant +l'arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une +pioche oubliée ou abandonnée, et un trou.</p> + +<p>Ce trou était vide.</p> + +<p>—Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l'horizon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique</h3> + + +<p>Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs +semaines une fièvre accompagnée de délire, et d'assez graves symptômes +cérébraux causés plutôt encore par les commotions des blessures à la +tête que par les blessures elles-mêmes.</p> + +<p>Il répéta le nom de Cosette pendant des nuits entières dans la loquacité +lugubre de la fièvre et avec la sombre opiniâtreté de l'agonie. La +largeur de certaines lésions fut un sérieux danger, la suppuration des +plaies larges pouvant toujours se résorber, et par conséquent tuer le +malade, sous de certaines influences atmosphériques; à chaque changement +de temps, au moindre orage, le médecin était inquiet.—Surtout que le +blessé n'ait aucune émotion, répétait-il. Les pansements étaient +compliqués et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le +sparadrap n'ayant pas encore été imaginée à cette époque. Nicolette +dépensa en charpie un drap de lit «grand comme un plafond», disait-elle. +Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurées et le nitrate +d'argent vinrent à bout de la gangrène. Tant qu'il y eut péril, M. +Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni +mort ni vivant.</p> + +<p>Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en +cheveux blancs, fort bien mis, tel était le signalement donné par le +portier, venait savoir des nouvelles du blessé, et déposait pour les +pansements un gros paquet de charpie.</p> + +<p>Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, après la douloureuse +nuit où on l'avait rapporté mourant chez son grand-père, le médecin +déclara qu'il répondait de lui. La convalescence s'ébaucha. Marius dut +pourtant rester encore plus de deux mois étendu sur une chaise longue à +cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a +toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui +éternise les pansements, au grand ennui du malade.</p> + +<p>Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le +sauvèrent des poursuites. En France, il n'y a pas de colère, même +publique, que six mois n'éteignent. Les émeutes, dans l'état où est la +société, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies +d'un certain besoin de fermer les yeux.</p> + +<p>Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux +médecins de dénoncer les blessés, ayant indigné l'opinion, et non +seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les blessés furent +couverts et protégés par cette indignation; et, à l'exception de ceux +qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils +de guerre n'osèrent en inquiéter aucun. On laissa donc Marius +tranquille.</p> + +<p>M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes +les extases. On eut beaucoup de peine à l'empêcher de passer toutes les +nuits près du blessé; il fit apporter son grand fauteuil à côté du lit +de Marius; il exigea que sa fille prît le plus beau linge de la maison +pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et +aînée, trouva moyen d'épargner le beau linge, tout en laissant croire à +l'aïeul qu'il était obéi. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui +expliquât que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse +toile, ni la toile neuve la toile usée. Il assistait à tous les +pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand +on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: aïe! aïe! Rien +n'était touchant comme de le voir tendre au blessé une tasse de tisane +avec son doux tremblement sénile. Il accablait le médecin de questions. +Il ne s'apercevait pas qu'il recommençait toujours les mêmes.</p> + +<p>Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le +bonhomme fut en délire. Il donna trois louis de gratification à son +portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en +faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une +chanson que voici:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jeanne est née à Fougère,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vrai nid d'une bergère;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>J'adore son jupon</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Fripon.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Amour, tu viens en elle,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Car c'est dans sa prunelle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tu mets ton carquois,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Narquois!</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Moi, je la chante, et j'aime</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Plus que Diane même</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jeanne et ses durs tétons</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Bretons.</i></span><br /> +</p> + +<p>Puis il se mit à genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par +la porte entrouverte, crut être sûr qu'il priait.</p> + +<p>Jusque-là, il n'avait guère cru en Dieu.</p> + +<p>À chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en +plus, l'aïeul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales +pleines d'allégresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir +pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupéfaite de recevoir +un matin un gros bouquet; c'était M. Gillenormand qui le lui envoyait. +Le mari fit une scène de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre +Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il +criait: Vive la république!</p> + +<p>À chaque instant, il demandait au médecin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus +de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'mère. Il le +couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait +plus, Marius était le maître de la maison, il y avait de l'abdication +dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils.</p> + +<p>Dans cette allégresse où il était, c'était le plus vénérable des +enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se +mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi, +charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majesté douce à la +lumière gaie qu'il avait sur le visage. Quand la grâce se mêle aux +rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la +vieillesse épanouie.</p> + +<p>Quant à Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idée +fixe, Cosette.</p> + +<p>Depuis que la fièvre et le délire l'avaient quitté, il ne prononçait +plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se +taisait, précisément parce que son âme était là.</p> + +<p>Il ne savait ce que Cosette était devenue, toute l'affaire de la rue de +la Chanvrerie était comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque +indistinctes flottaient dans son esprit, Éponine, Gavroche, Mabeuf, les +Thénardier, tous ses amis lugubrement mêlés à la fumée de la barricade; +l'étrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui +faisait l'effet d'une énigme dans une tempête; il ne comprenait rien à +sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait été sauvé, et +personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire, +c'est qu'il avait été rapporté la nuit dans un fiacre rue des +Filles-du-Calvaire; passé, présent, avenir, tout n'était plus en lui que +le brouillard d'une idée vague, mais il y avait dans cette brume un +point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en +granit, une résolution, une volonté: retrouver Cosette. Pour lui, l'idée +de la vie n'était pas distincte de l'idée de Cosette, il avait décrété +dans son cœur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il était +inébranlablement décidé à exiger de n'importe qui voudrait le forcer à +vivre, de son grand-père, du sort, de l'enfer, la restitution de son +éden disparu.</p> + +<p>Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.</p> + +<p>Soulignons ici un détail: il n'était point gagné et était peu attendri +par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-père. +D'abord il n'était pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses +rêveries de malade, encore fiévreuses peut-être, il se défiait de ces +douceurs-là comme d'une chose étrange et nouvelle ayant pour but de le +dompter. Il y restait froid. Le grand-père dépensait en pure perte son +pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'était bon tant que lui +Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il +s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la véritable +attitude de l'aïeul se démasquerait. Alors ce serait rude; recrudescence +des questions de famille, confrontation des positions, tous les +sarcasmes et toutes les objections à la fois, Fauchelevent, Coupelevent, +la fortune, la pauvreté, la misère, la pierre au cou, l'avenir. +Résistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance.</p> + +<p>Et puis, à mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs +reparaissaient, les vieux ulcères de sa mémoire se rouvraient, il +resongeait au passé, le colonel Pontmercy se replaçait entre M. +Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie +bonté à espérer de qui avait été si injuste et si dur pour son père. Et +avec la santé il lui revenait une sorte d'âpreté contre son aïeul. Le +vieillard en souffrait doucement.</p> + +<p>M. Gillenormand, sans en rien témoigner d'ailleurs, remarquait que +Marius, depuis qu'il avait été rapporté chez lui et qu'il avait repris +connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon père. Il ne disait +point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un +ni l'autre, par une certaine manière de tourner ses phrases.</p> + +<p>Une crise approchait évidemment.</p> + +<p>Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer, +escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle tâter le terrain. +Un matin il advint que M. Gillenormand, à propos d'un journal qui lui +était tombé sous la main, parla légèrement de la Convention et lâcha un +épiphonème royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.</p> + +<p>—Les hommes de 93 étaient des géants, dit Marius avec sévérité. Le +vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journée.</p> + +<p>Marius, qui avait toujours présent à l'esprit l'inflexible grand-père de +ses premières années, vit dans ce silence une profonde concentration de +colère, en augura une lutte acharnée, et augmenta dans les +arrière-recoins de sa pensée ses préparatifs de combat.</p> + +<p>Il arrêta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait +sa clavicule, mettrait à nu et à vif ce qu'il lui restait de plaies, et +repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'étaient ses munitions. +Avoir Cosette ou mourir.</p> + +<p>Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.</p> + +<p>Ce moment arriva.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Marius attaque</h3> + + +<p>Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les +fioles et les tasses sur le marbre de la commode, était penché sur +Marius, et lui disait de son accent le plus tendre:</p> + +<p>—Vois-tu, mon petit Marius, à ta place je mangerais maintenant plutôt +de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour +commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut +une bonne côtelette.</p> + +<p>Marius, dont presque toutes les forces étaient revenues, les rassembla, +se dressa sur son séant, appuya ses deux poings crispés sur les draps de +son lit, regarda son grand-père en face, prit un air terrible et dit:</p> + +<p>—Ceci m'amène à vous dire une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que je veux me marier.</p> + +<p>—Prévu, dit le grand-père. Et il éclata de rire.</p> + +<p>—Comment, prévu?</p> + +<p>—Oui, prévu. Tu l'auras, ta fillette.</p> + +<p>Marius, stupéfait et accablé par l'éblouissement, trembla de tous ses +membres.</p> + +<p>M. Gillenormand continua:</p> + +<p>—Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les +jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis +que tu es blessé, elle passe son temps à pleurer et à faire de la +charpie. Je me suis informé. Elle demeure rue de l'Homme-Armé, numéro +sept. Ah, nous y voilà! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. Ça +t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'étais dit:—Je vais lui +signifier cela carrément à ce grand-père, à cette momie de la régence et +du directoire, à cet ancien beau, à ce Dorante devenu Géronte; il a eu +ses légèretés aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses +Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mangé du pain +du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir. +Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je +t'offre une côtelette, et tu me réponds: À propos, je veux me marier. +C'est ça qui est une transition! Ah! tu avais compté sur de la bisbille. +Tu ne savais pas que j'étais un vieux lâche. Qu'est-ce que tu dis de ça? +Tu bisques. Trouver ton grand-père encore plus bête que toi, tu ne t'y +attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur +l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu +veux, ça te la coupe, imbécile! Écoute. J'ai pris des renseignements, +moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le +lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou; +elle t'adore. Si tu étais mort, nous aurions été trois; sa bière aurait +accompagné la mienne. J'avais bien eu l'idée, dès que tu as été mieux, +de te la camper tout bonnement à ton chevet, mais il n'y a que dans les +romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles près du lit des +jolis blessés qui les intéressent. Ça ne se fait pas. Qu'aurait dit ta +tante? Tu étais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande +à Nicolette, qui ne t'a pas quitté une minute, s'il y avait moyen qu'une +femme fût là. Et puis qu'aurait dit le médecin? Ça ne guérit pas la +fièvre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit, +c'est fait, c'est bâclé, prends-la. Telle est ma férocité. Vois-tu, j'ai +vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc +faire pour que cet animal-là m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite +Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime +alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait +tempêter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute +cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas +mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon +enfant bien-aimé.</p> + +<p>Cela dit, le vieillard éclata en sanglots.</p> + +<p>Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre +sa vieille poitrine, et tous deux se mirent à pleurer. C'est là une des +formes du bonheur suprême.</p> + +<p>—Mon père! s'écria Marius.</p> + +<p>—Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard.</p> + +<p>Il y eut un moment ineffable. Ils étouffaient et ne pouvaient parler.</p> + +<p>Enfin le vieillard bégaya:</p> + +<p>—Allons! le voilà débouché. Il m'a dit: Mon père.</p> + +<p>Marius dégagea sa tête des bras de l'aïeul, et dit doucement:</p> + +<p>—Mais, mon père, à présent que je me porte bien, il me semble que je +pourrais la voir.</p> + +<p>—Prévu encore, tu la verras demain.</p> + +<p>—Mon père!</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Pourquoi pas aujourd'hui?</p> + +<p>—Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois «mon +père», ça vaut bien ça. Je vais m'en occuper. On te l'amènera. Prévu, te +dis-je. Ceci a déjà été mis en vers. C'est le dénouement de l'élégie du +<i>Jeune malade</i> d'André Chénier, d'André Chénier qui a été égorgé par les +scélér...—par les géants de 93.</p> + +<p>M. Gillenormand crut apercevoir un léger froncement du sourcil de +Marius, qui, en vérité, nous devons le dire, ne l'écoutait plus, envolé +qu'il était dans l'extase, et pensant beaucoup plus à Cosette qu'à 1793. +Le grand-père, tremblant d'avoir introduit si mal à propos André +Chénier, reprit précipitamment:</p> + +<p>—Égorgé n'est pas le mot. Le fait est que les grands génies +révolutionnaires, qui n'étaient pas méchants, cela est incontestable, +qui étaient des héros, pardi! trouvaient qu'André Chénier les gênait un +peu, et qu'ils l'ont fait guillot....—C'est-à-dire que ces grands +hommes, le sept thermidor, dans l'intérêt du salut public, ont prié +André Chénier de vouloir bien aller....</p> + +<p>M. Gillenormand, pris à la gorge par sa propre phrase, ne put continuer; +ne pouvant ni la terminer, ni la rétracter, pendant que sa fille +arrangeait derrière Marius l'oreiller, bouleversé de tant d'émotions, le +vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son âge le lui permit, +hors de la chambre à coucher, en repoussa la porte derrière lui, et, +pourpre, étranglant, écumant, les yeux hors de la tête, se trouva nez à +nez avec l'honnête Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il +saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:—Par +les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassiné!</p> + +<p>—Qui, monsieur?</p> + +<p>—André Chénier!</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Basque épouvanté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M. +Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras</h3> + + +<p>Cosette et Marius se revirent.</p> + +<p>Ce que fut l'épreuve, nous renonçons à le dire. Il y a des choses qu'il +ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre.</p> + +<p>Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, était réunie dans la +chambre de Marius au moment où Cosette entra.</p> + +<p>Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle était dans un nimbe.</p> + +<p>Précisément à cet instant-là, le grand-père allait se moucher, il resta +court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.</p> + +<p>—Adorable! s'écria-t-il.</p> + +<p>Puis il se moucha bruyamment.</p> + +<p>Cosette était enivrée, ravie, effrayée, au ciel. Elle était aussi +effarouchée qu'on peut l'être par le bonheur. Elle balbutiait, toute +pâle, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant +pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans pitié pour les +amants heureux; on reste là quand ils auraient le plus envie d'être +seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens.</p> + +<p>Avec Cosette et derrière elle, était entré un homme en cheveux blancs, +grave, souriant néanmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'était +«monsieur Fauchelevent»; c'était Jean Valjean.</p> + +<p>Il était <i>très bien mis</i>, comme avait dit le portier, entièrement vêtu +de noir et de neuf et en cravate blanche.</p> + +<p>Le portier était à mille lieues de reconnaître dans ce bourgeois +correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui +avait surgi à sa porte dans la nuit du 7 juin, déguenillé, fangeux, +hideux, hagard, la face masquée de sang et de boue, soutenant sous les +bras Marius évanoui; cependant son flair de portier était éveillé. Quand +M. Fauchelevent était arrivé avec Cosette, le portier n'avait pu +s'empêcher de confier à sa femme cet aparté: Je ne sais pourquoi je me +figure toujours que j'ai déjà vu ce visage-là.</p> + +<p>M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme à l'écart près +de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable à un volume +in-octavo, enveloppé dans du papier. Le papier de l'enveloppe était +verdâtre et semblait moisi.</p> + +<p>—Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras? +demanda à voix basse à Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait +point les livres.</p> + +<p>—Eh bien, répondit du même ton M. Gillenormand qui l'avait entendue, +c'est un savant. Après? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne +marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme +cela un bouquin contre son cœur.</p> + +<p>Et, saluant, il dit à haute voix:</p> + +<p>—Monsieur Tranchelevent....</p> + +<p>Le père Gillenormand ne le fit pas exprès, mais l'inattention aux noms +propres était chez lui une manière aristocratique.</p> + +<p>—Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon +petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.</p> + +<p>«Monsieur Tranchelevent» s'inclina.</p> + +<p>—C'est dit, fit l'aïeul.</p> + +<p>Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras étendus et +bénissant, il cria:</p> + +<p>—Permission de vous adorer.</p> + +<p>Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement +commença. Ils se parlaient bas, Marius accoudé sur sa chaise longue, +Cosette debout près de lui.—Ô mon Dieu! murmurait Cosette, je vous +revois. C'est toi, c'est vous! Être allé se battre comme cela! Mais +pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai été morte. Oh! que +c'est méchant d'avoir été à cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais +fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout à l'heure, +quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais +mourir, mais c'était de joie. J'étais si triste! Je n'ai pas pris le +temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents +diront de me voir une collerette toute chiffonnée? Mais parlez donc! +Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de +l'Homme-Armé. Il paraît que votre épaule, c'était terrible. On m'a dit +qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il paraît qu'on a coupé +les chairs avec des ciseaux. C'est ça qui est affreux. J'ai pleuré, je +n'ai plus d'yeux. C'est drôle qu'on puisse souffrir comme cela. Votre +grand-père a l'air très bon! Ne vous dérangez pas, ne vous mettez pas +sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je +suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je +voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous +toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Armé. Il n'y a pas de jardin. +J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est +votre faute, j'ai un durillon aux doigts.—Ange! disait Marius.</p> + +<p><i>Ange</i> est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre +mot ne résisterait à l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux.</p> + +<p>Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent +plus un mot, se bornant à se toucher tout doucement la main.</p> + +<p>M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui étaient dans la chambre et +cria:</p> + +<p>—Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons, +un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser à leur +aise.</p> + +<p>Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas:</p> + +<p>—Tutoyez-vous. Ne vous gênez pas.</p> + +<p>La tante Gillenormand assistait avec stupeur à cette irruption de +lumière dans son intérieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien +d'agressif; ce n'était pas le moins du monde le regard scandalisé et +envieux d'une chouette à deux ramiers; c'était l'œil bête d'une pauvre +innocente de cinquante-sept ans; c'était la vie manquée regardant ce +triomphe, l'amour.</p> + +<p>—Mademoiselle Gillenormand aînée, lui disait son père, je t'avais bien +dit que cela t'arriverait.</p> + +<p>Il resta un moment silencieux et ajouta:</p> + +<p>—Regarde le bonheur des autres.</p> + +<p>Puis il se tourna vers Cosette:</p> + +<p>—Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc +avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'échappes belle +avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous +battrions à l'épée à qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous, +mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie +charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du +Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour +que vous vous épousiez à Saint-Paul. L'église est mieux. C'est bâti par +les jésuites. C'est plus coquet. C'est vis-à-vis la fontaine du cardinal +de Birague. Le chef-d'œuvre de l'architecture jésuite est à Namur. Ça +s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez mariés. Cela +vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout à fait de votre parti, je +veux que les filles se marient, c'est fait pour ça. Il y a une certaine +sainte Catherine que je voudrais voir toujours décoiffée. Rester fille, +c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le +peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la +mère Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas à +quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle à part dans +l'église et qu'on se rabat sur la confrérie de la Vierge; mais, +sapristi, un joli mari, brave garçon, et, au bout d'un an, un gros +mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de +graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein à poignées dans ses +petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux +que de tenir un <i>cierge</i> à vêpres et de chanter <i>Turris eburnea</i>!</p> + +<p>Le grand-père fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans, +et se remit à parler, comme un ressort qui repart:</p> + +<p>—Ainsi, bornant le cours de tes rêvasseries, Alcippe, il est donc vrai, +dans peu tu te maries.</p> + +<p>«À propos!</p> + +<p>—Quoi? mon père?</p> + +<p>—N'avais-tu pas un ami intime?</p> + +<p>—Oui, Courfeyrac.</p> + +<p>—Qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>—Ceci est bon.</p> + +<p>Il s'assit près d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains +dans ses vieilles mains ridées.</p> + +<p>—Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'œuvre, cette +Cosette-là! Elle est très petite fille et très grande dame. Elle ne sera +que baronne, c'est déroger; elle est née marquise. Vous a-t-elle des +cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous êtes dans +le vrai. Aimez-vous. Soyez-en bêtes. L'amour, c'est la bêtise des hommes +et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout à +coup, quel malheur! Voilà que j'y pense! Plus de la moitié de ce que +j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais après ma +mort, dans une vingtaine d'années d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous +n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront +au diable l'honneur de le tirer par la queue.</p> + +<p>Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait:</p> + +<p>—Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.</p> + +<p>C'était la voix de Jean Valjean.</p> + +<p>Il n'avait pas encore prononcé une parole, personne ne semblait même +plus savoir qu'il était là, et il se tenait debout et immobile derrière +tous ces gens heureux.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le +grand-père effaré.</p> + +<p>—C'est moi, reprit Cosette.</p> + +<p>—Six cent mille francs! répondit Gillenormand.</p> + +<p>—Moins quatorze ou quinze mille francs peut-être, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris +pour un livre.</p> + +<p>Jean Valjean ouvrit lui-même le paquet; c'était une liasse de billets de +banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets +de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent +quatre-vingt-quatre mille francs.</p> + +<p>—Voilà un bon livre, dit M. Gillenormand.</p> + +<p>—Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante.</p> + +<p>—Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand +aînée, reprit l'aïeul. Ce diable de Marius, il vous a déniché dans +l'arbre des rêves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant +aux amourettes des jeunes gens! Les étudiants trouvent des étudiantes de +six cent mille francs. Chérubin travaille mieux que Rothschild.</p> + +<p>—Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! répétait à demi-voix +mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire +six cent mille, quoi!</p> + +<p>Quant à Marius et à Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-là; ils +firent à peine attention à ce détail.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire</h3> + + +<p>On a sans doute compris, sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer +longuement, que Jean Valjean, après l'affaire Champmathieu, avait pu, +grâce à sa première évasion de quelques jours, venir à Paris, et retirer +à temps de chez Laffitte la somme gagnée par lui, sous le nom de +monsieur Madeleine, à Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'être +repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps après, il avait caché et +enfoui cette somme dans la forêt de Montfermeil au lieu dit le fonds +Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de +banque, avait peu de volume et tenait dans une boîte; seulement, pour +préserver la boîte de l'humidité, il l'avait placée dans un coffret en +chêne plein de copeaux de châtaignier. Dans le même coffret, il avait +mis son autre trésor, les chandeliers de l'évêque. On se souvient qu'il +avait emporté ces chandeliers en s'évadant de Montreuil-sur-mer. L'homme +aperçu un soir une première fois par Boulatruelle, c'était Jean Valjean. +Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait +en chercher à la clairière Blaru. De là les absences dont nous avons +parlé. Il avait une pioche quelque part dans les bruyères, dans une +cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant +que l'heure approchait où cet argent pourrait être utile, il était allé +le chercher; et c'était encore lui que Boulatruelle avait vu dans le +bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hérita de la +pioche.</p> + +<p>La somme réelle était cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents +francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.—Nous +verrons après, pensa-t-il.</p> + +<p>La différence entre cette somme et les six cent trente mille francs +retirés de chez Laffitte représentait la dépense de dix années, de 1823 +à 1833. Les cinq années de séjour au couvent n'avaient coûté que cinq +mille francs.</p> + +<p>Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la cheminée où ils +resplendirent à la grande admiration de Toussaint.</p> + +<p>Du reste, Jean Valjean se savait délivré de Javert. On avait raconté +devant lui, et il avait vérifié le fait dans le <i>Moniteur</i>, qui l'avait +publié, qu'un inspecteur de police nommé Javert avait été trouvé noyé +sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le +Pont-Neuf, et qu'un écrit laissé par cet homme, d'ailleurs irréprochable +et fort estimé de ses chefs, faisait croire à un accès d'aliénation +mentale et à un suicide.—Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me +tenant, il m'a laissé en liberté, c'est qu'il fallait qu'il fût déjà +fou.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette +soit heureuse</h3> + + +<p>On prépara tout pour le mariage. Le médecin consulté déclara qu'il +pourrait avoir lieu en février. On était en décembre. Quelques +ravissantes semaines de bonheur parfait s'écoulèrent.</p> + +<p>Le moins heureux n'était pas le grand-père. Il restait des quarts +d'heure en contemplation devant Cosette.</p> + +<p>—L'admirable jolie fille! s'écriait-il. Et elle a l'air si douce et si +bonne! Il n'y a pas à dire mamie mon cœur, c'est la plus charmante +fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, ça vous aura des vertus avec +odeur de violette. C'est une grâce, quoi! On ne peut que vivre noblement +avec une telle créature. Marius, mon garçon, tu es baron, tu es riche, +n'avocasse pas, je t'en supplie.</p> + +<p>Cosette et Marius étaient passés brusquement du sépulcre au paradis. La +transition avait été peu ménagée, et ils en auraient été étourdis s'ils +n'en avaient été éblouis.</p> + +<p>—Comprends-tu quelque chose à cela? disait Marius à Cosette.</p> + +<p>—Non, répondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous +regarde.</p> + +<p>Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile. +Il se hâtait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et, +en apparence, de joie, que Cosette elle-même.</p> + +<p>Comme il avait été maire, il sut résoudre un problème délicat, dans le +secret duquel il était seul, l'état civil de Cosette. Dire crûment +l'origine, qui sait? cela eût pu empêcher le mariage. Il tira Cosette de +toutes les difficultés. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen +sûr de n'encourir aucune réclamation. Cosette était ce qui restait d'une +famille éteinte. Cosette n'était pas sa fille à lui, mais la fille d'un +autre Fauchelevent. Deux frères Fauchelevent avaient été jardiniers au +couvent du Petit-Picpus. On alla à ce couvent; les meilleurs +renseignements et les plus respectables témoignages abondèrent; les +bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines à sonder les questions de +paternité, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au +juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette était la fille. +Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec zèle. Un acte de +notoriété fut dressé. Cosette devint devant la loi mademoiselle +Euphrasie Fauchelevent. Elle fut déclarée orpheline de père et de mère. +Jean Valjean s'arrangea de façon à être désigné, sous le nom de +Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme +subrogé tuteur.</p> + +<p>Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'était un legs +fait à Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le +legs primitif avait été de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs; +mais dix mille francs avaient été dépensés pour l'éducation de +mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent même. Ce +legs, déposé dans les mains d'un tiers, devait être remis à Cosette à sa +majorité ou à l'époque de son mariage. Tout cet ensemble était fort +acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un +demi-million. Il y avait bien çà et là quelques singularités, mais on ne +les vit pas; un des intéressés avait les yeux bandés par l'amour, les +autres par les six cent mille francs.</p> + +<p>Cosette apprit qu'elle n'était pas la fille de ce vieux homme qu'elle +avait si longtemps appelé père. Ce n'était qu'un parent; un autre +Fauchelevent était son père véritable. Dans tout autre moment, cela +l'eût navrée. Mais à l'heure ineffable où elle était, ce ne fut qu'un +peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage +dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme +s'effaçait; la vie est ainsi.</p> + +<p>Et puis, Cosette était habituée depuis de longues années à voir autour +d'elle des énigmes; tout être qui a eu une enfance mystérieuse est +toujours prêt à de certains renoncements.</p> + +<p>Elle continua pourtant de dire à Jean Valjean: Père.</p> + +<p>Cosette, aux anges, était enthousiasmée du père Gillenormand. Il est +vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean +Valjean construisait à Cosette une situation normale dans la société et +une possession d'état inattaquable, M. Gillenormand veillait à la +corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'être magnifique. Il avait +donné à Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa +propre grand'mère à lui.—Ces modes-là renaissent, disait-il, les +antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse +s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.</p> + +<p>Il dévalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel à panse +bombée qui n'avaient pas été ouvertes depuis des ans.—Confessons ces +douairières, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il +violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes +ses femmes, de toutes ses maîtresses, et de toutes ses aïeules. Pékins, +damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs +des Indes brodés d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en +pièces, points de Gênes et d'Alençon, parures en vieille orfèvrerie, +bonbonnières d'ivoire ornées de batailles microscopiques, nippes, +rubans, il prodiguait tout à Cosette. Cosette, émerveillée, éperdue +d'amour pour Marius et effarée de reconnaissance pour M. Gillenormand, +rêvait un bonheur sans bornes vêtu de satin et de velours. Sa corbeille +de noces lui apparaissait soutenue par les séraphins. Son âme s'envolait +dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines.</p> + +<p>L'ivresse des amoureux n'était égalée, nous l'avons dit, que par +l'extase du grand-père. Il y avait comme une fanfare dans la rue des +Filles-du-Calvaire.</p> + +<p>Chaque matin, nouvelle offrande de bric-à-brac du grand-père à Cosette. +Tous les falbalas possibles s'épanouissaient splendidement autour +d'elle.</p> + +<p>Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement à travers son +bonheur, dit à propos de je ne sais quel incident:</p> + +<p>—Les hommes de la révolution sont tellement grands, qu'ils ont déjà le +prestige des siècles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux +semble une mémoire antique.</p> + +<p>—Moire antique! s'écria le vieillard. Merci, Marius. C'est précisément +l'idée que je cherchais.</p> + +<p>Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur thé +s'ajoutait à la corbeille de Cosette.</p> + +<p>Le grand-père extrayait de ces chiffons une sagesse.</p> + +<p>—L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans +le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le nécessaire. Assaisonnez-le-moi +énormément de superflu. Un palais et son cœur. Son cœur et le Louvre. +Son cœur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergère, et +tâchez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronnée de bleuets et +ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique à perte +de vue sous une colonnade de marbre. Je consens à la bucolique et aussi +à la féerie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On +mange, mais on ne dîne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de +l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert à rien. Je me souviens d'avoir +vu dans la cathédrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison à +trois étages qui marquait l'heure, qui avait la bonté de marquer +l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, après avoir +sonné midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de +l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et +les étoiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phébus et +Phébé, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les +douze apôtres, et l'empereur Charles-Quint, et Éponine et Sabinus, et un +tas de petits bonshommes dorés qui jouaient de la trompette, par-dessus +le marché. Sans compter de ravissants carillons qu'elle éparpillait dans +l'air à tout propos sans qu'on sût pourquoi. Un méchant cadran tout nu +qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la +grosse horloge de Strasbourg, et je la préfère au coucou de la +Forêt-Noire.</p> + +<p>M. Gillenormand déraisonnait spécialement à propos de la noce, et tous +les trumeaux du dix-huitième siècle passaient pêle-mêle dans ses +dithyrambes.</p> + +<p>—Vous ignorez l'art des fêtes. Vous ne savez pas faire un jour de joie +dans ce temps-ci, s'écriait-il. Votre dix-neuvième siècle est veule. Il +manque d'excès. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose, +il est tondu ras. Votre tiers état est insipide, incolore, inodore et +informe. Rêves de vos bourgeoises qui s'établissent, comme elles disent: +un joli boudoir fraîchement décoré, palissandre et calicot. Place! +place! le sieur Grigou épouse la demoiselle Grippesou. Somptuosité et +splendeur! on a collé un louis d'or à un cierge. Voilà l'époque. Je +demande à m'enfuir au delà des sarmates. Ah! dès 1787, j'ai prédit que +tout était perdu, le jour où j'ai vu le duc de Rohan, prince de Léon, +duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars, +pair de France, aller à Longchamp en tapecul! Cela a porté ses fruits. +Dans ce siècle on fait des affaires, on joue à la Bourse, on gagne de +l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est +tiré à quatre épingles, lavé, savonné, ratissé, rasé, peigné, ciré, +lissé, frotté, brossé, nettoyé au dehors, irréprochable, poli comme un +caillou, discret, propret, et en même temps, vertu de ma mie! on a au +fond de la conscience des fumiers et des cloaques à faire reculer une +vachère qui se mouche dans ses doigts. J'octroie à ce temps-ci cette +devise: Propreté sale. Marius, ne te fâche pas, donne-moi la permission +de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la +bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile à +la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis +tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah! +c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes mœurs. J'en +regrette tout. Cette élégance, cette chevalerie, ces façons courtoises +et mignonnes, ce luxe réjouissant que chacun avait, la musique faisant +partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses, +les joyeux visages attablés, les madrigaux alambiqués, les chansons, les +fusées d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros +nœuds de rubans. Je regrette la jarretière de la mariée. La jarretière +de la mariée est cousine de la ceinture de Vénus. Sur quoi roule la +guerre de Troie? Parbleu, sur la jarretière d'Hélène. Pourquoi se +bat-on, pourquoi Diomède le divin fracasse-t-il sur la tête de Mérionée +ce grand casque d'airain à dix pointes, pourquoi Achille et Hector se +pignochent-ils à grands coups de pique? Parce que Hélène a laissé +prendre à Pâris sa jarretière. Avec la jarretière de Cosette, Homère +ferait l'<i>Iliade</i>. Il mettrait dans son poème un vieux bavard comme moi, +et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable +autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et +ensuite une bonne boustifaille. Sitôt Cujas sorti, Gamache entrait. +Mais, dame! c'est que l'estomac est une bête agréable qui demande son +dû, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait à +table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que +modérément! Oh! les larges bouches riantes, et comme on était gai dans +ce temps-là! la jeunesse était un bouquet; tout jeune homme se terminait +par une branche de lilas ou par une touffe de roses; fût-on guerrier, on +était berger; et si, par hasard, on était capitaine de dragons, on +trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait à être joli. On se +brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un +marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on +n'avait pas de bottes. On était pimpant, lustré, moiré, mordoré, +voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'empêchait pas d'avoir l'épée au +côté. Le colibri a bec et ongles. C'était le temps des <i>Indes galantes</i>. +Un des côtés du siècle était le délicat, l'autre était le magnifique; +et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est sérieux. Le +bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre siècle est +infortuné. On chasserait les Grâces comme trop décolletées. Hélas! on +cache la beauté comme une laideur. Depuis la révolution, tout a des +pantalons, même les danseuses; une baladine doit être grave; vos +rigodons sont doctrinaires. Il faut être majestueux. On serait bien +fâché de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'idéal d'un galopin de +vingt ans qui se marie, c'est de ressembler à monsieur Royer-Collard. Et +savez-vous à quoi l'on arrive avec cette majesté là? à être petit. +Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande. +Mais soyez donc amoureux gaîment, que diable! mariez-vous donc, quand +vous vous mariez, avec la fièvre et l'étourdissement et le vacarme et le +tohu-bohu du bonheur! De la gravité à l'église, soit. Mais, sitôt la +messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour +de l'épousée. Un mariage doit être royal et chimérique; il doit promener +sa cérémonie de la cathédrale de Reims à la pagode de Chanteloup. J'ai +horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au +moins ce jour-là. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait être des sylphes, +des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis, +tout nouveau marié doit être le prince Aldobrandini. Profitez de cette +minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyrée avec les cygnes +et les aigles, quitte à retomber le lendemain dans la bourgeoisie des +grenouilles. N'économisez point sur l'hyménée, ne lui rognez pas ses +splendeurs; ne liardez pas le jour où vous rayonnez. La noce n'est pas +le ménage. Oh! si je faisais à ma fantaisie, ce serait galant. On +entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de +ciel et argent. Je mêlerais à la fête les divinités agrestes, je +convoquerais les dryades et les néréides. Les noces d'Amphitrite, une +nuée rose, des nymphes bien coiffées et toutes nues, un académicien +offrant des quatrains à la déesse, un char traîné par des monstres +marins.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Triton trottait devant, et tirait de sa conque</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!</i></span><br /> +</p> + +<p>—Voilà un programme de fête, en voilà un, ou je ne m'y connais pas, sac +à papier!</p> + +<p>Pendant que le grand-père, en pleine effusion lyrique, s'écoutait +lui-même, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement.</p> + +<p>La tante Gillenormand considérait tout cela avec sa placidité +imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine +quantité d'émotions; Marius revenu, Marius rapporté sanglant, Marius +rapporté d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius réconcilié, +Marius fiancé, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant +avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient été sa dernière +surprise. Puis son indifférence de première communiante lui était +revenue. Elle allait régulièrement aux offices, égrenait son rosaire, +lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des <i>Ave</i> +pendant qu'on chuchotait dans l'autre des <i>I love you</i>, et, vaguement, +voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'était elle.</p> + +<p>Il y a un certain état d'ascétisme inerte où l'âme, neutralisée par +l'engourdissement, étrangère à ce qu'on pourrait appeler l'affaire de +vivre, ne perçoit, à l'exception des tremblements de terre et des +catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions +plaisantes, ni les impressions pénibles.—Cette dévotion-là, disait le +père Gillenormand à sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens +rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.</p> + +<p>Du reste, les six cent mille francs avaient fixé les indécisions de la +vieille fille. Son père avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il +ne l'avait pas consultée sur le consentement au mariage de Marius. Il +avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave, +qu'une pensée, satisfaire Marius. Quant à la tante, que la tante +existât, et qu'elle pût avoir un avis, il n'y avait pas même songé, et, +toute moutonne qu'elle était, ceci l'avait froissée. Quelque peu +révoltée dans son for intérieur, mais extérieurement impassible, elle +s'était dit: Mon père résout la question du mariage sans moi; je +résoudrai la question de l'héritage sans lui. Elle était riche, en +effet, et le père ne l'était pas. Elle avait donc réservé là-dessus sa +décision. Il est probable que si le mariage eût été pauvre, elle l'eût +laissé pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il épouse une gueuse, +qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut à la tante et +changea sa situation intérieure à l'endroit de cette paire d'amoureux. +On doit de la considération à six cent mille francs, et il était évident +qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune à ces +jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin.</p> + +<p>Il fut arrangé que le couple habiterait chez le grand-père. M. +Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de +la maison.—<i>Cela me rajeunira</i>, déclarait-il. <i>C'est un ancien projet. +J'avais toujours eu l'idée de faire la noce dans ma chambre</i>. Il +meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit +plafonner et tendre d'une étoffe extraordinaire qu'il avait en pièce et +qu'il croyait d'Utrecht, fond satiné bouton-d'or avec fleurs de velours +oreilles-d'ours.—C'est de cette étoffe-là, disait-il, qu'était drapé +le lit de la duchesse d'Anville à La Roche-Guyon.—Il mit sur la +cheminée une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.</p> + +<p>La bibliothèque de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait +besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, étant exigé par le conseil +de l'ordre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIe" id="Chapitre_VIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Les effets de rêve mêlés au bonheur</h3> + + +<p>Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M. +Fauchelevent.—C'est le renversement des choses, disait mademoiselle +Gillenormand, que la future vienne à domicile se faire faire la cour +comme ça.—Mais la convalescence de Marius avait fait prendre +l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs +aux tête-à-tête que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Armé, +l'avaient enracinée. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se +parlaient pas. Il semblait que cela fût convenu. Toute fille a besoin +d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour +Marius, M. Fauchelevent était la condition de Cosette. Il l'acceptait. +En mettant sur le tapis, vaguement et sans préciser, les matières de la +politique, au point de vue de l'amélioration générale du sort de tous, +ils parvenaient à se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet +de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multiplié +sous toutes les formes, prodigué à tous comme l'air et le soleil, en un +mot, respirable au peuple tout entier, ils furent à l'unisson et +causèrent presque. Marius remarqua à cette occasion que M. Fauchelevent +parlait bien, et même avec une certaine élévation de langage. Il lui +manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose +de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus.</p> + +<p>Marius, intérieurement et au fond de sa pensée, entourait de toutes +sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui était pour lui +simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes +sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mémoire un trou, en +endroit noir, un abîme creusé par quatre mois d'agonie. Beaucoup de +choses s'y étaient perdues. Il en était à se demander s'il était bien +réel qu'il eût vu M. Fauchelevent, un tel homme si sérieux et si calme, +dans la barricade.</p> + +<p>Ce n'était pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les +disparitions du passé lui eussent laissée dans l'esprit. Il ne faudrait +pas croire qu'il fût délivré de toutes ces obsessions de la mémoire qui +nous forcent, même heureux, même satisfaits, à regarder mélancoliquement +en arrière. La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne +contient ni pensée ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans +ses mains et le passé tumultueux et vague traversait le crépuscule qu'il +avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche +chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lèvre le froid du front +d'Éponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet, +Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient. +Tous ces êtres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques, +étaient-ce des songes? avaient-ils en effet existé? L'émeute avait tout +roulé dans sa fumée. Ces grandes fièvres ont de grands rêves. Il +s'interrogeait; il se tâtait; il avait le vertige de toutes ces réalités +évanouies. Où étaient-ils donc tous? était-ce bien vrai que tout fût +mort? Une chute dans les ténèbres avait tout emporté, excepté lui. Tout +cela lui semblait avoir disparu comme derrière une toile de théâtre. Il +y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe à l'acte +suivant.</p> + +<p>Et lui-même, était-il bien le même homme? Lui, le pauvre, il était +riche; lui, l'abandonné, il avait une famille; lui, le désespéré, il +épousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait traversé une tombe, et +qu'il y était entré noir, et qu'il en était sorti blanc. Et cette tombe, +les autres y étaient restés. À de certains instants, tous ces êtres du +passé, revenus et présents, faisaient cercle autour de lui et +l'assombrissaient; alors il songeait à Cosette, et redevenait serein; +mais il ne fallait rien moins que cette félicité pour effacer cette +catastrophe.</p> + +<p>M. Fauchelevent avait presque place parmi ces êtres évanouis. Marius +hésitait à croire que le Fauchelevent de la barricade fût le même que ce +Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis près de Cosette. Le +premier était probablement un de ces cauchemars apportés et remportés +par ses heures de délire. Du reste, leurs deux natures étant escarpées, +aucune question n'était possible de Marius à M. Fauchelevent. L'idée ne +lui en fût pas même venue. Nous avons indiqué déjà ce détail +caractéristique.</p> + +<p>Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord +tacite, n'échangent pas une parole à ce sujet, cela est moins rare qu'on +ne pense.</p> + +<p>Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la +conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M. +Fauchelevent, il lui dit:</p> + +<p>—Vous connaissez bien cette rue-là?</p> + +<p>—Quelle rue?</p> + +<p>—La rue de la Chanvrerie?</p> + +<p>—Je n'ai aucune idée du nom de cette rue-là, répondit M. Fauchelevent +du ton le plus naturel du monde.</p> + +<p>La réponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue +elle-même, parut à Marius plus concluante qu'elle ne l'était.</p> + +<p>—Décidément, pensa-t-il, j'ai rêvé. J'ai eu une hallucination. C'est +quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y était pas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIe" id="Chapitre_VIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Deux hommes impossibles à retrouver</h3> + + +<p>L'enchantement, si grand qu'il fût, n'effaça point dans l'esprit de +Marius d'autres préoccupations.</p> + +<p>Pendant que le mariage s'apprêtait et en attendant l'époque fixée, il +fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rétrospectives.</p> + +<p>Il devait de la reconnaissance de plusieurs côtés; il en devait pour son +père, il en devait pour lui-même.</p> + +<p>Il y avait Thénardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapporté, lui +Marius, chez M. Gillenormand.</p> + +<p>Marius tenait à retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier, +être heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non +payées ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse désormais. Il lui était +impossible de laisser tout cet arriéré en souffrance derrière lui, et il +voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du +passé.</p> + +<p>Que Thénardier fût un scélérat, cela n'ôtait rien à ce fait qu'il avait +sauvé le colonel Pontmercy. Thénardier était un bandit pour tout le +monde, excepté pour Marius.</p> + +<p>Et Marius, ignorant la véritable scène du champ de bataille de Waterloo, +ne savait pas cette particularité, que son père était vis-à-vis de +Thénardier dans cette situation étrange de lui devoir la vie sans lui +devoir de reconnaissance.</p> + +<p>Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint à saisir la piste +de Thénardier. L'effacement semblait complet de ce côté-là. La +Thénardier était morte en prison pendant l'instruction du procès. +Thénardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce +groupe lamentable, avaient replongé dans l'ombre. Le gouffre de +l'inconnu social s'était silencieusement refermé sur ces êtres. On ne +voyait même plus à la surface ce frémissement, ce tremblement, ces +obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tombé +là, et qu'on peut y jeter la sonde.</p> + +<p>La Thénardier étant morte, Boulatruelle étant mis hors de cause, +Claquesous ayant disparu, les principaux accusés s'étant échappés de +prison, le procès du guet-apens de la masure Gorbeau avait à peu près +avorté. L'affaire était restée assez obscure. Le banc des assises avait +dû se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit +Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient été +condamnés contradictoirement à dix ans de galères. Les travaux forcés à +perpétuité avaient été prononcés contre leurs complices évadés et +contumaces. Thénardier, chef et meneur, avait été, par contumace +également, condamné à mort. Cette condamnation était la seule chose qui +restât sur Thénardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre, +comme une chandelle à côté d'une bière.</p> + +<p>Du reste, en refoulant Thénardier dans les dernières profondeurs par la +crainte d'être ressaisi, cette condamnation ajoutait à l'épaississement +ténébreux qui couvrait cet homme.</p> + +<p>Quant à l'autre, quant à l'homme ignoré qui avait sauvé Marius, les +recherches eurent d'abord quelque résultat, puis s'arrêtèrent court. On +réussit à retrouver le fiacre qui avait rapporté Marius rue des +Filles-du-Calvaire dans la soirée du 6 juin. Le cocher déclara que le 6 +juin, d'après l'ordre d'un agent de police, il avait «stationné» depuis +trois heures de l'après-midi jusqu'à la nuit, sur le quai des +Champs-Élysées, au-dessus de l'issue du Grand Égout; que, vers neuf +heures du soir, la grille de l'égout qui donne sur la berge de la +rivière s'était ouverte; qu'un homme en était sorti, portant sur ses +épaules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel était en +observation sur ce point, avait arrêté l'homme vivant et saisi l'homme +mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait reçu «tout ce +monde-là» dans son fiacre; qu'on était allé d'abord rue des +Filles-du-Calvaire; qu'on y avait déposé l'homme mort; que l'homme mort, +c'était monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien, +quoiqu'il fût vivant «cette fois-ci»; qu'ensuite on était remonté dans +sa voiture, qu'il avait fouetté ses chevaux, que, à quelques pas de la +porte des Archives, on lui avait crié de s'arrêter, que là, dans la rue, +on l'avait payé et quitté, et que l'agent avait emmené l'autre homme; +qu'il ne savait rien de plus; que la nuit était très noire.</p> + +<p>Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait +seulement d'avoir été saisi en arrière par une main énergique au moment +où il tombait à la renverse dans la barricade; puis tout s'effaçait pour +lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.</p> + +<p>Il se perdait en conjectures.</p> + +<p>Il ne pouvait douter de sa propre identité. Comment se faisait-il +pourtant que, tombé rue de la Chanvrerie, il eût été ramassé par l'agent +de police sur la berge de la Seine, près du pont des Invalides? +Quelqu'un l'avait emporté du quartier des halles aux Champs-Élysées. Et +comment? Par l'égout. Dévouement inouï!</p> + +<p>Quelqu'un? Qui?</p> + +<p>C'était cet homme que Marius cherchait.</p> + +<p>De cet homme, qui était son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre +indice.</p> + +<p>Marius, quoique obligé de ce côté-là à une grande réserve, poussa ses +recherches jusqu'à la préfecture de police. Là, pas plus qu'ailleurs, +les renseignements pris n'aboutirent à aucun éclaircissement. La +préfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait +connaissance d'aucune arrestation opérée le 6 juin à la grille du Grand +Égout; on n'y avait reçu aucun rapport d'agent sur ce fait qui, à la +préfecture, était regardé comme une fable. On y attribuait l'invention +de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de +tout, même d'imagination. Le fait, pourtant, était certain, et Marius +n'en pouvait douter, à moins de douter de sa propre identité, comme nous +venons de le dire.</p> + +<p>Tout, dans cette étrange énigme, était inexplicable.</p> + +<p>Cet homme, ce mystérieux homme, que le cocher avait vu sortir de la +grille du Grand Égout portant sur son dos Marius évanoui, et que l'agent +de police aux aguets avait arrêté en flagrant délit de sauvetage d'un +insurgé, qu'était-il devenu? qu'était devenu l'agent lui-même? Pourquoi +cet agent avait-il gardé le silence? l'homme avait-il réussi à s'évader? +avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe +de vie à Marius qui lui devait tout? Le désintéressement n'était pas +moins prodigieux que le dévouement. Pourquoi cet homme ne +reparaissait-il pas? Peut-être était-il au-dessus de la récompense, mais +personne n'est au-dessus de la reconnaissance. Était-il mort? quel homme +était-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher +répondait: La nuit était très noire. Basque et Nicolette, ahuris, +n'avaient regardé que leur jeune maître tout sanglant. Le portier, dont +la chandelle avait éclairé la tragique arrivée de Marius, avait seul +remarqué l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait: +«Cet homme était épouvantable.»</p> + +<p>Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver +les vêtements ensanglantés qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait +ramené chez son aïeul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan était +bizarrement déchiré. Un morceau manquait.</p> + +<p>Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette +singulière aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et +de l'inutilité de ses efforts. Le visage froid de «monsieur +Fauchelevent» l'impatientait. Il s'écria avec une vivacité qui avait +presque la vibration de la colère:</p> + +<p>—Oui, cet homme-là, quel qu'il soit, a été sublime. Savez-vous ce qu'il +a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se +jetât au milieu du combat, qu'il me dérobât, qu'il ouvrît l'égout, qu'il +m'y traînât, qu'il m'y portât! Il a fallu qu'il fît plus d'une lieue et +demie dans d'affreuses galeries souterraines, courbé, ployé, dans les +ténèbres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un +cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce +cadavre. Et ce cadavre, c'était moi. Il s'est dit: Il y a encore là +peut-être une lueur de vie; je vais risquer mon existence à moi pour +cette misérable étincelle! Et son existence, il ne l'a pas risquée une +fois, mais vingt! Et chaque pas était un danger. La preuve, c'est qu'en +sortant de l'égout il a été arrêté. Savez-vous, monsieur, que cet homme +a fait tout cela? Et aucune récompense à attendre. Qu'étais-je? Un +insurgé. Qu'étais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de +Cosette étaient à moi....</p> + +<p>—Ils sont à vous, interrompit Jean Valjean.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme!</p> + +<p>Jean Valjean garda le silence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_sixieme_La_nuit_blanche" id="Livre_sixieme_La_nuit_blanche"></a>Livre sixième—La nuit blanche</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Le 16 février 1833</h3> + + +<p>La nuit du 16 au 17 février 1833 fut une nuit bénie. Elle eut au-dessus +de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de +Cosette.</p> + +<p>La journée avait été adorable.</p> + +<p>Ce n'avait pas été la fête bleue rêvée par le grand-père, une féerie +avec une confusion de chérubins et de cupidons au-dessus de la tête des +mariés, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait +été doux et riant.</p> + +<p>La mode du mariage n'était pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La +France n'avait pas encore emprunté à l'Angleterre cette délicatesse +suprême d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'église, de se +cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un +banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On +n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de +décent à cahoter son paradis en chaise de poste, à entrecouper son +mystère de clic-clacs, à prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et à +laisser derrière soi, dans l'alcôve banale à tant par nuit, le plus +sacré des souvenirs de la vie pêle-mêle avec le tête-à-tête du +conducteur de diligence et de la servante d'auberge.</p> + +<p>Dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle où nous sommes, le +maire et son écharpe, le prêtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne +suffisent plus; il faut les compléter par le postillon de Longjumeau; +veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en +brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands à la queue +nouée, faux galons, chapeau ciré, gros cheveux poudrés, fouet énorme et +bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'élégance jusqu'à faire, +comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calèche de poste des mariés +une grêle de pantoufles éculées et de vieilles savates, en souvenir de +Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son +mariage par une colère de tante qui lui porta bonheur. Les savates et +les pantoufles ne font point encore partie de nos célébrations +nuptiales; mais patience, le bon goût continuant à se répandre, on y +viendra.</p> + +<p>En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.</p> + +<p>On s'imaginait encore à cette époque, chose bizarre, qu'un mariage est +une fête intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne gâte point une +solennité domestique, que la gaîté, fût-elle excessive, pourvu qu'elle +soit honnête, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est vénérable +et bon que la fusion de ces deux destinées d'où sortira une famille +commence dans la maison, et que le ménage ait désormais pour témoin la +chambre nuptiale.</p> + +<p>Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi.</p> + +<p>Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M. +Gillenormand.</p> + +<p>Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les +bans à publier, les actes à dresser, la mairie, l'église, ont toujours +quelque complication. On ne put être prêt avant le 16 février.</p> + +<p>Or, nous notons ce détail pour la pure satisfaction d'être exact, il se +trouva que le 16 était un mardi gras. Hésitations, scrupules, +particulièrement de la tante Gillenormand.</p> + +<p>—Un mardi gras! s'écria l'aïeul, tant mieux. Il y a un proverbe:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mariage un mardi gras</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>N'aura point d'enfants ingrats.</i></span><br /> +</p> + +<p>Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius?</p> + +<p>—Non, certes! répondit l'amoureux.</p> + +<p>—Marions-nous, fit le grand-père.</p> + +<p>Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gaîté publique. Il pleuvait +ce jour-là, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au +service du bonheur, que les amants voient, même quand le reste de la +création serait sous un parapluie.</p> + +<p>La veille, Jean Valjean avait remis à Marius, en présence de M. +Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.</p> + +<p>Le mariage se faisant sous le régime de la communauté, les actes avaient +été simples.</p> + +<p>Toussaint était désormais inutile à Jean Valjean; Cosette en avait +hérité et l'avait promue au grade de femme de chambre.</p> + +<p>Quant à Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle +chambre meublée exprès pour lui, et Cosette lui avait si +irrésistiblement dit: «Père, je vous en prie», qu'elle lui avait fait à +peu près promettre qu'il viendrait l'habiter.</p> + +<p>Quelques jours avant le jour fixé pour le mariage, il était arrivé un +accident à Jean Valjean; il s'était un peu écrasé le pouce de la main +droite. Ce n'était point grave; et il n'avait pas permis que personne +s'en occupât, ni le pansât, ni même vit son mal, pas même Cosette. Cela +pourtant l'avait forcé de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter +le bras en écharpe, et l'avait empêché de rien signer. M. Gillenormand, +comme subrogé tuteur de Cosette, l'avait suppléé.</p> + +<p>Nous ne mènerons le lecteur ni à la mairie ni à l'église. On ne suit +guère deux amoureux jusque-là, et l'on a l'habitude de tourner le dos au +drame dès qu'il met à sa boutonnière un bouquet de marié. Nous nous +bornerons à noter un incident qui, d'ailleurs inaperçu de la noce, +marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire à l'église Saint-Paul.</p> + +<p>On repavait à cette époque l'extrémité nord de la rue Saint-Louis. Elle +était barrée à partir de la rue du Parc-Royal. Il était impossible aux +voitures de la noce d'aller directement à Saint-Paul. Force était de +changer l'itinéraire, et le plus simple était de tourner par le +boulevard. Un des invités fit observer que c'était le mardi gras, et +qu'il y aurait là encombrement de voitures.—Pourquoi? demanda M. +Gillenormand.—À cause des masques.—À merveille, dit le grand-père. +Allons par là. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le +sérieux de la vie. Cela les préparera de voir un peu de mascarade.</p> + +<p>On prit par le boulevard. La première des berlines de la noce contenait +Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean. +Marius, encore séparé de sa fiancée, selon l'usage, ne venait que dans +la seconde. Le cortège nuptial, au sortir de la rue des +Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui +faisait la chaîne sans fin de la Madeleine à la Bastille et de la +Bastille à la Madeleine.</p> + +<p>Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par +intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne +humeur de cet hiver de 1833, Paris s'était déguisé en Venise. On ne voit +plus de ces mardis gras-là aujourd'hui. Tout ce qui existe étant un +carnaval répandu, il n'y a plus de carnaval.</p> + +<p>Les contre-allées regorgeaient de passants et les fenêtres de curieux. +Les terrasses qui couronnent les péristyles des théâtres étaient bordées +de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce défilé, propre au +mardi gras comme à Longchamps, de véhicules de toutes sortes, citadines, +tapissières, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement +rivés les uns aux autres par les règlements de police et comme emboîtés +dans des rails. Quiconque est dans un de ces véhicules-là est tout à la +fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les +bas côtés du boulevard ces deux interminables files parallèles se +mouvant en mouvement contrarié, et surveillaient, pour que rien +n'entravât leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant, +l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chaussée d'Antin, l'autre +vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armoriées des pairs de +France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chaussée, allant et +venant librement. De certains cortèges magnifiques et joyeux, notamment +le Bœuf Gras, avaient le même privilège. Dans cette gaîté de Paris, +l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord +Seymour, harcelée d'un sobriquet populacier, passait à grand bruit.</p> + +<p>Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux +galopaient comme des chiens de berger, d'honnêtes berlingots de famille, +encombrés de grand'tantes et d'aïeules, étalaient à leurs portières de +frais groupes d'enfants déguisés, pierrots de sept ans, pierrettes de +six ans, ravissants petits êtres, sentant qu'ils faisaient +officiellement partie de l'allégresse publique, pénétrés de la dignité +de leur arlequinade et ayant une gravité de fonctionnaires.</p> + +<p>De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession +des véhicules; l'une ou l'autre des deux files latérales s'arrêtait +jusqu'à ce que le nœud fût dénoué; une voiture empêchée suffisait pour +paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.</p> + +<p>Les carrosses de la noce étaient dans la file allant vers la Bastille et +longeant le côté droit du boulevard. À la hauteur de la rue du +Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arrêt. Presque au même instant, sur +l'autre bas côté, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arrêta +également. Il y avait à ce point-là de cette file une voiture de +masques.</p> + +<p>Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretées de masques sont bien +connues des Parisiens. Si elles manquaient à un mardi gras ou à une +mi-carême, on y entendrait malice, et l'on dirait: <i>Il y a quelque chose +là-dessous. Probablement le ministère va changer</i>. Un entassement de +Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahoté au-dessus des passants, +tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des +hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher +les oreilles à Rabelais de même que les ménades faisaient baisser les +yeux à Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de +faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquinés par un +papillon, cris jetés aux piétons, poings sur les hanches, postures +hardies, épaules nues, faces masquées, impudeurs démuselées; un chaos +d'effronteries promené par un cocher coiffé de fleurs; voilà ce que +c'est que cette institution.</p> + +<p>La Grèce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du +fiacre de Vadé.</p> + +<p>Tout peut être parodié, même la parodie. La saturnale, cette grimace de +la beauté antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi +gras; et la bacchanale, jadis couronnée de pampres, inondée de soleil, +montrant des seins de marbre dans une demi-nudité divine, aujourd'hui +avachie sous la guenille mouillée du nord, a fini par s'appeler la +chie-en-lit.</p> + +<p>La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la +monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais «vingt +sous tournois pour trois coches de mascarades ès carrefours». De nos +jours, ces monceaux bruyants de créatures se font habituellement +charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'impériale, ou +accablent de leur tumultueux groupe un landau de régie dont les capotes +sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le +siège, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils +enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchés, +assis, jarrets recroquevillés, jambes pendantes. Les femmes occupent les +genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des têtes leur +pyramide forcenée. Ces carrossées font des montagnes d'allégresse au +milieu de la cohue. Collé, Panard et Piron en découlent, enrichis +d'argot. On crache de là-haut sur le peuple le catéchisme poissard. Ce +fiacre, devenu démesuré par son chargement, a un air de conquête. +Brouhaha est à l'avant, Tohubohu est à l'arrière. On y vocifère, on y +vocalise, on y hurle, on y éclate, on s'y tord de bonheur; la gaîté y +rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialité s'y étale comme une pourpre; +deux haridelles y traînent la farce épanouie en apothéose; c'est le char +du triomphe du Rire.</p> + +<p>Rire trop cynique pour être franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce +rire a une mission. Il est chargé de prouver aux parisiens le carnaval.</p> + +<p>Ces voitures poissardes, où l'on sent on ne sait quelles ténèbres, font +songer le philosophe. Il y a du gouvernement là-dedans. On touche là du +doigt une affinité mystérieuse entre les hommes publics et les femmes +publiques.</p> + +<p>Que des turpitudes échafaudées donnent un total de gaîté, qu'en étageant +l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage +servant de cariatide à la prostitution amuse les cohues en les +affrontant, que la foule aime à voir passer sur les quatre roues d'un +fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et +lumière, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains à cette gloire +faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de fête pour les +multitudes si la police ne promène au milieu d'elles ces espèces +d'hydres de joie à vingt têtes, certes, cela est triste. Mais qu'y +faire? Ces tombereaux de fange enrubannée et fleurie sont insultés et +amnistiés par le rire public. Le rire de tous est complice de la +dégradation universelle. De certaines fêtes malsaines désagrègent le +peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut +des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la +grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cité +sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le, +se laisse volontiers donner la comédie par l'infamie. Il ne demande à +ses maîtres,—quand il a des maîtres,—qu'une chose: fardez-moi la boue. +Rome était de la même humeur. Elle aimait Néron. Néron était un +débardeur titan.</p> + +<p>Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes +grappes de femmes et d'hommes masqués, trimballés dans une vaste +calèche, s'arrêta à gauche du boulevard pendant que le cortège de la +noce s'arrêtait à droite. D'un bord du boulevard à l'autre, la voiture +où étaient les masques aperçut vis-à-vis d'elle la voiture où était la +mariée.</p> + +<p>—Tiens! dit un masque, une noce.</p> + +<p>—Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie.</p> + +<p>Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le +holà des sergents de ville, les deux masques regardèrent ailleurs.</p> + +<p>Toute la carrossée masquée eut fort à faire au bout d'un instant, la +multitude se mit à la huer, ce qui est la caresse de la foule aux +mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire +front à tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous +les projectiles du répertoire des halles pour répondre aux énormes coups +de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un +effrayant échange de métaphores.</p> + +<p>Cependant, deux autres masques de la même voiture, un espagnol au nez +démesuré avec un air vieillot et d'énormes moustaches noires, et une +poissarde maigre, et toute jeune fille, masquée d'un loup, avaient +remarqué la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les +passants s'insultaient, avaient un dialogue à voix basse.</p> + +<p>Leur aparté était couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouffées de +pluie avaient mouillé la voiture toute grande ouverte; le vent de +février n'est pas chaud; tout en répondant à l'Espagnol, la poissarde, +décolletée, grelottait, riait, et toussait.</p> + +<p>Voici le dialogue:</p> + +<p>—Dis donc.</p> + +<p>—Quoi, daron?</p> + +<p>—Vois-tu ce vieux?</p> + +<p>—Quel vieux?</p> + +<p>—Là, dans la première roulotte de la noce, de notre côté.</p> + +<p>—Qui a le bras accroché dans une cravate noire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je suis sûr que je le connais.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit +vousaille, tonorgue ni mézig, si je ne colombe pas ce pantinois-là.</p> + +<p>—C'est aujourd'hui que Paris est Pantin.</p> + +<p>—Peux-tu voir la mariée, en te penchant?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et le marié?</p> + +<p>—Il n'y a pas de marié dans cette roulotte-là.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—À moins que ce ne soit l'autre vieux.</p> + +<p>—Tâche donc de voir la mariée en te penchant bien.</p> + +<p>—Je ne peux pas.</p> + +<p>—C'est égal, ce vieux qui a quelque chose à la patte, j'en suis sûr, je +connais ça.</p> + +<p>—Et à quoi ça te sert-il de le connaître?</p> + +<p>—On ne sait pas. Des fois!</p> + +<p>—Je me fiche pas mal des vieux, moi.</p> + +<p>—Je le connais.</p> + +<p>—Connais-le à ton aise.</p> + +<p>—Comment diable est-il à la noce?</p> + +<p>—Nous y sommes bien, nous.</p> + +<p>—D'où vient-elle, cette noce?</p> + +<p>—Est-ce que je sais?</p> + +<p>—Écoute.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Tu devrais faire une chose.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Descendre de notre roulotte et filer cette noce-là.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour savoir où elle va, et ce qu'elle est. Dépêche-toi de descendre, +cours, ma fée, toi qui es jeune.</p> + +<p>—Je ne peux pas quitter la voiture.</p> + +<p>—Pourquoi ça?</p> + +<p>—Je suis louée.</p> + +<p>—Ah fichtre!</p> + +<p>—Je dois ma journée de poissarde à la préfecture.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arrête. +Tu sais bien.</p> + +<p>—Oui, je sais.</p> + +<p>—Aujourd'hui, je suis achetée par Pharos.</p> + +<p>—C'est égal. Ce vieux m'embête.</p> + +<p>—Les vieux t'embêtent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille.</p> + +<p>—Il est dans la première voiture.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Dans la roulotte de la mariée.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Donc il est le père.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait?</p> + +<p>—Je te dis qu'il est le père.</p> + +<p>—Il n'y a pas que ce père-là.</p> + +<p>—Écoute.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Moi, je ne peux guère sortir que masqué. Ici, je suis caché, on ne +sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est +mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans +mon trou. Toi, tu es libre.</p> + +<p>—Pas trop.</p> + +<p>—Plus que moi toujours.</p> + +<p>—Eh bien, après?</p> + +<p>—Il faut que tu tâches de savoir où est allée cette noce-là?</p> + +<p>—Où elle va?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Où va-t-elle donc?</p> + +<p>—Au Cadran Bleu.</p> + +<p>—D'abord ce n'est pas de ce côté-là.</p> + +<p>—Eh bien! à la Râpée.</p> + +<p>—Ou ailleurs.</p> + +<p>—Elle est libre. Les noces sont libres.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout ça. Je te dis qu'il faut que tu tâches de me savoir +ce que c'est que cette noce-là, dont est ce vieux, et où cette noce-là +demeure.</p> + +<p>—Plus souvent! voilà qui sera drôle. C'est commode de retrouver, huit +jours après, une noce qui a passé dans Paris le mardi gras. Une tiquante +dans un grenier à foin! Est-ce que c'est possible?</p> + +<p>—N'importe, il faudra tâcher. Entends-tu, Azelma?</p> + +<p>Les deux files reprirent des deux côtés du boulevard leur mouvement en +sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue «la roulotte» de +la mariée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Jean Valjean a toujours son bras en écharpe</h3> + + +<p>Réaliser son rêve. À qui cela est-il donné? Il doit y avoir des +élections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats à notre +insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient été élus.</p> + +<p>Cosette, à la mairie et dans l'église, était éclatante et touchante. +C'était Toussaint, aidée de Nicolette, qui l'avait habillée.</p> + +<p>Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de +Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une +couronne de fleurs d'oranger; tout cela était blanc, et, dans cette +blancheur, elle rayonnait. C'était une candeur exquise se dilatant et se +transfigurant dans la clarté. On eût dit une vierge en train de devenir +déesse.</p> + +<p>Les beaux cheveux de Marius étaient lustrés et parfumés; on entrevoyait +çà et là, sous l'épaisseur des boucles, des lignes pâles qui étaient les +cicatrices de la barricade.</p> + +<p>Le grand-père, superbe, la tête haute, amalgamant plus que jamais dans +sa toilette et dans ses manières toutes les élégances du temps de +Barras, conduisait Cosette. Il remplaçait Jean Valjean qui, à cause de +son bras en écharpe, ne pouvait donner la main à la mariée.</p> + +<p>Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.</p> + +<p>—Monsieur Fauchelevent, lui disait l'aïeul, voilà un beau jour. Je vote +la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de +tristesse nulle part désormais. Pardieu! je décrète la joie! Le mal n'a +pas le droit d'être. Qu'il y ait des hommes malheureux, en vérité, cela +est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au +fond, est bon. Toutes les misères humaines ont pour chef-lieu et pour +gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable. +Bon, voilà que je dis des mots démagogiques à présent! Quant à moi, je +n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches, +c'est-à-dire joyeux, voilà à quoi je me borne.</p> + +<p>Quand, à l'issue de toutes les cérémonies, après avoir prononcé devant +le maire et devant le prêtre tous les oui possibles, après avoir signé +sur les registres à la municipalité et à la sacristie, après avoir +échangé leurs anneaux, après avoir été à genoux coude à coude sous le +poêle de moire blanche dans la fumée de l'encensoir, ils arrivèrent se +tenant par la main, admirés et enviés de tous, Marius en noir, elle en +blanc, précédés du suisse à épaulettes de colonel frappant les dalles de +sa hallebarde, entre deux haies d'assistants émerveillés, sous le +portail de l'église ouvert à deux battants, prêts à remonter en voiture +et tout étant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait +Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait +qu'elle eût peur de se réveiller. Son air étonné et inquiet lui ajoutait +on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils montèrent +ensemble dans la même voiture, Marius près de Cosette; M. Gillenormand +et Jean Valjean leur faisaient vis-à-vis. La tante Gillenormand avait +reculé d'un plan, et était dans la seconde voiture.—Mes enfants, disait +le grand-père, vous voilà monsieur le baron et madame la baronne avec +trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre +Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement angélique:—C'est donc +vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.</p> + +<p>Ces deux êtres resplendissaient. Ils étaient à la minute irrévocable et +introuvable, à l'éblouissant point d'intersection de toute la jeunesse +et de toute la joie. Ils réalisaient le vers de Jean Prouvaire; à eux +deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'était le mariage sublimé; ces +deux enfants étaient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se +contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius +apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire, +les deux apothéoses se mêlant, au fond, on ne sait comment, derrière un +nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la +chose idéale, la chose réelle, le rendez-vous du baiser et du songe, +l'oreiller nuptial.</p> + +<p>Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur +semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les +épouvantes, les désespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus +charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses +étaient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir +souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait auréole à leur bonheur. +La longue agonie de leur amour aboutissait à une ascension.</p> + +<p>C'était dans ces deux âmes le même enchantement, nuancé de volupté dans +Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons +revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de +Cosette étaient sur Marius.</p> + +<p>Un tel jour est un mélange ineffable de rêve et de certitude. On possède +et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une +indicible émotion ce jour-là d'être à midi et de songer à minuit. Les +délices de ces deux cœurs débordaient sur la foule et donnaient de +l'allégresse aux passants.</p> + +<p>On s'arrêtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir à travers la +vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la tête de +Cosette.</p> + +<p>Puis ils rentrèrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, côte à +côte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier où on +l'avait traîné mourant. Les pauvres, attroupés devant la porte et se +partageant leurs bourses, les bénissaient. Il y avait partout des +fleurs. La maison n'était pas moins embaumée que l'église; après +l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans +l'infini; ils avaient Dieu dans le cœur; la destinée leur apparaissait +comme un plafond d'étoiles; ils voyaient au-dessus de leurs têtes une +lueur de soleil levant. Tout à coup l'horloge sonna. Marius regarda le +charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait +vaguement à travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le +regard de Marius, se mit à rougir jusqu'au blanc des yeux.</p> + +<p>Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient été +invités; on s'empressait autour de Cosette. C'était à qui l'appellerait +madame la baronne.</p> + +<p>L'officier Théodule Gillenormand, maintenant capitaine, était venu de +Chartres, où il tenait garnison, pour assister à la noce de son cousin +Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.</p> + +<p>Lui, de son côté, habitué à être trouvé joli par les femmes, ne se +souvint pas plus de Cosette que d'une autre.</p> + +<p>—Comme j'ai eu raison de ne pas croire à cette histoire du lancier! +disait à part soi le père Gillenormand.</p> + +<p>Cosette n'avait jamais été plus tendre avec Jean Valjean. Elle était à +l'unisson du père Gillenormand; pendant qu'il érigeait la joie en +aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bonté comme un +parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.</p> + +<p>Elle retrouvait, pour parler à Jean Valjean, des inflexions de voix du +temps qu'elle était petite fille. Elle le caressait du sourire.</p> + +<p>Un banquet avait été dressé dans la salle à manger.</p> + +<p>Un éclairage à giorno est l'assaisonnement nécessaire d'une grande joie. +La brume et l'obscurité ne sont point acceptées par les heureux. Ils ne +consentent pas à être noirs. La nuit, oui; les ténèbres, non. Si l'on +n'a pas de soleil, il faut en faire un.</p> + +<p>La salle à manger était une fournaise de choses gaies. Au centre, +au-dessus de la table blanche et éclatante, un lustre de Venise à lames +plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges, +verts, perchés au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles, +sur le mur des miroirs-appliques à triples et quintuples branches; +glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faïences, +poteries, orfèvreries, argenteries, tout étincelait et se réjouissait. +Les vides entre les candélabres étaient comblés par les bouquets, en +sorte que, là où il n'y avait pas une lumière, il y avait une fleur.</p> + +<p>Dans l'antichambre trois violons et une flûte jouaient en sourdine des +quatuors de Haydn.</p> + +<p>Jean Valjean s'était assis sur une chaise dans le salon derrière la +porte, dont le battant se repliait sur lui de façon à le cacher presque. +Quelques instants avant qu'on se mît à table, Cosette vint, comme par +coup de tête, lui faire une grande révérence en étalant de ses deux +mains sa toilette de mariée, et, avec un regard tendrement espiègle, +elle lui demanda:</p> + +<p>—Père, êtes-vous content?</p> + +<p>—Oui, dit Jean Valjean, je suis content.</p> + +<p>—Eh bien, riez alors.</p> + +<p>Jean Valjean se mit à rire.</p> + +<p>Quelques instants après, Basque annonça que le dîner était servi.</p> + +<p>Les convives, précédés de M. Gillenormand donnant le bras à Cosette, +entrèrent dans la salle à manger, et se répandirent, selon l'ordre +voulu, autour de la table.</p> + +<p>Deux grands fauteuils y figuraient, à droite et à gauche de la mariée, +le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M. +Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide.</p> + +<p>On chercha des yeux «monsieur Fauchelevent».</p> + +<p>Il n'était plus là.</p> + +<p>M. Gillenormand interpella Basque.</p> + +<p>—Sais-tu où est monsieur Fauchelevent?</p> + +<p>—Monsieur, répondit Basque. Précisément. Monsieur Fauchelevent m'a dit +de dire à monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne +pourrait dîner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait +qu'on l'excusât. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir.</p> + +<p>Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais, +M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand était là, et le grand-père +rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se +coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'était qu'un +«bobo». Cette déclaration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin +obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius étaient dans +un de ces moments égoïstes et bénis où l'on n'a pas d'autre faculté que +de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une +idée.—Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante, +quoiqu'elle ait droit à toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi. +C'est légal, et c'est gentil. Fortunatus près de +Fortunata.—Applaudissement de toute la table. Marius prit près de +Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrangèrent de telle +sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit +par en être contente. Du moment où Marius était le remplaçant, Cosette +n'eût pas regretté Dieu. Elle mit son doux petit pied chaussé de satin +blanc sur le pied de Marius.</p> + +<p>Le fauteuil occupé, M. Fauchelevent fut effacé; et rien ne manqua. Et, +cinq minutes après, la table entière riait d'un bout à l'autre avec +toute la verve de l'oubli.</p> + +<p>Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en +main, à demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans +ne le fît pas déborder, porta la santé des mariés.</p> + +<p>—Vous n'échapperez pas à deux sermons, s'écria-t-il. Vous avez eu le +matin celui du curé, vous aurez le soir celui du grand-père. +Écoutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas +un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la +création d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent: +Modérez vos joies. Moi je dis: Lâchez-leur la bride, à vos joies. Soyez +épris comme des diables. Soyez enragés. Les philosophes radotent. Je +voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce +qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts, +trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore +dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se +plaire l'un à l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends +garde, Némorin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut +trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut +trop être vivant? est-ce qu'on peut trop être heureux? Modérez vos +joies. Ah ouiche! À bas les philosophes! La sagesse, c'est la +jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes +bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy +s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu à Harlay de Sancy, ou +parce qu'il pèse cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine +de ces problèmes-là; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur. +Soyons heureux sans chicaner. Obéissons aveuglément au soleil. Qu'est-ce +que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voilà +une toute-puissance, c'est la femme. Demandez à ce démagogue de Marius +s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son +plein gré, le lâche! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne, +la femme règne. Je ne suis plus royaliste que de cette royauté-là. +Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d'Ève. Pas de 89 pour Ève. Il y +avait le sceptre royal surmonté d'une fleur de lys, il y avait le +sceptre impérial surmonté d'un globe, il y avait le sceptre de +Charlemagne qui était en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand +qui était en or, la révolution les a tordus entre son pouce et son +index, comme des fétus de paille de deux liards; c'est fini, c'est +cassé, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc +des révolutions contre ce petit mouchoir brodé qui sent le patchouli! Je +voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est +un chiffon. Ah! vous êtes le dix-neuvième siècle? Eh bien, après? Nous +étions le dix-huitième, nous! Et nous étions aussi bêtes que vous. Ne +vous imaginez pas que vous ayez changé grand'chose à l'univers, parce +que votre trousse-galant s'appelle le choléra morbus, et parce que votre +bourrée s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer +les femmes. Je vous défie de sortir de là. Ces diablesses sont nos +anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous +défie de sortir; et, quant à moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de +vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle, +regardant les flots comme une femme, l'étoile Vénus, la grande coquette +de l'abîme, la Célimène de l'océan? L'océan, voilà un rude Alceste. Eh +bien, il a beau bougonner, Vénus paraît, il faut qu'il sourie. Cette +bête brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colère, tempête, coups de +foudre, écume jusqu'au plafond. Une femme entre en scène, une étoile se +lève; à plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie +aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez +raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours, +faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idolâtrez-vous. +Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de félicité qu'il y a +sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, être +aimé, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous +ayez inventé cela. Moi aussi, j'ai rêvé, j'ai songé, j'ai soupiré; moi +aussi, j'ai eu une âme clair de lune. L'amour est un enfant de six mille +ans. L'amour a droit à une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin +près de Cupidon. Depuis soixante siècles, l'homme et la femme se tirent +d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis à haïr l'homme; +l'homme, qui est plus malin, s'est mis à aimer la femme. De cette façon, +il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette +finesse-là a été trouvée dès le paradis terrestre. Mes amis, l'invention +est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et +Chloé en attendant que vous soyiez Philémon et Baucis. Faites en sorte +que, quand vous êtes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que +Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour +Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari; +Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve +jamais dans votre ménage. Vous avez chipé à la loterie le bon numéro, +l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien, +mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du +reste. Croyez ce que je dis là. C'est du bon sens. Bon sens ne peut +mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa façon +d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure manière d'adorer Dieu, c'est +d'aimer sa femme. Je t'aime! voilà mon catéchisme. Quiconque aime est +orthodoxe. Le juron de Henri IV met la sainteté entre la ripaille et +l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce +juron-là. La femme y est oubliée. Cela m'étonne de la part du juron de +Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux, à ce qu'on dit; c'est +étonnant comme je me sens en train d'être jeune. Je voudrais aller +écouter des musettes dans les bois. Ces enfants-là qui réussissent à +être beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si +quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait +faits pour autre chose que ceci: idolâtrer, roucouler, adoniser, être +pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans +sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot; voilà le but +de la vie. Voilà, ne vous en déplaise, ce que nous pensions, nous +autres, dans notre temps dont nous étions les jeunes gens. Ah! +vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes, à cette +époque-là, et des minois, et des tendrons! J'y exerçais mes ravages. +Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment à quoi +cela servirait qu'il y eût un printemps; et, quant à moi, je prierais le +bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de +nous les reprendre, et de remettre dans sa boîte les fleurs, les oiseaux +et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bénédiction du vieux +bonhomme.</p> + +<p>La soirée fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du +grand-père donna l'ut à toute la fête, et chacun se régla sur cette +cordialité presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut +une noce bonne enfant. On eût pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste +il y était dans la personne du père Gillenormand.</p> + +<p>Il y eut tumulte, puis silence. Les mariés disparurent.</p> + +<p>Un peu après minuit la maison Gillenormand devint un temple.</p> + +<p>Ici nous nous arrêtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est +debout, souriant, un doigt sur la bouche.</p> + +<p>L'âme entre en contemplation devant ce sanctuaire où se fait la +célébration de l'amour.</p> + +<p>Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-là. La joie qu'elles +contiennent doit s'échapper à travers les pierres des murs en clarté et +rayer vaguement les ténèbres. Il est impossible que cette fête sacrée et +fatale n'envoie pas un rayonnement céleste à l'infini. L'amour, c'est le +creuset sublime où se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'être +un, l'être triple, l'être final, la trinité humaine en soit. Cette +naissance de deux âmes en une doit être une émotion pour l'ombre. +L'amant est prêtre; la vierge ravie s'épouvante. Quelque chose de cette +joie va à Dieu. Là où il y a vraiment mariage, c'est-à-dire où il y a +amour, l'idéal s'en mêle. Un lit nuptial fait dans les ténèbres un coin +d'aurore. S'il était donné à la prunelle de chair de percevoir les +visions redoutables et charmantes de la vie supérieure, il est probable +qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ailés, les passants +bleus de l'invisible, se pencher, foule de têtes sombres, autour de la +maison lumineuse, satisfaits, bénissants, se montrant les uns aux autres +la vierge épouse, doucement effarés, et ayant le reflet de la félicité +humaine sur leurs visages divins. Si, à cette heure suprême, les époux +éblouis de volupté, et qui se croient seuls, écoutaient, ils +entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le +bonheur parfait implique la solidarité des anges. Cette petite alcôve +obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues +sacrées par l'amour, se rapprochent pour créer, il est impossible +qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement +dans l'immense mystère des étoiles.</p> + +<p>Ces félicités sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-là. +L'amour, c'est là l'unique extase. Tout le reste pleure.</p> + +<p>Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas +d'autre perle à trouver dans les plis ténébreux de la vie. Aimer est un +accomplissement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIf" id="Chapitre_IIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>L'inséparable</h3> + + +<p>Qu'était devenu Jean Valjean?</p> + +<p>Immédiatement après avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette, +personne ne faisant attention à lui, Jean Valjean s'était levé, et, +inaperçu, il avait gagné l'antichambre. C'était cette même salle où, +huit mois auparavant, il était entré noir de boue, de sang et de poudre, +rapportant le petit-fils à l'aïeul. La vieille boiserie était +enguirlandée de feuillages et de fleurs; les musiciens étaient assis sur +le canapé où l'on avait déposé Marius. Basque en habit noir, en culotte +courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de +roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui +avait montré son bras en écharpe, l'avait chargé d'expliquer son +absence, et était sorti.</p> + +<p>Les croisées de la salle à manger donnaient sur la rue. Jean Valjean +demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurité sous ces +fenêtres radieuses. Il écoutait. Le bruit confus du banquet venait +jusqu'à lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-père, +les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les éclats de +rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix +joyeuse de Cosette.</p> + +<p>Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de +l'Homme-Armé.</p> + +<p>Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue +Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'était un peu le plus +long, mais c'était le chemin par où, depuis trois mois, pour éviter les +encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume +de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Armé à la rue des +Filles-du-Calvaire, avec Cosette.</p> + +<p>Ce chemin où Cosette avait passé excluait pour lui tout autre +itinéraire.</p> + +<p>Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta. +L'appartement était vide. Toussaint elle-même n'y était plus. Le pas de +Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu'à l'ordinaire. +Toutes les armoires étaient ouvertes. Il pénétra dans la chambre de +Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans +taie et sans dentelles, était posé sur les couvertures pliées au pied +des matelas dont on voyait la toile et où personne ne devait plus +coucher. Tous les petits objets féminins auxquels tenait Cosette avaient +été emportés; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le +lit de Toussaint était également dégarni. Un seul lit était fait et +semblait attendre quelqu'un; c'était celui de Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires, +alla et vint d'une chambre à l'autre.</p> + +<p>Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une +table.</p> + +<p>Il avait dégagé son bras de l'écharpe, et il se servait de la main +droite comme s'il n'en souffrait pas.</p> + +<p>Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arrêtèrent, fut-ce par hasard? +fut-ce avec intention? sur l'<i>inséparable</i>, dont Cosette avait été +jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en +arrivant rue de l'Homme-Armé, il l'avait déposée sur un guéridon près de +son chevet. Il alla à ce guéridon avec une sorte de vivacité, prit dans +sa poche une clef, et ouvrit la valise.</p> + +<p>Il en tira lentement les vêtements avec lesquels, dix ans auparavant, +Cosette avait quitté Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le +fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait +presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la +brassière de futaine bien épaisse, puis le jupon de tricot, puis le +tablier à poches, puis les bas de laine. Ces bas, où était encore +gracieusement marquée la forme d'une petite jambe, n'étaient guère plus +longs que la main de Jean Valjean. Tout cela était de couleur noire. +C'était lui qui avait apporté ces vêtements pour elle à Montfermeil. À +mesure qu'il les ôtait de la valise, il les posait sur le lit. Il +pensait. Il se rappelait. C'était en hiver, un mois de décembre très +froid, elle grelottait à demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits +pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait +quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La +mère avait dû être contente dans sa tombe de voir sa fille porter son +deuil, et surtout de voir qu'elle était vêtue et qu'elle avait chaud. Il +pensait à cette forêt de Montfermeil; ils l'avaient traversée ensemble, +Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans +feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est égal, c'était +charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu près du +jupon, les bas à côté des souliers, la brassière à côté de la robe, et +il les regarda l'une après l'autre. Elle n'était pas plus haute que +cela, elle avait sa grande poupée dans ses bras, elle avait mis son +louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous +les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.</p> + +<p>Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux cœur stoïque +se brisa, sa face s'abîma pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette, +et si quelqu'un eût passé dans l'escalier en ce moment, on eût entendu +d'effrayants sanglots.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVf" id="Chapitre_IVf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3><i>Immortale jecur</i></h3> + + +<p>La vieille lutte formidable, dont nous avons déjà vu plusieurs phases, +recommença.</p> + +<p>Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hélas! combien de fois +avons-nous vu Jean Valjean saisi corps à corps dans les ténèbres par sa +conscience et luttant éperdument contre elle!</p> + +<p>Lutte inouïe! À de certains moments, c'est le pied qui glisse; à +d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette +conscience, forcenée au bien, l'avait-elle étreint et accablé! Combien +de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la +poitrine! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié +grâce! Combien de fois cette lumière implacable, allumée en lui et sur +lui par l'évêque, l'avait-elle ébloui de force alors qu'il souhaitait +être aveuglé! Combien de fois s'était-il redressé dans le combat, retenu +au rocher, adossé au sophisme, traîné dans la poussière, tantôt +renversant sa conscience sous lui, tantôt renversé par elle! Combien de +fois, après une équivoque, après un raisonnement traître et spécieux de +l'égoïsme, avait-il entendu sa conscience irritée lui crier à l'oreille: +Croc-en-jambe! misérable! Combien de fois sa pensée réfractaire +avait-elle râlé convulsivement sous l'évidence du devoir! Résistance à +Dieu. Sueurs funèbres. Que de blessures secrètes, que lui seul sentait +saigner! Que d'écorchures à sa lamentable existence! Combien de fois +s'était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au +cœur, la sérénité dans l'âme? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et, +après l'avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout +au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait: +Maintenant, va en paix!</p> + +<p>Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hélas!</p> + +<p>Cette nuit-là pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier +combat.</p> + +<p>Une question se présentait, poignante.</p> + +<p>Les prédestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se développent +pas en avenue rectiligne devant le prédestiné; elles ont des impasses, +des cæcums, des tournants obscurs, des carrefours inquiétants offrant +plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus +périlleux de ces carrefours.</p> + +<p>Il était parvenu au suprême croisement du bien et du mal. Il avait cette +ténébreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui +était déjà arrivé dans d'autres péripéties douloureuses, deux routes +s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle +prendre?</p> + +<p>Celle qui effrayait était conseillée par le mystérieux doigt indicateur +que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur +l'ombre.</p> + +<p>Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et +l'embûche souriante.</p> + +<p>Cela est-il donc vrai? l'âme peut guérir; le sort, non. Chose affreuse! +une destinée incurable!</p> + +<p>La question qui se présentait, la voici:</p> + +<p>De quelle façon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de +Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'était lui qui l'avait voulu, c'était +lui qui l'avait fait; il se l'était lui-même enfoncé dans les +entrailles, et à cette heure, en le considérant, il pouvait avoir +l'espèce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnaîtrait sa +marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la +poitrine.</p> + +<p>Cosette avait Marius, Marius possédait Cosette. Ils avaient tout, même +la richesse. Et c'était son œuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il +existait, maintenant qu'il était là, qu'allait-il en faire, lui Jean +Valjean? S'imposerait-il à ce bonheur? Le traiterait-il comme lui +appartenant? Sans doute Cosette était à un autre; mais lui Jean Valjean +retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir? +Resterait-il l'espèce de père, entrevu, mais respecté, qu'il avait été +jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette? +Apporterait-il, sans dire mot, son passé à cet avenir? Se +présenterait-il là comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voilé, +à ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces +innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles +chenets du salon Gillenormand ses pieds qui traînaient derrière eux +l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances +avec Cosette et Marius? Épaissirait-il l'obscurité sur son front et le +nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux félicités sa +catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, près de +ces deux êtres heureux, le sinistre muet de la destinée?</p> + +<p>Il faut être habitué à la fatalité et à ses rencontres pour oser lever +les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudité +horrible. Le bien ou le mal sont derrière ce sévère point +d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.</p> + +<p>Cette habitude de l'épreuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx +fixement.</p> + +<p>Il examina l'impitoyable problème sous toutes ses faces.</p> + +<p>Cosette, cette existence charmante, était le radeau de ce naufragé. Que +faire? S'y cramponner, ou lâcher prise?</p> + +<p>S'il s'y cramponnait, il sortait du désastre, il remontait au soleil, il +laissait ruisseler de ses vêtements et de ses cheveux l'eau amère, il +était sauvé, il vivait.</p> + +<p>Allait-il lâcher prise?</p> + +<p>Alors, l'abîme.</p> + +<p>Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pensée. Ou, pour mieux +dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-même, tantôt +contre sa volonté, tantôt contre sa conviction.</p> + +<p>Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'éclaira +peut-être. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempête, plus +furieuse que celle qui autrefois l'avait poussé vers Arras, se déchaîna +en lui. Le passé lui revenait en regard du présent; il comparait et il +sanglotait. Une fois l'écluse des larmes ouvertes, le désespéré se +tordit.</p> + +<p>Il se sentait arrêté.</p> + +<p>Hélas! dans ce pugilat à outrance entre notre égoïsme et notre devoir, +quand nous reculons ainsi pas à pas devant notre idéal incommutable, +égarés, acharnés, exaspérés de céder, disputant le terrain, espérant une +fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre +résistance derrière nous que le pied du mur!</p> + +<p>Sentir l'ombre sacrée qui fait obstacle!</p> + +<p>L'invisible inexorable, quelle obsession!</p> + +<p>Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus; +prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, étant Dieu. On jette +dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y +jette sa richesse, on y jette son succès, on y jette sa liberté ou sa +patrie, on y jette son bien-être, on y jette son repos, on y jette sa +joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y +jeter son cœur.</p> + +<p>Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme +cela.</p> + +<p>N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inépuisable peut +avoir un droit? Est-ce que les chaînes sans fin ne sont pas au-dessus de +la force humaine? Qui donc blâmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire: +c'est assez!</p> + +<p>L'obéissance de la matière est limitée par le frottement; est-ce qu'il +n'y a pas une limite à l'obéissance de l'âme? Si le mouvement perpétuel +est impossible, est-ce que le dévouement perpétuel est exigible?</p> + +<p>Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile. +Qu'était-ce que l'affaire Champmathieu à côté du mariage de Cosette et +de ce qu'il entraînait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne, à côté +de ceci: entrer dans le néant?</p> + +<p>Ô première marche à descendre, que tu es sombre! Ô seconde marche, que +tu es noire!</p> + +<p>Comment ne pas détourner la tête cette fois?</p> + +<p>Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture +qui sacre. On peut y consentir la première heure; on s'assied sur le +trône de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on +accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il +reste encore à vêtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment +où la chair misérable se révolte, et où l'on abdique le supplice?</p> + +<p>Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.</p> + +<p>Il pesa, il songea, il considéra les alternatives de la mystérieuse +balance de lumière et d'ombre.</p> + +<p>Imposer son bagne à ces deux enfants éblouissants, ou consommer lui-même +son irrémédiable engloutissement. D'un côté le sacrifice de Cosette, de +l'autre le sien propre.</p> + +<p>À quelle solution s'arrêta-t-il?</p> + +<p>Quelle détermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-même, sa +réponse définitive à l'incorruptible interrogatoire de la fatalité? +Quelle porte se décida-t-il à ouvrir? Quel côté de sa vie prit-il le +parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables +qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrémité accepta-t-il? +Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tête?</p> + +<p>Sa rêverie vertigineuse dura toute la nuit.</p> + +<p>Il resta là jusqu'au jour, dans la même attitude, ployé en deux sur ce +lit, prosterné sous l'énormité du sort, écrasé peut-être, hélas! les +poings crispés, les bras étendus à angle droit comme un crucifié décloué +qu'on aurait jeté la face contre terre. Il demeura douze heures, les +douze heures d'une longue nuit d'hiver, glacé, sans relever la tête et +sans prononcer une parole. Il était immobile comme un cadavre, pendant +que sa pensée se roulait à terre et s'envolait, tantôt comme l'hydre, +tantôt comme l'aigle. À le voir ainsi sans mouvement on eût dit un mort; +tout à coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collée aux +vêtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.</p> + +<p>Qui? on? puisque Jean Valjean était seul et qu'il n'y avait personne là?</p> + +<p>Le On qui est dans les ténèbres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_septieme_La_derniere_gorgee_du_calice" id="Livre_septieme_La_derniere_gorgee_du_calice"></a>Livre septième—La dernière gorgée du calice</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Le septième cercle et le huitième ciel</h3> + + +<p>Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des +heureux. Et aussi un peu leur sommeil attardé. Le brouhaha des visites +et des félicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 février, +il était un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau +sous le bras, occupé «à faire son antichambre», entendit un léger +frappement à la porte. On n'avait point sonné, ce qui est discret un +pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans +le salon, encore encombré et sens dessus dessous, et qui avait l'air du +champ de bataille des joies de la veille.</p> + +<p>—Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes réveillés tard.</p> + +<p>—Votre maître est-il levé? demanda Jean Valjean.</p> + +<p>—Comment va le bras de monsieur? répondit Basque.</p> + +<p>—Mieux. Votre maître est-il levé?</p> + +<p>—Lequel? l'ancien ou le nouveau?</p> + +<p>—Monsieur Pontmercy.</p> + +<p>—Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.</p> + +<p>On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque +chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'éclaboussure du titre, +et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, républicain +militant, et il l'avait prouvé, était maintenant baron malgré lui. Une +petite révolution s'était faite dans la famille sur ce titre. C'était à +présent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en détachait. Mais +le colonel Pontmercy avait écrit: <i>Mon fils portera mon titre</i>. Marius +obéissait. Et puis Cosette, en qui la femme commençait à poindre, était +ravie d'être baronne.</p> + +<p>—Monsieur le baron? répéta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que +monsieur Fauchelevent est là.</p> + +<p>—Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande à +lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.</p> + +<p>—Ah! fit Basque.</p> + +<p>—Je veux lui faire une surprise.</p> + +<p>—Ah! reprit Basque, se donnant à lui-même son second ah! comme +explication du premier.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>Jean Valjean resta seul.</p> + +<p>Le salon, nous venons de le dire, était tout en désordre. Il semblait +qu'en prêtant l'oreille on eût pu y entendre encore la vague rumeur de +la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombées des +guirlandes et des coiffures. Les bougies brûlées jusqu'au tronçon +ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un +meuble n'était à sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils, +rapprochés les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de +continuer une causerie. L'ensemble était riant. Il y a encore une +certaine grâce dans une fête morte. Cela a été heureux. Sur ces chaises +en désarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumières éteintes, +on a pensé de la joie. Le soleil succédait au lustre, et entrait gaîment +dans le salon.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent. Jean Valjean était immobile à l'endroit +où Basque l'avait quitté. Il était très pâle. Ses yeux étaient creux et +tellement enfoncés par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient +presque. Son habit noir avait les plis fatigués d'un vêtement qui a +passé la nuit. Les coudes étaient blanchis de ce duvet que laisse au +drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait à ses pieds la +fenêtre dessinée sur le parquet par le soleil.</p> + +<p>Un bruit se fit à la porte, il leva les yeux.</p> + +<p>Marius entra, la tête haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumière +sur le visage, le front épanoui, l'œil triomphant. Lui aussi n'avait +pas dormi.</p> + +<p>—C'est vous, père! s'écria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet +imbécile de Basque qui avait un air mystérieux! Mais vous venez de trop +bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.</p> + +<p>Ce mot: Père, dit à M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Félicité +suprême. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et +contrainte entre eux; glace à rompre ou à fondre. Marius en était à ce +point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se +dissolvait, et que M. Fauchelevent était pour lui, comme pour Cosette, +un père.</p> + +<p>Il continua; les paroles débordaient de lui, ce qui est propre à ces +divins paroxysmes de la joie:</p> + +<p>—Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez +manqué hier! Bonjour, père. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?</p> + + +<p>Et, satisfait de la bonne réponse qu'il se faisait à lui-même, il +poursuivit:</p> + +<p>—Nous avons bien parlé de vous tous les deux. Cosette vous aime tant! +Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus +de la rue de l'Homme-Armé. Nous n'en voulons plus du tout. Comment +aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme ça, qui est malade, qui +est grognon, qui est laide, qui a une barrière à un bout, où l'on a +froid, où l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et +dès aujourd'hui. Ou vous aurez affaire à Cosette. Elle entend nous mener +tous par le bout du nez, je vous en préviens. Vous avez vu votre +chambre, elle est tout près de la nôtre; elle donne sur des jardins; on +a fait arranger ce qu'il y avait à la serrure, le lit est fait, elle est +toute prête, vous n'avez qu'à arriver. Cosette a mis près de votre lit +une grande vieille bergère en velours d'Utrecht, à qui elle a dit: +tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est +en face de vos fenêtres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux +mois. Vous aurez son nid à votre gauche et le nôtre à votre droite. La +nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein +midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook, +et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois, +une petite valise à laquelle vous tenez, j'ai disposé un coin d'honneur +pour elle. Vous avez conquis mon grand-père, vous lui allez. Nous +vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-père si +vous savez le whist. C'est vous qui mènerez promener Cosette mes jours +de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg +autrefois. Nous sommes absolument décidés à être très heureux. Et vous +en serez, de notre bonheur, entendez-vous, père? Ah çà, vous déjeunez +avec nous aujourd'hui?</p> + +<p>—Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose à vous dire. Je suis un +ancien forçat.</p> + +<p>La limite des sons aigus perceptibles peut être tout aussi bien dépassée +pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: <i>Je suis un ancien forçat</i>, +sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de +Marius, allaient au delà du possible. Marius n'entendit pas. Il lui +sembla que quelque chose venait de lui être dit; mais il ne sut quoi. Il +resta béant.</p> + +<p>Il s'aperçut alors que l'homme qui lui parlait était effrayant. Tout à +son éblouissement, il n'avait pas jusqu'à ce moment remarqué cette +pâleur terrible.</p> + +<p>Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit, +défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce à nu et le montra +à Marius.</p> + +<p>—Je n'ai rien à la main, dit-il.</p> + +<p>Marius regarda le pouce.</p> + +<p>—Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.</p> + +<p>Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.</p> + +<p>Jean Valjean poursuivit:</p> + +<p>—Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait +absent le plus que j'ai pu. J'ai supposé cette blessure pour ne point +faire un faux, pour ne pas introduire de nullité dans les actes du +mariage, pour être dispensé de signer.</p> + +<p>Marius bégaya:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>—Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j'ai été aux galères.</p> + +<p>—Vous me rendez fou! s'écria Marius épouvanté.</p> + +<p>—Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai été dix-neuf ans aux +galères. Pour vol. Puis j'ai été condamné à perpétuité. Pour vol. Pour +récidive. À l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.</p> + +<p>Marius avait beau reculer devant la réalité, refuser le fait, résister à +l'évidence, il fallait s'y rendre. Il commença à comprendre, et comme +cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au delà. Il eut le +frisson d'un hideux éclair intérieur; une idée, qui le fit frémir, lui +traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-même, une +destinée difforme.</p> + +<p>—Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous êtes le père de Cosette!</p> + +<p>Et il fit deux pas en arrière avec un mouvement d'indicible horreur.</p> + +<p>Jean Valjean redressa la tête dans une telle majesté d'attitude qu'il +sembla grandir jusqu'au plafond.</p> + +<p>—Il est nécessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre +serment à nous autres ne soit pas reçu en justice....</p> + +<p>Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorité souveraine et +sépulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les +syllabes:</p> + +<p>—...Vous me croirez. Le père de Cosette, moi! devant Dieu, non. +Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais +ma vie à émonder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je +m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien à Cosette. Rassurez-vous.</p> + +<p>Marius balbutia:</p> + +<p>—Qui me prouve?....</p> + +<p>—Moi. Puisque je le dis.</p> + +<p>Marius regarda cet homme. Il était lugubre et tranquille. Aucun mensonge +ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glacé est sincère. On +sentait le vrai dans cette froideur de tombe.</p> + +<p>—Je vous crois, dit Marius.</p> + +<p>Jean Valjean inclina la tête comme pour prendre acte, et continua:</p> + +<p>—Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas +qu'elle existât. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite, +étant soi-même déjà vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent +grand-père pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble, +supposer que j'ai quelque chose qui ressemble à un cœur. Elle était +orpheline. Sans père ni mère. Elle avait besoin de moi. Voilà pourquoi +je me suis mis à l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier +venu, même un homme comme moi, peut être leur protecteur. J'ai fait ce +devoir-là vis-à-vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment +appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne +action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette +circonstance atténuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux +chemins se séparent. Désormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est +madame Pontmercy. Sa providence a changé. Et Cosette gagne au change. +Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas, +mais je vais au-devant de votre pensée, c'est un dépôt. Comment ce dépôt +était-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dépôt. On n'a rien de +plus à me demander. Je complète la restitution en disant mon vrai nom. +Ceci encore me regarde. Je tiens, moi, à ce que vous sachiez qui je +suis.</p> + +<p>Et Jean Valjean regarda Marius en face.</p> + +<p>Tout ce qu'éprouvait Marius était tumultueux et incohérent. De certains +coups de vent de la destinée font de ces vagues dans notre âme.</p> + +<p>Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se +disperse en nous; nous disons les premières choses venues, lesquelles ne +sont pas toujours précisément celles qu'il faudrait dire. Il y a des +révélations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin +funeste. Marius était stupéfié de la situation nouvelle qui lui +apparaissait, au point de parler à cet homme presque comme quelqu'un qui +lui en aurait voulu de cet aveu.</p> + +<p>—Mais enfin, s'écria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce +qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret à vous-même. Vous +n'êtes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué? Vous avez une raison pour +faire, de gaîté de cœur, une telle révélation. Achevez. Il y a autre +chose. À quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?</p> + +<p>—Pour quel motif? répondit Jean Valjean d'une voix si basse et si +sourde qu'on eût dit que c'était à lui-même qu'il parlait plus qu'à +Marius. Pour quel motif, en effet, ce forçat vient-il dire: Je suis un +forçat? Eh bien oui! le motif est étrange. C'est par honnêteté. Tenez, +ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai là dans le cœur et +qui me tient attaché. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-là +sont solides. Toute la vie se défait alentour; ils résistent. Si j'avais +pu arracher ce fil, le casser, dénouer le nœud ou le couper, m'en aller +bien loin, j'étais sauvé, je n'avais qu'à partir; il y a des diligences +rue du Bouloy; vous êtes heureux, je m'en vais. J'ai essayé de le +rompre, ce fil, j'ai tiré dessus, il a tenu bon, il n'a pas cassé, je +m'arrachais le cœur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs +que là. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je +suis un imbécile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez +une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit à ce +fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-père ne demande pas mieux que +de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun, +je donnerai le bras à Cosette...—à madame Pontmercy, pardon, c'est +l'habitude,—nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le même +coin de cheminée l'hiver, la même promenade l'été, c'est la joie cela, +c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En +famille!</p> + +<p>À ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considéra le +plancher à ses pieds comme s'il voulait y creuser un abîme, et sa voix +fut tout à coup éclatante:</p> + +<p>—En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de +la vôtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons où l'on est +entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour +moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un père et une +mère? j'en doute presque. Le jour où j'ai marié cette enfant, cela a été +fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle était avec l'homme qu'elle aime, +et qu'il y avait là un bon vieillard, un ménage de deux anges, toutes +les joies dans cette maison, et que c'était bien, et je me suis dit: +Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous, +rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j'ai pu +mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il +suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez +ce qui me force à parler? une drôle de chose, ma conscience. Me taire, +c'était pourtant bien facile. J'ai passé la nuit à tâcher de me le +persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si +extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai passé la +nuit à me donner des raisons, je me suis donné de très bonnes raisons, +j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses où je n'ai pas +réussi; ni à casser le fil qui me tient par le cœur fixé, rivé et +scellé ici, ni à faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis +seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou à +peu près tout. Il y a de l'inutile à dire qui ne concerne que moi; je +le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon +mystère, et je vous l'ai apporté. Et j'ai éventré mon secret sous vos +yeux. Ce n'était pas une résolution aisée à prendre. Toute la nuit je me +suis débattu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'était +point là l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de +mal à personne, que le nom de Fauchelevent m'avait été donné par +Fauchelevent lui-même en reconnaissance d'un service rendu, et que je +pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que +vous m'offrez, que je ne gênerais rien, que je serais dans mon petit +coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'idée d'être +dans la même maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionné. +Continuer d'être monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui, +excepté mon âme. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon +âme restait noir. Ce n'est pas assez d'être heureux, il faut être +content. Ainsi je serais resté monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai +visage, je l'aurais caché, ainsi, en présence de votre épanouissement, +j'aurais eu une énigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais +eu des ténèbres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais +introduit le bagne à votre foyer, je me serais assis à votre table avec +la pensée que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me +serais laissé servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient +dit: Quelle horreur! Je vous aurais touché avec mon coude dont vous avez +droit de ne pas vouloir, je vous aurais filouté vos poignées de main! Il +y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux +blancs vénérables et des cheveux blancs flétris; à vos heures les plus +intimes, quand tous les cœurs se seraient crus ouverts jusqu'au fond +les uns pour les autres, quand nous aurions été tous quatre ensemble, +votre aïeul, vous deux, et moi, il y aurait eu là un inconnu! J'aurais +été côte à côte avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin +de ne jamais déranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un +mort, je me serais imposé à vous qui êtes des vivants. Elle, je l'aurais +condamnée à moi à perpétuité. Vous, Cosette et moi, nous aurions été +trois têtes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je +ne suis que le plus accablé des hommes, j'en aurais été le plus +monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce +mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je +l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma flétrissure, je vous +en aurais donné votre part tous les jours! tous les jours! à vous mes +bien-aimés, à vous mes enfants, à vous mes innocents! Se taire n'est +rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un +silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignité, et ma +lâcheté, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte à goutte, +je l'aurais recraché, puis rebu, j'aurais fini à minuit et recommencé à +midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et +j'aurais dormi là-dessus, et j'aurais mangé cela avec mon pain, et +j'aurais regardé Cosette en face, et j'aurais répondu au sourire de +l'ange par le sourire du damné, et j'aurais été un fourbe abominable! +Pourquoi faire? pour être heureux. Pour être heureux, moi! Est-ce que +j'ai le droit d'être heureux? Je suis hors de la vie, monsieur.</p> + +<p>Jean Valjean s'arrêta. Marius écoutait. De tels enchaînements d'idées et +d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de +nouveau, mais ce n'était plus la voix sourde, c'était la voix sinistre.</p> + +<p>—Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dénoncé, ni poursuivi, +ni traqué, dites-vous. Si! je suis dénoncé! si! je suis poursuivi! si! +je suis traqué! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre à moi-même le +passage, et je me traîne, et je me pousse, et je m'arrête, et je +m'exécute, et quand on se tient soi-même, on est bien tenu.</p> + +<p>Et, saisissant son propre habit à poigne-main et le tirant vers Marius:</p> + +<p>—Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas +qu'il tient ce collet-là de façon à ne pas le lâcher? Eh bien! c'est +bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut être +heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, dès qu'on l'a +compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre; +mais non; il vous en récompense; car il vous met dans un enfer où l'on +sent à côté de soi Dieu. On ne s'est pas sitôt déchiré les entrailles +qu'on est en paix avec soi-même.</p> + +<p>Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:</p> + +<p>—Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honnête +homme. C'est en me dégradant à vos yeux que je m'élève aux miens. Ceci +m'est déjà arrivé une fois, mais c'était moins douloureux; ce n'était +rien. Oui, un honnête homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma +faute, continué de m'estimer; maintenant que vous me méprisez, je le +suis. J'ai cette fatalité sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la +considération volée, cette considération m'humilie et m'accable +intérieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me +méprise. Alors je me redresse. Je suis un galérien qui obéit à sa +conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que +voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers +moi-même; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des +hasards qui nous entraînent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur +Pontmercy, il m'est arrivé des choses dans ma vie.</p> + +<p>Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme +si ses paroles avaient un arrière-goût amer, et il reprit:</p> + +<p>—Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire +partager aux autres à leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer +sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son précipice +sans qu'ils s'en aperçoivent, on n'a pas le droit de laisser traîner sa +casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de +sa misère le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les +toucher dans l'ombre avec son ulcère invisible, c'est hideux. +Fauchelevent a eu beau me prêter son nom, je n'ai pas le droit de m'en +servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est +un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pensé, j'ai un peu lu, quoique +je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je +m'exprime convenablement. Je me suis fait une éducation à moi. Eh bien +oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est déshonnête. Des +lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une +montre. Être une fausse signature en chair et en os, être une fausse +clef vivante, entrer chez d'honnêtes gens en trichant leur serrure, ne +plus jamais regarder, loucher toujours, être infâme au dedans de moi, +non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher +la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits à se tordre dans +les angoisses, se ronger le ventre et l'âme. Voilà pourquoi je viens +vous raconter tout cela. De gaîté de cœur, comme vous dites.</p> + +<p>Il respira péniblement, et jeta ce dernier mot:</p> + +<p>—Pour vivre, autrefois, j'ai volé un pain; aujourd'hui, pour vivre, je +ne veux pas voler un nom.</p> + +<p>—Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour +vivre?</p> + +<p>—Ah! je m'entends, répondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la +tête lentement plusieurs fois de suite.</p> + +<p>Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun abîmé dans un +gouffre de pensées. Marius s'était assis près d'une table et appuyait le +coin de sa bouche sur un de ses doigts replié. Jean Valjean allait et +venait. Il s'arrêta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis, +comme s'il répondait à un raisonnement intérieur, il dit en regardant +cette glace où il ne se voyait pas:</p> + +<p>—Tandis qu'à présent je suis soulagé!</p> + +<p>Il se remit à marcher et alla à l'autre bout du salon. À l'instant où il +se retourna, il s'aperçut que Marius le regardait marcher. Alors il lui +dit avec un accent inexprimable:</p> + +<p>—Je traîne un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi.</p> + +<p>Puis il acheva de se tourner vers Marius:</p> + +<p>—Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis +resté monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des +vôtres, je suis dans ma chambre, je viens déjeuner le matin, en +pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois, +j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et à la place Royale, nous +sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis +là, vous êtes là, nous causons, nous rions, tout à coup vous entendez +une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voilà que cette main +épouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque +brusquement!</p> + +<p>Il se tut encore; Marius s'était levé avec un frémissement. Jean Valjean +reprit:</p> + +<p>—Qu'en dites-vous?</p> + +<p>Le silence de Marius répondait.</p> + +<p>Jean Valjean continua:</p> + +<p>—Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez +heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le +soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquiétez pas de la manière +dont un pauvre damné s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son +devoir; vous avez un misérable homme devant vous, monsieur.</p> + +<p>Marius traversa lentement le salon, et quand il fut près de Jean +Valjean, lui tendit la main.</p> + +<p>Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se présentait point, +Jean Valjean se laissa faire, et il sembla à Marius qu'il étreignait une +main de marbre.</p> + +<p>—Mon grand-père a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grâce.</p> + +<p>—C'est inutile, répondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit. +Les morts ne sont pas soumis à la surveillance. Ils sont censés pourrir +tranquillement. La mort, c'est la même chose que la grâce.</p> + +<p>Et, dégageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de +dignité inexorable:</p> + +<p>—D'ailleurs, faire mon devoir, voilà l'ami auquel j'ai recours; et je +n'ai besoin que d'une grâce, celle de ma conscience.</p> + +<p>En ce moment, à l'autre extrémité du salon, la porte s'entrouvrit +doucement et dans l'entre-bâillement la tête de Cosette apparut. On +n'apercevait que son doux visage, elle était admirablement décoiffée, +elle avait les paupières encore gonflées de sommeil. Elle fit le +mouvement d'un oiseau qui passe sa tête hors du nid, regarda d'abord son +mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un +sourire au fond d'une rose:</p> + +<p>—Parions que vous parlez politique! Comme c'est bête, au lieu d'être +avec moi!</p> + +<p>Jean Valjean tressaillit.</p> + +<p>—Cosette!... balbutia Marius.—Et il s'arrêta. On eût dit deux +coupables.</p> + +<p>Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour à tour tous les +deux. Il y avait dans ses yeux comme des échappées de paradis.</p> + +<p>—Je vous prends en flagrant délit, dit Cosette. Je viens d'entendre à +travers la porte mon père Fauchelevent qui disait:—La +conscience....—Faire son devoir....—C'est de la politique, ça. Je ne +veux pas. On ne doit pas parler politique dès le lendemain. Ce n'est pas +juste.</p> + +<p>—Tu te trompes, Cosette, répondit Marius. Nous parlons affaires. Nous +parlons du meilleur placement à trouver pour tes six cent mille +francs....</p> + +<p>—Ce n'est pas tout ça, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi +ici?</p> + +<p>Et, passant résolûment la porte, elle entra dans le salon. Elle était +vêtue d'un large peignoir blanc à mille plis et à grandes manches qui, +partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or +des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs à mettre un ange.</p> + +<p>Elle se contempla de la tête aux pieds dans une grande glace, puis +s'écria avec une explosion d'extase ineffable:</p> + +<p>—Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente!</p> + +<p>Cela dit, elle fit la révérence à Marius et à Jean Valjean.</p> + +<p>—Voilà, dit-elle, je vais m'installer près de vous sur un fauteuil, on +déjeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je +sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage.</p> + +<p>Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement:</p> + +<p>—Nous parlons affaires.</p> + +<p>—À propos, répondit Cosette, j'ai ouvert ma fenêtre, il vient d'arriver +un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est +aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux.</p> + +<p>—Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette, +laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait.</p> + +<p>—Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous êtes fort +coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas.</p> + +<p>—Je t'assure que cela t'ennuiera.</p> + +<p>—Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous +écouterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de +comprendre les mots qu'elles disent. Être là ensemble, c'est tout ce que +je veux. Je reste avec vous, bah!</p> + +<p>—Tu es ma Cosette bien-aimée! Impossible.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous +aurais dit que mon grand-père dort encore, que votre tante est à la +messe, que la cheminée de la chambre de mon père Fauchelevent fume, que +Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont +déjà disputées, que Nicolette se moque du bégayement de Toussaint. Eh +bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi, à mon tour, +vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera +attrapé? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux.</p> + +<p>—Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls.</p> + +<p>—Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un?</p> + +<p>Jean Valjean ne prononçait pas une parole. Cosette se tourna vers lui:</p> + +<p>—D'abord, père, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce +que vous faites là à ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui +est-ce qui m'a donné un père comme ça? Vous voyez bien que je suis très +malheureuse en ménage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de +suite.</p> + +<p>Jean Valjean s'approcha.</p> + +<p>Cosette se retourna vers Marius.</p> + +<p>—Vous, je vous fais la grimace.</p> + +<p>Puis elle tendit son front à Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean fit un pas vers elle.</p> + +<p>Cosette recula.</p> + +<p>—Père, vous êtes pâle. Est-ce que votre bras vous fait mal?</p> + +<p>—Il est guéri, dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez mal dormi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes triste?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous +êtes content, je ne vous gronderai pas.</p> + +<p>Et de nouveau elle lui tendit son front.</p> + +<p>Jean Valjean déposa un baiser sur ce front où il y avait un reflet +céleste.</p> + +<p>—Souriez.</p> + +<p>Jean Valjean obéit. Ce fut le sourire d'un spectre.</p> + +<p>—Maintenant, défendez-moi contre mon mari.</p> + +<p>—Cosette!... fit Marius.</p> + +<p>—Fâchez-vous, père. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien +parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien +étonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent à une +banque, voilà grand'chose. Les hommes font les mystérieux pour rien. Je +veux rester. Je suis très jolie ce matin; regarde-moi, Marius.</p> + +<p>Et avec un haussement d'épaules adorable et on ne sait quelle bouderie +exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un éclair entre ces deux +êtres. Que quelqu'un fût là, peu importait.</p> + +<p>—Je t'aime! dit Marius.</p> + +<p>—Je t'adore! dit Cosette.</p> + +<p>Et ils tombèrent irrésistiblement dans les bras l'un de l'autre.</p> + +<p>—À présent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une +petite moue triomphante, je reste.</p> + +<p>—Cela, non, répondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque +chose à terminer.</p> + +<p>—Encore non?</p> + +<p>Marius prit une inflexion de voix grave:</p> + +<p>—Je t'assure, Cosette, que c'est impossible.</p> + +<p>—Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va. +Vous, père, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon +papa, vous êtes des tyrans. Je vais le dire à grand-père. Si vous croyez +que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je +suis fière. Je vous attends à présent. Vous allez voir que c'est vous +qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait.</p> + +<p>Et elle sortit.</p> + +<p>Deux secondes après, la porte se rouvrit, sa fraîche tête vermeille +passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria:</p> + +<p>—Je suis très en colère.</p> + +<p>La porte se referma et les ténèbres se refirent.</p> + +<p>Ce fut comme un rayon de soleil fourvoyé qui, sans s'en douter, aurait +traversé brusquement de la nuit.</p> + +<p>Marius s'assura que la porte était bien refermée.</p> + +<p>—Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir....</p> + +<p>À ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius +un œil égaré.</p> + +<p>—Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela à Cosette. C'est +juste. Tiens, je n'y avais pas pensé. On a de la force pour une chose, +on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en +supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacrée, ne le lui +dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu +le dire de moi-même sans y être forcé, je l'aurais dit à l'univers, à +tout le monde, ça m'était égal. Mais elle, elle ne sait pas ce que +c'est, cela l'épouvanterait. Un forçat, quoi! on serait forcé de lui +expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a été aux galères. Elle a vu +un jour passer la chaîne. Oh mon Dieu!</p> + +<p>Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains. +On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses épaules, on voyait +qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.</p> + +<p>Il y a de l'étouffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le +prit, il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil comme pour +respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir à Marius sa face +inondée de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix +semblait être dans une profondeur sans fond:—Oh, je voudrais mourir!</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul.</p> + +<p>Et, moins attendri peut-être qu'il n'aurait dû l'être, mais obligé +depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant +par degrés un forçat se superposer sous ses yeux à M. Fauchelevent, +gagné peu à peu par cette réalité lugubre, et amené par la pente +naturelle de la situation à constater l'intervalle qui venait de se +faire entre cet homme et lui, Marius ajouta:</p> + +<p>—Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du dépôt que vous +avez si fidèlement et si honnêtement remis. C'est là un acte de +probité. Il est juste qu'une récompense vous soit donnée. Fixez la somme +vous-même, elle vous sera comptée. Ne craignez pas de la fixer très +haut.</p> + +<p>—Je vous en remercie, monsieur, répondit Jean Valjean avec douceur.</p> + +<p>Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index +sur l'ongle de son pouce, puis il éleva la voix:</p> + +<p>—Tout est à peu près fini. Il me reste une dernière chose....</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>Jean Valjean eut comme une suprême hésitation, et, sans voix, presque +sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit:</p> + +<p>—À présent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui êtes le +maître, que je ne dois plus voir Cosette?</p> + +<p>—Je crois que ce serait mieux, répondit froidement Marius.</p> + +<p>—Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.</p> + +<p>Et il se dirigea vers la porte.</p> + +<p>Il mit la main sur le bec-de-cane, le pêne céda, la porte +s'entre-bâilla, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura +une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.</p> + +<p>Il n'était plus pâle, il était livide, il n'y avait plus de larmes dans +ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix était redevenue +étrangement calme.</p> + +<p>—Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous +assure que je le désire beaucoup. Si je n'avais pas tenu à voir Cosette, +je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti; +mais voulant rester dans l'endroit où est Cosette et continuer de la +voir, j'ai dû honnêtement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement, +n'est-ce pas? c'est là une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a +neuf ans passés que je l'ai près de moi. Nous avons demeuré d'abord dans +cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite près du +Luxembourg. C'est là que vous l'avez vue pour la première fois. Vous +vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons été ensuite dans +le quartier des Invalides où il y avait une grille et un jardin. Rue +Plumet. J'habitais une petite arrière-cour d'où j'entendais son piano. +Voilà ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a duré neuf ans et des +mois. J'étais comme son père, et elle était mon enfant. Je ne sais pas +si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller à présent, ne +plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait +difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en +temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas +longtemps. Vous diriez qu'on me reçoive dans la petite salle basse. Au +rez-de-chaussée. J'entrerais bien par la porte de derrière, qui est pour +les domestiques, mais cela étonnerait peut-être. Il vaut mieux, je +crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je +voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous +plaira. Mettez-vous à ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut +prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais +effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire, +c'est de venir le soir, quand il commence à être nuit.</p> + +<p>—Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.</p> + +<p>—Vous êtes bon, monsieur, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu'à la porte le +désespoir, et ces deux hommes se quittèrent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Les obscurités que peut contenir une révélation</h3> + + +<p>Marius était bouleversé.</p> + +<p>L'espèce d'éloignement qu'il avait toujours eu pour l'homme près duquel +il voyait Cosette, lui était désormais expliqué. Il y avait dans ce +personnage un on ne sait quoi énigmatique dont son instinct +l'avertissait. Cette énigme, c'était la plus hideuse des hontes, le +bagne. Ce M. Fauchelevent était le forçat Jean Valjean.</p> + +<p>Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela +ressemble à la découverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles.</p> + +<p>Le bonheur de Marius et de Cosette était-il condamné désormais à ce +voisinage? Était-ce là un fait accompli? L'acceptation de cet homme +faisait-elle partie du mariage consommé? N'y avait-il plus rien à faire?</p> + +<p>Marius avait-il épousé aussi le forçat?</p> + +<p>On a beau être couronné de lumière et de joie, on a beau savourer la +grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses +forceraient même l'archange dans son extase, même le demi-dieu dans sa +gloire, au frémissement.</p> + +<p>Comme il arrive toujours dans les changements à vue de cette espèce, +Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche à se faire à lui-même? +Avait-il manqué de divination? Avait-il manqué de prudence? S'était-il +étourdi involontairement? Un peu, peut-être. S'était-il engagé, sans +assez de précaution pour éclairer les alentours, dans cette aventure +d'amour qui avait abouti à son mariage avec Cosette? Il +constatait,—c'est ainsi, par une série de constatations successives de +nous-mêmes sur nous-mêmes, que la vie nous amende peu à peu,—il +constatait le côté chimérique et visionnaire de sa nature, sorte de +nuage intérieur propre à beaucoup d'organisations, et qui, dans les +paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la température de +l'âme changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus +faire qu'une conscience baignée d'un brouillard. Nous avons plus d'une +fois indiqué cet élément caractéristique de l'individualité de Marius. +Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant +ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas même parlé à Cosette +de ce drame énigmatique du bouge Gorbeau où la victime avait eu un si +étrange parti pris de silence pendant la lutte et d'évasion après. +Comment se faisait-il qu'il n'en eût point parlé à Cosette? Cela +pourtant était si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il +ne lui eût pas même nommé les Thénardier, et, particulièrement, le jour +où il avait rencontré Éponine? Il avait presque peine à s'expliquer +maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se +rappelait son étourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant +tout, cet enlèvement de l'un par l'autre dans l'idéal, et peut-être +aussi, comme la quantité imperceptible de raison mêlée à cet état +violent et charmant de l'âme, un vague et sourd instinct de cacher et +d'abolir dans sa mémoire cette aventure redoutable dont il craignait le +contact, où il ne voulait jouer aucun rôle, à laquelle il se dérobait, +et où il ne pouvait être ni narrateur ni témoin sans être accusateur. +D'ailleurs, ces quelques semaines avaient été un éclair; on n'avait eu +le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pesé, tout retourné, tout +examiné, quand il eût raconté le guet-apens Gorbeau à Cosette, quand il +lui eût nommé les Thénardier, quelles qu'eussent été les conséquences, +quand même il eût découvert que Jean Valjean était un forçat, cela +l'eût-il changé, lui Marius? cela l'eût-il changée, elle Cosette? Eût-il +reculé? L'eût-il moins adorée? L'eût-il moins épousée? Non. Cela eût-il +changé quelque chose à ce qui s'était fait? Non. Rien donc à regretter, +rien à se reprocher. Tout était bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes +qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il +eût choisie clairvoyant. L'amour lui avait bandé les yeux, pour le mener +où? Au paradis.</p> + +<p>Mais ce paradis était compliqué désormais d'un côtoiement infernal.</p> + +<p>L'ancien éloignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent +devenu Jean Valjean, était à présent mêlé d'horreur.</p> + +<p>Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque pitié, et même une +certaine surprise.</p> + +<p>Ce voleur, ce voleur récidiviste, avait restitué un dépôt. Et quel +dépôt? Six cent mille francs. Il était seul dans le secret du dépôt. Il +pouvait tout garder, il avait tout rendu.</p> + +<p>En outre, il avait révélé de lui-même sa situation. Rien ne l'y +obligeait. Si l'on savait qui il était, c'était par lui. Il y avait dans +cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait +l'acceptation du péril. Pour un condamné, un masque n'est pas un masque, +c'est un abri. Il avait renoncé à cet abri. Un faux nom, c'est de la +sécurité; il avait rejeté ce faux nom. Il pouvait, lui galérien, se +cacher à jamais dans une famille honnête; il avait résisté à cette +tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait +expliqué lui-même avec l'irrésistible accent de la réalité. En somme, +quel que fût ce Jean Valjean, c'était incontestablement une conscience +qui se réveillait. Il y avait là on ne sait quelle mystérieuse +réhabilitation commencée; et, selon toute apparence, depuis longtemps +déjà le scrupule était maître de cet homme. De tels accès du juste et du +bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Réveil de conscience, +c'est grandeur d'âme.</p> + +<p>Jean Valjean était sincère. Cette sincérité, visible, palpable, +irréfragable, évidente même par la douleur qu'elle lui faisait, rendait +les informations inutiles et donnait autorité à tout ce que disait cet +homme. Ici, pour Marius, interversion étrange des situations. Que +sortait-il de M. Fauchelevent? la défiance. Que se dégageait-il de Jean +Valjean? la confiance.</p> + +<p>Dans le mystérieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait, +il constatait l'actif, il constatait le passif, et il tâchait d'arriver +à une balance. Mais tout cela était comme dans un orage. Marius, +s'efforçant de se faire une idée nette de cet homme, et poursuivant, +pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pensée, le perdait et le +retrouvait dans une brume fatale.</p> + +<p>Le dépôt honnêtement rendu, la probité de l'aveu, c'était bien. Cela +faisait comme une éclaircie dans la nuée, puis la nuée redevenait noire.</p> + +<p>Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait +quelque ombre.</p> + +<p>Qu'était-ce décidément que cette aventure du galetas Jondrette? +Pourquoi, à l'arrivée de la police, cet homme, au lieu de se plaindre, +s'était-il évadé? ici Marius trouvait la réponse. Parce que cet homme +était un repris de justice en rupture de ban.</p> + +<p>Autre question: Pourquoi cet homme était-il venu dans la barricade? Car +à présent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces +émotions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme était dans la +barricade. Il n'y combattait pas. Qu'était-il venu y faire? Devant cette +question un spectre se dressait, et faisait la réponse. Javert. Marius +se rappelait parfaitement à cette heure la funèbre vision de Jean +Valjean entraînant hors de la barricade Javert garrotté, et il entendait +encore derrière l'angle de la petite rue Mondétour l'affreux coup de +pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce +galérien. L'un gênait l'autre. Jean Valjean était allé à la barricade +pour se venger. Il y était arrivé tard. Il savait probablement que +Javert y était prisonnier. La vendette corse a pénétré dans de certains +bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'étonne pas les +âmes même à demi retournées vers le bien; et ces cœurs-là sont ainsi +faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut être scrupuleux sur le +vol et ne l'être pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tué Javert. Du +moins, cela semblait évident.</p> + +<p>Dernière question enfin; mais à celle-ci pas de réponse. Cette question, +Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que +l'existence de Jean Valjean eût coudoyé si longtemps celle de Cosette? +Qu'était-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant +en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des chaînes à deux +forgées là-haut, et Dieu se plaît-il à accoupler l'ange avec le démon? +Un crime et une innocence peuvent donc être camarades de chambrée dans +le mystérieux bagne des misères? Dans ce défilé de condamnés qu'on +appelle la destinée humaine, deux fronts peuvent passer l'un près de +l'autre, l'un naïf, l'autre formidable, l'un tout baigné des divines +blancheurs de l'aube, l'autre à jamais blêmi par la lueur d'un éternel +éclair? Qui avait pu déterminer cet appareillement inexplicable? De +quelle façon, par suite de quel prodige, la communauté de vie avait-elle +pu s'établir entre cette céleste petite et ce vieux damné? Qui avait pu +lier l'agneau au loup, et, chose plus incompréhensible encore, attacher +le loup à l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'être farouche +adorait l'être faible, car, pendant neuf années, l'ange avait eu pour +point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa +venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumière, +avaient été abritées par ce dévouement difforme. Ici, les questions +s'exfoliaient, pour ainsi parler, en énigmes innombrables, les abîmes +s'ouvraient au fond des abîmes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur +Jean Valjean sans vertige. Qu'était-ce donc que cet homme précipice?</p> + +<p>Les vieux symboles génésiaques sont éternels; dans la société humaine, +telle qu'elle existe, jusqu'au jour où une clarté plus grande la +changera, il y a à jamais deux hommes, l'un supérieur, l'autre +souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon +le mal, c'est Caïn. Qu'était-ce que ce Caïn tendre? Qu'était-ce que ce +bandit religieusement absorbé dans l'adoration d'une vierge, veillant +sur elle, l'élevant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui +impur, de pureté? Qu'était-ce que ce cloaque qui avait vénéré cette +innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'était-ce que ce +Jean Valjean faisant l'éducation de Cosette? Qu'était-ce que cette +figure de ténèbres ayant pour unique soin de préserver de toute ombre et +de tout nuage le lever d'un astre?</p> + +<p>Là était le secret de Jean Valjean; là aussi était le secret de Dieu.</p> + +<p>Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le +rassurait sur l'autre. Dieu était dans cette aventure aussi visible que +Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut. +Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y +prend? Jean Valjean avait travaillé à Cosette. Il avait un peu fait +cette âme. C'était incontestable. Eh bien, après? L'ouvrier était +horrible; mais l'œuvre était admirable. Dieu produit ses miracles comme +bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait +employé Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet étrange +collaborateur. Quel compte avons-nous à lui demander? Est-ce la première +fois que le fumier aide le printemps à faire la rose?</p> + +<p>Marius se faisait ces réponses-là et se déclarait à lui-même qu'elles +étaient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il +n'avait pas osé presser Jean Valjean sans s'avouer à lui-même qu'il ne +l'osait pas. Il adorait Cosette, il possédait Cosette, Cosette était +splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel éclaircissement avait-il +besoin? Cosette était une lumière. La lumière a-t-elle besoin d'être +éclaircie? Il avait tout; que pouvait-il désirer? Tout, est-ce que ce +n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le +regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se +cramponnait à cette déclaration solennelle du misérable: <i>Je ne suis +rien à Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle existât</i>.</p> + +<p>Jean Valjean était un passant. Il l'avait dit lui-même. Eh bien, il +passait. Quel qu'il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais +Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette. +Cosette était venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son +époux, son mâle céleste. En s'envolant, Cosette, ailée et transfigurée, +laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean +Valjean.</p> + +<p>Dans quelque cercle d'idées que tournât Marius, il en revenait toujours +à une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacrée peut-être, car, +nous venons de l'indiquer, il sentait un <i>quid divinum</i> dans cet homme. +Mais, quoi qu'on fit, et quelque atténuation qu'on y cherchât, il +fallait bien toujours retomber sur ceci: c'était un forçat; c'est-à-dire +l'être qui, dans l'échelle sociale, n'a même pas de place, étant +au-dessous du dernier échelon. Après le dernier des hommes vient le +forçat. Le forçat n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants. +La loi l'a destitué de toute la quantité d'humanité qu'elle peut ôter à +un homme. Marius, sur les questions pénales, en était encore, quoique +démocrate, au système inexorable, et il avait, sur ceux que la loi +frappe, toutes les idées de la loi. Il n'avait pas encore accompli, +disons-le, tous les progrès. Il n'en était pas encore à distinguer entre +ce qui est écrit par l'homme et ce qui est écrit par Dieu, entre la loi +et le droit. Il n'avait point examiné et pesé le droit que prend l'homme +de disposer de l'irrévocable et de l'irréparable. Il n'était pas révolté +du mot <i>vindicte</i>. Il trouvait simple que de certaines effractions de la +loi écrite fussent suivies de peines éternelles, et il acceptait, comme +procédé de civilisation, la damnation sociale. Il en était encore là, +sauf à avancer infailliblement plus tard, sa nature étant bonne, et au +fond toute faite de progrès latent.</p> + +<p>Dans ce milieu d'idées, Jean Valjean lui apparaissait difforme et +repoussant. C'était le réprouvé. C'était le forçat. Ce mot était pour +lui comme un son de trompette du jugement; et, après avoir considéré +longtemps Jean Valjean, son dernier geste était de détourner la tête. +<i>Vade retro</i>.</p> + +<p>Marius, il faut le reconnaître et même y insister, tout en interrogeant +Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: <i>vous me +confessez</i>, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions +décisives. Ce n'était pas qu'elles ne se fussent présentées à son +esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade? +Javert? Qui sait où se fussent arrêtées les révélations? Jean Valjean ne +semblait pas homme à reculer, et qui sait si Marius, après l'avoir +poussé, n'aurait pas souhaité le retenir? Dans de certaines conjonctures +suprêmes, ne nous est-il pas arrivé à tous, après avoir fait une +question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la réponse? +C'est surtout quand on aime qu'on a de ces lâchetés-là. Il n'est pas +sage de questionner à outrance les situations sinistres, surtout quand +le côté indissoluble de notre propre vie y est fatalement mêlé. Des +explications désespérées de Jean Valjean, quelque épouvantable lumière +pouvait sortir, et qui sait si cette clarté hideuse n'aurait pas +rejailli jusqu'à Cosette? Qui sait s'il n'en fût pas resté une sorte de +lueur infernale sur le front de cet ange? L'éclaboussure d'un éclair, +c'est encore de la foudre. La fatalité a de ces solidarités-là, où +l'innocence elle-même s'empreint de crime par la sombre loi des reflets +colorants. Les plus pures figures peuvent garder à jamais la +réverbération d'un voisinage horrible. À tort ou à raison, Marius avait +eu peur. Il en savait déjà trop. Il cherchait plutôt à s'étourdir qu'à +s'éclairer. Éperdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les +yeux sur Jean Valjean.</p> + +<p>Cet homme était de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser +en chercher le fond? C'est une épouvante de questionner l'ombre. Qui +sait ce qu'elle va répondre? L'aube pourrait en être noircie pour +jamais.</p> + +<p>Dans cette situation d'esprit, c'était pour Marius une perplexité +poignante de penser que cet homme aurait désormais un contact quelconque +avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait +reculé, et d'où aurait pu sortir une décision implacable et définitive, +il se reprochait presque à présent de ne pas les avoir faites. Il se +trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette +faiblesse l'avait entraîné à une concession imprudente. Il s'était +laissé toucher. Il avait eu tort. Il aurait dû purement et simplement +rejeter Jean Valjean. Jean Valjean était la part du feu, il aurait dû la +faire, et débarrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en +voulait à la brusquerie de ce tourbillon d'émotions qui l'avait +assourdi, aveuglé, et entraîné. Il était mécontent de lui-même.</p> + +<p>Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui répugnaient +profondément. À quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il +s'étourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas +approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-même. Il avait promis, il +s'était laissé entraîner à promettre; Jean Valjean avait sa promesse; +même à un forçat, surtout à un forçat, on doit tenir sa parole. +Toutefois, son premier devoir était envers Cosette. En somme, une +répulsion, qui dominait tout, le soulevait.</p> + +<p>Marius roulait confusément tout cet ensemble d'idées dans son esprit, +passant de l'une à l'autre, et remué par toutes. De là un trouble +profond. Il ne lui fut pas aisé de cacher ce trouble à Cosette, mais +l'amour est un talent, et Marius y parvint.</p> + +<p>Du reste, il fit, sans but apparent, des questions à Cosette, candide +comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de +son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que +tout ce qu'un homme peut être de bon, de paternel et de respectable, ce +forçat l'avait été pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et +supposé était réel. Cette ortie sinistre avait aimé et protégé ce lys.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_huitieme_La_decroissance_crepusculaire" id="Livre_huitieme_La_decroissance_crepusculaire"></a>Livre huitième—La décroissance crépusculaire</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>La chambre d'en bas</h3> + + +<p>Le lendemain, à la nuit tombante, Jean Valjean frappait à la porte +cochère de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reçut. Basque se +trouvait dans la cour à point nommé, et comme s'il avait eu des ordres. +Il arrive quelquefois qu'on dit à un domestique: Vous guetterez monsieur +un tel, quand il arrivera.</p> + +<p>Basque, sans attendre que Jean Valjean vînt à lui, lui adressa la +parole:</p> + +<p>—Monsieur le baron m'a chargé de demander à monsieur s'il désire monter +ou rester en bas?</p> + +<p>—Rester en bas, répondit Jean Valjean.</p> + +<p>Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle +basse et dit: Je vais prévenir madame.</p> + +<p>La pièce où Jean Valjean entra était un rez-de-chaussée voûté et humide, +servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrelé de +carreaux rouges, et mal éclairé d'une fenêtre à barreaux de fer.</p> + +<p>Cette chambre n'était pas de celles que harcèlent le houssoir, la tête +de loup et le balai. La poussière y était tranquille. La persécution des +araignées n'y était pas organisée. Une telle toile, largement étalée, +bien noire, ornée de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres +de la fenêtre. La salle, petite et basse, était meublée d'un tas de +bouteilles vides amoncelées dans un coin. La muraille, badigeonnée d'un +badigeon d'ocre jaune, s'écaillait par larges plaques. Au fond, il y +avait une cheminée de bois peinte en noir à tablette étroite. Un feu y +était allumé; ce qui indiquait qu'on avait compté sur la réponse de Jean +Valjean: <i>Rester en bas</i>.</p> + +<p>Deux fauteuils étaient placés aux deux coins de la cheminée. Entre les +fauteuils était étendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit +montrant plus de corde que de laine.</p> + +<p>La chambre avait pour éclairage le feu de la cheminée et le crépuscule +de la fenêtre.</p> + +<p>Jean Valjean était fatigué. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne +dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.</p> + +<p>Basque revint, posa sur la cheminée une bougie allumée et se retira. +Jean Valjean, la tête ployée et le menton sur la poitrine, n'aperçut ni +Basque, ni la bougie.</p> + +<p>Tout à coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette était derrière lui.</p> + +<p>Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se +retourna. Il la contempla. Elle était adorablement belle. Mais ce qu'il +regardait de ce profond regard, ce n'était pas la beauté, c'était l'âme.</p> + +<p>—Ah bien, s'écria Cosette, voilà une idée! père, je savais que vous +étiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue à celle-là. Marius +me dit que c'est vous qui voulez que je vous reçoive ici.</p> + +<p>—Oui, c'est moi.</p> + +<p>—Je m'attendais à la réponse. Tenez-vous bien. Je vous préviens que je +vais vous faire une scène. Commençons par le commencement. Père, +embrassez-moi.</p> + +<p>Et elle tendit sa joue.</p> + +<p>Jean Valjean demeura immobile.</p> + +<p>—Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est +égal, je vous pardonne. Jésus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La +voici.</p> + +<p>Et elle tendit l'autre joue.</p> + +<p>Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il eût les pieds cloués dans +le pavé.</p> + +<p>—Ceci devient sérieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je +me déclare brouillée. Vous me devez mon raccommodement. Vous dînez avec +nous.</p> + +<p>—J'ai dîné.</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand. +Les grands-pères sont faits pour tancer les pères. Allons. Montez avec +moi dans le salon. Tout de suite.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux +questions.</p> + +<p>—Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus +laide de la maison. C'est horrible ici.</p> + +<p>—Tu sais....</p> + +<p>Jean Valjean se reprit.</p> + +<p>—Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies.</p> + +<p>Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre.</p> + +<p>—Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut +dire?</p> + +<p>Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois +recours.</p> + +<p>—Vous avez voulu être madame. Vous l'êtes.</p> + +<p>—Pas pour vous, père.</p> + +<p>—Ne m'appelez plus père.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.</p> + +<p>—Vous n'êtes plus père? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean? +Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des révolutions, ça! que +s'est-il donc passé? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez +pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce +que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu +quelque chose?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Eh bien alors?</p> + +<p>—Tout est comme à l'ordinaire.</p> + +<p>—Pourquoi changez-vous de nom?</p> + +<p>—Vous en avez bien changé, vous.</p> + +<p>Il sourit encore de ce même sourire et ajouta:</p> + +<p>—Puisque vous êtes madame Pontmercy, je puis bien être monsieur Jean.</p> + +<p>—Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai à mon mari +la permission que vous soyez monsieur Jean. J'espère qu'il n'y +consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais +on ne fait pas du chagrin à sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez +pas le droit d'être méchant, vous qui êtes bon.</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irrésistible, +les élevant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son +menton, ce qui est un profond geste de tendresse.</p> + +<p>—Oh! lui dit-elle, soyez bon!</p> + +<p>Et elle poursuivit:</p> + +<p>—Voici ce que j'appelle être bon: être gentil, venir demeurer ici, +reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme +rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Armé, +ne pas nous donner des charades à deviner, être comme tout le monde, +dîner avec nous, déjeuner avec nous, être mon père.</p> + +<p>Il dégagea ses mains.</p> + +<p>—Vous n'avez plus besoin de père, vous avez un mari.</p> + +<p>Cosette s'emporta.</p> + +<p>—Je n'ai plus besoin de père! Des choses comme çà qui n'ont pas le sens +commun, on ne sait que dire vraiment!</p> + +<p>—Si Toussaint était là, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est +à chercher des autorités et qui se rattache à toutes les branches, elle +serait la première à convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes +manières à moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aimé mon coin +noir.</p> + +<p>—Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, ça, +de vouloir être monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.</p> + +<p>—Tout à l'heure, en venant, répondit Jean Valjean, j'ai vu rue +Saint-Louis un meuble. Chez un ébéniste. Si j'étais une jolie femme, je +me donnerais ce meuble-là. Une toilette très bien; genre d'à présent. Ce +que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrusté. Une glace +assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli.</p> + +<p>—Hou! le vilain ours! répliqua Cosette.</p> + +<p>Et avec une gentillesse suprême, serrant les dents et écartant les +lèvres, elle souffla contre Jean Valjean. C'était une Grâce copiant une +chatte.</p> + +<p>—Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager. +Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me défendez pas contre +Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule. +J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je +l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me +fait banqueroute. Je commande à Nicolette un bon petit dîner. On n'en +veut pas de votre dîner, madame. Et mon père Fauchelevent veut que je +l'appelle monsieur Jean, et que je le reçoive dans une affreuse vieille +laide cave moisie où les murs ont de la barbe, et où il y a, en fait de +cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles +d'araignées! Vous êtes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais +on accorde une trêve à des gens qui se marient. Vous n'auriez pas dû +vous remettre à être singulier tout de suite. Vous allez donc être bien +content dans votre abominable rue de l'Homme-Armé. J'y ai été bien +désespérée, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites +beaucoup de peine. Fi!</p> + +<p>Et, sérieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta:</p> + +<p>—Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse?</p> + +<p>La naïveté, à son insu, pénètre quelquefois très avant. Cette question, +simple pour Cosette, était profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait +égratigner; elle déchirait.</p> + +<p>Jean Valjean pâlit. Il resta un moment sans répondre, puis, d'un accent +inexprimable et se parlant à lui-même, il murmura:</p> + +<p>—Son bonheur, c'était le but de ma vie. À présent Dieu peut me signer +ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait.</p> + +<p>—Ah! vous m'avez dit <i>tu</i>! s'écria Cosette.</p> + +<p>Et elle lui sauta au cou.</p> + +<p>Jean Valjean, éperdu, l'étreignit contre sa poitrine avec égarement. Il +lui sembla presque qu'il la reprenait.</p> + +<p>—Merci, père! lui dit Cosette.</p> + +<p>L'entraînement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira +doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.</p> + +<p>—Eh bien? dit Cosette.</p> + +<p>Jean Valjean répondit:</p> + +<p>—Je vous quitte, madame, on vous attend.</p> + +<p>Et, du seuil de la porte, il ajouta:</p> + +<p>—Je vous ai dit tu. Dites à votre mari que cela ne m'arrivera plus. +Pardonnez-moi.</p> + +<p>Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupéfaite de cet adieu +énigmatique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Autre pas en arrière</h3> + + +<p>Le jour suivant, à la même heure, Jean Valjean revint.</p> + +<p>Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'étonna plus, ne s'écria plus +qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle évita de dire ni père +ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler +madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle eût +été triste, si la tristesse lui eût été possible.</p> + +<p>Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations +dans lesquelles l'homme aimé dit ce qu'il veut, n'explique rien, et +satisfait la femme aimée. La curiosité des amoureux ne va pas très loin +au delà de leur amour.</p> + +<p>La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprimé les +bouteilles, et Nicolette les araignées.</p> + +<p>Tous les lendemains qui suivirent ramenèrent à la même heure Jean +Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les +paroles de Marius autrement qu'à la lettre. Marius s'arrangea de manière +à être absent aux heures où Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma à +la nouvelle manière d'être de M. Fauchelevent. Toussaint y aida. +<i>Monsieur a toujours été comme ça</i>, répétait-elle. Le grand-père rendit +ce décret:—C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, à +quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est +juxtaposition; un nouveau venu est une gêne. Il n'y a plus de place, +toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le +père Gillenormand ne demanda pas mieux que d'être dispensé de «ce +monsieur». Il ajouta:—Rien n'est plus commun que ces originaux-là. Ils +font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de +Canaples était pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce +sont des apparences fantasques qu'ont les gens.</p> + +<p>Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui eût d'ailleurs pu deviner +une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble +extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent, +agitée là où elle devrait être calme. On regarde à la superficie ces +bouillonnements sans cause; on n'aperçoit pas l'hydre qui se traîne au +fond.</p> + +<p>Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils +nourrissent, un dragon qui les ronge, un désespoir qui habite leur nuit. +Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui +une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce +misérable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il +est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne +comprend rien se fait à sa surface. Une ride mystérieuse se plisse, puis +s'évanouit, puis reparaît; une bulle d'air monte et crève. C'est peu de +chose, c'est terrible. C'est la respiration de la bête inconnue.</p> + +<p>De certaines habitudes étranges, arriver à l'heure où les autres +partent, s'effacer pendant que les autres s'étalent, garder dans toutes +les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille, +chercher l'allée solitaire, préférer la rue déserte, ne point se mêler +aux conversations, éviter les foules et les fêtes, sembler à son aise et +vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et +sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par +l'escalier dérobé, toutes ces singularités insignifiantes, rides, bulles +d'air, plis fugitifs à la surface, viennent souvent d'un fond +formidable.</p> + +<p>Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu à +peu de Cosette; les relations que crée le mariage, les visites, le soin +de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de +Cosette n'étaient pas coûteux; ils consistaient en un seul: être avec +Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'était là la grande +occupation de sa vie. C'était pour eux une joie toujours toute neuve de +sortir bras dessus bras dessous, à la face du soleil, en pleine rue, +sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette +eut une contrariété. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le +soudage de deux vieilles filles étant impossible, et s'en alla. Le +grand-père se portait bien; Marius plaidait çà et là quelques causes; la +tante Gillenormand menait paisiblement près du nouveau ménage cette vie +latérale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours.</p> + +<p>Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela +le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-même à la +détacher de lui, lui réussissait. Elle était de plus en plus gaie et de +moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le +sentait. Un jour elle lui dit tout à coup: vous étiez mon Père, vous +n'êtes plus mon père, vous étiez mon oncle, vous n'êtes plus mon oncle, +vous étiez monsieur Fauchelevent, vous êtes Jean. Qui êtes-vous donc? Je +n'aime pas tout ça. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de +vous.</p> + +<p>Il demeurait toujours rue de l'Homme-Armé, ne pouvant se résoudre à +s'éloigner du quartier qu'habitait Cosette.</p> + +<p>Dans les premiers temps il ne restait près de Cosette que quelques +minutes, puis s'en allait.</p> + +<p>Peu à peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On eût +dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il +arriva plus tôt et partit plus tard.</p> + +<p>Un jour il échappa à Cosette de lui dire: Père. Un éclair de joie +illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites +Jean,—Ah! c'est vrai, répondit-elle avec un éclat de rire, monsieur +Jean.—C'est bien, dit-il. Et il se détourna pour qu'elle ne le vît pas +essuyer ses yeux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet</h3> + + +<p>Ce fut la dernière fois. À partir de cette dernière lueur, l'extinction +complète se fit. Plus de familiarité, plus de bonjour avec un baiser, +plus jamais ce mot si profondément doux: mon père! il était, sur sa +demande et par sa propre complicité, successivement chassé de tous ses +bonheurs; et il avait cette misère qu'après avoir perdu Cosette tout +entière en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en détail.</p> + +<p>L'œil finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les +jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se +concentrait dans cette heure-là. Il s'asseyait près d'elle, il la +regardait en silence, ou bien il lui parlait des années d'autrefois, de +son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors.</p> + +<p>Une après-midi,—c'était une des premières journées d'avril, déjà +chaude, encore fraîche, le moment de la grande gaîté du soleil, les +jardins qui environnaient les fenêtres de Marius et de Cosette avaient +l'émotion du réveil, l'aubépine allait poindre, une bijouterie de +giroflées s'étalait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses +bâillaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un +charmant commencement de pâquerettes et de boutons-d'or, les papillons +blancs de l'année débutaient, le vent, ce ménétrier de la noce +éternelle, essayait dans les arbres les premières notes de cette grande +symphonie aurorale que les vieux poètes appelaient le renouveau,—Marius +dit à Cosette:—Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la +rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas être ingrats.—Et ils s'envolèrent +comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet +leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient déjà derrière eux quelque +chose qui était comme le printemps de leur amour. La maison de la rue +Plumet, étant prise à bail, appartenait encore à Cosette. Ils allèrent à +ce jardin et à cette maison. Ils s'y retrouvèrent, ils s'y oublièrent. +Le soir, à l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des +Filles-du-Calvaire.—Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas +rentrée encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une +heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la tête et s'en alla.</p> + +<p>Cosette était si enivrée de sa promenade à «leur jardin» et si joyeuse +d'avoir «vécu tout un jour dans son passé» qu'elle ne parla pas d'autre +chose le lendemain.</p> + +<p>Elle ne s'aperçut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean.</p> + +<p>—De quelle façon êtes-vous allés là? lui demanda Jean Valjean.</p> + +<p>—À pied.</p> + +<p>—Et comment êtes-vous revenus?</p> + +<p>—En fiacre.</p> + +<p>Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie étroite que menait +le jeune couple. Il en était importuné. L'économie de Marius était +sévère, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda +une question:</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas une voiture à vous? Un joli coupé ne vous +coûterait que cinq cents francs par mois. Vous êtes riches.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit Cosette.</p> + +<p>—C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne +l'avez pas remplacée. Pourquoi?</p> + +<p>—Nicolette suffit.</p> + +<p>—Mais il vous faudrait une femme de chambre.</p> + +<p>—Est-ce que je n'ai pas Marius?</p> + +<p>—Vous devriez avoir une maison à vous, des domestiques à vous, une +voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous. +Pourquoi ne pas profiter de ce que vous êtes riches? La richesse, cela +s'ajoute au bonheur.</p> + +<p>Cosette ne répondit rien.</p> + +<p>Les visites de Jean Valjean ne s'abrégeaient point. Loin de là. Quand +c'est le cœur qui glisse, on ne s'arrête pas sur la pente.</p> + +<p>Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier +l'heure, il faisait l'éloge de Marius; il le trouvait beau, noble, +courageux, spirituel, éloquent, bon. Cosette enchérissait. Jean Valjean +recommençait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot était inépuisable; il +y avait des volumes dans ces six lettres. De cette façon Jean Valjean +parvenait à rester longtemps. Voir Cosette, oublier près d'elle, cela +lui était si doux! C'était le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs +fois que Basque vint dire à deux reprises: Monsieur Gillenormand +m'envoie rappeler à Madame la baronne que le dîner est servi.</p> + +<p>Ces jours-là, Jean Valjean rentrait chez lui très pensif.</p> + +<p>Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui +s'était présentée à l'esprit de Marius? Jean Valjean était-il en effet +une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites à +son papillon?</p> + +<p>Un jour il resta plus longtemps encore qu'à l'ordinaire. Le lendemain, +il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la cheminée.—Tiens! +pensa-t-il. Pas de feu.—Et il se donna à lui-même cette +explication:—C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont +cessé.</p> + +<p>—Dieu! qu'il fait froid ici! s'écria Cosette en entrant.</p> + +<p>—Mais non, dit Jean Valjean.</p> + +<p>—C'est donc vous qui avez dit à Basque de ne pas faire de feu?</p> + +<p>—Oui. Nous sommes en mai tout à l'heure.</p> + +<p>—Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en +faut toute l'année.</p> + +<p>—J'ai pensé que le feu était inutile.</p> + +<p>—C'est bien là une de vos idées! reprit Cosette.</p> + +<p>Le jour d'après, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils étaient +rangés à l'autre bout de la salle près de la porte.—Qu'est-ce que cela +veut dire? pensa Jean Valjean.</p> + +<p>Il alla chercher les fauteuils, et les remit à leur place ordinaire près +de la cheminée.</p> + +<p>Ce feu rallumé l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus +longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller, +Cosette lui dit:</p> + +<p>—Mon mari m'a dit une drôle de chose hier.</p> + +<p>—Quelle chose donc?</p> + +<p>—Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente. +Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-père. J'ai répondu: +Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les +trois mille? J'ai répondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi. +Et puis j'ai demandé: Pourquoi me dis-tu ça? Il m'a répondu: Pour +savoir.</p> + +<p>Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de +lui quelque explication; il l'écouta dans un morne silence. Il s'en +retourna rue de l'Homme-Armé; il était si profondément absorbé qu'il se +trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la +maison voisine. Ce ne fut qu'après avoir monté presque deux étages qu'il +s'aperçut de son erreur et qu'il redescendit.</p> + +<p>Son esprit était bourrelé de conjectures. Il était évident que Marius +avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il +craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait même peut-être +découvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il hésitait +devant cette fortune suspecte, et répugnait à la prendre comme sienne, +aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'être riches d'une +richesse trouble.</p> + +<p>En outre, vaguement, Jean Valjean commençait à se sentir éconduit.</p> + +<p>Le jour suivant, il eut, en pénétrant dans la salle basse, comme une +secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas même une +chaise.</p> + +<p>—Ah çà, s'écria Cosette en entrant, pas de fauteuils! Où sont donc les +fauteuils?</p> + +<p>—Ils n'y sont plus, répondit Jean Valjean.</p> + +<p>—Voilà qui est fort!</p> + +<p>Jean Valjean bégaya:</p> + +<p>—C'est moi qui ai dit à Basque de les enlever.</p> + +<p>—Et la raison?</p> + +<p>—Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui.</p> + +<p>—Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout.</p> + +<p>—Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Vous avez sans doute du monde ce soir.</p> + +<p>—Nous n'avons personne.</p> + +<p>Jean Valjean ne put dire un mot de plus.</p> + +<p>Cosette haussa les épaules.</p> + +<p>—Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites éteindre le feu. +Comme vous êtes singulier!</p> + +<p>—Adieu, murmura Jean Valjean.</p> + +<p>Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire: +Adieu, madame.</p> + +<p>Il sortit accablé.</p> + +<p>Cette fois il avait compris.</p> + +<p>Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir.</p> + +<p>—Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui.</p> + +<p>Elle eut comme un léger serrement de cœur, mais elle s'en aperçut à +peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius.</p> + +<p>Le jour d'après, il ne vint pas.</p> + +<p>Cosette n'y prit pas garde, passa sa soirée et dormit sa nuit, comme à +l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se réveillant. Elle était si heureuse! +Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il était +malade, et pourquoi il n'était pas venu la veille. Nicolette rapporta la +réponse de monsieur Jean. Il n'était point malade. Il était occupé. Il +viendrait bientôt. Le plus tôt qu'il pourrait. Du reste, il allait faire +un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'était son habitude +de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'eût pas d'inquiétude. +Qu'on ne songeât point à lui.</p> + +<p>Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait répété les propres +paroles de sa maîtresse. Que madame envoyait savoir «pourquoi monsieur +Jean n'était pas venu la veille». Il y a deux jours que je ne suis venu, +dit Jean Valjean avec douceur.</p> + +<p>Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien à +Cosette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>L'attraction et l'extinction</h3> + + +<p>Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l'été de +1833, les passants clairsemés du Marais, les marchands des boutiques, +les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement +vêtu de noir, qui, tous les jours, vers la même heure, à la nuit +tombante, sortait de la rue de l'Homme-Armé, du côté de la rue +Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux, +gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arrivé à la rue de +l'Écharpe, tournait à gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis.</p> + +<p>Là il marchait à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien, +n'entendant rien, l'œil immuablement fixé sur un point toujours le +même, qui semblait pour lui étoilé, et qui n'était autre que l'angle de +la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue, +plus son œil s'éclairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles +comme une aurore intérieure il avait l'air fasciné et attendri, ses +lèvres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait à quelqu'un +qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avançait le plus +lentement qu'il pouvait. On eût dit que, tout en souhaitant d'arriver, +il avait peur du moment où il serait tout près. Lorsqu'il n'y avait plus +que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer, +son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire +qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa tête et la fixité de sa +prunelle faisaient songer à l'aiguille qui cherche le pôle. Quelque +temps qu'il mît à faire durer l'arrivée, il fallait bien arriver; il +atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arrêtait, il +tremblait, il passait sa tête avec une sorte de timidité sombre au delà +du coin de la dernière maison, et il regardait dans cette rue, et il y +avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait à +l'éblouissement de l'impossible et à la réverbération d'un paradis +fermé. Puis une larme, qui s'était peu à peu amassée dans l'angle des +paupières, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et +quelquefois s'arrêtait à sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur +amère. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il eût été de pierre; +puis il s'en retournait par le même chemin et du même pas, et, à mesure +qu'il s'éloignait son regard s'éteignait.</p> + +<p>Peu à peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu'à l'angle de la rue des +Filles-du-Calvaire; il s'arrêtait à mi-chemin dans la rue Saint-Louis; +tantôt un peu plus loin, tantôt un peu plus près. Un jour, il resta au +coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des +Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la tête de +droite à gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa +chemin.</p> + +<p>Bientôt, il ne vint même plus jusqu'à la rue Saint-Louis. Il arrivait +jusqu'à la rue Pavée, secouait le front, et s'en retournait; puis il +n'alla plus au delà de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne dépassa +plus les Blancs-Manteaux. On eût dit un pendule qu'on ne remonte plus et +dont les oscillations s'abrègent en attendant qu'elles s'arrêtent.</p> + +<p>Tous les jours il sortait de chez lui à la même heure, il entreprenait +le même trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-être sans qu'il en +eût conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage +exprimait cette unique idée: À quoi bon? La prunelle était éteinte; plus +de rayonnement. La larme aussi était tarie; elle ne s'amassait plus +dans l'angle des paupières; cet œil pensif était sec. La tête du +vieillard était toujours tendue en avant; le menton par moments remuait; +les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le +temps était mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait +point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les +enfants le suivaient en riant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_neuvieme_Supreme_ombre_supreme_aurore" id="Livre_neuvieme_Supreme_ombre_supreme_aurore"></a>Livre neuvième—Suprême ombre, suprême aurore</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ij" id="Chapitre_Ij"></a><a href="#neuvieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux</h3> + + +<p>C'est une terrible chose d'être heureux! Comme on s'en contente! Comme +on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la +vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir!</p> + +<p>Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius.</p> + +<p>Marius, nous l'avons expliqué, avant son mariage, n'avait pas fait de +questions à M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire à +Jean Valjean. Il avait regretté la promesse à laquelle il s'était laissé +entraîner. Il s'était beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette +concession au désespoir. Il s'était borné à éloigner peu à peu Jean +Valjean de sa maison et à l'effacer le plus possible dans l'esprit de +Cosette. Il s'était en quelque sorte toujours placé entre Cosette et +Jean Valjean, sûr que de cette façon elle ne l'apercevrait pas et n'y +songerait point. C'était plus que l'effacement, c'était l'éclipse.</p> + +<p>Marius faisait ce qu'il jugeait nécessaire et juste. Il croyait avoir, +pour écarter Jean Valjean, sans dureté, mais sans faiblesse, des raisons +sérieuses qu'on a vues déjà et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le +hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procès qu'il avait plaidé, un +ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de +mystérieux renseignements qu'il n'avait pu, à la vérité, approfondir, +par respect même pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par +ménagement pour la situation périlleuse de Jean Valjean. Il croyait, en +ce moment-là même, avoir un grave devoir à accomplir, la restitution des +six cent mille francs à quelqu'un qu'il cherchait le plus discrètement +possible. En attendant, il s'abstenait de toucher à cet argent.</p> + +<p>Quant à Cosette, elle n'était dans aucun de ces secrets-là; mais il +serait dur de la condamner, elle aussi.</p> + +<p>Il y avait de Marius à elle un magnétisme tout-puissant, qui lui faisait +faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait. +Elle sentait, du côté de «monsieur Jean», une volonté de Marius; elle +s'y conformait. Son mari n'avait eu rien à lui dire; elle subissait la +pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obéissait +aveuglément. Son obéissance ici consistait à ne pas se souvenir de ce +que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort à faire pour cela. Sans +qu'elle sût elle-même pourquoi, et sans qu'il y ait à l'en accuser, son +âme était tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait +d'ombre dans la pensée de Marius s'obscurcissait dans la sienne.</p> + +<p>N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet +oubli et cet effacement n'étaient que superficiels. Elle était plutôt +étourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si +longtemps nommé son père. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est +ce qui avait un peu faussé la balance de ce cœur, penchée d'un seul +côté.</p> + +<p>Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'étonnait. +Alors Marius la calmait:—Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit +qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait +l'habitude de disparaître ainsi. Mais pas si longtemps.—Deux ou trois +fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Armé s'informer si monsieur +Jean était revenu de son voyage. Jean Valjean fit répondre que non.</p> + +<p>Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin, +Marius.</p> + +<p>Disons encore que, de leur côté, Marius et Cosette avaient été absents. +Ils étaient allés à Vernon. Marius avait mené Cosette au tombeau de son +père.</p> + +<p>Marius avait peu à peu soustrait Cosette à Jean Valjean. Cosette s'était +laissé faire.</p> + +<p>Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas, +l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi +reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature, +nous l'avons dit ailleurs, «regarde devant elle». La nature divise les +êtres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tournés +vers l'ombre, les arrivants vers la lumière. De là un écart qui, du côté +des vieux, est fatal, et, du côté des jeunes, involontaire. Cet écart, +d'abord insensible, s'accroît lentement comme toute séparation de +branches. Les rameaux, sans se détacher du tronc, s'en éloignent. Ce +n'est pas leur faute. La jeunesse va où est la joie, aux fêtes, aux +vives clartés, aux amours. La vieillesse va à la fin. On ne se perd pas +de vue, mais il n'y a plus d'étreinte. Les jeunes gens sentent le +refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons +pas ces pauvres enfants.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIj" id="Chapitre_IIj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Dernières palpitations de la lampe sans huile</h3> + + +<p>Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue, +s'assit sur une borne, sur cette même borne où Gavroche, dans la nuit du +5 au 6 juin, l'avait trouvé songeant; il resta là quelques minutes, puis +remonta. Ce fut la dernière oscillation du pendule. Le lendemain, il ne +sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.</p> + +<p>Sa portière, qui lui apprêtait son maigre repas, quelques choux ou +quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de +terre brune et s'exclama:</p> + +<p>—Mais vous n'avez pas mangé hier, pauvre cher homme!</p> + +<p>—Si fait, répondit Jean Valjean.</p> + +<p>—L'assiette est toute pleine.</p> + +<p>—Regardez le pot à l'eau. Il est vide.</p> + +<p>—Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mangé.</p> + +<p>—Eh bien, fît Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau?</p> + +<p>—Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en même temps, cela +s'appelle la fièvre.</p> + +<p>—Je mangerai demain.</p> + +<p>—Ou à la Trinité. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je +mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes +viquelottes qui étaient si bonnes!</p> + +<p>Jean Valjean prit la main de la vieille femme:</p> + +<p>—Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.</p> + +<p>—Je ne suis pas contente de vous, répondit la portière.</p> + +<p>Jean Valjean ne voyait guère d'autre créature humaine que cette bonne +femme. Il y a dans Paris des rues où personne ne passe et des maisons où +personne ne vient. Il était dans une de ces rues-là et dans une de ces +maisons-là.</p> + +<p>Du temps qu'il sortait encore, il avait acheté à un chaudronnier pour +quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroché à un clou +en face de son lit. Ce gibet-là est toujours bon à voir.</p> + +<p>Une semaine s'écoula sans que Jean Valjean fît un pas dans sa chambre. +Il demeurait toujours couché. La portière disait à son mari:—Le +bonhomme de là-haut ne se lève plus, il ne mange plus, il n'ira pas +loin. Ça a des chagrins, ça. On ne m'ôtera pas de la tête que sa fille +est mal mariée.</p> + +<p>Le portier répliqua avec l'accent de la souveraineté maritale:</p> + +<p>—S'il est riche, qu'il ait un médecin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en +ait pas. S'il n'a pas de médecin, il mourra.</p> + +<p>—Et s'il en a un?</p> + +<p>—Il mourra, dit le portier.</p> + +<p>La portière se mit à gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui +poussait dans ce qu'elle appelait son pavé, et tout en arrachant +l'herbe, elle grommelait:</p> + +<p>—C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un +poulet.</p> + +<p>Elle aperçut au bout de la rue un médecin du quartier qui passait; elle +prit sur elle de le prier de monter.</p> + +<p>—C'est au deuxième, lui dit-elle. Vous n'aurez qu'à entrer. Comme le +bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours à la porte.</p> + +<p>Le médecin vit Jean Valjean et lui parla.</p> + +<p>Quand il redescendit, la portière l'interpella:</p> + +<p>—Eh bien, docteur?</p> + +<p>—Votre malade est bien malade.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a?</p> + +<p>—Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une +personne chère. On meurt de cela.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il vous a dit?</p> + +<p>—Il m'a dit qu'il se portait bien.</p> + +<p>—Reviendrez-vous, docteur?</p> + +<p>—Oui, répondit le médecin. Mais il faudrait qu'un autre que moi revînt.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIj" id="Chapitre_IIIj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent</h3> + + +<p>Un soir Jean Valjean eut de la peine à se soulever sur le coude; il se +prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration était courte et +s'arrêtait par instants; il reconnut qu'il était plus faible qu'il ne +l'avait encore été. Alors, sans doute sous la pression de quelque +préoccupation suprême, il fit un effort, se dressa sur son séant, et +s'habilla. Il mit son vieux vêtement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y +était revenu, et il le préférait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en +s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui +coulait du front.</p> + +<p>Depuis qu'il était seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin +d'habiter le moins possible cet appartement désert.</p> + +<p>Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.</p> + +<p>Il l'étala sur son lit.</p> + +<p>Les chandeliers de l'évêque étaient à leur place sur la cheminée. Il +prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les +chandeliers. Puis, quoiqu'il fît encore grand jour, c'était en été, il +les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allumés en plein +jour dans les chambres où il y a des morts.</p> + +<p>Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble à l'autre l'exténuait, et +il était obligé de s'asseoir. Ce n'était point de la fatigue ordinaire +qui dépense la force pour la renouveler; c'était le reste des mouvements +possibles; C'était la vie épuisée qui s'égoutte dans des efforts +accablants qu'on ne recommencera pas.</p> + +<p>Une des chaises où il se laissa tomber était placée devant le miroir, si +fatal pour lui, si providentiel pour Marius, où il avait lu sur le +buvard l'écriture renversée de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne +se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius, +on lui eût à peine donné cinquante ans; cette année avait compté trente. +Ce qu'il avait sur le front, ce n'était plus la ride de l'âge, c'était +la marque mystérieuse de la mort. On sentait là le creusement de l'ongle +impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette +couleur qui ferait croire qu'il y a déjà de la terre dessus; les deux +coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens +sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de +reproche; on eût dit un de ces grands êtres tragiques qui ont à se +plaindre de quelqu'un.</p> + +<p>Il était dans cette situation, la dernière phase de l'accablement, où la +douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagulée; il y a sur +l'âme comme un caillot de désespoir.</p> + +<p>La nuit était venue. Il traîna laborieusement une table et le vieux +fauteuil près de la cheminée, et posa sur la table une plume, de l'encre +et du papier.</p> + +<p>Cela fait, il eut un évanouissement. Quand il reprit connaissance, il +avait soif. Ne pouvant soulever le pot à l'eau, il le pencha péniblement +vers sa bouche, et but une gorgée.</p> + +<p>Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait +rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.</p> + +<p>Ces contemplations-là durent des heures qui semblent des minutes. Tout à +coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda +à la table que les flambeaux de l'évêque éclairaient, et prit la plume.</p> + +<p>Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la +plume était recourbé, l'encre était desséchée, il fallut qu'il se levât +et qu'il mît quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire +sans s'arrêter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forcé d'écrire +avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps.</p> + +<p>Sa main tremblait. Il écrivit lentement quelques lignes que voici:</p> + +<p>«Cosette, je te bénis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me +faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu +d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent. +Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez +toujours mon enfant bien-aimé. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici +ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me +les rappeler, écoute bien, cet argent est bien à toi. Voici toute la +chose: Le jais blanc vient de Norvège, le jais noir vient d'Angleterre, +la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus léger, plus +précieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en +Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrés et une lampe +à esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec +de la résine et du noir de fumée et coûtait quatre francs la livre. J'ai +imaginé de la faire avec de la gomme laque et de la térébenthine. Elle +ne coûte plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles +se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une +petite membrure en fer noir. Le verre doit être violet pour les bijoux +de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en achète beaucoup. C'est +le pays du jais...»</p> + +<p>Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de +ces sanglots désespérés qui montaient par moments des profondeurs de son +être, le pauvre homme prit sa tête dans ses deux mains, et songea.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il au dedans de lui-même (cris lamentables, entendus de +Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a +passé sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans même la revoir. Oh! une +minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder, +elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est +affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait +un mot. Est-ce que cela ferait du mal à quelqu'un? Non, c'est fini, +jamais. Me voilà tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus.</p> + +<p>En ce moment on frappa à sa porte.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVj" id="Chapitre_IVj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir</h3> + + +<p>Ce même jour, ou, pour mieux dire, ce même soir, comme Marius sortait de +table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier à +étudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a +écrit la lettre est dans l'antichambre.</p> + +<p>Cosette avait pris le bras du grand-père et faisait un tour dans le +jardin.</p> + +<p>Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier, +pli grossier, rien qu'à les voir, de certaines missives déplaisent. La +lettre qu'avait apportée Basque était de cette espèce.</p> + +<p>Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'éveille un souvenir comme +une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: <i>À +monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hôtel</i>. Le tabac reconnu +lui fit reconnaître l'écriture. On pourrait dire que l'étonnement a des +éclairs. Marius fut comme illuminé d'un de ces éclairs-là.</p> + +<p>L'odorat, ce mystérieux aide-mémoire, venait de faire revivre en lui +tout un monde. C'était bien là le papier, la façon de plier, la teinte +blafarde de l'encre, c'était bien là l'écriture connue; surtout c'était +là le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.</p> + +<p>Ainsi, étrange coup de tête du hasard! une des deux pistes qu'il avait +tant cherchées, celle pour laquelle dernièrement encore il avait fait +tant d'efforts et qu'il croyait à jamais perdue, venait d'elle-même +s'offrir à lui.</p> + +<p>Il décacheta avidement la lettre, et il lut:</p> + +<p>«Monsieur le baron,</p> + +<p>«Si l'Être Suprême m'en avait donné les talents, j'aurais pu être le +baron Thénard, membre de l'institut (académie des sciences), mais je ne +le suis pas. Je porte seulement le même nom que lui, heureux si ce +souvenir me recommande à l'excellence de vos bontés. Le bienfait dont +vous m'honorerez sera réciproque. Je suis en possession d'un secret +consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret à +votre disposition désirant avoir l'honneur de vous être hutile. Je vous +donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet +individu qui n'y a pas droit, madame la baronne étant de haute +naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps +avec le crime sans abdiquer.</p> + +<p>«J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.</p> + +<p>«Avec respect.»</p> + +<p>La lettre était signée «Thénard».</p> + +<p>Cette signature n'était pas fausse. Elle était seulement un peu abrégée.</p> + +<p>Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la révélation. Le +certificat d'origine était complet. Aucun doute n'était possible.</p> + +<p>L'émotion de Marius fut profonde. Après le mouvement de surprise, il eut +un mouvement de bonheur. Qu'il trouvât maintenant l'autre homme qu'il +cherchait, celui qui l'avait sauvé lui Marius, et il n'aurait plus rien +à souhaiter.</p> + +<p>Il ouvrit un tiroir de son secrétaire, y prit quelques billets de +banque, les mit dans sa poche, referma le secrétaire et sonna. Basque +entre-bâilla la porte.</p> + +<p>—Faites entrer, dit Marius.</p> + +<p>Basque annonça:</p> + +<p>—Monsieur Thénard.</p> + +<p>Un homme entra.</p> + +<p>Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui était parfaitement +inconnu.</p> + +<p>Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate, +des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux, +les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la +perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. Il +était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très râpé, mais +propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait +supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau. Il marchait +voûté, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son +salut.</p> + +<p>Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage, +trop ample, quoique soigneusement boutonné, ne semblait pas fait pour +lui. Ici une courte digression est nécessaire.</p> + +<p>Il y avait à Paris, à cette époque, dans un vieux logis borgne, rue +Beautreillis, près de l'Arsenal, un juif ingénieux qui avait pour +profession de changer un gredin en honnête homme. Pas pour trop +longtemps, ce qui eût pu être gênant pour le gredin. Le changement se +faisait à vue, pour un jour ou deux, à raison de trente sous par jour, +au moyen d'un costume ressemblant le plus possible à l'honnêteté de tout +le monde. Ce loueur de costumes s'appelait <i>le Changeur</i>; les filous +parisiens lui avaient donné ce nom, et ne lui en connaissaient pas +d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il +affublait les gens étaient à peu près possibles. Il avait des +spécialités et des catégories; à chaque clou de son magasin pendait, +usée et fripée, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, là +l'habit de curé, là l'habit de banquier, dans un coin l'habit de +militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin +l'habit d'homme d'État. Cet être était le costumier du drame immense que +la friponnerie joue à Paris. Son bouge était la coulisse d'où le vol +sortait et où l'escroquerie rentrait. Un coquin déguenillé arrivait à ce +vestiaire, déposait trente sous, et choisissait, selon le rôle qu'il +voulait jouer ce jour-là, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant +l'escalier, le coquin était quelqu'un. Le lendemain les nippes étaient +fidèlement rapportées, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs, +n'était jamais volé. Ces vêtements avaient un inconvénient, ils +«n'allaient pas»; n'étant point faits pour ceux qui les portaient, ils +étaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-là, et ne +s'ajustaient à personne. Tout filou qui dépassait la moyenne humaine en +petitesse ou en grandeur, était mal à l'aise dans les costumes du +Changeur. Il ne fallait être ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur +n'avait prévu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure à l'espèce +dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince, +ni grand, ni petit. De là des adaptations quelquefois difficiles dont +les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis +pour les exceptions! L'habit d'homme d'État, par exemple, noir du haut +en bas, et par conséquent convenable, eût été trop large pour Pitt et +trop étroit pour Castelcicala. Le vêtement d'<i>homme d'état</i> était +désigné comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: «Un +habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des +bottes et du linge.» Il y avait en marge: <i>Ancien ambassadeur</i>, et une +note que nous transcrivons également: «Dans une boîte séparée, une +perruque proprement frisée, des lunettes vertes, des breloques, et deux +petits tuyaux de plume d'un pouce de long enveloppés de coton.» Tout +cela revenait à l'homme d'État, ancien ambassadeur. Tout ce costume +était, si l'on peut parler ainsi, exténué; les coutures blanchissaient, +une vague boutonnière s'entrouvrait à l'un des coudes; en outre, un +bouton manquait à l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un détail; +la main de l'homme d'État, devant toujours être dans l'habit et sur le +cœur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.</p> + +<p>Si Marius avait été familier avec les institutions occultes de Paris, il +eût tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait +d'introduire, l'habit d'homme d'État emprunté au Décroche-moi-ça du +Changeur.</p> + +<p>Le désappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui +qu'il attendait, tourna en disgrâce pour le nouveau venu. Il l'examina +des pieds à la tête, pendant que le personnage s'inclinait démesurément, +et lui demanda d'un ton bref:</p> + +<p>—Que voulez-vous?</p> + +<p>L'homme répondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un +crocodile donnerait quelque idée:</p> + +<p>—Il me semble impossible que je n'aie pas déjà eu l'honneur de voir +monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulièrement +rencontré, il y a quelques années, chez madame la princesse Bagration et +dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.</p> + +<p>C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de +reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît point.</p> + +<p>Marius était attentif au parler de cet homme. Il épiait l'accent et le +geste, mais son désappointement croissait; c'était une prononciation +nasillarde, absolument différente du son de voix aigre et sec auquel il +s'attendait. Il était tout à fait dérouté.</p> + +<p>—Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de +ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.</p> + +<p>La réponse était bourrue. Le personnage, gracieux quand même, insista.</p> + +<p>—Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais +beaucoup Chateaubriand. Il est très affable. Il me dit quelquefois: +Thénard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?</p> + +<p>Le front de Marius devint de plus en plus sévère:</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez monsieur de +Chateaubriand. Abrégeons. Qu'est-ce que vous voulez?</p> + +<p>L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.</p> + +<p>—Monsieur le baron, daignez m'écouter. Il y a en Amérique, dans un pays +qui est du côté de Panama, un village appelé la Joya. Ce village se +compose d'une seule maison. Une grande maison carrée de trois étages en +briques cuites au soleil, chaque côté du carré long de cinq cents pieds, +chaque étage en retraite de douze pieds sur l'étage inférieur de façon à +laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'édifice, au centre +une cour intérieure où sont les provisions et les munitions, pas de +fenêtres, des meurtrières, pas de porte, des échelles, des échelles pour +monter du sol à la première terrasse, et de la première à la seconde, et +de la seconde à la troisième, des échelles pour descendre dans la cour +intérieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux +chambres, des échelles; le soir on ferme les trappes, on retire les +échelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrières; nul +moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents +habitants, voilà ce village. Pourquoi tant de précautions? c'est que ce +pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y +va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du désappointement +passait à l'impatience.</p> + +<p>—À ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigué. La +vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des +sauvages.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Monsieur le baron, l'égoïsme est la loi du monde. La paysanne +prolétaire qui travaille à la journée se retourne quand la diligence +passe, la paysanne propriétaire qui travaille à son champ ne se retourne +pas. Le chien du pauvre aboie après le riche, le chien du riche aboie +après le pauvre. Chacun pour soi. L'intérêt, voilà le but des hommes. +L'or, voilà l'aimant.</p> + +<p>—Après? Concluez.</p> + +<p>—Je voudrais aller m'établir à la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon +épouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est +long et cher. Il me faut un peu d'argent.</p> + +<p>—En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.</p> + +<p>L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et +répliqua avec un redoublement de sourire:</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?</p> + +<p>Cela était à peu près vrai. Le fait est que le contenu de l'épître avait +glissé sur Marius. Il avait vu l'écriture plus qu'il n'avait lu la +lettre. Il s'en souvenait à peine. Depuis un moment un nouvel éveil +venait de lui être donné. Il avait remarqué ce détail: mon épouse et ma +demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un œil pénétrant. Un juge +d'instruction n'eût pas mieux regardé. Il le guettait presque. Il se +borna à lui répondre:</p> + +<p>—Précisez.</p> + +<p>L'inconnu inséra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tête +sans redresser son épine dorsale, mais en scrutant de son côté Marius +avec le regard vert de ses lunettes.</p> + +<p>—Soit, monsieur le baron. Je précise. J'ai un secret à vous vendre.</p> + +<p>—Un secret?</p> + +<p>—Un secret.</p> + +<p>—Qui me concerne?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Quel est ce secret?</p> + +<p>Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'écoutant.</p> + +<p>—Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis +intéressant.</p> + +<p>—Parlez.</p> + +<p>—Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.</p> + +<p>Marius tressaillit.</p> + +<p>—Chez moi? non, dit-il.</p> + +<p>L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:</p> + +<p>—Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas +ici de faits anciens, arriérés, caducs, qui peuvent être effacés par la +prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de +faits récents, de faits actuels, de faits encore ignorés de la justice à +cette heure. Je continue. Cet homme s'est glissé dans votre confiance, +et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son +nom vrai. Et vous le dire pour rien.</p> + +<p>—J'écoute.</p> + +<p>—Il s'appelle Jean Valjean.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Je vais vous dire, également pour rien, qui il est.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—C'est un ancien forçat.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.</p> + +<p>—Non. Je le savais auparavant.</p> + +<p>Le ton froid de Marius, cette double réplique <i>je le sais</i>, son +laconisme réfractaire au dialogue, remuèrent dans l'inconnu quelque +colère sourde. Il décocha à la dérobée à Marius un regard furieux, tout +de suite éteint. Si rapide qu'il fût, ce regard était de ceux qu'on +reconnaît quand on les a vus une fois; il n'échappa point à Marius. De +certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines âmes; la +prunelle, ce soupirail de la pensée, s'en embrase; les lunettes ne +cachent rien; mettez donc une vitre à l'enfer.</p> + +<p>L'inconnu reprit, en souriant:</p> + +<p>—Je ne me permets pas de démentir monsieur le baron. Dans tous les cas, +vous devez voir que je suis renseigné. Maintenant ce que j'ai à vous +apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intéresse la fortune de +madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est à vendre. +C'est à vous que je l'offre d'abord. Bon marché. Vingt mille francs.</p> + +<p>—Je sais ce secret-là comme je sais les autres, dit Marius.</p> + +<p>Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:</p> + +<p>—Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.</p> + +<p>—Je vous répète que vous n'avez rien à m'apprendre. Je sais ce que vous +voulez me dire.</p> + +<p>Il y eut dans l'œil de l'homme un nouvel éclair. Il s'écria:</p> + +<p>—Il faut pourtant que je dîne aujourd'hui. C'est un secret +extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je +parle. Donnez-moi vingt francs.</p> + +<p>Marius le regarda fixement:</p> + +<p>—Je sais votre secret extraordinaire; de même que je savais le nom de +Jean Valjean, de même que je sais votre nom.</p> + +<p>—Mon nom?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous +l'écrire et de vous le dire. Thénard.</p> + +<p>—Dier.</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—Thénardier.</p> + +<p>—Qui ça?</p> + +<p>Dans le danger, le porc-épic se hérisse, le scarabée fait le mort, la +vieille garde se forme en carré; cet homme se mit à rire.</p> + +<p>Puis il épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche +de son habit.</p> + +<p>Marius continua:</p> + +<p>—Vous êtes aussi l'ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète +Genflot, l'espagnol don Alvarès, et la femme Balizard.</p> + +<p>—La femme quoi?</p> + +<p>—Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil.</p> + +<p>—Une gargote! Jamais.</p> + +<p>—Et je vous dis que vous êtes Thénardier.</p> + +<p>—Je le nie.</p> + +<p>—Et que vous êtes un gueux. Tenez.</p> + +<p>Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la +face.</p> + +<p>—Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!</p> + +<p>Et l'homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l'examina.</p> + +<p>—Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un +fafiot sérieux!</p> + +<p>Puis brusquement:</p> + +<p>—Eh bien soit, s'écria-t-il. Mettons-nous à notre aise.</p> + +<p>Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière, +arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux +tuyaux de plume dont il a été question tout à l'heure, et qu'on a +d'ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre, il ôta son visage +comme on ôte son chapeau.</p> + +<p>L'œil s'alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits, +hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec; +le profil féroce et sagace de l'homme de proie reparut.</p> + +<p>—Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'où +avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier.</p> + +<p>Et il redressa son dos voûté.</p> + +<p>Thénardier, car c'était bien lui, était étrangement surpris; il eût été +troublé s'il avait pu l'être. Il était venu apporter de l'étonnement, et +c'était lui qui en recevait. Cette humiliation lui était payée cinq +cents francs, et, à tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en était pas +moins abasourdi.</p> + +<p>Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son +déguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait à +fond. Et non seulement ce baron était au fait de Thénardier, mais il +semblait au fait de Jean Valjean. Qu'était-ce que ce jeune homme presque +imberbe, si glacial et si généreux, qui savait les noms des gens, qui +savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les +fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?</p> + +<p>Thénardier, on se le rappelle, quoique ayant été voisin de Marius, ne +l'avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois +entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme très pauvre appelé +Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le +connaître, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'était possible +dans son esprit entre ce Marius-là et M. le baron Pontmercy.</p> + +<p>Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille +de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour +lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu'on doit à ce qui +n'est qu'un remercîment.</p> + +<p>Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise à la piste des mariés du +16 février, et par ses fouilles personnelles, il était parvenu à savoir +beaucoup de choses, et, du fond de ses ténèbres, il avait réussi à +saisir plus d'un fil mystérieux. Il avait, à force d'industrie, +découvert, ou, tout au moins, à force d'inductions, deviné, quel était +l'homme qu'il avait rencontré un certain jour dans le Grand Égout. De +l'homme, il était facilement arrivé au nom. Il savait que madame la +baronne Pontmercy, c'était Cosette. Mais de ce côté-là, il comptait être +discret. Qui était Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-même. Il +entrevoyait bien quelque bâtardise, l'histoire de Fantine lui avait +toujours semblé louche, mais à quoi bon en parler? Pour se faire payer +son silence? Il avait, ou croyait avoir, à vendre mieux que cela. Et, +selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette révélation au +baron Pontmercy: <i>Votre femme est bâtarde</i>, cela n'eût réussi qu'à +attirer la botte du mari vers les reins du révélateur.</p> + +<p>Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n'avait pas +encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une +position, changer de front; mais rien d'essentiel n'était encore +compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il +avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy +si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes +de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui +allait s'engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il +parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette +revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: <i>Je suis +Thénardier</i>, il attendit.</p> + +<p>Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme, +qu'il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir +faire honneur à la recommandation du colonel Pontmercy. Il était humilié +que ce héros dût quelque chose à ce bandit, et que la lettre de change +tirée du fond du tombeau par son père sur lui Marius fût jusqu'à ce jour +protestée. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe où était +son esprit vis-à-vis de Thénardier, qu'il y avait lieu de venger le +colonel du malheur d'avoir été sauvé par un tel gredin. Quoi qu'il en +fût, il était content. Il allait donc enfin délivrer de ce créancier +indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de +la prison pour dettes la mémoire de son père.</p> + +<p>À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s'il se pouvait, +la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se présenter. +Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir +le fond de cet homme. Il commença par là.</p> + +<p>Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset, +et regardait Marius avec une douceur presque tendre.</p> + +<p>Marius rompit le silence.</p> + +<p>—Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que +vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes +informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que +vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur. +Un voleur, parce qu'il a volé un riche manufacturier dont il a causé la +ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassiné l'agent de +police Javert.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.</p> + +<p>—Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un +arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu +quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M. +Madeleine, s'était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans +toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des +verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à +sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et, +en quelque sorte, par occasion. Il était le père nourricier des pauvres. +Il fondait des hôpitaux, ouvrait des écoles, visitait les malades, +dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il +était comme le tuteur du pays. Il avait refusé la croix, on l'avait +nommé maire. Un forçat libéré savait le secret d'une peine encourue +autrefois par cet homme; il le dénonça et le fit arrêter, et profita de +l'arrestation pour venir à Paris et se faire remettre par le banquier +Laffitte,—Je tiens le fait du caissier lui-même,—au moyen d'une fausse +signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait à M. +Madeleine. Ce forçat, qui a volé M. Madeleine, c'est Jean Valjean. +Quant à l'autre fait, vous n'avez rien non plus à m'apprendre. Jean +Valjean a tué l'agent Javert; il l'a tué d'un coup de pistolet. Moi qui +vous parle, j'étais présent.</p> + +<p>Thénardier jeta à Marius le coup d'œil souverain d'un homme battu qui +remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute +tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite; +l'inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et +Thénardier se borna à dire à Marius:</p> + +<p>—Monsieur le baron, nous faisons fausse route.</p> + +<p>Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de +breloques un moulinet expressif.</p> + +<p>—Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.</p> + +<p>—Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m'honore me +fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je +n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean +Valjean n'a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tué +Javert.</p> + +<p>—Voilà qui est fort! comment cela?</p> + +<p>—Pour deux raisons.</p> + +<p>—Lesquelles? parlez.</p> + +<p>—Voici la première: il n'a pas volé M. Madeleine, attendu que c'est +lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.</p> + +<p>—Que me contez-vous là?</p> + +<p>—Et voici la seconde: il n'a pas assassiné Javert, attendu que celui +qui a tué Javert, c'est Javert.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Que Javert s'est suicidé.</p> + +<p>—Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.</p> + +<p>Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d'un alexandrin +antique:</p> + +<p>—L'agent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.</p> + + +<p>—Mais prouvez donc!</p> + +<p>Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris +qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs.</p> + +<p>—J'ai mon dossier, dit-il avec calme.</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p>—Monsieur le baron, dans votre intérêt, j'ai voulu connaître à fond mon +Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le même homme, +et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je +parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites, +l'écriture est suspecte, l'écriture est complaisante, mais des preuves +imprimées.</p> + +<p>Tout en parlant, Thénardier extrayait de l'enveloppe deux numéros de +journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L'un de ces deux +journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait +beaucoup plus ancien que l'autre.</p> + +<p>—Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les +deux journaux déployés.</p> + +<p>Ces deux journaux, le lecteur les connaît. L'un, le plus ancien, un +numéro du <i>Drapeau blanc</i> du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte +à la page 148 du tome troisième de ce livre, établissait l'identité de +M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un <i>Moniteur</i> du 15 juin 1832, +constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il résultait d'un rapport +verbal de Javert au préfet que, fait prisonnier dans la barricade de la +rue de la Chanvrerie, il avait dû la vie à la magnanimité d'un insurgé +qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle, +avait tiré en l'air.</p> + +<p>Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces +deux journaux n'avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires +de Thénardier; la note publiée dans le <i>Moniteur</i> était communiquée +administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait +douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même +s'était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage. +Marius ne put retenir un cri de joie:</p> + +<p>—Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette +fortune était vraiment à lui! c'est Madeleine, la providence de tout un +pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un héros! c'est un +saint!</p> + +<p>—Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un héros, dit Thénardier. C'est +un assassin et un voleur.</p> + +<p>Et il ajouta du ton d'un homme qui commence à se sentir quelque +autorité:—Calmons-nous.</p> + +<p>Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui +revenaient, tombèrent sur lui comme une douche de glace.</p> + +<p>—Encore! dit-il.</p> + +<p>—Toujours, fit Thénardier. Jean Valjean n'a pas volé Madeleine, mais +c'est un voleur. Il n'a pas tué Javert, mais c'est un meurtrier.</p> + +<p>—Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misérable vol d'il y a +quarante ans, expié, cela résulte de vos journaux mêmes, par toute une +vie de repentir, d'abnégation et de vertu?</p> + +<p>—Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je répète que je parle +de faits actuels. Ce que j'ai à vous révéler est absolument inconnu. +C'est de l'inédit. Et peut-être y trouverez-vous la source de la fortune +habilement offerte par Jean Valjean à madame la baronne. Je dis +habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une +honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du même coup, cacher +son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se créer une famille, +ce ne serait pas très maladroit.</p> + +<p>—Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.</p> + +<p>—Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la récompense à +votre générosité. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi +ne t'es-tu pas adressé à Jean Valjean? Par une raison toute simple; je +sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la +combinaison ingénieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses +mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage à +la Joya, je vous préfère, vous qui avez tout, à lui qui n'a rien. Je +suis un peu fatigué, permettez-moi de prendre une chaise.</p> + +<p>Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.</p> + +<p>Thénardier s'installa sur une chaise capitonnée, reprit les deux +journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec +son ongle le <i>Drapeau blanc</i>: Celui-ci m'a donné du mal pour l'avoir. +Cela fait, il croisa les jambes et s'étala sur le dos, attitude propre +aux gens sûrs de ce qu'ils disent, puis entra en matière, gravement et +en appuyant sur les mots:</p> + +<p>—Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de +l'émeute, un homme était dans le Grand Égout de Paris, du côté où +l'égout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont +d'Iéna.</p> + +<p>Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thénardier. +Thénardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un +orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son +adversaire sous ses paroles:</p> + +<p>—Cet homme, forcé de se cacher, pour des raisons du reste étrangères à +la politique, avait pris l'égout pour domicile et en avait une clef. +C'était, je le répète, le 6 juin; il pouvait être huit heures du soir. +L'homme entendit du bruit dans l'égout. Très surpris, il se blottit, et +guetta. C'était un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de +son côté. Chose étrange, il y avait dans l'égout un autre homme que lui. +La grille de sortie de l'égout n'était pas loin. Un peu de lumière qui +en venait lui permit de reconnaître le nouveau venu et de voir que cet +homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbé. L'homme qui +marchait courbé était un ancien forçat, et ce qu'il traînait sur ses +épaules était un cadavre. Flagrant délit d'assassinat, s'il en fut. +Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forçat +allait jeter ce cadavre à la rivière. Un fait à noter, c'est qu'avant +d'arriver à la grille de sortie, ce forçat, qui venait de loin dans +l'égout, avait nécessairement rencontré une fondrière épouvantable où il +semble qu'il eût pu laisser le cadavre; mais, dès le lendemain, les +égoutiers, en travaillant à la fondrière, y auraient retrouvé l'homme +assassiné, et ce n'était pas le compte de l'assassin. Il avait mieux +aimé traverser la fondrière, avec son fardeau, et ses efforts ont dû +être effrayants, il est impossible de risquer plus complètement sa vie; +je ne comprends pas qu'il soit sorti de là vivant.</p> + +<p>La chaise de Marius se rapprocha encore. Thénardier en profita pour +respirer longuement. Il poursuivit:</p> + +<p>—Monsieur le baron, un égout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de +tout, et même de place. Quand deux hommes sont là, il faut qu'ils se +rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicilié et le passant furent +forcés de se dire bonjour, à regret l'un et l'autre. Le passant dit au +domicilié:—<i>Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as +la clef, donne-la-moi</i>. Ce forçat était un homme d'une force terrible. +Il n'y avait pas à refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa, +uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien +voir, sinon qu'il était jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout +défiguré par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de déchirer et +d'arracher par derrière, sans que l'assassin s'en aperçût, un morceau de +l'habit de l'homme assassiné. Pièce à conviction, vous comprenez; moyen +de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il +mit la pièce à conviction dans sa poche. Après quoi il ouvrit la grille, +fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se +sauva, se souciant peu d'être mêlé au surplus de l'aventure et surtout +ne voulant pas être là quand l'assassin jetterait l'assassiné à la +rivière. Vous comprenez à présent. Celui qui portait le cadavre, c'est +Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le +morceau de l'habit....</p> + +<p>Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, à la +hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un +lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres.</p> + +<p>Marius s'était levé, pâle, respirant à peine, l'œil fixé sur le morceau +de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du +regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite étendue derrière +lui, cherchait en tâtonnant sur la muraille une clef qui était à la +serrure d'un placard près de la cheminée. Il trouva cette clef, ouvrit +le placard, et y enfonça son bras sans y regarder, et sans que sa +prunelle effarée se détachât du chiffon que Thénardier tenait déployé.</p> + +<p>Cependant Thénardier continuait:</p> + +<p>—Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune +homme assassiné était un opulent étranger attiré par Jean Valjean dans +un piège et porteur d'une somme énorme.</p> + +<p>—Le jeune homme c'était moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta +sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.</p> + +<p>Puis, arrachant le morceau des mains de Thénardier, il s'accroupit sur +l'habit, et rapprocha du pan déchiqueté le morceau déchiré. La déchirure +s'adaptait exactement, et le lambeau complétait l'habit.</p> + +<p>Thénardier était pétrifié. Il pensa ceci: Je suis épaté.</p> + +<p>Marius se redressa frémissant, désespéré, rayonnant.</p> + +<p>Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thénardier, lui +présentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de +billets de cinq cents francs et de mille francs.</p> + +<p>—Vous êtes un infâme! vous êtes un menteur, un calomniateur, un +scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifié; vous +vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. Et c'est vous +qui êtes un voleur! Et c'est vous qui êtes un assassin! Je vous ai vu, +Thénardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hôpital. J'en sais +assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je +voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes!</p> + +<p>Et il jeta un billet de mille francs à Thénardier.</p> + +<p>—Ah! Jondrette Thénardier, vil coquin! que ceci vous serve de leçon, +brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres, +misérable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous +protège.</p> + +<p>—Waterloo! grommela Thénardier, en empochant les cinq cents francs avec +les mille francs.</p> + +<p>—Oui, assassin! vous y avez sauvé la vie à un colonel....</p> + +<p>—À un général, dit Thénardier, en relevant la tête.</p> + +<p>—À un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un +liard pour un général. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous +dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez +heureux seulement, c'est tout ce que je désire. Ah! monstre! Voilà +encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dès demain, pour +l'Amérique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable +menteur! Je veillerai à votre départ, bandit, et je vous compterai à ce +moment-là vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!</p> + +<p>—Monsieur le baron, répondit Thénardier en saluant jusqu'à terre, +reconnaissance éternelle.</p> + +<p>Et Thénardier sortit, n'y concevant rien, stupéfait et ravi de ce doux +écrasement sous des sacs d'or et de cette foudre éclatant sur sa tête en +billets de banque.</p> + +<p>Foudroyé, il l'était, mais content aussi; et il eût été très fâché +d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-là.</p> + +<p>Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours après les +événements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de +Marius, pour l'Amérique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni +d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misère morale de +Thénardier, ce bourgeois manqué, était irrémédiable; il fut en Amérique +ce qu'il était en Europe. Le contact d'un méchant homme suffit +quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une +chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thénardier se fit négrier.</p> + +<p>Dès que Thénardier fut dehors, Marius courut au jardin où Cosette se +promenait encore.</p> + +<p>—Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un +fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauvé la +vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton châle.</p> + +<p>Cosette le crut fou, et obéit.</p> + +<p>Il ne respirait pas, il mettait la main sur son cœur pour en comprimer +les battements. Il allait et venait à grands pas, il embrassait +Cosette:—Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.</p> + +<p>Marius était éperdu. Il commençait à entrevoir dans ce Jean Valjean on +ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouïe lui +apparaissait, suprême et douce, humble dans son immensité. Le forçat se +transfigurait en Christ. Marius avait l'éblouissement de ce prodige. Il +ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'était grand.</p> + +<p>En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter +Cosette et s'y élança.</p> + +<p>—Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. Le fiacre partit.</p> + +<p>—Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Armé. Je n'osais plus +t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.</p> + +<p>—Ton père, Cosette! ton père plus que jamais. Cosette, je devine. Tu +m'as dit que tu n'avais jamais reçu la lettre que je t'avais envoyée par +Gavroche. Elle sera tombée dans ses mains. Cosette, il est allé à la +barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'être un ange, en +passant, il en a sauvé d'autres; il a sauvé Javert. Il m'a tiré de ce +gouffre pour me donner à toi. Il m'a porté sur son dos dans cet +effroyable égout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir +été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu'il y avait une +fondrière épouvantable, à s'y noyer cent fois, à se noyer dans la boue, +Cosette! il me l'a fait traverser. J'étais évanoui je ne voyais rien, je +n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous +allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne +nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le +trouvions! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit +être cela, vois-tu, Cosette? C'est à lui que Gavroche aura remis ma +lettre. Tout s'explique. Tu comprends.</p> + +<p>Cosette ne comprenait pas un mot.</p> + +<p>—Tu as raison, lui dit-elle.</p> + +<p>Cependant le fiacre roulait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vj" id="Chapitre_Vj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Nuit derrière laquelle il y a le jour</h3> + + +<p>Au coup qu'il entendit frapper à sa porte, Jean Valjean se retourna.</p> + +<p>—Entrez, dit-il faiblement.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent.</p> + +<p>Cosette se précipita dans la chambre.</p> + +<p>Marius resta sur le seuil, debout, appuyé contre le montant de la porte.</p> + +<p>—Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras +ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans +les yeux.</p> + +<p>Cosette, suffoquée d'émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.</p> + +<p>—Père! dit-elle.</p> + +<p>Jean Valjean, bouleversé, bégayait:</p> + +<p>—Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu!</p> + +<p>Et, serré dans les bras de Cosette, il s'écria:</p> + +<p>—C'est toi! tu es là! Tu me pardonnes donc!</p> + +<p>Marius, baissant les paupières pour empêcher ses larmes de couler, fit +un pas et murmura entre ses lèvres contractées convulsivement pour +arrêter les sanglots:</p> + +<p>—Mon père!</p> + +<p>—Et vous aussi, vous me pardonnez! dit Jean Valjean.</p> + +<p>Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta:—Merci.</p> + +<p>Cosette arracha son châle et jeta son chapeau sur le lit.</p> + +<p>—Cela me gêne, dit-elle.</p> + +<p>Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle écarta ses cheveux +blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front.</p> + +<p>Jean Valjean se laissait faire, égaré.</p> + +<p>Cosette, qui ne comprenait que très confusément, redoublait ses +caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.</p> + +<p>Jean Valjean balbutiait:</p> + +<p>—Comme on est bête! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous, +monsieur Pontmercy, qu'au moment où vous êtes entré, je me disais: C'est +fini. Voilà sa petite robe, je suis un misérable homme, je ne verrai +plus Cosette, je disais cela au moment même où vous montiez l'escalier. +Étais-je idiot! Voilà comme on est idiot! Mais on compte sans le bon +Dieu. Le bon Dieu dit: Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, bêta! Non, +non, ça ne se passera pas comme ça. Allons, il y a là un pauvre bonhomme +qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient; et l'on revoit sa Cosette, et +l'on revoit sa petite Cosette! Ah! j'étais bien malheureux!</p> + +<p>Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit:</p> + +<p>—J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en +temps. Un cœur, cela veut un os à ronger. Cependant je sentais bien que +j'étais de trop. Je me donnais des raisons: Ils n'ont pas besoin de toi, +reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'éterniser. Ah! Dieu béni, +je la revois! Sais-tu, Cosette, que ton mari est très beau? Ah! tu as un +joli col brodé, à la bonne heure. J'aime ce dessin-là. C'est ton mari +qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires. +Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps.</p> + +<p>Et Cosette reprenait:</p> + +<p>—Quelle méchanceté de nous avoir laissés comme cela! Où êtes-vous donc +allé? pourquoi avez-vous été si longtemps? Autrefois vos voyages ne +duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoyé Nicolette, on +répondait toujours: Il est absent. Depuis quand êtes-vous revenu? +Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez-vous que vous êtes très +changé? Ah! le vilain père! il a été malade, et nous ne l'avons pas su! +Tiens, Marius, tâte sa main comme elle est froide!</p> + +<p>—Ainsi vous voilà! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez! répéta Jean +Valjean.</p> + +<p>À ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait +dans le cœur de Marius trouva une issue, il éclata:</p> + +<p>—Cosette, entends-tu? il en est là! il me demande pardon. Et sais-tu ce +qu'il m'a fait, Cosette? Il m'a sauvé la vie. Il a fait plus. Il t'a +donnée à moi. Et après m'avoir sauvé et après t'avoir donnée à moi, +Cosette, qu'a-t-il fait de lui-même? il s'est sacrifié. Voilà l'homme. +Et, à moi l'ingrat, à moi l'oublieux, à moi l'impitoyable, à moi le +coupable, il me dit: Merci! Cosette, toute ma vie passée aux pieds de +cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet égout, cette +fournaise, ce cloaque, il a tout traversé pour moi, pour toi, Cosette! +Il m'a emporté à travers toutes les morts qu'il écartait de moi et qu'il +acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les +héroïsmes, toutes les saintetés, il les a! Cosette, cet homme-là, c'est +l'ange!</p> + +<p>—Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?</p> + +<p>—Mais vous! s'écria Marius avec une colère où il y avait de la +vénération, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi. +Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus, +sous prétexte de vous démasquer, vous vous calomniez. C'est affreux.</p> + +<p>—J'ai dit la vérité, répondit Jean Valjean.</p> + +<p>—Non, reprit Marius, la vérité, c'est toute la vérité; et vous ne +l'avez pas dite. Vous étiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir +dit? Vous aviez sauvé Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous +devais la vie, pourquoi ne pas l'avoir dit?</p> + +<p>—Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il +fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'égout, +vous m'auriez fait rester près de vous. Je devais donc me taire. Si +j'avais parlé, cela aurait tout gêné.</p> + +<p>—Gêné quoi! gêné qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous +allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que +c'est par hasard que j'ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous +faites partie de nous-mêmes. Vous êtes son père et le mien. Vous ne +passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez +pas que vous serez demain ici.</p> + +<p>—Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas +chez vous.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? répliqua Marius. Ah çà, nous ne permettons plus +de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne +vous lâchons pas.</p> + +<p>—Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une +voiture en bas. Je vous enlève. S'il le faut, j'emploierai la force.</p> + +<p>Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.</p> + +<p>—Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si +vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azalées y +viennent très bien. Les allées sont sablées avec du sable de rivière; il +y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est +moi qui les arrose. Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous +sommes en république, tout le monde se dit <i>tu</i>, n'est-ce pas, Marius? +Le programme est changé. Si vous saviez, père, j'ai eu un chagrin, il y +avait un rouge-gorge qui avait fait son nid dans un trou du mur, un +horrible chat me l'a mangé. Mon pauvre joli petit rouge-gorge qui +mettait sa tête à sa fenêtre et qui me regardait! J'en ai pleuré. +J'aurais tué le chat! Mais maintenant personne ne pleure plus. Tout le +monde rit, tout le monde est heureux. Vous allez venir avec nous. Comme +le grand-père va être content! Vous aurez votre carré dans le jardin, +vous le cultiverez, et nous verrons si vos fraises sont aussi belles que +les miennes. Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous +m'obéirez bien.</p> + +<p>Jean Valjean l'écoutait sans l'entendre. Il entendait la musique de sa +voix plutôt que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui +sont les sombres perles de l'âme, germait lentement dans son œil. Il +murmura:</p> + +<p>—La preuve que Dieu est bon, c'est que la voilà.</p> + +<p>—Mon père! dit Cosette.</p> + +<p>Jean Valjean continua:</p> + +<p>—C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des +oiseaux plein leurs arbres. Je me promènerais avec Cosette. Être des +gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin, +c'est doux. On se voit dès le matin. Nous cultiverions chacun un petit +coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes +roses. Ce serait charmant. Seulement....</p> + +<p>Il s'interrompit, et dit doucement:</p> + +<p>—C'est dommage.</p> + +<p>La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaça par un +sourire.</p> + +<p>Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que +vous êtes malade? Est-ce que vous souffrez?</p> + +<p>—Moi? non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seulement....</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>—Seulement quoi?</p> + +<p>—Je vais mourir tout à l'heure.</p> + +<p>Cosette et Marius frissonnèrent.</p> + +<p>—Mourir! s'écria Marius.</p> + +<p>—Oui, mais ce n'est rien, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Il respira, sourit, et reprit:</p> + +<p>—Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge +est donc mort, parle, que j'entende ta voix!</p> + +<p>Marius pétrifié regardait le vieillard.</p> + +<p>Cosette poussa un cri déchirant.</p> + +<p>—Père! mon père! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous +viviez, entendez-vous!</p> + +<p>Jean Valjean leva la tête vers elle avec adoration.</p> + +<p>—Oh oui, défends-moi de mourir. Qui sait? j'obéirai peut-être. J'étais +en train de mourir quand vous êtes arrivés. Cela m'a arrêté, il m'a +semblé que je renaissais.</p> + +<p>—Vous êtes plein de force et de vie, s'écria Marius. Est-ce que vous +vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en +aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et à genoux encore! Vous +allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous +reprenons. Nous sommes deux ici qui n'aurons désormais qu'une pensée, +votre bonheur!</p> + +<p>—Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que +vous ne mourrez pas.</p> + +<p>Jean Valjean continuait de sourire.</p> + +<p>—Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je +ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pensé comme vous et moi, et il +ne change pas d'avis; il est utile que je m'en aille. La mort est un bon +arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez +heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse épouse le +matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des +rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que +tous les enchantements du ciel vous remplissent l'âme, et maintenant, +moi qui ne suis bon à rien, que je meure, il est sûr que tout cela est +bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n'y a plus rien de possible +maintenant, je sens tout à fait que c'est fini. Il y a une heure, j'ai +eu un évanouissement. Et puis, cette nuit, j'ai bu tout ce pot d'eau qui +est là. Comme ton mari est bon, Cosette! tu es bien mieux qu'avec moi.</p> + +<p>Un bruit se fit à la porte. C'était le médecin qui entrait.</p> + +<p>—Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres +enfants.</p> + +<p>Marius s'approcha du médecin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?... +mais dans la manière de le prononcer, il y avait une question complète.</p> + +<p>Le médecin répondit à la question par un coup d'œil expressif.</p> + +<p>—Parce que les choses déplaisent, dit Jean Valjean, ce n'est pas une +raison pour être injuste envers Dieu.</p> + +<p>Il y eut un silence. Toutes les poitrines étaient oppressées.</p> + +<p>Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme +s'il voulait en prendre pour l'éternité. À la profondeur d'ombre où il +était déjà descendu, l'extase lui était encore possible en regardant +Cosette. La réverbération de ce doux visage illuminait sa face pâle. Le +sépulcre peut avoir son éblouissement.</p> + +<p>Le médecin lui tâta le pouls.</p> + +<p>—Ah! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et +Marius.</p> + +<p>Et, se penchant à l'oreille de Marius, il ajouta très bas:</p> + +<p>—Trop tard.</p> + +<p>Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considéra Marius +et le médecin avec sérénité. On entendit sortir de sa bouche cette +parole à peine articulée:</p> + +<p>—Ce n'est rien de mourir; c'est affreux de ne pas vivre.</p> + +<p>Tout à coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe +même de l'agonie. Il marcha d'un pas ferme à la muraille, écarta Marius +et le médecin qui voulaient l'aider, détacha du mur le petit crucifix de +cuivre qui y était suspendu, revint s'asseoir avec toute la liberté de +mouvement de la pleine santé, et dit d'une voix haute en posant le +crucifix sur la table:</p> + +<p>—Voilà le grand martyr.</p> + +<p>Puis sa poitrine s'affaissa, sa tête eut une vacillation, comme si +l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, posées sur ses +genoux, se mirent à creuser de l'ongle l'étoffe de son pantalon.</p> + +<p>Cosette lui soutenait les épaules, et sanglotait, et tâchait de lui +parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots mêlés à +cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme +celles-ci:—Père! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous +retrouvions que pour vous perdre?</p> + +<p>On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le +sépulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du tâtonnement dans +l'action de mourir.</p> + +<p>Jean Valjean, après cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front +comme pour en faire tomber les ténèbres, et redevint presque pleinement +lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa.</p> + +<p>—Il revient! docteur, il revient! cria Marius.</p> + +<p>—Vous êtes bons tous les deux, dit Jean Valjean. Je vais vous dire ce +qui m'a fait de la peine. Ce qui m'a fait de la peine, monsieur +Pontmercy, c'est que vous n'ayez pas voulu toucher à l'argent. Cet +argent-là est bien à votre femme. Je vais vous expliquer, mes enfants, +c'est même pour cela que je suis content de vous voir. Le jais noir +vient d'Angleterre, le jais blanc vient de Norvège. Tout ceci est dans +le papier que voilà, que vous lirez. Pour les bracelets, j'ai inventé de +remplacer les coulants en tôle soudée par des coulants en tôle +rapprochée. C'est plus joli, meilleur, et moins cher. Vous comprenez +tout l'argent qu'on peut gagner. La fortune de Cosette est donc bien à +elle. Je vous donne ces détails-là pour que vous ayez l'esprit en repos.</p> + +<p>La portière était montée et regardait par la porte entre-bâillée. Le +médecin la congédia, mais il ne put empêcher qu'avant de disparaître +cette bonne femme zélée ne criât au mourant:</p> + +<p>—Voulez-vous un prêtre?</p> + +<p>—J'en ai un, répondit Jean Valjean.</p> + +<p>Et, du doigt, il sembla désigner un point au-dessus de sa tête où l'on +eût dit qu'il voyait quelqu'un.</p> + +<p>Il est probable que l'évêque en effet assistait à cette agonie.</p> + +<p>Cosette, doucement, lui glissa un oreiller sous les reins.</p> + +<p>Jean Valjean reprit:</p> + +<p>—Monsieur Pontmercy, n'ayez pas de crainte, je vous en conjure. Les six +cent mille francs sont bien à Cosette. J'aurais donc perdu ma vie si +vous n'en jouissiez pas! Nous étions parvenus à faire très bien cette +verroterie-là. Nous rivalisions avec ce qu'on appelle les bijoux de +Berlin. Par exemple, on ne peut pas égaler le verre noir d'Allemagne. +Une grosse, qui contient douze cents grains très bien taillés, ne coûte +que trois francs.</p> + +<p>Quand un être qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard +qui se cramponne à lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets +d'angoisse, ne sachant que dire à la mort, désespérés et tremblants, +étaient debout devant lui, Cosette donnant la main à Marius.</p> + +<p>D'instant en instant, Jean Valjean déclinait. Il baissait; il se +rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle était devenu intermittent; +un peu de râle l'entrecoupait. Il avait de la peine à déplacer son +avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et en même temps que +la misère des membres et l'accablement du corps croissait, toute la +majesté de l'âme montait et se déployait sur son front. La lumière du +monde inconnu était déjà visible dans sa prunelle.</p> + +<p>Sa figure blêmissait et en même temps souriait. La vie n'était plus là, +il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait. +C'était un cadavre auquel on sentait des ailes.</p> + +<p>Il fit signe à Cosette d'approcher, puis à Marius; c'était évidemment la +dernière minute de la dernière heure, et il se mit à leur parler d'une +voix si faible quelle semblait venir de loin, et qu'on eût dit qu'il y +avait dès à présent une muraille entre eux et lui.</p> + +<p>—Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh! c'est bon de +mourir comme cela! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que +tu avais toujours de l'amitié pour ton vieux bonhomme. Comme tu es +gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un +peu, n'est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais +chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. J'ai oublié de +vous dire que sur les boucles sans ardillons on gagnait encore plus que +sur tout le reste. La grosse, les douze douzaines, revenait à dix +francs, et se vendait soixante. C'était vraiment un bon commerce. Il ne +faut donc pas s'étonner des six cent mille francs, monsieur Pontmercy. +C'est de l'argent honnête. Vous pouvez être riches tranquillement. Il +faudra avoir une voiture, de temps en temps une loge aux théâtres, de +belles toilettes de bal, ma Cosette, et puis donner de bons dîners à vos +amis, être très heureux. J'écrivais tout à l'heure à Cosette. Elle +trouvera ma lettre. C'est à elle que je lègue les deux chandeliers qui +sont sur la cheminée. Ils sont en argent; mais pour moi ils sont en or, +ils sont en diamant; ils changent les chandelles qu'on y met, en +cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donnés est content de moi +là-haut. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes enfants, vous n'oublierez pas que +je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre +venu sous une pierre pour marquer l'endroit. C'est là ma volonté. Pas de +nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me +fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue +que je ne vous ai pas toujours aimé; je vous en demande pardon. +Maintenant, elle et vous, vous n'êtes qu'un pour moi. Je vous suis très +reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. Si vous saviez, +monsieur Pontmercy, ses belles joues roses, c'était ma joie; quand je la +voyais un peu pâle, j'étais triste. Il y a dans la commode un billet de +cinq cents francs. Je n'y ai pas touché. C'est pour les pauvres. +Cosette, vois-tu ta petite robe, là, sur le lit? la reconnais-tu? Il n'y +a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons été +bien heureux. C'est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas +très loin. Je vous verrai de là. Vous n'aurez qu'à regarder quand il +fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil? +Tu étais dans le bois, tu avais bien peur; te rappelles-tu quand j'ai +pris l'anse du seau d'eau? C'est la première fois que j'ai touché ta +pauvre petite main. Elle était si froide! Ah! vous aviez les mains +rouges dans ce temps-là, mademoiselle, vous les avez bien blanches +maintenant. Et la grande poupée! te rappelles-tu? Tu la nommais +Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmenée au couvent! Comme tu +m'as fait rire des fois, mon doux ange! Quand il avait plu, tu +embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais +aller. Un jour, je t'ai donné une raquette en osier, et un volant avec +des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oublié, toi. Tu étais si +espiègle toute petite! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux +oreilles. Ce sont là des choses du passé. Les forêts où l'on a passé +avec son enfant, les arbres où l'on s'est promené, les couvents où l'on +s'est caché, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je +m'étais imaginé que tout cela m'appartenait. Voilà où était ma bêtise. +Ces Thénardier ont été méchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici +le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s'appelait Fantine. +Retiens ce nom-là:—Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le +prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aimée. Elle a eu en +malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il +est là-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de +ses grandes étoiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez-vous +bien toujours. Il n'y a guère autre chose que cela dans le monde: +s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. Ô +ma Cosette! ce n'est pas ma faute, va, si je ne t'ai pas vue tous ces +temps-ci, cela me fendait le cœur; j'allais jusqu'au coin de ta rue, je +devais faire un drôle d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'étais +comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que +je ne vois plus très clair, j'avais encore des choses à dire, mais c'est +égal. Pensez un peu à moi. Vous êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce +que j'ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux. +Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus.</p> + +<p>Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, +chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne +remuaient plus.</p> + +<p>Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l'éclairait; +sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir +ses mains de baisers; il était mort.</p> + +<p>La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute, dans +l'ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées, +attendant l'âme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIj" id="Chapitre_VIj"></a><a href="#neuvieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>L'herbe cache et la pluie efface</h3> + + +<p>Il y a, au cimetière du Père-Lachaise, aux environs de la fosse commune, +loin du quartier élégant de cette ville des sépulcres, loin de tous ces +tombeaux de fantaisie qui étalent en présence de l'éternité les hideuses +modes de la mort, dans un angle désert, le long d'un vieux mur, sous un +grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les +mousses, une pierre. Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres +des lèpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes +d'oiseaux. L'eau la verdit, l'air la noircit. Elle n'est voisine d'aucun +sentier, et l'on n'aime pas aller de ce côté-là, parce que l'herbe est +haute et qu'on a tout de suite les pieds mouillés. Quand il y a un peu +de soleil, les lézards y viennent. Il y a, tout autour, un frémissement +de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l'arbre.</p> + +<p>Cette pierre est toute nue. On n'a songé en la taillant qu'au nécessaire +de la tombe, et l'on n'a pris d'autre soin que de faire cette pierre +assez longue et assez étroite pour couvrir un homme.</p> + +<p>On n'y lit aucun nom.</p> + +<p>Seulement, voilà de cela bien des années déjà, une main y a écrit au +crayon ces quatre vers qui sont devenus peu à peu illisibles sous la +pluie et la poussière, et qui probablement sont aujourd'hui effacés:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La chose simplement d'elle-même arriva,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va.</i></span><br /> +</p> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome V, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME V *** + +***** This file should be named 17519-h.htm or 17519-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/1/17519/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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