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+ The Project Gutenberg eBook of L'Argent, par Émile Zola.
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+The Project Gutenberg EBook of L'argent, by Émile Zola
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'argent
+
+Author: Émile Zola
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+Release Date: January 15, 2006 [EBook #17516]
+[This file last updated February 17, 2011]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>
+<a href="#IX"><b>IX,</b></a>
+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Onze heures venaient de sonner &agrave; la Bourse, lorsque Saccard entra chez
+Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fen&ecirc;tres
+donnent sur la place. D'un coup d'&oelig;il, il parcourut les rangs de
+petites tables, o&ugrave; les convives affam&eacute;s se serraient coude &agrave; coude; et
+il parut surpris de ne pas voir le visage qu'il cherchait.</p>
+
+<p>Comme, dans la bousculade du service, un gar&ccedil;on passait, charg&eacute; de
+plats:</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, M. Huret n'est pas venu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, pas encore.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, Saccard se d&eacute;cida, s'assit &agrave; une table que quittait un client,
+dans l'embrasure d'une des fen&ecirc;tres. Il se croyait en retard; et, tandis
+qu'on changeait la serviette, ses regards se port&egrave;rent au-dehors, &eacute;piant
+les passants du trottoir. M&ecirc;me, lorsque le couvert fut r&eacute;tabli, il ne
+commanda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux sur la place,
+toute gaie de cette claire journ&eacute;e des premiers jours de mai. A cette
+heure o&ugrave; le monde d&eacute;jeunait, elle &eacute;tait presque vide: sous les
+marronniers, d'une verdure tendre et neuve, les bancs restaient
+inoccup&eacute;s; le long de la grille, &agrave; la station des voitures, la file des
+fiacres s'allongeait, d'un bout &agrave; l'autre; et l'omnibus de la Bastille
+s'arr&ecirc;tait au bureau, &agrave; l'angle du jardin, sans laisser ni prendre de
+voyageurs. Le soleil tombait d'aplomb, le monument en &eacute;tait baign&eacute;, avec
+sa colonnade, ses deux statues, son vaste perron, en haut duquel il n'y
+avait encore que l'arm&eacute;e des chaises, en bon ordre.</p>
+
+<p>Mais Saccard, s'&eacute;tant tourn&eacute;, reconnut Mazaud, l'agent de change, &agrave; la
+table voisine de la sienne: Il tendit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vous. Bonjour!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour!&raquo; r&eacute;pondit Mazaud, en donnant une poign&eacute;e de main distraite.</p>
+
+<p>Petit, brun, tr&egrave;s vif, joli homme, il venait d'h&eacute;riter de la charge d'un
+de ses oncles, &agrave; trente-deux ans. Et il semblait tout au convive qu'il
+avait en face de lui, un gros monsieur &agrave; figure rouge et ras&eacute;e, le
+c&eacute;l&egrave;bre Amadieu, que la Bourse v&eacute;n&eacute;rait, depuis son fameux coup sur les
+Mines de Selsis. Lorsque les titres &eacute;taient tomb&eacute;s &agrave; quinze francs, et
+que l'on consid&eacute;rait tout acheteur comme un fou, il avait mis dans
+l'affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sans calcul ni
+flair, par un ent&ecirc;tement de brute chanceuse. Aujourd'hui que la
+d&eacute;couverte de filons r&eacute;els et consid&eacute;rables avait fait d&eacute;passer aux
+titres le cours de mille francs, il gagnait une quinzaine de millions;
+et son op&eacute;ration imb&eacute;cile qui aurait d&ucirc; le faire enfermer autrefois, le
+haussait maintenant au rang des vastes cerveaux financiers. Il &eacute;tait
+salu&eacute;, consult&eacute; surtout. D'ailleurs, il ne donnait plus d'ordres, comme
+satisfait, tr&ocirc;nant d&eacute;sormais dans son coup de g&eacute;nie unique et
+l&eacute;gendaire. Mazaud devait r&ecirc;ver sa client&egrave;le.</p>
+
+<p>Saccard, n'ayant pu obtenir d'Amadieu m&ecirc;me un sourire, salua la table
+d'en face, o&ugrave; se trouvaient r&eacute;unis trois sp&eacute;culateurs de sa
+connaissance, Pillerault, Moser et Salmon.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour! &ccedil;a va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pas mal.... Bonjour!&raquo;</p>
+
+<p>Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l'hostilit&eacute; presque.
+Pillerault pourtant, tr&egrave;s grand, tr&egrave;s maigre, avec des gestes saccad&eacute;s
+et un nez en lame de sabre, dans un visage osseux de chevalier errant,
+avait d'habitude la familiarit&eacute; d'un joueur qui &eacute;rigeait en principe le
+casse-cou, d&eacute;clarant qu'il culbutait dans des catastrophes, chaque fois
+qu'il s'appliquait &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Il &eacute;tait d'une nature exub&eacute;rante de
+haussier, toujours tourn&eacute; &agrave; la victoire, tandis que Moser, au contraire,
+de taille courte, le teint jaune, ravag&eacute; par une maladie de foie, se
+lamentait sans cesse, en proie &agrave; de continuelles craintes de cataclysme.
+Quant &agrave; Salmon, un tr&egrave;s bel homme luttant contre la cinquantaine,
+&eacute;talant une barbe superbe, d'un noir d'encre, il passait pour un
+gaillard extraordinairement fort. Jamais il ne parlait, il ne r&eacute;pondait
+que par des sourires, on ne savait dans quel sens il jouait, ni m&ecirc;me
+s'il jouait; et sa fa&ccedil;on d'&eacute;couter impressionnait tellement Moser, que
+souvent celui-ci, apr&egrave;s lui avoir fait une confidence, courait changer
+un ordre, d&eacute;mont&eacute; par son silence.</p>
+
+<p>Dans cette indiff&eacute;rence qu'on lui t&eacute;moignait, Saccard &eacute;tait rest&eacute; les
+regards fi&eacute;vreux et provocants, achevant le tour de la salle. Et il
+n'&eacute;changea plus un signe de t&ecirc;te qu'avec un grand jeune homme, assis a
+trois tables de distance, le beau Sabatani, un Levantin, &agrave; la face
+longue et brune, qu'&eacute;clairaient des yeux noirs magnifiques, mais qu'une
+bouche mauvaise, inqui&eacute;tante, g&acirc;tait. L'amabilit&eacute; de ce gar&ccedil;on acheva de
+l'irriter: quelque ex&eacute;cut&eacute; d'une Bourse &eacute;trang&egrave;re, un de ces gaillards
+myst&eacute;rieux aim&eacute; des femmes, tomb&eacute; depuis le dernier automne sur le
+march&eacute;, qu'il avait d&eacute;j&agrave; vu &agrave; l'&oelig;uvre comme pr&ecirc;te-nom dans un d&eacute;sastre
+de banque, et qui peu &agrave; peu conqu&eacute;rait la confiance de la corbeille et
+de la coulisse, par beaucoup de correction et une bonne gr&acirc;ce
+infatigable, m&ecirc;me pour les plus tar&eacute;s.</p>
+
+<p>Un gar&ccedil;on &eacute;tait debout devant Saccard.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que monsieur prend?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui.... Ce que vous voudrez, une c&ocirc;telette, des asperges.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, il rappela le gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes s&ucirc;r que M. Huret n'est pas venu avant moi et n'est pas
+reparti?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! absolument s&ucirc;r!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi, il en &eacute;tait l&agrave;, apr&egrave;s la d&eacute;b&acirc;cle qui, en octobre, l'avait forc&eacute;
+une fois de plus &agrave; liquider sa situation, &agrave; vendre son h&ocirc;tel du parc
+Monceau, pour louer un appartement les Sabatanis seuls le saluaient, son
+entr&eacute;e dans un restaurant, o&ugrave; il avait r&eacute;gn&eacute;, ne faisait plus tourner
+toutes les t&ecirc;tes, tendre toutes les mains. Il &eacute;tait beau joueur, il
+restait sans rancune, &agrave; la suite de cette derni&egrave;re affaire de terrains,
+scandaleuse et d&eacute;sastreuse, dont il n'avait gu&egrave;re sauv&eacute; que sa peau.
+Mais une fi&egrave;vre de revanche s'allumait dans son &ecirc;tre; et l'absence
+d'Huret qui avait formellement promis d'&ecirc;tre l&agrave;, d&egrave;s onze heures, pour
+lui rendre compte de la d&eacute;marche dont il s'&eacute;tait charg&eacute; pr&egrave;s de son
+fr&egrave;re Rougon, le ministre alors triomphant, l'exasp&eacute;rait surtout contre
+ce dernier. Huret, d&eacute;put&eacute; docile, cr&eacute;ature du grand homme, n'&eacute;tait qu'un
+commissionnaire. Seulement, Rougon, lui qui pouvait tout, &eacute;tait-ce
+possible qu'il l'abandonn&acirc;t ainsi? Jamais il ne s'&eacute;tait montr&eacute; bon
+fr&egrave;re. Qu'il se f&ucirc;t f&acirc;ch&eacute; apr&egrave;s la catastrophe, qu'il e&ucirc;t rompu
+ouvertement pour n'&ecirc;tre point compromis lui-m&ecirc;me, cela s'expliquait;
+mais, depuis six mois, n'aurait-il pas d&ucirc; lui venir secr&egrave;tement en aide
+et, maintenant, allait-il avoir le c&oelig;ur de refuser le supr&ecirc;me coup
+d'&eacute;paule qu'il lui faisait demander par un tiers, n'osant le voir en
+personne, craignant quelque crise de col&egrave;re qui l'emporterait? Il
+n'avait qu'un mot &agrave; dire, il le remettrait debout, avec tout ce l&acirc;che et
+grand Paris sous les talons.</p>
+
+<p>&laquo;Quel vin d&eacute;sire monsieur? demanda le sommelier.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bordeaux ordinaire.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, qui laissait refroidir sa c&ocirc;telette, absorb&eacute;, sans faim, leva
+les yeux, en voyant une ombre passer sur la nappe. C'&eacute;tait Massias, un
+gros gar&ccedil;on rougeaud, un remisier qu'il avait connu besogneux, et qui se
+glissait entre les tables, sa cote &agrave; la main. Il fut ulc&eacute;r&eacute; de le voir
+filer devant lui, sans s'arr&ecirc;ter, pour aller tendre la cote &agrave; Pillerault
+et &agrave; Moser. Distraits, engag&eacute;s dans une discussion, ceux-ci y jet&egrave;rent &agrave;
+peine un coup d'&oelig;il non, ils n'avaient pas d'ordre &agrave; donner, ce serait
+pour une autre fois, Massias, n'osant s'attaquer au c&eacute;l&egrave;bre Amadieu,
+pench&eacute; au-dessus d'une salade de homard, en train de causer &agrave; voix basse
+avec Mazaud, revint vers Salmon, qui prit la cote, l'&eacute;tudia longuement,
+puis la rendit, sans un mot. La salle s'animait. D'autres remisiers, &agrave;
+chaque minute, en faisaient battre les portes. Des paroles hautes
+s'&eacute;changeaient de loin, toute une passion d'affaires montait, &agrave; mesure
+que s'avan&ccedil;ait l'heure. Et Saccard, dont les regards retournaient sans
+cesse au-dehors, voyait aussi la place se remplir peu &agrave; peu, les
+voitures et les pi&eacute;tons affluer; tandis que, sur les marches de la
+Bourse, &eacute;clatantes de soleil, des taches noires, des hommes se
+montraient d&eacute;j&agrave;, un &agrave; un.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous r&eacute;p&egrave;te, dit Moser de sa voix d&eacute;sol&eacute;e, que ces &eacute;lections
+compl&eacute;mentaires du 20 mars sont un sympt&ocirc;me des plus inqui&eacute;tants...
+Enfin, c'est aujourd'hui Paris tout entier acquis &agrave; l'opposition.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Pillerault haussait les &eacute;paules. Carnot et Garnier-Pag&eacute;s de plus
+sur les bancs de la gauche, qu'est-ce que &ccedil;a pouvait faire?</p>
+
+<p>&laquo;C'est comme la question des duch&eacute;s, reprit Moser, eh bien, elle est
+grosse de complications.... Certainement! vous avez beau rire. Je ne dis
+pas que nous devions faire la guerre &agrave; la Prusse, pour l'emp&ecirc;cher de
+s'engraisser aux d&eacute;pens du Danemark; seulement, il y avait des moyens
+d'action.... Oui, oui, lorsque les gros se mettent &agrave; manger les petits,
+on ne sait jamais o&ugrave; &ccedil;a s'arr&ecirc;te.... Et, quant au Mexique...&raquo;</p>
+
+<p>Pillerault, qui &eacute;tait dans un de ses jours de satisfaction universelle,
+l'interrompit d'un &eacute;clat de rire:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! non, mon cher, ne vous ennuyez plus, avec vos terreurs sur le
+Mexique.... Le Mexique, ce sera la page glorieuse du r&egrave;gne.... O&ugrave; diable
+prenez-vous que l'empire soit malade? Est-ce qu'en janvier l'emprunt de
+trois cents millions n'a pas &eacute;t&eacute; couvert plus de quinze fois? Un succ&egrave;s
+&eacute;crasant!... Tenez! je vous donne rendez-vous en 67, oui, dans trois ans
+d'ici, lorsqu'on ouvrira l'Exposition universelle que l'empereur vient
+de d&eacute;cider.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que tout va mal! affirma d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment Moser.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fichez-nous la paix, tout va bien!&raquo;</p>
+
+<p>Salmon les regardait l'un apr&egrave;s l'autre, en souriant de son air profond.
+Et Saccard, qui les avait &eacute;cout&eacute;s, ramenait aux difficult&eacute;s de sa
+situation personnelle cette crise o&ugrave; l'empire semblait entrer. Lui, une
+fois encore, &eacute;tait par terre est-ce que cet empire, qui l'avait fait,
+allait comme lui culbuter, croulant tout d'un coup de la destin&eacute;e la
+plus haute &agrave; la plus mis&eacute;rable? Ah! depuis douze ans, qu'il l'avait aim&eacute;
+et d&eacute;fendu, ce r&eacute;gime o&ugrave; il s'&eacute;tait senti vivre, pousser, se gorger de
+s&egrave;ve, ainsi que l'arbre dont les racines plongent dans le terreau qui
+lui convient. Mais, si son fr&egrave;re voulait l'en arracher, si on le
+retranchait de ceux qui &eacute;puisaient le sol gras des jouissances, que tout
+f&ucirc;t donc emport&eacute;, dans la grande d&eacute;b&acirc;cle finale des nuits de f&ecirc;te!</p>
+
+<p>Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle o&ugrave; l'agitation
+croissait sans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une large glace, en
+face, il venait d'apercevoir son image; et elle l'avait surpris. L'&acirc;ge
+ne mordait pas sur sa petite personne, ses cinquante ans n'en
+paraissaient gu&egrave;re que trente-huit, il gardait une maigreur, une
+vivacit&eacute; de jeune homme. M&ecirc;me, avec les ann&eacute;es, son visage noir et
+creus&eacute; de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux luisants, s'&eacute;tait
+comme arrang&eacute;, avait pris le charme de cette jeunesse persistante, si
+souple, si active, les cheveux touffus encore, sans un fil blanc. Et,
+invinciblement, il se rappelait son arriv&eacute;e &agrave; Paris, au lendemain du
+coup d'&Eacute;tat, le soir d'hiver o&ugrave; il &eacute;tait tomb&eacute; sur le pav&eacute;, les poches
+vides, affam&eacute;, ayant toute une rage d'app&eacute;tits &agrave; satisfaire. Ah! cette
+premi&egrave;re course &agrave; travers les rues, lorsque, avant m&ecirc;me de d&eacute;faire sa
+malle, il avait eu le besoin de se lancer par la ville, avec ses bottes
+&eacute;cul&eacute;es, son paletot graisseux, pour la conqu&eacute;rir! Depuis cette soir&eacute;e,
+il &eacute;tait souvent mont&eacute; tr&egrave;s haut, un fleuve de millions avait coul&eacute;
+entre ses mains, sans que jamais il e&ucirc;t poss&eacute;d&eacute; la fortune en esclave,
+ainsi qu'une chose &agrave; soi, dont on dispose, qu'on tient sous clef,
+vivante, mat&eacute;rielle. Toujours le mensonge, la fiction avait habit&eacute; ses
+caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voil&agrave;
+qu'il se retrouvait sur le pav&eacute;, comme &agrave; l'&eacute;poque lointaine du d&eacute;part,
+aussi jeune, aussi affam&eacute;, inassouvi toujours, tortur&eacute; du m&ecirc;me besoin
+de jouissances et de conqu&ecirc;tes. Il avait go&ucirc;t&eacute; &agrave; tout, et il ne s'&eacute;tait
+pas rassasi&eacute;, n'ayant pas eu l'occasion ni le temps, croyait-il, de
+mordre assez profond&eacute;ment dans les personnes et dans les choses. A cette
+heure, il se sentait cette mis&egrave;re d'&ecirc;tre, sur le pav&eacute;, moins qu'un
+d&eacute;butant, qu'auraient soutenu l'illusion et l'espoir. Et une fi&egrave;vre le
+prenait de tout recommencer pour tout reconqu&eacute;rir, de monter plus haut
+qu'il n'&eacute;tait jamais mont&eacute;, de poser enfin le pied sur la cit&eacute; conquise.
+Non plus la richesse menteuse de la fa&ccedil;ade, mais l'&eacute;difice solide de la
+fortune, la vraie royaut&eacute; de l'or tr&ocirc;nant sur des sacs pleins!</p>
+
+<p>La voix de Moser qui s'&eacute;levait de nouveau, aigre et tr&egrave;s aigu&euml;, tira un
+instant Saccard de ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&laquo;L'exp&eacute;dition du Mexique co&ucirc;te quatorze millions par mois, c'est Thiers
+qui l'a prouv&eacute;... Et il faut vraiment &ecirc;tre aveugle pour ne pas voir que,
+dans la Chambre, la majorit&eacute; est &eacute;branl&eacute;e. Ils sont trente et quelques
+maintenant, &agrave; gauche. L'empereur lui-m&ecirc;me comprend bien que le pouvoir
+absolu devient impossible, puisqu'il se fait le promoteur de la
+libert&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Pillerault ne r&eacute;pondait plus, se contentait de ricaner d'un air de
+m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je sais, le march&eacute; vous para&icirc;t solide, les affaires marchent. Mais
+attendez la fin.... On a trop d&eacute;moli et trop reconstruit, &agrave; Paris,
+voyez-vous! Les grands travaux ont &eacute;puis&eacute; l'&eacute;pargne. Quant aux
+puissantes maisons de cr&eacute;dit qui vous semblent si prosp&egrave;res, attendez
+qu'une d'elles fasse le saut, et vous les verrez toutes culbuter &agrave; la
+file.... Sans compter que le peuple se remue. Cette Association
+internationale des travailleurs, qu'on vient de fonder pour am&eacute;liorer la
+condition des ouvriers, m'effraie beaucoup, moi. Il y a, en France, une
+protestation, un mouvement r&eacute;volutionnaire qui s'accentue chaque jour...
+Je vous dis que le ver est dans le fruit. Tout cr&egrave;vera.&raquo;</p>
+
+<p>Alors ce fut une protestation bruyante. Ce sacr&eacute; Moser avait sa crise de
+foie, d&eacute;cid&eacute;ment. Mais lui-m&ecirc;me, en parlant, ne quittait pas des yeux la
+table voisine, o&ugrave; Mazaud et Amadieu continuaient, dans le bruit, &agrave;
+causer tr&egrave;s bas. Peu &agrave; peu, la salle enti&egrave;re s'inqui&eacute;tait de ces
+longues confidences. Qu'avaient-ils &agrave; se dire, pour chuchoter ainsi?
+Sans doute, Amadieu donnait des ordres, pr&eacute;parait un coup. Depuis trois
+jours, de mauvais bruits couraient sur les travaux de Suez. Moser cligna
+les yeux, baissa &eacute;galement la voix.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, les Anglais veulent emp&ecirc;cher qu'on travaille l&agrave;-bas. On
+pourrait bien avoir la guerre.&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, Pillerault fut &eacute;branl&eacute;, par l'&eacute;normit&eacute; m&ecirc;me de la nouvelle.
+C'&eacute;tait incroyable, et tout de suite le mot vola de table en table,
+acqu&eacute;rant la force d'une certitude l'Angleterre avait envoy&eacute; un
+ultimatum, demandant la cessation imm&eacute;diate des travaux. Amadieu,
+&eacute;videmment, ne causait que de &ccedil;a avec Mazaud, &agrave; qui il donnait l'ordre
+de vendre tous ses Suez. Un bourdonnement de panique s'&eacute;leva dans l'air
+charg&eacute; d'odeurs grasses, au milieu du bruit croissant des vaisselles
+remu&eacute;es. Et, &agrave; ce moment, ce qui porta l'&eacute;motion &agrave; son comble, ce fut
+l'entr&eacute;e brusque d'un commis de l'agent de change, le petit Flory, un
+gar&ccedil;on &agrave; figure tendre, mang&eacute;e d'une &eacute;paisse barbe ch&acirc;taine. Il se
+pr&eacute;cipita, un paquet de fiches &agrave; la main, et les remit au patron, en lui
+parlant &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Bon!&raquo; r&eacute;pondit simplement Mazaud, qui classa les fiches dans son
+carnet.</p>
+
+<p>Puis, tirant sa montre:</p>
+
+<p>&laquo;Bient&ocirc;t midi! Dites &agrave; Berthier de m'attendre. Et soyez l&agrave; vous-m&ecirc;me,
+montez chercher les d&eacute;p&ecirc;ches.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque Flory s'en fut all&eacute;, il reprit sa conversation avec Amadieu,
+tira d'autres fiches de sa poche, qu'il posa sur la nappe, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son
+assiette; et, &agrave; chaque minute, un client qui partait se penchait au
+passage, lui disait un mot, qu'il inscrivait rapidement sur un des bouts
+de papier, entre deux bouch&eacute;es. La fausse nouvelle, venue on ne savait
+d'o&ugrave;, n&eacute;e de rien, grossissait comme une nu&eacute;e d'orage.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vendez, n'est-ce pas?&raquo; demanda Moser &agrave; Salmon..</p>
+
+<p>Mais le muet sourire de ce dernier fut si aiguis&eacute; de finesse, qu'il en
+resta anxieux, doutant maintenant de cet ultimatum de l'Angleterre,
+qu'il ne savait m&ecirc;me pas avoir invent&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, j'ach&egrave;te tant qu'on voudra&raquo;, conclut Pillerault, avec sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute;
+vaniteuse de joueur sans m&eacute;thode.</p>
+
+<p>Les tempes chauff&eacute;es par la griserie du jeu, que fouettait cette fin
+bruyante de d&eacute;jeuner, dans l'&eacute;troite salle, Saccard s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+manger ses asperges, en s'irritant de nouveau contre Huret, sur lequel
+il ne comptait plus. Depuis des semaines, lui, si prompt &agrave; se r&eacute;soudre,
+il h&eacute;sitait, combattu d'incertitudes. Il sentait bien l'imp&eacute;rieuse
+n&eacute;cessit&eacute; de faire peau neuve, et il avait r&ecirc;v&eacute; d'abord une vie toute
+nouvelle, dans la haute administration ou dans la politique. Pourquoi le
+Corps l&eacute;gislatif ne l'aurait-il pas men&eacute; au conseil des ministres, comme
+son fr&egrave;re? Ce qu'il reprochait &agrave; la sp&eacute;culation, c'&eacute;tait la continuelle
+instabilit&eacute;, les grosses sommes aussi vite perdues que gagn&eacute;es: jamais
+il n'avait dormi sur le million r&eacute;el, ne devant rien &agrave; personne. Et, &agrave;
+cette heure o&ugrave; il faisait son examen de conscience, il se disait qu'il
+&eacute;tait peut-&ecirc;tre trop passionn&eacute; pour cette bataille de l'argent, qui
+demandait tant de sang-froid. Cela devait expliquer comment, apr&egrave;s une
+vie si extraordinaire de luxe et de g&ecirc;ne, il sortait vid&eacute;, br&ucirc;l&eacute;, de ces
+dix ann&eacute;es de formidables trafics sur les terrains du nouveau Paris,
+dans lesquels tant d'autres, plus lourds, avaient ramass&eacute; de colossales
+fortunes. Oui, peut-&ecirc;tre s'&eacute;tait-il tromp&eacute; sur ses v&eacute;ritables aptitudes,
+peut-&ecirc;tre triompherait-il d'un bond, dans la bagarre politique, avec son
+activit&eacute;, sa foi ardente. Tout allait d&eacute;pendre de la r&eacute;ponse de son
+fr&egrave;re. Si celui-ci le repoussait, le rejetait au gouffre de l'agio, eh
+bien! ce serait sans doute tant pis pour lui et les autres, il
+risquerait le grand coup dont il ne parlait encore &agrave; personne, l'affaire
+&eacute;norme qu'il r&ecirc;vait depuis des semaines et qui l'effrayait lui-m&ecirc;me,
+tellement elle &eacute;tait vaste, faite, si elle r&eacute;ussissait ou si elle
+croulait, pour remuer le monde.</p>
+
+<p>Pillerault &eacute;levait la voix.</p>
+
+<p>&laquo;Mazaud, est-ce fini, l'ex&eacute;cution de Schlosser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit l'agent de change, l'affiche sera mise aujourd'hui...
+Que voulez-vous? c'est toujours ennuyeux, mais j'avais re&ccedil;u les
+renseignements les plus inqui&eacute;tants et je l'ai escompt&eacute; le premier. Il
+faut bien, de temps &agrave; autre, donner un coup de balai.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a affirm&eacute;, dit Moser, que vos coll&egrave;gues, Jacoby et Delarocque, y
+&eacute;taient pour des sommes rondes.&raquo;</p>
+
+<p>L'agent eut un geste vague.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! c'est la part du feu.... Ce Schlosser devait &ecirc;tre d'une bande, et
+il en sera quitte pour aller &eacute;cumer la Bourse de Berlin ou de Vienne.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Saccard s'&eacute;taient port&eacute;s sur Sabatani, dont un hasard lui
+avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; l'association secr&egrave;te avec Schlosser: tous deux jouaient le
+jeu connu, l'un &agrave; la hausse, l'autre &agrave; la baisse sur une m&ecirc;me valeur,
+celui qui perdait en &eacute;tant quitte pour partager le b&eacute;n&eacute;fice de l'autre,
+et dispara&icirc;tre. Mais le jeune homme payait tranquillement l'addition du
+d&eacute;jeuner fin qu'il venait de faire. Puis, avec sa gr&acirc;ce caressante
+d'Oriental m&acirc;tin&eacute; d'Italien, il vint serrer la main de Mazaud, dont il
+&eacute;tait le client. Il se pencha, donna un ordre, que celui-ci &eacute;crivit sur
+une fiche.</p>
+
+<p>&laquo;Il vend ses Suez&raquo;, murmura Moser.</p>
+
+<p>Et, tout haut, c&eacute;dant &agrave; un besoin, malade de doute:</p>
+
+<p>&laquo;Hein? que pensez-vous du Suez?&raquo;</p>
+
+<p>Un silence se fit dans le brouhaha des voix, toutes les t&ecirc;tes des tables
+voisines se tourn&egrave;rent. La question r&eacute;sumait l'anxi&eacute;t&eacute; croissante. Mais
+le dos d'Arnadieu qui avait simplement invit&eacute; Mazaud pour lui
+recommander un de ses neveux, restait imp&eacute;n&eacute;trable, n'ayant rien &agrave; dire;
+tandis que l'agent, que les ordres de vente qu'il recevait commen&ccedil;aient
+&agrave; &eacute;tonner, se contentait de hocher la t&ecirc;te, par une habitude
+professionnelle de discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&laquo;Le Suez, c'est tr&egrave;s bon!&raquo; d&eacute;clara de sa voix chantante Sabatani, qui,
+avant de sortir, se d&eacute;rangea de son chemin, pour serrer galamment la
+main de Saccard.</p>
+
+<p>Et Saccard garda un moment la sensation de cette poign&eacute;e de main, si
+souple, si fondante, presque f&eacute;minine.. Dans son incertitude de la route
+&agrave; prendre, de sa vie &agrave; refaire, il les traitait tous de filous, ceux qui
+&eacute;taient l&agrave;. Ah! si on l'y for&ccedil;ait, comme il les traquerait, comme il les
+tondrait, les Moser trembleurs, les Pillerault vantards, et ces Salmon
+plus creux que des courges, et ces Amadieu dont le succ&egrave;s a fait le
+g&eacute;nie! Le bruit des assiettes et des verres avait repris, les voix
+s'enrouaient, les portes battaient plus fort, dans la h&acirc;te qui les
+d&eacute;vorait tous d'&ecirc;tre l&agrave;-bas, au jeu, si une d&eacute;b&acirc;cle devait se produire
+sur le Suez. Et, par la fen&ecirc;tre, au milieu de la place sillonn&eacute;e de
+fiacres, encombr&eacute;e de pi&eacute;tons, il voyait les marches ensoleill&eacute;es de la
+Bourse comme mouchet&eacute;es maintenant d'une mont&eacute;e continue d'insectes
+humains, des hommes correctement v&ecirc;tus de noir, qui peu &agrave; peu
+garnissaient la colonnade; pendant que, derri&egrave;re les grilles,
+apparaissaient quelques femmes, vagues, r&ocirc;dant sous les marronniers.</p>
+
+<p>Brusquement, au moment o&ugrave; il entamait le fromage qu'il venait de
+commander, une grosse voix lui fit lever la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demande pardon, mon cher. Il m'a &eacute;t&eacute; impossible de venir plus
+t&ocirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, c'&eacute;tait Huret, un normand du Calvados, une figure &eacute;paisse et
+large de paysan rus&eacute;, qui jouait l'homme simple. Tout de suite, il se
+fit servir n'importe quoi, le plat du jour, avec un l&eacute;gume.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien&raquo; demanda s&egrave;chement Saccard, qui se contenait.</p>
+
+<p>Mais l'autre ne se pressait pas, le regardait en homme finassier et
+prudent. Puis, en se mettant &agrave; manger, avan&ccedil;ant la face et baissant la
+voix:</p>
+
+<p>&laquo;Et bien, j'ai vu le grand homme.... Oui, chez lui, ce matin.... Oh! il a
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s gentil, tr&egrave;s gentil pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, but un grand verre de vin, se mit une pomme de terre dans
+la bouche.</p>
+
+<p>&laquo;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher, voici.... Il veut bien faire pour vous tout ce qu'il
+pourra, il vous trouvera une tr&egrave;s jolie situation, mais pas en France...
+Ainsi, par exemple, gouverneur dans une de nos colonies, une des bonnes.
+Vous y seriez le ma&icirc;tre, un vrai petit prince.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard &eacute;tait devenu bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, c'est pour rire, vous vous fichez du monde!... Pourquoi pas
+tout de suite la d&eacute;portation!... Ah! Il veut se d&eacute;barrasser de moi.
+Qu'il prenne garde que je finisse par le g&ecirc;ner pour de bon!&raquo;</p>
+
+<p>Huret restait la bouche pleine, conciliant.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, voyons, on ne veut que votre bien, laissez-nous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Que je me laisse supprimer, n'est-ce pas?... Tenez! tout &agrave; l'heure, on
+disait que l'empire n'aurait bient&ocirc;t plus une faute &agrave; commettre. Oui, la
+guerre d'Italie, le Mexique, l'attitude vis-&agrave;-vis de la Prusse. Ma
+parole, c'est la v&eacute;rit&eacute;!... Vous ferez tant de b&ecirc;tises et de folies, que
+la France enti&egrave;re se l&egrave;vera pour vous flanquer dehors.&raquo;</p>
+
+<p>Du coup, le d&eacute;put&eacute;, la fid&egrave;le cr&eacute;ature du ministre, s'inqui&eacute;ta,
+palissant, regardant autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! permettez, permettez, je ne peux pas vous suivre.... Rougon est un
+honn&ecirc;te homme, il n'y a pas de danger, tant qu'il sera l&agrave;... Non,
+n'ajoutez rien, vous le m&eacute;connaissez, je tiens &agrave; le dire.&raquo;</p>
+
+<p>Violemment, &eacute;touffant sa voix entre ses dents serr&eacute;es, Saccard
+l'interrompit.</p>
+
+<p>&laquo;Soit, aimez-le, faites votre cuisine ensemble.... Oui ou non, veut-il me
+patronner ici, &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, jamais!&raquo;</p>
+
+<p>Sans ajouter un mot, il se leva, appela le gar&ccedil;on, pour payer, tandis
+que, tr&egrave;s calme, Huret, qui connaissait ses col&egrave;res, continuait &agrave; avaler
+de grosses bouch&eacute;es de pain et le laissait aller, de peur d'un
+esclandre. Mais, &agrave; ce moment, dans la salle, il y eut une forte &eacute;motion.</p>
+
+<p>Gundermann venait d'entrer, le banquier roi, le ma&icirc;tre de la Bourse et
+du monde, un homme de soixante ans, dont l'&eacute;norme t&ecirc;te chauve, au nez
+&eacute;pais, aux yeux ronds, &agrave; fleur de t&ecirc;te, exprimait un ent&ecirc;tement et une
+fatigue immenses. Jamais il n'allait &agrave; la Bourse, affectant m&ecirc;me de n'y
+pas envoyer de repr&eacute;sentant officiel; jamais non plus il ne d&eacute;jeunait
+dans un lieu public. Seulement, de loin en loin, il lui arrivait, comme
+ce jour-l&agrave;, de se montrer au restaurant Champeaux, o&ugrave; il s'asseyait &agrave;
+une des tables pour se faire simplement servir un verre d'eau de Vichy,
+sur une assiette. Souffrant depuis vingt ans d'une maladie d'estomac, il
+ne se nourrissait absolument que de lait.</p>
+
+<p>Tout de suite, le personnel fut en l'air pour apporter le verre d'eau,
+et tous les convives pr&eacute;sents s'aplatirent. Moser, l'air an&eacute;anti,
+contemplait cet homme qui savait les secrets, qui faisait &agrave; son gr&eacute; la
+hausse ou la baisse, comme Dieu fait le tonnerre. Pillerault lui-m&ecirc;me le
+saluait, n'ayant foi qu'en la force irr&eacute;sistible du milliard. Il &eacute;tait
+midi et demi, et Mazaud, qui l&acirc;chait vivement Amadieu, revint, se courba
+devant le banquier, dont il avait parfois l'honneur de recevoir un
+ordre. Beaucoup de boursiers &eacute;taient ainsi en train de partir, qui
+rest&egrave;rent debout, entourant le dieu, lui faisant une cour d'&eacute;chines
+respectueuses, au milieu de la d&eacute;bandade des nappes salies; et ils le
+regardaient avec v&eacute;n&eacute;ration prendre le verre d'eau, d'une main
+tremblante, et le porter &agrave; ses l&egrave;vres d&eacute;color&eacute;es.</p>
+
+<p>Autrefois, dans les sp&eacute;culations sur les terrains de la plaine Monceau;
+Saccard avait eu des discussions, toute une brouille m&ecirc;me avec
+Gundermann. Ils ne pouvaient s'entendre, l'un passionn&eacute; et jouisseur,
+l'autre sobre et d'une froide logique. Aussi le premier, dans sa col&egrave;re,
+exasp&eacute;r&eacute; encore par cette entr&eacute;e triomphale, s'en allait-il, lorsque
+l'autre l'appela.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, mon bon ami, est-ce vrai? vous les quittez affaires.... Ma foi, vous
+faites bien, &ccedil;a vaut mieux.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut, pour Saccard, un coup de fouet en plein visage. Il redressa sa
+petite taille, il r&eacute;pliqua d'une voie aigu&euml; comme une &eacute;p&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Je fonde une maison de cr&eacute;dit au capital de vingt-cinq millions, et je
+compte aller vous voir bient&ocirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Et il sortit, laissant derri&egrave;re lui le brouhaha ardent de la salle, o&ugrave;
+tout le monde se bousculait, pour ne pas manquer l'ouverture de la
+Bourse. Ah! r&eacute;ussir enfin, remettre le talon sur ces gens qui lui
+tournaient lui tournaient le dos, et lutter de puissance avec ce roi de
+l'or, et l'abattre peut-&ecirc;tre un jour! Il n'&eacute;tait pas d&eacute;cid&eacute; &agrave; lancer sa
+grande affaire, il demeurait surpris de la phrase que le besoin de
+r&eacute;pondre lui avait tir&eacute;e. Mais pourrait-il tenter la fortune ailleurs,
+maintenant que son fr&egrave;re l'abandonnait et que les hommes et les choses
+le blessaient pour le rejeter &agrave; la lutte, comme le taureau saignant est
+ramen&eacute; dans l'ar&egrave;ne?</p>
+
+<p>Un instant, il resta fr&eacute;missant, au bord du trottoir. C'&eacute;tait l'heure
+active o&ugrave; la vie de Paris semble affluer sur cette place centrale, entre
+la rue Montmartre et la rue Richelieu, les deux art&egrave;res engorg&eacute;es qui
+charrient la foule. Des quatre carrefours, ouverts aux quatre angles de
+la place, des flots ininterrompus de voitures coulaient, sillonnant le
+pav&eacute;, au milieu des remous d'une cohue de pi&eacute;tons. Sans arr&ecirc;t, les deux
+files de fiacres de la station, le long des grilles, se rompaient et se
+reformaient; tandis que, sur la rue Vivienne, les victorias des
+remisiers s'allongeaient en un rang press&eacute;, que dominaient les cochers,
+guides en main, pr&ecirc;ts &agrave; fouetter au premier ordre. Envahis, les marches
+et le p&eacute;ristyle &eacute;taient noirs d'un fourmillement de redingotes; et, de
+la coulisse, install&eacute;e d&eacute;j&agrave; sous l'horloge et fonctionnant, montait la
+clameur de l'offre et de la demande, ce bruit de mar&eacute;e de l'agio,
+victorieux du grondement de la ville. Des passants tournaient la t&ecirc;te,
+dans le d&eacute;sir et la crainte de ce qui se faisait l&agrave;, ce myst&egrave;re des
+op&eacute;rations financi&egrave;res o&ugrave; peu de cervelles fran&ccedil;aises p&eacute;n&egrave;trent, ces
+ruines, ces fortunes brusques, qu'on ne s'expliquait pas, parmi cette
+gesticulation et ces cris barbares. Et lui, au bord du ruisseau,
+assourdi par les voix lointaines, coudoy&eacute; par la bousculade des gens
+press&eacute;s, il r&ecirc;vait une fois de plus la royaut&eacute; de l'or, dans ce quartier
+de toutes les fi&egrave;vres, o&ugrave; la Bourse, d'une heure &agrave; trois, bat comme un
+c&oelig;ur &eacute;norme, au milieu.</p>
+
+<p>Mais, depuis sa d&eacute;confiture, il n'avait point os&eacute; rentrer &agrave; la Bourse;
+et, ce jour-l&agrave; encore, un sentiment de vanit&eacute; souffrante, la certitude
+d'y &ecirc;tre accueilli, en vaincu, l'emp&ecirc;chait de monter les marches. Comme
+les amants chass&eacute;s de l'alc&ocirc;ve d'une ma&icirc;tresse, qu'ils d&eacute;sirent
+davantage, m&ecirc;me en croyant l'ex&eacute;crer, il revenait fatalement l&agrave;, il
+faisait le tour de la colonnade sous des pr&eacute;textes, traversant le
+jardin, marchant d'un pas de promeneur, &agrave; l'ombre des marronniers. Dans
+cette sorte de square poussi&eacute;reux, sans gazon ni fleurs, o&ugrave; grouillait
+sur les bancs, parmi les urinoirs et les kiosques &agrave; journaux, un m&eacute;lang&eacute;
+de sp&eacute;culateurs louches et de femmes du quartier, en cheveux, allaitant
+des poupons, il affectait une fl&acirc;nerie d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, levait les yeux,
+guettait, avec la furieuse pens&eacute;e qu'il faisait le si&egrave;ge du monument,
+qu'il l'enserrait d'un cercle &eacute;troit, pour y rentrer un jour en
+triomphateur.</p>
+
+<p>Il p&eacute;n&eacute;tra dans l'angle de droite, sous les arbres qui font face &agrave; la
+rue de la Banque, et tout de suite il tomba sur la petite bourse des
+valeurs d&eacute;class&eacute;es: les &laquo;Pieds humides&raquo;, comme on appelle avec un
+ironique m&eacute;pris ces joueurs de la brocante, qui cotent en plein vent,
+dans la boue des jours pluvieux, les titres des compagnies mortes. Il y
+avait l&agrave;, en un groupe tumultueux, toute une juiverie malpropre, de
+grasses faces luisantes, des profils dess&eacute;ch&eacute;s d'oiseaux voraces, une
+extraordinaire r&eacute;union de nez typiques, rapproch&eacute;s les uns des autres,
+ainsi que sur une proie, s'acharnant au milieu de cris gutturaux, et
+comme pr&egrave;s de se d&eacute;vorer entre eux. Il passait, lorsqu'il aper&ccedil;ut un
+peu &agrave; l'&eacute;cart un gros homme, en train de regarder au soleil un rubis,
+qu'il levait en l'air, d&eacute;licatement, entre ses doigts &eacute;normes et sales.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, Busch!... Vous me faites songer que je voulais monter chez
+vous.&raquo;</p>
+
+<p>Busch, qui tenait un cabinet d'affaires, rue Feydeau, au coin de la rue
+Vivienne, lui avait, &agrave; plusieurs reprises, &eacute;t&eacute; d'une utilit&eacute; grande, en
+des circonstances difficiles. Il restait extasi&eacute;, &agrave; examiner l'eau de la
+pierre pr&eacute;cieuse, sa large face plate renvers&eacute;e, ses gros yeux gris
+comme &eacute;teints par la lumi&egrave;re vive; et l'on voyait, roul&eacute;e en corde, la
+cravate blanche qu'il portait toujours; tandis que sa redingote
+d'occasion, anciennement superbe, mais extraordinairement r&acirc;p&eacute;e et,
+macul&eacute;e de taches, remontait jusque dans ses cheveux p&acirc;les, qui
+tombaient en m&egrave;ches rares et rebelles de son cr&acirc;ne nu. Son chapeau,
+roussi par le soleil, lav&eacute; par les averses, n'avait plus d'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Enfin, il se d&eacute;cida &agrave; redescendre sur terre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur Saccard, vous faites un petit tour par ici..</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... C'est une lettre en langue russe, une lettre d'un banquier
+russe, &eacute;tabli &agrave; Constantinople. Alors, j'ai pens&eacute; &agrave; votre fr&egrave;re, pour me
+la traduire.&raquo;</p>
+
+<p>Busch, qui, d'un mouvement inconscient et tendre, roulait toujours le
+rubis dans sa main droite, tendit la gauche, en disant que, le soir
+m&ecirc;me, la traduction serait envoy&eacute;e. Mais Saccard expliqua qu'il
+s'agissait seulement de dix lignes.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais monter, votre fr&egrave;re me lira &ccedil;a tout de suite...&raquo;</p>
+
+<p>Et il fut interrompu par l'arriv&eacute;e d'une femme &eacute;norme, Mme M&eacute;chain, bien
+connue des habitu&eacute;s de la Bourse, une de ces enrag&eacute;es et mis&eacute;rables
+joueuses, dont les mains grasses tripotent dans toutes sortes de louches
+besognes. Son visage de pleine lune, bouffi et rouge, aux minces yeux
+bleus, au petit nez perdu, &agrave; la petite bouche d'o&ugrave; sortait une voix
+fl&ucirc;t&eacute;e d'enfant, semblait d&eacute;border du vieux chapeau mauve, nou&eacute; de
+travers par des brides grenat; et la gorge g&eacute;ante, et le ventre
+hydropique, crevaient la robe de popeline verte, mang&eacute;e de boue, tourn&eacute;e
+au jaune. Elle tenait au bras un antique sac de cuir noir, immense,
+aussi profond qu'une valise, qu'elle ne quittait jamais. Ce jour-l&agrave;, le
+sac gonfl&eacute;, plein &agrave; crever, la tirait &agrave; droite, pench&eacute;e comme un arbre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voil&agrave;, dit Busch qui devait l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'ai re&ccedil;u les papiers de Vend&ocirc;me, je les apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! filons chez moi.... Rien &agrave; faire aujourd'hui, ici &laquo;
+Saccard avait eu un regard vacillant sur le vaste sac de cuir. Il savait
+que, fatalement, allaient tomber l&agrave; les titres d&eacute;lass&eacute;s, les actions des
+soci&eacute;t&eacute;s mises en faillite, sur lesquelles les Pieds humides agiotent
+encore, des actions de cinq cents francs qu'ils se disputent &agrave; vingt
+sous, &agrave; dix sous, dans le vague espoir d'un rel&egrave;vement improbable, ou
+plus pratiquement comme une marchandise sc&eacute;l&eacute;rate, qu'ils c&egrave;dent avec
+b&eacute;n&eacute;fice aux banquiers d&eacute;sireux de gonfler leur passif. Dans les
+batailles meurtri&egrave;res de la finance, la M&eacute;chain &eacute;tait le corbeau qui
+suivait les arm&eacute;es en marche; pas une compagnie, pas une grande maison
+de cr&eacute;dit ne se fondait, sans qu'elle appar&ucirc;t, avec son sac, sans
+qu'elle flair&acirc;t l'air, attendant les cadavres, m&ecirc;me aux heures prosp&egrave;res
+des &eacute;missions triomphantes; car elle savait bien que la d&eacute;route &eacute;tait
+fatale, que le jour du massacre viendrait, o&ugrave; il y aurait des morts &agrave;
+manger, des titres &agrave; ramasser pour rien dans la boue et dans le sang. Et
+lui, qui roulait son grand projet d'une banque, eut un l&eacute;ger frisson,
+fut travers&eacute; d'un pressentiment, &agrave; voir ce sac, ce charnier des valeurs
+d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;es, dans lequel passait tout le sale papier balay&eacute; de la Bourse.</p>
+
+<p>Comme Busch emmenait la vieille femme, Saccard le retint.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, je puis monter, je suis certain de trouver votre fr&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux du juif s'adoucirent, exprim&egrave;rent une surprise inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fr&egrave;re, mais certainement! O&ugrave; voulez-vous qu'il soit?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, &agrave; tout &agrave; l'heure!&raquo;</p>
+
+<p>Et, Saccard, les laissant s'&eacute;loigner, poursuivit sa marche lente, le
+long des arbres, vers la rue Notre-Dame des Victoires. Ce c&ocirc;t&eacute; de la
+place est un des plus fr&eacute;quent&eacute;s, occup&eacute; par des fonds de commerce, des
+industries en chambre, dont les enseignes d'or flambaient sous le
+soleil. Des stores battaient aux balcons, toute une famille de province
+restait b&eacute;ante, &agrave; la fen&ecirc;tre d'un h&ocirc;tel meubl&eacute;. Machinalement, il avait
+lev&eacute; la t&ecirc;te, regard&eacute; ces gens dont l'ahurissement le faisait sourire,
+en le r&eacute;confortant par cette pens&eacute;e qu'il y aurait toujours, dans les
+d&eacute;partements, des actionnaires. Derri&egrave;re son dos, la clameur de la
+Bourse, le bruit de la mar&eacute;e lointaine continuait, l'obs&eacute;dait, ainsi
+qu'une menace d'engloutissement qui allait le rejoindre.</p>
+
+<p>Mais une nouvelle rencontre l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, Jordan, vous &agrave; la Bourse?&raquo; s'&eacute;cria-t-il, en serrant la main
+d'un grand jeune homme brun, aux petites moustaches, &agrave; l'air d&eacute;cid&eacute; et
+volontaire.</p>
+
+<p>Jordan, dont le p&egrave;re, un banquier de Marseille, s'&eacute;tait autrefois
+suicid&eacute;, &agrave; la suite de sp&eacute;culations d&eacute;sastreuses, battait depuis dix ans
+le pav&eacute; de Paris, enrag&eacute; de litt&eacute;rature, dans une lutte brave contre la
+mis&egrave;re noire. Un de ses cousins, install&eacute; &agrave; Plassans, o&ugrave; il connaissait
+la famille de Saccard, l'avait autrefois recommand&eacute; &agrave; ce dernier,
+lorsque celui-ci recevait tout Paris, dans son h&ocirc;tel du parc Monceau.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! &agrave; la Bourse, jamais!&raquo; r&eacute;pond&icirc;t le jeune homme, avec un geste
+violent, comme s'il chassait le souvenir tragique de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis, se remettant &agrave; sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez que je me suis mari&eacute;... Oui, avec une petite amie d'enfance.
+On nous avait fianc&eacute;s aux jours o&ugrave; j'&eacute;tais riche, et elle s'est ent&ecirc;t&eacute;e
+&agrave; vouloir quand m&ecirc;me du pauvre diable que je suis devenu.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, j'ai re&ccedil;u la lettre de faire part, dit Saccard. Et
+imaginez-vous que j'ai &eacute;t&eacute; en rapport, autrefois, avec votre beau-p&egrave;re,
+M. Maugendre, lorsqu'il avait sa manufacture de b&acirc;ches, &agrave; la Villette.
+Il a d&ucirc; y gagner une jolie fortune.&raquo;</p>
+
+<p>Cette conversation avait lieu pr&eacute;s d'un banc, et Jordan l'interrompit,
+pour pr&eacute;senter un monsieur gros et court, &agrave; l'aspect militaire, qui se
+trouvait assis, et avec lequel il causait, lors de la rencontre.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le capitaine Chave, un oncle de ma femme.... Mme Maugendre, ma
+belle-m&egrave;re, est une Chave, de Marseille.&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine s'&eacute;tait lev&eacute;, et Saccard salua. Celui-ci connaissait de vue
+cette figure apoplectique, au cou raidi par l'usage du col de crin, un
+de ces types d'infimes joueurs au comptant, qu'on &eacute;tait certain de
+rencontrer tous les jours l&agrave;, d'une heure &agrave; trois. C'est un jeu de
+gagne-petit, un gain presque assur&eacute; de quinze &agrave; vingt francs, qu'il faut
+r&eacute;aliser dans la m&ecirc;me Bourse.</p>
+
+<p>Jordan avait ajout&eacute; avec son bon rire expliquant sa pr&eacute;sence:</p>
+
+<p>&laquo;Un boursier f&eacute;roce, mon oncle, dont je ne fais, parfois, que serrer la
+main en passant.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit simplement le capitaine, il faut bien jouer, puisque le
+gouvernement, avec sa pension, me laisse crever de faim.&raquo;</p>
+
+<p>Ensuite, Saccard, que le jeune homme int&eacute;ressait par sa bravoure &agrave;
+vivre, lui demanda si les choses de la litt&eacute;rature marchaient. Et
+Jordan, s'&eacute;gayant encore, raconta l'installation de son pauvre m&eacute;nage &agrave;
+un cinqui&egrave;me de l'avenue de Clichy; car les Maugendre, qui se d&eacute;fiaient
+d'un po&egrave;te, croyant avoir beaucoup fait en consentant au mariage,
+n'avaient rien donn&eacute;, sous le pr&eacute;texte que leur fille, apr&egrave;s eux, aurait
+leur fortune intacte, engraiss&eacute;e d'&eacute;conomies. Non, la litt&eacute;rature ne
+nourrit pas son homme, il avait en projet un roman qu'il ne trouvait pas
+le temps d'&eacute;crire, et il &eacute;tait entr&eacute; forc&eacute;ment dans le journalisme, o&ugrave;
+il b&acirc;clait tout ce qui concernait son &eacute;tat, depuis des chroniques,
+jusqu'&agrave; des comptes rendus de tribunaux et m&ecirc;me des faits divers.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Saccard, si je monte ma grande affaire, j'aurai peut-&ecirc;tre
+besoin de vous. Venez donc me voir.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir salu&eacute;, il tourna derri&egrave;re la Bourse. L&agrave;, enfin, la clameur
+lointaine, les abois du jeu cess&egrave;rent, ne furent qu'une rumeur vague,
+perdue dans le grondement de la place. De ce c&ocirc;t&eacute;, les marches &eacute;taient
+&eacute;galement envahies de monde; mais le cabinet des agents de change, dont
+on voyait les tentures rouges par les hautes fen&ecirc;tres, isolait du
+vacarme de la grande salle la colonnade, o&ugrave; des sp&eacute;culateurs, les
+d&eacute;licats, les riches, s'&eacute;taient assis commod&eacute;ment &agrave; l'ombre,
+quelques-uns seuls, d'autres par petits groupes, transformant en une
+sorte de club ce vaste p&eacute;ristyle ouvert au plein ciel. C'&eacute;tait un peu,
+ce derri&egrave;re du monument, comme l'envers d'un th&eacute;&acirc;tre, l'entr&eacute;e des
+artistes, avec la rue louche et relativement tranquille, cette rue
+Notre-Dame-des-Victoires, occup&eacute;e toute par des marchands de vin, des
+caf&eacute;s, des brasseries, des tavernes, grouillant d'une client&egrave;le
+sp&eacute;ciale, &eacute;trangement m&ecirc;l&eacute;e. Les enseignes indiquaient aussi la
+v&eacute;g&eacute;tation mauvaise, pouss&eacute;e au bord d'un grand cloaque voisin des
+compagnies d'assurances mal fam&eacute;es, des journaux financiers de
+brigandage, des soci&eacute;t&eacute;s, des banques, des agences, des comptoirs, la
+s&eacute;rie enti&egrave;re des modestes coupe-gorge, install&eacute;s dans des boutiques ou
+&agrave; des entresols, larges comme la main. Sur les trottoirs, au milieu de
+la chauss&eacute;e partout, des hommes r&ocirc;daient, attendaient, ainsi qu'&agrave; la
+corne d'un bois.</p>
+
+<p>Saccard s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur des grilles, levant les yeux sur la
+porte qui conduit au cabinet des agents de d'ange, avec le regard aigu
+d'un chef d'arm&eacute;e examinant sous toutes ses faces la place dont il veut
+tenter l'assaut, lorsqu'un grand gaillard, qui sortait d'une taverne,
+traversa la rue et vint s'incliner tr&egrave;s bas.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur Saccard, n'avez-vous rien pour moi? J'ai quitt&eacute;
+d&eacute;finitivement le Cr&eacute;dit mobilier, je cherche une situation.&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou &eacute;tait un ancien professeur, venu de Bordeaux &agrave; Paris, &agrave; la
+suite d'une histoire rest&eacute;e louche. Oblig&eacute; de quitter l'Universit&eacute;,
+d&eacute;class&eacute;, mais beau gar&ccedil;on avec sa barbe noire en &eacute;ventail et sa
+calvitie pr&eacute;coce, d'ailleurs lettr&eacute;, intelligent et aimable, il &eacute;tait
+d&eacute;barqu&eacute; &agrave; la Bourse vers vingt-huit ans, s'y &eacute;tait tra&icirc;n&eacute; et sali
+pendant dix ann&eacute;es comme remisier, en n'y gagnant gu&egrave;re que l'argent
+n&eacute;cessaire a ses vices. Et, aujourd'hui, tout &agrave; fait chauve, se d&eacute;solant
+ainsi qu'une fille dont les rides menacent le gagne-pain, il attendait
+toujours l'occasion qui devait le lancer au succ&egrave;s, &agrave; la fortune.</p>
+
+<p>Saccard, &agrave; le voir si humble, se rappela avec amertume, le salut de
+Sabatani, chez Champeaux: d&eacute;cid&eacute;ment, les tar&eacute;s et les rat&eacute;s seuls lui
+restaient. Mais il n'&eacute;tait pas sans estime pour l'intelligence vive de
+celui-ci, et il savait bien qu'on fait les troupes les plus braves avec
+les d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, ceux qui osent tout, ayant tout &agrave; gagner. Il se montra
+bonhomme.</p>
+
+<p>&laquo;Une situation, r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Eh! &ccedil;a peut se trouver. Venez me voir.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Saint-Lazare, maintenant, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rue Saint-Lazare. Le matin.&raquo;</p>
+
+<p>Ils caus&egrave;rent. Jantrou &eacute;tait tr&egrave;s anim&eacute; contre la Bourse, r&eacute;p&eacute;tant qu'il
+fallait &ecirc;tre un coquin pour y r&eacute;ussir, avec la rancune d'un homme qui
+n'avait pas eu la coquinerie chanceuse. C'&eacute;tait fini, il voulait tenter
+autre chose, il lui semblait que, gr&acirc;ce &agrave; sa culture universitaire, &agrave; sa
+connaissance du monde, il pouvait se faire une belle place dans
+l'administration. Saccard l'approuvait d'un hochement de t&ecirc;te. Et, comme
+ils &eacute;taient sortis des grilles, longeant le trottoir jusqu'&agrave; la rue
+Brongniart, tous deux s'int&eacute;ress&egrave;rent &agrave; un coup&eacute; sombre, d'un attelage
+tr&egrave;s correct, qui &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans cette rue, le cheval tourn&eacute; vers la
+rue Montmartre. Tandis que le dos du cocher, haut perch&eacute;, demeurait
+d'une immobilit&eacute; de pierre, ils avaient remarqu&eacute; qu'une t&ecirc;te de femme, &agrave;
+deux reprises, paraissait a la porti&egrave;re et disparaissait, vivement. Tout
+d'un coup, la t&ecirc;te se pencha, s'oublia, avec un long regard d'impatience
+en arri&egrave;re, du c&ocirc;t&eacute; de la Bourse.</p>
+
+<p>&laquo;La baronne Sandorff&raquo;, murmura Saccard.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une t&ecirc;te brune tr&egrave;s &eacute;trange, des yeux noirs br&ucirc;lants sous des
+paupi&egrave;res meurtries, un visage de passion &agrave; la bouche saignante, et que
+g&acirc;tait seulement un nez trop long. Elle semblait fort jolie, d'une
+maturit&eacute; pr&eacute;coce, pour ses vingt-cinq ans, avec son air de bacchante
+habill&eacute;e par les grands couturiers du r&egrave;gne.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, la baronne, r&eacute;p&eacute;ta Jantrou. Je l'ai connue, quand elle &eacute;tait jeune
+fille, chez son p&egrave;re, le comte de Ladricourt. Oh! un enrag&eacute; joueur, et
+d'une brutalit&eacute; r&eacute;voltante. J'allais prendre ses ordres chaque matin, il
+a failli me battre un jour. Je ne l'ai pas pleur&eacute;, celui-l&agrave;, quand il
+est mort d'un coup de sang, ruin&eacute;, &agrave; la suite d'une s&eacute;rie de
+liquidations lamentables.... La petite alors &agrave; d&ucirc; se r&eacute;soudre &agrave; &eacute;pouser
+le baron Sandorff, conseiller &agrave; l'ambassade d'Autriche, qui avait
+trente-cinq ans de plus qu'elle, et qu'elle avait positivement rendu
+fou, avec ses regards de feu.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais&raquo;, dit simplement Saccard.</p>
+
+<p>De nouveau, la t&ecirc;te de la baronne avait replong&eacute; dans le coup&eacute;. Mais,
+presque aussit&ocirc;t, elle reparut, plus ardente, le cou tordu pour voir au
+loin, sur la place.</p>
+
+<p>&laquo;Elle joue, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme une perdue! Tous les jours de crise, on peut la voir la,
+dans sa voiture, guettant les cours, prenant fi&eacute;vreusement des notes sur
+son carnet, donnant des ordres.... Et, tenez! c'&eacute;tait Massias qu'elle
+attendait le voici qui la rejoint.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Massias courait de toute la vitesse de ses jambes courtes, sa
+cote a la main, et ils le virent qui s'accoudait a la porti&egrave;re du coup&eacute;,
+y plongeant la t&ecirc;te a son tour, en grande conf&eacute;rence avec la baronne.
+Puis, comme ils s'&eacute;cartaient un peu, pour ne pas &ecirc;tre surpris dans leur
+espionnage, et comme le remisier revenait, toujours courant, ils
+l'appel&egrave;rent. Lui, d'abord, jeta un regard de c&ocirc;t&eacute;, s'assurant que le
+coin de la rue le cachait; ensuite, il s'arr&ecirc;ta net, essouffl&eacute;, son
+visage fleuri congestionn&eacute;, gai quand m&ecirc;me, avec ses gros yeux bleus
+d'une limpidit&eacute; enfantine.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu'est-ce qu'ils ont? cria-t-il. Voil&agrave; le Suez qui d&eacute;gringole. On
+parle d'une guerre avec l'Angleterre. Une nouvelle qui les r&eacute;volutionne,
+et qui vient on ne sait d'o&ugrave;... Je vous le demande un peu, la guerre!
+qui est-ce qui peut bien avoir invent&eacute; &ccedil;a? A moins que &ccedil;a ne se soit
+invent&eacute; tout seul.... Enfin, un vrai coup de chien.&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou cligna des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;La dame mord toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! enrag&eacute;e! Je porte ses ordres a Nathansohn.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, qui &eacute;coutait, fit tout haut une r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vrai, on m'a dit que Nathansohn &eacute;tait entr&eacute; &agrave; la coulisse.</p>
+
+<p>&mdash;Un gar&ccedil;on tr&egrave;s gentil, Nathansohn, d&eacute;clara Jantrou, et qui m&eacute;rite de
+r&eacute;ussir. Nous avons &eacute;t&eacute; ensemble au Cr&eacute;dit mobilier.... Mais il arrivera,
+lui, car il est juif. Son p&egrave;re, un Autrichien, est &eacute;tabli &agrave; Besan&ccedil;on,
+horloger, je crois.... Vous savez que &ccedil;a l'a pris un jour, l&agrave;-bas, au
+Cr&eacute;dit, en voyant comment &ccedil;a se manigan&ccedil;ait. Il s'est dit que ce n'&eacute;tait
+pas si malin, qu'il n'y avait qu'&agrave; avoir une chambre et &agrave; ouvrir un
+guichet; et il a ouvert un guichet.... Vous &ecirc;tes content, vous, Massias?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! content! Vous y avez pass&eacute;, vous avez raison de dire qu'il faut
+&ecirc;tre juif; sans &ccedil;a, inutile de chercher &agrave; comprendre, on n'y a pas la
+main, c'est la d&eacute;veine noire.... Quel sale m&eacute;tier! Mais on y est, on y
+reste. Et puis, j'ai encore de bonnes jambes, j'esp&egrave;re tout de m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Et il repartit, courant et riant. On le disait fils d'un magistrat de
+Lyon, frapp&eacute; d'indignit&eacute;, tomb&eacute; lui-m&ecirc;me &agrave; la Bourse, apr&egrave;s la
+disparition de son p&egrave;re, n'ayant pas voulu continuer ses &eacute;tudes de
+droit.</p>
+
+<p>Saccard et Jantrou, &agrave; petits pas, revinrent vers la rue Brongniart; et
+ils y retrouv&egrave;rent le coup&eacute; de la baronne; mais les glaces &eacute;taient
+lev&eacute;es, la voiture myst&eacute;rieuse paraissait vide, tandis que l'immobilit&eacute;
+du cocher semblait avoir grandi, dans cette attente qui se prolongeait
+souvent jusqu'au dernier cours.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est diablement excitante, reprit brutalement Saccard. Je comprends
+le vieux baron.&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou eut un sourire singulier.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! le baron, il y a longtemps qu'il en a assez, je crois. Il est tr&egrave;s
+ladre, dit-on.... Alors, vous savez avec qui elle s'est mise, pour payer
+ses factures, le jeu ne suffisant jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Delcambre.</p>
+
+<p>&mdash;Delcambre, le procureur g&eacute;n&eacute;ral! ce grand homme sec, si jaune, si
+rigide!... Ah! je voudrais bien les voir ensemble!&raquo;</p>
+
+<p>Et tous deux, tr&egrave;s &eacute;gay&eacute;s, tr&egrave;s allum&eacute;s, se s&eacute;par&egrave;rent avec une
+vigoureuse poign&eacute;e de main, apr&egrave;s que l'un ait rappel&eacute; &agrave; l'autre qu'il
+se permettrait d'aller le voir prochainement.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il se retrouva seul, Saccard fut repris par la voix haute de la
+Bourse, qui d&eacute;ferlait avec l'ent&ecirc;tement du flux &agrave; son retour. Il avait
+tourn&eacute; le coin, il descendait vers la rue Vivienne, par ce c&ocirc;t&eacute; de la
+place que l'absence de caf&eacute;s rend s&eacute;v&egrave;re. Il longea commerce, le bureau
+de poste, les grandes agences d'annonces, de plus en plus assourdi et
+enfi&eacute;vr&eacute;, &agrave; mesure qu'il revenait devant la fa&ccedil;ade principale; et, quand
+il put enfiler le p&eacute;ristyle d'un regard oblique, il fit une nouvelle
+pause comme s'il ne voulait pas encore achever le tour de la colonnade,
+cette sorte d'investissement passionn&eacute; dont il l'enserrait. L&agrave;, sur cet
+&eacute;largissement du pav&eacute;, la vie s'&eacute;talait, &eacute;clatait un flot de
+consommateurs envahissait les caf&eacute;s, la boutique du p&acirc;tissier ne
+d&eacute;semplissait pas, les &eacute;talages attroupaient la foule, celui d'un
+orf&egrave;vre surtout, flambant de grosses pi&egrave;ces d'argenterie. Et, par les
+quatre angles, les quatre carrefours, il semblait que le fleuve des
+fiacres et des pi&eacute;tons augment&acirc;t, dans un enchev&ecirc;trement inextricable;
+tandis que le bureau des omnibus aggravait les embarras et que les
+voitures des remisiers, en ligne, barraient le trottoir presque d'un
+bout &agrave; l'autre de la grille. Mais ses yeux s'&eacute;taient fix&eacute;s sur les
+marches hautes, o&ugrave; des redingotes s'&eacute;grenaient au plein soleil. Puis,
+ils remont&egrave;rent vers les colonnes dans la masse compacte, un
+grouillement noir, &agrave; peine &eacute;clair&eacute; par les taches p&acirc;les des visages.
+Tous &eacute;taient debout, on ne voyait pas les chaises, le rond que faisait
+la coulisse, assise sous l'horloge, ne se devinait qu'&agrave; une sorte de
+bouillonnement, une furie de gestes et de paroles dont l'air fr&eacute;missait.
+Vers la gauche, le groupe des banquiers occup&eacute;s &agrave; des arbitrages, &agrave; des
+op&eacute;rations sur le change et sur les ch&egrave;ques anglais, restait plus calme,
+sans cesse travers&eacute; par la queue de monde qui entrait, allant au
+t&eacute;l&eacute;graphe. Jusque sous les galeries lat&eacute;rales, les sp&eacute;culateurs
+d&eacute;bordaient, s'&eacute;crasaient; et, entre les colonnes, appuy&eacute;s aux rampes de
+fer, il y en avait qui pr&eacute;sentaient le ventre ou le dos, comme chez eux,
+contre le velours d'une loge. La tr&eacute;pidation, le grondement de machine
+sous vapeur, grandissait, agitait la Bourse enti&egrave;re, dans un vacillement
+de flamme. Brusquement, il reconnut le remisier Massias qui descendait
+les marches &agrave; toutes jambes, puis qui sauta dans sa voiture, dont le
+cocher lan&ccedil;a le cheval au galop.</p>
+
+<p>Alors, Saccard sentit ses poings se serrer. Violemment, il s'arracha, il
+tourna dans la rue Vivienne, traversant la chauss&eacute;e pour gagner le coin
+de la rue Feydeau, o&ugrave; se trouvait la maison de Busch. Il venait de se
+rappeler la lettre russe qu'il avait &agrave; se faire traduire. Mais, comme il
+entrait, un jeune homme, plant&eacute; devant la boutique du papetier qui
+occupait le rez-de-chauss&eacute;e, le salua; et il reconnut Gustave S&eacute;dille,
+le fils d'un fabricant de soie de la rue des Je&ucirc;neurs, que son p&egrave;re
+avait plac&eacute; chez Mazaud, pour &eacute;tudier le m&eacute;canisme des affaires
+financi&egrave;res. Il sourit paternellement &agrave; ce grand gar&ccedil;on &eacute;l&eacute;gant, se
+doutant bien de ce qu'il faisait l&agrave;, en faction. La papeterie Conin
+fournissait de carnets toute la Bourse, depuis que la petite Mme Conin y
+aidait son mari, le gros Conin, qui, lui, ne sortait jamais de son
+arri&egrave;re-boutique, s'occupait de la fabrication, tandis qu'elle,
+toujours, allait et venait, servant au comptoir, faisant les courses
+dehors. Elle &eacute;tait grasse, blonde, rose, un vrai petit mouton fris&eacute;,
+avec des cheveux de soie p&acirc;le, tr&egrave;s gracieuse, tr&egrave;s c&acirc;line, et d'une
+continuelle gaiet&eacute;. Elle aimait bien son mari, disait-on, ce qui ne
+l'emp&ecirc;chait pas, quand un boursier de la client&egrave;le lui plaisait, d'&ecirc;tre
+tendre; mais pas pour de l'argent, uniquement pour le plaisir, et une
+seule fois, dans une maison amie du voisinage, &agrave; ce que racontait la
+l&eacute;gende. En tout cas, les heureux qu'elle faisait devaient se montrer
+discrets et reconnaissants, car elle restait ador&eacute;e, f&ecirc;t&eacute;e, sans un
+vilain bruit autour d'elle. Et la papeterie continuait de prosp&eacute;rer,
+c'&eacute;tait un coin de vrai bonheur. En passant, Saccard aper&ccedil;ut Mme Conin
+qui souriait &agrave; Gustave &agrave; travers les vitres. Quel joli petit mouton! Il
+en eut une sensation d&eacute;licieuse de caresse. Enfin; il monta.</p>
+
+<p>Depuis vingt ans, Busch occupait tout en haut, au cinqui&egrave;me &eacute;tage, un
+&eacute;troit logement compos&eacute; de deux chambres et d'une cuisine. N&eacute; &agrave; Nancy,
+de parents allemands, il &eacute;tait d&eacute;barqu&eacute; l&agrave; de sa ville natale, il y
+avait peu &agrave; peu &eacute;tendu son cercle d'affaires, d'une extraordinaire
+complication, sans &eacute;prouver le besoin d'un cabinet plus grand,
+abandonnant &agrave; son fr&egrave;re Sigismond la pi&egrave;ce sur la rue, se contentant de
+la petite pi&egrave;ce sur la cour, o&ugrave; les paperasses; les dossiers, les
+paquets de toutes sortes s'empilaient tellement, que la place d'une
+unique chaise, contre le bureau, se trouvait r&eacute;serv&eacute;e. Une de ses
+grosses affaires &eacute;tait bien le trafic sur les valeurs d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;es; il les
+centralisait, il servait d'interm&eacute;diaire entre la petite Bourse et les
+&laquo;Pieds humides&raquo; et les banqueroutiers, qui ont des trous &agrave; combler dans
+leur bilan; aussi suivait-il les cours, achetant directement parfois,
+aliment&eacute; surtout par les stocks qu'on lui apportait. Mais, outre l'usure
+et tout un commerce cach&eacute; sur les bijoux et les pierres pr&eacute;cieuses, il
+s'occupait particuli&egrave;rement de l'achat des cr&eacute;ances. C'&eacute;tait l&agrave; ce qui
+emplissait son cabinet &agrave; en faire craquer les murs, ce qui le lan&ccedil;ait
+dans Paris, aux quatre coins, flairant, guettant, avec des intelligences
+dans tous les mondes. D&egrave;s qu'il apprenait une faillite, il accourait,
+r&ocirc;dait autour du syndic, finissait par acheter tout ce dont on ne
+pouvait rien tirer de bon imm&eacute;diatement. Il surveillait les &eacute;tudes de
+notaire, attendait les ouvertures de successions difficiles, assistait
+aux adjudications des cr&eacute;ances d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es. Lui-m&ecirc;me publiait des
+annonces, attirait les cr&eacute;anciers impatients qui aimaient mieux toucher
+quelques sous tout de suite que de courir le risque de poursuivre leurs
+d&eacute;biteurs. Et, de ces sources multiples, du papier arrivait, de
+v&eacute;ritables hottes, le tas sans cesse accru d'un chiffonnier de la dette:
+billets impay&eacute;s, trait&eacute;s inex&eacute;cut&eacute;s, reconnaissances rest&eacute;es vaines,
+engagements non tenus. Puis, l&agrave;-dedans, commen&ccedil;ait le triage, le coup de
+fourchette dans cet arlequin g&acirc;t&eacute;, ce qui demandait un flair sp&eacute;cial,
+tr&egrave;s d&eacute;licat. Dans cette mer de cr&eacute;anciers disparus ou insolvables, il
+fallait faire un choix, pour ne pas trop &eacute;parpiller son effort. En
+principe, il professait que toute cr&eacute;ance, m&ecirc;me la plus compromise, peut
+redevenir bonne, et il avait une s&eacute;rie de dossiers admirablement
+class&eacute;s, auxquels correspondait un r&eacute;pertoire des noms, qu'il relisait
+de temps &agrave; autre, pour s'entretenir la m&eacute;moire. Mais, parmi les
+insolvables, il suivait naturellement de plus pr&egrave;s ceux qu'il sentait
+avoir des chances de fortune prochaine: son enqu&ecirc;te d&eacute;nudait les gens,
+p&eacute;n&eacute;trait les secrets de famille, prenait note des parent&eacute;s riches, des
+moyens d'existence, des nouveaux emplois surtout, qui permettaient de
+lancer des oppositions. Pendant des ann&eacute;es souvent, il laissait ainsi
+m&ucirc;rir un homme, pour l'&eacute;trangler au premier succ&egrave;s. Quant aux d&eacute;biteurs
+disparus, ils le passionnaient plus encore, le jetaient dans une fi&egrave;vre
+de recherches continuelles, l'&oelig;il sur les enseignes et sur les noms que
+les journaux imprimaient, qu&ecirc;tant les adresses comme un chien qu&ecirc;te le
+gibier. Et, d&egrave;s qu'il les tenait, les disparus et les insolvables, il
+devenait f&eacute;roce, les mangeait de frais, les vidait jusqu'au sang, tirant
+cent francs de ce qu'il avait pay&eacute; dix sous, en expliquant brutalement
+ses risques de joueur, forc&eacute; de gagner avec ceux qu'il empoignait ce
+qu'il pr&eacute;tendait perdre sur ceux qui lui filaient entre les doigts,
+ainsi qu'une fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans cette chasse aux d&eacute;biteurs, la M&eacute;chain &eacute;tait une des aides que
+Busch aimait le mieux &agrave; employer; car, s'il devait avoir ainsi une
+petite troupe de rabatteurs &agrave; ses ordres, il vivait dans la d&eacute;fiance de
+ce personnel, mal fam&eacute; et affam&eacute;; tandis que la M&eacute;chain avait pignon sur
+rue, poss&eacute;dait derri&egrave;re la butte Montmartre toute une cit&eacute;, la Cit&eacute; de
+Naples, un vaste terrain plant&eacute; de huttes branlantes qu'elle louait au
+mois un coin d'&eacute;pouvantable mis&egrave;re, des meurt-de-faim en tas dans
+l'ordure, des trous &agrave; pourceau qu'on se disputait et dont elle balayait
+sans piti&eacute; les locataires avec leur fumier, d&egrave;s qu'ils ne payaient plus.
+Ce qui la d&eacute;vorait, ce qui lui mangeait les b&eacute;n&eacute;fices de sa cit&eacute;,
+c'&eacute;tait sa passion malheureuse du jeu. Et elle avait aussi le go&ucirc;t des
+plaies d'argent, des ruines, des incendies, au milieu desquels on peut
+voler des bijoux fondus. Lorsque Busch la chargeait d'un renseignement &agrave;
+prendre, d'un d&eacute;biteur &agrave; d&eacute;loger, elle y mettait parfois du sien, se
+d&eacute;pensait pour le plaisir. Elle se disait veuve, mais personne n'avait
+connu son mari. Elle venait on ne savait d'o&ugrave;, et elle paraissait avoir
+eu toujours cinquante ans, d&eacute;bordante, avec sa mince voix de petite
+fille.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, d&egrave;s que la M&eacute;chain se trouva assise sur l'unique chaise, le
+cabinet fut plein, comme bouch&eacute; par ce dernier paquet de chair, tomb&eacute; &agrave;
+cette place. Devant son bureau, Busch, prisonnier, semblait enfoui, ne
+laissant &eacute;merger que sa t&ecirc;te carr&eacute;e, au-dessus de la mer des dossiers.</p>
+
+<p>&laquo;Voici, dit-elle en vidant son vieux sac de l'&eacute;norme tas de papiers qui
+le gonflait, voici ce que Fayeux m'envoie de Vend&ocirc;me.... Il a tout achet&eacute;
+pour vous, dans cette faillite Charpier, que vous m'aviez dit de lui
+signaler.... Cent dix francs.&raquo;</p>
+
+<p>Fayeux, qu'elle appelait son cousin, venait d'installer l&agrave;-bas un bureau
+de receveur de rentes. Il avait pour n&eacute;goce avou&eacute; de toucher les coupons
+des petits rentiers du pays; et, d&eacute;positaire de ces coupons et de
+l'argent, il jouait fr&eacute;n&eacute;tiquement.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a ne vaut pas grand-chose, la province, murmura Busch, mais on y fait
+des trouvailles tout de m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Il flairait les papiers, les triait d&eacute;j&agrave; d'une main experte, les
+classait en gros d'apr&egrave;s une premi&egrave;re estimation, &agrave; l'odeur. Sa face
+plate se rembrunissait, il eut une moue d&eacute;sappoint&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Hum! il n'y a pas gras, rien &agrave; mordre. Heureusement que &ccedil;a n'a pas
+co&ucirc;t&eacute; cher.... Voici des billets.... Encore des billets.... Si ce sont des
+jeunes gens, et s'ils sont venus &agrave; Paris, nous les rattraperons
+peut-&ecirc;tre...&raquo;</p>
+
+<p>Mais il eut une l&eacute;g&egrave;re exclamation de surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! qu'est-ce que c'est que &ccedil;a?&raquo;</p>
+
+<p>Il venait de lire, au bas d'une feuille de papier timbre, la signature
+du comte de Beauvilliers, et la feuille ne portait que trois lignes,
+d'une grosse &eacute;criture s&eacute;nile.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'engage &agrave; payer la somme de dix mille francs mademoiselle L&eacute;onie
+Cron, le jour de sa majorit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le comte de Beauvilliers, reprit-il lentement, r&eacute;fl&eacute;chissant tout haut,
+oui, il a eu des fermes, tout un domaine, du c&ocirc;t&eacute; de Vend&ocirc;me.... Il est
+mort d'un accident de chasse, il a laiss&eacute; une femme et deux enfants dans
+la g&ecirc;ne. J'ai eu des billets autrefois, qu'ils ont pay&eacute;s
+difficilement.... Un farceur, un pas-grand-chose...&raquo;</p>
+
+<p>Tout d'un coup, il &eacute;clata d'un gros rire, reconstruisant l'histoire.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le vieux filou, c'est lui qui a fichu dedans la petite!... Elle ne
+voulait pas, et il l'aura d&eacute;cid&eacute;e avec ce chiffon de papier, qui &eacute;tait
+l&eacute;galement sans valeur. Puis, il est mort.... Voyons, c'est dat&eacute; de 1854,
+il y a dix ans. La fille doit &ecirc;tre majeure, que diable! Comment cette
+reconnaissance pouvait-elle se trouver entre les mains de Charpier?...
+Un marchand de grains, ce Charpier, qui pr&ecirc;tait &agrave; la petite semaine.
+Sans doute la fille lui a laiss&eacute; &ccedil;a en d&eacute;p&ocirc;t pour quelques &eacute;cus; ou bien
+peut-&ecirc;tre s'&eacute;tait-il charg&eacute; du recouvrement...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit la M&eacute;chain, c'est tr&egrave;s bon, &ccedil;a, un vrai coup!&raquo;</p>
+
+<p>Busch haussa d&eacute;daigneusement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! non, je vous dis qu'en droit &ccedil;a ne vaut rien.... Que je pr&eacute;sente &ccedil;a
+aux h&eacute;ritiers, et ils peuvent m'envoyer promener, car il faudrait faire
+la preuve que l'argent est r&eacute;ellement d&ucirc;... Seulement, si nous
+retrouvons la fille, j'esp&egrave;re les amener &agrave; &ecirc;tre gentils et &agrave; s'entendre
+avec nous, pour &eacute;viter un tapage d&eacute;sagr&eacute;able.... Comprenez-vous? cherchez
+cette L&eacute;onie Cron, &eacute;crivez &agrave; Fayeux pour qu'il nous d&eacute;niche l&agrave;-bas.
+Ensuite, nous verrons &agrave; rire.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait fait des papiers deux tas qu'il se promettait d'examiner &agrave;
+fond, quand il serait seul, et il restait immobile, les mains ouvertes,
+une sur chaque tas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence, la M&eacute;chain reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Je me suis occup&eacute;e des billets Jordan.... J'ai bien cru que j'avais
+retrouv&eacute; notre homme. Il a &eacute;t&eacute; employ&eacute; quelque part, il &eacute;crit maintenant
+dans les journaux. Mais on vous re&ccedil;oit si mal, dans les journaux; on
+refuse de vous donner les adresses. Et puis, je crois qu'il ne signe
+pas ses articles de son vrai nom.&raquo;</p>
+
+<p>Sans une parole, Busch avait allong&eacute; le bras pour prendre, &agrave; sa place
+alphab&eacute;tique, le dossier Jordan. C'&eacute;taient six billets de cinquante
+francs, dat&eacute;s de cinq ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; et &eacute;chelonn&eacute;s de mois en mois, une
+somme totale de trois cents francs, que le jeune homme avait souscrite &agrave;
+un tailleur, aux jours de mis&egrave;re. Impay&eacute;s &agrave; leur pr&eacute;sentation, les
+billets s'&eacute;taient grossis de frais &eacute;normes, et le dossier d&eacute;bordait
+d'une formidable proc&eacute;dure. A cette heure, la dette atteignait sept cent
+trente francs quinze centimes.</p>
+
+<p>&laquo;Si c'est un gar&ccedil;on d'avenir, murmura Busch, nous le pincerons
+toujours.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, une liaison d'id&eacute;es se faisant sans doute en lui, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Et dites donc, l'affaire Sicardot, nous l'abandonnons?&raquo;</p>
+
+<p>La M&eacute;chain leva au ciel ses gros bras &eacute;plor&eacute;s. Toute sa monstrueuse
+personne en eut un remous de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Seigneur Dieu! g&eacute;mit-elle de sa voix de fl&ucirc;te, j'y laisserai ma
+peau!&raquo;</p>
+
+<p>L'affaire Sicardot &eacute;tait toute une histoire romanesque qu'elle aimait
+conter. Une petite-cousine &agrave; elle, Rosalie Chavaille, la fille tardive
+d'une s&oelig;ur de son p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; prise &agrave; seize ans, un soir, sur les
+marches de l'escalier, dans une maison de la rue de la Harpe, o&ugrave; elle et
+sa m&egrave;re occupaient un petit logement au sixi&egrave;me. Le pis &eacute;tait que le
+monsieur, un homme mari&eacute;, d&eacute;barqu&eacute; depuis huit jours &agrave; peine, avec sa
+femme, dans une chambre que sous-louait une dame du second, s'&eacute;tait
+montr&eacute; si amoureux, que la pauvre Rosalie, renvers&eacute;e d'une main trop
+prompte contre l'angle d'une marche, avait eu l'&eacute;paule d&eacute;mise. De l&agrave;,
+juste col&egrave;re de la m&egrave;re, qui avait failli faire un esclandre affreux,
+malgr&eacute; les larmes de la petite, avouant qu'elle avait bien voulu, que
+c'&eacute;tait un accident et qu'elle aurait trop de peine, si l'on envoyait le
+monsieur en prison. Alors, la m&egrave;re, se taisant, s'&eacute;tait content&eacute;e
+d'exiger de celui-ci une somme de six cents francs, r&eacute;partie en douze
+billets, cinquante francs par mois, pendant une ann&eacute;e; et il n'avait pas
+eu de march&eacute; vilain, c'&eacute;tait m&ecirc;me modeste, car sa fille, qui finissait
+son apprentissage de couturi&egrave;re, ne gagnait plus rien, malade, au lit,
+co&ucirc;tant gros, si mal soign&eacute;e d'ailleurs, que, les muscles de son bras
+s'&eacute;tant r&eacute;tract&eacute;s, elle devenait infirme.</p>
+
+<p>Avant la fin du premier mois, le monsieur avait disparu, sans laisser
+son adresse. Et les malheurs continuaient, tapaient dru comme gr&ecirc;le:
+Rosalie accouchait d'un gar&ccedil;on, perdait sa m&egrave;re, tombait &agrave; une sale vie,
+&agrave; une mis&egrave;re noire. &Eacute;chou&eacute;e &agrave; la Cit&eacute; de Naples, chez sa petite-cousine,
+elle avait tra&icirc;n&eacute; les rues jusqu'&agrave; vingt-six ans, ne pouvant se servir
+de son bras, vendant parfois des citrons aux Halles, disparaissant
+pendant des semaines avec des hommes, qui la renvoyaient ivre et bleue
+de coups. Enfin, l'ann&eacute;e d'auparavant, elle avait eu la chance de
+crever, des suites d'une bord&eacute;e plus aventureuse que les autres. Et la
+M&eacute;chain avait d&ucirc; garder l'enfant, Victor; et il ne restait de toute
+cette aventure que les douze billets impay&eacute;s, sign&eacute;s Sicardot. On
+n'avait jamais pu en savoir davantage: le monsieur s'appelait Sicardot.</p>
+
+<p>D'un nouveau geste, Busch prit le dossier Sicardot, une mince chemise
+de papier gris. Aucun frais n'avait &eacute;t&eacute; fait, il n'y avait l&agrave; que les
+douze billets.</p>
+
+<p>&laquo;Encore si Victor &eacute;tait gentil! expliquait lamentablement la vieille
+femme. Mais imaginez-vous, un enfant &eacute;pouvantable.... Ah! c'est dur de
+faire des h&eacute;ritages pareils, un gamin qui finira sur l'&eacute;chafaud, et ces
+morceaux de papier dont jamais je ne tirerai rien!&raquo;</p>
+
+<p>Busch tenait ses gros yeux p&acirc;les obstin&eacute;ment fix&eacute;s sur les billets. Que
+de fois il les avait &eacute;tudi&eacute;s ainsi, esp&eacute;rant, dans un d&eacute;tail inaper&ccedil;u,
+dans la forme des lettres, jusque dans le grain du papier timbr&eacute;,
+d&eacute;couvrir un indice. Il pr&eacute;tendait que cette &eacute;criture pointue et fine ne
+devait pas lui &ecirc;tre inconnue.</p>
+
+<p>&laquo;C'est curieux, r&eacute;p&eacute;tait-il une fois encore, j'ai certainement vu d&eacute;j&agrave;
+des <i>a</i> et des <i>o</i> pareils, si allong&eacute;s, qu'ils ressemblent &agrave; des <i>i</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Juste &agrave; ce moment, on frappa; et il pria la M&eacute;chain d'allonger la main
+pour ouvrir; car la pi&egrave;ce donnait directement sur l'escalier. Il fallait
+la traverser si l'on voulais gagner l'autre, celle qui avait vue sur la
+rue. Quant &agrave; la cuisine, un trou sans air, elle se trouvait de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; du palier.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez, monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>Et ce fut Saccard qui entra. Il souriait, &eacute;gay&eacute; int&eacute;rieurement par la
+plaque de cuivre, viss&eacute;e sur la porte et portant en grosses lettres
+noires le mot Contentieux.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, monsieur Saccard, vous venez pour cette traduction.... Mon
+fr&egrave;re est l&agrave;, dans l'autre pi&egrave;ce.... Entrez, entrez donc.&raquo;</p>
+
+<p>Mais la M&eacute;chain bouchait absolument le passage, et elle d&eacute;visageait le
+nouveau venu, l'air de plus en plus surpris. Il fallut tout une
+man&oelig;uvre lui recula dans l'escalier, elle-m&ecirc;me sortit, s'effa&ccedil;ant sur
+le palier, de fa&ccedil;on qu'il p&ucirc;t entrer et gagner enfin la chambre voisine,
+o&ugrave; il disparut. Pendant ces mouvements compliqu&eacute;s, elle ne l'avait pas
+quitt&eacute; des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! souffla-t-elle, oppress&eacute;e, ce M. Saccard, je ne l'avais jamais tant
+vu.... Victor est tout son portrait.&raquo;</p>
+
+<p>Busch sans comprendre d'abord, la regardait. Puis, une brusque
+illumination se fit, il eut un juron &eacute;touff&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Tonnerre de Dieu! c'est &ccedil;a, je savais bien que j'avais vu &ccedil;a quelque
+part!&raquo;</p>
+
+<p>Et, cette fois, il se leva, bouleversa les dossiers, finit par trouver
+une lettre que Saccard lui avait &eacute;crite, l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, pour lui
+demander du temps en faveur d'une dame insolvable. Vivement, il compara
+l'&eacute;criture des billets &agrave; celle de cette lettre c'&eacute;taient bien les m&ecirc;mes
+<i>a</i> et les m&ecirc;mes <i>o</i>, devenus avec le temps plus aigus encore et il y
+avait aussi une identit&eacute; de majuscules &eacute;vidente.</p>
+
+<p>&laquo;C'est lui, c'est lui, r&eacute;p&eacute;tait-il. Seulement, voyons, pourquoi
+Sicardot, pourquoi pas Saccard?&raquo;</p>
+
+<p>Mais, dans sa m&eacute;moire, une histoire confuse s'&eacute;veillait, le pass&eacute; de
+Saccard, qu'un agent d'affaires Larsonneau, millionnaire aujourd'hui,
+lui avait cont&eacute;. Saccard tombant &agrave; Paris au lendemain du coup d'&Eacute;tat,
+venant exploiter la puissance naissante de son fr&egrave;re Rougon, et d'abord
+sa mis&egrave;re dans les rues noires de l'ancien Quartier latin, et ensuite sa
+fortune rapide, &agrave; la faveur d'un louche mariage quand il avait eu la
+chance d'enterrer sa femme. C'&eacute;tait lors de ces d&eacute;buts difficiles qu'il
+avait chang&eacute; son nom de Rougon contre celui de Saccard, en transformant
+simplement le nom de cette premi&egrave;re femme, qui se nommait Sicardot.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, Sicardot, je me souviens parfaitement, murmura Busch. Il a eu
+le front de signer le nom du nom de sa femme. Sans doute le m&eacute;nage avait
+donn&eacute; ce nom, en descendant rue de la Harpe. Et puis, le bougre prenait
+toutes sortes de pr&eacute;cautions, devait d&eacute;m&eacute;nager &agrave; la moindre alerte...
+Ah! il ne guettait pas que les &eacute;cus, il culbutait aussi les gamines dans
+les escaliers! C'est b&ecirc;te, &ccedil;a finira par lui jouer un vilain tour.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! chut, reprit la M&eacute;chain. Nous le tenons, et on peut bien dire
+qu'il y a un bon Dieu. Enfin, je vas donc &ecirc;tre r&eacute;compens&eacute;e de tout ce
+que j'ai fait pour ce pauvre petit Victor, que j'aime bien tout de m&ecirc;me,
+allez, quoiqu'il soit ind&eacute;crottable.&raquo;</p>
+
+<p>Elle rayonnait, ses yeux minces p&eacute;tillaient dans la graisse fondante de
+son visage.</p>
+
+<p>Mais Busch, apr&egrave;s le coup de fi&egrave;vre de cette solution longtemps
+cherch&eacute;e, que le hasard lui apportait, se refroidissait &agrave; la r&eacute;flexion,
+hochait la t&ecirc;te. Sans doute Saccard, bien que ruin&eacute; pour le moment,
+&eacute;tait encore bon &agrave; tondre. On pouvait tomber sur un p&egrave;re moins
+avantageux. Seulement, il ne se laisserait pas ennuyer, il avait la dent
+terrible. Et puis, quoi? il ne savait certainement pas lui-m&ecirc;me qu'il
+avait un fils, il pourrait nier, malgr&eacute; cette ressemblance
+extraordinaire qui stup&eacute;fiait la M&eacute;chain. Du reste, il &eacute;tait une seconde
+fois veuf, libre, il ne devait compte de son pass&eacute; &agrave; personne, de sorte
+que, m&ecirc;me s'il acceptait le petit, aucune peur, aucune menace n'&eacute;tait &agrave;
+exploiter contre lui. Quant &agrave; ne tirer de sa paternit&eacute; que les six cents
+francs des billets, c'&eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; trop mis&eacute;rable, &ccedil;a ne valait pas
+la peine d'avoir &eacute;t&eacute; si miraculeusement aid&eacute; par le hasard. Non, non! il
+fallait r&eacute;fl&eacute;chir, nourrir &ccedil;a, trouver le moyen de couper la moisson en
+pleine maturit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ne nous pressons pas, conclut Busch. D'ailleurs, il est par terre,
+laissons-lui le temps de se relever.&raquo;</p>
+
+<p>Et, avant de cong&eacute;dier la M&eacute;chain, il acheva d'examiner avec elle les
+menues affaires dont elle &eacute;tait charg&eacute;e, une jeune femme qui avait
+engag&eacute; ses bijoux pour un amant, un gendre dont la dette serait pay&eacute;e
+par sa belle-m&egrave;re, sa ma&icirc;tresse, si l'on savait s'y prendre, enfin les
+vari&eacute;t&eacute;s les plus d&eacute;licates du recouvrement si complexe et si difficile
+des cr&eacute;ances.</p>
+
+<p>Saccard, en entrant dans la chambre voisine, &eacute;tait rest&eacute; quelques
+secondes &eacute;bloui par la clart&eacute; blanche de la fen&ecirc;tre, aux vitres
+ensoleill&eacute;es, sans rideaux. Cette pi&egrave;ce, tapiss&eacute;e d'un papier p&acirc;le &agrave;
+fleurettes bleues, &eacute;tait nue simplement un petit lit de fer dans un
+coin, une table de sapin au milieu, et deux chaises de paille. Le long
+de la cloison de gauche, des planches &agrave; peine rabot&eacute;es servaient de
+biblioth&egrave;que, charg&eacute;es de livres, de brochures, de journaux, de papiers
+de toutes sortes. Mais la grande lumi&egrave;re du ciel, &agrave; ces hauteurs,
+mettait dans cette nudit&eacute; comme une gaiet&eacute; de jeunesse, un rire de
+fra&icirc;cheur ing&eacute;nue. Et le fr&egrave;re de Busch, Sigismond, un gar&ccedil;on de
+trente-cinq ans, imberbe, aux cheveux ch&acirc;tains, longs et rares, se
+trouvait l&agrave;, assis devant la table, son vaste front bossu dans sa
+maigre main, si absorb&eacute; par la lecture d'un manuscrit, qu'il ne tourna
+point la t&ecirc;te, n'ayant pas entendu la porte s'ouvrir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une intelligence, ce Sigismond, &eacute;lev&eacute; dans les universit&eacute;s
+allemandes, qui, outre le fran&ccedil;ais, sa langue maternelle, parlait
+l'allemand, l'anglais et le russe. En 1849, &agrave; Cologne, il avait connu
+Karl Marx, &eacute;tait devenu le r&eacute;dacteur le plus aim&eacute; de sa Nouvelle Gazette
+rh&eacute;nane; et, d&egrave;s ce moment, sa religion s'&eacute;tait fix&eacute;e, il professait le
+socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sa personne
+enti&egrave;re &agrave; l'id&eacute;e d'une prochaine r&eacute;novation sociale, qui devait assurer
+le bonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son ma&icirc;tre, banni
+d'Allemagne, forc&eacute; de s'exiler de Paris &agrave; la suite des journ&eacute;es de Juin,
+vivait &agrave; Londres, &eacute;crivait, s'effor&ccedil;ait d'organiser le parti, lui
+v&eacute;g&eacute;tait de son c&ocirc;t&eacute;, dans ses r&ecirc;ves, tellement insoucieux de sa vie
+mat&eacute;rielle, qu'il serait s&ucirc;rement mort de faim, si son fr&egrave;re ne l'avait
+recueilli, rue Feydeau, pr&egrave;s de la Bourse, en lui donnant la pens&eacute;e
+d'utiliser sa connaissance des langues pour s'&eacute;tablir traducteur. Ce
+fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; adorait son cadet, d'une passion maternelle, loup f&eacute;roce aux
+d&eacute;biteurs, tr&egrave;s capable de voler dix sous dans le sang d'un homme, mais
+tout de suite attendri aux larmes, d'une tendresse passionn&eacute;e et
+minutieuse de femme, d&egrave;s qu'il s'agissait de ce grand gar&ccedil;on distrait,
+rest&eacute; enfant. Il lui avait donn&eacute; la belle chambre sur la rue, il le
+servait comme une bonne, menait leur &eacute;trange m&eacute;nage, balayant, faisant
+les lits, s'occupant de la nourriture qu'un petit restaurant du
+voisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la t&ecirc;te bourr&eacute;e de
+mille affaires, le tol&eacute;rait oisif, car les traductions ne marchaient
+pas, entrav&eacute;es de travaux personnels; et il lui d&eacute;fendait m&ecirc;me de
+travailler, inquiet d'une petite toux mauvaise; et malgr&eacute; son dur amour
+de l'argent, sa cupidit&eacute; assassine qui mettait dans la conqu&ecirc;te de
+l'argent l'unique raison de vivre, il souriait indulgemment des th&eacute;ories
+du r&eacute;volutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un joujou &agrave; un
+gamin, quitte &agrave; le lui voir briser.</p>
+
+<p>Sigismond, de son c&ocirc;t&eacute;, ne savait m&ecirc;me pas ce que son fr&egrave;re faisait dans
+la pi&egrave;ce voisine. Il ignorait tout de cet effroyable n&eacute;goce sur les
+valeurs d&eacute;class&eacute;es et sur l'achat des cr&eacute;ances, il vivait plus haut,
+dans un songe souverain de justice. L'id&eacute;e de charit&eacute; le blessait, le
+jetait hors de lui: la charit&eacute;, c'&eacute;tait l'aum&ocirc;ne, l'in&eacute;galit&eacute; consacr&eacute;e
+par la bont&eacute;; et il n'admettait que la justice; les droits de chacun
+reconquis, pos&eacute;s en immuables principes de la nouvelle organisation
+sociale. Aussi, &agrave; la suite de Karl Marx, avec lequel il &eacute;tait en
+continuelle correspondance, &eacute;puisait-il ses jours &agrave; &eacute;tudier cette
+organisation, modifiant, am&eacute;liorant sans cesse sur le papier la soci&eacute;t&eacute;
+de demain, couvrant de chiffres d'immenses pages, basant sur la science
+l'&eacute;chafaudage compliqu&eacute; de l'universel bonheur. Il retirait le capital
+aux uns pour le r&eacute;partir entre tous les autres, il remuait les
+milliards, d&eacute;pla&ccedil;ait d'un trait de plume la fortune du monde; et cela,
+dans cette chambre nue, sans une autre passion que son r&ecirc;ve, sans un
+besoin de jouissance &agrave; satisfaire, d'une frugalit&eacute; telle, que son fr&egrave;re
+devait se f&acirc;cher pour qu'il b&ucirc;t du vin et mange&acirc;t de la viande. Il
+voulait que le travail de tout homme, mesur&eacute; selon ses forces, assur&acirc;t
+le contentement de ses app&eacute;tits lui, se tuait &agrave; la besogne et vivait de
+rien. Un vrai sage, exalt&eacute; dans l'&eacute;tude, d&eacute;gag&eacute; de la vie mat&eacute;rielle,
+tr&egrave;s doux et tr&egrave;s pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus en
+plus, la phtisie l'envahissant qu'il daign&acirc;t m&ecirc;me s'en apercevoir et se
+soigner.</p>
+
+<p>Mais Saccard ayant fait un mouvement, Sigismond enfin leva ses grands
+yeux vagues, et s'&eacute;tonna, bien qu'il conn&ucirc;t le visiteur.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour une lettre &agrave; traduire.&raquo;</p>
+
+<p>La surprise du jeune homme augmentait, car il avait d&eacute;courag&eacute; les
+clients, les banquiers, les sp&eacute;culateurs, les agents de change, tout ce
+monde de la Bourse, qui re&ccedil;oit particuli&egrave;rement d'Angleterre et
+d'Allemagne, une correspondance nombreuse, des circulaires, des statuts
+de soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, une lettre en langue russe. Oh! dix lignes seulement.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il tendit la main, le russe &eacute;tant rest&eacute; sa sp&eacute;cialit&eacute;, lui seul
+le traduisant couramment, au milieu des autres traducteurs du quartier,
+qui vivaient de l'allemand et de l'anglais. La raret&eacute; des documents
+russes, sur le march&eacute; de Paris, expliquait ses longs ch&ocirc;mages.</p>
+
+<p>Tout haut, il lut la lettre, en fran&ccedil;ais. C'&eacute;tait, en trois phrases, une
+r&eacute;ponse favorable d'un banquier de Constantinople, un simple oui, dans
+une affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! merci&raquo;, s'&eacute;cria Saccard, qui parut enchant&eacute;.</p>
+
+<p>Et il pria Sigismond d'&eacute;crire les quelques lignes de la traduction au
+revers de la lettre. Mais celui-ci fut pris d'un terrible acc&egrave;s de toux,
+qu'il &eacute;touffa dans son mouchoir, pour ne pas d&eacute;ranger son fr&egrave;re, qui
+accourait, d&egrave;s qu'il l'entendait tousser ainsi. Puis, la crise pass&eacute;e,
+il se leva, alla ouvrir la fen&ecirc;tre toute grande, &eacute;touffant, voulant
+respirer l'air. Saccard, qui l'avait suivi, jeta un coup d'&oelig;il dehors,
+eut une l&eacute;g&egrave;re exclamation.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! vous voyez la Bourse. Oh! qu'elle est dr&ocirc;le, d'ici.&raquo;</p>
+
+<p>Jamais, en effet, il ne l'avait vue sous un si singulier aspect, &agrave; vol
+d'oiseau, avec les quatre vastes pentes de zinc de sa toiture,
+extraordinairement d&eacute;velopp&eacute;es, h&eacute;riss&eacute;es d'une for&ecirc;t de tuyaux. Les
+pointes des paratonnerres se dressaient, pareilles &agrave; des lances
+gigantesques mena&ccedil;ant le ciel. Et le monument lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait plus
+qu'un cube de pierre, stri&eacute; r&eacute;guli&egrave;rement par les colonnes, un cube d'un
+gris sale, nu et laid, plant&eacute; d'un drapeau en loques. Mais, surtout, les
+marches et le p&eacute;ristyle l'&eacute;tonnaient, piquet&eacute;s de fourmis noires, toute
+une fourmili&egrave;re en r&eacute;volution, s'agitant, se donnant un mouvement
+&eacute;norme, qu'on ne s'expliquait plus, de si haut, et qu'on prenait en
+piti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Comme &ccedil;a rapetisse! reprit-il. On dirait qu'on va tous les prendre dans
+la main, d'une poign&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, connaissant les id&eacute;es de son interlocuteur, il ajouta en riant:</p>
+
+<p>&laquo;Quand balayez-vous tout &ccedil;a, d'un coup de pied?&raquo;</p>
+
+<p>Sigismond haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;A quoi bon? vous vous d&eacute;molissez bien vous-m&ecirc;mes.&raquo;</p>
+
+<p>Et, peu &agrave; peu, il s'anima, il d&eacute;borda du sujet dont il &eacute;tait plein. Un
+besoin de pros&eacute;lytisme le lan&ccedil;ait, au moindre mot, dans l'exposition de
+son syst&egrave;me.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, vous travaillez pour nous, sans vous en douter.... Vous &ecirc;tes
+l&agrave; quelques usurpateurs, qui expropriez la masse du peuple; et quand
+vous serez gorg&eacute;s, nous n'aurons qu'&agrave; vous exproprier &agrave; notre tour...
+Tout accaparement, toute centralisation conduit au collectivisme. Vous
+nous donnez une le&ccedil;on pratique, de m&ecirc;me que les grandes propri&eacute;t&eacute;s
+absorbant les lopins de terre, les grands producteurs d&eacute;vorant les
+ouvriers en chambre, les grandes maisons de cr&eacute;dit et les grands
+magasins tuant toute concurrence, s'engraissant de la ruine des petites
+banques et des petites boutiques, sont un acheminement lent, mais
+certain, vers le nouvel &eacute;tat social.... Nous attendons que tout craque,
+que le mode de production actuelle ait abouti au malaise intol&eacute;rable des
+ses derni&egrave;res cons&eacute;quences. Alors, les bourgeois et les paysans
+eux-m&ecirc;mes nous aideront.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, int&eacute;ress&eacute;, le regardait avec une vague inqui&eacute;tude, bien qu'il
+le pr&icirc;t pour un fou.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, expliquez-moi, qu'est-ce que c'est que votre
+collectivisme?</p>
+
+<p>Le collectivisme, c'est la transformation des capitaux priv&eacute;s, vivant
+des luttes de la concurrence, en un capital social unitaire, exploit&eacute;
+par le travail de tous.... Imaginez une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; les instruments de la
+production sont la propri&eacute;t&eacute; de tous, o&ugrave; tout le monde travaille selon
+son intelligence et sa vigueur, et o&ugrave; les produits de cette coop&eacute;ration
+sociale sont distribu&eacute;s &agrave; chacun, au prorata de son effort. Rien n'est
+plus simple, n'est-ce pas? une production commune dans les usines, les
+chantiers et les ateliers de la nation; puis, un &eacute;change, un paiement en
+nature. Si il y a surcro&icirc;t de production, on le met dans des entrep&ocirc;ts
+publics, d'o&ugrave; il est repris pour combler les d&eacute;ficits qui peuvent se
+produire. C'est une balance &agrave; faire.... Et cela, comme d'un coup de
+hache, abat l'arbre pourri. Plus de concurrence, plus de capital priv&eacute;,
+donc plus d'affaires d'aucune sorte, ni commerce, ni march&eacute;s, ni
+Bourses. L'id&eacute;e de gain n'a plus aucun sens. Les sources de la
+sp&eacute;culation, les rentes gagn&eacute;es sans travail, sont taries.</p>
+
+<p>Oh! oh! interrompit Saccard, &ccedil;a changerait diablement les habitudes de
+bien du monde! Mais ceux qui ont des rentes aujourd'hui, qu'en faite
+vous? Ainsi, Gundermann, vous lui prenez son milliard?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, nous ne sommes pas des voleurs. Nous le rach&egrave;terions son
+milliard, toutes ses valeurs, ses titres de rente, par de bons de
+jouissance, divis&eacute;s en annuit&eacute;s. Et vous imaginez-vous ce capital
+immense remplac&eacute; ainsi par une richesse suffocante de moyens de
+consommation en moins de cent ann&eacute;es, les descendants de votre
+Gundermann seraient r&eacute;duits, comme les autres citoyens, au travail
+personnel; car les annuit&eacute;s finiraient bien par s'&eacute;puiser, et ils
+n'auraient pu capitaliser leurs &eacute;conomies forc&eacute;es, le trop-plein de cet
+&eacute;crasement de provisions, en admettant m&ecirc;me qu'on conserve intact le
+droit d'h&eacute;ritage.... Je vous dis que cela balaie d'un coup, non seulement
+les affaires individuelles, les soci&eacute;t&eacute;s d'actionnaires, les
+associations de capitaux priv&eacute;s, mais encore toutes les sources
+indirectes de rentes, tous les syst&egrave;mes de cr&eacute;dit, pr&ecirc;ts, loyers,
+fermages.... Il n'y a plus, comme mesure de la valeur, que le travail. Le
+salaire se trouve naturellement supprim&eacute;, n'&eacute;tant pas, dans l'&eacute;tat
+capitaliste actuel, &eacute;quivalent au produit exact du travail, puisqu'il ne
+repr&eacute;sente jamais que ce qui est strictement n&eacute;cessaire au travailleur
+pour son entretien quotidien. Et il faut reconna&icirc;tre que l'&eacute;tat actuel
+est seul coupable, que le patron le plus honn&ecirc;te est bien forc&eacute; de
+suivre la dure loi de la concurrence, d'exploiter ses ouvriers, s'il
+veut vivre. C'est notre syst&egrave;me social entier &agrave; d&eacute;truire.... Ah!
+Gundermann &eacute;touffant sous l'accablement de ses bons de jouissance! les
+h&eacute;ritiers de Gundermann n'arrivant pas &agrave; tout manger, oblig&eacute;s de donner
+aux autres et de reprendre la pioche ou l'outil, comme les camarades!&raquo;</p>
+
+<p>Et Sigismond &eacute;clata d'un bon rire d'enfant en r&eacute;cr&eacute;ation, toujours
+debout pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, les regards sur la Bourse, o&ugrave; grouillait la
+noire fourmili&egrave;re du jeu. Des rougeurs ardentes montaient &agrave; ses
+pommettes, il n'avait d'autre amusement que de s'imaginer ainsi les
+plaisantes ironies de la justice de demain.</p>
+
+<p>Le malaise de Saccard avait grandi. Si ce r&ecirc;veur &eacute;veill&eacute; disait vrai,
+pourtant? s'il avait devin&eacute; l'avenir? Il expliquait des choses qui
+semblaient tr&egrave;s claires et sens&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! murmura-t-il pour se rassurer, tout &ccedil;a n'arrivera pas l'ann&eacute;e
+prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! reprit le jeune homme, redevenu grave et las. Nous sommes dans
+la p&eacute;riode transitoire, la p&eacute;riode d'agitation. Peut-&ecirc;tre y aura-t-il
+des violences r&eacute;volutionnaires, elles sont souvent in&eacute;vitables. Mais les
+exag&eacute;rations, les emportements sont passagers.... Oh! je ne me dissimule
+pas les grandes difficult&eacute;s imm&eacute;diates. Tout cet avenir r&ecirc;v&eacute; semble
+impossible, on n'arrive pas &agrave; donner aux gens une id&eacute;e raisonnable de
+cette soci&eacute;t&eacute; future, cette soci&eacute;t&eacute; de juste travail, dont les m&oelig;urs
+seront si diff&eacute;rentes des n&ocirc;tres. C'est comme un autre monde dans une
+autre plan&egrave;te.... Et puis, il faut bien le confesser, la r&eacute;organisation
+n'est pas pr&ecirc;te, nous cherchons encore. Moi, qui ne dors plus gu&egrave;re, j'y
+&eacute;puise mes nuits. Par exemple, il est certain qu'on peut nous dire: "Si
+les choses sont ce qu'elles sont, c'est que la logique des faits humains
+les a faites ainsi." D&egrave;s lors, quel labeur pour ramener le fleuve &agrave; sa
+source et le diriger dans une autre vall&eacute;e!... Certainement, l'&eacute;tat
+social actuel a d&ucirc; sa prosp&eacute;rit&eacute; s&eacute;culaire au principe individualiste,
+que l'&eacute;mulation, l'int&eacute;r&ecirc;t personnel rend d'une f&eacute;condit&eacute; de production
+sans cesse renouvel&eacute;e. Le collectivisme arrivera-t-il jamais &agrave; cette
+f&eacute;condit&eacute;, et par quel moyen activer la fonction productive du
+travailleur, quand l'id&eacute;e de gain sera d&eacute;truite? L&agrave; est, pour moi, le
+doute, l'angoisse, le terrain faible o&ugrave; il faut que nous nous battions,
+si nous voulons que la victoire du socialisme s'y d&eacute;cide un jour.... Mais
+nous vaincrons, parce que nous sommes la justice. Tenez! vous voyez ce
+monument devant vous.... Vous le voyez?</p>
+
+<p>&mdash;La Bourse? dit Saccard. Parbleu! oui, je la vois!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce serait b&ecirc;te de la faire sauter, qu'on la reb&acirc;tirait
+ailleurs.... Seulement, je vous pr&eacute;dis qu'elle sautera d'elle-m&ecirc;me, quand
+l'&Eacute;tat l'aura expropri&eacute;e, devenu logiquement l'unique et universelle
+banque de la nation; et, qui sait? elle servira alors d'entrep&ocirc;t public
+&agrave; nos richesses trop grandes, un des greniers d'abondance o&ugrave; nos
+petits-fils trouveront le luxe de leurs jours de f&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste large, Sigismond ouvrait cet avenir de bonheur g&eacute;n&eacute;ral et
+moyen. Et il s'&eacute;tait tellement exalt&eacute;, qu'un nouvel acc&egrave;s de toux le
+secoua, revenu &agrave; sa table, les coudes parmi ses papiers, la t&ecirc;te entre
+les mains, pour &eacute;touffer le r&acirc;le d&eacute;chir&eacute; de sa gorge. Mais, cette fois,
+il ne se calmait pas. Brusquement, la porte s'ouvrit, Busch accourut,
+ayant cong&eacute;di&eacute; la M&eacute;chain, l'air boulevers&eacute;, souffrant lui-m&ecirc;me de cette
+toux abominable. Tout de suite, il s'&eacute;tait pench&eacute;, avait pris son fr&egrave;re
+dans ses grands bras, comme un enfant dont on berce la douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, mon petit, qu'est-ce que tu as encore, &agrave; t'&eacute;trangler? Tu sais,
+je veux que tu fasses venir un m&eacute;decin. Ce n'est pas raisonnable.... Tu
+auras trop caus&eacute;, c'est s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Et il regardait d'un &oelig;il oblique Saccard, rest&eacute; au milieu de la pi&egrave;ce,
+d&eacute;cid&eacute;ment bouscul&eacute; par ce qu'il venait d'entendre, dans la bouche de ce
+grand diable, si passionn&eacute; et si malade, qui, de sa fen&ecirc;tre, l&agrave;-haut,
+devait jeter un sort sur la Bourse, avec ses histoires de tout balayer
+pour tout reconstruire.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, je vous laisse, dit le visiteur, ayant h&acirc;te d'&ecirc;tre dehors.
+Envoyez-moi ma lettre, avec les dix lignes de traduction.... J'en attends
+d'autres, nous r&eacute;glerons le tout ensemble.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, la crise &eacute;tant finie, Busch le retint un instant encore.</p>
+
+<p>&laquo;A propos, la dame qui &eacute;tait l&agrave; tout &agrave; l'heure vous a connu autrefois,
+oh, il y a longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! O&ugrave; donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la harpe, en 52.&raquo;</p>
+
+<p>Si ma&icirc;tre qu'il f&ucirc;t de lui, Saccard devint p&acirc;le. Un tic nerveux tira sa
+bouche. Ce n'&eacute;tait point qu'il se rappel&acirc;t &agrave; cette minute, la gamine
+culbut&eacute;e dans l'escalier: il ne l'avait m&ecirc;me pas sue enceinte, il
+ignorait l'existence de l'enfant. Mais le rappel des mis&eacute;rables ann&eacute;es
+de ses d&eacute;buts lui &eacute;tait toujours d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&laquo;Rue de la Harpe, oh! je n'y ai habit&eacute; que huit jours lors de mon
+arriv&eacute;e &agrave; Paris, le temps de rechercher un logement.... Au revoir!!</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!&raquo; accentua Busch, qui se trompa, voyant un aveu dans cet
+embarras, et qui d&eacute;j&agrave; cherchait de quelle fa&ccedil;on large il exploiterait
+l'aventure.</p>
+
+<p>De nouveau dans la rue, Saccard retourna machinalement vers la place de
+la Bourse. Il &eacute;tait tout frissonnant, il ne regarda m&ecirc;me pas la petite
+Mme Conin, dont la jolie figure blonde souriait, &agrave; la porte de la
+papeterie. Sur la place, l'agitation avait grandi, la clameur du jeu
+venait battre les trottoirs grouillant de monde, avec la violence
+d&eacute;brid&eacute;e d'une mar&eacute;e haute. C'&eacute;tait le coup de gueule de trois heures
+moins un quart, la bataille des derniers cours, l'enragement &agrave; savoir
+qui s'en irait les mains pleines. Et, debout &agrave; l'angle de la rue de la
+Bourse en face du p&eacute;ristyle, il croyait reconna&icirc;tre, dans la bousculade
+confuse, sous les colonnes, le baissier Moser et le haussier Pillerault,
+tous les deux aux prises; tandis qu'il s'imaginait entendre, sortie du
+fond de la grande salle, la voix aigu&euml; de l'agent de change Mazaud, que
+couvraient par moments les &eacute;clats de Nathansohn, assis sous l'horloge,
+&agrave; la coulisse. Mais une voiture, qui rasait le ruisseau, faillit
+l'&eacute;clabousser. Massias sauta, avant m&ecirc;me que le cocher e&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute;, monta
+les marches d'un bond, apportant, hors d'haleine, le dernier ordre d'un
+client.</p>
+
+<p>Et lui, toujours immobile et debout, les yeux sur la m&ecirc;l&eacute;e, l&agrave;-haut,
+rem&acirc;chait sa vie, hant&eacute; par le souvenir de ses d&eacute;buts, que la question
+de Busch venait de r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Il se rappelait la rue de la Harpe, puis la rue Saint-Jacques, o&ugrave; il
+avait tra&icirc;n&eacute; ses bottes &eacute;cul&eacute;es d'aventurier conqu&eacute;rant, d&eacute;barqu&eacute; &agrave;
+Paris pour le soumettre; et une fureur le reprenait, &agrave; l'id&eacute;e qu'il ne
+l'avait pas soumis encore, qu'il &eacute;tait de nouveau sur le pav&eacute;, guettant
+la fortune, inassouvi, tortur&eacute; d'une faim de jouissance telle, que
+jamais il n'en avait souffert davantage. Ce fou de Sigismond le disait
+avec raison: le travail ne peut faire vivre, les mis&eacute;rables et les
+imb&eacute;ciles travaillent seuls, pour engraisser les autres. Il n'y avait
+que le jeu, le jeu qui, du soir au lendemain, donne d'un coup le
+bien-&ecirc;tre, le luxe, la vie large, la vie tout enti&egrave;re. Si ce vieux monde
+social devait crouler un jour, est-ce qu'un homme comme lui n'allait pas
+encore trouver le temps et la place de combler ses d&eacute;sirs, avant
+l'effondrement?</p>
+
+<p>Mais un passant le coudoya, qui ne se retourna m&ecirc;me pas pour s'excuser.
+Il reconnut Gundermann faisant sa petite promenade de sant&eacute;, il le
+regarda entrer chez un confiseur, d'o&ugrave; ce roi de l'or rapportait parfois
+une bo&icirc;te de bonbons d'un franc &agrave; ses petites-filles. Et ce coup de
+coude, &agrave; cette minute, dans la fi&egrave;vre dont l'acc&egrave;s montait en lui,
+depuis qu'il tournait ainsi autour de la Bourse, coude, &agrave; cette minute,
+dans la fi&egrave;vre dont l'acc&egrave;s montait fut comme le cinglement, la pouss&eacute;e
+derni&egrave;re qui le d&eacute;cida. Il avait achev&eacute; d'enserrer la place, il
+donnerait l'assaut. C'&eacute;tait le serment d'une lutte sans merci: il ne
+quitterait pas la France, il braverait son fr&egrave;re, il jouerait la partie
+supr&ecirc;me, une bataille de terrible audace, qui lui mettrait Paris sous
+les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reins cass&eacute;s.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; la fermeture, Saccard s'ent&ecirc;ta, debout &agrave; son poste d'observation
+et de menace. Il regarda le p&eacute;ristyle se vider, les marches se couvrir
+de la lente d&eacute;bandade de tout ce monde &eacute;chauff&eacute; et las. Autour de lui,
+l'encombrement du pav&eacute; et des trottoirs continuait, un flot ininterrompu
+de gens, l'&eacute;ternelle foule &agrave; exploiter, les actionnaires de demain, qui
+ne pouvaient passer devant cette grande loterie de la sp&eacute;culation, sans
+tourner la t&ecirc;te, dans le d&eacute;sir et la crainte de ce qui se faisait l&agrave;, ce
+myst&egrave;re des op&eacute;rations financi&egrave;res, d'autant plus attirant pour les
+cervelles fran&ccedil;aises, que tr&egrave;s peu d'entre elles le p&eacute;n&egrave;trent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s sa derni&egrave;re et d&eacute;sastreuse affaire de terrains, lorsque Saccard
+dut quitter son palais du parc Monceau, qu'il abandonnait &agrave; ses
+cr&eacute;anciers, pour &eacute;viter une catastrophe plus grande, son id&eacute;e fut
+d'abord de se r&eacute;fugier chez son fils Maxime. Celui-ci, depuis la mort de
+sa femme, qui dormait dans un petit cimeti&egrave;re de la Lombardie, occupait
+seul un h&ocirc;tel de l'avenue de l'Imp&eacute;ratrice, o&ugrave; il avait organis&eacute; sa vie
+avec un sage et f&eacute;roce &eacute;go&iuml;sme; il y mangeait la fortune de la morte
+sans une faute, en gar&ccedil;on de faible sant&eacute; que le vice avait pr&eacute;cocement
+m&ucirc;ri; et, d'une voix nette, il refusa &agrave; son p&egrave;re de le prendre chez lui,
+pour continuer &agrave; vivre tous deux en bon accord, expliquait-il de son air
+souriant et avis&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, Saccard songea &agrave; une autre retraite. Il allait louer une
+petite maison &agrave; Passy, un asile bourgeois de commer&ccedil;ant retir&eacute;,
+lorsqu'il se souvint que le rez-de-chauss&eacute;e et le premier &eacute;tage de
+l'h&ocirc;tel d'Orviedo, rue Saint-Lazare, n'&eacute;taient toujours pas occup&eacute;s,
+portes et fen&ecirc;tres closes. La princesse d'Orviedo, install&eacute;e dans trois
+chambres du second depuis la mort de son mari, n'avait pas m&ecirc;me fait
+mettre d'&eacute;criteau &agrave; la porte coch&egrave;re, que les herbes envahissaient. Une
+porte basse, &agrave; l'autre bout de la fa&ccedil;ade, menait au deuxi&egrave;me &eacute;tage, par
+un escalier de service. Et, souvent en rapport d'affaires avec la
+princesse, dans les visites qu'il lui rendait, il s'&eacute;tait &eacute;tonn&eacute; de la
+n&eacute;gligence qu'elle apportait &agrave; tirer un parti convenable de son
+immeuble. Mais elle hochait la t&ecirc;te, elle avait sur les choses de
+l'argent des id&eacute;es &agrave; elle. Pourtant, lorsqu'il se pr&eacute;senta pour louer en
+son nom, elle consentit tout de suite, elle lui c&eacute;da, moyennant un loyer
+d&eacute;risoire de dix mille francs, ce rez-de-chauss&eacute;e et ce premier &eacute;tage
+somptueux, d'installation princi&egrave;re, qui en valait certainement le
+double.</p>
+
+<p>On se souvenait du faste affich&eacute; par le prince d'Orviedo. C'&eacute;tait dans
+le coup de fi&egrave;vre de son immense fortune financi&egrave;re, lorsqu'il &eacute;tait
+venu d'Espagne, d&eacute;barquant &agrave; Paris au milieu d'une pluie de millions,
+qu'il avait achet&eacute; et fait r&eacute;parer cet h&ocirc;tel, en l'attendant le palais
+de marbre et d'or dont il r&ecirc;vait d'&eacute;tonner le monde. La construction
+datait du si&egrave;cle dernier, une de ces maisons de plaisance, b&acirc;ties au
+milieu de vastes jardins par des seigneurs galants; mais, d&eacute;molie en
+partie, reb&acirc;tie dans de plus s&eacute;v&egrave;res proportions, elle n'avait gard&eacute;, de
+son parc d'autrefois, qu'une large cour bord&eacute;e d'&eacute;curies et de remises,
+que la rue projet&eacute;e du Cardinal-Fesch allait s&ucirc;rement emporter. Le
+prince la tenait de la succession d'une demoiselle Saint-Germain, dont
+la propri&eacute;t&eacute; s'&eacute;tendait jadis jusqu'&agrave; la rue des Trois-Fr&egrave;res, l'ancien
+prolongement de la rue Taitbout. D'ailleurs, l'h&ocirc;tel avait conserv&eacute; son
+entr&eacute;e sur la rue Saint-Lazare, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec une grande b&acirc;tisse de
+la m&ecirc;me &eacute;poque, la Folie-Beauvilliers d'autrefois, que les Beauvilliers
+occupaient encore, &agrave; la suite d'une ruine lente; et eux poss&eacute;daient un
+reste d'admirable jardin, des arbres magnifiques, condamn&eacute;s aussi &agrave;
+dispara&icirc;tre, dans le bouleversement prochain du quartier.</p>
+
+<p>Au milieu de son d&eacute;sastre, Saccard tra&icirc;nait une queue de serviteurs, les
+d&eacute;bris de son trop nombreux personnel un valet de chambre, un chef de
+cuisine et sa femme, charg&eacute;e de la lingerie, une autre femme rest&eacute;e on
+ne savait pourquoi, un cocher et deux palefreniers; et il encombra les
+&eacute;curies et les remises, y mit deux chevaux, trois voitures, installa au
+rez-de-chauss&eacute;e un r&eacute;fectoire pour ses gens. C'&eacute;tait l'homme qui n'avait
+pas cinq cents francs solides dans sa caisse, mais qui vivait sur un
+pied de deux ou trois cent mille francs par an. Aussi trouva-t-il le
+moyen de remplir de sa personne les vastes appartements du premier
+&eacute;tage, les trois salons, les cinq chambres &agrave; coucher, sans compter
+l'immense salle &agrave; manger, o&ugrave; l'on dressait une table de cinquante
+couverts. L&agrave;, autrefois, une porte ouvrait sur un escalier int&eacute;rieur,
+conduisant au second &eacute;tage, dans une autre salle &agrave; manger, plus petite;
+et la princesse, qui avait r&eacute;cemment lou&eacute; cette partie du second &agrave; un
+ing&eacute;nieur, M. Hamelin, un c&eacute;libataire vivant avec sa s&oelig;ur, s'&eacute;tait
+content&eacute;e de faire condamner la porte, &agrave; l'aide de deux fortes vis. Elle
+partageait ainsi l'ancien escalier de service avec ce locataire, tandis
+que Saccard avait seul la jouissance du grand escalier. Il meubla en
+partie quelques pi&egrave;ces de ses d&eacute;pouilles du parc Monceau, laissa les
+autres vides, parvint quand m&ecirc;me &agrave; rendre la vie &agrave; cette enfilade de
+murailles tristes et nues, dont une main obstin&eacute;e semblait avoir arrach&eacute;
+jusqu'aux moindres bouts de tenture, d&egrave;s le lendemain de la mort du
+prince. Et il put recommencer le r&ecirc;ve d'une grande fortune.</p>
+
+<p>La princesse d'Orviedo &eacute;tait alors une des curieuses physionomies de
+Paris. Il y avait quinze ans, elle s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute;e &agrave; &eacute;pouser le prince,
+qu'elle n'aimait point, pour ob&eacute;ir &agrave; un ordre formel de sa m&egrave;re, la
+duchesse de Combeville. A cette &eacute;poque, cette jeune fille de vingt ans
+avait un grand renom de beaut&eacute; et de sagesse, tr&egrave;s religieuse, un peu
+trop grave, bien qu'aimant le monde avec passion. Elle ignorait les
+singuli&egrave;res histoires qui couraient sur le prince, les origines de sa
+royale fortune &eacute;valu&eacute;e &agrave; trois cents millions, toute une vie de vols
+effroyables, non plus au coin des bois, &agrave; main arm&eacute;e, comme les nobles
+aventuriers de jadis, mais en correct bandit moderne, au clair soleil de
+la Bourse, dans la poche du pauvre monde cr&eacute;dule, parmi les
+effondrements et la mort. L&agrave;-bas en Espagne, ici en France, le prince
+s'&eacute;tait, pendant vingt ann&eacute;es, fait sa part du lion dans toutes les
+grandes canailleries rest&eacute;es l&eacute;gendaires. Bien que ne soup&ccedil;onnant rien
+de la boue et du sang o&ugrave; il venait de ramasser tant de millions, elle
+avait &eacute;prouv&eacute; pour lui, d&egrave;s la premi&egrave;re rencontre, une r&eacute;pugnance que sa
+religion devait rester impuissante &agrave; vaincre; et, bient&ocirc;t, une rancune
+sourde, grandissante, s'&eacute;tait jointe &agrave; cette antipathie, celle de
+n'avoir pas un enfant de ce mariage subi par ob&eacute;issance. La maternit&eacute;
+lui aurait suffi, elle adorait les enfants, elle en arrivait &agrave; la haine
+contre cet homme qui, apr&egrave;s avoir d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; l'amante, ne pouvait m&ecirc;me
+contenter la m&egrave;re. C'&eacute;tait &agrave; ce moment qu'on avait vu la princesse se
+jeter dans un luxe inou&iuml;, aveugler Paris de l'&eacute;clat de ses f&ecirc;tes, mener
+un train fastueux, que les Tuileries, disait-on, jalousaient. Puis,
+brusquement, au lendemain de la mort du prince, foudroy&eacute; par une
+apoplexie, l'h&ocirc;tel de la rue Saint-Lazare &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; un silence
+absolu, &agrave; une nuit compl&egrave;te. Plus une lumi&egrave;re, plus un bruit, les portes
+et les fen&ecirc;tres demeuraient closes, et la rumeur se r&eacute;pandait que la
+princesse, apr&egrave;s avoir d&eacute;m&eacute;nag&eacute; violemment le rez-de-chauss&eacute;e et le
+premier &eacute;tage, s'&eacute;tait retir&eacute;e comme une recluse, dans trois petites
+pi&egrave;ces du second, avec une ancienne femme de chambre de sa m&egrave;re, la
+vielle Sophie, qui l'avait &eacute;lev&eacute;e. Quand elle avait reparu, elle &eacute;tait
+v&ecirc;tue d'une simple robe de laine noire, les cheveux cach&eacute;s sous un fichu
+de dentelle, petite et grasse toujours, avec son front &eacute;troit, son joli
+visage rond aux dents de perles entre des l&egrave;vres serr&eacute;es, mais ayant
+d&eacute;j&agrave; le teint jaune, le visage muet, enfonc&eacute; dans une volont&eacute; unique,
+d'une religieuse clo&icirc;tr&eacute;e depuis longtemps. Elle venait d'avoir trente
+ans, elle n'avait plus v&eacute;cu depuis lors que pour des &oelig;uvres immenses de
+charit&eacute;.</p>
+
+<p>Dans Paris, la surprise &eacute;tait grande, et il circula toutes sortes
+d'histoires extraordinaires. La princesse avait h&eacute;rit&eacute; de la fortune
+totale, les fameux trois cents millions dont la chronique des journaux
+eux-m&ecirc;mes s'occupait. Et la l&eacute;gende qui finit par s'&eacute;tablir fut
+romantique. Un homme, un inconnu v&ecirc;tu de noir, racontait-on, comme la
+princesse allait se mettre au lit, &eacute;tait un soir apparu tout d'un coup
+dans sa chambre, sans qu'elle e&ucirc;t jamais compris par quelle porte
+secr&egrave;te il avait pu entrer; et ce que cet homme lui avait dit, personne
+au monde ne le savait; mais il devait lui avoir r&eacute;v&eacute;l&eacute; l'origine
+abominable des trois cents millions, en exigeant peut-&ecirc;tre d'elle le
+serment de r&eacute;parer tant d'iniquit&eacute;s, si elle voulait &eacute;viter d'affreuses
+catastrophes. Ensuite, l'homme avait disparu. Depuis cinq ans qu'elle se
+trouvait veuve, &eacute;tait-ce en effet pour ob&eacute;ir &agrave; un ordre venu de
+l'au-del&agrave;, &eacute;tait-ce plut&ocirc;t dans une simple r&eacute;volte d'honn&ecirc;tet&eacute;,
+lorsqu'elle avait eu en main le dossier de sa fortune? la v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait
+qu'elle ne vivait plus que dans une ardente fi&egrave;vre de renoncement et de
+r&eacute;paration. Chez cette femme qui n'avait pas &eacute;t&eacute; amante et qui n'avait
+pu &ecirc;tre m&egrave;re, toutes les tendresses refoul&eacute;es, surtout l'amour avort&eacute;
+de l'enfant, s'&eacute;panouissaient en une v&eacute;ritable passion pour les pauvres,
+pour les faibles, les d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s, les souffrants, ceux dont elle croyait
+d&eacute;tenir les millions vol&eacute;s, ceux &agrave; qui elle jurait de les restituer
+royalement, en pluie d'aum&ocirc;nes.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, l'id&eacute;e fixe s'empara d'elle, le clou de l'obsession entra dans
+son cr&acirc;ne elle ne se consid&eacute;ra plus que comme un banquier, chez qui les
+pauvres avaient d&eacute;pos&eacute; trois cents millions, pour qu'ils fussent
+employ&eacute;s au mieux de leur usage; elle ne fut plus qu'un comptable, un
+homme d'affaires, vivant dans les chiffres, au milieu d'un peuple de
+notaires, d'ouvriers et d'architectes. Au-dehors, elle avait install&eacute;
+tout un vaste bureau avec une vingtaine d'employ&eacute;s. Chez elle, dans ses
+trois pi&egrave;ces &eacute;troites, elle ne recevait que quatre ou cinq
+interm&eacute;diaires, ses lieutenants; et elle passait l&agrave; ses journ&eacute;es, &agrave; un
+bureau, comme un directeur de grandes entreprises, clo&icirc;tr&eacute;e loin des
+importuns, parmi un amoncellement paperasses qui la d&eacute;bordait. Son r&ecirc;ve
+&eacute;tait de soulager toutes les mis&egrave;res, depuis l'enfant qui souffre d'&ecirc;tre
+n&eacute; jusqu'au vieillard qui ne peut mourir sans souffrance. Pendant ces
+cinq ann&eacute;es, jetant l'or &agrave; pleines mains, elle avait fond&eacute;, &agrave; la
+Villette, la Cr&egrave;che Sainte-Marie, avec des berceaux blancs pour les
+tout-petits, des lits bleus pour les plus grands, une vaste et claire
+installation que fr&eacute;quentaient d&eacute;j&agrave; trois cents enfants; un orphelinat &agrave;
+Saint-Mand&eacute;, l'Orphelinat Saint-Joseph, o&ugrave; cent gar&ccedil;ons et cent filles
+recevaient une &eacute;ducation et une instruction telles qu'on les donne dans
+les familles bourgeoises; enfin, un asile pour les vieillards &agrave;
+Ch&acirc;tillon, pouvant admettre cinquante hommes et cinquante femmes, et un
+h&ocirc;pital de deux cents lits dans un faubourg, l'H&ocirc;pital Saint-Marceau,
+dont on venait seulement d'ouvrir les salles. Mais son &oelig;uvre pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e,
+celle qui absorbait en ce moment tout son c&oelig;ur, &eacute;tait l'&OElig;uvre du
+Travail, une cr&eacute;ation &agrave; elle, une maison qui devait remplacer la maison
+de correction, o&ugrave; trois cents enfants, cent cinquante filles et cent
+cinquante gar&ccedil;ons, ramass&eacute;s sur le pav&eacute; de Paris, dans la d&eacute;bauche et
+dans le crime, &eacute;taient r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;s par de bons soins et par
+l'apprentissage d'un m&eacute;tier. Ces diverses fondations, des dons
+consid&eacute;rables, une prodigalit&eacute; folle dans la charit&eacute;, lui avaient d&eacute;vor&eacute;
+pr&egrave;s de cents millions en cinq ans. Encore quelques ann&eacute;es de ce train,
+et elle serait ruin&eacute;e, sans avoir r&eacute;serv&eacute; m&ecirc;me la petite rente
+n&eacute;cessaire au pain et au lait dont elle vivait maintenant. Lorsque sa
+vieille bonne, Sophie, sortant de son continuel silence, la grondait
+d'un mot rude, en lui proph&eacute;tisant qu'elle mourrait sur la paille, elle
+avait un faible sourire, le seul qui par&ucirc;t d&eacute;sormais sur ses l&egrave;vres
+d&eacute;color&eacute;es, un divin sourire d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Ce fut justement &agrave; l'occasion de l'&OElig;uvre du Travail que Saccard fit la
+connaissance de la princesse d'Orviedo. Il &eacute;tait un des propri&eacute;taires du
+terrain qu'elle acheta pour cette &oelig;uvre, un ancien jardin plant&eacute; de
+beaux arbres, qui touchait au parc de Neuilly et qui se trouvait en
+bordure, le long du boulevard Bineau. Il l'avait s&eacute;duite par la fa&ccedil;on
+vive dont il traitait les affaires, elle voulut le revoir, &agrave; la suite de
+certaines difficult&eacute;s avec ses entrepreneurs. Lui-m&ecirc;me s'&eacute;tait int&eacute;ress&eacute;
+aux travaux, l'imagination prise, charm&eacute; du plan grandiose qu'elle
+imposait &agrave; l'architecte deux ailes monumentales, l'une pour les gar&ccedil;ons,
+l'autre pour les filles, reli&eacute;es entre elles par un corps de logis,
+contenant la chapelle, la communaut&eacute;, l'administration, tous les
+services; et chaque aile avait son pr&eacute;au immense, ses ateliers, ses
+d&eacute;pendances de toutes sortes. Mais surtout ce qui le passionnait, dans
+son propre go&ucirc;t du grand et du fastueux, c'&eacute;tait le luxe d&eacute;ploy&eacute;, la
+construction &eacute;norme et faite de mat&eacute;riaux &agrave; d&eacute;fier les si&egrave;cles, les
+marbres prodigu&eacute;s, une cuisine rev&ecirc;tue de fa&iuml;ence o&ugrave; l'on aurait fait
+cuire un b&oelig;uf, des r&eacute;fectoires gigantesques aux riches lambris de
+ch&ecirc;ne, des dortoirs inond&eacute;s de lumi&egrave;re, &eacute;gay&eacute;s de claires peintures, une
+lingerie, une salle de bains, une infirmerie install&eacute;es avec des
+raffinements excessifs; et, partout, des d&eacute;gagements vastes, des
+escaliers, des corridors, a&eacute;r&eacute;s l'&eacute;t&eacute;, chauff&eacute;s l'hiver; et la maison
+enti&egrave;re baignant dans le soleil, une gaiet&eacute; de jeunesse, un bien-&ecirc;tre de
+grosse fortune. Quand l'architecte, inquiet, trouvant toute cette
+magnificence inutile, parlait de la d&eacute;pense, la princesse l'arr&ecirc;tait
+d'un mot elle avait eu le luxe, elle voulait le donner aux pauvres, pour
+qu'ils en jouissent &agrave; leur tour, eux qui font le luxe des riches. Son
+id&eacute;e fixe &eacute;tait faite de ce r&ecirc;ve: combler les mis&eacute;rables, les coucher
+dans les lits, les asseoir &agrave; la table des heureux de ce monde, non plus
+l'aum&ocirc;ne d'une cro&ucirc;te de pain, d'un grabat de hasard, mais la vie large
+au travers de palais o&ugrave; ils seraient chez eux, prenant leur revanche,
+go&ucirc;tant les jouissances des triomphateurs. Seulement, dans ce
+gaspillage, au milieu des devis &eacute;normes, elle &eacute;tait abominablement
+vol&eacute;e; une nu&eacute;e d'entrepreneurs vivaient d'elle, sans compter les pertes
+dues &agrave; la mauvaise surveillance; on dilapidait le bien des pauvres. Et
+ce fut Saccard qui lui ouvrit les yeux, en la priant de le laisser tirer
+les comptes au clair, absolument d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; d'ailleurs, pour l'unique
+plaisir de r&eacute;gler cette folle danse de millions qui l'enthousiasmait.
+Jamais il ne s'&eacute;tait montr&eacute; si scrupuleusement honn&ecirc;te. Il fut, dans
+cette affaire colossale et compliqu&eacute;e, le plus actif, le plus probe des
+collaborateurs, donnant son temps, son argent m&ecirc;me, simplement
+r&eacute;compens&eacute; par cette joie des sommes consid&eacute;rables qui lui passaient
+entre les mains. On ne connaissait gu&egrave;re que lui &agrave; l'&OElig;uvre du Travail,
+o&ugrave; la princesse n'allait jamais, pas plus qu'elle n'allait visiter ses
+autres fondations, cach&eacute;e au fond de ses trois petites pi&egrave;ces, comme la
+bonne d&eacute;esse invisible; et lui, ador&eacute;, il y &eacute;tait b&eacute;ni, accabl&eacute; de toute
+la reconnaissance dont elle semblait ne pas vouloir.</p>
+
+<p>Sans doute, depuis cette &eacute;poque, Saccard nourrissait un vague projet,
+qui, tout d'un coup, lorsqu'il fut install&eacute; dans l'h&ocirc;tel d'Orviedo comme
+locataire, prit la nettet&eacute; aigu&euml; d'un d&eacute;sir. Pourquoi ne se
+consacrerait-il pas tout entier &agrave; l'administration des bonnes &oelig;uvres de
+la princesse? Dans l'heure de doute o&ugrave; il &eacute;tait, vaincu de la
+sp&eacute;culation, ne sachant quelle fortune refaire, cela lui apparaissait
+comme une incarnation nouvelle, une brusque mont&eacute;e d'apoth&eacute;ose: devenir
+le dispensateur de cette royale charit&eacute;, canaliser ce flot d'or qui
+coulait sur Paris. Il restait deux cents millions, quelles &oelig;uvres &agrave;
+cr&eacute;er encore, quelle cit&eacute; du miracle &agrave; faire sortir du sol! Sans compter
+que, lui, les ferait fructifier, ces millions, les doublerait, les
+triplerait, saurait si bien les employer qu'il en tirerait un monde.
+Alors, avec sa passion, tout s'&eacute;largit, il ne v&eacute;cut plus que de cette
+pens&eacute;e grisante, les r&eacute;pandre en aum&ocirc;nes sans fin, en noyer la France
+heureuse; et il s'attendrissait, car il &eacute;tait d'une probit&eacute; parfaite,
+pas un sou ne lui demeurait aux doigts. Ce fut, dans son cr&acirc;ne de
+visionnaire, une idylle g&eacute;ante, l'idylle d'un inconscient, o&ugrave; ne se
+m&ecirc;lait aucun d&eacute;sir de racheter ses anciens brigandages financiers.
+D'autant plus que, tout de m&ecirc;me, au bout, il y avait le r&ecirc;ve de sa vie
+enti&egrave;re, sa conqu&ecirc;te de Paris. &Ecirc;tre le roi de la charit&eacute;, le Dieu ador&eacute;
+de la multitude des pauvres, devenir unique et populaire, occuper de lui
+le monde, cela d&eacute;passait son ambition. Quels prodiges ne r&eacute;aliserait-il
+pas, s'il employait &agrave; &ecirc;tre bon ses facult&eacute;s d'homme d'affaires, sa ruse,
+son obstination, son manque complet de pr&eacute;jug&eacute;s! Et il aurait la force
+irr&eacute;sistible qui gagne les batailles, l'argent, l'argent &agrave; pleins
+coffres, l'argent qui fait tant de mal souvent et qui ferait tant de
+bien, le jour o&ugrave; l'on mettrait &agrave; donner son orgueil et son plaisir!</p>
+
+<p>Puis, agrandissant encore son projet, Saccard en arriva &agrave; se demander
+pourquoi il n'&eacute;pouserait pas la princesse d'Orviedo. Cela fixerait les
+positions, emp&ecirc;cherait les interpr&eacute;tations mauvaises. Pendant un mois,
+il man&oelig;uvra adroitement, exposa des plans superbes, crut se rendre
+indispensable; et un jour, d'une voix tranquille, redevenu na&iuml;f, il fit
+sa proposition, d&eacute;veloppa son grand projet. C'&eacute;tait une v&eacute;ritable
+association qu'il offrait, il se donnait comme le liquidateur des sommes
+vol&eacute;es par le prince, il s'engageait &agrave; les rendre aux pauvres,
+d&eacute;cupl&eacute;es. D'ailleurs, la princesse, dans son &eacute;ternelle robe noire, avec
+son fichu de dentelle sur la t&ecirc;te, l'&eacute;couta attentivement, sans qu'une
+&eacute;motion quelconque anim&acirc;t sa face jaune. Elle &eacute;tait tr&egrave;s frapp&eacute;e des
+avantages que pourrait avoir une association pareille, indiff&eacute;rente, du
+reste, aux autres consid&eacute;rations. Puis, ayant remis sa r&eacute;ponse au
+lendemain, elle finit par refuser: sans doute elle avait r&eacute;fl&eacute;chi
+qu'elle ne serait plus seule ma&icirc;tresse de ses aum&ocirc;nes, et elle entendait
+en disposer en souveraine absolue, m&ecirc;me follement. Mais elle expliqua
+qu'elle serait heureuse de le garder comme conseiller, elle montra
+combien pr&eacute;cieuse elle estimait sa collaboration, en le priant de
+continuer &agrave; s'occuper de l'&OElig;uvre du Travail, dont il &eacute;tait le v&eacute;ritable
+directeur.</p>
+
+<p>Toute une semaine, Saccard &eacute;prouva un violent chagrin, ainsi qu'&agrave; la
+perte d'une id&eacute;e ch&egrave;re; non pas qu'il se sent&icirc;t retomber au gouffre du
+brigandage; mais, de m&ecirc;me qu'une romance sentimentale met des larmes aux
+yeux des ivrognes les plus abjects, cette colossale idylle du bien fait
+&agrave; coups de millions avait attendri sa vieille &acirc;me de corsaire. Il
+tombait une fois encore, et de tr&egrave;s haut il lui semblait &ecirc;tre d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;.
+Par l'argent, il avait toujours voulu, en m&ecirc;me temps que la satisfaction
+de ses app&eacute;tits, la magnificence d'une vie princi&egrave;re; et jamais il ne
+l'avait eue, assez haute. Il s'enrageait, &agrave; mesure que chacune de ses
+chutes emportait un espoir. Aussi, lorsque son projet croula devant le
+refus tranquille et net de la princesse, se trouva-t-il rejet&eacute; &agrave; une
+furieuse envie de bataille. Se battre, &ecirc;tre le plus fort dans la dure
+guerre de la sp&eacute;culation, manger les autres pour ne pas qu'ils vous
+mangent, c'&eacute;tait, apr&egrave;s sa soif de splendeur et de jouissance, la grande
+cause, l'unique cause de sa passion des affaires. S'il ne th&eacute;saurisait
+pas, il avait l'autre joie, la lutte des gros chiffres, les fortunes
+lanc&eacute;es comme des corps d'arm&eacute;e, les chocs des millions adverses, avec
+les d&eacute;routes, avec les victoires, qui le grisaient. Et tout de suite
+reparut sa haine de Gundermann, son effr&eacute;n&eacute; besoin de revanche: abattre
+Gundermann, cela le hantait d'un d&eacute;sir chim&eacute;rique, chaque fois qu'il
+&eacute;tait par terre, vaincu. S'il sentait l'enfantillage d'une pareille
+tentative, ne pourrait-il du moins l'entamer, se faire une place en face
+de lui, le forcer au partage, comme ces monarques de contr&eacute;es voisines
+et d'&eacute;gale puissance, qui se traitent de cousins? Ce fut alors que, de
+nouveau, la Bourse l'attira, la t&ecirc;te emplie d'affaires &agrave; lancer,
+sollicit&eacute; en tous sens par des projets contraires, dans une telle
+fi&egrave;vre, qu'il ne sut que d&eacute;cider, jusqu'au jour o&ugrave; une id&eacute;e supr&ecirc;me,
+d&eacute;mesur&eacute;e, se d&eacute;gagea des autres et s'empara peu &agrave; peu de lui tout
+entier.</p>
+
+<p>Depuis qu'il habitait l'h&ocirc;tel d'Orviedo, Saccard apercevait parfois la
+s&oelig;ur de l'ing&eacute;nieur Hamelin qui habitait le petit appartement du
+second, une femme d'une taille admirable, Mme Caroline, comme on la
+nommait famili&egrave;rement. Surtout, ce qui l'avait frapp&eacute;, &agrave; la premi&egrave;re
+rencontre, c'&eacute;tait ses cheveux blancs superbes, une royale couronne de
+cheveux blancs, d'un si singulier effet sur ce front de femme jeune
+encore, &acirc;g&eacute;e de trente-six ans &agrave; peine. D&egrave;s vingt-cinq ans, elle &eacute;tait
+ainsi devenue toute blanche. Ses sourcils, rest&eacute;s noirs et tr&egrave;s fournis,
+gardaient une jeunesse, une &eacute;tranget&eacute; vive &agrave; son visage encadr&eacute;
+d'hermine. Elle n'avait jamais &eacute;t&eacute; jolie, avec son menton et son nez
+trop forts, sa bouche large dont les grosses l&egrave;vres exprimaient une
+bont&eacute; exquise. Mais, certainement, cette toison blanche, cette blancheur
+envol&eacute;e de fins cheveux de soie, adoucissait sa physionomie un peu dure,
+lui donnait un charme souriant de grand-m&egrave;re, dans une fra&icirc;cheur et une
+force de belle amoureuse. Elle &eacute;tait grande, solide, la d&eacute;marche franche
+et tr&egrave;s noble.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il la rencontrait, Saccard, plus petit qu'elle, la
+suivait des yeux, int&eacute;ress&eacute;, enviant sourdement cette taille haute,
+cette carrure saine. Et, peu &agrave; peu, par l'entourage, il connut toute
+l'histoire des Hamelin. Ils &eacute;taient, Caroline et Georges, les enfants
+d'un m&eacute;decin de Montpellier, savant remarquable, catholique exalt&eacute;, mort
+sans fortune. Lorsque le p&egrave;re s'en alla, la fille avait dix-huit ans,
+le gar&ccedil;on dix-neuf; et, comme celui-ci venait d'entrer &agrave; l'&Eacute;cole
+polytechnique, elle le suivit &agrave; Paris, o&ugrave; elle se pla&ccedil;a institutrice. Ce
+fut elle qui lui glissa des pi&egrave;ces de cent sous, qui l'entretint
+d'argent de poche, pendant les deux ann&eacute;es de cours; plus tard, lorsque,
+sorti dans un mauvais rang, il dut battre le pav&eacute;, ce fut elle encore
+qui le soutint, en attendant qu'il trouv&acirc;t une situation. Ces deux
+enfants s'adoraient, faisaient le r&ecirc;ve de ne se quitter jamais.
+Pourtant, un mariage inesp&eacute;r&eacute; s'&eacute;tant pr&eacute;sent&eacute;, la bonne gr&acirc;ce et
+l'intelligence vive de la jeune fille ayant conquis un brasseur
+millionnaire, dans la maison o&ugrave; elle &eacute;tait en place, Georges voulut
+qu'elle accept&acirc;t: ce dont il se repentit cruellement, car, au bout de
+quelques ann&eacute;es de m&eacute;nage, Caroline fut oblig&eacute;e d'exiger une s&eacute;paration
+pour ne pas &ecirc;tre tu&eacute;e par son mari, qui buvait et la poursuivait avec un
+couteau, dans des crises d'imb&eacute;cile jalousie. Elle &eacute;tait alors &acirc;g&eacute;e de
+vingt-six ans, elle se retrouvait pauvre, s'&eacute;tant obstin&eacute;e &agrave; ne
+r&eacute;clamer aucune pension de l'homme qu'elle quittait. Mais son fr&egrave;re
+avait enfin, apr&egrave;s bien des tentatives, mis la main sur une besogne qui
+lui plaisait: il allait partir pour l'&Eacute;gypte, avec la Commission charg&eacute;e
+des premi&egrave;res &eacute;tudes du canal de Suez; et il emmena sa s&oelig;ur, elle
+s'installa vaillamment &agrave; Alexandrie, recommen&ccedil;a &agrave; donner des le&ccedil;ons,
+pendant que lui courait le pays. Ils rest&egrave;rent ainsi en &Eacute;gypte jusqu'en
+1859, ils assist&egrave;rent aux premiers coups de pioche sur la plage de
+Port-Sa&iuml;d: une maigre &eacute;quipe de cent cinquante terrassiers &agrave; peine,
+perdue au milieu des sables, command&eacute;e par une poign&eacute;e d'ing&eacute;nieurs.
+Puis, Hamelin, envoy&eacute; en Syrie pour assurer les approvisionnements, y
+resta, &agrave; la suite d'une f&acirc;cherie avec ses chefs. Il fit venir Caroline &agrave;
+Beyrouth, o&ugrave; d'autres &eacute;l&egrave;ves l'attendaient, il se lan&ccedil;a dans une grosse
+affaire, patronn&eacute;e par une compagnie fran&ccedil;aise, le trac&eacute; d'une route
+carrossable de Beyrouth &agrave; Damas, la premi&egrave;re, l'unique voie ouverte &agrave;
+travers les gorges du Liban; et ils v&eacute;curent encore trois ann&eacute;es l&agrave;,
+jusqu'&agrave; l'ach&egrave;vement de la route, lui visitant les montagnes,
+s'absentant deux mois pour un voyage &agrave; Constantinople, &agrave; travers le
+Taurus, elle le suivant d&egrave;s qu'elle pouvait s'&eacute;chapper, &eacute;pousant les
+projets de r&eacute;veil qu'il faisait, &agrave; battre cette vieille terre endormie
+sous la cendre des civilisations mortes. Il avait amass&eacute; tout un
+portefeuille d&eacute;bordant d'id&eacute;es et de plans, il sentait l'imp&eacute;rieuse
+n&eacute;cessit&eacute; de rentrer en France, s'il voulait donner un corps &agrave; ce vaste
+ensemble d'entreprises, former des soci&eacute;t&eacute;s, trouver des capitaux. Et,
+apr&egrave;s neuf ann&eacute;es de s&eacute;jour en Orient, ils partirent, ils eurent la
+curiosit&eacute; de repasser par l'&Eacute;gypte, o&ugrave; les travaux du canal de Suez les
+enthousiasm&egrave;rent: une ville avait pouss&eacute; en quatre ans dans les sables
+de la plage de Port-Sa&iuml;d, tout un peuple s'agitait l&agrave;, les fourmis
+humaines s'&eacute;taient multipli&eacute;es, changeaient la face de la terre. Mais, &agrave;
+Paris, une malchance noire attendait Hamelin. Depuis quinze mois, il
+s'y d&eacute;battait avec ses projets, sans pouvoir communiquer sa foi &agrave;
+personne, trop modeste, peu bavard, &eacute;chou&eacute; &agrave; ce deuxi&egrave;me &eacute;tage de
+l'h&ocirc;tel d'Orviedo, dans un petit appartement de cinq pi&egrave;ces qu'il louait
+douze cents francs, plus loin du succ&egrave;s que lorsqu'il courait les monts
+et les plaines de l'Asie. Leurs &eacute;conomies s'&eacute;puisaient rapidement, le
+fr&egrave;re et la s&oelig;ur en arrivaient &agrave; une grande g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Ce fut m&ecirc;me ce qui int&eacute;ressa Saccard, cette tristesse croissante de Mme
+Caroline, dont la belle gaiet&eacute; s'assombrissait du d&eacute;couragement o&ugrave; elle
+voyait tomber son fr&egrave;re. Dans leur m&eacute;nage, elle &eacute;tait un peu l'homme.
+Georges, qui lui ressemblait beaucoup physiquement, en plus fr&ecirc;le, avec
+des facult&eacute;s de travail rares; mais il s'absorbait dans ses &eacute;tudes, il
+ne fallait point l'en sortir. Jamais il n'avait voulu se marier, n'en
+&eacute;prouvant pas le besoin, adorant sa s&oelig;ur, ce qui lui suffisait. Il
+devait avoir des ma&icirc;tresses d'un jour, qu'on ne connaissait pas. Et cet
+ancien piocheur de l'&Eacute;cole polytechnique, aux conceptions si vastes,
+d'un z&egrave;le si ardent pour tout ce qu'il entreprenait, montrait parfois
+une telle na&iuml;vet&eacute;, qu'on l'aurait jug&eacute; un peu sot. &Eacute;lev&eacute; dans le
+catholicisme le plus &eacute;troit, il avait gard&eacute; sa religion d'enfant, il
+pratiquait, tr&egrave;s convaincu; tandis que sa s&oelig;ur s'&eacute;tait reprise par une
+lecture immense, par toute la vaste instruction qu'elle se donnait &agrave; son
+c&ocirc;t&eacute;, aux longues heures o&ugrave; il s'enfon&ccedil;ait dans ses travaux techniques.
+Elle parlait quatre langues, elle avait lu les &eacute;conomistes, les
+philosophes, passionn&eacute;e un instant pour les th&eacute;ories socialistes et
+&eacute;volutionnistes; mais elle s'&eacute;tait calm&eacute;e, elle devait surtout &agrave; ses
+voyages, &agrave; son long s&eacute;jour parmi des civilisations lointaines, une
+grande tol&eacute;rance, un bel &eacute;quilibre de sagesse. Si elle ne croyait plus,
+elle demeurait tr&egrave;s respectueuse de la foi de son fr&egrave;re. Entre eux, il y
+avait eu une explication, et jamais ils n'en avaient reparl&eacute;. Elle &eacute;tait
+une intelligence, dans sa simplicit&eacute; et sa bonhomie; et, d'un courage &agrave;
+vivre extraordinaire, d'une bravoure joyeuse qui r&eacute;sistait aux cruaut&eacute;s
+du sort, elle avait coutume de dire qu'un seul chagrin &eacute;tait rest&eacute;
+saignant en elle, celui de n'avoir pas eu d'enfant.</p>
+
+<p>Saccard put rendre &agrave; Hamelin un service, un petit travail qu'il lui
+procura, des commanditaires qui avaient besoin d'un ing&eacute;nieur pour un
+rapport sur le rendement d'une machine nouvelle. Et il for&ccedil;a ainsi
+l'intimit&eacute; du fr&egrave;re et de la s&oelig;ur, il monta fr&eacute;quemment passer une
+heure entre eux, dans leur salon, leur seule grande pi&egrave;ce, qu'ils
+avaient transform&eacute;e en cabinet de travail. Cette pi&egrave;ce restait d'une
+nudit&eacute; absolue, meubl&eacute;e seulement d'une longue table &agrave; dessiner, d'une
+autre table plus petite, encombr&eacute;e de papiers, et d'une demi-douzaine de
+chaises. Sur la chemin&eacute;e, des livres s'empilaient. Mais, aux murs, une
+d&eacute;coration improvis&eacute;e &eacute;gayait ce vide, une s&eacute;rie de plans, une suite
+d'aquarelles claires, chaque feuille fix&eacute;e avec quatre clous. C'&eacute;tait
+son portefeuille de projets qu'Hamelin avait ainsi &eacute;tal&eacute;, les notes
+prises en Syrie, toute sa fortune future; et les aquarelles &eacute;taient de
+Mme Caroline, des vues de l&agrave;-bas, des types, des costumes, ce qu'elle
+avait remarqu&eacute; et croqu&eacute; en accompagnant son fr&egrave;re, avec un sens tr&egrave;s
+personnel de coloriste, sans aucune pr&eacute;tention d'ailleurs. Deux larges
+fen&ecirc;tres, ouvrant sur le jardin de l'h&ocirc;tel Beauvilliers, &eacute;clairaient
+d'une lumi&egrave;re vive cette d&eacute;bandade de dessins, qui &eacute;voquait une vie
+autre, le r&ecirc;ve d'une antique soci&eacute;t&eacute; tombant en poudre, que les &eacute;pures,
+aux lignes fermes et math&eacute;matiques, semblaient vouloir remettre debout,
+comme sous l'&eacute;tayement du solide &eacute;chafaudage de la science moderne. Et
+quand il se fut rendu utile, avec cette d&eacute;pense d'activit&eacute; qui le
+faisait charmant, Saccard s'oublia surtout devant les plans et les
+aquarelles, s&eacute;duit, demandant sans cesse de nouvelles explications. Dans
+sa t&ecirc;te, tout un vaste lan&ccedil;age germait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Un matin, il trouva Mme Caroline seule, assise &agrave; la petite table dont
+elle avait fait son bureau. Elle &eacute;tait mortellement triste, les mains
+abandonn&eacute;es parmi les papiers.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous? cela tourne d&eacute;cid&eacute;ment mal... je suis brave pourtant.
+Mais tout va nous manquer &agrave; la fois; et ce qui me navre, c'est
+l'impuissance ou le malheur r&eacute;duit mon pauvre fr&egrave;re, car il n'est
+vaillant, il n'a de force qu'au travail.... J'avais song&eacute; &agrave; me replacer
+institutrice quelque part, pour l'aider au moins. J'ai cherch&eacute; et je
+n'ai rien trouv&eacute;... Pourtant, je ne puis pas me mettre &agrave; faire des
+m&eacute;nages.&raquo;</p>
+
+<p>Jamais Saccard ne l'avait vue ainsi d&eacute;mont&eacute;e, abattue.</p>
+
+<p>&laquo;Que diable! vous n'en &ecirc;tes pas l&agrave;!&raquo; cria-t-il.</p>
+
+<p>Elle hocha la t&ecirc;te, elle se montrait am&egrave;re contre la vie, qu'elle
+acceptait d'habitude si gaillardement, m&ecirc;me mauvaise. Et Hamelin &eacute;tant
+rentr&eacute; &agrave; ce moment, rapportant la nouvelle d'un dernier &eacute;chec, elle eut
+de grosses larmes lentes, elle ne parla plus, les poings serr&eacute;s, &agrave; sa
+table, les yeux perdus devant elle.</p>
+
+<p>&laquo;Et dire, laissa &eacute;chapper Hamelin, qu'il y a, l&agrave;-bas, des millions qui
+nous attendent, si quelqu'un voulait seulement m'aider &agrave; les gagner!&raquo;</p>
+
+<p>Saccard s'&eacute;tait plant&eacute; devant une &eacute;pure repr&eacute;sentant l'&eacute;l&eacute;vation d'un
+pavillon construit au centre de vastes magasins.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je me suis amus&eacute;, expliqua l'ing&eacute;nieur. C'est un projet
+d'habitation l&agrave;-bas, &agrave; Beyrouth, pour le directeur de la Compagnie que
+j'ai r&ecirc;v&eacute;e, vous savez, la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des Paquebots r&eacute;unis.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'animait, il donna de nouveaux d&eacute;tails. Pendant son s&eacute;jour en
+Orient, il avait constat&eacute; combien le service des transports &eacute;tait
+d&eacute;fectueux. Les quelques soci&eacute;t&eacute;s, install&eacute;es &agrave; Marseille, se tuaient
+par la concurrence, n'arrivaient pas &agrave; avoir le mat&eacute;riel suffisant et
+confortable; et une de ses premi&egrave;res id&eacute;es, &agrave; la base m&ecirc;me de tout
+l'ensemble de ses entreprises, &eacute;tait de syndiquer ces soci&eacute;t&eacute;s, de les
+r&eacute;unir en une vaste Compagnie, pourvue de millions, qui exploiterait la
+M&eacute;diterran&eacute;e enti&egrave;re et s'en assurerait la royaut&eacute;, en &eacute;tablissant des
+lignes pour tous les ports de l'Afrique, de l'Espagne, de l'Italie, de
+la Gr&egrave;ce, de l'&Eacute;gypte, de l'Asie, jusqu'au fond de la mer Noire. Rien
+n'&eacute;tait &agrave; la fois, d'un organisateur de plus de flair, ni d'un meilleur
+citoyen: c'&eacute;tait l'Orient conquis, donn&eacute; &agrave; la France, sans compter qu'il
+rapprochait ainsi la Syrie, o&ugrave; allait s'ouvrir le vaste champ de ses
+op&eacute;rations.</p>
+
+<p>&laquo;Les syndicats, murmura Saccard, l'avenir semble &ecirc;tre l&agrave;, aujourd'hui...
+C'est une forme si puissante de l'association! Trois ou quatre petites
+entreprises, qui v&eacute;g&egrave;tent isol&eacute;ment, deviennent d'une vitalit&eacute; et d'une
+prosp&eacute;rit&eacute; irr&eacute;sistibles, si elles se r&eacute;unissent.... Oui, demain est aux
+gros capitaux, aux efforts centralis&eacute;s des grandes masses. Toute
+l'industrie, tout le commerce finiront par n'&ecirc;tre qu'un immense bazar
+unique, o&ugrave; l'on s'approvisionnera de tout.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; encore, debout cette fois devant une aquarelle qui
+repr&eacute;sentait un site sauvage, une gorge aride, que bouchait un
+&eacute;croulement gigantesque de rochers, couronn&eacute;s de broussailles.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! reprit-il, voici le bout du monde. On ne doit pas &ecirc;tre coudoy&eacute;
+par les passants dans ce coin-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Une gorge du Carmel, r&eacute;pondit Hamelin Ma s&oelig;ur a pris &ccedil;a, pendant les
+&eacute;tudes que j'ai faites de ce c&ocirc;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et il ajouta simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! entre les calcaires cr&eacute;tac&eacute;s et les porphyres qui ont relev&eacute; ces
+calcaires, sur tout le flanc de la montagne, il y a l&agrave; un filon d'argent
+sulfur&eacute; consid&eacute;rable, oui! une mine d'argent dont l'exploitation,
+d'apr&egrave;s mes calculs, assurerait des b&eacute;n&eacute;fices &eacute;normes.</p>
+
+<p>&mdash;Une mine d'argent&raquo;, r&eacute;p&eacute;ta vivement Saccard.</p>
+
+<p>Mme Caroline, les yeux toujours au loin, dans sa tristesse, avait
+entendu; et, comme si une vision se f&ucirc;t &eacute;voqu&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Le Carmel, ah! quel d&eacute;sert, quelles journ&eacute;es de solitude! C'est plein
+de myrtes et de gen&ecirc;ts, cela sent bon l'air ti&egrave;de en est embaum&eacute;. Et il
+y a des aigles, sans cesse, qui planent tr&egrave;s haut.... Mais tout cet
+argent qui dort dans ce s&eacute;pulcre, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de tant de mis&egrave;re. On voudrait
+des foules heureuses, des chantiers, des villes naissantes, un peuple
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; par le travail.</p>
+
+<p>&mdash;Une route serait facilement ouverte du Carmel &agrave; Saint-Jean-d'Acre,
+continua Hamelin. Et je crois bien qu'on d&eacute;couvrirait &eacute;galement du fer,
+car il abonde dans les montagnes du pays.... J'ai aussi &eacute;tudi&eacute; un nouveau
+mode d'extraction, qui r&eacute;aliserait d'importantes &eacute;conomies. Tout est
+pr&ecirc;t, il ne s'agit plus que de trouver des capitaux.</p>
+
+<p>&mdash;La Soci&eacute;t&eacute; des mines d'argent du Carmel!&raquo; murmura Saccard.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait maintenant l'ing&eacute;nieur qui, les regards lev&eacute;s, allait d'un
+plan &agrave; l'autre, repris par le labeur de toute sa vie, enfi&eacute;vr&eacute; &agrave; la
+pens&eacute;e de l'avenir &eacute;clatant qui dormait l&agrave;, pendant que la g&ecirc;ne le
+paralysait.</p>
+
+<p>&laquo;Et ce ne sont que les petites affaires du d&eacute;but, reprit-il. Regardez
+cette s&eacute;rie de plans, c'est ici le grand coup, tout un syst&egrave;me de
+chemins de fer traversant l'Asie Mineure, de part en part.... Le manque
+de communications commodes et rapides, telle est la cause premi&egrave;re de la
+stagnation o&ugrave; croupit ce pays si riche. Vous n'y trouveriez pas une voie
+carrossable, les voyages et les transports s'y font toujours &agrave; dos de
+mulet ou de chameau.... Imaginez alors quelle r&eacute;volution, si des lignes
+ferr&eacute;es p&eacute;n&eacute;traient jusqu'aux confins du d&eacute;sert! Ce serait l'industrie
+et le commerce d&eacute;cupl&eacute;s, la civilisation victorieuse, l'Europe s'ouvrant
+enfin les portes de l'Orient.... Oh! pour peu que cela vous int&eacute;resse,
+nous en causerons en d&eacute;tail. Et vous verrez, vous verrez!&raquo;</p>
+
+<p>Tout de suite, du reste, il ne put s'emp&ecirc;cher d'entrer dans des
+explications. C'&eacute;tait surtout pendant son voyage &agrave; Constantinople, qu'il
+avait &eacute;tudi&eacute; le trac&eacute; de son syst&egrave;me de chemins de fer. La grande,
+l'unique difficult&eacute; se trouvait dans la travers&eacute;e des monts Taurus; mais
+il avait parcouru les diff&eacute;rents cols, il affirmait la possibilit&eacute; d'un
+trac&eacute; direct et relativement peu dispendieux. D'ailleurs, il ne songeait
+pas &agrave; ex&eacute;cuter d'un coup le syst&egrave;me complet. Lorsqu'on aurait obtenu du
+sultan la concession totale, il serait sage de n'entreprendre d'abord
+que la branche m&egrave;re, la ligne de Brousse &agrave; Beyrouth par Angora et Alep.
+Plus tard, on songerait &agrave; l'embranchement de Smyrne &agrave; Angora, et &agrave; celui
+de Tr&eacute;bizonde &agrave; Angora, par Erzeroum et Sivas.</p>
+
+<p>&laquo;Plus tard, plus tard encore...&raquo;, continua-t-il.</p>
+
+<p>Et il n'acheva pas, il se contentait de sourire, n'osant dire jusqu'o&ugrave;
+il avait pouss&eacute; l'audace de ses projets. C'&eacute;tait le r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! les plaines au pied du Taurus, reprit Mme Caroline de sa voix lente
+de dormeuse &eacute;veill&eacute;e, quel paradis d&eacute;licieux! On n'a qu'&agrave; gratter la
+terre, les moissons poussent, d&eacute;bordantes. Les arbres fruitiers, les
+p&ecirc;chers, les cerisiers, les figuiers, les amandiers, cassent sous les
+fruits. Et quels champs d'oliviers et de m&ucirc;riers, pareils &agrave; de grands
+bois! Et quelle existence naturelle et facile, dans cet air l&eacute;ger,
+constamment bleu!&raquo;</p>
+
+<p>Saccard se mit &agrave; rire, de ce rire aigu de bel app&eacute;tit, qu'il avait
+lorsqu'il flairait la fortune. Et, comme Hamelin parlait encore d'autres
+projets, notamment de la cr&eacute;ation d'une banque &agrave; Constantinople, en
+disant un mot des relations toutes-puissantes qu'il y avait laiss&eacute;es,
+surtout pr&egrave;s du grand vizir, il l'interrompit gaiement.</p>
+
+<p>&laquo;Mais c'est un pays de cocagne, on en vendrait!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, tr&egrave;s familier, appuyant les deux mains aux &eacute;paules de Mme
+Caroline, toujours assise:</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous d&eacute;sesp&eacute;rez donc pas, madame! Je vous aime bien, vous verrez que
+je ferai avec votre fr&egrave;re quelque chose de tr&egrave;s bon pour nous tous...
+Ayez de la patience. Attendez.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant le mois qui suivit, Saccard procura de nouveau &agrave; l'ing&eacute;nieur
+quelques petits travaux; et, s'il ne reparlait plus des grandes
+affaires, il devait y penser constamment, pr&eacute;occup&eacute;, h&eacute;sitant devant
+l'ampleur &eacute;crasante des entreprises. Mais ce qui resserra davantage le
+lien naissant de leur intimit&eacute;, ce fut la fa&ccedil;on toute naturelle dont Mme
+Caroline vint &agrave; s'occuper de son int&eacute;rieur d'homme seul, d&eacute;vor&eacute; de frais
+inutiles, d'autant plus mal servi qu'il avait davantage de serviteurs.
+Lui, si habile au-dehors, r&eacute;put&eacute; pour sa main vigoureuse et adroite dans
+le g&acirc;chis des grands vols, laissait aller chez lui tout &agrave; la d&eacute;bandade,
+insoucieux du coulage effrayant qui triplait ses d&eacute;penses; et l'absence
+d'une femme se faisait aussi cruellement sentir, jusque dans les plus
+petites choses. Lorsque Mme Caroline s'aper&ccedil;ut du pillage, elle lui
+donna d'abord des conseils, puis finit par s'entremettre et lui faire
+r&eacute;aliser deux ou trois &eacute;conomies; si bien qu'en riant, un jour, il lui
+offrit d'&ecirc;tre son intendante pourquoi pas? elle avait cherch&eacute; une place
+d'institutrice, elle pouvait bien accepter une situation honorable pour
+elle, qui lui permettrait d'attendre. L'offre, faite en mani&egrave;re de
+plaisanterie, devint s&eacute;rieuse. N'&eacute;tait-ce pas une fa&ccedil;on de s'occuper, de
+soulager son fr&egrave;re, avec les trois cents francs que Saccard voulait
+donner par mois? Et elle accepta, elle r&eacute;forma la maison en huit jours,
+renvoya le chef et sa femme pour ne prendre qu'une cuisini&egrave;re, qui, avec
+le valet de chambre et le cocher, devait suffire au service. Elle ne
+garda aussi qu'un cheval et une voiture, prit la haute main sur tout,
+examina les comptes avec un soin si scrupuleux, qu'&agrave; la fin de la
+premi&egrave;re quinzaine elle avait obtenu une r&eacute;duction de moiti&eacute;. Il &eacute;tait
+ravi, il plaisantait en disant que c'&eacute;tait lui qui la volait maintenant,
+et qu'elle aurait d&ucirc; exiger un tant pour cent sur tous les b&eacute;n&eacute;fices
+qu'elle lui faisait faire.</p>
+
+<p>Alors, une vie tr&egrave;s &eacute;troite avait commenc&eacute;. Saccard venait d'avoir
+l'id&eacute;e de faire enlever les vis qui condamnaient la porte de
+communication entre les deux appartements, et l'on remontait librement,
+d'une salle &agrave; manger dans l'autre, par l'escalier int&eacute;rieur; de sorte
+que, pendant que son fr&egrave;re travaillait en haut, enferm&eacute; du matin au soir
+pour mettre en ordre ses dossiers d'Orient, Mme Caroline, laissant son
+propre m&eacute;nage aux soins de l'unique bonne qui les servait, descendait &agrave;
+chaque heure de la journ&eacute;e, donner des ordres, comme chez elle. C'&eacute;tait
+devenu la joie de Saccard, la continuelle apparition de cette grande
+belle femme, qui traversait les pi&egrave;ces de son pas solide et superbe,
+avec la gaiet&eacute; toujours inattendue de ses cheveux blancs, envol&eacute;s autour
+de son jeune visage. Elle &eacute;tait de nouveau tr&egrave;s gaie, elle avait
+retrouv&eacute; sa bravoure &agrave; vivre, depuis qu'elle se sentait utile, occupant
+ses heures, continuellement debout. Sans affectation de simplicit&eacute;, elle
+ne portait plus qu'une robe noire, dans la poche de laquelle on
+entendait la sonnerie claire du trousseau de clefs; et cela l'amusait
+certainement, elle la savante, la philosophe, de n'&ecirc;tre plus qu'une
+bonne femme de m&eacute;nage, la gouvernante d'un prodigue, qu'elle se mettait
+&agrave; aimer, comme on aime les enfants mauvais sujets. Lui, un instant tr&egrave;s
+s&eacute;duit, calculant qu'il n'y avait apr&egrave;s tout qu'une diff&eacute;rence de
+quatorze ans entre eux, s'&eacute;tait demand&eacute; ce qu'il arriverait, s'il la
+prenait un beau soir entre ses bras. &Eacute;tait-il admissible que, depuis dix
+ans, depuis sa fuite forc&eacute;e de chez son mari, dont elle avait re&ccedil;u
+autant de coups que de caresses, elle e&ucirc;t v&eacute;cu en guerri&egrave;re voyageuse,
+sans voir un homme? Peut-&ecirc;tre les voyages l'avaient-ils prot&eacute;g&eacute;e.
+Cependant, il savait qu'un ami de son fr&egrave;re, un M. Beaudoin, un
+n&eacute;gociant rest&eacute; &agrave; Beyrouth, et dont le retour &eacute;tait prochain, l'avait
+beaucoup aim&eacute;e, au point d'attendre pour l'&eacute;pouser la mort de son mari,
+qu'on venait d'enfermer dans une maison de sant&eacute;, fou d'alcoolisme.
+&Eacute;videmment, ce mariage n'aurait fait que r&eacute;gulariser une situation bien
+excusable, presque l&eacute;gitime. D&egrave;s lors, puisqu'il devait y en avoir eu
+un, pourquoi n'aurait-il pas &eacute;t&eacute; le second? Mais Saccard en restait au
+raisonnement, la trouvant si bonne camarade, que la femme souvent
+disparaissait. Lorsque, &agrave; la voir passer, avec sa taille admirable, il
+se posait sa question: savoir ce qu'il arriverait s'il l'embrassait, il
+se r&eacute;pondait qu'il arriverait des choses fort ordinaires, ennuyeuses
+peut-&ecirc;tre; et il remettait l'exp&eacute;rience &agrave; plus tard, il lui donnait des
+poign&eacute;es de main vigoureuses, heureux de sa cordialit&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, tout d'un coup, Mme Caroline retomba &agrave; un grand chagrin. Un matin,
+elle descendit abattue, tr&egrave;s p&acirc;le, les yeux gros; et il ne put rien
+apprendre d'elle; il cessa de l'interroger devant son obstination &agrave;
+dire qu'elle n'avait rien, qu'elle &eacute;tait comme tous les jours. Ce fut le
+lendemain seulement qu'il comprit, en trouvant en haut une lettre de
+faire part, la lettre qui annon&ccedil;ait le mariage de M. Beaudoin avec la
+fille d'un consul anglais, tr&egrave;s jeune et immens&eacute;ment riche. Le coup
+avait d&ucirc; &ecirc;tre d'autant plus dur, que la nouvelle &eacute;tait arriv&eacute;e par cette
+lettre banale, sans aucune pr&eacute;paration, sans m&ecirc;me un adieu. C'&eacute;tait tout
+un &eacute;croulement dans l'existence de la malheureuse femme, la perte de
+l'espoir lointain o&ugrave; elle se raccrochait, aux heures de d&eacute;sastre. Et, le
+hasard ayant, lui aussi, des cruaut&eacute;s abominables, elle avait justement
+appris, l'avant-veille, que son mari &eacute;tait mort, elle venait enfin de
+croire, pendant quarante-huit heures, &agrave; la r&eacute;alisation prochaine de son
+r&ecirc;ve. Sa vie s'effondrait, elle en restait an&eacute;antie. Le soir m&ecirc;me, une
+autre stupeur l'attendait: comme, &agrave; son habitude, avant de remonter se
+coucher, elle entrait chez Saccard causer des ordres du lendemain, il
+lui parla de son malheur, si doucement, qu'elle &eacute;clata en sanglots;
+puis, dans cet attendrissement invincible, dans une sorte de paralysie
+de sa volont&eacute;, elle se trouva entre ses bras, elle lui appartint, sans
+joie ni pour l'un ni pour l'autre. Quand elle se reprit, elle n'eut pas
+de r&eacute;volte, mais sa tristesse en fut accrue, &agrave; l'infini. Pourquoi
+avait-elle laiss&eacute; s'accomplir cette chose? elle n'aimait pas cet homme,
+lui-m&ecirc;me ne devait pas l'aimer. Ce n'&eacute;tait point qu'il lui par&ucirc;t d'un
+&acirc;ge et d'une figure indignes de tendresse; sans beaut&eacute; certes, et vieux
+d&eacute;j&agrave;, il l'int&eacute;ressait par la mobilit&eacute; de ses traits, par l'activit&eacute; de
+toute sa petite personne noire; et, l'ignorant encore, elle voulait le
+croire serviable, d'une intelligence sup&eacute;rieure, capable de r&eacute;aliser les
+grandes entreprises de son fr&egrave;re, avec l'honn&ecirc;tet&eacute; moyenne de tout le
+monde. Seulement, quelle chute imb&eacute;cile! Elle, si sage, si instruite par
+la dure exp&eacute;rience, si ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, avoir ainsi succomb&eacute;, sans
+savoir pourquoi ni comment, dans une crise de larmes, en grisette
+sentimentale! Le pis &eacute;tait qu'elle le sentait, autant qu'elle, &eacute;tonn&eacute;,
+presque f&acirc;ch&eacute; de l'aventure. Lorsque, cherchant &agrave; la consoler, il lui
+avait parl&eacute; de M. Beaudoin comment d'un amant ancien, dont la basse
+trahison ne m&eacute;ritait que l'oubli, et qu'elle s'&eacute;tait r&eacute;cri&eacute;e, en jurant
+que jamais rien ne s'&eacute;tait pass&eacute; entre eux, il avait d'abord cru qu'elle
+mentait, par une fiert&eacute; de femme; mais elle &eacute;tait revenue sur ce serment
+avec tant de force, elle montrait des yeux si beaux, si clairs de
+franchise, qu'il avait fini par &ecirc;tre convaincu de la v&eacute;rit&eacute; de cette
+histoire, elle par droiture et dignit&eacute; se gardant pour le jour des
+noces, l'homme patientant deux ann&eacute;es, puis se lassant et en &eacute;pousant
+une autre, quelque occasion trop tentante de jeunesse et de richesse. Et
+le singulier &eacute;tait que cette d&eacute;couverte, cette conviction qui aurait d&ucirc;
+passionner Saccard, l'emplissait au contraire d'une sorte d'embarras,
+tellement il comprenait la fatalit&eacute; sotte de sa bonne fortune. Du reste,
+ils ne recommenc&egrave;rent pas, puisque ni l'un ni l'autre ne paraissait en
+avoir l'envie.</p>
+
+<p>Pendant quinze jours, Mme Caroline resta ainsi affreusement triste. La
+force de vivre, cette impulsion qui fait de la vie une n&eacute;cessit&eacute; et une
+joie, l'avait abandonn&eacute;e. Elle vaquait &agrave; ses occupations si multiples,
+mais comme absente, sans s'illusionner m&ecirc;me sur la raison et l'int&eacute;r&ecirc;t
+des choses. C'&eacute;tait la machine humaine travaillant dans le d&eacute;sespoir du
+n&eacute;ant de tout. Et, au milieu de ce naufrage de sa bravoure et de sa
+gaiet&eacute;, elle ne go&ucirc;tait qu'une distraction, celle de passer toutes ses
+heures libres le front aux vitres d'une fen&ecirc;tre du grand cabinet de
+travail, les regards fix&eacute;s sur le jardin de l'h&ocirc;tel voisin, cet h&ocirc;tel
+Beauvilliers, o&ugrave;, depuis les premiers jours de son installation, elle
+devinait une d&eacute;tresse, une de ces mis&egrave;res cach&eacute;es, si navrantes dans
+leur effort &agrave; sauvegarder les apparences. Il y avait l&agrave; aussi des &ecirc;tres
+qui souffraient, et son chagrin &eacute;tait comme tremp&eacute; de ces larmes, elle
+agonisait de m&eacute;lancolie, jusqu'&agrave; se croire insensible et morte dans la
+douleur des autres.</p>
+
+<p>Ces Beauvilliers, qui autrefois, sans compter leurs immenses domaines de
+la Touraine et de l'Anjou, poss&eacute;daient, rue de Grenelle, un h&ocirc;tel
+magnifique, n'avaient plus &agrave; Paris que cette ancienne maison de
+plaisance, b&acirc;tie en dehors de la ville au commencement du si&egrave;cle
+dernier, et qui se trouvait aujourd'hui enclav&eacute;e parmi les constructions
+noires de la rue Saint-Lazare. Les quelques beaux arbres du jardin
+restaient l&agrave; comme au fond d'un puits, la mousse mangeait les marches du
+perron, &eacute;miett&eacute; et fendu. On e&ucirc;t dit un coin de nature mis en prison, un
+coin doux et morne, d'une muette d&eacute;sesp&eacute;rance, o&ugrave; le soleil ne
+descendait plus qu'en un jour verd&acirc;tre, dont le frisson gla&ccedil;ait les
+&eacute;paules. Et, dans cette paix humide de cave, en haut de ce perron
+disjoint, la premi&egrave;re personne que Mme Caroline avait aper&ccedil;ue &eacute;tait la
+comtesse de Beauvilliers, une grande femme maigre de soixante ans, toute
+blanche, l'air tr&egrave;s noble, un peu surann&eacute;e. Avec son grand nez droit,
+ses l&egrave;vres minces, son cou particuli&egrave;rement long, elle avait l'air d'un
+cygne tr&egrave;s ancien, d'une douceur d&eacute;sol&eacute;e. Puis, derri&egrave;re elle, presque
+aussit&ocirc;t, s'&eacute;tait montr&eacute;e sa fille, Alice de Beauvilliers, &acirc;g&eacute;e de
+vingt-cinq ans, mais si appauvrie, qu'on l'aurait prise pour une
+fillette, sans le teint g&acirc;t&eacute; et les traits d&eacute;j&agrave; tir&eacute;s du visage. C'&eacute;tait
+la m&egrave;re encore, ch&eacute;tive, moins l'aristocratique noblesse, le cou allong&eacute;
+jusqu'&agrave; la disgr&acirc;ce, n'ayant plus que le charme pitoyable d'une fin de
+grande race. Les deux femmes vivaient seules, depuis que le fils,
+Ferdinand de Beauvilliers, s'&eacute;tait engag&eacute; dans les zouaves pontificaux,
+&agrave; la suite de la bataille de Castelfidardo, perdue par Lamorici&egrave;re. Tous
+les jours, lorsqu'il ne pleuvait pas, elles apparaissaient ainsi, l'une
+derri&egrave;re l'autre, elles descendaient le perron, faisaient le tour de
+l'&eacute;troite pelouse centrale, sans &eacute;changer une parole; il n'y avait que
+des bordures de lierre, les fleurs n'auraient pas pouss&eacute;, ou peut-&ecirc;tre
+auraient-elles co&ucirc;t&eacute; trop cher. Et cette promenade lente, sans doute une
+simple promenade de sant&eacute;, par ces deux femmes si p&acirc;les, sous ces arbres
+centenaires qui avaient vu tant de f&ecirc;tes et que les bourgeoises maisons
+du voisinage &eacute;touffaient, prenait une m&eacute;lancolique douleur, comme si
+elles eussent promen&eacute; le deuil des vieilles choses mortes.</p>
+
+<p>Alors, int&eacute;ress&eacute;e, Mme Caroline avait guett&eacute; ses voisines par une
+sympathie tendre, sans curiosit&eacute; mauvaise; et, peu &agrave; peu, dominant le
+jardin, elle p&eacute;n&eacute;tra leur vie, qu'elles cachaient avec un soin jaloux,
+sur la rue. Il y avait toujours un cheval dans l'&eacute;curie, une voiture
+sous la remise, que soignait un vieux domestique, &agrave; la fois valet de
+chambre, cocher et concierge; de m&ecirc;me qu'il y avait une cuisini&egrave;re, qui
+servait aussi de femme de chambre; mais, si la voiture sortait de la
+grand-porte, correctement attel&eacute;e, menant ces dames &agrave; leurs courses, si
+la table gardait un certain luxe, l'hiver, aux d&icirc;ners de quinzaine o&ugrave;
+venaient quelques amis, par quels longs je&ucirc;nes, par quelles sordides
+&eacute;conomies de chaque heure &eacute;tait achet&eacute;e cette apparence menteuse de
+fortune! Dans un petit hangar, &agrave; l'abri des yeux, c'&eacute;taient de
+continuels lavages, pour r&eacute;duire la note de la blanchisseuse, de pauvres
+nippes us&eacute;es par le savon, rapi&eacute;c&eacute;es fil &agrave; fil; c'&eacute;taient quatre l&eacute;gumes
+&eacute;pluch&eacute;s pour le repas du soir, du pain qu'on faisait rassir sur une
+planche, afin d'en manger moins; c'&eacute;taient toutes sortes de pratiques
+avaricieuses, infimes et touchantes, le vieux cocher recousant les
+bottines trou&eacute;es de mademoiselle, la cuisini&egrave;re noircissant a l'encre
+les bouts de gants trop d&eacute;fra&icirc;chis de madame; et les robes de la m&egrave;re
+qui passaient &agrave; la fille apr&egrave;s d'ing&eacute;nues transformations, et les
+chapeaux qui duraient des ann&eacute;es, gr&acirc;ce &agrave; des &eacute;changes de fleurs et de
+rubans. Lorsqu'on n'attendait personne, les salons de r&eacute;ception, au
+rez-de-chauss&eacute;e, &eacute;taient ferm&eacute;s soigneusement, ainsi que les grandes
+chambres du premier &eacute;tage; car, de toute cette vaste habitation, les
+deux femmes n'occupaient plus qu'une &eacute;troite pi&egrave;ce, dont elles avaient
+fait leur salle &agrave; manger et leur boudoir. Quand la fen&ecirc;tre
+s'entrouvrait, on pouvait apercevoir la comtesse raccommodant son linge,
+comme une petite bourgeoise besogneuse; tandis que la jeune fille, entre
+son piano et sa bo&icirc;te d'aquarelle, tricotait des bas et des mitaines
+pour sa m&egrave;re. Un jour de gros orage, toutes deux furent vues descendant
+au jardin, ramassant le sable que la violence de la pluie emportait.</p>
+
+<p>Maintenant, Mme Caroline savait leur histoire. La comtesse de
+Beauvilliers avait beaucoup souffert de son mari, qui &eacute;tait un d&eacute;bauch&eacute;,
+et dont elle ne s'&eacute;tait jamais plainte. Un soir, on le lui avait
+rapport&eacute;, &agrave; Vend&ocirc;me, r&acirc;lant, avec un coup de feu au travers du corps. On
+avait parl&eacute; d'un accident de chasse quelque balle envoy&eacute;e par un garde
+jaloux, dont il devait avoir pris la femme ou la fille. Et le pis &eacute;tait
+que s'an&eacute;antissait avec lui cette fortune des Beauvilliers, autrefois
+colossale, assise sur des terres immenses, des domaines royaux, que la
+R&eacute;volution avait d&eacute;j&agrave; trouv&eacute;e amoindrie, et que son p&egrave;re et lui venaient
+d'achever. De ces vastes biens fonciers, une seule ferme demeurait, les
+Aublets, &agrave; quelques lieues de Vend&ocirc;me, rapportant environ quinze mille
+francs de rente, l'unique ressource de la veuve et de ses deux enfants.
+L'h&ocirc;tel de la rue de Grenelle &eacute;tait depuis longtemps vendu, celui de la
+rue Saint-Lazare mangeait la grosse part des quinze mille francs de la
+ferme, &eacute;cras&eacute; d'hypoth&egrave;ques, menac&eacute; d'&ecirc;tre mis en vente &agrave; son tour, si
+l'on ne payait pas les int&eacute;r&ecirc;ts; et il ne restait gu&egrave;re que six ou sept
+mille francs pour l'entretien de quatre personnes, ce train d'une noble
+famille qui ne voulait pas abdiquer. Il y avait d&eacute;j&agrave; huit ans,
+lorsqu'elle &eacute;tait devenue veuve, avec un gar&ccedil;on de vingt ans et une
+fille de dix-sept, au milieu de l'&eacute;croulement de sa maison, la comtesse
+s'&eacute;tait raidie dans son orgueil nobiliaire, en se jurant qu'elle vivrait
+de pain plut&ocirc;t que de d&eacute;choir. D&egrave;s lors, elle n'avait plus eu qu'une
+pens&eacute;e, se tenir debout &agrave; son rang, marier sa fille &agrave; un homme d'&eacute;gale
+noblesse, faire de son fils un soldat. Ferdinand lui avait caus&eacute; d'abord
+de mortelles inqui&eacute;tudes, &agrave; la suite de quelques folies de jeunesse, des
+dettes qu'il fallut payer; mais, averti de leur situation en un solennel
+entretien, il n'avait pas recommenc&eacute;, c&oelig;ur tendre au fond, simplement
+oisif et nul, &eacute;cart&eacute; de tout emploi, sans place possible dans la soci&eacute;t&eacute;
+contemporaine. Maintenant, soldat du pape, il &eacute;tait toujours pour elle
+une cause d'angoisse secr&egrave;te, car il manquait de sant&eacute;, d&eacute;licat sous son
+apparence fi&egrave;re, de sang &eacute;puis&eacute; et pauvre, ce qui lui rendait le climat
+de Rome dangereux. Quant au mariage d'Alice, il tardait tellement, que
+la triste m&egrave;re en avait les yeux pleins de larmes, quand elle la
+regardait, vieillie d&eacute;j&agrave;, se fl&eacute;trissant &agrave; attendre. Avec son air
+d'insignifiance m&eacute;lancolique, elle n'&eacute;tait point sotte, elle aspirait
+ardemment &agrave; la vie, &agrave; un homme qui l'aurait aim&eacute;e, &agrave; du bonheur; mais,
+ne voulant pas d&eacute;soler davantage la maison, elle feignait d'avoir
+renonc&eacute; &agrave; tout, plaisantant le mariage, disant qu'elle avait la vocation
+d'&ecirc;tre vieille fille; et, la nuit, elle sanglotait dans son oreiller,
+elle croyait mourir de la douleur d'&ecirc;tre seule. La comtesse, par ses
+miracles d'avarice, &eacute;tait pourtant arriv&eacute;e &agrave; mettre de c&ocirc;t&eacute; vingt mille
+francs, toute la dot d'Alice; elle avait &eacute;galement sauv&eacute; du naufrage
+quelques bijoux, un bracelet, des bagues, des boucles d'oreilles, qu'on
+pouvait estimer &agrave; une dizaine de mille francs; dot bien maigre,
+corbeille de noces dont elle n'osait m&ecirc;me parler, &agrave; peine de quoi faire
+face aux d&eacute;penses imm&eacute;diates, si l'&eacute;pouseur attendu se pr&eacute;sentait. Et,
+cependant, elle ne voulait pas d&eacute;sesp&eacute;rer, luttant quand m&ecirc;me,
+n'abandonnant pas un des privil&egrave;ges de sa naissance, toujours aussi
+haute et de fortune convenable, incapable de sortir &agrave; pied et de
+retrancher un entre-mets un soir de r&eacute;ception, mais rognant sur sa vie
+cach&eacute;e, se condamnant &agrave; des semaines de pommes de terre sans beurre,
+pour ajouter cinquante francs &agrave; la dot &eacute;ternellement insuffisante de sa
+fille. C'&eacute;tait un douloureux et pu&eacute;ril h&eacute;ro&iuml;sme quotidien, tandis que,
+chaque jour, la maison croulait un peu plus sur leurs t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Cependant, jusque-l&agrave;, Mme Caroline n'avait point eu l'occasion de parler
+&agrave; la comtesse et &agrave; sa fille. Elle finissait par conna&icirc;tre les d&eacute;tails
+les plus intimes de leur vie, ceux qu'elles croyaient cacher au monde
+entier, et il n'y avait eu encore entre elles que des &eacute;changes de
+regards, ces regards qui se tournent dans une brusque sensation de
+sympathie, derri&egrave;re soi. La princesse d'Orviedo devait les rapprocher.
+Elle avait eu l'id&eacute;e de cr&eacute;er, pour son &OElig;uvre du Travail, une sorte de
+commission de surveillance, compos&eacute;e de dix dames, qui se r&eacute;unissaient
+deux fois par mois, visitaient l'&OElig;uvre en d&eacute;tail, contr&ocirc;laient tous les
+services. Comme elle s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; de choisir elle-m&ecirc;me ces dames,
+elle avait d&eacute;sign&eacute;, parmi les premi&egrave;res, Mme de Beauvilliers, une de ses
+grandes amies d'autrefois, devenue simplement sa voisine, aujourd'hui
+qu'elle s'&eacute;tait retir&eacute;e du monde. Et il &eacute;tait arriv&eacute; que, la commission
+de surveillance ayant brusquement perdu son secr&eacute;taire, Saccard, qui
+gardait la haute main sur l'administration de l'&eacute;tablissement, venait
+d'avoir l'id&eacute;e de recommander Mme Caroline, comme un secr&eacute;taire mod&egrave;le,
+qu'on ne trouverait nulle part: en effet, la besogne &eacute;tait assez
+p&eacute;nible, il y avait beaucoup d'&eacute;critures, m&ecirc;me des soins mat&eacute;riels qui
+r&eacute;pugnaient un peu &agrave; ces dames; et, d&egrave;s le d&eacute;but, Mme Caroline s'&eacute;tait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e une hospitali&egrave;re admirable, que sa maternit&eacute; inassouvie, son
+amour d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; des enfants, enflammait d'une tendresse active pour
+tous ces pauvres &ecirc;tres, qu'on t&acirc;chait de sauver du ruisseau parisien.
+Donc, &agrave; la derni&egrave;re s&eacute;ance de la commission, elle s'&eacute;tait rencontr&eacute;e
+avec la comtesse de Beauvilliers; mais celle-ci ne lui avait adress&eacute;
+qu'un salut un peu froid, cachant sa secr&egrave;te g&ecirc;ne, ayant sans doute la
+sensation qu'elle avait en elle un t&eacute;moin de sa mis&egrave;re. Toutes deux,
+maintenant, se saluaient, chaque fois que leurs yeux se rencontraient et
+qu'il y aurait eu une trop grosse impolitesse &agrave; feindre de ne pas se
+reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un jour, dans le grand cabinet, pendant qu'Hamelin rectifiait un plan
+d'apr&egrave;s de nouveaux calculs, et que Saccard, debout, suivait son
+travail, Mme Caroline, devant la fen&ecirc;tre, comme &agrave; son habitude,
+regardait la comtesse et sa fille faire leur tour de jardin. Ce
+matin-l&agrave;, elle leur voyait, aux pieds, des savates qu'une chiffonni&egrave;re
+n'aurait pas ramass&eacute;es contre une borne.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! les pauvres femmes! murmura-t-elle, que cela doit &ecirc;tre terrible,
+cette com&eacute;die du luxe qu'elles se croient forc&eacute;es de jouer.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se reculait, se cachait derri&egrave;re le rideau de vitrage, de peur
+que la m&egrave;re ne l'aper&ccedil;&ucirc;t et ne souffrit davantage d'&ecirc;tre ainsi guett&eacute;e.
+Elle-m&ecirc;me s'&eacute;tait apais&eacute;e, depuis trois semaines qu'elle s'oubliait,
+chaque matin, &agrave; cette fen&ecirc;tre: le grand chagrin de son abandon
+s'endormait, il semblait que la vue du d&eacute;sastre des autres lui fit
+accepter plus courageusement le sien, cet &eacute;croulement qu'elle avait cru
+&ecirc;tre celui de toute sa vie. De nouveau, elle se surprenait &agrave; rire.</p>
+
+<p>Un instant encore, elle suivit les deux femmes dans le jardin vert de
+mousse, d'un air de profonde songerie. Puis, se retournant vers
+Saccard, vivement:</p>
+
+<p>&laquo;Dites-moi donc pourquoi je ne peux pas &ecirc;tre triste.... Non, &ccedil;a ne dure
+pas, &ccedil;a n'a jamais dur&eacute;, je ne peux pas &ecirc;tre triste, quoi qu'il
+m'arrive.... Est-ce de l'&eacute;go&iuml;sme? Vraiment, je ne crois pas. Ce serait
+trop vilain, et d'ailleurs j'ai beau &ecirc;tre gaie, j'ai le c&oelig;ur fendu tout
+de m&ecirc;me au spectacle de la moindre douleur. Arrangez cela, je suis gaie
+et je pleurerais sur tous les malheurs qui passent, si je ne me
+retenais, comprenant que le moindre morceau de pain ferait bien mieux
+leur affaire que mes larmes inutiles.&raquo;</p>
+
+<p>En disant cela, elle riait de son beau rire de bravoure, en vaillante
+qui pr&eacute;f&eacute;rait l'action aux apitoiements bavards.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu sait pourtant, continua-t-elle, si j'ai eu lieu de d&eacute;sesp&eacute;rer de
+tout. Ah! la chance ne m'a pas g&acirc;t&eacute;e jusqu'ici.... Apr&egrave;s mon mariage,
+dans l'enfer o&ugrave; je suis tomb&eacute;e, injuri&eacute;e, battue, j'ai bien cru qu'il ne
+me restait qu'&agrave; me jeter &agrave; l'eau. Je ne m'y suis pas jet&eacute;e, j'&eacute;tais
+vibrante d'all&eacute;gresse, gonfl&eacute;e d'un espoir immense, quinze jours apr&egrave;s,
+quand je suis partie avec mon fr&egrave;re pour l'Orient.... Et, lors de notre
+retour &agrave; Paris, lorsque tout a failli nous manquer, j'ai eu des nuits
+abominables, o&ugrave; je nous voyais mourant de faim sur nos beaux projets.
+Nous ne sommes pas morts, je me suis remise &agrave; r&ecirc;ver des choses &eacute;normes,
+des choses heureuses qui me faisaient rire parfois toute seule.... Et,
+derni&egrave;rement, quand j'ai re&ccedil;u ce coup affreux dont je n'ose parler
+encore, mon c&oelig;ur a &eacute;t&eacute; comme d&eacute;racin&eacute;; oui, je l'ai positivement senti
+qui ne battait plus; je l'ai cru fini, je me suis crue finie, an&eacute;antie
+moi-m&ecirc;me. Puis, pas du tout! voici que l'existence me reprend, je ris
+aujourd'hui, demain, j'esp&eacute;rerai! je voudrai vivre encore, vivre
+toujours.... Est-ce extraordinaire, de ne pas pouvoir &ecirc;tre triste
+longtemps!&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, qui riait lui aussi, haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! vous &ecirc;tes comme tout le monde. C'est l'existence, &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, s'&eacute;cria-t-elle, &eacute;tonn&eacute;e. Il me semble, &agrave; moi, qu'il y a
+des gens si tristes, qui ne sont jamais gais, qui se rendent la vie
+impossible, tellement ils se la peignent en noir.... Oh! ce n'est pas que
+je m'abuse sur la douceur et la beaut&eacute; qu'elle offre. Elle a &eacute;t&eacute; trop
+dure, je l'ai trop vue de pr&egrave;s, partout et librement. Elle est
+ex&eacute;crable, quand elle n'est pas ignoble. Mais, que voulez-vous! je
+l'aime. Pourquoi? je n'en sais rien. Autour de moi, tout a beau
+p&eacute;ricliter, s'effondrer, je suis quand m&ecirc;me, d&egrave;s le lendemain, gaie et
+confiante sur les ruines.... J'ai pens&eacute; souvent que mon cas est, en
+petit, celui de l'humanit&eacute;, qui vit, certes, dans une mis&egrave;re affreuse,
+mais que ragaillardit la jeunesse de chaque g&eacute;n&eacute;ration. A la suite de
+chacune des crises qui m'abattent, c'est comme jeunesse nouvelle, un
+printemps dont les promesses de s&egrave;ve me r&eacute;chauffent et me rel&egrave;vent le
+c&oelig;ur. Cela est tellement vrai, que, apr&egrave;s une grosse peine, si je sors
+dans la rue, au soleil, tout de suite je me remets &agrave; aimer, &agrave; esp&eacute;rer, &agrave;
+&ecirc;tre heureuse. Et l'&acirc;ge n'a pas de prise sur moi, j'ai la na&iuml;vet&eacute; de
+vieillir sans m'en apercevoir.... Voyez-vous, j'ai beaucoup trop lu pour
+une femme, je ne sais plus du tout o&ugrave; je vais, pas plus, d'ailleurs, que
+ce vaste monde ne le sait lui-m&ecirc;me. Seulement, c'est malgr&eacute; moi, il me
+semble que je vais, que nous allons tous &agrave; quelque chose de tr&egrave;s bien et
+de parfaitement gai.&raquo;</p>
+
+<p>Elle finissait par tourner &agrave; la plaisanterie, &eacute;mue pourtant, voulant
+cacher l'attendrissement de son espoir; tandis que son fr&egrave;re, qui avait
+lev&eacute; la t&ecirc;te, la regardait avec une adoration pleine de gratitude.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! toi, d&eacute;clara-t-il, tu es faite pour les catastrophes, tu es l'amour
+de la vie!&raquo;</p>
+
+<p>Dans ces quotidiennes causeries du matin, une fi&egrave;vre s'&eacute;tait peu &agrave; peu
+d&eacute;clar&eacute;e, et si Mme Caroline retournait &agrave; cette joie naturelle,
+inh&eacute;rente &agrave; sa sant&eacute; m&ecirc;me, cela provenait du courage que leur apportait
+Saccard, avec sa flamme active des grandes affaires. C'&eacute;tait chose
+presque d&eacute;cid&eacute;e, on allait exploiter le fameux portefeuille. Sous les
+&eacute;clats de sa voix aigu&euml;, tout s'animait, s'exag&eacute;rait. D'abord, on
+mettait la main sur la M&eacute;diterran&eacute;e, on la conqu&eacute;rait, par la Compagnie
+g&eacute;n&eacute;rale des Paquebots r&eacute;unis; et il &eacute;num&eacute;rait les ports de tous les
+pays du littoral o&ugrave; l'on cr&eacute;erait des stations, et il m&ecirc;lait des
+souvenirs classiques effac&eacute;s &agrave; son enthousiasme d'agioteur, c&eacute;l&eacute;brant
+cette mer, la seule que le monde ancien e&ucirc;t connue, cette mer bleue
+autour de laquelle la civilisation a fleuri, dont les flots ont baign&eacute;
+les antiques villes, Ath&egrave;nes, Rome, Tyr, Alexandrie, Carthage,
+Marseille, toutes celles qui ont fait l'Europe. Puis, lorsqu'on s'&eacute;tait
+assur&eacute; ce vaste chemin de l'Orient, on d&eacute;butait l&agrave;-bas, en Syrie, par la
+petite affaire de la Soci&eacute;t&eacute; des mines d'argent du Carmel, rien que
+quelques millions &agrave; gagner en passant, mais un excellent lan&ccedil;age, car
+cette id&eacute;e d'une mine d'argent, de l'argent trouv&eacute; dans la terre,
+ramass&eacute; &agrave; la pelle, &eacute;tait toujours passionnante pour le public, surtout
+quand on pouvait y accrocher l'enseigne d'un nom prodigieux et
+retentissant comme celui du Carmel. Il y avait aussi l&agrave;-bas des mines de
+charbon, du charbon &agrave; fleur de roche, qui vaudrait de l'or, lorsque le
+pays se couvrirait d'usines; sans compter les autres menues entreprises
+qui serviraient d'entractes, des cr&eacute;ations de banques, des syndicats
+pour les industries florissantes, une exploitation des vastes for&ecirc;ts du
+Liban, dont les arbres g&eacute;ants pourrissent sur place, faute de routes.
+Enfin, il arrivait au gros morceau, &agrave; la Compagnie des chemins de fer
+d'Orient, et l&agrave;, il d&eacute;lirait, car ce r&eacute;seau de lignes ferr&eacute;es, jet&eacute; d'un
+bout &agrave; l'autre sur l'Asie Mineure, comme un filet, c'&eacute;tait pour lui la
+sp&eacute;culation, la vie de l'argent, prenant d'un coup ce vieux monde, ainsi
+qu'une proie nouvelle, encore intacte, d'une richesse incalculable,
+cach&eacute;e sous l'ignorance et la crasse des si&egrave;cles. Il en flairait le
+tr&eacute;sor, il hennissait comme un cheval de guerre, &agrave; l'odeur de la
+bataille.</p>
+
+<p>Mme Caroline, d'un bon sens si solide, tr&egrave;s r&eacute;fractaire d'habitude aux
+imaginations trop chaudes, se laissait pourtant aller &agrave; cet
+enthousiasme, n'en voyait plus nettement l'outrance. A la v&eacute;rit&eacute;, cela
+caressait en elle sa tendresse pour l'Orient, son regret de cet
+admirable pays, o&ugrave; elle s'&eacute;tait crue heureuse; et, sans calcul, par un
+contre-effet logique, c'&eacute;tait elle, ses descriptions color&eacute;es, ses
+renseignements d&eacute;bordants, qui fouettaient de plus en plus la fi&egrave;vre de
+Saccard. Quand elle parlait de Beyrouth, elle avait habit&eacute; trois ans,
+elle ne tarissait pas: Beyrouth, au pied du Liban, sur sa langue de
+terre, entre des gr&egrave;ves de sable rouge et des &eacute;croulements de rochers,
+Beyrouth avec ses maisons en amphith&eacute;&acirc;tre, au milieu de vastes jardins,
+un paradis d&eacute;licieux plant&eacute; d'orangers, de citronniers et de palmiers.
+Puis, c'&eacute;taient toutes les villes de la c&ocirc;te, au nord Antioche, d&eacute;chue
+de sa splendeur, au sud Saida, l'ancienne Sidon, Saint-Jean-d'Acre,
+Jaffa et Tyr, la Sour actuelle, qui les r&eacute;sume toutes, Tyr dont les
+marchands &eacute;taient des rois, dont les marins avaient fait le tour de
+l'Afrique, et qui, aujourd'hui, avec son port combl&eacute; par les sables,
+n'est plus qu'un champ de ruines, une poussi&egrave;re de palais, o&ugrave; ne se
+dressent, mis&eacute;rables et &eacute;parses, que quelques cabanes de p&eacute;cheurs. Elle
+avait accompagn&eacute; son fr&egrave;re partout, elle connaissait Alep, Angora,
+Brousse, Smyrne, jusqu'&agrave; Tr&eacute;bizonde; elle avait v&eacute;cu un mois &agrave;
+J&eacute;rusalem, endormie dans le trafic des lieux saints, puis deux autres
+mois &agrave; Damas, la reine de l'Orient, au centre de sa vaste plaine, la
+ville commer&ccedil;ante et industrielle, dont les caravanes de La Mecque et de
+Bagdad font un centre grouillant de foule. Elle connaissait aussi les
+vall&eacute;es et les montagnes, les villages des Maronites et des Druses
+perch&eacute;s sur les plateaux, perdus au fond des gorges, les champs cultiv&eacute;s
+et les champs st&eacute;riles. Et, des moindres coins, des d&eacute;serts muets comme
+des grandes villes, elle avait rapport&eacute; la m&ecirc;me admiration pour
+l'in&eacute;puisable, la luxuriante nature, la m&ecirc;me col&egrave;re contre les hommes
+stupides et mauvais. Que de richesses naturelles d&eacute;daign&eacute;es ou g&acirc;ch&eacute;es!
+Elle disait les charges qui &eacute;crasent le commerce et l'industrie, cette
+loi imb&eacute;cile qui emp&ecirc;che de consacrer les capitaux &agrave; l'agriculture,
+au-del&agrave; d'un certain chiffre, et la routine qui laisse aux mains du
+paysan la charrue dont on se sert avant J&eacute;sus-Christ, et l'ignorance o&ugrave;
+croupissent encore de nos jours ces millions d'hommes, pareils &agrave; des
+enfants idiots, arr&ecirc;t&eacute;s dans leur croissance. Autrefois, la c&ocirc;te se
+trouvait trop petite, les villes se touchaient; maintenant, la vie s'en
+est all&eacute;e vers l'Occident, il semble qu'on traverse un immense cimeti&egrave;re
+abandonn&eacute;. Pas d'&eacute;coles, pas de routes, le pire des gouvernements, la
+justice vendue, un personnel administratif ex&eacute;crable, des imp&ocirc;ts trop
+lourds, des lois absurdes, la paresse, le fanatisme; sans compter les
+continuelles secousses des guerres viles, des massacres qui emportent
+des villages entiers. Alors, elle se f&acirc;chait, elle demandait s'il &eacute;tait
+permis de g&acirc;ter ainsi l'&oelig;uvre de la nature, une terre b&eacute;nie, d'un
+charme exquis, o&ugrave; tous les climats se retrouvaient, les plaines
+ardentes, les flancs temp&eacute;r&eacute;s des montagnes, les neiges &eacute;ternelles des
+hauts sommets. Et son amour de la vie, sa vivace esp&eacute;rance la faisaient
+se passionner, &agrave; l'id&eacute;e du coup de baguette tout-puissant dont la
+science et la sp&eacute;culation pouvaient frapper cette vieille terre
+endormie, pour la r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! criait Saccard, cette gorge du Carmel, que vous avez dessin&eacute;e
+l&agrave;, o&ugrave; il n'y a que des pierres et des lentisques, eh bien, d&egrave;s que la
+mine d'argent sera en exploitation, il y poussera d'abord un village,
+puis une ville.... Et tous ces ports encombr&eacute;s de sable, nous les
+nettoierons, nous les prot&eacute;gerons de fortes jet&eacute;es. Des navires de haut
+bord stationneront o&ugrave; des barques n'osent s'amarrer aujourd'hui.... Et,
+dans ces plaines d&eacute;peupl&eacute;es, ces cols d&eacute;serts, que nos lignes ferr&eacute;es
+traverseront, vous verrez toute une r&eacute;surrection, oui! les champs se
+d&eacute;fricher, des routes et des canaux s'&eacute;tablir, des cit&eacute;s nouvelles
+sortir du sol, la vie enfin revenir comme elle revient &agrave; un corps
+malade, lorsque, dans les veines appauvries, on active la circulation
+d'un sang nouveau.... Oui! l'argent fera des prodiges.&raquo;</p>
+
+<p>Et, devant l'&eacute;vocation de cette voix per&ccedil;ante, Mme Caroline voyait
+r&eacute;ellement se lever la civilisation pr&eacute;dite. Ces &eacute;pures s&egrave;ches, ces
+trac&eacute;s lin&eacute;aires s'animaient, se peuplaient: c'&eacute;tait le r&ecirc;ve qu'elle
+avait fait parfois d'un Orient d&eacute;barbouill&eacute; de sa crasse, tir&eacute; de son
+ignorance, jouissant du sol fertile, du ciel charmant, avec tous les
+raffinement de la science. D&eacute;j&agrave;, elle avait assist&eacute; au miracle, ce
+Port-Sa&iuml;d qui, en si peu d'ann&eacute;es, venait de pousser sur une plage nue,
+d'abord des cabanes pour abriter les quelques ouvriers de la premi&egrave;re
+heure, puis la cit&eacute; de deux mille &acirc;mes, la cit&eacute; de dix mille &acirc;mes, des
+maisons, des magasins immenses, une jet&eacute;e gigantesque, de la vie et du
+bien-&ecirc;tre cr&eacute;&eacute;s avec ent&ecirc;tement par les fourmis humaines. Et c'&eacute;tait
+bien cela qu'elle voyait se dresser de nouveau, la marche en avant,
+irr&eacute;sistible, la pouss&eacute;e sociale qui se rue au plus de bonheur
+possible, le besoin d'agir, d'aller devant soi, sans savoir au juste o&ugrave;
+l'on va, mais d'aller plus &agrave; l'aise, dans des conditions meilleures; et
+le globe boulevers&eacute; par la fourmili&egrave;re qui refait sa maison, et le
+continuel travail, de nouvelles jouissances conquises, le pouvoir de
+l'homme d&eacute;cupl&eacute;, la terre lui appartenant chaque jour davantage.
+L'argent, aidant la science, faisait le progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Hamelin, qui &eacute;coutait en souriant, avait eu alors un mot sage.</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela, c'est la po&eacute;sie des r&eacute;sultats, et nous n'en sommes m&ecirc;me pas
+&agrave; la prose de la mise en &oelig;uvre.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard ne s'&eacute;chauffait que par l'outrance de ses conceptions, et
+ce fut pis le jour o&ugrave;, s'&eacute;tant mis &agrave; lire des livres sur l'Orient, il
+ouvrit une histoire de l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte. D&eacute;j&agrave;, le souvenir des
+Croisades le hantait, ce retour de l'Occident vers l'Orient, son
+berceau, ce grand mouvement qui avait ramen&eacute; l'extr&ecirc;me Europe aux pays
+d'origine, en pleine floraison encore, et o&ugrave; il y avait tant &agrave;
+apprendre. Seulement, la haute figure de Napol&eacute;on le frappa davantage,
+allant guerroyer l&agrave;-bas, dans un but grandiose et myst&eacute;rieux. S'il
+parlait de conqu&eacute;rir l'&Eacute;gypte, d'y installer un &eacute;tablissement fran&ccedil;ais,
+de donner ainsi &agrave; la France le commerce du Levant, il ne disait
+certainement pas tout; et Saccard voulait voir, dans le c&ocirc;t&eacute; de
+l'exp&eacute;dition qui est rest&eacute; vague et &eacute;nigmatique, il ne savait au juste
+quel projet de colossale ambition, un immense empire reconstruit,
+Napol&eacute;on couronn&eacute; &agrave; Constantinople, empereur d'Orient et des Indes,
+r&eacute;alisant le r&ecirc;ve d'Alexandre, plus grand que C&eacute;sar et Charlemagne. Ne
+disait-il pas, &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne, en parlant de Sidney, le g&eacute;n&eacute;ral anglais
+qui l'avait arr&ecirc;t&eacute; devant Saint-Jean-d'Acre: &laquo;Cet homme m'a fait manquer
+ma fortune?&raquo; Et ce que les Croisades avaient tent&eacute;, ce que Napol&eacute;on
+n'avait pu accomplir, c'&eacute;tait cette pens&eacute;e gigantesque de la conqu&ecirc;te de
+l'Orient qui enflammait Saccard, mais une conqu&ecirc;te raisonn&eacute;e, r&eacute;alis&eacute;e
+par la double force de la science et de l'argent. Puisque la
+civilisation &eacute;tait all&eacute;e de l'est en l'ouest, pourquoi donc ne
+reviendrait-elle pas vers l'est, retournant au premier jardin de
+l'humanit&eacute;, &agrave; cet Eden de la presqu'&icirc;le hindoustanique, qui dormait dans
+la fatigue des si&egrave;cles? Ce serait une nouvelle jeunesse, il galvanisait
+le paradis terrestre, le refaisait habitable par la vapeur et
+l'&eacute;lectricit&eacute;, repla&ccedil;ait l'Asie Mineure comme centre du vieux monde,
+comme point de croisement des grands chemins naturels qui relient les
+continents. Ce n'&eacute;taient plus des millions &agrave; gagner, mais des milliards
+et des milliards.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, chaque matin, Hamelin et lui eurent de longues conf&eacute;rences. Si
+l'espoir &eacute;tait vaste, les difficult&eacute;s se pr&eacute;sentaient, nombreuses,
+&eacute;normes. L'ing&eacute;nieur, qui justement &eacute;tait &agrave; Beyrouth, en 1862, pendant
+l'horrible boucherie que les Druses firent des chr&eacute;tiens maronites, et
+qui n&eacute;cessita l'intervention de la France, ne cachait pas les obstacles
+qu'on rencontrerait parmi ces populations en continuelle bataille,
+livr&eacute;es au bon plaisir des autorit&eacute;s locales. Seulement, il avait, &agrave;
+Constantinople, de puissantes relations, il s'&eacute;tait assur&eacute; l'appui du
+grand vizir, Fuad-Pacha, homme de r&eacute;el m&eacute;rite, partisan d&eacute;clar&eacute; des
+r&eacute;formes; et il se flattait d'obtenir de lui toutes les concessions
+n&eacute;cessaires. D'autre part, bien qu'il proph&eacute;tis&acirc;t la banqueroute fatale
+de l'empire Ottoman, il voyait plut&ocirc;t une circonstance favorable dans ce
+besoin effr&eacute;n&eacute; d'argent, ces emprunts qui se suivaient d'ann&eacute;e en ann&eacute;e:
+un gouvernement besogneux, s'il n'offre pas de garantie personnelle, est
+tout pr&ecirc;t &agrave; s'entendre avec les entreprises particuli&egrave;res, d&egrave;s qu'il y
+trouve le moindre b&eacute;n&eacute;fice. Et n'&eacute;tait-ce pas une mani&egrave;re pratique de
+trancher l'&eacute;ternelle et encombrante question d'Orient, en int&eacute;ressant
+l'empire &agrave; de grands travaux civilisateurs, en l'amenant au progr&egrave;s,
+pour qu'il ne f&ucirc;t plus cette monstrueuse borne, plant&eacute;e entre l'Europe
+et l'Asie? Quel beau r&ocirc;le patriotique joueraient l&agrave; des compagnies
+fran&ccedil;aises!</p>
+
+<p>Puis, un matin, tranquillement, Hamelin aborda le programme secret
+auquel il faisait parfois allusion, ce qu'il appelait, en souriant, le
+couronnement de l'&eacute;difice.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, quand nous serons les ma&icirc;tres, nous referons le royaume de
+Palestine, et nous y mettrons le pape.... D'abord, on pourra se contenter
+de J&eacute;rusalem, avec Jaffa comme port de mer. Puis, la Syrie sera d&eacute;clar&eacute;e
+ind&eacute;pendante, et on la joindra.... Vous savez que les temps sont proches
+o&ugrave; la papaut&eacute; ne pourra rester dans Rome, sous les r&eacute;voltantes
+humiliations qu'on lui pr&eacute;pare. C'est pour ce jour-l&agrave; qu'il nous faudra
+&ecirc;tre pr&ecirc;ts.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, b&eacute;ant, l'&eacute;coutait dire ces choses d'une voix simple, avec sa
+foi profonde de catholique. Lui-m&ecirc;me ne reculait pas devant les
+imaginations extravagantes, mai jamais il ne serait all&eacute; jusqu'&agrave;
+celle-ci. Cet homme de science, d'apparence si froide, le stup&eacute;fiait. Il
+cria:</p>
+
+<p>&laquo;C'est fou! La Porte ne donnera pas J&eacute;rusalem.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourquoi? reprit paisiblement Hamelin. Elle a tant besoin
+d'argent! J&eacute;rusalem l'ennuie, ce sera un bon d&eacute;barras. Souvent, elle ne
+sait quel parti prendre, entre les diverses communions qui se disputent
+la possession des sanctuaires.... D'ailleurs, le pape aurait en Syrie un
+v&eacute;ritable appui parmi les Maronites, car vous n'ignorez pas qu'il a
+install&eacute;, &agrave; Rome, un coll&egrave;ge pour leurs pr&ecirc;tres.... Enfin, j'ai bien
+r&eacute;fl&eacute;chi, j'ai tout pr&eacute;vu, et ce sera l'&egrave;re nouvelle, l'&egrave;re triomphale
+du catholicisme. Peut-&ecirc;tre dira-t-on que c'est aller trop loin, que le
+pape se trouvera comme s&eacute;par&eacute;, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; des affaires de l'Europe.
+Mais de quel &eacute;clat, de quelle autorit&eacute; ne rayonnera-t-il pas, lorsqu'il
+tr&ocirc;nera aux lieux saints, parlant au nom du Christ, de la terre sacr&eacute;e
+o&ugrave; le Christ a parl&eacute;! C'est l&agrave; qu'est son patrimoine, c'est l&agrave; que doit
+&ecirc;tre son royaume. Et, soyez tranquille, nous le ferons puissant et
+solide, ce royaume, nous le mettrons &agrave; l'abri des perturbations
+politiques, en basant son budget, avec la garantie des ressources du
+pays, sur une vaste banque dont les catholiques du monde entier se
+disputeront les actions.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, qui s'&eacute;tait mis a sourire, d&eacute;j&agrave; s&eacute;duit par l'&eacute;normit&eacute; du
+projet, sans &ecirc;tre convaincu, ne put s'emp&ecirc;cher de baptiser cette banque,
+dans un cri joyeux de trouvaille.</p>
+
+<p>&laquo;Le tr&eacute;sor du Saint-S&eacute;pulcre, hein? superbe! l'affaire est l&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Mais il rencontra le regard raisonnable de Mme Caroline, qui souriait
+elle aussi, sceptique, un peu f&acirc;ch&eacute;e m&ecirc;me; et il eut honte de son
+enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;N'importe, mon cher Hamelin, nous ferons bien de tenir secret ce
+couronnement de l'&eacute;difice, comme vous dites. On se moquerait de nous. Et
+puis, notre programme est d&eacute;j&agrave; terriblement charg&eacute;, il est bon d'en
+r&eacute;server les cons&eacute;quences extr&ecirc;mes, la fin glorieuse, aux seuls initi&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, telle a toujours &eacute;t&eacute; mon intention, d&eacute;clara l'ing&eacute;nieur.
+Ceci sera le myst&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Et ce fut sur ce mot, ce jour-l&agrave;, que l'exploitation du portefeuille,
+la mise en &oelig;uvre de toute l'&eacute;norme s&eacute;rie des projets fut d&eacute;finitivement
+r&eacute;solue. On commencerait par cr&eacute;er une modeste maison de cr&eacute;dit pour
+lancer les premi&egrave;res affaires; puis, le succ&egrave;s aidant, peu &agrave; peu on se
+rendrait ma&icirc;tre du march&eacute;, on conquerrait le monde.</p>
+
+<p>Le lendemain, comme Saccard &eacute;tait mont&eacute; chez la princesse d'Orviedo,
+pour prendre un ordre au sujet de l'&OElig;uvre du Travail, le souvenir lui
+revint du r&ecirc;ve qu'il avait caress&eacute; un moment, d'&ecirc;tre le prince &eacute;poux de
+cette reine de l'aum&ocirc;ne, simple dispensateur et administrateur de la
+fortune des pauvres. Et il sourit, car il trouvait cela un peu niais, &agrave;
+cette heure. Il &eacute;tait b&acirc;ti pour faire de la vie et non pour panser les
+blessures que la vie a faites. Enfin, il allait se retrouver sur son
+chantier, en plein dans la bataille des int&eacute;r&ecirc;ts, dans cette course au
+bonheur qui a &eacute;t&eacute; la marche m&ecirc;me de l'humanit&eacute;, de si&egrave;cle en si&egrave;cle,
+vers plus de joie et plus de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me jour, il trouva Mme Caroline seule, dans le cabinet aux &eacute;pures.
+Elle &eacute;tait debout devant une des fen&ecirc;tres, retenue l&agrave; par une apparition
+de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille, dans le jardin voisin, &agrave;
+une heure inaccoutum&eacute;e. Les deux femmes lisaient une lettre, d'un air de
+grande tristesse sans doute une lettre du fils, de Ferdinand, dont la
+situation ne devait pas &ecirc;tre brillante, &agrave; Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez, dit Mme Caroline, en reconnaissant Saccard. Encore quelque
+chagrin pour ces malheureuses. Les pauvresses, dans la rue, me font
+moins de peine.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! s'&eacute;cria-t-il gaiement, vous les prierez de venir me voir. Nous
+les enrichirons, elles aussi, puisque nous allons faire la fortune de
+tout le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Et, dans sa fi&egrave;vre heureuse, il chercha ses l&egrave;vres, pou les baiser.
+Mais, d'un mouvement brusque, elle avait retir&eacute; la t&ecirc;te, devenue grave
+et p&acirc;lie d'un involontaire malaise.</p>
+
+<p>&laquo;Non, je vous en prie.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il tentait de la reprendre, depuis qu'elle
+s'&eacute;tait abandonn&eacute;e &agrave; lui, dans une minute de compl&egrave;te inconscience. Les
+affaires s&eacute;rieuses arrang&eacute;es, il pensait &agrave; sa bonne fortune, voulant
+aussi, de ce c&ocirc;t&eacute;, r&eacute;gler la situation. Ce vif mouvement de recul
+l'&eacute;tonna.</p>
+
+<p>&laquo;Bien vrai, cela vous ferait de la peine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup de peine.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se calmait, elle souriait &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, avouez que vous-m&ecirc;me n'y tenez gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je vous adore.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne dites pas &ccedil;a, vous allez &ecirc;tre si occup&eacute;! Et puis, je vous
+assure que je suis pr&ecirc;te &agrave; avoir de la vraie amiti&eacute; pour vous, si vous
+&ecirc;tes l'homme actif que je crois, et si vous faites toutes les grandes
+choses que vous dites.... Voyons, c'est bien meilleur, l'amiti&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Il l'&eacute;coutait, souriant toujours, g&ecirc;n&eacute; et combattu pourtant. Elle le
+refusait, c'&eacute;tait ridicule de ne l'avoir eue qu'une fois, par surprise.
+Mais sa vanit&eacute; seule en souffrait.</p>
+
+<p>&laquo;Alors? amis seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je serai votre camarade, je vous aiderai.... Amis, grands amis!&raquo;</p>
+
+<p>Elle tendit ses joues, et, conquis, trouvant qu'elle avait raison, il y
+posa deux gros baisers.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>La lettre du banquier russe de Constantinople, que Sigismond avait
+traduite, &eacute;tait une r&eacute;ponse favorable, attendue pour mettre &agrave; Paris
+l'affaire en branle; et, d&egrave;s le sur-lendemain, Saccard, &agrave; son r&eacute;veil,
+eut l'inspiration qu'il fallait agir ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, qu'il devait
+avoir, d'un, coup, avant la nuit, form&eacute; le syndicat dont il voulait &ecirc;tre
+s&ucirc;r, pour placer &agrave; l'avance les cinquante mille actions de cinq cents
+francs de sa soci&eacute;t&eacute; anonyme, lanc&eacute;e au capital de vingt-cinq millions.</p>
+
+<p>En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de cette soci&eacute;t&eacute;,
+l'enseigne qu'il cherchait depuis longtemps. Les mots: la Banque
+universelle, avaient brusquement flamb&eacute; devant lui, comme en caract&egrave;res
+de feu, dans la chambre encore noire.</p>
+
+<p>&laquo;La Banque universelle, ne cessa-t-il de r&eacute;p&eacute;ter, tout en s'habillant,
+la Banque universelle, c'est simple, c'est grand, &ccedil;a englobe tout, &ccedil;a
+couvre le monde.... Oui, oui, excellent! la Banque universelle!&raquo;</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; neuf heures et demie, il marcha &agrave; travers les vastes pi&egrave;ces,
+absorb&eacute;, ne sachant par o&ugrave; il commencerait sa chasse aux millions, dans
+Paris. Vingt-cinq millions, cela se trouve encore au tournant d'une rue;
+m&ecirc;me, c'&eacute;tait l'embarras du choix qui le faisait r&eacute;fl&eacute;chir, car il y
+voulait mettre quelque m&eacute;thode. Il but une tasse de lait, il ne se f&acirc;cha
+pas, lorsque le cocher monta lui expliquer que le cheval n'&eacute;tait pas
+bien, &agrave; la suite d'un refroidissement sans doute, et qu'il serait plus
+sage de faire venir le v&eacute;t&eacute;rinaire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, faites.... Je prendrai un fiacre.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, sur le trottoir, il fut surpris par le vent aigre qui soufflait un
+brusque retour de l'hiver, dans ce mai si doux la veille encore. Il ne
+pleuvait pourtant pas, de gros nuages montaient &agrave; l'horizon. Et il ne
+prit pas de fiacre, pour se r&eacute;chauffer en marchant; il se dit qu'il
+descendrait d'abord &agrave; pied chez Mazaud, l'agent de change, rue de la
+Banque; car l'id&eacute;e lui &eacute;tait venue de le sonder sur Daigremont, le
+sp&eacute;culateur bien connu, l'homme heureux de tous les syndicats,
+seulement, rue Vivienne, du ciel envahi de nu&eacute;es livides, une telle
+giboul&eacute;e creva, m&ecirc;l&eacute;e de gr&ecirc;le, qu'il se r&eacute;fugia sous une porte coch&egrave;re.</p>
+
+<p>Depuis une minute, Saccard &eacute;tait l&agrave;, &agrave; regarder tomber l'averse,
+lorsque, dominant le roulement de l'eau, une claire sonnerie de pi&egrave;ces
+d'or lui fit dresser l'oreille. Cela semblait sortir des entrailles de
+la terre, continu, l&eacute;ger et musical, comme dans un conte des <i>Mille et
+une Nuits</i>. Il tourna la t&ecirc;te, se reconnut, vit qu'il se trouvait sous
+la porte de la maison Kolb, un banquier qui s'occupait surtout
+d'arbitrages sur l'or, achetant le num&eacute;raire dans les &Eacute;tats o&ugrave; il &eacute;tait
+&agrave; bas cours, puis le fondant, pour vendre les lingots ailleurs, dans les
+pays o&ugrave; l'or &eacute;tait en hausse; et, du matin au soir, les jours de fonte,
+montait du sous-sol ce bruit cristallin des pi&egrave;ces d'or, remu&eacute;es &agrave; la
+pelle, prises dans des caisses, jet&eacute;es dans le creuset. Les passants du
+trottoir en ont les oreilles qui tintent, d'un bout de l'ann&eacute;e &agrave;
+l'autre. Maintenant, Saccard souriait complaisamment &agrave; cette musique,
+qui &eacute;tait comme la voix souterraine de ce quartier de la Bourse, il y
+vit un heureux pr&eacute;sage.</p>
+
+<p>La pluie ne tombait plus, il traversa la place, se trouva tout de suite
+chez Mazaud. Par une exception, le jeune agent de change avait son
+domicile personnel, au premier &eacute;tage, dans la maison m&ecirc;me o&ugrave; les bureaux
+de sa charge &eacute;taient install&eacute;s, occupant tout le second. Il avait
+simplement repris l'appartement de son oncle, lorsque, &agrave; la mort de
+celui-ci, il s'&eacute;tait entendu avec ses coh&eacute;ritiers pour racheter la
+charge.</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient, et Saccard monta directement aux bureaux, &agrave; la
+porte desquels il se rencontra avec Gustave S&eacute;dille.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que M. Mazaud est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur, j'arrive.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme souriait, toujours en retard, prenant &agrave; l'aise son emploi
+de simple amateur, qu'on ne payait pas, r&eacute;sign&eacute; &agrave; passer l&agrave; un an ou
+deux pour faire plaisir &agrave; son p&egrave;re, le fabricant de soie de la rue des
+Je&ucirc;neurs. Saccard traversa la caisse, salu&eacute; par le caissier d'argent et
+par le caissier des titres; puis, il entra dans le cabinet des deux
+fond&eacute;s de pouvoirs, o&ugrave; il ne trouva que Berthier, celui des deux qui
+&eacute;tait charg&eacute; des relations avec les clients et qui accompagnait le
+patron &agrave; la Bourse.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que M. Mazaud est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le pense, je sors de son cabinet.... Tiens non, il n'y est
+plus.... C'est qu'il est dans le bureau du comptant.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait pouss&eacute; une porte voisine, il faisait du regard le tour d'une
+assez vaste pi&egrave;ce, o&ugrave; cinq employ&eacute;s travaillaient, sous les ordres du
+premier commis.</p>
+
+<p>&laquo;Non, c'est particulier!... Voyez donc vous-m&ecirc;me &agrave; la liquidation, l&agrave;, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard entra dans le bureau de la liquidation. C'&eacute;tait l&agrave; que le
+liquidateur, le pivot de la charge, aid&eacute; de sept employ&eacute;s, d&eacute;pouillait
+le carnet que lui remettait l'agent chaque jour, apr&egrave;s la Bourse, puis
+appliquait aux clients les affaires faites selon les ordres re&ccedil;us, en
+s'aidant de fiches, conserv&eacute;es pour savoir les noms; car le carnet ne
+porte pas les noms, ne contient que l'indication br&egrave;ve de l'achat ou de
+la vente telle valeur, telle quantit&eacute;, tel cours, de tel agent.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous avez vu M. Mazaud?&raquo; demanda Saccard.</p>
+
+<p>Mais on ne lui r&eacute;pondit m&ecirc;me pas. Le liquidateur &eacute;tant sorti, trois
+employ&eacute;s lisaient leur journal, deux autres regardaient en l'air; tandis
+que l'entr&eacute;e de Gustave S&eacute;dille venait d'int&eacute;resser vivement le petit
+Flory, qui, le matin, faisait des &eacute;critures, &eacute;changeait des engagements,
+et qui, l'apr&egrave;s-midi, &agrave; la Bourse, &eacute;tait charg&eacute; des t&eacute;l&eacute;grammes. N&eacute; &agrave;
+Saintes, d'un p&egrave;re employ&eacute; &agrave; l'enregistrement, d'abord commis &agrave; Bordeaux
+chez un banquier, tomb&eacute; ensuite &agrave; Paris chez Mazaud, vers la fin du
+dernier automne, il n'y avait d'autre avenir que d'y doubler peut-&ecirc;tre
+ses appointements, en dix ann&eacute;es. Jusque-l&agrave;, il s'y &eacute;tait bien conduit,
+r&eacute;gulier, consciencieux. Seulement depuis un mois que Gustave &eacute;tait
+entr&eacute; &agrave; la charge, il se d&eacute;rangeait, entra&icirc;n&eacute; par son nouveau camarade,
+tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant, tr&egrave;s lanc&eacute;, pourvu d'argent, et qui lui avait fait
+conna&icirc;tre des femmes. Flory, le visage mang&eacute; de barbe, avait l&agrave;-dessous
+un nez &agrave; passions, une bouche aimable, des yeux tendres; et il en &eacute;tait
+aux petites parties fines, pas ch&egrave;res, avec Mlle Chuchu, une figurante
+des Vari&eacute;t&eacute;s, une maigre sauterelle du pav&eacute; parisien, la fille ensauv&eacute;e
+d'une concierge de Montmartre, amusante avec sa figure de papier m&acirc;ch&eacute;,
+o&ugrave; luisaient de grands yeux bruns admirables.</p>
+
+<p>Gustave, avant m&ecirc;me d'&ocirc;ter son chapeau, lui contait sa soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon cher, j'ai bien cru que Germaine me flanquerait dehors, parce
+que Jacoby est venu. Mais c'est lui qu'elle a trouv&eacute; le moyen de mettre
+&agrave; la porte, ah! je ne sais comment, par exemple! Et je suis rest&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Tous deux s'&eacute;touff&egrave;rent de rire. Il s'agissait de Germaine C&oelig;ur, une
+superbe fille de vingt-cinq ans, un peu indolente et molle, dans
+l'opulence de sa gorge, qu'un coll&egrave;gue de Mazaud, le juif Jacoby,
+entretenait au mois. Elle avait toujours &eacute;t&eacute; avec des boursiers, et
+toujours au mois, ce qui est commode pour des hommes tr&egrave;s occup&eacute;s, la
+t&ecirc;te embarrass&eacute;e de chiffres, payant l'amour comme le reste, sans
+trouver le temps d'une vraie passion. Elle &eacute;tait agit&eacute;e d'un souci
+unique, dans son petit appartement de la rue de la Michodi&egrave;re, celui
+d'&eacute;viter les rencontres entre les messieurs qui pouvaient se conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, questionna Flory, je croyais que vous vous r&eacute;serviez pour
+la jolie papeti&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Mais cette allusion &agrave; Mme Conin rendit Gustave s&eacute;rieux. Celle-ci, on la
+respectait c'&eacute;tait une femme honn&ecirc;te; et, quand elle voulait bien, il
+n'y avait pas d'exemple qu'un homme se f&ucirc;t montr&eacute; bavard, tellement on
+restait bons amis. Aussi, ne voulant pas r&eacute;pondre, Gustave posa-t-il &agrave;
+son tour une question.</p>
+
+<p>&laquo;Et Chuchu, vous l'avez men&eacute;e &agrave; Mabille?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non! c'est trop cher. Nous sommes rentr&eacute;s, nous avons fait du
+th&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les jeunes gens, Saccard avait entendu ces noms de femme,
+qu'ils chuchotaient d'une voix rapide.</p>
+
+<p>Il eut un sourire. Il s'adressa &agrave; Flory.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous n'avez pas vu M. Mazaud?</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, il est venu me donner un ordre, et il est redescendu &agrave;
+son appartement.... Je crois que son petit gar&ccedil;on est malade, on l'a
+averti que le docteur &eacute;tait l&agrave;... Vous devriez sonner chez lui, car il
+peut tr&egrave;s bien sortir, sans remonter.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard remercia, se h&acirc;ta de descendre un &eacute;tage. Mazaud &eacute;tait un des
+plus jeunes agents de change, combl&eacute; par le sort, ayant eu cette chance
+de la mort de son oncle, qui l'avait rendu titulaire d'une des plus
+fortes charges de Paris, &agrave; un &acirc;ge o&ugrave; l'on apprend encore les affaires.
+Dans sa petite taille, il &eacute;tait de figure agr&eacute;able, avec de minces
+moustaches brunes, des yeux noirs per&ccedil;ants; et il montrait une grande
+activit&eacute;, l'intelligence tr&egrave;s alerte, elle aussi. On le citait d&eacute;j&agrave;, &agrave;
+la corbeille, pour cette vivacit&eacute; d'esprit et de corps, si n&eacute;cessaire
+dans le m&eacute;tier, et qui, jointe &agrave; beaucoup de flair, &agrave; une intuition
+remarquable, allait le mettre au premier rang; sans compter qu'il avait
+une voix aigu&euml;, des renseignements de Bourses &eacute;trang&egrave;res de premi&egrave;re
+main, des relations chez tous les grands banquiers, enfin un
+arri&egrave;re-cousin, disait-on, &agrave; l'agence Havas. Sa femme, &eacute;pous&eacute;e par
+amour, lui avait apport&eacute; douze cent mille francs de dot, une jeune femme
+charmante dont il avait d&eacute;j&agrave; deux enfants, une fillette de trois ans et
+un petit gar&ccedil;on de dix-huit mois.</p>
+
+<p>Justement, Mazaud reconduisait jusqu'au palier le docteur, qui le
+rassurait, en riant.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez donc, dit-il &agrave; Saccard. C'est vrai, avec ces petits &ecirc;tres, on
+s'inqui&egrave;te tout de suite, on les croit perdus pour le moindre bobo.&raquo;</p>
+
+<p>Et il l'introduisit ainsi dans le salon, o&ugrave; sa femme se trouvait encore,
+tenant le b&eacute;b&eacute; sur ses genoux, tandis que la petite fille, heureuse de
+voir sa m&egrave;re gaie, se haussait pour l'embrasser. Tous les trois &eacute;taient
+blonds, d'une fra&icirc;cheur de lait, la jeune m&egrave;re d'air aussi d&eacute;licat et
+ing&eacute;nu que les enfants. Il lui mit un baiser sur les cheveux.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois bien que nous &eacute;tions fous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a ne fait rien, mon ami, je suis si contente qu'il nous ait
+rassur&eacute;s!&raquo;</p>
+
+<p>Devant ce grand bonheur, Saccard s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, en saluant. La pi&egrave;ce,
+luxueusement meubl&eacute;e, sentait bon la vie heureuse de ce m&eacute;nage, que rien
+encore n'avait d&eacute;suni; &agrave; peine, depuis quatre ans qu'il &eacute;tait mari&eacute;,
+donnait-on &agrave; Mazaud une courte curiosit&eacute; pour une chanteuse de
+l'op&eacute;ra-Comique. Il restait un mari fid&egrave;le, de m&ecirc;me qu'il avait la
+r&eacute;putation de ne pas encore trop jouer pour son compte, malgr&eacute; la fougue
+de sa jeunesse. Et cette bonne odeur de chance, de f&eacute;licit&eacute; sans nuage,
+se respirait r&eacute;ellement dans la paix discr&egrave;te des tapis et des tentures,
+dans le parfum dont un gros bouquet de roses, d&eacute;bordant d'un vase de
+Chine, avait impr&eacute;gn&eacute; toute la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Mme Mazaud, qui connaissait un peu Saccard, lui dit gaiement:</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas, monsieur, qu'il suffit de le vouloir pour &ecirc;tre toujours
+heureux?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincu, madame, r&eacute;pondit-il. Et puis, il y a des
+personnes si belles et si bonnes, que le malheur n'ose jamais les
+toucher.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e, rayonnante. Elle embrassa &agrave; son tour son mari, elle
+s'en alla, emportant le petit gar&ccedil;on, suivie de la fillette, qui s'&eacute;tait
+pendue au cou de son p&egrave;re. Celui-ci, voulant cacher son &eacute;motion, se
+retourna vers le visiteur, avec un mot de blague parisienne.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, on ne s'emb&ecirc;te pas, ici.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, vivement:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez quelque chose &agrave; me dire?... Montons, voulez-vous? nous serons
+mieux.&raquo;</p>
+
+<p>En haut, devant la caisse, Saccard reconnut Sabatani, qui venait toucher
+des diff&eacute;rences; et il fut surpris de la poign&eacute;e de main cordiale que
+l'agent &eacute;changea avec son client. D'ailleurs, d&egrave;s qu'il fut assis dans
+le cabinet, il expliqua sa visite, en le questionnant sur, les
+formalit&eacute;s, pour faire admettre une valeur &agrave; la cote officielle.
+N&eacute;gligemment, il dit l'affaire qu'il allait lancer, la Banque
+universelle, au capital de vingt-cinq millions. Oui, une maison de
+cr&eacute;dit cr&eacute;&eacute;e surtout dans le but de patronner de grandes entreprises,
+qu'il indiqua d'un mot. Mazaud l'&eacute;coutait, ne bronchait pas; et, avec
+une obligeance parfaite, il expliqua les formalit&eacute;s &agrave; remplir. Mais il
+n'&eacute;tait pas dupe, il se doutait que Saccard ne se serait pas d&eacute;rang&eacute;
+pour si peu. Aussi, lorsque ce dernier pronon&ccedil;a enfin le nom de.
+Daigremont, eut-il un sourire involontaire. Certes, Daigremont avait
+l'appui d'une fortune colossale; on disait bien qu'il n'&eacute;tait pas d'une
+fid&eacute;lit&eacute; tr&egrave;s s&ucirc;re; seulement, qui &eacute;tait fid&egrave;le, en affaires et en
+amour? personne! Du reste, lui, Mazaud, se serait fait un scrupule de
+dire la v&eacute;rit&eacute; sur Daigremont, apr&egrave;s leur rupture, qui avait occup&eacute;
+toute la Bourse. Celui-ci, maintenant, donnait la plupart de ses ordres
+&agrave; Jacoby, un juif de Bordeaux, un grand gaillard de soixante ans, &agrave;
+large figure gaie, dont la voix mugissante &eacute;tait c&eacute;l&egrave;bre, mais qui
+devenait lourd, le ventre emp&acirc;t&eacute;; et c'&eacute;tait comme une rivalit&eacute; qui se
+posait entre les deux agents, le jeune favoris&eacute; par la chance, le vieux
+arriv&eacute; &agrave; l'anciennet&eacute;, ancien fond&eacute; de pouvoirs &agrave; qui des commanditaires
+avaient enfin permis d'acheter la charge de son patron, d'une pratique
+et d'une ruse extraordinaires, perdu malheureusement par une passion du
+jeu, toujours &agrave; la veille d'une catastrophe, malgr&eacute; des gains
+consid&eacute;rables. Tout se fondait dans les liquidations. Germaine C&oelig;ur ne
+lui co&ucirc;tait que quelques billets de mille francs, et on ne voyait jamais
+sa femme.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, dans cette affaire de Caracas, conclut Mazaud, c&eacute;dant &agrave; la
+rancune malgr&eacute; sa grande correction, il est certain que Daigremont a
+trahi et qu'il a rafl&eacute; les b&eacute;n&eacute;fices.... Il est tr&egrave;s dangereux.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&laquo;Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas &agrave; Gundermann?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!&raquo; cria Saccard, que la passion emportait. A ce moment,
+Berthier, le fond&eacute; de pouvoirs, entra et chuchota quelques mots &agrave;
+l'oreille de l'agent. C'&eacute;tait la baronne Sandorff qui venait payer des
+diff&eacute;rences et qui soulevait toutes sortes de chicanes, pour r&eacute;duire son
+compte. D'habitude, Mazaud s'empressait, recevait lui-m&ecirc;me la baronne;
+mais, quand elle avait perdu, il l'&eacute;vitait comme la peste, certain d'un
+trop rude assaut &agrave; sa galanterie. Il n'y a pires clientes que les
+femmes, d'une mauvaise foi plus absolue, d&egrave;s qu'il s'agit de payer.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, dites que je n'y suis pas, r&eacute;pondit-il avec humeur. Et ne
+faites pas gr&acirc;ce d'un centime, entendez-vous!&raquo;</p>
+
+<p>Et, lorsque Berthier fut parti, voyant au sourire de Saccard qu'il avait
+entendu.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, mon cher, elle est tr&egrave;s gentille, celle-l&agrave;, mais vous
+n'avez pas id&eacute;e de cette rapacit&eacute;... Ah! les clients, comme ils nous
+aimeraient, s'ils gagnaient toujours! Et plus ils sont riches, plus ils
+sont du beau monde, Dieu me pardonne! plus je me m&eacute;fie, plus je tremble
+de n'&ecirc;tre pas pay&eacute;... Oui, il y a des jours o&ugrave;, en dehors des grandes
+maisons, j'aimerais mieux n'avoir qu'une client&egrave;le de province.&raquo;</p>
+
+<p>La porte s'&eacute;tait rouverte, un employ&eacute; lui remit un dossier qu'il avait
+demand&eacute; le matin, et sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! &ccedil;a tombe bien. Voici un receveur de rentes, install&eacute; &agrave; Vend&ocirc;me,
+un sieur Fayeux.... Eh bien, vous n'avez pas id&eacute;e de la quantit&eacute; d'ordres
+que je re&ccedil;ois de ce correspondant. Sans doute, ces ordres sont de peu
+d'importance, venant de petits bourgeois, de petits commer&ccedil;ants, de
+fermiers. Mais il y a le nombre.... En v&eacute;rit&eacute;, le meilleur de nos
+maisons, le fond m&ecirc;me est fait des joueurs modestes, de la grande foule
+anonyme qui joue.&raquo;</p>
+
+<p>Une association d'id&eacute;es se fit, Saccard se rappela Sabatani au guichet
+de la caisse.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez donc Sabatani, maintenant? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis un an, je crois, r&eacute;pondit l'agent d'un air d'aimable
+indiff&eacute;rence. C'est un gentil gar&ccedil;on, n'est-ce pas? il a commenc&eacute;
+petitement, il est tr&egrave;s sage et il fera quelque chose.&raquo;</p>
+
+<p>Ce qu'il ne disait point, ce dont il ne se souvenait m&ecirc;me plus, c'&eacute;tait
+que Sabatani avait seulement d&eacute;pos&eacute; chez lui une couverture de deux
+mille francs. De l&agrave; le jeu si mod&eacute;r&eacute; du d&eacute;but. Sans doute, comme tant
+d'autres, le Levantin attendait que la m&eacute;diocrit&eacute; de cette garantie f&ucirc;t
+oubli&eacute;e; et il donnait des preuves de sagesse, il n'augmentait que
+graduellement l'importance de ses ordres, en attendant le jour o&ugrave;,
+culbutant dans une grosse liquidation, il dispara&icirc;trait. Comment montrer
+de la d&eacute;fiance vis-&agrave;-vis d'un charmant gar&ccedil;on dont on est devenu l'ami?
+comment douter de sa solvabilit&eacute;, lorsqu'on le voit gai, d'apparence
+riche, avec cette tenue &eacute;l&eacute;gante qui est indispensable, comme l'uniforme
+m&ecirc;me du vol &agrave; la Bourse?</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s gentil, tr&egrave;s intelligent&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Saccard, qui prit soudain la
+r&eacute;solution de songer &agrave; Sabatani, le jour o&ugrave; il aurait besoin d'un
+gaillard discret et sans scrupules. Puis, se levant et prenant cong&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, adieu!... Lorsque nos titres seront pr&ecirc;ts, je vous reverrai,
+avant de t&acirc;cher de les faire admettre &agrave; la cote.&raquo;</p>
+
+<p>Et comme Mazaud, sur le seuil du cabinet, lui serrait la main, en
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez tort, voyez donc Gundermann pour votre syndicat.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!&raquo; cria-t-il de nouveau, l'air furieux.</p>
+
+<p>Enfin, il sortait, lorsqu'il reconnut devant le guichet de la caisse
+Moser et Pillerault: le premier empochait d'un air navr&eacute; son gain de la
+quinzaine, sept ou huit billets de mille francs; tandis que l'autre, qui
+avait perdu, payait une dizaine de mille francs, avec des &eacute;clats de
+voix, l'air agressif et superbe, comme apr&egrave;s une victoire. L'heure du
+d&eacute;jeuner et de la Bourse approchait, la charge allait se vider en
+partie; et, la porte du bureau de la liquidation s'&eacute;tant entrouverte,
+des rires s'en &eacute;chapp&egrave;rent, le r&eacute;cit que Gustave faisait &agrave; Flory d'une
+partie de canot, dans laquelle la barreuse, tomb&eacute;e &agrave; la Seine, avait
+perdu jusqu'&agrave; ses bas.</p>
+
+<p>Dans la rue, Saccard regarda sa montre. Onze heures, que de temps perdu!
+Non, il n'irait pas chez Daigremont; et, bien qu'il se f&ucirc;t emport&eacute; au
+seul nom de Gundermann, il se d&eacute;cida brusquement &agrave; monter le voir.
+D'ailleurs, ne l'avait-il pas pr&eacute;venu de sa visite, chez Champeaux, en
+lui annon&ccedil;ant sa grande affaire, pour lui clouer aux l&egrave;vres son mauvais
+rire? Il se donna m&ecirc;me comme excuse qu'il n'en voulait rien tirer, qu'il
+d&eacute;sirait seulement le braver, triompher de lui, qui affectait de le
+traiter en petit gar&ccedil;on. Et, une nouvelle giboul&eacute;e s'&eacute;tant mise &agrave; battre
+le pav&eacute; d'un ruissellement de fleuve, il sauta dans un fiacre, il cria
+l'adresse au cocher, rue de Provence.</p>
+
+<p>Gundermann occupait l&agrave; un immense h&ocirc;tel, tout juste assez grand pour son
+innombrable famille. Il avait cinq filles et quatre gar&ccedil;ons, dont trois
+filles et trois gar&ccedil;ons mari&eacute;s, qui lui avaient d&eacute;j&agrave; donn&eacute; quatorze
+petits-enfants. Lorsque, au repas du soir, cette descendance se trouvait
+r&eacute;unie, ils &eacute;taient, en les comptant, sa femme et lui, trente et un &agrave;
+table. Et, &agrave; part deux de ses gendres qui n'habitaient pas l'h&ocirc;tel, tous
+les autres avaient l&agrave; leurs appartements, dans les ailes de gauche et de
+droite, ouvertes sur le jardin; tandis que le b&acirc;timent central &eacute;tait
+pris enti&egrave;rement par l'installation des vastes bureaux de la banque. En
+moins d'un si&egrave;cle, la monstrueuse fortune d'un milliard &eacute;tait n&eacute;e, avait
+pouss&eacute;, d&eacute;bord&eacute; dans cette famille, par l'&eacute;pargne, par l'heureux
+concours aussi des &eacute;v&eacute;nements. Il y avait l&agrave; comme une pr&eacute;destination,
+aid&eacute;e d'une intelligence vive, d'un travail acharn&eacute;, d'un effort prudent
+et invincible, continuellement tendu vers le m&ecirc;me but. Maintenant, tous
+les fleuves de l'or allaient &agrave; cette mer, les millions se perdaient dans
+ces millions, c'&eacute;tait un engouffrement de la richesse publique au fond
+de cette richesse d'un seul, toujours grandissante; et Gundermann &eacute;tait
+le vrai ma&icirc;tre, le roi tout-puissant, redout&eacute; et ob&eacute;i de Paris et du
+monde.</p>
+
+<p>Pendant que Saccard montait le large escalier de pierre, aux marches
+us&eacute;es par le continuel va-et-vient de la foule, plus us&eacute;es d&eacute;j&agrave; que le
+seuil des vieilles &eacute;glises, il se sentait contre cet homme un
+soul&egrave;vement d'une inextinguible haine. Ah! le juif! il avait contre le
+juif l'antique rancune de race, qu'on trouve surtout dans le midi de la
+France; et c'&eacute;tait comme une r&eacute;volte de sa chair m&ecirc;me, une r&eacute;pulsion de
+peau qui, &agrave; l'id&eacute;e du moindre contact, l'emplissait de d&eacute;go&ucirc;t et de
+violence, en dehors de tout raisonnement, sans qu'il p&ucirc;t se vaincre.
+Mais le singulier &eacute;tait que lui, Saccard, ce terrible brasseur
+d'affaires, ce bourreau d'argent aux mains louches, perdait la
+conscience de lui-m&ecirc;me, d&egrave;s qu'il s'agissait d'un juif, en parlait avec
+une &acirc;pret&eacute;, avec des indignations vengeresses d'honn&ecirc;te homme, vivant du
+travail de ses bras, pur de tout n&eacute;goce usuraire. Il dressait le
+r&eacute;quisitoire contre la race, cette race maudite qui n'a plus de patrie,
+plus de prince, qui vit en parasite chez les nations, feignant de
+reconna&icirc;tre les lois, mais en r&eacute;alit&eacute; n'ob&eacute;issant qu'&agrave; son Dieu de vol,
+de sang et de col&egrave;re; et il la montrait remplissant partout la mission
+de f&eacute;roce conqu&ecirc;te que ce Dieu lui a donn&eacute;e, s'&eacute;tablissant chez chaque
+peuple, comme l'araign&eacute;e au centre de sa toile, pour guetter sa proie,
+sucer le sang de tous, s'engraisser de la vie des autres. Est-ce qu'on a
+jamais vu un juif faisant &oelig;uvre de ses dix doigts? est-ce qu'il y a des
+juifs paysans, des juifs ouvriers? Non, le travail d&eacute;shonore, leur
+religion le d&eacute;fend presque, n'exalte que l'exploitation du travail
+d'autrui. Ah! les gueux! Saccard semblait pris d'une rage d'autant plus
+grande, qu'il les admirait, qu'il leur enviait leurs prodigieuses
+facult&eacute;s financi&egrave;res, cette science inn&eacute;e des chiffres, cette aisance
+naturelle dans les op&eacute;rations les plus compliqu&eacute;es, ce flair et cette
+chance qui assurent le triomphe de tout ce qu'ils entreprennent. A ce
+jeu de voleurs, disait-il, les chr&eacute;tiens ne sont pas de force, ils
+finissent toujours par se noyer; tandis que prenez un juif qui ne sache
+m&ecirc;me pas la tenue des livres, jetez-le dans l'eau trouble de quelque
+affaire v&eacute;reuse, et il se sauvera, et il emportera tout le gain sur son
+dos. C'est le don de la race, sa raison d'&ecirc;tre &agrave; travers les
+nationalit&eacute;s qui se font et se d&eacute;font. Et il proph&eacute;tisait avec
+emportement la conqu&ecirc;te finale de tous les peuples par les juifs, quand
+ils auront accapar&eacute; la fortune totale du globe, ce qui ne tarderait pas,
+puisqu'on leur laissait chaque jour &eacute;tendre librement leur royaut&eacute;, et
+qu'on pouvait d&eacute;j&agrave; voir, dans Paris, un Gundermann r&eacute;gner sur un tr&ocirc;ne
+plus solide et plus respect&eacute; que celui de l'empereur.</p>
+
+<p>En haut, au moment d'entrer dans la vaste antichambre, Saccard eut un
+mouvement de recul, en la voyant pleine de remisiers, de solliciteurs,
+d'hommes, de femmes, de tout un grouillement tumultueux de foule. Les
+remisiers surtout luttaient &agrave; qui arriverait le premier, dans l'espoir
+improbable d'emporter un ordre; car le grand banquier avait ses agents &agrave;
+lui; mais c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; un honneur, une recommandation que d'&ecirc;tre re&ccedil;u,
+et chacun d'eux voulait pouvoir s'en vanter. Aussi l'attente
+n'&eacute;tait-elle jamais longue, les deux gar&ccedil;ons de bureau ne servaient
+gu&egrave;re qu'&agrave; organiser le d&eacute;fil&eacute;, un d&eacute;fil&eacute; incessant, un v&eacute;ritable galop,
+par les portes battantes. Et, malgr&eacute; la foule, Saccard presque tout de
+suite fut introduit dans le flot.</p>
+
+<p>Le cabinet de Gundermann &eacute;tait une immense pi&egrave;ce, dont il n'occupait
+qu'un petit coin, au fond, pr&egrave;s de la derni&egrave;re fen&ecirc;tre. Assis devant un
+simple bureau d'acajou, il se pla&ccedil;ait de fa&ccedil;on &agrave; tourner, le dos &agrave; la
+lumi&egrave;re, il avait le visage compl&egrave;tement dans l'ombre. Lev&eacute; d&egrave;s cinq
+heures, il &eacute;tait au travail, lorsque Paris dormait encore; et quand,
+vers neuf heures, la bousculade des app&eacute;tits se ruait, galopant devant
+lui, sa journ&eacute;e d&eacute;j&agrave; &eacute;tait faite. Au milieu du cabinet, &agrave; des bureaux
+plus vastes, deux de ses fils et un de ses gendres l'aidaient, rarement
+assis, s'agitant au milieu des all&eacute;es et venues d'un monde d'employ&eacute;s.
+Mais c'&eacute;tait l&agrave; le fonctionnement int&eacute;rieur de la maison. La rue
+traversait toute la pi&egrave;ce, n'allait qu'&agrave; lui, au ma&icirc;tre, dans son coin
+modeste; tandis que, durant des heures, jusqu'au d&eacute;jeuner, l'air
+impassible et morne, il recevait, souvent d'un signe, parfois d'un mot,
+s'il voulait se montrer tr&egrave;s aimable.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Gundermann aper&ccedil;ut Saccard, sa figure s'&eacute;claira d'un faible
+sourire goguenard.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous, mon bon ami.... Asseyez-vous donc un instant, si vous
+avez quelque chose &agrave; me dire. Je suis &agrave; vous tout &agrave; l'heure.&raquo;</p>
+
+<p>Ensuite, il affecta de l'oublier. Saccard, du reste, ne s'impatientait
+pas, int&eacute;ress&eacute; par le d&eacute;fil&eacute; des remisiers, qui, les uns sur les talons
+des autres, entraient avec le m&ecirc;me salut profond, tiraient de leur
+redingote correcte le m&ecirc;me petit carton, leur cote portant les cours de
+la Bourse, qu'ils pr&eacute;sentaient au banquier du m&ecirc;me geste suppliant et
+respectueux. Il en passait dix, il en passait vingt. Le banquier, chaque
+fois, prenait la cote, y jetait un coup d'&oelig;il, puis la rendait; et rien
+n'&eacute;galait sa patience, si ce n'&eacute;tait son indiff&eacute;rence compl&egrave;te, sous
+cette gr&ecirc;le d'offres.</p>
+
+<p>Mais Massias se montra, avec son air gai et inquiet de bon chien battu.
+On le recevait si mal parfois, qu'il en aurait pleur&eacute;. Ce jour-l&agrave;, sans
+doute il &eacute;tait &agrave; bout d'humilit&eacute;, car il se permit une insistance
+inattendue.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez donc, monsieur, le Mobilier est tr&egrave;s bas.... Combien faut-il que
+je vous en ach&egrave;te?&raquo;</p>
+
+<p>Gundermann, sans prendre la cote, leva ses yeux glauques sur ce jeune
+homme si familier. Et, rudement:</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, mon ami, croyez-vous que &ccedil;a m'amuse de vous recevoir?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur, reprit Massias devenu p&acirc;le, &ccedil;a m'amuse encore
+moins de venir chaque matin pour rien, depuis trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne revenez pas.&raquo;</p>
+
+<p>Le remisier salua et se retira, apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute;, avec Saccard, le
+coup d'&oelig;il furieux et navr&eacute; d'un gar&ccedil;on qui avait la brusque conscience
+qu'il ne ferait jamais fortune.</p>
+
+<p>Saccard se demandait, en effet, quel int&eacute;r&ecirc;t Gundermann pouvait avoir &agrave;
+recevoir tout ce monde. &Eacute;videmment, il avait une facult&eacute; d'isolement
+sp&eacute;ciale, il s'absorbait, il continuait de penser; sans compter qu'il
+devait y avoir l&agrave; une discipline, une fa&ccedil;on de proc&eacute;der chaque matin &agrave;
+une revue du march&eacute;, dans laquelle il trouvait toujours un gain &agrave; faire,
+si minime fut-il. Tr&egrave;s &acirc;prement, il rabattit quatre-vingts francs &agrave; un
+coulissier, qu'il avait charg&eacute; d'un ordre la veille, et qui le volait
+d'ailleurs. Puis, un marchand de curiosit&eacute;s arriva, avec une boite en or
+&eacute;maill&eacute; du dernier si&egrave;cle, un objet refait en partie, dont le banquier
+flaira imm&eacute;diatement le truquage. Ensuite, ce furent deux dames, une
+vieille &agrave; nez d'oiseau de nuit, une jeune, brune, tr&egrave;s belle, qui
+avaient &agrave; lui montrer, chez elles, une commode Louis XV, qu'il refusa
+nettement d'aller voir. Il vint encore un bijoutier avec des rubis, deux
+inventeurs, des Anglais, des Allemands, des Italiens, toutes les
+langues, tous les sexes. Et le d&eacute;fil&eacute; des remisiers se poursuivait quand
+m&ecirc;me, coupant les autres visites, s'&eacute;ternisant, avec la reproduction du
+m&ecirc;me geste, la pr&eacute;sentation m&eacute;canique de la cote; pendant que le flot
+des employ&eacute;s, &agrave; mesure que l'heure de la Bourse approchait, traversait
+la pi&egrave;ce plus nombreux, apportant des d&eacute;p&ecirc;ches, venant demander des
+signatures.</p>
+
+<p>Mais ce fut le comble au tapage un petit gar&ccedil;on de cinq ou six ans, &agrave;
+cheval sur un b&acirc;ton, fit irruption dans le cabinet en jouant de la
+trompette; et, coup sur coup, il vint encore deux enfants, deux
+fillettes, l'une de trois ans, l'autre de huit, qui assi&eacute;g&egrave;rent le
+fauteuil du grand-p&egrave;re, lui tir&egrave;rent les bras, se pendirent &agrave; son cou;
+ce qu'il laissa faire placidement, les baisant lui-m&ecirc;me avec cette
+passion juive de la famille, de la lign&eacute;e nombreuse qui fait la force et
+qu'on d&eacute;fend.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, il parut se souvenir de Saccard.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon bon ami, vous m'excuserez, vous voyez que je n'ai pas une
+minute &agrave; moi.... Vous allez m'expliquer votre affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Et il commen&ccedil;ait &agrave; l'&eacute;couter, lorsqu'un employ&eacute; qui avait introduit un
+grand monsieur blond, vint lui dire un nom &agrave; l'oreille, il se leva
+aussit&ocirc;t, sans h&acirc;te pourtant, alla conf&eacute;rer avec le monsieur devant une
+autre des fen&ecirc;tres, tandis qu'un de ses fils continuait &agrave; recevoir les
+remisiers et les coulissiers &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa sourde irritation, Saccard commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre envahi d'un
+respect. Il avait reconnu le monsieur blond, le repr&eacute;sentant d'une des
+grandes puissances, plein de morgue aux Tuileries, ici la t&ecirc;te
+l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute;e, souriant en solliciteur. D'autres fois, c'&eacute;taient
+de hauts administrateurs, des ministres de l'empereur eux-m&ecirc;mes, qui
+&eacute;taient re&ccedil;us ainsi debout dans cette pi&egrave;ce, publique comme une place,
+emplie d'un vacarme d'enfants. Et l&agrave; s'affirmait la royaut&eacute; universelle
+de cet homme qui avait des ambassadeurs &agrave; lui dans toutes les cours du
+monde, des consuls dans toutes les provinces, des agences dans toutes
+les villes et des vaisseaux sur toutes les mers. Il n'&eacute;tait point un
+sp&eacute;culateur, un capitaine d'aventures, man&oelig;uvrant les millions des
+autres, r&ecirc;vant, &agrave; l'exemple de Saccard, des combats h&eacute;ro&iuml;ques o&ugrave; il
+vaincrait, o&ugrave; il gagnerait pour lui un colossal butin, gr&acirc;ce &agrave; l'aide de
+l'or mercenaire, engag&eacute; sous ses ordres; il &eacute;tait, comme il le disait
+avec bonhomie, un simple marchand d'argent, le plus habile, le plus z&eacute;l&eacute;
+qui p&ucirc;t &ecirc;tre. Seulement, pour asseoir sa puissance, il lui fallait bien
+dominer la Bourse; et c'&eacute;tait ainsi, &agrave; chaque liquidation, une nouvelle
+bataille, o&ugrave; la victoire lui restait infailliblement, par la vertu
+d&eacute;cisive des gros bataillons. Un instant, Saccard, qui le regardait,
+resta accabl&eacute; sous cette pens&eacute;e que tout cet argent qu'il faisait
+mouvoir &eacute;tait &agrave; lui, qu'il avait &agrave; lui, dans ses caves, sa marchandise
+in&eacute;puisable, dont il trafiquait en commer&ccedil;ant rus&eacute; et prudent, en ma&icirc;tre
+absolu, ob&eacute;i sur un coup d'&oelig;il, voulant tout entendre, tout voir, tout
+faire par lui-m&ecirc;me. Un milliard &agrave; soi, ainsi man&oelig;uvr&eacute;, est une force
+inexpugnable.</p>
+
+<p>&laquo;Nous n'aurons pas une minute, mon bon ami, revint dire Gundermann.
+Tenez! je vais d&eacute;jeuner, passez donc avec moi dans la salle voisine. On
+nous laissera tranquilles peut-&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la petite salle &agrave; manger de l'h&ocirc;tel celle du matin, o&ugrave; la
+famille ne se trouvait jamais au complet. Ce jour-l&agrave;, ils n'&eacute;taient que
+dix-neuf &agrave; table, dont huit enfants. Le banquier occupait le milieu, et
+il n'avait devant lui qu'un bol de lait.</p>
+
+<p>Il resta un instant les yeux ferm&eacute;s, &eacute;puis&eacute; de fatigue, la face tr&egrave;s
+p&acirc;le et contract&eacute;e, car il souffrait du foie et des reins; puis,
+lorsqu'il eut, de ses mains tremblantes port&eacute; le bol &agrave; ses l&egrave;vres et bu
+une gorg&eacute;e, il soupira:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je suis &eacute;reint&eacute;, aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne vous reposez-vous pas?&raquo; demanda Saccard.</p>
+
+<p>Gundermann tourna vers lui des yeux stup&eacute;faits; et, na&iuml;vement:</p>
+
+<p>&laquo;Mais je ne peux pas!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, on ne le laissait pas m&ecirc;me boire son lait tranquille, car la
+r&eacute;ception des remisiers avait repris, le galop maintenant traversait la
+salle &agrave; manger, tandis que les personnes de la famille, les hommes, les
+femmes, habitu&eacute;s &agrave; cette bousculade, riaient, mangeaient fortement des
+viandes froides et des p&acirc;tisseries, et que les enfants excit&eacute;s par deux
+doigts de vin pur, menaient un vacarme assourdissant.</p>
+
+<p>Et Saccard, qui le regardait toujours, s'&eacute;merveillait de le voir avaler
+son lait &agrave; lentes gorg&eacute;es, d'un tel effort, qu'il semblait ne devoir
+jamais atteindre le fond du bol. On l'avait mis au r&eacute;gime du lait, il ne
+pouvait m&ecirc;me plus toucher &agrave; une viande, ni &agrave; un g&acirc;teau. Alors, &agrave; quoi
+bon un milliard? Jamais non plus les femmes ne l'avaient tent&eacute;: durant
+quarante ans, il &eacute;tait rest&eacute; d'une fid&eacute;lit&eacute; stricte &agrave; la sienne, et,
+aujourd'hui, sa sagesse &eacute;tait forc&eacute;e, irr&eacute;vocablement d&eacute;finitive.
+Pourquoi donc se lever d&egrave;s cinq heures, faire ce m&eacute;tier abominable,
+s'&eacute;craser de cette fatigue immense, mener une vie de gal&eacute;rien que pas un
+loqueteux n'aurait accept&eacute;e, la m&eacute;moire bourr&eacute;e de chiffres, le cr&acirc;ne
+&eacute;clatant de tout un monde de pr&eacute;occupations? Pourquoi cet or inutile
+ajout&eacute; &agrave; tant d'or, lorsqu'on ne peut acheter et manger dans la rue une
+livre de cerises, emmener &agrave; une guinguette au bord de l'eau la fille qui
+passe, jouir de tout ce qui se vend, de la paresse et de la libert&eacute;? Et
+Saccard, qui, dans ses terribles app&eacute;tits, faisait cependant la part de
+l'amour d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de l'argent, pour la puissance qu'il donne, se
+sentait pris d'une sorte de terreur sacr&eacute;e, &agrave; voir se dresser cette
+figure, non plus de l'avarice classique qui th&eacute;saurise, mais de
+l'ouvrier impeccable, sans besoin de chair, devenu comme abstrait dans
+sa vieillesse souffreteuse, qui continuait &agrave; &eacute;difier obstin&eacute;ment sa tour
+de millions, avec l'unique r&ecirc;ve de la l&eacute;guer aux siens pour qu'ils la
+grandissent encore, jusqu'&agrave; ce qu'elle domin&acirc;t la terre.</p>
+
+<p>Enfin, Gundermann se pencha, se fit expliquer &agrave; demi-voix la cr&eacute;ation
+projet&eacute;e de la Banque universelle. D'ailleurs, Saccard fut sobre de
+d&eacute;tails, ne fit qu'une allusion aux projets du portefeuille d'Hamelin,
+ayant senti, d&egrave;s les premiers mots, que le banquier cherchait &agrave; le
+confesser, r&eacute;solu d'avance &agrave; l'&eacute;conduire ensuite.</p>
+
+<p>&laquo;Encore une banque, mon bon ami, encore une banque! r&eacute;p&eacute;ta-t-il de son
+air narquois. Mais une affaire o&ugrave; je mettrais plut&ocirc;t de l'argent, ce
+serait dans une machine, oui, une guillotine &agrave; couper le cou &agrave; toutes
+ces banques qui se fondent.... Hein? un r&acirc;teau &agrave; nettoyer la Bourse.
+Votre ing&eacute;nieur n'a pas &ccedil;a, dans ses papiers?&raquo;</p>
+
+<p>Puis, affectant de se faire paternel, avec une cruaut&eacute; tranquille:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, soyez raisonnable, vous savez ce que je vous ai dit.... Vous
+avez tort de rentrer dans les affaires, c'est un vrai service que je
+vous rends, en refusant de lancer votre syndicat.... Infailliblement,
+vous ferez la culbute, c'est math&eacute;matique, &ccedil;a; car vous &ecirc;tes beaucoup
+trop passionn&eacute;, vous avez trop d'imagination; puis, &ccedil;a finit toujours
+mal, quand on trafique avec l'argent des autres.... Pourquoi votre fr&egrave;re
+ne vous trouve-t-il pas une bonne place, hein? une pr&eacute;fecture, ou bien
+une recette; non, pas une recette, c'est trop dangereux.... M&eacute;fiez-vous,
+m&eacute;fiez-vous, mon bon ami.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard s'&eacute;tait lev&eacute;, fr&eacute;missant.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien d&eacute;cid&eacute;, vous ne prendrez pas d'actions, vous ne voulez pas
+&ecirc;tre avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous, jamais de la vie!... Vous serez mang&eacute; avant trois ans.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut un silence, gros de batailles, un &eacute;change aigu de regards qui
+se d&eacute;fiaient.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, bonsoir.... Je n'ai pas encore d&eacute;jeun&eacute; et j'ai tr&egrave;s faim. Faudra
+voir qui est-ce qui sera mang&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et il le laissa, au milieu de sa tribu qui finissait de se bourrer
+bruyamment de p&acirc;tisseries, recevant les derniers courtiers attard&eacute;s,
+fermant par instants les yeux de lassitude, pendant qu'il achevait son
+bol &agrave; petits coups, les l&egrave;vres toutes blanches de lait.</p>
+
+<p>Saccard se jeta dans son fiacre, en donnant l'adresse de la rue
+Saint-Lazare. Une heure sonnait, c'&eacute;tait une journ&eacute;e perdue, il rentrait
+d&eacute;jeuner, hors de lui. Ah! le sale juif! en voil&agrave; un, d&eacute;cid&eacute;ment, qu'il
+aurait eu du plaisir &agrave; casser d'un coup de dents, comme un chien casse
+un os! Certes, le manger, c'&eacute;tait un morceau terrible et trop gros. Mais
+est-ce qu'on savait? les plus grands empires s'&eacute;taient bien &eacute;croul&eacute;s, il
+y a toujours une heure o&ugrave; les puissants succombent. Non, pas le manger,
+l'entamer d'abord, lui arracher des lambeaux de son milliard; ensuite,
+le manger, oui! pourquoi pas? les d&eacute;truire, dans leur roi incontest&eacute;,
+ces juifs qui se croyaient les ma&icirc;tres du festin! Et ces r&eacute;flexions,
+cette col&egrave;re qu'il emportait de chez Gundermann, soulevaient Saccard
+d'un furieux z&egrave;le, d'un besoin de n&eacute;goce, de succ&egrave;s imm&eacute;diat: il aurait
+voulu b&acirc;tir d'un geste sa maison de banque, la faire fonctionner,
+triompher, &eacute;craser les maisons rivales. Brusquement, le souvenir de
+Daigremont lui revint; et, sans discuter, d'un mouvement irr&eacute;sistible,
+il se pencha, il cria au cocher de monter la rue La Rochefoucauld. S'il
+voulait voir Daigremont, il devait se h&acirc;ter, quitte &agrave; d&eacute;jeuner plus
+tard, car il savait que celui-ci sortait vers une heure. Sans doute, ce
+chr&eacute;tien-l&agrave; valait deux juifs, et il passait pour un ogre d&eacute;vorateur des
+jeunes affaires qu'on mettait en garde chez lui. Mais, &agrave; cette minute,
+Saccard aurait trait&eacute; avec Cartouche, pour la conqu&ecirc;te, m&ecirc;me &agrave; la
+condition de partager. Plus tard, on verrait bien, il serait le plus
+fort.</p>
+
+<p>Cependant, le fiacre, qui montait avec peine la rude c&ocirc;te de la rue,
+s'arr&ecirc;ta devant la haute porte monumentale d'un des derniers grands
+h&ocirc;tels de ce quartier, qui en a compt&eacute; de fort beaux. Le corps de
+b&acirc;timents, au fond d'une vaste cour pav&eacute;e, avait un air de royale
+grandeur; et le jardin qui le suivait, plant&eacute; encore d'arbres
+centenaires, restait un v&eacute;ritable parc, isol&eacute; des rues populeuses. Tout
+Paris connaissait cet h&ocirc;tel pour ses f&ecirc;tes splendides, surtout pour
+l'admirable collection de tableaux, que pas un grand-duc en voyage ne
+manquait de visiter. Mari&eacute; &agrave; une femme c&eacute;l&egrave;bre par sa beaut&eacute;, comme ses
+tableaux, et qui remportait dans le monde de vifs succ&egrave;s de cantatrice,
+le ma&icirc;tre du logis menait un train princier, &eacute;tait aussi glorieux de son
+&eacute;curie de course que de sa galerie, appartenait &agrave; un des grands clubs,
+affichait les femmes les plus co&ucirc;teuses, avait loge &agrave; l'Op&eacute;ra, chaise &agrave;
+l'h&ocirc;tel Drouot et petit banc dans les lieux louches &agrave; la mode. Et toute
+cette large vie, ce luxe flambant dans une apoth&eacute;ose de caprice et
+d'art, &eacute;tait uniquement pay&eacute; par la sp&eacute;culation, une fortune sans cesse
+mouvante, qui semblait infinie comme la mer, mais qui en avait le flux
+et le reflux, des diff&eacute;rences de deux et trois cent mille francs, &agrave;
+chaque liquidation de quinzaine.</p>
+
+<p>Lorsque Saccard eut gravi le majestueux perron, un valet l'annon&ccedil;a, lui
+fit traverser trois salons encombr&eacute;s de merveilles, jusqu'&agrave; un petit
+fumoir, o&ugrave; Daigremont achevait un cigare, avant de sortir. &Acirc;g&eacute; d&eacute;j&agrave; de
+quarante-cinq ans, celui-ci luttait contre l'embonpoint, de haute
+taille, tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant avec sa coiffure soign&eacute;e, ne portant que les
+moustaches et la barbiche, en fanatique des Tuileries. Il affectait une
+grande amabilit&eacute;, d'une confiance absolue en soi, certain de vaincre.</p>
+
+<p>Tout de suite, il se pr&eacute;cipita.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon cher ami, que devenez-vous? Je pensais encore &agrave; vous, l'autre
+jour.... Mais n'&ecirc;tes-vous pas mon voisin.&raquo;</p>
+
+<p>Pourtant, il se calma, renon&ccedil;a &agrave; cette effusion qu'il gardait pour le
+troupeau, lorsque Saccard, jugeant les finesses de transition inutiles,
+aborda imm&eacute;diatement le but de sa visite. Il dit sa grande affaire,
+expliqua qu'avant de cr&eacute;er la Banque universelle, au capital de
+vingt-cinq millions, il cherchait &agrave; former un syndicat d'amis, de
+banquiers, d'industriels, qui assurerait &agrave; l'avance le succ&egrave;s de
+l'&eacute;mission, en s'engageant &agrave; prendre les quatre cinqui&egrave;mes de cette
+&eacute;mission, soit quarante mille actions au moins. Daigremont &eacute;tait devenu
+tr&egrave;s s&eacute;rieux, l'&eacute;coutait, le regardait, comme s'il l'e&ucirc;t fouill&eacute;
+jusqu'au fond de la cervelle, pour voir quel effort, quel travail utile
+&agrave; lui-m&ecirc;me, il pourrait encore tirer de cet homme, qu'il avait connu si
+actif, si plein de merveilleuses qualit&eacute;s, dans sa fi&egrave;vre brouillonne.
+D'abord, il h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, je suis accabl&eacute;, je ne veux rien entreprendre de nouveau.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, tent&eacute; pourtant, il posa des questions, voulut conna&icirc;tre les
+projets que patronnerait la nouvelle maison de cr&eacute;dit, projets dont son
+interlocuteur avait la prudence de ne parler qu'avec la plus extr&ecirc;me
+r&eacute;serve. Et, lorsqu'il connut la premi&egrave;re affaire qu'on lancerait, cette
+id&eacute;e de syndiquer toutes les compagnies de transports de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, sous la raison sociale de Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des Paquebots
+r&eacute;unis, il parut tr&egrave;s frapp&eacute;, il c&eacute;da tout d'un coup.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, je consens &agrave; en &ecirc;tre. Seulement, c'est &agrave; une condition...
+Comment &ecirc;tes-vous avec votre fr&egrave;re le ministre?&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, surpris, eut la franchise de montrer son amertume.</p>
+
+<p>&laquo;Avec mon fr&egrave;re.... Oh! il fait ses affaires, et je fais les miennes. Il
+n'a pas la corde tr&egrave;s fraternelle, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tant pis! d&eacute;clara nettement Daigremont. Je ne veux &ecirc;tre avec
+vous que si votre fr&egrave;re y est aussi.... Vous entendez bien, je ne veux
+pas que vous soyez f&acirc;ch&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste col&egrave;re d'impatience, Saccard protesta. Est-ce qu'on avait
+besoin de Rougon? est-ce que ce n'&eacute;tait pas aller chercher des cha&icirc;nes,
+pour se lier pieds et mains? Mais, en m&ecirc;me temps, une voix de sagesse,
+plus forte que son irritation, lui disait qu'il fallait au moins
+s'assurer de la neutralit&eacute; du grand homme. Cependant, il refusait
+brutalement.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, il a toujours &eacute;t&eacute; trop cochon avec moi. Jamais je ne ferai le
+premier pas.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, reprit Daigremont j'attends Huret &agrave; cinq heures, pour une
+commission dont il s'est charg&eacute;... Vous allez courir au Corps
+l&eacute;gislatif, vous prendrez Huret dans un coin, vous lui conterez votre
+affaire, il en parlera tout de suite &agrave; Rougon, il saura ce que ce
+dernier en pense, et nous aurons la r&eacute;ponse ici, &agrave; cinq heures.... Hein!
+rendez-vous &agrave; cinq heures?&raquo;</p>
+
+<p>La t&ecirc;te basse, Saccard r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! si vous y tenez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! absolument! sans Rougon, rien; avec Rougon, tout ce que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, j'y vais.&raquo;</p>
+
+<p>Il partait, apr&egrave;s une vigoureuse poign&eacute;e de main, lorsque que l'autre le
+rappela.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dites donc, si vous sentez que les choses s'emmanchent, passez
+donc, en revenant, chez le marquis de Bohain et chez S&eacute;dille,
+faites-leur savoir que j'en suis et demandez-leur d'en &ecirc;tre.... Je veux
+qu'ils en soient!&raquo;</p>
+
+<p>A la porte, Saccard retrouva son fiacre, qu'il avait gard&eacute;, bien qu'il
+n'e&ucirc;t qu'&agrave; descendre le bout de la rue, pour &ecirc;tre chez lui. Il le
+renvoya, comptant qu'il pourrait faire atteler, l'apr&egrave;s-midi; et il
+rentra vivement d&eacute;jeuner. On ne l'attendait plus, ce fut la cuisini&egrave;re
+qui lui servit elle-m&ecirc;me un morceau de viande froide, qu'il d&eacute;vora, tout
+en se querellant avec le cocher; car, celui-ci, qu'il avait fait monter,
+lui ayant rendu compte de la visite du v&eacute;t&eacute;rinaire, il en r&eacute;sultait
+qu'il fallait laisser le cheval se reposer trois ou quatre jours. Et, la
+bouche pleine, il accusait le cocher de mauvais soins, il le mena&ccedil;ait de
+Mme Caroline, qui mettrait ordre &agrave; tout &ccedil;a. Enfin, il lui cria d'aller
+au moins chercher un fiacre. De nouveau, une ond&eacute;e diluvienne balayait
+la rue, il dut attendre plus d'un quart d'heure la voiture, dans
+laquelle il monta, sous des torrents d'eau, en jetant l'adresse:</p>
+
+<p>&laquo;Au Corps l&eacute;gislatif!&raquo;</p>
+
+<p>Son plan &eacute;tait d'arriver avant la s&eacute;ance, de fa&ccedil;on &agrave; prendre Huret au
+passage et &agrave; l'entretenir tranquillement. Par malheur, on redoutait ce
+jour-l&agrave; un d&eacute;bat passionn&eacute;, car un membre de la gauche devait soulever
+l'&eacute;ternelle question du Mexique; et Rougon, sans doute, serait forc&eacute; de
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Comme Saccard entrait dans la salle des Pas-Perdus, il eut la chance de
+tomber sur le d&eacute;put&eacute;. Il l'entra&icirc;na au fond d'un des petits salons
+voisins, ils s'y trouv&egrave;rent seuls, gr&acirc;ce &agrave; la grosse &eacute;motion qui r&eacute;gnait
+dans les couloirs. L'opposition devenait de plus en plus redoutable, le
+vent de catastrophe commen&ccedil;ait &agrave; souffler, qui devait grandir et tout
+abattre. Aussi, Huret, pr&eacute;occup&eacute;, ne comprit-il pas d'abord, et se
+fit-il expliquer &agrave; deux reprises la mission dont on le chargeait. Son
+effarement s'en augmenta.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon cher ami, y pensez-vous! parler &agrave; Rougon en ce moment! il
+m'enverra coucher, c'est s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, l'inqui&eacute;tude de son int&eacute;r&ecirc;t personnel se fit jour. Il n'existait,
+lui, que par le grand homme, &agrave; qui il devait sa candidature officielle,
+son &eacute;lection, sa situation de domestique bon &agrave; tout faire, vivant des
+miettes de la faveur du ma&icirc;tre. A ce m&eacute;tier, depuis deux ans, gr&acirc;ce aux
+pots-de-vin, aux gains prudents ramass&eacute;s sous la table, il arrondissait
+ses vastes terres du Calvados, avec la pens&eacute;e de s'y retirer et d'y
+tr&ocirc;ner apr&egrave;s la d&eacute;b&acirc;cle. Sa grosse face de paysan malin s'&eacute;tait
+assombrie, exprimait l'embarras o&ugrave; le jetait cette demande
+d'intervention, sans qu'on lui donn&acirc;t le temps de se rendre compte s'il
+y aurait l&agrave;, pour lui, b&eacute;n&eacute;fice ou dommage.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! je ne peux pas.... Je vous ai transmis la volont&eacute; de votre
+fr&egrave;re, je ne peux pas aller le relancer encore. Que diable! songez un
+peu &agrave; moi. Il n'est gu&egrave;re tendre, quand on l'emb&ecirc;te; et, dame! je n'ai
+pas envie de payer pour vous, en y laissant mon cr&eacute;dit.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, Saccard, comprenant, ne s'attacha plus qu'&agrave; le convaincre des
+millions qu'il y aurait &agrave; gagner, dans le lancement de la Banque
+universelle. A larges traits, avec sa parole ardente qui transformait
+une affaire d'argent en un conte de po&egrave;te, il expliqua les entreprises
+superbes, le succ&egrave;s certain et colossal. Daigremont, enthousiasm&eacute;, se
+mettait &agrave; la t&ecirc;te du syndicat. Bohain et S&eacute;dille avaient d&eacute;j&agrave; demand&eacute;
+d'en &ecirc;tre. Il &eacute;tait impossible que lui, Huret, n'en f&ucirc;t pas: ces
+messieurs le voulaient absolument avec eux, &agrave; cause de sa haute
+situation politique. M&ecirc;me on esp&eacute;rait bien qu'il consentirait &agrave; faire
+partie du conseil d'administration, parce que son nom signifiait ordre
+et probit&eacute;.</p>
+
+<p>A cette promesse d'&ecirc;tre nomm&eacute; membre du conseil, le d&eacute;put&eacute; le regarda
+bien en face.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, qu'est-ce que vous d&eacute;sirez de moi, quelle r&eacute;ponse voulez-vous
+que je tire de Rougon?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! reprit Saccard, moi, je me serais pass&eacute; volontiers de mon
+fr&egrave;re. Mais c'est Daigremont qui exige que je me r&eacute;concilie. Peut-&ecirc;tre
+a-t-il raison.... Alors, je crois que vous devez simplement parler de
+notre affaire au terrible homme, et obtenir, sinon qu'il nous aide, du
+moins qu'il ne soit pas contre nous.&raquo;</p>
+
+<p>Huret, les yeux &agrave; demi ferm&eacute;s, ne se d&eacute;cidait toujours pas.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;! si vous apportez un mot gentil, rien qu'un mot gentil,
+entendez-vous! Daigremont s'en contentera, et nous b&acirc;clons ce soir la
+chose &agrave; nous trois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vas essayer, d&eacute;clara brusquement le d&eacute;put&eacute;, en affectant
+une rondeur paysanne; mais il faut que ce soit pour vous, car il n'est
+pas commode, oh! non, surtout quand la gauche le taquine.... A cinq
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;A cinq heures!&raquo;</p>
+
+<p>Saccard resta pr&egrave;s d'une heure encore, tr&egrave;s inquiet des bruits de lutte
+qui couraient. Il entendit un des grands orateurs de l'opposition
+annoncer qu'il prendrait la parole. A cette nouvelle, il eut un instant
+l'envie de retrouver Huret, pour lui demander s'il ne serait pas sage de
+remettre au lendemain l'entretien avec Rougon. Puis, fataliste, croyant
+&agrave; la chance, il trembla de tout compromettre, s'il changeait ce qui
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;. Peut-&ecirc;tre, dans la bousculade, son fr&egrave;re l&acirc;cherait-il plus
+facilement le mot attendu. Et, pour laisser aller les choses, il partit,
+il remonta dans son fiacre, qui reprenait d&eacute;j&agrave; le pont de la Concorde,
+lorsqu'il se souvint du d&eacute;sir exprim&eacute; par Daigremont.</p>
+
+<p>&laquo;Cocher, rue de Babylone.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait rue de Babylone que demeurait le marquis de Bohain. Il occupait
+les anciennes d&eacute;pendances d'un grand h&ocirc;tel, un pavillon qui avait abrit&eacute;
+le personnel des &eacute;curies, et dont on avait fait une tr&egrave;s confortable
+maison moderne. L'installation &eacute;tait luxueuse, avec un bel air
+d'aristocratie coquette. On ne voyait, du reste, jamais sa femme,
+souffrante, disait-il, retenue dans son appartement par des infirmit&eacute;s.
+Cependant, la maison, les meubles &eacute;taient &agrave; elle, il logeait en garni
+chez elle, n'ayant &agrave; lui que ses effets, une malle qu'il aurait pu
+emporter sur un fiacre, s&eacute;par&eacute; de biens depuis qu'il vivait du jeu. Dans
+deux catastrophes d&eacute;j&agrave;, il avait refus&eacute; nettement de payer ses
+diff&eacute;rences, et le syndic, apr&egrave;s s'&ecirc;tre rendu compte de la situation, ne
+s'&eacute;tait pas m&ecirc;me donn&eacute; la peine de lui envoyer du papier timbr&eacute;. On
+passait l'&eacute;ponge, simplement. Il empochait, tant qu'il gagnait. Puis,
+d&egrave;s qu'il perdait, il ne payait pas: on le savait et on s'y r&eacute;signait.
+Il avait un nom illustre, il &eacute;tait extr&ecirc;mement d&eacute;coratif dans les
+conseils d'administration; aussi les jeunes compagnies, en qu&ecirc;te
+d'enseignes dor&eacute;es, se le disputaient-elles: jamais il ne ch&ocirc;mait. A la
+Bourse, il avait sa chaise, du c&ocirc;t&eacute; de la rue Notre-Dame-des-Victoires,
+le c&ocirc;t&eacute; de la sp&eacute;culation riche, qui affectait de se d&eacute;sint&eacute;resser des
+petits bruits du jour. On le respectait, on le consultait beaucoup.
+Souvent il avait influenc&eacute; le march&eacute;. Enfin, tout un personnage.</p>
+
+<p>Saccard, qui le connaissait bien, fut quand m&ecirc;me impressionn&eacute; par la
+r&eacute;ception hautement polie de ce beau vieillard de soixante ans, &agrave; la
+t&ecirc;te tr&egrave;s petite pos&eacute;e sur un corps de colosse, la face bl&ecirc;me, encadr&eacute;e
+d'une perruque brune, du plus grand air.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le marquis, je viens en v&eacute;ritable solliciteur...&raquo;</p>
+
+<p>Il dit le motif de la visite, sans entrer d'abord dans les d&eacute;tails.
+D'ailleurs, d&egrave;s les premiers mots, le marquis l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, tout mon temps est pris, j'ai en ce moment dix propositions
+que je dois refuser.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme Saccard, souriant, ajoutait:</p>
+
+<p>&laquo;C'est Daigremont qui m'envoie, il a song&eacute; &agrave; vous.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;cria aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous avez Daigremont l&agrave;-dedans.... Bon! bon! si Daigremont en est,
+j'en suis. Comptez sur moi.&raquo;</p>
+
+<p>Et le visiteur ayant alors voulu lui fournir au moins quelques
+renseignements, pour lui apprendre dans quelle sorte d'affaire il allait
+entrer, il lui ferma la bouche, avec la d&eacute;sinvolture aimable d'un grand
+seigneur qui ne descend pas &agrave; ces d&eacute;tails et qui a une confiance
+naturelle dans la probit&eacute; des gens.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en prie, n'ajoutez pas un mot.... Je ne veux pas savoir. Vous
+avez besoin de mon nom, je vous le pr&ecirc;te, et j'en suis tr&egrave;s heureux,
+voil&agrave; tout.... Dites seulement &agrave; Daigremont qu'il arrange &ccedil;a comme il lui
+plaira.&raquo;</p>
+
+<p>En remontant dans son fiacre, Saccard, &eacute;gay&eacute;, riait d'un rire int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;Il nous co&ucirc;tera cher, pensait-il, mais il est vraiment tr&egrave;s bien.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, &agrave; voix haute:</p>
+
+<p>&laquo;Cocher, rue des Je&ucirc;neurs.&raquo;</p>
+
+<p>La maison S&eacute;dille avait l&agrave; ses magasins et ses bureaux, tenant, au fond
+d'une cour, tout un vaste rez-de-chauss&eacute;e. Apr&egrave;s trente ans de travail,
+S&eacute;dille, qui &eacute;tait de Lyon et qui avait gard&eacute; l&agrave;-bas des ateliers,
+venait enfin de faire de son commerce de soie un des mieux connus et des
+plus solides de Paris, lorsque la passion du jeu, &agrave; la suite d'un
+incident de hasard, s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e et propag&eacute;e en lui avec la violence
+destructive d'un incendie. Deux gains consid&eacute;rables, coup sur coup,
+l'avaient affol&eacute;. A quoi bon donner trente ans de sa vie, pour gagner un
+pauvre million, lorsque, en une heure, par une simple op&eacute;ration de
+Bourse, on peut le mettre dans sa poche? D&egrave;s lors, il s'&eacute;tait
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; peu &agrave; peu de sa maison qui marchait par la force acquise;
+il ne vivait plus que dans l'espoir d'un coup d'agio triomphant; et,
+comme la d&eacute;veine &eacute;tait venue, persistante, il engloutissait l&agrave; tous les
+b&eacute;n&eacute;fices de son commerce. A cette fi&egrave;vre, le pis est qu'on se d&eacute;go&ucirc;te
+du gain l&eacute;gitime, qu'on finit m&ecirc;me par perdre la notion exacte de
+l'argent. Et la ruine &eacute;tait fatalement au bout, si les ateliers de Lyon
+rapportaient deux cent mille francs, lorsque le jeu en emportait trois
+cent mille.</p>
+
+<p>Saccard trouva S&eacute;dille agit&eacute;, inquiet, car celui-ci &eacute;tait un joueur sans
+flegme, sans philosophie. Il vivait dans le remords, toujours esp&eacute;rant,
+toujours abattu, malade d'incertitude, et cela parce qu'il restait
+honn&ecirc;te au fond. La liquidation de la fin d'avril venait de lui &ecirc;tre
+d&eacute;sastreuse. Pourtant, sa face grasse, aux gros favoris blonds, se
+colora, d&egrave;s les premi&egrave;res paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon cher, si c'est la chance que vous m'apportez, soyez le
+bienvenu!&raquo;</p>
+
+<p>Ensuite, il fut pris d'une terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! ne me tentez pas. Je ferais mieux de m'enfermer avec mes
+pi&egrave;ces de soie et de ne plus bouger de mon comptoir.&raquo;</p>
+
+<p>Voulant le laisser se calmer, Saccard lui parla de son fils Gustave,
+qu'il dit avoir vu le matin, chez Mazaud. Mais c'&eacute;tait, pour le
+n&eacute;gociant, un autre sujet de chagrin, car il avait r&ecirc;v&eacute; de se d&eacute;charger
+de sa maison sur ce fils, et celui-ci m&eacute;prisait le commerce, &acirc;me de joie
+et de f&ecirc;te, apportant les dents blanches des fils de parvenu, bonnes
+seulement &agrave; croquer les fortunes faites. Son p&egrave;re l'avait mis chez
+Mazaud pour voir s'il mordrait aux questions de finance.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis la mort de sa pauvre m&egrave;re, murmura-t-il, il m'a donn&eacute; bien peu
+de satisfaction. Enfin, peut-&ecirc;tre apprendra-t-il l&agrave;-bas, &agrave; la charge,
+des choses qui me seront utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit brusquement Saccard, &ecirc;tes-vous avec nous? Daigremont
+m'a dit de venir vous dire qu'il en &eacute;tait.&raquo;</p>
+
+<p>S&eacute;dille leva au ciel des bras tremblants. Et, la voix alt&eacute;r&eacute;e de d&eacute;sir
+et de crainte:</p>
+
+<p>&laquo;Mais oui! j'en suis! vous savez bien que je ne peux pas faire autrement
+que d'en &ecirc;tre! si je refusais et que votre affaire march&acirc;t, j'en serais
+malade de regret.... Dites &agrave; Daigremont que j'en suis.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque Saccard se retrouva dans la rue, il tira sa montre et vit qu'il
+&eacute;tait &agrave; peine quatre heures. Le temps qu'il avait devant lui, l'envie
+qu'il &eacute;prouvait de marcher un peu, lui firent l&acirc;cher son fiacre. Il s'en
+repentit presque tout de suite, car il n'&eacute;tait pas au boulevard, qu'une
+nouvelle averse, un d&eacute;luge m&ecirc;l&eacute; de gr&ecirc;le, le for&ccedil;a de nouveau &agrave; se
+r&eacute;fugier sous une porte. Quel chien de temps, lorsqu'on avait Paris &agrave;
+battre! Apr&egrave;s avoir regard&eacute; l'eau tomber pendant un quart d'heure,
+l'impatience le prit, il h&eacute;la une voiture vide qui passait. C'&eacute;tait une
+victoria, il eut beau ramener sur ses jambes le tablier de cuir, il
+arriva tremp&eacute; rue La Rochefoucauld, et en avance d'une grande
+demi-heure.</p>
+
+<p>Dans le fumoir o&ugrave; le valet le laissa, en disant que monsieur n'&eacute;tait pas
+rentr&eacute; encore, Saccard marcha &agrave; petits pas, regardant les tableaux. Mais
+une voix de femme superbe, un contralto d'une puissance m&eacute;lancolique et
+profonde, s'&eacute;tant &eacute;lev&eacute;e dans le silence de l'h&ocirc;tel, il s'approcha de la
+fen&ecirc;tre rest&eacute;e ouverte, pour &eacute;couter c'&eacute;tait madame qui r&eacute;p&eacute;tait, au
+piano, un morceau qu'elle devait sans doute chanter le soir, dans
+quelque salon. Puis, berc&eacute; par cette musique, il en vint &agrave; songer aux
+histoires extraordinaires que l'on contait de Daigremont: l'histoire de
+l'Hadamantine surtout, cet emprunt de cinquante millions dont il avait
+gard&eacute; en main le stock entier, le faisant vendre et revendre cinq fois
+par des courtiers &agrave; lui, jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t cr&eacute;&eacute; un march&eacute;, &eacute;tabli un
+prix; puis, la vente s&eacute;rieuse, la d&eacute;gringolade fatale de trois cents
+francs &agrave; quinze francs, les b&eacute;n&eacute;fices &eacute;normes sur tout un petit monde de
+na&iuml;fs, ruin&eacute;s du coup. Ah! il &eacute;tait fort, un terrible monsieur! La voix
+de dame continuait, exhalant une plainte de tendresse, &eacute;perdue, d'une
+ampleur tragique; tandis que Saccard, revenu au milieu de la pi&egrave;ce,
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; devant un Meissonier, qu'il estimait cent mille francs.</p>
+
+<p>Mais quelqu'un entra, et il fut surpris de reconna&icirc;tre Huret.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, c'est d&eacute;j&agrave; vous? il n'est pas cinq heures.... La s&eacute;ance est
+donc finie?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, finie.... Ils se chamaillent.&raquo;</p>
+
+<p>Et il expliqua que, le d&eacute;put&eacute; de l'opposition parlant toujours, Rougon,
+certainement, ne pourrait r&eacute;pondre que le lendemain. Alors, quand il
+avait vu &ccedil;a, il s'&eacute;tait risqu&eacute; &agrave; relancer le ministre, pendant une
+courte suspension de s&eacute;ance, entre deux portes.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda Saccard, nerveusement, qu'a-t-il dit, mon illustre
+fr&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Huret ne r&eacute;pondit pas tout de suite.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! il &eacute;tait d'une humeur de dogue.... Je vous avoue que je comptais sur
+l'exasp&eacute;ration o&ugrave; je le voyais, esp&eacute;rant bien qu'il allait simplement
+m'envoyer promener.... Donc, je lui ai l&acirc;ch&eacute; votre affaire, je lui ai dit
+que vous ne vouliez rien entreprendre sans son approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il m'a saisi par les deux bras, il m'a secou&eacute;, en me criant
+dans la figure: "Qu'il aille se faire pendre!" Et il m'a plant&eacute; l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, devenu bl&ecirc;me, eut un rire forc&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est gentil.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! oui, c'est gentil, reprit le d&eacute;put&eacute;, d'un ton convaincu. Je n'en
+demandais pas tant.... Avec &ccedil;a, nous pouvons marcher.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme il entendit, dans le salon voisin, le pas de Daigremont qui
+rentrait, il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi faire.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, Huret avait la plus grande envie de voir se fonder la Banque
+universelle, et d'en &ecirc;tre. Sans doute, il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; rendu compte du
+r&ocirc;le qu'il y pourrait jouer. Aussi, d&egrave;s qu'il eut serr&eacute; la main de
+Daigremont, prit-il un visage rayonnant, en agitant un bras en l'air.</p>
+
+<p>&laquo;Victoire! cria-t-il, victoire!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment. Contez-moi donc &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! le grand homme a &eacute;t&eacute; ce qu'il devait &ecirc;tre. Il m'a r&eacute;pondu
+"Que mon fr&egrave;re r&eacute;ussisse!"&raquo;</p>
+
+<p>Du coup. Daigremont se p&acirc;ma, trouva le mot charmant. &laquo;Qu'il r&eacute;ussisse!&raquo;
+&ccedil;a contenait tout: qu'il ne fasse pas la b&ecirc;tise de ne pas r&eacute;ussir, ou je
+le l&acirc;che; mais qu'il r&eacute;ussisse, je l'aiderai. Exquis, en v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;Et, mon cher Saccard, nous r&eacute;ussirons, soyez tranquille.... Nous allons
+faire tout ce qu'il faudra pour &ccedil;a.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme les trois hommes s'&eacute;taient assis, afin d'arr&ecirc;ter les points
+principaux, Daigremont se releva et alla fermer la fen&ecirc;tre; car la voix
+de madame, peu &agrave; peu enfl&eacute;e, jetait un sanglot d'une d&eacute;sesp&eacute;rance
+infinie, qui les emp&ecirc;chait de s'entendre. Et, m&ecirc;me la fen&ecirc;tre close,
+cette lamentation &eacute;touff&eacute;e les accompagna, pendant qu'ils d&eacute;cidaient la
+cr&eacute;ation d'une maison de cr&eacute;dit, la Banque universelle, au capital de
+vingt-cinq millions, divis&eacute; en cinquante mille actions de cinq cents
+francs. Il &eacute;tait en outre entendu que Daigremont, Huret, S&eacute;dille, le
+marquis de Bohain et quelques-uns de leurs amis, formaient un syndicat,
+qui, d'avance, prenait et se partageait les quatre cinqui&egrave;mes des
+actions, soit quarante mille; de sorte que le succ&egrave;s de l'&eacute;mission &eacute;tait
+assur&eacute;, et que, plus tard, d&eacute;tenant les titres, les rendant rares sur le
+march&eacute;, ils pourraient les faire monter &agrave; leur gr&eacute;. Seulement, tout
+faillit &ecirc;tre rompu, lorsque Daigremont exigea une prime de quatre cent
+mille francs, &agrave; r&eacute;partir sur les quarante mille actions, soit dix francs
+par action. Saccard se r&eacute;cria, d&eacute;clara qu'il n'&eacute;tait pas raisonnable de
+faire crier la vache avant m&ecirc;me que de la traire. Les commencements
+seraient difficiles, pourquoi embarrasser la situation davantage?
+Pourtant, il dut c&eacute;der, devant l'attitude d'Huret qui, tranquillement,
+trouvait la chose toute naturelle, disant que &ccedil;a se faisait toujours.</p>
+
+<p>Ils se s&eacute;paraient, en prenant un rendez-vous pour le lendemain,
+rendez-vous auquel l'ing&eacute;nieur Hamelin devait assister, lorsque
+Daigremont se frappa brusquement le front, d'un air de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&laquo;Et Kolb que j'oubliais! Oh! il ne me le pardonnerait pas il faut qu'il
+en soit.... Mon petit Saccard, si vous &eacute;tiez gentil, vous iriez chez lui
+tout de suite. Il n'est pas six heures, vous le trouveriez encore...
+Oui, vous-m&ecirc;me, et pas demain, ce soir, parce que &ccedil;a le touchera et
+qu'il peut nous &ecirc;tre utile.&raquo;</p>
+
+<p>Docilement, Saccard se remit en marche, sachant que les journ&eacute;es de
+chance ne se recommencent pas. Mais il avait de nouveau renvoy&eacute; son
+fiacre, esp&eacute;rant rentrer chez lui, &agrave; deux pas; et, la pluie ayant l'air
+enfin de cesser, il descendit &agrave; pied, heureux de sentir sous ses talons
+ce pav&eacute; de Paris, qu'il reconqu&eacute;rait. Rue Montmartre, quelques gouttes
+d'eau lui firent prendre par les passages. Il enfila le passage Verdeau,
+le passage Jouffroy; puis, dans le passage des Panoramas, comme il
+suivait une galerie lat&eacute;rale pour raccourcir et tomber rue Vivienne, il
+fut surpris de voir sortir d'une all&eacute;e obscure Gustave S&eacute;dille, qui
+disparut, sans s'&ecirc;tre retourn&eacute;. Lui, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, regardant la
+maison, un discret h&ocirc;tel meubl&eacute;, lorsque, dans une petite femme blonde,
+voil&eacute;e, qui sortait &agrave; son tour, il reconnut positivement Mme Conin, la
+jolie papeti&egrave;re. C'&eacute;tait donc l&agrave;, quand elle avait un coup de tendresse,
+qu'elle amenait ses amants d'un jour, tandis que son bon gros gar&ccedil;on de
+mari la croyait en course pour des factures! Ce coin de myst&egrave;re, au beau
+milieu du quartier, &eacute;tait fort gentiment choisi, et un hasard seul
+venait de livrer le secret. Saccard souriait, tr&egrave;s &eacute;gay&eacute;, enviant
+Gustave: Germaine C&oelig;ur le matin, Mme Conin l'apr&egrave;s-midi, il mettait les
+morceaux doubles, le jeune homme! Et, &agrave; deux reprises, il regarda encore
+la porte, afin de la bien reconna&icirc;tre, tent&eacute; d'en &ecirc;tre, lui aussi.</p>
+
+<p>Rue Vivienne, au moment o&ugrave; il entrait chez Kolb, Saccard tressaillit et
+s'arr&ecirc;ta de nouveau. Une musique l&eacute;g&egrave;re, cristalline, qui sortait du
+sol, pareille &agrave; la voix des f&eacute;es l&eacute;gendaires, l'enveloppait; et il
+reconnut la musique de l'or, la continuelle sonnerie de ce quartier du
+n&eacute;goce et de la sp&eacute;culation, entendue d&eacute;j&agrave; le matin. La fin de la
+journ&eacute;e en rejoignait le commencement. Il s'&eacute;panouit, &agrave; la caresse de
+cette voix, comme si elle lui confirmait le bon pr&eacute;sage.</p>
+
+<p>Justement, Kolb se trouvait en bas, &agrave; l'atelier de fonte; et, en ami de
+la maison, Saccard descendit l'y rejoindre. Dans le sous-sol nu, que de
+larges flammes de gaz &eacute;clairaient &eacute;ternellement, les deux fondeurs
+vidaient &agrave; la pelle les caisses doubl&eacute;es de zinc, pleines, ce jour-l&agrave;,
+de pi&egrave;ces espagnoles, qu'ils jetaient au creuset, sur le grand fourneau
+carr&eacute;. La chaleur &eacute;tait forte, il fallait parler haut pour s'entendre,
+au milieu de cette sonnerie d'harmonica, vibrante sous la vo&ucirc;te basse.
+Des lingots fondus, des pav&eacute;s d'or, d'un &eacute;clat vif de m&eacute;tal neuf,
+s'alignaient le long de la table du chimiste-essayeur, qui en arr&ecirc;tait
+les titres. Et, depuis le matin, plus de six millions avaient pass&eacute; l&agrave;,
+assurant au banquier un b&eacute;n&eacute;fice de trois ou quatre cents francs &agrave;
+peine; car l'arbitrage sur l'or, cette diff&eacute;rence r&eacute;alis&eacute;e entre deux
+cours, &eacute;tant des plus minimes, s'appr&eacute;ciant par milli&egrave;mes, ne peut
+donner un gain que sur des quantit&eacute;s consid&eacute;rables de m&eacute;tal fondu. De
+l&agrave;, ce tintement d'or, ce ruissellement d'or, du matin au soir, d'un
+bout de l'ann&eacute;e &agrave; l'autre, au fond de cette cave, o&ugrave; l'or venait en
+pi&egrave;ces monnay&eacute;es, d'o&ugrave; il partait en lingots, pour revenir en pi&egrave;ces et
+repartir en lingots, ind&eacute;finiment, dans l'unique but de laisser aux
+mains du trafiquant quelques parcelles d'or.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Kolb, un homme petit, tr&egrave;s brun, dont le nez en bec d'aigle,
+sortant d'une grande barbe, d&eacute;celait l'origine juive, eut compris
+l'offre de Saccard, que l'or courrait d'un bruit de gr&ecirc;le, il accepta.</p>
+
+<p>&laquo;Parfait! cria-t-il. Tr&egrave;s heureux d'en &ecirc;tre, si Daigremont en est! Et
+merci de ce que vous vous &ecirc;tes d&eacute;rang&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Mais ils s'entendaient &agrave; peine, ils se turent, rest&egrave;rent l&agrave; un instant
+encore, &eacute;tourdis, b&eacute;ats dans cette sonnerie si claire et exasp&eacute;r&eacute;e, dont
+leur chair fr&eacute;missait toute, comme d'une note trop haute tenue sans fin
+sur les violons, jusqu'au spasme.</p>
+
+<p>Dehors, malgr&eacute; le beau temps revenu, une limpide soir&eacute;e de mai, Saccard,
+bris&eacute; de fatigue, reprit un fiacre pour rentrer. Une rude journ&eacute;e, mais
+bien remplie!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Des difficult&eacute;s surgirent, l'affaire tra&icirc;na, cinq mois s'&eacute;coul&egrave;rent sans
+que rien p&ucirc;t se conclure. On &eacute;tait d&eacute;j&agrave; aux derniers jours de septembre,
+et Saccard enrageait de voir que, malgr&eacute; son z&egrave;le, de continuels
+obstacles renaissaient, toute une s&eacute;rie de questions secondaires, qu'il
+fallait r&eacute;soudre d'abord, si l'on voulait fonder quelque chose de
+s&eacute;rieux et de solide. Son impatience devint telle, qu'il fut un moment
+sur le point d'envoyer promener le syndicat, hant&eacute; et s&eacute;duit par la
+brusque id&eacute;e de faire l'affaire avec la princesse d'Orviedo, toute
+seule. Elle avait les millions n&eacute;cessaires au premier lancement,
+pourquoi ne les mettrait-elle pas dans cette op&eacute;ration superbe, quitte &agrave;
+laisser venir la petite client&egrave;le, lors des futures augmentations du
+capital, qu'il projetait d&eacute;j&agrave;? Il &eacute;tait d'une bonne foi absolue, il
+avait la conviction de lui apporter un placement o&ugrave; elle d&eacute;cuplerait sa
+fortune, cette fortune des pauvres, qu'elle r&eacute;pandrait en aum&ocirc;nes plus
+larges encore.</p>
+
+<p>Donc, un matin, Saccard monta chez la princesse, et, en ami doubl&eacute; d'un
+homme d'affaires, il lui expliqua la raison d'&ecirc;tre et le m&eacute;canisme de la
+banque qu'il r&ecirc;vait. Il dit tout, &eacute;tala le portefeuille d'Hamelin,
+n'omit pas une des entreprises d'Orient. M&ecirc;me, c&eacute;dant &agrave; cette facult&eacute;
+qu'il avait de se griser de son propre enthousiasme, d'arriver &agrave; la foi
+par son d&eacute;sir br&ucirc;lant de r&eacute;ussir, il l&acirc;cha le r&ecirc;ve fou de la papaut&eacute; &agrave;
+J&eacute;rusalem, il parla du triomphe d&eacute;finitif du catholicisme, le pape
+tr&ocirc;nant aux lieux saints, dominant le monde, assur&eacute; d'un budget royal,
+gr&acirc;ce &agrave; la cr&eacute;ation du Tr&eacute;sor du Saint-S&eacute;pulcre. La princesse, d'une
+ardente d&eacute;votion, ne fut gu&egrave;re frapp&eacute;e que de ce projet supr&ecirc;me, ce
+couronnement de l'&eacute;difice, dont la grandeur chim&eacute;rique flattait en elle
+l'imagination d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e qui lui faisait jeter ses millions en bonnes
+&oelig;uvres d'un luxe colossal et inutile. Justement, les catholiques de
+France venaient d'&ecirc;tre atterr&eacute;s et irrit&eacute;s de la convention que
+l'empereur avait conclu avec le roi d'Italie, par laquelle il
+s'engageait, sous de certaines conditions de garantie, &agrave; retirer le
+corps de troupes fran&ccedil;ais occupant Rome; il &eacute;tait bien certain que
+c'&eacute;tait Rome livr&eacute;e &agrave; l'Italie, on voyait d&eacute;j&agrave; le pape chass&eacute;, r&eacute;duit &agrave;
+l'aum&ocirc;ne, errant par les villes avec le b&acirc;ton des mendiants; et quel
+d&eacute;nouement prodigieux, le pape se retrouvant pontife et roi &agrave; J&eacute;rusalem,
+install&eacute; l&agrave; et soutenu par une banque dont les chr&eacute;tiens du monde entier
+tiendraient &agrave; honneur d'&ecirc;tre les actionnaires! C'&eacute;tait si beau, que la
+princesse d&eacute;clara l'id&eacute;e la plus grande du si&egrave;cle, digne de passionner
+toute personne bien n&eacute;e ayant de la religion. Le succ&egrave;s lui semblait
+assur&eacute;, foudroyant. Son estime s'en accrut pour l'ing&eacute;nieur Hamelin,
+qu'elle traitait avec consid&eacute;ration, ayant su qu'il pratiquait. Mais
+elle refusa nettement d'&ecirc;tre de l'affaire, elle entendait rester fid&egrave;le
+au serment qu'elle avait fait de rendre ses millions aux pauvres, sans
+jamais plus tirer d'eux un centime d'int&eacute;r&ecirc;t, voulant que cet argent du
+jeu se perd&icirc;t f&ucirc;t bu par la mis&egrave;re, comme une eau empoisonn&eacute;e qui devait
+dispara&icirc;tre. L'argument que les pauvres profiteraient de la sp&eacute;culation
+ne la touchait pas, l'irritait m&ecirc;me. Non, non! la source maudite serait
+tarie, elle ne s'&eacute;tait pas donn&eacute; d'autre mission.</p>
+
+<p>Saccard, d&eacute;concert&eacute;, ne put qu'utiliser sa sympathie pour obtenir d'elle
+une autorisation, vainement sollicit&eacute;e jusque-l&agrave;. Il avait eu la pens&eacute;e,
+d&egrave;s que la Banque universelle serait fond&eacute;e, de l'installer dans l'h&ocirc;tel
+m&ecirc;me; ou du moins c'&eacute;tait Mme Caroline qui lui avait souffl&eacute; cette id&eacute;e,
+car, lui, voyait plus grand, aurait voulu tout de suite un palais. On se
+contenterait de vitrer la cour, pour servir de hall central; on
+am&eacute;nagerait en bureaux tout le rez-de-chauss&eacute;e, les &eacute;curies, les
+remises; au premier &eacute;tage, il donnerait son salon qui deviendrait la
+salle du conseil, sa salle &agrave; manger et six autres pi&egrave;ces dont on ferait
+des bureaux encore, ne garderait qu'une chambre &agrave; coucher et un cabinet
+de toilette, quitte &agrave; vivre en haut avec les Hamelin, mangeant, passant
+les soir&eacute;es chez eux; de sorte qu'&agrave; peu de frais on installerait la
+banque d'une fa&ccedil;on un peu &eacute;troite mais fort s&eacute;rieuse. La princesse,
+comme propri&eacute;taire, avait d'abord refus&eacute;, dans sa haine de tout trafic
+d'argent: jamais son toit n'abriterait cette abomination. Puis, ce
+jour-l&agrave;, mettant la religion dans l'affaire, &eacute;mue de la grandeur du
+but, elle consentit. C'&eacute;tait une concession extr&ecirc;me, elle se sentait
+prise d'un petit frisson, lorsqu'elle songeait &agrave; cette machine infernale
+d'une maison de cr&eacute;dit, d'une maison de Bourse et d'agio, dont elle
+laissait ainsi &eacute;tablir sous elle les rouages de ruine et de mort.</p>
+
+<p>Enfin, une semaine apr&egrave;s cette tentative avort&eacute;e, Saccard eut la joie de
+voir l'affaire, si emp&ecirc;tr&eacute;e d'obstacles, se b&acirc;cler brusquement, en
+quelques jours. Daigremont vint un matin lui dire qu'il avait toutes les
+adh&eacute;sions, qu'on pouvait marcher. D&egrave;s lors, on &eacute;tudia une derni&egrave;re fois
+le projet des statuts, on r&eacute;digea l'acte de soci&eacute;t&eacute;. Et il &eacute;tait grand
+temps aussi pour les Hamelin, &agrave; qui la vie commen&ccedil;ait &agrave; redevenir dure.
+Lui, depuis des ann&eacute;es, n'avait qu'un r&ecirc;ve, &ecirc;tre l'ing&eacute;nieur-conseil
+d'une grande maison de cr&eacute;dit: comme il le disait, il se chargerait
+d'amener l'eau au moulin. Aussi, peu &agrave; peu, la fi&egrave;vre de Saccard
+l'avait-elle gagn&eacute;, br&ucirc;lant du m&ecirc;me z&egrave;le et de la m&ecirc;me impatience. Au
+contraire, Mme Caroline, apr&egrave;s s'&ecirc;tre enthousiasm&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e des belles
+et utiles choses qu'on allait accomplir, semblait plus froide, l'air
+songeur, depuis qu'on entrait dans les broussailles et les fondri&egrave;res de
+l'ex&eacute;cution. Son grand bon sens, sa nature droite flairaient toutes
+sortes de trous obscurs et malpropres; et elle tremblait surtout pour
+son fr&egrave;re, qu'elle adorait, qu'elle traitait parfois en riant de &laquo;grosse
+b&ecirc;te&raquo;, malgr&eacute; sa science; non qu'elle soup&ccedil;onn&acirc;t le moins du monde
+l'honn&ecirc;tet&eacute; parfaite de leur ami, qu'elle voyait si d&eacute;vou&eacute; &agrave; leur
+fortune; mais elle avait une singuli&egrave;re sensation de terrain mouvant,
+une inqui&eacute;tude de chute et d'engloutissement, au premier faux pas.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, Saccard, lorsque Daigremont l'eut quitt&eacute;, monta rayonnant &agrave;
+la salle des &eacute;pures.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, c'est fait!&raquo; cria-t-il.</p>
+
+<p>Hamelin, saisi, les yeux humides, v&icirc;nt lui serrer les mains, &agrave; les
+briser. Et, comme Mme Caroline s'&eacute;tait simplement tourn&eacute;e vers lui, un
+peu p&acirc;le, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, quoi donc; c'est tout ce que vous me dites?... &Ccedil;a ne vous fait
+pas plus de plaisir, &agrave; vous?...&raquo;</p>
+
+<p>Elle eut un bon sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais si, je suis tr&egrave;s contente, tr&egrave;s contente, je vous assure.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, quand il eut donn&eacute; &agrave; son fr&egrave;re des d&eacute;tails sur le syndicat,
+d&eacute;finitivement form&eacute;, elle intervint de son air paisible.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, c'est permis, n'est-ce pas? de se r&eacute;unir ainsi &agrave; plusieurs, pour
+se distribuer les actions d'une banque, avant m&ecirc;me que l'&eacute;mission soit
+faite?&raquo;</p>
+
+<p>Violemment, il eut un geste d'affirmation.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, certainement, c'est permis!... Est-ce que vous nous croyez assez
+niais, pour risquer un &eacute;chec? Sans compter que nous avons besoin de gens
+solides, ma&icirc;tres du march&eacute;, si les d&eacute;buts sont difficiles.... Voil&agrave;
+toujours les quatre cinqui&egrave;mes de nos titres plac&eacute;s en des mains s&ucirc;res.
+On va pouvoir aller signer l'acte de soci&eacute;t&eacute; chez le notaire.&raquo;</p>
+
+<p>Elle osa lui tenir t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Je croyais que la loi exigeait la souscription int&eacute;grale du capital
+social.&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, tr&egrave;s surpris, il la regarda en face.</p>
+
+<p>&laquo;Vous lisez donc le Code?&raquo;</p>
+
+<p>Et elle rougit l&eacute;g&egrave;rement, car il avait devin&eacute;: la veille, c&eacute;dant &agrave; son
+malaise, cette peur sourde et sans cause pr&eacute;cise, elle avait lu la loi
+sur les soci&eacute;t&eacute;s. Un instant, elle fut sur le point de mentir. Puis,
+avouant, riant:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, j'ai lu le Code, hier. J'en suis sortie, en t&acirc;tant mon
+honn&ecirc;tet&eacute; et celle des autres, comme on sort des livres de m&eacute;decine,
+avec toutes les maladies.&raquo;</p>
+
+<p>Mais lui se f&acirc;chait, car ce fait d'avoir voulu se renseigner, la lui
+montrait m&eacute;fiante, pr&ecirc;te &agrave; le surveiller, de ses yeux de femme,
+fureteurs et intelligents.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! reprit-il avec un geste qui jetait bas les vains scrupules, si vous
+croyez que nous allons nous conformer aux chinoiseries du Code! Mais
+nous ne pourrions faire deux pas, nous serions arr&ecirc;t&eacute;s par des entraves,
+&agrave; chaque enjamb&eacute;e, tandis que les autres, nos rivaux, nous
+devanceraient, &agrave; toutes jambes!... Non, non, je n'attendrai certainement
+pas que tout le capital soit souscrit; je pr&eacute;f&egrave;re, d'ailleurs, nous
+r&eacute;server des titres, et je trouverai un homme &agrave; nous auquel j'ouvrirai
+un compte, qui sera notre pr&ecirc;te-nom enfin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d&eacute;fendu, d&eacute;clara-t-elle simplement de sa belle voix grave.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, c'est d&eacute;fendu, mais toutes les soci&eacute;t&eacute;s le font.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont tort, puisque c'est mal.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, se calmant par un brusque effort de volont&eacute;, crut alors devoir
+se tourner vers Hamelin, qui, g&ecirc;n&eacute;, &eacute;coutait, sans intervenir.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ami, j'esp&egrave;re que vous ne doutez pas de moi.... Je suis un
+vieux routier de quelque exp&eacute;rience, vous pouvez vous remettre entre mes
+mains, pour le c&ocirc;t&eacute; financier de l'affaire. Apportez-moi de bonnes
+id&eacute;es, et je me charge de tirer d'elles tout le b&eacute;n&eacute;fice d&eacute;sirable, en
+courant le moins de risques possible. Je crois qu'un homme pratique ne
+peut pas dire mieux.&raquo;</p>
+
+<p>L'ing&eacute;nieur, avec son fond invincible de timidit&eacute; et de faiblesse,
+tourna la chose en plaisanterie, pour &eacute;viter de r&eacute;pondre directement.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! vous aurez, dans Caroline, un vrai censeur. Elle est n&eacute;e ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je veux bien aller &agrave; sa classe&raquo;, d&eacute;clara galamment Saccard.</p>
+
+<p>Mme Caroline elle-m&ecirc;me s'&eacute;tait remise &agrave; rire. Et la conversation
+continua sur un ton de famili&egrave;re bienveillance.</p>
+
+<p>&laquo;C'est que j'aime beaucoup mon fr&egrave;re, c'est que je vous aime vous-m&ecirc;me
+plus que vous ne pensez, et cela me ferait un gros chagrin de vous voir
+vous engager dans des trafics louches, o&ugrave; il n'y a, au bout, que
+d&eacute;sastre et que tristesse.... Ainsi, tenez! puisque nous en sommes
+l&agrave;-dessus, la sp&eacute;culation, le jeu &agrave; la Bourse, eh bien! j'en ai une
+terreur folle. J'&eacute;tais si heureuse, dans le projet de statuts, que vous
+m'avez fait recopier, d'avoir lu, &agrave; l'article 8, que la soci&eacute;t&eacute;
+s'interdisait rigoureusement toute op&eacute;ration &agrave; terme. C'&eacute;tait
+s'interdire le jeu, n'est-ce pas? Et puis, vous m'avez d&eacute;senchant&eacute;e, en
+vous moquant de moi, en m'expliquant que c'&eacute;tait l&agrave; un simple article
+d'apparat, une formule de style que toutes les soci&eacute;t&eacute;s tenaient &agrave;
+honneur d'inscrire et que pas une n'observait.... Vous ne savez pas ce
+que je voudrais, moi? ce serait qu'&agrave; la place de ces actions, ces
+cinquante mille actions que vous allez lancer, vous n'&eacute;mettiez que des
+obligations. Oh! vous voyez que je suis tr&egrave;s forte, depuis que je lis le
+Code, je n'ignore plus qu'on ne joue pas sur une obligation, qu'un
+obligataire est un simple pr&ecirc;teur qui touche tant pour cent sur son
+pr&ecirc;t, sans &ecirc;tre int&eacute;ress&eacute; dans les b&eacute;n&eacute;fices, tandis que l'actionnaire
+est un associ&eacute; courant la chance des b&eacute;n&eacute;fices et des pertes.... Dites,
+pourquoi pas des obligations, &ccedil;a me rassurerait tant, je serais si
+heureuse!&raquo;</p>
+
+<p>Elle outrait plaisamment la supplication de sa requ&ecirc;te, pour cacher sa
+r&eacute;elle inqui&eacute;tude. Et Saccard r&eacute;pondit sur le m&ecirc;me ton, avec un
+emportement comique.</p>
+
+<p>&laquo;Des obligations, des obligations! mais jamais!... Que voulez-vous fiche
+avec des obligations? C'est de la mati&egrave;re morte.... Comprenez donc que la
+sp&eacute;culation, le jeu est le rouage central, le c&oelig;ur m&ecirc;me, dans une vaste
+affaire comme la n&ocirc;tre. Oui! il appelle le sang, il le prend partout par
+petits ruisseaux, l'amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens,
+&eacute;tablit une &eacute;norme circulation d'argent, qui est la vie m&ecirc;me des grandes
+affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands
+travaux civilisateurs qui en r&eacute;sultent, sont radicalement impossibles...
+C'est comme pour les soci&eacute;t&eacute;s anonymes, a-t-on assez cri&eacute; contre elles,
+a-t-on assez r&eacute;p&eacute;t&eacute; qu'elles &eacute;taient des tripots et des coupe-gorge. La
+v&eacute;rit&eacute; est que, sans elles, nous n'aurions ni les chemins de fer, ni
+aucune des &eacute;normes entreprises modernes, qui ont renouvel&eacute; le monde; car
+pas une fortune n'aurait suffi &agrave; les mener &agrave; bien, de m&ecirc;me que pas un
+individu, ni m&ecirc;me un groupe d'individus, n'aurait voulu en courir les
+risques. Les risques, tout est l&agrave;, et la grandeur du but aussi. Il faut
+un projet vaste, dont l'ampleur saisisse l'imagination; il faut l'espoir
+d'un gain consid&eacute;rable, d'un coup de loterie qui d&eacute;cuple la mise de
+fonds, quand elle ne l'emporte pas; et alors les passions s'allument, la
+vie afflue, chacun apporte son argent, vous pouvez rep&eacute;trir la terre.
+Quel mal voyez-vous l&agrave;? Les risques courus sont volontaires, r&eacute;partis
+sur un nombre infini de personnes, in&eacute;gaux et limit&eacute;s selon la fortune
+et l'audace de chacun. On perd, mais on gagne, on esp&egrave;re un bon num&eacute;ro,
+mais on doit s'attendre toujours &agrave; en tirer un mauvais, et l'humanit&eacute;
+n'a pas de r&ecirc;ve plus ent&ecirc;t&eacute; ni plus ardent, tenter le hasard, obtenir
+tout de son caprice, &ecirc;tre roi, &ecirc;tre dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, Saccard ne riait plus, se redressait sur ses petites jambes,
+s'enflammait d'une ardeur lyrique, avec des gestes qui jetaient ses
+paroles aux quatre coins du ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, nous autres, avec notre Banque universelle, n'allons-nous pas
+couvrir l'horizon le plus large, toute une trou&eacute;e sur le vieux monde de
+l'Asie, un champ sans limite &agrave; la pioche du progr&egrave;s et &agrave; la r&ecirc;verie des
+chercheurs d'or. Certes, jamais ambition n'a &eacute;t&eacute; plus colossale, et, je
+l'accorde, jamais non plus conditions de succ&egrave;s ou d'insucc&egrave;s n'ont &eacute;t&eacute;
+plus obscures. Mais c'est justement pour cela que nous sommes dans les
+termes m&ecirc;mes du probl&egrave;me, et que nous d&eacute;terminerons, j'en ai la
+conviction, un engouement extraordinaire dans le public, d&egrave;s que nous
+serons connus.... Notre Banque universelle, mon Dieu! elle va &ecirc;tre
+d'abord la maison classique qui traitera de toutes affaires de banque,
+de cr&eacute;dit et d'escompte, recevra des fonds en comptes courants,
+contractera, n&eacute;gociera ou &eacute;mettra des emprunts. Seulement, l'outil que
+j'en veux faire surtout, c'est une machine &agrave; lancer les grands projets
+de votre fr&egrave;re: l&agrave; sera son v&eacute;ritable r&ocirc;le, ses b&eacute;n&eacute;fices croissants, sa
+puissance peu &agrave; peu dominatrice. Elle est fond&eacute;e, en somme, pour pr&ecirc;ter
+son concours &agrave; des soci&eacute;t&eacute;s financi&egrave;res et industrielles, que nous
+&eacute;tablirons dans les pays &eacute;trangers, dont nous placerons les actions, qui
+nous devront la vie et nous assurerons la souverainet&eacute;... Et, devant cet
+avenir aveuglant de conqu&ecirc;tes, vous venez me demander s'il est permis de
+se syndiquer et d'avantager d'une prime les syndicataires, quitte &agrave; la
+porter au compte de premier &eacute;tablissement; vous vous inqui&eacute;tez des
+petites irr&eacute;gularit&eacute;s fatales, des actions non souscrites, que la
+soci&eacute;t&eacute; fera bien de garder, sous le couvert d'un pr&ecirc;te-nom; enfin, vous
+partez en guerre contre le jeu, contre le jeu, Seigneur! qui est l'&acirc;me
+m&ecirc;me, le foyer, la flamme de cette g&eacute;ante m&eacute;canique que je r&ecirc;ve!...
+Sachez donc que ce n'est rien encore, tout &ccedil;a! que ce pauvre petit
+capital de vingt-cinq millions est un simple fagot jet&eacute; sous la machine,
+pour le premier coup de feu! que j'esp&egrave;re bien le doubler, le
+quadrupler, le quintupler, &agrave; mesure que nos op&eacute;rations s'&eacute;largiront!
+qu'il nous faut la gr&ecirc;le des pi&egrave;ces d'or, la danse des millions, si nous
+voulons, l&agrave;-bas, accomplir les prodiges annonc&eacute;s!... Ah! dame! je ne
+r&eacute;ponds pas de la casse, on ne remue pas le monde, sans &eacute;craser les
+pieds de quelques passants.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regardait, et, dans son amour de la vie, de tout ce qui &eacute;tait
+fort et actif, elle finissait par le trouver beau, s&eacute;duisant de verve et
+de foi. Aussi, sans se rendre &agrave; ses th&eacute;ories qui r&eacute;voltaient la droiture
+de sa claire intelligence, feignit-elle d'&ecirc;tre vaincue.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, mettons que je ne sois qu'une femme et que les batailles de
+l'existence m'effraient.... Seulement, n'est-ce pas? t&acirc;chez d'&eacute;craser le
+moins de monde possible, et surtout n'&eacute;crasez personne de ceux que
+j'aime.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, gris&eacute; de son acc&egrave;s d'&eacute;loquence, et qui triomphait de ce vaste
+plan expos&eacute;, comme si la besogne &eacute;tait faite, se montra tout &agrave; fait
+bonhomme.</p>
+
+<p>&laquo;N'ayez donc pas peur! Je fais l'ogre, c'est pour rire.... Tout le monde
+sera tr&egrave;s riche.&raquo;</p>
+
+<p>Ils caus&egrave;rent ensuite tranquillement des dispositions &agrave; prendre, et il
+fut convenu que, le lendemain m&ecirc;me de la constitution d&eacute;finitive de la
+soci&eacute;t&eacute;, Hamelin se rendrait &agrave; Marseille, puis de l&agrave; en Orient, pour
+h&acirc;ter la mise en &oelig;uvre des grandes affaires.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave;, sur le march&eacute; de Paris, des bruits se r&eacute;pandaient, une rumeur
+ramenait le nom de Saccard, du fond trouble o&ugrave; il s'&eacute;tait noy&eacute; un
+instant; et les nouvelles, d'abord chuchot&eacute;es, peu &agrave; peu dites &agrave; voix
+plus haute, sonnaient si clairement le succ&egrave;s prochain, que, de nouveau,
+comme au parc Monceau jadis, son antichambre s'emplissait de
+solliciteurs, chaque matin. Il voyait Mazaud monter, par hasard, pour
+lui serrer la main et causer des nouvelles du jour; il recevait d'autres
+agents de change, le juif Jacoby, avec sa voix tonitruante, et son
+beau-fr&egrave;re Delarocque, un gros roux, qui rendait sa femme si
+malheureuse. La coulisse venait aussi, dans la personne de Nathansohn,
+un petit blond tr&egrave;s actif, que la chance portait. Et quant &agrave; Massias,
+r&eacute;sign&eacute; &agrave; sa dure besogne de remisier malchanceux, il se pr&eacute;sentait d&eacute;j&agrave;
+chaque jour, bien qu'il n'y e&ucirc;t pas encore d'ordres &agrave; recevoir. C'&eacute;tait
+toute une foule montante.</p>
+
+<p>Un matin, d&egrave;s neuf heures, Saccard trouva l'antichambre pleine. N'ayant
+pas arr&ecirc;t&eacute; encore de personnel sp&eacute;cial, il &eacute;tait fort mal second&eacute; par
+son valet de chambre et, le plus souvent, il se donnait la peine
+d'introduire les gens lui-m&ecirc;me. Ce jour-l&agrave;, comme il ouvrait la porte de
+son cabinet, Jantrou voulut entrer; mais il avait aper&ccedil;u Sabatani, qu'il
+faisait chercher depuis deux jours.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, mon ami&raquo;, dit-il en arr&ecirc;tant l'ancien professeur, pour recevoir
+d'abord le Levantin.</p>
+
+<p>Sabatani, avec son inqui&eacute;tant sourire de caresse, sa souplesse de
+couleuvre, laissa parler Saccard; qui, tr&egrave;s nettement d'ailleurs, en
+homme qui le connaissait, lui fit sa proposition.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, j'ai besoin de vous.... Il nous faut un pr&ecirc;te-nom. Je vous
+ouvrirai un compte, je vous ferai acheteur d'un certain nombre de nos
+titres, que vous paierez simplement par un jeu d'&eacute;critures.... Vous voyez
+que je vais droit au but et que je vous traite en ami.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme le regardait de ses beaux yeux de velours, si doux dans
+sa longue face brune.</p>
+
+<p>&laquo;La loi, cher ma&icirc;tre, exige d'une fa&ccedil;on formelle le versement en
+esp&egrave;ces.... Oh! ce n'est pas pour moi que je vous dis &ccedil;a. Vous me traitez
+en ami, et j'en suis tr&egrave;s fier.... Tout ce que vous voudrez!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, Saccard, pour lui &ecirc;tre agr&eacute;able, lui dit l'estime o&ugrave; le tenait
+Mazaud, qui avait fini par prendre ses ordres, sans &ecirc;tre couvert. Puis,
+il le plaisanta sur Germaine C&oelig;ur, avec laquelle il l'avait rencontr&eacute;
+la veille, faisant allusion cr&ucirc;ment au bruit qui le douait d'un
+v&eacute;ritable prodige, une exception g&eacute;ante, dont r&ecirc;vaient les filles du
+monde de la Bourse, tourment&eacute;es de curiosit&eacute;. Et Sabatani ne niait pas,
+riait de son rire &eacute;quivoque sur ce sujet scabreux: oui, oui! ces dames
+&eacute;taient tr&egrave;s dr&ocirc;les &agrave; courir apr&egrave;s lui, elles voulaient voir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &agrave; propos, interrompit Saccard, nous aurons aussi besoin de
+signatures, pour r&eacute;gulariser certaines op&eacute;rations, les transferts, par
+exemple.... Pourrai-je envoyer chez vous les paquets de papiers &agrave; signer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, cher ma&icirc;tre. Tout ce que vous voudrez!&raquo;</p>
+
+<p>Il ne soulevait m&ecirc;me pas la question de paiement, sachant que cela est
+sans prix, lorsqu'on rend de pareils services; et, comme l'autre
+ajoutait qu'on lui donnerait un franc par signature, pour le d&eacute;dommager
+de sa perte de temps, il acquies&ccedil;a d'un simple mouvement de t&ecirc;te. Puis,
+avec son sourire:</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re aussi, cher ma&icirc;tre, que vous ne me refuserez pas des conseils.
+Vous allez &ecirc;tre si bien plac&eacute;, je viendrai aux renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, conclut Saccard, qui comprit. Au revoir.... M&eacute;nagez-vous, ne
+c&eacute;dez pas trop &agrave; la curiosit&eacute; des dames.&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'&eacute;gayant de nouveau, il le cong&eacute;dia par une porte de d&eacute;gagement,
+qui lui permettait de renvoyer les gens, sans leur faire retraverser la
+salle d'attente.</p>
+
+<p>Ensuite, Saccard, &eacute;tant all&eacute; rouvrir l'autre porte, appela Jantrou. D'un
+coup d'&oelig;il, il le vit ravag&eacute;, sans ressources, avec une redingote dont
+les manches s'&eacute;taient us&eacute;es sur les tables des caf&eacute;s, &agrave; attendre une
+situation. La Bourse continuait d'&ecirc;tre une mar&acirc;tre, et il portait beau
+pourtant, la barbe en &eacute;ventail, cynique et lettr&eacute;, l&acirc;chant encore de
+temps &agrave; autre une phrase fleurie d'ancien universitaire.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous aurais &eacute;crit prochainement, dit Saccard. Nous dressons la liste
+de notre personnel, o&ugrave; je vous ai inscrit un des premiers, et je crois
+bien que je vous appellerai au bureau des &eacute;missions.&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou l'arr&ecirc;ta d'un geste.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bien aimable, je vous remercie.... Mais j'ai une affaire &agrave;
+vous proposer.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne s'expliqua pas tout de suite, d&eacute;buta par des g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s, demanda
+quelle serait la part des journaux, dans le lancement de la Banque
+universelle. L'autre prit feu aux premiers mots, d&eacute;clara qu'il &eacute;tait
+pour la publicit&eacute; la plus large, qu'il y mettrait tout l'argent
+disponible. Pas une trompette n'&eacute;tait &agrave; d&eacute;daigner, m&ecirc;me les trompettes
+de deux sous, car il posait en axiome que tout bruit &eacute;tait bon, en tant
+que bruit. Le r&ecirc;ve serait d'avoir tous les journaux &agrave; soi; seulement, &ccedil;a
+co&ucirc;terait trop cher.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! est-ce que vous auriez l'id&eacute;e de nous organiser notre publicit&eacute;.
+Ce ne serait peut-&ecirc;tre pas b&ecirc;te. Nous en causerons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plus tard, si vous voulez.. Mais qu'est-ce que vous diriez d'un
+journal &agrave; vous, compl&egrave;tement &agrave; vous, dont je serais le directeur. Chaque
+matin, une page vous serait r&eacute;serv&eacute;e, des articles qui chanteraient vos
+louanges, de simples notes rappelant l'attention sur vous, des allusions
+dans des &eacute;tudes compl&egrave;tement &eacute;trang&egrave;res aux finances, enfin une campagne
+en r&egrave;gle, &agrave; propos de tout et de rien, vous exaltant sans rel&acirc;che sur
+l'h&eacute;catombe de vos rivaux.... Est-ce que &ccedil;a vous tente?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! si &ccedil;a ne co&ucirc;tait pas les yeux de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Non, le prix serait raisonnable.&raquo;</p>
+
+<p>Et il nomma enfin le journal: <i>L'Esp&eacute;rance</i>, une feuille fond&eacute;e, depuis
+deux ans, par un petit groupe de personnalit&eacute;s catholiques, les violents
+du parti, qui faisaient &agrave; l'empire une guerre f&eacute;roce. Le succ&egrave;s &eacute;tait,
+d'ailleurs, absolument nul, et le bruit de la disparition du journal
+courait chaque matin.</p>
+
+<p>Saccard se r&eacute;cria.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! il ne tire pas &agrave; deux mille!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, ce sera notre affaire, d'arriver &agrave; un plus gros tirage.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, c'est impossible: il tra&icirc;ne mon fr&egrave;re dans la boue, je ne
+peux pas me f&acirc;cher avec mon fr&egrave;re d&egrave;s le d&eacute;but.&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou haussa doucement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne faut se f&acirc;cher avec personne.... Vous savez comme moi que,
+lorsqu'une maison de cr&eacute;dit a un journal, peu importe qu'il soutienne ou
+attaque le gouvernement: s'il est officieux, la maison est certaine de
+faire partie de tous les syndicats que forme le ministre des Finances
+pour assurer le succ&egrave;s des emprunts de l'&Eacute;tat et des communes; s'il est
+opposant, le m&ecirc;me ministre a toutes sortes d'&eacute;gards pour la banque qu'il
+repr&eacute;sente, un d&eacute;sir de le d&eacute;sarmer et de l'acqu&eacute;rir, qui se traduit
+souvent par plus de faveurs encore.... Ne vous inqui&eacute;tez donc pas de la
+couleur de <i>L'Esp&eacute;rance</i>. Ayez un journal, c'est une force.&raquo;</p>
+
+<p>Un instant silencieux, Saccard, avec cette vivacit&eacute; d'intelligence qui
+lui faisait d'un coup s'approprier l'id&eacute;e d'un autre, la fouiller,
+l'adapter &agrave; ses besoins, au point qu'il la rendait compl&egrave;tement sienne,
+d&eacute;veloppait tout un plan. Il achetait <i>L'Esp&eacute;rance</i>, en &eacute;teignait les
+pol&eacute;miques acerbes, la mettait aux pieds de son fr&egrave;re qui &eacute;tait bien
+forc&eacute; de lui en avoir de la reconnaissance, mais lui conservait son
+odeur catholique, la gardait comme une menace, une machine toujours
+pr&ecirc;te &agrave; reprendre sa terrible campagne, au nom des int&eacute;r&ecirc;ts de la
+religion. Et, si l'on n'&eacute;tait pas aimable avec lui, il brandissait Rome,
+il risquait le grand coup de J&eacute;rusalem. Ce serait un joli tour, pour
+finir.</p>
+
+<p>&laquo;Serions-nous libres? demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument libres. Ils en ont assez, le journal est tomb&eacute; entre les
+mains d'un gaillard besogneux qui nous le livrera pour une dizaine de
+mille francs. Nous en ferons ce qu'il nous plaira.&raquo;</p>
+
+<p>Une minute encore, Saccard r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, c'est fait. Prenez rendez-vous, amenez-moi votre homme ici...
+Vous serez directeur, et je verrai &agrave; centraliser entre vos mains toute
+notre publicit&eacute;, que je veux exceptionnelle, &eacute;norme, oh! plus tard,
+quand nous aurons de quoi chauffer s&eacute;rieusement la machine.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;. Jantrou se leva &eacute;galement, cachant sa joie de trouver
+du pain, sous son rire blagueur de d&eacute;class&eacute;, las de la boue parisienne.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, je vais donc rentrer dans mon &eacute;l&eacute;ment, mes ch&egrave;res
+belles-lettres!</p>
+
+<p>&mdash;N'engagez personne encore, reprit Saccard en le reconduisant. Et,
+pendant que j'y songe, prenez donc note d'un prot&eacute;g&eacute; &agrave; moi, de Paul
+Jordan, un jeune homme &agrave; qui je trouve un talent remarquable, et dont
+vous ferez un excellent r&eacute;dacteur litt&eacute;raire. Je vais lui &eacute;crire d'aller
+vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou sortait par la porte de d&eacute;gagement, lorsque cette heureuse
+disposition des deux issues le frappa.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est commode, dit-il avec sa familiarit&eacute;. On escamote le
+monde.... Quand il vient de belles dames, comme celle que j'ai salu&eacute;e
+tout &agrave; l'heure dans l'anti-chambre, la baronne Sandorff...&raquo;</p>
+
+<p>Saccard ignorait qu'elle f&ucirc;t l&agrave;; et d'un haussement d'&eacute;paules, il voulut
+dire son indiff&eacute;rence; mais l'autre ricanait, refusait de croire &agrave; ce
+d&eacute;sint&eacute;ressement. Les deux hommes &eacute;chang&egrave;rent une vigoureuse poign&eacute;e de
+main.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut seul, Saccard, instinctivement, se rapprocha de la glace,
+releva ses cheveux, o&ugrave; pas un fil blanc n'apparaissait encore. Il
+n'avait pourtant pas menti, les femmes ne le pr&eacute;occupaient gu&egrave;re, depuis
+que les affaires le reprenaient tout entier; et il ne c&eacute;dait qu'&agrave;
+l'involontaire galanterie qui fait qu'un homme, en France, ne peut se
+trouver seul avec une femme, sans craindre de passer pour un sot, s'il
+ne la conquiert pas. D&egrave;s qu'il eut fait entrer la baronne, il se montra
+tr&egrave;s empress&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je vous en prie, veuillez vous asseoir...&raquo;</p>
+
+<p>Jamais il ne l'avait vue si &eacute;trangement s&eacute;duisante, avec ses l&egrave;vres
+rouges, ses yeux br&ucirc;lants, aux paupi&egrave;res meurtries, enfonc&eacute;s sous les
+sourcils &eacute;pais. Que pouvait-elle lui vouloir? et il demeura surpris,
+presque d&eacute;senchant&eacute;, lorsqu'elle lui eut expliqu&eacute; le motif de sa visite.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! monsieur, je vous demande pardon de vous d&eacute;ranger,
+inutilement pour vous; mais, entre gens du m&ecirc;me monde, il faut bien se
+rendre de ces petits services.... Vous avez eu derni&egrave;rement un chef de
+cuisine, que mon mari est sur le point d'engager. Je viens donc tout
+simplement aux renseignements.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il se laissa questionner, r&eacute;pondit avec la plus grande
+obligeance, tout en ne la quittant pas du regard; car il croyait deviner
+que c'&eacute;tait l&agrave; un pr&eacute;texte: elle se moquait bien du chef de cuisine,
+elle venait pour autre chose, &eacute;videmment. Et, en effet, elle man&oelig;uvra,
+finit par nommer un ami commun, le marquis de Bohain, qui lui avait
+parl&eacute; de la Banque universelle. On avait tant de peine &agrave; placer son
+argent, &agrave; trouver des valeurs solides! Enfin, il comprit qu'elle
+prendrait volontiers des actions, avec la prime de dix pour cent
+abandonn&eacute;e aux syndicataires; et il comprit mieux encore que, s'il lui
+ouvrait un compte, elle ne paierait pas.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai ma fortune personnelle, mon mari ne s'en m&ecirc;le jamais. &Ccedil;a me donne
+beaucoup de tracas, &ccedil;a m'amuse aussi un peu, je l'avoue.... N'est-ce pas?
+lorsqu'on voit me femme s'occuper d'argent, surtout une jeune femme, &ccedil;a
+&eacute;tonne, on est tent&eacute; de l'en bl&acirc;mer.... Il y a des jours o&ugrave; je suis dans
+le plus mortel embarras, n'ayant pas d'amis qui veuillent me conseiller.
+L'autre quinzaine encore, faute d'un renseignement, j'ai perdu une somme
+consid&eacute;rable.... Ah! maintenant que vous allez &ecirc;tre en si bonne position
+pour savoir, si vous &eacute;tiez assez gentil, si vous vouliez...&raquo;</p>
+
+<p>La joueuse per&ccedil;ait sous la femme du monde, la joueuse &acirc;pre, enrag&eacute;e,
+cette fille des Ladricourt dont un anc&ecirc;tre avait pris Antioche, cette
+femme d'un diplomate salu&eacute;e tr&egrave;s bas par la colonie &eacute;trang&egrave;re de Paris,
+et que sa passion promenait en solliciteuse louche chez tous les gens de
+finance. Ses l&egrave;vres saignaient, ses yeux flambaient davantage, son d&eacute;sir
+&eacute;clatait, soulevait la femme ardente qu'elle semblait &ecirc;tre. Et il eut la
+na&iuml;vet&eacute; de croire qu'elle &eacute;tait venue s'offrir, simplement pour &ecirc;tre de
+sa grande affaire et avoir, &agrave; l'occasion, d'utiles renseignements de
+Bourse.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, cria-t-il, je ne demande pas mieux, madame, que de mettre &agrave; vos
+pieds mon exp&eacute;rience.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait rapproch&eacute; sa chaise, il lui prit la main. Du coup, elle parut
+d&eacute;gris&eacute;e. Ah! non, elle n'en &eacute;tait pas encore l&agrave;, il serait toujours
+temps qu'elle pay&acirc;t d'une nuit la communication d'une d&eacute;p&ecirc;che. C'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave;, pour elle, une corv&eacute;e abominable que sa liaison avec le procureur
+g&eacute;n&eacute;ral Delcambre, cet homme si sec et si jaune, que la ladrerie de son
+mari l'avait forc&eacute;e d'accueillir. Et son indiff&eacute;rence sensuelle, le
+m&eacute;pris secret o&ugrave; elle tenait l'homme, venait de se montrer en une
+lassitude bl&ecirc;me, sur son visage de fausse passionn&eacute;e, que l'espoir du
+jeu seul enflammait. Elle se leva, dans une r&eacute;volte de sa race et de son
+&eacute;ducation, qui lui faisaient encore manquer des affaires.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, monsieur, vous dites que vous &eacute;tiez content de ce chef de
+cuisine?&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;, Saccard se mit debout &agrave; son tour. Qu'avait-elle donc esp&eacute;r&eacute;?
+qu'il l'inscrirait et la renseignerait pour rien? D&eacute;cid&eacute;ment, il fallait
+se m&eacute;fier des femmes, elles apportaient dans les march&eacute;s la plus insigne
+mauvaise foi. Et, bien qu'il e&ucirc;t envie de celle-ci, il n'insista pas, il
+s'inclina avec un sourire qui signifiait: &laquo;A votre aise, ch&egrave;re madame,
+quand il vous plaira&raquo;, tandis que, tout haut, il disait:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s content, je vous le r&eacute;p&egrave;te. Une question de r&eacute;forme int&eacute;rieure m'a
+seule d&eacute;cid&eacute; &agrave; me s&eacute;parer de lui.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne Sandorff eut une h&eacute;sitation d'une seconde &agrave; peine, non
+qu'elle regrett&acirc;t sa r&eacute;volte, mais sans doute elle sentait combien il
+&eacute;tait na&iuml;f de venir chez un Saccard, avant d'&ecirc;tre r&eacute;sign&eacute;e aux
+cons&eacute;quences. Cela l'irritait contre elle-m&ecirc;me, car elle avait la
+pr&eacute;tention d'&ecirc;tre une femme s&eacute;rieuse. Elle finit par r&eacute;pondre d'une
+simple inclinaison de t&ecirc;te au respectueux salut dont il la cong&eacute;diait;
+et il l'accompagnait jusqu'&agrave; la petite porte, lorsque celle-ci fut
+brusquement ouverte, d'une main famili&egrave;re. C'&eacute;tait Maxime, qui d&eacute;jeunait
+chez son p&egrave;re, ce matin-l&agrave;, et qui arrivait en intime, par le couloir.
+Il s'effa&ccedil;a, salua &eacute;galement, pour laisser sortir la baronne. Puis,
+quand elle fut partie, il eut un l&eacute;ger rire.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a commence, ton affaire? tu touches tes primes?&raquo; Malgr&eacute; sa grande
+jeunesse encore, il avait un aplomb d'homme d'exp&eacute;rience, incapable de
+se d&eacute;penser inutilement dans un plaisir hasardeux. Son p&egrave;re comprit son
+attitude de sup&eacute;riorit&eacute; ironique.</p>
+
+<p>&laquo;Non, justement, je n'ai rien touch&eacute; du tout, et ce n'est point par
+sagesse, car, mon petit je suis aussi fier d'avoir toujours vingt ans
+que tu parais l'&ecirc;tre d'en avoir soixante.&raquo;</p>
+
+<p>Le rire de Maxime s'accentua, son ancien rire perl&eacute; de fille, dont il
+avait gard&eacute; le roucoulement &eacute;quivoque, dans l'attitude correcte qu'il
+s'&eacute;tait faite de gar&ccedil;on rang&eacute;, d&eacute;sireux de ne pas g&acirc;ter sa vie
+davantage. Il affectait la plus grande indulgence, pourvu que rien de
+lui ne f&ucirc;t menac&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, tu as bien raison, du moment que &ccedil;a ne te fatigue pas.... Moi,
+tu sais, j'ai d&eacute;j&agrave; des rhumatismes.&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'installant &agrave; l'aise dans un fauteuil, prenant un journal:</p>
+
+<p>&laquo;Ne t'occupe pas de moi, finis de recevoir, si je ne te g&ecirc;ne pas.... Je
+suis venu trop t&ocirc;t, parce que j'avais &agrave; passer chez mon m&eacute;decin et que
+je ne l'ai pas trouv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>A ce moment, le valet de chambre entrait dire que Mme la comtesse de
+Beauvilliers demandait &agrave; &ecirc;tre re&ccedil;ue. Saccard, un peu surpris, bien qu'il
+e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute; &agrave; l'&OElig;uvre du Travail sa noble voisine, comme il la
+nommait, donna l'ordre de l'introduire imm&eacute;diatement; puis, rappelant le
+valet, il lui commanda de renvoyer tout le monde, fatigu&eacute;, ayant tr&egrave;s
+faim.</p>
+
+<p>Lorsque la comtesse entra, elle n'aper&ccedil;ut m&ecirc;me pas Maxime, que le
+dossier du grand fauteuil cachait. Et Saccard s'&eacute;tonna davantage, en
+voyant qu'elle avait amen&eacute; avec elle sa fille Alice. Cela donnait plus
+de solennit&eacute; &agrave; la d&eacute;marche: ces deux femmes si tristes et si p&acirc;les, la
+m&egrave;re mince, grande, toute blanche, &agrave; l'air surann&eacute;, la fille vieillie
+d&eacute;j&agrave;, le cou trop long, jusqu'&agrave; la disgr&acirc;ce. Il avan&ccedil;a des si&egrave;ges, d'une
+politesse agit&eacute;e, pour mieux montrer sa d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je suis extr&ecirc;mement honor&eacute;... Si j'avais le bonheur de pouvoir
+vous &ecirc;tre utile...&raquo;</p>
+
+<p>D'une grande timidit&eacute;, sous son allure hautaine, la comtesse finit par
+expliquer le motif de sa visite.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, c'est &agrave; la suite d'une conversation avec mon amie, Mme la
+princesse d'Orviedo, que la pens&eacute;e m'est venue de me pr&eacute;senter chez
+vous.... Je vous avoue que j'ai h&eacute;sit&eacute; d'abord, car on ne refait pas
+facilement ses id&eacute;es &agrave; mon &acirc;ge et j'ai toujours eu grand-peur des choses
+d'aujourd'hui que je ne comprends pas.... Enfin, j'en ai caus&eacute; avec ma
+fille, je crois qu'il est de mon devoir de passer sur mes scrupules pour
+tenter d'assurer le bonheur des miens.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle continua, elle dit comment la princesse lui avait parl&eacute; de la
+Banque universelle, certes une main de cr&eacute;dit telle que les autres, aux
+yeux des profanes, mais qui, aux yeux des initi&eacute;s, allait avoir une
+excuse sans r&eacute;plique, un but tellement m&eacute;ritoire et haut, qu'il devait
+imposer silence aux consciences les plus timor&eacute;es. Elle ne pronon&ccedil;a ni
+le nom du pape ni celui de J&eacute;rusalem: c'&eacute;tait l&agrave; ce qu'on ne disait pas,
+ce qu'on chuchotait &agrave; peine entre fid&egrave;les, le myst&egrave;re qui passionnait;
+mais, de chacune de ses paroles, de ses allusions et de ses
+sous-entendus, un espoir et une foi se d&eacute;gageaient, qui mettaient toute
+une flamme religieuse dans sa croyance au succ&egrave;s de la nouvelle banque.</p>
+
+<p>Saccard lui-m&ecirc;me fut &eacute;tonn&eacute; de son &eacute;motion contenue, du tremblement de
+sa voix. Il n'avait encore parl&eacute; de J&eacute;rusalem que dans l'exc&egrave;s lyrique
+de sa fi&egrave;vre, il se m&eacute;fiait au fond de ce projet fou, y flairant quelque
+ridicule, dispos&eacute; &agrave; l'abandonner et &agrave; en rire, si des plaisanteries
+l'accueillaient. Et la d&eacute;marche &eacute;mue de cette sainte femme qui amenait
+sa fille, la fa&ccedil;on profonde dont elle donnait &agrave; entendre qu'elle et tous
+les siens, toute la noblesse fran&ccedil;aise croirait et s'engouerait, le
+frappait vivement, donnait un corps &agrave; une r&ecirc;verie pure, &eacute;largissait &agrave;
+l'infini son champ d'&eacute;volution. C'&eacute;tait donc vrai qu'il y avait l&agrave; un
+levier, dont l'emploi allait lui permettre de soulever le monde! Avec
+son assimilation si rapide, il entra d'un coup dans la situation, parla
+lui-aussi en termes myst&eacute;rieux de ce triomphe final qu'il poursuivrait
+en silence; et sa parole &eacute;tait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de ferveur, il venait r&eacute;ellement
+d'&ecirc;tre touch&eacute; de la foi, de la foi en l'excellence du moyen d'action que
+la crise travers&eacute;e par la papaut&eacute; lui mettait aux mains. Il avait la
+facult&eacute; heureuse de croire, d&egrave;s que l'exigeait l'int&eacute;r&ecirc;t de ses plans.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, monsieur, continuait la comtesse, je suis d&eacute;cid&eacute;e &agrave; une chose
+qui m'a r&eacute;pugn&eacute; jusqu'ici.... Oui, l'id&eacute;e de faire travailler de
+l'argent, de le placer &agrave; int&eacute;r&ecirc;ts, ne m'est jamais entr&eacute;e dans la t&ecirc;te:
+des fa&ccedil;ons anciennes d'entendre la vie, des scrupules qui deviennent un
+peu sots, je le sais; mais, que voulez-vous? on ne va point ais&eacute;ment
+contre les croyances qu'on a suc&eacute;es avec le lait, et je m'imaginais que
+la terre seule, la grande propri&eacute;t&eacute; devait nourrir des gens tels que
+nous.... Malheureusement, la grande propri&eacute;t&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>Elle rougit faiblement, car elle en arrivait &agrave; l'aveu de cette ruine
+qu'elle dissimulait avec tant de soin.</p>
+
+<p>&laquo;La grande propri&eacute;t&eacute; n'existe plus gu&egrave;re.... Nous autres avons &eacute;t&eacute; tr&egrave;s
+&eacute;prouv&eacute;s.... Il ne nous reste plus qu'une ferme.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, alors, pour lui &eacute;viter toute g&ecirc;ne, rench&eacute;rit, s'enflamma.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, madame, personne ne vit plus de la terre.... L'ancienne fortune
+domaniale est une forme caduque de la richesse, qui a cess&eacute; d'avoir sa
+raison d'&ecirc;tre. Elle &eacute;tait la stagnation m&ecirc;me de l'argent, dont nous
+avons d&eacute;cupl&eacute; la valeur, en le jetant dans la circulation, et par le
+papier-monnaie, et par les titres de toutes sortes, commerciaux et
+financiers. C'est ainsi que le monde va &ecirc;tre renouvel&eacute;, car rien n'&eacute;tait
+possible sans l'argent, l'argent liquide qui coule, qui p&eacute;n&egrave;tre partout,
+ni les applications de la science, ni la paix finale, universelle.... Oh!
+la fortune domaniale! elle est all&eacute;e rejoindre les pataches. On meurt
+avec un million de terres, on vit avec le quart de ce capital plac&eacute; dans
+de bonnes affaires, &agrave; quinze, vingt et m&ecirc;me trente pour cent.&raquo;</p>
+
+<p>Doucement, avec sa tristesse infinie, la comtesse hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous entends gu&egrave;re, et, je vous l'ai dit, je suis rest&eacute;e d'une
+&eacute;poque o&ugrave; ces choses effrayaient, comme des choses mauvaises et
+d&eacute;fendues.... Seulement, je ne suis pas seule, je dois surtout songer &agrave;
+ma fille. Depuis quelques ann&eacute;es, j'ai r&eacute;ussi &agrave; mettre de c&ocirc;t&eacute;, oh! une
+petite somme...&raquo;</p>
+
+<p>Sa rougeur reparaissait.</p>
+
+<p>&laquo;Vingt mille francs qui dorment chez moi, dans un tiroir. Plus tard,
+j'aurais peut-&ecirc;tre un remords de les avoir laiss&eacute;s ainsi improductifs;
+et, puisque votre &oelig;uvre est bonne, ainsi que me l'a confi&eacute; mon amie,
+puisque vous allez travailler &agrave; ce que nous souhaitons tous; de nos
+v&oelig;ux les plus ardents, je me risque.... Enfin je vous serai
+reconnaissante, si vous pouvez me r&eacute;server des actions de votre banque,
+pour une somme de dix &agrave; douze mille francs. J'ai tenu &agrave; ce que ma fille
+m'accompagn&acirc;t, car je ne vous cache pas que cet argent est &agrave; elle.&raquo;</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, Alice n'avait pas ouvert la bouche, l'air effac&eacute;, malgr&eacute; son
+vif regard d'intelligence. Elle eut un geste de reproche tendre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! &agrave; moi! maman, est-ce que j'ai quelque chose &agrave; moi qui ne soit pas &agrave;
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et ton mariage, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez bien que je ne veux pas me marier!&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait dit cela trop vite, le chagrin de sa solitude criait dans sa
+voix gr&ecirc;le. Sa m&egrave;re la fit taire d'un coup d'&oelig;il navr&eacute;; et toutes deux
+se regard&egrave;rent un instant, ne pouvant se mentir, dans le partage
+quotidien de ce qu'elles avaient &agrave; souffrir et &agrave; cacher.</p>
+
+<p>Saccard &eacute;tait tr&egrave;s &eacute;mu.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, il n'y aurait plus d'actions, que j'en trouverais quand m&ecirc;me
+pour vous. Oui, s'il le faut, j'en prendrai sur les miennes.... Votre
+d&eacute;marche me touche infiniment, je suis tr&egrave;s honor&eacute; de votre
+confiance...&raquo;</p>
+
+<p>Et, &agrave; cet instant, il croyait r&eacute;ellement faire la fortune de ces
+malheureuses, il les associait, pour une part, &agrave; la pluie d'or qui
+allait pleuvoir sur lui et autour de lui.</p>
+
+<p>Ces dames s'&eacute;taient lev&eacute;es et se retiraient. A la porte seulement, la
+comtesse se permit une allusion directe &agrave; la grande affaire dont on ne
+parlait pas.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai re&ccedil;u de mon fils Ferdinand, qui est &agrave; Rome, une lettre d&eacute;solante
+sur la tristesse produite l&agrave;-bas par l'annonce du retrait de nos
+troupes.</p>
+
+<p>&mdash;Patience! d&eacute;clara Saccard avec conviction, nous sommes l&agrave; pour tout
+sauver.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut de profonds saluts, et il les accompagna jusqu'au palier, en
+passant cette fois &agrave; travers l'antichambre, qu'il croyait libre. Mais,
+comme il revenait, il aper&ccedil;ut, assis sur une banquette, un homme d'une
+cinquantaine d'ann&eacute;es, grand et sec, v&ecirc;tu en ouvrier endimanch&eacute;, qui
+avait avec lui une jolie fille de dix-huit ans, mince et p&acirc;le.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi? que voulez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille s'&eacute;tait lev&eacute;e la premi&egrave;re, et l'homme, intimid&eacute; par cet
+accueil brusque, se mit &agrave; b&eacute;gayer une explication confuse.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais donn&eacute; l'ordre de renvoyer tout le monde! Pourquoi &ecirc;tes-vous
+l&agrave;?... Dites-moi votre nom; au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Dejoie, monsieur, et je viens avec ma fille Nathalie...&raquo;</p>
+
+<p>De nouveau, il s'embrouilla, si bien que Saccard, impatient&eacute;, allait le
+pousser &agrave; la porte, lorsqu'il comprit enfin que c'&eacute;tait Mme Caroline qui
+le connaissait depuis longtemps et qui lui avait dit d'attendre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous &ecirc;tes recommand&eacute; par Mme Caroline. Il fallait le dire tout de
+suite.... Entrez et d&eacute;p&ecirc;chez-vous, car j'ai tr&egrave;s faim.&raquo;</p>
+
+<p>Dans le cabinet, il laissa Dejoie et Nathalie debout, ne s'assit pas
+lui-m&ecirc;me, pour les exp&eacute;dier plus vite. Maxime qui, &agrave; la sortie de la
+comtesse, avait quitt&eacute; son fauteuil, n'eut plus la discr&eacute;tion de
+s'&eacute;carter, d&eacute;visageant les nouveaux venus, l'air curieux. Et Dejoie,
+longuement, racontait son affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Voici, monsieur.... J'ai fait mon cong&eacute;, puis je suis entr&eacute; comme gar&ccedil;on
+de bureau chez M. Durieu, le mari de Mme Caroline, quand il vivait et
+qu'il &eacute;tait brasseur. Puis, je suis entr&eacute; chez M. Lamberthier, le
+facteur &agrave; la halle. Puis, je suis entr&eacute; chez M. Blaisot, un banquier que
+vous connaissez bien il s'est fait sauter la cervelle, il y a deux mois,
+et alors je suis sans place.... Il faut vous dire, avant tout, que je
+m'&eacute;tais mari&eacute;. Oui, j'avais &eacute;pous&eacute; ma femme Jos&eacute;phine, quand j'&eacute;tais
+justement chez M. Durieu, et qu'elle &eacute;tait, elle, cuisini&egrave;re, chez la
+belle-s&oelig;ur de monsieur, Mme L&eacute;v&ecirc;que, que Mme Caroline a bien connue.
+Ensuite, quand j'ai &eacute;t&eacute; chez M. Lamberthier, elle n'a pas pu y entrer,
+elle s'est plac&eacute;e chez un m&eacute;decin de Grenelle, M. Renaudin. Ensuite,
+elle est all&eacute;e au magasin des Trois-Fr&egrave;res, rue Rambuteau, o&ugrave;, comme par
+un guignon, il n'y a jamais eu de place pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Bref, interrompit Saccard, vous venez me demander un emploi, n'est-ce
+pas?&raquo;</p>
+
+<p>Mais Dejoie tenait &agrave; expliquer le chagrin de sa vie, la mauvaise chance
+qui lui avait fait &eacute;pouser une cuisini&egrave;re, sans que jamais il e&ucirc;t r&eacute;ussi
+&agrave; se placer dans les m&ecirc;mes maisons qu'elle. C'&eacute;tait quasiment comme si
+l'on n'avait pas &eacute;t&eacute; mari&eacute;, n'ayant jamais une chambre &agrave; tous les deux,
+se voyant chez les marchands de vin, s'embrassant derri&egrave;re les portes
+des cuisines. Et une fille &eacute;tait n&eacute;e, Nathalie, qu'il avait fallu
+laisser en nourrice jusqu'&agrave; huit ans, jusqu'au jour o&ugrave; le p&egrave;re, ennuy&eacute;
+d'&ecirc;tre seul, l'avait reprise dans son &eacute;troit cabinet de gar&ccedil;on. Il &eacute;tait
+ainsi devenu la vraie m&egrave;re de la petite, l'&eacute;levant, la menant &agrave; l'&eacute;cole,
+la surveillant avec des soins infinis, le c&oelig;ur d&eacute;bordant d'une
+adoration grandissante.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je puis bien dire, monsieur, qu'elle m'a donn&eacute; de la satisfaction.
+C'est instruit, c'est honn&ecirc;te.... Et, vous la voyez, il n'y a pas sa
+pareille pour la gentillesse.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Saccard la trouvait charmante, cette fleur blonde du pav&eacute;
+parisien, avec sa gr&acirc;ce ch&eacute;tive, ses larges yeux sous les petits frisons
+de ses cheveux p&acirc;les. Elle se laissait adorer par son p&egrave;re, sage encore,
+n'ayant eu aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ne pas l'&ecirc;tre, d'un f&eacute;roce et tranquille
+&eacute;go&iuml;sme, dans cette clart&eacute; si limpide de ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Alors donc, monsieur, la voici en &acirc;ge de se marier, et il y a justement
+un beau parti qui se pr&eacute;sente, le fils du cartonnier, notre voisin.
+Seulement, c'est un gar&ccedil;on qui veut s'&eacute;tablir, et il demande six mille
+francs. &Ccedil;a n'est pas trop, il pourrait pr&eacute;tendre &agrave; une fille qui aurait
+davantage.... Il faut vous dire que j'ai perdu ma femme, il y a quatre
+ans, et qu'elle nous a laiss&eacute; des &eacute;conomies, ses petits b&eacute;n&eacute;fices de
+cuisini&egrave;re, n'est-ce pas?... J'ai quatre mille francs; mais &ccedil;a ne fait
+pas six mille, et le jeune homme est press&eacute;, Nathalie aussi...&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille qui &eacute;coutait, souriante, avec son clair regard si froid
+et si d&eacute;cid&eacute;, eut une brusque affirmation du menton.</p>
+
+<p>&laquo;Bien s&ucirc;r.... Je ne m'amuse pas, je veux en finir, d'une mani&egrave;re ou d'une
+autre.&raquo;</p>
+
+<p>De nouveau, Saccard les interrompit. Il avait jug&eacute; l'homme, born&eacute;, mais
+tr&egrave;s adroit, tr&egrave;s bon, rompu &agrave; la discipline militaire. Puis, il
+suffisait qu'il se pr&eacute;sent&acirc;t au nom de Mme Caroline.</p>
+
+<p>&laquo;C'est parfait, mon ami.... Je vais avoir un journal, je vous prends
+comme gar&ccedil;on de bureau.... Laissez-moi votre adresse, et au revoir.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, Dejoie ne s'en allait point. Il continua, avec embarras:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur est bien obligeant, j'accepte la place avec reconnaissance,
+parce qu'il faudra que je travaille, quand j'aurai cas&eacute; Nathalie.... Mais
+j'&eacute;tais venu pour autre chose. Oui, j'ai su, par Mme Caroline et par
+d'autres personnes encore, que monsieur va se trouver dans de grandes
+affaires et qu'il pourra faire gagner tout ce qu'il voudra &agrave; ses amis et
+connaissances.... Alors, si monsieur voulait bien s'int&eacute;resser &agrave; nous, si
+monsieur consentait &agrave; nous donner de ses actions...&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, une seconde fois, fut &eacute;mu, plus &eacute;mu qu'il ne venait de l'&ecirc;tre,
+la premi&egrave;re lorsque la comtesse lui avait confi&eacute;, elle aussi, la dot de
+sa fille. Cet homme simple, ce tout petit capitaliste aux &eacute;conomies
+gratt&eacute;es sou &agrave; sou, n'&eacute;tait-ce pas la foule croyante, confiante, la
+grande foule qui fait les client&egrave;les nombreuses et solides, l'arm&eacute;e
+fanatis&eacute;e qui arme une maison de cr&eacute;dit d'une force invincible? si ce
+brave homme accourait ainsi, avant toute publicit&eacute;, que serait-ce
+lorsque les guichets seraient ouverts? Son attendrissement souriait &agrave; ce
+premier petit actionnaire, il voyait l&agrave; le pr&eacute;sage d'un gros succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Entendu, mon ami, vous aurez des actions.&raquo;</p>
+
+<p>La face de Dejoie rayonna, comme &agrave; l'annonce d'une gr&acirc;ce inesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur est trop bon.... N'est-ce pas? en six mois, de fa&ccedil;on &agrave;
+compl&eacute;ter la somme.... Et, puisque monsieur je puis bien, avec mes quatre
+mille, en gagner deux mille, y consent, j'aime mieux r&eacute;gler &ccedil;a tout de
+suite. J'ai apport&eacute; l'argent.&raquo;</p>
+
+<p>Il se fouilla, tira une enveloppe, qu'il tendit &agrave; Saccard, immobile,
+silencieux, saisi d'une admiration charm&eacute;e, &agrave; ce dernier trait. Et le
+terrible corsaire, qui avait d&eacute;j&agrave; &eacute;cum&eacute; tant de fortunes, finit par
+&eacute;clater d'un bon rire, r&eacute;solu honn&ecirc;tement &agrave; l'enrichir aussi, cet homme
+de foi.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, mon brave, &ccedil;a ne se fait point ainsi.... Gardez votre argent, je
+vous inscrirai, et vous paierez en temps et lieu.&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, il les cong&eacute;dia, apr&egrave;s que Dejoie l'eut tait remercier par
+Nathalie, dont un sourire de contentement &eacute;clairait les beaux yeux durs
+et candides.</p>
+
+<p>Lorsque Maxime se retrouva enfin seul avec son p&egrave;re, il dit, de son air
+d'insolence moqueuse:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; que tu dotes les jeunes filles, maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? r&eacute;pondit gaiement Saccard. C'est un bon placement que le
+bonheur des autres.&raquo;</p>
+
+<p>Il rangeait quelques papiers, avant de quitter son cabinet. Puis,
+brusquement:</p>
+
+<p>&laquo;Et toi, tu n'en veux pas, des actions?&raquo;</p>
+
+<p>Maxime, qui marchait &agrave; petits pas, se retourna d'un sursaut, se planta
+devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! non, par exemple! Est-ce que tu me prends pour un imb&eacute;cile?&raquo;</p>
+
+<p>Saccard eut un geste de col&egrave;re, trouvant la r&eacute;ponse d'un irrespect et
+d'un esprit d&eacute;plorables, pr&ecirc;t &agrave; lui crier que l'affaire &eacute;tait r&eacute;ellement
+superbe, qu'il le jugeait vraiment trop b&ecirc;te, s'il le croyait un simple
+voleur, comme les autres. Mais, en le regardant, une piti&eacute; lui vint de
+son pauvre gar&ccedil;on, &eacute;puis&eacute; &agrave; vingt-cinq ans, rang&eacute;, avare m&ecirc;me, si
+vieilli de vices, si inquiet de sa sant&eacute;, qu'il ne risquait plus une
+d&eacute;pense ni une jouissance, sans en avoir r&eacute;glement&eacute; le b&eacute;n&eacute;fice. Et,
+tout consol&eacute;, tout fier de l'imprudence passionn&eacute;e de ses cinquante ans,
+il se remit &agrave; rire, il lui tapa sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! allons d&eacute;jeuner, mon pauvre petit, et soigne tes rhumatismes.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut le surlendemain, le 5 octobre, que Saccard, assist&eacute; d'Hamelin et
+de Daigremont, se rendit chez ma&icirc;tre Lelorrain, notaire, rue
+Sainte-Anne; et l'acte fut re&ccedil;u, qui constituait, sous la d&eacute;nomination
+de soci&eacute;t&eacute; de la Banque universelle, une soci&eacute;t&eacute; anonyme, au capital de
+vingt-cinq millions, divis&eacute; en cinquante mille actions de cinq cents
+francs chacune, dont le quart seul &eacute;tait exigible. Le si&egrave;ge de la
+soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait fix&eacute; rue Saint-Lazare, &agrave; l'h&ocirc;tel d'Orviedo. Un exemplaire
+des statuts, dress&eacute;s suivant l'acte, fut d&eacute;pos&eacute; en l'&eacute;tude de ma&icirc;tre
+Lelorrain. Il faisait, ce jour-l&agrave;, un tr&egrave;s clair soleil d'automne, et
+ces messieurs, lorsqu'ils sortirent de chez le notaire, allum&egrave;rent des
+cigares, remont&egrave;rent doucement par le boulevard et la rue de la
+Chauss&eacute;e-d'Antin, heureux de vivre, s'&eacute;gayant comme des coll&eacute;giens
+&eacute;chapp&eacute;s.</p>
+
+<p>L'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale constitutive n'eut lieu que la semaine suivante,
+rue Blanche, dans la salle d'un petit bal qui avait fait faillite, et o&ugrave;
+un industriel t&acirc;chait d'organiser des expositions de peinture. D&eacute;j&agrave;, les
+syndicataires avaient plac&eacute; celles des actions souscrites par eux,
+qu'ils ne gardaient pas; et il vint cent vingt-deux actionnaires,
+repr&eacute;sentant pr&egrave;s de quarante mille actions, ce qui aurait d&ucirc; donner un
+total de deux mille voix, le chiffre de vingt actions &eacute;tant n&eacute;cessaire
+pour avoir le droit de si&eacute;ger et de voter. Cependant, comme un
+actionnaire ne pouvait exprimer plus de dix voix, quel que f&ucirc;t le
+chiffre de ses titres, le nombre exact des suffrages fut de seize cent
+quarante-trois.</p>
+
+<p>Saccard tint absolument &agrave; ce qu'Hamelin pr&eacute;sid&acirc;t. Lui, s'&eacute;tait
+volontairement perdu dans le troupeau, il avait inscrit l'ing&eacute;nieur, et
+s'&eacute;tait inscrit lui-m&ecirc;me, chacun pour cinq cents actions, qu'il devait
+payer par un jeu d'&eacute;critures. Tous les syndicataires &eacute;taient l&agrave;:
+Daigremont, Huret, S&eacute;dille, Kolb, le marquis de Bohain, chacun avec le
+groupe d'actionnaires qui marchait sous ses ordres. On remarquait
+&eacute;galement Sabatani, un des plus gros souscripteurs, ainsi que Jantrou,
+au milieu de plusieurs des hauts employ&eacute;s de la banque, en fonctions
+depuis l'avant-veille. Et toutes les d&eacute;cisions &agrave; prendre avaient &eacute;t&eacute; si
+bien pr&eacute;vues et r&eacute;gl&eacute;es d'avance, que jamais assembl&eacute;e constitutive ne
+fut si belle de calme, de simplicit&eacute; et de bonne entente. A l'unanimit&eacute;
+des voix, on reconnut sinc&egrave;re la d&eacute;claration de la souscription
+int&eacute;grale du capital, ainsi que celle du versement des cent vingt-cinq
+francs par action. Puis, solennellement, on d&eacute;clara la soci&eacute;t&eacute;
+constitu&eacute;e. Le conseil d'administration fut ensuite nomm&eacute; il devait se
+composer de vingt membres qui, outre les jetons de pr&eacute;sence, chiffr&eacute;s &agrave;
+un total annuel de cinquante mille francs, auraient &agrave; toucher, d'apr&egrave;s
+un article des statuts, le dix pour cent sur les b&eacute;n&eacute;fices. Cela n'&eacute;tant
+pas &agrave; d&eacute;daigner, chaque syndicataire avait exig&eacute; de faire partie du
+conseil; et Daigremont, Huret, S&eacute;dille, Kolb, le marquis de Bohain ainsi
+qu'Hamelin, que l'on voulait porter &agrave; la pr&eacute;sidence, pass&egrave;rent
+naturellement en t&ecirc;te de liste, avec quatorze autres de moindre
+importance, tri&eacute;s parmi les plus ob&eacute;issants et les plus d&eacute;coratifs des
+actionnaires. Enfin, Saccard, rest&eacute; dans l'ombre jusque-l&agrave;, apparut
+lorsque, le moment de choisir un directeur &eacute;tant arriv&eacute;, Hamelin le
+proposa. Un murmure sympathique accueillit son nom, il obtint lui aussi
+l'unanimit&eacute;. Et il n'y avait plus qu'&agrave; &eacute;lire les deux commissaires
+censeurs, charg&eacute;s de pr&eacute;senter &agrave; l'assembl&eacute;e un rapport sur le bilan et
+de contr&ocirc;ler ainsi les comptes fournis par les administrateurs fonction
+d&eacute;licate autant qu'inutile, pour laquelle Saccard avait d&eacute;sign&eacute; un sieur
+Rousseau et un sieur Lavigni&egrave;re, le premier compl&egrave;tement inf&eacute;od&eacute; au
+second, celui-ci grand, blond, tr&egrave;s poli, approuvant toujours, d&eacute;vor&eacute; de
+l'envie d'entrer plus tard dans le conseil, lorsqu'on serait content de
+ses services. Rousseau et Lavigni&egrave;re nomm&eacute;s, on allait lever la s&eacute;ance,
+lorsque le pr&eacute;sident crut devoir parler de la prime de dix pour cent
+accord&eacute;e aux syndicataires, en tout quatre cent mille francs, que
+l'assembl&eacute;e, sur sa proposition, passa aux frais de premier
+&eacute;tablissement. C'&eacute;tait une v&eacute;tille, il fallait bien faire la part du
+feu; et, laissant la foule des petits actionnaires s'&eacute;couler avec le
+pi&eacute;tinement d'un troupeau, les gros souscripteurs rest&egrave;rent les
+derniers, &eacute;chang&egrave;rent encore sur le trottoir des poign&eacute;es de main, l'air
+souriant.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, le conseil se r&eacute;unit &agrave; l'h&ocirc;tel d'Orviedo, dans
+l'ancien salon de Saccard, transform&eacute; en salle des s&eacute;ances. Une vaste
+table, recouverte d'un tapis de velours vert, entour&eacute;e de vingt
+fauteuils tendus de la m&ecirc;me &eacute;toffe, en occupait le centre; et il n'y
+avait pas d'autres meubles que deux corps de biblioth&egrave;que, aux vitres
+garnies &agrave; l'int&eacute;rieur de petits rideaux de soie &eacute;galement verte. Les
+tentures d'un rouge fonc&eacute; assombrissaient la pi&egrave;ce, dont les trois
+fen&ecirc;tres ouvraient sur le jardin de l'h&ocirc;tel Beauvilliers. Il ne venait
+de l&agrave; qu'un jour cr&eacute;pusculaire, comme une paix de vieux clo&icirc;tre, endormi
+sous l'ombre verte de ses arbres. Cela &eacute;tait s&eacute;v&egrave;re et noble, on entrait
+dans une honn&ecirc;tet&eacute; antique.</p>
+
+<p>Le conseil se r&eacute;unissait pour former son bureau; et il se trouva presque
+tout de suite au grand complet, comme sonnaient quatre heures. Le
+marquis de Bohain, avec sa grande taille, sa petite t&ecirc;te bl&ecirc;me et
+aristocratique, &eacute;tait vraiment tr&egrave;s vieille France; tandis que
+Daigremont, affable, repr&eacute;sentait la haute fortune imp&eacute;riale, dans son
+succ&egrave;s fastueux. S&eacute;dille, moins tourment&eacute; que de coutume, causait avec
+Kolb d'un mouvement impr&eacute;vu qui venait de se produire sur le march&eacute; de
+Vienne; et, autour d'eux, les deux autres administrateurs, la bande,
+&eacute;coutaient, t&acirc;chaient de saisir un renseignement, ou bien
+s'entretenaient aussi de leurs occupations personnelles, n'&eacute;tant l&agrave; que
+pour faire nombre et pour ramasser leur part, les jours de butin. Ce
+fut, comme toujours, Huret qui arriva en retard, essouffl&eacute;, &eacute;chapp&eacute; &agrave; la
+derni&egrave;re minute d'une commission de la Chambre. Il s'excusa, et l'on
+s'assit sur les fauteuils, entourant la table.</p>
+
+<p>Le doyen d'&acirc;ge, le marquis de Bohain, avait pris place au fauteuil
+pr&eacute;sidentiel, un fauteuil plus haut et plus dor&eacute; que les autres.
+Saccard, comme directeur, s'&eacute;tait plac&eacute; en face de lui. Et,
+imm&eacute;diatement, lorsque le marquis eut d&eacute;clar&eacute; qu'on allait proc&eacute;der &agrave; la
+nomination du pr&eacute;sident, Hamelin se leva, pour d&eacute;cliner toute
+candidature il croyait savoir que plusieurs de ces messieurs avaient
+song&eacute; &agrave; lui pour la pr&eacute;sidence; mais il leur faisait remarquer qu'il
+devait partir d&egrave;s le lendemain pour l'Orient, qu'il &eacute;tait en outre d'une
+inexp&eacute;rience absolue en mati&egrave;re de comptabilit&eacute;, de banque et de Bourse,
+qu'enfin il y avait l&agrave; une responsabilit&eacute; dont il ne pouvait accepter le
+poids. Tr&egrave;s surpris, Saccard l'&eacute;coutait, car, la veille encore, la chose
+&eacute;tait entendue; et il devinait l'influence de Mme Caroline sur son
+fr&egrave;re, sachant que, le matin, ils avaient eu une longue conversation
+ensemble. Aussi, ne voulant pas d'un autre pr&eacute;sident qu'Hamelin, quelque
+ind&eacute;pendant qui le g&ecirc;nerait peut-&ecirc;tre, se permit-il d'intervenir, en
+expliquant que la fonction &eacute;tait surtout honorifique, qu'il suffisait
+que le pr&eacute;sident f&icirc;t acte de pr&eacute;sence, au moment des assembl&eacute;es
+g&eacute;n&eacute;rales, pour appuyer les propositions du conseil et prononcer les
+discours d'usage. D'ailleurs, on allait &eacute;lire un vice-pr&eacute;sident qui
+donnerait les signatures. Et, pour le reste, pour la partie purement
+technique, la comptabilit&eacute;, la Bourse, les mille d&eacute;tails int&eacute;rieurs
+d'une grande maison de cr&eacute;dit, est-ce qu'il ne serait pas l&agrave;, lui,
+Saccard, le directeur, justement nomm&eacute; &agrave; cet effet? Il devait, d'apr&egrave;s
+les statuts, diriger le travail des bureaux, effectuer les recettes et
+les d&eacute;penses, g&eacute;rer les affaires courantes, assurer les d&eacute;lib&eacute;rations du
+conseil, &ecirc;tre en un mot le pouvoir ex&eacute;cutif de la soci&eacute;t&eacute;. Ces raisons
+semblaient bonnes. Hamelin ne s'en d&eacute;battit pas moins longtemps encore,
+il fallut que Daigremont et Huret insistassent eux-m&ecirc;mes de la mani&egrave;re
+la plus pressante. Majestueux, le marquis de Bohain se d&eacute;sint&eacute;ressait.
+Enfin, l'ing&eacute;nieur c&eacute;da, il fut nomm&eacute; pr&eacute;sident, et l'on choisit pour
+vice-pr&eacute;sident un obscur agronome, ancien conseiller d'&Eacute;tat, le vicomte
+de Robin-Chagot, homme doux et ladre, excellente machine &agrave; signatures.
+Quant au secr&eacute;taire, il fut pris en dehors du conseil, dans le personnel
+des bureaux de la banque, le chef du service des &eacute;missions. Et, comme la
+nuit venait, dans la grande pi&egrave;ce grave, une ombre verdie d'une infinie
+tristesse, on jugea la besogne bonne et suffisante, on se s&eacute;para apr&egrave;s
+avoir r&eacute;gl&eacute; les s&eacute;ances &agrave; deux par mois, le petit conseil le quinze, et
+le grand conseil le trente.</p>
+
+<p>Saccard et Hamelin remont&egrave;rent ensemble dans la salle des &eacute;pures, o&ugrave; Mme
+Caroline les attendait. Elle vit bien tout de suite, &agrave; l'embarras de son
+fr&egrave;re, qu'il venait de c&eacute;der une fois encore, par faiblesse; et, un
+instant, elle en fut tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, voyons, ce n'est pas raisonnable! cria Saccard. Songez que le
+pr&eacute;sident touche trente mille francs, chiffre qui sera doubl&eacute;, lorsque
+nos affaires s'&eacute;tendront. Vous n'&ecirc;tes pas assez riches pour d&eacute;daigner
+cet avantage.... Et que craignez-vous, dites?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crains tout, r&eacute;pondit Mme Caroline. Mon fr&egrave;re ne sera pas l&agrave;,
+moi-m&ecirc;me je n'entends rien &agrave; l'argent.... Tenez! ces cinq cents actions
+que vous avez inscrites pour lui sans qu'il les paie tout de suite, eh
+bien, n'est-ce pas irr&eacute;gulier, ne serait-il pas en faute, si l'op&eacute;ration
+tournait mal?&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait mis &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;Une belle histoire! cinq cents actions, un premier versement de
+soixante-deux mille cinq cents francs! Si, au premier b&eacute;n&eacute;fice, avant
+six mois, il ne pouvait rembourser cela, autant vaudrait-il nous aller
+jeter sur-le-champ &agrave; la Seine, plut&ocirc;t que de nous donner le souci de
+rien entreprendre.... Non, vous pouvez &ecirc;tre tranquille, la sp&eacute;culation ne
+d&eacute;vore que les maladroits.&raquo;</p>
+
+<p>Elle restait s&eacute;v&egrave;re, dans l'ombre croissante de la pi&egrave;ce. Mais on
+apporta deux lampes, et les murs furent largement &eacute;clair&eacute;s, les vastes
+plans, les aquarelles vives, qui la faisaient si souvent r&ecirc;ver des pays
+de l&agrave;-bas. La plaine encore &eacute;tait nue, les montagnes barraient
+l'horizon, elle &eacute;voquait la d&eacute;tresse de ce vieux monde endormi sur ses
+tr&eacute;sors, et que la science alliait r&eacute;veiller dans sa crasse et dans son
+ignorance. Que de grandes et belles et bonnes choses &agrave; accomplir! Peu &agrave;
+peu, une vision lui montrait des g&eacute;n&eacute;rations nouvelles, toute une
+humanit&eacute; plus forte et plus heureuse poussant de l'antique sol, labour&eacute;
+&agrave; nouveau par le progr&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;La sp&eacute;culation, la sp&eacute;culation, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle machinalement, combattue
+de doute. Ah! j'en ai le c&oelig;ur troubl&eacute; d'angoisse.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, qui connaissait bien ses habituelles pens&eacute;es, avait suivi sur
+son visage cet espoir de l'avenir.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, la sp&eacute;culation. Pourquoi ce mot vous fait-il peur?... Mais la
+sp&eacute;culation, c'est l'app&acirc;t m&ecirc;me de la vie, c'est l'&eacute;ternel d&eacute;sir qui
+force &agrave; lutter et &agrave; vivre.... Si j'osais une comparaison, je vous
+convaincrais...&raquo;</p>
+
+<p>Il riait de nouveau, pris d'un scrupule de d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>Puis, il osa tout de m&ecirc;me, volontiers brutal devant les femmes.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, pensez-vous que sans... comment dirai-je? sans la luxure, on
+ferait beaucoup d'enfants?... Sur cent enfants qu'on manque de faire, il
+arrive qu'on en fabrique un &agrave; peine. C'est l'exc&egrave;s qui am&egrave;ne le
+n&eacute;cessaire, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, r&eacute;pondit-elle, g&ecirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sans la sp&eacute;culation, on ne ferait pas d'affaires, ma ch&egrave;re
+amie.... Pourquoi diable voulez-vous que je sorte mon argent, que je
+risque ma fortune, si vous ne me promettez pas une jouissance
+extraordinaire, un brusque bonheur qui m'ouvre le ciel?... Avec la
+r&eacute;mun&eacute;ration l&eacute;gitime et m&eacute;diocre du travail, le sage &eacute;quilibre des
+transactions quotidiennes, c'est un d&eacute;sert d'une platitude extr&ecirc;me que
+l'existence, un marais o&ugrave; toutes les forces dorment et croupissent;
+tandis que, violemment, faites flamber un r&ecirc;ve &agrave; l'horizon, promettez
+qu'avec un sou on en gagnera cent, offrez &agrave; tous ces endormis de se
+mettre &agrave; la chasse de l'impossible, des millions conquis en deux heures,
+au milieu des plus effroyables casse-cou; et la course commence, les
+&eacute;nergies sont d&eacute;cupl&eacute;es, la bousculade est telle, que, tout en suant
+uniquement pour leur plaisir, les gens arrivent parfois &agrave; faire des
+enfants, je veux dire des choses vivantes, grandes et belles.... Ah!
+dame! il y a beaucoup de salet&eacute;s inutiles, mais certainement le monde
+finirait sans elles.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e &agrave; rire, elle aussi; car elle n'avait point
+de pruderie.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, dit-elle, votre conclusion est qu'il faut s'y r&eacute;signer, puisque
+cela est dans le plan de la nature.... Vous avez raison, la vie n'est pas
+propre.&raquo;</p>
+
+<p>Et une v&eacute;ritable bravoure lui &eacute;tait venue, &agrave; cette id&eacute;e que chaque pas
+en avant s'&eacute;tait fait dans le sang et la boue. Il fallait vouloir. Le
+long des murs, ses yeux n'avaient pas quitt&eacute; les plans et les dessins,
+et l'avenir s'&eacute;voquait, des ports, des canaux, des routes, des chemins
+de fer, des campagnes aux fermes immenses et outill&eacute;es comme des usines,
+des villes nouvelles, saines, intelligentes, o&ugrave; l'on vivait tr&egrave;s vieux
+et tr&egrave;s savant.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, reprit-elle gaiement, il faut bien que je c&egrave;de, comme
+toujours.... T&acirc;chons de faire un peu de bien pour qu'on nous pardonne.&raquo;</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re, rest&eacute; silencieux, s'&eacute;tait approch&eacute; et l'embrassait. Elle le
+mena&ccedil;a du doigt.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! toi, tu es un c&acirc;lin. Je te connais.... Demain, quand tu nous auras
+quitt&eacute;s, tu ne t'inqui&eacute;teras gu&egrave;re de savoir ce qui se passe ici; et,
+l&agrave;-bas, d&egrave;s que tu te seras enfonc&eacute; dans tes travaux, tout ira bien, tu
+r&ecirc;veras de triomphe, pendant que l'affaire craquera sous nos pieds
+peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cria plaisamment Saccard, puisqu'il est entendu qu'il vous
+laisse pr&egrave;s de moi comme un gendarme, pour m'empoigner, si je me conduis
+mal!&raquo;</p>
+
+<p>Tous trois &eacute;clat&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous pouvez y compter, que je vous empoignerais!... Rappelez-vous ce
+que vous nous avez promis &agrave; nous d'abord, puis &agrave; tant d'autres, par
+exemple &agrave; mon brave Dejoie, que je vous recommande bien.... Ah! et &agrave; nos
+voisines aussi, ces pauvres dames de Beauvilliers, que j'ai vues
+aujourd'hui surveillant le lavage de quelques nippes fait par leur
+cuisini&egrave;re, sans doute pour diminuer le compte de la blanchisseuse.&raquo;</p>
+
+<p>Un instant encore, ils caus&egrave;rent tr&egrave;s amicalement tous trois, et le
+d&eacute;part d'Hamelin fut r&eacute;gl&eacute; d'une fa&ccedil;on d&eacute;finitive.</p>
+
+<p>Comme Saccard redescendait &agrave; son cabinet, le valet de chambre lui dit
+qu'une femme s'&eacute;tait obstin&eacute;e &agrave; l'attendre, bien qu'il lui e&ucirc;t r&eacute;pondu
+qu'il y avait conseil et que monsieur ne pourrait sans doute pas la
+recevoir. D'abord, fatigu&eacute;, il s'emporta, donna l'ordre de la renvoyer;
+puis, la pens&eacute;e qu'il se devait au succ&egrave;s, la crainte de changer la
+veine, s'il fermait sa porte, le firent se raviser. Le flot des
+solliciteurs augmentait chaque jour, et cette foule lui apportait une
+ivresse.</p>
+
+<p>Une seule lampe &eacute;clairait le cabinet, il ne voyait pas bien la
+visiteuse.</p>
+
+<p>&laquo;C'est M. Busch qui m'envoie, monsieur...&raquo;</p>
+
+<p>La col&egrave;re le tint debout, et il ne lui dit m&ecirc;me pas de s'asseoir. Cette
+voix gr&ecirc;le, dans ce corps d&eacute;bordant, venait de lui faire reconna&icirc;tre Mme
+M&eacute;chain. Une jolie actionnaire, cette acheteuse d'actions &agrave; la livre!</p>
+
+<p>Elle, tranquillement, expliquait que Busch l'envoyait pour avoir des
+renseignements sur l'&eacute;mission de la Banque universelle. Restait-il des
+titres disponibles? Pouvait-on esp&eacute;rer en obtenir, avec la prime
+accord&eacute;e aux syndicataires? Mais ce n'&eacute;tait l&agrave;, s&ucirc;rement, qu'un
+pr&eacute;texte, une fa&ccedil;on d'entrer, de voir la maison, d'espionner ce qu'il
+s'y faisait, et de le t&acirc;ter lui-m&ecirc;me; car ses yeux minces perc&eacute;s &agrave; la
+vrille dans la graisse de son visage, furetaient partout, revenaient
+sans cesse le fouiller jusqu'&agrave; l'&acirc;me. Busch, apr&egrave;s avoir patient&eacute;
+longtemps, m&ucirc;rissant la fameuse affaire de l'enfant abandonn&eacute;, se
+d&eacute;cidait &agrave; agir et l'envoyait en &eacute;claireur.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a plus rien&raquo;, r&eacute;pondit brutalement Saccard. Elle sentit qu'elle
+n'en apprendrait pas davantage, qu'il serait imprudent de tenter quelque
+chose. Aussi, ce jour-l&agrave;, sans lui laisser le temps de la pousser
+dehors, fit-elle d'elle-m&ecirc;me un pas vers la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne me demandez-vous pas des actions pour vous?&raquo; reprit-il,
+voulant &ecirc;tre blessant.</p>
+
+<p>De sa voix z&eacute;zayante, sa voix pointue qui avait l'air de se moquer, elle
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! moi, ce n'est pas mon genre d'op&eacute;rations.... Moi, j'attends.&raquo;</p>
+
+<p>Et, &agrave; cette minute, ayant aper&ccedil;u le vaste sac de cuir us&eacute;, qui ne la
+quittait point, il fut travers&eacute; d'un frisson. Un jour o&ugrave; tout avait
+march&eacute; &agrave; souhait, le jour o&ugrave; il &eacute;tait si heureux de voir na&icirc;tre enfin la
+maison de cr&eacute;dit tant d&eacute;sir&eacute;e, est-ce que cette vieille coquine allait
+&ecirc;tre la f&eacute;e mauvaise, celle qui jette un sort sur les princesses au
+berceau? Il le sentait plein de valeurs d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;es, de titres d&eacute;class&eacute;s,
+ce sac qu'elle venait promener dans les bureaux de sa banque naissante;
+il croyait comprendre qu'elle mena&ccedil;ait d'attendre aussi longtemps qu'il
+serait n&eacute;cessaire, pour y enterrer &agrave; leur tour ses actions &agrave; lui, quand
+la maison croulerait. C'&eacute;tait le cri du corbeau qui part avec l'arm&eacute;e en
+marche, la suit jusqu'au soir du carnage, plane et s'abat, sachant qu'il
+y aura des morts &agrave; manger.</p>
+
+<p>&laquo;Au revoir, monsieur&raquo;, dit la M&eacute;chain en se retirant, essouffl&eacute;e et tr&egrave;s
+polie.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>Un mois plus tard, dans les premiers jours de novembre, l'installation
+de la Banque universelle n'&eacute;tait pas termin&eacute;e. Il y avait encore des
+menuisiers qui posaient des boiseries, des peintres qui achevaient de
+mastiquer l'&eacute;norme toiture vitr&eacute;e dont on avait couvert la cour.</p>
+
+<p>Cette lenteur venait de Saccard, qui, m&eacute;content de la mesquinerie de
+l'installation, prolongeait les travaux par des exigences de luxe; et,
+ne pouvant repousser les murs, pour contenter son continuel r&ecirc;ve de
+l'&eacute;norme, il avait fini par se f&acirc;cher et par se d&eacute;charger sur Mme
+Caroline du soin de cong&eacute;dier enfin les entrepreneurs. Celle-ci
+surveillait donc la pose des derniers guichets. Il y avait un nombre de
+guichets extraordinaire; la cour, transform&eacute;e hall central, en &eacute;tait
+entour&eacute;e: guichets grillag&eacute;s, s&eacute;v&egrave;res et dignes, surmont&eacute;s de belles
+plaques de cuivre, portant les indications en lettres noires. En somme,
+l'am&eacute;nagement, bien que r&eacute;alis&eacute; dans un local un peu &eacute;troit, &eacute;tait d'une
+disposition heureuse: au rez-de-chauss&eacute;e, les services qui devaient &ecirc;tre
+en relation suivie avec le public, les diff&eacute;rentes caisses, les
+&eacute;missions, toutes les op&eacute;rations courantes de banque; et, en haut, le
+m&eacute;canisme en quelque sorte int&eacute;rieur, la direction, la correspondance,
+la comptabilit&eacute;, les bureaux du contentieux et du personnel. Au total,
+dans un espace si resserr&eacute;, s'agitaient l&agrave; plus de deux cent employ&eacute;s.
+Et ce qui frappait d&eacute;j&agrave;, en entrant, m&ecirc;me au milieu de la bousculade des
+ouvriers, finissant de taper leurs clous, c'&eacute;tait cet air de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;,
+un air de probit&eacute; antique, fleurant vaguement la sacristie, qui
+provenait sans doute du local, de ce vieil h&ocirc;tel humide et noir,
+silencieux, &agrave; l'ombre des arbres du jardin voisin. On avait la sensation
+de p&eacute;n&eacute;trer dans une maison d&eacute;vote.</p>
+
+<p>Un apr&egrave;s-midi, revenant de la Bourse, Saccard lui-m&ecirc;me eut cette
+sensation, qui le surprit. Cela le consola des dorures absentes. Il
+t&eacute;moigna de son contentement &agrave; Mme Caroline.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, tout de m&ecirc;me, pour commencer, c'est gentil. On a l'air en
+famille, une vraie petite chapelle. Plus tard, on verra.... Merci, ma
+belle amie, de la peine que vous vous donnez, depuis que votre fr&egrave;re est
+absent.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme il avait pour principe d'utiliser les circonstances impr&eacute;vues,
+il s'ing&eacute;nia d&egrave;s lors &agrave; d&eacute;velopper cette apparence aust&egrave;re de la maison,
+il exigea de ses employ&eacute;s une tenue de jeunes officiants, on ne parla
+plus que d'une voix mesur&eacute;e, on re&ccedil;ut et on donna l'argent avec une
+discr&eacute;tion toute cl&eacute;ricale.</p>
+
+<p>Jamais Saccard, dans sa vie tumultueuse, ne s'&eacute;tait d&eacute;pens&eacute; avec autant
+d'activit&eacute;. Le matin, d&egrave;s sept heures, avant tous les employ&eacute;s, et avant
+m&ecirc;me que le gar&ccedil;on de bureau e&ucirc;t allum&eacute; le feu, il &eacute;tait dans son
+cabinet, &agrave; d&eacute;pouiller le courrier, &agrave; r&eacute;pondre d&eacute;j&agrave; aux lettres les plus
+press&eacute;es. Puis, c'&eacute;tait, jusqu'&agrave; onze heures, un interminable galop, les
+amis et les clients consid&eacute;rables, les agents de change, les
+coulissiers, les remisiers, toute la nu&eacute;e de la finance; sans compter le
+d&eacute;fil&eacute; des chefs de service de la maison venant aux ordres. Lui-m&ecirc;me,
+d&egrave;s qu'il avait une minute de r&eacute;pit, se levait, faisait une rapide
+inspection des divers bureaux, o&ugrave; les employ&eacute;s vivaient dans la terreur
+de ses apparitions brusques, qui se produisaient &agrave; des heures sans cesse
+diff&eacute;rentes. A onze heures il montait d&eacute;jeuner avec Mme Caroline,
+mangeait largement, buvait de m&ecirc;me, avec une aisance d'homme maigre,
+sans en &ecirc;tre incommod&eacute;; et l'heure pleine qu'il employait l&agrave; n'&eacute;tait pas
+perdue, car c'&eacute;tait le moment o&ugrave;, comme il le disait, il confessait sa
+belle amie, c'est-&agrave;-dire o&ugrave; il lui demandait son avis sur les hommes et
+sur les choses, quitte &agrave; ne pas savoir le plus souvent profiter de sa
+grande sagesse. A midi, il sortait, allait &agrave; la Bourse, voulant y &ecirc;tre
+un des premiers, pour voir et causer. Du reste, il ne jouait pas
+ouvertement, se trouvait l&agrave; ainsi qu'&agrave; un rendez-vous naturel, o&ugrave; il
+&eacute;tait certain de rencontrer les clients de sa banque. Pourtant, son
+influence s'y indiquait d&eacute;j&agrave;, il y &eacute;tait rentr&eacute; en victorieux, en homme
+solide, appuy&eacute; d&eacute;sormais sur de vrais millions; et les malins se
+parlaient &agrave; voix basse en le regardant, chuchotaient des rumeurs
+extraordinaires, lui pr&eacute;disaient la royaut&eacute;. Vers trois heures et demie,
+il &eacute;tait toujours rentr&eacute;, il s'attelait &agrave; la fastidieuse besogne des
+signatures, tellement entra&icirc;n&eacute; &agrave; cette course m&eacute;canique de la main,
+qu'il mandait des employ&eacute;s, donnait des r&eacute;ponses, r&eacute;glait des affaires,
+la t&ecirc;te libre et parlant &agrave; l'aise, sans discontinuer de signer. Jusqu'&agrave;
+six heures, il recevait encore des visites, terminait le travail du
+jour, pr&eacute;parait celui du lendemain. Et, quand il remontait pr&egrave;s de Mme
+Caroline, c'&eacute;tait pour un repas plus copieux que celui de onze heures,
+des poissons fins et du gibier surtout, avec des caprices de vins qui le
+faisaient d&icirc;ner au bourgogne, au bordeaux, au champagne, selon l'heureux
+emploi de sa journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Dites que je ne suis pas sage! s'&eacute;criait-il parfois, en riant. Au lieu
+de courir les femmes, les cercles, les th&eacute;&acirc;tres, je vis l&agrave;, en bon
+bourgeois, pr&egrave;s de vous.... Il faut &eacute;crire cela &agrave; votre fr&egrave;re, pour le
+rassurer.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas si sage qu'il le pr&eacute;tendait, ayant eu, &agrave; cette &eacute;poque, la
+fantaisie d'une petite chanteuse des Bouffes! et il s'&eacute;tait m&ecirc;me un jour
+oubli&eacute;, &agrave; son tour, chez Germaine C&oelig;ur, o&ugrave; il n'avait trouv&eacute; aucune
+satisfaction. La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait que, le soir, il tombait de fatigue.</p>
+
+<p>Il vivait, d'ailleurs, dans un tel d&eacute;sir, dans une telle anxi&eacute;t&eacute; du
+succ&egrave;s, que ses autres app&eacute;tits allaient en rester comme diminu&eacute;s et
+paralys&eacute;s, tant qu'il ne se sentirait pas triomphant, ma&icirc;tre indiscut&eacute;
+de la fortune.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! r&eacute;pondait gaiement Mme Caroline, mon fr&egrave;re a toujours &eacute;t&eacute; si sage,
+que la sagesse est pour lui une condition de nature, et non un m&eacute;rite...
+Je lui ai &eacute;crit hier que je vous avais d&eacute;termin&eacute; &agrave; ne pas faire redorer
+la salle du conseil. Cela lui fera plus de plaisir.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut donc par un apr&egrave;s-midi tr&egrave;s froid des premiers jours de novembre,
+au moment o&ugrave; Mme Caroline donnait au ma&icirc;tre peintre l'ordre de lessiver
+simplement les peintures de cette salle, qu'on lui apporta une carte, en
+lui disant que la personne insistait beaucoup pour la voir. La carte,
+malpropre, portait le nom de Busch, imprim&eacute; grossi&egrave;rement. Elle ne
+connaissait pas ce nom, elle donna l'ordre de faire monter chez elle,
+dans le cabinet de son fr&egrave;re, o&ugrave; elle recevait.</p>
+
+<p>Si Busch, depuis bient&ocirc;t six grands mois, patientait, n'utilisait pas
+l'extraordinaire d&eacute;couverte qu'il avait faite d'un fils naturel de
+Saccard, c'&eacute;tait d'abord pour les raisons qu'il avait pressenties, le
+m&eacute;diocre r&eacute;sultat qu'il y aurait &agrave; tirer seulement de lui les six cents
+francs de billets souscrits &agrave; la m&egrave;re, la difficult&eacute; extr&ecirc;me de le faire
+chanter pour en obtenir davantage, une somme raisonnable de quelques
+milliers de francs. Un homme veuf, libre de toutes entraves, que le
+scandale n'effrayait gu&egrave;re, comment le terroriser, lui faire payer cher
+ce vilain cadeau d'un enfant de hasard, pouss&eacute; dans la boue, graine de
+souteneur et d'assassin? Sans doute, la M&eacute;chain avait laborieusement
+dress&eacute; un gros compte de frais, environ six mille francs: des pi&egrave;ces de
+vingt sous pr&ecirc;t&eacute;es &agrave; Rosalie Chavaille, sa cousine, la m&egrave;re du petit,
+puis ce que lui avait co&ucirc;t&eacute; la maladie de la malheureuse, son
+enterrement, l'entretien de sa tombe, enfin ce qu'elle d&eacute;pensait pour
+Victor lui-m&ecirc;me depuis qu'il &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; sa charge, la nourriture, les
+v&ecirc;tements, un tas de choses. Mais, dans le cas o&ugrave; Saccard n'aurait point
+la paternit&eacute; tendre, n'&eacute;tait-il pas croyable qu'il allait les envoyer
+promener? car rien au monde ne la prouverait, cette paternit&eacute;, sinon la
+ressemblance de l'enfant; et ils ne tireraient toujours de lui que
+l'argent des billets, encore s'il n'invoquait pas la prescription.</p>
+
+<p>D'autre part, si Busch avait tant tard&eacute;, c'&eacute;tait qu'il venait de passer
+des semaines d'affreuse inqui&eacute;tude, pr&egrave;s de son fr&egrave;re Sigismond, couch&eacute;,
+terrass&eacute; par la phtisie. Pendant quinze jours surtout, ce terrible
+remueur d'affaires avait tout n&eacute;glig&eacute;, tout oubli&eacute; des mille pistes
+enchev&ecirc;tr&eacute;es qu'il suivait, ne paraissant plus &agrave; la Bourse, ne traquant
+plus un d&eacute;biteur, ne quittant pas le chevet du malade, qu'il veillait,
+soignait, changeait, comme une m&egrave;re. Devenu prodigue, lui d'une ladrerie
+immonde, il appelait les premiers m&eacute;decins de Paris, aurait voulu payer
+les rem&egrave;des plus cher au pharmacien, pour qu'ils fussent plus efficaces;
+et, comme les m&eacute;decins avaient d&eacute;fendu tout travail, et que Sigismond
+s'ent&ecirc;tait, il lui cachait ses papiers, ses livres. Entre eux, c'&eacute;tait
+devenu une guerre de ruses. D&egrave;s que, vaincu par la fatigue, son gardien
+s'endormait, le jeune homme, tremp&eacute; de sueur, d&eacute;vor&eacute; de fi&egrave;vre,
+retrouvait un bout de crayon, une marge de journal, se remettait &agrave; des
+calculs, distribuant la richesse selon son r&ecirc;ve de justice, assurant &agrave;
+chacun sa part de bonheur et de vie. Et Busch, &agrave; son r&eacute;veil, s'irritait
+de le voir plus malade, le c&oelig;ur crev&eacute; de ce qu'il donnait ainsi &agrave; sa
+chim&egrave;re le peu qu'il lui restait d'existence. Faire joujou avec ces
+b&ecirc;tises-l&agrave;, il le lui permettait, comme on permet des pantins &agrave; un
+enfant, lorsqu'il &eacute;tait en bonne sant&eacute;; mais s'assassiner avec des id&eacute;es
+folles, impraticables, vraiment c'&eacute;tait imb&eacute;cile! Enfin, ayant consenti
+&agrave; &ecirc;tre sage, par affection pour son grand fr&egrave;re, Sigismond avait repris
+quelque force, et il commen&ccedil;ait &agrave; se lever.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Busch, se remettant &agrave; ses besognes, d&eacute;clara qu'il
+fallait liquider l'affaire Saccard, d'autant plus que Saccard &eacute;tait
+rentr&eacute; en conqu&eacute;rant &agrave; la Bourse et qu'il redevenait un personnage d'une
+solvabilit&eacute; indiscutable. Le rapport de Mme M&eacute;chain, qu'il avait envoy&eacute;e
+rue Saint-Lazare, &eacute;tait excellent. Cependant, il h&eacute;sitait encore &agrave;
+attaquer son homme de face, il temporisait en cherchant par quelle
+tactique il le vaincrait, lorsqu'une parole &eacute;chapp&eacute;e &agrave; la M&eacute;chain sur
+Mme Caroline, cette dame qui tenait la maison, dont tous les
+fournisseurs du quartier lui avaient parl&eacute;, le lan&ccedil;a dans un nouveau
+plan de campagne. Est-ce que, par hasard, cette dame &eacute;tait la vraie
+ma&icirc;tresse, celle qui avait la clef des armoires et du c&oelig;ur? Il
+ob&eacute;issait assez souvent &agrave; ce qu'il appelait le coup de l'inspiration,
+c&eacute;dant &agrave; une divination brusque, partant en chasse sur une simple
+indication de son flair, quitte ensuite &agrave; tirer des faits une certitude
+et une r&eacute;solution. Et ce fut ainsi qu'il se rendit rue Saint-Lazare,
+pour voir Mme Caroline.</p>
+
+<p>En haut, dans la salle des &eacute;pures, Mme Caroline resta surprise devant ce
+gros homme mal ras&eacute;, &agrave; la figure plate et sale, v&ecirc;tu d'une belle
+redingote graisseuse et cravat&eacute; de blanc. Lui-m&ecirc;me la fouillait jusqu'&agrave;
+l'&acirc;me, la trouvait telle qu'il la souhaitait, si grande, si saine, avec
+ses admirables cheveux blancs, qui &eacute;clairaient de gaiet&eacute; et de douceur
+son visage rest&eacute; jeune; et il &eacute;tait surtout frapp&eacute; par l'expression de
+la bouche un peu forte, une telle expression de bont&eacute;, que tout de suite
+il se d&eacute;cida.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit-il, j'aurais d&eacute;sir&eacute; parler &agrave; M. Saccard, mais on vient de
+me r&eacute;pondre qu'il &eacute;tait absent...&raquo;</p>
+
+<p>Il mentait, il ne l'avait m&ecirc;me pas demand&eacute;, car il savait fort bien
+qu'il n'y &eacute;tait point, ayant guett&eacute; son d&eacute;part pour la Bourse.</p>
+
+<p>&laquo;Et je me suis alors permis de m'adresser &agrave; vous, pr&eacute;f&eacute;rant cela au
+fond, n'ignorant pas &agrave; qui je m'adresse.... Il s'agit d'une communication
+si grave, si d&eacute;licate...&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline, qui, jusque-l&agrave;, ne lui avait pas dit de s'asseoir, lui
+indiqua un si&egrave;ge, avec un empressement inquiet.</p>
+
+<p>&laquo;Parlez, monsieur, je vous &eacute;coute.&raquo;</p>
+
+<p>Busch, en relevant avec soin les pans de sa redingote, qu'il semblait
+craindre de salir, se posa &agrave; lui-m&ecirc;me, comme un point acquis, qu'elle
+couchait avec Saccard.</p>
+
+<p>&laquo;C'est que, madame, ce n'est point commode &agrave; dire, et je vous avoue
+qu'au dernier moment je me demande si je fais bien de vous confier une
+pareille chose.... J'esp&egrave;re que vous verrez, dans ma d&eacute;marche, l'unique
+d&eacute;sir de permettre &agrave; M. Saccard de r&eacute;parer d'anciens torts...&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste, elle le mit &agrave; l'aise, ayant compris de son c&ocirc;t&eacute; &agrave; quel
+personnage elle avait affaire, d&eacute;sirant abr&eacute;ger les protestations
+inutiles. Du reste, il n'insista pas, conta longuement l'ancienne
+histoire, Rosalie s&eacute;duite rue de la Harpe, l'enfant naissant apr&egrave;s la
+disparition de Saccard, et la m&egrave;re morte dans la d&eacute;bauche, et Victor
+laiss&eacute; &agrave; la charge d'une cousine trop occup&eacute;e pour le surveiller,
+poussant au milieu de l'abjection. Elle l'&eacute;couta, &eacute;tonn&eacute;e d'abord par ce
+roman qu'elle n'attendait point, car elle s'&eacute;tait imagin&eacute; qu'il
+s'agissait de quelque louche aventure d'argent; puis, visiblement, elle
+s'attendrit, &eacute;mue du triste sort de la m&egrave;re et de l'abandon du petit,
+profond&eacute;ment remu&eacute;e dans sa maternit&eacute; de femme rest&eacute;e st&eacute;rile.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit-elle, &ecirc;tes-vous certain, monsieur, des faits que vous me
+racontez?... Il faut des preuves bien fortes, absolues, dans ces sortes
+d'histoires.&raquo;</p>
+
+<p>Il eut un sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! madame, il y a une preuve aveuglante, la ressemblance
+extraordinaire de l'enfant.... Puis, les dates sont l&agrave;, tout s'accorde et
+prouve les faits jusqu'&agrave; la derni&egrave;re &eacute;vidence.&raquo;</p>
+
+<p>Elle demeurait tremblante, et il l'observait. Apr&egrave;s un silence, il
+continua:</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez maintenant, madame, combien j'&eacute;tais embarrass&eacute; pour
+m'adresser directement &agrave; M. Saccard. Moi, je n'ai aucun int&eacute;r&ecirc;t
+l&agrave;-dedans, je ne viens qu'au nom de Mme M&eacute;chain, la cousine, qu'un
+hasard seul a mise sur la trace du p&egrave;re tant cherch&eacute;; car j'ai eu
+l'honneur de vous dire que les douze billets de cinquante francs, donn&eacute;s
+&agrave; la malheureuse Rosalie, &eacute;taient sign&eacute;s du nom de Sicardot, chose que
+je ne me permets pas de juger, excusable, mon Dieu! dans cette terrible
+vie de Paris. Seulement, n'est-ce pas? M. Saccard aurait pu se m&eacute;prendre
+sur le caract&egrave;re de mon intervention.... Et c'est alors que j'ai eu
+l'inspiration de vous voir la premi&egrave;re, madame, pour m'en remettre
+compl&egrave;tement &agrave; vous sur la marche &agrave; suivre, sachant quel int&eacute;r&ecirc;t vous
+portez &agrave; M. Saccard.... Voil&agrave;! vous avez notre secret, pensez-vous que je
+doive l'attendre et lui tout dire, d&egrave;s aujourd'hui?&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline montra une &eacute;motion croissante.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, plus tard.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle-m&ecirc;me ne savait que faire, dans l'&eacute;tranget&eacute; de la confidence.
+Il continuait de l'&eacute;tudier, satisfait de la sensibilit&eacute; extr&ecirc;me qui la
+lui livrait, achevant de b&acirc;tir son plan, certain d&eacute;sormais de tirer
+d'elle plus que Saccard n'aurait jamais donn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est que, murmura-t-il, il faudrait prendre un parti.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'irai.... Oui, j'irai &agrave; cette cit&eacute;, j'irai voir cette Mme
+M&eacute;chain et l'enfant.... Cela vaut mieux, beaucoup mieux que je me rende
+d'abord compte des choses.&raquo;</p>
+
+<p>Elle pensait tout haut, la r&eacute;solution lui venait de faire une soigneuse
+enqu&ecirc;te, avant de rien dire au p&egrave;re. Ensuite, si elle &eacute;tait convaincue,
+il serait temps de l'avertir. N'&eacute;tait-elle pas l&agrave; pour veiller sur sa
+maison et sur sa tranquillit&eacute;?</p>
+
+<p>&laquo;Malheureusement, &ccedil;a presse, reprit Busch, l'amenant peu &agrave; peu o&ugrave; il
+voulait. Le pauvre gamin souffre. Il est dans un milieu abominable.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Je mets un chapeau et j'y vais &agrave; l'instant.&raquo;</p>
+
+<p>A son tour, il dut quitter sa chaise, et n&eacute;gligemment:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous parle pas du petit compte qu'il y aura &agrave; r&eacute;gler. L'enfant a
+co&ucirc;t&eacute;, naturellement; et il y a aussi de l'argent pr&ecirc;t&eacute;, du vivant de la
+m&egrave;re.... Oh! moi, je ne sais pas au juste. Je n'ai voulu me charger de
+rien. Tous les papiers sont l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je vais voir.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il parut s'attendrir lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! madame, si vous saviez toutes les dr&ocirc;les de choses que je vois,
+dans les affaires! Ce sont les gens les plus honn&ecirc;tes qui ont &agrave; souffrir
+plus tard de leurs passions, ou, ce qui est pis, des passions de leurs
+parents.... Ainsi, je pourrais vous citer un exemple. Vos infortun&eacute;es
+voisines, ces dames de Beauvilliers...&raquo;</p>
+
+<p>D'un mouvement brusque, il s'&eacute;tait approch&eacute; d'une des fen&ecirc;tres, il
+plongeait ses regards ardemment curieux dans le jardin voisin. Sans
+doute, depuis qu'il &eacute;tait entr&eacute;, il m&eacute;ditait ce coup d'espionnage,
+aimant &agrave; conna&icirc;tre ses terrains de bataille. Dans l'affaire de la
+reconnaissance de dix mille francs, sign&eacute;e par le comte &agrave; la fille
+L&eacute;onie Cron, il avait devin&eacute; juste, les renseignements envoy&eacute;s de
+Vend&ocirc;me disaient l'aventure pr&eacute;vue: la fille s&eacute;duite, rest&eacute;e sans un
+sou, &agrave; la mort du comte, avec son chiffon de papier inutile, et d&eacute;vor&eacute;e
+de l'envie d&eacute; venir &agrave; Paris, et finissant par laisser le papier en
+nantissement &agrave; l'usurier Charpier, pour cinquante francs peut-&ecirc;tre.
+Seulement, s'il avait tout de suite retrouv&eacute; les Beauvilliers, il
+faisait battre Paris depuis six mois par la M&eacute;chain, sans pouvoir mettre
+la main sur L&eacute;onie. Elle y &eacute;tait tomb&eacute;e bonne &agrave; tout faire, chez un
+huissier, et il la suivait dans trois places; puis, chass&eacute;e pour
+inconduite notoire, elle disparaissait, il avait en vain fouill&eacute; tous
+les ruisseaux. Cela l'exasp&eacute;rait d'autant plus, qu'il ne pouvait rien
+tenter sur la comtesse, tant qu'il n'aurait pas la fille comme une
+menace vivante de scandale. Mais il n'en nourrissait pas moins
+l'affaire, il &eacute;tait heureux, debout devant la fen&ecirc;tre, de conna&icirc;tre le
+jardin de l'h&ocirc;tel, dont il n'avait vu encore que la fa&ccedil;ade, sur la rue.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que ces dames seraient &eacute;galement menac&eacute;es de quelque ennui?&raquo;
+demanda Mme Caroline, avec une inqui&egrave;te sympathie.</p>
+
+<p>Il fit l'innocent.</p>
+
+<p>&laquo;Non, je ne crois pas.... Je voulais parler simplement de la triste
+situation o&ugrave; les a laiss&eacute;es la mauvaise conduite du comte.... Oui, j'ai
+des amis &agrave; Vend&ocirc;me, je sais leur histoire.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme il se d&eacute;cidait enfin &agrave; quitter la fen&ecirc;tre, il eut, dans
+l'&eacute;motion qu'il jouait, un brusque et singulier retour sur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Encore, quand ce ne sont que des plaies d'argent! mais c'est lorsque la
+mort entre dans une maison!&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, de vraies larmes mouillaient ses yeux. Il venait de songer &agrave;
+son fr&egrave;re, il &eacute;touffait. Elle crut qu'il avait r&eacute;cemment perdu un des
+siens, elle ne le questionna pas, par discr&eacute;tion. Jusque-l&agrave;, elle ne
+s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e sur les basses besognes du personnage, &agrave; la
+r&eacute;pugnance qu'il lui inspirait; et ces larmes inattendues la
+d&eacute;terminaient davantage que la plus savante des tactiques: son d&eacute;sir
+s'accrut de courir tout de suite &agrave; la cit&eacute; de Naples.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je compte donc sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars &agrave; l'instant.&raquo;</p>
+
+<p>Une heure plus tard, Mme Caroline, qui avait pris une voiture, errait
+derri&egrave;re la butte Montmartre, sans pouvoir trouver la cit&eacute;. Enfin, dans
+une des rues d&eacute;sertes qui se relient &agrave; la rue Marcadet, une vieille
+femme la d&eacute;signa au cocher. C'&eacute;tait, &agrave; l'entr&eacute;e, comme un chemin de
+campagne, d&eacute;fonc&eacute;, obstru&eacute; de boue et de d&eacute;tritus, s'enfon&ccedil;ant au milieu
+d'un terrain vague; et l'on ne distinguait qu'apr&egrave;s un coup d'&oelig;il
+attentif les mis&eacute;rables constructions, faites de terre, de vieilles
+planches et de vieux zinc, pareilles &agrave; des tas de d&eacute;molitions, rang&eacute;s
+autour de la cour int&eacute;rieure. Sur la rue, une maison &agrave; un &eacute;tage, b&acirc;tie
+en moellons, celle-l&agrave;, mais d'une d&eacute;cr&eacute;pitude et d'une crasse
+repoussantes, semblait commander l'entr&eacute;e, ainsi qu'une ge&ocirc;le. Et, en
+effet, Mme M&eacute;chain demeurait l&agrave;, en propri&eacute;taire vigilante, sans cesse
+aux aguets, exploitant elle-m&ecirc;me son petit peuple de locataires affam&eacute;s.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Mme Caroline fut descendue de voiture, elle la vit appara&icirc;tre
+sur le seuil, &eacute;norme, la gorge et le ventre coulant dans une ancienne
+robe de soie bleue, lim&eacute;e aux plis, craqu&eacute;e aux coutures, les joues si
+bouffies et si rouges, que le nez petit, disparu, semblait cuire entre
+deux brasiers. Elle h&eacute;sitait, prise de malaise, lorsque la voix tr&egrave;s
+douce, d'un charme aigrelet de pipeau champ&ecirc;tre, la rassura.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! madame, c'est M. Busch qui vous envoie. Vous venez pour le petit
+Victor.... Entrez, entrez donc. Oui, c'est bien ici la cit&eacute; de Naples. La
+rue n'est pas class&eacute;e, nous n'avons pas encore de num&eacute;ros.... Entrez, il
+faut causer de tout &ccedil;a, d'abord. Mon Dieu! c'est si ennuyeux, c'est si
+triste!&raquo;</p>
+
+<p>Et Mme Caroline dut accepter une chaise d&eacute;paill&eacute;e, dans une salle &agrave;
+manger noire de graisse, o&ugrave; un po&ecirc;le rouge entretenait une chaleur et
+une odeur asphyxiantes. La M&eacute;chain, maintenant, se r&eacute;criait sur la
+chance que la visiteuse avait de la rencontrer, car elle avait tant
+d'affaires dans Paris, elle ne remontait gu&egrave;re avant six heures. Il
+fallut l'interrompre.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, madame, je venais pour ce malheureux enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, madame, je vais vous le montrer.... Vous savez que sa
+m&egrave;re &eacute;tait ma cousine. Ah! je puis dire que j'ai fait mon devoir...
+Voici les papiers, voici les comptes.&raquo;</p>
+
+<p>D'un buffet, elle tirait un dossier, bien en ordre, class&eacute; dans une
+chemise bleue, comme chez un agent d'affaires. Et elle ne tarissait plus
+sur la pauvre Rosalie sans doute elle avait fini par mener une vie tout
+&agrave; fait d&eacute;go&ucirc;tante, allant avec le premier venu, rentrant ivre et en
+sang, apr&egrave;s des bord&eacute;es de huit jours; seulement, n'est-ce pas? Il
+fallait comprendre, car elle &eacute;tait bonne ouvri&egrave;re avant que le p&egrave;re lui
+e&ucirc;t d&eacute;mis l'&eacute;paule, le jour o&ugrave; il l'avait prise sur l'escalier; et ce
+n'&eacute;tait pas, avec son infirmit&eacute;, en vendant des citrons aux Halles,
+qu'elle pouvait vivre sage.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, madame, c'est par vingt sous, par quarante sous, que je lui
+ai pr&ecirc;t&eacute; tout &ccedil;a. Les dates y sont le 20 juin, vingt sous; le 27 juin,
+encore vingt sous; le 3 juillet, quarante sous. Et, tenez! elle a d&ucirc;
+&ecirc;tre malade &agrave; cette &eacute;poque, parce que voici des quarante sous &agrave; n'en
+plus finir.... Puis, il y avait Victor que j'habillais. J'ai mis un V
+devant toutes les d&eacute;penses faites pour le gamin.... Sans compter que,
+lorsque Rosalie a &eacute;t&eacute; morte, oh! bien salement, dans une maladie qui
+&eacute;tait une vraie pourriture, il est tomb&eacute; compl&egrave;tement &agrave; ma charge.
+Alors, regardez, j'ai mis cinquante francs par mois. C'est tr&egrave;s
+raisonnable. Le p&egrave;re est riche, il peut bien donner cinquante francs par
+mois pour son gar&ccedil;on.... Enfin, &ccedil;a fait cinq mille quatre cent trois
+francs; et, si nous ajoutons les six cents francs des billets, nous
+arrivons au total de six mille francs.... Oui, tout pour six mille
+francs, voil&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la naus&eacute;e qui la p&acirc;lissait, Mme Caroline fit une r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&laquo;Mais les billets ne vous appartiennent pas, ils sont la propri&eacute;t&eacute; de
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, reprit la M&eacute;chain, aigrement, j'ai avanc&eacute; de l'argent
+dessus. Pour rendre service &agrave; Rosalie, je les lui ai escompt&eacute;s. Vous
+voyez derri&egrave;re mon endos.... C'est encore gentil de ma part de ne pas
+r&eacute;clamer des int&eacute;r&ecirc;ts.... On r&eacute;fl&eacute;chira, ma bonne dame, on ne voudra pas
+faire perdre un sou &agrave; une pauvre femme comme moi.&raquo;</p>
+
+<p>Sur un geste las de la bonne dame, qui acceptait le compte, elle se
+calma. Et elle retrouva sa petite voix fl&ucirc;t&eacute;e pour dire:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, je vais faire appeler Victor.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle eut beau envoyer coup sur coup trois mioches qui r&ocirc;daient, se
+planter sur le seuil, faire de grands gestes: il fut acquis que Victor
+refusait de se d&eacute;ranger. Un des mioches rapporta m&ecirc;me, pour toute
+r&eacute;ponse, un mot ignoble. Alors, elle s'&eacute;branla, disparut comme pour
+aller le chercher par une oreille. Puis, elle reparut seule, ayant
+r&eacute;fl&eacute;chi, trouvant bon sans doute de le montrer dans toute son horreur.</p>
+
+<p>&laquo;Si madame veut bien prendre la peine de me suivre.&raquo;</p>
+
+<p>Et, en marchant, elle fournit des d&eacute;tails sur la cit&eacute; de Naples, que
+son mari tenait d'un oncle. Ce mari devait &ecirc;tre mort, personne ne
+l'avait connu, et elle n'en parlait jamais que pour expliquer la
+provenance de sa propri&eacute;t&eacute;. Une mauvaise affaire qui la tuerait,
+disait-elle, car elle y trouvait plus de soucis que de profits, surtout
+depuis que la pr&eacute;fecture la tracassait, lui envoyait des inspecteurs qui
+exigeaient des r&eacute;parations, des am&eacute;liorations, sous le pr&eacute;texte que les
+gens crevaient chez elle comme des mouches. D'ailleurs, elle se refusait
+&eacute;nergiquement &agrave; d&eacute;penser un sou. Est-ce qu'on n'allait pas bient&ocirc;t
+exiger des chemin&eacute;es orn&eacute;es de glaces, dans des chambres qu'elle louait
+deux francs par semaine! Et ce qu'elle ne disait point, c'&eacute;tait son
+&acirc;pret&eacute; &agrave; toucher ses loyers, jetant les familles &agrave; la rue, d&egrave;s qu'on ne
+lui donnait pas d'avance ses deux francs, faisant elle-m&ecirc;me sa police,
+si redout&eacute;e, que les mendiants sans asile n'auraient os&eacute; dormir pour
+rien contre un de ses murs.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur serr&eacute;, Mme Caroline examinait la cour, un terrain ravag&eacute;,
+creus&eacute; de fondri&egrave;res, que les ordures accumul&eacute;es transformaient en un
+cloaque. On jetait tout l&agrave;, il n'y avait ni fosse ni puisard, c'&eacute;tait un
+fumier sans cesse accru, empoisonnant l'air; et heureusement qu'il
+faisait froid, car la peste s'en d&eacute;gageait, sous les grands soleils.
+D'un pied inquiet, elle cherchait &agrave; &eacute;viter les d&eacute;bris de l&eacute;gumes et les
+os, en promenant ses regards aux deux bords, sur les habitations, des
+sortes de tani&egrave;res sans nom, des rez-de-chauss&eacute;e effondr&eacute;s &agrave; demi,
+masures en ruine consolid&eacute;es avec les mat&eacute;riaux les plus h&eacute;t&eacute;roclites.
+Plusieurs &eacute;taient simplement couvertes de papier goudronn&eacute;. Beaucoup
+n'avaient pas de porte, laissaient entrevoir des trous noirs de cave,
+d'o&ugrave; sortait une haleine naus&eacute;abonde de mis&egrave;re. Des familles de huit et
+dix personnes s'entassaient dans ces charniers, sans m&ecirc;me avoir un lit
+souvent, les hommes, les femmes, les enfants se pourrissant les uns les
+autres, comme les fruits g&acirc;t&eacute;s, livr&eacute;s d&egrave;s la petite enfance &agrave;
+l'instinctive luxure par la plus monstrueuse des promiscuit&eacute;s. Aussi des
+bandes de mioches, h&acirc;ves, ch&eacute;tifs, mang&eacute;s de la scrofule et de la
+syphilis h&eacute;r&eacute;ditaires, emplissaient-elles sans cesse la cour, pauvres
+&ecirc;tres pouss&eacute;s sur ce fumier ainsi que des champignons v&eacute;reux, dans le
+hasard d'une &eacute;treinte, sans qu'on s&ucirc;t au juste quel pouvait &ecirc;tre le
+p&egrave;re. Lorsqu'une &eacute;pid&eacute;mie de fi&egrave;vre typho&iuml;de ou de variole soufflait,
+elle balayait d'un coup au cimeti&egrave;re la moiti&eacute; de la cit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous expliquais donc, Madame, reprit la M&eacute;chain, que Victor n'a pas
+eu de trop bons exemples sous les yeux, et qu'il serait temps de songer
+&agrave; son &eacute;ducation, car le voil&agrave; qui ach&egrave;ve ses douze ans.... Du vivant de
+sa m&egrave;re, n'est-ce pas? il voyait des choses pas tr&egrave;s convenables,
+attendu qu'elle ne se g&ecirc;nait gu&egrave;re, quand elle &eacute;tait so&ucirc;le. Elle amenait
+les hommes, et tout &ccedil;a se passait devant lui.... Ensuite, moi, je n'ai
+jamais eu le temps de le surveiller d'assez pr&egrave;s, &agrave; cause de mes
+affaires dans Paris. Il courait toute la journ&eacute;e sur les fortifications.
+Deux fois, j'ai d&ucirc; aller le r&eacute;clamer, parce qu'il avait vol&eacute;, oh! des
+b&ecirc;tises seulement. Et puis, d&egrave;s qu'il a pu, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; avec les petites
+filles, tant sa pauvre m&egrave;re lui en avait montr&eacute;. Avec &ccedil;a, vous allez le
+voir, &agrave; douze ans, c'est d&eacute;j&agrave; un homme. Enfin, pour qu'il travaille un
+peu, je l'ai donn&eacute; &agrave; la m&egrave;re Eulalie, une femme qui vend &agrave; Montmartre
+des l&eacute;gumes au panier. Il l'accompagne &agrave; la Halle, il lui porte un de
+ses paniers. Le malheur est qu'en ce moment elle a des abc&egrave;s &agrave; la
+cuisse.... Mais nous y voici, madame, veuillez entrer.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline eut un mouvement de recul. C'&eacute;tait, au fond de la cour,
+derri&egrave;re une v&eacute;ritable barricade d'immondices, un des trous les plus
+puants, une masure &eacute;cras&eacute;e dans le sol, pareille &agrave; un tas de gravats que
+des bouts de planches soutenaient. Il n'y avait pas de fen&ecirc;tre. Il
+fallait que la porte, une ancienne porte vitr&eacute;e, doubl&eacute;e d'une feuille
+de zinc, rest&acirc;t ouverte, pour qu'on v&icirc;t clair; et le froid entrait,
+terrible. Dans un coin, elle aper&ccedil;ut une paillasse, jet&eacute;e simplement sur
+la terre battue. Aucun autre meuble n'&eacute;tait reconnaissable, parmi le
+p&ecirc;le-m&ecirc;le de tonneaux &eacute;clat&eacute;s, de treillages arrach&eacute;s, de corbeilles &agrave;
+demi pourries, qui devaient servir de si&egrave;ges et de tables. Les murs
+suintaient, d'une humidit&eacute; gluante. Une crevasse, une fente verte dans
+le plafond noir, laissait couler la pluie, juste au pied de la
+paillasse. Et l'odeur, l'odeur surtout &eacute;tait affreuse, l'abjection
+humaine dans l'absolu d&eacute;nuement.</p>
+
+<p>&laquo;M&egrave;re Eulalie, cria la M&eacute;chain, c'est une dame qui veut du bien &agrave;
+Victor.... Qu'est-ce qu'il a, ce crapaud, &agrave; ne pas venir, quand on
+l'appelle?&raquo;</p>
+
+<p>Un paquet de chair informe grouilla sur la paillasse, dans un lambeau de
+vieille indienne qui servait de drap; et Mme Caroline distingua une
+femme d'une quarantaine d'ann&eacute;es, toute nue l&agrave;-dedans, faute de chemise,
+semblable &agrave; une outre &agrave; moiti&eacute; vide, tant elle &eacute;tait molle et coup&eacute;e de
+plis. La t&ecirc;te n'&eacute;tait point laide, fra&icirc;che encore, encadr&eacute;e de petits
+cheveux blonds fris&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! geignit-elle, qu'elle entre, si c'est pour notre bien, car il n'est
+pas Dieu possible que &ccedil;a continue!... Quand on pense, madame, que voil&agrave;
+quinze jours que je n'ai pu me lever, &agrave; cause de ces salet&eacute;s de gros
+boutons qui me font des trous dans la cuisse!... Alors, il n'y a plus un
+sou, naturellement. Impossible de continuer le commerce. J'avais deux
+chemises que Victor est all&eacute; vendre; et je crois bien que, ce soir, nous
+serions claqu&eacute;s de faim.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, haussant la voix:</p>
+
+<p>&laquo;C'est b&ecirc;te, &agrave; la fini sors donc de l&agrave;, petit.... La dame ne veut pas te
+faire du mal.&raquo;</p>
+
+<p>Et Mme Caroline tressaillit, en voyant se dresser d'un panier un paquet,
+qu'elle avait pris pour un tas de loques. C'&eacute;tait Victor, v&ecirc;tu des
+restes d'un pantalon et d'une veste de toile, par les trous desquels sa
+nudit&eacute; passait. Il se trouvait en plein dans la clart&eacute; de la porte, elle
+restait b&eacute;ante, stup&eacute;fi&eacute;e de son extraordinaire ressemblance avec
+Saccard. Tous ses doutes s'en all&egrave;rent, la paternit&eacute; &eacute;tait ind&eacute;niable.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux pas, moi, d&eacute;clara-t-il, qu'on m'emb&ecirc;te pour aller &agrave; l'&eacute;cole.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle le regardait toujours envahie d'un malaise croissant. Dans
+cette ressemblance qui la frappait, il &eacute;tait inqui&eacute;tant, ce gamin, avec
+toute une moiti&eacute; de la face plus grosse que l'autre, le nez tordu &agrave;
+droite, la t&ecirc;te comme &eacute;cras&eacute;e sur la marche o&ugrave; sa m&egrave;re, violent&eacute;e,
+l'avait con&ccedil;u. En outre, il paraissait prodigieusement d&eacute;velopp&eacute; pour
+son &acirc;ge, pas tr&egrave;s grand, trapu, enti&egrave;rement form&eacute; &agrave; douze ans, d&eacute;j&agrave;
+poilu, ainsi qu'une b&ecirc;te pr&eacute;coce. Les yeux hardis, d&eacute;vorants, la bouche
+sensuelle, &eacute;taient d'un homme. Et, dans cette grande enfance, au teint
+si pur encore, avec certains coins d&eacute;licats de fille, cette virilit&eacute;, si
+brusquement &eacute;panouie g&ecirc;nait et effrayait, ainsi qu'une monstruosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;cole vous fait donc bien peur mon petit ami? finit par dire Mme
+Caroline. Vous y seriez pourtant mieux qu'ici.... O&ugrave; couchez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste, il montra la paillasse.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;, avec elle.&raquo;</p>
+
+<p>Contrari&eacute;e de cette r&eacute;ponse franche, la m&egrave;re Eulalie s'agita, cherchant
+une explication.</p>
+
+<p>&laquo;Je lui avais fait un lit avec un petit matelas; et puis, il a fallu le
+vendre.... On couche comme on peut, n'est-ce pas? quand tout a fil&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La M&eacute;chain crut devoir intervenir, bien qu'elle n'ignor&acirc;t rien de ce qui
+se passait.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est tout de m&ecirc;me pas convenable, Eulalie.... Et toi, garnement, tu
+aurais bien pu venir coucher chez moi, au lieu de coucher avec elle.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Victor se planta sur ses courtes et fortes jambes, se carrant dans
+sa pr&eacute;cocit&eacute; de m&acirc;le.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc, c'est ma femme!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, la m&egrave;re Eulalie, vautr&eacute;e dans sa molle graisse, prit le parti de
+rire, t&acirc;chant de sauver l'abomination, en en parlant d'un air de
+plaisanterie. Et une admiration tendre per&ccedil;ait en elle.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! &ccedil;a, bien s&ucirc;r que je ne lui confierais pas ma fille, si j'en avais
+une.... C'est un vrai petit homme.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline fr&eacute;mit. Le c&oelig;ur lui manquait, dans une naus&eacute;e affreuse. Eh
+quoi? ce gamin de douze ans, ce petit monstre, avec cette femme de
+quarante, ravag&eacute;e et malade, sur cette paillasse immonde, au milieu de
+ces tessons et de cette puanteur! Ah! mis&egrave;re, qui d&eacute;truit et pourrit
+tout!</p>
+
+<p>Elle laissa vingt francs, se sauva, revint se r&eacute;fugier chez la
+propri&eacute;taire, pour prendre un parti et s'entendre d&eacute;finitivement avec
+celle-ci. Une id&eacute;e s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute;e en elle, devant un tel abandon,
+celle de l'&OElig;uvre du Travail: n'avait-elle pas &eacute;t&eacute; justement cr&eacute;&eacute;e,
+cette &oelig;uvre, pour des d&eacute;ch&eacute;ances pareilles, les mis&eacute;rables enfants du
+ruisseau qu'on t&acirc;chait de r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer par de l'hygi&egrave;ne et un m&eacute;tier? Au
+plus vite, il fallait enlever Victor de ce cloaque, le mettre l&agrave;-bas,
+lui refaire une existence. Elle en &eacute;tait rest&eacute;e toute tremblante. Et,
+dans cette d&eacute;cision, il lui venait une d&eacute;licatesse de femme: ne rien
+dire encore &agrave; Saccard, attendre d'avoir d&eacute;crass&eacute; un peu le monstre,
+avant de le lui montrer; car elle &eacute;prouvait comme une pudeur pour lui de
+cet effroyable rejeton, elle souffrait de la honte qu'il en aurait eue.
+Quelques mois suffiraient sans doute, elle parlerait ensuite, heureuse
+de sa bonne action.</p>
+
+<p>La M&eacute;chain comprit difficilement.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, madame, comme il vous plaira.... Seulement, je veux mes six
+mille francs tout de suite. Victor ne bougera pas de chez moi, si je
+n'ai pas mes six mille francs.&raquo;</p>
+
+<p>Cette exigence d&eacute;sesp&eacute;ra Mme Caroline. Elle n'avait pas la somme, elle
+ne voulait pas la demander au p&egrave;re, naturellement. En vain, elle
+discuta, supplia.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! si je n'avais plus mon gage, je pourrais me fouiller. Je
+connais &ccedil;a.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, voyant que la somme &eacute;tait grosse et qu'elle n'obtiendrait rien,
+elle fit un rabais.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, donnez-moi deux mille francs tout de suite. J'attendrai pour
+le reste.&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'embarras de Mme Caroline restait le m&ecirc;me, et elle se demandait o&ugrave;
+prendre ces deux mille francs, lorsque la pens&eacute;e lui vint de s'adresser
+&agrave; Maxime. Elle ne voulut pas la discuter. Il consentirait bien &agrave; &ecirc;tre du
+secret, il ne refuserait pas l'avance de ce peu d'argent, que
+certainement son p&egrave;re lui rembourserait. Et elle s'en alla en annon&ccedil;ant
+qu'elle reviendrait prendre Victor le lendemain.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait que cinq heures, elle avait une telle fi&egrave;vre d'en finir,
+qu'en remontant dans son fiacre, elle donna au cocher l'adresse de
+Maxime, avenue de l'imp&eacute;ratrice. Quand elle arriva, le valet de chambre
+lui dit que monsieur &eacute;tait &agrave; sa toilette, mais qu'il allait tout de m&ecirc;me
+l'annoncer.</p>
+
+<p>Un instant, elle &eacute;touffa, dans le salon o&ugrave; elle attendait. C'&eacute;tait un
+petit h&ocirc;tel install&eacute; avec un raffinement exquis de luxe et de bien-&ecirc;tre.
+Les tentures, les tapis s'y trouvaient prodigu&eacute;s; et une odeur fine,
+ambr&eacute;e, s'exhalait, dans le ti&egrave;de silence des pi&egrave;ces. Cela &eacute;tait joli,
+tendre et discret, bien qu'il n'y e&ucirc;t pas l&agrave; de femme; car le jeune
+veuf, enrichi par la mort de la sienne, avait r&eacute;gl&eacute; sa vie pour l'unique
+culte de lui-m&ecirc;me, fermant sa porte, en gar&ccedil;on d'exp&eacute;rience, &agrave; tout
+nouveau partage. Cette jouissance de vivre, qu'il devait &agrave; une femme, il
+n'entendait pas qu'une autre femme la lui g&acirc;t&acirc;t. D&eacute;sabus&eacute; du vice, il ne
+continuait &agrave; en prendre que comme d'un dessert qui lui &eacute;tait d&eacute;fendu, &agrave;
+cause de son estomac d&eacute;plorable. Il avait abandonn&eacute; depuis longtemps son
+id&eacute;e d'entrer au Conseil d'&Eacute;tat, il ne faisait m&ecirc;me plus courir, les
+chevaux l'ayant rassasi&eacute; comme les filles. Et il vivait seul, oisif,
+parfaitement heureux, mangeant sa fortune avec art et pr&eacute;caution, d'une
+f&eacute;rocit&eacute; de beau-fils pervers et entretenu, devenu s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&laquo;Si madame veut me suivre, revint dire le valet. Monsieur la recevra
+tout de suite dans sa chambre.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline avait avec Maxime des rapports familiers, depuis qu'il la
+voyait install&eacute;e en intendante fid&egrave;le, chaque fois qu'il allait d&icirc;ner
+chez son p&egrave;re. En entrant dans la chambre, elle trouva les rideaux
+ferm&eacute;s, six bougies br&ucirc;lant sur la chemin&eacute;e et sur un gu&eacute;ridon,
+&eacute;clairant d'une flamme tranquille ce nid de duvet et de soie, une
+chambre trop douillette de belle dame &agrave; vendre, avec ses si&egrave;ges
+profonds, son immense lit, d'une mollesse de plumes. C'&eacute;tait la pi&egrave;ce
+aim&eacute;e, o&ugrave; il avait &eacute;puis&eacute; les d&eacute;licatesses, les meubles et les bibelots
+pr&eacute;cieux, des merveilles du si&egrave;cle dernier, fondus, perdus dans le plus
+d&eacute;licieux fouillis d'&eacute;toffes qui se p&ucirc;t voir.</p>
+
+<p>Mais la porte donnant sur le cabinet de toilette &eacute;tait grande ouverte,
+et il parut, disant:</p>
+
+<p>&laquo;Quoi donc, qu'est-il arriv&eacute;?... Papa n'est pas mort?&raquo;</p>
+
+<p>Au sortir du bain, il venait de passer un &eacute;l&eacute;gant costume de flanelle
+blanche, la peau fra&icirc;che et embaum&eacute;e, avec sa jolie t&ecirc;te de fille, d&eacute;j&agrave;
+fatigu&eacute;e, les yeux bleus et clairs sur le vide du cerveau. Par la porte,
+on entendait encore l'&eacute;gouttement d'un des robinets de la baignoire,
+tandis qu'un parfum de violente fleur montait, dans la douceur de l'eau
+ti&egrave;de.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, ce n'est pas si grave, r&eacute;pondit-elle, g&ecirc;n&eacute;e par le ton
+tranquillement plaisant de la question. Et ce que j'ai &agrave; vous dire
+pourtant m'embarrasse un peu.... Vous m'excuserez de tomber ainsi chez
+vous...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je d&icirc;ne en ville, mais j'ai bien le temps de m'habiller...
+Voyons, qu'y a-t-il?&raquo;</p>
+
+<p>Il attendait, et elle h&eacute;sitait maintenant, balbutiait, saisie de ce
+grand luxe, de ce raffinement jouisseur, qu'elle sentait autour d'elle.
+Une l&acirc;chet&eacute; la prenait, elle ne retrouvait plus son courage &agrave; tout dire.
+&Eacute;tait-ce possible que l'existence, si dure &agrave; l'enfant de hasard, l&agrave;-bas,
+dans le cloaque de la cit&eacute; de Naples, se f&ucirc;t montr&eacute;e si prodigue, pour
+celui-ci, au milieu de cette savante richesse? Tant de salet&eacute;s ignobles,
+la faim et l'ordure in&eacute;vitable d'un c&ocirc;t&eacute;, et de l'autre une telle
+recherche de l'exquis, l'abondance, la vie belle! L'argent serait-il
+donc l'&eacute;ducation, la sant&eacute;, l'intelligence? Et, si la m&ecirc;me boue humaine
+restait dessous, toute la civilisation n'&eacute;tait-elle pas dans cette
+sup&eacute;riorit&eacute; de sentir bon et de bien vivre?</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! c'est une histoire. Je crois que je fais bien en vous la
+racontant.... Du reste, j'y suis forc&eacute;e, j'ai besoin de vous.&raquo;</p>
+
+<p>Maxime l'&eacute;couta, d'abord debout; puis, il s'assit devant elle, les
+jambes cass&eacute;es par la surprise. Et, lorsqu'elle se tut:</p>
+
+<p>&laquo;Comment! comment! je ne suis pas tout seul de fils, voil&agrave; un affreux
+petit fr&egrave;re qui me tombe du ciel, sans crier gare!&raquo;</p>
+
+<p>Elle le crut int&eacute;ress&eacute;, fit une allusion &agrave; la question d'h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! l'h&eacute;ritage de papa!&raquo;</p>
+
+<p>Et il eut un geste d'insouciance ironique, qu'elle ne comprit pas. Quoi?
+que voulait-il dire? Ne croyait-il pas aux grandes qualit&eacute;s, &agrave; la
+fortune certaine de son p&egrave;re?</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, mon affaire est faite, je n'ai besoin de personne...
+Seulement, en v&eacute;rit&eacute;, c'est si dr&ocirc;le, ce qui arrive, que je ne puis
+m'emp&ecirc;cher d'en rire.&raquo;</p>
+
+<p>Il riait, en effet, mais vex&eacute;, inquiet sourdement, ne songeant qu'&agrave; lui,
+n'ayant pas encore eu le temps d'examiner ce que l'aventure pouvait lui
+apporter de bon ou de mauvais. Il se sentit &agrave; l'&eacute;cart, il l&acirc;cha un mot
+ou, brutalement, il se mit tout entier.</p>
+
+<p>&laquo;Au fond, je m'en fiche, moi!&raquo;</p>
+
+<p>S'&eacute;tant lev&eacute;, il passa dans le cabinet de toilette, en revint tout de
+suite avec un polissoir d'&eacute;caille, dont il se frottait doucement les
+ongles.</p>
+
+<p>&laquo;Et qu'est-ce que vous allez en faire, de votre monstre? On ne peut pas
+le mettre &agrave; la Bastille, comme le Masque de fer.&raquo;</p>
+
+<p>Elle parla alors des comptes de la M&eacute;chain, expliqua son id&eacute;e de faire
+entrer Victor &agrave; l'&OElig;uvre du Travail, et lui demanda les deux mille
+francs.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne veux pas que votre p&egrave;re sache rien encore, je n'ai que vous &agrave; qui
+m'adresser, il faut que vous fassiez cette avance.&raquo;</p>
+
+<p>Mais il refusa net.</p>
+
+<p>&laquo;A papa, jamais de la vie! pas un sou!... &Eacute;coutez, c'est un serment,
+papa aurait besoin d'un sou pour passer un pont que je ne le lui
+pr&ecirc;terais pas.... Comprenez donc! il y a des b&ecirc;tises trop b&ecirc;tes, je ne
+veux pas &ecirc;tre ridicule!&raquo;</p>
+
+<p>De nouveau, elle le regardait, troubl&eacute;e des choses vilaines qu'il
+insinuait. En ce moment de passion, elle n'avait ni le d&eacute;sir ni le temps
+de le faire causer.</p>
+
+<p>&laquo;Et &agrave; moi, reprit-elle d'une voix brusque, me les pr&ecirc;terez-vous, ces
+deux mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;A vous, &agrave; vous...&raquo;</p>
+
+<p>Il continuait de se polir les ongles, d'un mouvement joli et l&eacute;ger, tout
+en l'examinant de ses yeux clairs, qui fouillaient les femmes jusqu'au
+sang du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;A vous, tout de m&ecirc;me, je veux bien.. Vous &ecirc;tes une gobeuse, vous me les
+ferez rendre.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, quand il fut all&eacute; chercher les deux billets dans un petit meuble,
+et qu'il les lui eut remis, il lui prit les mains, les garda un instant
+entre les siennes, d'un air de gaiet&eacute; amicale, en beau-fils qui a de la
+sympathie pour sa belle-maman.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez des illusions sur papa, vous!... Oh! ne vous en d&eacute;fendez pas,
+je ne vous demande pas vos affaires.... Les femmes, c'est si bizarre, &ccedil;a
+se distrait parfois &agrave; se d&eacute;vouer; et, naturellement, elles ont bien
+raison de prendre leur plaisir o&ugrave; elles le trouvent.... N'importe, si un
+jour vous en &eacute;tiez mal r&eacute;compens&eacute;e, venez donc me voir, nous causerons.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque Mme Caroline se retrouva dans son fiacre, &eacute;touff&eacute;e encore par la
+ti&eacute;deur molle du petit h&ocirc;tel, par le parfum d'h&eacute;liotrope qui avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; ses v&ecirc;tements, elle &eacute;tait frissonnante comme au sortir d'un lieu
+suspect, effray&eacute;e aussi de ces r&eacute;ticences, de ces plaisanteries du fils
+sur le p&egrave;re, qui aggravaient son soup&ccedil;on de l'inavouable pass&eacute;. Mais
+elle ne voulait rien savoir, elle avait l'argent, elle se calma en
+combinant sa journ&eacute;e du lendemain, de fa&ccedil;on que, d&egrave;s le soir, l'enfant
+f&ucirc;t sauv&eacute; de son vice.</p>
+
+<p>Aussi, le matin, dut-elle se mettre en course, car elle avait toutes
+sortes de formalit&eacute;s &agrave; remplir, pour &ecirc;tre certaine que son prot&eacute;g&eacute;
+serait accueilli &agrave; l'&OElig;uvre du Travail. Sa situation de secr&eacute;taire du
+conseil de surveillance, que la princesse d'Orviedo, la fondatrice,
+avait compos&eacute; de dix dames du monde, lui facilita d'ailleurs ces
+formalit&eacute;s; et, l'apr&egrave;s-midi, elle n'eut plus qu'&agrave; aller chercher Victor
+&agrave; la cit&eacute; de Naples. Elle avait emport&eacute; des v&ecirc;tements convenables, elle
+n'&eacute;tait pas au fond sans inqui&eacute;tude sur la r&eacute;sistance que le petit
+allait leur opposer, lui qui ne voulait pas entendre parler de l'&eacute;cole.
+Mais la M&eacute;chain, &agrave; qui elle avait envoy&eacute; une d&eacute;p&ecirc;che et qui l'attendait,
+lui apprit d&egrave;s le seuil une nouvelle, dont elle &eacute;tait boulevers&eacute;e
+elle-m&ecirc;me dans la nuit, brusquement, la m&egrave;re Eulalie &eacute;tait morte, sans
+que le m&eacute;decin e&ucirc;t pu dire au juste de quoi, une congestion peut-&ecirc;tre,
+quelque ravage du sang g&acirc;t&eacute;; et l'effrayant, c'&eacute;tait que le gamin,
+couch&eacute; avec elle, ne s'&eacute;tait aper&ccedil;u de la mort, dans l'obscurit&eacute;, qu'en
+la sentant contre lui devenir toute froide. Il avait fini sa nuit chez
+la propri&eacute;taire, h&eacute;b&eacute;t&eacute; de ce drame, travaill&eacute; d'une sourde peur, si
+bien qu'il se laissa habiller et qu'il parut content, &agrave; l'id&eacute;e de vivre
+dans une maison qui avait un beau jardin. Rien ne le retenait plus l&agrave;,
+puisque la grosse, comme il disait, allait pourrir dans le trou.</p>
+
+<p>Cependant, la M&eacute;chain, en &eacute;crivant son re&ccedil;u des deux mille francs,
+posait ses conditions.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien entendu, n'est-ce pas? vous compl&eacute;terez les six mille en un
+seul paiement, &agrave; six mois.... Autrement, je m'adresserai &agrave; M. Saccard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Mme Caroline, c'est M. Saccard lui-m&ecirc;me qui vous paiera...
+Aujourd'hui, je le remplace, simplement.&raquo;</p>
+
+<p>Les adieux de Victor et de la vieille cousine furent sans tendresse un
+baiser sur les cheveux, une h&acirc;te du petit &agrave; monter dans la voiture,
+tandis qu'elle, grond&eacute;e par Busch d'avoir consenti &agrave; ne recevoir qu'un
+acompte, continuait &agrave; m&acirc;cher sourdement son ennui de voir ainsi son gage
+lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, madame, soyez honn&ecirc;te avec moi, autrement je vous jure que je
+saurai bien vous en faire repentir.&raquo;</p>
+
+<p>De la cit&eacute; de Naples &agrave; l'&OElig;uvre du Travail, boulevard Bineau, Mme
+Caroline ne put tirer que des monosyllabes de Victor, dont les yeux
+luisants d&eacute;voraient la route, les larges avenues, les passants et les
+maisons riches. Il ne savait pas &eacute;crire, &agrave; peine lire, ayant toujours
+d&eacute;sert&eacute; l'&eacute;cole pour des bord&eacute;es sur les fortifications; et, de sa face
+d'enfant m&ucirc;ri trop vite, ne sortaient que les app&eacute;tits exasp&eacute;r&eacute;s de sa
+race, une h&acirc;te, une violence &agrave; jouir, aggrav&eacute;es par le terreau de mis&egrave;re
+et d'exemples abominables dans lequel il avait grandi. Boulevard Bineau,
+ses yeux de jeune fauve &eacute;tincel&egrave;rent davantage, lorsque, descendu de
+voiture, il traversa la cour centrale, que le b&acirc;timent des gar&ccedil;ons et
+celui des filles bordaient &agrave; droite et &agrave; gauche. D&eacute;j&agrave;, il avait fouill&eacute;
+d'un regard les vastes pr&eacute;aux plant&eacute;s de beaux arbres, les cuisines
+rev&ecirc;tues de fa&iuml;ence, dont les fen&ecirc;tres ouvertes exhalaient des odeurs de
+viandes, les r&eacute;fectoires orn&eacute;s de marbre, longs et hauts comme des nefs
+de chapelle, tout ce luxe royal que la princesse, s'ent&ecirc;tant &agrave; ses
+restitutions, voulait donner aux pauvres. Puis, arriv&eacute; au fond, dans le
+corps de logis que l'administration occupait, promen&eacute; de service en
+service pour &ecirc;tre admis avec les formalit&eacute;s d'usage, il &eacute;couta sonner
+ses souliers neufs le long des immenses corridors, des larges escaliers,
+de ces d&eacute;gagements inond&eacute;s d'air et de lumi&egrave;re, d'une d&eacute;coration de
+palais. Ses narines fr&eacute;missaient, tout cela allait &ecirc;tre &agrave; lui.</p>
+
+<p>Mais, comme Mme Caroline, redescendue au rez-de-chauss&eacute;e pour la
+signature d'une pi&egrave;ce, lui faisait suivre un nouveau couloir, elle
+l'amena devant une porte vitr&eacute;e, et il put voir un atelier o&ugrave; des
+gar&ccedil;ons de son &acirc;ge, debout devant des &eacute;tablis, apprenaient la sculpture
+sur bois.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, mon petit ami, dit-elle, on travaille ici parce qu'il faut
+travailler, si l'on veut &ecirc;tre bien portant et heureux.... Le soir, il y a
+des classes, et je compte, n'est-ce pas? que vous serez sage, que vous
+&eacute;tudierez bien.... C'est vous qui allez d&eacute;cider de votre avenir, un
+avenir tel que vous ne l'avez jamais r&ecirc;v&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Un pli sombre avait coup&eacute; le front de Victor. Il ne r&eacute;pondit pas, et ses
+yeux de jeune loup ne jet&egrave;rent plus sur ce luxe &eacute;tal&eacute;, prodigu&eacute;, que des
+regards obliques de bandit envieux: avoir tout &ccedil;a, mais sans rien faire;
+le conqu&eacute;rir, s'en repa&icirc;tre, &agrave; la force des ongles et des dents. D&egrave;s
+lors, il ne fut plus l&agrave; qu'en r&eacute;volt&eacute;, qu'en prisonnier qui r&ecirc;ve de vol
+et d'&eacute;vasion.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, tout est r&eacute;gl&eacute;, reprit Mme Caroline. Nous allons monter &agrave;
+la salle de bains.&raquo;</p>
+
+<p>L'usage &eacute;tait que chaque nouveau pensionnaire, &agrave; son entr&eacute;e, prenait un
+bain; et les baignoires se trouvaient en haut, dans des cabinets
+attenant &agrave; l'infirmerie, qui elle-m&ecirc;me, compos&eacute;e de deux petits
+dortoirs, l'un pour les gar&ccedil;ons, l'autre pour les filles, &eacute;tait voisine
+de la lingerie. Les six s&oelig;urs de la communaut&eacute; r&eacute;gnaient l&agrave;, dans cette
+lingerie superbe, tout en &eacute;rable verni, &agrave; trois &eacute;tages de profondes
+armoires, dans cette infirmerie mod&egrave;le, d'une clart&eacute;, d'une blancheur
+sans tache, gaie et propre comme la sant&eacute;. Souvent aussi, les dames du
+conseil de surveillance venaient y passer une heure de l'apr&egrave;s-midi,
+moins pour contr&ocirc;ler que pour donner &agrave; l'&oelig;uvre l'appui de leur
+d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Et, justement, la comtesse de Beauvilliers se trouvait l&agrave;, avec sa fille
+Alice, dans la salle qui s&eacute;parait les deux infirmeries. Souvent, elle
+l'amenait ainsi pour la distraire, en lui donnant le plaisir de la
+charit&eacute;. Ce jour-l&agrave;, Alice aidait une des s&oelig;urs &agrave; faire des tartines de
+confiture, pour deux petites convalescentes, &agrave; qui on avait permis de
+go&ucirc;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit la comtesse, &agrave; la vue de Victor qu'on venait de faire asseoir
+en attendant son bain, voici un nouveau.&raquo;</p>
+
+<p>D'habitude, elle restait c&eacute;r&eacute;monieuse &agrave; l'&eacute;gard de Mme Caroline, ne la
+saluant que d'un signe de t&ecirc;te, sans jamais lui adresser la parole, de
+crainte peut-&ecirc;tre d'avoir &agrave; lier avec elle des relations de voisinage.
+Mais ce gar&ccedil;on que celle-ci amenait, l'air d'active bont&eacute; dont elle
+s'occupait de lui, la touchaient sans doute, la faisaient sortir de sa
+r&eacute;serve. Et elles caus&egrave;rent &agrave; demi-voix.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous saviez, madame, de quel enfer je viens de le tirer! Je le
+recommande &agrave; votre surveillance, comme je l'ai recommand&eacute; &agrave; toutes ces
+dames et &agrave; tous ces messieurs.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce qu'il a des parents? Est-ce que vous les connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sa m&egrave;re est morte.... Il n'a plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gamin!... Ah! que de mis&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Victor ne quittait pas des yeux les tartines. Ses
+regards s'&eacute;taient allum&eacute;s d'une f&eacute;roce convoitise; et, de cette
+confiture que le couteau &eacute;talait, il remontait aux fluettes mains
+blanches d'Alice, &agrave; son cou trop, &agrave; toute sa personne de vierge ch&eacute;tive,
+qui s'&eacute;maciait l'attente vaine du mariage. S'il s'&eacute;tait trouv&eacute; seul avec
+elle, d'un bon coup de t&ecirc;te dans le ventre, comme il l'aurait envoy&eacute;e
+rouler contre le mur, pour lui prendre ses tartines! Mais la jeune fille
+avait remarqu&eacute; ses regards gloutons; et, d'un coup d'&oelig;il, ayant
+consult&eacute; la religieuse:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous avez faim, mon petit ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne d&eacute;testez pas la confiture?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &ccedil;a vous irait si je vous faisais deux tartines, que vous
+mangeriez en sortant du bain?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de confiture sur pas beaucoup de pain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Elle riait, plaisantait, mais lui restait grave et b&eacute;ant, avec ses yeux
+d&eacute;vorateurs qui la mangeaient, elle et ses bonnes choses.</p>
+
+<p>A ce moment, des cris de joie, tout un violent tapage monta du pr&eacute;au des
+gar&ccedil;ons, o&ugrave; la r&eacute;cr&eacute;ation de quatre heures commen&ccedil;ait. Les ateliers se
+vidaient, les pensionnaires avaient une demi-heure pour go&ucirc;ter et se
+d&eacute;gourdir les jambes.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, reprit Mme Caroline, en l'amenant pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre, si
+l'on travaille, on joue aussi.... Vous aimez travailler?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous aimez jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous voulez jouer, il faudra travailler.... Tout cela
+s'arrangera, vous serez raisonnable, j'en suis s&ucirc;re.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas. Une flamme de plaisir lui avait chauff&eacute; la face, &agrave;
+la vue de ses camarades l&acirc;ch&eacute;s, sautant et criant; et ses regards
+revinrent vers ses tartines que la jeune fille achevait et posait sur
+une assiette. Oui! de la libert&eacute;, de la jouissance, tout le temps, il ne
+voulait rien d'autre. Son bain &eacute;tait pr&ecirc;t, on l'emmena.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; un petit monsieur qui ne sera gu&egrave;re commode, je crois, dit
+doucement la religieuse. Je me m&eacute;fie d'eux, quand ils n'ont pas la
+figure d'aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pourtant pas laid, celui-ci, murmura Alice, et on lui
+donnerait dix-huit ans, &agrave; le voir vous regarder.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, conclut Mme Caroline avec un l&eacute;ger frisson, il est tr&egrave;s
+avanc&eacute; pour son &acirc;ge.&raquo;</p>
+
+<p>Et, avant de s'en aller, ces dames voulurent se donner le plaisir de
+voir les petites convalescentes manger leurs tartines. L'une surtout
+&eacute;tait tr&egrave;s int&eacute;ressante, une blonde fillette de dix ans, avec des yeux
+savants d&eacute;j&agrave;, un air de femme, la chair h&acirc;tive et malade des faubourgs
+parisiens. C'&eacute;tait, d'ailleurs, la commune histoire: un p&egrave;re ivrogne qui
+amenait ses ma&icirc;tresses ramass&eacute;es sur le trottoir, qui venait de
+dispara&icirc;tre avec une d'elles; une m&egrave;re qui avait pris un autre homme,
+puis un autre, tomb&eacute;e elle-m&ecirc;me &agrave; la boisson; et la petite, l&agrave;-dedans,
+battue par tous ces m&acirc;les, quand ils n'essayaient pas de la violer. Un
+matin, la m&egrave;re avait d&ucirc; la retirer des bras d'un ma&ccedil;on, ramen&eacute; par elle,
+la veille. On lui permettait pourtant, &agrave; cette m&egrave;re mis&eacute;rable, de venir
+voir son enfant, car c'&eacute;tait elle qui avait suppli&eacute; qu'on la lui
+enlev&acirc;t, ayant gard&eacute; dans son abjection un ardent amour maternel. Et
+elle se trouvait pr&eacute;cis&eacute;ment l&agrave;, une femme maigre et jaune, d&eacute;vast&eacute;e,
+avec des paupi&egrave;res br&ucirc;l&eacute;es de larmes, assise pr&egrave;s du lit blanc, o&ugrave; sa
+gamine, tr&egrave;s propre, le dos appuy&eacute; contre des oreillers, mangeait
+gentiment ses tartines.</p>
+
+<p>Elle reconnut Mme Caroline, &eacute;tant all&eacute;e chez Saccard chercher des
+secours.</p>
+
+<p>&laquo;Ah madame, voil&agrave; encore ma pauvre Madeleine sauv&eacute;e une fois. C'est tout
+notre malheur qu'elle a dans le sang, voyez-vous, et le m&eacute;decin m'avait
+bien dit qu'elle ne vivrait pas, si elle continuait &agrave; &ecirc;tre bouscul&eacute;e
+chez nous.... Tandis qu'ici elle a de la viande, elle a du vin; et puis,
+elle respire, elle est tranquille.... Je vous en prie, madame, dites bien
+&agrave; ce bon monsieur que je ne vis pas une heure de mon existence sans le
+b&eacute;nir.&raquo;</p>
+
+<p>Un sanglot la suffoqua, son c&oelig;ur se fondait de reconnaissance. C'&eacute;tait
+de Saccard qu'elle parlait, car elle ne connaissait que lui, comme la
+plupart des parents qui avaient des enfants &agrave; l'&OElig;uvre du Travail. La
+princesse d'Orviedo ne paraissait point, tandis que lui s'&eacute;tait
+longtemps prodigu&eacute;, peuplant l'&oelig;uvre, ramassant toutes les mis&egrave;res du
+ruisseau pour voir plus vite fonctionner cette machine charitable qui
+&eacute;tait un peu sa cr&eacute;ation, se passionnant du reste comme toujours,
+distribuant des pi&egrave;ces de cent sous de sa poche aux tristes familles
+dont il sauvait les petits. Et il restait le seul et vrai bon Dieu, pour
+tous ces mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas? madame, dites-lui bien qu'il y a quelque part une pauvre
+femme qui prie pour lui.... Oh! ce n'est pas que j'aie de la religion, je
+ne veux point mentir, je n'ai jamais &eacute;t&eacute; hypocrite. Non, les &eacute;glises et
+nous, c'est fini, parce que nous n'y songeons seulement plus, tout &ccedil;a ne
+servait &agrave; rien, d'aller y perdre son temps.... Mais &ccedil;a n'emp&ecirc;che qu'il y
+a tout de m&ecirc;me quelque chose au-dessus de nous, et alors &ccedil;a soulage,
+quand quelqu'un a &eacute;t&eacute; bon, d'appeler sur lui les b&eacute;n&eacute;dictions du Ciel.&raquo;</p>
+
+<p>Ses larmes d&eacute;bord&egrave;rent, coul&egrave;rent sur ses joues fl&eacute;tries.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute-moi, Madeleine, &eacute;coute...&raquo;</p>
+
+<p>La fillette, si p&acirc;le dans sa chemise de neige, et qui l&eacute;chait la
+confiture de sa tartine d'un petit bout de langue gourmande, avec des
+yeux de bonheur, leva la t&ecirc;te, devint attentive, sans cesser son r&eacute;gal.</p>
+
+<p>&laquo;Chaque soir, avant de t'endormir dans ton lit, tu joindras tes mains
+comme &ccedil;a, et tu diras: "Mon Dieu, faites que M. Saccard soit r&eacute;compens&eacute;
+de sa bont&eacute;, qu'il ait de longs jours et qu'il soit heureux." Tu
+entends, tu me le promets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman.&raquo;</p>
+
+<p>Les semaines qui suivirent, Mme Caroline v&eacute;cut dans un grand trouble
+moral. Elle n'avait plus sur Saccard d'id&eacute;es nettes. L'histoire de la
+naissance et de l'abandon de Victor, cette triste Rosalie prise sur une
+marche d'escalier, si violemment, qu'elle en &eacute;tait rest&eacute;e infirme, et
+les billets sign&eacute;s et impay&eacute;s, et le malheureux enfant sans p&egrave;re grandi
+dans la boue, tout ce pass&eacute; lamentable lui donnait une naus&eacute;e au c&oelig;ur.
+Elle &eacute;cartait les images de ce pass&eacute;, de m&ecirc;me qu'elle n'avait pas voulu
+provoquer les indiscr&eacute;tions de Maxime certainement, il y avait l&agrave; des
+tares anciennes, qui l'effrayaient, dont elle aurait eu trop de chagrin.
+Puis, c'&eacute;tait cette femme en pleurs, joignant les mains de sa petite
+fille, la faisant prier pour cet homme; c'&eacute;tait Saccard ador&eacute; comme le
+Dieu de bont&eacute;, et v&eacute;ritablement bon, et ayant r&eacute;ellement sauv&eacute; des &acirc;mes,
+dans cette activit&eacute; passionn&eacute;e de brasseur d'affaires, qui se haussait &agrave;
+la vertu, lorsque la besogne &eacute;tait belle. Aussi arriva-t-elle &agrave; ne plus
+vouloir le juger, en se disant, pour mettre en paix sa conscience de
+femme savante, ayant trop lu et trop r&eacute;fl&eacute;chi, qu'il y avait chez lui,
+comme chez tous les hommes, du pire et du meilleur.</p>
+
+<p>Cependant, elle venait d'avoir un r&eacute;veil sourd de honte &agrave; la pens&eacute;e
+qu'elle lui avait appartenu. Cela la stup&eacute;fiait toujours, elle se
+tranquillisait en se jurant que c'&eacute;tait fini que cette surprise d'un
+moment ne pouvait recommencer. Et trois mois s'&eacute;coul&egrave;rent, pendant
+lesquels, deux fois par semaine, elle allait voir Victor; et, un soir,
+elle se retrouva dans les bras de Saccard, d&eacute;finitivement &agrave; lui,
+laissant s'&eacute;tablir des relations r&eacute;guli&egrave;res. Que se passait-il donc en
+elle? &Eacute;tait-elle, comme les autres, curieuse? ces troubles amours de
+jadis, remu&eacute;s par elle, lui avaient-ils donn&eacute; le sensuel d&eacute;sir de
+savoir? Ou plut&ocirc;t n'&eacute;tait-ce pas l'enfant qui &eacute;tait devenu le lien, le
+rapprochement fatal entre lui, le p&egrave;re, et elle, la m&egrave;re de rencontre et
+d'adoption? Oui, il ne devait y avoir eu l&agrave; qu'une perversion
+sentimentale. Dans son grand chagrin de femme st&eacute;rile, cela certainement
+l'avait attendrie jusqu'&agrave; la d&eacute;b&acirc;cle de sa volont&eacute;, de s'&ecirc;tre occup&eacute;e du
+fils de cet homme, au milieu de si poignantes circonstances. Chaque fois
+qu'elle le revoyait, elle se donnait davantage, et une maternit&eacute; &eacute;tait
+au fond de son abandon. D'ailleurs, elle &eacute;tait femme de clair bon sens,
+elle acceptait les faits de la vie, sans s'&eacute;puiser &agrave; tacher de s'en
+expliquer les mille causes complexes. Pour elle, dans ce d&eacute;vidage du
+c&oelig;ur et de la cervelle, dans cette analyse raffin&eacute;e des cheveux coup&eacute;s
+en quatre, il n'y avait qu'une distraction de mondaines inoccup&eacute;es, sans
+m&eacute;nage &agrave; tenir, sans enfant &agrave; aimer, des farceuses intellectuelles qui
+cherchent des excuses &agrave; leurs chutes, qui masquent de leur science de
+l'&acirc;me les app&eacute;tits de la chair, communs aux duchesses et aux filles
+d'auberge. Elle, d'une &eacute;rudition trop vaste, qui avait perdu son temps,
+autrefois, &agrave; br&ucirc;ler de conna&icirc;tre le vaste monde et &agrave; prendre parti dans
+les querelles des philosophes, en &eacute;tait revenue avec le grand d&eacute;dain de
+ces r&eacute;cr&eacute;ations psychologiques, qui tendent &agrave; remplacer le piano et la
+tapisserie, et dont elle disait en riant qu'elles ont d&eacute;bauch&eacute; plus de
+femmes qu'elles n'en ont corrig&eacute;. Aussi, les jours o&ugrave; des trous se
+produisaient en elle, o&ugrave; elle sentait une cassure dans son libre arbitre
+pr&eacute;f&eacute;rait-elle avoir le courage d'accepter les faits, apr&egrave;s l'avoir
+constat&eacute;; et elle comptait sur le travail de la vie pour effacer la
+tare, pour r&eacute;parer le mal, de m&ecirc;me que la s&egrave;ve qui monte toujours ferme
+d'un ch&ecirc;ne, refait du bois et de l'&eacute;corce. Si elle &eacute;tait maintenant &agrave;
+Saccard sans l'avoir voulu, sans &ecirc;tre certaine qu'elle l'estimait, elle
+se relevait de cette d&eacute;ch&eacute;ance en ne le jugeant pas indigne d'elle,
+s&eacute;duite par ses qualit&eacute;s d'homme d'action, par son &eacute;nergie &agrave; vaincre, le
+croyant bon et utile aux autres. Sa honte premi&egrave;re s'en &eacute;tait all&eacute;e,
+dans ce besoin que l'on a de purifier ses fautes, et rien n'&eacute;tait en
+effet plus naturel ni plus tranquille que leur liaison: un m&eacute;nage de
+raison simplement, lui heureux de l'avoir l&agrave;, le soir, quand il ne
+sortait pas, elle presque maternelle, d'une affection calmante, avec sa
+vive intelligence et sa droiture. Et c'&eacute;tait vraiment, pour ce forban du
+pav&eacute; de Paris, br&ucirc;l&eacute; et tann&eacute; dans tous les guets-apens financiers, une
+chance imm&eacute;rit&eacute;e, une r&eacute;compense vol&eacute;e comme le reste, que d'avoir &agrave; lui
+cette adorable femme, si jeune et si saine &agrave; trente-six ans, sous la
+neige de son &eacute;paisse chevelure blanche, d'un bon sens si brave et d'une
+sagesse si humaine, dans sa foi &agrave; la vie, telle qu'elle est, malgr&eacute; la
+boue que le torrent emporte.</p>
+
+<p>Des mois se pass&egrave;rent, et il faut dire que Mme Caroline trouva Saccard
+tr&egrave;s &eacute;nergique et tr&egrave;s prudent, durant tous ces p&eacute;nibles d&eacute;buts de la
+Banque universelle. Ses soup&ccedil;ons de trafics louches, ses craintes qu'il
+ne les compromit elle et son fr&egrave;re, se dissip&egrave;rent m&ecirc;me enti&egrave;rement, &agrave;
+le voir sans cesse en lutte avec les difficult&eacute;s, se d&eacute;pensant du matin
+au soir pour assurer le bon fonctionnement de cette grosse m&eacute;canique
+neuve, dont les rouages grin&ccedil;aient, pr&egrave;s d'&eacute;clater; et elle lui en eut
+de la reconnaissance, elle l'admira. L'Universelle, en effet, ne
+marchait pas comme il l'avait esp&eacute;r&eacute;, car elle avait contre elle la
+sourde hostilit&eacute; de la haute banque de mauvais bruits couraient, des
+obstacles renaissaient, immobilisant le capital, ne permettant pas les
+grandes tentatives fructueuses. Aussi s'&eacute;tait-il fait une vertu de cette
+lenteur d'allures, &agrave; laquelle on le r&eacute;duisait, n'avan&ccedil;ant que pas &agrave; pas
+sur un terrain solide, guettant les fondri&egrave;res, trop occup&eacute; &agrave; &eacute;viter une
+chute pour oser se lancer dans les hasards du jeu. Il se rongeait
+d'impatience, pi&eacute;tinant comme une b&ecirc;te de course r&eacute;duite &agrave; un petit trot
+de promenade; mais jamais commencements d'une maison de cr&eacute;dit ne furent
+plus honorables ni plus corrects; et la Bourse en causait, &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce fut de la sorte qu'on atteignit l'&eacute;poque de la premi&egrave;re assembl&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale. Elle avait &eacute;t&eacute; fix&eacute;e au 25 avril. D&egrave;s le 20, Hamelin d&eacute;barqua
+d'Orient, tout expr&egrave;s pour la pr&eacute;sider, rappel&eacute; en h&acirc;te par Saccard, qui
+&eacute;touffait dans la maison trop &eacute;troite. Il rapportait, d'ailleurs,
+d'excellentes nouvelles: les trait&eacute;s &eacute;taient conclus pour la formation
+de la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des Paquebots r&eacute;unis et, d'autre part, il avait
+en poche les concessions qui assuraient &agrave; une soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise
+l'exploitation des mines d'argent du Carmel; sans parler de la Banque
+nationale turque, dont il venait de jeter les bases &agrave; Constantinople, et
+qui serait une v&eacute;ritable succursale de l'Universelle. Quant &agrave; la grosse
+question des chemins de fer de l'Asie Mineure, elle n'&eacute;tait pas m&ucirc;re, il
+fallait la r&eacute;server; du reste, il devait retourner l&agrave;-bas, pour
+continuer ses &eacute;tudes, d&egrave;s le lendemain de l'assembl&eacute;e. Saccard, ravi,
+eut avec lui une longue conversation, &agrave; laquelle assistait Mme Caroline,
+et il leur persuada ais&eacute;ment qu'une augmentation du capital social &eacute;tait
+une n&eacute;cessit&eacute; absolue, si l'on voulait faire face &agrave; ces entreprises.
+D&eacute;j&agrave;, les forts actionnaires, Daigremont, Huret, S&eacute;dille, Kolb,
+consult&eacute;s avaient approuv&eacute; cette augmentation; de sorte qu'en deux jours
+la proposition put &ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;e et pr&eacute;sent&eacute;e au conseil
+d'administration, la veille m&ecirc;me de la r&eacute;union des actionnaires.</p>
+
+<p>Ce conseil d'urgence fut solennel, tous les administrateurs y
+assist&egrave;rent, dans la salle grave, verdie par le voisinage des grands
+arbres de l'h&ocirc;tel Beauvilliers. D'ordinaire, il y avait deux conseils
+par mois: le petit, vers le 15, le plus important, celui auquel ne
+paraissaient que les vrais chefs, les administrateurs d'affaires; et le
+grand, vers le 30, la r&eacute;union d'apparat, o&ugrave; tous venaient, les muets et
+les d&eacute;coratifs, approuver les travaux pr&eacute;par&eacute;s d'avance et donner des
+signatures. Ce jour-l&agrave;, le marquis de Bohain, avec sa petite t&ecirc;te
+aristocratique, arriva un des premiers, apportant avec lui, dans son
+grand air fatigu&eacute;, l'approbation de toute la noblesse fran&ccedil;aise. Et le
+vicomte de Robin-Chagot, le vice-pr&eacute;sident, homme doux et ladre, avait
+charge de guetter les administrateurs qui n'&eacute;taient point au courant,
+les prenait &agrave; part et leur communiquait d'un mot les ordres du
+directeur, le vrai ma&icirc;tre. Chose entendue, tous promettaient d'ob&eacute;ir,
+d'un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Enfin, on entra en s&eacute;ance. Hamelin fit conna&icirc;tre au conseil le rapport
+qu'il devait lire devant l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale. C'&eacute;tait le gros travail
+que Saccard pr&eacute;parait depuis longtemps, qu'il venait de r&eacute;diger en deux
+jours, augment&eacute; des notes apport&eacute;es par l'ing&eacute;nieur, et qu'il &eacute;coutait
+modestement, d'un air de vif int&eacute;r&ecirc;t, comme s'il n'en avait pas connu un
+seul mot. D'abord, le rapport parlait des affaires faites par la Banque
+universelle, depuis sa fondation elles n'&eacute;taient que bonnes, de petites
+affaires au jour le jour, r&eacute;alis&eacute;es de la veille au lendemain, le
+courant banal des maisons de cr&eacute;dit. Pourtant, d'assez gros b&eacute;n&eacute;fices
+s'annon&ccedil;aient sur l'emprunt mexicain, qui venait d'&ecirc;tre lanc&eacute; le mois
+d'auparavant, apr&egrave;s le d&eacute;part de l'empereur Maximilien pour Mexico un
+emprunt de g&acirc;chis et de primes folles, dans lequel Saccard regrettait
+mortellement de n'avoir pu barboter davantage, faute d'argent. Tout cela
+&eacute;tait ordinaire, mais ou avait v&eacute;cu. Pour le premier exercice, qui ne
+comprenait que trois mois, du 5 octobre, date de la fondation, 31
+d&eacute;cembre, l'exc&eacute;dent des b&eacute;n&eacute;fices &eacute;tait seulement de quatre cent et
+quelques mille francs, ce qui avait permis d'amortir d'un quart les
+frais de premier &eacute;tablissement, de payer aux actionnaires leur cinq pour
+cent et de verser dix pour cent au fonds de r&eacute;serve; en outre, les
+administrateurs avaient pr&eacute;lev&eacute; le dix pour cent que leur accordaient
+les statuts, et il restait une somme d'environ soixante-huit mille
+francs, qu'on avait port&eacute;e &agrave; l'exercice suivant. Seulement, il n'y avait
+pas eu de dividende. Rien &agrave; la fois de plus m&eacute;diocre ni de plus
+honorable. C'&eacute;tait comme pour les cours des actions de l'Universelle en
+Bourse, ils avaient lentement mont&eacute; de cinq cents &agrave; six cents francs,
+sans secousse, d'une fa&ccedil;on normale, ainsi que les cours des valeurs de
+toute banque qui se respecte; et, depuis deux mois, ils demeuraient
+stationnaires, n'ayant aucune raison de s'&eacute;lever davantage, dans le
+petit train journalier o&ugrave; semblait s'endormir la maison naissante.</p>
+
+<p>Puis, le rapport passait &agrave; l'avenir, et ici c'&eacute;tait un brusque
+&eacute;largissement, le vaste horizon ouvert de toute une s&eacute;rie de grandes
+entreprises. Il insistait particuli&egrave;rement sur la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des
+Paquebots r&eacute;unis, dont l'Universelle allait avoir &agrave; &eacute;mettre les actions:
+une compagnie au capital de cinquante millions, qui monopoliserait tous
+les transports de la M&eacute;diterran&eacute;e, et o&ugrave; se trouveraient syndiqu&eacute;es les
+deux grandes soci&eacute;t&eacute;s rivales, la Phoc&eacute;enne, pour Constantinople, Smyrne
+et Tr&eacute;bizonde, par le Pir&eacute;e et les Dardanelles, et la Soci&eacute;t&eacute; Maritime,
+pour Alexandrie, par Messine et la Syrie, sans compter des maisons
+moindres qui entraient dans le syndicat, les Combarel et Cie, pour
+l'Alg&eacute;rie et la Tunisie, la veuve Henri Liotard, pour l'Alg&eacute;rie
+&eacute;galement, par l'Espagne et le Maroc, enfin les F&eacute;raud-Giraud fr&egrave;res,
+pour l'Italie, Naples et les villes de l'Adriatique, par Civita-Vecchia.
+On conqu&eacute;rait la M&eacute;diterran&eacute;e enti&egrave;re, en faisant une seule compagnie de
+ces soci&eacute;t&eacute;s et de ces maisons rivales qui se tuaient les unes les
+autres. Gr&acirc;ce aux capitaux centralis&eacute;s, on construirait des paquebots
+types, d'une vitesse et d'un confort inconnus, on multiplierait les
+d&eacute;parts, on cr&eacute;erait des escales nouvelles, on ferait de l'Orient le
+faubourg de Marseille; et quelle importance prendrait la Compagnie,
+lorsque, le canal de Suez achev&eacute;, il lui serait permis de cr&eacute;er des
+services pour les Indes, le Tonkin, la Chine et le Japon! Jamais affaire
+ne s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e, d'une conception plus large ni plus s&ucirc;re. Ensuite,
+viendrait l'appui donn&eacute; &agrave; la Banque nationale turque, sur laquelle le
+rapport fournissait de longs d&eacute;tails techniques, qui en d&eacute;montraient
+l'in&eacute;branlable solidit&eacute;. Et il terminait cet expos&eacute; des op&eacute;rations
+futures, en annon&ccedil;ant que l'Universelle prenait encore sous son
+patronage la Soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise des mines d'argent du Carmel, fond&eacute;e au
+capital de vingt-cinq millions. Des analyses de chimistes indiquaient,
+dans les &eacute;chantillons du minerai, une proportion consid&eacute;rable d'argent.
+Mais, plus encore que la science, l'antique po&eacute;sie des lieux saints
+faisait ruisseler cet argent en une pluie miraculeuse, &eacute;blouissement
+divin que Saccard avait mis &agrave; la fin d'une phrase dont il &eacute;tait tr&egrave;s
+content.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s ces promesses d'un avenir glorieux, le rapport concluait &agrave;
+l'augmentation du capital. On le doublait, on l'&eacute;levait de vingt-cinq &agrave;
+cinquante millions. Le syst&egrave;me d'&eacute;mission adopt&eacute; &eacute;tait le plus simple
+du monde, pour qu'il entr&acirc;t ais&eacute;ment dans toutes les cervelles cinquante
+mille actions nouvelles seraient cr&eacute;&eacute;es, et on les r&eacute;serverait titre
+pour titre aux porteurs des cinquante mille actions primitives; de fa&ccedil;on
+qu'il n'y aurait pas m&ecirc;me de souscription publique. Seulement, ces
+actions nouvelles seraient de cinq cent vingt francs, dont une prime de
+vingt francs, formant au total une somme d'un million, qu'on porterait
+au fonds de r&eacute;serve. Il &eacute;tait juste et prudent de frapper les
+actionnaires de ce petit imp&ocirc;t, puisqu'on les avantageait. D'ailleurs,
+le quart seul des actions &eacute;tait exigible, plus la prime.</p>
+
+<p>Lorsque Hamelin cessa de lire, il se produisit un brouhaha
+d'approbation. C'&eacute;tait parfait, pas une observation &agrave; faire. Pendant
+tout le temps qu'avait dur&eacute; la lecture, Daigremont, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute; par
+un examen soigneux de ses ongles, avait souri &agrave; des pens&eacute;es vagues; et
+le d&eacute;put&eacute; Huret, renvers&eacute; dans son fauteuil, les yeux clos, sommeillait
+&agrave; demi, se croyant &agrave; la Chambre; tandis que Kolb, le banquier,
+tranquillement, sans se cacher, s'&eacute;tait livr&eacute; &agrave; un long calcul, sur les
+quelques feuilles de papier qu'il avait devant lui, ainsi que chaque
+administrateur. Pourtant, S&eacute;dille, toujours anxieux et m&eacute;fiant, voulut
+poser une question: que deviendraient les actions abandonn&eacute;es par ceux
+des actionnaires qui ne voudraient pas user de leur droit? la soci&eacute;t&eacute;
+les garderait-elle &agrave; son compte, ce qui &eacute;tait illicite, puisque la
+d&eacute;claration l&eacute;gale ne pouvait avoir lieu, chez le notaire, que lorsque
+le capital &eacute;tait int&eacute;gralement souscrit? et, si elle s'en d&eacute;barrassait,
+&agrave; qui et comment comptait-elle les c&eacute;der? Mais, d&eacute;s les premiers mots du
+fabricant de soie, le marquis de Bohain, voyant l'impatience de Saccard,
+lui coupa la parole, en disant, de son grand air noble, que le conseil
+s'en remettait de ces d&eacute;tails &agrave; son pr&eacute;sident et au directeur, tous les
+deux si comp&eacute;tents et si d&eacute;vou&eacute;s. Et il n'y eut plus que des
+congratulations, la s&eacute;ance fut lev&eacute;e au milieu du ravissement de tous.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale donna lieu &agrave; des manifestations
+vraiment touchantes. Elle se tint encore dans la salle de la rue
+Blanche, o&ugrave; un entrepreneur de bals publics avait fait faillite; et,
+avant l'arriv&eacute;e du pr&eacute;sident, dans cette salle d&eacute;j&agrave; pleine, couraient
+les meilleurs bruits, un surtout qu'on se chuchotait &agrave; oreille:
+violemment attaqu&eacute; par l'opposition grandissante, Rougon, le ministre,
+le fr&egrave;re du directeur, &eacute;tait dispos&eacute; &agrave; favoriser l'Universelle, si le
+journal de la soci&eacute;t&eacute;, <i>L'Esp&eacute;rance</i>, un ancien organe catholique,
+d&eacute;fendait le gouvernement. Un d&eacute;put&eacute; de la gauche venait de lancer le
+terrible cri &laquo;Le 2 d&eacute;cembre est un crime!&raquo; qui avait retenti d'un bout
+de la France &agrave; l'autre, comme un r&eacute;veil de la conscience publique. Il
+&eacute;tait n&eacute;cessaire de r&eacute;pondre par de grands actes, la prochaine
+Exposition universelle d&eacute;cuplerait le chiffre des affaires, on allait
+gagner gros au Mexique et ailleurs, dans le triomphe de l'empire &agrave; son
+apog&eacute;e. Et, parmi un petit groupe d'actionnaires, qu'endoctrinaient
+Jantrou et Sabatani, on riait beaucoup d'un autre d&eacute;put&eacute; qui, lors de la
+discussion sur l'arm&eacute;e, avait eu l'extraordinaire fantaisie de proposer
+d'&eacute;tablir en France le syst&egrave;me de recrutement de la Prusse. La Chambre
+s'en &eacute;tait amus&eacute;e: fallait-il que la terreur de la Prusse troubl&acirc;t
+certaines cervelles, &agrave; la suite de l'affaire du Danemark et sous le coup
+de la rancune sourde que nous gardait l'Italie, depuis Solferino! Mais
+le bruit des conversations particuli&egrave;res, le grand murmure de la salle,
+tomba brusquement, lorsque Hamelin et le bureau parurent. Plus modeste
+encore que dans le conseil de surveillance, Saccard s'effa&ccedil;ait, perdu au
+milieu de la foule; et il se contenta de donner le signal des
+applaudissements, approuvant le rapport qui soumettait &agrave; l'assembl&eacute;e les
+comptes du premier exercice, revus et accept&eacute;s par les
+commissaires-censeurs, Lavigni&egrave;re et Rousseau, et qui lui proposait de
+doubler le capital. Elle seule &eacute;tait comp&eacute;tente pour autoriser cette
+augmentation, qu'elle d&eacute;cida d'ailleurs d'enthousiasme, absolument
+gris&eacute;e par les millions de la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des Paquebots r&eacute;unis et
+de la Banque nationale turque, reconnaissant la n&eacute;cessit&eacute; de mettre le
+capital en rapport avec l'importance que l'Universelle allait prendre.
+Quant aux mines d'argent du Carmel, elles furent accueillies par un
+fr&eacute;missement religieux. Et, lorsque les actionnaires se furent s&eacute;par&eacute;s,
+en votant des remerciements au pr&eacute;sident, au directeur et aux
+administrateurs, tous r&ecirc;v&egrave;rent du Carmel, de cette miraculeuse pluie
+d'argent, tombant des lieux saints, au milieu d'une gloire.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, Hamelin et Saccard, accompagn&eacute;s cette fois du
+vice-pr&eacute;sident, le vicomte de Robin-Chagot, retourn&egrave;rent rue
+Sainte-Anne, chez ma&icirc;tre Lelorrain pour d&eacute;clarer l'augmentation du
+capital, qu'ils affirmaient avoir &eacute;t&eacute; int&eacute;gralement souscrit. La v&eacute;rit&eacute;
+&eacute;tait que trois mille actions environ, refus&eacute;es par les premiers
+actionnaires &agrave; qui elles appartenaient de droit, restaient aux mains de
+la soci&eacute;t&eacute;, laquelle les passa de nouveau au compte Sabatani, par un jeu
+d'&eacute;critures. C'&eacute;tait l'ancienne irr&eacute;gularit&eacute;, aggrav&eacute;e, le syst&egrave;me qui
+consistait &agrave; dissimuler dans les caisses de l'Universelle une certaine
+quantit&eacute; de ses propres valeurs, une sorte de r&eacute;serve de combat, qui lui
+permettait de sp&eacute;culer, de se jeter en pleine bataille de Bourse, s'il
+le fallait, pour soutenir les cours, au cas d'une coalition de
+baissiers.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Hamelin, tout en d&eacute;sapprouvant cette tactique ill&eacute;gale,
+avait fini par s'en remettre compl&egrave;tement &agrave; Saccard, pour les op&eacute;rations
+financi&egrave;res; et il y eut une conversation &agrave; ce sujet, entre eux et Mme
+Caroline, relative seulement aux cinq cents actions qu'il les avait
+forc&eacute;s de prendre, lors de la premi&egrave;re &eacute;mission, et que la seconde,
+naturellement, venait de doubler: mille actions en tout, repr&eacute;sentant,
+pour le versement du quart et la prime, une somme de cent trente-cinq
+mille francs, que le fr&egrave;re et la s&oelig;ur voulurent absolument payer, un
+h&eacute;ritage inattendu d'environ trois cent mille francs leur &eacute;tant tomb&eacute;
+d'une tante, morte dix jours apr&egrave;s son fils unique, tous deux emport&eacute;s
+par la m&ecirc;me fi&egrave;vre. Saccard les laissa faire, sans s'expliquer lui-m&ecirc;me
+sur la mani&egrave;re dont il comptait lib&eacute;rer ses propres actions.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! cet h&eacute;ritage, dit en riant Mme Caroline, c'est la premi&egrave;re chance
+qui nous arrive.... Je crois bien que vous nous portez bonheur. Mon fr&egrave;re
+avec ses trente mille francs de traitement, ses frais de d&eacute;placement
+consid&eacute;rables, et tout cet or qui tombe sur nous, parce que nous n'en
+avons plus besoin sans doute.... Nous voil&agrave; riches.&raquo;</p>
+
+<p>Elle regardait Saccard, avec sa gratitude de bon c&oelig;ur, vaincue
+d&eacute;sormais, confiante en lui, perdant chaque jour de sa clairvoyance,
+dans la tendresse croissante qu'il lui inspirait. Puis, emport&eacute;e tout de
+m&ecirc;me par sa gaie franchise, elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;N'importe, si je l'avais gagn&eacute;, cet argent, je vous r&eacute;ponds que je ne
+le risquerais pas dans vos affaires.... Mais une tante que nous avons &agrave;
+peine connue, un argent auquel nous n'avions jamais pens&eacute;, enfin de
+l'argent trouv&eacute; par terre, quelque chose qui ne me semble m&ecirc;me pas tr&egrave;s
+honn&ecirc;te et dont j'ai un peu honte.... Vous comprenez, il ne me tient pas
+au c&oelig;ur, je veux bien le perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Justement dit Saccard, plaisantant &agrave; son tour, il va grossir et vous
+donner des mimons. Il n'y a rien de tel pour profiter comme l'argent
+vol&eacute;.. Avant huit jours, vous verrez, vous verrez la hausse!&raquo;</p>
+
+<p>Et, en effet, Hamelin, ayant d&ucirc; retarder son d&eacute;part, assista avec
+surprise &agrave; une hausse rapide des actions de l'Universelle. A la
+liquidation de la fin de mai, le cours de sept cents francs fut d&eacute;pass&eacute;.
+Il y avait l&agrave; l'ordinaire r&eacute;sultat que produit toute augmentation de
+capital: c'est le coup classique, la fa&ccedil;on de cravacher le succ&egrave;s, de
+donner un temps de galop aux cours, &agrave; chaque &eacute;mission nouvelle. Mais il
+y avait aussi la r&eacute;elle importance des entreprises que la maison allait
+lancer; et de grandes affiches jaunes, coll&eacute;es dans tout Paris,
+annon&ccedil;ant la prochaine exploitation des mines d'argent du Carmel,
+achevaient de troubler les t&ecirc;tes, y allumaient un commencement de
+griserie, cette passion qui devait cro&icirc;tre et emporter toute raison. Le
+terrain &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;, le terreau imp&eacute;rial, fait de d&eacute;bris en
+fermentation, chauff&eacute; des app&eacute;tits exasp&eacute;r&eacute;s, extr&ecirc;mement favorable &agrave;
+une de ces pouss&eacute;es folles de la sp&eacute;culation, qui, toutes les dix &agrave;
+quinze ann&eacute;es, obstruent et empoisonnent la Bourse, ne laissant apr&egrave;s
+elles que des ruines et du sang. D&eacute;j&agrave;, les soci&eacute;t&eacute;s v&eacute;reuses naissaient
+comme des champignons, les grandes compagnies poussaient aux aventures
+financi&egrave;res, une fi&egrave;vre intense du jeu se d&eacute;clarait, au milieu de la
+prosp&eacute;rit&eacute; bruyante du r&egrave;gne, tout un &eacute;clat de plaisir et de luxe, dont
+la prochaine Exposition promettait d'&ecirc;tre la splendeur finale, la
+menteuse apoth&eacute;ose de f&eacute;erie. Et, dans le vertige qui frappait la foule,
+parmi la bousculade des autres belles affaires s'offrant sur le
+trottoir, l'Universelle enfin se mettait en marche, en puissante machine
+destin&eacute;e &agrave; tout affoler, &agrave; tout broyer, et que des mains violentes
+chauffaient sans mesure, jusqu'&agrave; l'explosion.</p>
+
+<p>Lorsque son fr&egrave;re fut reparti pour l'Orient, Mme Caroline se retrouva
+seule avec Saccard, reprenant leur &eacute;troite vie d'intimit&eacute;, presque
+conjugale. Elle s'ent&ecirc;tait &agrave; s'occuper de sa maison, &agrave; lui faire
+r&eacute;aliser des &eacute;conomies, en intendante fid&egrave;le, bien que leur fortune &agrave;
+tous deux e&ucirc;t chang&eacute;. Et, dans sa paix souriante, son humeur toujours
+&eacute;gale, elle n'&eacute;prouvait qu'un trouble, son cas de conscience au sujet de
+Victor, l'h&eacute;sitation de savoir si elle devait cacher plus longtemps au
+p&egrave;re l'existence de son fils. On &eacute;tait tr&egrave;s m&eacute;content de ce dernier, &agrave;
+l'&OElig;uvre du Travail, qu'il ravageait. Les six mois d'exp&eacute;rience &eacute;taient
+&eacute;coul&eacute;s, allait-elle produire le petit monstre, avant de l'avoir
+d&eacute;crass&eacute; de ses vices? Elle en ressentait parfois une vraie souffrance.</p>
+
+<p>Un soir, elle fut sur le point de parler. Saccard, que l'installation
+mesquine de l'Universelle d&eacute;sesp&eacute;rait, venait de d&eacute;cider le conseil &agrave;
+louer le rez-de-chauss&eacute;e de la maison voisine, pour agrandir les
+bureaux, en attendant qu'il os&acirc;t proposer la construction de l'h&ocirc;tel
+luxueux de ses r&ecirc;ves. De nouveau, il faisait percer des portes de
+communication, abattre des cloisons, poser encore des guichets. Et,
+comme elle revenait du boulevard Bineau, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e d'une abomination de
+Victor, qui avait presque mang&eacute; l'oreille &agrave; un camarade, elle le pria de
+monter avec elle, chez eux.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, j'ai quelque chose &agrave; vous dire.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, en haut, quand elle le vit, une &eacute;paule couverte de pl&acirc;tre,
+enchant&eacute; d'une nouvelle id&eacute;e d'agrandissement qu'il venait d'avoir,
+celle de vitrer aussi la cour de la maison voisine, elle n'eut pas le
+courage de le bouleverser, avec le d&eacute;plorable secret. Non, elle
+attendrait encore, il faudrait bien que l'affreux vaurien se corrige&acirc;t.
+Elle &eacute;tait sans force devant la peine des autres.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon ami, c'&eacute;tait pour cette cour. J'avais eu justement la m&ecirc;me
+id&eacute;e que vous.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>Les bureaux de <i>L'Esp&eacute;rance</i>, le journal catholique en d&eacute;tresse que, sur
+l'offre de Jantrou, Saccard avait achet&eacute;, pour travailler au lancement
+de l'Universelle, se trouvaient rue Saint-Joseph, dans un vieil h&ocirc;tel
+noir et humide, dont ils occupaient le premier &eacute;tage, au fond de la
+cour. Un couloir partait de l'antichambre, o&ugrave; le gaz br&ucirc;lait
+&eacute;ternellement; et il y avait, &agrave; gauche, le cabinet de Jantrou, le
+directeur, puis une pi&egrave;ce que Saccard s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e, tandis que
+s'alignaient, &agrave; droite, la salle commune de la r&eacute;daction, le cabinet du
+secr&eacute;taire, des cabinets destin&eacute;s aux diff&eacute;rents services. De l'autre
+c&ocirc;t&eacute; du palier, &eacute;taient install&eacute;es l'administration et la caisse, qu'un
+couloir int&eacute;rieur, tournant derri&egrave;re l'escalier, reliait &agrave; la r&eacute;daction.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, Jordan, en train d'achever une chronique, dans la salle
+commune, o&ugrave; il s'&eacute;tait install&eacute; de bonne heure pour n'&ecirc;tre pas d&eacute;rang&eacute;,
+en sortit comme quatre heures sonnaient, et vint trouver Dejoie, le
+gar&ccedil;on de bureau, qui, &agrave; la flamme large du gaz, malgr&eacute; la radieuse
+journ&eacute;e de juin qu'il faisait dehors, lisait avidement le bulletin de la
+Bourse, qu'on apportait et dont il prenait le premier connaissance.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, Dejoie, c'est M. Jantrou qui vient d'arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Jordan.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme eut une h&eacute;sitation, un court malaise qui l'arr&ecirc;ta pendant
+quelques secondes. Dans les commencements difficiles de son heureux
+m&eacute;nage, des dettes anciennes &eacute;taient tomb&eacute;es; et, malgr&eacute; sa chance
+d'avoir trouv&eacute; ce journal o&ugrave; il pla&ccedil;ait des articles, il traversait une
+atroce g&ecirc;ne, d'autant plus qu'une saisie-arr&ecirc;t &eacute;tait mise sur ses
+appointements et qu'il avait &agrave; payer, ce jour-l&agrave;, un nouveau billet,
+sous la menace de voir ses quatre meubles vendus. D&eacute;j&agrave;, deux fois, il
+avait demand&eacute; vainement une avance au directeur, qui s'&eacute;tait retranch&eacute;
+derri&egrave;re la saisie-arr&ecirc;t faite entre ses mains.</p>
+
+<p>Pourtant, il se d&eacute;cidait, s'approchait de la porte, lorsque le gar&ccedil;on de
+bureau reprit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est que M. Jantrou n'est pas seul.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Avec qui est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute; avec M. Saccard, et M. Saccard m'a bien dit de ne
+laisser entrer que M. Huret, qu'il attend.&raquo;</p>
+
+<p>Jordan respira, soulag&eacute; par ce d&eacute;lai, tant les demandes d'argent lui
+&eacute;taient p&eacute;nibles.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, je vais finir mon article. Avertissez-moi, quand le
+directeur sera libre.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, comme il s'en allait, Dejoie le retint, avec un &eacute;clat de
+jubilation extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez que l'Universelle a fait 750.&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste, le jeune homme dit qu'il s'en moquait bien, et il rentra
+dans la salle de r&eacute;daction.</p>
+
+<p>Presque chaque jour, Saccard montait ainsi au journal, apr&egrave;s la Bourse,
+et souvent m&ecirc;me il donnait des rendez-vous dans la pi&egrave;ce qu'il s'&eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute;e, traitant l&agrave; des affaires sp&eacute;ciales et myst&eacute;rieuses. Jantrou du
+reste, bien qu'officiellement il ne f&ucirc;t que directeur de <i>L'Esp&eacute;rance</i>,
+o&ugrave; il &eacute;crivait des articles politiques d'une litt&eacute;rature universitaire
+soign&eacute;e et fleurie, que ses adversaires eux-m&ecirc;mes reconnaissaient &laquo;du
+plus pur atticisme&raquo;, &eacute;tait son agent secret, l'ouvrier complaisant des
+besognes d&eacute;licates. Et, entre autres choses, c'&eacute;tait lui qui venait
+d'organiser toute une vaste publicit&eacute; autour de l'Universelle. Parmi les
+petites feuilles financi&egrave;res qui pullulaient, il en avait choisi et
+achet&eacute; une dizaine. Les meilleures appartenaient &agrave; de louches maisons de
+banque, dont la tactique, tr&egrave;s simple, consistait &agrave; les publier et &agrave; les
+donner pour deux ou trois francs par an, somme qui ne repr&eacute;sentait m&ecirc;me
+pas le prix de l'affranchissement; et elles se rattrapaient d'autre
+part, trafiquant sur l'argent et les titres des clients que leur amenait
+le journal. Sous le pr&eacute;texte de publier les cours de la Bourse, les
+num&eacute;ros sortis des valeurs &agrave; lots, tous les renseignements techniques,
+utiles aux petits rentiers, peu &agrave; peu des r&eacute;clames se glissaient, en
+forme de recommandations et de conseils, d'abord modestes, raisonnables,
+bient&ocirc;t sans mesure, d'une impudence tranquille, soufflant la ruine
+parmi les abonn&eacute;s cr&eacute;dules. Dans le tas, au milieu des deux ou trois
+cents publications qui ravageaient ainsi Paris et la France, son flair
+venait d'&ecirc;tre de choisir celles qui n'avaient pas trop menti encore; qui
+n'&eacute;taient point trop d&eacute;consid&eacute;r&eacute;es. Mais la grosse affaire qu'il
+m&eacute;ditait, c'&eacute;tait d'acheter une d'elles, <i>La Cote financi&egrave;re</i>, qui avait
+d&eacute;j&agrave; douze ans de probit&eacute; absolue; seulement, &ccedil;a mena&ccedil;ait d'&ecirc;tre tr&egrave;s
+cher, une probit&eacute; pareille; et il attendait que l'Universelle f&ucirc;t plus
+riche et se trouv&acirc;t dans une de ces situations o&ugrave; un dernier coup de
+trompette d&eacute;termine les sonneries assourdissantes du triomphe. Son
+effort, d'ailleurs, ne s'&eacute;tait pas born&eacute; &agrave; grouper un bataillon docile
+de ces feuilles sp&eacute;ciales, c&eacute;l&eacute;brant dans chaque num&eacute;ro la beaut&eacute; des
+op&eacute;rations de Saccard; il traitait aussi &agrave; forfait avec les grands
+journaux politiques et litt&eacute;raires, y entretenait un courant de notes
+aimables, d'articles louangeurs, &agrave; tant la ligne, s'assurait de leur
+concours par des cadeaux de titres, lors des &eacute;missions nouvelles. Sans
+parler de la campagne quotidienne men&eacute;e sous ses ordres, par
+<i>L'Esp&eacute;rance</i>, non point une campagne brutale, violemment approbative,
+mais des explications, de la discussion m&ecirc;me, une fa&ccedil;on lente de
+s'emparer du public et de l'&eacute;trangler, correctement.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, c'&eacute;tait pour causer du journal que Saccard s'enfermait avec
+Jantrou. Il avait trouv&eacute;, dans le num&eacute;ro du matin, un article d'Huret
+d'un &eacute;loge si outr&eacute; sur un discours de Rougon, prononc&eacute; la veille &agrave; la
+Chambre, qu'il &eacute;tait entr&eacute; dans une violente col&egrave;re, et qu'il attendait
+le d&eacute;put&eacute;, pour s'en expliquer avec lui. Est-ce qu'on le croyait &agrave; la
+solde de son fr&egrave;re? est-ce qu'on le payait pour qu'il laiss&acirc;t
+compromettre la ligne du journal par une approbation sans r&eacute;serve des
+moindres actes du ministre? Lorsqu'il l'entendit parler de la ligne du
+journal, Jantrou eut un muet sourire. D'ailleurs, il l'&eacute;coutait, tr&egrave;s
+calme, en s'examinant les ongles, du moment que l'orage ne mena&ccedil;ait pas
+de crever sur ses &eacute;paules. Lui, avec son cynisme de lettr&eacute; d&eacute;sabus&eacute;,
+avait le plus parfait d&eacute;dain pour la litt&eacute;rature, pour la une et la
+deux, comme il disait en d&eacute;signant les pages du journal o&ugrave; paraissaient
+les articles, m&ecirc;me les siens; et il ne commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;mouvoir qu'aux
+annonces. Maintenant, il &eacute;tait tout flambant neuf, serr&eacute; dans une
+&eacute;l&eacute;gante redingote, la boutonni&egrave;re fleurie d'une rosette panach&eacute;e de
+couleurs vives, portant l'&eacute;t&eacute;, sur le bras, un mince pardessus de nuance
+claire, enfonc&eacute; l'hiver dans une fourrure de cent louis, soignant
+surtout sa coiffure, des chapeaux irr&eacute;prochables, d'un luisant de glace.
+Avec cela, il gardait des trous dans son &eacute;l&eacute;gance, la vague impression
+d'une malpropret&eacute; persistant en dessous, l'ancienne crasse du professeur
+d&eacute;class&eacute;, tomb&eacute; du lyc&eacute;e de Bordeaux &agrave; la Bourse de Paris, la peau
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e et teinte des salet&eacute;s immondes qu'il y avait essuy&eacute;es pendant
+dix ans; de m&ecirc;me que, dans l'arrogante assurance de sa nouvelle fortune,
+il avait de basses humilit&eacute;s, s'effa&ccedil;ant, pris de la peur brusque de
+quelque coup de pied au derri&egrave;re, ainsi qu'autrefois. Il gagnait cent
+mille francs par an, en mangeait le double, on ne savait &agrave; quoi, car il
+n'affichait pas de ma&icirc;tresse, tenaill&eacute; sans doute par quelque ignoble
+vice, la cause secr&egrave;te qui l'avait fait chasser de l'Universit&eacute;.
+L'absinthe, du reste, le d&eacute;vorait peu &agrave; peu, depuis ses jours de mis&egrave;re,
+continuant son &oelig;uvre, des inf&acirc;mes caf&eacute;s de jadis au cercle luxueux
+d'aujourd'hui, fauchant ses derniers cheveux, plombant son cr&acirc;ne et sa
+face, dont sa barbe noire en &eacute;ventail demeurait l'unique gloire, une
+barbe de bel homme qui faisait illusion encore. Et Saccard, ayant de
+nouveau invoqu&eacute; la ligne du journal, il l'avait arr&ecirc;t&eacute; d'un geste, de
+l'air fatigu&eacute; d'un homme qui, n'aimant point perdre son temps en passion
+inutile, se d&eacute;cidait &agrave; lui parler d'affaires s&eacute;rieuses, puisque Huret se
+faisait attendre.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, Jantrou nourrissait des id&eacute;es neuves de publicit&eacute;.
+Il songeait d'abord &agrave; &eacute;crire une brochure, une vingtaine de pages sur
+les grandes entreprises que lan&ccedil;ait l'Universelle, mais en leur donnant
+l'int&eacute;r&ecirc;t d'un petit roman, dramatis&eacute; en un style familier; et il
+voulait inonder la province de cette brochure, qu'on distribuerait pour
+rien, au fond des campagnes les plus recul&eacute;es. Ensuite, il projetait de
+cr&eacute;er une agence qui r&eacute;digerait et ferait autographier un bulletin de la
+Bourse, pour l'envoyer &agrave; une centaine des meilleurs journaux des
+d&eacute;partements: on leur ferait cadeau de ce bulletin, ou ils le paieraient
+un prix d&eacute;risoire, et l'on aurait bient&ocirc;t ainsi dans les mains une arme
+puissante, une force avec laquelle toutes les maisons de banque rivales
+seraient oblig&eacute;es de compter. Connaissant Saccard, il lui soufflait
+ainsi ses id&eacute;es, jusqu'&agrave; ce que ce dernier les adopt&acirc;t, les fit siennes,
+les &eacute;larg&icirc;t au point de les recr&eacute;er r&eacute;ellement. Les minutes
+s'&eacute;coulaient, tous deux en &eacute;taient venus &agrave; r&eacute;gler l'emploi des fonds de
+la publicit&eacute; pour le trimestre, les subventions &agrave; payer aux grands
+journaux, le terrible bulletinier d'une maison adverse dont il fallait
+acheter le silence, une part &agrave; prendre dans la mise aux ench&egrave;res de la
+quatri&egrave;me page d'une tr&egrave;s ancienne feuille, tr&egrave;s respect&eacute;e. Et, de leur
+prodigalit&eacute;, de tout cet argent qu'ils jetaient de la sorte en vacarme,
+aux quatre coins du ciel, se d&eacute;gageait surtout leur d&eacute;dain immense du
+public, le m&eacute;pris de leur intelligence d'hommes d'affaires pour la noire
+ignorance du troupeau, pr&ecirc;t &agrave; croire tous les contes, tellement ferm&eacute;
+aux op&eacute;rations compliqu&eacute;es de la Bourse, que les raccrochages les plus
+&eacute;hont&eacute;s allumaient les passants et faisaient pleuvoir les millions.</p>
+
+<p>Comme Jordan cherchait encore cinquante lignes pour arriver &agrave; ses deux
+colonnes, il fut d&eacute;rang&eacute; par Dejoie, qui l'appelait.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit-il, M. Jantrou est seul?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Jordan, pas encore.... C'est votre dame qui est l&agrave; et qui
+vous demande.&raquo;</p>
+
+<p>Tr&egrave;s inquiet, Jordan se pr&eacute;cipita. Depuis quelques mois, depuis que la
+M&eacute;chain avait enfin d&eacute;couvert qu'il &eacute;crivait sous son nom dans
+<i>L'Esp&eacute;rance</i>, il &eacute;tait traqu&eacute; par Busch, pour les six billets de
+cinquante francs, sign&eacute;s autrefois &agrave; un tailleur. La somme de trois
+cents francs que repr&eacute;sentaient les billets, il l'aurait encore pay&eacute;e;
+mais ce qui l'exasp&eacute;rait, c'&eacute;tait l'&eacute;normit&eacute; des frais, ce total de sept
+cent trente francs quinze centimes, auquel &eacute;tait mont&eacute;e la dette.
+Pourtant, il avait pris un arrangement, s'&eacute;tait engag&eacute; &agrave; donner cent
+francs par mois; et, comme il ne le pouvait pas, son jeune m&eacute;nage ayant
+des besoins plus pressants, chaque mois les frais montaient davantage,
+les ennuis recommen&ccedil;aient, intol&eacute;rables. En ce moment, il en &eacute;tait de
+nouveau &agrave; une crise aigu&euml;.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi donc?&raquo; demanda-t-il &agrave; sa femme, qu'il trouva dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Mais elle n'eut pas le temps de r&eacute;pondre, la porte du cabinet du
+directeur s'ouvrait violemment, et Saccard paraissait, criant:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &ccedil;a, &agrave; la fin! Dejoie, et M. Huret?&raquo;</p>
+
+<p>Interloqu&eacute;, le gar&ccedil;on de bureau b&eacute;gaya.</p>
+
+<p>&laquo;Dame! monsieur, il n'est pas l&agrave;, je ne peux pas le faire venir plus
+vite, moi.&raquo;</p>
+
+<p>La porte fut referm&eacute;e avec un juron, et Jordan, qui avait emmen&eacute; sa
+femme dans un des cabinets voisins, put l'interroger &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi donc? ch&eacute;rie.&raquo;</p>
+
+<p>Marcelle, si gaie et si brave d'habitude, dont la petite personne grasse
+et brune, le clair visage aux yeux rieurs, &agrave; la bouche saine, exprimait
+le bonheur, m&ecirc;me dans les heures difficiles, semblait compl&egrave;tement
+boulevers&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Paul, si tu savais, il est venu un homme, oh! un vilain homme
+affreux, qui sentait mauvais et qui avait bu, je crois.... Alors, il m'a
+dit que c'&eacute;tait fini, que la vente de nos meubles &eacute;tait pour demain...
+Et il avait une affiche qu'il voulait absolument coller en bas, &agrave; la
+porte...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible! cria Jordan. Je n'ai rien re&ccedil;u, il y a d'autres
+formalit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, tu t'y connais encore moins que moi. Quand il vient des
+papiers, tu ne les lis seulement pas.... Alors, pour qu'il ne coll&acirc;t pas
+l'affiche, je lui ai donn&eacute; deux francs, et j'ai couru, et j'ai voulu te
+pr&eacute;venir tout de suite.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;sesp&eacute;r&egrave;rent. Leur pauvre petit m&eacute;nage de l'avenue de Clichy,
+ces quatre meubles d'acajou et de reps bleu qu'ils avaient pay&eacute;s si
+difficilement &agrave; tant par mois, dont ils &eacute;taient si fiers, bien qu'ils en
+riaient parfois, le trouvant d'un go&ucirc;t bourgeois abominable! Ils
+l'aimaient, parce qu'il avait fait partie de leur bonheur, d&egrave;s la nuit
+des noces, dans ces deux &eacute;troites pi&egrave;ces, si ensoleill&eacute;es, si ouvertes &agrave;
+l'espace, l&agrave;-bas, jusqu'au mont Val&eacute;rien; et lui qui avait plant&eacute; tant
+de clous, et elle qui s'&eacute;tait ing&eacute;ni&eacute;e &agrave; draper de l'andrinople, pour
+donner au logement un air artiste! &Eacute;tait-ce possible qu'on allait leur
+vendre tout &ccedil;a, qu'on les chasserait de ce coin gentil, o&ugrave; m&ecirc;me la
+mis&egrave;re leur &eacute;tait d&eacute;licieuse?</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, dit-il, je comptais demander une avance, je vais faire ce que
+je pourrai, mais je n'ai pas beaucoup d'espoir.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, h&eacute;sitante, elle lui confia son id&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, voici &agrave; quoi j'avais song&eacute;... Oh! je ne l'aurais pas fait sans que
+tu veuilles bien; et la preuve, c'est que je suis venue pour en causer
+avec toi.... Oui, j'ai envie de m'adresser &agrave; mes parents.&raquo;</p>
+
+<p>Vivement, il refusa.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, jamais! Tu sais que je ne veux rien leur devoir.&raquo;</p>
+
+<p>Certes, les Maugendre restaient tr&egrave;s convenables. Mais il gardait sur le
+c&oelig;ur leur attitude refroidie, lorsque, apr&egrave;s le suicide de son p&egrave;re,
+dans l'&eacute;croulement de sa fortune, ils n'avaient consenti au mariage
+depuis longtemps projet&eacute; de leur fille, que sur la volont&eacute; formelle de
+cette derni&egrave;re, et en prenant contre lui des pr&eacute;cautions blessantes,
+entre autres celle de ne pas donner un sou, convaincus qu'un gar&ccedil;on qui
+&eacute;crivait dans les journaux devait tout manger. Plus tard, leur fille
+h&eacute;riterait. Et tous deux, elle autant que lui d'ailleurs, avaient mis
+jusque-l&agrave; une coquetterie &agrave; crever de faim, sans rien demander aux
+parents, en dehors du repas qu'ils faisaient chez eux, une fois par
+semaine, le dimanche soir.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'assure, reprit-elle, c'est ridicule, notre r&eacute;serve. Puisqu'ils
+n'ont que moi d'enfant, puisque tout doit me revenir un jour!... Mon
+p&egrave;re r&eacute;p&egrave;te &agrave; qui veut l'entendre qu'il a gagn&eacute; quinze mille francs de
+rentes, dans son commerce de b&acirc;ches, &agrave; la Villette; et, en plus, il y a
+leur petit h&ocirc;tel, avec ce beau jardin, o&ugrave; ils se sont retir&eacute;s.... C'est
+stupide de nous faire tant de peine, lorsqu'ils regorgent de tout. Ils
+n'ont jamais &eacute;t&eacute; m&eacute;chants, au fond. Je te dis que je vais aller les
+voir!&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait une bravoure souriante, l'air d&eacute;cid&eacute;, tr&egrave;s pratique dans son
+d&eacute;sir de rendre heureux son cher mari, qui travaillait tant, sans avoir
+trouv&eacute; encore, chez la critique et dans le public, autre chose que
+beaucoup d'indiff&eacute;rence et quelques gifles. Ah! l'argent, elle aurait
+voulu en avoir des baquets pour les lui apporter, et il aurait &eacute;t&eacute; bien
+b&ecirc;te de faire le d&eacute;licat, puisqu'elle l'aimait et qu'elle lui devait
+tout. C'&eacute;tait son conte de f&eacute;es, sa Cendrillon &agrave; elle: les tr&eacute;sors de sa
+royale famille, qu'elle mettait, de ses petites mains, aux pieds de son
+prince ruin&eacute;, pour l'aider dans sa marche vers la gloire, &agrave; la conqu&ecirc;te
+du monde.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit-elle gaiement, en l'embrassant, il faut bien que je te
+serve &agrave; quelque chose, tu ne peux pas avoir toute la peine.&raquo;</p>
+
+<p>Il c&eacute;da, il fut convenu qu'elle allait tout de suite remonter aux
+Batignolles, rue Legendre, o&ugrave; ses parents demeuraient, et qu'elle
+reviendrait apporter l'argent, afin qu'il p&ucirc;t encore essayer de payer,
+le soir m&ecirc;me. Et, comme il l'accompagnait jusqu'au palier, aussi &eacute;mu que
+si elle &eacute;tait partie pour un grand danger, ils durent s'effacer et
+laisser passer Huret, qui arrivait enfin. Quand il retourna finir sa
+chronique dans la salle de r&eacute;daction, il entendit un violent fracas de
+voix sortir du cabinet de Jantrou.</p>
+
+<p>Saccard, puissant &agrave; cette heure, redevenu le ma&icirc;tre, voulait &ecirc;tre ob&eacute;i,
+sachant qu'il les tenait tous par l'espoir du gain et la terreur de la
+perte, dans la partie de colossale fortune qu'il jouait avec eux.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous voil&agrave; donc, cria-t-il en apercevant Huret Est-ce que c'est
+pour offrir au grand homme votre article encadr&eacute;, que vous vous &ecirc;tes
+attard&eacute; &agrave; la Chambre?... J'en ai assez, vous savez, des coups
+d'encensoir dont vous lui cassez la figure, et je vous ai attendu pour
+vous dire que c'est fini, qu'il faudra, &agrave; l'avenir, nous donner autre
+chose.&raquo;</p>
+
+<p>Interloqu&eacute;, Huret regarda Jantrou. Mais celui-ci, bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas
+s'attirer des ennuis en le secourant, s'&eacute;tait mis &agrave; passer les doigts
+dans sa belle barbe, les yeux perdus.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, autre chose? finit par r&eacute;pondre le d&eacute;put&eacute;, mais je vous donne
+ce que vous m'avez demand&eacute;!... Quand vous avez pris <i>L'Esp&eacute;rance</i>, cette
+feuille avanc&eacute;e du catholicisme et de la royaut&eacute;, qui menait une si rude
+campagne contre Rougon, c'est vous qui m'avez pri&eacute; d'&eacute;crire une s&eacute;rie
+d'articles &eacute;logieux, pour montrer &agrave; votre fr&egrave;re que vous n'entendiez pas
+lui &ecirc;tre hostile, et pour bien indiquer ainsi la nouvelle ligne du
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;La ligne du journal, pr&eacute;cis&eacute;ment, reprit Saccard avec plus de
+violence, c'est la ligne du journal que je vous accuse de
+compromettre.... Est-ce que vous croyez que je veux m'inf&eacute;oder &agrave; mon
+fr&egrave;re? Certes, je n'ai jamais marchand&eacute; mon admiration et mon affection
+reconnaissantes &agrave; l'empereur, je n'oublie pas ce que nous lui devons
+tous, ce que je lui dois, moi, en particulier. Seulement, ce n'est pas
+attaquer l'empire, c'est faire au contraire son devoir de sujet fid&egrave;le,
+que de signaler les fautes commises.... La voil&agrave;, la ligne du journal
+d&eacute;vouement &agrave; la dynastie, mais ind&eacute;pendance enti&egrave;re &agrave; l'&eacute;gard des
+ministres, des personnalit&eacute;s ambitieuses qui s'agitent et qui se
+disputent la faveur des Tuileries!&raquo;</p>
+
+<p>Et il se livra &agrave; un examen de la situation politique, pour prouver que
+l'empereur &eacute;tait mal conseill&eacute;. Il accusait Rougon de n'avoir plus son
+&eacute;nergie autoritaire, sa foi de jadis au pouvoir absolu, de pactiser
+enfin avec les id&eacute;es lib&eacute;rales, dans l'unique but de garder son
+portefeuille. Lui, se tapait du poing contre la poitrine, en se disant
+immuable, bonapartiste de la premi&egrave;re heure, croyant du coup d'&Eacute;tat,
+convaincu que le salut de la France &eacute;tait, aujourd'hui comme autrefois,
+dans le g&eacute;nie et la force d'un seul. Oui, plut&ocirc;t que d'aider &agrave;
+l'&eacute;volution de son fr&egrave;re, plut&ocirc;t que de laisser l'empereur se suicider
+par de nouvelles concessions, il rallierait les intransigeants de la
+dictature, il ferait cause commune avec les catholiques, pour enrayer la
+chute rapide qu'il pr&eacute;voyait. Et que Rougon prit garde, car
+<i>L'Esp&eacute;rance</i> pouvait reprendre sa campagne en faveur de Rome!</p>
+
+<p>Huret et Jantrou l'&eacute;coutaient, stup&eacute;faits de sa col&egrave;re, n'ayant jamais
+soup&ccedil;onn&eacute; en lui des convictions politiques si ardentes. Le premier
+s'avisa de vouloir d&eacute;fendre les derniers actes du gouvernement.</p>
+
+<p>&laquo;Dame! mon cher, si l'empire va &agrave; la libert&eacute;, c'est que toute la France
+est l&agrave; qui pousse ferme.... L'empereur est entra&icirc;n&eacute;, Rougon se trouve
+bien oblig&eacute; de le suivre.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard, d&eacute;j&agrave;, sautait &agrave; d'autres griefs, sans se soucier de mettre
+quelque logique dans ses attaques.</p>
+
+<p>&laquo;Et, tenez! c'est comme notre situation ext&eacute;rieure, eh bien, elle est
+d&eacute;plorable.... Depuis le trait&eacute; de Villafranca, apr&egrave;s Solferino, l'Italie
+nous garde rancune de ne pas &ecirc;tre all&eacute;s jusqu'au bout de la campagne et
+de ne pas lui avoir donn&eacute; la V&eacute;n&eacute;tie; si bien que la voici alli&eacute;e avec
+la Prusse, dans la certitude que celle-ci l'aidera &agrave; battre
+l'Autriche.... Lorsque la guerre &eacute;clatera, vous allez voir la bagarre, et
+quel ennui sera le n&ocirc;tre; d'autant plus que nous avons eu grand tort de
+laisser Bismarck et le roi Guillaume s'emparer des duch&eacute;s, dans
+l'affaire du Danemark, au m&eacute;pris d'un trait&eacute; que la France avait sign&eacute;
+c'est un soufflet, il n'y a pas &agrave; dire, nous n'avons plus qu'&agrave; tendre
+l'autre joue.... Ah! la guerre, elle est certaine, vous vous rappelez la
+baisse du mois dernier sur les fonds fran&ccedil;ais et italiens, quand on a
+cru &agrave; une intervention possible de notre part dans les affaires
+d'Allemagne. Avant quinze jours peut-&ecirc;tre, l'Europe sera en feu.&raquo;</p>
+
+<p>De plus en plus surpris, Huret se passionna, contre son habitude.</p>
+
+<p>&laquo;Vous parlez comme les journaux de l'opposition, vous ne voulez pourtant
+pas que <i>L'Esp&eacute;rance</i> embo&icirc;te le pas derri&egrave;re <i>Le Si&egrave;cle</i> et les
+autres.... Il ne vous reste plus qu'&agrave; insinuer, &agrave; l'exemple de ces
+feuilles, que, si l'empereur s'est laiss&eacute; humilier, dans l'affaire des
+duch&eacute;s, et s'il permet &agrave; la Prusse de grandir impun&eacute;ment, c'est qu'il a
+immobilis&eacute; tout un corps d'arm&eacute;e, pendant de longs mois, au Mexique.
+Voyons, soyez de bonne foi, c'est fini, le Mexique, nos troupes
+reviennent.... Et puis, je ne vous comprends pas, mon cher, si vous
+voulez garder Rome au pape, pourquoi avez-vous l'air de bl&acirc;mer la paix
+h&acirc;tive de Villafranca? La V&eacute;n&eacute;tie &agrave; l'Italie, mais c'est les Italiens &agrave;
+Rome avant deux ans, vous le savez comme moi; et Rougon le sait aussi,
+bien qu'il jure le contraire, &agrave; la tribune...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voyez que c'est un fourbe! cria superbement Saccard. Jamais
+on ne touchera au pape, entendez-vous! sans que la France catholique
+enti&egrave;re se l&egrave;ve pour le d&eacute;fendre.... Nous lui porterions notre argent,
+oui! tout l'argent de l'Universelle! J'ai mon projet, notre affaire est
+l&agrave;, et vraiment, &agrave; force de m'exasp&eacute;rer, vous me feriez dire des choses
+que je ne veux pas dire encore!&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute;, avait brusquement dress&eacute; l'oreille, commen&ccedil;ant
+&agrave; comprendre, t&acirc;chant de faire son profit d'une parole surprise au
+passage.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, reprit Huret, je d&eacute;sire savoir &agrave; quoi m'en tenir, moi, &agrave; cause
+de mes articles, et il s'agit de nous entendre.... Voulez-vous qu'on
+intervienne, voulez-vous qu'on n'intervienne pas? si nous sommes pour le
+principe des nationalit&eacute;s, de quel droit irions-nous nous m&ecirc;ler des
+affaires de l'Italie et de l'Allemagne?... Voulez-vous que nous fassions
+une campagne contre Bismarck? oui! au nom de nos fronti&egrave;res menac&eacute;es...&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard, hors de lui, debout, &eacute;clata.</p>
+
+<p>&laquo;Ce que je veux, c'est que Rougon ne se fiche pas moi davantage!...
+Comment! apr&egrave;s tout ce que j'ai fait! J'ach&egrave;te un journal, le pire de
+ses ennemis, j'en fais un organe d&eacute;vou&eacute; &agrave; sa politique, je vous laisse
+pendant des mois y chanter ses louanges. Et jamais ce bougre-l&agrave; ne nous
+donnerait un coup d'&eacute;paule, j'en suis encore &agrave; attendre un service de sa
+part!&raquo;</p>
+
+<p>Timidement, le d&eacute;put&eacute; fit remarquer que, l&agrave;-bas, en Orient, l'appui du
+ministre avait singuli&egrave;rement aid&eacute; l'ing&eacute;nieur Hamelin, en lui ouvrant
+toutes les portes, en exer&ccedil;ant une pression sur certains personnages.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi donc tranquille! Il n'a pas pu faire autrement.... Mais
+est-ce qu'il m'a jamais averti, la veille d'une hausse ou d'une baisse,
+lui qui est si bien plac&eacute; pour tout savoir? Souvenez-vous! vingt fois je
+vous ai charg&eacute; de le sonder, vous qui le voyez tous les jours, et vous
+en &ecirc;tes encore &agrave; m'apporter un vrai renseignement utile.... Ce ne serait
+pourtant pas si grave, un simple mot que vous me r&eacute;p&eacute;teriez.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais il n'aime pas &ccedil;a, il dit que ce sont des tripotages
+dont on se repent toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! est-ce qu'il a de ces scrupules avec Gundermann! Il fait
+de l'honn&ecirc;tet&eacute; avec moi, et il renseigne Gundermann.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Gundermann, sans doute! Ils ont tous besoin de Gundermann, ils ne
+pourraient pas faire un emprunt sans lui.&raquo;</p>
+
+<p>Du coup, Saccard triompha violemment, tapant dans ses mains.</p>
+
+<p>&laquo;Nous y voil&agrave; donc, vous avouez! L'empire est vendu aux juifs, aux sales
+juifs. Tout notre argent est condamn&eacute; &agrave; tomber entre leurs pattes
+crochues. L'Universelle n'a plus qu'&agrave; crouler devant leur
+toute-puissance.&raquo;</p>
+
+<p>Et il exhala sa haine h&eacute;r&eacute;ditaire, il reprit ses accusations contre
+cette race de trafiquants et d'usuriers, en marche depuis des si&egrave;cles &agrave;
+travers les peuples, dont ils sucent le sang, comme les parasites de la
+teigne et de la gale, allant quand m&ecirc;me, sous les crachats et les coups,
+&agrave; la conqu&ecirc;te certaine du monde, qu'ils poss&eacute;deront un jour par la force
+invincible de l'or. Et il s'acharnait surtout contre Gundermann, c&eacute;dant
+&agrave; sa rancune ancienne, au d&eacute;sir irr&eacute;alisable et enrag&eacute; de l'abattre,
+malgr&eacute; le pressentiment que celui-l&agrave; &eacute;tait la borne o&ugrave; il s'&eacute;craserait,
+s'il entrait jamais en lutte. Ah! ce Gundermann! un Prussien &agrave;
+l'int&eacute;rieur, bien qu'il f&ucirc;t n&eacute; en France! car il faisait &eacute;videmment des
+v&oelig;ux pour la Prusse, il l'aurait volontiers soutenue de son argent,
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me la soutenait-il en secret! N'avait-il pas os&eacute; dire, un
+soir, dans un salon, que, si jamais une guerre &eacute;clatait entre la Prusse
+et la France, cette derni&egrave;re serait vaincue!</p>
+
+<p>&laquo;J'en ai assez, comprenez-vous, Huret! et mettez-vous bien &ccedil;a dans la
+t&ecirc;te c'est que, si mon fr&egrave;re ne me sert &agrave; rien, j'entends ne lui servir
+&agrave; rien non plus.... Quand vous m'aurez apport&eacute; de sa part une bonne
+parole, je veux dire un renseignement que nous puissions utiliser, je
+vous laisserai reprendre vos dithyrambes en sa faveur. Est-ce clair?&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait trop clair. Jantrou, qui retrouvait son Saccard, sous le
+th&eacute;oricien politique, s'&eacute;tait remis &agrave; peigner sa barbe du bout de ses
+doigts. Mais Huret, bouscul&eacute; dans sa finasserie prudente de paysan
+normand, paraissait fort ennuy&eacute;, car il avait plac&eacute; sa fortune sur les
+deux fr&egrave;res, et il aurait bien voulu ne se f&acirc;cher ni avec l'un ni avec
+l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez raison, murmura-t-il, mettons une sourdine, d'autant plus
+qu'il faut voir venir l'&eacute;v&eacute;nement. Et je vous promets de tout faire pour
+obtenir les confidences du grand homme. A la premi&egrave;re nouvelle qu'il
+m'apprend, je saute dans un fiacre et je vous l'apporte.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, ayant jou&eacute; son r&ocirc;le, Saccard plaisantait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour vous tous que je travaille, mes bons amis.... Moi, j'ai
+toujours &eacute;t&eacute; ruin&eacute; et j'ai toujours mang&eacute; un million par an.&raquo;</p>
+
+<p>Et, revenant &agrave; la publicit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dites donc, Jantrou, vous devriez bien &eacute;gayer un peu votre bulletin
+de la Bourse.... Oui, vous savez des mots pour rire, des calembours. Le
+public aime &ccedil;a, rien ne l'aide comme l'esprit &agrave; avaler les choses...
+N'est-ce pas? des calembours!&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut le tour du directeur d'&ecirc;tre contrari&eacute;. Il se piquait de
+distinction litt&eacute;raire. Mais il dut promettre. Et, comme il inventa une
+histoire, des femmes tr&egrave;s bien qui lui avaient offert de se faire
+tatouer des annonces aux endroits les plus d&eacute;licats de leur personne,
+les trois hommes, riant tr&egrave;s fort, redevinrent les meilleurs amis du
+monde.</p>
+
+<p>Cependant, Jordan avait enfin termin&eacute; sa chronique, et l'impatience le
+prenait de voir revenir sa femme. Des r&eacute;dacteurs arrivaient, il causa,
+puis retourna dans l'antichambre. Et, l&agrave;, il &eacute;tait rest&eacute; un peu
+scandalis&eacute;, de surprendre Dejoie, l'oreille coll&eacute;e contre la porte du
+directeur, en train d'&eacute;couter, tandis que sa fille Nathalie faisait le
+guet.</p>
+
+<p>&laquo;N'entrez pas, balbutia le gar&ccedil;on de bureau, M. Saccard est toujours
+l&agrave;... Je croyais qu'on m'avait appel&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait que, mordu d'un &acirc;pre d&eacute;sir de gain, depuis qu'il avait
+achet&eacute; huit actions enti&egrave;rement lib&eacute;r&eacute;es de l'Universelle, avec les
+quatre mille francs d'&eacute;conomies laiss&eacute;es par sa femme, il ne vivait plus
+que pour l'&eacute;motion joyeuse de voir monter ces actions; et, &agrave; genoux
+devant Saccard, recueillant ses moindres mots, comme des paroles
+d'oracle, il ne pouvait r&eacute;sister, quand il le savait l&agrave;, au besoin de
+conna&icirc;tre le fond de ses pens&eacute;es, ce que disait le dieu dans le secret
+du sanctuaire. D'ailleurs, cela &eacute;tait encore d&eacute;gag&eacute; de tout &eacute;go&iuml;sme, il
+ne songeait qu'&agrave; sa fille, il venait de s'exalter en calculant que ses
+huit actions, au cours de sept cent cinquante francs, lui donnaient d&eacute;j&agrave;
+un gain de douze cents francs ce qui, joint au capital, lui faisait cinq
+mille deux cents francs. Plus que cent francs de hausse, et il avait les
+six mille francs r&ecirc;v&eacute;s, la dot que le cartonnier exigeait pour laisser
+son fils &eacute;pouser la petite. A cette id&eacute;e, son c&oelig;ur se fondait, il
+regardait avec des larmes cette enfant qu'il avait &eacute;lev&eacute;e, dont il &eacute;tait
+la vraie m&egrave;re, dans le petit m&eacute;nage si heureux qu'ils menaient ensemble,
+depuis le retour de nourrice.</p>
+
+<p>Mais il continua, tr&egrave;s troubl&eacute;, l&acirc;chant des paroles quelconques, pour
+cacher son indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&laquo;Nathalie, qui est mont&eacute;e me dire un petit bonjour, vient de rencontrer
+votre dame, monsieur Jordan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, expliqua la jeune fille, elle tournait dans la rue Feydeau. Oh!
+elle courait!&raquo;</p>
+
+<p>Son p&egrave;re la laissait sortir &agrave; sa guise, certain d'elle, disait-il. Et il
+avait raison de compter sur sa bonne conduite, car elle &eacute;tait trop
+froide au fond, trop r&eacute;solue &agrave; faire elle-m&ecirc;me son bonheur, pour
+compromettre par une sottise le mariage si longuement pr&eacute;par&eacute;. Avec sa
+taille mince, ses grands yeux dans son joli visage p&acirc;le, elle s'aimait,
+d'une &eacute;go&iuml;ste obstination, l'air souriant.</p>
+
+<p>Jordan, surpris, ne comprenant pas, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, dans la rue Feydeau?&raquo;</p>
+
+<p>Et il n'eut pas le temps de questionner davantage, car Marcelle entra,
+essouffl&eacute;e. Tout de suite, il l'emmena dans le cabinet voisin, y trouva
+le r&eacute;dacteur des tribunaux, dut se contenter de s'asseoir avec elle sur
+une banquette, au fond du couloir.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ch&eacute;ri, c'est fait, mais &ccedil;a n'a pas &eacute;t&eacute; sans peine.&raquo;</p>
+
+<p>Dans son contentement, il voyait qu'elle avait le c&oelig;ur gros; et elle
+lui dit tout, d'une voix basse et rapide, car elle avait beau se
+promettre de lui cacher certaines choses; elle ne pouvait avoir de
+secrets.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, les Maugendre changeaient &agrave; l'&eacute;gard de leur fille.
+Elle les trouvait moins tendres, pr&eacute;occup&eacute;s, lentement envahis d'une
+passion nouvelle, le jeu. C'&eacute;tait la commune histoire le p&egrave;re, un gros
+homme calme et chauve, &agrave; favoris blancs, la m&egrave;re, s&egrave;che, active, ayant
+gagn&eacute; sa part de la fortune, tous deux vivant trop grassement dans leur
+maison, de leurs quinze mille francs de rentes, s'ennuyant &agrave; ne plus
+rien faire. Lui, n'avait eu, d&egrave;s lors, d'autre distraction que de
+toucher son argent. A cette &eacute;poque, il tonnait contre toute sp&eacute;culation,
+il haussait les &eacute;paules de col&egrave;re et de piti&eacute;, en parlant des pauvres
+imb&eacute;ciles qui se font d&eacute;pouiller, dans un tas de voleries aussi sottes
+que malpropres. Mais, vers ce temps-l&agrave;, une somme importante lui &eacute;tant
+rentr&eacute;e, il avait eu l'id&eacute;e de l'employer en reports: &ccedil;a, ce n'&eacute;tait pas
+de la sp&eacute;culation, c'&eacute;tait un simple placement; seulement, &agrave; partir de
+ce jour, il avait pris l'habitude, apr&egrave;s son premier d&eacute;jeuner, de lire
+avec soin, dans son journal, la cote de la Bourse, pour suivre les
+cours. Et le mal &eacute;tait parti de l&agrave;, la fi&egrave;vre l'avait br&ucirc;l&eacute; peu &agrave; peu, &agrave;
+voir la danse des valeurs, &agrave; vivre dans cet air empoisonn&eacute; du jeu,
+l'imagination hant&eacute;e de millions conquis en une heure, lui qui avait mis
+trente ann&eacute;es &agrave; gagner quelques centaines de mille francs. Il ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher d'en entretenir sa femme, pendant chacun de leurs repas quels
+coups il aurait faits, s'il n'avait pas jur&eacute; de ne jamais jouer! et il
+expliquait l'op&eacute;ration, il man&oelig;uvrait ses fonds avec la savante
+tactique d'un g&eacute;n&eacute;ral en chambre, il finissait toujours par battre
+triomphalement les parties adverses imaginaires, car il se piquait
+d'&ecirc;tre devenu de premi&egrave;re force dans les questions de primes et de
+reports. Sa femme, inqui&egrave;te, lui d&eacute;clarait qu'elle aimerait mieux se
+noyer tout de suite, plut&ocirc;t que de lui voir hasarder un sou; mais il la
+rassurait, pour qui le prenait-elle? Jamais de la vie! Pourtant, une
+occasion s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e, tous deux, depuis longtemps, avaient la
+folle envie de faire construire dans leur jardin, une petite serre de
+cinq ou six mille francs; si bien qu'un soir, les mains tremblantes
+d'une &eacute;motion d&eacute;licieuse, il avait pos&eacute;, sur la table &agrave; ouvrage de sa
+femme, les six billets, en disant qu'il venait de gagner &ccedil;a &agrave; la Bourse:
+un coup dont il &eacute;tait s&ucirc;r, une d&eacute;bauche qu'il promettait bien de ne pas
+recommencer, qu'il avait risqu&eacute;e uniquement &agrave; cause de la serre. Elle,
+partag&eacute;e entre la col&egrave;re et le saisissement de sa joie, n'avait point
+os&eacute; le gronder. Le mois suivant, il se lan&ccedil;ait dans une op&eacute;ration &agrave;
+primes, en lui expliquant qu'il ne craignait rien, du moment o&ugrave; il
+limitait sa perte. Puis, que diable! dans le tas, il y avait tout de
+m&ecirc;me de bonnes affaires, il aurait &eacute;t&eacute; bien sot de laisser le voisin en
+profiter. Et, fatalement, il s'&eacute;tait mis &agrave; jouer &agrave; terme, petitement
+d'abord, s'enhardissant peu &agrave; peu, tandis qu'elle, toujours agit&eacute;e par
+ses angoisses de bonne m&eacute;nag&egrave;re, les yeux en flammes pourtant au moindre
+gain, continuait &agrave; lui pr&eacute;dire qu'il mourrait sur la paille.</p>
+
+<p>Mais, surtout, le capitaine Chave, le fr&egrave;re de Mme Maugendre, bl&acirc;mait
+son beau-fr&egrave;re. Lui qui ne pouvait se suffire avec les dix-huit cents
+francs de sa retraite, jouait bien &agrave; la Bourse; seulement, il &eacute;tait le
+malin des malins. Il allait l&agrave; comme un employ&eacute; va &agrave; son bureau,
+n'op&eacute;rant que sur le comptant, ravi quand il emportait sa pi&egrave;ce de vingt
+francs le soir: des op&eacute;rations quotidiennes, faites &agrave; coup s&ucirc;r, d'une
+modestie telle, qu'elles &eacute;chappaient aux catastrophes. Sa s&oelig;ur lui
+avait offert une chambre chez elle, dans la maison trop vaste, depuis
+que Marcelle &eacute;tait mari&eacute;e; mais il avait refus&eacute;, tenant &agrave; &ecirc;tre libre,
+ayant des vices, occupant une seule pi&egrave;ce, au fond d'un jardin de la rue
+Nollet, o&ugrave; continuellement se glissaient des jupes. Ses gains devaient
+passer en bonbons et en g&acirc;teaux pour ses petites amies. Toujours il
+avait mis en garde Maugendre, lui r&eacute;p&eacute;tant de ne pas jouer, de faire la
+vie plut&ocirc;t; et, quand ce dernier lui criait: &laquo;Mais vous?&raquo; il avait un
+geste &eacute;nergique: oh! lui, c'&eacute;tait diff&eacute;rent, il n'avait pas quinze mille
+francs de rente, sans &ccedil;a! S'il jouait, la faute en &eacute;tait &agrave; cette salet&eacute;
+de gouvernement qui marchandait aux vieux braves la joie de leur
+vieillesse. Son grand argument contre le jeu &eacute;tait que,
+math&eacute;matiquement, le joueur devait toujours perdre: s'il gagne, il a &agrave;
+d&eacute;duire le courtage et le droit de timbre; s'il perd, il a en plus &agrave;
+payer les m&ecirc;mes droits; de sorte que, m&ecirc;me en admettant qu'il gagne
+aussi souvent qu'il perd, il sort encore de sa poche le timbre et le
+courtage. Annuellement, &agrave; la Bourse de Paris, ces droits produisent
+l'&eacute;norme total de quatre-vingts millions. Et il brandissait ce chiffre,
+quatre-vingts millions que ramassent l'&Eacute;tat, les coulissiers et les
+agents de change. Sur la banquette, au fond du corridor, Marcelle
+confessait &agrave; son mari une partie de cette histoire.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ch&eacute;ri, il faut dire que je suis mal tomb&eacute;e. Maman faisait une
+querelle &agrave; papa, &agrave; cause d'une perte qu'il a &eacute;prouv&eacute;e &agrave; la Bourse...
+Oui, il parait qu'il n'en sort plus. &Ccedil;a m'a l'air si dr&ocirc;le, lui qui
+autrefois n'admettait que le travail.... Enfin, ils se disputaient, et il
+y avait l&agrave; un journal, <i>La Cote financi&egrave;re</i>, que maman lui agitait sous
+le nez, en lui criant qu'il n'y entendait rien, qu'elle avait bien pr&eacute;vu
+la baisse, elle. Alors, il est all&eacute; chercher autre journal, justement
+<i>L'Esp&eacute;rance</i>, et il a voulu lui montrer l'article o&ugrave; il avait pris son
+renseignement.... Imagine-toi, c'est plein de journaux chez eux, ils sont
+fourr&eacute;s l&agrave;-dedans du matin au soir, et je crois, Dieu me pardonne! que
+maman commence &agrave; jouer, elle aussi malgr&eacute; son air furieux.&raquo;</p>
+
+<p>Jordan ne put s'emp&ecirc;cher de rire, tellement elle &eacute;tait amusante, dans
+son chagrin &agrave; mimer la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Bref, je leur ai dit notre g&ecirc;ne, je les ai pri&eacute;s de nous pr&ecirc;ter deux
+cents francs, pour arr&ecirc;ter les poursuites. Et si tu les avais entendus
+alors se r&eacute;crier: deux cents francs, lorsqu'ils en perdaient deux mille
+&agrave; la Bourse! Est-ce que je me moquais d'eux? est-ce que je voulais les
+ruiner?... Jamais je ne les ai vus comme &ccedil;a. Eux qui &eacute;taient si gentils
+pour moi, qui auraient tout d&eacute;pens&eacute; pour me faire des cadeaux! Il faut
+vraiment qu'ils deviennent fous, car &ccedil;a n'a pas de bon sens de se g&acirc;ter
+ainsi la vie, lorsqu'ils sont si heureux dans leur belle maison, sans un
+tracas, n'ayant plus qu'&agrave; manger &agrave; l'aise la fortune si durement gagn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re bien que tu n'as pas insist&eacute;, dit Jordan.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, j'ai insist&eacute;, et alors ils sont tomb&eacute;s sur toi.... Tu vois que
+je te dis tout, je m'&eacute;tais tant promis de garder &ccedil;a pour moi, et puis &ccedil;a
+m'a &eacute;chapp&eacute;.. Ils m'ont r&eacute;p&eacute;t&eacute; qu'ils l'avaient bien pr&eacute;vu, que ce n'est
+pas un m&eacute;tier d'&eacute;crire dans les journaux, que nous finirions &agrave;
+l'h&ocirc;pital.... Enfin, comme je me mettais en col&egrave;re &agrave; mon tour, j'allais
+partir, lorsque le capitaine est arriv&eacute;. Tu sais qu'il m'a toujours
+ador&eacute;e, l'onde Chave. Et, devant lui, ils sont devenus raisonnables,
+d'autant plus qu'il triomphait, qu'il demandait &agrave; papa s'il allait
+continuer &agrave; se faire voler.... Maman m'a prise &agrave; l'&eacute;cart, m'a gliss&eacute;
+cinquante francs dans la main, en me disant qu'avec &ccedil;a nous obtiendrions
+quelques jours, le temps de nous retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante francs! une aum&ocirc;ne! et tu les as accept&eacute;s?&raquo;</p>
+
+<p>Marcelle lui avait tendrement saisi les mains, le calmant de toute sa
+tranquille raison.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, ne te f&acirc;che pas.... Oui, je les ai accept&eacute;s. Et j'ai si bien
+compris que jamais tu n'oserais les porter &agrave; l'huissier, que j'y suis
+all&eacute;e tout de suite moi-m&ecirc;me, chez cet huissier, tu sais, rue Cadet.
+Mais figure-toi qu'il a refus&eacute; de les prendre, en m'expliquant qu'il
+avait des ordres formels de M. Busch, et que M. Busch seul pouvait
+arr&ecirc;ter les poursuites.... Oh! Ce Busch! Je ne hais personne, mais ce
+qu'il m'exasp&egrave;re et me d&eacute;go&ucirc;te, celui-l&agrave;! &Ccedil;a ne fait rien, j'ai couru
+chez lui, rue Feydeau, et il a bien fallu qu'il se content&acirc;t des
+cinquante francs et voil&agrave;! nous en avons pour quinze jours &agrave; ne pas &ecirc;tre
+tourment&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Une grosse &eacute;motion avait contract&eacute; le visage de Jordan, tandis que des
+larmes qu'il retenait mouillaient le bord de ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as fait cela, petite femme, tu as fait cela!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, je ne veux pas qu'on t'ennuie davantage, moi! Qu'est-ce que
+&ccedil;a me fait de recevoir des sottises, si on te laisse travailler
+tranquille!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle riait maintenant, elle racontait son arriv&eacute;e chez Busch, dans la
+crasse de ses dossiers, la fa&ccedil;on brutale dont il l'avait accueillie, ses
+menaces de ne pas leur laisser une nippe, s'il n'&eacute;tait pas pay&eacute; &agrave;
+l'instant de toute la dette. Le dr&ocirc;le &eacute;tait qu'elle avait pris le r&eacute;gal
+de le mettre hors de lui, en lui contestant la l&eacute;gitime propri&eacute;t&eacute; de
+cette dette, ces trois cents francs de billets, mont&eacute;s avec les frais &agrave;
+sept cent trente francs quinze centimes, et qui ne lui avaient peut-&ecirc;tre
+pas co&ucirc;t&eacute; cent sous, dans quelque lot de vieux chiffons. Il &eacute;tranglait
+de fureur: d'abord, il les avait justement achet&eacute;s tr&egrave;s cher, ceux-l&agrave;;
+puis, et son temps perdu, et la fatigue des courses qu'il avait faites
+pendant deux ans pour retrouver le signataire, et l'intelligence qu'il
+lui fallait d&eacute;ployer dans cette chasse &agrave; l'homme, est-ce qu'il ne devait
+pas se rembourser, de tout &ccedil;a? Tant pis pour ceux qui se laissaient
+pincer! Enfin, il avait tout de m&ecirc;me pris les cinquante francs, parce
+que son syst&egrave;me de prudence &eacute;tait de transiger toujours.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! petite femme, que tu es brave et que je t'aime!&raquo; dit Jordan, qui se
+laissa aller &agrave; embrasser Marcelle, bien qu'&agrave; ce moment le secr&eacute;taire de
+la r&eacute;daction pass&acirc;t.</p>
+
+<p>Puis, baissant la voix:</p>
+
+<p>&laquo;Combien te reste-t-il &agrave; la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Sept francs.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! reprit-il, tr&egrave;s heureux, nous avons de quoi aller deux jours, et
+je ne vais pas demander une avance, qu'on me refuserait d'ailleurs. &Ccedil;a
+me co&ucirc;te trop.... Demain, j'irai voir si l'on veut me prendre un article
+au Figaro.... Ah! si j'avais fini mon roman, si &ccedil;a se vendait un petit
+peu!&raquo;</p>
+
+<p>Marcelle &agrave; son tour l'embrassait.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, va, &ccedil;a marchera tr&egrave;s bien!... Tu remontes avec moi n'est-ce pas?
+Ce sera gentil et nous ach&egrave;terons, pour demain matin, un hareng saur, au
+coin de la rue de Clichy, o&ugrave; j'en ai vu de superbes. Ce soir, nous avons
+des pommes de terre au lard.&raquo;</p>
+
+<p>Jordan apr&egrave;s avoir pri&eacute; un camarade de revoir ses &eacute;preuves, partit avec
+sa femme. D'ailleurs, Saccard et Huret s'en allaient, eux aussi. Dans la
+rue, un coup&eacute; s'arr&ecirc;tait justement devant la porte du journal; et ils en
+virent descendre la baronne Sandorff, qui les salua d'un sourire, puis
+qui monta lestement. Parfois, elle rendait ainsi visite &agrave; Jantrou.
+Saccard, qu'elle excitait beaucoup, avec ses grands yeux meurtris, fut
+sur le point de remonter.</p>
+
+<p>En haut, dans le cabinet du directeur, la baronne ne voulut m&ecirc;me pas
+s'asseoir. Un petit bonjour en passant, uniquement l'id&eacute;e de lui
+demander s'il ne savait rien. Malgr&eacute; sa brusque fortune, elle le
+traitait toujours comme &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il venait chaque matin chez son
+p&egrave;re, M. de Ladricourt, avec l'&eacute;chine basse du remisier en qu&ecirc;te d'un
+ordre. Son p&egrave;re &eacute;tait d'une brutalit&eacute; r&eacute;voltante, elle ne pouvait
+oublier le coup de pied dont il l'avait jet&eacute; &agrave; la porte, dans la col&egrave;re
+d'une grosse perte. Et, maintenant qu'elle le voyait &agrave; la source des
+nouvelles, elle &eacute;tait redevenue famili&egrave;re, elle t&acirc;chait de le confesser.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, rien de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, je ne sais rien.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle continuait de le regarder en souriant persuad&eacute;e qu'il ne
+voulait rien dire. Alors, pour le forcer aux confidences, elle parla de
+cette b&ecirc;te de guerre qui allait mettre aux prises l'Autriche, l'Italie
+et la Prusse. La sp&eacute;culation s'affolait, une terrible baisse se
+d&eacute;clarait sur les fonds italiens, ainsi que sur toutes les valeurs, du
+reste. Et elle &eacute;tait fort ennuy&eacute;e, car elle ignorait jusqu'&agrave; quel point
+elle devait suivre ce mouvement, ayant d'assez grosses sommes engag&eacute;es
+pour la liquidation prochaine.</p>
+
+<p>&laquo;Votre mari ne vous renseigne donc pas? demanda plaisamment Jantrou. Il
+est pourtant bien plac&eacute;, &agrave; l'ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon mari, murmura-t-elle avec un geste d&eacute;daigneux, mon mari, je
+n'en tire plus rien.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;gaya davantage, il poussa les choses jusqu'&agrave; faire allusion au
+procureur g&eacute;n&eacute;ral Delcambre, l'amant qui, disait-on, payait ses
+diff&eacute;rences, quand elle se r&eacute;signait &agrave; les payer.</p>
+
+<p>&laquo;Et vos amis, ils ne savent donc rien, ni &agrave; la cour, palais?&raquo;</p>
+
+<p>Elle affecta de ne pas comprendre, elle reprit, suppliante, sans le
+quitter des yeux:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, vous, soyez aimable.... Vous savez quelque chose.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; une fois, dans son enragement apr&egrave;s toutes les jupes, malpropres ou
+&eacute;l&eacute;gantes, qui l'effleuraient, il avait song&eacute; &agrave; se la payer, comme il
+disait brutalement, cette joueuse, si famili&egrave;re avec lui. Mais, au
+premier mot, au premier geste, elle s'&eacute;tait redress&eacute;e, si r&eacute;pugn&eacute;e, si
+m&eacute;prisante, qu'il avait bien jur&eacute; de ne pas recommencer. Avec cet homme
+que son p&egrave;re recevait &agrave; coups de pied, ah! jamais! Elle n'en &eacute;tait pas
+encore l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Aimable, pourquoi le serais-je? dit-il en riant d'un air g&ecirc;n&eacute;. Vous ne
+l'&ecirc;tes gu&egrave;re avec moi.&raquo;</p>
+
+<p>Tout de suite, elle redevint grave, les yeux durs. Et elle lui tournait
+le dos pour s'en aller, lorsque, de d&eacute;pit, cherchant &agrave; la blesser, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Vous venez de rencontrer Saccard &agrave; la porte, n'est-ce pas? Pourquoi ne
+l'avez-vous pas interrog&eacute; lui, puisqu'il n'a rien &agrave; vous refuser?&raquo;</p>
+
+<p>Elle revint brusquement.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ce qu'il vous plaira de comprendre.... Voyons, ne faites donc pas
+la cachotti&egrave;re, je vous ai vue chez lui, je le connais!&raquo;</p>
+
+<p>Une r&eacute;volte la soulevait, tout l'orgueil de sa race, vivant encore,
+remontait du fond trouble, de la boue o&ugrave; sa passion la noyait un peu
+chaque jour. D'ailleurs, elle ne s'emporta pas, elle dit simplement
+d'une voix nette et rude:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &ccedil;a, mon cher, pour qui me prenez-vous? Vous &ecirc;tes fou.... Non, je ne
+suis pas la ma&icirc;tresse de votre Saccard, parce que je n'ai pas voulu.&raquo;</p>
+
+<p>Et lui, alors, avec sa politesse fleurie de lettr&eacute;, la salua d'une
+r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, madame, vous avez eu le plus grand tort.... Croyez-moi, si
+c'est &agrave; recommencer, ne manquez pas l'affaire, parce que, vous qui &ecirc;tes
+toujours &agrave; la chasse des renseignements, vous les trouveriez, sans tant
+de peine sous le traversin de ce monsieur-l&agrave;... Oh! mon Dieu! oui, le
+nid y sera bient&ocirc;t, vous n'aurez qu'&agrave; y fourrer vos jolis doigts.&raquo;</p>
+
+<p>Elle prit le parti de rire, comme r&eacute;sign&eacute;e &agrave; faire la part de son
+cynisme. Quand elle lui serra la main, il sentit la sienne toute froide.
+Vraiment, s'en serait-elle tenue &agrave; sa corv&eacute;e avec le glacial et osseux
+Delcambre. Cette femme aux l&egrave;vres si rouges, que l'on disait insatiable?
+Le mois de juin s'&eacute;coula, l'Italie avait d&eacute;clar&eacute;, le 15, la guerre &agrave;
+l'Autriche. D'autre part, la Prusse, en deux semaines &agrave; peine, par une
+marche foudroyante, venait d'envahir le Hanovre, de conqu&eacute;rir les deux
+Hesses, Bade, la Saxe, en surprenant en pleine paix des populations
+d&eacute;sarm&eacute;es. La France n'avait pas boug&eacute;, les gens bien inform&eacute;s
+chuchotaient tout bas, &agrave; la Bourse, qu'une entente secr&egrave;te la liait &agrave; la
+Prusse, depuis que Bismarck s'&eacute;tait rendu pr&egrave;s de l'empereur, &agrave;
+Biarritz; et l'on parlait myst&eacute;rieusement des compensations qui devaient
+payer sa neutralit&eacute;. Mais la baisse ne s'en accentuait pas moins, d'une
+d&eacute;sastreuse fa&ccedil;on. Lorsque, le 4 juillet, arriva la nouvelle de Sadowa,
+ce coup de tonnerre si brusque, ce fut un effondrement de toutes les
+valeurs. On croyait &agrave; une continuation acharn&eacute;e de la guerre; car, si
+l'Autriche &eacute;tait battue par la Prusse, elle avait vaincu l'Italie, &agrave;
+Custozza; et l'on disait d&eacute;j&agrave; qu'elle rassemblait les d&eacute;bris de son
+arm&eacute;e, en abandonnant la Boh&egrave;me Les ordres de vente pleuvaient &agrave; la
+corbeille, on ne trouvait plus d'acheteurs.</p>
+
+<p>Le 4 juillet, Saccard, qui &eacute;tait mont&eacute; au journal tr&egrave;s tard, vers six
+heures, n'y trouva pas Jantrou, que ses passions, depuis quelque temps,
+d&eacute;rangeaient: des disparitions brusques, des bord&eacute;es, d'o&ugrave; il revenait
+an&eacute;anti, les yeux troubles, sans qu'on p&ucirc;t savoir qui, des filles ou de
+l'alcool, le ravageait davantage. A ce moment-l&agrave;, le journal se vidait,
+il ne restait gu&egrave;re que Dejoie, d&icirc;nant sur le coin de sa table, dans
+l'antichambre. Et Saccard, apr&egrave;s avoir &eacute;crit deux lettres, allait
+partir, lorsque, le sang au visage, Huret entra en temp&ecirc;te, sans m&ecirc;me
+prendre le temps de refermer les portes.</p>
+
+<p>&laquo;Mon bon ami, mon bon ami...&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;touffait, il mit les deux mains sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Je sors de chez Rougon.... J'ai couru, parce que je n'avais pas de
+fiacre. Enfin, j'en ai trouv&eacute; un.... Rougon a re&ccedil;u une d&eacute;p&ecirc;che de l&agrave;-bas.
+Je l'ai vue.... Une nouvelle, une nouvelle...&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste violent, Saccard l'arr&ecirc;ta, et il se pr&eacute;cipita pour fermer la
+porte, ayant aper&ccedil;u Dejoie qui r&ocirc;dait d&eacute;j&agrave;, l'oreille tendue.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'empereur d'Autriche c&egrave;de la V&eacute;n&eacute;tie &agrave; l'empereur des
+Fran&ccedil;ais, en acceptant sa m&eacute;diation, et ce dernier va s'adresser aux
+rois de Prusse et d'Italie pour amener un armistice.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>&laquo;C'est la paix, alors?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, saisi, sans id&eacute;e encore, laissa &eacute;chapper un juron.</p>
+
+<p>&laquo;Tonnerre de Dieu! et toute la Bourse qui est &agrave; la baisse!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, machinalement:</p>
+
+<p>&laquo;Et cette nouvelle, pas une &acirc;me ne la sait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, la d&eacute;p&ecirc;che est confidentielle, la note ne para&icirc;tra pas m&ecirc;me
+demain matin au <i>Moniteur</i>. Paris ne saura sans doute rien avant
+vingt-quatre heures.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, ce fut le coup de foudre, l'illumination brusque. Il courut de
+nouveau &agrave; la porte, l'ouvrit pour voir si personne n'&eacute;coutait. Et il
+&eacute;tait hors de lui, il revint se planter devant le d&eacute;put&eacute;, le saisit par
+les deux revers de sa redingote.</p>
+
+<p>&laquo;Taisez-vous! pas si haut!... Nous sommes les ma&icirc;tres, si Gundermann et
+sa bande ne sont pas avertis.... Entendez-vous! pas un mot, &agrave; personne au
+monde! ni &agrave; vos amis, ni &agrave; votre femme!... Justement, une chance!
+Jantrou n'est pas l&agrave;, nous serons seuls &agrave; savoir, nous aurons le temps
+d'agir.... Oh! je ne veux pas travailler que pour moi. Vous en &ecirc;tes, nos
+coll&egrave;gues de l'Universelle en sont aussi. Seulement, un secret ne se
+garde point &agrave; plusieurs. Tout est perdu, si la moindre indiscr&eacute;tion se
+commet demain, avant la Bourse.&raquo;</p>
+
+<p>Huret, tr&egrave;s &eacute;mu, boulevers&eacute; de la grandeur du coup qu'ils allaient
+tenter, promit d'&ecirc;tre absolument muet. Et ils se distribu&egrave;rent la
+besogne, ils d&eacute;cid&egrave;rent qu'il fallait tout de suite entrer en campagne.
+Saccard avait d&eacute;j&agrave; son chapeau, quand une question lui vint aux l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, c'est Rougon qui vous a charg&eacute; de m'apporter cette nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait h&eacute;sit&eacute;, il mentait: la d&eacute;p&ecirc;che, simplement, tra&icirc;nait sur le
+bureau du ministre, o&ugrave; il avait eu l'indiscr&eacute;tion de la lire, &eacute;tant
+rest&eacute; seul une minute. Mais, son int&eacute;r&ecirc;t se trouvant dans une entente
+cordiale des deux fr&egrave;res, ce mensonge lui parut ensuite tr&egrave;s adroit,
+d'autant plus qu'il les savait peu d&eacute;sireux de se voir et de causer de
+ces choses.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, d&eacute;clara Saccard, il n'y a pas &agrave; dire, il a &eacute;t&eacute; gentil, cette
+fois.... En route!&raquo;</p>
+
+<p>Dans l'antichambre, il n'y avait toujours que Dejoie, qui s'&eacute;tait
+efforc&eacute; d'entendre, sans rien saisir de distinct. Ils le sentirent
+pourtant fi&eacute;vreux, ayant flair&eacute; la proie &eacute;norme qui passait dans l'air,
+si agit&eacute; de cette odeur d'argent, qu'il se mit &agrave; la fen&ecirc;tre du palier,
+pour les voir traverser la cour.</p>
+
+<p>La difficult&eacute; &eacute;tait d'agir vivement, avec la plus grande prudence. Aussi
+se quitt&egrave;rent-ils dans la rue: Huret se chargeait de la petite Bourse du
+soir, tandis que Saccard, malgr&eacute; l'heure tardive, se lan&ccedil;ait &agrave; la
+recherche des remisiers, des coulissiers, des agents de change, pour
+donner des ordres d'achat. Seulement, ces ordres, il d&eacute;sirait les
+diviser, les &eacute;parpiller le plus possible, par crainte d'&eacute;veiller un
+soup&ccedil;on; et, surtout, il voulut avoir l'air de rencontrer les gens, au
+lieu d'aller les relancer chez eux, ce qui aurait paru singulier. Le
+hasard le servit heureusement, il aper&ccedil;ut sur le boulevard l'agent de
+change Jacoby, avec qui il plaisanta, et qui chargea d'une forte
+op&eacute;ration, sans trop l'&eacute;tonner. Cent pas plus loin, il tombait sur une
+grande fille blonde, qu'il savait &ecirc;tre la ma&icirc;tresse d'un autre agent,
+Delarocque, le beau-fr&egrave;re de Jacoby; et, comme elle disait justement
+qu'elle l'attendait, cette nuit-l&agrave;, il la chargea de lui remettre deux
+mots &eacute;crits au crayon sur une carte. Puis, sachant que Mazaud se rendait
+le soir &agrave; un banquet d'anciens condisciples, il s'arrangea pour se
+trouver au restaurant, il changea les positions qu'il l'avait charg&eacute; de
+prendre, le jour m&ecirc;me. Mais sa plus grande chance, au moment o&ugrave; il
+rentrait, vers minuit, ce fut d'&ecirc;tre accost&eacute; par Massias, qui sortait
+des Vari&eacute;t&eacute;s. Ils remont&egrave;rent ensemble vers la rue Saint-Lazare, il eut
+le temps de se poser en original qui croyait &agrave; la hausse, oh! pas tout
+de suite; si bien qu'il finit par le charger d'ordres d'achat multiples
+pour Nathansohn et d'autres coulissiers, en disant qu'il agissait au nom
+d'un groupe d'amis, ce qui &eacute;tait vrai en somme. Quand il se coucha, il
+avait pris position &agrave; la hausse, pour plus de cinq millions de valeurs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, d&egrave;s sept heures, Huret &eacute;tait chez Saccard, lui
+racontant comment il avait op&eacute;r&eacute;, &agrave; la petite Bourse, devant le passage
+de l'Op&eacute;ra, sur le trottoir, o&ugrave; il avait fait acheter le plus possible,
+avec mesure cependant, pour ne pas trop relever les cours. Ses ordres
+montaient &agrave; un million, et tous deux, jugeant le coup beaucoup trop
+modeste encore, r&eacute;solurent de rentrer en campagne. Ils avaient la
+matin&eacute;e. Mais, auparavant, ils se jet&egrave;rent sur les journaux, tremblant
+d'y trouver la nouvelle, une note, une simple ligne qui ferait crouler
+leur combinaison. Non! la presse ne savait rien, elle &eacute;tait toute &agrave; la
+guerre, encombr&eacute;e par des d&eacute;p&ecirc;ches, par de longs d&eacute;tails sur la bataille
+de Sadowa. Si aucun bruit ne transpirait avant deux heures de
+l'apr&egrave;s-midi, s'ils avaient &agrave; eux une heure de Bourse, une demi-heure
+seulement, le coup &eacute;tait fait, ils op&eacute;raient la grande rafle sur la
+juiverie, comme disait Saccard. Et ils se s&eacute;par&egrave;rent de nouveau, chacun
+courut de son c&ocirc;t&eacute; engager d'autres millions dans la bataille.</p>
+
+<p>Cette matin&eacute;e-l&agrave;, Saccard la passa &agrave; battre le pav&eacute;, flairant l'air,
+ayant un tel besoin de marcher, qu'il avait renvoy&eacute; sa voiture, apr&egrave;s sa
+premi&egrave;re course faite, il entra chez Kolb, o&ugrave; le tintement de l'or lui
+fut d&eacute;licieux &agrave; l'oreille, ainsi qu'une promesse de victoire; et il eut
+la force de ne rien dire au banquier, qui ne savait rien. Il monta
+ensuite chez Mazaud, non pour donner un nouvel ordre, simplement pour
+feindre d'&ecirc;tre inquiet au sujet de celui qu'il avait donn&eacute; la veille. L&agrave;
+aussi, on ignorait tout encore. Le petit Flory seul lui causa quelque
+inqui&eacute;tude, par la persistance avec laquelle il tournait autour de lui
+la cause unique en &eacute;tait la profonde admiration du jeune employ&eacute; pour
+l'intelligence financi&egrave;re du directeur de l'Universelle; et, comme Mlle
+Chuchu commen&ccedil;ait &agrave; lui co&ucirc;ter gros il risquait quelques petites
+op&eacute;rations, il r&ecirc;vait de conna&icirc;tre les ordres de son grand homme et de
+se mettre dans son jeu.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s un d&eacute;jeuner rapide chez Champeaux, o&ugrave; il avait eu la joie
+profonde d'entendre les dol&eacute;ances pessimistes de Moser et de Pillerault
+lui-m&ecirc;me, pronostiquant une nouvelle d&eacute;gringolade des cours, Saccard,
+d&egrave;s midi et demi, se trouva sur la place de la Bourse. Il d&eacute;sirait,
+selon son expression, voir arriver le monde. La chaleur &eacute;tait
+accablante, un soleil ardent tombait d'aplomb, blanchissant les marches,
+dont la r&eacute;verb&eacute;ration chauffait le p&eacute;ristyle d'un air lourd et embras&eacute;
+de four; et les chaises vides craquaient dans ces flammes, tandis que
+les sp&eacute;culateurs, debout, cherchaient les minces raies d'ombre des
+colonnes. Sous un arbre du jardin, il aper&ccedil;ut Busch et la M&eacute;chain, qui
+se mirent &agrave; causer en le vivement voyant; m&ecirc;me il lui sembla que tous
+deux &eacute;taient sur le point de l'aborder, puisqu'ils se ravisaient:
+savaient-ils donc quelque chose, ces bas chiffonniers des valeurs
+tomb&eacute;es au ruisseau, en continuelle qu&ecirc;te? un instant, il en eut le
+frisson. Mais une voix l'appela, et il reconnut sur un banc Maugendre et
+le capitaine Chave, tous les deux en querelle, car le premier,
+maintenant, &eacute;tait plein de moqueries pour le petit jeu mis&eacute;rable du
+capitaine, ce louis gagn&eacute; sur le comptant, comme au fond d'un caf&eacute; de
+province, apr&egrave;s des parties de piquet acharn&eacute;es: voyons, ce jour-l&agrave; ne
+pouvait-il risquer &agrave; coup s&ucirc;r une op&eacute;ration s&eacute;rieuse? la baisse
+n'&eacute;tait-elle pas certaine, aussi &eacute;clatante que le soleil? Et il appelait
+Saccard &agrave; t&eacute;moin: n'est-ce pas qu'on baisserait? Lui, avait pris &agrave; la
+baisse une forte position, si convaincu, qu'il y avait mis sa fortune.
+Ainsi interrog&eacute; directement, Saccard r&eacute;pondit par des sourires, des
+hochements de t&ecirc;te vagues avec le remords de ne pas avertir ce pauvre
+homme qu'il avait connu si laborieux, d'esprit si net, lorsqu'il vendait
+des b&acirc;ches; mais il s'&eacute;tait jur&eacute; le silence absolu, il avait la f&eacute;rocit&eacute;
+du joueur qui ne veut pas d&eacute;ranger la chance. Puis, &agrave; ce moment, il eut
+une distraction: le coup&eacute; de la baronne Sandorff passait, il le suivit
+des yeux, le vit s'arr&ecirc;ter cette fois rue de la Banque. Tout d'un coup,
+il songea au baron Sandorff; conseiller &agrave; l'ambassade d'Autriche: la
+baronne savait s&ucirc;rement, elle allait tout perdre par quelque maladresse
+de femme. D&eacute;j&agrave;, il avait travers&eacute; la rue, il r&ocirc;dait autour du coup&eacute;,
+immobile, muet, l'air mort, avec le cocher raidi sur le si&egrave;ge. Pourtant
+une des glaces s'abaissa, et il salua, s'approcha galamment.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur Saccard, nous baissons encore?&raquo;</p>
+
+<p>Il crut &agrave; un pi&egrave;ge.</p>
+
+<p>&laquo;Mais oui, madame.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme elle le regardait anxieusement, avec un vacillement des yeux
+qu'il connaissait bien chez les joueurs, il comprit qu'elle non plus ne
+savait rien. Un flot de sang ti&egrave;de lui remonta au cr&acirc;ne, l'inonda de
+d&eacute;lices.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, monsieur Saccard, vous n'avez rien &agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, madame, rien que vous ne sachiez d&eacute;j&agrave;, sans doute.&raquo;</p>
+
+<p>Et il la quitta en pensant: &laquo;Toi, tu n'as pas &eacute;t&eacute; gentille, &ccedil;a m'amusera
+que tu boives un coup. Peut-&ecirc;tre, une autre fois, &ccedil;a te rendra-t-il plus
+aimable.&raquo; Jamais elle ne lui avait paru plus d&eacute;sirable, il &eacute;tait certain
+de l'avoir &agrave; son heure.</p>
+
+<p>Comme il revenait sur la place de la Bourse, la vue de Gundermann, au
+loin, d&eacute;bouchant de la rue Vivienne, lui donna un nouveau frisson au
+c&oelig;ur. Si rapetiss&eacute; qu'il f&ucirc;t par l'&eacute;loignement, c'&eacute;tait bien lui, avec
+sa marche lente, sa t&ecirc;te qu'il portait droite et bl&ecirc;me, sans regarder
+personne, comme seul, dans sa royaut&eacute;, au milieu de la foule. Et il le
+suivait avec terreur, interpr&eacute;tait chacun de ses mouvements. L'ayant vu
+aborder Nathansohn, il crut tout perdu. Mais le coulissier se retirait,
+l'air d&eacute;confit, et il reprit espoir. Il trouvait d&eacute;cid&eacute;ment au banquier
+son air de tous les jours. Puis, brusquement, son c&oelig;ur sauta de joie
+Gundermann venait d'entrer chez le confiseur faire son achat de bonbons
+pour ses petites filles; et c'&eacute;tait l&agrave; un signe certain, jamais il n'y
+entrait, les jours de crise.</p>
+
+<p>Une heure sonna, la cloche annon&ccedil;a l'ouverture du march&eacute;. Ce fut une
+Bourse m&eacute;morable, une de ces grandes journ&eacute;es de d&eacute;sastre, d'un de ces
+d&eacute;sastres &agrave; la hausse, si rares, dont le souvenir reste l&eacute;gendaire. Dans
+l'accablante chaleur, au d&eacute;but, les cours baiss&egrave;rent encore. Puis, des
+achats brusques, isol&eacute;s, comme des coups de feu de tirailleurs avant que
+la bataille s'engage, &eacute;tonn&egrave;rent. Mais les op&eacute;rations restaient lourdes
+quand m&ecirc;me, au milieu de la m&eacute;fiance g&eacute;n&eacute;rale. Les achats se
+multipli&egrave;rent, s'allum&egrave;rent de toutes parts, &agrave; la coulisse, au parapet;
+on n'entendait plus que les voix de Nathansohn sous la colonnade, de
+Mazaud, de Jacoby, de Delarocque &agrave; la corbeille, criant qu'ils prenaient
+toutes les valeurs, &agrave; tous les prix; et ce fut alors un fr&eacute;missement,
+une houle croissante, sans que personne pourtant os&acirc;t se risquer, dans
+le d&eacute;sarroi de ce revirement inexplicable. Les cours avaient l&eacute;g&egrave;rement
+mont&eacute;, Saccard eut le temps de donner de nouveaux ordres &agrave; Massias, pour
+Nathansohn. Il pria &eacute;galement le petit Flory qui passait en courant, de
+remettre &agrave; Mazaud une fiche, o&ugrave; il le chargeait d'acheter, d'acheter
+toujours; si bien que Flory, ayant lu la fiche, frapp&eacute; d'un acc&egrave;s de
+foi, joua le jeu de son grand homme, acheta lui aussi pour son compte.
+Et ce fut &agrave; cette minute, &agrave; deux heures moins un quart, que le tonnerre
+&eacute;clata en pleine Bourse l'Autriche c&eacute;dait la V&eacute;n&eacute;tie &agrave; l'empereur, la
+guerre &eacute;tait finie. D'o&ugrave; venait cette nouvelle? personne ne le sut, elle
+sortait de toutes les bouches &agrave; la fois, des pav&eacute;s eux-m&ecirc;mes. Quelqu'un
+l'avait apport&eacute;e, tous la r&eacute;p&eacute;taient dans une clameur, qui grossissait
+avec la voix haute d'une mar&eacute;e d'&eacute;quinoxe. Par bonds furieux, les cours
+se mirent &agrave; monter, au milieu de l'effroyable vacarme. Avant le coup de
+cloche de la cl&ocirc;ture, ils s'&eacute;taient relev&eacute;s de quarante, de cinquante
+francs. Ce fut une m&ecirc;l&eacute;e inexprimable, une de ces batailles confuses o&ugrave;
+tous se ruent, soldats et capitaines, pour sauver leur peau, assourdis,
+aveugl&eacute;s, n'ayant plus la conscience nette de la situation. Les fronts
+ruisselaient de sueur, l'implacable soleil qui tapait sur les marches,
+mettait la Bourse dans un flamboiement d'incendie.</p>
+
+<p>Et, &agrave; la liquidation, lorsqu'on put &eacute;valuer le d&eacute;sastre, il apparut
+immense. Le champ de bataille restait jonch&eacute; de bless&eacute;s et de ruines.
+Moser, le baissier, &eacute;tait parmi les plus atteints. Pillerault expiait
+durement sa faiblesse, pour l'unique fois qu'il avait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de la
+hausse. Maugendre perdait cinquante mille francs, sa premi&egrave;re perte
+s&eacute;rieuse. La baronne Sandorff eut &agrave; payer de si grosses diff&eacute;rences, que
+Delcambre, disait-on, se refusait &agrave; les donner; et elle &eacute;tait toute
+blanche de col&egrave;re et de haine, au seul nom de son mari, le conseiller
+d'ambassade, qui avait eu la d&eacute;p&ecirc;che entre les mains avant Rougon
+lui-m&ecirc;me, sans lui en rien dire. Mais la haute banque, la banque juive,
+surtout, avait essuy&eacute; une d&eacute;faite terrible, un vrai massacre. On
+affirmait que Gundermann, simplement pour sa part, y laissait huit
+millions. Et cela stup&eacute;fiait, comment n'avait-il pas &eacute;t&eacute; averti? lui le
+ma&icirc;tre indiscut&eacute; du march&eacute;, dont les ministres n'&eacute;taient que les commis
+et qui tenait les &Eacute;tats dans sa souveraine d&eacute;pendance! Il y avait l&agrave; un
+de ces concours de circonstances extraordinaires qui font les grands
+coups du hasard. C'&eacute;tait un effondrement impr&eacute;vu, imb&eacute;cile, en dehors de
+toute raison et de toute logique.</p>
+
+<p>Cependant, l'histoire se r&eacute;pandit, Saccard passa grand homme. D'un coup
+de r&acirc;teau, il venait de ramasser la presque totalit&eacute; de l'argent perdu
+par les baissiers. Personnellement, il avait mis en poche deux millions.
+Le reste allait entrer dans les caisses de l'Universelle, ou plut&ocirc;t se
+fondre aux mains des administrateurs. A grand-peine, il finit par
+persuader &agrave; Mme Caroline que la part d'Hamelin, dans ce butin si
+l&eacute;gitimement conquis sur les juifs, &eacute;tait d'un million. Huret, lui,
+ayant &eacute;t&eacute; &agrave; la besogne, s'&eacute;tait taill&eacute; son morceau, royalement. Quant
+aux autres, les Daigremont les marquis de Bohain, ils ne se firent
+nullement prier. Tous vot&egrave;rent des remerciements et des f&eacute;licitations &agrave;
+l'&eacute;minent directeur. Et un c&oelig;ur surtout br&ucirc;lait de gratitude pour
+Saccard, celui de Flory, qui avait gagn&eacute; dix mille francs, une fortune,
+de quoi habiter avec Chuchu un petit logement de la rue Condorcet et
+aller ensemble, le soir, rejoindre Gustave S&eacute;dille et Germaine C&oelig;ur
+dans des restaurants chers. Au journal, il fallut donner une
+gratification &agrave; Jantrou, qui s'emportait de ce qu'on ne l'avait pas
+pr&eacute;venu. Seul Dejoie demeurait m&eacute;lancolique, car il devait garder
+l'&eacute;ternel regret d'avoir senti, un soir, la fortune passer dans l'air,
+myst&eacute;rieuse et vague, inutilement.</p>
+
+<p>Ce premier triomphe de Saccard sembla &ecirc;tre comme une floraison de
+l'empire &agrave; son apog&eacute;e. Il entrait dans l'&eacute;clat du r&egrave;gne, il en &eacute;tait un
+des reflets glorieux. Le soir m&ecirc;me o&ugrave; il grandissait parmi les fortunes
+&eacute;croul&eacute;es, &agrave; l'heure o&ugrave; la Bourse n'&eacute;tait plus qu'un champ morne de
+d&eacute;combres, Paris entier se pavoisait, s'illuminait, ainsi que pour une
+grande victoire; et des f&ecirc;tes aux Tuileries, des r&eacute;jouissances dans les
+rues, c&eacute;l&eacute;braient Napol&eacute;on III ma&icirc;tre de l'Europe si haut, si grand, que
+les empereurs et les rois le choisissaient comme arbitre dans leurs
+querelles et lui remettaient des provinces pour qu'il en dispos&acirc;t entre
+eux. A la Chambre, des voix avaient bien protest&eacute;, des proph&egrave;tes de
+malheur annon&ccedil;aient confus&eacute;ment le terrible avenir, la Prusse grandie de
+tout ce que la France avait tol&eacute;r&eacute;, l'Autriche battue, l'Italie ingrate.
+Mais des rires, des cris de col&egrave;re &eacute;touffaient ces voix inqui&egrave;tes, et
+Paris, centre du monde, flambait par toutes ses avenues et tous ses
+monuments, au lendemain de Sadowa, en attendant les nuits noires et
+glac&eacute;es, les nuits sans gaz, travers&eacute;es par la m&egrave;che rouge des obus. Ce
+soir-l&agrave;, Saccard, d&eacute;bordant de son succ&egrave;s, battit les rues, la place de
+la Concorde, les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, tous les trottoirs o&ugrave; br&ucirc;laient des
+lampions. Emport&eacute; dans le flot montant des promeneurs, les yeux aveugl&eacute;s
+par cette clart&eacute; de plein jour, il pouvait croire qu'on illuminait pour
+le f&ecirc;ter: n'&eacute;tait-il pas, lui aussi, le vainqueur inattendu, celui qui
+s'&eacute;levait au milieu des d&eacute;sastres? Un seul ennui venait de g&acirc;ter sa
+joie, la col&egrave;re de Rougon, qui terrible, avait chass&eacute; Huret, quand il
+avait compris d'o&ugrave; venait le coup de Bourse. Ce n'&eacute;tait donc pas le
+grand homme qui s'&eacute;tait montr&eacute; bon fr&egrave;re, en lui envoyant la nouvelle?
+Faudrait-il qu'il se pass&acirc;t de ce haut patronage, m&ecirc;me qu'il attaqu&acirc;t le
+tout-puissant ministre? Brusquement, en face du palais de la L&eacute;gion
+d'honneur, que surmontait une gigantesque croix de feu, brasillant dans
+le ciel noir, il en prit la r&eacute;solution hardie, pour le jour o&ugrave; il se
+sentirait les reins assez forts. Et, gris&eacute; par les chants de la foule et
+les claquements des drapeaux, il revint rue Saint-Lazare, au travers de
+Paris en flammes.</p>
+
+<p>Deux mois apr&egrave;s, en septembre, Saccard, que sa victoire sur Gundermann
+rendait audacieux, d&eacute;cida qu'il fallait donner un nouvel &eacute;lan &agrave;
+l'Universelle. Dans l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale qui avait eu lieu &agrave; la fin
+d'avril, le bilan pr&eacute;sent&eacute; portait, pour l'ann&eacute;e 1864, un b&eacute;n&eacute;fice de
+neuf millions, en y comprenant les vingt francs de primes sur chacune
+des cinquante mille actions nouvelles, lors du doublement du capital. On
+avait amorti compl&egrave;tement le compte de premier &eacute;tablissement, servi aux
+actionnaires leur cinq pour cent et aux administrateurs leur dix pour
+cent, laiss&eacute; &agrave; la r&eacute;serve une somme de cinq millions, outre le dix pour
+cent r&eacute;glementaire; et, avec le million qui restait, on &eacute;tait arriv&eacute; &agrave;
+distribuer un dividende de dix francs par action. C'&eacute;tait un beau
+r&eacute;sultat pour une soci&eacute;t&eacute; qui n'avait pas deux ans d'existence. Mais
+Saccard proc&eacute;dait par coups de fi&egrave;vre, appliquant au terrain financier
+la m&eacute;thode de la culture intensive, chauffant, surchauffant le sol, au
+risque de br&ucirc;ler la r&eacute;colte; et il fit accepter, d'abord par le conseil
+d'administration, ensuite par une assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale extraordinaire, qui
+se r&eacute;unit le 15 septembre, une seconde augmentation du capital: on le
+doublait encore, on l'&eacute;levait de cinquante &agrave; cent millions, en cr&eacute;ant
+cent mille actions nouvelles, exclusivement r&eacute;serv&eacute;es aux actionnaires,
+titre pour titre. Seulement, cette fois, les titres &eacute;taient &eacute;mis &agrave; 675
+francs, soit une prime de 175 francs, destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre vers&eacute;e au fonds de
+r&eacute;serve. Les succ&egrave;s croissants, les affaires heureuses d&eacute;j&agrave; faites,
+surtout les grandes entreprises que l'Universelle allait lancer, &eacute;taient
+les raisons invoqu&eacute;es pour justifier cette &eacute;norme augmentation du
+capital, doubl&eacute; ainsi coup sur coup; car il fallait bien donner &agrave; la
+maison une importance et une solidit&eacute; en rapport avec les int&eacute;r&ecirc;ts
+qu'elle repr&eacute;sentait. D'ailleurs, le r&eacute;sultat fut imm&eacute;diat les actions
+qui, depuis des mois, restaient stationnaires &agrave; la Bourse, au cours
+moyen de sept cent cinquante, mont&egrave;rent &agrave; neuf cents, en trois jours.</p>
+
+<p>Hamelin n'avait pu revenir d'Orient, pour pr&eacute;sider l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale
+extraordinaire, et il &eacute;crivit &agrave; sa s&oelig;ur une lettre inqui&egrave;te, o&ugrave; il
+exprimait des craintes sur cette fa&ccedil;on de mener l'Universelle au galop,
+d'un train fou. Il devinait bien qu'on avait fait encore, chez ma&icirc;tre
+Lelorrain, des d&eacute;clarations mensong&egrave;res. En effet, toutes les actions
+nouvelles n'avaient pas &eacute;t&eacute; l&eacute;galement souscrites, la soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait
+rest&eacute;e propri&eacute;taire des titres que refusaient les actionnaires; et, les
+versements n'&eacute;tant point ex&eacute;cut&eacute;s, un jeu d'&eacute;critures avait pass&eacute; ces
+titres au compte Sabatani. En outre, d'autres pr&ecirc;te-noms, des employ&eacute;s,
+des administrateurs, lui avaient permis de souscrire elle-m&ecirc;me &agrave; sa
+propre &eacute;mission; de sorte qu'elle d&eacute;tenait alors pr&egrave;s de trente mille de
+ses actions, repr&eacute;sentant une somme de dix-sept millions et demi. Outre
+qu'elle &eacute;tait ill&eacute;gale, la situation pouvait devenir dangereuse, car
+l'exp&eacute;rience a d&eacute;montr&eacute; que toute maison de cr&eacute;dit qui joue sur ses
+valeurs est perdue. Mais Mme Caroline n'en r&eacute;pondit pas moins gaiement &agrave;
+son fr&egrave;re, le plaisantant de ce qu'il devenait trembleur aujourd'hui, au
+point que c'&eacute;tait elle, jadis soup&ccedil;onneuse, qui devait le rassurer. Elle
+disait veiller toujours, ne rien voir de louche, &ecirc;tre &eacute;merveill&eacute;e, au
+contraire, des grandes choses, claires et logiques, auxquelles elle
+assistait. La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait qu'elle ne savait naturellement rien de ce
+qu'on lui cachait, et que, sur le reste, son admiration pour Saccard,
+l'&eacute;motion de sympathie o&ugrave; la jetaient l'activit&eacute; et l'intelligence de ce
+petit homme, l'aveuglaient.</p>
+
+<p>En d&eacute;cembre, le cours de mille francs fut d&eacute;pass&eacute;. Et alors, en face de
+l'Universelle triomphante, la haute banque s'&eacute;mut, on rencontra
+Gundermann, sur la place de la Bourse, l'air distrait, entrant acheter
+des bonbons chez le confiseur, de son pas automatique. Il avait pay&eacute; ses
+huit millions de perte sans une plainte, sans qu'un seul de ses
+familiers e&ucirc;t surpris sur ses l&egrave;vres une parole de col&egrave;re et de rancune.
+Quand il perdait ainsi, chose rare, il disait d'ordinaire que c'&eacute;tait
+bien fait, que cela lui apprendrait &agrave; &ecirc;tre moins &eacute;tourdi; et l'on
+souriait, car l'&eacute;tourderie de Gundermann ne s'imaginait gu&egrave;re. Mais,
+cette fois, la dure le&ccedil;on devait lui rester en travers du c&oelig;ur, l'id&eacute;e
+d'avoir &eacute;t&eacute; battu par ce casse-cou de Saccard, ce fou passionn&eacute;, lui si
+froid, si ma&icirc;tre des faits et des hommes, lui &eacute;tait assur&eacute;ment
+insupportable. Aussi, d&egrave;s cette &eacute;poque, se mit-il &agrave; le guetter, certain
+de sa revanche. Tout de suite, devant l'engouement qui accueillait
+l'Universelle, il avait pris position, en observateur convaincu que les
+succ&egrave;s trop rapides, les prosp&eacute;rit&eacute;s mensong&egrave;res menaient aux pires
+d&eacute;sastres. Cependant, le cours de mille francs &eacute;tait encore raisonnable,
+et il attendait pour se mettre &agrave; la baisse. Sa th&eacute;orie &eacute;tait qu'on ne
+provoquait pas les &eacute;v&eacute;nements &agrave; la Bourse, qu'on pouvait au plus les
+pr&eacute;voir et en profiter, quand ils s'&eacute;taient produits. La logique seule
+r&eacute;gnait, la v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait, en sp&eacute;culation comme ailleurs, une force
+toute-puissante. D&egrave;s que les cours s'exag&eacute;reraient par trop, ils
+s'effondreraient: la baisse alors se ferait math&eacute;matiquement, il serait
+simplement l&agrave; pour voir son calcul se r&eacute;aliser et empocher son gain. Et,
+d&eacute;j&agrave;, il fixait au cours de quinze cents francs son entr&eacute;e en guerre. A
+quinze cents, il commen&ccedil;a donc &agrave; vendre de l'Universelle, peu d'abord,
+davantage &agrave; chaque liquidation, d'apr&egrave;s un plan arr&ecirc;t&eacute; d'avance. Pas
+besoin d'un syndicat de baissiers, lui seul suffirait, les gens sages
+auraient la nette sensation de la v&eacute;rit&eacute; et joueraient son jeu. Cette
+Universelle bruyante, cette Universelle qui encombrait si rapidement le
+march&eacute; et qui se dressait comme une menace devant la haute banque juive,
+il attendait froidement qu'elle se l&eacute;zard&acirc;t d'elle-m&ecirc;me, pour la jeter
+par terre d'un coup d'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Plus tard, on raconta que ce fut m&ecirc;me Gundermann qui, en secret,
+facilita &agrave; Saccard l'achat d'une antique b&acirc;tisse, rue de Londres, que
+celui-ci avait l'intention de d&eacute;molir, pour &eacute;lever &agrave; la place l'h&ocirc;tel de
+ses r&ecirc;ves, le palais o&ugrave; logerait fastueusement son &oelig;uvre. Il &eacute;tait
+parvenu &agrave; convaincre le conseil d'administration, les ouvriers se mirent
+au travail, d&egrave;s le milieu d'octobre.</p>
+
+<p>Le jour m&ecirc;me o&ugrave; la premi&egrave;re pierre fut pos&eacute;e, en grande c&eacute;r&eacute;monie,
+Saccard se trouvait au journal, vers quatre heures, &agrave; attendre Jantrou,
+qui &eacute;tait all&eacute; porter des comptes rendus de la solennit&eacute; dans les
+feuilles amies, lorsqu'il re&ccedil;ut la visite de la baronne Sandorff. Elle
+avait d'abord demand&eacute; le r&eacute;dacteur en chef, puis &eacute;tait tomb&eacute;e, comme par
+hasard, sur le directeur de l'Universelle, qui s'&eacute;tait mis galamment &agrave;
+sa disposition pour tous les renseignements qu'elle d&eacute;sirerait, en
+l'emmenant dans la pi&egrave;ce r&eacute;serv&eacute;e, au fond du corridor. Et l&agrave;, &agrave; la
+premi&egrave;re attaque brutale, elle c&eacute;da, sur le divan, ainsi qu'une fille,
+d'avance r&eacute;sign&eacute;e &agrave; l'aventure.</p>
+
+<p>Mais une complication se produisit, il arriva que Mme Caroline, en
+course dans le quartier Montmartre, monta au journal. Elle y tombait
+parfois de la sorte, pour donner une r&eacute;ponse &agrave; Saccard, ou simplement
+pour prendre des nouvelles. D'ailleurs, elle connaissait Dejoie qu'elle
+y avait plac&eacute;, elle s'arr&ecirc;tait toujours &agrave; causer une minute, heureuse de
+la gratitude qu'il lui t&eacute;moignait. Ce jour-l&agrave;, ne l'ayant pas trouv&eacute;
+dans l'antichambre, elle enfila le couloir, se heurta contre lui, comme
+il revenait d'&eacute;couter &agrave; la porte. Maintenant, c'&eacute;tait une maladie, il
+tremblait de fi&egrave;vre, il collait son oreille &agrave; toutes les serrures, pour
+surprendre les secrets de Bourse. Seulement, ce qu'il avait entendu et
+compris, cette fois, l'avait un peu g&ecirc;n&eacute;; et il souriait d'un air vague.</p>
+
+<p>&laquo;Il est l&agrave;, n'est-ce pas?&raquo; dit Mme Caroline, en voulant passer outre.</p>
+
+<p>Il l'avait arr&ecirc;t&eacute;e, balbutiant, n'ayant pas le temps de mentir.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, il est l&agrave;, mais vous ne pouvez pas entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, je ne peux pas entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il est avec une dame.&raquo;</p>
+
+<p>Elle devint toute blanche, et lui, qui ne savait rien de la situation,
+clignait les yeux, allongeait le cou, indiquait, par une mimique
+expressive, l'aventure.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est cette dame?&raquo; demanda-t-elle d'une voix br&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il n'avait aucune raison de lui cacher le nom, &agrave; elle, sa bienfaitrice.
+Il se pencha &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>&laquo;La baronne Sandorff.... Oh! il y a longtemps qu'elle tourne autour!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline resta immobile un instant. Dans l'ombre du couloir, on ne
+pouvait distinguer la p&acirc;leur livide de son visage. Elle venait
+d'&eacute;prouver, en plein c&oelig;ur, une douleur si aigu&euml;, si atroce, qu'elle ne
+se souvenait pas d'avoir jamais tant souffert; et c'&eacute;tait la stupeur de
+cette affreuse blessure qui la clouait l&agrave;. Qu'allait-elle faire &agrave;
+pr&eacute;sent, enfoncer cette porte, se ruer sur cette femme, les souffleter
+tous les deux d'un scandale?</p>
+
+<p>Et, comme elle demeurait sans volont&eacute; encore, &eacute;tourdie, elle fut
+gaiement abord&eacute;e par Marcelle, qui &eacute;tait mont&eacute;e pour prendre son mari.
+La jeune femme avait derni&egrave;rement fait sa connaissance.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vous, ch&egrave;re madame.... Imaginez-vous que nous allons au
+th&eacute;&acirc;tre, ce soir! Oh, c'est toute une histoire, il ne faut pas que &ccedil;a
+co&ucirc;te cher.... Mais Paul a d&eacute;couvert un petit restaurant o&ugrave; nous nous
+r&eacute;galons pour trente-cinq sous par t&ecirc;te...&raquo;</p>
+
+<p>Jordan arrivait, il interrompit sa femme en riant.</p>
+
+<p>&laquo;Deux plats, un carafon de vin, du pain &agrave; discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, continua Marcelle, nous ne prenons pas de voiture, c'est si
+amusant de rentrer &agrave; pied, quand il est tr&egrave;s tard!... Ce soir, comme
+nous sommes riches, nous remonterons un g&acirc;teau aux amandes de vingt
+sous.... F&ecirc;te compl&egrave;te, noce &agrave; tout casser!&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'en alla, enchant&eacute;e, au bras de son mari. Et Mme Caroline, qui
+&eacute;tait revenue avec eux dans l'antichambre, avait retrouv&eacute; la force de
+sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Amusez-vous bien&raquo;, murmura-t-elle, la voix tremblante.</p>
+
+<p>Puis, elle partit &agrave; son tour. Elle aimait Saccard, elle en emportait
+l'&eacute;tonnement et la douleur, comme d'une plaie honteuse qu'elle ne
+voulait pas montrer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Deux mois plus tard, par un apr&egrave;s-midi gris et doux de novembre, Mme
+Caroline monta &agrave; la salle des &eacute;pures, tout de suite apr&egrave;s le d&eacute;jeuner,
+pour se mettre au travail. Son fr&egrave;re, alors &agrave; Constantinople, o&ugrave; il
+s'occupait de sa grande affaire des chemins de fer d'Orient, l'avait
+charg&eacute;e de revoir toutes les notes prises autrefois par lui, dans leur
+premier voyage, puis de r&eacute;diger une sorte de m&eacute;moire, qui serait comme
+un r&eacute;sum&eacute; historique de la question; et, depuis deux grandes semaines,
+elle t&acirc;chait de s'absorber tout enti&egrave;re dans cette besogne. Ce jour-l&agrave;,
+il faisait si chaud, qu'elle laissa mourir le feu et ouvrit la fen&ecirc;tre,
+d'o&ugrave; elle regarda un instant, avant de s'asseoir, les grands arbres nus
+de l'h&ocirc;tel Beauvilliers, viol&acirc;tres sur le ciel p&acirc;le.</p>
+
+<p>Il y avait pr&egrave;s d'une demi-heure qu'elle &eacute;crivait, lorsque le besoin
+d'un document l'&eacute;gara dans une longue recherche, parmi les dossiers
+entass&eacute;s sur sa table. Elle se leva, alla remuer d'autres papiers,
+revint s'asseoir, les mains pleines; et, comme elle classait des
+feuilles volantes, elle tomba sur des images de saintet&eacute;, une vue
+enlumin&eacute;e du Saint-S&eacute;pulcre, une pri&egrave;re encadr&eacute;e des instruments de la
+Passion, souveraine pour assurer le salut, dans les moments de d&eacute;tresse
+o&ugrave; l'&acirc;me est en danger. Alors, elle se souvint, son fr&egrave;re avait achet&eacute;
+ces images &agrave; J&eacute;rusalem, en grand enfant pieux. Une &eacute;motion soudaine la
+saisit, des larmes mouill&egrave;rent ses joues. Ah! ce fr&egrave;re, si intelligent,
+si longtemps m&eacute;connu, qu'il &eacute;tait heureux de croire, de ne pas sourire
+devant ce Saint-S&eacute;pulcre na&iuml;f pour bo&icirc;te &agrave; bonbons, de puiser une
+sereine force dans sa foi &agrave; l'efficacit&eacute; de cette pri&egrave;re, rim&eacute;e en vers
+de confiseur! Elle le revoyait trop confiant, trop facile &agrave; se laisser
+duper peut-&ecirc;tre, mais si droit, si tranquille, sans une r&eacute;volte, sans
+une lutte m&ecirc;me. Et elle qui, depuis deux mois, luttait et souffrait,
+elle qui ne croyait plus, br&ucirc;l&eacute;e de lectures, d&eacute;vast&eacute;e de raisonnements,
+avec quelle ardeur elle souhaitait, aux heures de faiblesse, d'&ecirc;tre
+rest&eacute;e simple et ing&eacute;nue comme lui, au point de pouvoir endormir son
+c&oelig;ur saignant, en r&eacute;p&eacute;tant trois fois, matin et soir, l'oraison
+enfantine que les clous et la lance, la couronne et l'&eacute;ponge de la
+Passion entouraient!</p>
+
+<p>Au lendemain du hasard brutal qui lui avait appris la liaison de Saccard
+et de la baronne Sandorff, elle s'&eacute;tait raidie de toute sa volont&eacute;, pour
+r&eacute;sister au besoin de les surveiller et de savoir. Elle n'&eacute;tait point la
+femme de cet homme, elle ne voulait point &ecirc;tre sa ma&icirc;tresse passionn&eacute;e
+jalouse jusqu'au scandale; et sa mis&egrave;re &eacute;tait qu'elle continuait &agrave; ne
+pas se refuser, dans leur intimit&eacute; de chaque heure. Cela venait de la
+fa&ccedil;on paisible, simplement affectueuse, dont elle avait d'abord
+consid&eacute;r&eacute; leur aventure: une amiti&eacute; ayant abouti fatalement au don de la
+personne, comme il arrive entre homme et femme. Elle n'avait plus vingt
+ans, elle &eacute;tait devenue d'une grande tol&eacute;rance, apr&egrave;s la dure exp&eacute;rience
+de son mariage. A trente-six ans &eacute;tant si sage, se croyant sans
+illusions, ne pouvait-elle donc fermer les yeux, se conduire plus en
+m&egrave;re qu'en amante, &agrave; l'&eacute;gard de cet ami auquel elle s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute;e sur
+le tard, dans une minute d'absence morale, et qui, lui aussi, avait
+singuli&egrave;rement d&eacute;pass&eacute; l'&acirc;ge des h&eacute;ros? Parfois, elle r&eacute;p&eacute;tait qu'on
+accordait trop d'importance &agrave; ces rapports des sexes, simples rencontres
+souvent, dont on embarrassait ensuite l'existence enti&egrave;re. D'ailleurs,
+elle souriait la premi&egrave;re de l'immoralit&eacute; de sa remarque, car n'&eacute;taient
+pas alors toutes les fautes permises, toutes les femmes &agrave; tous les
+hommes? Et, pourtant, que de femmes sont raisonnables en acceptant le
+partage avec une rivale, que la pratique courante l'emporte en heureuse
+bonhomie sur la jalouse id&eacute;e de la possession unique et totale! Mais ce
+n'&eacute;taient l&agrave; que des fa&ccedil;ons th&eacute;oriques de rendre la vie supportable,
+elle avait beau se forcer &agrave; l'abn&eacute;gation, continuer &agrave; &ecirc;tre l'intendante
+d&eacute;vou&eacute;e, la servante d'intelligence sup&eacute;rieure qui veut bien donner son
+corps, quand elle a donn&eacute; son c&oelig;ur et son cerveau: une r&eacute;volte de sa
+chair, de sa passion la soulevait, elle souffrait affreusement de ne pas
+tout savoir, de ne pas rompre violemment, apr&egrave;s avoir jet&eacute; &agrave; la face de
+Saccard l'affreux mal qu'il lui faisait. Elle s'&eacute;tait dompt&eacute;e cependant,
+au point de se taire, de rester calme et souriante, et jamais, dans son
+existence si rude jusque-l&agrave;, elle n'avait eu besoin de plus de force.</p>
+
+<p>Encore un instant, elle regarda les images de saintet&eacute;, qu'elle tenait
+toujours, avec son sourire douloureux d'incr&eacute;dule, tout &eacute;mu de
+tendresse. Mais elle ne les voyait plus, elle reconstruisait ce que
+Saccard avait pu faire la veille, ce qu'il faisait ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, par
+un travail involontaire et incessant de son esprit, qui retournait
+d'instinct &agrave; cet espionnage, d&egrave;s qu'elle ne l'occupait plus. Saccard,
+d'ailleurs, semblait mener sa vie accoutum&eacute;e, le matin les tracas de sa
+direction, l'apr&egrave;s-midi la Bourse, le soir les invitations &agrave; d&icirc;ner, les
+premi&egrave;res repr&eacute;sentations, une vie de plaisirs, des filles de th&eacute;&acirc;tre
+dont elle n'&eacute;tait point jalouse. Et, cependant, elle sentait bien un
+nouvel int&eacute;r&ecirc;t en lui, une chose qui lui prenait des heures occup&eacute;es
+auparavant d'une autre fa&ccedil;on, sans doute cette femme, des rendez-vous
+dans quelque endroit qu'elle se d&eacute;fendait de conna&icirc;tre. Cela la rendait
+soup&ccedil;onneuse et m&eacute;fiante, elle se remettait malgr&eacute; elle &agrave; &laquo;faire le
+gendarme&raquo;, comme disait son fr&egrave;re en riant, m&ecirc;me au sujet des affaires
+de l'Universelle, qu'elle avait cess&eacute; de surveiller, tant sa confiance
+un moment &eacute;tait devenue grande. Des irr&eacute;gularit&eacute;s la frappaient et la
+chagrinaient. Puis, elle &eacute;tait toute surprise de s'en moquer au fond, de
+ne pas trouver la force de parler ni d'agir, tellement une seule
+angoisse la tenait au c&oelig;ur, cette trahison qu'elle aurait voulu
+accepter, qui l'&eacute;touffait. Et, honteuse de sentir les larmes la gagner
+de nouveau, elle cacha les images, avec le mortel regret de ne pouvoir
+aller s'agenouiller et se soulager dans une &eacute;glise, en pleurant pendant
+des heures toutes les larmes de son corps.</p>
+
+<p>Depuis dix minutes, Mme Caroline, calm&eacute;e, s'&eacute;tait remise &agrave; r&eacute;diger le
+m&eacute;moire, lorsque le valet de chambre vint lui dire que Charles, un
+cocher renvoy&eacute; la veille, voulait absolument parler &agrave; madame. C'&eacute;tait
+Saccard qui, apr&egrave;s l'avoir engag&eacute; lui-m&ecirc;me, l'avait surpris volant sur
+l'avoine. Elle h&eacute;sita, puis consentit &agrave; le recevoir.</p>
+
+<p>Grand, beau gar&ccedil;on, avec la face et le cou ras&eacute;s, se dandinant de l'air
+assur&eacute; et fat des hommes que les femmes paient, Charles se pr&eacute;senta
+insolemment.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, c'est pour les deux chemises que la blanchisseuse m'a perdues
+et dont elle refuse de me tenir compte. Sans doute, madame ne pense pas
+que je puisse faire une perte pareille.... Et, comme madame est
+responsable, je veux que madame me rembourse mes chemises.... Oui, je
+veux quinze francs.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ces questions de m&eacute;nage, elle &eacute;tait tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;re. Peut-&ecirc;tre
+aurait-elle donn&eacute; les quinze francs, pour &eacute;viter toute discussion. Mais
+l'effronterie de cet homme, pris la veille la main dans le sac, la
+r&eacute;volta.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous dois rien, je ne vous donnerai pas un sou.... D'ailleurs,
+monsieur m'a mise en garde et m'a absolument d&eacute;fendu de faire quelque
+chose pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, Charles s'avan&ccedil;a, mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur a dit &ccedil;a, je m'en doutais, et il a eu tort, monsieur,
+parce que nous allons rire.... Je ne suis pas assez b&ecirc;te pour ne pas
+avoir remarqu&eacute; que madame &eacute;tait la ma&icirc;tresse...&raquo;</p>
+
+<p>Rougissante, Mme Caroline se leva, voulant le chasser. Mais il ne lui en
+laissa pas le temps, il continuait plus haut:</p>
+
+<p>&laquo;Et peut-&ecirc;tre que madame sera contente de savoir o&ugrave; va monsieur, de
+quatre &agrave; six, deux et trois fois par semaine, quand il est s&ucirc;r de
+trouver la personne seule...&raquo;</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait redevenue brusquement tr&egrave;s p&acirc;le, tout son sang refluait &agrave; son
+c&oelig;ur. D'un geste violent, elle tenta de lui rentrer dans la gorge ce
+renseignement qu'elle &eacute;vitait d'apprendre depuis deux mois.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous d&eacute;fends bien...&raquo;</p>
+
+<p>Seulement, il criait plus fort qu'elle.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Mme la baronne Sandorff.... M. Delcambre l'entretient et a lou&eacute;,
+pour l'avoir &agrave; son aise, un petit rez-de-chauss&eacute;e de la rue Caumartin,
+presque au coin de la rue Saint-Nicolas, dans une maison o&ugrave; il y a une
+fruiti&egrave;re.... Et monsieur y va donc prendre la place toute chaude...&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait allong&eacute; le bras vers la sonnette, pour qu'on jet&acirc;t cet homme
+dehors; mais il aurait certainement continu&eacute; devant les domestiques.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! quand je dis chaude!... J'ai une amie l&agrave;-dedans, Clarisse, la femme
+de chambre, qui les a regard&eacute;s ensemble, et qui a vu sa ma&icirc;tresse, un
+vrai gla&ccedil;on, lui faire un tas de salet&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, malheureux!... Tenez! voici vos quinze francs.&raquo;</p>
+
+<p>Et, d'un geste d'indicible d&eacute;go&ucirc;t, elle lui remit l'argent, comprenant
+que c'&eacute;tait la seule fa&ccedil;on de le renvoyer. Tout de suite, en effet, il
+redevint poli.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je ne veux que le bien de madame.... La maison o&ugrave; il y a une
+fruiti&egrave;re. Le perron au fond de la cour.... C'est aujourd'hui jeudi, il
+est quatre heures, si madame veut les surprendre...&raquo;</p>
+
+<p>Elle le poussait vers la porte, sans desserrer les l&egrave;vres, livide.</p>
+
+<p>&laquo;D'autant plus qu'aujourd'hui madame assisterait peut-&ecirc;tre bien &agrave;
+quelque chose de rigolo.... Plus souvent que Clarisse resterait dans une
+bo&icirc;te pareille! Et, quand on a eu de bons ma&icirc;tres, on leur laisse un
+petit souvenir, n'est-ce pas?... Bonsoir, madame.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, il &eacute;tait parti. Mme Caroline resta quelques secondes immobile,
+cherchant, comprenant qu'une sc&egrave;ne pareille mena&ccedil;ait Saccard. Puis, sans
+force, avec un long g&eacute;missement, elle vint s'abattre sur sa table de
+travail; et les larmes qui l'&eacute;touffaient depuis si longtemps
+ruissel&egrave;rent.</p>
+
+<p>Cette Clarisse, une maigre fille blonde, venait simplement de trahir sa
+ma&icirc;tresse, en offrant &agrave; Delcambre de la lui faire surprendre avec un
+autre homme, dans le logement m&ecirc;me qu'il payait. Elle avait d'abord
+exig&eacute; cinq cents francs; mais, comme il &eacute;tait fort avare, elle dut,
+apr&egrave;s marchandage, se contenter de deux cents francs, payables de la
+main &agrave; la main, au moment o&ugrave; elle lui ouvrirait la porte de la chambre.
+Elle couchait l&agrave;, dans une petite pi&egrave;ce, derri&egrave;re le cabinet de
+toilette. La baronne l'avait prise par une d&eacute;licatesse, pour ne pas
+confier le soin du m&eacute;nage &agrave; la concierge. Le plus souvent, elle vivait
+oisive, n'ayant rien &agrave; faire entre les rendez-vous, au fond de ce
+logement vide, s'effa&ccedil;ant du reste, disparaissant, d&egrave;s que Delcambre ou
+Saccard arrivait. C'&eacute;tait dans la maison qu'elle avait connu Charles qui
+longtemps &eacute;tait venu, la nuit, occuper avec elle le grand lit des
+ma&icirc;tres, encore ravag&eacute; par la d&eacute;bauche de la journ&eacute;e; et m&ecirc;me c'&eacute;tait
+elle qui l'avait recommand&eacute; &agrave; Saccard, comme un tr&egrave;s bon sujet, tr&egrave;s
+honn&ecirc;te. Depuis son renvoi, elle &eacute;pousait sa rancune, d'autant plus que
+sa ma&icirc;tresse lui faisait des &laquo;crasses&raquo; et qu'elle avait une place o&ugrave;
+elle gagnerait cinq francs de plus par mois. D'abord, Charles voulait
+&eacute;crire au baron Sandorff; mais elle avait trouv&eacute; plus dr&ocirc;le et plus
+lucratif d'organiser, avec Delcambre, une surprise. Et, ce jeudi-l&agrave;,
+ayant tout pr&eacute;par&eacute; pour le grand coup, elle attendit.</p>
+
+<p>A quatre heures, lorsque Saccard arriva, la baronne Sandorff &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+l&agrave;, allong&eacute;e sur la chaise longue, devant le feu. Elle se montrait
+d'habitude tr&egrave;s exacte, en femme d'affaires qui sait le prix du temps.
+Les premi&egrave;res fois, il avait eu la d&eacute;sillusion de ne pas trouver
+l'ardente amoureuse qu'il esp&eacute;rait, chez cette femme si brune, aux
+paupi&egrave;res bleues, &agrave; la provocante allure de bacchante en folie. Elle
+&eacute;tait de marbre, lasse de son inutile effort &agrave; la recherche d'une
+sensation qui ne venait point, tout enti&egrave;re prise par le jeu, dont
+l'angoisse au moins lui chauffait le sang. Puis, l'ayant sentie
+curieuse, sans d&eacute;go&ucirc;t, r&eacute;sign&eacute;e &agrave; la naus&eacute;e, si elle croyait y d&eacute;couvrir
+un frisson nouveau, il l'avait d&eacute;prav&eacute;e, obtenant d'elle toutes les
+caresses. Elle causait Bourse, lui tirait des renseignements; et, comme
+le hasard aidant sans doute, elle gagnait depuis sa liaison, elle
+traitait un peu Saccard en f&eacute;tiche, l'objet ramass&eacute; que l'on garde et
+que l'on baise, m&ecirc;me malpropre, pour la chance qu'il vous porte.</p>
+
+<p>Clarisse avait fait un si grand feu, ce jour-l&agrave;, qu'ils ne se mirent pas
+au lit, par un raffinement de rester devant les hautes flammes, sur la
+chaise longue. Dehors, la nuit allait se faire. Mais les volets &eacute;taient
+ferm&eacute;s, les rideaux soigneusement tir&eacute;s; et deux grosses lampes, aux
+globes d&eacute;polis, sans abat-jour, les &eacute;clairaient d'une lumi&egrave;re crue.</p>
+
+<p>A peine Saccard &eacute;tait-il entr&eacute;, que Delcambre, &agrave; son tour descendit de
+voiture. Le procureur g&eacute;n&eacute;ral Delcambre, personnellement li&eacute; avec
+l'empereur, en passe de devenir ministre, &eacute;tait un homme maigre et jaune
+de cinquante ans, &agrave; la haute taille solennelle, &agrave; la face rase, coup&eacute;e
+de plis profonds d'une aust&egrave;re s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. Son nez dur, en bec d'aigle,
+semblait sans d&eacute;faillance comme sans pardon. Et, lorsqu'il monta le
+perron, de son pas ordinaire, mesur&eacute; et grave, il avait toute sa
+dignit&eacute;, son air froid des grands jours d'audience. Personne ne le
+connaissait dans la maison, il n'y venait gu&egrave;re qu'&agrave; la nuit tomb&eacute;e.</p>
+
+<p>Clarisse l'attendait dans l'&eacute;troite antichambre.</p>
+
+<p>&laquo;Si monsieur veut me suivre, et je recommande bien &agrave; monsieur de ne pas
+faire de bruit.&raquo;</p>
+
+<p>Il h&eacute;sitait, pourquoi ne pas entrer par la porte qui ouvrait directement
+sur la chambre? Mais, &agrave; voix tr&egrave;s basse, elle lui expliqua que le verrou
+&eacute;tait mis s&ucirc;rement, qu'il faudrait briser tout et que madame, avertie,
+aurait le temps de s'arranger. Non! ce qu'elle voulait, c'&eacute;tait la lui
+faire surprendre telle qu'elle l'avait vue, un jour, en risquant un &oelig;il
+au trou de la serrure. Pour cela, elle avait imagin&eacute; quelque chose de
+bien simple. Sa chambre, autrefois, communiquait avec le cabinet de
+toilette par une porte, aujourd'hui ferm&eacute;e &agrave; clef; et, la clef ayant &eacute;t&eacute;
+ensuite jet&eacute;e au fond d'un tiroir, elle avait eu seulement &agrave; la
+reprendre l&agrave;, puis &agrave; rouvrir; de sorte que, gr&acirc;ce &agrave; cette porte
+condamn&eacute;e, oubli&eacute;e, on pouvait maintenant p&eacute;n&eacute;trer sans bruit dans le
+cabinet de toilette, qui lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; de la chambre que par
+une porti&egrave;re. Certainement, madame n'attendait personne de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Que monsieur se confie enti&egrave;rement &agrave; moi. J'ai int&eacute;r&ecirc;t, n'est-ce pas? &agrave;
+la r&eacute;ussite.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se glissa par la porte entreb&acirc;ill&eacute;e, disparut un instant, laissant
+Delcambre seul, dans son &eacute;troite chambre de bonne, au lit en d&eacute;sordre, &agrave;
+la cuvette d'eau savonneuse, et dont elle avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;m&eacute;nag&eacute; sa malle,
+le matin, pour filer, d&egrave;s que le coup serait fait. Puis, elle revint,
+referma doucement la porte sur elle.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que monsieur attende un petit peu. Ce n'est pas encore &ccedil;a. Ils
+causent.&raquo;</p>
+
+<p>Delcambre restait digne, sans un mot, debout et immobile sous les
+regards vaguement blagueurs de cette fille qui le d&eacute;visageait.
+Cependant, il se lassait, un tic nerveux tirait toute la moiti&eacute; gauche
+de son visage, dans la rage contenue dont le flot montait &agrave; son cr&acirc;ne.
+Le furieux m&acirc;le, aux app&eacute;tits d'ogre, qu'il y avait en lui, cach&eacute;
+derri&egrave;re la glaciale s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de son masque professionnel, commen&ccedil;ait &agrave;
+gronder sourdement, irrit&eacute; de cette chair qu'on lui volait.</p>
+
+<p>&laquo;Faisons vite, faisons vite&raquo;, r&eacute;p&eacute;ta-t-il, sans savoir ce qu'il disait,
+les mains fi&eacute;vreuses.</p>
+
+<p>Mais, lorsque Clarisse, disparue de nouveau, revint, un doigt sur les
+l&egrave;vres, elle le supplia de patienter encore.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous assure, monsieur, soyez raisonnable, autrement vous perdrez le
+plus beau.... Dans un moment, &ccedil;a y sera en plein.&raquo;</p>
+
+<p>Et, Delcambre, les jambes brusquement cass&eacute;es, dut s'asseoir sur le
+petit lit de bonne. La nuit tombait, il resta ainsi dans l'ombre, tandis
+que la femme de chambre, aux &eacute;coutes, ne perdait aucun des bruits l&eacute;gers
+qui venaient de la chambre, et qu'il entendait, lui, d&eacute;cupl&eacute;s par un tel
+bourdonnement de ses oreilles, qu'ils lui paraissaient &ecirc;tre le
+pi&eacute;tinement d'une arm&eacute;e en marche.</p>
+
+<p>Enfin, il sentit la main de Clarisse t&acirc;tonnant le long de son bras. Il
+comprit, lui donna, sans une parole, une enveloppe; o&ugrave; il avait gliss&eacute;
+les deux cents francs promis. Et elle marcha la premi&egrave;re, &eacute;carta la
+porti&egrave;re du cabinet, le poussa dans la chambre, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! les v'l&acirc;!&raquo;</p>
+
+<p>Devant le grand feu, aux braises ardentes, Saccard &eacute;tait sur le dos,
+couch&eacute; au bord de la chaise longue, n'ayant gard&eacute; que sa chemise, qui,
+roul&eacute;e, remont&eacute;e jusqu'aux aisselles, d&eacute;couvrait, de ses pieds &agrave; ses
+&eacute;paules, sa peau brune, envahie avec l'&acirc;ge d'un poil de b&ecirc;te; tandis que
+la baronne, enti&egrave;rement nue, toute rose des flammes qui la cuisaient,
+&eacute;tait agenouill&eacute;e; et les deux grosses lampes les &eacute;clairaient d'une
+clart&eacute; si vive, que les moindres d&eacute;tails s'accusaient, avec un relief
+d'ombre excessif.</p>
+
+<p>B&eacute;ant, suffoqu&eacute; par ce flagrant d&eacute;lit anormal, Delcambre s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;,
+pendant que les deux autres, comme foudroy&eacute;s, stupides de voir entrer
+cet homme par le cabinet, ne bougeaient pas, les yeux &eacute;largis et fous.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! cochons! b&eacute;gaya enfin le procureur g&eacute;n&eacute;ral, cochons! cochons!&raquo;</p>
+
+<p>Il ne trouvait que ce mot, il le r&eacute;p&eacute;ta sans fin, l'accentua du m&ecirc;me
+geste saccad&eacute;, pour lui donner plus de force. Cette fois, d'un bond, la
+femme s'&eacute;tait lev&eacute;e, &eacute;perdue de sa nudit&eacute;, tournant sur elle-m&ecirc;me,
+cherchant ses v&ecirc;tements, qu'elle avait laiss&eacute;s dans le cabinet de
+toilette, o&ugrave; elle ne pouvait aller les reprendre; et, ayant mis la main
+sur un jupon blanc rest&eacute; l&agrave;, elle s'en couvrit les &eacute;paules, garda les
+deux bouts de la ceinture entre les dents, afin de le serrer autour de
+son cou, contre sa poitrine. L'homme, qui avait quitt&eacute; aussi la chaise
+longue, rabattit sa chemise, l'air tr&egrave;s ennuy&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Cochons! r&eacute;p&eacute;ta encore Delcambre, cochons! dans cette chambre que je
+paie!&raquo;</p>
+
+<p>Et, montrant le poing &agrave; Saccard, s'affolant de plus en plus, &agrave; l'id&eacute;e
+que ces ordures se faisaient sur un meuble achet&eacute; avec son argent, il
+d&eacute;lira.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes ici chez moi, cochon que vous &ecirc;tes! Et cette femme est &agrave; moi,
+vous &ecirc;tes un cochon et un voleur!&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, qui ne se f&acirc;chait pas, aurait voulu le calmer, fort embarrass&eacute;
+d'&ecirc;tre ainsi en chemise, et tout &agrave; fait contrari&eacute; de l'aventure. Mais le
+mot de voleur le blessa.</p>
+
+<p>&laquo;Dame! monsieur, r&eacute;pondit-il, quand on veut avoir une femme &agrave; soi tout
+seul, on commence par lui donner ce dont elle a besoin.&raquo;</p>
+
+<p>Cette allusion &agrave; son avarice acheva d'enrager Delcambre. Il &eacute;tait
+m&eacute;connaissable, effroyable, comme si le bouc humain, tout le priape
+cach&eacute; lui sortait de la peau. Ce visage, si digne et si froid, avait
+brusquement rougi, et il se gonflait, se tum&eacute;fiait, s'avan&ccedil;ait en un
+mufle furieux. L'emportement l&acirc;chait la brute charnelle, dans l'affreuse
+douleur de cette fange remu&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Besoin, besoin, balbutia-t-il, besoin du ruisseau.... Ah! Garce!&raquo;</p>
+
+<p>Et il eut vers la baronne un geste si violent, qu'elle prit peur. Elle
+&eacute;tait rest&eacute;e debout, immobile, ne parvenant &agrave; se voiler la gorge, avec
+le jupon, qu'en laissant &agrave; d&eacute;couvert le ventre et les cuisses. Alors,
+ayant compris que cette nudit&eacute; coupable, ainsi &eacute;tal&eacute;e, l'exasp&eacute;rait
+davantage, elle recula jusqu'&agrave; la chaise, s'y assit en serrant les
+jambes, en remontant les genoux, de fa&ccedil;on &agrave; cacher tout ce qu'elle
+pouvait. Puis, elle demeura l&agrave;, sans un geste, sans un mot, la t&ecirc;te un
+peu basse, les yeux obliques et sournois sur la bataille en femelle que
+les hommes se disputent, et qui attend, pour &ecirc;tre au vainqueur.</p>
+
+<p>Saccard, courageusement, s'&eacute;tait jet&eacute; devant elle.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'allez pas la battre, peut-&ecirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>Les deux hommes se trouv&egrave;rent face &agrave; face.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, monsieur, reprit-il, il faut en finir. Nous ne pouvons pas nous
+disputer comme des cochers.... C'est tr&egrave;s vrai, je suis l'amant de
+madame. Et je vous r&eacute;p&egrave;te que, si vous avez pay&eacute; les meubles ici, moi
+j'ai pay&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de choses: par exemple, l'autre jour, les dix mille francs de
+son ancien compte chez Mazaud, que vous aviez absolument refus&eacute; de
+r&eacute;gler.... J'ai autant de droits que vous. Un cochon, c'est possible!
+mais un voleur, ah! non! Vous allez retirer le mot.&raquo;</p>
+
+<p>Hors de lui, Delcambre cria:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un voleur, et je vais vous casser la t&ecirc;te, si vous ne
+d&eacute;guerpissez pas &agrave; l'instant.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard, &agrave; son tour, s'irritait. Tout en remettant son pantalon, il
+protesta.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &ccedil;a, dites donc, vous m'emb&ecirc;tez, &agrave; la fin! Je m'en irai si je
+veux.... Ce n'est pas encore vous que me ferez peur, mon bonhomme!&raquo;</p>
+
+<p>Et, quand il eut enfil&eacute; ses bottines, il tapa r&eacute;solument des pieds sur
+le tapis, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;, maintenant, je suis d'aplomb, je reste.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;touffant de rage, Delcambre s'&eacute;tait rapproch&eacute;, le mufle en avant.</p>
+
+<p>&laquo;Sale cochon, veux-tu filer!</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant toi, vieille crapule!</p>
+
+<p>&mdash;Et si je te flanque ma main sur la figure!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je te plante mon pied quelque part!&raquo;</p>
+
+<p>Nez &agrave; nez, les crocs dehors, ils aboyaient. Oublieux d'eux-m&ecirc;mes, dans
+cette d&eacute;b&acirc;cle de leur &eacute;ducation, dans ce flot de vase immonde du rut
+qu'ils se disputaient, le magistrat et le financier en vinrent &agrave; une
+querelle de charretiers ivres, &agrave; des mots abominables, qu'ils se
+lan&ccedil;aient, avec un besoin croissant de l'ordure, comme des crachats.
+Leurs voix s'&eacute;tranglaient dans leur gorge, ils &eacute;cumaient de la boue.</p>
+
+<p>Sur sa chaise, la baronne attendait toujours que l'un des deux e&ucirc;t jet&eacute;
+l'autre dehors. Et, calm&eacute;e d&eacute;j&agrave;, arrangeant l'avenir, elle n'&eacute;tait plus
+g&ecirc;n&eacute;e que par la pr&eacute;sence de la femme de chambre, qu'elle devinait
+derri&egrave;re la porti&egrave;re du cabinet de toilette, rest&eacute;e l&agrave; pour se faire un
+peu de bon sang. Cette fille, en effet, ayant allong&eacute; la t&ecirc;te, avec un
+ricanement d'aise, &agrave; entendre des messieurs se dirent des choses si
+d&eacute;go&ucirc;tantes, les deux femmes s'aper&ccedil;urent, la ma&icirc;tresse accroupie et
+nue, la servante droite et correcte, avec son petit col plat; et elles
+&eacute;chang&egrave;rent un flamboyant regard, la haine s&eacute;culaire des rivales, dans
+cette &eacute;galit&eacute; des duchesses et des vach&egrave;res, quand elles n'ont plus de
+chemise.</p>
+
+<p>Mais Saccard, lui aussi, avait vu Clarisse. Il achevait de s'habiller
+violemment, enfilait son gilet et revenait l&acirc;cher une injure dans la
+figure de Delcambre, passait la manche gauche de sa redingote et en
+criait une autre, passait la manche droite et en trouvait d'autres,
+d'autres toujours, &agrave; pleins baquets, &agrave; la vol&eacute;e. Puis, tout d'un coup,
+pour en finir:</p>
+
+<p>&laquo;Clarisse, venez donc!... Ouvrez les portes, ouvrez les fen&ecirc;tres, pour
+que toute la maison et toute la rue entendent!... M. le Procureur
+g&eacute;n&eacute;ral veut qu'on sache qu'il est ici, et je vais le faire conna&icirc;tre,
+moi!&raquo;</p>
+
+<p>P&acirc;lissant, Delcambre recula, en le voyant se diriger vers une des
+fen&ecirc;tres, comme s'il voulait en tourner la cr&eacute;mone. Ce terrible homme
+&eacute;tait tr&egrave;s capable d'ex&eacute;cuter sa menace, lui qui se moquait du scandale.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! canaille, canaille! murmura le magistrat. &Ccedil;a fait bien la paire,
+vous et cette catin. Et je vous la laisse...</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, d&eacute;campez! On n'a pas besoin de vous.... Au moins, ses
+factures seront pay&eacute;es, elle ne pleurera plus mis&egrave;re.... Tenez!
+voulez-vous six sous, pour prendre l'omnibus?&raquo;</p>
+
+<p>Sous l'insulte, Delcambre s'arr&ecirc;ta un instant, au seuil du cabinet de
+toilette. Il avait de nouveau sa haute taille maigre, sa face bl&ecirc;me,
+coup&eacute;e de plis rigides. Il &eacute;tendit le bras, il fit un serment.</p>
+
+<p>&laquo;Je jure que vous me paierez tout &ccedil;a.... Oh! je vous retrouverai, prenez
+garde!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, il disparut. Tout de suite, derri&egrave;re lui, on entendit la fuite
+d'une jupe c'&eacute;tait la femme de chambre qui, par crainte d'une
+explication, se sauvait, tr&egrave;s &eacute;gay&eacute;e, &agrave; l'id&eacute;e de la bonne farce.</p>
+
+<p>Saccard, secou&eacute; encore, pi&eacute;tinant, alla fermer les portes, revint dans
+la chambre, o&ugrave; la baronne &eacute;tait rest&eacute;e; dou&eacute;e sur sa chaise. Il se
+promena &agrave; grands pas, repoussa dans la chemin&eacute;e un tison qui
+s'&eacute;croulait; et, la voyant seulement alors, si singuli&egrave;re et si peu
+couverte, avec ce jupon sur les &eacute;paules, il se montra tr&egrave;s convenable.</p>
+
+<p>&laquo;Habillez-vous donc, ma ch&egrave;re.... Et ne vous &eacute;motionnez pas. C'est b&ecirc;te,
+mais ce n'est rien, rien du tout.... Nous nous reverrons ici,
+apr&egrave;s-demain, pour nous arranger, n'est-ce pas? Moi, il faut que je
+file, j'ai un rendez-vous avec Huret.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme elle remettait enfin sa chemise, et qu'il partait, il lui cria
+de l'antichambre:</p>
+
+<p>&laquo;Surtout, si vous achetez de l'Italien, pas de b&ecirc;tise! ne le prenez qu'&agrave;
+prime.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps, &agrave; la m&ecirc;me heure, Mme Caroline, la t&ecirc;te abattue sur sa
+table de travail, sanglotait. Le brutal renseignement du cocher, cette
+trahison de Saccard qu'elle ne pouvait ignorer d&eacute;sormais, remuait en
+elle tous les soup&ccedil;ons, toutes les craintes qu'elle avait voulu y
+ensevelir. Elle s'&eacute;tait forc&eacute;e &agrave; la tranquillit&eacute; et &agrave; l'espoir, dans les
+affaires de l'Universelle, complice, par l'aveuglement de sa tendresse,
+de ce qu'on ne lui disait pas, de ce qu'elle ne cherchait pas &agrave;
+apprendre. Aussi, maintenant, se reprochait-elle, avec un violent
+remords, la lettre rassurante qu'elle avait &eacute;crite &agrave; son fr&egrave;re, lors de
+la derni&egrave;re assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale; car elle le savait, depuis que sa
+jalousie lui ouvrait de nouveau les yeux et les oreilles, les
+irr&eacute;gularit&eacute;s continuaient, s'aggravaient sans cesse, ainsi le compte
+Sabatani avait grossi, la soci&eacute;t&eacute; jouait de plus en plus, sous le
+couvert de ce pr&ecirc;te-nom, sans parler des r&eacute;clames &eacute;normes et
+mensong&egrave;res, des fondations de sable et de boue qu'on donnait &agrave; la
+colossale maison, dont la mont&eacute;e si prompte, comme miraculeuse, la
+frappait de plus de terreur que de joie. Ce qui surtout l'angoissait,
+c'&eacute;tait ce terrible train, ce galop continu dont on menait
+l'Universelle, pareille &agrave; une machine, bourr&eacute;e de charbon, lanc&eacute;e sur
+des rails diaboliques, jusqu'&agrave; ce que tout crev&acirc;t et saut&acirc;t, sous un
+dernier choc. Elle n'&eacute;tait point une na&iuml;ve, une nigaude, que l'on p&ucirc;t
+tromper; m&ecirc;me ignorante de la technique des op&eacute;rations de banque, elle
+comprenait parfaitement les raisons de ce surmenage, de cet
+enfi&egrave;vrement, destin&eacute; &agrave; griser la foule, &agrave; l'entra&icirc;ner dans cette
+&eacute;pid&eacute;mique folie de la danse des millions. Chaque matin devait apporter
+sa hausse, il fallait faire croire toujours &agrave; plus de succ&egrave;s, &agrave; des
+guichets monumentaux, des guichets enchant&eacute;s qui absorbaient des
+rivi&egrave;res, pour rendre des fleuves, des oc&eacute;ans d'or. Son pauvre fr&egrave;re, si
+cr&eacute;dule, s&eacute;duit, emport&eacute;, allait-elle donc le trahir, l'abandonner &agrave; ce
+flot qui mena&ccedil;ait, un jour, de les noyer tous? Elle &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de
+son inaction et de son impuissance.</p>
+
+<p>Cependant, le cr&eacute;puscule assombrissait la salle des &eacute;pures, que le foyer
+&eacute;teint n'&eacute;clairait m&ecirc;me pas d'un reflet; et, dans ces t&eacute;n&egrave;bres accrues,
+Mme Caroline pleurait plus fort. C'&eacute;tait l&acirc;che de pleurer ainsi, car
+elle sentait bien que tant de larmes ne venaient point de son inqui&eacute;tude
+sur les affaires de l'Universelle. Saccard, certainement, menait &agrave; lui
+seul le terrible galop, fouaillait la b&ecirc;te avec une f&eacute;rocit&eacute;, une
+inconscience morale extraordinaire, quitte &agrave; la tuer. Il &eacute;tait l'unique
+coupable, elle avait un frisson &agrave; t&acirc;cher de lire en lui, dans cette &acirc;me
+obscure d'un homme d'argent, ignor&eacute;e de lui-m&ecirc;me, o&ugrave; l'ombre cachait de
+l'ombre, l'infini boueux de toutes les d&eacute;ch&eacute;ances. Ce qu'elle n'y
+distinguait pas encore nettement, elle le soup&ccedil;onnait, elle en
+tremblait. Mais la d&eacute;couverte lente de tant de plaies, la crainte d'une
+catastrophe possible ne l'auraient pas ainsi jet&eacute; sur cette table,
+pleurante et sans force, l'auraient au contraire redress&eacute;e, dans un
+besoin de lutte et de gu&eacute;rison. Elle se connaissait, elle &eacute;tait une
+guerri&egrave;re. Non! si elle sanglotait si fort, telle qu'une enfant d&eacute;bile,
+c'&eacute;tait qu'elle aimait Saccard et que Saccard, &agrave; cette minute m&ecirc;me, se
+trouvait avec une autre femme. Et cet aveu qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e de se
+faire, l'emplissait de honte, redoublait ses pleurs, au point de
+l'&eacute;touffer.</p>
+
+<p>&laquo;N'avoir pas plus de fiert&eacute;, mon Dieu! balbutiait-elle &agrave; voix haute.
+&Ecirc;tre &agrave; ce point fragile et mis&eacute;rable! Ne pas pouvoir, quand on veut!&raquo;</p>
+
+<p>A ce moment, dans la pi&egrave;ce noire, elle eut l'&eacute;tonnement d'entendre une
+voix. C'&eacute;tait Maxime qui, en familier de la maison, venait d'entrer.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! vous &ecirc;tes sans lumi&egrave;re, et vous pleurez!&raquo;</p>
+
+<p>Confuse d'&ecirc;tre ainsi surprise, elle s'effor&ccedil;a de ma&icirc;triser ses sanglots,
+pendant qu'il ajoutait:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demande pardon, je croyais mon p&egrave;re revenu de la Bourse.... Une
+dame m'a pri&eacute; de le lui amener &agrave; d&icirc;ner.&raquo;</p>
+
+<p>Mais le valet de chambre apportait une lampe, et il se retira, apr&egrave;s
+l'avoir pos&eacute;e sur la table. Toute la vaste pi&egrave;ce s'&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e de la
+calme lumi&egrave;re qui tombait de l'abat-jour.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est rien, voulut expliquer Mme Caroline, un bobo de femme, moi qui
+suis pourtant si peu nerveuse.&raquo;</p>
+
+<p>Et, les yeux secs, le buste droit, elle souriait d&eacute;j&agrave;, de son air
+h&eacute;ro&iuml;que de combattante. Un instant, le jeune homme la regarda, si
+fi&egrave;rement redress&eacute;e, avec ses grands yeux clairs, ses fortes l&egrave;vres, son
+visage de bont&eacute; virile, l'&eacute;paisse couronne de ses cheveux blancs avait
+adouci et p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'un grand charme; et il la trouvait jeune encore,
+toute blanche ainsi, les dents &eacute;galement tr&egrave;s blanches, une femme
+adorable, devenue belle. Puis il songea &agrave; son p&egrave;re, il eut un haussement
+d'&eacute;paules plein d'une m&eacute;prisante piti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est lui, n'est-ce pas? qui vous met dans un &eacute;tat pareil.&raquo;</p>
+
+<p>Elle voulut nier, mais elle &eacute;tranglait, des larmes remontaient &agrave; ses
+paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ma pauvre madame, je vous disais bien que vous aviez des illusions
+sur papa et que vous en seriez mal r&eacute;compens&eacute;e.... C'&eacute;tait fatal, qu'il
+vous mange&acirc;t, vous aussi!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, elle se souvint du jour o&ugrave; elle &eacute;tait all&eacute;e lui emprunter les
+deux mille francs, pour l'acompte sur la ran&ccedil;on de Victor. Ne lui
+avait-il pas promis de causer avec elle, lorsqu'elle voudrait savoir?
+L'occasion ne s'offrait-elle pas de tout apprendre du pass&eacute;? en le
+questionnant? Et un irr&eacute;sistible besoin la poussait: maintenant qu'elle
+avait commenc&eacute; de descendre, il lui fallait toucher le fond. Cela seul
+&eacute;tait brave, digne d'elle, utile &agrave; tous.</p>
+
+<p>Mais elle r&eacute;pugnait &agrave; cette enqu&ecirc;te, elle prit un d&eacute;tour, ayant l'air de
+rompre la conversation.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dois toujours deux mille francs, dit-elle. Vous ne m'en voulez
+pas trop, de vous faire attendre?&raquo;</p>
+
+<p>Il eut un geste, pour lui donner tout le temps d&eacute;sirable. Puis,
+brusquement:</p>
+
+<p>&laquo;A propos, et mon petit fr&egrave;re, ce monstre?</p>
+
+<p>&mdash;Il me d&eacute;sole, je n'ai encore rien dit &agrave; votre p&egrave;re.... Je voudrais tant
+d&eacute;crasser un peu le pauvre &ecirc;tre, pour qu'on p&ucirc;t l'aimer!&raquo;</p>
+
+<p>Un rire de Maxime l'inqui&eacute;ta, et comme elle l'interrogeait des yeux:</p>
+
+<p>&laquo;Dame! je crois que vous prenez encore l&agrave; un souci bien inutile. Papa
+ne comprendra gu&egrave;re toute cette peine.... Il en a tant vu, des ennuis de
+famille!&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regardait toujours, si correct dans son &eacute;go&iuml;ste jouissance de la
+vie, si joliment d&eacute;sabus&eacute; des liens humains, m&ecirc;me de ceux que cr&eacute;e le
+plaisir. Il avait souri, go&ucirc;tant seul la m&eacute;chancet&eacute; cach&eacute;e de sa
+derni&egrave;re phrase. Et elle eut conscience qu'elle touchait au secret de
+ces deux hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez perdu votre m&egrave;re de bonne heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai &agrave; peine connue.... J'&eacute;tais encore &agrave; Plassans, au coll&egrave;ge,
+lorsqu'elle est morte, ici, &agrave; Paris.... Notre oncle, le docteur Pascal, a
+gard&eacute; l&agrave;-bas avec lui ma s&oelig;ur Clotilde que je n'ai jamais revue qu'une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre p&egrave;re s'est remari&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Il eut une h&eacute;sitation. Ses yeux si clairs, si vides, s'&eacute;taient troubl&eacute;s
+d'une petite fum&eacute;e rousse.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, oui, remari&eacute;... La fille d'un magistrat, une B&eacute;raud du
+Ch&acirc;tel.... Ren&eacute;e, pas une m&egrave;re pour moi, une bonne amie...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, d'un mouvement familier, s'asseyant pr&egrave;s d'elle:</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, il faut comprendre papa. Il n'est pas, mon Dieu! pire que
+les autres. Seulement, ses enfants, ses femmes, enfin tout ce qui
+l'entoure, &ccedil;a ne passe pour lui qu'apr&egrave;s l'argent.... Oh! entendons-nous,
+il n'aime pas l'argent en avare, pour en avoir un gros tas, pour le
+cacher dans sa cave. Non! s'il en veut faire jaillir de partout, s'il en
+puise &agrave; n'importe quelles sources, c'est pour le voir couler chez lui en
+torrents, c'est pour toutes les jouissances qu'il en tire, de luxe, de
+plaisir, de puissance.... Que voulez-vous? il a &ccedil;a dans le sang, il nous
+vendrait, vous, moi, n'importe qui, si nous entrions dans quelque
+march&eacute;. Et cela en homme inconscient et sup&eacute;rieur, car il est vraiment
+le po&egrave;te du million, tellement l'argent le rend fou et canaille, oh!
+canaille dans le tr&egrave;s grand!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien ce que Mme Caroline avait compris, et elle &eacute;coutait Maxime,
+en approuvant d'un hochement de t&ecirc;te. Ah! l'argent, cet argent
+pourrisseur, empoisonneur, qui dess&eacute;chait les &acirc;mes, en chassait la
+bont&eacute;, la tendresse, l'amour des autres! Lui seul &eacute;tait le grand
+coupable, l'entremetteur de toutes les cruaut&eacute;s et de toutes les salet&eacute;s
+humaines. A cette minute, elle le maudissait, l'ex&eacute;crait dans la r&eacute;volte
+indign&eacute;e de sa noblesse et de sa droiture de femme. D'un geste, si elle
+en avait eu le pouvoir, elle aurait an&eacute;anti tout l'argent du monde,
+comme on &eacute;craserait le mal d'un coup de talon, pour sauver la sant&eacute; de
+la terre.</p>
+
+<p>&laquo;Et votre p&egrave;re s'est remari&eacute;&raquo;, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle au bout d'un silence, d'une
+voix lente et embarrass&eacute;e, dans un &eacute;veil confus de souvenirs.</p>
+
+<p>Qui donc, devant elle, avait fait allusion &agrave; cette histoire? Elle
+n'aurait pu le dire: une femme sans doute, quelque amie, aux premiers
+temps de son installation rue Saint-Lazare, lorsque le nouveau locataire
+&eacute;tait venu habiter le premier &eacute;tage. Ne s'agissait-il pas d'un mariage
+d'argent, de quelque march&eacute; honteux conclu, et, plus tard, le crime
+n'&eacute;tait-il pas tranquillement entr&eacute; dans le m&eacute;nage, tol&eacute;r&eacute; et vivant l&agrave;,
+un adult&egrave;re monstrueux, touchant &agrave; l'inceste?</p>
+
+<p>&laquo;Ren&eacute;e, reprit Maxime tr&egrave;s bas, comme malgr&eacute; lui, n'avait que quelques
+ann&eacute;es de plus que moi...&raquo;</p>
+
+<p>Il avait lev&eacute; la t&ecirc;te, il regardait Mme Caroline; et, dans un abandon
+subit, dans une confiance irraisonn&eacute;e en cette femme, qui lui semblait
+si bien portante et si sage, il conta le pass&eacute;, non pas en phrases
+suivies, mais par lambeaux, par aveux incomplets, comme involontaire,
+qu'elle devait coudre. &Eacute;tait-ce une ancienne rancune contre son p&egrave;re
+qu'il soulageait, cette rivalit&eacute; qui avait exist&eacute; entre eux, qui les
+faisait &eacute;trangers, aujourd'hui encore, sans int&eacute;r&ecirc;ts communs? Il ne
+l'accusait pas, semblait incapable de col&egrave;re; mais son petit rire
+tournait au ricanement, il parlait de ces abominations avec la joie
+mauvaise et sournoise de le salir, en remuant tant de vilenies.</p>
+
+<p>Et ce fut ainsi que Mme Caroline apprit tout au long l'effrayante
+histoire: Saccard vendant son nom, &eacute;pousant pour de l'argent une fille
+s&eacute;duite; Saccard, par son argent, sa vie folle et &eacute;clatante, achevant de
+d&eacute;traquer cette grande enfant malade; Saccard, dans un besoin d'argent,
+ayant &agrave; obtenir d'elle une signature, tol&eacute;rant chez lui les amours de sa
+femme et de son fils, fermant les yeux en bon patriarche qui veut bien
+qu'on s'amuse. L'argent, l'argent roi, l'argent Dieu, au-dessus du sang,
+au-dessus des larmes, ador&eacute; plus haut que les vains scrupules humains,
+dans l'infini de sa puissance! Et, &agrave; mesure que l'argent grandissait,
+que Saccard se r&eacute;v&eacute;lait &agrave; elle avec cette diabolique grandeur, Mme
+Caroline se trouvait prise d'une v&eacute;ritable &eacute;pouvante, glac&eacute;e, &eacute;perdue, &agrave;
+l'id&eacute;e qu'elle &eacute;tait au monstre, apr&egrave;s tant d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;! dit en s'amusant Maxime. Vous me faites de la peine, il vaut
+mieux que vous soyez pr&eacute;venue cela ne vous f&acirc;che pas avec mon p&egrave;re. J'en
+serais d&eacute;sol&eacute;, parce que ce serait encore vous qui en pleureriez, et pas
+lui.... Comprenez-vous maintenant pourquoi je refuse de lui pr&ecirc;ter un
+sou?&raquo;</p>
+
+<p>Comme elle ne r&eacute;pondait point, la gorge serr&eacute;e, frapp&eacute;e au c&oelig;ur, il se
+leva, donna un coup d'&oelig;il &agrave; une glace, avec la tranquille aisance d'un
+joli homme, certain de sa correction dans la vie. Puis, il revint devant
+elle.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas? des exemples pareils vous vieillissent vite.... Moi, je me
+suis rang&eacute; tout de suite, j'ai &eacute;pous&eacute; une jeune fille qui &eacute;tait malade
+et qui est morte, je jure bien aujourd'hui qu'on ne me fera pas refaire
+des b&ecirc;tises.... Non! voyez-vous, papa est incorrigible, parce qu'il n'a
+pas de sens moral.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui prit la main, la garda un instant dans la sienne, en la sentant
+toute froide.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'en vais, puisqu'il ne rentre pas.... Mais ne vous faites donc pas
+de chagrin! Je vous croyais si forte! Et dites-moi merci, car il n'y a
+qu'une chose de b&ecirc;te: c'est d'&ecirc;tre dupe.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin il partait, lorsqu'il s'arr&ecirc;ta &agrave; la porte, riant, ajoutant encore:</p>
+
+<p>&laquo;J'oubliais, dites-lui que Mme de Jeumont veut l'avoir &agrave; d&icirc;ner.... Vous
+savez, Mme de Jeumont, celle qui a couch&eacute; avec l'empereur, pour cent
+mille francs.... Et n'ayez pas peur car, si fou que papa soit rest&eacute;,
+j'ose esp&eacute;rer qu'il n'est pas capable de payer une femme ce prix-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Seule, Mme Caroline ne bougea pas. Elle demeurait an&eacute;antie sur sa
+chaise, dans la vaste pi&egrave;ce tomb&eacute;e &agrave; un lourd silence, regardant
+fixement la lampe, de ses yeux &eacute;largis. C'&eacute;tait comme un brusque
+d&eacute;chirement du voile ce qu'elle n'avait pas voulu distinguer nettement
+jusque-l&agrave;, ce qu'elle ne faisait que soup&ccedil;onner en tremblant, elle le
+voyait &agrave; cette heure dans sa crudit&eacute; affreuse, sans complaisance
+possible. Elle voyait Saccard &agrave; nu, cette &acirc;me d&eacute;vast&eacute;e d'un homme
+d'argent, compliqu&eacute;e et trouble dans sa d&eacute;composition, il &eacute;tait en effet
+sans liens ni barri&egrave;res, allant &agrave; ses app&eacute;tits avec l'instinct d&eacute;cha&icirc;n&eacute;
+de l'homme qui ne conna&icirc;t d'autre borne que son impuissance. Il avait
+partag&eacute; sa femme avec son fils, vendu son fils, vendu sa femme, vendu
+tous ceux qui lui &eacute;taient tomb&eacute;s sous la main; il s'&eacute;tait vendu
+lui-m&ecirc;me, et il la vendrait elle aussi, il vendrait son fr&egrave;re, battrait
+monnaie avec leurs c&oelig;urs et leurs cerveaux. Ce n'&eacute;tait plus qu'un
+faiseur d'argent, qui jetait &agrave; la fonte les choses et les &ecirc;tres pour en
+tirer de l'argent. Dans une br&egrave;ve lucidit&eacute;, elle vit l'Universelle suer
+l'argent de toutes parts, un lac, un oc&eacute;an d'argent, au milieu duquel,
+avec un craquement effroyable, tout d'un coup, la maison croulait &agrave; pic.
+Ah! l'argent, l'horrible argent qui salit et d&eacute;vore!</p>
+
+<p>D'un mouvement emport&eacute;, Mme Caroline se leva. Non, non! c'&eacute;tait
+monstrueux, c'&eacute;tait fini, elle ne pouvait rester davantage avec cet
+homme. Sa trahison, elle la lui aurait pardonn&eacute;e; mais un &eacute;c&oelig;urement la
+prenait de toute cette ordure ancienne, une terreur l'agitait devant la
+menace des crimes possibles du lendemain. Elle n'avait plus qu'&agrave; partir
+sur-le-champ, si elle ne voulait pas elle-m&ecirc;me &ecirc;tre &eacute;clabouss&eacute;e de boue,
+&eacute;cras&eacute;e sous les d&eacute;combres. Et le besoin lui venait d'aller loin, tr&egrave;s
+loin, de rejoindre son fr&egrave;re au fond de l'Orient, plus encore pour
+dispara&icirc;tre que pour l'avertir. Partir, partir tout de suite! Il n'&eacute;tait
+pas six heures, elle pouvait prendre le rapide de Marseille, &agrave; sept
+heures cinquante-cinq, car cela lui semblait au-dessus de ses forces de
+revoir Saccard. A Marseille, avant de s'embarquer, elle ferait ses
+achats. Rien qu'un peu de linge dans une malle, une robe de rechange, et
+elle partait. En un quart d'heure, elle allait &ecirc;tre pr&ecirc;te. Puis, la vue
+de son travail, sur la table, le m&eacute;moire commenc&eacute;, l'arr&ecirc;ta un instant.
+A quoi bon emporter cela, puisque tout devait crouler, pourri &agrave; la base?
+Elle se mit pourtant &agrave; ranger avec soin les documents, les notes, par
+une habitude de bonne m&eacute;nag&egrave;re qui ne voulait rien laisser en d&eacute;sordre
+derri&egrave;re elle. Cette besogne lui prit quelques minutes, calma la
+premi&egrave;re fi&egrave;vre de sa d&eacute;cision. Et c'&eacute;tait dans la pleine possession
+d'elle-m&ecirc;me qu'elle donnait un dernier coup d'&oelig;il autour de la pi&egrave;ce,
+avant de la quitter, lorsque le valet de chambre reparut et lui remit un
+paquet de journaux et de lettres.</p>
+
+<p>D'un coup d'&oelig;il machinal, Mme Caroline regarda les suscriptions et,
+dans le tas, reconnut une lettre de son fr&egrave;re, qui lui &eacute;tait adress&eacute;e.
+Elle arrivait de Damas, o&ugrave; Hamelin se trouvait alors, pour
+l'embranchement projet&eacute;, de cette ville &agrave; Beyrouth. D'abord, elle
+commen&ccedil;a &agrave; la parcourir, debout, pr&egrave;s de la lampe, se promettant de la
+lire lentement, plus tard, dans le train. Mais chaque phrase la
+retenait, elle ne pouvait plus sauter un mot, elle fini par se rasseoir
+devant la table et par se donner tout enti&egrave;re &agrave; la lecture passionnante
+de cette longue lettre, qui avait douze pages.</p>
+
+<p>Hamelin, justement, &eacute;tait dans un de ses jours de gaiet&eacute;. Il remerciait
+sa s&oelig;ur des derni&egrave;res bonnes nouvelles qu'elle lui avait adress&eacute;es de
+Paris, et il lui envoyait des nouvelles meilleures encore de l&agrave;-bas, car
+tout y marchait &agrave; souhait. Le premier bilan de la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des
+Paquebots r&eacute;unis s'annon&ccedil;ait superbe, les nouveaux transports &agrave; vapeur
+r&eacute;alisaient de grosses recettes, gr&acirc;ce &agrave; leur installation parfaite et &agrave;
+leur vitesse plus grande. En plaisantant, il disait qu'on y voyageait
+pour le plaisir, et il montrait les ports de la c&ocirc;te envahis par le
+monde de l'Occident, il racontait qu'il ne pouvait faire une course &agrave;
+travers les sentiers perdus, sans se trouver nez &agrave; nez avec quelque
+Parisien du boulevard. C'&eacute;tait r&eacute;ellement, comme il l'avait pr&eacute;vu,
+l'Orient ouvert &agrave; la France. Bient&ocirc;t, des villes repousseraient aux
+flancs fertiles du Liban. Mais, surtout, il faisait une peinture tr&egrave;s
+vive de la gorge &eacute;cart&eacute;e du Carmel, o&ugrave; la mine d'argent &eacute;tait en pleine
+exploitation. Le site sauvage s'humanisait, on avait d&eacute;couvert des
+sources dans l'&eacute;croulement gigantesque de rochers qui bouchait le vallon
+au nord; et des champs se cr&eacute;aient, le bl&eacute; rempla&ccedil;ait les lentisques,
+tandis que tout un village d&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait b&acirc;ti pr&egrave;s de la mine, d'abord de
+simples cabanes de bois, un baraquement pour abriter les ouvriers,
+maintenant de petites maisons de pierre avec des jardins, un
+commencement de cit&eacute; qui allait grandir, tant que les filons ne
+s'&eacute;puiseraient pas. Il y avait l&agrave; pr&egrave;s de cinq cents habitants, une
+route venait d'&ecirc;tre achev&eacute;e, qui reliait le village &agrave; Saint-Jean-d'Acre
+Du matin au soir, les machines d'extraction ronflaient, des chariots
+s'&eacute;branlaient au claquement des fouets sonores, des femmes chantaient,
+des enfants jouaient et criaient, dans ce d&eacute;sert, dans ce silence de
+mort o&ugrave; seuls les aigles autrefois mettaient le bruit lent de leurs
+ailes. Et les myrtes et les gen&ecirc;ts embaumaient toujours l'air ti&egrave;de,
+d'une d&eacute;licieuse puret&eacute;. Enfin, Hamelin ne tarissait pas sur la premi&egrave;re
+ligne ferr&eacute;e qu'il devait ouvrir, de Brousse &agrave; Beyrouth, par Angora et
+Alep. Toutes les formalit&eacute;s &eacute;taient termin&eacute;es &agrave; Constantinople;
+certaines modifications heureuses qu'il avait fait subir au trac&eacute;, pour
+le passage difficile des cols du Taurus, l'enchantaient; et il parlait
+de ces cols, des plaines qui s'&eacute;tendaient au pied des montagnes, avec le
+ravissement d'un homme de science qui y avait trouv&eacute; de nouvelles mines
+de charbon et qui croyait voir le pays se couvrir d'usines. Ses points
+de rep&egrave;re &eacute;taient pos&eacute;s, les emplacements des stations choisis,
+quelques-uns en pleine solitude une ville ici, une ville plus loin, des
+villes na&icirc;traient autour de chacune des stations, au croisement des
+routes naturelles. D&eacute;j&agrave; la moisson des hommes et des grandes choses
+futures &eacute;tait sem&eacute;e, tout germait, ce serait avant quelques ann&eacute;es un
+monde nouveau. Et il finissait en embrassant bien tendrement sa s&oelig;ur
+ador&eacute;e, heureux de l'associer &agrave; cette r&eacute;surrection d'un peuple, lui
+disant qu'elle y serait pour beaucoup, elle qui depuis si longtemps
+l'aidait de sa bravoure et de sa belle sant&eacute;.</p>
+
+<p>Mme Caroline avait achev&eacute; sa lecture, la lettre restait ouverte sur la
+table, et elle songeait, les yeux de nouveau sur la lampe. Puis,
+machinalement, ses regards se lev&egrave;rent, firent le tour des murs,
+s'arr&ecirc;tant &agrave; chacun des plans, &agrave; chacune des aquarelles. A Beyrouth, le
+pavillon pour le directeur de la Compagnie des Paquebots r&eacute;unis &eacute;tait &agrave;
+cette heure construit, au milieu de vastes magasins. Au mont Carmel,
+c'&eacute;tait ce fond de gorge sauvage, obstru&eacute; de broussailles et de pierres,
+qui se peuplait, pareil au nid gigantesque d'une population naissante.
+Dans le Taurus, ces nivellements, ces profils changeaient les horizons,
+ouvraient un chemin au libre commerce. Et, devant elle, de ces feuilles
+aux lignes g&eacute;om&eacute;triques, aux teintes lav&eacute;es, que quatre pointes
+simplement clouaient, toute une &eacute;vocation surgissait du lointain pays
+parcouru autrefois, tant aim&eacute; pour son beau ciel &eacute;ternellement bleu,
+pour sa terre si fertile. Elle revoyait les jardins &eacute;tag&eacute;s de Beyrouth,
+les vall&eacute;es du Liban aux grands bois d'oliviers et de m&ucirc;riers, les
+plaines d'Antioche et d'Alep, immenses vergers de fruits d&eacute;licieux. Elle
+se revoyait avec son fr&egrave;re en continuelles courses par cette
+merveilleuse contr&eacute;e, dont les richesses incalculables se perdaient,
+ignor&eacute;es ou g&acirc;ch&eacute;es, sans routes, sans industrie ni agriculture, sans
+&eacute;coles, dans la paresse et l'ignorance. Mais tout cela, maintenant, se
+vivifiait, sous une extraordinaire pouss&eacute;e de s&egrave;ve jeune. L'&eacute;vocation de
+cet Orient de demain dressait d&eacute;j&agrave; devant ses yeux des cit&eacute;s prosp&egrave;res,
+des campagnes cultiv&eacute;es, toute une humanit&eacute; heureuse. Et elle les
+voyait, et elle entendait la rumeur travailleuse des chantiers, et elle
+constatait que cette vieille terre endormie, r&eacute;veill&eacute;e enfin, venait
+d'entrer en enfantement.</p>
+
+<p>Alors, Mme Caroline eut la brusque conviction que l'argent &eacute;tait le
+fumier dans lequel poussait cette humanit&eacute; de demain. Des phrases de
+Saccard lui revenaient, des lambeaux de th&eacute;ories sur la sp&eacute;culation.
+Elle se rappelait cette id&eacute;e que, sans la sp&eacute;culation, il n'y aurait pas
+de grandes entreprises vivantes et f&eacute;condes, pas plus qu'il n'y aurait
+d'enfants, sans la luxure. Il faut cet exc&egrave;s de la passion, toute cette
+vie bassement d&eacute;pens&eacute;e et perdue, &agrave; la continuation m&ecirc;me de la vie. Si,
+l&agrave;-bas, son fr&egrave;re s'&eacute;gayait, chantait victoire, au milieu des chantiers
+qui s'organisaient, des constructions qui sortaient du sol, c'&eacute;tait qu'&agrave;
+Paris l'argent pleuvait, pourrissait tout, dans la rage du jeu.
+L'argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute
+v&eacute;g&eacute;tation sociale, servait de terreau n&eacute;cessaire aux grands travaux
+dont l'ex&eacute;cution rapprocherait les peuples et pacifierait la terre.
+Elle avait maudit l'argent, elle tombait maintenant devant lui dans une
+admiration effray&eacute;e: lui seul n'&eacute;tait-il pas la force qui peut raser une
+montagne, combler un bras de mer, rendre la terre enfin habitable aux
+hommes, soulag&eacute;s du travail, d&eacute;sormais simples conducteurs de machines?
+Tout le bien naissait de lui, qui faisait tout le mal. Et elle ne savait
+plus, &eacute;branl&eacute;e jusqu'au fond de son &ecirc;tre, d&eacute;cid&eacute;e d&eacute;j&agrave; &agrave; ne pas partir,
+puisque le succ&egrave;s paraissait complet en Orient et que la bataille &eacute;tait
+&agrave; Paris, mais incapable encore de se calmer, le c&oelig;ur saignant toujours.</p>
+
+<p>Mme Caroline se leva, vint appuyer son front &agrave; la vitre d'une des
+fen&ecirc;tres qui donnaient sur le jardin de l'h&ocirc;tel Beauvilliers. La nuit
+s'&eacute;tait faite, elle ne distinguait qu'une faible lueur dans la petite
+pi&egrave;ce &eacute;cart&eacute;e o&ugrave; la comtesse et sa fille vivaient, pour ne rien salir et
+ne pas d&eacute;penser de feu. Vaguement, derri&egrave;re la mince mousseline des
+rideaux, elle distinguait le profil de la comtesse, raccommodant
+elle-m&ecirc;me quelque nippe, tandis qu'Alice peignait des aquarelles,
+b&acirc;cl&eacute;es &agrave; la douzaine, qu'elle devait vendre en cachette. Un malheur
+leur &eacute;tait arriv&eacute;, une maladie de leur cheval, qui pendant deux semaines
+les avait clou&eacute;es chez elles, ent&ecirc;t&eacute;es &agrave; ne pas &ecirc;tre vues &agrave; pied, et
+reculant devant une location. Mais, dans cette g&ecirc;ne si h&eacute;ro&iuml;quement
+cach&eacute;e, un espoir d&eacute;sormais les tenait debout, plus vaillantes, la
+hausse continue des actions de l'Universelle, ce gain d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s gros,
+qu'elles voyaient resplendir et tomber en pluie d'or, le jour o&ugrave; elles
+r&eacute;aliseraient, au cours le plus &eacute;lev&eacute;. La comtesse se promettait une
+robe vraiment neuve, r&ecirc;vait de donner quatre d&icirc;ners par mois, l'hiver,
+sans se mettre pour cela au pain et &agrave; l'eau pendant quinze jours. Alice
+ne riait plus, de son air d'indiff&eacute;rence affect&eacute;e, lorsque sa m&egrave;re lui
+parlait mariage, l'&eacute;coutait avec un l&eacute;ger tremblement des mains, en
+commen&ccedil;ant &agrave; croire que cela se r&eacute;aliserait peut-&ecirc;tre, qu'elle pourrait
+avoir, elle aussi, un mari et des enfants. Et Mme Caroline, &agrave; regarder
+br&ucirc;ler la petite lampe qui les &eacute;clairait, sentait monter vers elle un
+grand calme, un attendrissement, frapp&eacute;e de cette remarque que l'argent
+encore, rien qu'un espoir d'argent, suffisait au bonheur de ces pauvres
+cr&eacute;atures. Si Saccard les enrichissait, ne le b&eacute;niraient-elles pas, ne
+resterait-il pas, pour elles deux, charitable et bon? La bont&eacute; &eacute;tait
+donc partout, m&ecirc;me chez les pires, qui sont toujours bons pour
+quelqu'un, qui ont toujours, au milieu de l'ex&eacute;cration d'une foule,
+d'humbles voix isol&eacute;es les remerciant et les adorant. A cette r&eacute;flexion,
+sa pens&eacute;e, tandis que ses yeux s'aveuglaient sur les t&eacute;n&egrave;bres du jardin,
+s'en &eacute;tait all&eacute;e vers l'&OElig;uvre du Travail. La veille, de la part de
+Saccard, elle y avait distribu&eacute; des jouets et des drag&eacute;es, en
+r&eacute;jouissance d'un anniversaire; et elle souriait involontairement, au
+souvenir de la joie bruyante des enfants. Depuis un mois, on &eacute;tait plus
+content de Victor, elle avait lu des notes satisfaisantes chez la
+princesse d'Orviedo, avec laquelle, deux fois par semaine, elle causait
+longuement de la maison. Mais, &agrave; cette image de Victor, qui tout d'un
+coup apparaissait, elle s'&eacute;tonnait de l'avoir oubli&eacute;, dans sa crise de
+d&eacute;sespoir, lorsqu'elle voulait partir. Aurait-elle pu l'abandonner
+ainsi, compromettre la bonne action men&eacute;e avec tant de peine? De plus en
+plus p&eacute;n&eacute;trante, une douceur montait de l'obscurit&eacute; des grands arbres,
+un flot d'ineffable renoncement, de tol&eacute;rance divine qui lui &eacute;largissait
+le c&oelig;ur; tandis que la petite lampe pauvre des dames de Beauvilliers
+continuait &agrave; briller l&agrave;-bas, comme une &eacute;toile.</p>
+
+<p>Lorsque Mme Caroline revint devant sa table, elle eut un l&eacute;ger frisson.
+Quoi donc? elle avait froid! Et cela l'&eacute;gaya, elle qui se vantait de
+passer l'hiver sans feu. Elle &eacute;tait comme au sortir d'un bain glac&eacute;,
+rajeunie et forte, le pouls tr&egrave;s calme. Les matins de belle sant&eacute;, elle
+se levait ainsi. Puis, elle eut l'id&eacute;e de remettre une b&ucirc;che dans la
+chemin&eacute;e; et, en voyant que le feu &eacute;tait mort, elle s'amusa &agrave; le
+rallumer elle-m&ecirc;me, sans vouloir sonner le domestique. Ce fut tout un
+travail, elle n'avait pas de petit bois, elle parvint &agrave; embraser les
+b&ucirc;ches, simplement avec de vieux journaux, qu'elle br&ucirc;lait un &agrave; un. A
+genoux devant l'&acirc;tre, elle en riait toute seule. Un instant, elle resta
+l&agrave;, heureuse et surprise. Voil&agrave; donc qu'une de ses grandes crises &eacute;tait
+encore pass&eacute;e, elle esp&eacute;rait de nouveau, quoi? elle n'en savait toujours
+rien, l'&eacute;ternel inconnu qui &eacute;tait au bout de la vie, au bout de
+l'humanit&eacute;. Vivre, cela devait suffire, pour que la vie lui apport&acirc;t
+sans cesse la gu&eacute;rison des blessures que la vie lui faisait. Une fois de
+plus, elle se rappelait les d&eacute;b&acirc;cles de son existence, son mariage
+affreux, sa mis&egrave;re &agrave; Paris, son abandon par le seul homme qu'elle e&ucirc;t
+aim&eacute;; et, &agrave; chaque &eacute;croulement, elle retrouvait la vivace &eacute;nergie, la
+joie immortelle qui la remettait debout, au milieu des ruines. Tout ne
+venait-il pas de crouler? Elle restait sans estime pour son amant, en
+face de son effroyable pass&eacute;, comme de saintes femmes sont devant les
+plaies immondes qu'elles pansent matin et soir, sans compter les
+cicatriser jamais. Elle allait continuer &agrave; lui appartenir, en le sachant
+&agrave; d'autres, en ne cherchant m&ecirc;me pas &agrave; le leur disputer. Elle allait
+vivre dans un brasier, dans la forge haletante de la sp&eacute;culation, sous
+l'incessante menace d'une catastrophe finale, o&ugrave; son fr&egrave;re pouvait
+laisser son honneur et son sang. Et elle &eacute;tait quand m&ecirc;me debout,
+presque insouciante, ainsi qu'au matin d'un beau jour, go&ucirc;tant &agrave; faire
+face au danger une all&eacute;gresse de bataille. Pourquoi? pour rien
+raisonnablement, pour le plaisir d'&ecirc;tre! Son fr&egrave;re le lui disait, elle
+&eacute;tait l'invincible espoir.</p>
+
+<p>Saccard, lorsqu'il rentra, vit Mme Caroline enfonc&eacute;e dans son travail,
+achevant, de sa ferme &eacute;criture, une page du m&eacute;moire sur les chemins de
+fer d'Orient. Elle leva la t&ecirc;te, lui sourit d'un air paisible, tandis
+qu'il effleurait des l&egrave;vres sa belle et rayonnante chevelure blanche.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez beaucoup couru, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des affaires &agrave; n'en plus finir! J'ai vu le ministre des Travaux
+publics, j'ai fini par rejoindre Huret, j'ai d&ucirc; retourner chez le
+ministre, o&ugrave; il n'y avait plus qu'un secr&eacute;taire.... Enfin, j'ai la
+promesse pour l&agrave;-bas.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, depuis qu'il avait quitt&eacute; la baronne Sandorff, il ne s'&eacute;tait
+plus arr&ecirc;t&eacute;, tout aux affaires, dans son emportement de z&egrave;le accoutum&eacute;.
+Elle lui remit la lettre d'Hamelin, qui l'enchanta; et elle le regardait
+exulter du prochain triomphe, en se disant que, d&eacute;sormais, elle le
+surveillerait de pr&egrave;s, afin d'emp&ecirc;cher les folies certaines. Pourtant,
+elle ne parvenait pas &agrave; lui &ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Votre fils est venu vous inviter, au nom de Mme de Jeumont.&raquo;</p>
+
+<p>Il se r&eacute;cria.</p>
+
+<p>&laquo;Mais elle m'a &eacute;crit!... J'ai oubli&eacute; de vous dire que j'y allais ce
+soir.... Ce que cela m'assomme, fatigu&eacute; comme je suis!&raquo;</p>
+
+<p>Et il partit, apr&egrave;s avoir de nouveau bais&eacute; ses cheveux blancs. Elle se
+remit &agrave; son travail, avec son sourire amical, plein d'indulgence.
+N'&eacute;tait-elle pas seulement une amie qui se donnait? La jalousie lui
+causait une honte, comme si elle e&ucirc;t sali davantage leur liaison. Elle
+voulait &ecirc;tre sup&eacute;rieure &agrave; l'angoisse du partage, d&eacute;gag&eacute;e de l'&eacute;go&iuml;sme
+charnel de l'amour. &Ecirc;tre &agrave; lui, le savoir &agrave; d'autres, cela n'avait pas
+d'importance. Et elle l'aimait pourtant, de tout son c&oelig;ur courageux et
+charitable. C'&eacute;tait l'amour triomphant, ce Saccard, ce bandit du
+trottoir financier, aim&eacute; si absolument par cette adorable femme, parce
+qu'elle le voyait, actif et brave, cr&eacute;er un monde, faire de la vie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Ce fut le 1<sup>er</sup> avril que l'Exposition universelle de 1867 ouvrit, au
+milieu de f&ecirc;tes, avec un &eacute;clat triomphal. La grande saison de l'empire
+commen&ccedil;ait, cette saison de l'empire commen&ccedil;ait, cette saison de gala
+supr&ecirc;me, qui allait faire de Paris l'auberge du monde, auberge pavois&eacute;e,
+pleine de musiques et de chants, o&ugrave; l'on mangeait, o&ugrave; l'on forniquait
+dans toutes les chambres. Jamais r&egrave;gne, &agrave; son apog&eacute;e, n'avait convoqu&eacute;
+les nations &agrave; une si colossale ripaille. Vers les Tuileries
+flamboyantes, dans une apoth&eacute;ose de f&eacute;erie, le long d&eacute;fil&eacute; des
+empereurs, des rois et des princes, se mettait en marche des quatre
+coins de la terre.</p>
+
+<p>Et ce fut &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, quinze jours plus tard, que Saccard inaugura
+l'h&ocirc;tel monumental qu'il avait voulu, pour y loger royalement
+l'Universelle. Six mois venaient de suffire, on avait travaill&eacute; jour et
+nuit, sans perdre une heure, faisant ce miracle qui n'est possible qu'&agrave;
+Paris; et la fa&ccedil;ade se dressait, fleurie d'ornements, tenant du temple
+et du caf&eacute;-concert, une fa&ccedil;ade dont le luxe &eacute;tal&eacute; arr&ecirc;tait le monde sur
+le trottoir. A l'int&eacute;rieur, c'&eacute;tait une somptuosit&eacute;, les millions des
+caisses ruisselant le long des murs. Un escalier d'honneur conduisait &agrave;
+la salle du conseil, rouge et or, d'une splendeur de salle d'op&eacute;ra.
+Partout, des tapis, des tentures, des bureaux install&eacute;s avec une
+richesse d'ameublement &eacute;clatante. Dans le sous-sol, o&ugrave; se trouvait le
+service des titres, des coffres-forts &eacute;taient scell&eacute;s, immenses, ouvrant
+des gueules profondes de four, derri&egrave;re les glaces sans tain des
+cloisons, qui permettaient au public de les voir, rang&eacute;s comme les
+tonneaux des contes, o&ugrave; dorment les tr&eacute;sors incalculables des f&eacute;es. Et
+les peuples avec leurs rois, en marche vers l'Exposition, pouvaient
+venir et d&eacute;filer l&agrave;: c'&eacute;tait pr&ecirc;t, l'h&ocirc;tel neuf les attendait, pour les
+aveugler, les prendre un &agrave; un &agrave; cet irr&eacute;sistible pi&egrave;ge de l'or, flambant
+au grand soleil.</p>
+
+<p>Saccard tr&ocirc;nait dans le cabinet le plus somptueusement install&eacute;, un
+meuble Louis XIV, &agrave; bois dor&eacute;, recouvert de velours de G&ecirc;nes. Le
+personnel venait d'&ecirc;tre augment&eacute; encore, il d&eacute;passait quatre cents
+employ&eacute;s; et c'&eacute;tait maintenant &agrave; cette arm&eacute;e que Saccard commandait,
+avec un faste de tyran ador&eacute; et ob&eacute;i, car il se montrait tr&egrave;s large de
+gratifications. En r&eacute;alit&eacute;, malgr&eacute; son simple titre de directeur, il
+r&eacute;gnait, au-dessus du pr&eacute;sident du conseil, au-dessus du conseil
+d'administration lui-m&ecirc;me, qui ratifiait simplement ses ordres. Aussi
+Mme Caroline vivait-elle d&eacute;sormais dans une continuelle alerte, tr&egrave;s
+occup&eacute;e &agrave; conna&icirc;tre chacune de ses d&eacute;cisions, pour t&acirc;cher de se mettre
+en travers, s'il le fallait. Elle d&eacute;sapprouvait cette nouvelle
+installation, beaucoup trop magnifique, sans pouvoir cependant la bl&acirc;mer
+en principe, ayant reconnu la n&eacute;cessit&eacute; d'un local plus vaste, aux beaux
+jours de tendre confiance, lorsqu'elle plaisantait son fr&egrave;re qui
+s'inqui&eacute;tait. Sa crainte avou&eacute;e, son argument, pour combattre tout ce
+luxe, &eacute;tait que la maison y perdait son caract&egrave;re de probit&eacute; d&eacute;cente, de
+haute gravit&eacute; religieuse. Que penseraient les clients habitu&eacute;s &agrave; la
+discr&eacute;tion monacale, au demi-jour recueilli du rez-de-chauss&eacute;e de la rue
+Saint-Lazare, lorsqu'ils entreraient dans ce palais de la rue de
+Londres, aux grands &eacute;tages &eacute;gay&eacute;s de bruits, inond&eacute;s de lumi&egrave;re? Saccard
+r&eacute;pondait qu'ils seraient foudroy&eacute;s d'admiration et de respect, que ceux
+qui apportaient cinq francs, en tireraient dix de leur poche, saisis
+d'amour-propre, gris&eacute;s de confiance. Et ce fut lui, dans sa brutalit&eacute; du
+clinquant, qui eut raison. Le succ&egrave;s de l'h&ocirc;tel &eacute;tait prodigieux,
+d&eacute;passait en vacarme efficace les plus extraordinaires r&eacute;clames de
+Jantrou. Les petits rentiers d&eacute;vots des quartiers tranquilles, les
+pauvres pr&ecirc;tres de campagne d&eacute;barqu&eacute;s le matin du chemin de fer,
+b&acirc;illaient de b&eacute;atitude devant la porte, en ressortaient rouges du
+plaisir d'avoir des fonds l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>A la v&eacute;rit&eacute;, ce qui contrariait surtout Mme Caroline, c'&eacute;tait de ne plus
+pouvoir &ecirc;tre toujours dans la maison m&ecirc;me, &agrave; exercer sa surveillance. A
+peine lui &eacute;tait-il permis de se rendre rue de Londres, de loin en loin,
+sous un pr&eacute;texte. Elle vivait seule &agrave; pr&eacute;sent, dans la salle des &eacute;pures,
+elle ne voyait gu&egrave;re Saccard que le soir. Il avait garde l&agrave; son
+appartement, mais tout le rez-de-chauss&eacute;e restait ferm&eacute;, ainsi que les
+bureaux du premier &eacute;tage; et la princesse d'Orviedo, heureuse au fond de
+ne plus avoir le sourd remords de cette banque, cette boutique d'argent
+install&eacute;e chez elle, ne cherchait pas m&ecirc;me &agrave; louer, avec son insouciance
+voulue de tout gain, m&ecirc;me l&eacute;gitime. La maison vide, r&eacute;sonnante &agrave; chaque
+voiture qui passait, semblait un tombeau. Mme Caroline n'entendait plus,
+au travers des plafonds, monter que ce silence frissonnant des guichets
+clos, d'o&ugrave;, sans rel&acirc;che, pendant deux ann&eacute;es, il lui &eacute;tait venu un
+l&eacute;ger tintement d'or. Les journ&eacute;es lui en paraissaient plus lourdes et
+plus longues. Elle travaillait pourtant beaucoup, toujours occup&eacute;e par
+son fr&egrave;re, qui, d'Orient, lui envoyait des t&acirc;ches d'&eacute;critures. Mais,
+parfois, dans son travail elle s'arr&ecirc;tait, &eacute;coutait; prise d'une anxi&eacute;t&eacute;
+instinctive, ayant besoin de savoir ce qui se passait en bas; et rien,
+pas un souffle, l'an&eacute;antissement des salles d&eacute;m&eacute;nag&eacute;es, vides, noires,
+ferm&eacute;es &agrave; double tour. Alors, un petit froid la prenait, elle s'oubliait
+quelques minutes, inqui&egrave;te. Que faisait-on, rue de Londres? n'&eacute;tait-ce
+point &agrave; cette seconde pr&eacute;cise, que se produisait la l&eacute;zarde dont
+p&eacute;rirait l'&eacute;difice?</p>
+
+<p>Le bruit se r&eacute;pandit, vague et l&eacute;ger encore, que Saccard pr&eacute;parait une
+nouvelle augmentation du capital. De cent millions, il voulait le porter
+&agrave; cent cinquante. C'&eacute;tait une heure de particuli&egrave;re excitation, l'heure
+fatale o&ugrave; toutes les prosp&eacute;rit&eacute;s du r&egrave;gne, les immenses travaux qui
+avaient transform&eacute; la ville, la circulation enrag&eacute;e de l'argent, les
+furieuses d&eacute;penses du luxe, devaient aboutir &agrave; une fi&egrave;vre chaude de la
+sp&eacute;culation. Chacun voulait sa part, risquait sa fortune sur le tapis
+vert, pour se d&eacute;cupler et jouir, comme tant d'autres, enrichis en une
+nuit. Les drapeaux de l'Exposition qui claquaient au soleil les
+illuminations et les musiques du Champ-de-Mars, les foules du monde
+entier inondant les rues, achevaient de griser Paris, dans un r&ecirc;ve
+d'in&eacute;puisable richesse et de souveraine domination. Par les soir&eacute;es
+claires, de l'&eacute;norme cit&eacute; en f&ecirc;te, attabl&eacute;e dans les restaurants
+exotiques, chang&eacute;e en foire colossale o&ugrave; le plaisir se vendait libre
+ment sous les &eacute;toiles, montait le supr&ecirc;me coup de d&eacute;mence, la folie
+joyeuse et vorace des grandes capitales menac&eacute;es de destruction. Et
+Saccard, avec son flair de coupeur de bourses, avait tellement bien
+senti chez tous cet acc&egrave;s, ce besoin de jeter au vent son argent, de
+vider ses poches et son corps, qu'il venait de doubler les fonds
+destin&eacute;s &agrave; la publicit&eacute;, en excitant Jantrou au plus assourdissant des
+tapages. Depuis l'ouverture de l'Exposition, tous les jours, c'&eacute;taient,
+dans la presse, des vol&eacute;es de cloche en faveur de l'Universelle. Chaque
+matin amenait son coup de cymbales, pour faire retourner le monde: un
+fait divers extraordinaire, l'histoire d'une dame qui avait oubli&eacute; cent
+actions dans un fiacre; un extrait d'un voyage en Asie Mineure, o&ugrave; il
+&eacute;tait expliqu&eacute; que Napol&eacute;on avait pr&eacute;dit la maison de la rue de Londres;
+un grand article de t&ecirc;te, o&ugrave;, politiquement, le r&ocirc;le de cette maison
+&eacute;tait d'Orient; sans compter les notes continuelles des journaux jug&eacute;
+par rapport &agrave; la solution prochaine de la question sp&eacute;ciaux, tous
+embrigad&eacute;s, marchant en masse compacte. Jantrou avait imagin&eacute;, avec les
+petites feuilles financi&egrave;res, des trait&eacute;s &agrave; l'ann&eacute;e, qui lui assuraient
+une colonne dans chaque num&eacute;ro; et il employait cette colonne, avec une
+f&eacute;condit&eacute;, une vari&eacute;t&eacute; d'imagination &eacute;tonnantes, allant jusqu'&agrave;
+attaquer, pour le triomphe de vaincre ensuite. La fameuse brochure qu'il
+m&eacute;ditait venait d'&ecirc;tre lanc&eacute;e par le monde entier, &agrave; un million
+d'exemplaires. Son agence nouvelle &eacute;tait &eacute;galement cr&eacute;&eacute;e, cette agence
+qui, sous le pr&eacute;texte d'envoyer un bulletin financier aux journaux de
+province, se rendait ma&icirc;tresse absolue du march&eacute; de toutes les villes
+importantes. Et <i>L'Esp&eacute;rance</i> enfin, habilement conduite, prenait de
+jour en jour une importance politique plus grande. On y avait beaucoup
+remarqu&eacute; une s&eacute;rie d'articles, &agrave; la suite du d&eacute;cret du 19 janvier, qui
+rempla&ccedil;ait l'adresse par le droit d'interpellation, nouvelle concession
+de l'empereur, en marche vers la libert&eacute;. Saccard, qui les inspirait,
+n'y faisait pas encore attaquer ouvertement son fr&egrave;re, rest&eacute; ministre
+d'&Eacute;tat quand m&ecirc;me, r&eacute;sign&eacute;, dans sa passion du pouvoir, &agrave; d&eacute;fendre
+aujourd'hui ce qu'il condamnait hier; mais on l'y sentait aux aguets,
+surveillant la situation fausse de Rougon, pris &agrave; la Chambre entre le
+tiers parti affam&eacute; de son h&eacute;ritage, et les cl&eacute;ricaux, ligu&eacute;s avec les
+bonapartistes autoritaires contre l'empire lib&eacute;ral; et les insinuations
+commen&ccedil;aient d&eacute;j&agrave;, le journal redevenait catholique militant, se
+montrait plein d'aigreur, &agrave; chacun des actes du ministre. <i>L'Esp&eacute;rance</i>
+pass&eacute;e &agrave; l'opposition, c'&eacute;tait la popularit&eacute;, un vent de fronde achevant
+de lancer le nom de l'Universelle aux quatre coins de la France et du
+monde.</p>
+
+<p>Alors, sous cette pouss&eacute;e formidable de publicit&eacute;, dans ce milieu
+exasp&eacute;r&eacute;, m&ucirc;r pour toutes les folies, l'augmentation probable du
+capital, cette rumeur d'une &eacute;mission nouvelle de cinquante millions,
+acheva d'enfi&eacute;vrer les plus sages. Des humbles logis aux h&ocirc;tels
+aristocratiques, de la loge des concierges au salon des duchesses, les
+t&ecirc;tes prenaient feu, l'engouement tournait &agrave; la foi aveugle, h&eacute;ro&iuml;que et
+batailleuse. On &eacute;num&eacute;rait les grandes choses d&eacute;j&agrave; faites par
+l'Universelle, les premiers succ&egrave;s foudroyants, les dividendes
+inesp&eacute;r&eacute;s, tels qu'aucune autre soci&eacute;t&eacute; n'en avait distribu&eacute; &agrave; ses
+d&eacute;buts. On rappelait l'id&eacute;e si heureuse de la Compagnie des Paquebots
+r&eacute;unis, si prompte en magnifiques r&eacute;sultats, cette Compagnie dont les
+actions faisaient d&eacute;j&agrave; cent francs de prime; et la mine d'argent du
+Carmel, d'un produit miraculeux, &agrave; laquelle un orateur sacr&eacute;, lors du
+dernier car&ecirc;me de Notre-Dame, avait fait une allusion, en parlant d'un
+cadeau de Dieu &agrave; la chr&eacute;tient&eacute; confiante; et une autre soci&eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;e
+pour l'exploitation d'immenses gisements de houille, et celle qui allait
+mettre en coupes r&eacute;gl&eacute;es les vastes for&ecirc;ts du Liban, et la fondation de
+la Banque nationale turque, &agrave; Constantinople, d'une solidit&eacute;
+in&eacute;branlable. Pas un &eacute;chec, un bonheur croissant qui changeait en or
+tout ce que la maison touchait, d&eacute;j&agrave; un large ensemble de cr&eacute;ations
+prosp&egrave;res donnant une base solide aux op&eacute;rations futures, justifiant
+l'augmentation rapide du capital. Puis, c'&eacute;tait l'avenir qui s'ouvrait
+devant les imaginations surchauff&eacute;es, cet avenir si gros d'entreprises
+plus consid&eacute;rables encore, qu'il n&eacute;cessitait la demande des cinquante
+millions, dont l'annonce suffisait &agrave; bouleverser ainsi les cervelles.
+L&agrave;, le champ des bruits de Bourse et de salons &eacute;tait sans limite, mais
+la grande affaire prochaine de la Compagnie des chemins de fer d'Orient
+se d&eacute;tachait au milieu des autres projets, occupait toutes les
+conversations, ni&eacute;e par les uns, exalt&eacute;e par les autres. Les femmes
+surtout se passionnaient, faisaient en faveur de l'id&eacute;e une propagande
+enthousiaste. Dans des coins de boudoir, aux d&icirc;ners de gala, derri&egrave;re
+les jardini&egrave;res en fleur, &agrave; l'heure tardive du th&eacute;, jusqu'au fond des
+alc&ocirc;ves, il y avait des cr&eacute;atures charmantes, d'une c&acirc;linerie
+persuasive, qui cat&eacute;chisaient les hommes: &laquo;Comment, vous n'avez pas de
+l'Universelle? Mais il n'y a que &ccedil;a! achetez vite de l'Universelle, si
+vous voulez qu'on vous aime!&raquo; C'&eacute;tait la nouvelle Croisade, comme elles
+disaient, la conqu&ecirc;te de l'Asie, que les crois&eacute;s de Pierre l'Ermite et
+de Saint Louis n'avaient pu faire, et dont elles se chargeaient, elles,
+avec leurs petites bourses d'or. Toutes affectaient d'&ecirc;tre bien
+renseign&eacute;es, parlaient en termes techniques de la ligne m&egrave;re qu'on
+allait ouvrir d'abord, de Brousse &agrave; Beyrouth par Angora et Alep. Plus
+tard, viendrait l'embranchement de Smyrne &agrave; Angora; plus tard, celui de
+Tr&eacute;bizonde &agrave; Angora, par Erzeroum et Sivas; plus tard encore, celui de
+Damas &agrave; Beyrouth. Et elles souriaient, clignaient les yeux, chuchotaient
+qu'il y en aurait un autre peut-&ecirc;tre, oh! dans longtemps, de Beyrouth &agrave;
+J&eacute;rusalem, par les anciennes villes du littoral, Saida,
+Saint-Jean-d'Acre, Jaffa, puis, mon Dieu! qui sait? de J&eacute;rusalem &agrave;
+Port-Sa&iuml;d et &agrave; Alexandrie. Sans compter que Bagdad n'&eacute;tait pas loin de
+Damas, et que, si une ligne ferr&eacute;e &eacute;tait pouss&eacute;e jusque-l&agrave;, ce serait un
+jour la Perse, l'Inde, la Chine, acquises &agrave; l'Occident. Il semblait que,
+sur un mot de leurs jolies bouches, les tr&eacute;sors retrouv&eacute;s des califes
+resplendissaient, dans un conte merveilleux des Mille et une Nuits. Les
+bijoux, les pierreries du r&ecirc;ve, pleuvaient dans les caisses de la rue de
+Londres, tandis que fumait l'encens du Carmel, un fond d&eacute;licat et vague
+de l&eacute;gendes bibliques, qui divinisait les gros app&eacute;tits de gain.
+N'&eacute;tait-ce pas l'Eden reconquis, la Terre sainte d&eacute;livr&eacute;e, la religion
+triomphante, au berceau m&ecirc;me de l'humanit&eacute;? Et elles s'arr&ecirc;taient,
+refusaient d'en dire davantage, les regards brillant de ce qu'il fallait
+cacher. Cela ne se confiait m&ecirc;me pas &agrave; l'oreille. Beaucoup d'entre elles
+l'ignoraient, affectaient de le savoir. C'&eacute;tait le myst&egrave;re, ce qui
+n'arriverait peut-&ecirc;tre jamais, et qui peut-&ecirc;tre &eacute;claterait un jour comme
+un coup de foudre: J&eacute;rusalem rachet&eacute;e au sultan, donn&eacute;e au pape, avec la
+Syrie pour royaume; la papaut&eacute; ayant un budget fourni par une banque
+catholique, le Tr&eacute;sor du Saint-S&eacute;pulcre, qui la mettrait &agrave; l'abri des
+perturbations politiques; enfin, le catholicisme rajeuni, d&eacute;gag&eacute; des
+compromissions, retrouvant une autorit&eacute; nouvelle, dominant le monde, du
+haut de la montagne o&ugrave; le Christ a expir&eacute;.</p>
+
+<p>Maintenant, le matin, Saccard, dans son luxueux cabinet Louis XIV, &eacute;tait
+oblig&eacute; de d&eacute;fendre sa porte, lorsqu'il voulait travailler; car c'&eacute;tait
+un assaut, le d&eacute;fil&eacute; d'une cour venant comme au lever d'un roi, des
+courtisans, des gens d'affaires, des solliciteurs, une adoration et une
+mendicit&eacute; effr&eacute;n&eacute;es autour de la toute-puissance. Un matin des premiers
+jours de juillet surtout, il se montra impitoyable, ayant donn&eacute; l'ordre
+formel de n'introduire personne. Pendant que l'antichambre regorgeait de
+monde, d'une foule qui s'ent&ecirc;tait, malgr&eacute; l'huissier, attendant,
+esp&eacute;rant quand m&ecirc;me, il s'&eacute;tait enferm&eacute; avec deux chefs de service pour
+achever d'&eacute;tudier l'&eacute;mission nouvelle. Apr&egrave;s l'examen de plusieurs
+projets, il venait de se d&eacute;cider en faveur d'une combinaison qui, gr&acirc;ce
+&agrave; cette &eacute;mission nouvelle de cent mille actions, devait permettre de
+lib&eacute;rer compl&egrave;tement les deux cent mille actions anciennes, sur
+lesquelles cent vingt-cinq francs seulement avaient &eacute;t&eacute; vers&eacute;s; et, afin
+d'arriver &agrave; ce r&eacute;sultat, l'action r&eacute;serv&eacute;e aux seuls actionnaires &agrave;
+raison d'un titre nouveau pour deux titres anciens; serait &eacute;mise &agrave; huit
+cent cinquante francs, imm&eacute;diatement exigibles, dont cinq cents francs
+pour le capital et une prime de trois cent cinquante francs pour la
+lib&eacute;ration projet&eacute;e. Mais des complications se pr&eacute;sentaient, il y avait
+encore tout un trou &agrave; boucher, ce qui rendait Saccard tr&egrave;s nerveux. Le
+bruit des voix, dans l'antichambre, l'irritait. Ce Paris &agrave; plat ventre,
+ces hommages qu'il recevait d'habitude avec une bonhomie de despote
+familier, l'emplissaient de m&eacute;pris, ce jour-l&agrave;. Et Dejoie, qui parfois
+lui servait d'huissier le matin, s'&eacute;tant permis de faire le tour et
+d'appara&icirc;tre par une petite porte du couloir, il l'accueillit
+furieusement.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi? Je vous ai dit personne, personne, entendez-vous!... Tenez!
+prenez ma canne, plantez-la &agrave; ma porte, et qu'il la baisent!&raquo;</p>
+
+<p>Dejoie, impassible, se permit d'insister.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, monsieur, c'est la comtesse de Beauvilliers. Elle m'a suppli&eacute;,
+et comme je sais que monsieur veut lui &ecirc;tre agr&eacute;able...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cria Saccard emport&eacute;, qu'elle aille au diable avec les autres!&raquo;</p>
+
+<p>Mais tout de suite il se ravisa, d'un geste de col&egrave;re &eacute;mue.</p>
+
+<p>&laquo;Faites-la entrer, puisqu'il est dit qu'on ne me fichera pas la paix!...
+Et par cette petite porte, pour que le troupeau n'entre pas avec elle.&raquo;</p>
+
+<p>L'accueil que Saccard fit &agrave; la comtesse de Beauvilliers fut d'une
+brusquerie d'homme tout secou&eacute; encore. La vue d'Alice, qui accompagnait
+sa m&egrave;re, de son air muet et profond, ne le calma m&ecirc;me pas. Il avait
+renvoy&eacute; les deux chefs de service, il ne songeait qu'&agrave; les rappeler pour
+continuer son travail.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en prie, madame, dites vite, car je suis horriblement press&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse s'arr&ecirc;ta, surprise, toujours lente, avec sa tristesse de
+reine d&eacute;chue.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, monsieur, si je vous d&eacute;range...&raquo;</p>
+
+<p>Il dut leur indiquer des si&egrave;ges; et la jeune fille, plus brave, s'ass&icirc;t
+la premi&egrave;re, d'un mouvement r&eacute;solu, tandis que la m&egrave;re reprenait:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, c'est pour un conseil.... Je suis dans l'h&eacute;sitation la plus
+douloureuse, je sens que je ne me d&eacute;ciderai jamais toute seule...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle lui rappela qu'&agrave; la fondation de la banque, elle avait pris cent
+actions, qui, doubl&eacute;es, lors de la premi&egrave;re augmentation du capital et
+doubl&eacute;es encore lors de la seconde, faisaient aujourd'hui un total de
+quatre cents actions, sur lesquelles elle avait vers&eacute;, primes comprises,
+la somme de quatre-vingt-sept mille francs. En dehors de ses vingt mille
+francs d'&eacute;conomies, elle avait donc d&ucirc;, pour payer cette somme,
+emprunter soixante-dix mille francs sur sa ferme des Aublets.</p>
+
+<p>&laquo;Or, continua-t-elle, je trouve aujourd'hui un acqu&eacute;reur pour les
+Aublets.... Et, n'est-ce pas? il est question d'une &eacute;mission nouvelle, de
+sorte que je pourrais peut-&ecirc;tre placer toute notre fortune dans votre
+maison.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard s'apaisait, flatt&eacute; de voir les deux pauvres femmes, les
+derni&egrave;res d'une grande et antique race, si confiantes, si anxieuses
+devant lui. Rapidement, avec des chiffres, il les renseigna.</p>
+
+<p>&laquo;Une nouvelle &eacute;mission, parfaitement, je m'en occupe.... L'action sera de
+huit cent cinquante francs, avec la prime.... Voyons, nous disons que
+vous avez quatre cents actions. Il va donc vous en &ecirc;tre attribu&eacute; deux
+cents, ce qui vous obligera &agrave; un versement de cent soixante-dix mille
+francs. Mais tous vos titres seront lib&eacute;r&eacute;s, vous aurez six cents
+actions bien &agrave; vous, ne devant rien &agrave; personne.&raquo;</p>
+
+<p>Elles ne comprenaient pas, il dut leur expliquer cette lib&eacute;ration des
+titres, &agrave; l'aide de la prime; et elles restaient un peu p&acirc;les, devant
+ces gros chiffres, oppress&eacute;es &agrave; l'id&eacute;e du coup d'audace qu'il fallait
+risquer.</p>
+
+<p>&laquo;Comme argent, murmura enfin la m&egrave;re, ce serait bien cela.... On m'offre
+deux cent quarante mille francs des Aublets, qui en valaient autrefois
+quatre cent mille; de sorte que, lorsque nous aurions rembours&eacute; la somme
+emprunt&eacute;e d&eacute;j&agrave;, il nous resterait juste de quoi faire le versement...
+Mais, mon Dieu! quelle terrible chose, cette fortune d&eacute;plac&eacute;e, toute
+notre existence jou&eacute;e ainsi!&raquo;</p>
+
+<p>Et ses mains tremblaient, il y eut un silence, pendant lequel elle
+songeait &agrave; cet engrenage qui lui avait pris d'abord ses &eacute;conomies, puis
+les soixante-dix mille francs emprunt&eacute;s, et qui mena&ccedil;ait maintenant de
+lui prendre la ferme enti&egrave;re. Son ancien respect de la fortune
+domaniale, en labours, en pr&eacute;s, en for&ecirc;ts, sa r&eacute;pugnance pour le trafic
+sur l'argent, cette basse besogne de juifs, indigne de sa race,
+revenaient et l'angoissaient, &agrave; cette minute d&eacute;cisive o&ugrave; tout allait
+&ecirc;tre consomm&eacute;. Muette, sa fille la regardait, de ses yeux ardents et
+purs.</p>
+
+<p>Saccard eut un sourire encourageant.</p>
+
+<p>&laquo;Dame! il est bien certain qu'il faut que vous ayez confiance en nous...
+Seulement, les chiffres sont l&agrave;. Examinez-les, et toute h&eacute;sitation me
+semble d&egrave;s lors impossible.... Admettons que vous fassiez l'op&eacute;ration,
+vous avez donc six cents actions, qui, lib&eacute;r&eacute;es, vous ont co&ucirc;t&eacute; la somme
+de deux cent cinquante-sept mille francs. Or, elles sont aujourd'hui au
+cours moyen de treize cents francs, ce qui vous fait un total de sept
+cent quatre-vingt mille francs. D&eacute;j&agrave;, vous avez plus que tripl&eacute; votre
+argent.... Et &ccedil;a continuera, vous verrez la hausse, apr&egrave;s l'&eacute;mission! Je
+vous promets le million avant la fin de l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman!&raquo; laissa &eacute;chapper Alice, dans un soupir, comme malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>Un million! L'h&ocirc;tel de la rue Saint-Lazare d&eacute;barrass&eacute; de ses
+hypoth&egrave;ques, nettoy&eacute; de sa crasse de mis&egrave;re! Le train de maison remis
+sur un pied convenable, tir&eacute; de ce cauchemar des gens qui ont voiture et
+qui manquent de pain! La fille mari&eacute;e avec une dot d&eacute;cente, pouvant
+avoir enfin un mari et des enfants, cette joie que se permet la derni&egrave;re
+pauvresse des rues! Le fils, que le climat de Rome tuait, soulag&eacute;
+l&agrave;-bas, mis en &eacute;tat de tenir son rang, en attendant de servir la grande
+cause, qui l'utilisait si peu! La m&egrave;re r&eacute;tablie en sa haute situation,
+payant son cocher, ne l&eacute;sinant plus pour ajouter un plat &agrave; ses d&icirc;ners du
+mardi, et ne se condamnant plus au je&ucirc;ne pour le reste de la semaine! Ce
+million flambait, &eacute;tait le salut, le r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>La comtesse, conquise, se tourna vers sa fille, pour l'associer &agrave; sa
+volont&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, qu'en penses-tu?&raquo;</p>
+
+<p>Mais celle-ci ne disait plus rien, fermait lentement les paupi&egrave;res,
+&eacute;teignant l'&eacute;clat de ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, reprit la m&egrave;re, souriante &agrave; son tour, j'oublie que tu veux
+me laisser ma&icirc;tresse absolue.... Mais je sais combien tu es brave et tout
+ce que tu esp&egrave;res...&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'adressant &agrave; Saccard:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur, on parle de vous avec tant d'&eacute;loges!... Nous ne pouvons
+aller nulle part, sans qu'on nous raconte des choses tr&egrave;s belles, tr&egrave;s
+touchantes. Ce n'est pas seulement la princesse d'Orviedo, ce sont
+toutes mes amies qui sont enthousiastes de votre &oelig;uvre. Beaucoup me
+jalousent d'&ecirc;tre de vos premi&egrave;res actionnaires, et si on les &eacute;coutait,
+on vendrait jusqu'&agrave; ses matelas, pour prendre de vos actions.&raquo;</p>
+
+<p>Elle plaisantait doucement.</p>
+
+<p>&laquo;Je les trouve m&ecirc;me un peu folles, oui! un peu folles, oui! C'est sans
+doute que je ne suis plus assez jeune.... Ma fille est une de vos
+admiratrices. Elle croit en votre mission, elle fait de la propagande
+dans tous les salons o&ugrave; je la m&egrave;ne.&raquo;</p>
+
+<p>Charm&eacute;, Saccard, regarda Alice, et elle &eacute;tait en ce moment si anim&eacute;e, si
+vibrante de foi, qu'elle lui parut vraiment tr&egrave;s jolie, malgr&eacute; son teint
+jaune et son cou trop mince, d&eacute;j&agrave; fan&eacute;. Aussi se trouvait-il grand et
+bon, &agrave; l'id&eacute;e d'avoir fait le bonheur de cette triste cr&eacute;ature, que
+l'espoir d'un mari suffisait &agrave; embellir.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! d'une voix basse et comme lointaine, c'est si beau, cette conqu&ecirc;te,
+l&agrave;-bas.... Oui, une &egrave;re nouvelle, la croix rayonnante...&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le myst&egrave;re, ce que personne ne disait; et sa voix baissait
+encore, se perdait en un souffle de ravissement. Lui, d'ailleurs, la
+faisait taire d'un geste amical; car il ne tol&eacute;rait pas qu'on parl&acirc;t en
+sa pr&eacute;sence de la grande chose, le but supr&ecirc;me et cach&eacute;. Son geste
+enseignait qu'il fallait toujours y tendre, mais n'en jamais ouvrir les
+l&egrave;vres. Dans le sanctuaire, les encensoirs se balan&ccedil;aient, aux mains des
+quelques initi&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence attendri, la comtesse se leva enfin.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur, je suis convaincue, je vais &eacute;crire &agrave; mon notaire que
+j'accepte l'offre qui se pr&eacute;sente pour les Aublets.... Que Dieu me
+pardonne si je fais mal!&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, debout, d&eacute;clara avec une gravit&eacute; &eacute;mue:</p>
+
+<p>&laquo;C'est Dieu lui-m&ecirc;me qui vous inspire, madame, soyez-en certaine.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme il les accompagnait jusque dans le couloir, &eacute;vitant
+l'antichambre, o&ugrave; l'entassement continuait, il rencontra Dejoie, qui
+r&ocirc;dait, l'air g&ecirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il? Ce n'est pas quelqu'un encore, j'imagine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monsieur.... Si j'osais demander un avis &agrave; monsieur.... C'est
+pour moi...&raquo;</p>
+
+<p>Et il man&oelig;uvrait de telle fa&ccedil;on que Saccard se retrouva dans son
+cabinet, tandis que lui restait sur le seuil, tr&egrave;s d&eacute;f&eacute;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Pour vous?... Ah! c'est vrai, vous &ecirc;tes actionnaire, vous aussi.... Eh
+bien, mon gar&ccedil;on, prenez les nouveaux titres qui vont vous &ecirc;tre
+r&eacute;serv&eacute;s, vendez plut&ocirc;t vos chemises pour les prendre. C'est le conseil
+que je donne &agrave; tous nos amis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, le morceau est trop gros, ma fille et moi n'avons pas
+tant d'ambition.... Au d&eacute;but, il ai pris huit actions, avec les quatre
+mille francs d'&eacute;conomies que ma pauvre femme nous a laiss&eacute;s; et je n'ai
+toujours que ces huit-l&agrave;, parce que, n'est-ce pas? aux autres &eacute;missions,
+lorsqu'on a doubl&eacute; deux fois le capital, nous n'avons pas eu l'argent,
+pour accepter les titres qui nous revenaient.... Non, non, il ne s'agit
+pas de &ccedil;a, il ne faut pas &ecirc;tre si gourmand!-Je voulais seulement
+demander &agrave; monsieur, sans l'offenser, si monsieur est d'avis que je
+vende.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que vous vendiez?&raquo;</p>
+
+<p>Alors, Dejoie, avec toutes sortes de circonlocutions qui&egrave;tes et
+respectueuses, exposa son cas. Au cours de treize cents francs, ses huit
+actions repr&eacute;sentaient dix mille quatre cents francs. Il pouvait donc
+largement donner &agrave; Nathalie les six mille francs de dot que le
+cartonnier exigeait. Mais, devant la hausse continue des titres, un
+app&eacute;tit d'argent lui &eacute;tait venu, l'id&eacute;e, vague d'abord, puis tyrannique,
+de se faire sa part, d'avoir &agrave; lui une petite rente de six cents francs,
+qui lui permettrait de se retirer.</p>
+
+<p>Seulement, un capital de douze mille francs ajout&eacute; aux six mille francs
+de sa fille, cela faisait l'&eacute;norme total de dix-huit mille francs; et il
+d&eacute;sesp&eacute;rait d'arriver jamais &agrave; ce chiffre, car il avait calcul&eacute; que,
+pour cela, il lui faudrait attendre le cours de deux mille trois cents
+francs.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez, monsieur, que si &ccedil;a ne doit plus monter, j'aime mieux
+vendre, parce que le bonheur de Nathalie avant tout, n'est-ce pas?...
+Tandis que, si &ccedil;a monte encore, j'aurai un tel cr&egrave;ve-c&oelig;ur d'avoir
+vendu...&raquo;</p>
+
+<p>Saccard &eacute;clata.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &ccedil;&agrave;, mon gar&ccedil;on, vous &ecirc;tes stupide!... Est-ce que vous croyez que
+nous allons nous arr&ecirc;ter &agrave; treize cents? Est-ce que je vends, moi?...
+Vous les aurez, vos dix-huit mille francs, j'en r&eacute;ponds. Et d&eacute;campez! et
+flanquez-moi dehors tout ce monde qui est l&agrave;, en disant que je suis
+sorti!&raquo;</p>
+
+<p>Quand il se retrouva seul, Saccard put rappeler les deux chefs de
+service et terminer son travail en paix.</p>
+
+<p>Il fut d&eacute;cid&eacute; qu'une assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale extraordinaire aurait lieu en
+ao&ucirc;t, pour voter la nouvelle augmentation du capital. Hamelin, qui
+devait la pr&eacute;sider, d&eacute;barqua &agrave; Marseille, dans les derniers jours de
+juillet. Sa s&oelig;ur, depuis deux mois, &agrave; chacune de ses lettres, lui
+conseillait de revenir, d'une fa&ccedil;on de plus en plus pressante. Elle
+avait, au milieu du succ&egrave;s brutal qui se d&eacute;clarait chaque jour
+davantage, la sensation d'un danger sourd, une crainte irraisonn&eacute;e, dont
+elle n'osait m&ecirc;me parler; et elle pr&eacute;f&eacute;rait que son fr&egrave;re f&ucirc;t l&agrave;, &agrave; se
+rendre compte des choses par lui-m&ecirc;me, car elle en arrivait &agrave; douter
+d'elle, craignant d'&ecirc;tre sans force contre Saccard, de se laisser
+aveugler, au point de trahir ce fr&egrave;re qu'elle aimait tant. N'aurait-il
+pas fallu lui avouer sa liaison, qu'il ne soup&ccedil;onnait certainement pas,
+dans son innocence d'homme de foi et de science, traversant la vie en
+dormeur &eacute;veill&eacute;? Cette id&eacute;e lui &eacute;tait extr&ecirc;mement p&eacute;nible; et elle se
+laissait aller aux capitulations l&acirc;ches, elle discutait avec le devoir,
+qui, tr&egrave;s net, lui ordonnait maintenant qu'elle connaissait Saccard et
+son pass&eacute;, de tout dire, pour qu'on se m&eacute;fi&acirc;t. Dans ses heures de force,
+elle se faisait la promesse d'avoir une explication d&eacute;cisive, de ne pas
+abandonner sans contr&ocirc;le le maniement de sommes d'argent si
+consid&eacute;rables &agrave; des mains criminelles, entre lesquelles tant, de
+millions d&eacute;j&agrave; avaient craqu&eacute;, s'&eacute;taient effondr&eacute;s, &eacute;crasant le monde.
+C'&eacute;tait le seul parti &agrave; prendre, viril et honn&ecirc;te, digne d'elle. Puis sa
+lucidit&eacute; se troublait, elle faiblissait, temporisait, ne trouvait plus,
+comme griefs, que des irr&eacute;gularit&eacute;s, communes &agrave; toutes les maisons de
+cr&eacute;dit, affirmait-il. Peut-&ecirc;tre avait-il raison de lui dire en riant que
+le monstre dont elle avait peur, c'&eacute;tait le succ&egrave;s, ce succ&egrave;s de Paris
+qui retentit et frappe en coup de foudre, et qui la laissait tremblante,
+ainsi que sous l'impr&eacute;vu et l'angoisse d'une catastrophe. Elle ne savait
+plus, il y avait m&ecirc;me des heures o&ugrave; elle l'admirait davantage, pleine de
+cette infinie tendresse qu'elle lui gardait, tout en ayant cess&eacute; de
+l'estimer. Jamais elle n'aurait cru son c&oelig;ur si compliqu&eacute;, elle se
+sentait femme, elle redoutait de ne plus pouvoir agir. Et c'est pourquoi
+elle se montra tr&egrave;s heureuse du retour de son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce fut, d&egrave;s le soir du retour d'Hamelin, que Saccard, dans la salle des
+&eacute;pures o&ugrave; ils &eacute;taient certains de n'&ecirc;tre pas d&eacute;rang&eacute;s, voulut lui
+soumettre les r&eacute;solutions que le conseil d'administration aurait &agrave;
+approuver, avant de les faire voter par l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale. Mais le
+fr&egrave;re et la s&oelig;ur devanc&egrave;rent l'heure du rendez-vous, d'un tacite
+accord, et ils se trouv&egrave;rent un instant seuls, ils purent causer.
+Hamelin revenait tr&egrave;s gai, ravi d'avoir men&eacute; &agrave; bien l'affaire complexe
+des chemins de fer, dans ce pays d'Orient, si endormi de paresse, si
+obstru&eacute; d'obstacles politiques, administratifs et financiers. Enfin, le
+succ&egrave;s &eacute;tait complet, les premiers travaux allaient commencer, des
+chantiers s'ouvriraient, de toutes parts, aussit&ocirc;t que la soci&eacute;t&eacute; aurait
+achev&eacute; de se constituer &agrave; Paris. Et il se montrait si enthousiaste, si
+confiant en l'avenir, que ce fut pour Mme Caroline une nouvelle cause de
+silence, tellement cela lui co&ucirc;tait de g&acirc;ter cette belle joie.
+Cependant, elle exprima des doutes, le mit en garde contre l'engouement
+qui emportait le public. Il l'arr&ecirc;ta, la regarda en face: savait-elle
+quelque chose de louche? pourquoi ne parlait-elle pas? Et elle ne parla
+pas, elle ne trouvait &agrave; articuler rien de net.</p>
+
+<p>Saccard, qui n'avait pas encore revu Hamelin, lui sauta au cou,
+l'embrassa, avec son exub&eacute;rance m&eacute;ridionale. Puis, lorsque ce dernier
+lui eut confirm&eacute; ses derni&egrave;res lettres, en lui donnant des d&eacute;tails sur
+l'absolue r&eacute;ussite de son long voyage, il s'exalta.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon cher, cette fois, nous allons &ecirc;tre les ma&icirc;tres de Paris, les
+rois du march&eacute;... Moi aussi, j'ai bien travaill&eacute; j'ai une id&eacute;e
+extraordinaire. Vous allez voir.&raquo;</p>
+
+<p>Tout de suite, il lui expliqua sa combinaison, pour porter le capital de
+cent &agrave; cent cinquante millions, en &eacute;mettant cent mille actions
+nouvelles, et pour lib&eacute;rer du m&ecirc;me coup tous les titres, aussi bien les
+anciens que les nouveaux. Il lan&ccedil;ait l'action &agrave; huit cent cinquante
+francs, se faisait ainsi, avec les trois cent cinquante francs de prime,
+une r&eacute;serve qui, augment&eacute;e des sommes d&eacute;j&agrave; mises de c&ocirc;t&eacute; &agrave; chaque bilan,
+atteignait le chiffre de vingt-cinq millions; et il ne lui restait qu'&agrave;
+trouver une pareille somme, pour obtenir les cinquante millions
+n&eacute;cessaires &agrave; la lib&eacute;ration des deux cent mille actions anciennes. Or,
+c'est ici qu'il avait eu son id&eacute;e extraordinaire, celle de faire dresser
+un bilan approximatif des gains de l'ann&eacute;e courante, gains qui, selon
+lui, monteraient &agrave; un minimum de trente-six millions. Il y puisait
+tranquillement les vingt-cinq millions qui lui manquaient. Et
+l'Universelle allait ainsi, &agrave; partir du 31 d&eacute;cembre 1867, avoir un
+capital d&eacute;finitif de cent cinquante millions, divis&eacute; en trois cent mille
+actions enti&egrave;rement lib&eacute;r&eacute;es. On unifiait les actions, on les mettait au
+porteur, de fa&ccedil;on &agrave; faciliter leur libre circulation sur le march&eacute;.
+C'&eacute;tait le triomphe d&eacute;finitif, l'id&eacute;e de g&eacute;nie.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, de g&eacute;nie! cria-t-il, le mot n'est pas trop fort!&raquo; Un peu &eacute;tourdi,
+Hamelin feuilletait les pages du projet, examinait les chiffres.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aime gu&egrave;re ce bilan si actif, dit-il enfin. Ce sont de v&eacute;ritables
+dividendes que vous allez donner l&agrave; &agrave; vos actionnaires, puisque vous
+lib&eacute;rez leurs titres; et il faut &ecirc;tre certain que toutes les sommes sont
+bien acquises: autrement, on nous accuserait avec raison d'avoir
+distribu&eacute; des dividendes fictifs.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard s'emporta.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! mais je suis au-dessous de l'estimation! Voyez donc si je n'ai
+pas &eacute;t&eacute; raisonnable: est-ce que les Paquebots, est-ce que le Carmel,
+est-ce que la Banque turque ne vont pas donner des gains sup&eacute;rieurs &agrave;
+ceux que j'ai inscrits? Vous m'apportez de l&agrave;-bas des bulletins de
+victoire, tout marche, tout prosp&egrave;re, et c'est vous qui me chicanez sur
+la certitude de notre succ&egrave;s!&raquo;</p>
+
+<p>Souriant, Hamelin le calma d'un geste. Si, si! il avait la foi.
+Seulement, il &eacute;tait pour le cours r&eacute;gulier des choses.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, dit doucement Mme Caroline, &agrave; quoi bon se presser? Ne
+pourrait-on attendre avril pour cette augmentation de capital?... Ou
+encore, puisque vous avez besoin de vingt-cinq millions de plus,
+pourquoi n'&eacute;mettez-vous pas les actions &agrave; mille ou douze cents francs
+tout de suite, ce qui vous &eacute;viterait d'anticiper sur les gains du
+prochain bilan?&raquo;</p>
+
+<p>Un instant interloqu&eacute;, Saccard la regardait, en s'&eacute;tonnant qu'elle e&ucirc;t
+trouv&eacute; cela.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, &agrave; onze cents francs, au lieu de huit cent cinquante, les
+cent mille actions produiraient juste les vingt-cinq millions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est tout trouv&eacute;, alors, reprit-elle. Vous ne craignez pas
+que les actionnaires regimbent. Ils donneront aussi bien onze cents
+francs que huit cent cinquante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, certes! ils donneront tout ce qu'on voudra! et ils se
+battront encore, &agrave; qui donnera davantage!... Les voil&agrave; en folie, ils
+d&eacute;moliraient l'h&ocirc;tel pour nous apporter leur argent.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, brusquement, il revint &agrave; lui, il eut un sursaut de violente
+protestation.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous me chantez l&agrave;? Je ne veux pas leur demander onze
+cents francs, &agrave; aucun prix! Ce serait vraiment trop b&ecirc;te et trop
+simple.... Comprenez donc que, dans ces questions de cr&eacute;dit, il faut
+toujours frapper l'imagination. L'id&eacute;e de g&eacute;nie, c'est de prendre dans
+la poche des gens l'argent qui n'y est pas encore. Du coup, ils
+s'imaginent qu'ils ne le donnent pas, que c'est un cadeau qu'on leur
+fait. Et puis, vous ne voyez pas l'effet colossal de ce bilan anticip&eacute;
+paraissant dans tous les journaux, de ces trente-six millions de gain
+annonc&eacute;s d'avance, &agrave; toute fanfare!... La Bourse va prendre feu, nous
+d&eacute;passons le cours de deux mille, et nous montons, et nous montons, et
+nous ne nous arr&ecirc;tons plus!&raquo;</p>
+
+<p>Il gesticulait, il &eacute;tait debout, se grandissant sur ses petites jambes;
+et, en v&eacute;rit&eacute;, il devenait grand, le geste dans les &eacute;toiles, en po&egrave;te de
+l'argent que les faillites et les ruines n'avaient pu assagir. C'&eacute;tait
+son syst&egrave;me instinctif, l'&eacute;lan m&ecirc;me de tout son &ecirc;tre, cette fa&ccedil;on de
+fouailler les affaires, de les mener au triple galop de sa fi&egrave;vre. Il
+avait forc&eacute; le succ&egrave;s, allum&eacute; les convoitises par cette foudroyante
+marche de l'Universelle trois &eacute;missions en trois ans, le capital sautant
+de vingt-cinq &agrave; cinquante, &agrave; cent, &agrave; cent cinquante millions, dans une
+progression qui semblait annoncer une miraculeuse prosp&eacute;rit&eacute;. Et les
+dividendes, eux aussi, proc&eacute;daient par bonds: rien la premi&egrave;re ann&eacute;e,
+puis dix francs, puis trente-trois francs, puis les trente-six millions,
+la lib&eacute;ration de tous les titres! Et cela dans le surchauffement
+mensonger de toute la machine, au milieu des souscriptions fictives, des
+actions gard&eacute;es par la soci&eacute;t&eacute; pour faire croire au versement int&eacute;gral,
+sous la pouss&eacute;e que le jeu d&eacute;terminait &agrave; la Bourse, o&ugrave; chaque
+augmentation du capital exag&eacute;rait la hausse!</p>
+
+<p>Hamelin, toujours enfonc&eacute; dans l'examen du projet, n'avait pas soutenu
+sa s&oelig;ur. Il hocha la t&ecirc;te, il revint aux observations de d&eacute;tail.</p>
+
+<p>&laquo;N'importe! c'est incorrect, votre bilan anticip&eacute;, du moment que les
+gains ne sont pas acquis.... Je ne parle m&ecirc;me plus de nos entreprises,
+bien qu'elles soient &agrave; la merci des catastrophes, comme toutes les
+&oelig;uvres humaines.... Mais je vois l&agrave; le compte Sabatani, trois mille et
+tant d'actions qui repr&eacute;sentent plus de deux millions. Or, vous les
+mettez &agrave; notre cr&eacute;dit, et c'est &agrave; notre d&eacute;bit qu'il faudrait les mettre,
+puisque Sabatani n'est que notre homme de paille. N'est-ce pas? nous
+pouvons nous dire cela, entre nous.... Et, tenez! je reconnais &eacute;galement
+ici plusieurs de nos employ&eacute;s, m&ecirc;me quelques-uns de nos administrateurs,
+tous des pr&ecirc;te-noms, oh! je le devine, vous n'avez pas besoin de me le
+dire.. Cela me fait trembler, de voir que nous gardons un si grand
+nombre de nos actions. Non seulement, nous n'encaissons pas, mais nous
+nous immobilisons, et nous finirons par nous d&eacute;vorer un jour.&raquo;</p>
+
+<p>Du regard, Mme Caroline l'encourageait, car il disait enfin toutes ses
+craintes, il trouvait la cause de ce sourd malaise, qui grandissait en
+elle, avec le succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le jeu! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous ne jouons pas! cria Saccard. Seulement, il est bien permis
+de soutenir ses valeurs, et nous serions vraiment ineptes de ne pas
+veiller &agrave; ce que Gundermann et les autres ne d&eacute;pr&eacute;cient pas nos titres
+en jouant contre nous &agrave; la baisse. S'ils n'ont point trop os&eacute; encore,
+cela peut venir. C'est pourquoi je suis assez content d'avoir en main un
+certain nombre de nos actions; et, je vous en pr&eacute;viens, si l'on m'y
+force, je suis m&ecirc;me pr&ecirc;t &agrave; en acheter, oui! j'en ach&egrave;terai, plut&ocirc;t que
+de les laisser tomber d'un centime!&raquo;</p>
+
+<p>Il avait prononc&eacute; ces derniers mots avec une force extraordinaire, comme
+s'il e&ucirc;t pr&ecirc;t&eacute; le serment de mourir plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre battu. Puis, il
+s'apaisa d'un effort, il se mit &agrave; rire, de son air de bonhomie un peu
+grima&ccedil;ante.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, voil&agrave; que &ccedil;a va recommencer, la m&eacute;fiance! Je croyais que nous
+nous &eacute;tions expliqu&eacute;s une fois pour toutes sur ces choses. Vous aviez
+consenti &agrave; vous remettre entre mes mains, laissez-moi donc agir! Je ne
+veux que votre fortune, une grande, grande fortune!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'interrompit, baissa la voix, comme effray&eacute; lui-m&ecirc;me de l'&eacute;normit&eacute;
+de son d&eacute;sir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne savez pas ce que je veux? Je veux le cours de trois mille
+francs.&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste, il l'indiquait dans le vide, il le voyait monter comme un
+astre, incendier l'horizon de la Bourse, ce cours triomphal de trois
+mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fou! dit Mme Caroline.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s que le cours aura d&eacute;pass&eacute; deux mille francs, d&eacute;clara Hamelin;
+toute hausse nouvelle deviendra un danger; et, quant &agrave; moi, je vous
+avertis que je vendrai, pour ne pas tremper dans une pareille d&eacute;mence.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard se mit &agrave; chantonner. On dit toujours qu'on vendra, et puis
+on ne vend pas. Il les enrichirait malgr&eacute; eux. De nouveau, il souriait,
+tr&egrave;s caressant, l&eacute;g&egrave;rement moqueur.</p>
+
+<p>&laquo;Confiez-vous &agrave; moi, il me semble que je n'ai pas trop mal conduit vos
+affaires.... Sadowa vous a rapport&eacute; un million.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai, les Hamelin n'y songeaient plus: ils avaient accept&eacute; ce
+million, p&ecirc;ch&eacute; dans les eaux troubles de la Bourse. Ils rest&egrave;rent un
+moment silencieux, p&acirc;lissants, avec ce trouble au c&oelig;ur des gens
+honn&ecirc;tes encore, qui ne sont plus certains d'avoir fait leur devoir.
+Est-ce qu'eux-m&ecirc;mes &eacute;taient pris de la l&egrave;pre du jeu? est-ce qu'ils se
+pourrissaient, dans ce milieu enrag&eacute; de l'argent, o&ugrave; leurs affaires les
+for&ccedil;aient &agrave; vivre?</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, finit par murmurer l'ing&eacute;nieur, mais si j'avais &eacute;t&eacute; l&agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>Saccard ne voulut pas le laisser achever.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez donc, n'ayez aucun remords: c'est de l'argent reconquis sur ces
+sales juifs!&raquo;</p>
+
+<p>Tous les trois s'&eacute;gay&egrave;rent. Et Mme Caroline, qui s'&eacute;tait assise, eut un
+geste de tol&eacute;rance et d'abandon. Pouvait-on se laisser manger et ne pas
+manger les autres? C'&eacute;tait la vie. Il aurait fallu des vertus trop
+sublimes ou la solitude sans tentation d'un clo&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, voyons! continuait-il gaiement, n'ayez pas l'air de cracher sur
+l'argent c'est idiot d'abord, et ensuite il n'y a que les impuissants
+qui d&eacute;daignent une force.. Ce serait illogique de vous tuer au travail
+pour enrichir les autres, sans vous tailler votre l&eacute;gitime part.
+Autrement, couchez-vous et dormez!&raquo;</p>
+
+<p>Il les dominait, ne leur permettait plus de placer un mot.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous que vous allez bient&ocirc;t avoir en poche une jolie somme!...
+Attendez!&raquo;</p>
+
+<p>Et, avec une p&eacute;tulance d'&eacute;colier, il s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; &agrave; la table de Mme
+Caroline, avait pris un crayon et une feuille de papier, sur laquelle il
+alignait des chiffres.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez! Je vais vous faire votre compte. Oh! je le connais.... Vous
+avez eu, &agrave; la fondation, cinq cents actions, doubl&eacute;es une premi&egrave;re fois,
+puis doubl&eacute;es encore, ce qui vous en fait actuellement deux mille. Vous
+en aurez donc trois mille, apr&egrave;s notre &eacute;mission prochaine.&raquo;</p>
+
+<p>Hamelin tenta de l'interrompre.</p>
+
+<p>&laquo;Non! non! je sais que vous avez de quoi les payer, avec les trois cent
+mille francs de votre h&eacute;ritage d'une part, et avec votre million de
+Sadowa de l'autre.... Regardez! vos deux mille premi&egrave;res actions vous ont
+co&ucirc;t&eacute; quatre cent trente-cinq mille francs, les mille autres vous
+co&ucirc;teront huit cent cinquante mille francs, en tout douze cent
+quatre-vingt-cinq mille francs.... Donc, il vous restera encore quinze
+mille francs pour faire le jeune homme, sans compter vos appointements
+de trente mille francs, que nous allons porter &agrave; soixante mille.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;tourdis, tous deux l'&eacute;coutaient, finissaient par s'int&eacute;resser
+violemment &agrave; ces chiffres.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez bien que vous &ecirc;tes honn&ecirc;tes, que vous payez ce que vous
+prenez.... Mais tout &ccedil;a, c'est des bagatelles. J'en voulais venir &agrave;
+ceci...&raquo;</p>
+
+<p>Il se releva, brandit la feuille de papier, d'un air de victoire.</p>
+
+<p>&laquo;Au cours de trois mille, vos trois mille actions vous donneront neuf
+millions.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! au cours de trois mille! s'&eacute;cri&egrave;rent-ils, protestant du geste
+contre cette obstination dans la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute! Je vous d&eacute;fends bien de vendre plus t&ocirc;t, je saurai
+vous en emp&ecirc;cher, oui! par la force, par le droit qu'on a d'emp&ecirc;cher ses
+amis de faire des b&ecirc;tises.... Le cours de trois mille, il me le faut, je
+l'aurai!&raquo;</p>
+
+<p>Que r&eacute;pondre &agrave; ce terrible homme, dont la voix per&ccedil;ante, pareille &agrave; une
+voix de coq, sonnait le triomphe? Ils rirent de nouveau en affectant de
+hausser les &eacute;paules. Et ils d&eacute;clar&egrave;rent qu'ils &eacute;taient bien tranquilles,
+que le fameux cours ne serait jamais atteint. Lui, venait de se remettre
+&agrave; la table, o&ugrave; il faisait d'autres calculs, son compte &agrave; lui. Avait-il
+pay&eacute;, paierait-il ses trois mille actions? cela restait vague. Il devait
+m&ecirc;me poss&eacute;der un chiffre d'actions beaucoup plus fort; mais il &eacute;tait
+difficile de le savoir; car, lui aussi, servait de pr&ecirc;te-nom &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;, et comment distinguer, dans le tas, les titres qui lui
+appartenaient? Le crayon allongeait les lignes de chiffres, &agrave; l'infini.
+Puis, il biffa tout d'un trait fulgurant, froissa le papier. &Ccedil;a et les
+deux millions ramass&eacute;s dans la boue et le sang de Sadowa, c'&eacute;tait sa
+part.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai un rendez-vous, je vous laisse, dit-il en reprenant son chapeau.
+Mais tout est bien convenu, n'est-ce pas? Dans huit jours, le conseil
+d'administration, et, imm&eacute;diatement apr&egrave;s, l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale
+extraordinaire, pour voter.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque Mme Caroline et Hamelin se retrouv&egrave;rent seuls, effar&eacute;s et las,
+ils demeur&egrave;rent un moment muets, en face l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Que veux-tu? d&eacute;clara-t-il enfin, r&eacute;pondant aux secr&egrave;tes r&eacute;flexions de
+sa s&oelig;ur, nous y sommes, il faut bien y rester. Il a raison de dire que
+ce serait niais &agrave; nous de refuser cette fortune.... Moi, je ne me suis
+jamais consid&eacute;r&eacute; que comme un homme de science qui am&egrave;ne de l'eau au
+moulin; et je l'y ai amen&eacute;e, je crois, claire, abondante, des affaires
+excellentes, auxquelles la maison doit sa prosp&eacute;rit&eacute; si rapide. Alors,
+puisque aucun reproche ne peut m'atteindre, ne nous d&eacute;courageons pas,
+travaillons!&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait quitt&eacute; sa chaise, chancelante, balbutiante.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! tout cet argent... tout cet argent...&raquo;</p>
+
+<p>Et, &eacute;trangl&eacute;e d'une &eacute;motion invincible, &agrave; l'id&eacute;e de ces millions qui
+allaient tomber sur eux, elle se pendit &agrave; son cou, elle pleura. C'&eacute;tait
+de la joie sans doute, le bonheur de le voir enfin dignement r&eacute;compens&eacute;
+de son intelligence et de ses travaux; mais c'&eacute;tait de la peine aussi,
+une peine dont elle n'aurait pu dire au juste la cause, o&ugrave; il y avait
+comme de la honte et de la peur. Il la plaisanta, ils affect&egrave;rent de
+s'&eacute;gayer encore, et pourtant un malaise leur restait, un sourd
+m&eacute;contentement d'eux-m&ecirc;mes, le remords inavou&eacute; d'une complicit&eacute;
+salissante.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, il a raison, r&eacute;p&eacute;ta Mme Caroline, tout le monde en est l&agrave;. C'est
+la vie.&raquo;</p>
+
+<p>Le conseil d'administration eut lieu dans la nouvelle salle du somptueux
+h&ocirc;tel de la rue de Londres. Ce n'&eacute;tait plus le salon humide que
+verdissait le p&acirc;le reflet d'un jardin voisin, mais une vaste pi&egrave;ce,
+&eacute;clair&eacute;e sur la rue par quatre fen&ecirc;tres, et dont le haut plafond, les
+murs majestueux, d&eacute;cor&eacute;s de grandes peintures, ruisselaient d'or. Le
+fauteuil du pr&eacute;sident &eacute;tait un v&eacute;ritable tr&ocirc;ne, dominant les autres
+fauteuils, qui s'alignaient, superbes et graves, ainsi que pour une
+r&eacute;union de ministres royaux, autour de l'immense table, recouverte d'un
+tapis de velours rouge. Et, sur la monumentale chemin&eacute;e de marbre blanc,
+o&ugrave;, l'hiver, br&ucirc;laient des arbres, &eacute;tait un buste du pape, une figure
+aimable et fine, qui semblait sourire malicieusement de se trouver l&agrave;.</p>
+
+<p>Saccard avait achev&eacute; de mettre la main sur tous les membres du conseil,
+en les achetant simplement, pour la plupart. Gr&acirc;ce &agrave; lui, le marquis de
+Bohain, compromis dans une histoire de pot-de-vin frisant l'escroquerie,
+pris la main au fond du sac, avait pu &eacute;touffer le scandale, en
+d&eacute;sint&eacute;ressant la compagnie vol&eacute;e; et il &eacute;tait devenu ainsi son humble
+cr&eacute;ature, sans cesser de porter haut la t&ecirc;te, fleur de noblesse, le plus
+bel ornement du conseil. Huret, de m&ecirc;me, depuis que Rougon l'avait
+chass&eacute;, apr&egrave;s le vol de la d&eacute;p&ecirc;che annon&ccedil;ant la cession de la V&eacute;n&eacute;tie,
+s'&eacute;tait donn&eacute; tout entier &agrave; la fortune de l'Universelle, la repr&eacute;sentant
+au Corps l&eacute;gislatif, p&ecirc;chant pour elle dans les eaux fangeuses de la
+politique, gardant la plus grosse part de ses effront&eacute;s maquignonnages,
+qui pouvaient, un beau matin, le jeter &agrave; Mazas. Et le vicomte de
+Robin-Chagot, le vice-pr&eacute;sident, touchait cent mille francs de prime
+secr&egrave;te pour donner sans examen les signatures, pendant les longues
+absences d'Hamelin; et le banquier Kolb se faisait &eacute;galement payer sa
+complaisance passive, en utilisant &agrave; l'&eacute;tranger la puissance de la
+maison, qu'il allait jusqu'&agrave; compromettre, dans ses arbitrages; et
+S&eacute;dille lui-m&ecirc;me, le marchand de soie, &eacute;branl&eacute; &agrave; la suite d'une
+liquidation terrible, s'&eacute;tait fait pr&ecirc;ter une grosse somme, qu'il
+n'avait pu rendre. Seul, Daigremont gardait son ind&eacute;pendance absolue
+vis-&agrave;-vis de Saccard; ce qui inqui&eacute;tait ce dernier, parfois, bien que
+l'aimable homme rest&acirc;t charmant, l'invitant &agrave; ses f&ecirc;tes, signant tout
+lui aussi sans observation, avec sa bonne gr&acirc;ce de Parisien sceptique
+qui trouve que tout va bien, tant qu'il gagne.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, malgr&eacute; l'importance exceptionnelle de la s&eacute;ance, le conseil
+fut d'ailleurs men&eacute; aussi rondement que les autres jours. C'&eacute;tait devenu
+une affaire d'habitude: on ne travaillait r&eacute;ellement qu'aux petites
+r&eacute;unions du 15, et les grandes r&eacute;unions de la fin du mois sanctionnaient
+simplement les r&eacute;solutions, en grand apparat. L'indiff&eacute;rence &eacute;tait telle
+chez les administrateurs, que, les proc&egrave;s-verbaux mena&ccedil;ant d'&ecirc;tre
+toujours les m&ecirc;mes, d'une constante banalit&eacute; dans l'approbation
+g&eacute;n&eacute;rale, il avait fallu pr&ecirc;ter &agrave; des membres des scrupules, des
+observations, toute une discussion imaginaire, qu'aucun ne s'&eacute;tonnait
+d'entendre lire, &agrave; la s&eacute;ance suivante, et qu'on signait, sans rire.</p>
+
+<p>Daigremont s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute;, avait serr&eacute; les mains d'Hamelin, sachant
+les bonnes, les grandes nouvelles qu'il apportait.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon cher pr&eacute;sident, que je suis heureux de vous f&eacute;liciter!&raquo;</p>
+
+<p>Tous l'entouraient, le f&ecirc;taient, Saccard lui-m&ecirc;me, comme s'il ne l'e&ucirc;t
+encore vu; et, lorsque la s&eacute;ance fut ouverte, lorsqu'il eut commenc&eacute; la
+lecture du rapport qu'il devait pr&eacute;senter &agrave; l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, on
+&eacute;couta, ce qu'on ne faisait jamais. Les beaux r&eacute;sultats acquis, les
+magnifiques promesses d'avenir, l'ing&eacute;nieuse augmentation du capital qui
+lib&eacute;rait en m&ecirc;me temps les anciens titres, tout fut accueilli avec des
+hochements de t&ecirc;te admiratifs. Et pas un n'eut l'id&eacute;e de provoquer des
+explications. C'&eacute;tait parfait. S&eacute;dille ayant relev&eacute; une erreur dans un
+chiffre, on convint m&ecirc;me de ne pas ins&eacute;rer sa remarque au proc&egrave;s-verbal,
+pour ne pas d&eacute;ranger la belle unanimit&eacute; des membres, qui sign&egrave;rent tous
+rapidement, &agrave; la file, sous le coup de l'enthousiasme, sans observation
+aucune.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; la s&eacute;ance &eacute;tait lev&eacute;e, on &eacute;tait debout, riant, plaisantant, au
+milieu des dorures &eacute;clatantes de la salle. Le marquis de Bohain
+racontait une chasse &agrave; Fontainebleau; tandis que le d&eacute;put&eacute; Huret, qui
+&eacute;tait all&eacute; &agrave; Rome, disait comment il en avait rapport&eacute; la b&eacute;n&eacute;diction du
+pape. Kolb venait de dispara&icirc;tre, courant &agrave; un rendez-vous. Et les
+autres administrateurs, les comparses, recevaient de Saccard des ordres
+&agrave; voix basse, sur l'attitude qu'ils devaient prendre &agrave; la prochaine
+assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais Daigremont, que le vicomte de Robin-Chagot ennuyait par ses &eacute;loges
+outr&eacute;s du rapport d'Hamelin Saisit au passage le bras du directeur, pour
+lui souffler &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&laquo;Pas trop d'emballement, hein!&raquo;</p>
+
+<p>Saccard s'arr&ecirc;ta net, le regarda. Il se rappelait combien il avait
+h&eacute;sit&eacute;, au d&eacute;but, &agrave; le mettre dans l'affaire, le sachant d'un commerce
+peu s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! qui m'aime me suive! r&eacute;pondit-il tr&egrave;s haut, de fa&ccedil;on &agrave; &ecirc;tre entendu
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Trois jours plus tard, l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale extraordinaire fut tenue
+dans la grande salle des f&ecirc;tes de l'h&ocirc;tel du Louvre. Pour une telle
+solennit&eacute;, on avait d&eacute;daign&eacute; la pauvre salle nue de la rue Blanche, on
+voulait une galerie de gala, encore toute chaude, entre un repas de
+corps et un bal de mariage. Il fallait &ecirc;tre, d'apr&egrave;s les statuts,
+possesseur d'au moins vingt actions, pour &ecirc;tre admis, et il vint plus de
+douze cents actionnaires, repr&eacute;sentant quatre mille et quelques voix.
+Les formalit&eacute;s de l'entr&eacute;e, la pr&eacute;sentation des cartes et la signature
+sur le registre demand&egrave;rent pr&egrave;s de deux heures. Un tumulte de
+conversations heureuses emplissait la salle, o&ugrave; l'on reconnaissait tous
+les administrateurs et beaucoup des hauts employ&eacute;s de l'Universelle.
+Sabatani &eacute;tait l&agrave;, au milieu d'un groupe, parlant de l'Orient, son pays,
+avec des caresses de voix languissantes, racontant de merveilleuses
+histoires, comme si l'on n'avait eu qu'&agrave; s'y baisser pour ramasser
+l'argent, l'or et les pierres pr&eacute;cieuses; et Maugendre, qui s'&eacute;tait, en
+juin, d&eacute;cid&eacute; &agrave; acheter cinquante actions de l'Universelle &agrave; douze cents
+francs, convaincu de la hausse, l'&eacute;coutait bouche b&eacute;ante, ravi de son
+flair; tandis que Jantrou, tomb&eacute; d&eacute;cid&eacute;ment dans une noce crapuleuse,
+depuis qu'il &eacute;tait riche, ricanait en dessous, la bouche tordue
+d'ironie, dans l'accablement d'une d&eacute;bauche de la veille. Apr&egrave;s la
+nomination du bureau, lorsque Hamelin, pr&eacute;sident de droit, eut ouvert la
+s&eacute;ance, Lavigni&egrave;re, r&eacute;&eacute;lu commissaire-censeur, et qu'on devait hausser
+apr&egrave;s l'exercice au titre d'administrateur, son r&ecirc;ve, fut invit&eacute; &agrave; lire
+un rapport sur la situation financi&egrave;re de la soci&eacute;t&eacute;, telle qu'elle
+serait au 31 d&eacute;cembre prochain c'&eacute;tait, pour ob&eacute;ir aux statuts, une
+fa&ccedil;on de contr&ocirc;ler d'avance le bilan anticip&eacute; dont il allait &ecirc;tre
+question. Il rappela le bilan du dernier exercice, pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+l'assembl&eacute;e ordinaire du mois d'avril, ce bilan magnifique qui accusait
+un b&eacute;n&eacute;fice net de onze millions et demi, et qui avait permis, apr&egrave;s les
+pr&eacute;l&egrave;vements du cinq pour cent des actionnaires, du dix pour cent des
+administrateurs et du dix pour cent de la r&eacute;serve, de distribuer encore
+un dividende de trente-trois pour cent. Puis, il &eacute;tablissait sous un
+d&eacute;luge de chiffres, que la somme de trente-six millions, donn&eacute;e comme
+total approximatif des b&eacute;n&eacute;fices de l'exercice courant, loin de lui
+para&icirc;tre exag&eacute;r&eacute;e, se trouvait au-dessous des plus modestes esp&eacute;rances.
+Sans doute, il &eacute;tait de bonne foi, et il devait avoir examin&eacute;
+consciencieusement les pi&egrave;ces soumises &agrave; son contr&ocirc;le; mais rien n'est
+plus illusoire, car, pour &eacute;tudier &agrave; fond une comptabilit&eacute;, il faut en
+refaire une autre, enti&egrave;rement. D'ailleurs, les actionnaires
+n'&eacute;coutaient pas. Quelques d&eacute;vots, Maugendre et d'autres, les petits qui
+repr&eacute;sentaient une voix ou deux, buvaient seuls chaque chiffre, au
+milieu du murmure persistant des conversations. Le contr&ocirc;le des
+commissaires-censeurs, cela n'avait pas la moindre importance. Et un
+silence religieux ne s'&eacute;tablit que lorsque Hamelin, enfin, se leva. Des
+applaudissements &eacute;clat&egrave;rent m&ecirc;me avant qu'il e&ucirc;t ouvert la bouche, en
+hommage &agrave; son z&egrave;le, au g&eacute;nie obstin&eacute; et brave de cet homme qui &eacute;tait
+all&eacute; si loin chercher des tonneaux d'or pour les &eacute;ventrer sur Paris. Ce
+ne fut plus, d&egrave;s lors, qu'un succ&egrave;s croissant, tournant &agrave; l'apoth&eacute;ose.
+On acclama un nouveau rappel du bilan de l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, que
+Lavigni&egrave;re n'avait pu faire entendre. Mais les estimations sur le
+prochain bilan excit&egrave;rent surtout la joie: des millions pour les
+Paquebots r&eacute;unis, des millions pour la Mine d'argent du Carmel, des
+millions pour la Banque nationale turque; et l'addition n'en finissait
+plus, les trente-six millions se groupaient d'une fa&ccedil;on ais&eacute;e, toute
+naturelle, tombaient en cascade, avec un bruit retentissant. Puis,
+l'horizon s'&eacute;largit encore, sur les op&eacute;rations futures. La Compagnie
+g&eacute;n&eacute;rale des chemins de fer d'Orient apparut, d'abord la grande ligne
+centrale dont les travaux &eacute;taient prochains, ensuite les embranchements,
+tout le filet de l'industrie moderne jet&eacute; sur l'Asie, le retour
+triomphal de l'humanit&eacute; &agrave; son berceau, la r&eacute;surrection d'un monde;
+tandis que, dans le lointain perdu, entre deux phrases, se levait la
+chose qu'on ne disait pas, le myst&egrave;re, le couronnement de l'&eacute;difice qui
+&eacute;tonnerait les peuples. Et l'unanimit&eacute; fut absolue, lorsque, pour
+conclure, Hamelin en arriva &agrave; expliquer les r&eacute;solutions qu'il allait
+soumettre au vote de l'assembl&eacute;e: le capital port&eacute; &agrave; cent cinquante
+millions, l'&eacute;mission de cent mille actions nouvelles &agrave; huit cent
+cinquante francs, les anciens titres lib&eacute;r&eacute;s, gr&acirc;ce &agrave; la prime de ces
+actions et aux b&eacute;n&eacute;fices du prochain bilan, dont on disposait d'avance.
+Un tonnerre de bravos accueillit cette id&eacute;e g&eacute;niale. On voyait,
+par-dessus les t&ecirc;tes, les grosses mains de Maugendre tapant de toute
+leur force. Sur les premiers bancs, les administrateurs, les employ&eacute;s de
+la maison faisaient rage, domin&eacute;s par Sabatani qui, s'&eacute;tant mis debout,
+lan&ccedil;ait des brava! brava! comme au th&eacute;&acirc;tre. Toutes les r&eacute;solutions
+furent vot&eacute;es d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Cependant, Saccard avait r&eacute;gl&eacute; un incident, qui se produisit alors. Il
+n'ignorait pas qu'on l'accusait de jouer, il voulait effacer jusqu'aux
+moindres soup&ccedil;ons des actionnaires d&eacute;fiants, s'il s'en trouvait dans la
+salle.</p>
+
+<p>Jantrou, styl&eacute; par lui, se leva. Et, de sa voix p&acirc;teuse:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le Pr&eacute;sident, je crois me faire l'interpr&egrave;te de beaucoup
+d'actionnaires en demandant qu'il soit bien &eacute;tabli que la soci&eacute;t&eacute; ne
+poss&egrave;de pas une de ses actions.&raquo;</p>
+
+<p>Hamelin, n'&eacute;tant point pr&eacute;venu, demeura un instant g&ecirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Instinctivement, il se tourna vers Saccard, perdu &agrave; sa place jusque-l&agrave;,
+et qui se haussa d'un coup, pour grandir sa petite taille, en r&eacute;pondant
+de sa voix per&ccedil;ante:</p>
+
+<p>&laquo;Pas une, monsieur le Pr&eacute;sident!&raquo;</p>
+
+<p>Des bravos, on ne sut pourquoi, &eacute;clat&egrave;rent de nouveau, &agrave; cette r&eacute;ponse.
+S'il mentait au fond, la v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait pourtant que la soci&eacute;t&eacute; n'avait
+pas un seul titre &agrave; son nom, puisque Sabatani et d'autres la couvraient.
+Et ce fut tout, on applaudissait encore, la sortie fut tr&egrave;s gaie et tr&egrave;s
+bruyante.</p>
+
+<p>D&egrave;s les jours suivants, le compte rendu de cette s&eacute;ance, publi&eacute; dans les
+journaux, produisit un effet &eacute;norme &agrave; la Bourse et dans tout Paris.
+Jantrou avait r&eacute;serv&eacute; pour ce moment-l&agrave; une pouss&eacute;e derni&egrave;re de
+r&eacute;clames, la plus tonitruante des fanfares qu'on e&ucirc;t souffl&eacute;e depuis
+longtemps dans les trompettes de la publicit&eacute;; et il courut m&ecirc;me une
+plaisanterie, on raconta qu'il avait fait tatouer ces mots: <i>Achetez de
+l'Universelle</i>, aux petits coins les plus secrets et les plus d&eacute;licats
+des dames aimables, en les lan&ccedil;ant dans la circulation. D'ailleurs, il
+venait d'ex&eacute;cuter enfin son grand coup, l'achat de La Cote financi&egrave;re,
+ce vieux journal solide, qui avait derri&egrave;re lui une honn&ecirc;tet&eacute; impeccable
+de douze ans. Cela avait co&ucirc;t&eacute; cher, mais la s&eacute;rieuse client&egrave;le, les
+bourgeois trembleurs, les grosses fortunes prudentes, tout l'argent qui
+se respecte se trouvait conquis. En quinze jours, &agrave; la Bourse, on
+atteignit le cours de quinze cents; et, dans la derni&egrave;re semaine d'ao&ucirc;t,
+par bonds successifs, il &eacute;tait &agrave; deux mille. L'engouement s'&eacute;tait encore
+exasp&eacute;r&eacute;, l'acc&egrave;s allait en s'aggravant &agrave; chaque heure, sous
+l'&eacute;pid&eacute;mique fi&egrave;vre de l'agio. On achetait, on achetait, m&ecirc;me les plus
+sages, dans la conviction que &ccedil;a monterait encore, que &ccedil;a monterait sans
+fin. C'&eacute;taient les cavernes myst&eacute;rieuses des Mille et une Nuits qui
+s'ouvrirent, les incalculables tr&eacute;sors des califes qu'on livrait &agrave; la
+convoitise de Paris. Tous les r&ecirc;ves, chuchot&eacute;s depuis des mois,
+semblaient se r&eacute;aliser devant l'enchantement public: le berceau de
+l'humanit&eacute; r&eacute;occup&eacute;, les antiques cit&eacute;s historiques du littoral
+ressuscit&eacute;es de leur sable, Damas, puis Bagdad, puis l'Inde et la Chine
+exploit&eacute;es, par la troupe envahissante de nos ing&eacute;nieurs. Ce que
+Napol&eacute;on n'avait pu faire avec son sabre, cette conqu&ecirc;te de l'Orient,
+une Compagnie financi&egrave;re le r&eacute;alisait, en y lan&ccedil;ant une arm&eacute;e de pioches
+et de brouettes. On conqu&eacute;rait l'Asie &agrave; coups de millions, pour en,
+tirer des milliards. Et la croisade des femmes surtout triomphait, aux
+petites r&eacute;unions intimes de cinq heures, aux grandes r&eacute;ceptions
+mondaines de minuit, &agrave; table et dans les alc&ocirc;ves. Elles l'avaient bien
+pr&eacute;vu Constantinople &eacute;tait prise, on aurait bient&ocirc;t Brousse, Angora et
+Alep, on aurait plus tard Smyrne, Tr&eacute;bizonde, toutes les villes dont
+l'Universelle faisait le si&egrave;ge, jusqu'au jour o&ugrave; l'on aurait la
+derni&egrave;re, la ville sainte, celle qu'on ne nommait pas, qui &eacute;tait comme
+la promesse eucharistique de la lointaine exp&eacute;dition. Les p&egrave;res, les
+maris, les amants, que violentait cette ardeur passionn&eacute;e des femmes,
+n'allaient plus donner leurs ordres aux agents de change qu'au cri
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; de: Dieu le veut! Puis, ce fut enfin l'effrayante cohue des
+petits, la foule pi&eacute;tinante qui suit les grosses arm&eacute;es, la passion
+descendue du salon &agrave; l'office, du bourgeois &agrave; l'ouvrier et au paysan, et
+qui jetait, dans ce galop fou des millions, de pauvres souscripteurs
+n'ayant qu'une action, trois, quatre, dix actions, les concierges pr&egrave;s
+de se retirer, des vieilles demoiselles vivant avec un chat, des
+retrait&eacute;s de province dont le budget est de dix sous par jour, des
+pr&ecirc;tres de campagne d&eacute;nud&eacute;s par l'aum&ocirc;ne, toute la masse h&acirc;ve et affam&eacute;e
+des rentiers infimes, qu'une catastrophe de Bourse balaie comme une
+&eacute;pid&eacute;mie et couche d'un coup dans la fosse commune.</p>
+
+<p>Et cette exaltation des titres de l'Universelle, cette ascension qui les
+emportait comme sous un vent religieux, semblait se faire aux musiques
+de plus en plus hautes qui montaient des Tuileries et du Champ-de-Mars,
+des continuelles f&ecirc;tes dont l'Exposition affolait Paris. Les drapeaux
+claquaient plus sonores dans l'air lourd des chaudes journ&eacute;es, il n'y
+avait pas de soir o&ugrave; la ville en feu n'&eacute;tincel&acirc;t sous les &eacute;toiles, ainsi
+qu'un colossal palais au fond duquel la d&eacute;bauche veillait jusqu'&agrave;
+l'aube. La joie avait gagn&eacute; de maison en maison, les rues &eacute;taient une
+ivresse, un nuage de vapeurs fauves, la fum&eacute;e des festins, la sueur des
+accouplements, s'en allait &agrave; l'horizon, roulait au-dessus des toits la
+nuit des Sodome, des Babylone et des Ninive. Depuis mai, les empereurs
+et les rois &eacute;taient venus en p&egrave;lerinage des quatre coins du monde, des
+cort&egrave;ges qui ne cessaient point, pr&egrave;s d'une centaine de souverains et de
+souveraines, de princes et de princesses. Paris &eacute;tait repu de Majest&eacute;s
+et d'Altesses; il avait acclam&eacute; l'empereur de Russie et l'empereur
+d'Autriche, le sultan et le vice-roi d'&Eacute;gypte; et il s'&eacute;tait jet&eacute; sous
+les roues des carrosses pour voir de plus pr&egrave;s le roi de Prusse, que M.
+de Bismarck suivait comme un dogue fid&egrave;le. Continuellement, des salves
+de r&eacute;jouissance tonnaient aux Invalides, tandis que la foule s'&eacute;crasait
+&agrave; l'Exposition, faisait un succ&egrave;s populaire aux canons de Krupp, &eacute;normes
+et sombres, que l'Allemagne avait expos&eacute;s. Presque chaque semaine,
+l'op&eacute;ra allumait ses lustres pour quelque gala officiel. On s'&eacute;touffait
+dans les petits th&eacute;&acirc;tres et dans les restaurants, les trottoirs
+n'&eacute;taient plus assez larges pour le torrent d&eacute;bord&eacute; de la prostitution.
+Et ce fut Napol&eacute;on III qui voulut distribuer lui-m&ecirc;me les r&eacute;compenses
+aux soixante mille exposants, dans une c&eacute;r&eacute;monie qui d&eacute;passa en
+magnificence toutes les autres, une gloire br&ucirc;lant au front de Paris, le
+resplendissement du r&egrave;gne, o&ugrave; l'empereur apparut, dans un mensonge de
+f&eacute;erie, en ma&icirc;tre de l'Europe, parlant avec le calme de la force et
+promettant la paix. Le jour m&ecirc;me, on apprenait aux Tuileries
+l'effroyable catastrophe du Mexique, l'ex&eacute;cution de Maximilien, le sang
+et l'or fran&ccedil;ais vers&eacute;s en pure perte; et l'on cachait la nouvelle, pour
+ne pas attrister les f&ecirc;tes. Un premier coup de glas, dans cette fin de
+jour superbe, &eacute;blouissante de soleil.</p>
+
+<p>Alors, il sembla, au milieu de cette gloire, que l'astre de Saccard, lui
+aussi, mont&acirc;t encore &agrave; son &eacute;clat le plus grand. Enfin, comme il s'y
+effor&ccedil;ait depuis tant d'ann&eacute;es, il la poss&eacute;dait donc, la fortune, en
+esclave, ainsi qu'une chose &agrave; soi, dont on dispose, qu'on tient sous
+clef, vivante, mat&eacute;rielle! Tant de fois le mensonge avait habit&eacute; ses
+caisses, tant de millions y avaient coul&eacute;, fuyant par toutes sortes de
+trous inconnus! Non, ce n'&eacute;tait plus la richesse menteuse de fa&ccedil;ade,
+c'&eacute;tait la vraie royaut&eacute; de l'or, solide, tr&ocirc;nant sur des sacs pleins;
+et, cette royaut&eacute;, il ne l'exer&ccedil;ait pas comme un Gundermann, apr&egrave;s
+l'&eacute;pargne d'une lign&eacute;e de banquiers, il se flattait orgueilleusement de
+l'avoir conquise par lui-m&ecirc;me, en capitaine d'aventure qui emporte un
+royaume d'un coup de main. Souvent, &agrave; l'&eacute;poque de ses trafics sur les
+terrains du quartier de l'Europe, il &eacute;tait mont&eacute; tr&egrave;s haut; mais jamais
+il n'avait senti Paris vaincu si humble &agrave; ses pieds. Et il se rappelait
+le jour o&ugrave;, d&eacute;jeunant chez Champeaux, doutant de son &eacute;toile, ruin&eacute; une
+fois de plus, il jetait sur la Bourse des regards affam&eacute;s, pris de la
+fi&egrave;vre de tout recommencer pour tout reconqu&eacute;rir, dans une rage de
+revanche. Aussi, cette heure qu'il redevenait le ma&icirc;tre, quelle fringale
+de jouissances! D'abord, d&egrave;s qu'il se crut tout-puissant, il cong&eacute;dia
+Huret, il chargea Jantrou de lancer contre Rougon un article o&ugrave; le
+ministre, au nom des catholiques, se trouvait nettement accus&eacute; de jouer
+double jeu dans la question romaine. C'&eacute;tait la d&eacute;claration de guerre
+d&eacute;finitive entre les deux fr&egrave;res. Depuis la convention du 15 septembre
+1864, surtout depuis Sadowa, les cl&eacute;ricaux affectaient de montrer de
+vives inqui&eacute;tudes sur la situation du pape; et, d&egrave;s lors, <i>L'Esp&eacute;rance</i>,
+reprenant son ancienne politique ultramontaine, attaqua violemment
+l'empire lib&eacute;ral, tel qu'avaient commenc&eacute; &agrave; le faire les d&eacute;crets du 19
+janvier. Un mot de Saccard circulait &agrave; la Chambre: il disait que, malgr&eacute;
+sa profonde affection pour l'empereur, il se r&eacute;signerait &agrave; Henri V,
+plut&ocirc;t que de laisser l'esprit r&eacute;volutionnaire mener la France &agrave; des
+catastrophes. Ensuite, son audace croissant avec ses victoires, il ne
+cacha plus son plan de s'attaquer &agrave; la haute banque juive, dans la
+personne de Gundermann, dont il s'agissait de battre en br&egrave;che le
+milliard, jusqu'&agrave; l'assaut et &agrave; la capture finale. L'Universelle avait
+si miraculeusement grandi, pourquoi cette maison, soutenue par toute la
+chr&eacute;tient&eacute;, ne serait-elle pas, en quelques ann&eacute;es encore, la souveraine
+ma&icirc;tresse de la Bourse? Et il se posait en rival, en roi voisin, d'une
+&eacute;gale puissance, plein d'une forfanterie batailleuse; tandis que
+Gundermann, tr&egrave;s flegmatique, sans m&ecirc;me se permettre une moue d'ironie,
+continuait &agrave; guetter et &agrave; attendre, l'air simplement tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute; par
+la hausse continue des actions, en homme qui a mis toute sa force dans
+la patience et la logique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sa passion qui &eacute;levait ainsi Saccard, et sa passion qui devait
+le perdre. Dans l'assouvissement de ses app&eacute;tits, il aurait voulu se
+d&eacute;couvrir un sixi&egrave;me sens, pour le satisfaire. Mme Caroline, qui en
+&eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; sourire toujours, m&ecirc;me lorsque son c&oelig;ur saignait,
+restait une amie, qu'il &eacute;coutait avec une sorte de d&eacute;f&eacute;rence conjugale.
+La baronne Sandorff, dont les paupi&egrave;res meurtries et les l&egrave;vres rouges
+mentaient d&eacute;cid&eacute;ment, commen&ccedil;ait &agrave; ne plus l'amuser, d'une froideur de
+glace, au milieu de ses curiosit&eacute;s perverses. Et, d'ailleurs, lui-m&ecirc;me
+n'avait jamais connu de grandes passions, &eacute;tant de ce monde de l'argent,
+trop occup&eacute;, d&eacute;pensant autre part ses nerfs, payant l'amour au mois.
+Aussi, lorsque l'id&eacute;e de la femme lui vint, sur le tas de ses nouveaux
+millions, ne songea-t-il qu'&agrave; en acheter une tr&egrave;s cher, pour l'avoir
+devant tout Paris, comme il se serait fait cadeau d'un tr&egrave;s gros
+brillant, simplement vaniteux de le piquer &agrave; sa cravate. Puis,
+n'&eacute;tait-ce pas l&agrave; une excellente publicit&eacute;? un homme capable de mettre
+beaucoup d'argent &agrave; une femme, n'a-t-il pas d&egrave;s lors une fortune cot&eacute;e?
+Tout de suite son choix tomba sur Mme de Jeumont, chez qui il avait d&icirc;n&eacute;
+deux ou fois avec Maxime. Elle &eacute;tait encore fort belle &agrave; trente-six ans,
+d'une beaut&eacute; r&eacute;guli&egrave;re et grave de Junon, et a grande r&eacute;putation venait
+de ce que l'empereur lui avait pay&eacute; une nuit cent mille francs, sans
+compter la d&eacute;coration pour son mari, un homme correct qui n'avait
+d'autre situation que ce r&ocirc;le d'&ecirc;tre le mari de sa femme. Tous deux
+vivaient largement, allaient partout, dans les minist&egrave;res, &agrave; la cour,
+aliment&eacute;s par des march&eacute;s rares et choisis, se suffisant de trois ou
+quatre nuits par an. On savait que cela co&ucirc;tait horriblement cher,
+c'&eacute;tait tout ce qu'il y avait de plus distingu&eacute;. Et Saccard, qu'excitait
+particuli&egrave;rement l'envie de mordre &agrave; ce morceau d'empereur, alla jusqu'&agrave;
+deux cent mille francs, le mari ayant d'abord fait la moue sur cet
+ancien financier louche, le trouvant trop mince personnage et d'une
+immoralit&eacute; compromettante.</p>
+
+<p>Ce fut vers cette m&ecirc;me &eacute;poque que la petite Mme Conin refusa carr&eacute;ment
+de prendre du plaisir avec Saccard. Il fr&eacute;quentait beaucoup la papeterie
+de la rue Feydeau, ayant toujours des carnets &agrave; acheter, tr&egrave;s s&eacute;duit par
+cette adorable blonde, rose et potel&eacute;e, aux cheveux de soie p&acirc;le, en
+neige, un petit mouton fris&eacute;, et gracieuse, et c&acirc;line, toujours gaie.</p>
+
+<p>&laquo;Non, je ne veux pas, jamais avec vous!&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle avait dit jamais, c'&eacute;tait chose r&eacute;gl&eacute;e, rien ne la faisait
+revenir sur son refus.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pourquoi? Je vous ai bien vue avec un autre un jour que vous
+sortiez d'un h&ocirc;tel, passage des Panoramas...&raquo;</p>
+
+<p>Elle rougit, mais sans cesser de le regarder bravement en face. Cet
+h&ocirc;tel, tenu par une vieille dame, son amie, lui servait en effet de lieu
+de rendez-vous, lorsqu'un caprice la faisait c&eacute;der &agrave; un monsieur du
+monde de la Bourse, aux heures o&ugrave; son brave homme de mari collait ses
+registres et o&ugrave; elle battait Paris, toujours dehors pour les courses de
+la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez bien, Gustave S&eacute;dille, ce jeune homme, votre amant.&raquo;</p>
+
+<p>D'un joli geste, elle protesta. Non, non! elle n'avait pas d'amant. Pas
+un homme ne pouvait se vanter de l'avoir eue deux fois. Pour qui la
+prenait-il? Une fois, oui! par hasard, par plaisir, sans que &ccedil;a tir&acirc;t
+autrement &agrave; cons&eacute;quence! Et tous restaient ses amis, tr&egrave;s
+reconnaissants, tr&egrave;s discrets.</p>
+
+<p>&laquo;C'est donc parce que je ne suis plus jeune?&raquo;</p>
+
+<p>Mais, d'un nouveau geste, avec son continuel rire, elle sembla dire
+qu'elle s'en moquait bien, qu'on f&ucirc;t jeune! Elle avait c&eacute;d&eacute; &agrave; des moins
+jeunes, &agrave; des moins beaux encore, &agrave; de pauvres diables souvent.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi alors, dites pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! c'est simple.... Parce que vous ne me plaisez pas. Avec
+vous, jamais!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle restait tout de m&ecirc;me tr&egrave;s aimable, l'air d&eacute;sol&eacute; de ne pouvoir le
+satisfaire.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, reprit-il brutalement, ce sera ce que vous voudrez...
+Voulez-vous mille, voulez-vous deux mille, pour une fois, une seule
+fois?&raquo;</p>
+
+<p>A chaque surench&egrave;re qu'il mettait, elle disait non de la t&ecirc;te,
+gentiment.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous.... Voyons, voulez-vous dix mille, voulez-vous vingt mille?&raquo;</p>
+
+<p>Doucement, elle l'arr&ecirc;ta, en posant sa petite main sur la sienne.</p>
+
+<p>&laquo;Pas dix, pas cinquante, pas cent mille! Vous pourriez monter longtemps
+comme &ccedil;a, ce serait non, toujours non.... Vous voyez bien que je n'ai pas
+un bijou sur moi. Ah! on m'en a offert, des choses, de l'argent, et de
+tout! Je ne veux rien, est-ce que &ccedil;a ne suffit pas, quand &ccedil;a fait
+plaisir?... Mais comprenez donc que mon mari m'aime de tout son c&oelig;ur,
+et que je l'aime aussi beaucoup, moi. C'est un tr&egrave;s honn&ecirc;te homme, mon
+mari. Alors, bien s&ucirc;r que je ne vais pas le tuer en lui causant du
+chagrin.... Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse, de votre argent,
+puisque le ne peux pas le donner &agrave; mon mari? Nous ne sommes pas
+malheureux, nous nous retirerons un jour avec une jolie fortune; et, si
+ces messieurs me font tous l'amiti&eacute; de continuer &agrave; se fournir chez nous,
+&ccedil;a, je l'accepte.... Oh! je ne me pose pas pour plus d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e que je
+ne suis. Si j'&eacute;tais seule, je verrais. Seulement, encore un coup, vous
+ne vous imaginez pas que mon mari prendrait vos cent mille francs, apr&egrave;s
+que j'aurais couch&eacute; avec vous.... Non, non! pas pour un million!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle s'ent&ecirc;ta. Saccard, exasp&eacute;r&eacute; par cette r&eacute;sistance inattendue,
+s'acharna de son c&ocirc;t&eacute; pendant pr&egrave;s d'un mois. Elle le bouleversait, avec
+sa figure rieuse, ses grands yeux tendres, pleins de compassion.
+Comment! l'argent ne donnait donc pas tout? Voil&agrave; une femme que d'autres
+avaient pour rien, et qu'il ne pouvait avoir, lui, en y mettant un prix
+fou! Elle disait non, c'&eacute;tait sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>Il en souffrait cruellement, dans son triomphe, comme d'un doute &agrave; sa
+puissance, d'une d&eacute;sillusion secr&egrave;te sur la force de l'or, qu'il avait
+crue jusque-l&agrave; absolue et souveraine.</p>
+
+<p>Mais, un soir, il eut pourtant la jouissance de vanit&eacute; la plus vive. Ce
+fut la minute culminante de son existence. Il y avait un bal au
+minist&egrave;re des Affaires &eacute;trang&egrave;res, et il avait choisi cette f&ecirc;te, donn&eacute;e
+&agrave; propos de l'Exposition, pour prendre acte publiquement de son bonheur
+d'une nuit, avec Mme de Jeumont; car, dans les march&eacute;s que passait cette
+belle personne, il entrait toujours que l'heureux acqu&eacute;reur aurait, une
+fois, le droit de l'afficher, de fa&ccedil;on que l'affaire e&ucirc;t pleinement
+toute la publicit&eacute; voulue. Donc, vers minuit, dans les salons o&ugrave; les
+&eacute;paules nues s'&eacute;crasaient parmi les habits noirs, sous la clart&eacute; ardente
+des lustres, Saccard entra, ayant au bras Mme de Jeumont; et le mari
+suivait. Quand ils parurent, les groupes s'&eacute;cart&egrave;rent, on ouvrit un
+large passage &agrave; ce caprice de deux cent mille francs qui s'&eacute;talait, &agrave; ce
+scandale fait de violents app&eacute;tits et de prodigalit&eacute; folle. On souriait,
+on chuchotait, l'air amus&eacute;, sans col&egrave;re, au milieu de l'odeur grisante
+des corsages, dans le bercement lointain de l'orchestre. Mais, au fond
+d'un salon, tout un autre flot de curieux se pressait autour d'un
+colosse, v&ecirc;tu d'un uniforme de cuirassier blanc, &eacute;clatant et superbe.
+C'&eacute;tait le comte de Bismarck, dont la grande taille dominait toutes les
+t&ecirc;tes, riant d'un rire large, les yeux gros, le nez fort, avec une
+m&acirc;choire puissante, que barraient des moustaches de conqu&eacute;rant barbare.
+Apr&egrave;s Sadowa, il venait de donner l'Allemagne &agrave; la Prusse; les trait&eacute;s
+d'alliance, longtemps ni&eacute;s, &eacute;taient depuis des mois sign&eacute;s contre la
+France; et la guerre, qui avait failli &eacute;clater en mai, &agrave; propos de
+l'affaire du Luxembourg, &eacute;tait d&eacute;sormais fatale. Lorsque Saccard,
+triomphant, traversa la pi&egrave;ce, ayant &agrave; son bras Mme de Jeumont, et suivi
+du mari, le comte de Bismarck s'interrompit de rire un instant, en bon
+g&eacute;ant goguenard, pour les regarder curieusement passer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p>Mme Caroline, de nouveau, se trouva seule. Hamelin &eacute;tait rest&eacute; &agrave; Paris
+jusqu'aux premiers jours de novembre pour les formalit&eacute;s que n&eacute;cessitait
+la constitution d&eacute;finitive de la soci&eacute;t&eacute;, au capital de cent cinquante
+millions; et ce fut encore lui, sur le d&eacute;sir de Saccard, qui alla faire
+chez ma&icirc;tre Lelorrain, rue Sainte-Anne, les d&eacute;clarations l&eacute;gales,
+affirmant que toutes les actions &eacute;taient inscrites et le capital vers&eacute;,
+ce qui n'&eacute;tait pas vrai. Ensuite, il partit pour Rome, o&ugrave; il devait
+passer deux mois, ayant &agrave; y &eacute;tudier de grosses affaires, qu'il taisait,
+sans doute son fameux r&ecirc;ve du pape &agrave; J&eacute;rusalem, ainsi projet, plus
+pratique et consid&eacute;rable, celui formation de l'Universelle en une banque
+catholique, s'appuyant sur les int&eacute;r&ecirc;ts chr&eacute;tiens du monde entier, toute
+une vaste machine, destin&eacute;e &agrave; &eacute;craser, balayer du globe la banque juive;
+et, de l&agrave;, il comptait retourner une fois encore en Orient, o&ugrave;
+l'appelaient les travaux du chemin de fer de Brousse &agrave; Beyrouth. Il
+s'&eacute;loignait heureux, de la rapide prosp&eacute;rit&eacute; de la maison, convaincu de
+sa solidit&eacute; in&eacute;branlable, n'ayant fond que la sourde inqui&eacute;tude de ce
+succ&egrave;s trop grand. Aussi, la veille de son d&eacute;part, dans la conversation
+qu'il avait eut avec sa s&oelig;ur, ne lui fit-il qu'une recommandation
+pressante, celle de r&eacute;sister &agrave; l'engouement g&eacute;n&eacute;ral et de vendre leurs
+titres, si le cours de deux cent francs &eacute;tait d&eacute;pass&eacute;, parce qu'il
+entendait protester personnellement contre cette hausse continue, qu'il
+jugeait folle et dangereuse.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut seule, Mme Caroline se sentit plus troubl&eacute;e encore par
+le milieu surchauff&eacute; o&ugrave; elle vivait. Vers la premi&egrave;re semaine de
+novembre, on atteignit le cours de deux mille deux cents: et c'&eacute;tait,
+autour d'elle, un ravissement, des cris de remerciement et d'espoir
+illimit&eacute;s: Dejoie venait se fondre en gratitude, les dames de
+Beauvilliers la traitent en &eacute;gale, en amie de dieu qui allait relever
+leur antique maison. Un concert de b&eacute;n&eacute;dictions montait de la foule
+heureuse des petits et de grands, les filles enfin dot&eacute;es, les pauvres
+brusquement enrichis, assur&eacute;s d'une retraite, les riches br&ucirc;lant de
+l'insatiable joie d'&ecirc;tre plus riche encore. Au lendemain de
+l'Exposition, dans Paris gris&eacute; de plaisir et de puissance, l'heure &eacute;tait
+unique, une heure de foi au bonheur, la certitude d'une chance sans fin.
+Toutes les valeurs avaient mont&eacute;, les moins solides trouvaient des
+cr&eacute;dules, une pl&eacute;thore d'affaires v&eacute;reuses gonflait le march&eacute;, le
+congestionnait jusqu'&agrave; l'apoplexie, tandis que dessous, sonnait le vide,
+le r&eacute;el &eacute;puisement d'une r&egrave;gne qui avait beaucoup joui, d&eacute;pens&eacute; des
+milliards en grands travaux, engraiss&eacute; des maisons de cr&eacute;dit &eacute;normes,
+dont les caisses b&eacute;antes s'&eacute;ventrait de toutes parts. Au premier
+craquement, c'&eacute;tait la d&eacute;b&acirc;cle. Et Mme Caroline, sans doute, avait ce
+pressentiment anxieux, lorsqu'elle sentait son c&oelig;ur se serrer, &agrave; chaque
+nouveau bond des cours de l'Universelle. Aucune rumeur mauvaise ne
+courait, &agrave; peine un l&eacute;ger fr&eacute;missement des baissiers, &eacute;tonn&eacute;s et
+dompt&eacute;s. Pourtant, elle avait bien conscience d'un malaise, quelque
+chose qui d&eacute;j&agrave; minait l'&eacute;difice, mais quoi? rien ne se pr&eacute;cisait; et
+elle &eacute;tait forc&eacute;e d'attendre, devant l'&eacute;clat du triomphe grandissant,
+malgr&eacute; ces l&eacute;g&egrave;res secousses d'&eacute;branlement qui annoncent les
+catastrophes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Mme Caroline eut alors un autre ennui. A l'&OElig;uvre du
+Travail, on &eacute;tait enfin satisfait de Victor, devenu silencieux et
+sournois; et, si elle n'avait pas d&eacute;j&agrave; tout cont&eacute; &agrave; Saccard, c'&eacute;tait par
+un singulier sentiment d'embarras, reculant de jour en jour son r&eacute;cit,
+souffrant de la honte qu'il en aurait. D'autre part, Maxime, &agrave; qui, vers
+ce temps, elle rendit, de sa poche, les deux mille francs, s'&eacute;gaya au
+sujet des quatre mille que Busch et la M&eacute;chain r&eacute;clamaient encore ces
+gens la volaient, son p&egrave;re serait furieux. Aussi, d&eacute;sormais,
+repoussait-elle les demandes r&eacute;it&eacute;r&eacute;es de Busch, qui exigeait le
+compl&eacute;ment de la somme promise. Apr&egrave;s des d&eacute;marches sans nombre,
+celui-ci finit par se f&acirc;cher, d'autant plus que son ancienne id&eacute;e de
+faire chanter Saccard renaissait, depuis la situation nouvelle de ce
+dernier, cette haute situation o&ugrave; il le croyait &agrave; sa merci, devant la
+peur du scandale. Un jour donc, exasp&eacute;r&eacute; de ne rien tirer d'une affaire
+si belle, il r&eacute;solut de s'adresser directement &agrave; lui, il lui &eacute;crivit de
+bien vouloir passer &agrave; son bureau pour prendre connaissance d'anciens
+papiers trouv&eacute;s dans une maison de la rue de la Harpe. Il donnait le
+num&eacute;ro, il faisait une allusion si claire &agrave; la vieille histoire, que
+Saccard, saisi d'inqui&eacute;tude, ne pouvait manquer d'accourir. Justement,
+cette lettre, port&eacute;e rue Saint-Lazare, tomba entre les mains de Mme
+Caroline, qui reconnut l'&eacute;criture. Elle trembla, elle se demanda un
+instant si elle n'allait pas courir chez Busch, afin de le
+d&eacute;sint&eacute;resser. Puis, elle se dit qu'il &eacute;crivait peut-&ecirc;tre pour tout
+autre chose, et qu'en tout cas c'&eacute;tait une fa&ccedil;on d'en finir, heureuse
+m&ecirc;me dans son &eacute;moi qu'un autre e&ucirc;t l'embarras de la confidence. Mais, le
+soir, lorsque Saccard rentra et que, devant elle, il ouvrit la lettre,
+elle le vit simplement devenir grave, elle crut &agrave; quelque complication
+d'argent. Pourtant, il avait &eacute;prouv&eacute; une profonde surprise, sa gorge
+s'&eacute;tait serr&eacute;e, &agrave; l'id&eacute;e de tomber entre de si sales mains, flairant
+quelque ignominie. D'un geste tranquille, il mit la lettre dans sa
+poche, il d&eacute;cida qu'il irait au rendez-vous.</p>
+
+<p>Des jours s'&eacute;coul&egrave;rent, la seconde quinzaine de novembre arriva, et
+Saccard remettait chaque matin la visite, &eacute;tourdi par le torrent qui
+l'emportait. Le cours de deux mille trois cents francs venait d'&ecirc;tre
+d&eacute;pass&eacute;, il en &eacute;tait ravi, tout en sentant, &agrave; la Bourse, une r&eacute;sistance
+se faire, s'accentuer, &agrave; mesure que s'affolait la hausse &eacute;videmment, il
+y avait un groupe de baissiers qui prenaient position, engageant la
+lutte, timides encore, dans de simples combats d'avant-poste. Et, &agrave; deux
+reprises, il se crut oblig&eacute; de donner lui-m&ecirc;me des ordres d'achat, sous
+des pr&ecirc;te-noms, pour que la marche ascensionnelle des cours ne f&ucirc;t pas
+arr&ecirc;t&eacute;e. Le syst&egrave;me de la soci&eacute;t&eacute; achetant ses propres titres, jouant
+sur eux, se d&eacute;vorant, commen&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Un soir, tout secou&eacute; de sa passion, Saccard ne put s'emp&ecirc;cher d'en
+parler &agrave; Mme Caroline.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois bien que &ccedil;a va chauffer. Oh! nous voici trop forts, nous les
+g&ecirc;nons trop.... Je flaire Gundermann, c'est sa tactique: il va proc&eacute;der &agrave;
+des ventes r&eacute;guli&egrave;res, tant aujourd'hui, tant demain, en augmentant le
+chiffre, jusqu'&agrave; ce qu'il nous &eacute;branle...&raquo;</p>
+
+<p>Elle l'interrompit de sa voix grave.</p>
+
+<p>&laquo;S'il a de l'Universelle, il a raison de vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il a raison de vendre?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon fr&egrave;re vous l'a dit les cours, &agrave; partir de deux mille,
+sont absolument fous.&raquo;</p>
+
+<p>Il la regardait, il &eacute;clata, hors de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Vendez donc alors, osez donc vendre vous-m&ecirc;me.... Oui, jouez contre moi,
+puisque vous voulez ma d&eacute;faite.&raquo;</p>
+
+<p>Elle rougit l&eacute;g&egrave;rement, car, la veille, elle avait pr&eacute;cis&eacute;ment vendu
+mille de ses actions, pour ob&eacute;ir aux ordres de son fr&egrave;re, soulag&eacute;e, elle
+aussi, par cette vente, comme par un acte tardif d'honn&ecirc;tet&eacute;. Mais,
+puisqu'il ne la questionnait pas directement, elle ne lui en fit pas
+l'aveu, d'autant plus g&ecirc;n&eacute;e, qu'il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, hier, il y a eu des d&eacute;fections, j'en suis s&ucirc;r. Il est arriv&eacute;
+tout un paquet de valeurs sur le march&eacute;, les cours auraient certainement
+fl&eacute;chi, si je n'&eacute;tais intervenu. Ce n'est pas Gundermann qui fait de ces
+coups-l&agrave;. Il a une m&eacute;thode plus lente, plus &eacute;crasante &agrave; la longue.... Ah!
+ma, ch&egrave;re, je suis bien rassur&eacute;, mais je tremble tout de m&ecirc;me, car ce
+n'est rien de d&eacute;fendre sa vie, le pis est de d&eacute;fendre son argent et
+celui des autres.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, &agrave; partir de ce moment, Saccard cessa de s'appartenir. Il fut
+l'homme des millions qu'il gagnait triomphant, et sans cesse sur le
+point d'&ecirc;tre battu. Il ne trouvait m&ecirc;me plus le temps d'aller voir la
+baronne Sandorff, dans le petit rez-de-chauss&eacute;e de la rue Caumartin. A
+la v&eacute;rit&eacute;, elle l'avait lass&eacute; par le mensonge de ses yeux de flamme,
+cette froideur que ses tentatives perverses ne parvenaient pas &agrave;
+&eacute;chauffer. Puis, un d&eacute;sagr&eacute;ment lui &eacute;tait arriv&eacute;, le m&ecirc;me qu'il avait
+fait subir &agrave; Delcambre: un soir, par la b&ecirc;tise d'une femme de chambre,
+cette fois, il &eacute;tait entr&eacute; au moment o&ugrave; la baronne se trouvait entre les
+bras de Sabatani. Dans l'orageuse explication qui avait suivi, il ne
+s'&eacute;tait calm&eacute; qu'apr&egrave;s une confession enti&egrave;re, celle d'une simple
+curiosit&eacute;, coupable sans doute, mais si explicable. Ce Sabatani, toutes
+les femmes en parlaient comme d'un tel ph&eacute;nom&egrave;ne, on chuchotait sur
+cette chose si &eacute;norme, qu'elle n'avait pu r&eacute;sister &agrave; l'envie de voir. Et
+Saccard pardonna, lorsque, &agrave; une question brutale, elle eut r&eacute;pondu que,
+mon Dieu! apr&egrave;s tout, ce n'&eacute;tait pas si &eacute;tonnant. Il ne la voyait plus
+gu&egrave;re qu'une fois par semaine, non pas qu'il lui gard&acirc;t rancune mais
+parce qu'elle l'ennuyait, simplement.</p>
+
+<p>Alors, la baronne Sandorff, qui le sentait se d&eacute;tacher, retomba dans ses
+ignorances et ses doutes d'autrefois. Depuis qu'elle le confessait aux
+heures intimes, elle jouait presque &agrave; coup s&ucirc;r, elle gagnait beaucoup,
+de moiti&eacute; dans sa chance. Aujourd'hui, elle voyait bien qu'il ne voulait
+plus r&eacute;pondre, elle craignait m&ecirc;me qu'il ne lui ment&icirc;t; et, soit que la
+chance tourn&acirc;t, soit qu'il se f&ucirc;t en effet amus&eacute; &agrave; la lancer sur une
+piste fausse, il arriva un jour qu'elle perdit, en suivant un de ses
+conseils. Sa foi en fut &eacute;branl&eacute;e. S'il l'&eacute;garait ainsi, qui donc allait
+la guider maintenant? Et le pis &eacute;tait que le fr&eacute;missement d'hostilit&eacute;, &agrave;
+la Bourse, d'abord si l&eacute;ger, augmentait de jour en jour contre
+l'Universelle. Ce n'&eacute;taient encore que des rumeurs, on ne formulait rien
+de pr&eacute;cis, aucun fait n'entamait la solidit&eacute; de la maison. Seulement, on
+laissait entendre qu'il devait y avoir quelque chose, que le ver se
+trouvait dans le fruit. Ce qui, d'ailleurs, n'emp&ecirc;chait pas la hausse
+des titres de s'accentuer, formidable.</p>
+
+<p>A la suite d'une op&eacute;ration manqu&eacute;e sur l'Italien, la baronne, d&eacute;cid&eacute;ment
+inqui&egrave;te, r&eacute;solut de se rendre aux bureaux de <i>L'Esp&eacute;rance</i>, pour t&acirc;cher
+de faire causer Jantrou.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, qu'y a-t-il? vous devez savoir, vous.... L'Universelle, tout &agrave;
+l'heure, a encore mont&eacute; de vingt francs, et pourtant un bruit courait,
+personne n'a pu me dire lequel, enfin quelque chose de pas bon.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Jantrou &eacute;tait dans une &eacute;gale perplexit&eacute;. Plac&eacute; &agrave; la source des
+bruits, les fabriquant lui-m&ecirc;me au besoin, il se comparait plaisamment &agrave;
+un horloger, qui vit au milieu de centaines de pendules, et qui ne sait
+jamais l'heure exacte. Gr&acirc;ce &agrave; son agence de publicit&eacute;, s'il &eacute;tait dans
+toutes les confidences, il n'y avait plus pour lui d'opinion publique et
+solide, car ses renseignements se contrecarraient et se d&eacute;truisaient.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais rien, rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne voulez pas me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais rien, parole d'honneur! Et moi qui projetais d'aller
+vous voir pour vous questionner! Saccard n'est donc plus gentil?&raquo;</p>
+
+<p>Elle eut un geste, qui le confirma dans ce qu'il avait devin&eacute;: une fin
+de liaison par lassitude mutuelle, la femme maussade, l'amant refroidi,
+ne causant plus. Il regretta un instant de n'avoir pas jou&eacute; le r&ocirc;le de
+l'homme bien inform&eacute;, pour se la payer enfin, comme il disait, cette
+petite Ladricourt, dont le p&egrave;re le recevait &agrave; coups de botte. Mais il
+sentait que son heure n'&eacute;tait pas venue; et il continuait de la
+regarder, r&eacute;fl&eacute;chissant tout haut.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est emb&ecirc;tant, moi qui comptais sur vous.... Parce que, n'est-ce
+pas? s'il doit y avoir quelque catastrophe, il faudrait &ecirc;tre pr&eacute;venu,
+afin de pouvoir se retourner.... Oh! je ne crois pas que &ccedil;a presse, c'est
+tr&egrave;s solide encore. Seulement, on voit des choses si dr&ocirc;les...&raquo; A mesure
+qu'il la regardait ainsi, un plan germait dans sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, reprit-il brusquement, puisque Saccard vous l&acirc;che, vous
+devriez vous mettre bien avec Gundermann.&raquo;</p>
+
+<p>Elle resta un moment surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Gundermann, pourquoi?... Je le connais un peu, je l'ai rencontr&eacute; chez
+les de Roiville et chez les Keller.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, si vous le connaissez.... Allez le voir sous un pr&eacute;texte,
+causez avec lui, t&acirc;chez d'&ecirc;tre son amie.... Vous imaginez-vous cela: &ecirc;tre
+la bonne amie de Gundermann, gouverner le monde!&raquo;</p>
+
+<p>Et il ricanait, aux images licencieuses qu'il &eacute;voquait du geste, car la
+froideur du juif &eacute;tait connue, rien ne devait &ecirc;tre plus compliqu&eacute; ni
+plus difficile que de le s&eacute;duire. La baronne, ayant compris, eut un
+sourire muet, sans se f&acirc;cher.</p>
+
+<p>&laquo;Mais r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, pourquoi Gundermann?&raquo;</p>
+
+<p>Il expliqua alors que, certainement, ce dernier &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te du
+groupe de baissiers qui commen&ccedil;aient &agrave; man&oelig;uvrer contre l'Universelle.
+&Ccedil;a, il le savait, il en avait la preuve. Puisque Saccard n'&eacute;tait pas
+gentil, la simple prudence n'&eacute;tait-elle pas de se mettre bien avec son
+adversaire, sans rompre avec lui d'ailleurs? On aurait un pied dans
+chaque camp, on serait assur&eacute; d'&ecirc;tre, le jour de la bataille, en
+compagnie du vainqueur. Et, cette trahison, il la proposait d'un air
+aimable, simplement en homme de bon conseil. Si une femme travaillait
+pour lui, il dormirait bien tranquille.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? voulez-vous? soyons ensemble.... Nous nous pr&eacute;viendrons, nous nous
+dirons tout ce que nous aurons appris.&raquo;</p>
+
+<p>Comme il s'emparait de sa main, elle la retira d'un mouvement instinctif
+croyant &agrave; autre chose.</p>
+
+<p>&laquo;Mais non, je n'y songe plus, puisque nous sommes camarades.... Plus
+tard, c'est vous qui me r&eacute;compenserez.&raquo;</p>
+
+<p>En riant, elle lui abandonna sa main, qu'il baisa. Et elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+sans m&eacute;pris, oubliant le laquais qu'il avait &eacute;t&eacute;, ne le voyant plus dans
+la crapuleuse f&ecirc;te o&ugrave; il tombait, le visage ruin&eacute;, avec sa belle barbe
+qui empoisonnait l'absinthe, sa redingote neuve souill&eacute;e de taches, son
+chapeau luisant tout &eacute;rafl&eacute; du pl&acirc;tre de quelque escalier immonde.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, la baronne Sandorff se rendit chez Gundermann.
+Celui-ci, depuis que les titres de l'Universelle avaient atteint le
+cours de deux mille francs, menait en effet toute une campagne &agrave; la
+baisse, dans la discr&eacute;tion la plus grande, n'allant jamais &agrave; la Bourse,
+n'y ayant pas m&ecirc;me de repr&eacute;sentant officiel. Son raisonnement &eacute;tait
+qu'une action vaut d'abord son prix d'&eacute;mission, ensuite l'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'elle peut rapporter, et qui d&eacute;pend de la prosp&eacute;rit&eacute; de la maison, du
+succ&egrave;s des entreprises. Il y a donc une valeur maximum qu'elle ne doit
+raisonnablement pas d&eacute;passer; et, d&egrave;s qu'elle la d&eacute;passe, par suite de
+l'engouement public, la hausse est factice, la sagesse est de se mettre
+&agrave; la baisse, avec la certitude qu'elle se produira. Dans sa conviction,
+dans son absolue croyance &agrave; la logique, il restait pourtant surpris des
+rapides conqu&ecirc;tes de Saccard, de cette puissance tout d'un coup grandie,
+dont la haute banque juive commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;pouvanter. Il fallait au plus
+t&ocirc;t abattre ce rival dangereux, non seulement pour rattraper les huit
+millions perdus au lendemain de Sadowa, mais surtout pour ne pas avoir &agrave;
+partager la royaut&eacute; du march&eacute; avec ce terrible aventurier, dont les
+casse-cou semblaient r&eacute;ussir, contre tout bon sens, comme par miracle.
+Et Gundermann, plein du m&eacute;pris de la passion, exag&eacute;rait encore son
+flegme de joueur math&eacute;matique, d'une obstination froide d'homme chiffre,
+vendant toujours malgr&eacute; la hausse continue, perdant &agrave; chaque liquidation
+des sommes de plus en plus consid&eacute;rables, avec la belle s&eacute;curit&eacute; d'un
+sage qui met simplement son argent &agrave; la Caisse d'&eacute;pargne.</p>
+
+<p>Lorsque la baronne put enfin entrer, au milieu de la bousculade des
+employ&eacute;s et des remisiers, de la gr&ecirc;le des pi&egrave;ces &agrave; signer et des
+d&eacute;p&ecirc;ches &agrave; lire, elle trouva le banquier souffrant d'un horrible rhume
+qui lui arrachait la gorge. Cependant, il &eacute;tait l&agrave; depuis six heures du
+matin, toussant et crachant, ext&eacute;nu&eacute; de fatigue, solide quand m&ecirc;me. Ce
+jour-l&agrave;, &agrave; la veille d'un emprunt &eacute;tranger, a vaste salle &eacute;tait envahie
+par un flot de visiteurs plus press&eacute; encore, que recevaient en coup de
+vent deux de ses fils et un de ses gendres; tandis que, par terre, pr&egrave;s
+de l'&eacute;troite table qu'il s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e au fond, dans l'embrasure
+d'une fen&ecirc;tre, trois de ses petits-enfants, deux fillettes et un gar&ccedil;on,
+se disputaient avec des cri aigus une poup&eacute;e dont un bras et une jambe
+gisaient d&eacute;j&agrave;, arrach&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout de suite, la baronne donna son pr&eacute;texte.</p>
+
+<p>&laquo;Cher monsieur, j'ai voulu avoir en personne la bravoure de mon
+importunit&eacute;... C'est pour une loterie de bienfaisance...&raquo;</p>
+
+<p>Il ne la laissa pas achever, il &eacute;tait fort charitable, et prenait
+toujours deux billets, surtout lorsque des dames, rencontr&eacute;es par lui
+dans le monde, se donnaient ainsi la peine de les lui apporter.</p>
+
+<p>Mais il dut s'excuser, un employ&eacute; venait lui soumettre le dossier d'une
+affaire. Des chiffres &eacute;normes furent rapidement &eacute;chang&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Cinquante-deux millions, dites-vous? Et le cr&eacute;dit &eacute;tait?</p>
+
+<p>&mdash;De soixante millions, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, portez-le &agrave; soixante-quinze millions.&raquo;</p>
+
+<p>Il revenait &agrave; la baronne, lorsqu'un mot surpris dans une conversation
+que son gendre avait avec un remisier, le fit se pr&eacute;cipiter.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pas du tout! Au cours de cinq cent quatre-vingt-sept cinquante,
+cela fait dix sous de moins par action.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit le remisier humblement, pour quarante-trois francs
+que &ccedil;a ferait en moins!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, quarante-trois francs! mais c'est &eacute;norme! Est-ce que vous
+croyez que je vole l'argent? Chacun son compte, je ne connais que &ccedil;a!&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, pour causer &agrave; l'aise, il se d&eacute;cida &agrave; emmener la baronne dans la
+salle &agrave; manger, o&ugrave; le couvert &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mis. Il n'&eacute;tait pas dupe du
+pr&eacute;texte de la loterie de bienfaisance, car il savait sa liaison, gr&acirc;ce
+&agrave; toute une police obs&eacute;quieuse qui le renseignait, et il se doutait bien
+qu'elle venait, pouss&eacute;e par quelque int&eacute;r&ecirc;t grave. Aussi ne se g&ecirc;na-t-il
+pas.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, maintenant, dites-moi ce que vous avez &agrave; me dire.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle affecta la surprise. Elle n'avait rien &agrave; lui dire, elle avait
+&agrave; le remercier simplement de sa bont&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, on ne vous a pas charg&eacute;e d'une commission pour moi?&raquo;</p>
+
+<p>Et il parut d&eacute;sappoint&eacute;, comme s'il avait cru un instant qu'elle venait
+avec une mission secr&egrave;te de Saccard, quelque invention de ce fou.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent qu'ils &eacute;taient seuls, elle le regardait en souriant, de son
+air ardent et menteur, qui excitait si inutilement les hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, je n'ai rien &agrave; vous dire; et puis, puisque vous &ecirc;tes si bon,
+j'aurais plut&ocirc;t quelque chose &agrave; vous demander.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait pench&eacute;e vers lui, elle effleurait ses genoux de ses fines
+mains gant&eacute;es. Et elle se confessait, disait son mariage d&eacute;plorable avec
+un &eacute;tranger qui n'avait rien compris &agrave; sa nature, ni &agrave; ses besoins,
+expliquait comment elle avait d&ucirc; s'adresser au jeu pour ne pas d&eacute;choir
+de sa situation. Enfin, elle parla de sa solitude, de la n&eacute;cessit&eacute;
+d'&ecirc;tre conseill&eacute;e, dirig&eacute;e, sur cet effrayant terrain de la Bourse, o&ugrave;
+chaque faux pas co&ucirc;te si cher.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, interrompit-il, je croyais que vous aviez quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelqu'un, murmura-t-elle avec un geste de profond d&eacute;dain. Non,
+non, ce n'est personne, je n'ai personne.... C'est vous que je voudrais
+avoir, le ma&icirc;tre, le dieu. Et cela, vraiment, ne vous co&ucirc;terait gu&egrave;re
+d'&ecirc;tre mon ami, de me dire un mot, rien qu'un mot, de loin en loin. Si
+vous saviez comme vous me rendriez heureuse, comme je vous serais
+reconnaissante, oh! de tout mon &ecirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'approchait encore, l'enveloppait de sa ti&egrave;de haleine, de l'odeur
+fine et puissante qui s'exhalait d'elle tout enti&egrave;re. Mais il restait
+bien calme, et il ne se recula m&ecirc;me pas, la chair morte, sans un
+aiguillon &agrave; r&eacute;primer. Tandis qu'elle parlait, lui dont l'estomac &eacute;tait
+&eacute;galement d&eacute;truit, et qui vivait de laitage, il prenait un &agrave; un, dans un
+compotier, sur la table, des grains de raisin qu'il mangeait d'un geste
+machinal, l'unique d&eacute;bauche qu'il se permettait parfois, aux grandes
+heures de sensualit&eacute;, quitte &agrave; la payer par des journ&eacute;es de souffrance.</p>
+
+<p>Il eut un rire narquois, en homme qui se sait invincible, lorsque la
+baronne, d'un air d'oubli, dans le feu de sa pri&egrave;re, lui posa enfin sur
+le genou sa petite main tentatrice, aux doigts d&eacute;vorants, souples comme
+un n&oelig;ud de couleuvres. Plaisamment, il prit cette main, l'&eacute;carta en
+disant merci d'un signe de t&ecirc;te, ainsi que pour un cadeau inutile qu'on
+refuse. Et, sans perdre son temps davantage, allant droit au but:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, vous &ecirc;tes bien gentille, je voudrais vous &ecirc;tre agr&eacute;able.... Ma
+belle amie, le jour o&ugrave; vous m'apporterez un bon conseil, je m'engage &agrave;
+vous en donner un aussi. Venez me dire ce qu'on fait, et je vous dirai
+ce que je ferai.... Affaire conclue, hein?&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;, et elle dut rentrer avec lui dans la grande salle
+voisine. Elle avait parfaitement compris le march&eacute; qu'il proposait,
+l'espionnage, la trahison. Mais elle ne voulut pas r&eacute;pondre, elle
+affecta de reparler de sa loterie de bienfaisance; tandis que lui, de
+son hochement de t&ecirc;te goguenard, semblait ajouter qu'il ne tenait pas &agrave;
+&ecirc;tre aid&eacute;, que le d&eacute;nouement logique, fatal, arriverait quand m&ecirc;me, un
+peu plus tard peut-&ecirc;tre. Et, lorsqu'elle partit enfin, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+repris par d'autres affaires, dans l'extraordinaire tumulte de cette
+halle aux capitaux, au milieu du d&eacute;fil&eacute; des gens de Bourse, de la
+galopade de ses employ&eacute;s, des jeux de ses petits-enfants, qui venaient
+d'arracher la t&ecirc;te de la poup&eacute;e, avec des cris de triomphe.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait assis &agrave; son &eacute;troite table, il s'absorba dans l'&eacute;tude d'une
+id&eacute;e soudaine, n'entendit plus rien.</p>
+
+<p>Deux fois, la baronne Sandorff retourna aux bureaux de <i>L'Esp&eacute;rance</i>,
+pour rendre compte de sa d&eacute;marche &agrave; Jantrou, sans le rencontrer. Dejoie
+enfin l'introduisit, un jour que sa fille Nathalie causait avec Mme
+Jordan sur une banquette du couloir. Il tombait, depuis la veille, une
+pluie diluvienne; et, par ce temps humide et gris, l'entresol du vieil
+h&ocirc;tel, au fond du puisard assombri de la cour, &eacute;tait d'une m&eacute;lancolie
+affreuse. Le gaz br&ucirc;lait dans un demi-jour boueux. Marcelle, qui
+attendait Jordan en chasse pour donner un nouvel acompte &agrave; Busch,
+&eacute;coutait d'un air triste Nathalie caquetant comme une pie vaniteuse,
+avec sa voix s&egrave;che, ses gestes aigus de fille de Paris pouss&eacute;e trop
+vite.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez, madame, papa ne veut pas vendre...</p>
+
+<p>&laquo;Il y a une personne qui le pousse &agrave; vendre, en t&acirc;chant de lui faire
+peur. Je ne la nomme pas, cette personne, parce que son r&ocirc;le, bien s&ucirc;r,
+n'est gu&egrave;re d'effrayer le monde.... C'est moi, maintenant, qui emp&ecirc;che
+papa de vendre.... Plus souvent que je vende, quand &ccedil;a monte! Faudrait
+&ecirc;tre joliment godiche, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certes! r&eacute;pondit simplement Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous sommes &agrave; deux mille cinq cents, continua Nathalie.
+Je tiens les comptes, moi, car papa ne sait gu&egrave;re &eacute;crire.... Alors, avec
+nos huit actions, &ccedil;a nous donne d&eacute;j&agrave; vingt mille francs. Hein? c'est
+joli!... Papa voulait d'abord s'arr&ecirc;ter &agrave; dix-huit mille, &ccedil;a faisait son
+chiffre: six mille francs pour ma dot, et douze mille pour lui, une
+petite rente de six cents francs, qu'il aurait bien gagn&eacute;e, avec toutes
+ces &eacute;motions.... Mais est-ce heureux, dites? qu'il n'ait pas vendu,
+puisque voil&agrave; encore deux mille francs de plus!... Alors, maintenant,
+nous voulons davantage, nous voulons une rente de mille francs au moins.
+Et nous l'aurons, M. Saccard nous l'a bien dit...</p>
+
+<p>&laquo;Il est si gentil, M. Saccard!&raquo;</p>
+
+<p>Marcelle ne put s'emp&ecirc;cher de sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne vous mariez donc plus?</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, lorsque &ccedil;a aura fini de monter.... Nous &eacute;tions press&eacute;s, le p&egrave;re
+de Th&eacute;odore surtout, &agrave; cause de son commerce. Seulement, que
+voulez-vous? on ne peut pas boucher la source, quand l'argent arrive.
+Oh! Th&eacute;odore comprend tr&egrave;s bien, attendu que si papa a davantage de
+rente, c'est davantage de capital qui nous reviendra un jour. Dame!
+c'est &agrave; consid&eacute;rer.... Et voil&agrave;, tout le monde attend. On a les six mille
+francs depuis des mois, on pourrait se marier; mais on aime mieux les
+laisser faire des petits.... Est-ce que vous lisez les articles sur les
+actions, vous?&raquo;</p>
+
+<p>Et, sans attendre la r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je les lis, le soir. Papa m'apporte les journaux.... Il les a d&eacute;j&agrave;
+lus, et il faut que je les lui relise.... Jamais on ne s'en lasserait,
+tant c'est beau, tout ce qu'ils promettent. Quand je me couche, j'en ai
+la t&ecirc;te pleine, j'en r&ecirc;ve la nuit. Et papa me dit aussi qu'il voit des
+choses qui sont un tr&egrave;s bon signe. Avant-hier, nous avons fait le m&ecirc;me
+songe, des pi&egrave;ces de cent sous que nous ramassions &agrave; la pelle, dans la
+rue. C'est tr&egrave;s amusant.&raquo;</p>
+
+<p>De nouveau, elle s'interrompit pour demander:</p>
+
+<p>&laquo;Combien avez-vous d'actions, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous, pas une!&raquo; r&eacute;pondit Marcelle.</p>
+
+<p>La petite figure blonde de Nathalie, avec ses m&egrave;ches p&acirc;les envol&eacute;es,
+prit un air de commis&eacute;ration immense. Ah! les pauvres gens qui n'avaient
+pas d'actions! Et, son p&egrave;re l'ayant appel&eacute;e, pour la charger de remettre
+un paquet d'&eacute;preuves &agrave; un r&eacute;dacteur, en remontant aux Batignolles, elle
+s'en alla, avec une importance amusante de capitaliste, qui, presque
+tous les jours, maintenant, descendait au journal, afin de conna&icirc;tre
+plus t&ocirc;t le cours de la Bourse.</p>
+
+<p>Rest&eacute;e seule sur la banquette, Marcelle retomba dans une songerie
+m&eacute;lancolique, elle si gaie et si brave d'habitude. Mon Dieu! qu'il
+faisait noir, qu'il faisait triste! et son pauvre mari qui courait les
+rues par cette pluie diluvienne! Il avait un tel m&eacute;pris de l'argent, un
+tel malaise &agrave; la seule id&eacute;e de s'en occuper, cela lui co&ucirc;tait un si gros
+effort d'en demander, m&ecirc;me &agrave; ceux qui lui en devaient! Et, absorb&eacute;e,
+n'entendant rien, elle revivait sa journ&eacute;e depuis son r&eacute;veil, cette
+journ&eacute;e mauvaise; tandis que, autour d'elle, se faisait le travail
+fi&eacute;vreux du journal, le galop des r&eacute;dacteurs, le va-et-vient de la
+copie, au milieu des battements de porte et des coups de sonnette.</p>
+
+<p>D'abord, d&egrave;s neuf heures, comme Jordan venait de partir pour toute une
+enqu&ecirc;te sur un accident dont il devait rendre compte Marcelle, &agrave; peine
+d&eacute;barbouill&eacute;e, encore en camisole, avait eu la stupeur de voir tomber
+chez eux Busch, en compagnie de deux messieurs tr&egrave;s sales, peut-&ecirc;tre des
+huissiers, peut-&ecirc;tre des bandits, ce qu'elle n'avait jamais pu d&eacute;cider
+au juste. Cet abominable Busch, sans doute abusant de ce qu'il ne
+trouvait l&agrave; qu'une femme, d&eacute;clarait qu'ils allaient tout saisir, si elle
+ne le payait pas sur-le-champ. Et elle avait eu beau se d&eacute;battre,
+n'ayant eu connaissance d'aucune des formalit&eacute;s l&eacute;gales: il affirmait la
+signification du jugement, l'apposition de l'affiche, avec une telle
+carrure, qu'elle en &eacute;tait rest&eacute;e &eacute;perdue, finissant par croire &agrave; la
+possibilit&eacute; de ces choses sans qu'on les sache. Mais elle ne se rendait
+point, expliquait que son mari ne rentrerait m&ecirc;me pas d&eacute;jeuner, qu'elle
+ne laisserait toucher &agrave; rien, avant qu'il f&ucirc;t l&agrave;. Alors, entre les trois
+louches personnages et cette jeune femme, &agrave; moiti&eacute; d&eacute;v&ecirc;tue, les cheveux
+sur les &eacute;paules, avait commenc&eacute; la plus p&eacute;nible des sc&egrave;nes, eux
+inventoriant d&eacute;j&agrave; les objets, elle fermant les armoires, se jetant
+devant la porte, comme pour les emp&ecirc;cher de rien sortir. Son pauvre
+petit logement dont elle &eacute;tait si fi&egrave;re, ses quatre meubles qu'elle
+faisait reluire, la tenture d'andrinople de la chambre qu'elle avait
+clou&eacute;e elle-m&ecirc;me! Ainsi qu'elle le criait avec une bravoure guerri&egrave;re,
+il faudrait lui marcher sur le corps; et elle traitait Busch de canaille
+et de voleur, &agrave; la vol&eacute;e oui! un voleur, qui n'avait pas honte de
+r&eacute;clamer sept cent trente francs quinze centimes, sans compter les
+nouveaux frais, pour une cr&eacute;ance de trois cents francs, une cr&eacute;ance
+achet&eacute;e par lui cent sous, au tas, avec des chiffons et de la vieille
+ferraille! Dire qu'ils avaient d&eacute;j&agrave;, par acomptes, donn&eacute; quatre cents
+francs, et que ce voleur-l&agrave; parlait d'emporter leurs meubles, en
+paiement des trois cents et tant de francs qu'il voulait leur voler
+encore! Et il savait parfaitement qu'ils &eacute;taient de bonne foi, qu'ils
+l'auraient pay&eacute; tout de suite, s'ils avaient eu la somme. Et il
+profitait de ce qu'elle &eacute;tait seule, incapable de r&eacute;pondre, ignorante de
+la proc&eacute;dure, pour l'effrayer et la faire pleurer. Canaille! voleur!
+voleur! Furieux, Busch criait plus haut qu'elle, se tapait violemment la
+poitrine: est-ce qu'il n'&eacute;tait pas un honn&ecirc;te homme? est-ce qu'il
+n'avait pas pay&eacute; la cr&eacute;ance de bel et bon argent? il &eacute;tait en r&egrave;gle avec
+la loi, il entendait en finir. Cependant, comme un des deux messieurs
+tr&egrave;s sales ouvrait les tiroirs de la commode, &agrave; la recherche du linge,
+elle avait eu une attitude si terrible, mena&ccedil;ant d'ameuter la maison et
+la rue, que le juif s'&eacute;tait un peu radouci. Enfin, apr&egrave;s une demi-heure
+encore de basse discussion, il avait consenti &agrave; attendre jusqu'au
+lendemain, avec l'enrag&eacute; serment que prendrait tout, le lendemain, si
+elle lui manquait de parole. Oh! quelle honte br&ucirc;lante dont elle
+souffrait encore, ces vilains hommes chez eux, blessant toutes ses
+tendresses, toutes ses pudeurs, fouillant jusqu'au lit, empestant la
+chambre si heureuse, ont elle avait d&ucirc; laisser la fen&ecirc;tre grande
+ouverte, apr&egrave;s leur d&eacute;part!</p>
+
+<p>Mais un autre chagrin, plus profond, attendait Marcelle, ce jour-l&agrave;.
+L'id&eacute;e lui &eacute;tait venue de courir tout de suite chez ses parents, pour
+leur emprunter la somme: de cette mani&egrave;re, lorsque son mari rentrerait,
+le soir, elle ne le d&eacute;sesp&eacute;rerait pas, elle pourrait le faire rire avec
+la sc&egrave;ne du matin. D&eacute;j&agrave;, elle se voyait lui racontant la grande
+bataille, l'assaut f&eacute;roce donn&eacute; &agrave; leur m&eacute;nage, la fa&ccedil;on h&eacute;ro&iuml;que dont
+elle avait repouss&eacute; l'attaque. Le c&oelig;ur lui battait tr&egrave;s fort, en
+entrant dans le petit h&ocirc;tel de la rue Legendre, cette maison cossue o&ugrave;
+elle avait grandi et o&ugrave; elle croyait ne plus trouver que des &eacute;trangers,
+tellement l'air lui semblait, autre, glacial. Comme ses parents se
+mettaient &agrave; table, elle avait accept&eacute; de d&eacute;jeuner, pour les disposer
+mieux. Tout le temps du repas, la conversation &eacute;tait rest&eacute;e sur la
+hausse des actions de l'Universelle, dont, la veille encore, le cours
+avait mont&eacute; de vingt francs; et elle s'&eacute;tonnait de trouver sa m&egrave;re plus
+enfi&eacute;vr&eacute;e, plus &acirc;pre que son p&egrave;re, elle qui, au commencement, tremblait
+&agrave; la seule id&eacute;e de sp&eacute;culation maintenant, avec une violence de femme
+conquise, c'&eacute;tait elle qui le gourmandait de sa timidit&eacute;, acharn&eacute;e aux
+grands coups du hasard. D&egrave;s les hors-d'&oelig;uvre, elle s'&eacute;tait emport&eacute;e,
+saisie de ce qu'il parlait de vendre leurs soixante-quinze actions &agrave; ce
+cours inesp&eacute;r&eacute; de deux mille cinq cent vingt francs, ce qui leur aurait
+fait cent quatre-vingt-neuf mille francs, un joli gain, plus de cent
+mille francs sur le prix d'achat. Vendre! quand <i>La Cote financi&egrave;re</i>
+promettait le cours de trois mille francs! est-ce qu'il devenait fou?
+Car, enfin, <i>La Cote financi&egrave;re</i> &eacute;tait connue pour sa vieille honn&ecirc;tet&eacute;,
+lui-m&ecirc;me r&eacute;p&eacute;tait souvent qu'avec ce journal-l&agrave; on pouvait dormir sur
+ses deux oreilles! Ah! non, par exemple, elle ne le laisserait pas
+vendre! elle vendrait plut&ocirc;t l'h&ocirc;tel, pour acheter encore! Et Marcelle,
+silencieuse, le c&oelig;ur serr&eacute; &agrave; entendre voler passionn&eacute;ment ces gros
+chiffres, cherchait comment elle allait oser demander un pr&ecirc;t de cinq
+cents francs, dans cette maison envahie par le jeu, o&ugrave; elle avait vu
+monter peu &agrave; peu le flot des journaux financiers, qui la submergeaient
+aujourd'hui du r&ecirc;ve grisant de leur publicit&eacute;. Enfin, au dessert, elle
+s'&eacute;tait risqu&eacute;e: il leur fallait cinq cents francs, on allait les
+vendre, ses parents ne pouvaient les abandonner dans ce d&eacute;sastre. Le
+p&egrave;re, tout de suite, avait baiss&eacute; la t&ecirc;te, avec un coup d'&oelig;il
+embarrass&eacute; vers sa femme. Mais d&eacute;j&agrave; la m&egrave;re refusait d'une voix nette.
+Cinq cents francs! o&ugrave; voulait-on qu'elle les trouv&acirc;t? Tous leurs
+capitaux &eacute;taient engag&eacute;s dans des op&eacute;rations; et, d'ailleurs, ses
+anciennes diatribes revenaient quand on avait &eacute;pous&eacute; un meurt-de-faim,
+un homme qui &eacute;crivait des livres, on acceptait les cons&eacute;quences de sa
+sottise, on n'essayait pas de retomber &agrave; la charge des siens. Non! elle
+n'avait pas un sou pour les paresseux qui, avec leur beau m&eacute;pris affect&eacute;
+de l'argent, ne r&ecirc;vent que de manger celui des autres. Et elle avait
+laiss&eacute; partir sa fille, et celle-ci s'en &eacute;tait all&eacute;e d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, le
+c&oelig;ur saignant de ne plus reconna&icirc;tre sa m&egrave;re, elle si raisonnable et si
+bonne autrefois.</p>
+
+<p>Dans la rue, Marcelle avait march&eacute;, inconsciente, regardant si elle ne
+trouverait pas de l'argent par terre. Puis l'id&eacute;e brusque lui &eacute;tait
+venue de s'adresser &agrave; l'oncle Chave; et, imm&eacute;diatement, elle s'&eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute;e au discret rez-de-chauss&eacute;e de la rue Nollet, pour ne pas le
+manquer, avant la Bourse. Il y avait eu des chuchotements, des rires de
+fillettes. Pourtant, la porte ouverte, elle avait aper&ccedil;u le capitaine
+seul, fumant sa pipe, et il s'&eacute;tait d&eacute;sol&eacute;, l'air furieux contre
+lui-m&ecirc;me, en criant qu'il n'avait jamais cent francs d'avance, qu'il
+mangeait au jour le jour ses petits gains de Bourse, comme un sale
+cochon qu'il &eacute;tait. Ensuite, en apprenant le refus des Maugendre, il
+avait tonn&eacute; contre eux, de vilains bougres encore ceux-l&agrave;, qu'il ne
+voyait plus d'ailleurs, depuis que la hausse de leurs quatre actions les
+rendait fous. Est-ce que, l'autre semaine, sa s&oelig;ur ne l'avait pas
+trait&eacute; de liardeur, comme pour tourner en ridicule son jeu prudent,
+parce qu'il lui conseillait amicalement de vendre? En voil&agrave; une qu'il ne
+plaindrait pas, lorsqu'elle se casserait le cou!</p>
+
+<p>Et Marcelle, de nouveau dans la rue, les mains vides, avait d&ucirc; se
+r&eacute;signer &agrave; se rendre au journal, pour avertir son mari de ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute;, le matin. Il fallait absolument payer Busch. Jordan, dont le
+livre n'&eacute;tait encore accept&eacute; par aucun &eacute;diteur, venait de se lancer &agrave; la
+chasse de l'argent, au travers du Paris boueux de cette journ&eacute;e de
+pluie, sans savoir o&ugrave; frapper, chez des amis, dans les journaux o&ugrave; il
+&eacute;crivait, au hasard de la rencontre. Bien qu'il l'e&ucirc;t suppli&eacute;e de
+rentrer chez eux, elle &eacute;tait tellement anxieuse, qu'elle avait pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+rester l&agrave;, sur cette banquette, &agrave; l'attendre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de sa fille, lorsqu'il la vit seule, Dejoie lui apporta
+un journal.</p>
+
+<p>&laquo;Si madame veut lire, pour prendre patience.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle refusa du geste, et comme Saccard arrivait, elle fit la
+vaillante, elle expliqua gaiement qu'elle avait envoy&eacute; son mari dans le
+quartier, une course ennuyeuse dont elle s'&eacute;tait d&eacute;barrass&eacute;e. Saccard,
+qui avait de l'amiti&eacute; pour le petit m&eacute;nage, comme il les nommait,
+voulait absolument qu'elle entr&acirc;t chez lui attendre &agrave; l'aise. Elle s'en
+d&eacute;fendit, elle &eacute;tait bien l&agrave;. Et il cessa d'insister, dans la surprise
+qu'il &eacute;prouva, &agrave; se trouver nez &agrave; nez, brusquement, avec la baronne
+Sandorff, qui sortait de chez Jantrou. D'ailleurs, ils se sourirent,
+d'un air d'aimable intelligence, en gens qui &eacute;changent un simple salut,
+pour ne pas s'afficher.</p>
+
+<p>Jantrou, dans leur conversation, venait de dire &agrave; la baronne qu'il
+n'osait plus lui donner de conseil. Sa perplexit&eacute; augmentait, devant la
+solidit&eacute; de l'Universelle, sous les efforts croissants des baissiers
+sans doute Gundermann l'emporterait, mais Saccard pouvait durer
+longtemps, et il y avait peut-&ecirc;tre gros &agrave; gagner encore avec lui. Il
+l'avait d&eacute;cid&eacute;e &agrave; temporiser, &agrave; les m&eacute;nager tous deux. Le mieux &eacute;tait de
+t&acirc;cher d'avoir toujours les secrets de l'un, en se montrant aimable, de
+mani&egrave;re &agrave; les garder pour elle et &agrave; en profiter, ou bien &agrave; les vendre &agrave;
+l'autre, selon l'int&eacute;r&ecirc;t. Et cela sans complot noir, arrang&eacute; par lui
+d'un air de plaisanterie, tandis qu'elle-m&ecirc;me lui promettait en riant de
+le mettre dans l'affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, elle est sans cesse fourr&eacute;e chez vous, c'est votre tour?&raquo; dit
+Saccard avec sa brutalit&eacute;, en entrant dans le cabinet de Jantrou.</p>
+
+<p>Celui-ci joua l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Qui donc?... Ah! la baronne.... Mais, mon cher ma&icirc;tre, elle vous adore.
+Elle me le disait encore tout &agrave; l'heure.&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste d'homme qu'on ne trompe pas, le vieux corsaire l'avait
+arr&ecirc;t&eacute;. Et il le regardait, dans sa d&eacute;ch&eacute;ance de basse d&eacute;bauche, en
+pensant que, si elle avait c&eacute;d&eacute; &agrave; la curiosit&eacute; de savoir comment
+Sabatani &eacute;tait fait, elle pouvait bien vouloir go&ucirc;ter au vice de cette
+ruine.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous d&eacute;fendez pas, mon cher. Quand une femme joue, elle tomberait au
+commissionnaire du coin, qui lui porterait un ordre.&raquo;</p>
+
+<p>Jantrou fut tr&egrave;s bless&eacute;, et il se contenta de rire, en s'obstinant &agrave;
+expliquer la pr&eacute;sence chez lui de la baronne, qui &eacute;tait venue,
+disait-il, pour une question de publicit&eacute;.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Saccard, d'un haussement d'&eacute;paules, avait d&eacute;j&agrave; jet&eacute; de c&ocirc;t&eacute;
+cette question de femme, sans int&eacute;r&ecirc;t, selon lui. Debout, allant et
+venant, se plantant devant la fen&ecirc;tre pour regarder tomber l'&eacute;ternelle
+pluie grise, il exhalait sa joie &eacute;nerv&eacute;e. Oui, l'Universelle avait
+encore mont&eacute; de vingt francs, la veille! Mais comment diable se
+faisait-il que des vendeurs s'acharnaient? car la hausse serait all&eacute;e
+jusqu'&agrave; trente francs, sans un paquet de titres qui &eacute;tait tomb&eacute; sur le
+march&eacute;, d&egrave;s la premi&egrave;re heure. Ce qu'il ignorait, c'&eacute;tait que Mme
+Caroline avait de nouveau vendu mille de ses actions, luttant elle-m&ecirc;me
+contre la hausse d&eacute;raisonnable, ainsi que son fr&egrave;re lui en avait laiss&eacute;
+l'ordre. Certes, Saccard ne pouvait se plaindre devant le succ&egrave;s
+grandissant, et cependant il &eacute;tait agit&eacute;, ce jour-l&agrave;, d'un tremblement
+int&eacute;rieur, fait de sourde crainte et de col&egrave;re. Il criait que les sales
+juifs avaient jur&eacute; sa perte et que cette canaille de Gundermann venait
+de se mettre &agrave; la t&ecirc;te d'un syndicat de baissiers pour l'&eacute;craser. On le
+lui avait affirm&eacute; &agrave; la Bourse, on y parlait d'une somme de trois cents
+millions, destin&eacute;e par le syndicat &agrave; nourrir la baisse. Ah! les
+brigands! Et ce qu'il ne r&eacute;p&eacute;tait pas ainsi tout haut, c'&eacute;taient les
+autres bruits qui couraient, plus nets de jour en jour, des rumeurs
+contestant la solidit&eacute; de l'Universelle, all&eacute;guant d&eacute;j&agrave; des faits, des
+sympt&ocirc;mes de difficult&eacute;s prochaines, sans avoir encore, il est vrai,
+&eacute;branl&eacute; en rien l'aveugle confiance du public.</p>
+
+<p>Mais la porte fut pouss&eacute;e, et Huret entra, de son air d'homme simple.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous voil&agrave; donc, Judas!&raquo; dit Saccard.</p>
+
+<p>Huret, en apprenant que Rougon allait d&eacute;cid&eacute;ment abandonner son fr&egrave;re,
+s'&eacute;tait remis avec le ministre; car il avait la conviction que, le jour
+o&ugrave; Saccard aurait Rougon contre lui, ce serait la catastrophe
+in&eacute;vitable. Pour obtenir son pardon, il &eacute;tait rentr&eacute; dans la domesticit&eacute;
+du grand homme, faisant de nouveau ses courses, risquant &agrave; son service
+les gros mots et les coups de pied au derri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Judas, r&eacute;p&eacute;ta-t-il avec le fin sourire qui &eacute;clairait parfois sa face
+&eacute;paisse de paysan, en tout cas un Judas brave homme qui vient donner un
+avis d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; au ma&icirc;tre qu'il a trahi.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard, comme s'il ne voulait pas l'entendre, cria, simplement
+pour affirmer son triomphe:</p>
+
+<p>&laquo;Hein? deux mille cinq cent vingt hier, deux mille cinq cent vingt-cinq
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais j'ai vendu tout &agrave; l'heure.&raquo;</p>
+
+<p>Du coup, la col&egrave;re qu'il dissimulait sous son air de plaisanterie,
+&eacute;clata.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, vous avez vendu?... Ah! bien, c'est complet, alors! Vous me
+l&acirc;chez pour Rougon et vous vous mettez avec Gundermann!&raquo;</p>
+
+<p>Le d&eacute;put&eacute; le regardait, &eacute;bahi.</p>
+
+<p>&laquo;Avec Gundermann, pourquoi?... Je me mets avec mes int&eacute;r&ecirc;ts, oh!
+simplement! Moi, vous savez, je ne suis pas un casse-cou. Non, je n'ai
+pas tant d'estomac, j'aime mieux r&eacute;aliser tout de suite, d&egrave;s qu'il y a
+un joli b&eacute;n&eacute;fice. Et c'est peut-&ecirc;tre bien pour cela que je n'ai jamais
+perdu.&raquo;</p>
+
+<p>Il souriait de nouveau, en Normand prudent et avis&eacute;, qui, sans fi&egrave;vre,
+engrangeait sa moisson.</p>
+
+<p>&laquo;Un administrateur de la soci&eacute;t&eacute;! continuait Saccard violemment. Mais
+qui voulez-vous donc qui ait confiance? que doit-on penser, &agrave; vous voir
+vendre ainsi, en plein mouvement de hausse? Parbleu! je ne m'&eacute;tonne
+plus, si l'on pr&eacute;tend que notre prosp&eacute;rit&eacute; est factice et que le jour de
+la d&eacute;gringolade approche.... Ces messieurs vendent, vendons tous. C'est
+la panique!&raquo;</p>
+
+<p>Huret, silencieux, eut un geste vague. Au fond, il s'en moquait, son
+affaire &eacute;tait faite. Il n'avait &agrave; pr&eacute;sent que le souci de remplir la
+mission dont Rougon l'avait charg&eacute;, le plus proprement possible, sans
+avoir trop &agrave; en souffrir lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous disais donc, mon cher, que j'&eacute;tais venu pour vous donner un
+avis d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;... Le voici. Soyez sage, votre fr&egrave;re est furieux, il
+vous abandonnera carr&eacute;ment, si vous vous laissez vaincre.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, refr&eacute;nant sa col&egrave;re, ne broncha pas.</p>
+
+<p>&laquo;C'est lui qui vous envoie me dire &ccedil;a?&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une h&eacute;sitation, le d&eacute;put&eacute; jugea pr&eacute;f&eacute;rable d'avouer.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, oui, c'est lui.... Oh! vous ne supposez pas que les attaques de
+<i>L'Esp&eacute;rance</i> soient pour quelque chose dans son irritation. Il est
+au-dessus de ces blessures d'amour-propre.... Non! mais en v&eacute;rit&eacute;, songez
+combien la campagne catholique de votre journal doit g&ecirc;ner sa politique
+actuelle. Depuis ces malheureuses complications de Rome, il a tout le
+clerg&eacute; &agrave; dos, il vient encore d'&ecirc;tre forc&eacute; de faire condamner un &eacute;v&ecirc;que
+comme d'abus.... Et, pour l'attaquer, vous allez justement choisir le
+moment o&ugrave; il a grand-peine &agrave; ne pas se laisser d&eacute;border par l'&eacute;volution
+lib&eacute;rale, n&eacute;e des r&eacute;formes du 9 janvier, qu'il a consenti &agrave; appliquer,
+comme on dit, dans l'unique d&eacute;sir de les endiguer sagement.... Voyons,
+vous &ecirc;tes son fr&egrave;re, croyez-vous qu'il soit content?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, r&eacute;pondit Saccard railleur, c'est bien vilain de ma part...
+Voil&agrave; ce pauvre fr&egrave;re, qui, dans sa rage de rester ministre, gouverne au
+nom des principes qu'il combattait hier, et qui s'en prend &agrave; moi, parce
+qu'il ne sait plus comment se tenir en &eacute;quilibre, entre la droite,
+tach&eacute;e d'avoir &eacute;t&eacute; trahie, et le tiers &eacute;tat, affam&eacute; du pouvoir. Hier
+encore, pour calmer les catholiques, il lan&ccedil;ait son fameux Jamais! il
+jurait que jamais la France ne laisserait l'Italie prendre Rome au pape.
+Aujourd'hui, dans sa terreur des lib&eacute;raux, il voudrait bien leur donner
+aussi un gage, il daigne songer &agrave; m'&eacute;gorger pour leur plaire.... L'autre
+semaine, &Eacute;mile Olivier l'a secou&eacute; vertement &agrave; la Chambre...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! interrompit Huret, il a toujours la confiance des Tuileries,
+l'empereur lui a envoy&eacute; une plaque de diamants.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, d'un geste &eacute;nergique, Saccard disait qu'il n'&eacute;tait pas dupe.</p>
+
+<p>&laquo;L'Universelle est d&eacute;sormais trop puissante, n'est-ce pas? Une banque
+catholique, qui menace d'envahir le monde, de le conqu&eacute;rir par l'argent
+comme on le conqu&eacute;rait jadis par la loi, est-ce que cela peut se
+tol&eacute;rer? Tous les libres penseurs, tous les francs-ma&ccedil;ons, en passe de
+devenir ministres, en ont froid dans les os.... Peut-&ecirc;tre aussi a-t-on
+quelque emprunt &agrave; tripoter avec Gundermann. Qu'est-ce qu'un gouvernement
+deviendrait, s'il ne se laissait pas manger par ces sales juifs?... Et
+voil&agrave; mon imb&eacute;cile de fr&egrave;re qui, pour garder le pouvoir six mois de
+plus, va me jeter en p&acirc;ture aux sales juifs, aux lib&eacute;raux, &agrave; toute la
+racaille, dans l'esp&eacute;rance qu'on le laissera un peu tranquille, pendant
+qu'on me d&eacute;vorera.... Eh bien, retournez lui dire que je me fous de
+lui...&raquo;</p>
+
+<p>Il redressait sa petite taille, sa rage crevait enfin son ironie, en une
+fanfare batailleuse de clairon.</p>
+
+<p>&laquo;Entendez-vous bien, je me fous de lui! C'est ma r&eacute;ponse, je veux qu'il
+le sache.&raquo;</p>
+
+<p>Huret avait pli&eacute; les &eacute;paules. D&egrave;s qu'on se f&acirc;chait, dans les affaires,
+ce n'&eacute;tait plus son genre. Apr&egrave;s tout, il n'&eacute;tait l&agrave;-dedans qu'un
+commissionnaire.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, bon! on le lui dira.... Vous allez vous faire casser les reins.
+Mais &ccedil;a vous regarde.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Jantrou, qui &eacute;tait rest&eacute; absolument muet, en
+affectant d'&ecirc;tre tout entier &agrave; la correction d'un paquet d'&eacute;preuves,
+avait lev&eacute; les yeux, pour admirer Saccard. &Eacute;tait-il beau, le bandit,
+dans sa passion! Ces canailles de g&eacute;nie parfois triomphent, &agrave; ce degr&eacute;
+d'inconscience, lorsque l'ivresse du succ&egrave;s les emporte. Et Jantrou, &agrave;
+ce moment, &eacute;tait pour lui, convaincu de sa fortune.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! J'oubliais, reprit Huret. Il para&icirc;t que Delcambre, le procureur
+g&eacute;n&eacute;ral vous ex&egrave;cre.... Et, ce que vous ignorez encore, l'empereur l'a
+nomm&eacute; ce matin ministre de la Justice.&raquo;</p>
+
+<p>Brusquement, Saccard s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;. Le visage assombri, il dit enfin:</p>
+
+<p>&laquo;Encore de la propre marchandise! Ah! on a fait un ministre de &ccedil;a.
+Qu'est-ce que vous voulez que &ccedil;a me fiche?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! reprit Huret en exag&eacute;rant son air simple, si un malheur vous
+arrivait, comme &ccedil;a arrive &agrave; tout le monde, dans les affaires, votre
+fr&egrave;re veut que vous ne comptiez pas sur lui, pour vous d&eacute;fendre contre
+Delcambre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tonnerre de Dieu! hurla Saccard, quand je vous dis que je me
+fous de toute la clique, de Rougon, de Delcambre, et de vous par-dessus
+le march&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Heureusement, &agrave; cette minute, Daigremont entra. Il ne montait jamais au
+journal, ce fut une surprise pour tous, qui coupa court aux violences.
+Tr&egrave;s correct, il distribua des poign&eacute;es de main en souriant, d'une
+amabilit&eacute; flatteuse d'homme du monde. Sa femme allait donner une soir&eacute;e,
+o&ugrave; elle chanterait; et il venait simplement inviter en personne Jantrou,
+pour avoir un bon article. Mais la pr&eacute;sence de Saccard parut le ravir.</p>
+
+<p>&laquo;Comment va, grand homme?</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, vous n'avez pas vendu, vous?&raquo; demanda celui-ci, sans
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Vendre, ah! non, pas encore! Et son &eacute;clat de rire fut tr&egrave;s sinc&egrave;re, il
+&eacute;tait r&eacute;ellement de solidit&eacute; plus grande.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il ne faut jamais vendre, dans notre situation! s'&eacute;cria Saccard.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! c'est ce que je voulais dire. Nous sommes tous solidaires,
+vous savez que vous pouvez compter sur moi.&raquo;</p>
+
+<p>Ses paupi&egrave;res avaient battu, il venait d'avoir un regard oblique, tandis
+qu'il r&eacute;pondait des autres administrateurs, de S&eacute;dille, de Kolb, du
+marquis de Bohain, comme de lui-m&ecirc;me. L'affaire marchait si bien,
+c'&eacute;tait vraiment un plaisir d'&ecirc;tre tous d'accord, dans le plus
+extraordinaire succ&egrave;s que la Bourse e&ucirc;t vu depuis cinquante ans. Et il
+eut un mot charmant pour chacun, il s'en alla en r&eacute;p&eacute;tant qu'il comptait
+sur eux trois, pour sa soir&eacute;e. Mounier, le t&eacute;nor de l'Op&eacute;ra, y donnerait
+la r&eacute;plique &agrave; sa femme. Oh! un effet consid&eacute;rable!</p>
+
+<p>&laquo;Alors, demanda Huret partant &agrave; son tour, c'est tout ce que vous avez &agrave;
+me r&eacute;pondre?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement!&raquo; d&eacute;clara Saccard, de sa voix s&egrave;che.</p>
+
+<p>Et il affecta de ne pas descendre avec lui, comme &agrave; son habitude. Puis,
+lorsqu'il se retrouva seul avec le directeur du journal.</p>
+
+<p>&laquo;C'est la guerre, mon brave! Il n'y a plus rien &agrave; m&eacute;nager, tapez-moi sur
+toutes ces fripouilles!... Ah! je vais donc pouvoir enfin mener la
+bataille comme je l'entends!</p>
+
+<p>&mdash;Tout de m&ecirc;me, c'est raide!&raquo; conclut Jantrou, dont les perplexit&eacute;s
+recommen&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Dans le couloir, sur la banquette, Marcelle attendait toujours. Il &eacute;tait
+&agrave; peine quatre heures, et Dejoie venait d&eacute;j&agrave; d'allumer les lampes,
+tellement la nuit tombait vite, sous le ruissellement blafard et ent&ecirc;t&eacute;
+de la pluie. Chaque fois qu'il passait pr&egrave;s d'elle, il trouvait un petit
+mot pour la distraire. Du reste, les all&eacute;es et venues des r&eacute;dacteurs
+s'activaient, des &eacute;clats de voix sortaient de la salle voisine, toute
+cette fi&egrave;vre qui montait, &agrave; mesure que se faisait le journal.</p>
+
+<p>Marcelle, brusquement, en levant les yeux, aper&ccedil;ut Jordan devant elle.
+Il &eacute;tait tremp&eacute;, l'air an&eacute;anti, avec ce tressaillement de la bouche, ce
+regard un peu fou des gens qui ont couru longtemps derri&egrave;re quelque
+espoir, sans l'atteindre. Elle avait compris.</p>
+
+<p>&laquo;Rien, n'est-ce pas? demanda-t-elle, p&acirc;lissante.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ma ch&eacute;rie, rien du tout.... Nulle part, pas possible...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle n'eut alors qu'une plainte basse, o&ugrave; tout son c&oelig;ur saignait.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>A ce moment, Saccard sortait du bureau de Jantrou, et il s'&eacute;tonna de la
+trouver l&agrave; encore.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, madame, votre coureur de mari ne fait que de revenir? Je vous
+disais bien d'entrer l'attendre dans mon cabinet.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regardait fixement, une pens&eacute;e soudaine s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute;e dans
+ses grands yeux d&eacute;sol&eacute;s. Elle ne r&eacute;fl&eacute;chit m&ecirc;me pas, elle c&eacute;da &agrave; cette
+bravoure qui jette les femmes en avant, aux minutes de passion.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Saccard, j'ai quelque chose &agrave; vous demander.... Si vous vouliez
+bien, maintenant, que nous passions chez vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, madame.&raquo;</p>
+
+<p>Jordan, qui craignait d'avoir devin&eacute;, voulait la retenir.</p>
+
+<p>Il lui balbutiait &agrave; l'oreille des non! non! entrecoup&eacute;s, dans l'angoisse
+maladive o&ugrave; le jetaient toujours ces questions d'argent. Elle s'&eacute;tait
+d&eacute;gag&eacute;e, il dut la suivre.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Saccard, reprit-elle, d&egrave;s que la porte fut referm&eacute;e, mon mari
+court inutilement depuis deux heures pour trouver cinq cents francs, et
+il n'ose pas vous les demander.... Alors, moi, je vous les demande...&raquo;</p>
+
+<p>Et, de verve, avec ses airs dr&ocirc;les de petite femme gaie et r&eacute;solue, elle
+conta son affaire du matin, l'entr&eacute;e brutale de Busch, l'envahissement
+de sa chambre par les trois hommes, comment elle &eacute;tait parvenue &agrave;
+repousser l'assaut, l'engagement qu'elle avait pris de payer le jour
+m&ecirc;me. Ah! ces plaies d'argent pour le petit monde, ces grandes douleurs
+faites de honte et d'impuissance, la vie remise sans cesse en question,
+&agrave; propos de quelques mis&eacute;rables pi&egrave;ces de cent sous!</p>
+
+<p>&laquo;Busch, r&eacute;p&eacute;ta Saccard, c'est ce vieux filou de Busch qui vous tient
+dans ses griffes...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, avec une bonhomie charmante, se tournant vers Jordan, qui restait
+silencieux, bl&ecirc;me d'un insupportable malaise.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, je vais vous les avancer, moi, vos cinq cents francs. Vous
+auriez d&ucirc; me les demander tout de suite.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait assis &agrave; sa table, pour signer un ch&egrave;que, lors qu'il s'arr&ecirc;ta,
+r&eacute;fl&eacute;chissant. Il se rappelait la lettre qu'il avait re&ccedil;ue, la visite
+qu'il devait faire et qu'il reculait de jour en jour, dans l'ennui de
+l'histoire louche qu'il flairait. Pourquoi n'irait-il pas tout de suite
+rue Feydeau, profitant de l'occasion, ayant un pr&eacute;texte?</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, je le connais &agrave; fond, votre gredin.... Il vaut mieux que
+j'aille en personne le payer, pour voir si je ne pourrai pas ravoir vos
+billets &agrave; moiti&eacute; prix.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Marcelle, &agrave; pr&eacute;sent, luisaient de gratitude.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur Saccard, que vous &ecirc;tes bon!&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'adressant &agrave; son mari:</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois, grosse b&ecirc;te, que M. Saccard ne nous a pas mang&eacute;s!&raquo;</p>
+
+<p>Il lui sauta au cou, d'un mouvement irr&eacute;sistible, il l'embrassa, car
+c'&eacute;tait elle qu'il remerciait d'&ecirc;tre plus &eacute;nergique et adroite que lui,
+dans ces difficult&eacute;s de la vie qui le paralysaient.</p>
+
+<p>&laquo;Non! non! dit Saccard, lorsque le jeune homme lui serra enfin la main,
+le plaisir est pour moi, vous &ecirc;tes tr&egrave;s gentils tous les deux de vous
+aimer si fort. Allez-vous-en tranquilles!&raquo;</p>
+
+<p>Sa voiture, qui l'attendait, le mena en deux minutes rue Feydeau au
+milieu de ce Paris boueux, dans la bousculade des parapluies et
+l'&eacute;claboussement des flaques. Mais, en haut, il eut beau sonner &agrave; la
+vieille porte d&eacute;peinte, o&ugrave; une plaque de cuivre &eacute;talait le mot:
+<i>Contentieux</i>, en grosses lettres noires: elle ne s'ouvrit pas, rien ne
+bougeait &agrave; l'int&eacute;rieur. Et il se retirait, lorsque, dans sa contrari&eacute;t&eacute;
+vive, il l'&eacute;branla violemment du poing. Alors, un pas tra&icirc;nard se fit
+entendre, et Sigismond parut.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vous!... Je croyais que c'&eacute;tait mon fr&egrave;re qui remontait et
+qui avait oubli&eacute; sa clef. Moi, jamais je ne r&eacute;ponds aux coups de
+sonnette.... Oh! il ne tardera pas, vous pouvez l'attendre, si vous tenez
+&agrave; le voir.&raquo;</p>
+
+<p>Du m&ecirc;me pas p&eacute;nible et chancelant, il retourna, suivi du visiteur, dans
+la chambre qu'il occupait, sur la place de la Bourse. Il y faisait
+encore plein jour, &agrave; ces hauteurs, au-dessus de la brume dont la pluie
+emplissait le fond des rues. La pi&egrave;ce &eacute;tait d'une nudit&eacute; froide, avec
+son &eacute;troit lit de fer, sa table et ses deux chaises, ses quelques
+planches encombr&eacute;es de livres, sans un meuble. Devant la chemin&eacute;e, un
+petit po&ecirc;le, mal entretenu, oubli&eacute;, venait de s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>&laquo;Asseyez-vous, monsieur. Mon fr&egrave;re m'a dit qu'il ne faisait que
+descendre et remonter.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard refusait la chaise en le regardant, frapp&eacute; des progr&egrave;s que
+la phtisie avait faits chez ce grand gar&ccedil;on p&acirc;le, aux yeux d'enfant, des
+yeux noy&eacute;s de r&ecirc;ve, singuliers sous l'&eacute;nergique obstination du front.
+Entre les longues boucles de ses cheveux, son visage s'&eacute;tait
+extraordinairement creus&eacute;, comme allong&eacute; et tir&eacute; vers la tombe.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez &eacute;t&eacute; souffrant?&raquo; demanda-t-il, ne sachant que dire.</p>
+
+<p>Sigismond eut un geste de compl&egrave;te indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! comme toujours. La derni&egrave;re semaine n'a pas &eacute;t&eacute; bonne, &agrave; cause de
+ce vilain temps. Mais &ccedil;a va bien tout de m&ecirc;me.... Je ne dors plus, je ne
+puis travailler, et j'ai un peu de fi&egrave;vre, &ccedil;a me tient chaud.... Ah! on
+aurait tant &agrave; faire!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait remis devant sa table, sur laquelle un livre, en langue
+allemande, se trouvait grand ouvert. Et il reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demande pardon de m'asseoir, j'ai veill&eacute; toute la nuit, pour
+lire cette &oelig;uvre que j'ai re&ccedil;ue hier.... Une &oelig;uvre, oui! dix ann&eacute;es de
+la vie de mon ma&icirc;tre, Karl Marx, l'&eacute;tude qu'il nous promettait depuis
+long temps sur le capital!... Voici notre Bible, maintenant, la voici!&raquo;</p>
+
+<p>Curieusement, Saccard vint jeter un regard sur le livre; mais la vue des
+caract&egrave;res gothiques le rebuta tout de suite.</p>
+
+<p>&laquo;J'attendrai qu'il soit traduit&raquo;, dit-il en riant.</p>
+
+<p>Le jeune homme, d'un hochement de t&ecirc;te, sembla dire que, m&ecirc;me traduit,
+il ne serait gu&egrave;re p&eacute;n&eacute;tr&eacute; que par les seuls initi&eacute;s. Ce n'&eacute;tait pas un
+livre de propagande. Mais quelle force de logique, quelle abondance
+victorieuse de preuves, dans la fatale destruction de notre soci&eacute;t&eacute;
+actuelle, bas&eacute;e sur le syst&egrave;me capitaliste! La plaine &eacute;tait rase, on
+pouvait reconstruire.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, c'est le coup de balai? demanda Saccard, toujours plaisantant.</p>
+
+<p>&mdash;En th&eacute;orie, parfaitement! r&eacute;pondit Sigismond. Tout ce que je vous ai
+expliqu&eacute; un jour, toute la marche de r&eacute;volution est l&agrave;. Reste &agrave;
+l'ex&eacute;cuter en fait.... Mais vous &ecirc;tes aveugles, si vous ne voyez point
+les pas consid&eacute;rables que l'id&eacute;e fait &agrave; chaque heure. Ainsi, vous qui,
+avec votre Universelle, avez remu&eacute; et centralis&eacute; en trois ans des
+centaines de millions, vous ne semblez absolument pas vous douter que
+vous nous conduisez tout droit au collectivisme.... J'ai suivi votre
+affaire avec passion, oui! de cette chambre perdue, si tranquille, j'en
+ai &eacute;tudi&eacute; le d&eacute;veloppement jour par jour, et je la connais aussi bien
+que vous, et je dis que c'est une fameuse le&ccedil;on que vous nous donnez l&agrave;,
+car l'&Eacute;tat collectiviste n'aura &agrave; faire que ce que vous faites, vous
+exproprier en bloc, lorsque vous aurez expropri&eacute; en d&eacute;tail les petits,
+r&eacute;aliser l'ambition de votre r&ecirc;ve d&eacute;mesur&eacute;, qui est, n'est-ce pas?
+d'absorber tous les capitaux du monde, d'&ecirc;tre l'unique banque,
+l'entrep&ocirc;t g&eacute;n&eacute;ral de la fortune publique.... Oh! je vous admire
+beaucoup, moi! je vous laisserais aller, si j'&eacute;tais le ma&icirc;tre, parce que
+vous commencez notre besogne, en pr&eacute;curseur de g&eacute;nie.&raquo;</p>
+
+<p>Et il souriait de son p&acirc;le sourire de malade, en remarquant l'attention
+de son interlocuteur, tr&egrave;s surpris de le trouver si au courant des
+affaires du jour, tr&egrave;s flatt&eacute; aussi des &eacute;loges intelligents.</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, continua-t-il, le beau matin o&ugrave; nous vous exproprierons au
+nom de la nation, rempla&ccedil;ant vos int&eacute;r&ecirc;ts priv&eacute;s par l'int&eacute;r&ecirc;t de tous,
+faisant de votre grande machine &agrave; sucer l'or des autres, la r&eacute;gulatrice
+m&ecirc;me de la richesse sociale, nous commencerons par supprimer &ccedil;a.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait trouv&eacute; un sou parmi les papiers de sa table, il tenait en
+l'air, entre deux doigts, comme la victime d&eacute;sign&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;L'argent! s'&eacute;cria Saccard, supprimer l'argent! la bonne folie!</p>
+
+<p>&mdash;Nous supprimerons l'argent monnay&eacute;... Songez donc que la monnaie
+m&eacute;tallique n'a aucune place, aucune raison d'&ecirc;tre, dans l'&Eacute;tat
+collectiviste. A titre de r&eacute;mun&eacute;ration, nous le rempla&ccedil;ons par nos bons
+de travail; et, si vous le consid&eacute;rez comme mesure de la valeur, nous en
+avons une autre qui nous en tient parfaitement lieu, celle que nous
+obtenons en &eacute;tablissant la moyenne des journ&eacute;es de besogne, dans nos
+chantiers.... Il faut le d&eacute;truire, cet argent qui masque et favorise
+l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en r&eacute;duisant son
+salaire &agrave; la plus petite somme dont il a besoin, pour ne pas mourir de
+faim. N'est-ce pas &eacute;pouvantable, cette possession de l'argent qui
+accumule les fortunes priv&eacute;es, barre le chemin &agrave; la f&eacute;conde circulation,
+fait des royaut&eacute;s scandaleuses, ma&icirc;tresses souveraines du march&eacute;
+financier et de la production sociale? Toutes nos crises, toute notre
+anarchie vient de l&agrave;.... Il faut tuer, tuer l'argent!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Saccard se f&acirc;chait. Plus d'argent, plus d'or, plus de ces astres
+luisants, qui avaient &eacute;clair&eacute; sa vie! Toujours la richesse s'&eacute;tait
+mat&eacute;rialis&eacute;e pour lui dans cet &eacute;blouissement de la monnaie neuve,
+pleuvant comme une averse de printemps, au travers du soleil, tombant en
+gr&ecirc;le sur la terre qu'elle couvrait, des tas d'argent, des tas d'or,
+qu'on remuait &agrave; la pelle, pour le plaisir de leur &eacute;clat et de leur
+musique. Et l'on supprimait cette gaiet&eacute;, cette raison de se battre et
+de vivre!</p>
+
+<p>&laquo;C'est imb&eacute;cile, oh! &ccedil;a, c'est imb&eacute;cile!... Jamais, entendez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi jamais? pourquoi imb&eacute;cile?... Est-ce que, dans l'&eacute;conomie de
+la famille, nous faisons usage de l'argent? Vous n'y voyez que l'effort
+en commun et que l'&eacute;change.... Alors, &agrave; quoi bon l'argent, lorsque la
+soci&eacute;t&eacute; ne sera plus qu'une grande famille, se gouvernant elle-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que c'est fou!... D&eacute;truire l'argent, mais c'est la vie
+m&ecirc;me, l'argent! Il n'y aurait plus rien, plus rien!&raquo;</p>
+
+<p>Il allait et venait, hors de lui. Et, dans cet emportement, comme il
+passait devant la fen&ecirc;tre, il s'assura d'un regard que la Bourse &eacute;tait
+toujours l&agrave;, car peut-&ecirc;tre ce terrible gar&ccedil;on l'avait-il, elle aussi,
+effondr&eacute;e d'un souffle. Elle y &eacute;tait toujours, mais tr&egrave;s vague au fond
+de la nuit tombante, comme fondue sous le linceul de pluie, un p&acirc;le
+fant&ocirc;me de Bourse pr&egrave;s de s'&eacute;vanouir en une fum&eacute;e grise.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, je suis bien b&ecirc;te de discuter. C'est impossible...
+Supprimez donc l'argent, je demande &agrave; voir &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! murmura Sigismond, tout se supprime, tout se transforme et
+dispara&icirc;t.... Ainsi, nous avons bien vu la forme de la richesse changer
+d&eacute;j&agrave; une fois, lorsque la valeur de la terre a baiss&eacute;, que la fortune
+fonci&egrave;re, domaniale, les champs et les bois, a d&eacute;clin&eacute; devant la fortune
+mobili&egrave;re, industrielle, les titres de rente et les actions, et nous
+assistons aujourd'hui &agrave; une pr&eacute;coce caducit&eacute; de cette derni&egrave;re, &agrave; une
+sorte de d&eacute;pr&eacute;ciation rapide, car il est certain que le taux s'avilit,
+que le cinq pour cent normal n'est plus atteint.... La valeur de l'argent
+baisse donc, pourquoi l'argent ne dispara&icirc;trait-il pas, pourquoi une
+nouvelle forme de la fortune ne r&eacute;girait-elle pas les rapports sociaux?
+C'est cette fortune de demain que nos bons de travail apporteront.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait absorb&eacute; dans la contemplation du sou, comme s'il e&ucirc;t r&ecirc;v&eacute;
+qu'il tenait le dernier sou des vieux &acirc;ges, un sou &eacute;gar&eacute;, ayant surv&eacute;cu
+&agrave; l'antique soci&eacute;t&eacute; morte. Que de joies et que de larmes avaient us&eacute;
+l'humble m&eacute;tal! Et il &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; la tristesse de l'&eacute;ternel d&eacute;sir
+humain.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, reprit-il doucement, vous avez raison, nous ne verrons pas ces
+choses. Il faut des ann&eacute;es, des ann&eacute;es. Sait-on m&ecirc;me si jamais l'amour
+des autres aura en soi assez de vigueur pour remplacer l'&eacute;go&iuml;sme, dans
+l'organisation sociale.... Pourtant, j'ai esp&eacute;r&eacute; le triomphe plus
+prochain, j'aurais tant voulu assister &agrave; cette aube de la justice.&raquo;</p>
+
+<p>Un instant, l'amertume du mal dont il souffrait brisa sa voix. Lui qui,
+dans sa n&eacute;gation de la mort, la traitait comme si elle n'&eacute;tait pas, eut
+un geste, pour l'&eacute;carter. Mais, d&eacute;j&agrave;, il se r&eacute;signait.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai fait ma t&acirc;che, je laisserai mes notes, dans le cas o&ugrave; je n'aurais
+pas le temps d'en tirer l'ouvrage complet de reconstruction que j'ai
+r&ecirc;v&eacute;. Il faut que la soci&eacute;t&eacute; de demain soit le fruit m&ucirc;r de la
+civilisation, car, si l'on ne garde la bon c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;mulation et du
+contr&ocirc;le, tout croule.... Ah! cette soci&eacute;t&eacute;, comme je la vois nettement &agrave;
+cette heure, cr&eacute;&eacute;e enfin, compl&egrave;te, telle que je suis parvenu, apr&egrave;s
+tant de veilles, &agrave; la mettre debout! Tout est pr&eacute;vu, r&eacute;solu, c'est enfin
+la souveraine justice, l'absolu bonheur. Elle est l&agrave;, sur le papier,
+math&eacute;matique, d&eacute;finitive.&raquo;</p>
+
+<p>Et il promenait ses longues mains &eacute;maci&eacute;s parmi les notes &eacute;parses, et il
+s'exaltait, dans ce r&ecirc;ve des milliards reconquis, partag&eacute; &eacute;quitablement,
+entre tous dans cette joie, et cette sant&eacute; qu'il rendait d'un trait de
+plume &agrave; l'humanit&eacute; souffrante, lui qui ne mangeait plus, qui ne dormait
+plus, qui achevait de mourir sans besoins, au milieu de la nudit&eacute; de sa
+chambre.</p>
+
+<p>Mais une voix rude fit tressaillir Saccard.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous faite l&agrave;?&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Busch qui rentrait et qui jetait sur le visiteur un regard
+oblique d'amant jaloux dans sa continuelle crainte qu'on ne donn&acirc;t une
+crise de toux son fr&egrave;re, en le faisant trop parler. D'ailleurs, il
+n'attendit pas la r&eacute;ponse, il grondait maternellement, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! tu as encore laiss&eacute; mourir ton po&ecirc;le! Je te demande un peu si
+c'est raisonnable, par une humidit&eacute; pareille!&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, pliant les genoux, malgr&eacute; la lourdeur de son grand corps, il
+cassait du menu bois, il rallumait le feu. Puis, il alla chercher un
+balai, fit le m&eacute;nage, s'inqui&eacute;ta de la potion que le malade devait
+prendre toutes les deux heures. Et il ne se montra tranquille que
+lorsqu'il eut d&eacute;cid&eacute; celui-ci &agrave; s'allonger sur le lit, pour se reposer.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Saccard, si vous d&eacute;sirez passer dans mon cabinet...&raquo;</p>
+
+<p>Mme M&eacute;chain s'y trouvait, assise sur l'unique chaise.</p>
+
+<p>Elle et Busch venaient de faire, dans le voisinage, une visite
+importante, dont la pleine r&eacute;ussite les enchantait. C'&eacute;tait enfin, apr&egrave;s
+une attente d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, l'heureuse mise en marche d'une des affaires qui
+les tenaient le plus au c&oelig;ur. Pendant trois ans, la M&eacute;chain avait battu
+le pav&eacute;, en qu&ecirc;te de L&eacute;onie Cron, cette fille s&eacute;duite, &agrave; laquelle le
+comte de Beauvilliers avait sign&eacute; une reconnaissance de dix mille
+francs, payable le jour de sa majorit&eacute;. Vainement, elle s'&eacute;tait adress&eacute;e
+&agrave; son cousin Fayeux, le receveur de rentes de Vend&ocirc;me, qui avait achet&eacute;
+pour Busch la reconnaissance, dans un lot de vieilles cr&eacute;ances,
+provenant de la succession du sieur Charpier, marchand de grains,
+usurier &agrave; ses heures: Fayeux ne savait rien, &eacute;crivait seulement que la
+fille L&eacute;onie Cron devait &ecirc;tre en service chez un huissier, &agrave; Paris,
+qu'elle avait quitt&eacute; depuis plus de dix ans Vend&ocirc;me, o&ugrave; elle n'&eacute;tait
+jamais revenue et o&ugrave; il ne pouvait m&ecirc;me questionner un seul de ses
+parents, tous &eacute;tant morts. La M&eacute;chain avait bien d&eacute;couvert l'huissier,
+et elle &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; suivre de l&agrave; L&eacute;onie chez un boucher, chez une
+dame galante, chez un dentiste; mais, &agrave; partir du dentiste, le fil se
+cassait brusquement, la piste s'interrompait, une aiguille dans une
+botte de foin, une fille tomb&eacute;e, perdue dans la boue du grand Paris.
+Sans r&eacute;sultat, elle avait couru les bureaux de placement, visit&eacute; les
+garnis borgnes, fouill&eacute; la basse d&eacute;bauche, toujours aux aguets, tournant
+la t&ecirc;te, interrogeant, d&egrave;s que ce nom de L&eacute;onie frappait ses oreilles.
+Et cette fille, qu'elle &eacute;tait all&eacute;e chercher bien loin, voil&agrave; qu'elle
+venait, ce jour-l&agrave;, par un hasard, de mettre la main sur elle, rue
+Feydeau, dans la maison publique voisine, o&ugrave; elle relan&ccedil;ait une ancienne
+locataire de la cit&eacute; de Naples, qui lui devait trois francs. Un coup de
+g&eacute;nie la lui avait fait flairer et reconna&icirc;tre, sous le nom distingu&eacute; de
+L&eacute;onie, au moment o&ugrave; madame l'appelait au salon d'une voix per&ccedil;ante.
+Tout de suite, Busch, averti, &eacute;tait revenu avec elle &agrave; la maison, pour
+traiter; et cette grosse fille, aux durs cheveux noirs tombant sur les
+sourcils, &agrave; la face plate et molle, d'une bassesse immonde, l'avait
+d'abord surpris; puis il s'&eacute;tait rendu compte de son charme sp&eacute;cial,
+surtout avant ses dix ann&eacute;es de prostitution, ravi d'ailleurs qu'elle
+f&ucirc;t tomb&eacute;e si bas, abominable. Il lui avait offert mille francs, si elle
+lui abandonnait ses droits sur la reconnaissance. Elle &eacute;tait stupide,
+elle avait accept&eacute; le march&eacute; avec une joie d'enfant. Enfin, on allait
+donc pouvoir traquer la comtesse de Beauvilliers, on avait l'arme
+cherch&eacute;e, inesp&eacute;r&eacute;e m&ecirc;me, &agrave; ce point de laideur et de honte!</p>
+
+<p>&laquo;Je vous attendais, monsieur Saccard. Nous avons &agrave; causer.... Vous avez
+re&ccedil;u ma lettre, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Dans l'&eacute;troite pi&egrave;ce, bond&eacute;e de dossiers, d&eacute;j&agrave; noire, qu'une maigre
+lampe &eacute;clairait d'une lumi&egrave;re fumeuse, la M&eacute;chain, immobile et muette,
+ne bougeait pas de l'unique chaise. Et rest&eacute; debout, ne voulant point
+avoir l'air d'&ecirc;tre venu sur une menace, Saccard entama tout de suite
+l'affaire Jordan, d'une voix dure et m&eacute;prisante.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, je suis mont&eacute; pour r&eacute;gler une dette d'un de mes r&eacute;dacteurs...
+Le petit Jordan, un tr&egrave;s charmant gar&ccedil;on, que vous poursuivez &agrave; boulets
+rouges, avec une f&eacute;rocit&eacute; vraiment r&eacute;voltante. Ce matin encore,
+parait-il, vous vous &ecirc;tes conduit envers sa femme comme un galant homme
+rougirait de le faire...&raquo;</p>
+
+<p>Saisi d'&ecirc;tre attaqu&eacute; de la sorte, lorsqu'il s'appr&ecirc;tait &agrave; prendre
+l'offensive, Busch perdit pied, oublia l'autre histoire, s'irrita sur
+celle-ci.</p>
+
+<p>&laquo;Les Jordan, vous venez pour les Jordan... il n'y a pas de femme, il n'y
+a pas de galant homme, dans les affaires. Quand on doit, on paie, je ne
+connais que &ccedil;a.... Des bougres qui se fichent de moi depuis des ann&eacute;es,
+dont j'ai eu une peine du diable &agrave; tirer quatre cents francs sou &agrave;
+sou!... Ah! tonnerre de Dieu, oui! je les ferai vendre, je les jetterai
+&agrave; la rue demain matin, si je n'ai pas ce soir, l&agrave;, sur mon bureau, les
+trois cent trente francs quinze centimes qu'ils me doivent encore.&raquo;</p>
+
+<p>Et Saccard, par tactique, pour le mettre hors de lui, ayant dit qu'il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; pay&eacute; quarante fois de cette cr&eacute;ance, qui ne lui avait
+s&ucirc;rement pas co&ucirc;t&eacute; dix francs, il s'&eacute;trangla en effet de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Nous y voil&agrave;! vous n'avez tous que &ccedil;a &agrave; dire.... Et il y a aussi les
+frais, n'est-ce pas? cette dette de trois cents francs qui est mont&eacute;e &agrave;
+plus de sept cents.... Mais est-ce que &ccedil;a me regarde, moi? On ne me paie
+pas, je poursuis. Tant pis si la justice est ch&egrave;re, c'est sa faute!...
+Alors, quand j'ai achet&eacute; une cr&eacute;ance de dix francs, je devrais me faire
+rembourser dix francs, et ce serait fini. Eh bien, et mes risques, et
+mes courses, et mon travail de t&ecirc;te, oui! et mon intelligence?
+Justement, tenez, pour cette affaire Jordan, vous pouvez consulter
+madame, qui est l&agrave;. C'est elle qui s'en est occup&eacute;e. Ah! elle en a fait
+des pas et des d&eacute;marches, elle en a us&eacute; de la chaussure, &agrave; monter les
+escaliers de tous les journaux, d'o&ugrave; on la flanquait &agrave; la porte comme
+une mendiante, sans jamais lui donner l'adresse. Cette affaire, mais
+nous l'avons nourrie pendant des mois, nous y avons r&ecirc;v&eacute;, nous y avons
+travaill&eacute; comme &agrave; un de nos chefs-d'&oelig;uvre, elle me co&ucirc;te une somme
+folle, &agrave; dix sous l'heure seulement!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'exaltait, il montra d'un grand geste les dossiers qui emplissaient
+la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai ici pour plus de vingt millions de cr&eacute;ances, et de tous les &acirc;ges,
+de tous les mondes, d'infimes et de colossales.... Les voulez-vous pour
+un million? je vous les donne. Quand on pense qu'il y a des d&eacute;biteurs
+que je file depuis un quart de si&egrave;cle! Pour obtenir d'eux quelques
+mis&eacute;rables centaines de francs, m&ecirc;me moins parfois, je patiente des
+ann&eacute;es, j'attends qu'ils r&eacute;ussissent ou qu'ils h&eacute;ritent.... Les autres,
+les inconnus, les plus nombreux, dorment l&agrave;, regardez! dans ce coin,
+tout ce tas &eacute;norme. C'est le n&eacute;ant &ccedil;a, ou plut&ocirc;t c'est la mati&egrave;re brute,
+d'o&ugrave; il faut que je tire la vie, je veux dire ma vie, Dieu sait apr&egrave;s
+quelle complication de recherches et d'ennuis!... Et vous voulez que,
+lorsque j'en tiens un enfin, solvable, je ne le saigne pas? Ah! non,
+vous me croiriez trop b&ecirc;te, vous ne seriez pas si b&ecirc;te, vous!&raquo;</p>
+
+<p>Sans s'attarder &agrave; discuter davantage, Saccard tira son portefeuille.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais vous donner deux cents francs, et vous allez me rendre le
+dossier Jordan, avec un acquit de tout compte.&raquo;</p>
+
+<p>Busch sursauta d'exasp&eacute;ration.</p>
+
+<p>&laquo;Deux cents francs, jamais de la vie!... C'est trois cent trente francs
+quinze centimes. Je veux les centimes.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, de sa voix &eacute;gale, avec la tranquille assurance de l'homme qui
+conna&icirc;t la puissance de l'argent, montr&eacute;, &eacute;tal&eacute;, Saccard r&eacute;p&eacute;ta &agrave; deux,
+&agrave; trois reprises:</p>
+
+<p>&laquo;Je vais vous donner deux cents francs...&raquo;</p>
+
+<p>Et le juif, convaincu au fond qu'il &eacute;tait raisonnable de transiger,
+finit par consentir, dans un cri de rage, les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis trop faible. Quel sale m&eacute;tier!... Parole d'honneur! on me
+d&eacute;pouille, on me vole.... Allez! pendant que vous y &ecirc;tes, ne vous g&ecirc;nez
+pas, prenez-en d'autres, oui! fouillez dans le tas, pour vos deux cents
+francs!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, lorsque Busch eut sign&eacute; un re&ccedil;u et &eacute;crit un mot pour l'huissier,
+car le dossier n'&eacute;tait plus chez lui, il souffla un moment devant son
+bureau, tellement secou&eacute;, qu'il aurait laiss&eacute; partir Saccard, sans la
+M&eacute;chain, qui n'avait pas eu un geste ni une parole.</p>
+
+<p>&laquo;Et l'affaire?&raquo; dit-elle.</p>
+
+<p>Il se souvint brusquement, il allait prendre sa revanche. Mais tout ce
+qu'il avait pr&eacute;par&eacute;, son r&eacute;cit, ses questions, a marche savante de
+l'entretien, se trouva emport&eacute; d'un coup, dans sa h&acirc;te d'arriver au
+fait.</p>
+
+<p>&laquo;L'affaire, c'est vrai.... Je vous ai &eacute;crit, monsieur Saccard. Nous avons
+maintenant un vieux compte &agrave; r&eacute;gler ensemble...&raquo;</p>
+
+<p>Il avait allong&eacute; la main pour prendre le dossier Sicardot, qu'il ouvrit
+devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;En 1852, vous &ecirc;tes descendu dans un h&ocirc;tel meubl&eacute; de la rue de la Harpe,
+vous y avez souscrit douze billets de cinquante francs &agrave; une demoiselle
+Rosalie Chavaille, &acirc;g&eacute;e de seize ans, que vous avez violent&eacute;e, un soir,
+dans l'escalier.... Ces billets, les voici. Vous n'en avez pas pay&eacute; un
+seul, car vous &ecirc;tes parti sans laisser d'adresse, avant l'&eacute;ch&eacute;ance du
+premier. Et le pis est qu'ils sont sign&eacute;s d'un faux nom, Sicardot, le
+nom de votre premi&egrave;re femme...&raquo;</p>
+
+<p>Tr&egrave;s p&acirc;le. Saccard &eacute;coutait, regardait. C'&eacute;tait, au milieu d'un
+saisissement inexprimable, tout le pass&eacute; qui s'&eacute;voquait, une sensation
+d'&eacute;croulement, une masse &eacute;norme et confuse qui retombait sur lui. Dans
+cette peur de la premi&egrave;re minute, il perdit la t&ecirc;te, il b&eacute;gaya.</p>
+
+<p>&laquo;Comment savez-vous?... Comment avez-vous &ccedil;a?&raquo;</p>
+
+<p>Puis, de ses mains tremblantes, il se h&acirc;ta de tirer de nouveau son
+portefeuille, n'ayant que l'id&eacute;e de payer, de rentrer en possession de
+ce dossier f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas de frais, n'est-ce pas?... C'est six cents francs.... Oh!
+il y aurait beaucoup &agrave; dire, mais j'aime mieux payer, sans discussion.&raquo;</p>
+
+<p>Et il tendit six billets de banque.</p>
+
+<p>&laquo;Tout &agrave; l'heure! cria Busch, qui repoussa l'argent. Je n'ai pas
+termin&eacute;... Madame, que vous voyez l&agrave;, est la petite-cousine de Rosalie,
+et ces papiers sont &agrave; elle, c'est en son nom que je poursuis le
+remboursement.... Cette pauvre Rosalie est rest&eacute;e infirme, &agrave; la suite de
+votre violence. Elle a eu beaucoup de malheurs, elle est morte dans une
+mis&egrave;re affreuse, chez madame, qui l'avait recueillie.... Madame, si elle
+voulait, pourrait vous raconter des choses...</p>
+
+<p>&mdash;Des choses terribles!&raquo; accentua de sa petite voix la M&eacute;chain, rompant
+son silence.</p>
+
+<p>Effar&eacute;, Saccard se tourna vers elle, l'ayant oubli&eacute;e, tass&eacute;e l&agrave; comme
+une outre d&eacute;gonfl&eacute;e &agrave; demi. Elle l'avait toujours inqui&eacute;t&eacute;, avec son
+louche commerce d'oiseau de carnage sur les valeurs d&eacute;class&eacute;es; et il la
+retrouvait, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; cette histoire d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, la malheureuse, c'est bien f&acirc;cheux, murmura-t-il. Mais, si
+elle est morte, je ne vois vraiment.... Voici toujours les six cents
+francs.&raquo;</p>
+
+<p>Une seconde fois, Busch refusa de prendre la somme.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, c'est que vous ne savez pas encore tout, c'est qu'elle a eu un
+enfant.... Oui, un enfant qui est dans sa quatorzi&egrave;me ann&eacute;e, un enfant
+qui vous ressemble &agrave; un tel point, que vous ne pouvez le renier.&raquo;</p>
+
+<p>Abasourdi, Saccard r&eacute;p&eacute;ta &agrave; plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&laquo;Un enfant, un enfant...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, repla&ccedil;ant d'un geste brusque les six billets de banque dans son
+portefeuille, tout &agrave; coup remis d'aplomb et tr&egrave;s gaillard:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &ccedil;a, dites donc, est-ce que vous vous moquez de moi? S'il y a un
+enfant, je ne vous fiche pas un sou.... Le petit a h&eacute;rit&eacute; de sa m&egrave;re,
+c'est le petit qui aura &ccedil;a et tout ce qu'il voudra par-dessus le
+march&eacute;... Un enfant, mais c'est tr&egrave;s gentil, mais c'est tout naturel, il
+n'y a pas de mal &agrave; avoir un enfant. Au contraire, &ccedil;a me fait beaucoup de
+plaisir, &ccedil;a me rajeunit, parole d'honneur!... O&ugrave; est-il, que j'aille le
+voir? Pourquoi ne me l'avez-vous pas amen&eacute; tout de suite?&raquo;</p>
+
+<p>Stup&eacute;fi&eacute; &agrave; son tour, Busch songeait &agrave; sa longue h&eacute;sitation, aux
+m&eacute;nagements infinis que Mme Caroline prenait pour r&eacute;v&eacute;ler l'existence de
+Victor &agrave; son p&egrave;re. Et, d&eacute;mont&eacute;, il se jeta dans les explications les
+plus violentes, les plus compliqu&eacute;es, l&acirc;chant tout &agrave; la fois, les six
+mille francs d'argent pr&ecirc;t&eacute; et de frais d'entretien que la M&eacute;chain
+r&eacute;clamait, les deux mille francs d'acompte donn&eacute;s par Mme Caroline, les
+instincts &eacute;pouvantables de Victor, son entr&eacute;e &agrave; l'&OElig;uvre du Travail. Et,
+de son c&ocirc;t&eacute;, Saccard sursautait, &agrave; chaque nouveau d&eacute;tail. Comment, six
+mille francs! qui lui disait qu'au contraire on n'avait pas d&eacute;pouill&eacute; le
+gamin? Un acompte de deux mille francs! on avait eu l'audace d'extorquer
+&agrave; une dame de ses amies deux mille francs! mais c'&eacute;tait un vol, un abus
+de confiance! Ce petit, parbleu! on l'avait mal &eacute;lev&eacute;, et l'on voulait
+qu'il pay&acirc;t ceux qui &eacute;taient responsables de cette mauvaise &eacute;ducation!
+On le prenait donc pour un imb&eacute;cile!</p>
+
+<p>&laquo;Pas un sou! cria-t-il, entendez-vous, ne comptez pas tirer un sou de ma
+poche!&raquo;</p>
+
+<p>Busch, bl&ecirc;me, s'&eacute;tait mis debout devant sa table.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ce que nous verrons. Je vous tra&icirc;nerai en justice.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites donc pas de b&ecirc;tises. Vous savez bien que la justice ne
+s'occupe pas de ces choses-l&agrave;... Et, si vous esp&eacute;rez me faire chanter,
+c'est encore plus b&ecirc;te, parce que, moi, je me fiche de tout. Un enfant!
+mais je vous dis que &ccedil;a me flatte!&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme la M&eacute;chain bouchait la porte, il dut la bousculer, l'enjamber,
+pour sortir. Elle suffoquait, elle lui jeta dans l'escalier, de sa voix
+de fl&ucirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Canaille! sans c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez de nos nouvelles!&raquo; hurla Busch, qui referma la porte &agrave; la
+vol&eacute;e.</p>
+
+<p>Saccard &eacute;tait dans un tel &eacute;tat d'excitation, qu'il donna l'ordre &agrave; son
+cocher de rentrer directement, rue Saint-Lazare. Il avait h&acirc;te de voir
+Mme Caroline, il l'aborda sans une g&ecirc;ne, la gronda tout de suite d'avoir
+donn&eacute; les deux mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ma ch&egrave;re amie, jamais on ne l&acirc;che de l'argent comme &ccedil;a...
+Pourquoi diable avez-vous agi sans me consulter?&raquo;</p>
+
+<p>Elle, saisie qu'il s&ucirc;t enfin l'histoire, demeurait muette. C'&eacute;tait bien
+l'&eacute;criture de Busch qu'elle avait reconnue, et maintenant elle n'avait
+plus rien &agrave; cacher, puisqu'un autre venait de lui &eacute;viter le souci de la
+confidence. Cependant, elle h&eacute;sitait toujours, confuse pour cet homme
+qui l'interrogeait si &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai voulu vous &eacute;viter un chagrin.... Ce malheureux enfant &eacute;tait dans
+une telle d&eacute;gradation!... Depuis longtemps, je vous aurais tout racont&eacute;,
+sans un sentiment...</p>
+
+<p>&mdash;Quel sentiment?... Je vous avoue que je ne comprends pas.&raquo;</p>
+
+<p>Elle n'essaya pas de s'expliquer, de s'excuser davantage, envahie d'une
+tristesse, d'une lassitude de tout, elle si courageuse &agrave; vivre; tandis
+que lui continuait &agrave; s'exclamer, enchant&eacute;, vraiment rajeuni.</p>
+
+<p>&laquo;Ce pauvre gamin! je l'aimerai beaucoup, je vous assure.... Vous avez
+tr&egrave;s bien fait de le mettre &agrave; l'&OElig;uvre du Travail, pour le d&eacute;crasser un
+peu. Mais nous allons le retirer de l&agrave;, nous lui donnerons des
+professeurs.... Demain, j'irai le voir, oui! demain, si je ne suis pas
+trop pris.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, il y eut conseil, et deux jours se pass&egrave;rent, puis la
+semaine, sans que Saccard trouv&acirc;t une minute. Il parla de l'enfant
+souvent encore, remettant sa visite, c&eacute;dant au fleuve d&eacute;bord&eacute; qui
+l'emportait. Dans les premiers jours de d&eacute;cembre, le cours de deux mille
+sept cents francs venait d'&ecirc;tre atteint, au milieu de l'extraordinaire
+fi&egrave;vre dont l'acc&egrave;s maladif continuait &agrave; bouleverser la Bourse. Le pis
+&eacute;tait que les nouvelles alarmantes avaient grandi, que la hausse
+s'enrageait, dans un malaise croissant, intol&eacute;rable: d&eacute;sormais, on
+annon&ccedil;ait tout haut la catastrophe fatale, et on montait quand m&ecirc;me, on
+montait sans cesse, par la force obstin&eacute;e d'un de ces prodigieux
+engouements qui se refusent &agrave; l'&eacute;vidence. Saccard ne vivait plus que
+dans la fiction exag&eacute;r&eacute;e de son triomphe, entour&eacute; comme d'une gloire par
+cette averse d'or qu'il faisait pleuvoir sur Paris, assez fin cependant
+pour avoir la sensation du sol min&eacute;, crevass&eacute;, qui mena&ccedil;ait de
+s'effondrer sous lui. Aussi, bien qu'&agrave; chaque liquidation il rest&acirc;t
+victorieux, ne d&eacute;col&eacute;rait-il pas contre les baissiers, dont les pertes
+d&eacute;j&agrave; devaient &ecirc;tre effroyables. Qu'avaient donc ces sales juifs &agrave;
+s'acharner? N'allait-il pas enfin les d&eacute;truire? Et il s'exasp&eacute;rait
+surtout de ce qu'il disait flairer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Gundermann, faisant son
+jeu, d'autres vendeurs, des soldats de l'Universelle, peut-&ecirc;tre, des
+tra&icirc;tres qui passaient &agrave; l'ennemi, &eacute;branl&eacute;s dans leur foi, ayant la h&acirc;te
+de r&eacute;aliser.</p>
+
+<p>Un jour que Saccard exhalait ainsi son m&eacute;contentement devant Mme
+Caroline, celle-ci crut devoir lui tout dire.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, mon ami, que j'ai vendu moi.... Je viens de vendre nos
+derni&egrave;res mille actions au cours de deux mille sept cents.&raquo;</p>
+
+<p>Il resta an&eacute;anti, comme devant la plus noire des trahisons.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez vendu, vous! vous, mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui avait pris les mains, elle les lui serrait, vraiment pein&eacute;e,
+lui rappelant qu'elle et son fr&egrave;re l'avaient averti. Ce dernier, qui
+&eacute;tait toujours &agrave; Rome, &eacute;crivait des lettres pleines d'une mortelle
+inqui&eacute;tude sur cette hausse exag&eacute;r&eacute;e, qu'il ne s'expliquait pas, qu'il
+fallait enrayer &agrave; tout prix, sous peine d'une culbute en plein gouffre.
+La veille encore, elle en avait re&ccedil;u une lui donnant l'ordre formel de
+vendre. Et elle avait vendu.</p>
+
+<p>&laquo;Vous, vous! r&eacute;p&eacute;tait Saccard. C'&eacute;tait vous qui me combattiez, que je
+sentais dans l'ombre! Ce sont vos actions que j'ai d&ucirc; racheter!&raquo;</p>
+
+<p>Il ne s'emportait pas, selon son habitude, et elle souffrait davantage
+de son accablement, elle aurait voulu le raisonner, lui faire abandonner
+cette lutte sans merci qu'un massacre seul pouvait terminer.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, &eacute;coutez-moi.... Songez que nos trois mille titres ont produit
+plus de sept millions et demi. N'est-ce point un gain inesp&eacute;r&eacute;,
+extravagant? Moi, tout cet argent m'&eacute;pouvante, je ne puis croire qu'il
+m'appartienne.... Mais ce n'est d'ailleurs pas de notre int&eacute;r&ecirc;t personnel
+qu'il s'agit. Songez aux int&eacute;r&ecirc;ts de tous ceux qui ont remis leur
+fortune entre vos mains, un effrayant total de millions que vous risquez
+dans la partie. Pourquoi soutenir cette hausse insens&eacute;e, pourquoi
+l'exciter encore? On me dit de tous les c&ocirc;t&eacute;s que la catastrophe est au
+bout, fatalement.... Vous ne pourrez monter toujours, il n'y a aucune
+honte &agrave; ce que les titres reprennent leur valeur r&eacute;elle, et c'est la
+maison solide, c'est le salut.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, violemment, il s'&eacute;tait remis debout.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux le cours de trois mille.... J'ai achet&eacute; et j'ach&egrave;terai encore,
+quitte &agrave; en crever.... Oui! que je cr&egrave;ve, que tout cr&egrave;ve avec moi, si je
+ne fais pas et si je ne maintiens pas le cours de trois mille!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la liquidation du 15 d&eacute;cembre, les cours mont&egrave;rent &agrave; deux mille
+huit cents, &agrave; deux mille neuf cents. Et ce fut le 21 que le cours de
+trois mille vingt francs fut proclam&eacute; &agrave; la Bourse, au milieu d'une
+agitation de foule d&eacute;mente. Il n'y avait plus ni v&eacute;rit&eacute;, ni logique,
+l'id&eacute;e de la valeur &eacute;tait pervertie, au point de perdre tout sens r&eacute;el.
+Le bruit courait que Gundermann, contrairement &agrave; ses habitudes de
+prudence, se trouvait engag&eacute; dans d'effroyables risques, depuis des mois
+qu'il nourrissait la baisse, ses pertes avaient grandi &agrave; chaque
+quinzaine, au fur et &agrave; mesure de la hausse, par sauts &eacute;normes; et l'on
+commen&ccedil;ait &agrave; dire qu'il pourrait bien avoir les reins cass&eacute;s. Toutes les
+cervelles &eacute;taient &agrave; l'envers, on s'attendait &agrave; des prodiges.</p>
+
+<p>Et, &agrave; cette minute supr&ecirc;me, o&ugrave; Saccard, au sommet, sentait trembler la
+terre, dans l'angoisse inavou&eacute;e de la chute, il fut roi. Lorsque sa
+voiture arrivait rue de Londres, devant le palais triomphal de
+l'Universelle, un valet descendait vivement, &eacute;talait un tapis, qui des
+marches du vestibule se d&eacute;roulait sur le trottoir, jusqu'au ruisseau; et
+Saccard alors daignait quitter la voiture, et il faisait son entr&eacute;e, en
+souverain &agrave; qui l'on &eacute;pargne le commun pav&eacute; des rues.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p>A cette fin d'ann&eacute;e, le jour de la liquidation de d&eacute;cembre, la grande
+salle de la Bourse se trouva pleine d&egrave;s midi et demi, dans une
+extraordinaire agitation de voix et de gestes. Depuis quelques semaines,
+d'ailleurs, l'effervescence montait, et elle aboutissait &agrave; cette
+derni&egrave;re journ&eacute;e de lutte, une cohue fi&eacute;vreuse o&ugrave; grondait d&eacute;j&agrave; la
+d&eacute;cisive bataille qui allait s'engager. Dehors, il gelait terriblement;
+mais un clair soleil d'hiver p&eacute;n&eacute;trait, d'un rayon oblique, par le haut
+vitrage, &eacute;gayant tout un c&ocirc;t&eacute; de la salle nue, aux s&eacute;v&egrave;res piliers, &agrave; la
+vo&ucirc;te triste, que gla&ccedil;aient encore des grisailles all&eacute;goriques; tandis
+que des bouches de calorif&egrave;res, tout le long des arcades, soufflaient
+une haleine ti&egrave;de, au milieu du courant froid des portes grillag&eacute;es,
+continuellement battantes.</p>
+
+<p>Le baissier Moser, plus inquiet et plus jaune que de coutume, se heurta
+contre le haussier Pillerault, arrogamment plant&eacute; sur ses hautes jambes
+de h&eacute;ron.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez ce qu'on dit?...&raquo;</p>
+
+<p>Mais il dut &eacute;lever la voix, pour se faire entendre, dans le bruit
+croissant des conversations, un roulement r&eacute;gulier, monotone, pareil &agrave;
+une clameur d'eaux d&eacute;bord&eacute;es, coulant sans fin.</p>
+
+<p>&laquo;On dit que nous aurons la guerre en avril.... &Ccedil;a ne peut pas finir
+autrement, avec ces armements formidables. L'Allemagne ne veut pas nous
+laisser le temps d'appliquer la nouvelle loi militaire que va voter la
+Chambre.... Et, d'ailleurs, Bismarck...&raquo;</p>
+
+<p>Pillerault &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Fichez-moi donc la paix, vous et votre Bismarck!... Moi qui vous parle,
+j'ai caus&eacute; cinq minutes avec lui, cet &eacute;t&eacute;, quand il est venu. Il a l'air
+tr&egrave;s bon gar&ccedil;on.... Si vous n'&ecirc;tes pas content, apr&egrave;s l'&eacute;crasant succ&egrave;s
+de l'Exposition, que vous faut-il? Eh! mon cher, l'Europe enti&egrave;re est &agrave;
+nous.&raquo;</p>
+
+<p>Moser hocha d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment la t&ecirc;te. Et, en phrases que coupaient &agrave; chaque
+seconde les bousculades de la foule, il continua &agrave; dire ses craintes.
+L'&eacute;tat du march&eacute; &eacute;tait trop prosp&egrave;re, d'une prosp&eacute;rit&eacute; pl&eacute;thorique qui
+ne valait rien, pas plus que la mauvaise graisse des gens trop gras.
+Gr&acirc;ce &agrave; l'Exposition, il avait pouss&eacute; trop d'affaires, on s'&eacute;tait
+engou&eacute;, on en arrivait &agrave; la pure d&eacute;mence du jeu. Est-ce que ce n'&eacute;tait
+pas fou, par exemple, l'Universelle &agrave; trois mille trente?</p>
+
+<p>&laquo;Ah! nous y voil&agrave;!&raquo; cria Pillerault.</p>
+
+<p>Et, de tout pr&egrave;s, en accentuant chaque syllabe:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, on finira ce soir &agrave; trois mille soixante.... Vous serez tous
+culbut&eacute;s, c'est moi qui vous le dis.&raquo;</p>
+
+<p>Le baissier, facilement impressionnable pourtant, eut un petit
+sifflement de d&eacute;fi. Et il regarda en l'air, pour marquer sa fausse
+tranquillit&eacute; d'&acirc;me, il resta un moment &agrave; examiner les quelques t&ecirc;tes de
+femme, qui se penchaient, l&agrave;-haut, &agrave; la galerie du t&eacute;l&eacute;graphe, &eacute;tonn&eacute;es
+du spectacle de cette salle, o&ugrave; elles ne pouvaient entrer. Des &eacute;cussons
+portaient des noms de villes, les chapiteaux et les corniches
+allongeaient une perspective bl&ecirc;me, que des infiltrations avaient tach&eacute;e
+de jaune.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! c'est vous!&raquo; reprit Moser en baissant la t&ecirc;te et en
+reconnaissant Salmon, qui souriait devant lui, de son &eacute;ternel et profond
+sourire.</p>
+
+<p>Puis, troubl&eacute;, voyant dans ce sourire une approbation donn&eacute;e aux
+renseignements de Pillerault:</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, si vous savez quelque chose, dites-le.... Moi, mon raisonnement
+est simple. Je suis avec Gundermann, parce que Gundermann, n'est-ce pas?
+c'est Gundermann.... &Ccedil;a finit toujours bien, avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pillerault ricanant, qui vous dit que Gundermann est &agrave; la
+baisse?&raquo;</p>
+
+<p>Du coup, Moser arrondit des yeux effar&eacute;s. Depuis longtemps, le gros
+comm&eacute;rage de la Bourse &eacute;tait que Gundermann guettait Saccard, qu'il
+nourrissait la baisse contre l'Universelle, en attendant d'&eacute;trangler
+celle-ci, &agrave; quelque fin de mois, d'un effort brusque, lorsque l'heure
+serait venue d'&eacute;craser le march&eacute; sous ses millions; et, si cette journ&eacute;e
+s'annon&ccedil;ait si chaude, c'&eacute;tait que tous croyaient, r&eacute;p&eacute;taient que la
+bataille allait enfin &ecirc;tre pour ce jour-l&agrave;, une de ces batailles sans
+merci o&ugrave; l'une des deux arm&eacute;es reste par terre, d&eacute;truite. Mais est-ce
+qu'on &eacute;tait jamais certain, dans ce monde de mensonge et de ruse? Les
+choses les plus s&ucirc;res, les plus annonc&eacute;es &agrave; l'avance, devenaient, au
+moindre souffle, des sujets de doute pleins d'angoisse.</p>
+
+<p>&laquo;Vous niez l'&eacute;vidence, murmura Moser. Sans doute, je n'ai pas vu les
+ordres, et on ne peut rien affirmer.... Hein? Salmon, qu'est-ce que vous
+en dites? Gundermann ne peut pas l&acirc;cher, que diable!&raquo;</p>
+
+<p>Et il ne savait que croire devant le sourire silencieux de Salmon qui
+lui semblait s'amincir, d'une finesse extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! reprit-il, en d&eacute;signant du menton un gros homme qui passait, si
+celui-l&agrave; voulait parler, je ne serais pas en peine. Il voit clair.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le c&eacute;l&egrave;bre Amadieu, qui vivait toujours sur sa r&eacute;ussite, dans
+l'affaire des mines de Selsis, les actions achet&eacute;es &agrave; quinze francs, en
+un coup d'ent&ecirc;tement imb&eacute;cile, revendues plus tard avec un b&eacute;n&eacute;fice
+d'une quinzaine de millions, sans qu'il e&ucirc;t rien pr&eacute;vu ni calcul&eacute;, au
+hasard. On le v&eacute;n&eacute;rait pour ses grandes capacit&eacute;s financi&egrave;res, une
+v&eacute;ritable cour le suivait, en t&acirc;chant de surprendre ses moindres paroles
+et en jouant dans le sens qu'elles semblaient indiquer.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! s'&eacute;cria Pillerault, tout &agrave; sa th&eacute;orie favorite du casse-cou, le
+mieux est encore de suivre son id&eacute;e, au petit bonheur.... Il n'y a que la
+chance. On a de la chance ou l'on n'a pas de chance. Alors, quoi? il ne
+faut pas r&eacute;fl&eacute;chir. Moi, chaque fois que j'ai r&eacute;fl&eacute;chi, j'ai failli y
+rester.... Tenez! tant que je verrai ce monsieur-l&agrave; solide &agrave; son poste,
+avec son air de gaillard qui veut tout manger, j'ach&egrave;terai.&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste, il avait montr&eacute; Saccard, qui venait d'arriver et qui
+s'installait &agrave; sa place habituelle, contre le pilier de la premi&egrave;re
+arcade de gauche. Comme tous les chefs de maison importante, il avait
+ainsi une place connue, o&ugrave; les employ&eacute;s et les clients &eacute;taient certains
+de le trouver, les jours de Bourse. Gundermann seul affectait de ne
+jamais mettre les pieds dans la grande salle; il n'y envoyait m&ecirc;me pas
+un repr&eacute;sentant officiel; mais on y sentait une arm&eacute;e &agrave; lui, il y
+r&eacute;gnait en ma&icirc;tre absent et souverain, par la l&eacute;gion innombrable des
+remisiers, des agents qui apportaient ses ordres, sans compter ses
+cr&eacute;atures, si nombreuses, que tout homme pr&eacute;sent &eacute;tait peut-&ecirc;tre le
+myst&eacute;rieux soldat de Gundermann. Et c'&eacute;tait contre cette arm&eacute;e
+insaisissable et partout agissante que luttait Saccard, en personne, &agrave;
+front d&eacute;couvert. Derri&egrave;re lui, dans l'angle du pilier, il y avait un
+banc, mais il ne s'y asseyait jamais, debout pendant les deux heures du
+march&eacute;, comme d&eacute;daigneux de la fatigue. Parfois, aux minutes d'abandon,
+il s'appuyait simplement du coude &agrave; la pierre, que la salissure de tous
+les contacts, &agrave; hauteur d'homme, avait noircie et polie; et dans la
+nudit&eacute; blafarde du monument il y avait m&ecirc;me l&agrave; un d&eacute;tail
+caract&eacute;ristique, cette bande de crasse luisante, contre les portes,
+contre les murs, dans les escaliers, dans la salle, un soubassement
+immonde, la sueur accumul&eacute;e des g&eacute;n&eacute;rations de joueurs et de voleurs.
+Tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant, tr&egrave;s correct, ainsi que tous les boursiers, avec son drap
+fin et son linge &eacute;blouissant, Saccard avait la mine aimable et repos&eacute;e
+d'un homme sans pr&eacute;occupations, au milieu de ces murs bord&eacute;s de noir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, dit Moser en &eacute;touffant sa voix, qu'on l'accuse de soutenir
+la hausse par des achats consid&eacute;rables. Si l'Universelle joue sur ses
+propres actions, elle est fichue.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Pillerault protestait.</p>
+
+<p>&laquo;Encore un cancan!... Est-ce qu'on peut dire au juste qui vend et qui
+ach&egrave;te.... Il est l&agrave; pour les clients de sa maison, ce qui est bien
+naturel. Et il y est aussi pour son propre compte, car il doit jouer.&raquo;</p>
+
+<p>Moser, d'ailleurs, n'insista pas. Personne encore, &agrave; la Bourse, n'aurait
+os&eacute; affirmer la terrible campagne men&eacute;e par Saccard, ces achats qu'il
+faisait pour le compte de la soci&eacute;t&eacute;, sous le couvert d'hommes de
+paille, Sabatani, Jantrou, d'autres encore, surtout des employ&eacute;s de sa
+direction. Une rumeur seulement courait, chuchot&eacute;e &agrave; l'oreille,
+d&eacute;mentie, toujours renaissante, quoique sans preuve possible. D'abord,
+il n'avait fait que soutenir les cours avec prudence, revendant d&egrave;s
+qu'il pouvait, afin de ne pas trop immobiliser les capitaux et encombrer
+les caisses de titres. Mais il &eacute;tait maintenant entra&icirc;n&eacute; par la lutte,
+et il avait pr&eacute;vu, ce jour-l&agrave;, la n&eacute;cessit&eacute; d'achats exag&eacute;r&eacute;s, s'il
+voulait rester ma&icirc;tre du champ de bataille. Ses ordres &eacute;taient donn&eacute;s,
+il affectait son calme souriant des jours ordinaires, malgr&eacute; son
+incertitude sur le r&eacute;sultat final et le trouble qu'il &eacute;prouvait, &agrave;
+s'engager ainsi de plus en plus dans une voie qu'il savait
+effroyablement dangereuse.</p>
+
+<p>Brusquement, Moser, qui &eacute;tait all&eacute; r&ocirc;der derri&egrave;re le dos du c&eacute;l&egrave;bre
+Amadieu, en grande conf&eacute;rence avec un petit homme chafouin, revint tr&egrave;s
+exalt&eacute;, b&eacute;gayant:</p>
+
+<p>&laquo;Je l'ai entendu, entendu de mes oreilles.... Il a dit que les ordres de
+vente de Gundermann d&eacute;passaient dix millions.... Oh! je vends, je vends,
+je vendrais jusqu'&agrave; ma chemise!</p>
+
+<p>&mdash;Dix millions, fichtre! murmura Pillerault, la voix un peu alt&eacute;r&eacute;e.
+C'est une vraie guerre au couteau.&raquo;</p>
+
+<p>Et, dans la clameur roulante qui croissait, grossie de toutes les
+conversations particuli&egrave;res, il n'y avait plus que ce duel f&eacute;roce entre
+Gundermann et Saccard. On ne distinguait pas les paroles, mais le bruit
+en &eacute;tait fait, c'&eacute;tait cela seul qui grondait si haut, l'ent&ecirc;tement
+calme et logique de l'un &agrave; vendre, l'enfi&egrave;vrement de passion &agrave; toujours
+acheter, qu'on soup&ccedil;onnait chez l'autre. Les nouvelles contradictoires
+qui circulaient, murmur&eacute;es d'abord, finissaient par des &eacute;clats de
+trompette. D&egrave;s qu'ils ouvraient la bouche, les uns criaient, pour se
+faire entendre au milieu du vacarme; tandis que d'autres, pleins de
+myst&egrave;re, se penchaient &agrave; l'oreille de leurs interlocuteurs, parlaient
+tr&egrave;s bas m&ecirc;me quand ils n'avaient rien &agrave; dire.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! je garde mes positions &agrave; la hausse! reprit Pillerault, d&eacute;j&agrave;
+raffermi. Il fait un soleil trop beau, tout va monter encore.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va crouler, r&eacute;pliqua Moser avec son obstination dolente. La pluie
+n'est pas loin, j'ai eu une crise cette nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Mais le sourire de Salmon, qui les &eacute;coutait &agrave; tour de r&ocirc;le, devint si
+aigu, que tous deux rest&egrave;rent m&eacute;contents, sans certitude possible.
+Est-ce que ce diable d'homme, si extraordinairement fort, si profond et
+si discret, avait trouv&eacute; une troisi&egrave;me fa&ccedil;on de jouer, en ne se mettant
+ni &agrave; la hausse ni &agrave; la baisse?</p>
+
+<p>Saccard, &agrave; son pilier, voyait grossir autour de lui la cohue de ses
+flatteurs et de ses clients. Continuellement, des mains se tendaient, et
+il les serrait toutes, avec la m&ecirc;me facilit&eacute; heureuse, mettant dans
+chaque &eacute;treinte de ses doigts une promesse de triomphe. Certains
+accouraient, &eacute;changeaient un mot, repartaient ravis. Beaucoup
+s'ent&ecirc;taient, ne le l&acirc;chaient plus, glorieux d'&ecirc;tre de son groupe.
+Souvent il se montrait aimable, sans se rappeler le nom des gens qui lui
+parlaient. Ainsi, il fallut que le capitaine Chave lui nomm&acirc;t Maugendre,
+pour qu'il reconn&ucirc;t celui-ci. Le capitaine, remis avec son beau-fr&egrave;re,
+le poussait &agrave; vendre; mais la poign&eacute;e de main du directeur suffit &agrave;
+enflammer Maugendre d'un espoir sans limite. Ensuite, ce fut S&eacute;dille,
+l'administrateur, le grand marchand de soie, qui voulut avoir une
+consultation d'une minute. Sa maison de commerce p&eacute;riclitait, toute sa
+fortune &eacute;tait li&eacute;e &agrave; celle de l'Universelle, &agrave; ce point que la baisse
+possible devait &ecirc;tre pour lui un &eacute;croulement; et, anxieux, d&eacute;vor&eacute; de sa
+passion, ayant d'autres ennuis du c&ocirc;t&eacute; de son fils Gustave qui ne
+r&eacute;ussissait gu&egrave;re chez Mazaud, il &eacute;prouvait le besoin d'&ecirc;tre rassur&eacute;,
+encourag&eacute;. D'une tape sur l'&eacute;paule, Saccard le renvoya, plein de foi et
+d'ardeur. Puis, il y eut tout un d&eacute;fil&eacute; Kolb, le banquier, qui avait
+r&eacute;alis&eacute; depuis longtemps, mais qui m&eacute;nageait le hasard; le marquis de
+Bohain, qui, avec sa condescendance hautaine de grand seigneur,
+affectait de fr&eacute;quenter la Bourse, par curiosit&eacute; et d&eacute;s&oelig;uvrement; Huret
+lui-m&ecirc;me, incapable de rester f&acirc;ch&eacute;, trop souple pour n'&ecirc;tre pas l'ami
+des gens jusqu'au jour de l'engloutissement final, venant voir s'il n'y
+avait plus rien &agrave; ramasser. Mais Daigremont parut, tous s'&eacute;cart&egrave;rent. Il
+&eacute;tait tr&egrave;s puissant, on remarqua son amabilit&eacute;, la fa&ccedil;on dont il
+plaisanta, d'un air de camaraderie confiante. Les haussiers rayonnaient,
+car il avait la r&eacute;putation d'un homme adroit, qui savait sortir des
+maisons aux premiers craquements des planchers; et il devenait certain
+que l'Universelle ne craquait pas encore.. D'autres enfin circulaient,
+qui &eacute;changeaient simplement un coup d'&oelig;il avec Saccard, les hommes &agrave;
+lui, les employ&eacute;s charg&eacute;s de donner les ordres, achetant aussi pour leur
+propre compte, dans la rage de jeu dont l'&eacute;pid&eacute;mie d&eacute;cimait le personnel
+de la rue de Londres, toujours aux aguets, l'oreille aux serrures, en
+chasse des renseignements. Ce fut ainsi que, deux fois, Sabatani passa,
+avec sa gr&acirc;ce molle d'Italien m&acirc;tin&eacute; d'Oriental, en affectant de ne pas
+m&ecirc;me voir le patron; tandis que Jantrou, immobile &agrave; quelques pas,
+tournant le dos, semblait tout &agrave; la lecture des d&eacute;p&ecirc;ches des Bourses
+&eacute;trang&egrave;res, affich&eacute;es dans des cadres grillag&eacute;s. Le remisier Massias,
+qui, toujours courant, bouscula le groupe, eut un petit signe de t&ecirc;te,
+pour rendre sans doute une r&eacute;ponse, quelque commission vivement faite.
+Et, &agrave; mesure que l'heure de l'ouverture approchait, le pi&eacute;tinement sans
+fin, le double courant de foule, sillonnant la salle, l'emplissait des
+secousses profondes et du retentissement d'une mar&eacute;e haute.</p>
+
+<p>On attendait le premier cours.</p>
+
+<p>A la corbeille, Mazaud et Jacoby, sortant du cabinet des agents de
+change, venaient d'entrer, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, d'un air de correcte
+confraternit&eacute;. Ils se savaient pourtant adversaires dans la lutte sans
+merci qui se livrait depuis des semaines, et qui pouvait finir par la
+ruine de l'un d'eux. Mazaud, petit, avec sa taille mince de joli homme,
+&eacute;tait d'une vivacit&eacute; gaie, o&ugrave; se retrouvait sa chance si heureuse
+jusque-l&agrave;, cette chance qui l'avait fait h&eacute;riter, &agrave; trente-deux ans, de
+la charge d'un de ses oncles; tandis que Jacoby, ancien fond&eacute; de
+pouvoir, devenu agent &agrave; l'anciennet&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; des clients qui le
+commanditaient, avait le ventre &eacute;paissi et le pas lourd de ses soixante
+ans, grand gaillard grisonnant et chauve, &eacute;talant une large face de bon
+diable jouisseur. Et tous deux, leurs carnets &agrave; la main, causaient du
+beau temps, comme s'ils n'avaient pas tenu l&agrave;, sur ces quelques
+feuilles, les millions qu'ils allaient &eacute;changer, ainsi que des coups de
+feu, dans la meurtri&egrave;re m&ecirc;l&eacute;e de l'offre et de la demande.</p>
+
+<p>&laquo;Hein? une jolie gel&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! imaginez-vous, je suis venu &agrave; pied, tant c'&eacute;tait charmant!&raquo;</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s devant la corbeille, le vaste bassin circulaire, encore net des
+papiers inutiles, des fiches qu'on y jette, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent un instant,
+appuy&eacute;s &agrave; la rampe de velours rouge qui l'entoure, continuant &agrave; se dire
+des choses banales et interrompues, tout en guettant de l'&oelig;il les
+alentours.</p>
+
+<p>Les quatre trav&eacute;es, en forme de croix, ferm&eacute;es par des grilles, sorte
+d'&eacute;toile &agrave; quatre branches ayant pour centre la corbeille, &eacute;tait le lieu
+sacr&eacute; interdit au public; et, entre les branches, en avant, il y avait
+d'un c&ocirc;t&eacute; un autre compartiment, o&ugrave; se trouvaient les commis du
+comptant, que dominaient les trois coteurs, assis sur de hautes chaises,
+devant leurs immenses registres; tandis que, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, un
+compartiment plus petit, ouvert celui-l&agrave;, nomm&eacute; &laquo;la guitare&raquo;, &agrave; cause de
+sa forme sans doute, permettait aux employ&eacute;s et aux sp&eacute;culateurs de se
+mettre en contact direct avec les agents. Derri&egrave;re, dans l'angle form&eacute;
+par deux autres branches, se tenait, en pleine foule, le march&eacute; des
+rentes fran&ccedil;aises, o&ugrave; chaque agent &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;, ainsi qu'au march&eacute;
+du comptant, par un commis sp&eacute;cial, ayant son carnet distinct; car les
+agents de change, autour de la corbeille, ne s'occupent exclusivement
+que des march&eacute;s &agrave; terme, tout entiers &agrave; la grande besogne effr&eacute;n&eacute;e du
+jeu.</p>
+
+<p>Mais, apercevant, dans la trav&eacute;e de gauche, son fond&eacute; de pouvoir
+Berthier qui lui faisait un signe, Mazaud alla &eacute;changer avec lui
+quelques mots &agrave; demi-voix, les fond&eacute;s de pouvoir n'ayant que le droit
+d'&ecirc;tre dans les trav&eacute;es, &agrave; distance respectueuse de la rampe de velours
+rouge, qu'aucune main profane ne saurait toucher. Chaque jour, Mazaud
+venait ainsi &agrave; la Bourse avec Berthier et ses deux commis, celui du
+comptant et celui de la rente, auxquels se joignait le plus souvent le
+liquidateur de la charge; sans compter l'employ&eacute; aux d&eacute;p&ecirc;ches qui &eacute;tait
+toujours le petit Flory, la face de plus en plus enfouie dans son
+&eacute;paisse barbe, d'o&ugrave; ne sortait que l'&eacute;clat de ses yeux tendres. Depuis
+son gain de dix mille francs, au lendemain de Sadowa, Flory, affol&eacute; par
+les exigences de Chuchu devenue capricieuse et d&eacute;vorante, jouait
+&eacute;perdument &agrave; son compte, sans calcul aucun d'ailleurs, tout au jeu de
+Saccard qu'il suivait avec une foi aveugle. Les ordres qu'il
+connaissait, les t&eacute;l&eacute;grammes qui lui passaient par les mains,
+suffisaient &agrave; le guider. Et, justement, comme il descendait en courant
+du t&eacute;l&eacute;graphe, install&eacute; au premier &eacute;tage, les deux mains pleines de
+d&eacute;p&ecirc;ches il dut faire appeler par un garde Mazaud, qui l&acirc;cha Berthier,
+pour venir contre la guitare.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, faut-il aujourd'hui les d&eacute;pouiller et les classer?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, si elles arrivent ainsi en masse.... Qu'est-ce que c'est
+que tout &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de l'Universelle, des ordres d'achat, presque toutes.&raquo;</p>
+
+<p>L'agent, d'une main exerc&eacute;e, feuilletait les d&eacute;p&ecirc;ches, visiblement
+satisfait. Tr&egrave;s engag&eacute; avec Saccard, qu'il reportait depuis longtemps
+pour des sommes consid&eacute;rables, ayant encore re&ccedil;u de lui, le matin m&ecirc;me,
+des ordres d'achat &eacute;normes, il avait fini par &ecirc;tre l'agent en titre de
+l'Universelle. Et, quoique sans grosse inqui&eacute;tude jusque-l&agrave;, cet
+engouement persistant du public, ces achats ent&ecirc;t&eacute;s, malgr&eacute;
+l'exag&eacute;ration des cours, le rassuraient, un nom le frappa, parmi les
+signataires des d&eacute;p&ecirc;ches, celui de Fayeux, ce receveur de rentes de
+Vend&ocirc;me, qui devait s'&ecirc;tre fait une client&egrave;le extr&ecirc;mement nombreuse de
+petits acheteurs, parmi les fermiers, les d&eacute;votes et les pr&ecirc;tres de sa
+province, car il ne se passait pas de semaine, sans qu'il envoy&acirc;t ainsi
+t&eacute;l&eacute;grammes sur t&eacute;l&eacute;grammes.</p>
+
+<p>&laquo;Donnez &ccedil;a au comptant, dit Mazaud &agrave; Flory. Et n'attendez pas qu'on vous
+descende les d&eacute;p&ecirc;ches, n'est-ce pas? Restez l&agrave;-haut, prenez-les
+vous-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Flory alla s'accouder &agrave; la balustrade du comptant, criant &agrave; toute voix:</p>
+
+<p>&laquo;Mazaud! Mazaud!&raquo;</p>
+
+<p>Et ce fut Gustave S&eacute;dille qui s'approcha; car, &agrave; la Bourse, les employ&eacute;s
+perdent leur nom, n'ont plus que le nom de l'agent qu'ils repr&eacute;sentent.
+Flory, lui aussi, s'appelait Mazaud. Apr&egrave;s avoir quitt&eacute; la charge
+pendant pr&egrave;s de deux ans, Gustave venait d'y rentrer, afin de d&eacute;cider
+son p&egrave;re &agrave; payer ses dettes; et, ce jour-l&agrave;, en l'absence du commis
+principal, il se trouvait charg&eacute; du comptant, ce qui l'amusait. Flory
+s'&eacute;tant pench&eacute; &agrave; son oreille, tous deux convinrent de n'acheter pour
+Fayeux qu'au dernier cours, apr&egrave;s avoir jou&eacute; pour eux sur ses ordres,
+n'achetant et en revendant d'abord au nom de leur homme de paille
+habituel, de fa&ccedil;on &agrave; toucher la diff&eacute;rence, puisque la hausse leur
+semblait certaine.</p>
+
+<p>Cependant, Mazaud revint vers la corbeille. Mais, &agrave; chaque pas, un garde
+lui remettait, de la part de quelque client qui n'avait pu s'approcher,
+une fiche, o&ugrave; un ordre &eacute;tait griffonn&eacute; au crayon. Chaque agent avait sa
+fiche particuli&egrave;re, d'une couleur sp&eacute;ciale, rouge, jaune, bleue, verte,
+afin qu'on p&ucirc;t la reconna&icirc;tre ais&eacute;ment. Celle de Mazaud &eacute;tait verte
+couleur de l'esp&eacute;rance; et les petits papiers verts continuaient &agrave;
+s'amasser entre ses doigts, dans le continuel va-et-vient des gardes,
+qui les prenaient au bout des trav&eacute;es, de la main des employ&eacute;s et des
+sp&eacute;culateurs, tous pourvus d'une provision de ces fiches, de fa&ccedil;on &agrave;
+gagner du temps. Comme il s'arr&ecirc;tait de nouveau devant la rampe de
+velours, il y retrouva Jacoby, qui, lui &eacute;galement, tenait une poign&eacute;e de
+fiches, sans cesse grossie, des fiches rouges, d'un rouge frais de sang
+r&eacute;pandu: sans doute des ordres de Gundermann et de ses fid&egrave;les, car
+personne n'ignorait que Jacoby, dans le massacre qui se pr&eacute;parait, &eacute;tait
+l'agent des baissiers, le principal ex&eacute;cuteur des hautes &oelig;uvres de la
+banque juive. Et il causait maintenant avec un autre agent, Delarocque,
+son beau-fr&egrave;re, un chr&eacute;tien qui avait &eacute;pous&eacute; une juive, un gros homme
+roux et trapu, tr&egrave;s chauve, lanc&eacute; dans le monde des cercles, connu pour
+recevoir les ordres de Daigremont, lequel s'&eacute;tait f&acirc;ch&eacute; depuis peu avec
+Jacoby, comme autrefois avec Mazaud. L'histoire que Delarocque
+racontait, une histoire grasse de femme rentr&eacute;e chez son mari sans
+chemise, allumait ses petits yeux clignotants, tandis qu'il agitait,
+dans une mimique passionn&eacute;e, son carnet, d'o&ugrave; d&eacute;bordait le paquet de ses
+fiches, bleues celles-ci, d'un bleu tendre de ciel d'avril.</p>
+
+<p>&laquo;M. Massias vous demande&raquo;, vint dire un garde &agrave; Mazaud.</p>
+
+<p>Vivement, ce dernier retourna au bout de la trav&eacute;e.</p>
+
+<p>Le remisier, compl&egrave;tement &agrave; la solde de l'Universelle, lui apportait des
+nouvelles de la coulisse, qui fonction ait d&eacute;j&agrave; sous le p&eacute;ristyle,
+malgr&eacute; la terrible gel&eacute;e. Quelques sp&eacute;culateurs se risquaient quand
+m&ecirc;me, rentraient par moments se chauffer dans la salle; pendant que les
+coulissiers, au fond d'&eacute;pais paletots, les collets de fourrure relev&eacute;s,
+tenaient bon, en cercle comme d'habitude, au-dessous de l'horloge,
+s'animant, criant, gesticulant si fort qu'ils ne sentaient pas le froid.
+Et le petit Nathansohn se montrait parmi les plus actifs, en train de
+devenir un gros monsieur, favoris&eacute; par la chance, depuis le jour, o&ugrave;,
+simple petit employ&eacute; d&eacute;missionnaire du Cr&eacute;dit Mobilier, il avait eu
+l'id&eacute;e de louer une chambre et d'ouvrir un guichet.</p>
+
+<p>D'une voix rapide, Massias expliqua que, les cours ayant l'air de
+fl&eacute;chir, sous le paquet de valeurs dont les baissiers accablaient le
+march&eacute;, Cassard venait d'avoir l'id&eacute;e d'op&eacute;rer &agrave; la coulisse, pour
+influer sur le premier cours officiel de la corbeille. L'Universelle
+avait cl&ocirc;tur&eacute; la veille, &agrave; 3 030 francs; et il avait fait donner l'ordre
+&agrave; Nathansohn d'acheter cent titres, qu'un autre coulissier devait offrir
+&agrave; 3 035 francs. C'&eacute;tait cinq francs de majoration.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! le cours nous arrivera&raquo;, dit Mazaud.</p>
+
+<p>Et il revint parmi le groupe des agents, qui se trouvaient au complet.
+Les soixante &eacute;taient l&agrave;, faisant d&eacute;j&agrave; entre eux, malgr&eacute; le r&egrave;glement,
+les affaires au cours moyen, en attendant le coup de cloche
+r&eacute;glementaire. Les ordres donn&eacute;s &agrave; un cours fix&eacute; d'avance n'influaient
+pas sur le march&eacute;, puisqu'il fallait attendre ce cours; tandis que les
+ordres au mieux, ceux dont on laissait la libre ex&eacute;cution au flair de
+l'agent, d&eacute;terminaient la continuelle oscillation des cotes diff&eacute;rentes.
+Un bon agent &eacute;tait fait de finesse et de prescience, de cervelle prompte
+et de muscles agiles, car la rapidit&eacute; assurait souvent le succ&egrave;s; sans
+compter la n&eacute;cessit&eacute; des belles relations dans la haute banque, des
+renseignements ramass&eacute;s un peu partout, des d&eacute;p&ecirc;ches re&ccedil;ues des Bourses
+fran&ccedil;aises et &eacute;trang&egrave;res, avant tout autre. Et il fallait encore une
+voix solide, pour crier fort.</p>
+
+<p>Mais une heure sonna, la vol&eacute;e de la cloche passa en coup de vent sur la
+houle violente des t&ecirc;tes; et la derni&egrave;re vibration n'&eacute;tait pas &eacute;teinte,
+que Jacoby, les deux mains appuy&eacute;es sur le velours, jetait d'une voix
+mugissante, la plus forte de la compagnie:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai de l'Universelle.... J'ai de l'Universelle...&raquo;</p>
+
+<p>Il ne fixait pas de prix, attendant la demande. Les soixante s'&eacute;taient
+rapproch&eacute;s et formaient le cercle autour de la corbeille, o&ugrave; d&eacute;j&agrave;
+quelques fiches jet&eacute;es faisaient des taches de couleurs vives. Face &agrave;
+face, ils se d&eacute;visageaient tous, se t&acirc;taient comme les duellistes au
+d&eacute;but d'une affaire, tr&egrave;s press&eacute;s de voir s'&eacute;tablir le premier cours.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai de l'Universelle, r&eacute;p&eacute;tait la basse grondante de Jacoby. J'ai de
+l'Universelle.</p>
+
+<p>&mdash;A quel cours, l'Universelle?&raquo; demanda Mazaud d'une voix mince, mais si
+aigu&euml;, qu'elle dominait celle de son coll&egrave;gue, comme un chant de fl&ucirc;te
+s'entend au-dessus d'un accompagnement de violoncelle.</p>
+
+<p>Et Delarocque proposa le cours de la veille.</p>
+
+<p>&laquo;A 3 030, je prends l'Universelle.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, tout de suite, un autre agent rench&eacute;rit.</p>
+
+<p>&laquo;A 3 035, envoyez l'Universelle.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le cours de la coulisse qui arrivait, emp&ecirc;chant l'arbitrage que
+Delarocque devait pr&eacute;parer: un achat &agrave; la corbeille et une vente prompte
+&agrave; la coulisse, pour empocher les cinq francs de hausse. Aussi Mazaud se
+d&eacute;cida-t-il, certain d'&ecirc;tre approuv&eacute; par Saccard.</p>
+
+<p>&laquo;A 3040, je prends.... Envoyez l'Universelle &agrave; 3040.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? dut demander Jacoby.</p>
+
+<p>&mdash;Trois cents.&raquo;</p>
+
+<p>Tous deux &eacute;crivirent un bout de ligne sur leur carnet, et le march&eacute;
+&eacute;tait conclu, le premier cours se trouvait fix&eacute;, avec une hausse de dix
+francs sur le cours de la veille. Mazaud se d&eacute;tacha, alla donner le
+chiffre &agrave; celui des coteurs qui avait l'Universelle sur son registre.
+Alors, pendant vingt minutes, ce fut une v&eacute;ritable &eacute;cluse l&acirc;ch&eacute;e les
+cours des autres valeurs s'&eacute;taient &eacute;galement &eacute;tablis, tout le paquet des
+affaires apport&eacute;es par les agents, se concluait, sans grandes
+variations. Et, cependant, les coteurs, haut perch&eacute;s, pris entre le
+vacarme de la corbeille et celui du comptant, qui fonctionnait
+fi&eacute;vreusement lui aussi, avaient grand-peine &agrave; inscrire toutes les cotes
+nouvelles que venaient leur jeter les agents et les commis. En arri&egrave;re,
+la rente &eacute;galement faisait rage. Depuis que le march&eacute; &eacute;tait ouvert, la
+foule ne ronflait plus seule, avec le bruit continu des grandes eaux;
+et, sur ce grondement formidable, s'&eacute;levaient maintenant les cris
+discordants de l'offre et de la demande, un glapissement
+caract&eacute;ristique, qui montait, descendait, s'arr&ecirc;tait pour reprendre en
+notes in&eacute;gales et d&eacute;chir&eacute;es, ainsi que des appels d'oiseaux pillards
+dans la temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>Saccard souriait, debout pr&egrave;s de son pilier. Sa cour avait augment&eacute;
+encore, la hausse de dix francs sur l'Universelle venait d'&eacute;motionner la
+Bourse, car on y pronostiquait depuis longtemps une d&eacute;b&acirc;cle pour le jour
+de la liquidation. Huret s'&eacute;tait rapproch&eacute; avec S&eacute;dille et Kolb, en
+affectant de regretter tout haut sa prudence, qui lui avait fait vendre
+ses actions, d&egrave;s le cours de 2 500; tandis que Daigremont, l'air
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, promenant &agrave; son bras le marquis de Bohain, lui expliquait
+gaiement la d&eacute;faite de son &eacute;curie, aux courses d'automne. Mais, surtout,
+Maugendre triomphait, accablait le capitaine Chave, obstin&eacute; quand m&ecirc;me
+dans son pessimisme, disant qu'il fallait attendre la fin. Et la m&ecirc;me
+sc&egrave;ne se reproduisait entre Pillerault vantard et Moser m&eacute;lancolique,
+l'un radieux de cette folie de la hausse, l'autre serrant les poings,
+parlant de cette hausse te tue, imb&eacute;cile, comme d'une b&ecirc;te enrag&eacute;e qu'on
+finirait pourtant bien par abattre.</p>
+
+<p>Une heure se passa, les cours restaient &agrave; peu pr&egrave;s les m&ecirc;mes, les
+affaires continuaient &agrave; la corbeille, moins drues, au fur et &agrave; mesure
+que les ordres nouveaux et les d&eacute;p&ecirc;ches les apportaient. Il y avait
+ainsi, vers le milieu de chaque Bourse, une sorte de ralentissement,
+l'accalmie des transactions courantes, en attendant la lutte d&eacute;cisive du
+dernier cours. Pourtant, on entendait toujours le mugissement de Jacoby,
+que coupaient les notes aigu&euml;s de Mazaud, engag&eacute;s l'un et l'autre, dans
+des op&eacute;rations &agrave; prime. &laquo;J'ai de l'Universelle &agrave; 3040, dont 15... Je
+prends de l'Universelle &agrave; 3040, dont 10... Combien?... Vingt-cinq...
+Envoyez!&raquo; Ce devaient &ecirc;tre des ordres de Fayeux que Mazaud ex&eacute;cutait,
+car beaucoup de joueurs de province, pour limiter leur perte, avant
+d'oser se lancer dans le ferme, achetaient et vendaient &agrave; prime. Puis,
+brusquement, une rumeur courut, des voix saccad&eacute;es s'&eacute;lev&egrave;rent:
+l'Universelle venait de baisser de cinq francs; et, coup sur coup, elle
+baissa de dix francs, de quinze francs, elle tomba &agrave; 3 025.</p>
+
+<p>Justement, &agrave; ce moment-l&agrave;, Jantrou, qui avait reparu, apr&egrave;s une courte
+absence, disait &agrave; l'oreille de Saccard que la baronne Sandorff &eacute;tait l&agrave;,
+rue Brongniart, dans son coup&eacute; et qu'elle lui faisait demander s'il
+fallait vendre.</p>
+
+<p>A cette question, tombant au moment o&ugrave; les cours fl&eacute;chissaient,
+l'exasp&eacute;ra. Il revoyait le cocher immobile, haut perch&eacute; sur le si&egrave;ge, la
+baronne consultant son carnet, comme chez elle, glaces closes. Et il
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'elle me fiche la paix! et si elle vend, je l'&eacute;trangle!&raquo;</p>
+
+<p>Massias accourait, &agrave; l'annonce des quinze francs de baisse, ainsi qu'&agrave;
+un appel d'alarme, sentant bien qu'il allait &ecirc;tre n&eacute;cessaire. En effet,
+Saccard, qui avait pr&eacute;par&eacute; un coup pour enlever le dernier cours, une
+d&eacute;p&ecirc;che qu'on devait envoyer de la Bourse de Lyon, o&ugrave; la hausse &eacute;tait
+certaine, commen&ccedil;ait &agrave; s'inqui&eacute;ter, en ne voyant pas arriver la d&eacute;p&ecirc;che;
+et cette d&eacute;gringolade de quinze francs, impr&eacute;vue, pouvait amener un
+d&eacute;sastre.</p>
+
+<p>Habilement, Massias ne s'arr&ecirc;ta pas devant lui, le heurta du coude, puis
+re&ccedil;ut son ordre, l'oreille tendue.</p>
+
+<p>&laquo;Vite, &agrave; Nathansohn, quatre cents, cinq cents, ce qu'il faudra.&raquo;</p>
+
+<p>Cela s'&eacute;tait fait si rapidement, que Pillerault et Moser seuls s'en
+aper&ccedil;urent. Ils se lanc&egrave;rent sur les pas de Massias, pour savoir.
+Massias, depuis qu'il &eacute;tait &agrave; la solde de l'Universelle, avait pris une
+importance &eacute;norme. On tachait de le confesser, de lire par-dessus son
+&eacute;paule les ordres qu'il recevait. Et lui-m&ecirc;me, maintenant, r&eacute;alisait des
+gains superbes. Avec sa bonhomie souriante de malchanceux, que la
+fortune avait rudement trait&eacute; jusque-l&agrave;, il s'&eacute;tonnait, il d&eacute;clarait
+supportable cette vie de chien de la Bourse, o&ugrave; il ne disait plus qu'il
+fallait &ecirc;tre juif pour r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>A la coulisse, dans le courant d'air glac&eacute; du p&eacute;ristyle, que le p&acirc;le
+soleil de trois heures ne chauffait gu&egrave;re, l'Universelle avait baiss&eacute;
+moins rapidement qu'&agrave; la corbeille. Et Nathansohn, averti par ses
+courtiers, venait de r&eacute;aliser l'arbitrage que n'avait pu r&eacute;ussir
+Delarocque, au d&eacute;but: acheteur dans la salle &agrave; 3 025, il avait revendu
+sous la colonnade 3035. Cela n'avait pas demand&eacute; trois minutes, et il
+gagnait soixante mille francs. D&eacute;j&agrave; l'achat faisait, &agrave; la corbeille,
+remonter la valeur &agrave; 3030, par cet effet d'&eacute;quilibre que les deux
+march&eacute;s, le l&eacute;gal et le tol&eacute;r&eacute;, exercent l'un sur l'autre. Un galop de
+commis ne cessait pas, de la salle au p&eacute;ristyle, jouant des coudes &agrave;
+travers la cohue. Pourtant, le cours de la coulisse allait fl&eacute;chir,
+lorsque l'ordre que Massias apportait &agrave; Nathansohn le soutint &agrave; 3035, le
+haussa &agrave; 3040; tandis que, par contrecoup, la valeur retrouvait aussi,
+au parquet, son premier cours. Mais il &eacute;tait difficile de l'y maintenir,
+car la tactique de Jacoby et des autres agents op&eacute;rant au nom des
+baissiers, &eacute;tait, &eacute;videmment, de r&eacute;server les grosses ventes pour la fin
+de la Bourse, afin d'en &eacute;craser le march&eacute; et d'amener un effondrement,
+dans le d&eacute;sarroi de la derni&egrave;re demi-heure. Saccard comprit si bien le
+p&eacute;ril, que, d'un signe convenu, il avertit Sabatani, en train de fumer
+une cigarette, &agrave; quelques pas, de son air d&eacute;tach&eacute; et alangui d'homme &agrave;
+femmes; et, tout de suite, se faufilant avec une souplesse de couleuvre,
+ce dernier se rendit dans la guitare, o&ugrave;, l'oreille aux aguets, suivant
+les cours, il ne s'arr&ecirc;ta plus d'envoyer &agrave; Mazaud des ordres, sur des
+fiches vertes, dont il avait une provision. Malgr&eacute; tout, l'attaque &eacute;tait
+si rude, que l'Universelle, de nouveau, baissa de cinq francs.</p>
+
+<p>Les trois quarts sonn&egrave;rent, il n'y avait plus qu'un quart d'heure, avant
+le coup de cloche de la fermeture. A ce moment, la foule tournoyait et
+criait, comme flagell&eacute;e par quelque tourment d'enfer; la corbeille
+aboyait, hurlait, avec des retentissements f&ecirc;l&eacute;s de chaudronnerie qu'on
+brise; et ce fut alors que se produisit l'incident si anxieusement
+attendu par Saccard.</p>
+
+<p>Le petit Flory, qui, depuis le commencement, n'avait cess&eacute; de descendre
+du t&eacute;l&eacute;graphe, toutes les dix minutes, les mains pleines de d&eacute;p&ecirc;ches,
+reparut encore, fendant la foule, lisant cette fois un t&eacute;l&eacute;gramme, dont
+il semblait enchant&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mazaud! Mazaud!&raquo; appela une voix.</p>
+
+<p>Et Flory, naturellement, tourna la t&ecirc;te, comme s'il e&ucirc;t r&eacute;pondu &agrave;
+l'appel de son propre nom. C'&eacute;tait Jantrou qui voulait savoir. Mais le
+commis le bouscula, trop press&eacute;, tout &agrave; la joie de se dire que
+l'Universelle finirait en hausse; car la d&eacute;p&ecirc;che annon&ccedil;ait que la valeur
+montait &agrave; la Bourse de Lyon, o&ugrave; des achats s'&eacute;taient produits, si
+importants que le contrecoup allait se ressentir &agrave; la Bourse de Paris.
+En effet, d'autres t&eacute;l&eacute;grammes arrivaient d&eacute;j&agrave;, un grand nombre d'agents
+recevaient des ordres. Le r&eacute;sultat fut imm&eacute;diat et consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&laquo;A 3040, je prends l'Universelle&raquo;, r&eacute;p&eacute;tait Mazaud, de sa voix exasp&eacute;r&eacute;e
+de chanterelle.</p>
+
+<p>Et Delarocque, d&eacute;bord&eacute; par la demande, rench&eacute;rissait de cinq francs.</p>
+
+<p>&laquo;A 3045, je prends...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, &agrave; 3045, mugissait Jacoby. Deux cents, &agrave; 3 045.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, Mazaud monta lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Je prends &agrave; 3050.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents.... Envoyez!&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'effroyable vacarme devenait tel, au milieu d'une gesticulation
+&eacute;pileptique, que les agents eux-m&ecirc;mes ne s'entendaient plus. Et, tout &agrave;
+la fureur professionnelle qui les agitait, ils continu&egrave;rent par gestes,
+puisque les basses caverneuses des uns avortaient, tandis que les fl&ucirc;tes
+des autres s'amincissaient jusqu'au n&eacute;ant. On voyait s'ouvrir les
+bouches &eacute;normes, sans qu'un bruit distinct par&ucirc;t en sortir, et les mains
+seules parlaient: un geste du dedans en dehors, qui offrait, un autre
+geste du dehors en dedans, qui acceptait; les doigts lev&eacute;s indiquaient
+les quantit&eacute;s, les t&ecirc;tes disaient oui ou non, d'un signe. C'&eacute;tait
+intelligible aux seuls initi&eacute;s, comme un de ces coups de d&eacute;mence qui
+frappent les foules. En haut, &agrave; la galerie du t&eacute;l&eacute;graphe, des t&ecirc;tes de
+femme se penchaient, stup&eacute;fi&eacute;es, &eacute;pouvant&eacute;es, devant l'extraordinaire
+spectacle. A la rente, on aurait d&icirc;t une rixe, un paquet central,
+acharn&eacute; et faisant le coup de poing, tandis que le double courant de
+public dont ce c&ocirc;t&eacute; de la salle &eacute;tait travers&eacute;, d&eacute;pla&ccedil;ait les groupes,
+d&eacute;form&eacute;s et reform&eacute;s sans cesse, en de continuels remous. Entre le
+comptant et la corbeille, au-dessus de la temp&ecirc;te d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e des t&ecirc;tes,
+il n'y avait plus que les trois coteurs, assis sur leurs hautes chaises,
+qui surnageaient ainsi que des &eacute;paves, avec la grande tache blanche de
+leur registre, tiraill&eacute;s &agrave; gauche, tiraill&eacute;s &agrave; droite, par la
+fluctuation rapide des cours qu'on leur jetait. Dans le compartiment du
+comptant surtout, la bousculade &eacute;tait &agrave; son comble, une masse compacte
+de chevelures, pas m&ecirc;me de visages, un grouillement sombre
+qu'&eacute;clairaient seulement les petites notes claires des carnets, agit&eacute;s
+en l'air. Et, &agrave; la corbeille, autour du bassin que les fiches froiss&eacute;es
+emplissaient maintenant d'une floraison de toutes les couleurs, des
+cheveux grisonnaient, des cr&acirc;nes luisaient, on distinguait la p&acirc;leur des
+faces secou&eacute;es, des mains tendues f&eacute;brilement, toute la mimique dansante
+des corps, plus au large, comme pr&egrave;s de se d&eacute;vorer, si la rampe ne les
+e&ucirc;t retenus. Cet enragement des derni&egrave;res minutes avait d'ailleurs gagn&eacute;
+le public, on s'&eacute;crasait dans la salle, un pi&eacute;tinement &eacute;norme, une
+d&eacute;bandade de grand troupeau l&acirc;ch&eacute; dans un couloir trop &eacute;troit; et seuls,
+au milieu de l'effacement des redingotes, les chapeaux de soie
+miroitaient, sous la lumi&egrave;re diffuse, qui tombait du vitrage.</p>
+
+<p>Mais, brusquement, une vol&eacute;e de cloche per&ccedil;a le tumulte. Tout se calma,
+les gestes s'arr&ecirc;t&egrave;rent, les voix se turent, au comptant, &agrave; la rente, &agrave;
+la corbeille. Il ne restait que le grondement sourd du public, pareil &agrave;
+la voix continue d'un torrent rentr&eacute; dans son lit, qui ach&egrave;ve de
+s'&eacute;couler. Et, dans l'agitation persistante, les derniers cours
+circulaient, l'Universelle &eacute;tait mont&eacute;e &agrave; 3 060, en hausse encore de
+trente francs sur le cours de la veille. La d&eacute;route des baissiers &eacute;tait
+compl&egrave;te, la liquidation allait une fois de plus &ecirc;tre d&eacute;sastreuse pour
+eux, car les diff&eacute;rences de la quinzaine se solderaient par des sommes
+consid&eacute;rables.</p>
+
+<p>Un instant, Saccard, avant de quitter la salle, se haussa, comme pour
+mieux embrasser la foule autour de lui, d'un coup d'&oelig;il. Il &eacute;tait
+r&eacute;ellement grandi, soulev&eacute; d'un tel triomphe, que toute sa petite
+personne se gonflait, s'allongeait, devenait &eacute;norme. Celui qu'il
+semblait ainsi chercher, par-dessus les t&ecirc;tes, c'&eacute;tait Gundermann
+absent, Gundermann qu'il aurait voulu voir abattu, grima&ccedil;ant, demandant
+gr&acirc;ce; et il tenait au moins &agrave; ce que toutes les cr&eacute;atures inconnues du
+juif, toute la sale juiverie qui se trouvait l&agrave;, hargneuse, le v&icirc;t
+lui-m&ecirc;me, transfigur&eacute;, dans la gloire de son succ&egrave;s. Ce fut sa grande
+journ&eacute;e, celle dont on parle encore, comme on parle d'Austerlitz et de
+Marengo. Ses clients, ses amis s'&eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s. Le marquis de
+Bohain, S&eacute;dille, Kolb, Huret, lui serraient les deux mains, tandis que
+Daigremont, avec le sourire faux de son amabilit&eacute; mondaine, le
+complimentait, sachant bien qu'on meurt, &agrave; la Bourse, de pareilles
+victoires. Maugendre l'aurait embrass&eacute; sur les deux joues, exalt&eacute;,
+exasp&eacute;r&eacute; en voyant le capitaine Chave hausser quand m&ecirc;me les &eacute;paules.
+Mais l'adoration compl&egrave;te, religieuse, &eacute;tait, celle de Dejoie, qui, venu
+du journal en courant, pour conna&icirc;tre tout de suite le dernier cours,
+restait &agrave; quelques pas, immobile, clou&eacute; par la tendresse et
+l'admiration, les yeux luisants de larmes. Jantrou avait disparu,
+portant sans doute la nouvelle &agrave; la baronne Sandorff. Massias et
+Sabatani soufflaient, rayonnants, comme au soir triomphal d'une grande
+bataille.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'est-ce que je disais?&raquo; criait Pillerault ravi.</p>
+
+<p>Moser, le nez allong&eacute;, grognait de sourdes menaces.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, au bout du foss&eacute; la culbute.... La carte du Mexique &agrave; payer,
+les affaires de Rome qui s'embrouillent encore depuis Mentana,
+l'Allemagne qui va tomber sur nous un de ces quatre matins.... Oui, oui,
+et ces imb&eacute;ciles qui montent encore, pour culbuter de plus haut. Ah!
+tout est bien fichu, vous verrez!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme Salmon, cette fois, demeurait grave, en le regardant:</p>
+
+<p>&laquo;C'est votre avis, n'est-ce pas? Quand tout marche trop bien, c'est que
+tout va craquer.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, la salle se vidait, il n'allait y rester, en l'air, que la
+fum&eacute;e des cigares, une nu&eacute;e bleu&acirc;tre, &eacute;paissie et jaunie de toutes les
+poussi&egrave;res envol&eacute;es, Mazaud et Jacoby, redevenus corrects, &eacute;taient
+rentr&eacute;s ensemble dans le cabinet des agents de change, le second plus
+&eacute;mu par de secr&egrave;tes pertes personnelles que par la d&eacute;faite de ses
+clients; tandis que le premier, qui ne jouait pas, &eacute;tait tout &agrave; la joie
+du dernier cours, si vaillamment enlev&eacute;. Ils caus&egrave;rent quelques minutes
+avec Delarocque, pour des &eacute;changes d'engagements, tenant &agrave; la main leurs
+carnets pleins de notes, que leurs liquidateurs devaient d&eacute;pouiller d&egrave;s
+le soir, afin d'appliquer les affaires faites. Pendant ce temps, dans la
+salle des commis, une salle basse, coup&eacute;e de gros piliers, pareille &agrave;
+une classe mal tenue, avec des rang&eacute;es de pupitres et un vestiaire tout
+au fond, Flory et Gustave S&eacute;dille, qui &eacute;taient all&eacute;s chercher leurs
+chapeaux, s'&eacute;gayaient bruyamment, en attendant de conna&icirc;tre le cours
+moyen, que les employ&eacute;s du syndicat, &agrave; un des pupitres, &eacute;tablissaient
+d'apr&egrave;s le cours le plus haut et le cours le plus bas. Vers trois heures
+et demie, lorsque l'affiche eut &eacute;t&eacute; coll&eacute;e sur un pilier, tous deux
+hennirent, glouss&egrave;rent, imit&egrave;rent le chant du coq, dans le contentement
+de la belle op&eacute;ration qu'ils avaient r&eacute;alis&eacute;e, en trafiquant sur les
+ordres d'achat de Fayeux. C'&eacute;tait une paire de solitaires pour Chuchu
+qui tyrannisait maintenant Flory de ses exigences, et un semestre
+d'avance pour Germaine C&oelig;ur que Gustave avait fait la b&ecirc;tise d'enlever
+d&eacute;finitivement &agrave; Jacoby, lequel venait de prendre au mois une &eacute;cuy&egrave;re de
+l'Hippodrome. D'ailleurs, le vacarme continuait dans la salle des
+commis, des farces ineptes, un massacre des chapeaux, au milieu d'une
+bousculade d'&eacute;coliers en r&eacute;cr&eacute;ation. Et, d'autre part, sous le
+p&eacute;ristyle, la coulisse finissait de b&acirc;cler des affaires, Nathansohn se
+d&eacute;cidait &agrave; descendre les marches, enchant&eacute; de son arbitrage, parmi le
+flot des derniers sp&eacute;culateurs, qui s'attardaient, malgr&eacute; le froid
+devenu terrible. D&egrave;s six heures, tout ce monde de joueurs, d'agents de
+change, de coulissiers et de remisiers, apr&egrave;s avoir, les uns &eacute;tabli leur
+gain ou leur perte, les autres arr&ecirc;t&eacute; leurs notes de courtage, allaient
+se mettre en habit, pour finir d'&eacute;tourdir leur journ&eacute;e, avec leur notion
+pervertie de l'argent, dans les restaurants et les th&eacute;&acirc;tres, les soir&eacute;es
+mondaines et les alc&ocirc;ves galantes.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, Paris qui veille et qui s'amuse ne parla que du duel
+formidable engag&eacute; entre Gundermann et Saccard. Les femmes, tout enti&egrave;res
+au jeu par passion et par mode, affectaient de se servir des mots
+techniques de liquidation, prime, report, d&eacute;port, sans toujours les
+comprendre. On causait surtout de la position critique des baissiers
+qui, depuis tant de mois, payaient, &agrave; chaque liquidation nouvelle, des
+diff&eacute;rences de plus en plus fortes, &agrave; mesure que l'Universelle montait,
+d&eacute;passant toute limite raisonnable. Certainement, beaucoup jouaient &agrave;
+d&eacute;couvert et se faisaient reporter, ne pouvant livrer les titres; ils
+s'acharnaient, continuaient leurs op&eacute;rations &agrave; la baisse, avec l'espoir
+d'une d&eacute;b&acirc;cle prochaine des actions; mais, malgr&eacute; les reports qui
+tendaient &agrave; s'&eacute;lever d'autant plus que l'argent se faisait plus rare,
+les baissiers, &eacute;puis&eacute;s, &eacute;cras&eacute;s, allaient &ecirc;tre an&eacute;antis, si la hausse
+continuait. A la v&eacute;rit&eacute;, la situation de Gundermann, du chef
+tout-puissant qu'on leur donnait, &eacute;tait diff&eacute;rente, car lui avait dans
+ses caves son milliard, d'in&eacute;puisables troupes qu'il envoyait au
+massacre, si longue et meurtri&egrave;re que f&ucirc;t la campagne. C'&eacute;tait
+l'invincible force, pouvoir rester vendeur &agrave; d&eacute;couvert, avec la
+certitude de toujours payer ses diff&eacute;rences, jusqu'au jour o&ugrave; la baisse
+fatale lui donnerait la victoire.</p>
+
+<p>Et l'on causait, on calculait les sommes consid&eacute;rables qu'il devait d&eacute;j&agrave;
+avoir englouties, &agrave; faire avancer ainsi, le 15 et le 30 de chaque mois,
+pareils &agrave; des rang&eacute;es de soldats que les boulets emportent, des sacs
+d'&eacute;cus qui fondaient au feu de la sp&eacute;culation. Jamais encore, il n'avait
+subi, en Bourse, une si rude attaque &agrave; sa puissance, qu'il y voulait
+souveraine, indiscutable; car; s'il &eacute;tait, comme il aimait &agrave; le r&eacute;p&eacute;ter,
+un simple marchand d'argent, et non un joueur, il avait la nette
+conscience que, pour rester ce marchand, le premier du monde, disposant
+de la fortune publique, il lui fallait &ecirc;tre le ma&icirc;tre absolu du march&eacute;;
+et il se battait, non pour le gain imm&eacute;diat, mais pour sa royaut&eacute;
+elle-m&ecirc;me, pour sa vie. De l&agrave;, l'obstination froide, la farouche
+grandeur de la lutte. On le rencontrait sur les boulevards, le long de
+la rue Vivienne, avec sa face bl&ecirc;me et impassible, son pas de vieillard
+&eacute;puis&eacute;, sans que rien en lui d&eacute;cel&acirc;t la moindre inqui&eacute;tude. Il ne
+croyait qu'&agrave; la logique. Au dessus du cours de deux mille francs, la
+folie commen&ccedil;ait pour les actions de l'Universelle; &agrave; trois mille,
+c'&eacute;tait la d&eacute;mence pure, elles devaient retomber, comme la pierre lanc&eacute;e
+en l'air retombe forc&eacute;ment; et il attendait. Irait-il jusqu'au bout de
+son milliard? On fr&eacute;missait d'admiration autour de Gundermann, du d&eacute;sir
+aussi de le voir enfin d&eacute;vorer; tandis que Saccard, qui soulevait un
+enthousiasme plus tumultueux, avait pour lui les femmes, les salons,
+tout le beau monde des joueurs, lesquels empochaient de si belles
+diff&eacute;rences, depuis qu'ils battaient monnaie avec leur foi, en
+trafiquant sur le mont Carmel et sur J&eacute;rusalem. La ruine prochaine de la
+haute banque juive &eacute;tait d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e, le catholicisme allait avoir l'empire
+de l'argent, comme il avait eu celui des &acirc;mes. Seulement, si ses troupes
+gagnaient gros, Saccard se trouvait &agrave; bout d'argent, vidant ses caisses
+pour ses continuels achats. De deux cents millions disponibles, pr&egrave;s des
+deux tiers venaient d'&ecirc;tre ainsi immobilis&eacute;s: c'&eacute;tait la prosp&eacute;rit&eacute; trop
+grande, le triomphe asphyxiant, dont on &eacute;touffe. Toute soci&eacute;t&eacute; qui veut
+&ecirc;tre ma&icirc;tresse &agrave; la Bourse, pour maintenir le cours de ses actions, est
+une soci&eacute;t&eacute; condamn&eacute;e. Aussi, dans les commencements, n'&eacute;tait-il
+intervenu qu'avec prudence. Mais il avait toujours &eacute;t&eacute; l'homme
+d'imagination, voyant trop grand, transformant en po&egrave;mes ses trafics
+louches d'aventurier; et, cette fois, avec cette affaire r&eacute;ellement
+colossale et prosp&egrave;re, il en arrivait &agrave; des r&ecirc;ves extravagants de
+conqu&ecirc;te, &agrave; une id&eacute;e si folle, si &eacute;norme, qu'il ne se la formulait m&ecirc;me
+pas nettement &agrave; lui-m&ecirc;me. Ah! s'il avait eu des millions, des millions
+toujours, comme ces sales juifs! Le pis &eacute;tait qu'il voyait la fin de ses
+troupes, encore quelques millions bons pour le massacre. Puis, si la
+baisse venait, ce serait son tour de payer des diff&eacute;rences; et lui, ne
+pouvant lever les titres, serait bien forc&eacute; de se faire reporter. Dans
+sa victoire, le moindre gravier devait culbuter sa vaste machine. On en
+avait la sourde conscience, m&ecirc;me parmi les fid&egrave;les, ceux qui croyaient &agrave;
+la hausse comme au bon Dieu. C'&eacute;tait ce qui achevait de passionner
+Paris, la confusion et le doute o&ugrave; l'on s'agitait, ce duel de Saccard et
+de Gundermann dans lequel le vainqueur perdait tout son sang, dans ce
+corps &agrave; corps des deux monstres l&eacute;gendaires, &eacute;crasant entre eux les
+pauvres diables qui se risquaient &agrave; jouer leur jeu, mena&ccedil;ant de
+s'&eacute;trangler l'un l'autre, sur le monceau des ruines qu'ils entassaient.</p>
+
+<p>Brusquement, le 3 janvier, le lendemain m&ecirc;me du jour o&ugrave; venaient d'&ecirc;tre
+r&eacute;gl&eacute;s les comptes de la derni&egrave;re liquidation, l'Universelle baissa de
+cinquante francs. Ce fut une forte &eacute;motion. A la v&eacute;rit&eacute;, tout avait
+baiss&eacute;; le march&eacute;, surmen&eacute; depuis longtemps, gonfl&eacute; outre mesure,
+craquait de toutes parts; deux ou trois affaires v&eacute;reuses s'effondraient
+avec bruit; et, d'ailleurs, on aurait d&ucirc; &ecirc;tre habitu&eacute; &agrave; ces sautes
+violentes des cours, qui parfois variaient de plusieurs centaines de
+francs dans une m&ecirc;me Bourse, affol&eacute;s, pareils &agrave; l'aiguille de la
+boussole au milieu d'un orage. Mais, au grand frisson qui passa, tous
+sentirent le commencement de la d&eacute;b&acirc;cle. L'Universelle baissait, le cri
+en courut, se propagea, dans une clameur de foule, faite d'&eacute;tonnement,
+d'espoir et de crainte.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, Saccard, solide et souriant &agrave; son poste, relevait le
+cours d'une hausse de trente francs, gr&acirc;ce &agrave; des achats consid&eacute;rables.
+Seulement, le 5 malgr&eacute; ses efforts, la baisse fut de quarante francs.
+L'Universelle n'&eacute;tait plus qu'&agrave; trois mille. Et, d&egrave;s lors, chaque jour
+amena sa bataille. Le 6, l'Universelle remontait. Le 7, le 8, elle
+baissait de nouveau. C'&eacute;tait un mouvement irr&eacute;sistible, qui l'entra&icirc;nait
+peu &agrave; peu, dans une chute lente. On allait la prendre pour le bouc
+&eacute;missaire, lui faire expier la folie de tous, les crimes des autres
+affaires moins en vue, de ce pullulement d'entreprises louches,
+surchauff&eacute;es de r&eacute;clames, grandies comme des champignons monstrueux dans
+le terreau d&eacute;compos&eacute; du r&egrave;gne. Mais Saccard, qui ne dormait plus, qui
+chaque apr&egrave;s-midi reprenait sa place de combat, pr&egrave;s de son pilier
+vivait dans l'hallucination de la victoire toujours possible. En chef
+d'arm&eacute;e convaincu de l'excellence de son plan, il ne c&eacute;dait le terrain
+que pas &agrave; pas, sacrifiant ses derniers soldats, vidant les caisses de la
+soci&eacute;t&eacute; de leurs derniers sacs d'&eacute;cus, pour barrer la route aux
+assaillants. Le 9, il remporta encore un avantage signal&eacute;: les baissiers
+trembl&egrave;rent, recul&egrave;rent, est-ce que la liquidation du 15 s'engraisserait
+une fois de plus de leurs d&eacute;pouilles? Et lui, d&eacute;j&agrave; sans ressources,
+r&eacute;duit &agrave; lancer du papier de circulation, osait maintenant, comme ces
+affam&eacute;s qui voient des festins immenses dans le d&eacute;lire de leur faim,
+s'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me le but prodigieux et impossible o&ugrave; il tendait,
+l'id&eacute;e g&eacute;ante de racheter toutes ces actions, pour tenir les vendeurs &agrave;
+d&eacute;couvert, pieds et poings li&eacute;s, &agrave; sa merci. Cela venait d'&ecirc;tre fait
+pour une petite compagnie de chemins de fer, la maison d'&eacute;mission avait
+tout ramass&eacute; sur le march&eacute;; et les vendeurs, ne pouvant livrer,
+s'&eacute;taient rendus en esclaves, forc&eacute;s d'offrir leur fortune et leur
+personne. Ah! s'il avait traqu&eacute;, effar&eacute; Gundermann jusqu'&agrave; le tenir,
+impuissant, &agrave; d&eacute;couvert! S'il l'avait ainsi vu, un matin, apportant son
+milliard, en le suppliant de ne pas le prendre tout entier, de lui
+laisser les dix sous de lait dont il vivait par jour! Seulement, pour ce
+coup-l&agrave;, il fallait sept &agrave; huit cents millions. Il en avait d&eacute;j&agrave; jet&eacute;
+deux cents au gouffre, c'&eacute;tait cinq ou six cents encore qu'il s'agissait
+de mettre en ligne. Avec six cents millions, il balayait les juifs, il
+devenait le roi de l'or, le ma&icirc;tre du monde. Quel r&ecirc;ve! et c'&eacute;tait tr&egrave;s
+simple, l'id&eacute;e de la valeur de l'argent se trouvait abolie &agrave; ce degr&eacute; de
+fi&egrave;vre, il n'y avait plus que des pions que l'on poussait sur
+l'&eacute;chiquier. Dans ses nuits d'insomnie, il levait l'arm&eacute;e des six cents
+millions et les faisait tuer pour sa gloire, victorieux enfin au milieu
+des d&eacute;sastres, sur les ruines de tout.</p>
+
+<p>Saccard, le 10, eut malheureusement une terrible journ&eacute;e. A la Bourse,
+il &eacute;tait toujours superbe de gaiet&eacute; et de calme. Et jamais guerre
+pourtant n'avait eu cette f&eacute;rocit&eacute; muette, un &eacute;gorgement de chaque
+heure, le guet-apens embusqu&eacute; partout. Dans ces batailles de l'argent,
+sourdes et l&acirc;ches, o&ugrave; l'on &eacute;ventre les faibles, sans bruit, il n'y a
+plus de liens, plus de parent&eacute;, plus d'amiti&eacute; c'est l'atroce loi des
+forts, ceux qui mangent pour ne pas &ecirc;tre mang&eacute;s. Aussi se sentait-il
+absolument seul, n'ayant d'autre soutien que son insatiable app&eacute;tit, qui
+le tenait debout, sans cesse d&eacute;vorant. Il redoutait surtout la journ&eacute;e
+du 14, o&ugrave; devait avoir lieu la r&eacute;ponse des primes. Mais il trouva encore
+de l'argent pour les trois jours qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent, et le 14, au lieu
+d'amener une d&eacute;b&acirc;cle, raffermit l'Universelle, qui, le 15, finit en
+liquidation &agrave; 2 860, en baisse seulement de cent francs sur le dernier
+cours de d&eacute;cembre. Il avait craint un d&eacute;sastre, il affecta de croire &agrave;
+une victoire. En r&eacute;alit&eacute;, pour la premi&egrave;re fois, les baissiers
+l'emportaient, touchaient enfin des diff&eacute;rences, eux qui en payaient
+depuis des mois, et, la situation se retournant, lui dut se faire
+reporter chez Mazaud, lequel se trouva d&egrave;s lors fortement engag&eacute;. La
+seconde quinzaine de janvier allait &ecirc;tre d&eacute;cisive.</p>
+
+<p>Depuis qu'il luttait de la sorte, dans ces secousses quotidiennes qui le
+jetaient et le reprenaient &agrave; l'ab&icirc;me, Saccard avait, chaque soir, un
+besoin effr&eacute;n&eacute; d'&eacute;tourdissement. Il ne pouvait rester seul, d&icirc;nait en
+ville, achevait ses nuits au cou d'une femme. Jamais il n'avait ainsi
+br&ucirc;l&eacute; sa vie, se montrant partout, courant les th&eacute;&acirc;tres et les cabarets
+o&ugrave; l'on soupe, affectant une d&eacute;pense exag&eacute;r&eacute;e d'homme trop riche. Il
+&eacute;vitait Mme Caroline, dont les remontrances le g&ecirc;naient, toujours &agrave; lui
+parler des lettres inqui&egrave;tes qu'elle recevait de son fr&egrave;re, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+elle-m&ecirc;me de sa campagne &agrave; la hausse, d'un effrayant danger. Et il
+revoyait davantage la baronne Sandorff, comme si cette froide
+perversion, dans le petit rez-de-chauss&eacute;e inconnu de la rue Caumartin,
+l'e&ucirc;t d&eacute;pays&eacute;, en lui donnant l'heure d'oubli, n&eacute;cessaire &agrave; la d&eacute;tente
+de son cerveau surmen&eacute; de fatigue. Parfois, il s'y r&eacute;fugiait pour
+examiner certains dossiers, r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; certaines affaires, heureux de
+se dire que personne au monde ne l'y d&eacute;rangerait. Le sommeil l'y
+terrassait, il y dormait une heure ou deux, les seules heures
+d&eacute;licieuses d'an&eacute;antissement; et la baronne, alors, ne se faisait aucun
+scrupule de fouiller ses poches, de lire les lettres de son
+portefeuille; car il &eacute;tait devenu compl&egrave;tement muet, elle n'en tirait
+plus un seul renseignement utile, convaincue m&ecirc;me qu'il mentait, quand
+elle lui arrachait un mot, au point qu'elle n'osait plus jouer sur ses
+indications. C'&eacute;tait en lui volant ainsi ses secrets, qu'elle avait
+acquis la certitude des embarras d'argent o&ugrave; commen&ccedil;ait &agrave; se d&eacute;battre
+l'Universelle, tout un vaste syst&egrave;me de papier de circulation, des
+billets de complaisance que la maison escomptait &agrave; l'&eacute;tranger,
+prudemment. Saccard, un soir, s'&eacute;tant r&eacute;veill&eacute; trop t&ocirc;t et l'ayant
+trouv&eacute;e en train de visiter son portefeuille, l'avait gifl&eacute;e comme une
+fille qui p&ecirc;che des sous dans le gilet des messieurs; et, depuis lors,
+il la battait, ce qui les enrageait, puis les brisait et les calmait
+tous les deux.</p>
+
+<p>Cependant, apr&egrave;s la liquidation du 5, qui lui avait emport&eacute; une dizaine
+de mille francs, la baronne se mit &agrave; nourrir un projet. Elle en &eacute;tait
+obs&eacute;d&eacute;e, elle finit par consulter Jantrou.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, lui r&eacute;pondit celui-ci, je crois que vous avez raison, il est
+temps de passer &agrave; Gundermann.... Allez donc le voir, et contez-lui
+l'affaire, puisqu'il vous a promis, le jour o&ugrave; vous lui apporteriez un
+bon conseil, de vous en donner un autre en &eacute;change.&raquo;</p>
+
+<p>Gundermann, le matin o&ugrave; la baronne se pr&eacute;senta, &eacute;tait d'une humeur de
+dogue. La veille encore, l'Universelle avait remont&eacute;. On n'en finirait
+donc pas, avec cette b&ecirc;te vorace, qui lui avait mang&eacute; tant d'or et qui
+s'ent&ecirc;tait &agrave; ne pas mourir! Elle &eacute;tait bien capable de se relever, de
+finir de nouveau en hausse, le 31 du mois; et il grondait de s'&ecirc;tre
+engag&eacute; dans cette rivalit&eacute; d&eacute;sastreuse, lorsque peut-&ecirc;tre il aurait
+mieux valu faire sa part &agrave; la maison nouvelle. &Eacute;branl&eacute; dans sa tactique
+ordinaire, perdant sa foi dans la logique fatalement triomphante, il se
+serait, cette minute, r&eacute;sign&eacute; &agrave; battre en retraite, s'il avait pu
+reculer sans tout perdre. Ils &eacute;taient rares chez lui, ces moments de
+d&eacute;couragement que les plus grands capitaines ont connus, &agrave; la veille
+m&ecirc;me de la victoire, lorsque les hommes et les choses veulent leur
+succ&egrave;s. Et ce trouble d'une vue puissante, si nette d'habitude, venait
+du brouillard qui se produit &agrave; la longue, de ce myst&egrave;re des op&eacute;rations
+de Bourse, sous lesquelles il n'est jamais possible de mettre un nom &agrave;
+coup s&ucirc;r. Certes, Saccard achetait, jouait. Mais &eacute;tait-ce pour des
+clients s&eacute;rieux, &eacute;tait-ce pour la soci&eacute;t&eacute; elle-m&ecirc;me? Il finissait par ne
+plus le savoir, au milieu des comm&eacute;rages qu'on lui rapportait de toutes
+parts. Les portes de son cabinet immense claquaient, tout son personnel
+tremblait de sa col&egrave;re, il accueillit les remisiers si brutalement, que
+leur d&eacute;fil&eacute; accoutum&eacute; se tournait en un galop de d&eacute;route.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous, dit Gundermann &agrave; la baronne, sans politesse aucune. Je
+n'ai pas de temps &agrave; perdre avec les femmes, aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>Elle en fut d&eacute;concert&eacute;e, au point qu'elle supprima toutes les
+pr&eacute;parations et l&acirc;cha d'un coup la nouvelle qu'elle apportait.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on vous prouvait que l'Universelle est &agrave; bout d'argent, apr&egrave;s les
+achats consid&eacute;rables qu'elle a faits, et qu'elle en est r&eacute;duite &agrave;
+escompter, &agrave; l'&eacute;tranger, du papier de complaisance, pour continuer la
+campagne?&raquo;</p>
+
+<p>Le juif avait r&eacute;prim&eacute; un tressaillement de joie. Son &oelig;il restait mort,
+il r&eacute;pondit de la m&ecirc;me voix grondeuse.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pas vrai? Mais j'ai entendu de mes oreilles, j'ai vu de mes
+yeux.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle voulut le convaincre, en lui expliquant qu'elle avait eu entre
+les mains les billets sign&eacute;s par des hommes de paille. Elle nommait ces
+derniers, elle disait aussi les noms des banquiers, qui, &agrave; Vienne, &agrave;
+Francfort, &agrave; Berlin, avaient escompt&eacute; les billets. Ses correspondants
+pourraient le renseigner, il verrait bien qu'elle ne lui apportait pas
+un cancan en l'air. De m&ecirc;me, elle affirmait que la soci&eacute;t&eacute; avait achet&eacute;
+pour elle, dans l'unique but de maintenir la hausse, et que deux cents
+millions d&eacute;j&agrave; &eacute;taient engloutis.</p>
+
+<p>Gundermann, qui l'&eacute;coutait de son air morne, r&eacute;glait d&eacute;j&agrave; sa campagne du
+lendemain, d'un travail d'intelligence si prompt, qu'il avait en
+quelques secondes r&eacute;parti ses ordres, arr&ecirc;t&eacute; les chiffres. Maintenant,
+il &eacute;tait certain de la victoire, sachant bien de quelle ordure lui
+venaient les renseignements, plein de m&eacute;pris pour ce Saccard jouisseur,
+stupide au point de s'abandonner &agrave; une femme et de se laisser vendre.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, il leva la t&ecirc;te, et, la regardant de ses gros yeux
+&eacute;teints:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'est-ce que vous voulez que &ccedil;a me fasse, tout ce que vous me
+racontez l&agrave;?&raquo;</p>
+
+<p>Elle en resta saisie, tellement il paraissait d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et calme.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il me semble que votre situation &agrave; la baisse...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! qui vous a dit que j'&eacute;tais &agrave; la baisse? Je ne vais jamais &agrave; la
+Bourse, je ne sp&eacute;cule pas.... Tout &ccedil;a m'est bien &eacute;gal!&raquo;</p>
+
+<p>Et sa voix &eacute;tait si innocente, que la baronne, &eacute;branl&eacute;e, effar&eacute;e, aurait
+fini par le croire, sans certaines inflexions d'une na&iuml;vet&eacute; trop
+goguenarde. &Eacute;videmment, il se moquait d'elle, dans son absolu d&eacute;dain, en
+homme fini, sans d&eacute;sir aucun.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, ma bonne amie, comme je suis tr&egrave;s press&eacute;, si vous n'avez rien de
+plus int&eacute;ressant &agrave; me dire...&raquo;</p>
+
+<p>Il la mettait &agrave; la porte. Alors, furieuse, elle se r&eacute;volta.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai eu confiance en vous, j'ai parl&eacute; la premi&egrave;re.... C'est un
+guet-apens v&eacute;ritable.... Vous m'aviez promis, si je vous &eacute;tais utile, de
+m'&ecirc;tre utile &agrave; votre tour, de me donner un conseil...&raquo;</p>
+
+<p>Se levant, il l'interrompit. Lui qui ne riait jamais, il eut un petit
+ricanement, tellement cette duperie brutale &agrave; l'&eacute;gard d'une femme jeune
+et jolie, l'amusait.</p>
+
+<p>&laquo;Un conseil, mais je ne vous le refuse pas, ma bonne amie.... &Eacute;coutez-moi
+bien. Ne jouez pas, ne jouez jamais. &Ccedil;a vous rendra laide, c'est tr&egrave;s
+vilain, une femme qui joue.&raquo;</p>
+
+<p>Et, quand elle s'en fut all&eacute;e, hors d'elle, il s'enferma avec ses deux
+fils et son gendre, distribua les r&ocirc;les, envoya tout de suite chez
+Jacoby et chez d'autres agents de change, pour pr&eacute;parer le grand coup du
+lendemain. Son plan &eacute;tait simple: faire ce que la prudence l'avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de risquer jusque-l&agrave;, dans son ignorance de la v&eacute;ritable
+situation de l'Universelle; &eacute;craser le march&eacute; sous des ventes &eacute;normes,
+maintenant qu'il savait cette derni&egrave;re bout de ressources, incapable de
+soutenir les cours. Il allait faire avancer la r&eacute;serve formidable de son
+milliard, en g&eacute;n&eacute;ral qui veut en finir et que ses espions ont renseign&eacute;
+sur le point faible de l'ennemi. La logique triompherait, toute action
+est condamn&eacute;e, qui monte au-del&agrave; de la valeur vraie qu'elle repr&eacute;sente.</p>
+
+<p>Justement, ce jour-l&agrave;, vers cinq heures, Saccard, averti du danger par
+son flair, se rendit chez Daigremont. Il &eacute;tait fi&eacute;vreux, il sentait que
+l'heure devenait pressante de porter un coup aux baissiers, si l'on ne
+voulait se laisser battre d&eacute;finitivement par eux. Et son id&eacute;e g&eacute;ante le
+travaillait, la colossale arm&eacute;e de six cents millions &agrave; lever encore
+pour la conqu&ecirc;te du monde. Daigremont le re&ccedil;ut avec son amabilit&eacute;
+ordinaire, dans son h&ocirc;tel princier, au milieu de ses tableaux de prix,
+de tout ce luxe &eacute;clatant, que payaient, chaque quinzaine, les
+diff&eacute;rences de Bourse, sans qu'on s&ucirc;t au juste ce qu'il y avait de
+solide derri&egrave;re ce d&eacute;cor, toujours sous la menace d'&ecirc;tre emport&eacute; par un
+caprice de la chance. Jusque-l&agrave;, il n'avait pas trahi l'Universelle,
+refusant de vendre, affectant de montrer une confiance absolue, heureux
+de cette attitude de beau joueur &agrave; la hausse, dont il tirait du reste de
+gros profits; et m&ecirc;me il s'&eacute;tait plu &agrave; ne pas broncher, apr&egrave;s la
+liquidation mauvaise du 15, convaincu, disait-il partout, que la hausse
+allait reprendre, l'&oelig;il aux aguets pourtant, pr&ecirc;t &agrave; passer &agrave; l'ennemi,
+d&egrave;s le premier sympt&ocirc;me grave. La visite de Saccard, l'extraordinaire
+&eacute;nergie dont il faisait preuve, l'id&eacute;e &eacute;norme qu'il lui d&eacute;veloppa de
+tout ramasser sur le march&eacute; le frapp&egrave;rent d'une v&eacute;ritable admiration.
+C'&eacute;tait fou, mais les grands hommes de guerre et de finance ne sont-ils
+pas souvent que des fous qui r&eacute;ussissent? Et il promit formellement de
+se porter &agrave; son secours, d&egrave;s la Bourse du lendemain: il avait d&eacute;j&agrave; de
+fortes positions, il passerait chez Delarocque, son agent, pour en
+prendre de nouvelles; sans compter ses amis qu'il irait voir, toute une
+sorte de syndicat dont il am&egrave;nerait le renfort. On pouvait, selon lui,
+chiffrer &agrave; une centaine de millions ce nouveau corps d'arm&eacute;e, d'un
+emploi imm&eacute;diat. Cela suffirait. Saccard, radieux, certain de vaincre,
+s'arr&ecirc;ta sur-le-champ le plan de la bataille, tout un mouvement tournant
+d'une rare hardiesse, emprunt&eacute; aux plus illustres capitaines d'abord, au
+d&eacute;but de la Bourse, une simple escarmouche pour attirer les baissiers et
+leur donner confiance; puis, quand ils auraient obtenu un premier
+succ&egrave;s, quand les cours baisseraient, l'arriv&eacute;e de Daigremont et de ses
+amis avec leur grosse artillerie, tous ces millions inattendus,
+d&eacute;bouchant d'un pli de terrain, prenant les baissiers en queue et les
+culbutant. Ce serait un &eacute;crasement, un massacre. Les deux hommes se
+s&eacute;par&egrave;rent avec des poign&eacute;es de main et des rires de triomphe.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, comme Daigremont, qui d&icirc;nait en ville, allait
+s'habiller, il re&ccedil;ut une autre visite, celle de la baronne Sandorff.
+Dans son d&eacute;sarroi, elle venait d'avoir l'inspiration de le consulter. On
+l'avait un instant dite sa ma&icirc;tresse; mais, r&eacute;ellement, il n'y avait eu
+entre eux qu'une camaraderie tr&egrave;s libre d'homme &agrave; femme. Tous deux
+&eacute;taient trop f&eacute;lins, se devinaient trop, pour en arriver &agrave; la duperie
+d'une liaison. Elle conta ses craintes, la d&eacute;marche chez Gundermann, la
+r&eacute;ponse de celui-ci, en mentant d'ailleurs sur la fi&egrave;vre de trahison qui
+l'avait pouss&eacute;e. Et Daigremont s'&eacute;gaya, s'amusa &agrave; l'effarer davantage,
+l'air &eacute;branl&eacute;, pr&egrave;s de croire que Gundermann disait vrai, quand il
+jurait qu'il n'&eacute;tait pas &agrave; la baisse; car est-ce qu'on sait jamais?
+c'est un vrai bois que la Bourse, un bois par une nuit obscure, o&ugrave;
+chacun marche &agrave; t&acirc;tons. Dans ces t&eacute;n&egrave;bres, si l'on a le malheur
+d'&eacute;couter tout ce qu'on invente d'inepte et de contradictoire, on est
+certain de se casser la figure.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, demanda-t-elle anxieusement, je ne dois pas vendre?</p>
+
+<p>&mdash;Vendre, pourquoi? En voil&agrave; une folie! Demain, nous serons les ma&icirc;tres,
+l'Universelle remontera &agrave; trois mille cent: Et tenez bon, quoi qu'il
+arrive: vous serez contente du dernier cours.... Je ne puis pas vous en
+dire davantage.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne &eacute;tait partie, Daigremont s'habillait enfin, lorsqu'un coup de
+timbre annon&ccedil;a une troisi&egrave;me visite. Ah! celui-l&agrave;, non! il ne le
+recevrait pas. Mais, lorsqu'on lui eut remis la carte de Delarocque, il
+cria tout de suite de faire entrer; et, comme l'agent, l'air tr&egrave;s &eacute;mu,
+attendait pour parler, il renvoya son valet de chambre, achevant
+lui-m&ecirc;me de mettre sa cravate blanche, devant une haute glace.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, voil&agrave;! dit Delarocque, avec sa familiarit&eacute; d'homme du m&ecirc;me
+cercle. Je m'en remets &agrave; votre amiti&eacute;, n'est-ce pas? parce que c'est
+assez d&eacute;licat.... Imaginez-vous que Jacoby, mon beau-fr&egrave;re, vient d'avoir
+la gentillesse de me pr&eacute;venir d'un coup qui se pr&eacute;pare. A la Bourse de
+demain, Gundermann et les autres sont d&eacute;cid&eacute;s &agrave; faire sauter
+l'Universelle. Ils vont jeter tout le paquet sur le march&eacute;... Jacoby a
+d&eacute;j&agrave; les ordres, il est accouru...</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! l&acirc;cha simplement Daigremont devenu p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, j'ai de tr&egrave;s fortes positions &agrave; la hausse engag&eacute;es
+chez moi, oui! pour une quinzaine de millions, de quoi y laisser bras et
+jambes.... Alors, n'est-ce pas? j'ai pris une voiture et je fais le tour
+de mes clients s&eacute;rieux. Ce n'est pas correct, mais l'intention est
+bonne...</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! r&eacute;p&eacute;ta l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon bon ami, comme vous jouez &agrave; d&eacute;couvert, je viens vous prier
+de me couvrir ou de d&eacute;faire votre position.&raquo;</p>
+
+<p>Daigremont eut un cri:</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;faites, d&eacute;faites, mon cher.... Ah! non, par exemple! je ne reste pas
+dans les maisons qui croulent, c'est de l'h&eacute;ro&iuml;sme inutile.... N'achetez
+pas, vendez! J'en ai pour pr&egrave;s de trois millions chez vous, vendez,
+vendez tout.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme Delarocque se sauvait, en disant qu'il avait d'autres clients
+&agrave; voir, il lui prit les mains, les serra &eacute;nergiquement.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, je n'oublierai jamais. Vendez, vendez tout!&raquo;</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, il rappela son valet de chambre, pour se faire arranger la
+chevelure et la barbe. Ah! quelle &eacute;cole! il avait failli, cette fois, se
+laisser jouer comme un enfant. Voil&agrave; ce que c'&eacute;tait que de se mettre
+avec un fou!</p>
+
+<p>Le soir, &agrave; la petite Bourse de huit heures, la panique commen&ccedil;a. Cette
+Bourse se tenait alors sur le trottoir du boulevard des Italiens, &agrave;
+l'entr&eacute;e du passage de l'Op&eacute;ra; et il n'y avait l&agrave; que la coulisse,
+op&eacute;rant au milieu d'une cohue louche de courtiers, de remisiers, de
+sp&eacute;culateurs v&eacute;reux. Des camelots circulaient, des ramasseurs de bouts
+de cigare se jetaient &agrave; quatre pattes, au milieu du pi&eacute;tinement des
+groupes. C'&eacute;tait, barrant le boulevard, un entassement obstin&eacute; de
+troupeau, que le flot des promeneurs emportait, s&eacute;parait, et qui se
+reformait toujours. Ce soir-l&agrave;, pr&egrave;s de deux mille personnes
+stationnaient ainsi, gr&acirc;ce &agrave; la douceur du ciel couvert et fumeux, qui
+annon&ccedil;ait de la pluie, apr&egrave;s des froids terribles. Le march&eacute; &eacute;tait tr&egrave;s
+actif, on offrait l'Universelle, de tous c&ocirc;t&eacute;s, les cours tombaient
+rapidement. Aussi, bient&ocirc;t, des rumeurs coururent, toute une anxi&eacute;t&eacute;
+naissante. Que se passait-il donc? A demi-voix, on se nommait les
+vendeurs probables, selon le remisier qui donnait l'ordre, ou le
+coulissier qui l'ex&eacute;cutait. Puisque les gros vendaient de la sorte, il
+se pr&eacute;parait quelque chose de grave, s&ucirc;rement. Et, de huit heures &agrave; dix
+heures, ce fut une bousculade, tous les joueurs de flair d&eacute;firent leurs
+positions, il y en eut m&ecirc;me qui, d'acheteurs, eurent le temps de se
+mettre vendeurs. On alla se coucher dans un malaise de fi&egrave;vre, comme &agrave;
+la veille des grands d&eacute;sastres.</p>
+
+<p>Le lendemain, le temps fut ex&eacute;crable. Il avait plu toute la nuit, une
+petite pluie glaciale noyait la ville, chang&eacute;e par le d&eacute;gel en un
+cloaque de boue, jaune et liquide. La Bourse, d&egrave;s midi et demi, damait
+dans ce ruissellement. R&eacute;fugi&eacute;e sous le p&eacute;ristyle et dans la salle, la
+foule &eacute;tait &eacute;norme; et la salle, bient&ocirc;t, avec les parapluies mouill&eacute;s
+qui s'&eacute;gouttaient, se trouva chang&eacute;e en une immense flaque d'eau
+bourbeuse. La crasse noire des murs suintait, il ne tombait du toit
+vitr&eacute; qu'un jour bas et rouss&acirc;tre, d'une d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>Au milieu des mauvais bruits qui couraient, des histoires
+extraordinaires d&eacute;traquant les t&ecirc;tes, tous les regards, d&egrave;s l'entr&eacute;e,
+cherchaient Saccard, le d&eacute;visageaient. Il &eacute;tait &agrave; son poste, debout,
+pr&egrave;s du pilier accoutum&eacute;; et il avait l'air des autres jours, des jours
+triomphants, son air de gaiet&eacute; brave et d'absolue confiance. Il
+n'ignorait pas que l'Universelle avait baiss&eacute; de trois cents francs la
+veille, &agrave; la petite Bourse du soir; il flairait un danger immense, il
+s'attendait &agrave; un furieux assaut des baissiers; mais son plan de bataille
+lui semblait inattaquable, le mouvement tournant de Daigremont,
+l'arriv&eacute;e impr&eacute;vue d'une arm&eacute;e fra&icirc;che de millions devait tout emporter
+et lui assurer une fois de plus la victoire. Lui, d&eacute;sormais, se trouvait
+sans ressources; les caisses de l'Universelle &eacute;taient vides, il en avait
+gratt&eacute; jusqu'aux centimes; et il ne d&eacute;sesp&eacute;rait pourtant pas, il s'&eacute;tait
+fait reporter par Mazaud, il l'avait conquis &agrave; un tel point, en lui
+confiant l'appui du syndicat de Daigremont, que l'agent, sans
+couverture, venait encore d'accepter des ordres d'achat pour plusieurs
+millions. La tactique arr&ecirc;t&eacute;e entre eux &eacute;tait de ne pas trop laisser
+tomber les cours, au d&eacute;but de la Bourse, de les soutenir, de guerroyer,
+en attendant l'arm&eacute;e de renfort. L'&eacute;motion &eacute;tait si vive, que Massias et
+Sabatani, renon&ccedil;ant &agrave; des ruses inutiles, maintenant que la vraie
+situation faisait l'objet de tous les comm&eacute;rages, vinrent causer
+ouvertement avec Saccard, puis coururent porter ses recommandations
+derni&egrave;res, l'un &agrave; Nathansohn, sous le p&eacute;ristyle, l'autre &agrave; Mazaud,
+encore dans le cabinet des agents de change.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait une heure moins dix, et Moser qui arrivait, bl&ecirc;me d'une crise
+de foie, dont la morsure l'avait emp&ecirc;ch&eacute; de fermer l'&oelig;il, la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente, fit remarquer &agrave; Pillerault que tout le monde, ce jour-l&agrave;
+&eacute;tait jaune et avait l'air malade. Pillerault, que l'approche des
+d&eacute;sastres redressait dans des fanfaronnades de chevalier errant, partit
+d'un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais c'est vous, mon cher, qui avez la colique. Tout le monde est tr&egrave;s
+gai. Nous allons nous flanquer une de ces tripot&eacute;es dont on se souvient
+longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait que, dans l'anxi&eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, la salle restait morue,
+sous le jour rouss&acirc;tre, et cela se sentait surtout au grondement
+affaibli des voix. Ce n'&eacute;tait plus l'&eacute;clat tumultueux des grands jours
+de hausse, l'agitation, le vacarme d'une mar&eacute;e, d&eacute;bordant de toutes
+parts en conqu&eacute;rante. On ne courait plus, on ne criait plus, on se
+glissait, on parlait bas, comme dans la maison d'un malade. Bien que la
+foule f&ucirc;t consid&eacute;rable, et que l'on s'&eacute;touff&acirc;t pour circuler, un murmure
+seulement s'&eacute;levait, navr&eacute;, le chuchotement des craintes qui couraient,
+des nouvelles d&eacute;plorables qu'on &eacute;changeait &agrave; l'oreille. Beaucoup se
+taisaient, livides, la face contract&eacute;e, avec des yeux &eacute;largis, qui
+interrogeaient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment les autres visages.</p>
+
+<p>&laquo;Salmon, vous ne dites rien? demanda Pillerault, plein d'une ironie
+agressive.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! murmura Moser, il est comme les autres, il n'a rien &agrave; dire,
+il a peur.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, ce jour-l&agrave;, les silences de Salmon n'inqui&eacute;taient plus
+personne, dans l'attente profonde et muette de tous.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait autour de Saccard que se pressait surtout un flot de
+clients, fr&eacute;missants d'incertitude, avides d'une bonne parole. On
+remarqua plus tard que Daigremont ne s'&eacute;tait pas montr&eacute;, pas plus que le
+d&eacute;put&eacute; Huret, averti sans doute, redevenu le chien fid&egrave;le de Rougon.
+Kolb, au milieu d'un groupe de banquiers, affectait d'&ecirc;tre pris par une
+grosse affaire d'arbitrage. Le marquis de Bohain, au-dessus des
+vicissitudes du sort, promenait tranquillement sa petite t&ecirc;te p&acirc;le et
+aristocratique, certain de gagner quand m&ecirc;me, ayant donn&eacute; &agrave; Jacoby
+l'ordre d'acheter autant d'Universelle qu'il avait charg&eacute; Mazaud d'en
+vendre. Et Saccard, assi&eacute;g&eacute; par la foule des autres, les croyants, les
+na&iuml;fs, se montra particuli&egrave;rement aimable et rassurant pour S&eacute;dille et
+pour Maugendre, qui, les l&egrave;vres tremblantes, les yeux humides de
+supplications, qu&ecirc;taient l'espoir du triomphe. Il leur serra
+vigoureusement la main, en mettant dans son &eacute;treinte l'absolue promesse
+de vaincre. Puis, en homme constamment heureux, &agrave; l'abri de tout p&eacute;ril,
+il se lamenta d'une mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me voyez constern&eacute;. Par ces grands froids, on a oubli&eacute; un cam&eacute;lia
+dans ma cour, et il est perdu.&raquo;</p>
+
+<p>Le mot courut, on s'attendrit sur le cam&eacute;lia. Quel homme, ce Saccard!
+d'une assurance impassible, le visage toujours souriant, sans qu'on p&ucirc;t
+savoir si ce n'&eacute;tait l&agrave; qu'un masque, pos&eacute; sur les effroyables
+pr&eacute;occupations qui auraient tortur&eacute; tout autre!</p>
+
+<p>&laquo;L'animal! est-il beau!&raquo; murmura Jantrou &agrave; l'oreille de Massias qui
+revenait.</p>
+
+<p>Justement, Saccard appelait Jantrou, envahi d'un souvenir &agrave; cette minute
+supr&ecirc;me, se rappelant l'apr&egrave;s-midi, o&ugrave;, avec ce dernier, il avait vu le
+coup&eacute; de la baronne Sandorff, arr&ecirc;t&eacute; rue Brongniart. Est-ce qu'il &eacute;tait
+l&agrave;, encore, dans cette journ&eacute;e de crise? est-ce que le cocher, haut
+perch&eacute;, gardait sous la pluie battante son immobilit&eacute; de pierre, pendant
+que la baronne, derri&egrave;re les glaces closes, attendait les cours.</p>
+
+<p>&laquo;Certainement, elle est l&agrave;, r&eacute;pondit Jantrou, &agrave; demi-voix, et de tout
+c&oelig;ur avec vous, bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas reculer d'une semelle.... Nous
+sommes tous l&agrave;, solides &agrave; notre poste.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard fut heureux de cette fid&eacute;lit&eacute;, bien qu'il dout&acirc;t du
+d&eacute;sint&eacute;ressement de la dame et des autres. D'ailleurs, dans
+l'aveuglement de sa fi&egrave;vre, il croyait encore marcher &agrave; la conqu&ecirc;te,
+avec tout son peuple d'actionnaires derri&egrave;re lui, ce peuple des humbles
+et du beau monde, engou&eacute;, fanatis&eacute;, les jolies femmes m&ecirc;l&eacute;es aux
+servante, en un m&ecirc;me &eacute;lan de foi.</p>
+
+<p>Enfin, le coup de cloche retentit, passa avec une lamentation de tocsin,
+sur la houle effar&eacute;e des t&ecirc;tes. Et Mazaud, qui donnait des ordres &agrave;
+Flory, revint vivement vers la corbeille, pendant que le jeune employ&eacute;
+se pr&eacute;cipitait au t&eacute;l&eacute;graphe, tr&egrave;s &eacute;mu pour lui-m&ecirc;me; car, en perte
+depuis quelque temps, s'ent&ecirc;tant &agrave; suivre la fortune de l'Universelle,
+il risquait ce jour-l&agrave;, un coup d&eacute;cisif, sur l'histoire de
+l'intervention de Daigremont, surprise &agrave; la charge, derri&egrave;re une porte.
+La corbeille &eacute;tait tout aussi anxieuse que la salle, les agents
+sentaient bien, depuis la derni&egrave;re liquidation, le sol trembler sous
+eux, au milieu de sympt&ocirc;mes si graves, que leur exp&eacute;rience s'en
+alarmait. D&eacute;j&agrave;, des &eacute;croulements partiels s'&eacute;taient produits, le march&eacute;
+ext&eacute;nu&eacute;, trop charg&eacute;, se l&eacute;zardait de toutes parts. Allait-ce donc &ecirc;tre
+un de ses grands cataclysmes, comme il en survient un tous les dix &agrave;
+quinze ans, une de ces crises du jeu &agrave; l'&eacute;tat de fi&egrave;vre aigu&euml;, qui
+d&eacute;cime la Bourse, la balaie d'un vent de mort? A la rente, au comptant,
+les cris semblaient s'&eacute;trangler, la bousculade se faisait plus rude,
+domin&eacute;e par les hautes silhouettes noires des coteurs, qui attendaient,
+la plume aux doigts. Et, tout de suite, Mazaud, les mains serrant la
+rampe de velours rouge, aper&ccedil;ut Jacoby, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du bassin
+circulaire, criant de sa voix profonde:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai de l'Universelle.... A 2 800, j'ai de l'Universelle...&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le dernier cours de la petite Bourse de la veille; et, pour
+enrayer imm&eacute;diatement la baisse, il crut prudent de prendre &agrave; ce prix.
+Sa voix aigu&euml; s'&eacute;leva, domina toutes les autres.</p>
+
+<p>&laquo;A 2 800, je prends.... Trois cents Universelle, envoyez!&raquo; Le premier
+cours se trouva ainsi fix&eacute;. Mais il lui fut impossible de le maintenir.
+De toutes parts, les offres affluaient. Il lutta d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment pendant
+une demi-heure, sans autre r&eacute;sultat que de ralentir la chute rapide. Sa
+surprise &eacute;tait de ne pas &ecirc;tre plus soutenu par la coulisse. Que faisait
+donc Nathansohn, dont il attendait des ordres d'achat? et il ne sut que
+plus tard l'adroite tactique de ce dernier, qui, tout en achetant pour
+Saccard, vendait pour son propre compte, averti de la vraie situation
+par son flair de juif. Massias, tr&egrave;s engag&eacute; lui-m&ecirc;me comme acheteur,
+accourut, essouffl&eacute;, dire la d&eacute;route de la coulisse &agrave; Mazaud, qui perdit
+la t&ecirc;te et br&ucirc;la ses derni&egrave;res cartouches, en l&acirc;chant d'un coup les
+ordres qu'il se r&eacute;servait d'&eacute;chelonner, jusqu'&agrave; l'arriv&eacute;e des renforts.
+Cela fit remonter un peu les cours: de 2 500, ils revinrent &agrave; 2 650,
+affol&eacute;s, avec les sauts brusques des jours de temp&ecirc;te; et, un instant
+encore, l'espoir fut sans bornes chez Mazaud, chez Saccard, chez tous
+ceux qui &eacute;taient dans la confidence du plan de bataille. Puisque cela
+remontait d&egrave;s maintenant, la journ&eacute;e &eacute;tait gagn&eacute;e, la victoire allait
+&ecirc;tre foudroyante, lorsque la r&eacute;serve d&eacute;boucherait sur le flanc des
+baissiers et changerait leur d&eacute;faite en une effroyable d&eacute;route. Il y eut
+un mouvement de joie profonde, S&eacute;dille et Maugendre auraient bais&eacute; les
+mains de Saccard, Kolb se rapprocha, tandis que Jantrou disparut,
+courant porter &agrave; la baronne Sandorff la bonne nouvelle. Et l'on vit &agrave; ce
+moment le petit Flory, radieux, chercher partout Sabatani, qui lui
+servait maintenant d'interm&eacute;diaire, pour lui donner un nouvel ordre
+d'achat.</p>
+
+<p>Mais deux heures venaient de sonner, et Mazaud, sur qui portait l'effort
+de l'attaque, faiblissait de nouveau. Sa surprise augmentait du retard
+que les renforts mettaient &agrave; entrer en ligne. Il &eacute;tait grand temps,
+qu'attendaient-ils donc pour le d&eacute;gager de la position intenable o&ugrave; il
+s'&eacute;puisait? Bien que, par fiert&eacute; professionnelle, il montr&acirc;t un visage
+impassible, il sentait un grand froid monter &agrave; ses joues, il craignait
+de p&acirc;lir. Jacoby, tonitruant, continuait de lui jeter, par paquets
+m&eacute;thodiques, ses offres, qu'il cessait de relever. Et ce n'&eacute;tait plus
+lui qu'il regardait, ses yeux s'&eacute;taient tourn&eacute;s vers Delarocque, l'agent
+de Daigremont, dont il ne comprenait pas le silence. Gros et trapu, avec
+sa barbe rousse, l'air b&eacute;at et souriant d'une noce de la veille,
+celui-ci restait paisible, dans son attente inexplicable. Est-ce qu'il
+n'allait pas ramasser toutes ces offres, tout sauver, par les ordres
+d'achat dont devaient d&eacute;border les fiches qu'il avait en main?</p>
+
+<p>Tout d'un coup, de sa voix gutturale, l&eacute;g&egrave;rement enrou&eacute;e, Delarocque se
+jeta dans la lutte.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai de l'Universelle.... J'ai de l'Universelle...&raquo;</p>
+
+<p>Et, en quelques minutes, il en offrit pour plusieurs millions. Des voix
+lui r&eacute;pondaient. Les cours s'effondraient.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &agrave; 2400... J'ai &agrave; 2 300... Combien? Cinq cents, six cents...
+Envoyez!&raquo;</p>
+
+<p>Que disait-il donc? que se passait-il? Au lieu des secours attendus,
+&eacute;tait-ce une nouvelle arm&eacute;e ennemie qui d&eacute;bouchait des bois voisins?
+Comme &agrave; Waterloo, Grouchy n'arrivait pas, et c'&eacute;tait la trahison qui
+achevait la d&eacute;route. Sous ces masses profondes et fra&icirc;ches de vendeurs,
+accourant au pas de charge, une effroyable panique se d&eacute;clarait.</p>
+
+<p>A cette seconde, Mazaud sentit passer la mort sur sa face. Il avait
+report&eacute; Saccard pour des sommes trop consid&eacute;rables, il eut la sensation
+nette que l'Universelle lui cassait les reins en s'&eacute;croulant. Mais sa
+jolie figure brune, aux minces moustaches, resta imp&eacute;n&eacute;trable et brave.
+Il acheta encore, &eacute;puisa les ordres qu'il avait re&ccedil;us, de sa voix
+chantante de jeune coq, aigu&euml; comme dans le succ&egrave;s. Et, en face de lui,
+ses contreparties, Jacoby mugissant, Delarocque apoplectique, malgr&eacute;
+leur effort d'indiff&eacute;rence, laissaient percer plus d'inqui&eacute;tude; car ils
+le voyaient d&eacute;sormais en grand danger, et les paierait-il, s'il sautait?
+Leurs mains &eacute;treignaient le velours de la rampe, leurs voix continuaient
+&agrave; glapir, comme m&eacute;caniquement, par habitude de m&eacute;tier, pendant que, dans
+leurs regards fixes, s'&eacute;changeaient toute l'affreuse angoisse du drame
+de l'argent.</p>
+
+<p>Alors, pendant la derni&egrave;re demi-heure, ce fut la d&eacute;b&acirc;cle, la d&eacute;route
+s'aggravant et emportant la foule en un galop d&eacute;sordonn&eacute;. Apr&egrave;s
+l'extr&ecirc;me confiance, l'engouement aveugle, arrivait la r&eacute;action de la
+peur, tous se ruant pour vendre, s'il en &eacute;tait temps encore. Une gr&ecirc;le
+d'ordres de vente s'abattit sur la corbeille, on ne voyait plus que des
+fiches pleuvoir; et ces paquets &eacute;normes de titres, jet&eacute;s ainsi sans
+prudence, acc&eacute;l&eacute;raient la baisse, un v&eacute;ritable effondrement. Les cours,
+de chute en chute, tomb&egrave;rent &agrave; 1 500, &agrave; 1 200, &agrave; 900. Il n'y avait plus
+d'acheteurs, la plaine restait rase, jonch&eacute;e de cadavres. Au-dessus du
+sombre grouillement des redingotes, les trois coteurs semblaient &ecirc;tre
+des greffiers mortuaires, enregistrant des d&eacute;c&egrave;s. Par un singulier effet
+du vent de d&eacute;sastre qui traversait la salle, l'agitation s'y &eacute;tait
+fig&eacute;e, le vacarme s'y mourait, comme dans la stupeur d'une grande
+catastrophe. Un silence effrayant r&eacute;gna, lorsque, apr&egrave;s le coup de
+cloche de la cl&ocirc;ture, le dernier cours de 800 francs fut connu. Et la
+pluie ent&ecirc;t&eacute;e ruisselait toujours sur le vitrage, qui ne laissait plus
+filtrer qu'un cr&eacute;puscule louche; la salle &eacute;tait devenue un cloaque, sous
+l'&eacute;gouttement des parapluies et le pi&eacute;tinement de la foule, un sol
+fangeux d'&eacute;curie mal tenue, o&ugrave; tra&icirc;naient toutes sortes de papiers
+d&eacute;chir&eacute;s; tandis que, dans la corbeille, &eacute;clatait le bariolage des
+fiches, les vertes, les rouges, les bleues, jet&eacute;es &agrave; pleines mains, si
+abondantes ce jour-l&agrave;, que le vaste bassin d&eacute;bordait.</p>
+
+<p>Mazaud &eacute;tait rentr&eacute; dans le cabinet des agents de change, en m&ecirc;me temps
+que Jacoby et Delarocque. Il s'approcha du buffet, but un verre de
+bi&egrave;re, d&eacute;vor&eacute; d'une soif ardente, et il regardait l'immense pi&egrave;ce, avec
+son vestiaire, sa longue table centrale autour de laquelle &eacute;taient
+rang&eacute;s les fauteuils des soixante agents, ses tentures de velours rouge,
+tout son luxe banal et d&eacute;fra&icirc;chi qui la faisait ressembler &agrave; une salle
+d'attente de premi&egrave;re classe, dans une grande gare; il la regardait de
+l'air &eacute;tonn&eacute; d'un homme qui ne l'aurait jamais bien vue. Puis, comme il
+partait, sans une parole, il serra les mains de Jacoby et de Delarocque,
+de l'&eacute;treinte accoutum&eacute;e, tous les trois p&acirc;lissant, sous leur attitude
+correcte de chaque jour. Il avait dit &agrave; Flory de l'attendre &agrave; la porte;
+et il l'y trouva, en compagnie de Gustave, qui avait d&eacute;finitivement
+quitt&eacute; la charge depuis une semaine, et qui &eacute;tait venu en simple
+curieux, toujours souriant, menant la vie de f&ecirc;te, sans se demander si
+son p&egrave;re, le lendemain, pourrait encore payer ses dettes; tandis que
+Flory, bl&ecirc;me, avec de petits ricanements imb&eacute;ciles, s'effor&ccedil;ait de
+causer, sous l'effroyable perte d'une centaine de mille francs, qu'il
+venait de faire, en ne sachant pas o&ugrave; en prendre le premier sou. Mazaud
+et son employ&eacute; disparurent au milieu de l'averse.</p>
+
+<p>Mais, dans la salle, la panique venait surtout de souffler autour de
+Saccard, et c'&eacute;tait l&agrave; que la guerre avait fait ses ravages. Sans
+comprendre au premier moment, il avait assist&eacute; &agrave; cette d&eacute;route, faisant
+face au danger. Pourquoi donc cette rumeur? n'&eacute;taient-ce pas les troupes
+de Daigremont qui arrivaient? Puis, lorsqu'il avait entendu les cours
+s'effondrer, tout en ne s'expliquant pas la cause du d&eacute;sastre, il
+s'&eacute;tait raidi pour mourir debout. Un froid de glace montait du sol &agrave; son
+cr&acirc;ne, il avait la sensation de l'irr&eacute;parable, c'&eacute;tait sa d&eacute;faite, &agrave;
+jamais; et le regret bas de l'argent, la col&egrave;re des jouissances perdues
+n'entraient pour rien dans sa douleur: il ne saignait que de son
+humiliation de vaincu, que de la victoire de Gundermann, &eacute;clatante,
+d&eacute;finitive, qui consolidait une fois de plus la toute-puissance de ce
+roi de l'or. A cette minute, il fut vraiment superbe, toute sa mince
+personne bravait la destin&eacute;e, les yeux sans un battement, le visage
+t&ecirc;tu, seul contre le flot de d&eacute;sespoir et de rancune qu'il sentait d&eacute;j&agrave;
+monter contre lui. La salle enti&egrave;re bouillonnait, d&eacute;bordait vers son
+pilier; des poings se serraient, des bouches b&eacute;gayaient des paroles
+mauvaises; et il avait gard&eacute; aux l&egrave;vres un inconscient sourire, qu'on
+pouvait prendre pour une provocation.</p>
+
+<p>D'abord, au milieu d'une sorte de brouillard, il distingua Maugendre,
+d'une p&acirc;leur mortelle, que le capitaine Chave emmenait &agrave; son bras, en
+lui r&eacute;p&eacute;tant qu'il l'avait bien pr&eacute;dit, avec une cruaut&eacute; de joueur
+infime, ravi de voir les gros sp&eacute;culateurs se casser les reins. Puis, ce
+fut S&eacute;dille, la face contract&eacute;e, avec l'air fou du commer&ccedil;ant dont la
+maison croule, qui vint lui donner une poign&eacute;e de main vacillante, en
+bon homme, comme pour lui dire qu'il ne lui en voulait point. D&egrave;s le
+premier craquement, le marquis de Bohain s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;, passant &agrave;
+l'arm&eacute;e triomphante des baissiers, racontant &agrave; Kolb, qui se mettait
+prudemment &agrave; part, lui aussi, quels doutes f&acirc;cheux ce Saccard lui
+inspirait, depuis la derni&egrave;re assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale. Jantrou, &eacute;perdu, avait
+disparu de nouveau, &agrave; toutes jambes, pour porter le dernier cours &agrave; la
+baronne Sandorff, qui allait s&ucirc;rement avoir une attaque de nerfs dans
+son coup&eacute;, comme la chose lui arrivait les jours de grosse perte.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait encore, en face de Salmon toujours muet et &eacute;nigmatique, le
+baissier Moser et le haussier Pillerault, celui-ci provocant, la mine
+fi&egrave;re, malgr&eacute; sa ruine, l'autre, qui gagnait une fortune, se g&acirc;tant la
+victoire par de lointaines inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>&laquo;Vous verrez qu'au printemps nous aurons la guerre avec l'Allemagne.
+Tout &ccedil;a ne sent pas bon, et Bismarck nous guette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fichez-nous la paix! J'ai encore eu tort, cette fois, de trop
+r&eacute;fl&eacute;chir.... Tant pis! c'est &agrave; refaire, tout ira bien.&raquo;</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, Saccard n'avait pas faibli. Le nom de Fayeux, prononc&eacute;
+derri&egrave;re son dos, ce receveur de rentes de Vend&ocirc;me, avec lequel il se
+trouvait en rapport, pour toute une client&egrave;le d'infimes actionnaires,
+venait seulement de lui causer un malaise, en le faisant songer &agrave; la
+masse &eacute;norme des petits, des capitalistes mis&eacute;rables qui allaient &ecirc;tre
+broy&eacute;s sous les d&eacute;combres de l'Universelle. Mais, brusquement, la vue de
+Dejoie, livide, d&eacute;compos&eacute;, porta ce malaise &agrave; l'aigu, en personnifiant
+toutes les humbles et lamentables ruines dans ce pauvre homme qu'il
+connaissait. En m&ecirc;me temps, par une sorte d'hallucination, s'&eacute;voqu&egrave;rent
+les p&acirc;les, les d&eacute;sol&eacute;s visages de la comtesse de Beauvilliers et de sa
+fille, qui le regardaient &eacute;perdument de leurs grands yeux noirs pleins
+de larmes. Et, &agrave; cette minute, Saccard, ce corsaire au c&oelig;ur tann&eacute; par
+vingt ans de brigandage, Saccard dont l'orgueil &eacute;tait de n'avoir jamais
+senti trembler ses jambes, de ne s'&ecirc;tre jamais assis sur le banc, qui
+&eacute;tait l&agrave;, contre le pilier, Saccard eut une d&eacute;faillance et dut s'y
+laisser tomber un instant. La cohue refluait toujours, mena&ccedil;ait de
+l'&eacute;touffer. Il leva la t&ecirc;te, dans un besoin d'air, et il fut tout de
+suite debout, en reconnaissant, en haut, &agrave; la galerie du t&eacute;l&eacute;graphe,
+pench&eacute;e au-dessus de la salle, la M&eacute;chain qui dominait de son &eacute;norme
+personne grasse le champ de bataille. Son vieux sac de cuir noir &eacute;tait
+pos&eacute; pr&egrave;s d'elle, sur la rampe de pierre. En attendant d'y entasser les
+actions d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;es, elle guettait les morts, telle que le corbeau vorace
+qui suit les arm&eacute;es, jusqu'au jour du massacre.</p>
+
+<p>Saccard, alors, d'un pas raffermi, s'en alla. Tout son &ecirc;tre lui semblait
+vid&eacute;; mais, par un effort de volont&eacute; extraordinaire, il s'avan&ccedil;ait,
+solide et droit. Ses sens seulement s'&eacute;taient comme &eacute;mouss&eacute;s, il n'avait
+plus la sensation du sol, il croyait marcher sur un tapis de haute
+laine. De m&ecirc;me, une brume noyait ses yeux, une clameur faisait
+bourdonner ses oreilles. Tandis qu'il sortait de la Bourse et qu'il
+descendait le perron, il ne reconnaissait plus les gens, c'&eacute;taient des
+fant&ocirc;mes flottants qui l'entouraient, des formes vagues, des sons
+perdus. N'avait-il pas vu passer la large face grima&ccedil;ante de Busch? Ne
+s'&eacute;tait-il pas arr&ecirc;t&eacute; un instant pour causer avec Nathansohn, tr&egrave;s &agrave;
+l'aise, et dont la voix affaiblie lui paraissait venir de loin? Sabatani
+et Massias ne l'accompagnaient-ils pas, au milieu de la consternation
+g&eacute;n&eacute;rale? il se revoyait, entour&eacute; d'un groupe nombreux, peut-&ecirc;tre
+S&eacute;dille et Maugendre encore, toutes sortes de figures qui s'effa&ccedil;aient,
+se transformaient. Et, comme il allait s'&eacute;loigner, se perdre dans la
+pluie, dans la boue liquide dont Paris &eacute;tait submerg&eacute;, il r&eacute;p&eacute;ta d'une
+voix aigu&euml; &agrave; tout ce monde fantomatique, mettant sa gloire derni&egrave;re &agrave;
+montrer sa libert&eacute; d'esprit:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! que je suis donc contrari&eacute; de ce cam&eacute;lia qu'on a oubli&eacute; dans ma
+cour, et qui est mort de froid!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+<p>Mme Caroline, &eacute;pouvant&eacute;e, envoya le soir m&ecirc;me une d&eacute;p&ecirc;che &agrave; son fr&egrave;re,
+qui &eacute;tait &agrave; Rome pour une semaine encore; et, trois jours apr&egrave;s, Hamelin
+d&eacute;barquait &agrave; Paris, accourant au danger.</p>
+
+<p>L'explication fut rude, entre Saccard et l'ing&eacute;nieur, rue Saint-Lazare,
+dans cette salle des &eacute;pures, o&ugrave; l'affaire, autrefois, avait &eacute;t&eacute; discut&eacute;e
+et r&eacute;solue avec tant d'enthousiasme. Pendant les trois jours, la d&eacute;b&acirc;cle
+&agrave; la Bourse venait de s'aggraver terriblement, les actions de
+l'Universelle &eacute;taient tomb&eacute;es, coup sur coup, au-dessous du pair, &agrave; 430
+francs; et la baisse continuait, l'&eacute;difice craquait et s'&eacute;croulait,
+d'heure en heure.</p>
+
+<p>Silencieuse, Mme Caroline &eacute;couta, &eacute;vitant d'intervenir. Elle &eacute;tait
+pleine de remords, car elle s'accusait de complicit&eacute;, puisque c'&eacute;tait
+elle qui, apr&egrave;s s'&ecirc;tre promis de veiller, avait laiss&eacute; tout faire. Au
+lieu de se contenter de vendre ses titres, simplement, afin d'entraver
+la hausse, n'aurait-elle pas d&ucirc; trouver autre chose, pr&eacute;venir les gens,
+agir enfin? Dans son adoration pour son fr&egrave;re, son c&oelig;ur saignait, &agrave; le
+voir ainsi compromis, au milieu de ses grands travaux &eacute;branl&eacute;s, de toute
+l'&oelig;uvre de sa vie remise en question; et elle souffrait d'autant plus,
+qu'elle ne se sentait pas libre de juger Saccard: ne l'avait-elle pas
+aim&eacute;, n'&eacute;tait-elle pas &agrave; lui, de ce lien secret, dont elle sentait
+davantage la honte? C'&eacute;tait, plac&eacute;e ainsi entre ces deux hommes, tout un
+combat qui la d&eacute;chirait. Le soir de la catastrophe, elle avait accabl&eacute;
+Saccard, dans un bel emportement de franchise, vidant un c&oelig;ur de ce
+qu'elle y amassait depuis longtemps de reproches et de craintes. Puis,
+en le voyant sourire, tenace, invaincu quand m&ecirc;me, en songeant &agrave; la
+force dont il avait besoin pour rester debout, elle s'&eacute;tait dit qu'elle
+n'avait pas le droit, apr&egrave;s s'&eacute;tait montr&eacute;e faible avec lui, de
+l'achever, de le frapper ainsi &agrave; terre. Et, r&eacute;fugi&eacute;e dans le silence,
+apportant seulement le bl&acirc;me de son attitude, elle ne voulait &ecirc;tre qu'un
+t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Mais Hamelin, cette fois, s'emportait, lui si conciliant d'ordinaire,
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de tout ce qui n'&eacute;tait pas ses travaux. Il attaqua le jeu
+avec une violence extr&ecirc;me, l'Universelle succombait &agrave; la folie du jeu,
+une crise d'absolue d&eacute;mence. Sans doute, il n'&eacute;tait pas de ceux qui
+pr&eacute;tendaient qu'une banque peut laisser fl&eacute;chir ses titres, comme une
+compagnie de chemins de fer par exemple la compagnie de chemins de fer a
+son immense mat&eacute;riel, qui fait ses recettes; tandis que le vrai mat&eacute;riel
+d'une banque est son cr&eacute;dit, elle agonise d&egrave;s que son cr&eacute;dit chancelle.
+Seulement, il y avait l&agrave; une question de mesure. S'il &eacute;tait n&eacute;cessaire
+et m&ecirc;me sage de maintenir le cours de 2 000 francs, il devenait insens&eacute;
+et compl&egrave;tement criminel de le pousser, de vouloir l'imposer &agrave; 3000 et
+davantage. D&egrave;s son arriv&eacute;e, il avait exig&eacute; la v&eacute;rit&eacute;, toute la v&eacute;rit&eacute;.
+On ne pouvait plus lui mentir maintenant, lui dire, comme il avait
+tol&eacute;r&eacute; qu'on le d&eacute;clar&acirc;t en sa pr&eacute;sence, devant la derni&egrave;re assembl&eacute;e,
+que la soci&eacute;t&eacute; ne poss&eacute;dait pas une de ses actions. Les livres &eacute;taient
+l&agrave;, il en p&eacute;n&eacute;trait ais&eacute;ment les mensonges. Ainsi, le compte Sabatani,
+il savait que ce pr&ecirc;te-nom cachait les op&eacute;rations faites par la soci&eacute;t&eacute;;
+et il pouvait y suivre, mois par mois, depuis deux ans, la fi&egrave;vre
+croissante de Saccard, d'abord timide, n'achetant qu'avec prudence,
+pouss&eacute; ensuite &agrave; des achats de plus en plus consid&eacute;rables, pour arriver
+&agrave; l'&eacute;norme chiffre de vingt-sept mille actions ayant co&ucirc;t&eacute; pr&egrave;s de
+quarante-huit millions. N'&eacute;tait-ce pas fou, d'une impudente folie qui
+avait l'air de se moquer des gens, un pareil chiffre d'affaires mis sous
+le nom d'un Sabatani! Et ce Sabatani n'&eacute;tait pas le seul, il y avait
+d'autres hommes de paille, des employ&eacute;s de la banque, des
+administrateurs m&ecirc;me, dont les achats, port&eacute;s au compte des reports,
+d&eacute;passaient vingt mille actions, repr&eacute;sentant elles aussi pr&egrave;s de
+quarante-huit millions de francs. Enfin, tout cela n'&eacute;tait encore que
+les achats fermes, auxquels il fallait ajouter les achats &agrave; terme,
+op&eacute;r&eacute;s dans le courant de la derni&egrave;re liquidation de janvier; plus de
+vingt mille actions pour une somme de soixante-sept millions et demi,
+dont l'Universelle avait &agrave; prendre livraison; sans compter, &agrave; la Bourse
+de Lyon, dix mille autres titres, vingt-quatre millions encore. Ce qui,
+en additionnant tout, d&eacute;montrait que la soci&eacute;t&eacute; avait en main pr&egrave;s du
+quart des actions &eacute;mises par elle, et qu'elle avait pay&eacute; ces actions de
+l'effroyable somme de deux cents millions. L&agrave; &eacute;tait le gouffre, o&ugrave; elle
+s'engloutissait.</p>
+
+<p>Des larmes de douleur et de col&egrave;re &eacute;taient mont&eacute;es aux yeux d'Hamelin.
+Lui qui venait de jeter si heureusement, &agrave; Rome, les bases de sa grande
+banque catholique, le Tr&eacute;sor du Saint-S&eacute;pulcre, pour permettre, aux
+jours prochains de la pers&eacute;cution, d'installer royalement le pape &agrave;
+J&eacute;rusalem, dans la gloire l&eacute;gendaire des lieux saints: une banque
+destin&eacute;e &agrave; mettre le nouveau royaume de Palestine &agrave; l'abri des
+perturbations politiques, en basant son budget, avec la garantie des
+ressources du pays, sur toute une s&eacute;rie d'&eacute;missions dont les chr&eacute;tiens
+du monde entier allaient se disputer les titres! Et tout cela croulait
+d'un coup, dans cette imb&eacute;cile d&eacute;mence du jeu! Il &eacute;tait parti laissant
+un bilan admirable, des millions &agrave; la pelle, une soci&eacute;t&eacute; dans une
+prosp&eacute;rit&eacute; si prompte et si haute, qu'elle faisait l'&eacute;tonnement du
+monde; et, moins d'un mois apr&egrave;s, lorsqu'il revenait, les millions
+&eacute;taient fondus; la soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait par terre, en poudre, il n'y avait plus
+rien qu'un trou noir, o&ugrave; le feu semblait avoir pass&eacute;. Sa stupeur
+croissait, il exigeait violemment des explications, voulait comprendre
+quelle puissance myst&eacute;rieuse venait de pousser Saccard &agrave; s'acharner
+ainsi contre l'&eacute;difice colossal qu'il avait &eacute;lev&eacute;, &agrave; le d&eacute;truire pierre
+par pierre d'un c&ocirc;t&eacute;, tandis qu'il pr&eacute;tendait l'achever de l'autre.</p>
+
+<p>Saccard, tr&egrave;s nettement, sans se f&acirc;cher, r&eacute;pondit. Apr&egrave;s les premi&egrave;res
+heures d'&eacute;motion et d'an&eacute;antissement, il s'&eacute;tait retrouv&eacute;, debout,
+solide, avec son indomptable espoir. Des trahisons avaient rendu la
+catastrophe terrible, mais rien n'&eacute;tait perdu, il allait tout relever.
+Et, d'ailleurs, si l'Universelle avait eu une prosp&eacute;rit&eacute; si rapide et si
+grande, ne la devait-elle pas aux moyens qu'on lui reprochait? la
+cr&eacute;ation du syndicat, les augmentations successives du capital, le bilan
+h&acirc;tif du dernier exercice, les actions gard&eacute;es par la soci&eacute;t&eacute; et plus
+tard les actions achet&eacute;es en masse, follement. Tout cela faisait corps.
+Si l'on acceptait le succ&egrave;s, il fallait bien accepter les risques. Quand
+on chauffe trop une machine, il arrive qu'elle &eacute;clate. Du reste, il
+n'avouait aucune faute, il avait fait, simplement avec plus de carrure
+intelligente, ce que tout directeur de banque fait; et il ne l&acirc;chait pas
+son id&eacute;e g&eacute;niale, son id&eacute;e g&eacute;ante de racheter la totalit&eacute; des titres,
+d'abattre Gundermann. L'argent lui avait manqu&eacute;, voil&agrave; tout. Maintenant,
+c'&eacute;tait &agrave; recommencer. Une assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale extraordinaire venait
+d'&ecirc;tre convoqu&eacute;e pour le lundi suivant, il se disait absolument certain
+de ses actionnaires, il obtiendrait d'eux les sacrifices indispensables,
+convaincu que, sur un mot de lui, tous apporteraient leur fortune. En
+attendant, on vivrait, gr&acirc;ce aux petites sommes que les autres maisons
+de cr&eacute;dit, les grandes banques, avan&ccedil;aient chaque matin pour les besoins
+pressants de la journ&eacute;e, dans la crainte d'un trop brusque effondrement,
+qui les aurait &eacute;branl&eacute;es elles-m&ecirc;mes. La crise pass&eacute;e, tout allait
+reprendre et resplendir de nouveau.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, objecta Hamelin, que calmait d&eacute;j&agrave; cette tranquillit&eacute; souriante,
+ne voyez-vous pas, dans ces secours fournis par nos rivaux, une
+tactique, une id&eacute;e de se garer d'abord et de rendre ensuite notre chute
+plus profonde, en la retardant?... Ce qui m'inqui&egrave;te, c'est de voir
+Gundermann l&agrave;-dedans.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Gundermann, un des premiers, s'&eacute;tait offert, pour &eacute;viter
+l'imm&eacute;diate d&eacute;claration de faillite, avec l'extraordinaire sens pratique
+d'un monsieur, qui, forc&eacute; de mettre le feu chez un voisin, se h&acirc;terait
+ensuite d'apporter des seaux d'eau, afin que le quartier entier ne f&ucirc;t
+pas d&eacute;truit. Il &eacute;tait au-dessus de la rancune, il n'avait d'autre gloire
+que d'&ecirc;tre le premier marchand d'argent du monde, le plus riche et le
+plus avis&eacute;, ayant r&eacute;ussi &agrave; sacrifier toutes ses passions &agrave;
+l'accroissement continu de sa fortune.</p>
+
+<p>Saccard eut un geste d'impatience, exasp&eacute;r&eacute; par cette preuve que le
+vainqueur donnait de sa sagesse et de son intelligence.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Gundermann, il fait la grande &acirc;me, il croit qu'il me poignarde,
+avec sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Un silence r&eacute;gna, et ce fut Mme Caroline, rest&eacute;e jusque-l&agrave; muette, qui
+reprit enfin:</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, j'ai laiss&eacute; mon fr&egrave;re vous parler comme il devait le faire,
+dans la l&eacute;gitime douleur qu'il a &eacute;prouv&eacute;e, en apprenant toutes ces
+d&eacute;plorables choses.... Mais notre situation, &agrave; nous autres, me semble
+claire, et, n'est-ce pas? il me para&icirc;t impossible qu'il se trouve
+compromis, si l'affaire tournait d&eacute;cid&eacute;ment mal. Vous savez &agrave; quel cours
+j'ai vendu, on ne pourra pas dire qu'il a pouss&eacute; &agrave; la hausse, pour tirer
+un plus gros profit de ses titres. Et, d'ailleurs, si la catastrophe
+arrive, nous savons ce que nous avons &agrave; faire.... Je n'ai point, je
+l'avoue, votre espoir ent&ecirc;t&eacute;. Seulement, vous avez raison, il faut
+lutter jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute, et ce n'est pas mon fr&egrave;re qui vous
+d&eacute;couragera, soyez-en s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait &eacute;mue, reprise par sa tol&eacute;rance pour cet homme si obstin&eacute;ment
+vivace, ne voulant pas cependant montrer cette faiblesse, car elle ne
+pouvait plus s'aveugler sur l'ex&eacute;crable besogne qu'il avait faite, qu'il
+aurait s&ucirc;rement faite encore, avec sa passion voleuse de corsaire sans
+scrupules.</p>
+
+<p>&laquo;Certainement, d&eacute;clara &agrave; son tour Hamelin, las et &agrave; bout de r&eacute;sistance,
+je ne vais pas vous paralyser, lorsque vous vous battez pour nous sauver
+tous. Comptez sur moi, si je puis vous &ecirc;tre utile.&raquo;</p>
+
+<p>Et, une fois de plus, &agrave; cette heure derni&egrave;re, sous les plus effroyables
+menaces, Saccard les rassura, les reconquit, en les quittant sur ces
+paroles, pleines de promesses et de myst&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Dormez tranquilles.... Je ne puis encore parler, mais j'ai l'absolue
+certitude de tout remettre &agrave; flot avant la fin de l'autre semaine.&raquo;</p>
+
+<p>Cette phrase, qu'il n'expliquait pas, il la r&eacute;p&eacute;ta &agrave; tous les amis de la
+maison, &agrave; tous les clients qui vinrent, effar&eacute;s, terrifi&eacute;s, lui demander
+conseil. Depuis trois jours, le galop ne cessait pas, rue de Londres, au
+travers de son cabinet. Les Beauvilliers, les Maugendre, S&eacute;dille,
+Dejoie, accoururent &agrave; la file. Il les recevait, tr&egrave;s calme d'un air
+militaire, avec des mots vibrants qui leur remettaient du courage au
+c&oelig;ur; et, quand ils parlaient de vendre, de r&eacute;aliser &agrave; perte, il se
+f&acirc;chait, leur criait de ne faire une pareille b&ecirc;tise, s'engageant sur
+l'honneur les cours de 2 000 et m&ecirc;me de 3 000 francs.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les fautes commises, tous gardaient en lui une foi aveugle qu'on
+le leur laiss&acirc;t, qu'il f&ucirc;t libre de les voler encore, et il
+d&eacute;brouillerait tout, il finirait par tous les enrichir, ainsi qu'il
+l'avait jur&eacute;. Si aucun accident ne se produisait avant le lundi, si on
+lui donnait le temps de r&eacute;unir l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale extraordinaire,
+personne ne doutait qu'il ne tir&acirc;t l'Universelle saine et sauve des
+d&eacute;combres.</p>
+
+<p>Saccard avait song&eacute; &agrave; son fr&egrave;re Rougon, et c'&eacute;tait l&agrave; ce secours
+tout-puissant dont il parlait, sans vouloir s'expliquer davantage.
+S'&eacute;tant trouv&eacute; face &agrave; face avec Daigremont, le tra&icirc;tre, et lui ayant
+fait d'amers reproches, il n'avait obtenu que cette r&eacute;ponse: &laquo;Mais, mon
+cher, n'est pas moi qui vous ai l&acirc;ch&eacute;, c'est votre fr&egrave;re!&raquo; &Eacute;videmment,
+cet homme &eacute;tait dans son droit: il n'avait fait l'affaire qu'&agrave; condition
+que Rougon en serait, on lui avait promis Rougon formellement, rien
+d'&eacute;tonnant &agrave; ce qu'il se f&ucirc;t retir&eacute;, du moment o&ugrave; le ministre, loin d'en
+&ecirc;tre, vivait en guerre avec l'Universelle et son directeur. C'&eacute;tait au
+moins une excuse sans r&eacute;plique. Tr&egrave;s frapp&eacute;, Saccard venait de sentir sa
+faute immense, cette brouille ce fr&egrave;re qui seul pouvait le d&eacute;fendre, le
+rendre &agrave; ce point sacr&eacute;, que personne n'oserait achever sa ruine,
+lorsqu'on saurait le grand homme derri&egrave;re lui. Et ce fut, pour son
+orgueil, une des heures les plus dures, celle o&ugrave; il se d&eacute;cida &agrave; prier le
+d&eacute;put&eacute; Huret d'intervenir en sa faveur. Du reste, il gardait une
+attitude de menace, refusait toujours de dispara&icirc;tre, exigeait comme une
+chose due l'aide de Rougon, qui avait plus d'int&eacute;r&ecirc;t que lui &agrave; &eacute;viter le
+scandale. Le lendemain, comme il attendait la visite promise d'Huret, il
+re&ccedil;ut simplement un billet, dans lequel, en termes vagues, on lui
+faisait dire de ne pas s'impatienter et de compter sur une bonne issue,
+si les circonstances ne s'y opposaient pas, plus tard. Il se contenta de
+ces quelques lignes, qu'il regarda comme une promesse de neutralit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais la v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait que Rougon venait de prendre l'&eacute;nergique parti d'en
+finir, avec ce membre gangren&eacute; de sa famille, qui, depuis des ann&eacute;es, le
+g&ecirc;nait, dans d'&eacute;ternelles terreurs d'accidents malpropres, et qu'il
+pr&eacute;f&eacute;rait enfin trancher violemment. Si la catastrophe arrivait, il
+&eacute;tait r&eacute;solu &agrave; laisser aller les choses. Puisqu'il n'obtiendrait jamais
+de Saccard son exil, le plus simple n'&eacute;tait-il pas de le forcer &agrave;
+s'expatrier lui-m&ecirc;me, en lui facilitant la fuite, apr&egrave;s quelque bonne
+condamnation? Un brusque scandale, un coup de balai, ce serait fini.
+D'ailleurs, la situation du ministre devenait difficile, depuis qu'il
+avait d&eacute;clar&eacute; au Corps l&eacute;gislatif, dans un mouvement d'&eacute;loquence
+m&eacute;morable, que jamais la France ne laisserait l'Italie s'emparer de
+Rome. Tr&egrave;s applaudi par les catholiques, tr&egrave;s attaqu&eacute; par le tiers &eacute;tat
+de plus en plus puissant, il voyait arriver l'heure o&ugrave; ce dernier, aid&eacute;
+des bonapartistes lib&eacute;raux, allait le faire sauter du pouvoir, &agrave; moins
+qu'il ne leur donn&acirc;t aussi un gage. Et le gage, si les circonstances le
+voulaient, allait &ecirc;tre l'abandon de cette Universelle, patronn&eacute;e par
+Rome, devenue une force inqui&eacute;tante. Enfin, ce qui avait achev&eacute; de le
+d&eacute;cider, c'&eacute;tait une communication secr&egrave;te de son coll&egrave;gue des Finances,
+qui, sur le point de lancer un emprunt, avait trouv&eacute; Gundermann et tous
+les banquiers juifs tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute;s, donnant &agrave; entendre qu'ils
+refuseraient leurs capitaux, tant que le march&eacute; resterait incertain pour
+eux, livr&eacute; aux aventures. Gundermann triomphait. Plut&ocirc;t les juifs, avec
+leur royaut&eacute; accept&eacute;e de l'or, que les catholiques ultramontains ma&icirc;tres
+du monde, s'ils devenaient les rois de la Bourse!</p>
+
+<p>On raconta plus tard que le garde des sceaux Delcambre, acharn&eacute; dans sa
+rancune contre Saccard, ayant fait pressentir Rougon sur la conduite &agrave;
+suivre vis-&agrave;-vis de son fr&egrave;re, au cas o&ugrave; la justice aurait &agrave; intervenir,
+en avait simplement re&ccedil;u ce cri du c&oelig;ur: &laquo;Ah! qu'il m'en d&eacute;barrasse
+donc, je lui devrai un fameux cierge!&raquo; D&egrave;s lors, du moment o&ugrave; Rougon
+l'abandonnait, Saccard &eacute;tait perdu. Delcambre, qui le guettait depuis
+son arriv&eacute;e au pouvoir, le tenait enfin sur la marge du Code, au bord
+m&ecirc;me du vaste filet judiciaire, n'ayant plus qu'&agrave; trouver le pr&eacute;texte
+pour lancer ses gendarmes et ses juges.</p>
+
+<p>Un matin, Busch, furieux de n'avoir pas agi encore, se rendit au palais
+de justice. S'il ne se h&acirc;tait pas, jamais maintenant il ne tirerait de
+Saccard les quatre mille francs qui restaient dus &agrave; la M&eacute;chain, sur le
+fameux compte de frais, pour le petit Victor. Son plan &eacute;tait simplement
+de soulever un abominable scandale, en l'accusant de s&eacute;questration
+d'enfant, ce qui permettrait d'&eacute;taler les d&eacute;tails immondes du viol de la
+m&egrave;re et de l'abandon du gamin. Un pareil proc&egrave;s fait au directeur de
+l'Universelle, dans l'&eacute;motion soulev&eacute;e par la crise que traversait cette
+banque, cela remuerait tout Paris; et Busch esp&eacute;rait encore que Saccard,
+&agrave; la premi&egrave;re menace, paierait. Mais le substitut qui se trouva charg&eacute;
+de le recevoir, un propre neveu de Delcambre, &eacute;couta son histoire d'un
+air d'impatience et d'ennui: non! non! rien &agrave; faire de s&eacute;rieux avec de
+pareils comm&eacute;rages, &ccedil;a ne tombait sous le coup d'aucun article du Code.
+D&eacute;concert&eacute;, Busch s'emportait, parlait de sa longue patience, lorsque le
+magistrat l'interrompit brusquement, en lui entendant dire qu'il avait
+pouss&eacute; la bonhomie, vis-&agrave;-vis de Saccard, jusqu'&agrave; placer des fonds en
+report, &agrave; l'Universelle. Comment! il avait des fonds compromis dans la
+d&eacute;confiture certaine de cette maison, et il n'agissait pas! Rien n'&eacute;tait
+plus simple, il n'avait qu'&agrave; d&eacute;poser une plainte en escroquerie, car la
+justice, d&egrave;s maintenant, se trouvait avertie de man&oelig;uvres frauduleuses,
+qui allaient entra&icirc;ner la banqueroute. C'&eacute;tait l&agrave; le coup terrible &agrave;
+porter, et non l'autre histoire, le m&eacute;lodrame d'une fille morte
+d'ivrognerie et d'un enfant grandi dans le ruisseau. Busch &eacute;coutait, la
+face attentive et grave, lanc&eacute; sur cette nouvelle voie, entra&icirc;n&eacute; &agrave; un
+acte qu'il n'&eacute;tait pas venu faire, dont il devinait les d&eacute;cisives
+cons&eacute;quences: Saccard arr&ecirc;t&eacute;, l'Universelle frapp&eacute;e &agrave; mort. La seule
+peur de perdre son argent l'aurait d&eacute;cid&eacute; tout de suite, il ne demandait
+d'ailleurs que d&eacute;sastres, pour p&ecirc;cher en eau trouble. Cependant, il
+h&eacute;sita, il disait qu'il r&eacute;fl&eacute;chirait, qu'il reviendrait, et il fallut
+que le substitut lui m&icirc;t la plume aux doigts, lui f&icirc;t &eacute;crire, dans son
+cabinet m&ecirc;me, sur son bureau, la plainte en escroquerie,
+qu'imm&eacute;diatement, l'homme cong&eacute;di&eacute;, il porta, tout bouillant de z&egrave;le, &agrave;
+son oncle le garde des sceaux. L'affaire &eacute;tait b&acirc;cl&eacute;e.</p>
+
+<p>Le lendemain, rue de Londres, au si&egrave;ge de la soci&eacute;t&eacute;, Saccard eut une
+longue entrevue avec les commissaires-censeurs et avec l'administrateur
+judiciaire, pour arr&ecirc;ter le bilan qu'il d&eacute;sirait pr&eacute;senter &agrave; l'assembl&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale. Malgr&eacute; les sommes pr&ecirc;t&eacute;es par les autres &eacute;tablissements
+financiers, on avait d&ucirc; fermer les guichets, suspendre les paiements,
+devant les demandes croissantes. Cette banque, qui, un mois plus t&ocirc;t,
+poss&eacute;dait pr&egrave;s de deux cents millions dans ses caisses, n'avait pu
+rembourser, &agrave; sa client&egrave;le affol&eacute;e, que les quelques premi&egrave;res centaines
+de mille francs. Un jugement du tribunal de commerce avait d&eacute;clar&eacute;
+d'office la faillite, &agrave; la suite d'un rapport sommaire, remis la veille
+par un expert, charg&eacute; d'examiner les livres. Malgr&eacute; tout, Saccard,
+inconscient, promettait encore de sauver la situation, avec un
+aveuglement d'espoir, un ent&ecirc;tement de bravoure extraordinaires. Et
+pr&eacute;cis&eacute;ment, ce jour-l&agrave;, il attendait la r&eacute;ponse du parquet des agents
+de change, pour la fixation d'un cours de compensation, lorsque
+l'huissier entra lui dire que trois messieurs le demandaient, dans un
+salon voisin. C'&eacute;tait le salut peut-&ecirc;tre, il se pr&eacute;cipita, tr&egrave;s gai, et
+il trouva un commissaire de police, aid&eacute; de deux agents, qui proc&eacute;da &agrave;
+son arrestation imm&eacute;diate. Le mandat d'amener venait d'&ecirc;tre lanc&eacute;, sur
+la lecture du rapport de l'expert, d&eacute;non&ccedil;ant des irr&eacute;gularit&eacute;s
+d'&eacute;critures, et particuli&egrave;rement sur la plainte en abus de confiance de
+Busch, qui pr&eacute;tendait que des fonds, confi&eacute;s par lui pour &ecirc;tre plac&eacute;s en
+report, avaient re&ccedil;u une destination autre. A la m&ecirc;me heure, on arr&ecirc;tait
+&eacute;galement Hamelin, &agrave; son domicile, rue Saint-Lazare. Cette fois, c'&eacute;tait
+bien la fin, comme si toutes les haines, toutes les malchances aussi se
+fussent acharn&eacute;es. L'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale extraordinaire ne pouvait plus
+se r&eacute;unir, la Banque universelle avait v&eacute;cu.</p>
+
+<p>Mme Caroline n'&eacute;tait pas chez elle, au moment de l'arrestation de son
+fr&egrave;re, qui ne put que lui laisser quelques lignes &eacute;crites &agrave; la h&acirc;te.
+Lorsqu'elle rentra ce fut une stupeur. Jamais elle n'avait cru qu'on
+songe&acirc;t m&ecirc;me une minute &agrave; le poursuivre, tellement il lui apparaissait
+pur de tout trafic louche, innocent&eacute; par ses longues absences. D&egrave;s le
+lendemain de la faillite, le fr&egrave;re et la s&oelig;ur s'&eacute;taient d&eacute;pouill&eacute;s de
+tout ce qu'ils poss&eacute;daient, en faveur de l'actif, voulant rester nuis,
+au sortir de cette aventure, comme ils y &eacute;taient rentr&eacute;s nus; et la
+somme &eacute;tait forte, pr&egrave;s de huit millions, dans lesquels se trouvaient
+engloutis les trois cent mille francs qu'ils avaient h&eacute;rit&eacute;s d'une
+tante. Tout de suite, elle se lan&ccedil;a en d&eacute;marche, en sollicitations, elle
+ne v&eacute;cut plus que pour am&eacute;liorer le sort, pr&eacute;parer la d&eacute;fense de son
+pauvre Georges, reprise de crises de larmes, malgr&eacute; sa vaillance, chaque
+fois qu'elle se l'imaginait innocent et sous les verrous, &eacute;clabouss&eacute; de
+cet affreux scandale, la vie d&eacute;vast&eacute;e, salie &agrave; jamais. Lui si doux, si
+faible, d'une d&eacute;votion d'enfant, d'une ignorance de &laquo;grosse b&ecirc;te&raquo; comme
+elle disait, en dehors de ses travaux techniques! Et, d'abord, elle
+s'&eacute;tait emport&eacute;e contre Saccard, l'unique cause du d&eacute;sastre, l'ouvrier
+de leur malheur, dont elle reconstruisait et jugeait nettement l'&oelig;uvre
+ex&eacute;crable, depuis les jours du d&eacute;but, lorsqu'il la plaisantait si
+gaiement de lire le Code, jusqu'&agrave; ces jours de la fin, o&ugrave;, dans les
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s de l'insucc&egrave;s, devaient se payer toutes les irr&eacute;gularit&eacute;s,
+qu'elle avait pr&eacute;vues et laiss&eacute; commettre. Puis, tortur&eacute;e par ce remords
+de complicit&eacute; qui la hantait, elle s'&eacute;tait tue, elle &eacute;vitait de
+s'occuper ouvertement de lui, avec la volont&eacute; d'agir comme sil n'&eacute;tait
+pas. Quand elle devait prononcer son nom, elle semblait parler d'un
+&eacute;tranger, d'une partie adverse dont les int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;taient diff&eacute;rents des
+siens. Elle, qui visitait presque quotidiennement son fr&egrave;re &agrave; la
+Conciergerie, n'avait pas m&ecirc;me demand&eacute; une autorisation, pour aller voir
+Saccard. Et elle &eacute;tait tr&egrave;s brave, elle campait toujours dans leur
+appartement de la rue Saint-Lazare, recevant tous ceux qui se
+pr&eacute;sentaient, m&ecirc;me ceux qui venaient l'injure &agrave; la bouche, transform&eacute;e
+ainsi en une femme d'affaires r&eacute;solue &agrave; sauver ce qu'elle pourrait de
+leur honn&ecirc;tet&eacute; et de leur bonheur.</p>
+
+<p>Durant les longues journ&eacute;es qu'elle passait de la sorte, en haut, dans
+ce cabinet des &eacute;pures, o&ugrave; elle avait v&eacute;cu de si belles heures de travail
+et d'espoir, un spectacle surtout la navrait. Lorsqu'elle s'approchait
+d'une fen&ecirc;tre et qu'elle jetait un regard sur l'h&ocirc;tel voisin, elle ne
+pouvait y voir sans un serrement de c&oelig;ur, derri&egrave;re les vitres de
+l'&eacute;troite pi&egrave;ce o&ugrave; les deux pauvres femmes se tenaient, les profils
+p&acirc;les de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille Alice. Ces journ&eacute;es
+de f&eacute;vrier &eacute;taient tr&egrave;s douces, elle les apercevait souvent aussi
+marchant &agrave; pas ralentis, la t&ecirc;te basse, le long des all&eacute;es du jardin
+moussu, ravag&eacute; par l'hiver. L'&eacute;croulement venait d'&ecirc;tre effroyable dans
+ces deux existences. Les malheureuses qui, quinze jours plus t&ocirc;t,
+poss&eacute;daient dix-huit cent mille francs avec leurs six cents actions,
+n'en auraient tir&eacute; que dix-huit mille, aujourd'hui que le titre &eacute;tait
+tomb&eacute; de trois mille francs &agrave; trente francs. Et leur fortune enti&egrave;re se
+trouvait fondue, emport&eacute;e du coup les vingt mille francs de la dot, mis
+si p&eacute;niblement de c&ocirc;t&eacute; par la comtesse, les soixante-dix mille francs
+emprunt&eacute;s d'abord sur la ferme des Aublets, les Aublets eux-m&ecirc;mes vendus
+ensuite deux cent quarante mille francs, lorsqu'ils en valaient quatre
+cent mille. Que devenir, quand les hypoth&egrave;ques dont l'h&ocirc;tel &eacute;tait
+&eacute;cras&eacute;, mangeaient d&eacute;j&agrave; huit mille francs par an, et qu'elles n'avaient
+jamais pu r&eacute;duire le train de la maison &agrave; moins de sept mille, malgr&eacute;
+leur ladrerie, les miracles d'&eacute;conomie sordide qu'elles accomplissaient,
+pour sauver les apparences et garder leur rang? M&ecirc;me en vendant leurs
+actions, comment vivre d&eacute;sormais, comment faire face &agrave; tous les besoins,
+avec ces dix-huit mille francs, l'&eacute;pave derni&egrave;re du naufrage? Une
+n&eacute;cessit&eacute; s'imposait, que la comtesse n'avait pas voulu encore envisager
+r&eacute;solument quitter l'h&ocirc;tel, l'abandonner aux cr&eacute;anciers hypoth&eacute;caires,
+puisqu'il devenait impossible de payer les int&eacute;r&ecirc;ts, ne pas attendre que
+ceux-ci le fissent mettre en vente, se retirer tout de suite au fond de
+quelque petit logement pour y vivre une vie &eacute;troite et effac&eacute;e, jusqu'au
+dernier morceau de pain. Mais, si la comtesse r&eacute;sistait, c'&eacute;tait qu'il y
+avait l&agrave; un arrachement de toute sa personne, la mort m&ecirc;me de ce qu'elle
+avait cru &ecirc;tre, l'effondrement de l'&eacute;difice de sa race que, depuis des
+ann&eacute;es, elle soutenait de ses mains tremblantes, avec une obstination
+h&eacute;ro&iuml;que. Les Beauvilliers en location, n'ayant plus le toit des
+anc&ecirc;tres, vivant chez les autres, dans la mis&egrave;re avou&eacute;e des vaincus:
+est-ce que, vraiment, ce ne serait pas &agrave; mourir de honte? Et elle
+luttait toujours.</p>
+
+<p>Un matin, Mme Caroline vit ces dames, sous le petit hangar du jardin,
+qui lavaient leur linge. La vieille cuisini&egrave;re, presque impotente, ne
+leur &eacute;tait plus d'un grand secours; pendant les derniers froids, elles
+avaient d&ucirc; la soigner; et il en &eacute;tait de m&ecirc;me du mari, &agrave; la fois
+concierge, cocher et valet de chambre, qui avait grand-peine &agrave; balayer
+la maison et &agrave; tenir debout l'antique cheval, tr&eacute;buchant et ravag&eacute; comme
+lui. Aussi ces dames s'&eacute;taient-elles mises r&eacute;solument au m&eacute;nage, la
+fille l&acirc;chant parfois ses aquarelles pour faire les maigres soupes dont
+vivaient chichement les quatre personnes, la m&egrave;re &eacute;poussetant les
+meubles, raccommodant les v&ecirc;tements et les chaussures, avec cette id&eacute;e
+d'&eacute;conomie infime qu'on usait moins les plumeaux, les aiguilles et le
+fil, depuis que c'&eacute;tait elle qui s'en servait. Seulement, d&egrave;s que
+survenait une visite, il fallait les voir toutes deux fuir, jeter le
+tablier, se d&eacute;barbouiller violemment, repara&icirc;tre en ma&icirc;tresses de
+maison, aux mains blanches et paresseuses. Sur la rue, le train n'avait
+pas chang&eacute;, l'honneur &eacute;tait sauf le coup&eacute; sortait toujours correctement
+attel&eacute;, menant la comtesse et sa fille &agrave; leurs courses, les d&icirc;ners de
+quinzaine r&eacute;unissaient toujours les convives de chaque hiver, sans qu'il
+y e&ucirc;t un plat de moins sur la table, ni une bougie dans les cand&eacute;labres.
+Et il fallait, comme Mme Caroline, dominer le jardin, pour savoir de
+quels terribles lendemains de je&ucirc;ne &eacute;tait pay&eacute; tout ce d&eacute;cor, cette
+fa&ccedil;ade mensong&egrave;re d'une fortune disparue. Lorsqu'elle les voyait, au
+fond de ce puits humide, &eacute;trangl&eacute; entre les maisons voisines, promenant
+leur mortelle m&eacute;lancolie, sous les squelettes verd&acirc;tres des arbres
+centenaires, elle &eacute;tait prise d'une piti&eacute; immense, elle s'&eacute;cartait de la
+fen&ecirc;tre, le c&oelig;ur d&eacute;chir&eacute; de dans cette mis&egrave;re, comme si elle s'&eacute;tait
+sentie la complice de Saccard.</p>
+
+<p>Puis, un autre matin, Mme Caroline eut une tristesse plus directe, plus
+douloureuse encore. On lui annon&ccedil;a la visite de Dejoie, et elle tint
+bravement &agrave; le recevoir.</p>
+
+<p>&laquo;Et bien, mon pauvre Dejoie...&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta, effray&eacute;e, en remarquant la p&acirc;leur de l'ancien gar&ccedil;on
+de bureau. Les yeux semblaient morts, dans sa face d&eacute;compos&eacute;e; et lui,
+tr&egrave;s grand, avait rapetiss&eacute; comme pli&eacute; en deux.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, il ne faut pas vous laisser abattre, &agrave; l'id&eacute;e que tout cet
+argent est perdu.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il parla d'une voix lente.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! madame, ce n'est pas &ccedil;a.... Sans doute, dans le premier moment, j'ai
+re&ccedil;u un rude coup, parce que je m'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; croire que nous &eacute;tions
+riches. &Ccedil;a vous monte &agrave; la t&ecirc;te, on est comme si l'on avait bu, quand on
+gagne.... Mon Dieu! j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; r&eacute;sign&eacute; &agrave; me remettre au travail,
+j'aurais tant travaill&eacute;, que je serais parvenu &agrave; refaire la somme...
+Seulement, vous ne savez pas...&raquo;</p>
+
+<p>De grosses larmes roul&egrave;rent sur ses joues.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne savez pas.... Elle est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Partie, qui donc? demanda Mme Caroline, surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Nathalie, ma fille. Son mariage &eacute;tait manqu&eacute;, elle a &eacute;t&eacute; furieuse,
+quand le p&egrave;re de Th&eacute;odore est venu nous dire que son fils avait trop
+attendu et qu'il allait &eacute;pouser la demoiselle d'une merci&egrave;re, qui
+apportait pr&egrave;s de huit mille francs. &Ccedil;a, je comprends qu'elle se soit
+mise en col&egrave;re &agrave; l'id&eacute;e de ne plus avoir le sou et de rester fille. Mais
+moi qui l'aimais tant! L'hiver dernier encore, je me relevais la nuit,
+pour border ses couvertures. Et je me passais de tabac afin qu'elle e&ucirc;t
+de plus jolis chapeaux, et j'&eacute;tais sa vraie m&egrave;re, je l'avais &eacute;lev&eacute;e, je
+ne vivais que du plaisir de la voir, dans notre petit logement.&raquo;</p>
+
+<p>Ses larmes l'&eacute;trangl&egrave;rent, il sanglota.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, c'est la faute de mon ambition.... Si j'avais vendu, d&egrave;s que mes
+huit actions me donnaient les six mille francs de la dot, elle serait
+mari&eacute;e &agrave; cette heure. Seulement, n'est-ce pas? &ccedil;a montait toujours, et
+j'ai song&eacute; &agrave; moi, j'ai voulu d'abord six cents, puis huit cents, puis
+mille francs de rente; d'autant plus que la petite aurait h&eacute;rit&eacute; de cet
+argent-l&agrave;, plus tard.... Dire qu'un moment, au cours de trois mille, j'ai
+eu dans la main vingt-quatre mille francs, de quoi lui constituer sa dot
+de six mille francs et de me retirer moi-m&ecirc;me avec neuf cents francs de
+rente. Non! j'en voulais mille, est-ce assez b&ecirc;te! Et, maintenant, &ccedil;a ne
+repr&eacute;sente seulement pas deux cents francs.... Ah! c'est ma faute,
+j'aurais mieux fait de me flanquer &agrave; l'eau!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline, tr&egrave;s &eacute;mue de sa douleur, le laissait se soulager. Elle
+aurait pourtant voulu savoir.</p>
+
+<p>&laquo;Partie, mon pauvre Dejoie, comment partie?&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il eut un embarras, tandis qu'une faible rougeur montait &agrave; sa
+face bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, partie, disparue, depuis trois jours. Elle avait fait la
+connaissance d'un monsieur, en face de chez nous, oh! un monsieur tr&egrave;s
+bien, un homme de quarante ans.... Enfin, elle s'est sauv&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Et, tandis qu'il donnait des d&eacute;tails, cherchant les mots, la langue
+embarrass&eacute;e, Mme Caroline revoyait Nathalie, mince et blonde, avec sa
+gr&acirc;ce fr&ecirc;le de jolie fille du pav&eacute; parisien. Elle revoyait surtout les
+larges yeux, au regard si tranquille et si froid, d'une extraordinaire
+limpidit&eacute; d'&eacute;go&iuml;sme. L'enfant s'&eacute;tait laiss&eacute; adorer par son p&egrave;re, en
+idole heureuse, sage aussi longtemps qu'elle avait eu int&eacute;r&ecirc;t &agrave; l'&ecirc;tre,
+incapable d'une chute sotte, tant qu'elle esp&eacute;rait une dot, un mariage,
+un comptoir dans une petite boutique o&ugrave; elle aurait tr&ocirc;n&eacute;. Mais
+continuer une vie de sans-le-sou, vivre en torchon avec son bonhomme de
+p&egrave;re, oblig&eacute; de se remettre au travail, ah! non, elle en avait assez de
+cette existence pas dr&ocirc;le, d&eacute;sormais sans espoir! Et elle avait fil&eacute;,
+elle avait mis froidement ses bottines et son chapeau, pour aller
+ailleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! continuait &agrave; b&eacute;gayer Dejoie, elle ne s'amusait gu&egrave;re chez
+nous, c'est bien vrai; et, quand on est gentille, c'est aga&ccedil;ant de
+perdre sa jeunesse &agrave; s'ennuyer.... Mais, tout de m&ecirc;me, elle a &eacute;t&eacute; bien
+dure. Songez donc! sans me dire seulement adieu, pas un mot de lettre,
+pas la plus petite promesse de venir me revoir de temps &agrave; autre.... Elle
+a ferm&eacute; la porte, et &ccedil;a &eacute;t&eacute; fini. Vous voyez, mes mains tremblent, j'en
+suis rest&eacute; comme une b&ecirc;te. C'est plus fort que moi, je la cherche
+toujours, chez nous. Apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, mon Dieu! est-ce possible que
+je ne l'aie plus, que je ne l'aurai plus jamais, ma pauvre petite
+enfant!&raquo;</p>
+
+<p>Il avait cess&eacute; de pleurer, et sa douleur ahurie &eacute;tait si navrante, que
+Mme Caroline lui saisit les deux mains, ne trouvant d'autre consolation
+que de lui r&eacute;p&eacute;ter:</p>
+
+<p>&laquo;Mon pauvre Dejoie, mon pauvre Dejoie...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, pour le distraire, elle revint &agrave; la d&eacute;confiture de l'Universelle.
+Elle s'excusait de lui avoir laiss&eacute; prendre des actions, elle jugeait
+s&eacute;v&egrave;rement Saccard, sans le nommer. Mais, tout de suite, l'ancien gar&ccedil;on
+de bureau se ranima. Mordu par le jeu, il se passionnait encore.</p>
+
+<p>&laquo;M. Saccard, eh! il a eu bien raison de m'emp&ecirc;cher de vendre. L'affaire
+&eacute;tait superbe, nous les aurions mang&eacute;s tous, sans les tra&icirc;tres qui nous
+ont l&acirc;ch&eacute;s.... Ah! madame, si M. Saccard &eacute;tait l&agrave;, &ccedil;a marcherait
+autrement. &Ccedil;'a &eacute;t&eacute; notre mort, qu'on le mette en prison. Et il n'y a
+encore que lui qui pourrait nous sauver.... Je l'ai dit au juge:
+"Monsieur, rendez-le-nous, et je lui confie de nouveau ma fortune, et je
+lui confie ma vie, parce que cet homme-l&agrave;, c'est le bon Dieu,
+voyez-vous! Il fait tout ce qu'il veut."&raquo;</p>
+
+<p>Stup&eacute;faite, Mme Caroline le regardait. Comment! pas une parole de
+col&egrave;re, pas un reproche? C'&eacute;tait la foi ardente d'un croyant. Quelle
+puissante action Saccard avait-il donc eue sur le troupeau, pour le
+discipliner sous un tel joug de cr&eacute;dulit&eacute;?</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, madame, j'&eacute;tais venu seulement vous dire &ccedil;a, et il faut
+m'excuser, si je vous ai parl&eacute; de mon chagrin, &agrave; moi, parce que je n'ai
+plus la t&ecirc;te tr&egrave;s solide.... Quand vous verrez M. Saccard, r&eacute;p&eacute;tez-lui
+bien que nous sommes toujours avec lui.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'en alla de son pas vacillant, et, rest&eacute;e seule, elle eut un instant
+horreur de l'existence. Ce malheureux lui avait fendu le c&oelig;ur. Elle
+avait contre l'autre, contre celui qu'elle ne nommait pas, un
+redoublement de col&egrave;re, dont elle renfon&ccedil;ait l'&eacute;clat en elle.
+D'ailleurs, des visites lui arrivaient, elle &eacute;tait d&eacute;bord&eacute;e, ce
+matin-l&agrave;.</p>
+
+<p>Dans le flot, les Jordan surtout l'&eacute;murent encore. Ils venaient, Paul et
+Marcelle, en bon m&eacute;nage qui risquait toujours &agrave; deux les d&eacute;marches
+graves, lui demander si leurs parents, les Maugendre, n'avaient
+r&eacute;ellement plus rien &agrave; tirer de leurs actions de l'Universelle. De ce
+c&ocirc;t&eacute;, c'&eacute;tait aussi un d&eacute;sastre irr&eacute;parable. Avant les grandes batailles
+des deux derni&egrave;res liquidations, l'ancien fabricant de b&acirc;ches poss&eacute;dait
+d&eacute;j&agrave; soixante-quinze titres, qui lui avaient co&ucirc;t&eacute; environ quatre-vingt
+mille francs: affaire superbe, puisque, &agrave; un moment, au cours de trois
+mille francs, ces titres en repr&eacute;sentaient deux cent vingt-cinq mille.
+Mais le terrible &eacute;tait que, dans la passion de la lutte, il avait jou&eacute; &agrave;
+d&eacute;couvert, croyant au g&eacute;nie de Saccard, achetant toujours; de sorte que
+d'effroyables diff&eacute;rences a payer, plus de deux cent mille francs,
+venaient d'emporter le reste de sa fortune, ces quinze mille francs de
+rente gagn&eacute;s si rudement par trente ann&eacute;es de travail, il n'avait plus
+rien, c'&eacute;tait &agrave; peine s'il en sortirait compl&egrave;tement acquitt&eacute;, lorsqu'il
+aurait vendu son petit h&ocirc;tel de la rue Legendre, dont il se montrait si
+fier. Et, dans ce d&eacute;sastre, Mme Maugendre &eacute;tait certainement plus
+coupable que lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! madame, expliqua Marcelle avec son aimable figure, qui, m&ecirc;me au
+milieu des catastrophes, restait fra&icirc;che et riante, vous ne vous
+imaginez pas ce qu'&eacute;tait devenue maman! Elle, si prudente, si &eacute;conome,
+la terreur de ses bonnes, toujours sur leurs talons, &agrave; &eacute;plucher leurs
+comptes, elle ne parlait plus que par centaines de mille francs, elle
+poussait papa, oh! lui, beaucoup moins brave, au fond, tout pr&ecirc;t &agrave;
+&eacute;couter l'oncle Chave, si elle ne l'avait pas rendu fou, avec son r&ecirc;ve
+de d&eacute;croche le gros lot, le million.... D'abord, &ccedil;a les avait pris en
+lisant les journaux financiers; et papa s'&eacute;tait passionn&eacute; le premier, si
+bien qu'il se cachait, dans les commencements; puis, lorsque maman s'y
+est mise, apr&egrave;s avoir longtemps profess&eacute; contre le jeu une haine de
+bonne m&eacute;nag&egrave;re, tout a flamb&eacute;, &ccedil;a n'a pas &eacute;t&eacute; long. Est-il possible que
+la rage du gain change &agrave; ce point de braves gens!&raquo;</p>
+
+<p>Jordan intervint, &eacute;gay&eacute; lui aussi par la figure de l'oncle Chave, qu'un
+mot de sa femme venait d'&eacute;voquer.</p>
+
+<p>&laquo;Et si vous aviez vu le calme de l'oncle, au milieu de ces catastrophes!
+il l'avait bien pr&eacute;dit, il triomphait, serr&eacute; dans son col de crin.... Pas
+un jour il n'a manqu&eacute; la Bourse, pas un jour il n'a cess&eacute; de jouer son
+jeu infime, sur le comptant, satisfait d'emporter sa pi&egrave;ce de quinze &agrave;
+vingt francs, chaque soir, ainsi qu'un bon employ&eacute; qui a bravement
+rempli sa journ&eacute;e. Autour de lui, les millions croulaient de toutes
+parts, des fortunes g&eacute;antes se faisaient et se d&eacute;faisaient en deux
+heures, l'or pleuvait &agrave; pleins seaux parmi les coups de foudre, et il
+continuait, sans fi&egrave;vre, &agrave; gagner sa petite vie, son petit gain pour ses
+petits vices.... Il est le malin des malins, les jolies filles de la rue
+Nollet ont eu leurs g&acirc;teaux et leurs bonbons.&raquo;</p>
+
+<p>Cette allusion, faite de belle humeur, aux farces du capitaine, acheva
+d'amuser les deux femmes. Mais, tout de suite, la tristesse de la
+situation les reprit.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! non, d&eacute;clara Mme Caroline, je ne crois pas que vos parents aient
+rien &agrave; tirer de leurs actions. Tout me para&icirc;t bien fini. Elles sont &agrave;
+trente francs, elles vont tomber &agrave; vingt francs, &agrave; cent sous.... Mon
+Dieu! Les pauvres gens, &agrave; leur &acirc;ge, avec leurs habitudes d'aisance, que
+vont-ils devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! r&eacute;pondit simplement Jordan, il va falloir s'occuper d'eux...
+Nous ne sommes pas bien riches encore, mais enfin &ccedil;a commence &agrave; marcher,
+et nous ne les lasserons pas dans la rue.&raquo;</p>
+
+<p>Il venait d'avoir une chance. Apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es de travail ingrat, son
+premier roman, publi&eacute; d'abord dans un journal, lanc&eacute; ensuite par un
+&eacute;diteur, avait pris brusquement l'allure d'un gros succ&egrave;s; et il se
+trouvait riche de quelques milliers de francs, toutes les portes
+ouvertes devant lui d&eacute;sormais, br&ucirc;lant de se remettre au travail,
+certain de la fortune et de la gloire.</p>
+
+<p>&laquo;Si nous ne pouvons les prendre, nous leur louerons un petit logement.
+On s'arrangera toujours, parbleu!&raquo;</p>
+
+<p>Marcelle, qui le regardait avec une tendresse &eacute;perdue, fut agit&eacute;e d'un
+l&eacute;ger tremblement:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Paul, Paul, que tu es bon!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; sangloter.</p>
+
+<p>&laquo;Mon enfant, calmez-vous, je vous en prie, r&eacute;p&eacute;ta &agrave; plusieurs reprises
+Mme Caroline, qui s'empressait, &eacute;tonn&eacute;e. Il ne faut pas vous faire de la
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, laissez-moi, ce n'est pas de la peine.... Mais, en v&eacute;rit&eacute;, c'est
+tellement b&ecirc;te, tout &ccedil;a! Je vous demande un peu, lorsque j'ai &eacute;pous&eacute;
+Paul, si maman et papa n'auraient pas d&ucirc; me donner la dot dont ils
+avaient toujours parl&eacute;! Sous pr&eacute;texte que Paul ne poss&eacute;dait plus un sou
+et que je faisais une sottise en tenant quand m&ecirc;me ma promesse, ils
+n'ont pas l&acirc;ch&eacute; un centime.... Ah! les voil&agrave; bien avanc&eacute;s, aujourd'hui!
+ils la retrouveraient, ma dot, ce serait toujours &ccedil;a que la Bourse
+n'aurait pas mang&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline et Jordan ne purent s'emp&ecirc;cher de rire. Mais cela ne
+consolait pas Marcelle, elle pleurait plus fort.</p>
+
+<p>&laquo;Et puis, ce n'est pas encore &ccedil;a.... Moi, quand Paul a &eacute;t&eacute; pauvre, j'ai
+fait un r&ecirc;ve. Oui! comme dans les contes de f&eacute;es, j'ai r&ecirc;v&eacute; que j'&eacute;tais
+une princesse et qu'un jour j'apporterais &agrave; mon prince ruin&eacute; beaucoup,
+beaucoup d'argent, pour l'aider &agrave; &ecirc;tre un grand po&egrave;te.... Et voil&agrave; qu'il
+n'a pas besoin de moi, voil&agrave; que je ne suis plus rien qu'un embarras,
+avec ma famille! C'est lui qui aura toute la peine, c'est lui qui fera
+tous les cadeaux.... Ah! ce que mon c&oelig;ur &eacute;touffe!&raquo;</p>
+
+<p>Vivement, il l'avait prise dans ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que tu nous racontes, grosse b&ecirc;te. Est-ce que la femme a
+besoin d'apporter quelque chose! Mais c'est toi que tu apportes, ta
+jeunesse, ta tendresse, ta belle humeur, et il n'y a pas une princesse
+au monde qui puisse donner davantage!&raquo;</p>
+
+<p>Tout de suite, elle s'apaisa, heureuse d'&ecirc;tre aim&eacute;e ainsi, trouvant en
+effet qu'elle &eacute;tait bien sotte de pleurer. Lui, continuait:</p>
+
+<p>&laquo;Si ton p&egrave;re et ta m&egrave;re veulent, nous les installerons &agrave; Clichy, o&ugrave; j'ai
+vu des rez-de-chauss&eacute;e avec des jardins pour pas cher.... Chez nous, dans
+notre trou empli de nos quatre meubles, c'est tr&egrave;s gentil, mais c'est
+trop &eacute;troit; d'autant plus qu'il va nous falloir de la place...&raquo;</p>
+
+<p>Et, souriant de nouveau, se tournant vers Mme Caroline, qui assistait,
+tr&egrave;s touch&eacute;e, &agrave; cette sc&egrave;ne de m&eacute;nage:</p>
+
+<p>&laquo;Eh! oui, nous allons &ecirc;tre trois, on peut bien l'avouer, maintenant que
+je suis un monsieur qui gagne sa vie!... N'est-ce pas? madame, encore un
+cadeau qu'elle va me faire, elle qui pleure de ne m'avoir rien apport&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline, dans l'incurable d&eacute;sespoir de sa st&eacute;rilit&eacute;, regarda
+Marcelle un peu rougissante et dont elle n'avait pas remarqu&eacute; la taille
+d&eacute;j&agrave; &eacute;paissie. A son tour, elle eut des larmes pleins les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mes chers enfants, aimez-vous bien, vous &ecirc;tes les seuls
+raisonnables et les seuls heureux!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, avant de prendre cong&eacute;, Jordan donna des d&eacute;tails sur le journal
+<i>L'Esp&eacute;rance</i>. Gaiement, avec son horreur instinctive des affaires, il
+en parlait comme de la plus extraordinaire caverne, toute retentissante
+des marteaux de la sp&eacute;culation. Le personnel entier, depuis le directeur
+jusqu'au gar&ccedil;on de bureau, sp&eacute;culait, et lui seul, disait-il en riant,
+n'y avait pas jou&eacute;, tr&egrave;s mal vu, accabl&eacute; sous le m&eacute;pris de tous.
+D'ailleurs, l'&eacute;croulement de l'Universelle, surtout l'arrestation de
+Saccard, venaient de tuer net le journal. Il y avait eu une d&eacute;bandade
+des r&eacute;dacteurs, tandis que Jantrou s'ent&ecirc;tait, aux abois, se cramponnant
+&agrave; cette &eacute;pave, pour vivre encore des d&eacute;bris du naufrage. C'&eacute;tait fini,
+ces trois ann&eacute;es de prosp&eacute;rit&eacute; l'avaient d&eacute;vast&eacute;, dans un monstrueux
+abus de tout ce qui s'ach&egrave;te, pareil &agrave; ces meurt-de-faim qui cr&egrave;vent
+d'indigestion, le jour o&ugrave; ils s'attablent. Et la chose curieuse, logique
+du reste, c'&eacute;tait la d&eacute;ch&eacute;ance finale de la baronne Sandorff, tomb&eacute;e &agrave;
+cet homme, au milieu du d&eacute;sarroi de la catastrophe, enrag&eacute;e et voulant
+rattraper son argent.</p>
+
+<p>Au nom de la baronne, Mme Caroline avait l&eacute;g&egrave;rement p&acirc;li, pendant que
+Jordan, qui ignorait la rivalit&eacute; des deux femmes, compl&eacute;tait son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pourquoi elle s'est donn&eacute;e. Peut-&ecirc;tre a-t-elle cru qu'il la
+renseignerait, gr&acirc;ce &agrave; ses relations d'agent de publicit&eacute;. Peut-&ecirc;tre
+n'a-t-elle roul&eacute; jusqu'&agrave; lui que par les lois m&ecirc;mes de la chute,
+toujours de plus en plus bas. Il y a, dans la passion du jeu, un ferment
+d&eacute;sorganisateur que j'ai observ&eacute; souvent, qui ronge et pourrit tout, qui
+fait de la cr&eacute;ature de race la mieux &eacute;lev&eacute;e et la plus fi&egrave;re une loque
+humaine, le d&eacute;chet balay&eacute; au ruisseau.... En tout cas, si cette
+fripouille de Jantrou avait gard&eacute; sur le c&oelig;ur les coups de pied au
+derri&egrave;re que lui allongeait, dit-on, le p&egrave;re de la baronne, quand il
+allait jadis qu&eacute;mander ses ordres, il est bien veng&eacute; aujourd'hui; car,
+moi qui vous parle, comme j'&eacute;tais retourn&eacute; au journal pour tacher d'&ecirc;tre
+pay&eacute;, je suis tomb&eacute; sur une explication en poussant trop vivement une
+porte, j'ai vu, de mes yeux vu, Jantrou giflant la Sandorff, &agrave; la
+vol&eacute;e.... Oh! cet homme ivre, perdu d'alcool et de vices, tapant avec une
+brutalit&eacute; de cocher sur cette dame du monde!&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste de souffrance, Mme Caroline le fit taire. Il lui semblait que
+cet exc&egrave;s d'abaissement l'&eacute;claboussait elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s caressante, Marcelle lui avait pris la main, sur le point de
+partir.</p>
+
+<p>&laquo;Ne croyez pas au moins, ch&egrave;re madame, que nous soyons venus pour vous
+ennuyer. Paul, au contraire, d&eacute;fend beaucoup M. Saccard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement! s'&eacute;cria le jeune homme. Il a toujours &eacute;t&eacute; gentil
+avec moi. Je n'oublierai jamais la fa&ccedil;on dont il nous a d&eacute;barrass&eacute;s du
+terrible Busch. Et puis, c'est tout de m&ecirc;me un monsieur tr&egrave;s fort...
+Quand vous le verrez, madame, dites-lui bien que le petit m&eacute;nage lui
+garde une vive reconnaissance.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque les Jordan furent partis Mme Caroline eut un geste de muette
+col&egrave;re. De la reconnaissance, pourquoi? pour la ruine des Maugendre! Ces
+Jordan &eacute;taient comme Dejoie, s'en allaient avec les m&ecirc;mes paroles
+d'excuse et de bons souhaits. Et pourtant ils savaient, ceux-l&agrave;! ce
+n'&eacute;tait pas un ignorant, cet &eacute;crivain qui avait travers&eacute; le monde de la
+finance, plein d'un si beau m&eacute;pris de l'argent. En elle, la r&eacute;volte
+continuait, grandissait. Non! il n'y avait point de pardon possible, la
+boue &eacute;tait trop profonde. Cela ne la vengeait pas, la gifle de Jantrou &agrave;
+la baronne. C'&eacute;tait Saccard qui avait tout pourri.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, Mme Caroline devait aller chez Mazaud, au sujet de certaines
+pi&egrave;ces qu'elle voulait joindre au dossier de son fr&egrave;re. Elle d&eacute;sirait
+&eacute;galement savoir quelle serait son attitude, dans le cas o&ugrave; la d&eacute;fense
+le citerait comme t&eacute;moin. Le rendez-vous pris n'&eacute;tait que pour quatre
+heures, apr&egrave;s la Bourse; et, seule enfin, elle passa plus d'une heure et
+demie &agrave; classer les renseignements qu'elle avait obtenus d&eacute;j&agrave;. Elle
+commen&ccedil;ait &agrave; voir clair, dans le monceau des ruines. De m&ecirc;me, au
+lendemain d'un incendie, quand la fum&eacute;e s'est dissip&eacute;e et que le brasier
+s'est &eacute;teint, on d&eacute;blaie les mat&eacute;riaux, avec le vivace espoir de trouver
+l'or des bijoux fondus.</p>
+
+<p>D'abord, elle s'&eacute;tait demand&eacute; o&ugrave; avait pu passer l'argent. Dans cet
+engloutissement de deux cents millions, il fallait bien, si des poches
+s'&eacute;taient vid&eacute;es, que d'autres se fussent emplies. Cependant, il
+paraissait certain que le r&acirc;teau des baissiers n'avait pas ramass&eacute; toute
+la somme, un effroyable coulage en avait emport&eacute; un bon tiers. A la
+Bourse, les jours de catastrophe, on dirait que le sol boit l'argent, il
+s'en &eacute;gare, il en reste, un peu &agrave; tous les doigts. Gundermann devait, &agrave;
+lui seul, avoir empoch&eacute; une cinquantaine de millions. Puis, venait
+Daigremont, avec douze ou quinze. On citait encore le marquis de Bohain,
+dont le coup classique avait r&eacute;ussi une fois de plus: &agrave; la hausse chez
+Mazaud, il refusait de payer, tandis qu'il avait touch&eacute; pr&egrave;s de deux
+millions chez Jacoby, o&ugrave; il &eacute;tait &agrave; la baisse; seulement, cette fois,
+tout en sachant que le marquis avait mis ses meubles au nom de sa femme,
+en simple filou, Mazaud, affol&eacute; par ses pertes, parlait de lui envoyer
+du papier timbr&eacute;. Presque tous les administrateurs de l'Universelle
+s'&eacute;taient, d'ailleurs, taill&eacute; royalement leur part, les uns, comme Huret
+et Kolb, en r&eacute;alisant au plus haut cours, avant l'effondrement, les
+autres, comme le marquis et Daigremont, en passant aux baissiers, par
+une tactique de tra&icirc;tres; sans compter que, dans une de ses derni&egrave;res
+r&eacute;unions, lorsque la soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait d&eacute;j&agrave; aux abois le conseil
+d'administration avait fait cr&eacute;diter chacun de ses membres de cent et
+quelques mille francs. Enfin, &agrave; la corbeille, Delarocque et Jacoby
+surtout passaient pour avoir gagn&eacute; personnellement de grosses sommes,
+d&eacute;j&agrave; englouties du reste dans les deux gouffres toujours b&eacute;ants,
+impossibles &agrave; combler, que creusaient chez le premier l'app&eacute;tit de la
+femme et chez l'autre la passion du jeu. De m&ecirc;me, le bruit courait que
+Nathansohn devenait un des rois de la coulisse, gr&acirc;ce &agrave; un gain de trois
+millions, qu'il avait r&eacute;alis&eacute; en jouant pour son compte &agrave; la baisse,
+tandis qu'il jouait &agrave; la hausse pour Saccard; et la chance
+extraordinaire &eacute;tait qu'il aurait saut&eacute; certainement, engag&eacute; pour des
+achats consid&eacute;rables au nom de l'Universelle qui ne payait plus, si l'on
+n'avait pas &eacute;t&eacute; forc&eacute; de passer l'&eacute;ponge, de faire cadeau de ce qu'elle
+devait, plus de cent millions, &agrave; la coulisse tout enti&egrave;re, reconnue
+insolvable. Un homme d&eacute;cid&eacute;ment heureux et adroit, ce petit Nathansohn!
+et quelle jolie aventure, dont on souriait, garder ce qu'on a gagn&eacute;, ne
+pas payer ce qu'on a perdu!</p>
+
+<p>Mais les chiffres restaient vagues, Mme Caroline ne pouvait arriver &agrave;
+une appr&eacute;ciation exacte des gains, car les op&eacute;rations de Bourse se font
+en plein myst&egrave;re, et le secret professionnel est strictement gard&eacute; par
+les agents de change. M&ecirc;me on n'aurait rien su en d&eacute;pouillant les
+carnets, o&ugrave; les noms ne sont pas inscrits. Ainsi elle tenta en vain de
+conna&icirc;tre la somme qu'avait d&ucirc; emporter Sabatani, disparu &agrave; la suite de
+la derni&egrave;re liquidation. Encore une ruine, de ce c&ocirc;t&eacute;, qui atteignait
+durement, Mazaud. C'&eacute;tait la commune histoire: le client louche
+accueilli d'abord avec d&eacute;fiance, d&eacute;posant une petite couverture de deux
+ou trois mille francs, jouant sagement pendant les premiers mois,
+jusqu'au jour o&ugrave;, la m&eacute;diocrit&eacute; de la garantie oubli&eacute;e, devenu l'ami de
+l'agent de change, il prenait la fuite, au lendemain de quelque tour de
+brigand. Mazaud parlait d'ex&eacute;cuter Sabatani, ainsi qu'il avait jadis
+ex&eacute;cut&eacute; Schlosser, un filou de la m&ecirc;me bande, de l'&eacute;ternelle bande qui
+exploite le march&eacute;, comme les voleurs d'autrefois exploitaient une for&ecirc;t.
+Et le Levantin, cet Italien m&acirc;tin&eacute; d'Oriental, aux yeux de velours,
+qu'une l&eacute;gende douait d'un ph&eacute;nom&egrave;ne dont chuchotaient les femmes
+curieuses, &eacute;tait aller &eacute;cumer la Bourse de quelque capitale &eacute;trang&egrave;re,
+Berlin, disait-on, en attendant qu'on l'oubli&acirc;t &agrave; Paris, et qu'il y
+rev&icirc;nt, de nouveau salu&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; recommencer son coup, au milieu de la
+tol&eacute;rance g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Puis, Mme Caroline avait dress&eacute; une liste des d&eacute;sastres. La catastrophe
+de l'Universelle venait d'&ecirc;tre une de ces terribles secousses qui
+&eacute;branlent toute une ville. Rien n'&eacute;tait rest&eacute; d'aplomb et solide, les
+crevasses gagnaient les maisons voisines, il y avait chaque jour de
+nouveaux &eacute;croulements. Les unes sur les autres, les banques
+s'effondraient, avec le fracas brusque des pans de murs demeur&eacute;s debout
+apr&egrave;s un incendie. Dans une muette consternation, on &eacute;coutait ces bruits
+de chute, on se demandait o&ugrave; s'arr&ecirc;teraient les ruines. Elle, ce qui la
+frappait au c&oelig;ur, c'&eacute;tait moins les banquiers, les soci&eacute;t&eacute;s, les hommes
+et les choses de la finance d&eacute;truits, emport&eacute;s dans la tourmente, que
+tous les pauvres gens, actionnaires, sp&eacute;culateurs m&ecirc;me, qu'elle avait
+connus et aim&eacute;s, et qui &eacute;taient parmi les victimes. Apr&egrave;s la d&eacute;faite,
+elle comptait ses morts. Et il n'y avait pas seulement son pauvre
+Dejoie, les Maugendre imb&eacute;ciles et lamentables, les tristes dames de
+Beauvilliers, si touchantes. Un autre drame l'avait boulevers&eacute;e, la
+faillite du fabricant de soie S&eacute;dille, d&eacute;clar&eacute;e la veille. Celui-l&agrave;,
+l'ayant vu &agrave; l'&oelig;uvre comme administrateur, le seul du conseil,
+disait-elle, &agrave; qui elle aurait confi&eacute; dix sous, elle le d&eacute;clarait le
+plus honn&ecirc;te homme du monde. L'effrayante chose, que cette passion du
+jeu! Un homme qui avait mis trente ans &agrave; fonder par son travail et sa
+probit&eacute; une des plus solides maisons de Paris, et qui, en moins de trois
+ann&eacute;es, venait de l'entamer, de la ronger, au point que, d'un coup, elle
+&eacute;tait tomb&eacute;e en poudre!</p>
+
+<p>Quels regrets amers des jours laborieux d'autrefois, lorsqu'il croyait
+encore &agrave; la fortune gagn&eacute;e d'un lent effort, avant qu'un premier gain de
+hasard la lui e&ucirc;t fait prendre m&eacute;pris, d&eacute;vor&eacute; par le r&ecirc;ve de conqu&eacute;rir &agrave;
+la Bourse, en une heure, le million qui demande toute la vie d'un
+commer&ccedil;ant honn&ecirc;te! Et la Bourse avait tout emport&eacute;, le malheureux
+restait foudroy&eacute;, d&eacute;chu, incapable et indigne de reprendre les affaires,
+avec un fils dont la mis&egrave;re allait peut-&ecirc;tre faire un escroc, ce
+Gustave, cette &acirc;me de joie et de f&ecirc;te, vivant sur un pied de quarante &agrave;
+cinquante mille francs de dette, d&eacute;j&agrave; compromis dans une vilaine
+histoire de billets sign&eacute;s &agrave; Germaine C&oelig;ur. Puis, c'&eacute;tait encore un
+autre pauvre diable qui navrait Mme Caroline, le remisier Massias, et
+Dieu savait si elle se montrait tendre d'ordinaire &agrave; l'&eacute;gard de ces
+entremetteurs du mensonge et du vol! Seulement, elle l'avait connu
+aussi, celui-l&agrave;, avec ses gros yeux rieurs, son air de bon chien battu,
+quand il courait Paris, pour arracher quelques maigres ordres. Si, un
+instant, il s'&eacute;tait cru, &agrave; son tour enfin, un des ma&icirc;tres du march&eacute;,
+ayant viol&eacute; la chance, sur les talons de Saccard, quelle chute affreuse
+l'avait &eacute;veill&eacute; de son r&ecirc;ve, par terre, les reins cass&eacute;s! il devait
+soixante-dix mille francs, et il avait pay&eacute;, lorsqu'il pouvait all&eacute;guer
+l'exception de jeu, comme tant d'autres; il avait fait, en empruntant &agrave;
+des amis, en engageant sa vie enti&egrave;re, cette b&ecirc;tise sublime et inutile
+de payer, car personne ne lui en savait gr&eacute;, on haussait m&ecirc;me un peu les
+&eacute;paules derri&egrave;re lui. Sa rancune ne s'exhalait que contre la Bourse,
+retomb&eacute; dans son d&eacute;go&ucirc;t du sale m&eacute;tier qu'il y faisait, criant qu'il
+fallait &ecirc;tre juif pour y r&eacute;ussir, se r&eacute;signant pourtant &agrave; y rester,
+puisqu'il y &eacute;tait, avec l'espoir ent&ecirc;t&eacute; d'y gagner le gros lot quand
+m&ecirc;me, tant qu'il aurait l'&oelig;il vif et de bonnes jambes. Mais les morts
+inconnus, les victimes sans nom, sans histoire, emplissaient surtout
+d'une piti&eacute; infinie le c&oelig;ur de Mme Caroline. Ceux-l&agrave; &eacute;taient l&eacute;gion,
+jonchaient les buissons &eacute;cart&eacute;s, les foss&eacute;s pleins d'herbe, et il y
+avait ainsi des cadavres perdus, des bless&eacute;s r&acirc;lant d'angoisse, derri&egrave;re
+chaque tronc d'arbre. Que d'effroyables drames muets, la cohue des
+petits rentiers pauvres, des petits actionnaires ayant mis toutes leurs
+&eacute;conomies dans une m&ecirc;me valeur, les concierges retir&eacute;s, les p&acirc;les
+demoiselles vivant avec un chat, les retrait&eacute;s de province &agrave; l'existence
+r&eacute;gl&eacute;e de maniaques, les pr&ecirc;tres de campagne d&eacute;nud&eacute;s par l'aum&ocirc;ne, tous
+ces &ecirc;tres infimes dont le budget est de quelques sous, tant pour le
+lait, tant pour le pain, un budget si exact et si r&eacute;duit, que deux sous
+de moins am&egrave;nent des cataclysmes! Et, brusquement, plus rien, la vie
+coup&eacute;e, emport&eacute;e, de vieilles mains tremblantes, &eacute;perdues, t&acirc;tonnantes
+dans les t&eacute;n&egrave;bres, incapables de travail, toutes ces existences humbles
+et tranquilles jet&eacute;es d'un coup &agrave; l'&eacute;pouvante du besoin! Cent lettres
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es &eacute;taient arriv&eacute;es de Vend&ocirc;me, o&ugrave; le sieur Fayeux, receveur de
+rentes, avait aggrav&eacute; le d&eacute;sastre en levant le pied. D&eacute;positaire de
+l'argent et des titres des clients pour qui il op&eacute;rait &agrave; la Bourse, il
+s'&eacute;tait mis &agrave; jouer lui-m&ecirc;me un jeu terrible; et, ayant perdu, ne
+voulant pas payer, il avait fil&eacute; avec les quelques centaines de mille
+francs qui se trouvaient entre ses mains. Autour de Vend&ocirc;me, dans les
+fermes les plus recul&eacute;es, il laissait la mis&egrave;re et les larmes. Partout,
+l'&eacute;branlement avait ainsi gagn&eacute; les chaumi&egrave;res. Comme apr&egrave;s les grandes
+&eacute;pid&eacute;mies, les pitoyables victimes n'&eacute;taient-elles pas cette population
+moyenne, la petite &eacute;pargne, que les fils seuls allaient pouvoir
+reconstruire apr&egrave;s des ann&eacute;es de dur labeur?</p>
+
+<p>Enfin, Mme Caroline sortit pour se rendre chez Mazaud; et, tandis
+qu'elle descendait &agrave; pied vers la rue de la Banque, elle pensait aux
+coups r&eacute;p&eacute;t&eacute;s qui atteignaient l'agent de change, depuis une quinzaine
+de jours. C'&eacute;tait Fayeux qui lui volait trois cent mille francs,
+Sabatani qui lui laissait un compte impay&eacute; de pr&egrave;s du double, le marquis
+de Bohain et la baronne Sandorff qui refusaient d'acquitter &agrave; eux deux
+plus d'un million de diff&eacute;rences, S&eacute;dille dont la faillite lui emportait
+environ la m&ecirc;me somme, sans compter les huit millions que lui devait
+l'Universelle, ces huit millions pour lesquels il avait report&eacute; Saccard,
+la perte effroyable, le gouffre o&ugrave;, d'heure en heure, la Bourse anxieuse
+s'attendait &agrave; le voir sombrer. A deux reprises d&eacute;j&agrave;, le bruit avait
+couru de la catastrophe. Et, dans cet acharnement du sort, un dernier
+malheur venait de se produire, qui allait &ecirc;tre la goutte d'eau faisant
+d&eacute;border le vase: on avait arr&ecirc;t&eacute; l'avant-veille l'employ&eacute; Flory,
+convaincu d'avoir d&eacute;tourn&eacute; cent quatre-vingt mille francs. Peu &agrave; peu,
+les exigences de Mlle Chuchu, l'ancienne petite figurante, la maigre
+sauterelle du trottoir parisien, s'&eacute;taient accrues: d'abord de joyeuses
+parties pas ch&egrave;res, puis l'appartement de la rue Condorcet, puis des
+bijoux, des dentelles; et ce qui avait perdu le malheureux et tendre
+gar&ccedil;on, c'&eacute;tait son premier gain de dix mille francs, apr&egrave;s Sadowa, et
+argent de plaisir si vite gagn&eacute;, si vite d&eacute;pens&eacute;, qui en avait n&eacute;cessit&eacute;
+d'autre, d'autre encore, toute une fi&egrave;vre de passion pour la femme si
+ch&egrave;rement achet&eacute;e. Mais l'histoire devenait extraordinaire, dans ce fait
+que Flory avait vol&eacute; son patron, simplement pour payer sa dette de jeu,
+chez un autre agent singuli&egrave;re honn&ecirc;tet&eacute;, effarement devant la peur de
+l'ex&eacute;cution imm&eacute;diate, espoir sans doute de cacher le vol, de combler le
+trou par quelque op&eacute;ration miraculeuse. En prison, il avait beaucoup
+pleur&eacute;, dans un affreux r&eacute;veil de honte et de d&eacute;sespoir; et l'on
+racontait que sa m&egrave;re, arriv&eacute;e le matin m&ecirc;me de Saintes pour le voir,
+avait d&ucirc; s'aliter chez les amis o&ugrave; elle &eacute;tait descendue.</p>
+
+<p>Quelle &eacute;trange chose que la chance! songeait Mme Caroline en traversant
+la place de la Bourse. L'extraordinaire succ&egrave;s de l'Universelle, cette
+mont&eacute;e rapide dans le triomphe, dans la conqu&ecirc;te et la domination, en
+moins de quatre ann&eacute;es, puis cet &eacute;croulement brusque, ce colossal
+&eacute;difice qu'un mois avait suffi pour r&eacute;duire en poudre, la stup&eacute;fiaient
+toujours. Et n'&eacute;tait-ce pas l&agrave; aussi l'histoire de Mazaud. Certes,
+jamais homme n'avait vu la destin&eacute;e lui sourire &agrave; ce point. Agent de
+change &agrave; trente-deux ans, tr&egrave;s riche d&eacute;j&agrave; par la mort de son oncle,
+heureux mari d'une femme charmante qui l'adorait, qui lui avait donn&eacute;
+deux beaux enfants, il &eacute;tait en outre joli homme, il prenait chaque jour
+&agrave; la corbeille une place plus consid&eacute;rable, par ses relations, son
+activit&eacute;, son flair vraiment surprenant, sa voix aigu&euml; m&ecirc;me, cette voix
+de fifre qui devenait aussi c&eacute;l&egrave;bre que le tonnerre de Jacoby. Et,
+soudainement, voil&agrave; que la situation craquait, il se trouvait au bord de
+l'ab&icirc;me, o&ugrave; il suffisait d'un souffle maintenant pour le jeter. Lui,
+n'avait pas jou&eacute;, pourtant, prot&eacute;g&eacute; encore par sa flamme au travail, sa
+jeunesse inqui&egrave;te. Il &eacute;tait frapp&eacute; en pleine lutte loyale, par
+inexp&eacute;rience et passion, pour avoir trop cru aux autres. D'ailleurs, les
+sympathies restaient vives, on pr&eacute;tendait qu'il pourrait s'en tirer,
+avec beaucoup d'aplomb.</p>
+
+<p>Lorsque Mme Caroline fut mont&eacute;e &agrave; la charge, elle sentit bien l'odeur de
+ruine, le frisson d'angoisse secr&egrave;te, dans les bureaux devenus mornes.
+En traversant la caisse, elle aper&ccedil;ut une vingtaine de personnes, toute
+une foule qui attendait, pendant que le caissier d'argent et le caissier
+des titres faisaient encore honneur aux engagements de la maison, mais
+d'une main ralentie, en hommes qui vident les derniers tiroirs. Par une
+porte entrouverte, le bureau de la liquidation lui apparut endormi, avec
+ses sept employ&eacute;s lisant leur journal, n'ayant plus &agrave; appliquer que de
+rares affaires, depuis que la Bourse ch&ocirc;mait. Seul, le bureau du
+comptant gardait quelque vie. Et ce fut Berthier, le fond&eacute; de pouvoir,
+qui la re&ccedil;ut, tr&egrave;s agit&eacute; lui-m&ecirc;me, le visage p&acirc;le, dans le malheur de la
+maison.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas, madame, si M. Mazaud pourra vous recevoir.... Il est un
+peu souffrant, il a eu froid en s'obstinant &agrave; travailler sans feu toute
+la nuit derni&egrave;re, et il vient de descendre chez lui, au premier &eacute;tage,
+pour prendre quelque repos.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, Mme Caroline insista.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en prie, monsieur, faites que je lui dise quelques mots.... Il y
+va peut-&ecirc;tre du salut de mon fr&egrave;re. M. Mazaud sait bien que jamais mon
+fr&egrave;re ne s'est occup&eacute; des op&eacute;rations de Bourse, et son t&eacute;moignage serait
+d'une grande importance.... D'autre part, j'ai des chiffres &agrave; lui
+demander, lui seul peut me renseigner sur certains documents.&raquo;</p>
+
+<p>Berthier, plein d'h&eacute;sitation, finit par la prier d'entrer dans le
+cabinet de l'agent de change.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez l&agrave; un instant, madame, je vais voir.&raquo;</p>
+
+<p>Et, dans cette pi&egrave;ce, en effet, Mme Caroline eut une grande sensation de
+froid. Le feu devait &ecirc;tre mort depuis la veille, personne n'avait song&eacute;
+&agrave; le rallumer. Mais ce qui la frappait plus encore, c'&eacute;tait l'ordre
+parfait, comme si toute la nuit et toute la matin&eacute;e enti&egrave;re venaient
+d'&ecirc;tre employ&eacute;es &agrave; vider les meubles, &agrave; d&eacute;truire les papiers inutiles, &agrave;
+classer ceux qu'il fallait conserver. Rien ne tra&icirc;nait, pas un dossier,
+pas m&ecirc;me une lettre. Sur le bureau, il n'y avait, m&eacute;thodiquement rang&eacute;s,
+que l'encrier, le plumier, un grand buvard, au milieu duquel &eacute;tait
+seulement rest&eacute; un paquet de fiches de la maison, des fiches vertes,
+couleur de l'esp&eacute;rance. Dans cette nudit&eacute;, une tristesse infinie tombait
+avec le lourd silence.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, Berthier reparut.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi! madame, j'ai sonn&eacute; deux fois, et je n'ose insister.... En
+descendant, voyez si vous devez sonner vous-m&ecirc;me. Mais je vous conseille
+de revenir.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline dut se r&eacute;signer. Cependant, sur le palier du premier &eacute;tage,
+elle h&eacute;sita encore, elle avan&ccedil;a m&ecirc;me la main vers le bouton de la
+sonnette. Et elle finissait par s'en aller, lorsque des cris, des
+sanglots, toute une rumeur sourde, au fond de l'appartement, l'arr&ecirc;ta.
+Brusquement, la porte fut ouverte, et un domestique s'en &eacute;lan&ccedil;a, effar&eacute;,
+disparut dans l'escalier, en b&eacute;gayant:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! mon Dieu! monsieur...&raquo;</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait demeur&eacute;e immobile, devant cette porte b&eacute;ante, dont sortait,
+distincte maintenant, une plainte d'affreuse douleur. Et elle devenait
+toute froide, devinant, envahie par la vision nette de ce qui se passait
+l&agrave;. D'abord elle voulut fuir, puis elle ne le put, &eacute;perdue de piti&eacute;,
+attir&eacute;e, ayant le besoin de voir et d'apporter ses larmes, elle aussi.
+Elle entra, trouva toutes les portes grandes ouvertes, arriva jusqu'au
+salon.</p>
+
+<p>Deux servantes, la cuisini&egrave;re et la femme de chambre sans doute, y
+allongeaient le cou, avec des faces de terreur, balbutiantes.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur, oh! mon Dieu! mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Le jour mourant de la grise journ&eacute;e d'hiver entrait faiblement, par
+l'&eacute;cartement des &eacute;pais rideaux de soie. Mais il faisait tr&egrave;s chaud, de
+grosses b&ucirc;ches achevaient de se consumer en braise dans la chemin&eacute;e,
+&eacute;clairant les murs d'un grand reflet rouge. Sur une table, une gerbe de
+roses, un royal bouquet pour la saison, que, la veille encore, l'agent
+de change avait apport&eacute; &agrave; sa femme, s'&eacute;panouissait dans cette ti&eacute;deur de
+serre, embaumait toute la pi&egrave;ce. C'&eacute;tait comme le parfum m&ecirc;me du luxe
+raffin&eacute; de l'ameublement, la bonne odeur de chance, de richesse, de
+f&eacute;licit&eacute; d'amour, qui, pendant quatre ann&eacute;es, avaient fleuri l&agrave;. Et,
+sous le reflet rouge du feu, Mazaud &eacute;tait renvers&eacute; au bord du canap&eacute;, la
+t&ecirc;te fracass&eacute;e d'une balle, la main crisp&eacute;e sur la crosse du revolver;
+tandis que, debout devant lui, sa jeune femme, accourue, poussait cette
+plainte, ce cri continu et sauvage qui s'entendait de l'escalier. Au
+moment de la d&eacute;tonation, elle avait au bras son petit gar&ccedil;on de quatre
+ans et demi, dont les petites mains s'&eacute;taient cramponn&eacute;es &agrave; son cou,
+dans l'&eacute;pouvante; et sa fillette, &acirc;g&eacute;e de six ans d&eacute;j&agrave;, l'avait suivie,
+pendue &agrave; sa jupe, se serrant contre elle; et les deux enfants criaient
+aussi, d'entendre crier leur m&egrave;re &eacute;perdument.</p>
+
+<p>Tout de suite, Mme Caroline voulut les emmener.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je vous en supplie.... Madame, ne restez pas l&agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>Elle-m&ecirc;me tremblait, se sentait d&eacute;faillir. De la t&ecirc;te trou&eacute;e de Mazaud,
+elle voyait le sang couler encore, tomber goutte &agrave; goutte sur le velours
+du canap&eacute;, d'o&ugrave; il ruisselait sur le tapis. Il y avait par terre une
+large tache qui s'&eacute;largissait. Et il lui semblait que ce sang la
+gagnait, lui &eacute;claboussait les pieds et les mains.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je vous en supplie, suivez-moi...&raquo;</p>
+
+<p>Mais, avec son fils pendu &agrave; son cou, avec sa fille serr&eacute;e &agrave; sa taille,
+la malheureuse n'entendait pas, ne bougeait pas, raidie, plant&eacute;e l&agrave;, &agrave;
+ce point qu'aucune puissance au monde ne l'en aurait d&eacute;racin&eacute;e. Tous les
+trois &eacute;taient blonds, d'une fra&icirc;cheur de lait, la m&egrave;re d'air aussi
+d&eacute;licat et ing&eacute;nu que les enfants. Et, dans la stupeur de leur f&eacute;licit&eacute;
+morte, dans ce brusque an&eacute;antissement du bonheur qui devait durer
+toujours, ils continuaient de jeter leur grand cri, le hurlement o&ugrave;
+passait toute l'effroyable souffrance de l'esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Alors, Mme Caroline tomba sur les deux genoux. Elle sanglotait, elle
+balbutiait.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! madame, vous me d&eacute;chirez le c&oelig;ur.... De gr&acirc;ce, madame,
+arrachez-vous &agrave; ce spectacle, venez avec moi dans la pi&egrave;ce voisine,
+laissez-moi t&acirc;cher de vous &eacute;pargner un peu du mal qu'on vous a fait...&raquo;</p>
+
+<p>Et toujours le groupe farouche et lamentable, la m&egrave;re avec les deux
+petits, comme entr&eacute;s en elle, immobiles dans leurs longs cheveux p&acirc;les
+d&eacute;nou&eacute;s. Et toujours ce hurlement affreux, cette lamentation du sang,
+qui monte de la for&ecirc;t, quand les chasseurs ont tu&eacute; le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Mme Caroline s'&eacute;tait relev&eacute;e, la t&ecirc;te perdue, il y eut des pas, des
+voix, sans doute l'arriv&eacute;e d'un m&eacute;decin, la constatation de la mort. Et
+elle ne put rester, davantage elle se sauva, poursuivie par la plainte
+abominable et sans fin, que, m&ecirc;me sur le trottoir, dans le roulement des
+fiacres, elle croyait entendre toujours.</p>
+
+<p>Le ciel p&acirc;lissait, il faisait froid, et elle marcha, lentement, de peur
+qu'on ne l'arr&ecirc;t&acirc;t, en la prenant pour une meurtri&egrave;re, &agrave; son air &eacute;gar&eacute;.
+Tout remontait en elle, toute l'histoire du monstrueux &eacute;croulement de
+deux cent millions, qui amoncelait tant de ruines et &eacute;crasait tant de
+victimes. Quelle force myst&eacute;rieuse, apr&egrave;s avoir &eacute;difi&eacute; si rapidement
+cette tour d'or, venait donc ainsi de la d&eacute;truire? Les m&ecirc;mes mains qui
+l'avaient construite, semblaient s'&ecirc;tre acharn&eacute;es, prises de folie, &agrave; ne
+pas en laisser une pierre debout. Partout, des cris de douleur
+s'&eacute;levaient, des fortunes s'effondraient avec le bruit des tombereaux de
+d&eacute;molitions, qu'on vide &agrave; la d&eacute;charge publique. C'&eacute;taient les derniers
+biens domaniaux des Beauvilliers, les sous gratt&eacute;s un &agrave; un des &eacute;conomies
+de Dejoie, les gains r&eacute;alis&eacute;s dans la grande industrie par S&eacute;dille, les
+rentes des Maugendre retir&eacute;s du commerce, p&ecirc;le-m&ecirc;le, &eacute;taient jet&eacute;s avec
+fracas au fond du cloaque, que rien ne comblait. C'&eacute;taient encore
+Jantrou, noy&eacute; dans l'alcool, la Sandorff noy&eacute;e dans la boue, Massias
+retomb&eacute; &agrave; sa mis&eacute;rable condition de chien rabatteur, clou&eacute; pour la vie &agrave;
+la Bourse par la dette; et c'&eacute;tait Flory voleur, en prison, expiant ses
+faiblesses d'homme tendre, Sabatani et Fayeux en fuite, galopant avec la
+peur des gendarmes; et c'&eacute;taient, plus navrantes et pitoyables, les
+victimes inconnues, le grand troupeau anonyme de tous pauvres que la
+catastrophe avait faits, grelottant d'abandon, criant de faim. Puis,
+c'&eacute;tait la mort, des coups de pistolet partaient aux quatre coins de
+Paris, c'&eacute;tait la t&ecirc;te fracass&eacute;e de Mazaud, le sang de Mazaud qui,
+goutte &agrave; goutte, dans le luxe et dans le parfum des roses, &eacute;claboussait
+sa femme et ses petits, hurlant de douleur.</p>
+
+<p>Et, alors, tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait entendu,
+depuis quelques semaines, s'exhala du c&oelig;ur meurtri de Mme Caroline en
+un cri d'ex&eacute;cration contre Saccard. Elle ne pouvait plus se taire, le
+mettre &agrave; part comme s'il n'existait pas pour s'&eacute;viter de le juger et de
+le condamner. Lui seul &eacute;tait coupable, cela sortait de chacun de ses
+d&eacute;sastres accumul&eacute;s, dont l'effrayant amas la terrifiait. Elle le
+maudissait, sa col&egrave;re et son indignation, contenues depuis si longtemps,
+d&eacute;bordaient en une haine vengeresse, la haine m&ecirc;me du mal. N'aimait-elle
+donc plus son fr&egrave;re, qu'elle avait attendu jusque-l&agrave;, pour ha&iuml;r l'homme
+effrayant, qui &eacute;tait l'unique cause de leur malheur? Son pauvre fr&egrave;re,
+ce grand innocent, ce grand travailleur, si juste et si droit, sali
+maintenant de la tare ineffa&ccedil;able de la prison, la victime qu'elle
+oubliait, ch&egrave;re et plus douloureuse que toutes les autres! Ah! que
+Saccard ne trouv&acirc;t pas de pardon, que personne n'os&acirc;t plaider encore sa
+cause, m&ecirc;me ceux qui continuaient &agrave; croire en lui, qui ne connaissaient
+de lui que sa bont&eacute;, et qu'il mour&ucirc;t seul, un jour, dans le m&eacute;pris!</p>
+
+<p>Mme Caroline leva les yeux. Elle &eacute;tait arriv&eacute;e sur la place, et elle
+vit, devant elle, la Bourse. Le cr&eacute;puscule tombait, le ciel d'hiver,
+charg&eacute; de brume, mettait derri&egrave;re le monument comme une fum&eacute;e
+d'incendie, une nu&eacute;e d'un rouge sombre, qu'on aurait crue faite des
+flammes et des poussi&egrave;res d'une ville prise d'assaut. Et la Bourse,
+grise et morne, se d&eacute;tachait, dans la m&eacute;lancolie de la catastrophe, qui,
+depuis un mois, la laissait d&eacute;serte, ouverte aux quatre vents du ciel,
+pareille &agrave; une halle qu'une disette a vid&eacute;e. C'&eacute;tait l'&eacute;pid&eacute;mie fatale,
+p&eacute;riodique, dont les ravages balaient le march&eacute; tous les dix &agrave; quinze
+ans, les vendredis noirs, ainsi qu'on les nomme, semant le sol de
+d&eacute;combres. Il faut des ann&eacute;es pour que la confiance renaisse, pour que
+les grandes maisons de banque se reconstruisent, jusqu'au jour o&ugrave;, la
+passion du jeu raviv&eacute;e peu &agrave; peu, flambant et recommen&ccedil;ant l'aventure,
+am&egrave;ne une nouvelle crise, effondre tout, dans un nouveau d&eacute;sastre. Mais,
+cette fois, derri&egrave;re cette fum&eacute;e rousse de l'horizon, dans les lointains
+troubles de la ville, il y avait comme un grand craquement sourd, la fin
+prochaine d'un monde.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p>L'instruction du proc&egrave;s marcha avec une telle lenteur, que sept mois
+d&eacute;j&agrave; s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s, depuis l'arrestation de Saccard et d'Hamelin,
+sans que l'affaire p&ucirc;t &ecirc;tre mise au r&ocirc;le. On &eacute;tait au milieu de
+septembre, et, ce lundi-l&agrave;, Mme Caroline qui allait voir son fr&egrave;re deux
+fois par semaine, devait se rendre vers trois heures &agrave; la Conciergerie.
+Elle ne pronon&ccedil;ait jamais le nom de Saccard, elle avait dix fois r&eacute;pondu
+par un refus formel, aux demandes pressantes qu'il lui faisait
+transmettre de le venir visiter. Pour elle, raidie dans sa volont&eacute; de
+justice, il n'&eacute;tait plus. Et elle esp&eacute;rait toujours sauver son fr&egrave;re,
+elle &eacute;tait toute gaie, les jours de visite, heureuse de l'entretenir de
+ses derni&egrave;res d&eacute;marches et de lui apporter un gros bouquet des fleurs
+qu'il aimait.</p>
+
+<p>Le matin, ce lundi-l&agrave;, elle pr&eacute;parait donc une boite d'&oelig;illets rouges,
+lorsque la vieille Sophie, la bonne de la princesse d'Orviedo, descendit
+lui dire que madame d&eacute;sirait lui parler tout de suite. &Eacute;tonn&eacute;e,
+vaguement inqui&egrave;te, elle se h&acirc;ta de monter. Depuis plusieurs mois, elle
+n'avait pas vu la princesse, ayant donn&eacute; sa d&eacute;mission de secr&eacute;taire, &agrave;
+l'&OElig;uvre du Travail, d&egrave;s la catastrophe de l'Universelle. Elle ne se
+rendait plus, de loin en loin, boulevard Bineau, que pour voir Victor,
+que la s&eacute;v&egrave;re discipline semblait dompter maintenant, l'&oelig;il en dessous,
+avec sa joue gauche plus forte que la droite, tirant la bouche dans une
+moue de f&eacute;rocit&eacute; goguenarde. Tout de suite, elle eut le pressentiment
+qu'on la faisait appeler &agrave; cause de Victor.</p>
+
+<p>La princesse d'Orviedo, enfin, &eacute;tait ruin&eacute;e. Dix ans &agrave; peine lui avaient
+suffi peur rendre aux pauvres les trois cents millions de l'h&eacute;ritage du
+prince, vol&eacute;s dans les poches des actionnaires cr&eacute;dules. S'il lui avait
+fallu cinq ann&eacute;es d'abord pour d&eacute;penser en bonnes &oelig;uvres folles les
+cent premiers millions, elle &eacute;tait arriv&eacute;e, en quatre et demi, &agrave;
+engloutir les deux cents autres, dans des fondations d'un luxe plus
+extraordinaire encore. A l'&OElig;uvre du Travail, &agrave; la Cr&egrave;che Sainte-Marie,
+&agrave; l'Orphelinat Saint-Joseph, &agrave; l'Asile de Ch&acirc;tillon et &agrave; l'H&ocirc;pital
+Saint-Marceau, s'ajoutaient aujourd'hui une ferme mod&egrave;le, pr&egrave;s d'&Eacute;vreux,
+deux maisons de convalescence peur les enfants, sur les bords de la
+Manche, une autre maison de retraite peur les vieillards, &agrave; Nice, des
+hospices, des cit&eacute;s ouvri&egrave;res, des biblioth&egrave;ques et des &eacute;coles, aux
+quatre coins de la France; sans compter des donations consid&eacute;rables &agrave;
+des &oelig;uvres de charit&eacute; d&eacute;j&agrave; existantes. C'&eacute;tait, d'ailleurs, toujours la
+m&ecirc;me volont&eacute; de royale restitution, non pas le morceau de pain jet&eacute; par
+la piti&eacute; ou la peur aux mis&eacute;rables, mais la jouissance de vivre, le
+superflu, tout ce qui est bon et beau donn&eacute; aux humbles qui n'ont rien,
+aux faibles que les forts ont vol&eacute;s de leur part de joie, enfin les
+palais des riches grands ouverts aux mendiants des routes, pour qu'ils
+dorment, eux aussi, dans la soie et mangent dans la vaisselle d'or.
+Pendant dix ann&eacute;es, la pluie des millions n'avait pas cess&eacute;, les
+r&eacute;fectoires de marbre, les dortoirs &eacute;gay&eacute;s de peintures claires, les
+fa&ccedil;ades monumentales comme des Louvres, les jardins fleuris de plantes
+rares, dix ann&eacute;es de travaux superbes, dans un g&acirc;chis incroyable
+d'entrepreneurs et d'architectes; et elle &eacute;tait bien heureuse, soulev&eacute;e
+par le grand bonheur d'avoir d&eacute;sormais les mains nettes, sans un
+centime. M&ecirc;me elle venait d'atteindre l'&eacute;tonnant r&eacute;sultat de s'endetter,
+on la poursuivait pour un reliquat de m&eacute;moires montant &agrave; plusieurs
+centaines de mille francs, sans que son avou&eacute; et son notaire pussent
+r&eacute;ussir &agrave; parfaire la somme, dans l'&eacute;miettement final de la colossale
+fortune, jet&eacute;e ainsi aux quatre vents de l'aum&ocirc;ne. Et un &eacute;criteau, clou&eacute;
+au-dessus de la porte coch&egrave;re, annon&ccedil;ait la mise en vente de l'h&ocirc;tel, le
+coup de balai supr&ecirc;me qui emportait jusqu'aux vestiges de l'argent
+maudit, ramass&eacute; dans la boue et dans le sang du brigandage financier.</p>
+
+<p>En haut, la vieille Sophie attendait Mme Caroline pour l'introduire.
+Elle, furieuse, grondait toute la journ&eacute;e. Ah! elle l'avait bien dit que
+madame finirait par mourir sur la paille! Est-ce que madame n'aurait pas
+d&ucirc; se remarier et avoir des enfants avec un autre monsieur, puisqu'elle
+n'aimait que &ccedil;a au fond? Ce n'&eacute;tait pas qu'elle e&ucirc;t &agrave; se plaindre et &agrave;
+s'inqui&eacute;ter, elle, car elle avait re&ccedil;u depuis longtemps une rente de
+deux mille francs, qu'elle allait manger dans son pays, du c&ocirc;t&eacute;
+d'Angoul&ecirc;me. Mais une col&egrave;re l'emportait, lorsqu'elle songeait que
+madame ne s'&eacute;tait pas m&ecirc;me r&eacute;serv&eacute; les quelques sous n&eacute;cessaires, chaque
+matin, au pain et au lait dont elle vivait maintenant. Des querelles
+sans cesse &eacute;clataient entre elles. La princesse souriait de son divin
+sourire d'esp&eacute;rance, en r&eacute;pondant qu'elle n'aurait plus besoin, &agrave; la fin
+du mois, que d'un suaire, lorsqu'elle serait entr&eacute;e dans le couvent o&ugrave;
+elle avait depuis longtemps marqu&eacute; sa place, un couvent de carm&eacute;lites
+mur&eacute; au monde entier. Le repos, l'&eacute;ternel repos!</p>
+
+<p>Telle qu'elle la voyait depuis quatre ann&eacute;es, Mme Caroline retrouva la
+princesse, v&ecirc;tue de son &eacute;ternelle robe noire, les cheveux cach&eacute;s sous un
+fichu de dentelle, jolie encore &agrave; trente-neuf ans, avec son visage rond
+aux dents de perle, mais le teint jaune, la chair morte, comme apr&egrave;s dix
+ans de clo&icirc;tre. Et l'&eacute;troite pi&egrave;ce, pareille &agrave; un bureau d'huissier de
+province, s'&eacute;tait emplie d'un encombrement de paperasses plus
+inextricables encore, des plans, des m&eacute;moires, des dossiers, tout le
+papier g&acirc;ch&eacute; d'un gaspillage de trois cents millions.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit la princesse de sa voix douce et lente, qu'aucune &eacute;motion
+ne faisait plus trembler, j'ai voulu vous apprendre une nouvelle qui m'a
+&eacute;t&eacute; apport&eacute;e ce matin.... Il s'agit de Victor, ce gar&ccedil;on que vous avez
+plac&eacute; &agrave; l'&OElig;uvre du Travail...&raquo;</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Mme Caroline se mit &agrave; battre douloureusement. Ah! le
+mis&eacute;rable enfant, que son p&egrave;re n'&eacute;tait pas m&ecirc;me all&eacute; voir, malgr&eacute; ses
+formelles promesses, pendant les quelques mois qu'il avait connu son
+existence, avant d'&ecirc;tre emprisonn&eacute; &agrave; la Conciergerie. Que deviendrait-il
+d&eacute;sormais? Et elle qui se d&eacute;fendait de penser &agrave; Saccard, &eacute;tait
+continuellement ramen&eacute;e &agrave; lui, boulevers&eacute;e dans sa maternit&eacute; d'adoption.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'est pass&eacute; hier des choses terribles, continua la princesse, tout
+un crime que rien ne saurait r&eacute;parer.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle conta, de son air glac&eacute;, une &eacute;pouvantable aventure. Depuis trois
+jours, Victor s'&eacute;tait fait mettre &agrave; l'infirmerie, en all&eacute;guant des
+douleurs de t&ecirc;te insupportables. Le m&eacute;decin avait bien flair&eacute; une
+simulation de paresseux; mais l'enfant &eacute;tait r&eacute;ellement ravag&eacute; par des
+n&eacute;vralgies fr&eacute;quentes. Or, cet apr&egrave;s-midi, Alice de Beauvilliers se
+trouvait &agrave; l'&OElig;uvre sans sa m&egrave;re, venue pour aider la s&oelig;ur de service &agrave;
+l'inventaire trimestriel de l'armoire aux rem&egrave;des. Cette armoire &eacute;tait
+dans la pi&egrave;ce qui s&eacute;parait les deux dortoirs, celui des filles de celui
+des gar&ccedil;ons, o&ugrave; il n'y avait en ce moment que Victor couch&eacute;, occupant un
+des lits; et la s&oelig;ur, s'&eacute;tant absent&eacute;e quelques minutes, avait eu la
+surprise de ne pas retrouver Alice, si bien qu'apr&egrave;s avoir attendu un
+instant, elle s'&eacute;tait mise &agrave; la chercher. Son &eacute;tonnement avait grandi en
+constatant que la porte du dortoir des gar&ccedil;ons venait d'&ecirc;tre ferm&eacute;e en
+dedans. Que se passait-il donc? Il lui avait fallu faire le tour par le
+couloir, et elle restait b&eacute;ante, terrifi&eacute;e, par le spectacle qui
+s'offrait &agrave; elle: la jeune fille &agrave; demi &eacute;trangl&eacute;e, une serviette nou&eacute;e
+sur son visage pour &eacute;touffer ses cris, ses jupes en d&eacute;sordre relev&eacute;es,
+&eacute;talant sa nudit&eacute; pauvre de vierge chlorotique, violent&eacute;e, souill&eacute;e avec
+une brutalit&eacute; immonde. Par terre, gisait un porte-monnaie vide. Victor
+avait disparu. Et la sc&egrave;ne se reconstruisait: Alice, appel&eacute;e peut-&ecirc;tre,
+entrant pour donner un bol de lait &agrave; ce gar&ccedil;on de quinze ans, velu comme
+un homme, puis la brusque faim du monstre pour cette chair fr&ecirc;le, ce cou
+trop long, le saut du m&acirc;le en chemise, la fille &eacute;touff&eacute;e, jet&eacute;e sur le
+lit ainsi qu'une loque, viol&eacute;e, vol&eacute;e, et les v&ecirc;tements pass&eacute;s &agrave; la
+h&acirc;te, et la fuite. Mais que de points obscurs, que de questions
+stup&eacute;fiantes et insolubles! Comment n'avait-on rien entendu, pas un
+bruit de lutte, pas une plainte? Comment de si effroyables choses
+s'&eacute;taient-elles pass&eacute;es si vite, dix minutes &agrave; peine? Surtout, comment
+Victor avait-il pu se sauver, s'&eacute;vaporer pour ainsi dire, sans laisser
+de trace? car, apr&egrave;s les plus minutieuses recherches, on avait acquis la
+certitude qu'il n'&eacute;tait plus dans l'&eacute;tablissement. Il devait s'&ecirc;tre
+enfui par la salle de bains, donnant sur le corridor, et dont une
+fen&ecirc;tre ouvrait au-dessus d'une s&eacute;rie de toits &eacute;tag&eacute;s, allant jusqu'au
+boulevard; et encore un tel chemin offrait de si grands p&eacute;rils, que
+beaucoup se refusaient &agrave; croire qu'un &ecirc;tre humain avait pu le suivre.
+Ramen&eacute;e chez sa m&egrave;re, Alice gardait le lit, meurtrie, &eacute;perdue,
+sanglotante, secou&eacute;e d'une intense fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Mme Caroline &eacute;couta ce r&eacute;cit dans un saisissement tel, qu'il lui
+semblait que tout le sang de son c&oelig;ur se gla&ccedil;ait. Un souvenir s'&eacute;tait
+&eacute;veill&eacute;, l'&eacute;pouvantait d'un affreux rapprochement Saccard, autrefois,
+prenant la mis&eacute;rable Rosalie sur une marche, lui d&eacute;mettant l'&eacute;paule, au
+moment de la conception de cet enfant qui en avait gard&eacute; comme une joue
+&eacute;cras&eacute;e; et, aujourd'hui, Victor violentant &agrave; son tour la premi&egrave;re fille
+que le sort lui livrait. Quelle inutile cruaut&eacute;! cette jeune fille si
+douce, la fin d&eacute;sol&eacute;e d'une race, qui &eacute;tait sur le point de se donner &agrave;
+Dieu, ne pouvant avoir un mari, comme toutes les autres! Avait-elle donc
+un sens, cette rencontre imb&eacute;cile et abominable? Pourquoi avoir bris&eacute;
+ceci contre cela?</p>
+
+<p>&laquo;Je ne veux vous adresser aucun reproche, madame, conclut la princesse,
+car il serait injuste de faire remonter jusqu'&agrave; vous la moindre
+responsabilit&eacute;. Seulement, vous aviez vraiment l&agrave; un prot&eacute;g&eacute; bien
+terrible.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme si une liaison d'id&eacute;es avait lieu en elle, inexprim&eacute;e, elle
+ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;On ne vit pas impun&eacute;ment dans certains milieux.... Moi-m&ecirc;me, j'ai eu les
+plus grands troubles de conscience, je me suis sentie complice lorsque,
+derni&egrave;rement, cette banque a croul&eacute;, en amoncelant tant de ruines et
+tant d'iniquit&eacute;s. Oui, je n'aurais pas d&ucirc; consentir &agrave; ce que ma maison
+devint le berceau d'une abomination pareille.... Enfin, le mal est fait,
+la maison sera purifi&eacute;e, et moi, oh! moi, je ne suis plus, Dieu me
+pardonnera.&raquo;</p>
+
+<p>Son p&acirc;le sourire d'espoir enfin r&eacute;alis&eacute; avait reparu, elle disait d'un
+geste sa sortie du monde, sa disparition &agrave; jamais de bonne d&eacute;esse
+invisible.</p>
+
+<p>Mme Caroline lui avait saisi les mains, les serrait, les baisait,
+tellement boulevers&eacute;e de remords et de piti&eacute;, qu'elle b&eacute;gayait des
+paroles sans suite.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez tort de m'excuser, je suis coupable.... Cette malheureuse
+enfant, je veux la voir, je cours tout de suite la voir...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle s'en alla, laissant la princesse et sa vieille bonne Sophie
+commencer leurs paquets, pour le grand d&eacute;part qui devait les s&eacute;parer
+apr&egrave;s quarante ans de vie commune.</p>
+
+<p>L'avant-veille, le samedi, la comtesse de Beauvilliers s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute;e
+&agrave; abandonner son h&ocirc;tel &agrave; ses cr&eacute;anciers. Depuis six mois qu'elle ne
+payait plus les int&eacute;r&ecirc;ts des hypoth&egrave;ques, la situation &eacute;tait devenue
+intol&eacute;rable, au milieu des frais de toutes sortes, dans la continuelle
+menace d'une vente judiciaire; et son avou&eacute; lui avait donn&eacute; le conseil
+de l&acirc;cher tout, de se retirer au fond d'un petit logement, o&ugrave; elle
+vivrait sans d&eacute;pense, tandis qu'il t&acirc;cherait de liquider les dettes.
+Elle n'aurait pas c&eacute;d&eacute;, elle se serait obstin&eacute;e peut-&ecirc;tre &agrave; garder son
+rang, son mensonge de fortune intacte, jusqu'&agrave; l'an&eacute;antissement de sa
+race, sous l'&eacute;croulement des plafonds, sans un nouveau malheur qui
+l'avait terrass&eacute;e. Son fils Ferdinand, le dernier des Beauvilliers,
+l'inutile jeune homme, &eacute;cart&eacute; de tout emploi, devenu zouave pontifical
+pour &eacute;chapper &agrave; sa nullit&eacute; et &agrave; son oisivet&eacute;, &eacute;tait mort &agrave; Rome, sans
+gloire, si pauvre de sang, si &eacute;prouv&eacute; par le soleil trop lourd, qu'il
+n'avait pu se battre &agrave; Mentana, d&eacute;j&agrave; fi&eacute;vreux, la poitrine prise. Alors,
+en elle, il y avait eu un brusque vide, un effondrement de toutes ses
+id&eacute;es, de toutes ses volont&eacute;s, de l'&eacute;chafaudage laborieux qui, depuis
+tant d'ann&eacute;es, soutenait si fi&egrave;rement l'honneur du nom. Vingt-quatre
+heures suffirent, la maison s'&eacute;tait l&eacute;zard&eacute;e, la mis&egrave;re apparut,
+navrante, parmi les d&eacute;combres. On vendit le vieux cheval, la cuisini&egrave;re
+seule resta, fit son march&eacute; en tablier sale, deux sous de beurre et un
+litre de haricots secs, la comtesse fut aper&ccedil;ue sur le trottoir en robe
+crott&eacute;e, avant aux pieds des bottines qui prenaient l'eau.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'indigence du soir au lendemain, le d&eacute;sastre emportait jusqu'&agrave;
+l'orgueil de cette croyante des jours d'autrefois, en lutte contre son
+si&egrave;cle. Et elle s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e sa fille, rue de la Tour-des-Dames,
+chez une ancienne marchande &agrave; la toilette, devenue d&eacute;vote, qui
+sous-louait des chambres meubl&eacute;es &agrave; des pr&ecirc;tres. L&agrave;, elles habitaient
+toutes deux dans une grande chambre nue, d'une mis&egrave;re digne et triste,
+dont une alc&ocirc;ve ferm&eacute;e occupait le fond. Deux petits lits emplissaient
+l'alc&ocirc;ve, et lorsque les ch&acirc;ssis, tendus du m&ecirc;me papier que les murs,
+&eacute;taient clos, la chambre se transformait en salon. Cette disposition
+heureuse les avait un peu consol&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas deux heures que la comtesse de Beauvilliers &eacute;tait
+install&eacute;e, le samedi, lorsqu'une visite inattendue, extraordinaire,
+l'avait rejet&eacute;e dans une nouvelle angoisse. Alice, heureusement, venait
+de descendre, pour une course. C'&eacute;tait Busch, avec sa face plate et
+sale, sa redingote graisseuse, sa cravate blanche roul&eacute;e en corde, qui,
+averti sans doute par son flair de la minute favorable, se d&eacute;cidait
+enfin &agrave; r&eacute;aliser sa vieille affaire de la reconnaissance de dix mille
+francs, sign&eacute;e par le comte &agrave; la fille L&eacute;onie Cron. D'un coup d'&oelig;il sur
+le logis, il avait jug&eacute; la situation de la veuve: aurait-il tard&eacute; trop
+longtemps? Et, en homme capable, &agrave; l'occasion, d'urbanit&eacute; et de
+patience, il avait longuement expliqu&eacute; le cas &agrave; la comtesse effar&eacute;e.
+C'&eacute;tait bien, n'est-ce pas? l'&eacute;criture de son mari, ce qui &eacute;tablissait
+nettement l'histoire: une passion du comte pour la jeune personne, une
+fa&ccedil;on de l'avoir d'abord, puis de se d&eacute;barrasser d'elle. M&ecirc;me il ne lui
+avait pas cach&eacute; que, l&eacute;galement, et apr&egrave;s quinze ann&eacute;es bient&ocirc;t, il ne
+la croyait pas forc&eacute;e de payer. Seulement, il n'&eacute;tait, lui, que le
+repr&eacute;sentant de sa cliente, il la savait r&eacute;solue &agrave; saisir les tribunaux,
+&agrave; soulever le plus effroyable des scandales, si l'on ne transigeait
+pas.</p>
+
+<p>La comtesse, toute blanche, frapp&eacute;e au c&oelig;ur par ce pass&eacute; affreux qui
+ressuscitait, s'&eacute;tant &eacute;tonn&eacute;e qu'on e&ucirc;t attendu si longtemps, avant de
+s'adresser &agrave; elle, il avait invent&eacute; une histoire, la reconnaissance
+perdue, retrouv&eacute;e au fond d'une malle; et, comme elle refusait
+d&eacute;finitivement d'examiner l'affaire, il s'en &eacute;tait all&eacute;, toujours tr&egrave;s
+poli, en disant qu'il reviendrait avec sa cliente, pas le lendemain,
+parce que celle-ci ne pouvait gu&egrave;re quitter le dimanche la maison o&ugrave;
+elle travaillait, mais certainement le lundi ou le mardi.</p>
+
+<p>Le lundi, au milieu de l'&eacute;pouvantable aventure arriv&eacute;e &agrave; sa fille,
+depuis qu'on la lui avait ramen&eacute;e d&eacute;lirante, et qu'elle la veillait, les
+yeux aveugl&eacute;s de larmes, la comtesse de Beauvilliers ne songeait plus &agrave;
+cet homme mal mis et &agrave; sa cruelle histoire. Enfin, Alice venait de
+s'endormir, la m&egrave;re s'&eacute;tait assise, &eacute;puis&eacute;e, &eacute;cras&eacute;e par cet acharnement
+du sort, quand Busch de nouveau se pr&eacute;senta, accompagn&eacute; cette fois de
+L&eacute;onide.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, voici ma cliente, et il va falloir en finir.&raquo;</p>
+
+<p>Devant l'apparition de la fille, la comtesse avait fr&eacute;mi. Elle la
+regardait, habill&eacute;e de couleurs crues, avec ses durs cheveux noirs
+tombant sur les sourcils, sa face large et molle, la bassesse immonde de
+toute sa personne, us&eacute;e par dix ann&eacute;es de prostitution. Et elle &eacute;tait
+tortur&eacute;e, elle saignait dans son orgueil de femme, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es
+de pardon et d'oubli. C'&eacute;tait, mon Dieu! pour des cr&eacute;atures destin&eacute;es &agrave;
+de telles chutes, que le comte la trahissait!</p>
+
+<p>&laquo;Il faut en finir, insista Busch, parce que ma cliente est tr&egrave;s tenue,
+rue Feydeau.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Feydeau, r&eacute;p&eacute;ta la comtesse sans comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est l&agrave;... Enfin, elle est l&agrave; en maison.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;perdue, les mains tremblantes, la comtesse alla ferm&eacute; compl&egrave;tement
+l'alc&ocirc;ve, dont un seul des vantaux &eacute;tait pouss&eacute;. Alice, dans sa fi&egrave;vre,
+venait de s'agiter sous la couverture. Pourvu qu'elle se rendorm&icirc;t,
+qu'elle ne v&icirc;t pas, qu'elle n'entend&icirc;t pas!</p>
+
+<p>Busch, d&eacute;j&agrave;, reprenait:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;! madame, comprenez bien.... Mademoiselle m'a charg&eacute; de son
+affaire, et je la repr&eacute;sente, simplement. C'est pourquoi j'ai voulu
+qu'elle v&icirc;nt en personne expliquer sa r&eacute;clamation.... Allons. L&eacute;onide,
+expliquez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>Inqui&egrave;te, mal &agrave; l'aise dans ce r&ocirc;le qu'il lui faisait jouer, celle-ci
+levait sur lui ses gros yeux troubles de chien battu. Mais l'espoir des
+mille francs qu'il lui avait promis, la d&eacute;cida. Et, de sa voix rauque,
+&eacute;raill&eacute;e par l'alcool, tandis que lui, de nouveau, d&eacute;pliait, &eacute;talait la
+reconnaissance du comte:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien &ccedil;a, c'est le papier que M. Charles m'a signe.. J'&eacute;tais la
+fille du charretier, &agrave; Cron le cocu, comme on disait, vous savez bien,
+madame!... Et alors, M. Charles &eacute;tait toujours pendu &agrave; mes jupes, &agrave; me
+demander des salet&eacute;s. Moi, &ccedil;a m'ennuyait. Quand on est jeune, n'est-ce
+pas? on ne sait rien, on n'est pas gentille pour les vieux.... Et alors,
+M. Charles m'a sign&eacute; le papier, un soir qu'il m'avait emmen&eacute;e dans
+l'&eacute;curie...&raquo;</p>
+
+<p>Debout, crucifi&eacute;e, la comtesse la laissait dire, lorsqu'il lui sembla
+entendre une plainte dans l'alc&ocirc;ve. Elle eut un geste d'angoisse.</p>
+
+<p>&laquo;Taisez-vous!&raquo;</p>
+
+<p>Mais L&eacute;onide &eacute;tait lanc&eacute;e, voulait finir.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est gu&egrave;re honn&ecirc;te tout de m&ecirc;me, lorsqu'on ne veut pas payer,
+d'aller d&eacute;baucher une petite fille sage.... Oui, madame, votre monsieur
+Charles &eacute;tait un voleur. C'est ce qu'en pensent toutes les femmes &agrave; qui
+je raconte &ccedil;a.... Et je vous r&eacute;ponds que &ccedil;a valait bien l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! taisez-vous!&raquo; cria furieusement la comtesse, les deux
+bras en l'air, comme pour l'&eacute;craser, si elle continuait.</p>
+
+<p>L&eacute;onide eut peur, leva le coude, afin de se prot&eacute;ger la figure, dans le
+mouvement instinctif des filles habitu&eacute;es aux gifles. Et un effrayant
+silence r&eacute;gna, durant lequel il sembla qu'une nouvelle plainte, un petit
+bruit &eacute;touff&eacute; de larmes venait de l'alc&ocirc;ve.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, que voulez-vous?&raquo; reprit la comtesse, tremblante, baissant la
+voix.</p>
+
+<p>Ici, Busch intervint.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, madame, cette fille veut qu'on la paie. Et elle a raison, la
+malheureuse, de dire que M. le comte de Beauvilliers a fort mal agi avec
+elle. C'est de l'escroquerie, simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne paierai une pareille dette.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous allons prendre une voiture, en sortant d'ici, et nous
+rendre au Palais, o&ugrave; je d&eacute;poserai la plainte que j'ai r&eacute;dig&eacute;e d'avance,
+et que voici.... Tous les faits que mademoiselle vient de vous dire y
+sont relat&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est un abominable chantage, vous ne ferez pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, madame, je vais le faire &agrave; l'instant. Les
+affaires sont les affaires.&raquo;</p>
+
+<p>Une fatigue immense, un supr&ecirc;me d&eacute;couragement envahit la comtesse. Le
+dernier orgueil qui la tenait debout, venait de se briser; et toute sa
+violence, toute sa force tomba. Elle joignit les mains, elle b&eacute;gayait.</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous voyez o&ugrave; nous en sommes. Regardez donc cette chambre.... Nous
+n'avons plus rien, demain peut-&ecirc;tre il ne nous restera pas de quoi
+manger.... O&ugrave; voulez-vous que je prenne de l'argent, dix mille francs,
+mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Busch eut un sourire d'homme accoutum&eacute; &agrave; p&eacute;cher dans ces ruines.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! les dames comme vous ont toujours des ressources. En cherchant
+bien, on trouve.&raquo;</p>
+
+<p>Depuis un moment, il guettait sur la chemin&eacute;e un vieux coffret &agrave; bijoux,
+que la comtesse avait laiss&eacute; l&agrave;, le matin, en achevant de vider une
+malle; et il flairait des pierreries, avec la certitude de l'instinct.
+Son regard brilla d'une telle flamme, qu'elle en suivit la direction et
+comprit.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! cria-t-elle, les bijoux, jamais!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle saisit le coffret, comme pour le d&eacute;fendre. Ces derniers bijoux
+depuis si longtemps dans la famille, ces quelques bijoux qu'elle avait
+gard&eacute;s au travers des plus grandes g&ecirc;nes, comme l'unique dot de sa
+fille, et qui restaient &agrave; cette heure sa supr&ecirc;me ressource!</p>
+
+<p>&laquo;Jamais, j'aimerais mieux donner de ma chair!&raquo;</p>
+
+<p>Mais, &agrave; cette minute, il y eut une diversion, Mme Caroline frappa et
+entra. Elle arrivait boulevers&eacute;e, elle demeura saisie de la sc&egrave;ne au
+milieu de laquelle elle tombait. D'un mot, elle avait pri&eacute; la comtesse
+de ne point se d&eacute;ranger; et elle serait partie, sans un geste suppliant
+de celle-ci, qu'elle crut comprendre. Immobile au fond de la pi&egrave;ce, elle
+s'effa&ccedil;a.</p>
+
+<p>Busch venait de remettre son chapeau, tandis que, de plus en plus mal &agrave;
+l'aise, L&eacute;onide gagnait la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, madame, il ne nous reste donc qu'&agrave; nous retirer...&raquo;</p>
+
+<p>Pourtant, il ne se retirait pas. Il reprit toute l'histoire, en termes
+plus honteux, comme s'il avait voulu humilier encore la comtesse devant
+la nouvelle venue, cette dame qu'il affectait de ne pas reconna&icirc;tre,
+selon son habitude, quand il &eacute;tait en affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, madame, nous allons de ce pas au parquet. Le r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; sera
+dans les journaux, avant trois jours. C'est vous qui l'aurez voulu.&raquo;</p>
+
+<p>Dans les journaux! Cet horrible scandale sur les rai m&ecirc;mes de sa maison!
+Ce n'&eacute;tait donc pas assez de voir tomber en poudre l'antique fortune, il
+fallait que tout croul&acirc;t dans la boue! Ah! que l'honneur du nom au moins
+f&ucirc;t sauv&eacute;! Et, d'un mouvement machinal, elle ouvrit le coffret. Les
+boucles d'oreilles, le bracelet, trois bagues apparurent, des brillants
+et des rubis, avec leurs montures anciennes.</p>
+
+<p>Busch, vivement, s'&eacute;tait approch&eacute;. Ses yeux s'attendrissaient, d'une
+douceur de caresse.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! il n'y en a pas pour dix mille francs.... Permettez que je voie.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, un &agrave; un, il prenait les bijoux, les retournait, les &eacute;levait en
+l'air, de ses gros doigts tremblants d'amoureux, avec sa passion
+sensuelle des pierreries. La puret&eacute; des rubis surtout semblait le jeter
+dans une extase. Et ces brillants anciens, si la taille en est parfois
+maladroite, quelle eau merveilleuse!</p>
+
+<p>&laquo;Six mille francs! dit-il d'une voix de commissaire priseur, cachant son
+&eacute;motion sous ce chiffre d'estimation totale. Je ne compte que les
+pierres, les montures sont bonnes &agrave; fondre. Enfin, nous nous
+contenterons de six mille francs.&raquo;</p>
+
+<p>Mais le sacrifice &eacute;tait trop rude pour la comtesse. Elle eut un r&eacute;veil
+de violence, elle lui reprit les bijoux, les serra dans ses mains
+convuls&eacute;es. Non, non! c'&eacute;tait trop, d'exiger d'elle qu'elle jet&acirc;t encore
+au gouffre ces quelques pierres que sa m&egrave;re avait port&eacute;es, que sa fille
+devait porter le jour de son mariage. Et des larmes br&ucirc;lantes jaillirent
+de ses yeux, ruissel&egrave;rent sur ses joues, dans une telle douleur
+tragique, que L&eacute;onide, le c&oelig;ur touch&eacute;, &eacute;perdue d'apitoiement, se mit &agrave;
+tirer Busch par sa redingote pour le forcer de partir. Elle voulait s'en
+aller, &ccedil;a la bousculait &agrave; la fin, de faire tant de peine &agrave; cette pauvre
+vieille dame, qui avait l'air si bon. Busch, tr&egrave;s froid, suivait la
+sc&egrave;ne, certain maintenant de tout emporter, sachant par sa longue
+exp&eacute;rience que les crises de larmes, chez les femmes, annoncent la
+d&eacute;b&acirc;cle de la volont&eacute;; et il attendait.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre l'affreuse sc&egrave;ne se serait-elle prolong&eacute;e, si, &agrave; ce moment,
+une voix lointaine, &eacute;touff&eacute;e, n'avait &eacute;clat&eacute; en sanglots. C'&eacute;tait Alice
+qui criait du fond de l'alc&ocirc;ve:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! maman, ils me tuent!... Donne-leur tout, qu'ils emportent tout!...
+Oh! maman, qu'ils s'en aillent! ils me tuent, ils me tuent!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, la comtesse eut un geste d'abandon d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, un geste dans
+lequel elle aurait donn&eacute; sa vie. Sa fille avait entendu. Sa fille se
+mourait de honte. Et elle jeta les bijoux &agrave; Busch, et elle lui laissa &agrave;
+peine le temps de poser sur la table, en &eacute;change, la reconnaissance du
+comte, le poussant dehors, derri&egrave;re L&eacute;onide d&eacute;j&agrave; disparue. Puis, elle
+rouvrit l'alc&ocirc;ve, elle alla s'abattre sur l'oreiller d'Alice, toutes les
+deux achev&eacute;es, an&eacute;anties, m&ecirc;lant leurs larmes.</p>
+
+<p>Mme Caroline, r&eacute;volt&eacute;e, avait &eacute;t&eacute; un moment sur le point d'intervenir.
+Laisserait-elle donc le mis&eacute;rable d&eacute;pouiller ainsi ces deux pauvres
+femmes? Mais elle venait d'entendre l'ignoble histoire, et que faire
+pour &eacute;viter le scandale? car elle le savait homme &agrave; aller jusqu'au bout
+ses menaces. Elle-m&ecirc;me restait honteuse devant lui, dans la complicit&eacute;
+des secrets qu'il y avait entre eux. Ah! que de souffrances, que
+d'ordures! Une g&ecirc;ne l'envahissait, qu'&eacute;tait-elle accourue faire l&agrave;,
+puisqu'elle ne trouvait ni une parole &agrave; dire ni un secours &agrave; donner?</p>
+
+<p>Toutes les phrases qui lui montaient aux l&egrave;vres, les questions, les
+simples allusions, au sujet du drame de la veille, lui semblaient
+blessantes, salissantes, impossibles &agrave; risquer devant la victime, &eacute;gar&eacute;e
+encore, agonisant de sa souillure. Et quel secours aurait-elle laiss&eacute;,
+qui n'aurait paru une aum&ocirc;ne d&eacute;risoire, elle ruin&eacute;e &eacute;galement,
+embarrass&eacute;e d&eacute;j&agrave; pour attendre l'issue du proc&egrave;s? Enfin, elle s'avan&ccedil;a,
+les yeux pleins de larmes, les bras ouverts, dans une infinie piti&eacute;, un
+attendrissement &eacute;perdu dont elle tremblait toute.</p>
+
+<p>Au fond de la banale alc&ocirc;ve d'h&ocirc;tel meubl&eacute;, ces deux mis&eacute;rables
+cr&eacute;atures effondr&eacute;es, finies, c'&eacute;tait tout ce qui restait de l'antique
+race des Beauvilliers, autrefois si puissante, souveraine. Elle avait eu
+des terres aussi grandes qu'un royaume, vingt lieues de la Loire lui
+avaient appartenu, des ch&acirc;teaux, des prairies, des labours, des forets.
+Puis cette immense fortune domaniale peu &agrave; peu s'en &eacute;tait all&eacute;e avec les
+si&egrave;cles en marche, et la comtesse venait d'engloutir la derni&egrave;re &eacute;pave
+dans une de ces temp&ecirc;tes de la sp&eacute;culation moderne, o&ugrave; elle n'entendait
+rien: d'abord ses vingt mille francs d'&eacute;conomies, &eacute;pargn&eacute;es sou par sou
+pour sa fille, puis les soixante mille francs emprunt&eacute;s sur les Aublets,
+puis cette ferme tout enti&egrave;re. L'h&ocirc;tel de la rue Saint-Lazare ne
+paierait pas les cr&eacute;anciers. Son fils &eacute;tait mort, loin d'elle et sans
+gloire. On lui avait ramen&eacute; sa fille bless&eacute;e, salie par un bandit, comme
+on remonte, saignant et couvert de boue, un enfant qu'une voiture vient
+d'&eacute;craser. Et la comtesse, si noble nagu&egrave;re, mince, haute, toute
+blanche, avec son grand air surann&eacute;, n'&eacute;tait plus qu'une pauvre vieille
+femme d&eacute;truite, cass&eacute;e par cette d&eacute;vastation; tandis que, sans beaut&eacute;,
+sans jeunesse, montrant la disgr&acirc;ce de son cou trop long, dans le
+d&eacute;sordre de sa chemise, Alice avait des yeux de folle, o&ugrave; se lisait la
+mortelle douleur de son dernier orgueil, sa virginit&eacute; violent&eacute;e. Et
+toutes deux, elles sanglotaient toujours, elles sanglotaient sans fin.</p>
+
+<p>Alors, Mme Caroline ne pronon&ccedil;a pas un mot, les prit simplement toutes
+deux, les serra &eacute;troitement sur son c&oelig;ur. Elle ne trouvait rien autre
+chose, elle pleurait avec elles. Et les deux malheureuses comprirent,
+leurs larmes redoubl&egrave;rent, plus douces. S'il n'y avait pas de
+consolation possible, ne faudrait-il pas vivre encore, vivre quand m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Lorsque Mme Caroline fut de nouveau dans la rue, elle aper&ccedil;ut Busch en
+grande conf&eacute;rence avec la M&eacute;chain. Il avait arr&ecirc;t&eacute; une voiture, il y
+poussa L&eacute;onide, et disparut. Mais, comme Mme Caroline se h&acirc;tait, la
+M&eacute;chain marcha droit &agrave; elle. Sans doute, elle la guettait, car tout de
+suite elle lui parla de Victor, en personne renseign&eacute;e d&eacute;j&agrave; sur ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; la veille, &agrave; l'&OElig;uvre du Travail. Depuis que Saccard avait
+refus&eacute; de payer les quatre mille francs, elle ne d&eacute;colorait pas, elle
+s'ing&eacute;niait &agrave; chercher de quelle fa&ccedil;on elle pourrait encore exploiter
+l'affaire; et elle venait ainsi d'apprendre l'histoire, au boulevard
+Bineau, o&ugrave; elle se rendait fr&eacute;quemment, dans l'espoir de quelque
+incident profitable. Son plan devait &ecirc;tre fait, elle d&eacute;clara &agrave; Mme
+Caroline qu'elle allait imm&eacute;diatement se mettre en qu&ecirc;te de Victor. Ce
+malheureux enfant, c'&eacute;tait trop terrible de l'abandonner de la sorte &agrave;
+ses mauvais instincts, il fallait le reprendre, si l'on ne voulait pas
+le voir un beau matin en cour d'assises. Et, tandis qu'elle parlait, ses
+petits yeux, perdus dans la graisse de son visage, fouillaient la bonne
+dame, heureuse de la sentir boulevers&eacute;e, se disant que le jour o&ugrave; elle
+aurait retrouv&eacute; le gamin, elle continuerait &agrave; tirer d'elle des pi&egrave;ces de
+cent sous.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, madame, c'est entendu, je vais m'en occuper.... Dans le cas o&ugrave;
+vous d&eacute;sireriez avoir des nouvelles, ne prenez pas la peine de courir
+l&agrave;-bas, rue Marcadet, montez simplement chez M. Busch, rue Feydeau, o&ugrave;
+vous &ecirc;tes certaine de me rencontrer tous les jours, vers quatre heures.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline rentra rue Saint-Lazare, tourment&eacute;e d'une anxi&eacute;t&eacute; nouvelle.
+C'&eacute;tait vrai, ce monstre, l&acirc;ch&eacute; par le monde, errant et traqu&eacute;, quelle
+h&eacute;r&eacute;dit&eacute; du mal allait-il assouvir au travers des foules, comme un loup
+d&eacute;vorateur? Elle d&eacute;jeuna rapidement, elle prit une voiture, ayant le
+temps de passer boulevard Bineau, avant d'aller &agrave; la Conciergerie,
+br&ucirc;l&eacute;e du d&eacute;sir d'avoir des renseignements tout de suite. Puis, en
+chemin, dans le trouble de sa fi&egrave;vre, une id&eacute;e s'empara d'elle, la
+domina: se rendre d'abord chez Maxime, l'emmener &agrave; l'&OElig;uvre, le forcer &agrave;
+s'occuper de Victor, dont il &eacute;tait le fr&egrave;re apr&egrave;s tout. Lui seul restait
+riche, lui seul pouvait intervenir, s'occuper de l'affaire d'une fa&ccedil;on
+tr&egrave;s efficace.</p>
+
+<p>Mais, avenue de l'Imp&eacute;ratrice, d&egrave;s le vestibule du petit h&ocirc;tel luxueux,
+Mme Caroline se sentit glac&eacute;e. Des tapissiers enlevaient les tentures et
+les tapis, des domestiques mettaient des housses aux si&egrave;ges et aux
+lustres, tandis que, de toutes les jolies choses remu&eacute;es, sur les
+meubles, sur les &eacute;tag&egrave;res, s'exhalait un parfum mourant, ainsi que d'un
+bouquet jet&eacute; au lendemain d'un bal. Et, au fond de la chambre &agrave; coucher,
+elle trouva Maxime, entre deux &eacute;normes malles que le valet de chambre
+achevait d'emplir de tout un trousseau merveilleux, riche et d&eacute;licat
+comme pour une mari&eacute;e.</p>
+
+<p>En l'apercevant, ce fut lui qui parla le premier, tr&egrave;s froid, la voix
+s&egrave;che.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous! vous tombez bien, &ccedil;a m'&eacute;vitera de vous &eacute;crire.... J'en
+ai assez et je pars.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous partez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je pars ce soir, je vais m'installer &agrave; Naples, o&ugrave; je passerai
+l'hiver.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'il eut, d'un geste, renvoy&eacute; le valet de chambre:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous croyez que &ccedil;a m'amuse d'avoir, depuis six mois, un p&egrave;re &agrave; la
+Conciergerie! Je ne vais certainement pas rester pour le voir en
+correctionnelle. Moi qui d&eacute;teste les voyages! Enfin, il fait beau
+l&agrave;-bas, j'emporte &agrave; peu pr&egrave;s l'indispensable, je ne m'ennuierai
+peut-&ecirc;tre pas trop.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regardait, si correct, si joli; elle regardait les malles
+d&eacute;bordantes, o&ugrave; pas un chiffon d'&eacute;pouse ni de ma&icirc;tresse ne tra&icirc;nait, o&ugrave;
+il n'y avait que le culte de lui-m&ecirc;me; et elle osa pourtant se risquer.</p>
+
+<p>&laquo;Moi qui venais encore vous demander un service...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, elle conta l'histoire, Victor bandit, violant et volant, Victor en
+fuite, capable de tous les crimes.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne pouvons l'abandonner. Accompagnez-moi, unissons nos efforts...&raquo;</p>
+
+<p>Il ne la laissa pas finir, livide, pris d'un petit tremblent de peur,
+comme s'il avait senti quelque main meurtri&egrave;re et sale se poser sur son
+&eacute;paule.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! bien, il ne manquait plus que &ccedil;a!... Un p&egrave;re voleur, un fr&egrave;re
+assassin.... J'ai trop tard&eacute;, je voulais partir la semaine derni&egrave;re. Mais
+c'est abominable, abominable, de mettre un homme tel que moi dans une
+situation pareille!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, comme elle insistait, il devint insolent.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi tranquille, vous! Puisque &ccedil;a vous amuse, cette vie de
+chagrins, restez-y. Je vous avais pr&eacute;venue, c'est bien fait, si vous
+pleurez.... Mais moi voyez-vous, plut&ocirc;t que de donner un de mes cheveux,
+je balaierais au ruisseau tout ce vilain monde.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu donc!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Et, en se retirant, elle le vit qui rappelait le valet de chambre et qui
+assistait au soigneux emballage de son n&eacute;cessaire de toilette, un
+n&eacute;cessaire dont toutes les pi&egrave;ces en vermeil &eacute;taient du plus galant
+travail, la cuvette surtout, grav&eacute;e d'une ronde d'Amours. Pendant que
+celui-ci s'en allait vivre d'oubli et de paresse, sous le clair soleil
+de Naples, elle eut brusquement la vision de l'autre, r&ocirc;dant un soir de
+noir d&eacute;gel, affam&eacute;, un couteau au poing, dans quelque ruelle &eacute;cart&eacute;e de
+la Villette ou de Charonne. N'&eacute;tait-ce pas la r&eacute;ponse &agrave; cette question
+de savoir si l'argent n'est point l'&eacute;ducation, la sant&eacute;, l'intelligence?
+Puisque la m&ecirc;me boue humaine reste dessous, toute la civilisation se
+r&eacute;duit-elle &agrave; cette sup&eacute;riorit&eacute; de sentir bon et de bien vivre?</p>
+
+<p>Lorsqu'elle arriva &agrave; l'&OElig;uvre du Travail, Mme Caroline &eacute;prouva une
+singuli&egrave;re sensation de r&eacute;volte contre le luxe &eacute;norme de
+l'&eacute;tablissement. A quoi bon ces deux ailes majestueuses, le logis des
+gar&ccedil;ons et le logis des filles, reli&eacute;s par le pavillon monumental de
+l'administration? &agrave; quoi bon les pr&eacute;aux grands comme des parcs, les
+fa&iuml;ences des cuisines, les marbres des r&eacute;fectoires, les escaliers, les
+couloirs, vastes &agrave; desservir un palais? &agrave; quoi bon toute cette charit&eacute;
+grandiose, si l'on ne pouvait, dans ce milieu large et salubre,
+redresser un &ecirc;tre mal venu, faire d'un enfant perverti un homme bien
+portant, ayant la droite raison de la sant&eacute;? Tout de suite, elle se
+rendit chez le directeur, le pressa de questions, voulut conna&icirc;tre les
+moindres d&eacute;tails. Mais le drame restait obscur, il ne put que lui
+r&eacute;p&eacute;ter ce qu'elle savait d&eacute;j&agrave; par la princesse. Depuis la veille, les
+recherches avaient continu&eacute;, dans la maison et aux alentours, sans
+amener le moindre r&eacute;sultat. Victor, d&eacute;j&agrave;, &eacute;tait loin, galopait l&agrave;-bas,
+par la ville, au fond de l'effrayant inconnu. Il ne devait pas avoir
+d'argent, car le porte-monnaie d'Alice, qu'il avait vid&eacute;, ne contenait
+que trois francs quatre sous. Le directeur avait d'ailleurs &eacute;vit&eacute; de
+mettre la police dans l'affaire, pour &eacute;pargner &agrave; ces pauvres dames de
+Beauvilliers le scandale public; et Mme Caroline l'en remercia, promit
+qu'elle-m&ecirc;me ne ferait aucune d&eacute;marche &agrave; la pr&eacute;fecture, malgr&eacute; son
+ardent d&eacute;sir de savoir. Puis, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de s'en aller aussi ignorante
+qu'elle &eacute;tait venue, elle eut l'id&eacute;e de monter &agrave; l'infirmerie, pour
+interroger les s&oelig;urs. Mais elle n'en tira non plus aucun renseignement
+pr&eacute;cis, et elle ne go&ucirc;ta en haut, dans la petite pi&egrave;ce calme qui
+s&eacute;parait le dortoir des filles de celui des gar&ccedil;ons, que quelques
+minutes de profond apaisement. Un joyeux vacarme montait, c'&eacute;tait
+l'heure de la r&eacute;cr&eacute;ation, elle se sentit injuste pour les gu&eacute;risons
+heureuses, obtenues par le grand air, le bien-&ecirc;tre et le travail. Il y
+avait certainement l&agrave; des hommes sains et forts qui poussaient. Un
+bandit sur quatre ou cinq honn&ecirc;tet&eacute;s moyennes, que cela serait beau
+encore, dans les hasards qui aggravent ou qui amoindrissent les tares
+h&eacute;r&eacute;ditaires!</p>
+
+<p>Et Mme Caroline, laiss&eacute;e seule un instant par la s&oelig;ur de service,
+s'approchait de la fen&ecirc;tre, pour voir les enfants jouer, en bas, lorsque
+des voix cristallines de petites filles, dans l'infirmerie voisine,
+l'attir&egrave;rent. La porte se trouvait &agrave; demi ouverte, elle put assister &agrave;
+la sc&egrave;ne sans &ecirc;tre remarqu&eacute;e. C'&eacute;tait une pi&egrave;ce tr&egrave;s gaie, cette
+infirmerie blanche, aux murs blancs, avec les quatre lits drap&eacute;s de
+rideaux blancs. Une large nappe de soleil dorait cette blancheur, toute
+une floraison de lis au milieu de l'air ti&egrave;de. Dans le premier lit, &agrave;
+gauche, elle reconnut tr&egrave;s bien Madeleine, la fillette qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+l&agrave;, convalescente, mangeant des tartines de confiture, le jour o&ugrave; elle
+avait amen&eacute; Victor. Toujours elle retombait malade, d&eacute;vast&eacute;e par
+l'alcoolisme de sa race, si pauvre de sang, qu'avec ses grands yeux de
+femme faite, elle &eacute;tait mince et blanche comme une sainte de vitrail.
+Elle avait treize ans, seule au monde d&eacute;sormais, sa m&egrave;re &eacute;tant morte, un
+soir de so&ucirc;lerie, d'un coup de pied dans le ventre, qu'un homme lui
+avait allong&eacute; pour ne pas lui donner les six sous dont ils &eacute;taient
+convenus. Et c'&eacute;tait elle, dans sa longue chemise blanche, agenouill&eacute;e
+au milieu de son lit, avec ses cheveux blonds d&eacute;nou&eacute;s sur les &eacute;paules,
+qui enseignait une pri&egrave;re &agrave; trois petites filles occupant les trois
+autres lits.</p>
+
+<p>&laquo;Joignez vos mains comme &ccedil;a, ouvrez votre c&oelig;ur tout grand...&raquo;</p>
+
+<p>Les trois petites filles &eacute;taient, elles aussi, agenouill&eacute;es au milieu de
+leurs draps. Deux avaient de huit &agrave; dix ans, la troisi&egrave;me n'en avait pas
+cinq. Dans les longues chemises blanches, avec leurs fr&ecirc;les mains
+jointes, leurs visages s&eacute;rieux et extasi&eacute;s, on aurait dit de petits
+anges.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous allez r&eacute;p&eacute;ter apr&egrave;s moi ce que je vais dire. &Eacute;coutez bien...
+Mon Dieu! faites que M. Saccard soit r&eacute;compens&eacute; de sa bont&eacute;, qu'il ait
+de longs jours et qu'il soit heureux.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, avec des voix de ch&eacute;rubin, un z&eacute;zaiement d'une maladresse
+adorable d'enfance, les quatre fillettes r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent ensemble, dans un
+&eacute;lan de foi o&ugrave; tout leur petit &ecirc;tre pur se donnait:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! faites que M. Saccard soit r&eacute;compens&eacute; de sa bont&eacute;, qu'il ait
+de longs jours et qu'il soit heureux.&raquo;</p>
+
+<p>D'un mouvement emport&eacute;, Mme Caroline allait entrer dans la pi&egrave;ce faire
+taire ces enfants, leur d&eacute;fendre ce qu'elle regardait comme un jeu
+blasph&eacute;matoire et cruel. Non, non! Saccard n'avait pas le droit d'&ecirc;tre
+aim&eacute;, c'&eacute;tait salir l'enfance que de la laisser prier pour son bonheur!
+Puis, un grand frisson l'arr&ecirc;ta, des larmes lui montaient aux yeux.
+Pourquoi donc aurait-elle fait &eacute;pouser sa querelle, la col&egrave;re de son
+exp&eacute;rience, &agrave; ces &ecirc;tres innocents, ne sachant rien encore de la vie?
+Est-ce que Saccard n'avait pas &eacute;t&eacute; bon pour eux, lui qui &eacute;tait un peu le
+cr&eacute;ateur de cette maison, qui leur envoyait tous les mois des jouets? Un
+trouble profond l'avait saisie, elle retrouvait cette preuve qu'il n'y a
+point d'homme condamnable, qui, au milieu de tout le mal qu'il a pu
+faire, n'ait encore fait beaucoup de bien. Et elle partit, pendant que
+les fillettes reprenaient leur pri&egrave;re, elle emporta dans son oreille ces
+voix ang&eacute;liques appelant les b&eacute;n&eacute;dictions du Ciel sur l'homme
+d'inconscience et de catastrophe, dont les mains folles venaient de
+ruiner un monde.</p>
+
+<p>Comme elle quittait enfin son fiacre, boulevard du Palais, devant la
+Conciergerie, elle s'aper&ccedil;ut que, dans son &eacute;motion, elle avait oubli&eacute;,
+chez elle, la botte d'&oelig;illets qu'elle avait pr&eacute;par&eacute;e le matin pour son
+fr&egrave;re. Une marchande &eacute;tait l&agrave;, vendant des petits bouquets de roses de
+deux sous, et elle en prit un, et elle fit sourire Hamelin, qui adorait
+les fleurs, lorsqu'elle lui conta son &eacute;tourderie. Ce jour-l&agrave; pourtant,
+elle le trouva triste. D'abord, pendant les premi&egrave;res semaines de son
+emprisonnement, il n'avait pu croire &agrave; des charges s&eacute;rieuses contre lui.
+Sa d&eacute;fense lui semblait si simple: on ne l'avait nomm&eacute; pr&eacute;sident que
+contre son gr&eacute;, il &eacute;tait rest&eacute; en dehors de toutes les op&eacute;rations
+financi&egrave;res, presque toujours absent de Paris, ne pouvant exercer aucun
+contr&ocirc;le. Mais les conversations avec son avocat, les d&eacute;marches que
+faisait Mme Caroline et dont elle lui disait l'inutile fatigue, lui
+avaient ensuite fait entrevoir les effrayantes responsabilit&eacute;s qui
+l'accablaient. Il allait &ecirc;tre solidaire des moindres ill&eacute;galit&eacute;s
+commises, jamais on n'admettrait qu'il en ignor&acirc;t une seule, Saccard
+l'entra&icirc;nait dans une d&eacute;shonorante complicit&eacute;. Et ce fut alors qu'il dut
+&agrave; sa foi un peu simple de catholique pratiquant une r&eacute;signation, une
+tranquillit&eacute; d'&acirc;me, qui &eacute;tonnaient sa s&oelig;ur. Quand elle arrivait du
+dehors, de ses courses anxieuses, de cette humanit&eacute; en libert&eacute; si
+trouble et si dure, elle restait saisie de le voir paisible, souriant,
+dans sa cellule nue, o&ugrave; il avait, en grand enfant pieux, dou&eacute; quatre
+images de saintet&eacute;, colori&eacute;es violemment, autour d'un petit crucifix de
+bois noir. D&egrave;s qu'on se met dans la main de Dieu, il n'y a plus de
+r&eacute;volte, toute souffrance imm&eacute;rit&eacute;e est un gage de salut. Son unique
+tristesse, parfois, venait de l'arr&ecirc;t d&eacute;sastreux de ses grands travaux.
+Qui reprendrait son &oelig;uvre? qui continuerait la r&eacute;surrection de
+l'Orient, si heureusement commenc&eacute;e par la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des
+Paquebots r&eacute;unis et par la Soci&eacute;t&eacute; des mines d'argent du Carmel? qui
+construirait le r&eacute;seau de lignes ferr&eacute;es, de Brousse &agrave; Beyrouth et &agrave;
+Damas, de Smyrne &agrave; Tr&eacute;bizonde, toute cette circulation de sang jeune
+dans les veines du vieux monde? L&agrave; d'ailleurs encore, il croyait, il
+disait que l'&oelig;uvre entreprise ne pouvait mourir, il n'&eacute;prouvait que la
+douleur de n'&ecirc;tre plus celui que le Ciel avait &eacute;lu pour l'ex&eacute;cuter.
+Surtout, sa voix se brisait, lorsqu'il cherchait en punition de quelle
+faute Dieu ne lui avait pas permis de r&eacute;aliser la grande banque
+catholique destin&eacute;e &agrave; transformer la soci&eacute;t&eacute; moderne, ce Tr&eacute;sor du
+Saint-S&eacute;pulcre qui rendrait un royaume au pape et qui finirait par faire
+une seule nation de tous les peuples, en enlevant aux juifs la puissance
+souveraine de l'argent. Il la pr&eacute;disait aussi, cette banque, in&eacute;vitable,
+invincible; il annon&ccedil;ait le Juste aux mains pures qui la fonderait un
+jour. Et si, cet apr&egrave;s-midi-l&agrave;, il semblait soucieux, ce devait &ecirc;tre
+simplement que, dans sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de pr&eacute;venu dont on allait faire un
+coupable, il avait song&eacute; que, jamais, au sortir de prison, il n'aurait
+les mains assez nettes pour reprendre la grande besogne.</p>
+
+<p>D'une oreille distraite, il &eacute;couta sa s&oelig;ur lui expliquer que, dans les
+journaux, l'opinion paraissait lui redevenir un peu plus favorable.
+Puis, sans transition, la regardant de ses yeux de dormeur &eacute;veill&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi refuses-tu de le voir?&raquo;</p>
+
+<p>Elle fr&eacute;mit, elle comprit bien qu'il lui parlait de Saccard. D'un signe
+de t&ecirc;te, elle dit non, encore non. Alors, il se d&eacute;cida, confus, &agrave; voix
+tr&egrave;s basse.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s ce qu'il a &eacute;t&eacute; pour toi, tu ne peux refuser, va le voir!&raquo;</p>
+
+<p>Mon Dieu! il savait, elle fut envahie d'une ardente rougeur, elle se
+jeta dans ses bras pour cacher son visage; et elle b&eacute;gayait, demandait
+qui avait pu lui dire, comment il savait cette chose qu'elle croyait
+ignor&eacute;e, ignor&eacute;e de lui surtout.</p>
+
+<p>&laquo;Ma pauvre Caroline, il y a longtemps.... Des lettres anonymes, de
+vilaines gens qui nous jalousaient.... Jamais je ne t'en ai parl&eacute;, tu es
+libre, nous ne pensons plus de m&ecirc;me.... Je sais que tu es la meilleure
+femme de la terre. Va le voir.&raquo;</p>
+
+<p>Et, gaiement, retrouvant son sourire, il reprit le petit bouquet de
+roses qu'il avait d&eacute;j&agrave; gliss&eacute; derri&egrave;re le crucifix, il le lui remit dans
+la main, en ajoutant:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! porte-lui &ccedil;a et dis-lui que je ne lui en veux pas non plus.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline, boulevers&eacute;e de cette tendresse si pitoyable de son fr&egrave;re,
+dans la honte affreuse et le d&eacute;licieux soulagement qu'elle &eacute;prouvait &agrave;
+la fois, ne r&eacute;sista pas davantage. Du reste, depuis le matin, la sourde
+n&eacute;cessit&eacute; de voir Saccard s'imposait &agrave; elle. Pouvait-elle ne pas
+l'avertir de la fuite de Victor, de l'atroce aventure dont elle &eacute;tait
+encore toute tremblante? D&egrave;s le premier jour, il l'avait fait inscrire
+parmi les personnes qu'il d&eacute;sirait recevoir; et elle n'eut qu'&agrave; dire son
+nom, un gardien la conduisit tout de suite &agrave; la cellule du prisonnier.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle entra, Saccard tournait le dos &agrave; la porte, assis devant une
+petite table, couvrant de chiffres une feuille de papier.</p>
+
+<p>Il se leva vivement, il eut un cri de joie.</p>
+
+<p>&laquo;Vous!... Oh! que vous &ecirc;tes bonne, et que je suis heureux!&raquo;</p>
+
+<p>Il lui avait pris une main entre les deux siennes, elle souriait d'un
+air embarrass&eacute;, tr&egrave;s &eacute;mue, ne trouvant pas la parole qu'il aurait fallu
+dire. Puis, de sa main rest&eacute;e libre, elle posa son petit bouquet de deux
+sous parmi les feuilles, sabr&eacute;es de chiffres, qui encombraient la table.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un ange!&raquo; murmura-t-il, ravi, en lui baisant les doigts.</p>
+
+<p>Enfin, elle parla.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, c'&eacute;tait fini, je vous avais condamn&eacute; dans mon c&oelig;ur. Mais
+mon fr&egrave;re veut que je vienne...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne dites pas cela! Dites que vous &ecirc;tes trop intelligente,
+que vous &ecirc;tes trop bonne, et que vous avez compris, et que vous me
+pardonnez...&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste, elle l'interrompit.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en conjure, ne me demandez pas tant. Je ne sais pas moi-m&ecirc;me...
+Cela ne vous suffit-il pas que je sois venue?... Et puis, j'ai une chose
+bien triste &agrave; vous apprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, d'un trait, &agrave; demi-voix, elle lui conta le sauvage r&eacute;veil de
+Victor, son attentat sur Mlle de Beauvilliers, sa fuite extraordinaire,
+inexplicable, l'inutilit&eacute; jusque-l&agrave; de toutes les recherches, le peu
+d'espoir qu'on avait de le rejoindre. Il l'&eacute;coutait, saisi, sans une
+question, sans un geste; et, quand elle se tut, deux grosses larmes
+gonfl&egrave;rent ses yeux, ruissel&egrave;rent sur ses joues, pendant qu'il b&eacute;gayait:</p>
+
+<p>&laquo;Le malheureux... le malheureux...&raquo;</p>
+
+<p>Jamais elle ne l'avait vu pleurer. Elle en resta profond&eacute;ment &eacute;mue et
+stup&eacute;faite, tellement ces larmes de Saccard &eacute;taient singuli&egrave;res, grises
+et lourdes, venues de loin, d'un c&oelig;ur durci, encrass&eacute; par des ann&eacute;es de
+brigandage. Tout de suite, d'ailleurs, il se d&eacute;sesp&eacute;ra bruyamment.</p>
+
+<p>&laquo;Mais c'est &eacute;pouvantable, je ne l'ai seulement pas embrass&eacute;, moi, ce
+gamin.... Car vous savez que je ne l'ai pas vu. Mon Dieu! oui, je m'&eacute;tais
+bien jur&eacute; d'aller le voir, et je n'ai pas eu le temps, pas une heure
+libre, avec ces sacr&eacute;es affaires qui me mangent.... Ah! c'est bien
+toujours comme &ccedil;a lorsqu'on ne fait pas une chose tout de suite, on est
+certain de ne jamais la faire.... Et, alors, maintenant, vous &ecirc;tes s&ucirc;re
+que je ne puis pas le voir? On me l'am&egrave;nerait ici.&raquo;</p>
+
+<p>Elle hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Qui sait o&ugrave; il est, &agrave; cette heure, dans l'inconnu de ce terrible
+Paris!&raquo;</p>
+
+<p>Un instant encore, il se promena violemment, en l&acirc;chant des lambeaux de
+phrase.</p>
+
+<p>&laquo;On me retrouve cet enfant, et, voil&agrave;! je le perds.... Jamais je ne le
+verrai.... Tenez! c'est que je n'ai pas de chance, non! pas de chance du
+tout!... Oh! mon Dieu! l'histoire est la m&ecirc;me que pour l'Universelle.&raquo;</p>
+
+<p>Il venait de se rasseoir devant la table, et Mme Caroline prit une
+chaise, en face de lui. D&eacute;j&agrave;, les mains errantes parmi les papiers, tout
+le dossier volumineux qu'il pr&eacute;parait depuis des mois, il entamait
+l'histoire du proc&egrave;s et l'expos&eacute; de ses moyens de d&eacute;fense, comme s'il
+eut &eacute;prouv&eacute; le besoin de s'innocenter aupr&egrave;s d'elle. L'accusation lui
+reprochait: Le capital sans cesse augment&eacute; pour enfi&eacute;vrer les cours et
+pour faire croire que la soci&eacute;t&eacute; poss&eacute;dait l'int&eacute;gralit&eacute; de ses fonds;
+la simulation de souscriptions et de versements non effectu&eacute;s, gr&acirc;ce aux
+comptes ouverts &agrave; Sabatani et aux autres hommes de paille, lesquels
+payaient seulement par des jeux d'&eacute;criture; la distribution de
+dividendes fictifs, sous forme de lib&eacute;ration des anciens titres; enfin,
+l'achat par la soci&eacute;t&eacute; de ses propres actions, toute une sp&eacute;culation
+effr&eacute;n&eacute;e qui avait produit la hausse extraordinaire et factice, dont
+l'Universelle &eacute;tait morte, &eacute;puis&eacute;e d'or. A cela, il r&eacute;pondait par de
+explications abondantes, passionn&eacute;es il avait fait ce que fait tout
+directeur de banque, seulement il l'avait fait en grand, avec une
+carrure d'homme fort. Pas un des chefs des plus solides maisons de Paris
+qui n'aurait d&ucirc; partager sa cellule, si l'on s'&eacute;tait piqu&eacute; d'un peu de
+logique. On le prenait pour le bouc &eacute;missaire des ill&eacute;galit&eacute;s de tous.
+D'autre part, quelle &eacute;trange fa&ccedil;on d'appr&eacute;cier les responsabilit&eacute;s!
+Pourquoi ne poursuivait-on pas aussi les administrateurs, les
+Daigremont, les Huret, les Bohain, qui, outre leurs cinquante mille
+francs de jetons de pr&eacute;sence, touchaient le dix pour cent sur les
+b&eacute;n&eacute;fices, et qui avaient tremp&eacute; dans tous les tripotages? Pourquoi
+encore l'impunit&eacute; compl&egrave;te dont jouissaient les commissaires-censeurs,
+Lavigni&egrave;re entre autres, qui en &eacute;taient quittes pour all&eacute;guer leur
+incapacit&eacute; et leur bonne foi? &Eacute;videmment, ce proc&egrave;s allait &ecirc;tre la plus
+monstrueuse des iniquit&eacute;s, car on avait d&ucirc; &eacute;carter la plainte en
+escroquerie de Busch, comme all&eacute;guant des faits non prouv&eacute;s, et le
+rapport remis par l'expert, apr&egrave;s un premier examen des livres, venait
+d'&ecirc;tre reconnu plein d'erreurs. Alors, pourquoi la faillite, d&eacute;clar&eacute;e
+d'office &agrave; la suite de ces deux pi&egrave;ces, lorsque pas un sou des d&eacute;p&ocirc;ts
+n'avait &eacute;t&eacute; d&eacute;tourn&eacute; et que tous les clients devaient rentrer dans leurs
+fonds? &Eacute;tait-ce donc qu'on voulait uniquement ruiner les actionnaires?
+Dans ce cas, on avait r&eacute;ussi, le d&eacute;sastre s'aggravait, s'&eacute;largissait
+sans limite. Et ce n'&eacute;tait pas lui qu'il en accusait, c'&eacute;tait la
+magistrature, le gouvernement, tous ceux qui avaient complot&eacute; de le
+supprimer, pour tuer l'Universelle.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! les gredins, s'ils m'avaient laiss&eacute; libre, vous auriez vu, vous
+auriez vu!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline le regardait, saisie de son inconscience, qui en arrivait &agrave;
+une v&eacute;ritable grandeur. Elle se rappelait ses th&eacute;ories d'autrefois, la
+n&eacute;cessit&eacute; du jeu dans les grandes entreprises, o&ugrave; toute r&eacute;mun&eacute;ration
+juste est impossible, la sp&eacute;culation regard&eacute;e comme l'exc&egrave;s humain,
+l'engrais n&eacute;cessaire, le fumier sur lequel pousse le progr&egrave;s. N'&eacute;tait-ce
+donc pas lui qui, de ses mains sans scrupules, avait chauff&eacute; l'&eacute;norme
+machine follement, jusqu'&agrave; la faire sauter en morceaux et &agrave; blesser tous
+ceux qu'elle emportait avec elle? Ce cours de trois mille francs, d'une
+exag&eacute;ration insens&eacute;e, imb&eacute;cile, n'&eacute;tait-ce pas lui qui l'avait voulu?
+Une soci&eacute;t&eacute; au capital de cent cinquante millions, et dont les trois
+cent mille titres, cot&eacute;s trois mille francs, repr&eacute;sentent neuf cents
+millions cela pouvait-il se justifier; n'y avait-il pas un danger
+effroyable dans la distribution du colossal dividende qu'une pareille
+somme engag&eacute;e exigeait, au simple taux de cinq pour cent?</p>
+
+<p>Mais il s'&eacute;tait lev&eacute;, il allait et venait, dans l'&eacute;troite pi&egrave;ce, d'un
+pas saccad&eacute; de grand conqu&eacute;rant mis en cage.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! les gredins, ils ont bien su ce qu'ils faisaient en, m'encha&icirc;nant
+ici.... J'allais triompher, les &eacute;craser tous...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, triompher? mais vous n'aviez plus un sou, vous &eacute;tiez vaincu!</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, reprit-il avec amertume, j'&eacute;tais vaincu, je suis une
+canaille.... L'honn&ecirc;tet&eacute;, la gloire, ce n'est que le succ&egrave;s. Il ne faut
+pas se laisser battre, autrement l'on n'est plus le lendemain qu'un
+imb&eacute;cile et un filou.... Oh! je devine bien ce qu'on peut dire, vous
+n'avez pas besoin de me le r&eacute;p&eacute;ter. N'est-ce pas? on me traite
+couramment de voleur, on m'accuse d'avoir mis tous ces millions dans mes
+poches, on m'&eacute;gorgerait; si l'on me tenait; et, ce qui est pis on hausse
+les &eacute;paules de piti&eacute;, un simple fou, une pauvre intelligence.... Mais, si
+j'avais r&eacute;ussi, imaginez-vous cela? Oui, si j'avais abattu Gundermann,
+conquis le march&eacute;, si j'&eacute;tais &agrave; cette heure le roi indiscut&eacute; de l'or,
+hein? quel triomphe! Je serais un h&eacute;ros, j'aurais Paris &agrave; mes pieds.&raquo;</p>
+
+<p>Nettement, elle lui tint t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'aviez avec vous ni la justice ni la logique, vous ne pouviez pas
+r&eacute;ussir.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; devant elle d'un mouvement brusque, il s'emportait.</p>
+
+<p>&laquo;Pas r&eacute;ussir, allons donc! L'argent m'a manqu&eacute;, voil&agrave; tout. Si Napol&eacute;on,
+le jour de Waterloo, avait eu cent mille hommes encore &agrave; faire tuer, il
+l'emportait, la face du monde &eacute;tait chang&eacute;e. Moi, si j'avais eu &agrave; jeter
+au gouffre les quelques centaines de millions n&eacute;cessaires, je serais le
+ma&icirc;tre du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est affreux! cria-t-elle, r&eacute;volt&eacute;e. Quoi? vous trouvez qu'il
+n'y a pas eu assez de ruines, pas assez de larmes, pas assez de sang! Il
+vous faudrait d'autres d&eacute;sastres encore, d'autres familles d&eacute;pouill&eacute;es,
+d'autres malheureux r&eacute;duits &agrave; mendier dans les rues!&raquo;</p>
+
+<p>Il reprit sa promenade violente, il eut un geste d'indiff&eacute;rence
+sup&eacute;rieure, en jetant ce cri:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que la vie s'inqui&egrave;te de &ccedil;a! Chaque pas que l'on fait &eacute;crase des
+milliers d'existences.&raquo;</p>
+
+<p>Et un silence r&eacute;gna, elle le suivit dans sa marche, le c&oelig;ur envahi de
+froid. &Eacute;tait-ce un coquin, &eacute;tait-ce un h&eacute;ros? Elle fr&eacute;missait, en se
+demandant quelles pens&eacute;es de grand capitaine vaincu, r&eacute;duit &agrave;
+l'impuissance, il pouvait rouler depuis six mois qu'il &eacute;tait enferm&eacute;
+dans cette cellule; et elle jeta seulement alors un regard autour
+d'elle: les quatre murs nus, le petit lit de fer, la table de bois
+blanc, les deux chaises de paille. Lui qui avait v&eacute;cu, au milieu d'un
+luxe prodigu&eacute;, &eacute;clatant!</p>
+
+<p>Mais, tout d'un coup, il revint s'asseoir, les jambes comme bris&eacute;es de
+lassitude. Et, longuement, il parla &agrave; demi-voix dans une sorte de
+confession involontaire.</p>
+
+<p>&laquo;Gundermann avait raison, d&eacute;cid&eacute;ment: &ccedil;a ne vaut rien, la fi&egrave;vre, &agrave; la
+Bourse.... Ah! le gredin, est-il heureux, lui, de n'avoir plus ni sang ni
+nerfs, de ne plus pouvoir coucher avec une femme, ni boire une bouteille
+de bourgogne! Je crois d'ailleurs qu'il a toujours &eacute;t&eacute; comme &ccedil;a, ses
+veines charrient de la glace.... Moi, je suis trop passionn&eacute;, c'est
+&eacute;vident. La raison de ma d&eacute;faite n'est pas ailleurs, voil&agrave; pourquoi je
+me suis si souvent cass&eacute; les reins. Et il faut ajouter que, si ma
+passion me tue, c'est aussi ma passion qui me fait vivre. Oui, elle
+m'emporte, elle me grandit, me pousse tr&egrave;s haut, et puis elle m'abat,
+elle d&eacute;truit d'un coup toute son &oelig;uvre. Jouir n'est peut-&ecirc;tre que se
+d&eacute;vorer.... Certainement, quand je songe &agrave; ces quatre ans de lutte, je
+vois bien tout ce qui m'a trahi, c'est tout ce que j'ai d&eacute;sir&eacute;, tout ce
+que j'ai poss&eacute;d&eacute;.... &Ccedil;a doit &ecirc;tre incurable, &ccedil;a. Je suis fichu.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, une col&egrave;re le souleva contre son vainqueur.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ce Gundermann, ce sale juif, qui triomphe parce qu'il est sans
+d&eacute;sirs!... C'est bien la juiverie enti&egrave;re, cet obstin&eacute; et froid
+conqu&eacute;rant, en marche pour la souveraine royaut&eacute; du monde, au milieu des
+peuples achet&eacute;s un &agrave; un par la toute-puissance de l'or. Voil&agrave; des
+si&egrave;cles que la race nous envahit et triomphe, malgr&eacute; les coups de pied
+au derri&egrave;re et les crachats. Lui a d&eacute;j&agrave; un milliard, il en aura deux, il
+en aura dix, il en aura cent, il sera un jour le ma&icirc;tre de la terre. Je
+m'ent&ecirc;te depuis des ann&eacute;es &agrave; crier cela sur les toits, personne n'a
+l'air de m'&eacute;couter, on croit que c'est un simple d&eacute;pit d'homme de
+Bourse, lorsque c'est le cri m&ecirc;me de mon sang. Oui, la haine du juif, je
+l'ai dans la peau, oh! de tr&egrave;s loin, aux racines m&ecirc;mes de mon &ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle singuli&egrave;re chose! murmura tranquillement Mme Caroline, avec son
+vaste savoir, sa tol&eacute;rance universelle. Pour moi, les juifs, ce sont des
+hommes comme les autres. S'ils sont &agrave; part, c'est qu'on les y a mis.&raquo;</p>
+
+<p>Saccard, qui n'avait pas m&ecirc;me entendu, continuait avec plus de violence:</p>
+
+<p>&laquo;Et ce qui m'exasp&egrave;re, c'est que je vois les gouvernements complices,
+aux pieds de ces gueux. Ainsi l'empereur est-il assez vendu &agrave;
+Gundermann! comme s'il &eacute;tait impossible de r&eacute;gner sans l'argent de
+Gundermann! Certes, Rougon, mon grand homme de fr&egrave;re, s'est conduit
+d'une fa&ccedil;on bien d&eacute;go&ucirc;tante &agrave; mon &eacute;gard; car, je ne vous l'ai pas dit,
+j'ai &eacute;t&eacute; assez l&acirc;che pour chercher &agrave; me r&eacute;concilier, avant la
+catastrophe, et si je suis ici, c'est qu'il l'a bien voulu. N'importe,
+puisque je le g&ecirc;ne, qu'il se d&eacute;barrasse donc de moi! je ne lui en
+voudrai quand m&ecirc;me que de son alliance avec ces sales juifs.... Avez-vous
+song&eacute; &agrave; cela? l'Universelle &eacute;trangl&eacute;e pour que Gundermann continue son
+commerce! toute banque catholique trop puissante &eacute;cras&eacute;e, comme un
+danger social, pour assurer le d&eacute;finitif triomphe de la juiverie, qui
+nous mangera, et bient&ocirc;t!... Ah! que Rougon prenne garde! il sera mang&eacute;,
+lui d'abord, balay&eacute; de ce pouvoir auquel il se cramponne, pour lequel il
+renie tout. C'est tr&egrave;s malin, son jeu de bascule, les gages donn&eacute;s un
+jour aux lib&eacute;raux, l'autre jour aux autoritaires; mais, &agrave; ce jeu-l&agrave;, on
+finit fatalement par se rompre le cou.... Et, puisque tout craque, que le
+d&eacute;sir de Gundermann s'accomplisse donc, lui qui a pr&eacute;dit que la France
+serait battue, si nous avions la guerre avec l'Allemagne! Nous sommes
+pr&ecirc;ts, les Prussiens n'ont plus qu'&agrave; entrer et &agrave; prendre nos provinces.&raquo;</p>
+
+<p>D'un geste terrifi&eacute; et suppliant, elle le fit taire, comme s'il allait
+attirer la foudre.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! ne dites pas ces choses. Vous n'avez pas le droit de les
+dire.... Du reste, votre fr&egrave;re n'est pour rien dans votre arrestation. Je
+sais de source certaine que c'est le garde des Sceaux Delcambre qui a
+tout fait.&raquo;</p>
+
+<p>La col&egrave;re de Saccard tomba brusquement, il eut un sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! celui-l&agrave; se venge.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regardait d'un air d'interrogation, et il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, une vieille histoire entre nous.... Je sais d'avance que je serai
+condamn&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Sans doute, elle se m&eacute;fia de l'histoire, car elle n'insista pas. Un
+court silence r&eacute;gna, pendant lequel il reprit les papiers sur la table,
+tout entier de nouveau &agrave; son id&eacute;e fixe.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bien charmante, ch&egrave;re amie, d'&ecirc;tre venue, et il faut me
+promettre de revenir, parce que vous &ecirc;tes de bon conseil et que je veux
+vous soumettre des projets. Ah! si j'avais de l'argent!&raquo;</p>
+
+<p>Vivement, elle l'interrompit, saisissant l'occasion pour s'&eacute;clairer sur
+un point qui la hantait et la tourmentait depuis des mois. Qu'avait-il
+fait des millions qu'il devait poss&eacute;der pour sa part? les avait-il
+envoy&eacute;s &agrave; l'&eacute;tranger, enterr&eacute;s au pied de quelque arbre connu de lui
+seul?</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous en avez, de l'argent! Les deux millions de Sadowa, les neuf
+millions de vos trois mille actions, si les avez vendues au cours de
+trois mille!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ma ch&egrave;re, cria-t-il, je n'ai pas un sou!&raquo;</p>
+
+<p>Et cela &eacute;tait parti d'une voix si nette et si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il la regardait
+d'un tel air de surprise, qu'elle fut convaincue.</p>
+
+<p>&laquo;Jamais je n'ai eu un sou dans les affaires qui ont mal tourn&eacute;...
+Comprenez donc que je me ruine avec les autres.... Certes, oui, j'ai
+vendu; mais j'ai rachet&eacute; aussi; de deux autres millions encore, je
+serais fort embarrass&eacute; et o&ugrave; ils s'en sont all&eacute;s, mes neuf millions,
+augment&eacute;s pour vous l'expliquer clairement.... Je crois bien que mon
+compte se soldait chez ce pauvre Mazaud par une dette de trente &agrave;
+quarante mille francs.... Plus un sou, le grand coup de balai, comme
+toujours!&raquo;</p>
+
+<p>Elle en fut si soulag&eacute;e, si &eacute;gay&eacute;e, qu'elle plaisanta sur leur propre
+ruine, &agrave; elle et &agrave; son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Nous aussi, quand tout va &ecirc;tre termin&eacute;, je ne sais pas si nous aurons
+de quoi manger un mors.... Ah! cet argent, ces neuf millions que vous
+nous aviez promis, vous vous rappelez comme ils me faisaient peur!
+Jamais je n'ai v&eacute;cu dans un tel malaise, et quel soulagement, le soir du
+jour o&ugrave; j'ai tout rendu en faveur de l'actif!... M&ecirc;me, les trois cent
+mille francs de l'h&eacute;ritage de notre tante y ont pass&eacute;. &Ccedil;a, ce n'est pas
+tr&egrave;s juste. Mais, je vous l'avais dit, de l'argent trouv&eacute;, de l'argent
+qu'on n'a pas gagn&eacute;, on n'y tient gu&egrave;re.... Et vous voyez bien que je
+suis gaie et que je ris maintenant!&raquo;</p>
+
+<p>Il l'arr&ecirc;ta d'un geste fi&eacute;vreux, il avait pris les papiers, sur la
+table, et les brandissait.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez donc! nous serons tr&egrave;s riches...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que je l&acirc;che mes id&eacute;es?... Depuis six mois, je
+travaille ici, je veille les nuits enti&egrave;res, pour tout reconstruire. Les
+imb&eacute;ciles qui me font surtout un crime de ce bilan anticip&eacute;, en
+pr&eacute;tendant que des trois grandes affaires, les Paquebots r&eacute;unis, le
+Carmel et la Banque nationale turque, la premi&egrave;re seulement a donn&eacute; les
+b&eacute;n&eacute;fices pr&eacute;vus! Parbleu! si les deux autres ont p&eacute;riclit&eacute;, c'est que
+je n'&eacute;tais plus l&agrave;. Mais, quand ils m'auront l&acirc;ch&eacute;, oui! quand je
+redeviendrai le mettre, vous verrez, vous verrez...&raquo;</p>
+
+<p>Suppliante, elle voulut l'emp&ecirc;cher de poursuivre. Il s'&eacute;tait mis debout,
+il se grandissait sur ses petites jambes, criant de sa voix aigu&euml;:</p>
+
+<p>&laquo;Les calculs sont faits, les chiffres sont l&agrave;, regardez!... Des
+amusettes simplement, le Carmel et la Banque nationale turque! Il nous
+faut le vaste r&eacute;seau des chemins de fer d'Orient, il nous faut le reste,
+J&eacute;rusalem, Bagdad, l'Asie Mineure enti&egrave;re conquise, ce que Napol&eacute;on n'a
+pu faire avec son sabre, et ce que nous ferons nous autres, avec nos
+pioches et notre or.... Comment avez-vous pu croire que j'abandonnais la
+partie? Napol&eacute;on est bien revenu de l'&icirc;le d'Elbe. Moi aussi, je n'aurai
+qu'&agrave; me montrer, tout l'argent de Paris se l&egrave;vera pour me suivre; et il
+n'y aura pas, cette fois, de Waterloo, je vous en r&eacute;ponds, parce que mon
+plan est d'une rigueur math&eacute;matique, pr&eacute;vu jusqu'aux derniers
+centimes.... Enfin, nous allons donc l'abattre, ce Gundermann de malheur!
+Je ne demande que quatre cents millions, cinq cents millions peut-&ecirc;tre,
+et le monde est &agrave; moi!&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait r&eacute;ussi &agrave; lui prendre les mains, elle se serrait contre lui.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! Taisez-vous, vous me faites peur!&raquo;</p>
+
+<p>Et, malgr&eacute; elle, de son effroi, une admiration montait. Brusquement,
+dans cette cellule mis&eacute;rable et nue, verrouill&eacute;e, s&eacute;par&eacute;e des vivants,
+elle venait d'avoir la sensation d'une force d&eacute;bordante, d'un
+resplendissement de l'&eacute;ternelle illusion de l'espoir, l'ent&ecirc;tement de
+l'homme qui ne veut pas mourir. Elle cherchait en elle la col&egrave;re,
+l'ex&eacute;cration des fautes commises, et elle ne les trouvait d&eacute;j&agrave; plus. Ne
+l'avait-elle pas condamn&eacute;, apr&egrave;s les irr&eacute;parables malheurs dont il &eacute;tait
+la cause? N'avait-elle pas appel&eacute; le ch&acirc;timent, la mort solitaire, dans
+le m&eacute;pris? Elle n'en gardait que sa haine du mal et sa piti&eacute; pour la
+douleur. Lui, cette force inconsciente et agissante, elle le subissait
+de nouveau, comme une des violences de la nature, sans doute
+n&eacute;cessaires. Et puis, si c'&eacute;tait l&agrave; qu'une faiblesse de femme, elle s'y
+abandonnait d&eacute;licieusement, toute &agrave; la maternit&eacute; souffrante, toute &agrave;
+l'infini besoin de tendresse, qui le lui avait fait aimer sans estime,
+dans sa haute raison d&eacute;vast&eacute;e par l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fini, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle &agrave; plusieurs reprises, sans cesser de lui
+serrer les mains dans les siennes. Ne pouvez-vous donc vous calmer et
+vous reposer enfin!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme il se haussait, pour effleurer des l&egrave;vres ses cheveux
+blancs, dont les boucles foisonnaient sur ses tempes, avec une abondance
+vivace de jeunesse, elle le maintint, elle ajouta d'un air d'absolue
+r&eacute;solution et de tristesse profonde, en donnant aux mots toute leur
+signification.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! c'est fini &agrave; jamais.... Je suis contente de vous avoir vu une
+derni&egrave;re fois, pour qu'il ne reste pas de la col&egrave;re entre nous...
+Adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle partit, elle le vit debout, pr&egrave;s de la table, v&eacute;ritablement
+&eacute;mu de la s&eacute;paration, mais reclassant d&eacute;j&agrave; d'une main instinctive les
+papiers, qu'il avait m&ecirc;l&eacute;s dans sa fi&egrave;vre; et, le petit bouquet de deux
+sous s'&eacute;tant effeuill&eacute; parmi les pages, il secouait celles-ci une &agrave; une,
+il balayait des doigts les p&eacute;tales de rose.</p>
+
+<p>Ce ne fut que trois mois plus tard, vers le milieu de d&eacute;cembre, que
+l'affaire de la Banque universelle vint enfin devant le tribunal. Elle
+tint cinq grandes audiences de la police correctionnelle, au milieu
+d'une curiosit&eacute; tr&egrave;s vive. La presse avait fait un bruit &eacute;norme autour
+de la catastrophe, des histoires extraordinaires circulaient sur les
+lenteurs de l'instruction. On remarqua beaucoup l'expos&eacute; des faits que
+le parquet avait dress&eacute;, un chef-d'&oelig;uvre de f&eacute;roce logique, o&ugrave; les plus
+petits d&eacute;tails &eacute;taient group&eacute;s, utilis&eacute;s, interpr&eacute;t&eacute;s avec une clart&eacute;
+impitoyable. D'ailleurs, on disait partout que le jugement &eacute;tait rendu &agrave;
+l'avance. Et, en effet, l'&eacute;vidente bonne foi d'Hamelin, l'h&eacute;ro&iuml;que
+attitude de Saccard qui tint t&ecirc;te &agrave; l'accusation pendant les cinq jours,
+les plaidoiries magnifiques et retentissantes de la d&eacute;fense,
+n'emp&ecirc;ch&egrave;rent pas les juges de condamner les deux pr&eacute;venus &agrave; cinq ann&eacute;es
+d'emprisonnement et &agrave; trois mille francs d'amende. Seulement, remis en
+libert&eacute; provisoire sous caution, un mois avant, et s'&eacute;tant ainsi
+pr&eacute;sent&eacute;s devant le tribunal en pr&eacute;venus libres, ils purent faire appel
+et quitter dans les vingt-quatre heures. C'&eacute;tait Rougon qui avait exig&eacute;
+ce d&eacute;nouement, ne voulant pas garder sur les bras l'ennui d'un fr&egrave;re en
+prison. La police veilla elle m&ecirc;me au d&eacute;part de Saccard, qui fila en
+Belgique, par un train de nuit le m&ecirc;me jour, Hamelin &eacute;tait parti pour
+Rome.</p>
+
+<p>Et trois nouveaux mois s'&eacute;coul&egrave;rent, on &eacute;tait dans les premiers jours
+d'avril, Mme Caroline se trouvait encore &agrave; Paris, o&ugrave; l'avait retenue le
+r&egrave;glement d'affaires inextricables. Elle occupait toujours le petit
+appartement de l'h&ocirc;tel d'Orviedo, dont les affiches annon&ccedil;aient la
+vente. Du reste, elle venait enfin d'arranger les derni&egrave;res difficult&eacute;s,
+elle pouvait partir, certes, sans un sou en poche, mais sans laisser
+aucune dette derri&egrave;re elle; et elle devait quitter Paris le lendemain,
+pour aller &agrave; Rome rejoindre son fr&egrave;re, qui avait eu la chance d'y
+obtenir une petite situation d'ing&eacute;nieur. Il lui avait &eacute;crit que des
+le&ccedil;ons l'y attendaient. C'&eacute;tait toute leur existence &agrave; recommencer.</p>
+
+<p>En se levant, le matin de cette derni&egrave;re jours, qu'elle passerait &agrave;
+Paris, un d&eacute;sir lui vint de ne pas s'&eacute;loigner tenter d'avoir des
+nouvelles de Victor. Jusque-l&agrave;, toutes les recherches &eacute;taient rest&eacute;es
+vaines. Mais elle se rappelait les promesses de la M&eacute;chain, elle se
+disait que peut-&ecirc;tre cette femme savait quelque chose; et il &eacute;tait
+facile de la questionner, en se rendant chez Busch, vers quatre heures.
+D'abord, elle repoussa cette id&eacute;e: quoi bon tout cela n'&eacute;tait-il pas
+mort? Puis, elle en souffrit r&eacute;ellement, le c&oelig;ur douloureux, comme d'un
+enfant qu'elle aurait perdu, et sur la tombe duquel elle n'aurait pas
+port&eacute; des fleurs, en s'en allant. A quatre heures, elle descendit rue
+Feydeau.</p>
+
+<p>Les deux portes du palier &eacute;taient ouvertes, de l'eau bouillait
+violemment dans la cuisine noire, tandis que, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, dans
+l'&eacute;troit cabinet, la M&eacute;chain, qui occupait le fauteuil de Busch,
+semblait submerg&eacute;e au milieu d'un tas de papiers qu'elle tirait par
+liasses &eacute;normes de son vieux sac de cuir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous, ma bonne madame! Vous tombez dans un bien vilain
+moment. M. Sigismond est &agrave; l'agonie. Et le pauvre M. Busch en perd la
+t&ecirc;te, positivement, tant il aime son fr&egrave;re. Il ne fait que courir comme
+un fou, il est encore sorti pour ramener un m&eacute;decin.... Vous voyez, je
+suis oblig&eacute;e de m'occuper de ses affaires, car voil&agrave; huit jours qu'il
+n'a seulement pas achet&eacute; un titre ni mis le nez dans une cr&eacute;ance.
+Heureusement, j'ai fait tout &agrave; l'heure un coup, oh! un vrai coup, qui le
+consolera un peu de son chagrin, le cher homme, quand il reviendra &agrave; la
+raison.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Caroline, saisie, oubliait qu'elle &eacute;tait l&agrave; pour Victor, car elle
+avait reconnu des titres d&eacute;class&eacute;s de l'Universelle, dans les papiers
+que la M&eacute;chain tirait &agrave; poign&eacute;es de son sac. Le vieux cuir en craquait,
+et elle en sortait toujours, devenue bavarde, au milieu de sa joie.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! j'ai eu tout &ccedil;a pour deux cent cinquante francs, il y en a bien
+cinq mille, ce qui les met &agrave; un sou.... Hein? un sou, des actions qui ont
+&eacute;t&eacute; cot&eacute;es trois mille francs! Les voil&agrave; presque retomb&eacute;es au prix du
+papier, oui! du papier &agrave; la livre.... Mais elles valent mieux tout de
+m&ecirc;me, nous les revendrons au moins dix sous, parce qu'elles sont
+recherch&eacute;es par les gens en faillite. Vous comprenez, elles ont eu une
+si bonne r&eacute;putation, qu'elles meublent encore. Elles font tr&egrave;s bien dans
+un passif, c'est tr&egrave;s distingu&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; victime de la catastrophe...
+Enfin j'ai eu une chance extraordinaire, j'avais flair&eacute; la fosse o&ugrave;,
+depuis la bataille, toute cette marchandise dormait, un vieux fond
+d'abattoir qu'un imb&eacute;cile, mal renseign&eacute;, m'a l&acirc;ch&eacute; pour rien. Et vous
+pensez si je suis tomb&eacute;e dessus! Ah! &ccedil;a n'a pas tra&icirc;n&eacute;, je vous ai
+nettoy&eacute; &ccedil;a vivement!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;gayait en oiseau carnassier des champs de massacre de la
+finance, son &eacute;norme personne suait les immondes nourritures dont elle
+s'&eacute;tait engraiss&eacute;e, tandis que de ses mains courtes et crochues, elle
+remuait les morts, ces actions d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;es, d&eacute;j&agrave; jaunies et exhalant une
+odeur rance.</p>
+
+<p>Mais une voix ardente et base s'&eacute;leva, venant de la chambre voisine,
+dont la porte &eacute;tait grande ouverte, comme les deux portes du palier.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, voil&agrave; M. Sigismond qui se remet &agrave; causer. Il ne fait que &ccedil;a depuis
+ce matin.... Mon Dieu! et l'eau qui bout! l'eau que j'oublie! C'est pour
+un tas de tisanes.... Ma bonne madame, puisque vous &ecirc;tes l&agrave;, voyez donc
+s'il ne demande pas quelque chose.&raquo;</p>
+
+<p>La M&eacute;chain fila dans la cuisine, et Mme Caroline, que la souffrance
+attirait, entra dans la chambre. La nudit&eacute; en &eacute;tait tout &eacute;gay&eacute;e par un
+clair soleil d'avril, dont un rayon tombait droit sur la petite table de
+bois blanc, encombr&eacute;e de notes &eacute;crites, de dossiers volumineux, d'o&ugrave;
+d&eacute;bordait un travail de dix ans; et il n'y avait toujours rien autre que
+les deux chaises de paille et les quelques volumes entass&eacute;s sur des
+planches. Dans l'&eacute;troit lit de fer, Sigismond, assis contre trois
+oreillers, v&ecirc;tu jusqu'&agrave; mi-corps d'une courte blouse de flanelle rouge,
+parlait, parlait sans rel&acirc;che, sous la singuli&egrave;re excitation c&eacute;r&eacute;brale,
+qui pr&eacute;c&egrave;de parfois la mort des phtisique il d&eacute;lirait, avec des moments
+d'extraordinaire lucidit&eacute;; et, au milieu de sa face amaigrie, encadr&eacute;e
+de ses longs cheveux boucl&eacute;s, ses yeux, &eacute;largis d&eacute;mesur&eacute;ment,
+interrogeaient le vide.</p>
+
+<p>Tout de suite, quand Mme Caroline parut, il sembla la reconna&icirc;tre, bien
+que jamais ils ne se fussent rencontr&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous, madame.... Je vous avais vue, je vous appelais de toutes
+mes forces.... Venez, venez plus pr&egrave;s, que je vous dise &agrave; voix basse...&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le petit frisson de peur qui l'avait prise, elle s'approcha, elle
+dut s'asseoir sur une chaise, contre le lit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne savais pas, mais je sais maintenant. Mon fr&egrave;re vend des papiers,
+et il y a des gens que j'ai entendus pleurer l&agrave;, dans son cabinet.... Mon
+fr&egrave;re, ah! j'en ai eu le c&oelig;ur comme travers&eacute; d'un fer rouge. Oui, c'est
+&ccedil;a qui m'est rest&eacute; dans la poitrine, &ccedil;a me br&ucirc;le toujours, parce que
+c'est abominable, l'argent, le pauvre monde qui souffre.... Alors, tout &agrave;
+l'heure, quand je serai mort, mon fr&egrave;re vendra mes papiers, et je ne
+veux pas, je ne veux pas!&raquo;</p>
+
+<p>Sa voix s'&eacute;levait peu &agrave; peu, suppliante.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! madame, ils sont l&agrave;, sur la table. Donnez-les-moi, que nous en
+fassions un paquet, et vous les emporterez, vous emporterez tout.... Oh!
+je vous appelais, je vous attendais! Mes papiers perdus! toute ma vie de
+recherches, et d'efforts an&eacute;antie!&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme elle h&eacute;sitait &agrave; lui donner ce qu'il demandait, il joignit les
+mains.</p>
+
+<p>&laquo;De gr&acirc;ce, que je m'assure qu'ils y sont bien tous, avant de mourir...
+Mon fr&egrave;re n'est pas l&agrave;, mon fr&egrave;re ne dira pas que je me tue.... Je vous
+en supplie...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, elle c&eacute;da, boulevers&eacute;e par l'ardeur de sa pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez que j'ai tort, puisque votre fr&egrave;re dit que cela vous fait du
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;Du mal, oh! non. Et puis, qu'importe!... Enfin; cette soci&eacute;t&eacute; de
+l'avenir, je suis parvenu &agrave; la mettre debout, apr&egrave;s tant de nuits
+pass&eacute;es! Tout y est pr&eacute;vu, r&eacute;solu, c'est toute la justice et tout le
+bonheur possibles.... Quel regret de n'avoir pas eu le temps de r&eacute;diger
+l'&oelig;uvre, avec les d&eacute;veloppements n&eacute;cessaires! Mais voici mes notes
+compl&egrave;tes, class&eacute;es. Et, n'est-ce pas? vous allez les sauver, pour qu'un
+autre, un jour, leur donne la forme du livre d&eacute;finitif, lanc&eacute; par le
+monde...&raquo;</p>
+
+<p>De ses longues mains fr&ecirc;les, il avait pris les papiers, il les
+feuilletait amoureusement, tandis que, dans ses grands yeux d&eacute;j&agrave;
+troubles, se rallumait une flamme. Il parlait tr&egrave;s vite, d'un ton cass&eacute;
+et monotone, avec le tic-tac d'une cha&icirc;ne d'horloge que le poids
+emporte; et c'&eacute;tait le bruit m&ecirc;me de la m&eacute;canique c&eacute;r&eacute;brale fonctionnant
+sans arr&ecirc;t, dans le d&eacute;roulement de l'agonie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! comme je la vois, comme elle se dresse l&agrave;, nettement, la cit&eacute; de
+justice et de bonheur!... Tous y travaillent, d'un travail personnel,
+obligatoire et libre. La nation n'est qu'une soci&eacute;t&eacute; de coop&eacute;ration
+immense, les outils deviennent la propri&eacute;t&eacute; de tous, les produits sont
+centralis&eacute;s dans de vastes entrep&ocirc;ts g&eacute;n&eacute;raux. On a effectu&eacute; tant de
+labeur utile, on a droit &agrave; tant de consommation sociale. C'est l'heure
+d'ouvrage qui est la commune mesure, un objet ne vaut que ce qu'il a
+co&ucirc;t&eacute; d'heures, il n'y a plus qu'un &eacute;change, entre tous les producteurs,
+&agrave; l'aide des bons de travail, et cela sous la direction de la
+communaut&eacute;, sans qu'aucun autre pr&eacute;l&egrave;vement soit fait que l'imp&ocirc;t unique
+pour &eacute;lever les enfants et nourrir les vieillards, renouveler
+l'outillage, d&eacute;frayer les services publics gratuits.... Plus d'argent, et
+d&egrave;s lors plus de sp&eacute;culation, plus de vol, plus de trafics abominables,
+plus de ces crimes que la cupidit&eacute; exasp&egrave;re, les filles &eacute;pous&eacute;es pour
+leur dot, les vieux parents &eacute;trangl&eacute;s pour leur h&eacute;ritage, les passants
+assassin&eacute;s pour leur bourse!... Plus de classes hostiles, de patrons et
+d'ouvriers, de prol&eacute;taires et de bourgeois et, d&egrave;s lors, plus de lois
+restrictives ni de tribunaux, de force arm&eacute;e gardant l'inique
+accaparement des uns contre la faim enrag&eacute;e des autres!... Plus d'oisifs
+d'aucune sorte, et d&egrave;s lors plus de propri&eacute;taires nourris par le loyer,
+de rentiers entretenus comme des filles par la chance, plus de luxe
+enfin ni de mis&egrave;re!... Ah! n'est-ce pas l'id&eacute;ale &eacute;quit&eacute;, la souveraine
+sagesse, pas de privil&eacute;gi&eacute;s, pas de mis&eacute;rables, chacun faisant son
+bonheur par son effort, la moyenne du bonheur humain!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'exaltait, et sa voix devenait douce, lointaine, comme si elle
+s'&eacute;loignait et se perdait tr&egrave;s haut, dans l'avenir dont il annon&ccedil;ait la
+venue.</p>
+
+<p>&laquo;Et si j'entrais dans les d&eacute;tails.... Vous voyez, cette feuille s&eacute;par&eacute;e,
+avec toutes ces notes marginales: c'est l'organisation de la famille, le
+contrat libre, l'&eacute;ducation et l'entretien des enfants mis &agrave; la charge de
+la communaut&eacute;... Pourtant, ce n'est point l'anarchie. Regardez cette
+autre note: je veux un comit&eacute; directeur pour chaque branche de la
+production, charg&eacute; de proportionner celle-ci &agrave; la consommation, en
+&eacute;tablissant les besoins r&eacute;els.... Et ici, encore un d&eacute;tail d'organisation
+dans les villes, dans les champs, des arm&eacute;es industrielles, des arm&eacute;es
+agricoles man&oelig;uvreront sous la conduite des chefs &eacute;lus par elles,
+ob&eacute;issant &agrave; des r&egrave;glements qu'elles auront vot&eacute;s.... Tenez! j'ai aussi
+indiqu&eacute; l&agrave;, par des calculs approximatifs, &agrave; combien d'heures la journ&eacute;e
+de travail pourra &ecirc;tre r&eacute;duite dans vingt ans. Gr&acirc;ce au grand nombre des
+bras nouveaux, gr&acirc;ce surtout aux machines, on ne travaillera que quatre
+heures, trois peut-&ecirc;tre; et que de temps on aura pour jouir de la vie!
+car ce n'est pas une caserne, c'est une cit&eacute; de libert&eacute; et de gaiet&eacute;, o&ugrave;
+chacun reste libre de son plaisir, avec tout le temps de satisfaire ses
+l&eacute;gitimes app&eacute;tits, la joie d'aimer, d'&ecirc;tre fort, d'&ecirc;tre beau, d'&ecirc;tre
+intelligent, de prendre sa part de l'in&eacute;puisable nature.&raquo;</p>
+
+<p>Et son geste, autour de la mis&eacute;rable chambre, poss&eacute;dait monde. Dans
+cette nudit&eacute; o&ugrave; il avait v&eacute;cu, cette pauvret&eacute; sans besoins o&ugrave; il se
+mourait, il faisait d'une main fraternelle le partage des biens de la
+terre. C'&eacute;tait l'universelle f&eacute;licit&eacute;, tout ce qui est bon et dont il
+n'avait pas joui, qu'il distribuait de la sorte, en sachant qu'il n'en
+jouirait jamais. Il avait h&acirc;t&eacute; sa mort pour ce supr&ecirc;me cadeau &agrave;
+l'humanit&eacute; souffrante. Mais ses mains s'&eacute;garaient, t&acirc;tonnantes, parmi
+les notes &eacute;parses, tandis que ses yeux ne voyaient d&eacute;j&agrave; plus, emplis de
+l'&eacute;blouissement de mort, semblaient apercevoir l'infinie perfection,
+au-del&agrave; de la vie, dans un ravissement d'extase dont toute sa face
+s'&eacute;clairait.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! que d'activit&eacute;s nouvelles, l'humanit&eacute; enti&egrave;re au travail au terres
+incultes, les mains de tous les vivants am&eacute;liorant le monde!... Il n'y a
+plus de landes, plus de marais, plus de terres incultes. Les bras de mer
+sont combl&eacute;s, les montagnes g&ecirc;nantes disparaissent, les d&eacute;serts se
+changent en vall&eacute;es fertiles, sous les eaux qui jaillissent de toutes
+parts. Aucun prodige n'est irr&eacute;alisable, les anciens grands travaux font
+sourire, tant ils semblent timides et enfantins. La terre enfin est
+habitable.... Et c'est tout l'homme d&eacute;velopp&eacute;, grandi, jouissant de ses
+pleins app&eacute;tits, devenu le vrai ma&icirc;tre. Les &eacute;coles et les ateliers sont
+ouverts, l'enfant choisit librement son m&eacute;tier, que les aptitudes
+d&eacute;terminent. Des ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; se sont &eacute;coul&eacute;es, et la s&eacute;lection s'est
+faite, gr&acirc;ce &agrave; des examens s&eacute;v&egrave;res, il ne suffit plus de pouvoir payer
+l'instruction, il faut en profiter. Chacun se trouve ainsi arr&ecirc;t&eacute;,
+utilis&eacute;, au juste degr&eacute; de son intelligence, ce qui r&eacute;partit
+&eacute;quitablement les fonctions publiques, d'apr&egrave;s les indications m&ecirc;mes de
+la nature. Chacun pour tous, selon sa force.... Ah! cit&eacute; active et
+joyeuse, cit&eacute; id&eacute;ale de saine exploitation humaine, o&ugrave; n'existe plus le
+vieux pr&eacute;jug&eacute; contre le travail manuel, o&ugrave; l'on voit un grand po&egrave;te
+menuisier, un serrurier grand savant! Ah! cit&eacute; bienheureuse, cit&eacute;
+triomphale vers qui les hommes marchent depuis tant de si&egrave;cles, cit&eacute;
+dont les murs blancs resplendissent, l&agrave;-bas.... L&agrave;-bas, dans le bonheur,
+dans l'aveuglant soleil...&raquo;</p>
+
+<p>Ses yeux p&acirc;lirent, les derniers mots s'exhal&egrave;rent, indistincts, en un
+petit souffle; et sa t&ecirc;te retomba, gardant le sourire extasi&eacute; de ses
+l&egrave;vres. Il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Boulevers&eacute;e de piti&eacute; et de tendresse, Mme Caroline le regardait,
+lorsqu'elle eut, derri&egrave;re elle, la sensation d'une temp&ecirc;te qui entrait.
+C'&eacute;tait Busch, revenant sans m&eacute;decin, haletant, ravag&eacute; d'angoisse;
+tandis que la M&eacute;chain, sur ses talons, lui expliquait pourquoi elle
+n'avait pu encore faire la tisane, l'eau s'&eacute;tant renvers&eacute;e. Mais il
+avait aper&ccedil;u son fr&egrave;re, son petit enfant, comme il le nommait, couch&eacute;
+sur le dos, immobile, avec la bouche ouverte, les yeux fixes; et il
+comprit, et il poussa un hurlement de b&ecirc;te &eacute;gorg&eacute;e. D'un bond, il
+s'&eacute;tait jet&eacute; sur le corps, il l'avait soulev&eacute; dans ses deux grands bras,
+comme pour lui souffler de la vie. Ce terrible mangeur d'or, qui aurait
+tu&eacute; un homme pour dix sous, qui avait si longtemps &eacute;cum&eacute; le Paris
+immonde, hurlait d'une abominable souffrance. Son petit enfant, mon
+Dieu! Lui qui le couchait, qui le dorlotait ainsi qu'une m&egrave;re! Il ne
+l'aurait jamais plus, son petit enfant! Et, dans une crise d'enrag&eacute;
+d&eacute;sespoir, il ramassa les papiers &eacute;pars sur le lit, il les d&eacute;chira, les
+broya, comme s'il avait voulu an&eacute;antir tout ce travail imb&eacute;cile et
+jalous&eacute;, qui lui avait tu&eacute; son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Mme Caroline, alors, sentit son c&oelig;ur se fondre. Le malheureux! il ne
+l'emplissait plus que d'une divine piti&eacute;. Mais o&ugrave; donc avait-elle
+entendu hurler ainsi? Une seule fois d&eacute;j&agrave;, le cri de la douleur humaine
+l'avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'un tel frisson. Et elle se souvint, c'&eacute;tait chez
+Mazaud, le hurlement de la m&egrave;re et des petits, devant le cadavre du
+p&egrave;re. Comme incapable de se soustraire &agrave; cette souffrance, elle resta
+encore un instant, rendit des services. Puis, au moment de partir, se
+retrouvant seule avec la M&eacute;chain, dans l'&eacute;troit cabinet d'affaires, elle
+se rappela qu'elle &eacute;tait venue pour la questionner sur Victor. Et elle
+l'interrogea. Ah! bien, Victor, il &eacute;tait loin, s'il courait toujours!
+Elle avait battu Paris pendant trois mois, sans seulement d&eacute;couvrir une
+piste. Elle y renon&ccedil;ait, il serait toujours temps de retrouver un jour
+ce bandit s&ucirc;r l'&eacute;chafaud. Et Mme Caroline l'&eacute;coutait, glac&eacute;e et muette.
+Oui, c'&eacute;tait fini, le monstre &eacute;tait l&acirc;ch&eacute; par le monde, &agrave; l'avenir, &agrave;
+l'inconnu, ainsi qu'une b&ecirc;te &eacute;cumant du virus h&eacute;r&eacute;ditaire, qui devait
+&eacute;largir le mal &agrave; chacun de ses coups de dent.</p>
+
+<p>Dehors, sur le trottoir de la rue Vivienne, Mme Caroline fut surprise de
+la douceur de l'air. Il &eacute;tait cinq heures, le soleil se couchait dans un
+ciel d'une puret&eacute; tendre, dorant au loin les enseignes hautes du
+boulevard. Cet avril, si charmant d'une nouvelle jeunesse, &eacute;tait comme
+une caresse &agrave; tout son &ecirc;tre physique, jusqu'au c&oelig;ur. Elle respira
+fortement, soulag&eacute;e, plus heureuse d&eacute;j&agrave;, avec la sensation de
+l'invincible espoir qui revenait et grandissait. C'&eacute;tait sans doute la
+mort si belle de ce r&ecirc;veur, donnant son dernier souffle &agrave; sa chim&egrave;re de
+justice et d'amour, qui l'attendrissait ainsi, dans le songe qu'elle
+avait &eacute;galement fait d'une humanit&eacute; purg&eacute;e du mal ex&eacute;crable de l'argent;
+et c'&eacute;tait encore le hurlement de l'autre, la tendresse exasp&eacute;r&eacute;e et
+saignante du terrible loup-cervier, qu'elle croyait sans c&oelig;ur,
+incapable de larmes. Non pourtant! elle ne s'en &eacute;tait pas all&eacute;e sous
+l'impression consolante de tant de bont&eacute; humaine, au milieu de tant de
+douleur; elle avait au contraire emport&eacute; la d&eacute;sesp&eacute;rance finale du petit
+monstre &eacute;chapp&eacute;, galopant, semant par les routes le ferment de
+pourriture dont jamais la terre n'arriverait &agrave; se gu&eacute;rir. Alors,
+pourquoi donc cette gaiet&eacute; renaissante qui l'envahissait toute?</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut au boulevard, Mme Caroline tourna &agrave; gauche, ralentit le
+pas, au milieu de l'animation de la foule. Un instant, elle s'arr&ecirc;ta
+devant une petite voiture pleine de bottes de lilas et de girofl&eacute;es,
+dont le fort parfum l'enveloppa d'une bouff&eacute;e de printemps. Et,
+main-tenant, en elle, tandis qu'elle reprenait sa marche, le flot de la
+joie montait, comme d'une source bouillonnante, qu'elle aurait tent&eacute;
+vainement d'arr&ecirc;ter, de boucher avec ses deux mains. Elle avait compris,
+elle ne voulait pas. Non, non! les affreuses catastrophes &eacute;taient trop
+r&eacute;centes, elle ne pouvait &ecirc;tre gaie, s'abandonner &agrave; ce jaillissement
+d'&eacute;ternelle vie qui la soulevait. Et elle s'effor&ccedil;ait de garder son
+deuil, elle se rappelait au d&eacute;sespoir par tant de souvenirs cruels.
+Quoi? elle aurait ri encore, apr&egrave;s l'&eacute;croulement de tout, une si
+effrayante somme de mis&egrave;res! Oubliait-elle qu'elle &eacute;tait complice? et
+elle se citait les faits, celui-ci, celui-l&agrave;, cet autre, qu'elle aurait
+d&ucirc; mettre tout son reste d'existence &agrave; pleurer. Mais, entre ses doigts
+serr&eacute;s sur son c&oelig;ur, le bouillonnement de s&egrave;ve devenait plus imp&eacute;tueux,
+la source de vie d&eacute;bordait, &eacute;cartait les obstacles pour couler
+librement, en rejetant les &eacute;paves aux deux bords, claire et triomphante
+sous le soleil.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment, vaincue, Mme Caroline dut s'abandonner &agrave; la force
+irr&eacute;sistible du continuel rajeunissement. Comme elle le disait en riant
+parfois, elle ne pouvait &ecirc;tre triste. L'&eacute;preuve &eacute;tait faite, elle venait
+de toucher le fond du d&eacute;sespoir, et voici que l'espoir ressuscitait de
+nouveau, bris&eacute;, ensanglant&eacute;, mais vivace quand m&ecirc;me, plus large de
+minute en minute. Certes, aucune illusion ne lui restait, la vie &eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute;ment injuste et ignoble, comme la nature. Pourquoi donc: cette
+d&eacute;raison de l'aimer, de la vouloir, de compter, ainsi que l'enfant &agrave; qui
+l'on promet un plaisir toujours diff&eacute;r&eacute;, sur le but lointain et inconnu
+vers lequel, sans fin, elle nous conduit? Puis, lorsqu'elle tourna dans
+la rue de la Chauss&eacute;e-d'Antin, elle ne raisonna m&ecirc;me plus; la
+philosophe, en elle, la savante et la lettr&eacute;e, abdiquait, fatigu&eacute;e de
+l'inutile recherche des causes; elle n'&eacute;tait plus qu'une cr&eacute;ature
+heureuse du beau ciel et de l'air doux, go&ucirc;tant l'unique jouissance de
+se bien porter, d'entendre ses petits pieds fermes battre le trottoir.
+Ah! la joie d'&ecirc;tre, est-ce qu'au fond il en existe une autre? La vie
+telle qu'elle est, dans sa force, si abominable qu'elle soit, avec son
+&eacute;ternel espoir!</p>
+
+<p>Rentr&eacute;e dans son appartement de la rue Saint-Lazare, qu'elle quittait le
+lendemain, Mme Caroline acheva ses malles; et, comme elle faisait le
+tour de la salle des &eacute;pures, vide d&eacute;j&agrave;, elle aper&ccedil;ut, sur les murs, les
+plans et les aquarelles, qu'elle s'&eacute;tait promis de ficeler en un rouleau
+unique, au dernier moment. Mais une songerie l'arr&ecirc;ta, &agrave; chaque feuille
+de papier, avant d'arracher les quatre pointes, aux quatre angles. Elle
+revivait ses journ&eacute;es lointaines d'Orient, de ce pays tant aim&eacute;, dont
+elle semblait avoir gard&eacute; en elle l'&eacute;clatante lumi&egrave;re; elle revivait les
+cinq ann&eacute;es qu'elle venait de passer &agrave; Paris, cette crise de chaque
+jour, cette activit&eacute; folle, le monstrueux ouragan de millions qui avait
+travers&eacute; sa vie, en la saccageant; et, de ces ruines chaudes encore,
+elle sentait d&eacute;j&agrave; germer, s'&eacute;panouir au soleil toute une floraison. Si
+la Banque nationale turque s'&eacute;tait effondr&eacute;e &agrave; la suite de
+l'Universelle, la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale des Paquebots r&eacute;unis restait debout
+et prosp&egrave;re. Elle revoyait la c&ocirc;te enchant&eacute;e de Beyrouth, o&ugrave;
+s'&eacute;levaient, au milieu d'immenses magasins, les b&acirc;timents de
+l'administration, dont elle &eacute;tait en train d'&eacute;pousseter le plan:
+Marseille mise aux portes de l'Asie Mineure, la M&eacute;diterran&eacute;e conquise,
+les nations rapproch&eacute;es, pacifi&eacute;es peut-&ecirc;tre. Et cette gorge du Carmel,
+cette aquarelle qu'elle d&eacute;clouait, ne savait-elle pas, par une lettre
+r&eacute;cente, que tout un peuple y avait pouss&eacute;? Le village de cinq cents
+habitants, n&eacute; d'abord autour de la mine en exploitation, &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent
+une ville, plusieurs milliers d'&acirc;mes, toute une civilisation, des
+routes, des usines, des &eacute;coles, f&eacute;condant ce coin mort et sauvage. Puis,
+c'&eacute;taient les trac&eacute;s, les nivellements et les profils, pour la ligne
+ferr&eacute;e de Brousse &agrave; Beyrouth par Angora et Alep, une s&eacute;rie de grandes
+feuilles, qu'une &agrave; une elle roulait: sans doute, il s'&eacute;coulerait des
+ann&eacute;es, avant que les cols du Taurus fussent travers&eacute;s &agrave; toute vapeur;
+mais d&eacute;j&agrave; la vie affluait de partout, le sol de l'antique berceau venait
+d'&ecirc;tre ensemenc&eacute; d'une nouvelle moisson d'hommes, le progr&egrave;s de demain y
+grandirait, avec une vigueur de v&eacute;g&eacute;tation extraordinaire, dans ce
+merveilleux climat, sous les grands soleils. N'y avait-il pas l&agrave; le
+r&eacute;veil d'un monde, l'humanit&eacute; &eacute;largie et plus heureuse?</p>
+
+<p>Maintenant, Mme Caroline, &agrave; l'aide d'une forte ficelle nouait le paquet
+des plans. Son fr&egrave;re, qui l'attendait &agrave; Rome, o&ugrave; tous deux allaient
+recommencer une existence, lui avait bien recommand&eacute; de les emballer
+avec soin; et, comme elle serrait les n&oelig;uds, l'id&eacute;e lui vint de
+Saccard, qu'elle savait en Hollande, lanc&eacute; de nouveau dans une affaire
+colossale, le dess&egrave;chement d'immenses marais, un petit royaume conquis
+sur la mer, gr&acirc;ce &agrave; un syst&egrave;me compliqu&eacute; de canaux. Il avait raison:
+l'argent, jusqu'&agrave; ce jour, &eacute;tait le fumier dans lequel poussait
+l'humanit&eacute; de demain; l'argent, empoisonneur et destructeur, devenait le
+ferment de toute v&eacute;g&eacute;tation sociale, le terreau n&eacute;cessaire aux grands
+travaux qui facilitaient l'existence. Cette fois, voyait-elle clair
+enfin, son invincible espoir lui venait-il donc de sa croyance &agrave;
+l'utilit&eacute; de l'effort? Mon Dieu! au-dessus de tant de boue remu&eacute;e,
+au-dessus de tant de victimes &eacute;cras&eacute;es, de toute cette abominable
+souffrance que co&ucirc;te &agrave; l'humanit&eacute; chaque pas en avant, n'y a-t-il pas un
+but obscur et lointain, quelque chose de sup&eacute;rieur, de bon, de juste, de
+d&eacute;finitif, auquel nous allons sans le savoir et qui nous gonfle le c&oelig;ur
+de l'obstin&eacute; besoin de vivre et d'esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>Et Mme Caroline &eacute;tait gaie malgr&eacute; tout avec son visage toujours jeune,
+sous sa couronne de cheveux blancs, comme si elle se f&ucirc;t rajeunie &agrave;
+chaque avril, dans la vieillesse de la terre. Et, au souvenir de honte
+que lui causait sa liaison avec Saccard, elle songeait &agrave; l'effroyable
+ordure dont on a &eacute;galement sali l'amour. Pourquoi donc faire porter &agrave;
+l'argent la peine des salet&eacute;s et des crimes dont il est la cause?
+L'amour est-il moins souill&eacute;, lui qui cr&eacute;e la vie?</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
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+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'argent, by Émile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT ***
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+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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