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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:10 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott + +Author: Louis Maigron + +Release Date: January 4, 2006 [EBook #17458] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN HISTORIQUE *** + + + + +Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LE ROMAN HISTORIQUE À L'ÉPOQUE ROMANTIQUE +Essai sur l'influence de Walter Scott + +par + +Louis MAIGRON +_Professeur à l'Université de Clermont-Ferrand_ + + +NOUVELLE ÉDITION +LIBRAIRIE ANCIENNE H. CHAMPION, ÉDITEUR +5, QUAI MALAQUAIS, PARIS + +1912 + + +DU MÊME AUTEUR + +--Fontenelle. L'homme, l'oeuvre, l'influence. +(Ouvrage couronné par l'Académie française.) + +--Fontenelle. Histoire des Oracles, édition critique. +(Collection de la Société des Textes français modernes.) + +--Le Romantisme et les moeurs. +Essai d'étude historique et sociale, d'après des documents inédits. +(Ouvrage couronné par l'Académie française.) + +--Le Romantisme et la mode, d'après des documents inédits. + +--Un manuscrit inédit de Remard sur Delille. +(_Revue d'histoire littéraire de la France_) + +--Le Romantisme et le sentiment religieux. + + * * * * * + + + + +LE ROMAN HISTORIQUE À L'ÉPOQUE ROMANTIQUE +ESSAI SUR L'INFLUENCE DE WALTER SCOTT + + +AVERTISSEMENT + +Cette nouvelle édition ne diffère pas essentiellement de la précédente, et +elle en reproduit les idées générales sans importantes modifications. + +La principale de ces idées, c'est que, dans notre littérature, la fortune +du roman historique est indissolublement liée à celle du romantisme +lui-même. Impossible avant le XIXe siècle, il ne triomphe à partir de 1820 +que pour disparaître presque immédiatement après 1830. La vogue en fut un +moment prodigieuse: elle fut plus éphémère encore. De ce problème +d'histoire littéraire et d'esthétique, bien digne, semble-t-il, de piquer +la curiosité, l'objet des pages qui suivent est d'essayer une solution. + +Nous y maintenons deux points encore sur lesquels on nous permettra +d'attirer la réflexion du lecteur. + +La _Chronique de Charles IX_ a ici la place d'honneur, et nous la mettons +délibérément au-dessus de _Notre-Dame de Paris_. Non qu'il s'agisse de +préférer le talent, très distingué sans doute, mais d'assez faible +envergure, de Mérimée, au génie prestigieux de Victor Hugo. C'est de tout +autre chose qu'il est question. La _Chronique_ a un mérite, incontestable, +qui est d'être un excellent roman historique, c'est-à-dire de tirer tout +son intérêt de son exactitude, de sa fidélité à reproduire des moeurs +historiques. Et l'on ne prétend certes pas que ce genre de vérité soit +absent de _Notre-Dame de Paris_; mais enfin, s'il y a de l'histoire dans +l'oeuvre de Victor Hugo, il y a peut-être plus encore de poésie, de +fantaisie, d'imagination: toutes choses intéressantes, fort précieuses +même, qu'il sera prudent néanmoins de ne pas étaler avec trop de +complaisance dans un roman historique, parce qu'elles le gâteront +infailliblement, qui gâtent en effet _Notre-Dame de Paris_, et qui +expliquent ainsi que, dans l'évolution de notre genre, c'est l'oeuvre +diligente du prosateur exact, et non celle du prodigieux poète, qui +représente le degré le plus voisin de la perfection. + +De même, nous persistons à croire que, si Augustin Thierry doit beaucoup à +Chateaubriand, il se pourrait qu'il fut encore plus redevable à Walter +Scott. Bien loin d'être téméraire et inattendue, l'assertion, croyons-nous, +ne doit paraître que très simple et très naturelle à quiconque voudra +bien prendre la peine d'y regarder d'un peu près,--et sans jamais perdre +de vue que des influences étrangères se sont exercées alors sur notre +littérature, avec continuité et profondeur. Il serait par trop fâcheux du +reste que l'application d'une méthode particulière ne fit pas rencontrer +de temps à autre quelque modeste trouvaille. + +Contrairement à la formule, nous aurions pu écrire: «Nouvelle édition, +revue et considérablement... diminuée.» La nécessité de réduire la +rédaction primitive a supprimé beaucoup de pages; elle en a écourté +d'autres: et c'est sans doute un avantage. Mais elle a aussi fait +disparaître, ou à peu près, toutes les notes. Le livre a ainsi l'air +d'être privé de ses appuis, pour ne pas dire de ses fondements: et c'est +peut-être un inconvénient sérieux. Mais enfin on a droit de rappeler que +ces fondements existent; et le lecteur scrupuleux saura toujours où +retrouver preuves et justifications. + +_Clermont-Ferrand, décembre 1911_. + + * * * * * + + + + +LIVRE PREMIER + +LE ROMAN HISTORIQUE AVANT LE ROMANTISME + + +S'il est indiscutable que le vrai roman historique est une conquête du +XIXe siècle, il n'en est pas moins certain que les Vigny et les Mérimée, +les Balzac et les Hugo ont eu des précurseurs dans notre littérature, et +que, avec toutes les différences qui peuvent d'ailleurs les en séparer, +leurs ancêtres restent bien, non pas seulement les Courtilz de Sandras et +les Prevost, mais même les La Calprenède et les Scudéry. Les uns ont écrit, +ou plutôt ils ont cru écrire, des romans historiques: leurs héros ne sont +jamais que des personnages illustres; il n'y a qu'une toile de fond à +leurs scènes, et c'est toujours l'histoire; la plus ordinaire enfin de +leurs prétentions est de ne rien avancer qu'ils ne puissent soutenir +d'irréfutables témoignages,--chose après tout fort naturelle, personne +n'ayant le ton plus affirmatif que le plus effronté menteur. Mais, pour +ridicule que soit la mascarade, il est remarquable que tous ces +«romanistes», comme les appelait Bayle, obéissent d'instinct à une des +lois du roman historique, qui est de ne point prendre ses personnages dans +une réalité trop voisine, et donc en général assez peu poétique. Or, +reculer leurs scènes jusqu'aux temps mal éclairés du moyen âge, les +transporter même jusqu'aux époques fabuleuses de la légende romaine, +c'était donner à leurs oeuvres l'espèce d'attrait que devaient dégager +plus tard et pour d'autres lecteurs _Notre-Dame de Paris_ ou la _Chronique +de Charles IX_, _Quentin Durward_ ou _Ivanhoe_. + +Avec des ambitions plus modestes, d'autres réalisent moins mal, quoique +sans le savoir, la formule du roman historique moderne, et se rapprochent +d'autant plus du but qu'ils semblent moins y tendre. Au lieu d'introduire +l'histoire dès les premières pages, avec ostentation et fracas, ils la +dissimulent au contraire, la glissent à l'ombre et comme à couvert de +leurs aventures tragiques ou plaisantes, nous ôtant ainsi, et fort +habilement, la tentation et même le droit d'être exigeants et sévères pour +des figures reléguées à l'arrière-plan. En même temps, par le choix des +époques et des personnages, ils s'astreignent à plus d'exactitude et de +fidélité. Désormais, plus de Pharamond, de Clélie ou d'Horatius Coclès, +personnages fabuleux ou légendaires, plus poétiques que vrais et dont il +est impossible de vérifier le vrai caractère; mais Louis XIII et Mazarin, +la cour des Stuarts ou celle de Saint-Germain, c'est-à-dire l'histoire +d'hier ou même l'histoire présente, et dont chaque lecteur peut +immédiatement éprouver le degré d'exactitude ou de fausseté. Par là +s'insinuait dans le roman un certain respect de la vérité historique, et +le genre apprenait à se préserver des travestissements grotesques qui, en +discréditant sa fortune, pouvaient le compromettre et le déshonorer à tout +jamais. + +Enfin, à l'aurore même du XIXe siècle, et quelques années avant que Walter +Scott exécutât ses romans historiques d'après les règles que devaient +s'efforcer d'observer chez nous ses premiers imitateurs, Chateaubriand, +dans _les Natchez_, _les Martyrs_ et le _Dernier Abencerage_, découvrait +ou appliquait mieux que tout autre un des éléments essentiels du genre: la +couleur locale. Le roman historique avait à peu près tous ses organes. Il +ne fallait plus qu'un souffle pour tout animer; il vint, et ce fut +d'Angleterre. + +Ainsi envisagée, l'histoire du roman historique avant le romantisme prend +un intérêt véritable, et l'on arrive à oublier l'insignifiance et +l'insipidité des oeuvres, quand on ne s'attache qu'à suivre à travers +elles la lente organisation d'un genre nouveau. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Le courant idéaliste[1]. + + +Le XVIIe siècle, où tant de choses se sont organisées, les grands genres +littéraires et la monarchie absolue, devait assister aussi aux tentatives +d'organisation d'un genre remis en faveur par l'_Astrée_, vers 1610: le +roman. Comme il ne savait pas encore quel devait être son objet, il hésita +longtemps, tâtonna, eut des aventures. Il fut pastoral avec l'_Astrée_ et +la _Carithée_, exotique et fantastique avec _Polexandre_, satirique et +picaresque avec _Francion_ et le _Berger extravagant_; et ainsi ballotté +de tous côtés, jouet de tous les vents, c'est-à-dire de toutes les +fantaisies des auteurs, avec l'_Ariane_[2] de Desmarets de Saint-Sorlin +(1632), il toucha enfin à l'histoire. Le goût public aidant[3], ce fut +bientôt la forme de roman qui prévalut. _Cassandre_ est de 1642, +_Cléopâtre_ de 1648,_Artamène ou le Grand Cyrus_ de 1649,_Clélie_ de 1656, +et _Faramond_ de 1661. Or, comme chacune de ces oeuvres a un nombre fort +respectable de volumes[4] et que, s'il fallait déjà du temps pour les lire, +il en fallait sans doute bien plus encore pour les composer, on peut dire +que pendant plus d'un quart de siècle la production en fut continue. De +cette union du roman et de l'histoire, il ne pouvait malheureusement rien +sortir. + +[Note 1: Comme il est essentiel de fixer et de préciser le sens d'un terme +d'autant qu'il est plus flottant et plus vague, nous appelons (faute d'un +mot plus clair et surtout plus simple) _idéalistes_ les écrivains qui +altèrent systématiquement l'histoire, moins soucieux de la décrire dans sa +_réalité_ que d'après l'_idée_ plus ou moins fausse qu'ils ont pu s'en +faire.] + +[Note 2: Ariane est une contemporaine de Néron, et non la soeur de Phèdre: +il ne faudrait pas s'y tromper.] + +[Note 3: Dans l'édition précédente, nous avons dit les principales raisons +de cet engouement.] + +[Note 4: Les romans de _Cassandre_, d'_Artamène_ et de _Clélie_ en ont 10 +chacun; _Cléopâtre_ en a 12, 48 livres et 4153 pages.] + +Si le roman historique n'est pas l'histoire, il n'en est pas moins vrai +que les destinées de l'un sont intimement liées à celles de l'autre et que +des progrès ou de l'intelligence de celle-ci dépendent les mérites ou les +défauts de celui-là. Or, quelle idée se fait-on de l'histoire au XVIIe et +au XVIIIe siècle? On connaît, il est vrai, avec assez d'exactitude les +faits et les successions de faits de quelques époques. On sait, par +exemple, que Cyrus fut un grand roi, que Néron incendia une partie de Rome, +que Richard Coeur-de-Lion fut retenu prisonnier en Autriche à son retour +de Palestine et qu'il y eut sous Charles VII une héroïne du nom de Jeanne +d'Arc. Mais quelles étaient les moeurs de ces époques, leur façon de +sentir et de penser, leur âme enfin,--ce qui est justement la seule +matière possible du roman historique,--c'est ce qu'il semble difficile +d'avoir ignoré d'une ignorance plus profonde. Vous pouvez parcourir +Mézeray, pour ne citer que l'historien le plus estimé du XVIIe siècle, et +le seul précisément que l'école descriptive des Chateaubriand et des +Augustin Thierry ait un peu épargné: vous ne rencontrerez aucun de ces +traits pénétrants qui révèlent chez les hommes des temps passés des âmes +différentes des nôtres. Certaines de ses descriptions ne manquent pourtant +pas d'exactitude. Il parle, dans son _Histoire de France avant Clovis_, de +framées et de francisques; il montre ces guerriers primitifs chassant «aux +Elans, aux Wisens et aux Urochs», dans une phrase dont il semble que le +rythme n'ait pas échappé à Chateaubriand. Mais, sans compter que +l'_Avant-Clovis_ est de 1682 et par conséquent postérieur aux romans de +Mlle de Scudéry et de La Calprenède, ce commencement de vérité pittoresque +s'arrête à l'extérieur. Le dedans, l'âme, reste toujours hors de ses +prises. Il ne vient même pas à la pensée de l'historien de se demander si +ces dehors barbares peuvent cacher autre chose qu'une âme de barbare. Il +n'y avait cependant qu'un pas à faire: on ne mit guère qu'un siècle et +demi à le franchir. + +En attendant, avec une insouciance et une sécurité vraiment admirables, on +fait subir aux moeurs des temps passés le travestissement le plus +ridicule. Encore s'il s'était contenté de les ignorer! Mais le siècle, +avec une complaisance visible, les façonne à son image et à sa +ressemblance. Par un scrupule dont on ne saurait trop le louer, Mézeray, +dans sa _Galerie des rois de France,_ a fait laisser en blanc les +médaillons de «Faramond» (qu'il appelle aussi «Waramond»), de Clodion, de +Mérovée et de Childéric. Mais il écrit sans sourciller que Childéric était +«d'humeur amoureuse et d'agréable entretien parmi les Dames»; et +au-dessous du portrait d'Hilmetrude, femme de Charlemagne, il laissera +graver: + + Ce visage charmant, dont l'extrême beauté + Vainquit un Roy vainqueur des plus superbes Testes, + Fait assez voir qu'Amour, par qui tout est dompté, + Sur les conquerans mesme establit ses conquestes. + +Étonnez-vous après cela que les romanciers se soient fait le moindre +scrupule de donner «L'air et l'esprit français à l'antique Italie»; que, +malgré leurs noms, Alexandre et Cyrus, Brutus et Constance jargonnent à +l'envi en d'interminables conversations de métaphysique sentimentale, +comme des habitués des Samedis de Mlle de Scudéry; que Solon, Socrate, +Jules César, Bussy d'Amboise, Alcibiade et tous les autres n'expédient et +ne reçoivent que billets galants, ne tiennent que doucereux et fades +propos; que les Croisades ne soient envisagées que par rapport aux amours +d'un Théophile ou d'une Sophie; qu'une Jeanne d'Arc soit obligée de +«décourager» un Baudricourt qui la poursuit de ses déclarations: + + Dormez, adorable Bergère, + Fermez ces yeux qui causent tous mes maux. + Je ne veux point troubler leur tranquile repos, + Et tout plein de désirs sans être téméraire, + Un seul de vos regards, un seul mot moins sévère, + Récompenseront mes travaux; + +que l'unique souci enfin de «Faramond» soit de fléchir la rigueur de la +cruelle Rosemonde! Et demandez-vous d'ailleurs où ce pauvre La Calprenède +aurait bien pu prendre la couleur locale de son _Faramond!_ + +À les entendre tous cependant, et qu'ils aient nom Scudéry, La Calprenède, +Mlle de Villandon ou MMmes de Genlis et Simons-Candeille, les scrupules du +plus exact historien n'égaleraient point leurs scrupules; ils n'avancent +rien qu'ils ne soient capables de soutenir des preuves les plus +authentiques; batailles et traités de paix, expéditions et négociations +diplomatiques, depuis les événements les plus importants jusqu'aux faits +les plus minimes, tout a été discuté, contrôlé, vérifié; tout a été puisé +aux bonnes sources; tout est _historique_, comme ils disent. Il faut se +défier de leurs préfaces, de leurs postfaces, et de toutes leurs notes +explicatives et justificatives. N'est-il donc pas assez visible que, de +vraisemblance et de fidélité, il ne saurait être question? que, «sous des +noms romains», c'est «notre portrait», c'est-à-dire celui de leurs +contemporains, qu'ils tracent? et que ce n'est par conséquent pas la +société des temps passés, mais celle qu'ils avaient sous les yeux, dont +ils s'appliquent à reproduire l'image? Malgré toutes les apparences, on +s'acheminait si peu vers le roman historique qu'on lui tournait exactement +le dos. + +D'autant--et le nouvel abus est tout aussi grave--d'autant que l'histoire +n'est souvent pour eux tous, surtout pour elles toutes, qu'«un voile +ingénieux, un prétexte» à couvrir les plus ridicules et les plus plates +inventions. L'étiquette:_historique_ a été mise aux premiers feuillets, il +suffit; le romancier, le coeur léger et débarrassé de tout scrupule, court +à son vrai sujet, c'est-à-dire à une intrigue d'ordinaire étrangement +compliquée et encore plus invraisemblable. Au surplus est-il parfaitement +inutile de s'arrêter plus longtemps à prouver l'évidence même. Autant +vaudrait s'attacher à démontrer que Florian n'a écrit _Gonzalve de Cordoue_ +que pour respecter l'histoire, et que les lettres adressées de tous les +coins du monde--il y en a même une d'«un Anglais de la Caroline»!--à +Marmontel, au sujet de_Bélisaire_, n'ont d'autre objet que de le féliciter +de la vérité historique de son oeuvre! + +Il est sans doute plus intéressant, pour faire voir quelles racines +profondes avait poussées le mal, de le montrer infectant le commencement +même du XIXe siècle, c'est-à-dire l'époque du succès européen de Walter +Scott. Comme une épidémie qui, malgré toutes les précautions et en dépit +de toutes les mesures, va toujours se propageant, et, sans faire d'aussi +effrayants ravages qu'à ses débuts, frappe toujours quelques victimes, la +contagion du roman pseudo-historique continue de sévir, malgré les +glorieux exemples venus d'outre-Manche. Il fut donné à Mme de Genlis de +voir la lumière, mais la lumière ne l'éclaira point. Elle connut Walter +Scott et elle défendit contre lui sa conception surannée du roman +historique par des raisons singulièrement faibles et malheureuses, et par +des ouvrages plus faibles et plus malheureux encore. + +Veut-elle nous décrire par exemple les horreurs d'un siège, elle dira +comme au temps de d'Urfé ou de Mme Durand: «Les cornemuses devinrent +muettes; on n'entendit plus que le bruit des armes et des trompettes +belliqueuses. Les jeunes filles redoutaient de rencontrer ces militaires +épars dans les champs trop souvent dévastés par eux! mais, émues et +curieuses, elles se cachaient pour les voir, et elles admiraient en secret +leur bonne mine, l'assurance et la fierté de leur maintien. _Elles les +comparaient aux villageois, et plus d'un pâtre eut à se plaindre de celle +qu'il aimait_.»(_Siège de La Rochelle_, page 200.) Faut-il ajouter que +l'oeuvre de Mme de Genlis abonde en traits de cette force? + +Et pourtant, malgré ces énormes, ces insupportables et irritants défauts, +un des caractères, pas le plus important, mais un des caractères du roman +historique subsiste dans les oeuvres du groupe. Ce n'est jamais l'époque +contemporaine, assez rarement les temps modernes, presque toujours au +contraire les siècles passés, que ces romanciers choisissent pour encadrer +leurs scènes. L'évocation de civilisations lointaines, de sociétés +différentes ou disparues, même quand l'évocation est ridiculement fausse, +ne laisse pas d'exhaler comme un vague parfum de poésie. Doucement +sollicitée, l'imagination continue ce que l'écrivain a tant bien que mal +commencé. Tous ces romains et ces druides, ces Perses et ces Assyriens, +ces Gaulois et ces Arabes, dépaysent agréablement le lecteur, quoi qu'il +en ait, et il flotte sur l'oeuvre une espèce de clair-obscur, dont le +romantisme devait sentir l'attirante puissance. En appliquant donc, même +inconsciemment, un des principes du roman historique, c'était une espèce +d'ébauche que ces pauvres écrivains donnaient du genre encore à naître. +Ils méritent en conséquence de n'être pas complètement oubliés; et c'est +tout ce qu'il importait de constater ici. + + + + +CHAPITRE II + +Le courant réaliste. + + +La nécessité d'obéir aux aspirations de l'époque et de se conformer, du +moins mal possible, à l'idéal littéraire d'alors, avait dicté aux auteurs +du premier groupe le choix de leurs sujets. Les mêmes raisons imposèrent +aux écrivains de celui-ci la matière de leurs romans et leur mode +d'exécution. + +Vers la fin du XVIIe siècle, les théories de l'école de 1660 ont +momentanément triomphé. C'en est fait des longs récits à la Scudéry. Les +attaques répétées de Molière, les succès éclatants de Racine, surtout les +inépuisables et mordantes railleries de Boileau, en ont eu raison. Et les +_Almahide_, les _Célinte_, les _Princesse de Clèves_, c'est-à-dire d'assez +courtes nouvelles, remplacent désormais les prolixes _Artamène_ ou les +interminables _Cléopâtre_. La vogue des «caractères» et des «portraits», +l'influence du théâtre comique favorisent encore un changement auquel les +_Mémoires_ d'autre part n'ont pas médiocrement contribué. Cette évolution +du goût, le roman ne pouvait pas ne pas la suivre. Il a abandonné +l'imaginaire ou l'invraisemblable pour des réalités précises, laissé la +légende ou l'histoire trop reculée pour des époques voisines et donc assez +bien connues; il a enfin, si le mot n'est pas trop ambitieux, changé +d'esthétique. Le genre n'y perdait pas; et il n'est pas malaisé d'établir +que le futur roman historique y trouvait particulièrement son compte. + +Aux écrivains dont nous avons parlé jusqu'ici, il manquait non le +sentiment profond de l'histoire,--la littérature devait en attendre +jusqu'au XIXe siècle les premières manifestations,--mais le souci et comme +le sens de la simple exactitude. Rien n'y préparait comme de choisir pour +héros des personnages contemporains. Car alors l'imagination, toujours +prête à s'emporter chez un romancier, est nécessairement tenue en bride. +Le moins avisé des lecteurs peut comparer le modèle à la copie, le +portrait à l'original; et il est fatal que cette facilité de vérification +règle et contienne la main du peintre. + +Non qu'on doive s'attendre à ne plus rencontrer que vérité absolue: la +chose fut toujours rare à l'étalage d'un romancier, surtout s'il se pique +de n'écrire que des romans historiques; et ne faut-il pas toujours compter +avec la malignité humaine, principalement quand c'est sur des +contemporains qu'elle a occasion de s'exercer? Il y aura donc des +médisances et des calomnies, des indiscrétions ou des commérages, +c'est-à-dire des infidélités. Mais, outre que nous y trouvons justement +l'écho assez souvent fidèle de ce que les intérêts ou les passions ont pu +faire penser, de leur vivant même, des personnages historiques, l'écrivain +sera tenu de ne pas trop s'écarter d'une certaine vérité générale, dont +les romanciers du groupe précédent n'avaient soupçonné ni la nécessité, ni +même l'existence. Les héros des Courtilz de Sandras, des Hamilton et des +Prévost sont des prodiges de vérité par comparaison avec les +invraisemblables fantoches des La Calprenède ou des Scudéry. + +Voici Mazarin. La psychologie du cauteleux italien ne sera sans doute ni +bien raffinée, ni bien profonde: Courtilz de Sandras n'a que de très +lointains rapports avec l'auteur de _Britannicus_ ou de _Mithridate_. Mais +comme les récits légers et malicieux de nos conteurs dégagent et fixent +avec netteté les traits essentiels, ceux qui ont dû surtout faire +impression sur les hommes d'alors! Il est «fin et adroit», fier d'ailleurs +de son habileté et de sa souplesse: «en matière de ruse et de fourberie il +eût été bien fâché de le céder à aucun», mais incapable de résister en +face, surtout quand on lui parle d'un certain ton: «il ne falloit que +montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit», «ma fermeté le fit +taire; il falloit lui contredire pour gagner sa cause avec lui»;--d'une +avarice encore plus remarquable: «il étoit tenant comme un Juif quand il y +alloit de son intérêt»; son premier soin, une fois ministre, est d'établir +des jeux, on devine dans quel but: «il n'en vouloit point à la vie de +personne, il n'en vouloit qu'à leur bourse et il n'y eut point de finesse +qu'il ne mit en oeuvre pour remplir la sienne»;--flatteur excessif avec +ceux qu'il redoute ou qu'il a intérêt à ménager, et d'une impertinence +méprisante avec ses inférieurs, ces deux défauts rendus encore plus +piquants par son zézaiement d'Italien: «Monsieur le Prince, lui dit-il +d'abord qu'il le vit, que fairont les Espagnols dorénavant, vous qui touez +plous de monde vous seul que ne fait oune armée?» Devant tant de bassesse, +le probe et scrupuleux d'Artagnan ne peut éprouver que du mépris: «il lui +dit encore quantité de momeries qui eussent été bien mieux dans la bouche +d'un baladin que dans celle d'un ministre d'État.» Mais le susceptible et +chatouilleux mousquetaire en entendra bien d'autres. «Artagnan, jou ne +counouissois pas les François avant que de les gouverner, mais les +Espagnols ont grande raison de les appeler Gavaches: il n'y a rien qu'on +ne leur fasse faire pour de l'argent». Faites aussi la part de la hâblerie +gasconne et de l'antipathie que l'avarice sordide du cardinal devait +inspirer à la folle insouciance de notre mousquetaire: n'avez-vous point +là l'impression exacte qu'ont dû éprouver les contemporains? + +Les personnages ne sont pas seuls à avoir plus de vérité; c'est dans un +milieu réel que ces êtres réels vivent et s'agitent. + +Voyez par exemple, toujours chez Courtilz de Sandras, le monde turbulent +et aventureux, un peu fou, mais si brillant, de la Fronde: Conti qui se +révolte, les intrigues du Coadjuteur, «la fille aînée du duc d'Orléans, +qui étoit une Princesse plus propre à porter un justaucorps qu'une jupe», +et les soeurs Mancini, avec toutes les ambitions dont elles sont le +centre. Le spectacle de la rue n'est ni moins bigarré, ni moins amusant: +bretteurs et duellistes, mousquetaires ou «mouches» du lieutenant de +police, femmes masquées et cavaliers qui se glissent à des rendez-vous +furtifs, la rapière au côté et le pistolet à la ceinture, comme s'ils +allaient au camp ou à la parade; un bruit, une agitation, un fourmillement +à donner le vertige, et par-dessus tout, une bonne humeur largement +épandue, une gaîté insouciante et folle, et comme une hâte fébrile de +cueillir toutes les émotions et d'épuiser tous les plaisirs. Cependant +Turenne et Vauban font la guerre, mais ce n'est pas à Cyrus ou au prince +Constance qu'ils ont demandé des leçons de stratégie, et les soldats +qu'ils mènent à la bataille ne ressemblent guère à ceux de «Faramond». Ils +ont maraudé la veille, ils marauderont le lendemain et s'oublieront à des +orgies violentes et brutales, sauf à retrouver leur belle et fringante +allure quand il faudra défiler devant le roi ou le général, et leur +entraînante bravoure au feu, devant l'ennemi. Vraiment et de toutes parts, +c'est une époque entière qui ressuscite dans sa complexité touffue et dans +sa réalité distincte. Et il y a plus encore de vérité chez Hamilton et +l'abbé Prévost que chez Courtilz de Sandras. + +Ainsi se tissait entre leurs mains la trame elle-même du roman historique. +Le genre n'existait pas encore, du moins avait-il enfin la possibilité +d'exister. + +Ils lui rendaient encore un service presque aussi signalé en rejetant à +l'arrière-plan les personnages historiques, au lieu de leur laisser +occuper comme autrefois le devant de la scène. C'était remédier à l'un des +plus graves inconvénients de l'ancienne méthode. Le rôle des personnages +réduit, les occasions de mentir à leur caractère étaient réduites du même +coup. On gagne rarement à être bavard: cette discrétion forcée leur +épargna bon nombre de ces étranges invraisemblances que se permettaient +leurs prédécesseurs; et quant aux incroyables sottises de Baudricourt ou +de Richard, ni Mazarin ni Charles II n'avaient même plus le temps de les +commettre. Les commettraient-ils d'ailleurs, la faute n'a pas la même +importance: des personnages secondaires peuvent se permettre ce qu'on +refusera toujours à des protagonistes. + +Avec la composition et la perspective, le ton général devait aussi +changer: nouvelle conséquence, et pas des moins importantes. Si c'est bien +d'Artagnan ou Grammont, Cleveland ou cet excellent doyen de Killerine qui +mènent le roman, il est de toute nécessité qu'ils lui imposent leurs +façons et leurs habitudes de langage; d'autant qu'ils sont toujours en +scène et qu'ils nous font eux-mêmes le récit de leurs aventures. A passer +par leur jugement particulier, les personnages historiques subissaient des +transformations particulières: à parler par leur bouche, ils devront +contracter les habitudes de parole de leurs interprètes; et cela va plus +loin qu'on ne pense. Tant que le protagoniste sera un comte ou un +vénérable ecclésiastique anglais, le ton général, sous la gravité +mélancolique et passionnée de l'un comme sous l'humeur piquante et enjouée +de l'autre, gardera de la tenue et de la distinction, et nous n'entendrons +que le langage des honnêtes gens. Mais si c'est un laquais, un +mousquetaire ou un agent secret du lieutenant de police, on peut +s'attendre à de belles irrévérences. Ce sera la liberté gaillarde du corps +de garde ou la trivialité cynique de l'antichambre. On a vu le langage que +d'Artagnan prête à Mazarin: le comte de Rochefort aura à peine plus +d'égards pour Richelieu. + +Quelle nouveauté! ou plutôt quel scandale! La nouveauté, il est vrai, ne +fut guère suivie tout d'abord. Longtemps encore cette langue imagée et +savoureuse, triviale mais forte, pleine de dictons et de proverbes +expressifs sinon raffinés, abondante en énergiques métaphores populacières, +la langue enfin de nos vieux conteurs gaulois, ne sera qu'au service de +la valetaille et des laquais, des Mme Dutour et des Gil Blas; et les +princes et les rois continueront à parler comme leurs ancêtres Cyrus et +Pharamond, Auguste ou Mithridate. Mais un temps viendra où, au nom même +d'une vérité plus générale et plus humaine, ils renonceront les premiers à +cette noblesse de convention et trouveront surannées les lois de +l'étiquette; on leur prêtera des propos de valets, et des duchesses et des +reines parleront comme des chambrières; ce qui n'était que l'exception en +1700 deviendra à peu près la règle vers 1830. Walter Scott et Victor Hugo, +Paul Lacroix et Roger de Beauvoir, Eugène Sue et Frédéric Soulié,--pour ne +rien dire d'Alexandre Dumas,--avaient eu au moins un prédécesseur. + +Cependant, malgré l'importance de ce groupe dans l'organisation du roman +historique, et quelque féconde qu'ait été son influence, il manquait +encore au genre à venir son élément essentiel, un des plus importants +aussi dans l'histoire et l'esthétique du romantisme: le cadre ou la +couleur locale. Dans les romans de Sandras et de Prevost, le milieu existe; +mais il n'est guère que la description d'une époque à peu près +contemporaine. Au contraire, la reconstitution du passé, dans la vérité au +moins relative de ses apparences multiples et mouvantes, voilà l'oeuvre de +la couleur locale. Deux conditions étaient nécessaires pour qu'elle fût +possible. + +Il fallait d'abord s'apercevoir de cette vérité fort simple,--si simple en +effet qu'il n'en a fallu attendre que jusqu'au XIXe siècle la première +expression--: que le passé est le passé et doit rester le passé, et donc +qu'il est ridicule de le travestir à la dernière mode contemporaine; il +fallait avoir le sentiment profond des différences profondes de l'humanité +aux diverses étapes de son développement; d'un mot, il fallait comprendre +véritablement l'histoire. C'est une gloire qui fut réservée à +Chateaubriand. + +Il fallait de plus qu'il se fût accompli toute une révolution et comme un +déplacement total d'intérêt dans la littérature; qu'elle eût renoncé à ses +plus chères habitudes de ne vouloir connaître que le dedans, pour prêter +quelque attention au dehors; qu'elle devint enfin un peu moins +psychologique et un peu plus pittoresque. De cette révolution ou plutôt de +cette évolution, Chateaubriand reste le principal ouvrier. Nul doute que, +s'il en avait eu l'ambition, son magnifique génie n'eût donné le premier +modèle du nouveau genre, puisqu'il en avait créé l'atmosphère et comme la +raison d'être. Il faut donc l'étudier et nous arriverons ainsi jusqu'au +seuil du romantisme, notre véritable sujet. + + + + +CHAPITRE III + +Le courant pittoresque. + + +Que le sentiment profond de l'histoire ait inspiré à Chateaubriand des +pages incomparables, d'une nouveauté si originale et si forte qu'elles +furent une révélation, c'est une vérité solidement établie. Nous sommes +loin de Mézeray et de ses commencements timides de descriptions, et encore +plus loin des récits décharnés, morts,--et inexacts,--de Velly et des +autres. L'intelligence a tout pénétré, tout expliqué, tout fait revivre. +Voici enfin des Barbares qui parlent et agissent comme des Barbares, qui +en ont l'âme et les sentiments, comme ils osent en avoir la physionomie et +le costume. Au lieu de s'occuper à des bouts-rimés, les compagnons de +Pharamond entonnent le bardit; et leurs femmes, peu curieuses des +subtilités sentimentales de la carte de Tendre, encouragent leurs maris au +combat, aussi vaillantes et plus farouches que leurs farouches époux. +Voici enfin une Grecque, Cymodocée, qui n'a pas oublié, pour je ne sais +quelles plates élégances et quel jargon prétentieux, le divin langage des +Muses helléniques; un prêtre d'Homère dont la parole est aussi nombreuse +et pressée que celle de l'harmonieux Nestor; et en regard de cette douceur +et de cette mollesse païennes, le beau contraste que forment la gravité +simple et l'onction de l'évêque Cyrille et du vieux Lasthénès! + +Ce n'est pas à dire que Chateaubriand ait inventé la couleur locale. Car +enfin, on la connaissait avant lui; et l'on en peut signaler, dans notre +littérature, de curieuses et même d'assez heureuses applications. Qui le +croirait? Il y a de la couleur locale dans l'_Astrée!_ On y lit +fréquemment: «Elle était dans son âge tendre, n'ayant point encore passé +un demi-siècle;» ce qui veut dire qu'elle avait à peu près quinze ans, le +siècle gaulois n'étant que de trente ans. On peut y voir encore une +requête curieuse écrite au Sénat de Massalie par Olymbre et Ursace, qui +demandent la permission de se tuer, «souvenir très historique d'une +disposition particulière à la législation massaliote.» + +Voilà qui n'est pas déjà si mal: il y a mieux encore. Le grand prêtre +Mirzéma ne se donne jamais que comme «indigne archichutti des sacrés +tlamacazques»; et des dervis chantent à l'enterrement d'un pirate: +«Iahilac Nillala Mchemet ressullaha tungari hisberemberae.»--Cette formule +épistolaire et ce langage de mamamouchi sont, à n'en pas douter, de +quelque disciple intransigeant et naïf de Théophile Gautier ou de Gustave +Flaubert?--La vérité est qu'on peut les lire dans le _Polexandre_ (I, 401), +tout à côté des noms parfaitement exotiques de Culhuacan, d'Iztacpalam et +de Tlacopan. + +On pourrait multiplier les exemples, faire remarquer qu'il y a dans _Gil +Blas_ des pages dont on a pu dire qu'elles étaient trop espagnoles pour +avoir été écrites par un français, et signaler chez l'abbé Prévost des +scènes d'un exotisme digne _d'Atala_: ce n'en est pas moins avec +Chateaubriand que le règne du pittoresque commence. Seul l'auteur des +_Martyrs_ a su appliquer la couleur locale avec une sûreté incomparable, +avec conscience et volonté; et c'est bien lui qui l'a fait véritablement +entrer dans la littérature. Les conséquences devaient en être +considérables. + +Jusqu'alors les écrivains n'avaient voulu peindre que l'_homme_, isolé des +circonstances et des milieux qui peuvent modifier ses manières de penser +et de sentir: Chateaubriand, au contraire, c'est _des hommes_ qu'il +prétend donner une image fidèle, avec toutes les différences que la race, +le climat, le degré de civilisation ont apportées dans la constitution +intime de leur intelligence et de leur coeur. Le point de vue était aussi +différent que possible: les peintures ne devaient guère se ressembler. + +Trois ouvrages, d'inégal mérite au point de vue qui nous occupe, furent +les manifestations de cet art nouveau: les _Natchez_, les _Martyrs_ et le +_Dernier Abencerage_. Nous ne retiendrons que le plus important, les +_Martyrs_. + +Ils sont bien curieux et bien significatifs à cet égard. Tout ce qui doit +établir, soutenir, prouver l'idée essentielle de l'oeuvre: que le +christianisme a sur le paganisme toutes les supériorités morales, tout +cela est assez faible, pour ne rien dire de plus. Ce qu'un apologiste de +race, un Pascal ou un Bossuet, aurait saisi tout d'abord d'une étreinte +vigoureuse et passionnée, Chateaubriand, par inadvertance ou impuissance, +le laisse glisser hors de ses prises. Au contraire, tout ce qui est +intelligence historique, divination et résurrection du monde antique, ses +moeurs et ses costumes, ses coutumes et ses lois, les voluptueuses cités +païennes aussi bien que les mystérieuses forêts gauloises toutes +frissonnantes d'horreur sacrée: le prestigieux enchanteur a tout évoqué, +tout fait revivre. C'est comme un monde nouveau qui lentement se lève +devant les yeux éblouis, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer +dans ces tableaux, ou de leur vérité profonde, ou de leur prodigieuse +variété. Le voilà bien, cette fois, le _cadre_, si profondément dédaigné +jusqu'alors qu'on n'en sentait même pas la nécessité! Les personnages sont +enfin _situés_. Le temps qui les a vus naître, les habitudes et les moeurs +qui les ont formés, les paysages qu'ils ont eus sous les yeux, rien n'est +oublié de ce qui peut nous faire comprendre et surtout nous faire voir, +non plus les traits d'humanité générale par lesquels Eudore et Cymodocée, +Hiéroclès ou Lasthénès se ressemblent, mais, au contraire, les différences +particulières que le culte d'Homère et celui de Jésus ont gravées dans +l'âme des jeunes époux martyrs, et qui ont creusé un abîme entre le père +d'Eudore et le vil ministre de Dioclétien. + +Aussi bien jamais écrivain ne fut plus merveilleusement servi par les +impuissances mêmes de son génie; et, à la lettre, l'étendue de ce talent +vient ici de ses limites, comme sa force de ses faiblesses. D'une +incapacité radicale à se figurer d'autres âmes que la sienne, +essentiellement inhabile à l'analyse psychologique qui ne s'exercerait pas +sur Chaclas, Eudore ou René, c'est-à-dire sur le vicomte François de +Chateaubriand en personne; d'une imagination au contraire admirablement +organisée pour voir les choses avec «l'ivresse de les voir», il semble +avoir été créé «par un décret nominatif de l'Eternel» pour donner à la +littérature française les pages qui lui manquaient encore, et pour opérer +la révolution d'où l'art moderne devait sortir, cet art qu'on pourrait +appeler pittoresque et extérieur par opposition à l'art classique fait +avant tout d'analyse et de psychologie. + +Les preuves en abondent dans son oeuvre, ou, pour mieux dire, c'est son +oeuvre tout entière qui en est la preuve. Que connaissons-nous exactement +de l'âme de Cymodocée ou de Velléda? Sans doute l'auteur nous expose les +craintes et les troubles de leur jeune coeur, plus ignorés et plus naïfs +chez la douce fille d'Homère, plus impétueux et plus conscients chez +l'inquiétante prêtresse de Teutatès. Mais est-ce bien par les différences +de leurs sentiments que nous les distinguons, comme Hermione d'Iphigénie +ou Monime de Roxane? N'est-ce point plutôt par l'extérieur, par l'image +ineffaçable que nous laisse leur première apparition? Et comme cette +première apparition est déterminée, précisée, rendue inoubliable par +toutes les circonstances qui l'accompagnent, costume ou paysage! C'est, +sous le ciel harmonieux de la Grèce et dans une nuit aux ombres légères et +transparentes, Cymodocée à la tête de ses compagnes, chantant un hymne à +la Vierge Blanche; et c'est Velléda sur le lac labouré par l'ouragan ou +sur la lande de fougère et de mousse, au milieu des dolmens et de +l'horreur mystérieuse d'une forêt gauloise. A peine l'artiste a-t-il +esquissé la physionomie de ses deux héroïnes: elles n'en sont pas moins +nettes cependant, et cette netteté vient des harmonies douces ou violentes, +tempérées ou grandioses, parmi lesquelles le grand peintre nous les a +montrées tout d'abord. + +Puisque l'art de Chateaubriand est avant tout pittoresque et extérieur, +son vrai triomphe sera dans la description. Ce fut la radieuse nouveauté +des _Martyrs_. «Le Colysée formidable, les catacombes pleines d'une +horreur sacrée, la Messénie rêveuse et douce, éclairée d'une lune de +Virgile, les horizons bas et plats de la Germanie, le camp romain grave et +triste, la prison chrétienne frémissante de l'ivresse du martyre, la plèbe +romaine aux clameurs sourdes poussant au pied du tribunal ses remous +terribles; et le lac hanté, inquiétant et sombre, dans la forêt +druidique[5]»: que de pages présentes à toutes les mémoires, nous allions +dire à tous les yeux! + +[Note 5: Faguet, _Études sur le XIXe siècle_.] + +Voici encore Naples et sa plage voluptueuse, et son paysage plus suave et +plus frais que «des fleurs et des fruits humides de rosée»; Jérusalem +aride, désolée et triste au milieu des cyprès, des aloès et des nopals, +et ses pauvres masures «pareilles à des sépulcres blanchis»; et tout cela +vu avec la netteté, rendu avec la sûreté incomparable du «maître des +peintres». + +S'agit-il d'animer à la fois et les pays et les hommes qui y ont autrefois +vécu, le génie de Chateaubriand est plus prestigieux encore. Quel tableau +que celui de la bataille du sixième livre des _Martyrs!_ C'est comme la +description d'un témoin oculaire qui aurait été le plus merveilleux des +artistes. Tout y est pittoresque et tout y est vivant. Inutile sans doute +d'en rien citer: la page est dans toutes les mémoires. + +Mais ce qu'il ne faut pas se lasser de faire remarquer, c'est l'éclatante +nouveauté du tableau. Cette fois c'était bien la couleur locale, avec ce +qu'elle peut avoir de plus précis pour l'esprit et de plus chatoyant pour +l'imagination; et Chateaubriand tissait ainsi, et de façon définitive, la +toile de fond du roman historique, s'il est vrai, comme le veut une +spirituelle définition, que le roman historique ne soit que «l'art de +faire mouvoir des personnages faux dans un décor à peu près exact[6].» + +[Note 6: G. Renard, _Nouvelle Revue_, tome XXXV, p. 704, 1885.] + +De telles nouveautés devaient être un jour singulièrement fécondes: elles +ne réussirent d'abord qu'à susciter Marchangy, le symbole même des fades +élégances et de la platitude emphatique, et un des plus parfaits exemples +qu'en littérature les intentions ne suffisent pas. La _Gaule poétique_[7] +est une merveille d'application et de bonne volonté: c'est un témoignage +plus magnifique encore de radicale impuissance, une série d'essais qui +restent stériles et qui avortent. Le malheureux! Cette matière si nouvelle, +que Chateaubriand venait de découvrir, ne recommande-t-il pas de la +couler dans les anciens moules du plus orthodoxe et du plus pur +classicisme? Des règnes de François Ier et de Henri IV, on ferait «un +nouveau genre d'épopée héroïque, facétieuse et familière»; et dans +l'histoire des successeurs de Clovis, «la cantate, l'hymne, le dithyrambe, +l'ode, l'héroïde, trouveraient des sujets inspirateurs!» Il est difficile +sans doute de pousser plus loin la naïveté et l'inintelligence. + +[Note 7: Le titre complet de l'ouvrage est: _la Gaule poétique ou +l'Histoire de France considérée dans ses rapports avec la poésie, +l'éloquence et les beaux-arts._ Il parut en 1813.] + +C'est qu'aussi bien les temps n'étaient pas encore accomplis et que, pour +faire porter tous leurs fruits aux nouveautés des _Martyrs_, il était +besoin d'une autre influence et d'un autre écrivain. Il fallait un homme +qui dès sa plus tendre enfance fût familier avec l'histoire et avec tout +ce côté poétique de l'histoire, mêlé de faussetés et de vérités, qui forme +le trésor de la légende; pour qui la vie passée, avec le pêle-mêle de ses +menus détails et pratiques et coutumes ordinaires, fût aussi réelle, aussi +vivante que le présent; dont l'imagination fût naturellement tournée vers +l'archéologie et qui éprouvât vivement pour lui-même, afin de le faire +mieux partager aux autres, le charme particulier que dégagent les choses +disparues, vieux castels et vieilles armures; un homme enfin capable de +traduire toutes ces choses dans un récit plus alerte que savant, plus +enjoué que majestueux, et avec la seule ambition d'intéresser par la +vérité savoureuse de ses peintures. Il vint, mais il naquit de l'autre +côté du détroit, et ce fut Walter Scott. + + + + +CHAPITRE IV + +Le roman historique dans Walter Scott. + + +Jamais écrivain ne fut mieux préparé au rôle glorieux qu'il allait +remplir. La nature l'avait créé conteur: de très bonne heure son goût et +les circonstances le firent antiquaire. Des nombreux témoignages de ses +biographes, et surtout de ses aveux personnels, il apparaît clairement que +le présent ne l'a jamais intéressé que comme représentatif du passé, et +que c'est au passé que sont toujours allées ses préférences. Les siècles +précédents lui sont aussi familiers, plus familiers peut-être que son +époque même, et il s'oriente dans ces temps reculés comme s'il y avait +réellement vécu. + +Les «récits aventureux et féodaux» et tout ce qui a trait «aux chevaliers +errants», voilà ce qui le passionne, et au fond c'est la seule chose qu'il +ait jamais aimée. Un paysage ne l'intéresse que par les souvenirs qu'il +évoque, et, à ses yeux, un site n'est pittoresque et digne d'attention +qu'autant qu'il a servi de cadre à une scène historique, et qu'autrefois +il s'est passé là quelque chose. Mme de Staël disait qu'elle n'ouvrirait +pas sa fenêtre pour voir le golfe de Naples, et qu'elle ferait des lieues +pour entendre la conversation d'un homme d'esprit: Walter Scott, en voyage, +aurait peut-être hésité à changer son itinéraire pour un paysage qui +n'aurait eu à lui offrir que le spectacle de ses seules beautés naturelles, +au lieu que la plus insignifiante des ruines, pourvu qu'elle fût +authentique, et il s'y connaissait, le remplissait d'émotion. «On n'avait +qu'à me montrer un vieux château, un champ de bataille; j'étais tout de +suite chez moi, je le remplissais de ses combattants avec leur costume +propre, j'entraînais mes auditeurs par l'enthousiasme de mes +descriptions.» Quand la fortune lui fut venue avec la gloire, il +s'empressa de faire d'Abbotsford une espèce de manoir féodal; il y +recevait la foule de ses admirateurs, comme un seigneur des temps +antiques. Ainsi se réalisait son rêve intime, et il avait alors, ou à peu +près, l'illusion d'être enfin redevenu le vrai contemporain de ses héros, +--qui aussi bien n'ont jamais cessé d'être pour lui des +contemporains. + +Et ce vif sentiment des choses mortes ou à peu près disparues n'était pas +chez le baronnet caprice léger de poète ou fantaisie passagère d'artiste. +Il ne se contentait pas de goûter profondément tout ce qui était gothique +et lointain: la connaissance qu'il en avait était aussi exacte qu'étendue. +Il a commencé jeune à dévorer des bibliothèques, et il a toujours continué +à les retenir. D'une curiosité infatigable, constamment en quête et +furetant, il apprenait sans cesse et avec le rare privilège de ne jamais +oublier ce qu'il avait une fois appris. Sa mémoire est inépuisable; à +propos de tout et sur tout elle lui fournit d'interminables séries +d'anecdotes. Les hôtes d'Abbotsford en sont émerveillés et crient au +prodige. Devant leur attention stupéfaite, il est capable de faire défiler +en quelques heures les spectacles les plus différents et les évocations +les plus dissemblables. Jamais d'erreur ou même de confusion: chaque +souvenir est marqué des traits qui lui appartiennent en propre, précis et +significatifs. Compagnons de Richard ou contemporains de Louis XI, +highlanders ou chevaliers de la Croisade, comtes normands ou porchers +saxons, joyeux outlaws ou fiers archers de la garde écossaise, tous vivent +et surtout tous se distinguent. Le magicien qui les ressuscite est le plus +exact, le plus informé, le plus minutieux des antiquaires. Il pourrait +presque dire où a été trempé leur poignard et quel ouvrier a forgé leur +cotte de mailles. Sa vie a été employée à peu près tout entière à faire +ainsi provision de vieux souvenirs; car sa mémoire, comme son imagination, +est tournée complètement vers le passé et retient surtout les choses qui +ont comme un parfum d'archéologie. Ce n'est pas en artiste ou en +dilettante qu'il a lu ou voyagé, c'est, avant tout en antiquaire. Il en a +l'ardeur, le flair, les scrupules. Il en a plus encore la sûreté et +l'érudition. C'est ce qui l'a mis en mesure, car sa facilité tient du +prodige, d'improviser aussi aisément un roman sur l'époque de Louis XI ou +celle des Croisades, que sur l'Écosse moderne. Il en portait dans sa +mémoire tous les éléments réunis d'avance. Ils y restaient comme canalisés, +n'attendant pour s'épancher au dehors qu'une occasion favorable. L'écluse +ouverte, ils coulaient abondamment, sans relâche, avec de gros +bouillonnements joyeux. Pour Walter Scott plus que pour tout autre +écrivain, créer ne fut jamais que se ressouvenir. + +Il avait donc les qualités essentielles pour briller dans le roman +historique; il ne pouvait pas ne pas en donner les premiers modèles, s'il +appliquait à traiter le genre toutes les ressources de sa merveilleuse +organisation. Or, depuis plus d'un demi-siècle, un irrésistible courant +poussait la littérature anglaise vers les choses du moyen âge. Horace +Walpole, Clara Reeve, Anne Radcliffe, d'autres encore, avaient mis le +gothique en honneur. Walter Scott en profita, mais comme savent profiter +les hommes de génie, et le roman historique put enfin exister. + +Qu'apportaient donc de si nouveau les «Waverley Novels»? + +Tout simplement, le roman historique y était traité pour lui-même, ce qui +veut dire qu'il n'allait pas avoir d'autre objet que de nous offrir des +diverses époques auxquelles il s'appliquerait une image aussi exacte que +possible, et que, de la fidélité de cette peinture, c'était tout l'intérêt +de l'oeuvre qui devait désormais sortir. La transformation était aussi +complète que possible; c'était même une véritable révolution. + +Dès l'instant que la description précise et, si possible, la résurrection +du passé, deviennent l'unique souci et l'ambition exclusive du romancier, +il suit d'abord, et nécessairement, que c'est d'une intrigue véritablement +historique que le récit tirera le meilleur de son pathétique et de sa +force. La question n'est plus maintenant de savoir après quelles +péripéties le jeune premier épousera la jeune première, et ce ne peut être +de l'analyse plus ou moins fade d'une passion plus ou moins superficielle +et banale que se préoccupe désormais l'écrivain. Il s'agit bien vraiment +des amours de Rosa Bradwardine et de Waverley, d'Isabelle et de Quentin +Durward, de lady Rowena et du chevalier Wilfrid! C'est l'Écosse elle-même +qui est en scène, avec les divisions intestines qui la travaillent, ses +crises régulières de loyalisme et ses révolutions périodiques pour le +rétablissement des Stuarts; c'est le duel entre le roi de France et le duc +de Bourgogne, entre un suzerain uniquement jaloux d'étendre son pouvoir et +un orgueilleux vassal impatient de toute dépendance; c'est enfin la lutte +entre un peuple opprimé et une race victorieuse, entre les Normands +envahisseurs et les Saxons qui ne se soumettent qu'en frémissant et le +coeur plein de rage. Et sans examiner si le conflit de deux provinces ou +de deux nations n'est pas plus passionnant que le conflit d'intérêts +particuliers et si même le drame n'y gagne pas une grandeur singulière, ce +qu'il faut faire remarquer, c'est que l'histoire n'est plus un fardeau +gênant, qui alourdit le récit et dont il convient de se débarrasser au +plus vite dans deux ou trois chapitres préliminaires; que tout au +contraire l'auteur en porte allègrement le poids d'un bout à l'autre du +roman, si long qu'il puisse être; et que, loin de la dissimuler, il +l'étale, puisqu'enfin c'est elle qui soutient toutes les parties de +l'oeuvre, qui les anime, qui les explique. L'antique servante, si +dédaignée autrefois, est reine maintenant, et c'est sur toutes choses +qu'elle va étendre un empire à peu près absolu. + +Comme elle a transformé l'intrigue, elle va transformer les sentiments. De +personnels et particuliers qu'ils étaient toujours dans l'ancien roman +historique, ils deviennent pour ainsi dire généraux et publics. En +d'autres termes, ce ne sont plus les sentiments des personnages ou leurs +pensées propres qui nous intéressent, mais bien les sentiments et les +pensées de la collectivité qu'ils représentent et qu'ils résument. Roland +Graeme peut se désoler des inconstances apparentes et des inexplicables +caprices de Catherine: l'un et l'autre, ils sont plus et mieux que des +soupirants. Le charme qu'exerce autour d'elle Marie Stuart, l'irrésistible +attrait dont se sentent saisis ceux mêmes qui devraient être ses gardiens +et ses bourreaux et qui ne savent devenir que ses adorateurs, l'admiration +que tant d'esprit leur inspire, les terribles angoisses où les jettent +tant de folles et mordantes paroles, les dévouements absolus et fanatiques +de ses partisans, les jalousies farouches et les haines irréconciliables +de ses ennemis, voilà les sentiments que symbolisent les personnages de +l'_Abbé._ Ce sont moins des physionomies que des types, moins des +individus que des symboles. C'était à cela que devait nécessairement +aboutir le système, et _Ivanhoe_ va nous donner le plaisir d'en achever la +démonstration. + +Quelle est en effet la physionomie propre du vieux Cédric? En vérité, il +n'en a pas, et nul besoin ne s'imposait au romancier de lui en donner une. +N'est-il donc pas assez caractérisé par l'esprit d'indépendance et le +loyalisme des vieux thanes saxons qu'il représente? Il est «impétueux et +irascible», nous dit-on, mais ce doit être à cause de Hastings et de ses +terribles conséquences. Tant d'insolences, de vexations et de brigandages +commis par les oppresseurs et restés impunis, ont agi continuellement +comme un ferment sur son âme et l'ont depuis bien longtemps aigrie et +empoisonnée. Regardez-le pour l'instant, dans la grande salle de +Rothervood, sur un des fauteuils plus élevés que les autres chaises, +donner des signes visibles d'impatience et de mauvaise humeur. Le souper +n'est pas servi; mais surtout lady Rowena vient à peine de rentrer; elle a +été mouillée par l'orage, et lady Rowena est du précieux, de l'inestimable +sang royal saxon! Puis, on est sans nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, +qu'un Normand pourrait avoir volés:--nous sommes en Angleterre et en +plein XIIe siècle--. Le bouffon Wamba non plus n'est pas de retour; et le +vieux Cédric est à jeun depuis midi. L'échanson Oswald lui fait timidement +observer qu'il n'est pas si tard, qu'une heure à peine s'est écoulée +depuis la sonnerie du couvre-feu. Le nom et la chose sont d'origine +normande: l'irascible Franklin éclate: «Que le diable emporte le +couvre-feu, le tyrannique Bâtard qui l'a institué, ainsi que l'esclave +sans coeur qui le nomme, avec une langue saxonne, à une oreille saxonne!» +Vous sentez si la fibre nationale est chatouilleuse. Et le mot +malencontreux fait affluer les réflexions amères: «Le couvre-feu! oui, le +couvre-feu, qui force les honnêtes gens à éteindre leurs lumières, afin +que les voleurs et les bandits puissent travailler dans les ténèbres», etc. + +Amour passionné de tout ce qui est saxon et haine aveugle pour tout ce qui +est normand; mépris intraitable de l'étranger usurpateur et fidélité +intransigeante aux derniers rejetons de ses rois légitimes; instinct de +révolte sans cesse frémissant et toujours prêt à faire explosion, et vague +conscience que tout effort est inutile et que les plus furieux accès de +rage sont condamnés à rester à tout jamais impuissants: voilà tout Cédric. +C'est mieux qu'un caractère de roman: c'est un type et un type +essentiellement historique. En lui revit toute la race des franklins qui, +avec indignation et fureur, ont obstinément repoussé la conquête normande. +Cet homme est à lui seul toute une période de l'histoire sociale +d'Angleterre,--et un des plus beaux exemples des modifications profondes +que la nouvelle conception du romancier écossais apportait dans les +caractères des personnages et dans leurs passions. + +Car ce que nous venons de dire de Cédric peut s'appliquer aux autres +acteurs du drame, et toujours avec la même vérité, sinon avec le même +éclat. Aucun d'eux n'est simplement individuel; tous au contraire, ils +sont tous représentatifs avant toute chose. + +Front-de-Boeuf, de Bracy et tous les courtisans du prince Jean incarnent, +avec des nuances diverses, les vainqueurs insolents et les spoliateurs +impertinents ou tyranniques. L'Église n'est pas moins nettement +caractérisée que la Noblesse. C'est le prieur Aymer, abbé de Jorvaulx, +coquet, mondain et galant, ne s'imposant que dans son abbaye le _lac dulce_ +ou le _lac acidum_, mais hors de son monastère répondant aux toasts avec de +l'excellent vin, et «laissant la liqueur plus faible à son frère lai». +C'est encore le templier Brian de Bois-Guilbert, brutal, insolent, +débauché, cynique et athée. C'est enfin Frère Tuck, le plus joyeux des +joyeux moines d'autrefois, qu'on dirait échappé du livre de Rabelais, le +vrai et digne frère de cet inoubliable Jehan des Entommeures, plus +intrépide à vider une bouteille en joyeuse compagnie et à jouer du bâton à +deux bouts qu'à dire son office et à chanter matines, cordial, exubérant, +d'une gaîté tonitruante, musclé comme un athlète, brave et adroit comme un +_outlaw_ et, pour peu qu'il ait bu, défiant avec un entrain irrésistible +le diable, les diablotins et tous les diables, «avec leurs queues courtes +ou longues». + +Au-dessous d'eux, la catégorie des persécutés, des faibles et des +opprimés: Rébecca, dont la surprenante beauté ne lui est qu'une source de +dangers continuels; son père, Isaac, méprisé, honni de tous, même des +esclaves, plus maltraité qu'un chien, et à qui des tortures arracheront +son or, s'il fait mine de le refuser à des exigences révoltantes +d'arbitraire et d'injustice; le porcher Gurth, serf de Cédric; son +compagnon d'esclavage, le pauvre fou Wamba, tous deux portant le collier +de servitude, tous deux dévoués à leurs maîtres jusqu'à affronter +simplement la mort pour eux. A côté et comme en marge de la société +régulière, Robin Hood et ses joyeux _outlaws_, vivant de leur chasse et +des voyageurs qu'ils détroussent; respectueux observateurs de la +discipline et du code particulier qui les gouverne, braves et fidèles, de +vrais chevaliers qui seraient des bandits... + +Mais quelque différence qui distingue ces personnages, ils se ressemblent +par un point particulier: ils ont tous, et singulièrement vivante et +expressive, la physionomie de la catégorie ou de la classe qu'ils +représentent, et leurs sentiments, leurs passions ou leurs intérêts sont +les intérêts, les passions et les sentiments de cette catégorie ou de +cette classe. Toute une société ressuscite ainsi sous nos yeux avec ses +groupes particuliers et leurs nuances distinctes. _Ivanhoe_ n'est que de +l'histoire en tableaux. + +Ainsi s'explique l'importance soudaine que prennent désormais dans le +roman ceux qu'il avait dédaignés jusque-là, les petits et les humbles et, +pour tout dire d'un mot, le peuple. C'est de tout côté, pour ainsi dire, +qu'il fait irruption. Le rôle du porcher Gurth est presque aussi +considérable que celui de son maître Cédric; le bouffon Wamba est aussi +souvent en scène que le templier, et Richard Coeur-de-Lion lui-même est +loin d'éclipser Robin Hood-Locksley et son digne compagnon d'armes, le +joyeux ermite de Copmanhurst. Puisqu'il s'agit de donner d'une société ou +d'une époque l'image la plus ressemblante et la plus complète possible, le +peintre devra nécessairement en évoquer tous les groupes et toutes les +classes, n'en laisser aucun dans l'ombre, mais les amener tous à la +lumière, et de préférence ceux où les passions et les mouvements +politiques ont des répercussions d'autant plus exactes et plus profondes +que rien ne vient altérer leur justesse ou entamer leur intégrité. + +Dans le roman historique ainsi constitué, on voit la place que doit +nécessairement occuper la couleur locale. Elle est tout, à la lettre, +puisque par définition elle constitue le roman lui-même. Nous venons de le +montrer pour les personnages. Il faut le faire voir maintenant pour le +milieu. La chose est facile, Walter Scott ayant apporté aux décors de ses +récits une attention particulière. Ce sont peut-être ses meilleures pages. + +Que de tableaux caractéristiques! que de scènes expressives! Pour ne pas +parler de ses peintures de l'Écosse, dont l'exactitude s'explique par +d'autres raisons, que de netteté et de relief, par exemple, dans la +description de cette brillante cour d'Elisabeth, monde bariolé, spirituel, +avide de plaisir, tout occupé de poésie et de fêtes dramatiques, encore +plus passionné pour l'intrigue, toujours affairé et joyeux! Et le terrible +contraste entre la cour de France et la cour de Bourgogne! Ici, +prodigalités, folies éblouissantes; là économie et épargne sordide; d'un +côté générosité, témérité, insouciance; de l'autre égoïsme, prudence, +calculs; chez le vassal, orgie et fêtes perpétuelles; chez le suzerain, +tristesse morne de prison et de sépulcre. Ainsi le milieu explique +toujours d'avance les personnages, et il les explique admirablement. + +Mais le plus beau témoignage qu'on en puisse apporter, c'est encore à ce +magnifique _Ivanhoe_ qu'il faut le demander. Tout le monde connaît la +forêt du premier chapitre. + + Le soleil se couchait sur une riche et gazonneuse clairière + de cette forêt...; des centaines de chênes aux larges têtes, + aux troncs ramassés, aux branches étendues, qui avaient peut-être + été témoins de la marche triomphale des soldats romains, + jetaient leurs rameaux robustes sur un épais tapis de la + plus délicieuse verdure. Dans quelques endroits, ils étaient + entremêlés de hêtres, de houx et de taillis de diverses essences, + si étroitement serrés, qu'ils interceptaient les rayons du soleil + couchant; sur d'autres points, ils s'isolaient, formant ces longues + avenues dans l'entrelacement desquelles le regard aime à s'égarer, + tandis que l'imagination les considère comme des sentiers menant + à des aspects d'une solitude plus sauvage encore. Ici, les rouges + rayons du soleil lançaient une lumière éparse et décolorée, qui + ruisselait sur les branches brisées et les troncs moussus + des arbres; là, ils illuminaient en brillantes fractions les + portions de terre jusqu'auxquelles ils se frayaient un chemin. + Un vaste espace ouvert, au milieu de cette clairière, paraissait + avoir été autrefois voué aux rites de la superstition des druides; + car, sur le sommet d'une éminence assez régulière pour paraître + élevée par la main des hommes, il existait encore une partie d'un + cercle de pierres rudes et frustes de colossales proportions[8]. + +[Note 8: Traduction A. Dumas.] + +N'est-ce pas l'évocation d'une splendide forêt féodale? S'il y a des +hommes, ils ne ressembleront sans doute pas à nos contemporains. + +Voici en effet le porcher Gurth, avec sa veste faite «de la peau tannée de +quelque animal, sur laquelle les poils avaient tout d'abord subsisté, mais +avaient été depuis usés en tant d'endroits qu'il eût été difficile de dire, +par les échantillons qui en restaient, à quel animal cette fourrure avait +appartenu»; ses sandales «assurées par des courroies de peau de sanglier», +son panier, sa corne de bélier, son couteau «à deux tranchants et à manche +de corne de daim», son épaisse chevelure aux touffes emmêlées «couleur de +rouille», et surtout son collier de cuivre soudé à son cou, avec +l'inscription: GURTH, FILS DE BEOWULPH, SERF-NÉ DE CÉDRIC DE ROTHERWOOD. + +L'accoutrement de son compagnon d'esclavage, le bouffon Wamba, n'est pas +moins caractéristique. Il a une veste qui fut jadis teinte en pourpre vif +et où l'on avait dessiné des ornements grotesques de diverses couleurs, un +manteau de drap cramoisi doublé de jaune vif, des bracelets en argent, et +un bonnet tout garni de sonnettes. De tels détails suffisent pour préciser +une époque. + +Voyez maintenant, en contraste et s'avançant dans la même clairière, +l'opulent cortège du prieur Aymer, la suite terrible du templier Brian de +Bois-Guilbert; entrez avec eux dans la vaste salle de Rotherwood, avec son +immense table de chêne formée de planches à peine dégrossies, son énorme +cheminée qui fume, son «parquet» fait «de terre mêlée de chaux, endurcie +par le tassement, comme on le voit souvent dans les aires de nos granges +modernes»: ne recevez-vous pas, et très nette, l'impression que ni les +hommes, ni les choses ne sont de notre temps, et n'est-ce point une scène +du moyen âge qui se lève devant votre imagination? + +Le roman historique est donc bien l'oeuvre de Scott. Il lui appartient au +même degré et au même titre que la tragédie à Corneille, la comédie à +Molière, la fable à La Fontaine. Genre incertain avant lui, indéterminé, +hybride, n'ayant qu'une existence précaire, s'il est vrai qu'il ait même +jamais existé, il vit désormais, il existe, et si bien, qu'il va croître +et pulluler extraordinairement. Sans doute, dans cette floraison subite et +magnifique, il faut faire la part des circonstances; ce rapide et plein +épanouissement s'explique, nous le verrons, par des causes plus générales +et plus profondes que le simple attrait de la nouveauté, si puissant qu'on +le suppose. Le succès n'en devait que mieux venir: il fut éclatant. + + * * * * * + + + + +LIVRE II + +LE ROMAN HISTORIQUE DE WALTER SCOTT ET LE ROMANTISME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Historique du succès de Walter Scott en France. + + +Ce fut plus qu'un succès: ce fut un engouement. Une génération tout +entière en demeura éblouie et séduite. «Modistes et duchesses», depuis le +simple peuple jusqu'à l'élite intellectuelle et artistique de la nation, +tout subit la fascination et le prestige. Jamais étranger n'avait été +populaire à ce point parmi nous; et même, de 1820 à 1830, aucun nom +français ne fut en France plus connu et glorieux. + +Ce n'est pas que le succès se soit imposé tout d'abord, et avec une +foudroyante rapidité. Les premiers articles qu'on lui consacre +(_Conservateur littéraire, Diable boiteux, Annales politiques, +morales et littéraires_) manquent d'enthousiasme. Assez rapidement +cependant, les éloges se font moins discrets. Vers 1817 le succès se +dessine; la popularité même commence; elle est complète dès 1820, et à +pleines voiles Walter Scott cingle vers la gloire. + +Ce ne sont plus désormais que comptes rendus dithyrambiques, ou peu s'en +faut: Walter Scott était un confrère, mais c'était un étranger. Le jeune +Victor Hugo donne l'exemple; il met délibérément l'Écossais au-dessus de +Lesage, déclare que tout ou presque tout est à admirer dans les «Waverley +Novels», et la plupart des journaux font comme le _Conservateur +littéraire_. + +Chaque nouveau roman est attendu avec une impatience fébrile, et on se +l'arrache dès son apparition. + + Du Walter Scott! du Walter Scott! Hâtez-vous, Messieurs, + et vous surtout, Mesdames; c'est du merveilleux, c'est du nouveau; + hâtez-vous! La première édition est épuisée, la seconde est retenue + d'avance, la troisième disparaîtra, à peine sortie de la presse. + Accourez, achetez; mauvais ou bon, qu'importe! sir Walter Scott + y a mis son nom, cela suffit... et vivent l'Angleterre et les + Anglais[9]! + +[Note 9: _L'Abeille_ (ancienne _Minerve littéraire_), III, 1821, p. 76.] + +C'est le moment où, dans la presse française, on ne parle vraiment plus +que du grand Écossais. + +Et comme de juste, le public est avide de détails sur son écrivain favori. +Amédée Pichot lui consacre une _Notice_,--d'ailleurs pleine +d'inexactitudes, et qu'il corrigera fort heureusement plus tard. On fait +le voyage d'Écosse pour voir le «grand Inconnu»[10]; Édimbourg devient un +pèlerinage littéraire, et si on a eu le bon-heur de rencontrer l'illustre +écrivain, on s'en retourne content, comme cet Espagnol qui n'était venu à +Rome que pour Tite-Live. + +[Note 10: Adolphe Blanqui, _Voyage d'un jeune Français en Angleterre et en +Écosse pendant l'automne de 1823_.] + +Rien de caractéristique à cet égard comme le _Voyage historique et +littéraire en Angleterre et en Écosse_, d'Amédée Pichot (1825); et c'est +bien le document le plus significatif de la réputation dont jouissait +alors chez nous le grand étranger. Le «voyageur» est intarissable de +détails sur son compte. Portrait physique, portrait moral, habitudes et +manies, rien n'est oublié de ce qui peut satisfaire une curiosité que l'on +devine insatiable. + +Mais tout le monde ne peut pas aller à Édimbourg, et il n'a été donné qu'à +quelques rares privilégiés de contempler une physionomie si vénérée: on +fera donc venir le buste du romancier à la mode. C'est le _Globe_ du 2 +décembre 1824 qui annonce l'heureuse nouvelle: «Le libraire Ch. +Gosselin... a fait venir de Londres le buste de sir Walter Scott... Ce +chef-d'oeuvre de statuaire méritait d'être copié en France, et M. Gosselin +vient d'ouvrir une souscription pour trente modèles en plâtre, +parfaitement conformes à l'original. Les dix premiers numéros sont +retenus...» Quand «l'original» se décidera à venir à Paris, ce sera un +événement public; sa maison ne désemplira pas de visiteurs; on se le +montrera du doigt dans la rue, et par instants l'admiration débordante +sera une espèce de délire. + +Les poètes accordent à ce propos leur lyre en son honneur. Un certain +Vander-Burch lui adresse une longue «Epître» où, à défaut de talent, il y +a de l'enthousiasme: _Si natura negat, facit_ admiratio _versum;_ et en +attendant d'imiter l'illustre Écossais à son tour, Cordellier-Delanoue le +célèbre en vers épileptiques: + + Salut, _Ivanhoé_! débris de la Croisade! + Honneur à toi! Salut, épopée! Iliade! + +Ce qui vaut mieux encore, dans ce concert universel d'éloges de graves et +scrupuleux savants font entendre leur voix. Raynouard vante ses mérites +d'exactitude; et sous la signature T.J. (Théodore Jouffroy), le _Globe_ +publie (1826-1827) des articles qui sont bien l'étude la plus fine et la +plus pénétrante qu'on ait faite, à cette époque, du talent du grand +romancier. + +Ce ne sont pas d'ailleurs et seulement les écrivains qui imitent le +glorieux étranger. De ses oeuvres, les musiciens tirent des sujets +d'opéras, et les peintres des sujets de tableaux[11]. Tout est «à la Walter +Scott», ameublements et costumes[12]. + +[Note 11: _Guy Mannering_ inspire la _Sorcière_ de Ducange; en 1827, les +Nouveautés jouent un _Caleb_; Soulié pense à mettre au théâtre les +_Puritains_ et _Kenilworth_; Ducange tire un drame de la _Fiancée de +Lammermoor_; Ancelot pille Scott pour son _Olga_; et des _Chroniques de la +Canongate_ Goubaux extrait la _Vie d'un joueur_.--Cf. _Revue d'Histoire +littéraire de la France_, 15 janvier 1898. p. 81, un article de M. Clouard +mentionnant une oeuvre inédite d'A. de Musset, «la Quittance du Diable», +imitée du _Redgauntlet_ de Walter Scott.--Quant à Delavigne et à Dumas, il +serait trop long de dire ce qu'ils doivent à W. Scott.] + +[Note 12: Les _Moeurs et Coutumes_ (Bibliothèque nationale, département +des estampes) montreront des spécimens de cravates, de toques à la Walter +Scott; La Mésangère, III et IV, indiquera des détails de mobiliers +écossais; La Bédollière, _Histoire de la mode en France_, 1858, nous +apprendra que de 1822 à 1830 on n'a vu que carreaux écossais «à la Dame +blanche». Et on sait que la duchesse de Berry donna plusieurs bals masqués +avec costumes empruntés aux «Waverley Novels». Cf. notre étude _le +Romantisme et la mode_.] + + On ne peut se faire une idée de cette vogue dont l'année + 1827 marqua l'apogée. Elle se retrouvait dans les costumes, + dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes de + magasins et sur les affiches des théâtres... Un même soir, + le Théâtre-Français jouait _Louis XI à Péronne_, de Mély-Janin, + extrait de _Quentin Durward_; l'Odéon, le _Labyrinthe + de Woodstock_; l'Opéra-Comique, _Leicester_, de Scribe et + Auber, pris au _Château de Kenilworth_, et le lendemain, la + _Dame Blanche_ inspirée tout à la fois par _le Monastère_ et + _Guy Mannering_. + (Pontmartin, _Mémoires_, II, p. 3.) + +Les esprits les plus fins, les plus distingués et les plus difficiles se +font un charme de cette lecture: voyez les _Lettres_ de Doudan; et nous ne +parlons pas des témoignages d'admiration que lui ont adressés ses +principaux imitateurs et surtout Balzac, dans sa préface de la _Comédie +humaine_. + +C'est à peine si de loin en loin s'élèvent quelques protestations contre +cette gloire toujours croissante. Mme de Genlis réclame contre cet +étranger par trop envahissant: elle était vraiment bien qualifiée pour +prendre la défense du roman historique! Un autre, dans une interminable +préface de 64 pages, en tête d'un roman de _Cécile ou les Passions_ (en +cinq volumes), Jouy, se répand en plaintes amères contre un romancier +moins historien que «le moindre compilateur d'anecdotes». Mme de Genlis et +Jouy en furent pour leurs protestations par trop intéressées; et malgré +les faiblesses et les défaillances des dernières oeuvres, la gloire de +Walter Scott brilla d'un éclat toujours plus vif jusqu'à la fin, bien loin +de subir d'éclipse. + +Sa mort fut un événement, on pourrait presque dire un deuil public. +Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un +bulletin de sa santé, et toute l'Europe eut quelque temps les yeux tournés +vers le coin d'Écosse où «l'enchanteur» achevait de mourir, usé par des +fatigues excessives qui n'avaient presque rien entamé de son énergique +volonté. Tous les articles que cette mort inspira à la presse sont pleins +d'une émotion sincère, souvent même profonde. + +Sainte-Beuve, écrit le 27 septembre 1832: «Ce n'est pas seulement un deuil +pour l'Angleterre, c'en doit être un pour la France et pour le monde +civilisé, dont Walter Scott, plus qu'aucun autre des écrivains du temps, a +été comme l'enchanteur prodigue et l'aimable bienfaiteur... Il est mort +plein d'oeuvres et il avait rassasié le monde... La postérité retranchera +sans doute quelque chose à notre admiration de ses oeuvres, mais il lui en +restera toujours assez pour demeurer un grand créateur, un homme immense, +un peintre immortel de l'homme.» + +«Walter Scott n'a survécu que peu de mois à son génie, dit le +_Constitutionnel_ du 30 septembre de la même année; il a enfin achevé de +mourir. Sa vie est remplie, sa gloire est complète... Un génie aussi vaste, +aussi varié, aussi attachant, est un bienfait pour le siècle auquel il +échoit comme un don providentiel.» + +Mais c'est le directeur de la _Revue de Paris_ qui trouve, pour déplorer +cette grande perte, les accents les plus émus et les plus touchants[13]: + + La mort nous enlève Walter Scott lorsque sa carrière est parcourue + et au delà; lorsqu'il n'avait plus rien à faire pour sa gloire... + Il meurt immortel par son nom et pur dans sa vie... On éprouve + cependant, à la nouvelle de cet événement prévu depuis plusieurs + mois, cette tristesse si poétiquement définie par lui, quand il + comparait l'effet de la mort de lord Byron à celui que produirait + l'extinction subite d'un des astres qui éclairent et réjouissent + la terre. Sir Walter Scott avait raison; le monde entier doit + porter le deuil de ces hommes dont le génie... a étendu sur le + monde entier son influence et conquis de nouveaux mondes à la pensée + humaine. + + Ce que les Anglais disent de notre Molière, qu'il n'appartient pas + à la France, mais à toutes les nations civilisées, nous aimons à + le dire de leur Walter Scott. Mais ce que nous devons constater + surtout, c'est que, de tous les auteurs étrangers, Walter Scott est, + certes, celui qui s'est le plus facilement naturalisé parmi nous, + qui a le plus facilement triomphé de toutes les préventions + nationales, en même temps que de la transmutation périlleuse des + traductions. (T. 42-43, sept. 1832.) + +[Note 13: La _Revue_ ne se contenta pas d'une douleur stérile: elle eut la +pitié agissante. Un mois après l'article de son directeur, elle apprend +que les créanciers de Scott auraient des droits sur le mince héritage +qu'il laisse, et elle écrit: «Espérons qu'une souscription nationale, qui +deviendra bientôt européenne, viendra au secours des héritiers d'un si +beau nom. La _Revue de Paris_ ne sera pas la dernière à souscrire.» +(Oct. 1832, p. 69.)] + +Et chez la plupart de ceux dont il avait enchanté la jeunesse, son +souvenir ne s'éteignit jamais. Ils en parlent presque tous comme d'une +source d'émotions unique, d'un objet particulier de prédilection. Ils le +rappellent à tout propos, le citent, lui font des emprunts. Il est resté +pour eux l'ami de la première heure, celui qu'on relit toujours et qu'on +ne se lasse jamais de relire. Des écrivains étrangers que la France +recueillit alors et qu'elle aima, ce fut Walter Scott, et de beaucoup, le +plus populaire et le plus français. + +Et il le fut en dépit de ses traducteurs, comme disait le directeur de la +_Revue de Paris_. C'est une justice à leur rendre à presque tous, qu'ils +ont tout fait pour l'affaiblir et le dénaturer, quand ce n'a pas été pour +le rendre ridicule. Sans doute Walter Scott n'a jamais été ce qu'on +appelle un styliste; sa facilité d'écriture était merveilleuse, comme on +sait, et, s'il a les qualités de l'improvisation, il en a aussi les +inévitables défauts. Pour un romancier, d'ailleurs, les trahisons des +traductions ont moins d'inconvénients que pour un poète: quelques détails +manqués ne changeront rien à l'effet d'une scène, pas plus que la légère +altération de quelques lignes ne saurait complètement détruire l'harmonie +d'un tableau. Il n'en est pas moins certain que les traducteurs ont laissé +dans le texte original le meilleur de sa fantaisie ou de son charme, et +que c'est un Walter Scott singulièrement décoloré et fade qu'ils servent à +l'avidité de leurs lecteurs ou aux exigences plus pressantes encore des +libraires. Les critiques se plaignent, gémissent, se désolent ou +s'indignent, et finissent par se résigner, comme à un mal nécessaire. Sa +grâce est la plus forte, et, pour parler comme Stendhal, «la nation +française est folle de Walter Scott». + +Il fallait en effet que le charme fût bien puissant. On ne saurait +imaginer traduction plus molle, plus lâche, surtout plus capricieuse et +plus négligée, que celle des premiers traducteurs. Au moins Shakespeare +a-t-il eu l'avantage d'une toilette classique et d'une toilette +romantique: c'est une consolation qui fut refusée à Walter Scott. On n'a +songé ni à l'embellir, ni à le rendre «hirsute et chargé de couleurs +criantes»: invariablement, on l'a rendu plat--et assez souvent ridicule. +Vivacité, esprit, fraîcheur, grâce, pittoresque et poésie disparaissent +trop souvent ou s'évaporent. Et pour ce beau résultat, tout a été mis en +oeuvre, additions, corrections, suppressions[14]. Le pauvre écrivain est là +comme sur un lit de Procuste, et la niaiserie des traducteurs l'étire ou +le mutile pour l'y ajuster. On va même jusqu'à le gratifier d'inepties +réjouissantes. L'un, un chimiste sans doute, change l'étoile Cynosure en +_cyanosure_; et un autre, du _Conte d'hiver_ de Shakespeare, _Winter's +Tale_, fait le _Conte de M. Winter!_ + +[Note 14: On en trouvera d'abondants exemples dans notre première édition. +On y verra notamment comment Victor Hugo lui-même traduisait alors Walter +Scott.] + +Il n'a vraiment pas tenu à ses pilotes que dès sa première traversée, +l'Écossais n'ait commencé par faire naufrage; et s'il a abordé en France, +c'est bien, comme on dit, contre vent et marée. + + + + +CHAPITRE II + +Walter Scott et le romantisme. + + +Un succès aussi considérable doit avoir des causes profondes. Le simple +attrait de la nouveauté ne saurait l'expliquer; quand d'autres mérites ne +vont pas avec elle, la nouveauté, pour séduisante qu'elle soit, lasse +d'autant plus vite qu'elle a plus ardemment passionné tout d'abord. +Alléguer encore l'intérêt captivant des «Waverley Novels» peut faire +comprendre ce que le succès en a toujours eu de franchement, de largement +populaire, sans rendre compte de l'admiration et de l'enthousiasme des +grands écrivains mêmes de l'époque romantique. On pourrait dire enfin que +leur charme d'exotisme n'a pas peu contribué à leur vogue prodigieuse: +avec l'apparence d'être plus exacte, l'explication resterait tout aussi +superficielle. S'ils n'avaient eu que ces qualités, encore qu'il ne soit +pas donné au premier venu de les réunir, leur auteur n'aurait laissé dans +la littérature qu'un souvenir brillant, comme Alexandre Dumas, son émule +français. Or, il reste de Walter Scott plus qu'un souvenir, il reste une +influence. Sa place est marquée dans l'histoire de la littérature +française aussi nettement que dans celle de son propre pays. Il ne s'est +pas contenté d'écrire des oeuvres qui ne sont plus guère lues aujourd'hui +que des enfants et des jeunes filles: par le plus heureux concours de +circonstances, ces oeuvres venaient donner pleine et entière satisfaction +aux besoins les plus impérieux, les plus intimes, de la génération +d'alors. Elles ont amusé, séduit, passionné, sans doute; mais surtout +elles servaient une cause, étaient un argument en faveur d'une école +naissante, préparaient le triomphe d'une nouvelle doctrine. De tous les +éléments qui pouvaient le plus efficacement favoriser le développement du +romantisme, aucun n'avait peut-être l'importance du roman historique, et +les chefs-d'oeuvre de Walter Scott venaient en offrir des modèles. On +comprend que tout de suite les disciples de l'Écossais aient été légion. + +Il est sans exemple qu'un esprit original n'ait pas toujours traîné à sa +suite une foule d'imitateurs. On imita donc Walter Scott, et avec fureur. +De 1820 à 1830, et même au delà, le roman historique prit en France un +développement prodigieux, inouï. On compterait par centaines les grimauds +de lettres qui s'élancent soudain dans la voie nouvellement ouverte, sans +autre vocation que le désir de profiter de la vogue du genre ou de battre +monnaie avec le goût du jour. + +«L'exemple contagieux de Walter Scott, dit le _Globe_, du 19 septembre +1824, fait rêver à plus d'une jeune imagination des milliers de guinées et +une gloire européenne.» Et, le 23 juillet 1825: «On n'écrit plus +maintenant que des romans historiques.» C'est une espèce de folie. Les +libraires qui, comme Pigoreau, se sont donné la tâche de tenir le public +au courant des nouvelles productions littéraires, avouent en gémissant que +la tâche est trop lourde pour leurs faibles épaules. «Je voudrais +reprendre mon travail où je l'ai quitté. Quelle tâche! Cent cinquante +volumes de romans ont paru depuis mon dernier supplément.» + +Cent cinquante volumes d'avril à août 1822: Pigoreau n'a pas tout à fait +tort d'être épouvanté. Bien entendu, les romans historiques forment une +part considérable de ce total. Cependant le mal ne fait que s'accroître, +et le flot monte obstinément, menaçant de tout submerger bientôt. Devant +cette effroyable fécondité, quelques cabinets de lecture s'émeuvent, et +prennent la résolution de fermer leurs portes au genre par trop +encombrant. C'est Pigoreau lui-même qui nous en informe, le 30 août 1825, +dans son _Second appendice_ à son _Dixième supplément_. «Mais, ajoute-t-il, +s'ils ressemblaient tous à ceux de Walter Scott, on verrait bientôt ces +libraires sortir de leur insouciance et de leur inertie; nous en jugeons +par la rapidité avec laquelle s'enlève cette nouvelle production.» Car le +roman historique est bien décidément le genre à la mode. + + «Les romanciers ne se bornent point à nous donner les + produits de leur imagination. Bientôt nous verrons toute + _l'Histoire en romans_. Sans parler du _Dunois_, du _Camisard_, + du _Ligueur_, du _duc de Christian_, du _Vaudois à la cour de + François Ier_, qui doit bientôt paraître, j'ai sous les yeux un + prospectus qui nous annonce la _France romantique_, c'est-à-dire + une collection de romans historiques, composée d'autant + de volumes qu'il y a eu de têtes couronnées en France. Ainsi, + chacun arrangera l'Histoire à sa manière, et suivant la tolérance + ou la sévérité de ses principes.» + (Pigoreau, _7e supplément_, 20 juillet 1824.) + +Il serait d'ailleurs facile et fastidieux d'entasser ici les témoignages +qui prouveraient la vogue sans précédent du genre nouveau: ils sont aussi +abondants que ces romans historiques mêmes que chaque jour voit alors +éclore. Nous n'en citerons plus qu'un: il est vrai qu'il est capital. + +Personne n'avait qualité comme Balzac pour parler du grand romancier qu'il +a toujours tant admiré et pour mesurer la portée et le degré d'une +influence que lui-même, nous le verrons, a subie profondément. A cet égard, +le roman d'_Illusions perdues_ a une signification d'un prix singulier. +C'est la description, et une des plus exactes et des plus frappantes +qu'ait faites Balzac, des moeurs de la jeunesse littéraire française aux +environs de 1822. On va voir l'importance qu'y tiennent Walter Scott et +l'influence et l'imitation de Walter Scott. + +Dévoré dès sa première jeunesse du désir furieux de se faire un nom dans +la littérature, Lucien Chardon, arrivé enfin d'Angoulême à Paris et devenu +Lucien de Rubempré, ne songe qu'à réaliser ses beaux rêves de gloire; et +le plus sûr moyen, en même temps que le plus rapide, lui paraît le roman +historique. Il commence donc son _Archer de Charles IX_. «Il passait ses +matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Les +premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs +dans son roman.» Le détail est caractéristique; mais tous les romanciers +n'éprouvaient pas les scrupules de Lucien. «La bibliothèque fermée, il +venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre, +y supprimer des chapitres entiers.» L'oeuvre terminée, il va proposer à un +libraire d'en faire l'acquisition. Repoussé de chez Vidal, il est assez +bien accueilli par Doguereau. «Ah diantre! _l'Archer de Charles IX_, +un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux +mots.--Monsieur, c'est une oeuvre historique dans le genre de Walter +Scott.» + +Cependant, «par de savantes insinuations», Lousteau a préparé la vente de +_l'Archer de Charles IX_. «Nous t'avons fait deux fois plus grand que +Walter Scott, dit-il à Lucien. Oh! tu as dans le ventre des romans +incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas +l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce +mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en +portefeuille _la Grande Mademoiselle ou la France sous Louis XIV_; +--_Cotillon Ier ou les Premiers Jours de Louis XV_;--_la Reine et le +Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde_;--_le Fils de Concini ou une +Intrigue de Richelieu!..._ Ces romans seront annoncés sur la couverture. +Nous appelons cette manoeuvre: berner le succès.» Faites la part de la +verve endiablée du journaliste contre les libraires exploiteurs, il reste +toujours le plus vif témoignage de l'immense succès qu'obtenait alors le +roman historique. La preuve en est que Lousteau reçoit «au préjudice de +Lucien une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier, +sous le nom de commission, pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux +deux librairies en quête d'un Scott français.» + +Et en effet rien ne montre l'influence du grand Écossais comme l'avidité +des deux commerçants, leur empressement fiévreux à mettre la main sur un +auteur qui puisse contenter les nouvelles exigences de la clientèle. +«Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur +les produits de l'Angleterre que les libraires étaient tous préoccupés, +en vrais Normands, de la conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du +Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les +terrains caillouteux, du bitume dans les marais et réaliser des bénéfices +sur les chemins de fer en projet.» Sur quoi Balzac observe fort +judicieusement: «Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est +de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les +contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès.» Mais nos deux +libraires n'étaient pas capables de faire l'observation profonde du +romancier. «Aussi, sous le titre de _les Strelitz ou la Russie il y a cent +ans_, Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement, en grosses lettres, +_dans le genre de Walter Scott_. Fendant et Cavalier, avaient soif d'un +succès...» Ils le demandaient à l'auteur à la mode, rien de plus naturel. + +Et quelles habiletés dans la préparation de ce succès! quelles précautions +et quels scrupules! Ce qui veut dire: quels soins de rappeler par tous les +moyens possibles que l'oeuvre est en effet «dans le genre de Walter Scott!» + +«Nous nous sommes réservé le droit, disent les deux libraires à Lucien et +à Lousteau, de donner un autre titre à l'ouvrage; nous n'aimons pas +_l'Archer de Charles IX_, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, +il y a plusieurs rois du nom de Charles et dans le moyen âge il se +trouvait tant d'archers! Ah! si vous disiez _le Soldat de Napoléon!_ mais +_l'Archer de Charles IX!..._ Cavalier serait obligé de faire un cours +d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province. + +«--_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant. + +«--_Catherine de Médicis ou la France sous Charles IX_, dit Cavalier, +_ressemblerait plus à un titre de Walter Scott_.» Voilà la raison +décisive: elle est bien significative. Et il est bien vrai aussi que les +développements les plus abondants et les mieux documentés laisseraient du +prestige de Walter Scott en France, à une période déterminée de notre +histoire littéraire, une idée bien moins nette que ces deux ou trois +citations de Balzac. Lucien de Rubempré n'est pas une création fantaisiste +du romancier; il n'a pas seulement existé, il incarne en lui une foule +d'individus qui lui ont ressemblé. C'est un type, comme Fendant et +Cavalier; et on pourrait presque dire que la première raison d'être de +tous les trois est Walter Scott. + +Cependant, et il est à peine nécessaire de le dire, nous n'aurions pas +donné cette étendue à une démonstration qui ne se serait appliquée qu'aux +flaireurs de vent, au _vulgum pecus_, aux moutons du pasteur d'Écosse: +imitateurs maladroits ou stupides qui compromettent, à force de platitudes, +les succès les plus solidement établis et dont les inintelligences ou les +excès seraient capables de rendre insupportables ou odieux les plus +parfaits modèles. Les esprits les plus distingués ont été ses disciples, +et c'est du romantisme lui-même que l'oeuvre écossaise a facilité +l'éclosion, aidé le développement. L'influence est assez sérieuse pour +nous arrêter quelques instants[15]. + +[Note 15: Nous demandons, en grâce, qu'on ne nous fasse pas dire que le +roman historique à la Walter Scott a _fait_ le romantisme. A la lettre, +Walter Scott a joué auprès des jeunes écrivains d'alors le rôle que +Socrate jouait auprès de ses disciples, et c'est une espèce de +«maïeutique» qu'il a pratiquée, lui aussi, et supérieurement.] + +Que les derniers partisans convaincus du classicisme n'aient jamais vu +dans Walter Scott un allié et un défenseur de leurs principes, les raisons +en sont assez apparentes. C'est d'abord un étranger, et, circonstance +aggravante, un étranger d'outre-Manche, presque du même pays que +Shakespeare, l'ennemi héréditaire. Il aime peut-être les anciens, et, à la +vérité, quelquefois il les cite, mais à coup sûr il ne les imite pas, et +ce n'est ni dans Aristote, ni dans l'_Epître aux Pisons_ que sont formulés +les principes de sa rhétorique. Sa mythologie ne rappelle que de fort loin +l'harmonieux Olympe, et son merveilleux n'est pas selon les règles. Mme +de Genlis et Jouy n'aiment point Walter Scott; ils ne peuvent pas l'aimer, +et pour cause. Les futurs romantiques, au contraire, n'éprouvent pour lui +que passion et enthousiasme: l'Écossais est un de leurs plus puissants +auxiliaires. C'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, le +_Journal des Débats_ aussi bien que le _Globe_, Delécluze comme Stendhal, +et Philarète Chasles autant que Jules Janin. D'où vient donc qu'on se soit +si peu battu autour de son nom? + +Il y en a une première raison, bien simple: on n'a jamais pris Walter +Scott au sérieux, et il ne pouvait venir à l'idée de personne que son +succès ou même son influence pût jamais avoir des conséquences bien +considérables. Allié des romantiques, c'était probable; leur auxiliaire au +besoin, c'était possible; mais quel allié et quel auxiliaire! Un +romancier! Il se peut que le roman soit un genre littéraire; à coup sûr, +c'est un genre inférieur, excellent à divertir et à «faire passer une +heure ou deux», mais qu'un esprit judicieux ne considérera jamais que +comme un délassement. On se cache pour en lire. Le moyen seulement de +regarder comme un adversaire le tenant qui se présente dans l'arène +littéraire avec des romans pour toutes armes! On lui accordera tout au +plus un sourire d'indulgente pitié, et personne n'ira user sa force ou +perdre ses coups contre qui, loin d'être un ennemi, n'en a pas même +l'apparence. + +Aussi bien, d'autres adversaires plus redoutables imposent aux classiques +une défense rapide et énergique. C'est sous la bannière déployée des +Shakespeare, des Goethe, des Schiller et des Byron que les téméraires et +hardis réformateurs s'avancent au combat: c'est à Byron, à Schiller, à +Goethe, à Shakespeare qu'il faut d'abord se prendre, et qu'on s'est pris +en effet. On n'a pas le temps de s'occuper de Scott; on n'y songe même +pas. D'ailleurs, à quoi bon s'en soucier? Dans la mêlée générale et par +instants furieuse, son panache n'ondule pas, éclatant; il a même l'air de +ne pas être présent sur le champ de bataille. Ce n'est pas un combattant, +c'est à peine un héraut d'armes, à la voix harmonieuse et captivante, un +autre Ossian, moins lointain et moins poétique, et dont la vogue passera +aussi vite que celle du chantre de Fingal... La vérité est que la voix +harmonieuse dirigeait l'attaque contre le classicisme aussi bien que les +plus retentissants clairons, et entraînait à l'assaut les bataillons des +révoltés avec d'autant plus de danger qu'elle semblait moins animée à la +lutte et moins batailleuse. + +Pas une des nouveautés que désiraient alors les esprits, et d'une ardeur +si passionnée, dont le roman historique «à la Walter Scott» n'offrît déjà +le modèle. Prosateurs et poètes français allaient délaisser l'histoire +ancienne pour ne s'inspirer plus que de l'histoire nationale: il en +facilitait la connaissance et travaillait à la remettre en honneur. La +jeune génération était avide de pittoresque et de couleur locale: il +apportait l'un et l'autre avec profusion. Elle voulait partout des +émotions vives et des sensations fortes: il prit plaisir à étaler devant +elle les spectacles les plus poignants et les tragédies les plus +douloureuses. Il n'est pas jusqu'à sa forme enfin qui ne fût un objet de +séduction. Les intempérants novateurs étaient impatients de toute +servitude: il n'avait pas eu d'Aristote ni de Boileau pour lui imposer des +règles et fixer les lois immuables de sa poétique. Mais qui ne voit qu'en +réalisant ainsi--et beaucoup plus facilement, beaucoup plus complètement +que tout autre genre--les principes essentiels de la nouvelle école, le +roman historique devenait l'instrument le plus sûr des futures conquêtes? +qu'écrivains et public y ont fait leur apprentissage de toutes les grandes +nouveautés qui devaient bientôt régner partout triomphantes? et que donc, +et en un mot, rien ne pouvait mieux préparer l'avènement du Romantisme +lui-même? Du premier jour et avec des transports d'enthousiasme, les +futurs révoltés l'acclamèrent: ils ne pouvaient rêver pour leurs doctrines +auxiliaire plus utile ni serviteur plus puissant. + + + + +CHAPITRE III + +Walter Scott et le pittoresque dans les personnages. + + +On peut se risquer à dire que le principal défaut de la littérature sous +la Restauration et l'Empire est d'être encore plus sèche que vide, et de +manquer complètement d'imagination. Une des meilleures preuves en est +qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer ces +insignifiants écrivains les uns des autres. Rien ne ressemble à Luce de +Lancival comme Denne-Baron ou Tardieu de Saint-Marcel, à moins que ce ne +soit Delrieu ou M. de Murville. C'est l'égalité dans l'indécision et +l'effacement. Ou plutôt, la même officine a fabriqué les mêmes produits. +Des personnages, Marius, Agamemnon, Cincinnatus, Artaxerce, Bélisaire, +Tippo-Saïb, et tous les premiers rôles de toutes ces lamentables +tragédies! Non pas; mais plutôt d'insipides lieux communs et des tirades +creuses; le même mannequin, toujours drapé,--et avec quel sens de l'à +propos, quelle convenance parfaite!--de la tunique grecque, de la toge +romaine ou de chatoyantes étoffes orientales. Le costume peut varier: le +mannequin restera invariable. La nature et la vérité en souffriront +peut-être; mais cet art s'est-il jamais soucié de nature et de vérité? + +«_Don Sanche_, nous dit Bignan, dans une notice placée en tête des +_Oeuvres complètes_ de Brifaut, eut le privilège d'affronter la scène, +mais après avoir été forcé, par la censure, de prendre le nom de _Ninus +II_, de déserter la Castille pour l'Assyrie, et de troquer le manteau +espagnol contre le costume asiatique[16].» Le croirait-on? «Tout dépaysé et +travesti qu'il était, _Ninus II_, épaulé par Talma, conquit les suffrages +du public.» Talma et le public se montrèrent en cette occurrence ce qu'ils +étaient d'habitude: l'un, acteur de génie, l'autre, d'une endurance à +toute épreuve. Mais quelle individualité pouvaient bien avoir des +personnages qui se laissaient dépayser avec tant de complaisance et qui +pouvaient, sans le plus léger inconvénient, «troquer le manteau espagnol +contre le costume asiatique»? + +[Note 16: C'est ce que le pauvre écrivain nous apprend lui-même avec +mélancolie dans l'_Avis préliminaire de Ninus II_ (_Oeuvres complètes_, IV, +Ed. Rives et Bignan). «Le sujet de cette tragédie est tiré de l'histoire +moderne. La scène se passait d'abord en Espagne, sous le règne de don +Sanche, roi de Léon et de Castille. Les principaux événements ne sont +point d'invention: l'auteur s'est contenté de les lier à une fable aussi +intéressante qu'il avait pu l'imaginer. Bientôt nos troupes en armes +franchirent les Pyrénées. La moitié de la pièce était faite: il fallut y +renoncer; il fallut quitter un terrain devenu trop glissant et abandonner, +en le quittant, tous les avantages que présentaient au sujet les moeurs +nationales sur lesquelles il était en grande partie fondé. L'auteur se +réfugia en Assyrie avec ses héros.» Ces époques reculées semblent être le +patrimoine du poète tragique... «Il a sauvé ce qu'il a pu du sujet +primitif.» Dans cet essai dramatique, on a prêté au tribunal des mages +l'autorité suprême dont l'assemblée des Cortès fut toujours revêtue en +Espagne, appuyée d'ailleurs sur le témoignage de Rollin, qui attribue +cette autorité au conseil alors existant chez les Perses; et chacun sait +que les Perses étaient régis par les mêmes lois et assujettis aux mêmes +usages que les Assyriens.» Il a gardé de même à Ninus «ce sentiment de +l'honneur, né de nos institutions chevaleresques et étranger dans +l'antique Orient», par la bonne raison qu'il a pu exister, «surtout +lorsque les anciens historiens se plaisent à nous représenter Cyrus avec +les vertus des Bayard, des Gaston de Foix et des Duguesclin». Mais +l'auteur n'est pas satisfait, et ses scrupules l'honorent: il regrette que +«les circonstances politiques, en le forçant à changer la forme de son +ouvrage, lui aient fait perdre des couleurs locales toujours précieuses».] + +Mêmes défauts, aggravés encore, si possible, dans le roman. Les héros +tragiques se ressemblent: que dire alors des personnages romanesques, et +qui discernera jamais Claire d'Albe de Malvina, Amélie Mansfeld +d'Elisabeth, Mlle de Clermont de Jeanne de France, ou Adèle de Sénanges de +Mathilde? Ils sont tous élégants, tous distingués, tous vertueux, tous +chevaleresques. Les beaux sentiments, les sentiments délicats, les +sentiments raffinés s'épanouissent dans leurs coeurs, comme les paroles +fleuries sur leurs lèvres. Quand on est du monde, il faut en adopter les +conventions, les habitudes et l'étiquette: ils sont du monde; ils en +portent l'uniforme et ne le quittent jamais. Leurs passions sont tempérées +et leurs gaîtés décentes; l'esprit de société a adouci les aspérités +naturelles, arrondi les angles, contenu et discipliné l'humeur. Ils sont +comme cet homme d'esprit dont parle quelque part Mme de Staël, qui, dans +un bal, se trouve si parfaitement semblable aux autres que, pour s'en +distinguer, il est obligé de se faire à lui-même des signes dans une +glace. Par malheur, nos héros ont oublié de se faire des signes ou de nous +en faire à nous-mêmes, et nous les confondons tous dans la même foule, +élégante, mais encore plus indistincte. + +Or voici venir, au milieu de cette stérilité pseudo-classique, des +créatures vivantes, des êtres de chair et de sang. Leurs physionomies sont +précises et leurs traits individuels. Impossible de les confondre,--et de +les oublier. Au moindre appel de la volonté, ils apparaîtront tels qu'on +les a vus tout d'abord, avec leurs marques particulières, leurs grimaces +ou leurs sourires, leurs tics ou leurs manies. Non qu'ils s'imposent et +vous hantent avec l'obsession des personnages de Balzac; mais leur +première qualité est bien de vivre. Et ils vivent, en effet, tous tant +qu'ils sont, depuis les plus illustres jusqu'aux plus obscurs, rois et +valets, duchesses et fermières, les esclaves aussi bien que les maîtres, +Gurth et Wamba comme Cédric, Ivanhoe ou Richard, l'ignoble Tony Foster et +l'insouciant et débraillé Michel Lambourne, tout autant que le séduisant +Leicester ou sa «gracieuse souveraine» Élisabeth. Plus de fausses +élégances ni de ridicules conventions; rien de ce qui supprime la +personnalité et réduit l'homme à n'être plus qu'un rôle ou un mannequin; +mais des individualités vigoureuses et fortes, savoureuses ou énergiques, +tantôt tragiques et tantôt grotesques, suivant la situation et la +condition, poussées en pleine nature et que la société a aussi peu +déformées que possible, et toujours et invinciblement distinctes, sous le +manteau royal comme sous le misérable accoutrement des serfs ou des +outlaws. + +La délicieuse vision pour nos futurs romantiques, et comme on comprend +leur émerveillement! Jamais galerie de portraits, non pas même chez +Shakespeare, ne fut plus animée, plus variée, plus chatoyante. Il ne faut +pas parler ici de profondeur. Au surplus, nos romantiques n'en ont que +faire, et ce n'est pas la qualité qui, pour l'heure, doit le plus vivement +les frapper. Racine est profond: ils n'ont jamais osé le nier, même dans +leurs plus intempérants écarts de briseurs de vieilles idoles. Mais Racine +est froid, mais ses personnages ne se départent jamais d'une certaine +allure compassée et majestueuse, dont s'accommodent assez mal les goûts +d'une nouvelle société qui tous les jours se «démocratise» davantage: on +n'aimera pas Racine et on donnera une leçon à ses admirateurs attardés en +refaisant _Andromaque_; «cur non?» Et en effet, _Charles VII chez ses +grands vassaux_ n'est autre chose que l'_Andromaque_ des romantiques. Il +n'y manque, à vrai dire, qu'Oreste et Andromaque, Pyrrhus et--qui le +croirait?--Hermione elle-même! Mais il y a des casques d'acier, des cottes +de maille, des burnous, des hennins et de longues robes traînantes de +velours bleu; il y a du bariolage, de la fantaisie, de l'éclat, en un mot +de l'imagination: il suffit, Dumas et ses amis et le public ne demandent +pas autre chose. + +C'est cette imagination dans les personnages qui explique le prodigieux +succès de Walter Scott et pourquoi Hugo, Dumas, Vigny, Balzac, +Stendhal--malgré ses réserves--et tous, enfin, l'ont si passionnément aimé, +si religieusement salué comme un modèle et comme un maître. Jusqu'à la +fin ils lui ont su gré d'avoir donné de pareilles fêtes à leur imagination +et à leurs yeux, rassasiés et dégoûtés des ternes et monotones grisailles +des pseudo-classiques. C'était une nouveauté et un charme: on comprend que +la nouveauté ait été si séduisante et que le charme ait opéré si +profondément. + +Quelles figures choisir de préférence dans une galerie si abondante? +Toutes vous appellent et vous retiennent par un trait charmant ou amusant +de leur expressive physionomie. Voici la foule des personnages secondaires, +de ceux que le peintre ne semble avoir effleurés de son pinceau qu'en +passant et à la hâte; le coup de pinceau a été si net, le trait qu'il a +tracé si décisif, qu'une physionomie paraît aussitôt, sourit ou grimace et +s'anime. C'est le précepteur de Waverley, le respectable M. Pembroke, avec +ses manuscrits destinés à «prémunir son cher élève contre des doctrines +pernicieuses à l'Église et à l'État», et qu'il n'a d'ailleurs jamais pu +faire accepter des éditeurs ignares et rétifs. C'est le bailly Mac Wheeble +et la courbe que fait son épine dorsale lorsque son long propriétaire +s'assied à table; Talbot et son aversion du mot _mac_; la tante Rachel et +son ombrageuse pudeur qu'effarouche toujours le costume écossais; David +Gellatley, le pauvre fou, avec ses citations de ballades comme réponses; +le militaire-théologien Gilfillan, qui trouve Tobie et son chien païens et +apocryphes; le même bailli Duncan Mac Wheeble, qui a la colique pour avoir +fait passer tant d'argent d'Écosse en Angleterre pour le procès de son +maître, le baron Bradwardine; le baron lui-même enfin avec sa douce manie +de citations latines: «Je dis _epulae_ et non _prandium_, le dernier mot +n'étant fait que pour le peuple; _epulae ad senatum, prandium vero ad +populum attinet_, dit Suetone»; et sa joie de toujours parler de la charte +par laquelle David Ier érigea Tully-Veolan en baronnie franche «_cum +liberali potestate habendi curias et justitias, cum fossa et furca et saka +et soka, et thol et theam et infangthief et outfangthief, sive hand habend, +sive bah barand_»; et surtout sa jalousie de l'insigne privilège de tirer +les bottes royales. + +Le jeune et fier Écossais qu'on nomme Quentin Durward n'a pas moins de +saveur et de vivacité. Il chemine gaîment, avec l'insouciance de la +vingtième année, «son élégante toque bleue, surmontée d'une branche de +houx et d'une plume d'aigle», crânement posée sur l'oreille, hardi et la +bouche fertile en propos de jeune homme. + + «Si j'étais le roi de France,--dit-il précisément à l'ombrageux + souverain qu'il ne connaît pas encore,--je ne me donnerais pas + tant de peine pour placer autour de ma demeure des pièges et des + trappes. Au lieu de cela, je tâcherais de gouverner si bien, que + personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions; et + quant à ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et + d'affection, plus le nombre en serait grand, plus j'en serais + charmé.» + + Le compagnon de l'Écossais regarda autour de lui d'un air alarmé, + et lui dit: «Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car + j'ai oublié de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des + oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce + qu'elles entendent. + + «Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward. + J'ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez + hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis: + que Dieu le protège! Et quant aux oreilles dont vous parlez, + si je les voyais sur une tête humaine, je les abattrais avec + mon couteau de chasse[17].» + +[Note 17: Balfour de Burley, dans _les Puritains d'Écosse_, est une des +figures les plus énergiques et les plus saisissantes de Walter Scott. +Jamais le fanatisme n'avait été décrit avec cette netteté et cette +vigueur.] + +La même imagination, mais plus gracieuse et plus fraîche, anime et fait +sourire les portraits des jeunes femmes, surtout des jeunes filles, +fragiles créatures qu'on dirait échappées de l'imagination shakespearienne, +si charmantes dans leur physionomie indécise et voilée quelquefois, plus +souvent encore si en relief et si nette. Pour quelques pastels aux teintes +effacées et douces, que de belles toiles vibrantes de lumière! Si Rose +Bradwardine est un peu languissante, la vigoureuse, l'énergique et +hautaine figure que celle de Flora Mac-Ivor! et la scène ravissante, +lorsque près d'une cascade, non loin des bruyères, au milieu du plus +romantique décor, la harpe dans les mains et sa belle chevelure noire +flottant au vent, elle chante son «loyalisme» et son regret de ne pouvoir +donner son coeur à Waverley! Où trouver enfin, dans notre littérature +d'avant le romantisme, coquetterie plus mutine, espièglerie plus coquette, +que l'espièglerie et la coquetterie de Catherine Seyton dans sa première +conversation avec Roland Graeme? et les scènes d'amour entre Amy Robsart +et Leicester n'ont-elles pas la noblesse et la suavité d'un tableau du +Corrège? + +Voilà, certes, bien des nouveautés, toutes fort importantes: Walter Scott +en a cependant de plus importantes encore et de plus originales; et ce +sont elles qui ont mis le comble à sa gloire et rendu son influence si +décisive et si féconde. Nous voulons parler de ses personnages +historiques. Le respect de l'histoire, le souci de la vérité générale, +qu'après tout il n'a pas si mal observée, créaient autant de limites à +cette fantaisie et à cette imagination qu'il laissait si agréablement se +jouer dans la peinture des caractères qu'il inventait. Il est facile de +montrer qu'en restant dans ces limites mêmes le grand peintre ne perdait +rien de sa facilité et de son charme. Son Louis XI et sa Marie Stuart, +--les seuls que nous examinerons, car il faut nous borner,--sont aussi +vrais dans le roman que dans la plus exacte et la plus fidèle des +histoires, et il est à peine besoin de dire qu'ils y sont singulièrement +plus vivants. + +Voici d'abord le roi de France dans son traditionnel costume,--jamais +Walter Scott ne manque de décrire l'extérieur de ses personnages, nous +verrons plus tard pourquoi,--son «vieil habit de chasse d'un bleu foncé, +un gros rosaire d'ébène qui lui avait été envoyé par le grand-seigneur +lui-même, avec une attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite +cophte du mont Liban, renommé par sa sainteté, le tour de son chapeau +garni d'une douzaine au moins de petites images de saints en plomb». Il a +le regard «perçant et majestueux», le front sillonné de rides et rien +n'égale ses brusques éclats d'impatience et de colère. Dunois hésite à +rapporter les paroles de l'ambassadeur de Bourgogne: + +«Pâques-Dieu! s'écria le roi; qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton gosier, +Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure +digestion.» Mais il se ravise aussitôt et malgré Dunois admet en sa +présence l'insolent envoyé. + +Et quelle modération, quelle maîtrise de lui-même, quelle cauteleuse +souplesse, dans la scène qui suit! Il faudrait la citer tout entière, avec +sa fin si pleine de bonne humeur et d'insouciance apparente. Mieux vaut +cependant en rappeler une autre à laquelle nous avons déjà fait allusion, +plus familière encore et plus expressive. Il va recevoir à sa table le +cardinal de La Balue et le comte de Crèvecoeur, et voici les instructions +préalables qu'il donne à son fidèle archer: + + «Peux-tu tenir encore une heure sans manger? + + «Vingt-quatre, Sire, répondit Durward, ou je ne serais pas + un véritable Écossais. + + «Je ne voudrais pas pour un autre royaume, répliqua le roi, + être le pâté que tu rencontrerais après un tel jeûne. Mais + il s'agit en ce moment, non de ton dîner, mais du mien. + J'admets à ma table aujourd'hui, et tout à fait en particulier, + le cardinal de La Balue et cet envoyé bourguignon, ce comte + de Crèvecoeur, et... il pourrait se faire que... Le diable a fort + à faire quand des ennemis se réunissent sur le pied de l'amitié.» + + Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif. + + Comme le roi ne semblait pas se disposer à reprendre la parole, + Quentin se hasarda enfin à lui demander quels devoirs il aurait + à remplir en cette circonstance. + + «Rester en faction au buffet avec ton arquebuse chargée, + répondit le roi; et, s'il y a quelque trahison, faire feu + sur le traître. + + «Quelque trahison, Sire! s'écria Durward, dans un château + si bien gardé! + + «Tu la crois impossible, dit le roi, sans paraître offensé de + sa franchise; mais notre histoire a prouvé que la trahison + peut s'introduire par le trou que fait une vrille.--La trahison + prévenue par des gardes!--Jeune insensé! _Sed quis eus custodiat + ipsos custodes?..._» Et reprenant son air sombre, il se + promena dans l'appartement, d'un pas irrégulier, et ajouta: + «La trahison! Elle s'assied à nos banquets; elle brille dans + nos coupes, elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte + le sourire de nos courtisans et la gaieté maligne de nos bouffons: + par-dessus tout, elle se cache sous l'air amical d'un + ennemi réconcilié[18]. Louis d'Orléans se fia à Jean de Bourgogne; + il fut assassiné dans la rue Barbette. Jean de Bourgogne + se fia au parti d'Orléans; il fut assassiné sur le pont + de Montereau. Je ne me fierai à personne, à personne.--Ecoute-moi; + j'aurai l'oeil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce + cardinal, que je ne crois pas trop fidèle sujet. + Si je dis: _Écosse, en avant!_ fais feu sur Crèvecoeur, et qu'il + meure sur la place! + + «C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de votre Majesté + se trouvant en danger. + + «Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement. + Quel fruit retirerai-je de la mort d'un insolent soldat? + Si c'était le connétable de Saint-Pol...» Il fit une nouvelle + pause, comme s'il eût craint d'avoir dit un mot de trop, et + reprit ensuite la parole en souriant: «Notre beau-frère, + Jacques d'Écosse, Durward, votre roi Jacques poignarda Douglas, + pendant qu'il lui donnait l'hospitalité dans son château royal + de Skirling. + + «De Stirling, s'il plaît à votre Majesté... + + «Stirling soit; le nom n'y fait rien. Au surplus, je ne veux + aucun mal à ces gens-ci: _je n'y trouverais aucun avantage_. + Mais ils peuvent avoir à mon égard des projets moins innocents, + et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.» + +[Note 18: Cela rappelle le couplet célèbre sur la calomnie, du _Barbier de +Séville_, et fait aussi admirablement comprendre les différences +fondamentales entre le génie anglais et le génie français. Le passage de +Beaumarchais est filé, comme on dit, avec plus d'art: l'auteur gradue ses +effets, et les pousse avec une verve incomparable jusqu'au _crescendo_ +final,--si bien reproduit, et renforcé, par la musique de Rossini. Il y a +moins d'art chez Walter Scott, et moins d'habileté ingénieuse, mais plus +de saveur, plus d'_humour_, de pittoresque, et pour tout dire d'un mot, +plus de poésie.] + +Il reçoit ses convives, jette sur eux «un coup d'oeil prompt comme +l'éclair» et regarde ensuite du côté du buffet où Quentin est caché. «Ce +fut l'affaire d'un instant; mais ce regard était animé par une telle +expression de haine et de méfiance contre ses deux hôtes, il semblait +porter à Durward une injonction si précise de veiller avec soin, et +d'exécuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute que +les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les mêmes. +Il fut donc plus surpris que jamais du voile épais dont ce monarque était +en état de couvrir les mouvements de sa méfiance.» + +Toute la finesse, la souplesse, la «cautèle» de Louis XI ne tiennent-elles +pas dans ce tableau? comme sa fermeté intrépide et son sang-froid devant +le danger tiendront dans la grande scène où, à la cour du duc de Bourgogne, +on vient inopinément, au milieu d'un festin, annoncer la révolte des +Liégeois que, sous main, il a encouragée? + +Mais le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, la merveille des merveilles est +encore, chez Walter Scott, le portrait de Marie Stuart, dans _l'Abbé_. +Tout est délicieux dans cette figure. Grâce et finesse, séduction et +enjouement, bonté exquise et verve malicieuse et caustique, il a tout +exprimé, et avec quelle vérité, quelle vie! L'infortunée est prisonnière +au château de Lochleven, et voici sa première rencontre avec sa froide, +acariâtre et jalouse gardienne: + + Lorsque les dames se rencontrèrent, la reine dit en inclinant + la tête pour rendre son salut à lady Lochleven: + + «Nous sommes heureuse aujourd'hui, nous jouissons de la + société de notre aimable hôtesse à une heure où nous ne + sommes pas accoutumée à ce bonheur, pendant le temps + qu'on nous a laissé jusqu'ici pour faire une promenade solitaire; + mais notre bonne hôtesse sait qu'en tout temps elle + trouve accès en notre présence, et elle n'a pas besoin d'observer + le vain cérémonial de demander notre agrément pour se + présenter devant nous. + + «Si ma présence paraît importune à Votre Grâce, répondit + lady Lochleven, j'en suis fâchée. Je venais vous annoncer + une addition à votre suite, ajouta-t-elle en montrant Roland, + et c'est une circonstance à laquelle les dames sont rarement + indifférentes. + + «Permettre à la fille de tant de rois, à celle qui est + encore reine de ce royaume, d'avoir une suite composée de + deux femmes de chambre et d'un jeune page, c'est une faveur + dont Marie Stuart ne peut jamais être assez reconnaissante. + Comment donc! j'aurai une suite semblable à celle des + épouses des gentilshommes campagnards de votre comté de + Fife! Il n'y manquera qu'un coureur et deux laquais en + livrée bleue. Cependant, dans l'égoïsme de ma joie, je ne + dois pas oublier le surcroît d'embarras et de dépenses que + cette augmentation de ma suite va occasionner à notre bonne + hôtesse et à toute la maison de Lochleven. C'est sans doute + cette idée qui obscurcit la sérénité de votre front, Milady; + mais un peu de patience, la couronne d'Écosse a de nombreux + domaines, et je me flatte que votre digne fils, mon excellent + frère, en offrira un des plus considérables au chevalier votre + époux, plutôt que de souffrir que Marie soit obligée de + quitter ce château hospitalier, faute de vous fournir les + moyens de l'y recevoir.» + +Et quelle noblesse, quelle grâce spirituelle dans la terrible entrevue +avec Ruthven, Melville et Lindesay! + +«Je crains de vous avoir fait attendre, lord Lindesay; mais une femme +n'aime pas recevoir de visite sans avoir passé quelques minutes à sa +toilette. Les hommes tiennent moins à un tel cérémonial.» Lord Lindesay, +jetant les yeux sur son armure rouillée, sur son pourpoint sale et percé, +murmura quelques mots d'un voyage fait à la hâte. La reine redouble +d'ironie: «Vous avez là un fidèle compagnon de voyage, milord; mais il est +un peu lourd (dit-elle en désignant son «énorme épée»). Je me flatte que +vous ne vous êtes pas attendu à trouver ici des ennemis contre lesquels +cette arme formidable pourrait vous être nécessaire. Il me semble que +c'est une parure un peu singulière pour une cour: mais je suis, comme il +faut que je le sois, trop Stuart pour craindre la vue d'une épée.» Et à +l'explication brutale et fanfaronne du lord, la reine riposte: «Vous me +pardonnerez, si j'abrège cette conférence. La relation d'une bataille +sanglante, quelque courte qu'elle soit, est toujours trop longue pour une +femme. A moins que lord Lindesay n'ait à nous parler d'objets plus +importants que les hauts faits du vieil Angus et les exploits par lesquels +il s'est illustré lui-même quand le temps et la marée le lui permettaient, +nous nous retirerons dans notre appartement; et vous, Fleming, vous +finirez de nous y lire le petit traité _des Rodomontades espagnoles_.» + +Ces personnages que nous venons d'évoquer, trop brièvement encore au gré +de notre admiration et de notre désir, et qui perdent toute leur grâce et +toute leur animation à être ainsi mutilés, n'ont-ils pas, et en abondance, +les qualités que demandaient alors vainement les imaginations à l'épopée +ou à la tragédie? Vivacité, fraîcheur, grâce riante ou mélancolique, +humeur goguenarde ou fine ironie, plus simplement et d'un mot la première +de toutes les vertus, le plus essentiel des dons, et le seul à peu près +inconnu jusqu'alors, la vie. Plus rien d'artificiel ou de conventionnel, +plus rien surtout de figé et de mort, mais la nature dans sa sincérité et +sa vérité naïves: quelle nouveauté et quel charme! La littérature se +sentit rajeunir à ce souffle fécond. Sous sa bienfaisante influence, les +landes arides se couvrirent de fleurs. Floraison éphémère sans doute, +d'autant plus éphémère qu'elle avait paru tout d'abord plus brillante; la +sève n'en fut jamais assez vigoureuse. Mais à défaut de vie véritable, on +en put avoir un instant l'illusion. C'était beaucoup; et dans ce renouveau, +il n'est que juste de faire à Walter Scott sa part. + + + + +CHAPITRE IV + +Walter Scott et le pittoresque dans la description. + + +L'influence écossaise est cependant plus considérable encore sur la +description. + +L'école impériale reçoit le mot d'ordre de Delille, et sous la +Restauration, l'autorité du roi des poètes descriptifs n'a pas encore reçu +d'atteinte grave, puisqu'on voit se réclamer de lui tous les traînards de +l'école classique. De la génération nouvelle au contraire qui «ouvrit les +yeux sur la nature et sur l'art» aux environs de 1820, Scott fut un des +principaux modèles. Delille et Walter Scott: le rapprochement de ces noms, +à lui seul, est caractéristique. Il n'y a pas d'art plus opposé, et les +disciples du premier ne pouvaient guère ressembler aux disciples du second. + +Il n'est pas besoin d'analyser ici les procédés de l'école descriptive, et +de montrer que c'est un art tout de recettes et de métier. Quant aux +résultats du système, un mot les caractérise: il supprime la _sensation_ +de l'objet décrit. Je puis distinguer un cheval d'un âne; mais si vous les +couvrez tous deux du même manteau magnifique d'épithètes, mes yeux ne +distinguent plus l'animal: ils ne voient que le manteau. Or, si brillant +que soit ce caparaçon littéraire, il lasse tout de suite par sa monotonie: +rien ne ressemble à une périphrase comme une autre périphrase,--sans +compter que pour de certains yeux la vue directe de l'âne ou du cheval +aura toujours son prix. L'art ingénieux de l'ouvrier qui les a ainsi +affublés m'amusera un instant; j'arriverai vite à regretter qu'il ait +dépensé tant d'efforts, et quelquefois de talent, à «masquer la nature +et à la déguiser». C'est la conséquence nécessaire du système: il jette +sur toutes choses le même voile brillant et mensonger. Les formes +particulières s'effacent et toute couleur véritable a disparu. + +On peut parcourir les épopées ou les poèmes descriptifs du temps, si tant +est qu'on se sente un tel courage, et si on ne craint pas d'y être, comme +Merlet disait du roman, «asphyxié par l'ennui». Rien qui se détache, qui +arrête et retienne le regard, et dont on puisse garder une impression +nette et distincte. _La France délivrée_ ou _la Bataille d'Hastings, +Achille à Scyros_ ou _Charlemagne à Pavie, les Trois règnes_ ou _la Maison +des Champs_, Luce de Lancival comme Tardieu de Saint-Marcel, Millevoye +comme Dorion, le maître aussi bien que les disciples, Delille comme +Campenon, tout cela est froid, terne et incolore. Qu'attendre d'ailleurs +d'une époque où la critique recommandait l'emploi, dans l'épopée, de la +mythologie qui «vivifie»; n'oubliait que l'imagination dans l'énumération +des qualités nécessaires à l'écrivain; et, de toutes ses forces et de +toute son influence, encourageait les auteurs dans cette espèce d'horreur +qu'ils ont alors témoignée du mot propre? + +--Chateaubriand était cependant venu. Son influence n'aurait donc pas +été décisive?--Il se pourrait... Recueillons quelques témoignages +contemporains. + +«Vers 1819, lorsque des causes que l'on connaîtra bientôt eurent substitué +la passion des idées et des productions du moyen âge et des temps modernes +à celles de l'antiquité, le goût changea subitement, et l'admiration pour +_Atala_ et les _Martyrs_ commença à se refroidir. Ce style, imité d'Homère, +si séduisant pour les premiers lecteurs, parut entaché d'emphase à la +génération suivante, et il arriva, au bout de vingt ans, que les critiques +faites sur le style de ce livre par M.-J. Chénier, Dussaut et Hoffmann, +ne furent plus jugées aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et +1809[19].» + +[Note 19: Delécluze,_Souvenirs de soixante années_ (p. 201).] + +Ainsi donc, Chateaubriand, en 1819, manquait trop de naturel! Il y avait +trop d'élégances, trop de nombre, trop d'art dans sa phrase! Elle était +trop pure de ligne, trop classique. Est-il besoin de le faire remarquer? +Elle conserve partout, surtout dans les _Martyrs_, la fermeté précise du +contour. Car c'est au fond un disciple de la Grèce que notre grand +prosateur romantique,--avec des réminiscences d'un art plus fastueux et +plus oriental, un Grec d'Asie Mineure. Au jugement des futurs +révolutionnaires, cette prose était montée d'un ton trop haut. Sa belle +tenue parut guindée, et on prit sa distinction pour de la raideur. Loin de +l'imiter, on s'en détourna; et les préférences se portèrent vers les +oeuvres que la tradition classique n'avait pas inspirées. L'allure en +était libre, dégagée, familière, capricieuse, ou même négligée; mais ces +familiarités étaient saisissantes, ce caprice et cette négligence +pittoresques. L'auteur d'_Ivanhoe_ devait contribuer à faire oublier +momentanément l'auteur des _Martyrs_. + +Nous disons bien: l'auteur des _Martyrs_; car on les reprochait à +Chateaubriand. «Après avoir solennellement rompu avec le parti de la +renaissance, après avoir fait _Atala_, qui n'était qu'un gant jeté; après +avoir fait _René_, qui était une épée tirée; après avoir fait le _Génie du +Christianisme_, qui était comme la justification et la poétique de l'art +nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit +les _Martyrs_, une oeuvre de renaissance pure, une amplification +perpétuelle d'Homère, un pastiche de l'antiquité». + +La remarque n'est pas dépourvue de finesse, et la conséquence qu'en tire +notre critique ne manque pas non plus d'exactitude. + +«Il y a ces deux circonstances dans la mission littéraire de Chateaubriand, +qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine, +et commencé la restauration des traditions nationales dans la langue et +dans l'art, non seulement sans la poursuivre et la compléter, mais encore, +chose singulière, et qui n'est pas unique pourtant, sans la comprendre et +sans l'avouer... En vérité, il faut le dire, M. de Chateaubriand a été +l'occasion de la littérature moderne, plutôt que sa cause; il l'a rendue +possible en son temps, mais il ne l'a pas faite.» + +Quoi qu'il en soit d'une aussi grave question, ce qui est du moins certain, +c'est que le pittoresque des _Martyrs_ n'a rien de commun avec celui des +«Waverley Novels»; matière et manière, tout en reste encore classique, +tandis que tout est romantique dans l'oeuvre de l'Écossais. Ici encore, +c'est donc bien Walter Scott qu'on prit plus volontiers pour modèle. + +Quelle révélation en effet que ces peintures d'Écosse ou du moyen âge, si +vigoureuses et si franches, si animées et si pittoresques, si drues et si +savoureuses! C'est toute une civilisation qui ressuscite, brillante, +chatoyante, splendide. De beaux et vigoureux chevaliers remplacent les +fades troubadours de romance. Ceux-là vivent du moins et agissent; on +entend les coups pleuvoir sur leurs sonores cuirasses et leur épée a des +éclairs meurtriers. D'ailleurs, à quelques pas de la lice et du tournoi, +les donjons se lèvent sinistres et menaçants, et la grande forêt féodale +abrite de pauvres fous et de misérables gardeurs de pourceaux.--Couleurs +fausses, dira-t-on, et descriptions trop brillantes et trop arrangées pour +être justes!--Le beau reproche, vraiment, et qui aurait inquiété les Hugo +ou les Dumas! Il n'est pas question de fidélité pour l'instant, mais, et +exclusivement, d'imagination, d'art et de poésie! Et de fait, aucune +évocation ne pouvait être plus charmante, aucun spectacle plus délicieux. + +Représentez-vous un instant nos jeunes romantiques réunis au Cénacle, en +1824, chez le bon Nodier. Nodier a quarante ans. Il vient justement de +publier (1822) _Trilby_, la première imitation directe en France de Walter +Scott. Il a près de lui Fauriel, le partisan déclaré, si intelligent et si +profond, de toutes les beautés originales et fortes. A leurs côtés, Victor +Hugo--vingt-deux ans--; il a écrit sur le grand étranger les deux articles +fameux du _Conservateur littéraire_ et de la _Muse française_ qui l'ont +consacré homme de génie; Dumas--vingt et un ans--; il vient de recevoir +_d'Ivanhoe_ le coup de foudre; Balzac--vingt-cinq ans--un autre admirateur +exubérant et exclusif de la première heure, le plus capable assurément de +comprendre l'originalité de l'oeuvre écossaise, puisqu'il est en train +d'en donner deux imitations, fort plates il est vrai, avec _l'Héritière de +Birague_ et _Clotilde de Lusignan;_ Stendhal--quarante ans;--il n'aime pas +tout dans Walter Scott, mais parce que les «Waverley Novels» ruinent +sûrement la tragédie et l'art classiques, il les a toujours applaudis, et +personne peut-être n'a contribué comme lui à en répandre l'admiration; +enfin un peu à l'écart, déjà méditatif et «secret», A. de Vigny,--même âge +que Balzac,--le seul à peu près en état, avec Stendhal, d'être vivement +choqué des outrageuses faiblesses de ces traductions que le public +français s'acharne néanmoins à dévorer; absorbé et silencieux, il médite +_Cinq-Mars_. + +Sous les regards souriants de Fauriel et de Nodier, ils causent de leurs +futurs projets, et déjà les théories romantiques s'agitent confusément +dans leurs jeunes cervelles. De ces théories, il en est une au moins dont +ils ont pleinement conscience; ils savent que l'imagination doit être une +des premières qualités de l'écrivain et qu'il n'y a donc pas d'adversaires +plus déclarés et plus dangereux de la poésie et de l'art que les disciples +de l'abbé Delille. Leur verve et leur indignation ne trouvent pas assez de +railleries et de sarcasmes contre les secs, les décharnés, les +stérilisants pseudo-classiques. «Plus de mensonges ni de conventions! +L'art ancien ne nous suffit plus; il nous faut un art nouveau. Nous sommes +rassasiés d'élégances et de fadeurs mondaines, de votre littérature de +collège correcte, mais froide. Nous voulons des paysages avec de grandes +et profondes perspectives, des forêts vierges ou des forêts féodales; nous +aimons les castels et les tournois, les pas d'armes et les batailles... +Assez longtemps la raison a été souveraine: que l'imagination ait son +tour! Plus d'analyse, mais de la couleur! Donnez-nous des décors nouveaux, +les vôtres sont usés... Et vive la nature!» Mais, de cet art nouveau si +impétueusement réclamé, n'existe-t-il pas déjà des modèles? Qu'est-ce donc +qu'_Ivanhoe_ et _Kenilworth_? Nature, vérité, poésie, fraîcheur, sincérité, +pittoresque et saveur, tout ce qui peut enchanter et ravir l'imagination, +tout cela n'est-il pas renfermé dans ces oeuvres de génie? N'est-ce pas +surtout la véritable description, attendue avec tant d'impatience, la +description pittoresque, la seule qui fasse _voir_ et donne la _sensation_ +de l'objet? et par surcroît de bonheur, cette description ne va-t-elle pas +évoquer des choses lointaines, depuis longtemps disparues et d'autant plus +poétiques?--«Lisons Walter Scott!» + +Victor Hugo ou Alexandre Dumas ouvre _Ivanhoe_, et tout de suite +l'enchantement commence. La grande clairière verte où le soleil met des +reflets d'émeraude; l'accoutrement misérable ou bariolé de Gurth et de +Wamba; les fourrures et les dentelles du Prieur, le long manteau écarlate +et la cotte de mailles du Templier; les deux écuyers noirs qui le suivent, +vêtus d'étoffes éclatantes; et toute cette troupe en marche à travers la +séculaire forêt féodale, tandis que, au-dessus, s'assemblent de gros +nuages noirs chargés de tempêtes: quel tableau! Les applaudissements +éclatent.--Le lecteur dit maintenant l'arrivée chez Cédric le Saxon. Dans +la salle de Rotherwood, sur la lourde table en bois de chêne s'amoncellent +les viandes, tandis qu'une énorme bûche qui se consume dans l'âtre immense +fait partout danser les rouges reflets de sa flamme. Les figures sont +énergiques ou farouches et au milieu d'elles resplendit la douce beauté de +lady Rowena... Stendhal aurait fort envie d'observer que voilà des +descriptions bien longues; les personnages du roman tardent bien à parler +et, quand ils s'y décident, leurs propos ne lui paraissent pas assez +significatifs de leur âme. Comme s'il s'agissait pour l'heure d'analyse et +de psychologie! Stendhal garde pour lui ses désobligeantes remarques. Il +a raison: la lecture en est arrivée à la passe d'armes d'Ashby, au +grandiose incendie du château de Front-de-Boeuf, et l'enthousiasme est +devenu du délire. + +Le bon Nodier sourit. Une admiration si vive et si frémissante n'est pas +pour lui déplaire chez cette jeunesse qu'il devine pleine de promesses +fécondes. Les évocations du moyen âge dans _Ivanhoe_ sont grandioses sans +doute et saisissantes: Nodier les trouve incomplètes. Depuis qu'il prépare +ses _Voyages pittoresques et romantiques_, il s'est épris d'art gothique, +et il sait d'ailleurs que la génération sera amoureuse des cathédrales. Or, +il n'y a pas de cathédrale dans _Ivanhoe_, pas de fines colonnettes +élancées, pas de grêles fenêtres ogivales où les trèfles s'épanouissent, +gracieux et légers comme une dentelle de pierre. Sur un rayon de la +bibliothèque, Nodier va prendre l'_Abbé_. + +Dans l'église de Sainte-Marie, où les moines viennent d'élire leur père, +tout est désolation. Les statues des guerriers, couchés sur leurs tombeaux, +les mains jointes, sont mutilées; les verrières s'effondrent, les marches +du maître-autel sont rompues, et tout autour du choeur les niches restent +vides de leurs saints. Comme si ce n'était pas assez de tristesse, voici +qu'au dehors une foule hurlante sollicite impérieusement pour l'Abbé de la +Déraison--c'est la fête des Fous--l'ironique honneur d'être présenté à son +nouveau confrère. Déjà, sous les coups furieux qui l'ébranlent, la porte +menace de voler en éclats. Les moines se résignent à ouvrir. Comme par une +écluse, la procession burlesque s'engouffre dans le lieu saint, avec son +énorme dragon, son saint George grotesque, «ayant un poëlon pour casque et +pour lance une broche», ses ours, ses loups et toute son irrévérencieuse +mascarade, avec accompagnement, comme dirait Stendhal, de quolibets et +d'ignobles plaisanteries. Le tableau est complet cette fois. Le beau et le +laid, le pathétique et le trivial, le rire et les larmes, la plus +irrespectueuse bouffonnerie dans une église dévastée: ne reconnaît-on +point là quelques-uns des traits essentiels de l'esthétique romantique? A +coup sûr, et c'est même une page de _Notre-Dame de Paris_ qu'on croirait +lire. Walter Scott continuait Chateaubriand--et le complétait: la nouvelle +école a eu raison de le saluer comme un initiateur et comme un maître. + + + + +CHAPITRE V + +Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue. + + +Notre littérature avant le XIXe siècle, avons-nous dit, n'offrait, dans la +description, qu'un nombre fort restreint de pages pittoresques. On +pourrait presque en dire autant du récit. Et cependant nous sommes un +peuple de conteurs. Il se peut que la _Chanson de Roland_ ne soit pas une +fort belle épopée: en revanche, quelques passages du _Roman de Renart_ et +des _Fabliaux_ ne sont pas éloignés d'être des chefs-d'oeuvre; il y a au +XVIe siècle toute une foule de contes fort intéressants; ils n'ont pas +manqué à l'époque suivante, et Lesage et Voltaire ont porté le genre à sa +perfection. Netteté et finesse, observation juste et piquante, sentiment +extraordinairement délié du ridicule, ont toujours été nos qualités +ordinaires. Mais en dépit ou plutôt en raison même de ces qualités, le +pittoresque nous échappe. C'est qu'il a sa source dans l'imagination et +que, malgré tout, la raison est toujours notre faculté dominante. Notre +littérature est essentiellement une littérature d'«honnêtes gens». Elle en +a le ton, le sentiment et le respect des convenances. Quand il cause dans +un salon, un homme du monde évite certaines images, dont le goût de ses +amis et la délicatesse de ses voisines pourraient être surpris ou +froissés. Comme il modère sa voix et adoucit ses gestes, il tempère et +adoucit son imagination. Il lui est permis d'avoir de la verve: elle ne +sera jamais ni trop copieuse, ni trop plantureuse. Il suffit de faire +pétiller dans le récit quelques traits d'esprit qui ne seront guère que de +fines remarques malicieuses; les mots hardis qui dépeignent et font voir, +les familiarités brusques et les vivacités expressives, les comparaisons +imprévues, un comique dru, trivial ou bouffon plutôt que délicat et exquis, +voilà ce que la littérature ne pouvait pas avoir avant le XIXe siècle, et +voilà au contraire ce qu'elle a le plus recherché et aimé depuis. Il ne +fallait rien moins qu'une révolution sociale pour amener une révolution du +goût. Il fallait aussi que l'imagination française prît longuement contact +avec l'imagination étrangère. Ici encore, un des auteurs qu'elle aima +particulièrement, et qu'elle imita, fut Walter Scott. Le choix était +heureux. + +Rarement en effet avait-on mis dans l'art de conter plus d'imagination, de +fantaisie, de vivacité dramatique. C'est moins un récit qu'une série de +tableaux. Tout s'anime, tout se colore; c'est comme un fourmillement de +vie perpétuel. Cette manière une fois connue, toute autre paraît froide et +incolore par comparaison. + +Il est difficile malheureusement d'en apporter des exemples et des +preuves. Ce sont des scènes entières, des chapitres ou même des séries de +chapitres qui seraient à citer tout au long: il n'y faut pas songer. Mais +qu'on relise le début de _Quentin Durward_. La jolie succession de +tableaux dont chacun laisse dans l'imagination l'impression la plus nette +et la plus vivante! Voyez le jeune et fier Écossais s'avancer +intrépidement sur la rive de la Somme à la recherche d'un gué. Deux hommes +qui lui paraissent de bons bourgeois, cheminent paisiblement de l'autre +côté de la rivière. Il les interpelle, et sur le conseil de l'un d'eux il +entre dans l'eau. Mais la rivière est assez profonde et il lui faut nager +vigoureusement. A peine arrivé sur le bord, il éclate: «Chien discourtois, +pourquoi ne m'avez-vous pas répondu quand je vous ai demandé si la rivière +était guéable?» et il porte la main à son épieu. L'intervention de Louis +XI le calme à peine, et la conversation s'engage, alerte, franche, toute +pleine de vie et de bonne humeur, narquoise avec le roi, quelquefois +impatiente avec le jeune étourdi à l'humeur ombrageuse. Et comme il dévore, +sous les yeux amusés du malin souverain de Plessis, le plantureux +déjeuner qu'Isabelle vient de lui servir! Il mange, il boit, il bavarde, +admire la beauté de la jeune fille, s'inquiète des façons et des regards +tour à tour ardents ou sombres de son hôte inattendu, et le tout avec tant +de vivacité et de naturel que le récit devient tableau et que rapidement +la narration fait place au dialogue. L'imagination et le sentiment de la +réalité ont tout envahi; l'écrivain n'a pas pu rester longtemps maître de +ses personnages; ils se sont mis à vivre pour leur compte, d'une vie +particulière et comme indépendante de la volonté de celui-là même qui les +a créés. + +Et les passages où éclatent de pareilles qualités abondent dans l'oeuvre +du romancier. C'est, dans _Ivanhoe_, l'arrivée du prieur et du templier +dans la clairière où Gurth et Wamba échangent leurs réflexions et leurs +plaintes; le festin du soir chez Cédric; la passe d'armes d'Ashby; la +torture du pauvre Isaac dans la prison de Front-de-Boeuf; surtout +l'attaque et la ruine du château, avec l'épisode si comique à la fois et +si touchant de Wamba déguisé en moine pour sauver son maître. De même, +lisez dans l'_Abbé_ la scène de l'auberge où Roland Graeme et Adam +Woodcock sont si lestement caressés par la houssine du plus délibéré et du +plus hardi des pages; elle est merveilleuse de vie et de relief. L'auberge +et son tumulte, propos joyeux et quolibets politiques, impertinente +assurance du page et air piteux que finissent par prendre ses victimes, le +conteur a tout vu et il inonde tout de lumière. Rien d'ailleurs qui +convienne mieux à son talent que ces larges scènes populaires; il les +traite avec une verve et une sûreté incomparables. + + «Holliday, dit Bothwell à un dragon qui était venu s'asseoir + à la même table que lui, n'est-il pas bien étrange de voir + tous ces rustres passer ici la soirée à boire, sans qu'ils + aient pensé à porter la santé du roi? + + «Vous vous trompez, j'ai entendu cette espèce de chenille + verte proposer la santé de Sa Majesté. + + «Oui-da? Eh bien, Tom, il faut les faire boire à celle de + l'archevêque de Saint-André; et qu'ils la boivent à genoux, + encore! + + «Bonne idée, pardieu! s'écria Inglis; et si quelqu'un s'y + refuse, nous l'emmènerons au corps de garde, nous lui ferons + monter le cheval né d'un gland, et nous lui attacherons + une paire de carabines chaque pied, pour l'y tenir en équilibre. + + «Bien dit, Tom; et pour procéder avec ordre, je vais + commencer par ce rustre en bonnet bleu qui se tient seul + dans son coin.» + + Bothwell se leva aussitôt, et mettant son sabre sous son + bras, pour soutenir l'insolence qu'il méditait, il se plaça en + face de l'étranger que Niel avait signalé dans les avis adressés + à sa fille; prenant ensuite le ton solennel et nasillard d'un + prédicateur puritain: «J'ai, lui dit-il, une petite requête à + présenter à Votre Gravité, c'est de remplir ce verre de la + boisson que les profanes appellent eau-de-vie, et de le vider + à la santé de Sa Grâce l'archevêque de Saint-André, le digne + primat d'Écosse, après vous être levé de votre siège et vous + être baissé jusqu'à ce que vos genoux touchent la terre.» + + Chacun attendait la réponse: les traits durs et farouches + de l'étranger, ses yeux presque louches et d'une expression + sinistre, la force évidente de ses membres, quoiqu'il ne fût + que de moyenne taille, annonçaient un homme peu disposé à + entendre la plaisanterie et à souffrir impunément une insulte. + + «Et si je ne satisfais pas à votre impertinente requête, + dit-il, qu'en pourra-t-il résulter? + + «Ce qu'il en résultera, mon bien-aimé? dit Bothwell avec + le même accent de raillerie, c'est que, primo, je tirerai + ta protubérance nasale; secundo, bien-aimé, j'appliquerai + mon poing sur tes organes visuels; et tertio, enfin, bien-aimé, + je ferai tomber le plat de mon sabre sur les épaules du réfractaire. + + «En vérité! dit l'étranger. Passez-moi le verre»;--et + donnant à sa physionomie et au son de sa voix une expression + singulière: «Je porte la santé de l'archevêque de Saint-André, + bien digne de la place qu'il occupe en ce moment (il venait + d'être assassiné). Puisse chaque prélat d'Écosse être + bientôt comme le très-révérend James Sharpe! + + «Eh bien, dit Holliday d'un air de triomphe, il a subi l'épreuve. + + «Oui, mais avec un commentaire, remarqua Bothwell; + je ne comprends pas ce que veut dire ce whig tondu.» + +On comprend que les futurs romantiques aient été immédiatement séduits. + +D'autant que la narration dans les «Waverley Novels» a d'autres qualités +de verdeur, de familiarité énergique et savoureuse, d'où naît un +pittoresque particulier... Nous aurons justement occasion d'en parler en +étudiant le dialogue de Walter Scott. + +C'est sa plus grande originalité et son triomphe, la partie de son art +dans laquelle on ne lui a jamais connu d'autre rival que Shakespeare: ce +qui est beaucoup dire, et ce qui est exact. Nous l'avons fait remarquer, +il y glisse tout de suite d'une pente naturelle et irrésistible, et il s'y +établit avec la conscience d'y régner en souverain incontesté. Il arrive +même assez souvent à ses personnages de parler uniquement pour le plaisir +de parler, sans que leur bavardage ait aux yeux du lecteur d'autre excuse +que sa verve et son intérêt. + +Il est vrai que ce sont ici qualités éminentes. La matière du dialogue +peut être insignifiante, la manière en est toujours d'un attrait +singulier. Walter Scott sait faire parler tout le monde, prendre tous les +tons, et en même temps qu'il observe les moeurs et les convenances propres +à chaque caractère, il garde toujours cette vivacité, cette _humour_, ce +mouvement et cette vie, qui sont proprement un charme. C'est comme une +flamme légère qui court sur toutes les répliques pour les faire étinceler +et reluire. Et rien d'artificiel ou de concerté; pas de cliquetis +d'antithèses, d'une admirable force dramatique parfois dans leur concision +et leur brusque détente, mais toujours trop visiblement arrangées pour +l'effet; au contraire, partout une facilité, une aisance merveilleuses, un +courant largement étalé, d'une allure pleine, heureuse, et où la clarté se +joue en vives étincelles. Par malheur il est encore impossible d'en donner +des exemples; mais rien ne sera facile au lecteur comme de combler cette +lacune forcée. Aussi bien, de ce dialogue, est-il préférable d'indiquer la +nouveauté la plus saisissante. + +Elle consiste à mettre sur les lèvres des duchesses et des marquises, des +princes et des rois, les propos familiers et gaillards, les comparaisons +hardies et pittoresques, qui donnent tant de piquant et de saveur à la +conversation des aventuriers et des aubergistes, des gardiens de pourceaux +et des outlaws. Ce n'est pas assez de dire que le langage d'Elisabeth par +exemple ou de Louis XI est plein d'animation et de vie; qu'il a une +légèreté, une allure dont n'approchèrent jamais nos romanciers, et moins +encore nos poètes tragiques: les rois parlent ici comme leurs sujets, les +reines comme leurs chambrières, et ils sont tout aussi près de la bonne et +simple nature que Giles Gosling ou Michel Lambourne. + + «Par la mort! Geordie,--déclare Jacques Ier à l'orfèvre Heriot,--il + n'y a pas un de ces manants qui sache seulement comment on doit + présenter une supplique à son souverain... D'abord, voyez-vous, + il faut vous approcher de nous de cette manière, en vous couvrant + les yeux de la main, pour montrer que vous savez que vous êtes en + présence du vice-roi du ciel.--Bien, Geordie, voilà qui est fait + avec grâce.--Ensuite, vous vous agenouillez, et vous faites comme + si vous vouliez baiser le pan de notre habit, la boucle de nos + souliers ou quelque chose de semblable.--Très bien exécuté. + Tandis que nous, en prince débonnaire et ami de nos sujets, nous + vous en empêchons, en vous faisant signe de vous relever.--Non, non, + vous n'obéissez pas; et comme vous avez une grâce à demander, + vous restez dans la même situation, vous fouillez dans votre poche, + vous tirez votre supplique, et vous nous la mettez respectueusement + dans la main[20].» + +[Note 20: _Les Aventures de Nigel_, chap. V. Toute la scène est à lire: le +naturel en est exquis.] + +Voilà un roi transformé pour deux minutes, et sans croire déchoir, en +maître de cérémonies. + +Sans plus de façon, Elisabeth compare Leicester à un directeur de théâtre +et se plaint de la malpropreté des bottes de Tressilian, «dont l'infection +a failli l'emporter sur les parfums de lord Leicester.» Elle reçoit les +chevaliers Tressilian et Blount, et voici les réflexions que la noble +cérémonie lui inspire: «Sussex a sans doute perdu l'esprit, pour nous +désigner d'abord un fou comme Tressilian, et puis un rustre comme son +second protégé. Je t'assure, Rutland, que, lorsqu'il était genoux devant +moi, grimaçant et faisant la moue _comme s'il avait eu la bouche pleine de +soupe brûlante,_ j'ai eu peine à me retenir de lui donner un bon coup sur +la tête, au lieu de lui frapper sur l'épaule.» + +Ces propos et ces remarques de commère sur des lèvres royales! Ces jurons +dans la bouche d'une reine, et d'une reine qui cultive l'euphuisme! Car +elle jure, «par la mort de Dieu!... de par la lumière de Dieu!... par +l'âme du roi Henry!» C'était bien la nature, cette fois, et même la nature +en déshabillé. Mais ces libertés n'étaient point pour effaroucher des +jeunes gens à qui la froideur et la convention du dialogue classique +devenaient de jour en jour plus odieuses. Walter Scott donnait la main à +Shakespeare; son exemple autorisait les expressives familiarités qui +s'épanouiront bientôt dans _Henri III et sa cour_, _Charles VII chez ses +grands vassaux_, _Ruy Blas_ ou _le Roi s'amuse_. Pourquoi les rois +parleraient-ils un langage dans le roman et un autre langage dans un +drame? Craint-on que les spectateurs s'en effarouchent? Mais la plupart +sont des lecteurs assidus des «Waverley Novels» et ils ont perdu tous +leurs anciens scrupules, ou à peu près. + +Un de leurs romans favoris a dû être _Quentin Durward_, parce que c'est un +roi de France qui en est le héros. Or le langage de Louis XI ne rappelle +que de fort loin les élégances des Agamemnon, des Ninus ou des Artaxerce. +«Je suis un vieux saumon, dit-il à Olivier, et je ne mords point à +l'hameçon du pêcheur parce qu'il est amorcé de cet appât qu'on appelle +honneur.» Il congédie Tristan: «Eh bien, compère, marchez en avant et +faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des mûriers, car ce jeune homme +fera autant d'honneur au repas qu'une souris affamée en ferait au fromage +d'une ménagère.» Au roi qui lui a demandé quel était son pays, l'écossais +a répondu: Glen Houlakin. «Glen quoi? s'écria maître Pierre; avez-vous +envie d'évoquer le diable en prononçant de pareils mots?» Faut-il allécher +le jeune étranger pour le décider à s'enrôler dans la garde écossaise? Les +grasses et succulentes comparaisons, dignes de Rabelais et de La Fontaine! +«Ils n'ont pas besoin (les archers), comme les Bourguignons, d'aller le +dos nu, afin de pouvoir se remplir le ventre. Ils sont vêtus comme des +comtes et font ripaille comme des abbés.» Il interrompt brusquement le +plus grave des entretiens: «Mais au diable cette conversation! Le sanglier +est débusqué. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert. Ah! +Ah! Tralala li ra la...» + +Et quand il est prisonnier à Péronne, voici le ton de ses monologues: «Si +jamais je puis me tirer de ce danger, j'arracherai à la Balue son chapeau +de cardinal, dût la peau de son crâne y rester attachée... La conjonction +des constellations! oui, la conjonction! Galeotti m'a conté des sornettes +dignes d'être adressées à une tête de mouton bouillie, et j'ai été assez +idiot pour me persuader que je les comprenais!» Les futurs romantiques ont +dû savourer ces détails avec délices. Du merveilleux dialogue de Walter +Scott, c'était ce que, dans le roman--et au théâtre,--ils pouvaient le +mieux imiter. Chez Vigny, Mérimée, Balzac et Hugo, nous aurons à signaler +plus d'une de ces imitations. + +Ainsi se contractaient peu à peu des habitudes nouvelles, ainsi lentement +se formait un art nouveau. Toute une révolution s'opérait dans le goût; et +ces familiarités dans le dialogue, ces comparaisons pittoresques, +empruntées de préférence au règne animal ou aux objets les plus vulgaires, +et que nous retrouverons déjà chez les premiers disciples en France de +Walter Scott, n'en sont pas l'indice le moins caractéristique[21]. La +nouveauté devait en être séduisante; on l'admira tout de suite et on +l'imita, et dans la forme même qui en rendait l'imitation à la fois plus +aisée et plus féconde. On fit des romans historiques avec fureur, et, +pendant quelques années, les écrivains français--parmi lesquels des hommes +de génie--ne se réclamèrent que de Walter Scott. Un genre nouveau +s'organisa. Mais en s'organisant, ce n'était rien moins--et on doit +commencer à l'entrevoir--que le romantisme lui-même qu'il aidait à se +déterminer et dont il préparait le rapide triomphe: le livre suivant +essaiera de mieux l'établir. + +[Note 21: Elles sont nombreuses dans Walter Scott, aussi nombreuses que, +chez Chateaubriand, les comparaisons nobles ou majestueuses. «Ta +conversation, dit Varney à Foster, a un piquant qui surpasse le caviar, +les langues de boeuf salées, enfin tous les excitants qui peuvent relever +la saveur du bon vin.» (_Kenilworth_.)--«Parfait! parfait! répondit +Lambourne: d'honneur, ta cuisse en manière de bâton, au milieu de cette +touffe de bougran tailladé et de gaze de soie, ne ressemble pas mal à la +quenouille d'une ménagère dont le lin est à moitié filé.» (_Ibid_.)--«Mais +bah! le méchant petit diable nageait comme un canard... Par la +Saint-Nicolas, prenez garde à vous, maintenant qu'il est plus haut qu'un +baril de harengs.» (_Guy Mannering_).--«Toi gentilhomme! dit Silias; un +gentilhomme comme j'en ferais un d'une cosse de fève, avec un couteau +rouillé.» (_L'Abbé_).--Dans le même roman, la jolie tirade d'Adam Woodcock +(XII) sur les femmes, «ces jolies oies sauvages», serait à lire en entier; +et nous terminerons ces citations--qui pourraient être interminables--par +ce fragment de dialogue des _Puritains_: «Vous nous avez apporté un joli +plat de gibier, général! Voici un corbeau qui va croasser, un coq prêt à +combattre; et un... comment nommerai-je le troisième, général?--Sans +métaphore, Monsieur, je vous prie de le regarder comme un homme auquel je +m'intéresse particulièrement.» Il y a là tout un côté de l'art romantique. +Qu'on pense au «vieil as de pique», d'_Hernani.] + + * * * * * + + + + +LIVRE III + +LE ROMAN HISTORIQUE A L'ÉPOQUE ROMANTIQUE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Le Roman historique avant «Cinq-Mars» + + +Le roman historique tel que l'avait créé Walter Scott était trop original +et surtout différait trop profondément de tout ce qui s'en était écrit en +France jusqu'alors, pour que les premières imitations n'en aient pas été +médiocres. Les progrès ne pouvaient même être que fort lents dans cette +carrière nouvelle. Il fallait d'abord se familiariser avec l'histoire. De +plus, il n'était pas inutile, pour donner des temps passés une +représentation pittoresque, d'avoir l'imagination souple et brillante, et +l'habitude aussi de broyer des couleurs. Il était indispensable enfin +d'avoir beaucoup de talent. Or, l'histoire était précisément en train de +se faire; l'imagination s'avançait tous les jours vers de nouvelles +conquêtes, sans toutefois que sa royauté absolue fut encore proclamée; et +pour ce qui est du talent, c'est bien ce qui a le plus manqué aux +infortunés romanciers d'avant 1826. Leur oeuvre cependant n'est pas +complètement à dédaigner. N'auraient-ils d'ailleurs que le mérite d'avoir +préparé le chemin à leurs successeurs, ils mériteraient encore un souvenir. + +Bien entendu, il ne faut même pas songer à les nommer tous. Encore si de +cette interminable énumération il devait sortir quelque observation +intéressante! Mais le dénombrement de toutes ces têtes de bétail serait +aussi inutile que fastidieux. Car enfin, en quoi importe-t-il à notre +sujet que J.-P. Brès ait écrit quatre volumes in-12 sur _Isabelle et Jean +d'Armagnac,_ trois sur _la Trémouille, chevalier sans peur et sans +reproche_, et quatre autres, en 1818, sur _Montluc ou le Tombeau +mystérieux?_ qu'on doive à Mardelle _les Ruines de Rothembourg, roman +historique_, 3 volumes, 1819? à Plancher de Valcourt _Edouard et Elfride, +ou la Comtesse de Salisbury, roman historique du XIVe siècle?_ au +chevalier de Propiac, en 1822, deux volumes sur _la Soeur de Saint-Camille +ou la Peste de Barcelonne?_ et au comte Henri Verdier de Lacoste, _Alfred +le Grand ou le Trône reconquis?_ que Ladoucette soit l'auteur du +_Troubadour ou Guillaume et Marguerite_, un roman du XIIe siècle où il est +question des noces de Louis VII (1824)? et Mme Gabrielle Paban, sous le +pseudonyme de Marie d'Heures, celui de _Jane Shore_, qui a pour scène +l'Angleterre du XVe siècle? Est-il vraiment utile de savoir que _le Héros +de la mort ou le Prévôt du Palais_ est de L.-T. Gilbert, auteur du _Pâtre +des montagnes noires_, ou que, pour avoir composé _les Derniers des +Beaumanoir ou la Tour d'Helvin_, M. de Kératry fut pompeusement décoré par +des compatriotes, qui avaient plus de reconnaissance que de goût, du titre +de «Waverley breton»? Quand on aura dit de tous ces écrivailleurs qu'ils +font nombre et témoignent de la grande vogue qu'eut alors le roman +historique, on aura tout dit. Il faut cependant isoler une ou deux oeuvres +du milieu de cette tourbe, ne serait-ce que pour donner une idée de leur +insigne faiblesse et marquer le point de départ dans la brillante carrière +que le genre à la mode allait parcourir. Puis, il y a d'autres noms qui, à +divers titres, méritent de nous arrêter quelques instants, comme +Musset-Pathay ou Balzac; et enfin des oeuvres appellent la comparaison avec +d'autres oeuvres plus brillantes et d'une destinée plus heureuse, comme +l'_Urbain Grandier_ d'Hippolyte Bonnelier, qui sert de transition toute +naturelle à _Cinq-Mars_. + +Sans parler du baron Etienne Léon de la Mothe-Langon et de son _Jean de +Procida ou les Vêpres Siciliennes_, pas plus que de Dinocourt et de son +_Camisard_, encore qu'il s'y soit souvenu des _Puritains_ et de la +_Légende de Monrose_, que son Parquet, son Poul soient d'assez agréables +copies de Dalgetty et de Bothwell, et que certain jésuite rappelle à la +fois le La Balue de _Quentin Durward_ et la vieille Mause d'_Old +Mortality_, il faut signaler une tentative de Simonde de Sismondi, car +_Julia Sévéra ou l'an 492_ est du grave historien, et _Julia Sévéra_ est +un roman historique, et de l'aveu même de l'auteur, le modèle en a été +Walter Scott: témoignage précieux de l'estime que les plus sérieux esprits +ont professée dès la première heure pour l'auteur d'_Ivanhoe_. La +tentative était intéressante; malheureusement elle échoua. + +Un romancier n'est pas un historien, avons-nous dit. La réciproque peut +être vraie aussi, et Sismondi en est une assez bonne preuve. L'exactitude +historique est remarquable dans _Julia Sévéra_, et personne ne doute que +l'auteur ne soit admirablement informé sur «l'an 492». Il est visible que +dans le roman ont passé «les recherches et les travaux consacrés à écrire +le premier volume de l'_Histoire des Français_»; nous en croyons +l'écrivain quand il nous confesse avoir «lu trois fois de suite Grégoire +de Tours, ou pâli sur toutes les chroniques, sur tous les codes de lois, +sur toutes les vies des saints de cette époque». Mais comme on voudrait +une érudition moins abondante et moins sûre, un peu plus de mouvement +dramatique, d'intérêt pittoresque, et que le souhait de son +_Avertissement_ ait été plus complètement exaucé[22]! Lisez par exemple le +chapitre d'exposition, si long, si peu vivant. On ne _voit_ rien. Puis, +trop souvent le narrateur se souvient mal à propos de son métier ordinaire +d'historien et interrompt le récit romanesque par de vraies leçons +magistrales sur l'économie politique ou le droit fluvial. Du récit, +d'ailleurs, il n'a aucune science. Dès les premières pages vous vous +sentez enveloppé d'un mortel ennui. L'auteur avait annoncé un roman +historique: c'est une dissertation d'histoire qu'il met sous les yeux, +entremêlée de descriptions et coupée de dialogues et d'analyses +psychologiques. Et quelles analyses! quelles descriptions! quels +dialogues! + +[Note 22: «J'aurais voulu que ce fût complètement un roman, et +par l'intérêt, et par la vérité des tableaux de la vie domestique».] + +Tel qu'il est cependant, l'essai de Sismondi ne doit point passer +inaperçu. Sans compter qu'il était comme la consécration officielle du +roman historique, il imposait aux futurs «émules de Walter Scott» un plus +grand souci de l'exactitude et un plus grand respect de la vérité. Le +genre devait s'attacher désormais à être plus sérieux, moins romanesque; +et Sismondi, avec une admirable netteté, lui en indiquait les moyens. On +ne se décida que plus tard à les employer et, en attendant, le roman +historique suivit comme il put sa fortune. + +Elle fut d'abord médiocre. Ni l'_Héritière de Birague_, ni _Clothilde de +Lusignan_ n'annoncent et ne préparent _Cinq-Mars_; et il est parfaitement +inutile d'analyser des oeuvres qui laissent le genre stationnaire. Mais si +le fond en est insignifiant, tout comme dans les romans de Mme de Genlis +ou de Dinocourt, la forme ne laisse pas d'être intéressante. Les +descriptions n'en sont point bonnes; mais le récit s'anime et se colore; +il a de la verve et de la fantaisie dans sa lourdeur un peu compacte, et +enfin le dialogue se dénoue, à l'imitation, il ne faut pas l'oublier, de +Walter Scott. Ce n'est évidemment pas la perfection du naturel et, sans +jamais égaler cependant son illustre modèle, Balzac aura plus tard une +autre verve, un autre feu et d'autres saillies. Mais que nous sommes loin +déjà des Dinocourt, des Sismondi et des Ladoucette! En regard du passage +des _Puritains_ où Bothwell menace insolemment Burley s'il refuse de +porter la santé de l'archevêque de Saint-André, lisez ce fragment: + + Le sire de Chanclos fit sauter les ferrures et déploya cinq ou six + robes magnifiques, des voiles, des dentelles, force bijoux, des + éventails, des gants parfumés et un habillement complet pour un + homme: il était d'une magnificence rare. «Je crois, dit l'honnête + capitaine, que nous pourrions nous appliquer la prise: + 1° comme indemnité de nos fatigues; 2° comme inutile au marquis, + puisque nous le tuerons; 3° comme prix de la nourriture du + prisonnier de guerre; 4°... 5°... continua Vieille-Roche.--Assez, + reprit Chanclos; trois raisons suffisent... Voyons, quel est ton + avis?--Mon avis!... ton avis est mon avis... Voilà mon avis.--Adopté, + dit Chanclos.» (_L'Héritière de Birague_, chap. XXIII.) + +Sauf les dernières lignes, qui appartiennent sans contestation possible à +Balzac tout seul, n'est-ce pas la façon et le tour de Walter Scott? Comme +Poul et Parquet chez Dinocourt, ces deux caractères de Vieille-Roche et de +Chanclos, imités des mêmes types de l'oeuvre écossaise, ont porté bonheur +au romancier. Chanclos surtout est amusant avec son éternel juron «par +l'aigle du Béarn, son glorieux maître». Il a la plaisanterie piquante et +savoureuse, menace son adversaire de lui faire «une boutonnière au ventre» +d'un bon coup d'épée, et sa verve copieuse met plus de gaîté dans le roman +que les lourdes et prétentieuses parades d'esprit de l'auteur lui-même. +Ces libres et hardis propos de corps-de-garde, cette bonne humeur +gouailleuse, ce ton cynique et débraillé, tout cela annonce bien un type +cher à l'école romantique. En tout cas, et c'est ce qu'il importe de +constater avant tout, la narration commence à s'animer et à devenir +pittoresque, le dialogue à pétiller, les personnages à avoir des gestes +plus naturels et moins guindés. L'imagination, à l'aide du roman +historique, prenait l'essor. Pour l'art français, c'était une acquisition. + +C'en était une autre, encore plus importante pour l'intelligence française, +que la connaissance de l'histoire. Car on se préoccupe sérieusement de +l'étudier. Balzac écrit à sa soeur, en 1822: «Prie donc Surville de +s'informer dans quelle partie de la Normandie est Château-Gaillard ou le +château Gaillard. Ensuite, dis-moi s'il y a une bibliothèque à Bayeux ou à +Caen; si ton mari a la faculté d'en avoir les livres et s'il y a beaucoup +de livres sur l'histoire de France, surtout des mémoires particuliers qui +donnent du jour sur les époques. Le roman que j'irai faire sera ou _la +Démence de Charles VI et la Faction Armagnac ou Bourguignonne_, ou bien +_la Conspiration d'Amboise_, ou _la Saint-Barthélémy_, ou _les Premiers +temps de l'Histoire de France_...» + +Nous ne savons si, en 1822, il y avait une bibliothèque à Caen, ni si elle +contenait beaucoup de livres sur l'histoire de France. Ce qui est certain, +c'est que Balzac, à Caen ou ailleurs, les a feuilletés: les progrès qu'il +aura faits quand nous le rencontrerons pour la seconde fois nous en seront +une garantie suffisante; et ce qui n'est pas moins incontestable, c'est la +conviction désormais entrée dans l'esprit des romanciers que, pour écrire +des romans historiques, il n'est peut-être pas inutile de commencer par +savoir un peu l'histoire. Sismondi nous l'avait fait constater, Balzac +nous le rappelle; les Français vont se mettre à l'étude de leurs +chroniques nationales et leur demander justement ce que du Bellay, dans sa +_Défense et illustration de la langue française_, avait exclusivement +demandé à l'antiquité: des thèmes d'inspiration. Le roman historique +s'organise et du même coup il aide à se préciser une des parties +essentielles de la future esthétique romantique. + +Mais les sages idées de Sismondi et de Balzac ne pouvaient que triompher +lentement et elles trouvent pour l'heure des réfractaires. Musset-Pathay, +dans ses _Contes historiques_, semble avoir pris à tâche de démontrer +l'excellence de la philosophie de l'histoire telle que l'avait professée +Balzac dans _Clothilde de Lusignan_. L'épigraphe de son livre en indique +assez l'esprit: _Multa incredibilia vera, multa credibilia falsa_. Le +titre même est comme une gageure et un défi. Il est vrai que l'oeuvre +tient assez peu la promesse du titre et de l'épigraphe. Ces _Contes_ ne +sont que des conversations où quelques points d'histoire sont incidemment +traités; cela rappelle assez exactement les _Journées Amusantes_ de Mme +Gomez, et surtout laisse deviner les regrettables excès où se complairont +plus tard Paul Lacroix et Roger de Beauvoir. Il y a cependant des pages +intéressantes. Nous signalerons particulièrement le neuvième conte qui +renferme une assez bonne critique et fort piquante de Mme de Genlis et +de ses _Mémoires_; et le dixième, de beaucoup le meilleur du recueil, où +sont assez vivement présentées les réunions littéraires du XVIIIe siècle. +Mais c'est trop longtemps s'arrêter sur quelqu'un dont tout le mérite est +d'avoir eu un fils. + +Hippolyte Bonnelier n'a guère aussi pour lui que d'avoir écrit un roman +sur une scène dont Vigny devait faire un épisode de _Cinq-Mars_. Son +_Urbain Grandier_ eut quelque succès, s'il faut en croire le _Mercure du +XIXe siècle_. D'après le trop complaisant journaliste, l'auteur «a +conservé les grands traits que l'histoire a transmis et inventé une fable +touchante qui se lie naturellement à son récit et l'explique sans +dénaturer les traditions. C'est ce que l'on peut exiger du roman +historique... Laubardemont, Urbain Grandier, le prêtre, l'abbesse et ses +soeurs se dessinent avec une grande vérité. Le P. Joseph est peint de la +même manière... Le roman est fidèlement empreint des couleurs +superstitieuses de l'époque.» + +Il vaut mieux dire: _Urbain Grandier_ a exactement la justesse et la +vérité que peut avoir un pamphlet. Car c'est plutôt un pamphlet qu'un +roman. On n'a qu'à lire l'introduction pour s'en convaincre. Dès les +premières lignes, l'écrivain laisse éclater l'horreur que lui inspire +«l'assassinat» de Grandier. C'est son droit sans nul doute. Mais +l'histoire s'accommode mal de trop de passion et la vérité en souffre. Le +roman de Bonnelier n'a pas échappé à cet inconvénient. Que le trio Mignon, +Barré, Granger, soit parfaitement méprisable, c'est un point que personne +ne conteste. Mais encore faudrait-il que ces misérables nous donnent +eux-mêmes, par leurs actions ou leurs paroles, tout le dégoût que nous +devons éprouver pour leur odieuse conduite, au lieu que trop souvent +l'auteur nous l'insinue par ses réflexions et ses commentaires. + +Les invraisemblances, d'ailleurs, n'y sont pas rares; c'est ainsi que le +P. Joseph est vraiment par trop cynique. Il y a même, chose plus grave, +des anachronismes. Et puis, dans quelles extraordinaires complications le +roman va-t-il s'enchevêtrer! Soeur Annette, une des possédées, est fille +de Clarice, soeur de Cinq-Mars et de Laubardemont! Ce détail, digne du +plus noir mélodrame, suffirait à déprécier une oeuvre à certains égards +point trop méprisable. + +Mais leur plus grand défaut, à tous ces pauvres romanciers, reste encore +de n'avoir pas eu assez de talent et aussi d'avoir été les ouvriers de la +première heure. La nature avait mieux traité Alfred de Vigny; les +circonstances lui furent plus favorables; et, dans l'histoire du roman +historique français, _Cinq-Mars_ est la première oeuvre sérieuse qui +compte et qu'il faut donc examiner avec quelque détail. + + + + +CHAPITRE II + +«Cinq-Mars» + + +Le lundi 6 novembre 1826, à 11 heures du matin, dans un appartement de +l'hôtel de Windsor, à Paris, le colonel Hamilton Bunbury présentait le +comte Alfred de Vigny à sir Walter Scott. Le jeune auteur de _Cinq-Mars_ +venait faire hommage de son livre à l'illustre créateur du roman +historique. «L'air très touché», Walter Scott accepta le livre, et sans +doute aussi l'hommage. Il ne pouvait peut-être pas répondre à son jeune +admirateur ce qu'il répondit à Manzoni qui lui offrait ses _Fiancés_[23]; +mais il lui était permis de penser que c'était la plus belle oeuvre qu'il +eût encore inspirée à un Français. De _Cinq-Mars_, en effet, et de +_Cinq-Mars_ seulement, commence dans notre littérature l'histoire du roman +historique. + +[Note 23: Quand Walter Scott vint à Milan, Manzoni se donna modestement +pour son disciple. «En ce cas, riposta le célèbre romancier, _les Fiancés_ +sont mon meilleur ouvrage.»] + +Ce n'est pas que le livre soit un chef-d'oeuvre. Malgré le talent de Vigny, +ses longues études préparatoires, _Cinq-Mars_ conserve des défauts graves. +Tel qu'il est cependant, il ne laisse pas d'être remarquable, moins par +sa valeur et sa beauté propres, que par la place qu'il tient dans +l'organisation du genre. Et il n'est pas besoin d'ajouter que l'influence +écossaise s'y fait partout sentir. + +Dans la foule déjà innombrable des imitateurs de Walter Scott, Vigny fut +le premier à s'apercevoir que le plus sûr moyen de réussir dans un genre +est de cultiver ce genre pour lui-même. De ce principe essentiel, on ne +s'était point avisé jusqu'à lui, sans doute parce qu'il était essentiel et +trop simple. Il osa donc, à l'exemple de son modèle, et abordant un sujet +d'histoire, le traiter vraiment du point de vue historique, et il ne crut +pas inutile, écrivant sur une conjuration, de ne pas trop détourner +l'intérêt sur les insignifiantes amours de Marie de Mantoue et de Henry +d'Effiat. Aussi bien les piètres héros que nos deux personnages pour un +roman d'amour! Elle, elle est étourdie, légère, involontairement coquette, +vite oublieuse et à peu près consolée de la mort de Henry par la riante +perspective d'être reine de Pologne. Lui, il a peut-être plus de +profondeur dans les sentiments; et, puisqu'il le dit, nous devons bien +l'en croire; mais nous entrons tout de même assez difficilement dans cette +pensée. Ses incertitudes, ses faiblesses, quelque chose de faux ou de +forcé répandu dans tous les passages où il nous est parlé de sa passion, +tout cela en fait un amoureux fort indécis et singulièrement pâle. +Vraiment, et tout compte fait, ils sont dignes l'un de l'autre, dignes +surtout de servir de modèles aux jeunes premiers du futur théâtre +romantique. Par beaucoup de côtés, dona Sol, Régina et la fille de +Triboulet sont les soeurs de Marie de Mantoue; et il est encore plus +évident qu'il y a du Hernani, du Didier, sinon du Ruy Blas, sous le beau +costume de velours noir de M. le Grand[24]. + +[Note 24: Nous en avons essayé la démonstration dans la _Revue bleue_ +(8 et 15 août 1903): _Deux ouvriers du romantisme_.] + +Puisque l'intrigue amoureuse n'est pas et ne peut pas être le vrai sujet +de _Cinq-Mars_, il reste que ce soit l'intrigue politique. Et en effet, et +il faut en féliciter Vigny, comme dans _Quentin Durward_, comme dans +_Ivanhoe_, les passions particulières et privées disparaissent devant des +intérêts plus généraux et plus importants. Louis XI luttait pour briser +l'orgueil et réduire le pouvoir de son insolent vassal; Richelieu... +Dirons-nous qu'il lutte pour briser le grand écuyer? Tout le roman, au +contraire, et par une incroyable maladresse de l'auteur, ne donne-t-il pas +l'impression d'un géant qui écrase un pygmée, dédaigneusement? Mais +acceptons la situation telle que Vigny nous la présente. Il a cru pouvoir +symboliser dans la conjuration de Cinq-Mars toutes les autres conjurations +que le système politique du cardinal ministre a fait se former contre lui; +ce ne serait pas le droit de l'historien, c'est celui du poète. Bien plus, +supposons à M. le Grand toutes les qualités dont voudrait l'enrichir notre +romancier; qu'il soit comme l'âme de la noblesse tout entière, frémissante +d'indignation de se voir humiliée, et quelquefois décapitée, par un +cardinal, par un homme d'Église; en un mot, faisons de lui le digne +adversaire de Richelieu: quel drame! Et le beau sujet! «Trois acteurs +seulement qui remplissent la scène: Richelieu, Louis XIII et M. le Grand; +le reste écoute et regarde, et joue tout au plus le même rôle que le +choeur antique au théâtre d'Athènes.» G. Planche a raison. C'est le fond +même de _Quentin Durward_; fond tragique, sujet grandiose, d'où pouvait +sortir un chef-d'oeuvre. Vigny ne l'a pas fait; peut-être ne pouvait-il pas +le faire. Il avait au moins le mérite d'indiquer le chemin qui conduisait +aux chefs-d'oeuvre; et la première conquête du roman historique en France, +comme son premier pas vers l'organisation forte et définitive, c'est à +_Cinq-Mars_ qu'il faut en rapporter l'honneur. + +Mais, nous l'avons vu, des intrigues et des passions politiques supposent +plus de deux personnages, une conjuration exige des conjurés, et voilà du +même coup le cadre et le milieu constitués. Il y avait, autour de Cédric, +son fils, lady Rowena, Athelstane, Richard, Frère Tuck, Locksley, Wurth et +Gamba; nous aurons ici Bassompierre, Fontrailles, Gondi, Beaufort, de Thou, +et un instant, malgré leurs hésitations, les princes du sang et les rois +eux-mêmes, Gaston d'Orléans, Anne d'Autriche et Louis XIII en personne. Et +pour peu que l'auteur, par les mémoires ou les correspondances, ait +quelque expérience de l'époque,--or Vigny, on le sait par son témoignage +et _Cinq-Mars_ suffit à le prouver, n'était pas sans les connaître,--tous +ces personnages vont sentir, penser, s'agiter, vivre en un mot de la vie +même de leur temps. + +Écoutez le duc de Bouillon endoctrinant Anne d'Autriche, lui dépeignant en +traits de flamme l'insolence et l'ambition de Richelieu, et après avoir +inquiété la reine, épouvantant la mère par l'horrible crainte que +l'impitoyable ministre pourrait bien étendre sa main de fer jusque sur les +enfants de France[25]; entendez Cinq-Mars lui-même, le digne chef d'une +conspiration enfantine, grisé peu à peu des paroles qu'il adresse à ses +complices, échauffé de leur enthousiasme, s'élever presque à l'éloquence; +voyez la physionomie austère et distraite du pieux de Thou, et savourez +les boutades et les espiègleries de Gondi. Cependant, au-dessus de leurs +têtes, on entend des violons et des pas légers rythment des danses: c'est +fête chez Ninon; et, comme une volée d'étourneaux, sur le projet d'une +conspiration contre le cardinal et d'un crime de lèse-patrie, nos jeunes +étourdis se précipitent dans la salle du bal. Il y a là Milton, Descartes, +Molière, Corneille, et, ou peu s'en faut, toute l'Académie française; +rapprochement étrange sans doute, et on se figure Descartes, malgré son +costume d'officier, et surtout Corneille, singulièrement dépaysés, comme +on a déjà trouvé les conjurés bien audacieux pour faire du salon de Ninon +le centre de leur complot[26]. On lit, on fredonne, on improvise des +madrigaux, on consulte la Carte de Tendre, on s'extasie sur le _fin_, le +_galant_ et le _sublime_; les ridicules s'étalent; l'unique préoccupation +ici est d'avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'insouciance, d'énormes +noeuds de rubans partout, de relever fièrement rapière et moustache, et au +moindre mot, au plus léger sourire, d'inviter cérémonieusement des gens +qu'on estime, de préférence encore ses amis, à venir allègrement se couper +la gorge. Musique et duels, rubans et conjurations, vers galants et +bravoure téméraire à l'assaut, voilà bien le monde de la cour sous Louis +XIII. C'est le monde de _Cinq-Mars_. Jamais roman historique n'avait été +mieux _situé_. + +[Note 25: _La Toilette_.] + +[Note 26: A moins d'y voir une nouvelle preuve de la légèreté incroyable +avec laquelle se traitaient alors les conspirations.] + +La couleur locale y est même si juste, elle a si bien pénétré toutes les +parties intimes de l'oeuvre, qu'elle est remontée à la surface et s'est +étendue à l'extérieur. Les personnages de _Cinq-Mars_ ne se contentent pas +d'avoir les sentiments et les goûts de leur époque, ils en ont encore les +expressions et le style. Quelques mois après la publication du roman, le +_Journal des Débats_ le faisait fort justement remarquer (18 août 1826, +sous la signature R.) Qu'on relise le début du chapitre VIII, _l'Entrevue_, +le chapitre IX, _le Siège_, et surtout le chapitre XX, _la Lecture_: on +sera bien vite convaincu que l'observation du journaliste ne manque pas +d'exactitude. C'est bien le ton fier, dégagé, hautain, légèrement insolent, +qu'affectaient alors les jeunes seigneurs, avec quelque chose de +volontairement négligé et lâché, le ton d'un jeune cavalier qui d'une main +friserait arrogamment sa moustache et de l'autre soutiendrait à peine sa +rapière, le col du pourpoint légèrement ouvert, le grand manteau flottant +au vent, retenu d'une seule épaule, et l'épée faisant cliquetis sur le +pavé. Dangereux exemple, et que les romantiques n'auront que trop de +tendance à suivre dans leur frénésie de couleur locale. Walter Scott s'en +était défendu par d'excellentes raisons, et Vigny aurait bien dû imiter la +réserve et la prudence de son maître. + +Pour l'instant il s'applique de tout son coeur à ressembler le plus +possible à son modèle, et les princes, chez lui aussi, parlent comme nous +avons vu qu'ils parlaient dans les «Waverley Novels»: + + Allons, allons, je suis content puisqu'il en est ainsi; + occupons-nous de choses plus agréables... Moi, j'avoue que je + voudrais que tout fût déjà fini; je ne suis point né pour les + émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il, + s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutôt si les + Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant. + Tudieu! je suis sûr qu'on a parlé de vous, là-bas. On dit que les + femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n'en suis pas + ennemi du tout. En vérité, cela fait paraître le pied plus petit et + plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n'est pas + plus belle que Mme de Guéménée, n'est-il pas vrai? Allons, soyez + franc, on m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah! vous + ne répondez pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans + l'oeil... ou bien vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou + en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages: + le roi a un nain charmant, n'est-ce pas? on le met dans un pâté. + Qu'il est heureux le roi d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver + un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n'est-il + pas vrai? Oh! c'est un bon usage; nous l'avons perdu; + c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.»--Gaston + d'Orléans», car c'est lui, «eut le courage de parler sur ce ton + près d'une demi-heure de suite... (Ch. XVII, _la Toilette_.) + +A plus forte raison y aura-t-il dans _Cinq-Mars_, et toujours par +imitation de Walter Scott, en même temps que la fidélité relative des +moeurs, l'exactitude des costumes, et cette couleur locale extérieure dont +la jeune école devait se laisser éblouir tout d'abord. Aucun personnage +important ne se présente sans que le romancier ne nous en montre aussitôt +le costume et avec quel luxe de détails! quelle netteté pittoresque! C'est +le vieux maréchal de Bassompierre, dont les «manières nobles et polies» +ont «quelque chose d'une galanterie surannée» comme sa mise, car il porte +«une fraise à la Henri IV et les manches tailladées à la manière du +dernier règne, ridicule impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour.» +C'est le marquis de Cinq-Mars, en «manteau court», «un collet de dentelle» +tombant «sur son cou jusqu'au milieu de sa poitrine»; il a «de petites +bottes très fortes évasées» et sur les dalles du salon ses éperons +retentissent. L'avocat Fournier, le juge Laubardemont, l'abbé Quillet ont +la même netteté précise. Richelieu est naturellement plus étudié, et c'est +véritablement un portrait en pied que dessine le peintre: + + Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux + grands et doux, une figure pâle et effilée à laquelle une petite + barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l'on + remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII. + Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d'avouer que + Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en + pouvoir douter; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par + deux petites moustaches grises et par une _royale_, ornement + alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme. + Ce vieillard avait sur la tête une calotte rouge et était enveloppé + dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie pourprée, + et n'était rien moins qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.» + (Ch. VII.) + +Mais c'est encore le roi, comme il convient, dont le costume est le plus +minutieusement et le plus brillamment décrit. Il est fort élégant: + + Une sorte de veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes + et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'à + la ceinture. Un haut-de-chausses large et flottant ne lui tombait + qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée + en bas de rubans bleus. Les bottes à l'écuyère, ne s'élevant guère + à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, étaient + doublées d'une profusion de dentelles, et si larges qu'elles + semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit + manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, + couvrait le bras gauche du Roi, appuyé sur le pommeau de son épée. + +C'est proprement le cadre. Voici le portrait: + + Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure + pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente + laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors + augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait + aussi l'expression mélancolique; à son front élevé, à son profil + antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande + race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force + du regard: ses yeux semblaient rougis par des larmes et voilés par + un sommeil perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait + l'air un peu égaré. (Ch. VIII.) + +Ne voilà-t-il pas un beau tableau à la Van Dyck? La physionomie se détache, +nette, fine, pleine d'allure et de race; et le portrait pourrait être +signé du plus parfait dessinateur de la future école, de Théophile +Gautier. On voit la nature et la portée de l'influence écossaise. + +En dépit de toutes ces qualités, le roman historique n'a cependant pas +trouvé dans _Cinq-Mars_ sa vraie forme et sa constitution définitive. + +Il demandait d'abord à être véritablement traité pour lui-même, ce dont +Vigny, malgré les apparences, s'était bien gardé. Ses _Réflexions sur la +vérité dans l'art_ nous inspirent tout de suite à cet égard une légitime +défiance. La théorie qu'elles exposent est fort belle et fait le plus +grand honneur à l'esprit le plus «penseur» assurément de la littérature +romantique; elles ne pouvaient qu'être dangereuses pour le roman +historique. On ne «choisit» pas, on ne «groupe» pas «autour d'un centre +inventé», quand tous les personnages «choisis», quand le «groupe» lui-même +et le «centre» sont rigoureusement historiques et éclairés jusque dans les +moindres détails de la plus vive lumière. C'est une première raison, grave, +d'insuccès. En voici une autre, tout aussi sérieuse. + +On a reproché à Vigny d'avoir mis les personnages historiques au premier +plan de son oeuvre. Le reproche est mérité. Qu'il soit d'importance et que +cette méthode entraîne nécessairement avec elle les plus fâcheux +inconvénients, nous y avons assez insisté dans la première partie de notre +travail. Mieux vaut expliquer pourquoi M. le Grand, Richelieu, Louis XIII +sont les protagonistes de _Cinq-Mars_, et comment il était impossible +qu'ils ne le fussent pas. + +_Cinq-Mars_ est une oeuvre partiale et même une oeuvre violente. Ne l'en +croyez qu'à demi, et, comme on dit, sous bénéfice d'inventaire, quand +l'auteur vous annonce, un peu solennellement peut-être, «le spectacle +philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son +caractère et de son temps». Que le roman ne nous donne pas quelque chose, +en effet, de ce «spectacle philosophique», nous n'irons pas jusqu'à le +prétendre. Mais ce qu'il nous donne assurément, et avec une netteté encore +plus grande et avec une évidence qui serait difficilement plus forte, +c'est le «spectacle» des antipathies, des colères et des haines +irréductibles de M. le comte Alfred de Vigny, royaliste de naissance et de +race, serviteur dévoué d'une monarchie défaillante, ayant parfaitement +conscience que les jours en sont comptés, et gardant ses plus impitoyables, +ses plus intransigeantes rancunes à ceux qui furent les premiers +instruments, bien malgré eux, de cette décadence et de cette ruine. + +Comprend-on maintenant que la nécessité de mettre cette idée dans tout son +jour imposât à l'écrivain l'obligation d'amener Richelieu en pleine +lumière? Celui qui prépara de si loin la Révolution française, en enlevant +au trône l'appui naturel, héréditaire, de la noblesse, ne pouvait pas +demeurer dans l'ombre. Et, en effet, le cardinal-ministre est éclairé de +la plus brutale lumière. C'est le parti pris de tout faire voir, surtout +les petitesses et les taches. L'acharnement ne saurait être plus ardent, +la colère plus concentrée et plus énergique. Les phrases mordent, +déchirent, déchiquètent; elles mettent ou croient mettre le grand homme +d'État en lambeaux. A ces motifs de partialité et de haine, ajoutez +l'indignation frémissante du gentilhomme qui voit la noblesse humiliée +devant l'Église, et la crosse plus forte que l'épée, et soyez étonné que +M. le Grand ait tant de séductions et «d'idées», génie malheureux, que de +brutales circonstances ont tranché en pleine floraison; que Louis XIII ne +nous soit présenté que comme la première victime de l'impérieux cardinal; +et, enfin, que le grand ministre n'ait dû son élévation qu'à sa duplicité +et à sa bassesse, et le succès de sa politique qu'à une hache et à un +bourreau! A coup sûr c'est mal se préparer à écrire de bons romans +historiques que de traiter l'histoire avec une partialité qui lui inflige +de si étranges déformations. + +Une autre raison, d'un ordre artistique, celle-ci, nous expliquera que +dans ce genre Vigny n'aurait jamais guère remporté que des demi-succès, +très probablement. Il n'avait pas de la réalité une vision assez puissante, +et il interprétait les choses plutôt qu'il ne les décrivait. Sainte-Beuve +l'a indiqué avec sa finesse ordinaire. «L'auteur ne voit la réalité qu'à +travers un prisme de cristal qui en change le ton, la couleur, les lignes»; +et il appelle cela une «_transmutation_ de la vérité», comparant l'esprit +de Vigny à ces «sources dites autrefois merveilleuses qui couvrent de sels +brillants et à facettes tout ce qu'on y plonge». C'est en effet une nature +trop aristocratique, un talent trop hautain, trop réservé, trop «secret». +Il faut de préférence au récit, dans le roman historique, du mouvement, de +la couleur, un entrain et une verve abondante et joyeuse; et ces qualités +font par trop évidemment défaut à l'auteur de _Cinq-Mars_. + +On le voit bien quand il s'essaie à faire dialoguer les gens du commun. +Grandchamp est encore supportable; mais Laura a beau multiplier les _Santa +Maria_ et les _Signor Jesu_ (dans le chapitre _le Confessional_), zézayer +«le _duzé di_ Mantoue» et gémir «_Amore qui regna, amore!_» et faire la +coquette auprès du rude serviteur du Grand Écuyer, toutes ces minauderies +ne sont guère naturelles et tout ce faux réalisme nous fait sourire. A +plus forte raison Vigny sera-t-il insuffisant à nous traduire les paroles +des foules, leur langue imagée, savoureuse, si expressive dans ses +populacières vulgarités. La foule n'est pas encore entrée dans le roman +historique français, et la tentative de Vigny n'a été qu'une tentative. +Les vieilles femmes qui se communiquent leurs impressions sur les +extraordinaires événements dont la ville de Loudun est le théâtre +_(la Rue)_, le jargon du père Guillaume Leroux _(ibid.)_, les réflexions +d'un groupe de bourgeois _(le Martyre)_, l'enthousiasme de la foule à +l'arrivée à Paris de M. le Grand _(la Confusion)_, et enfin la scène à +demi populaire de la place des Terreaux le jour de l'exécution _(les +Prisonniers)_, tout cela manque de naturel, de gaîté et de vie. Ce ne sont +pas là les foules turbulentes, joyeuses, si animées et grouillantes, de +Walter Scott, de Balzac, de Hugo ou de Dumas. Monsieur le Comte a beau +s'érailler la voix et revêtir des habits d'ouvrier, comme Olivier +d'Entraigues à Lyon, le 12 septembre 1642, il garde toujours «ses mains +blanches», on voit trop vite que «ça n'a jamais travaillé», et, sous le +grossier costume d'emprunt, le gentilhomme décèle encore par son allure +toute la fière aristocratie de la race. De ce côté, le roman historique +n'a pas encore commencé son apprentissage. + +Douze ans après l'apparition de _Cinq-Mars_, Vigny méditait un nouveau +roman. Il ne l'écrivit jamais, et il eut raison. Ce n'était point à lui +qu'était réservée la gloire de donner un Walter Scott à la France, malgré +les assurances de ses admirateurs. Trop de choses lui manquaient. Il était +trop poète et trop philosophe. Peut-être aussi était-il venu trop tôt. Le +roman historique n'en a pas moins reçu de lui des services considérables; +et les erreurs mêmes de Vigny auront servi de leçons. + + + + +CHAPITRE III + +De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX». + + +De ces leçons le roman historique ne devait pas profiter tout d'abord. +C'est ici une période fort peu intéressante de son histoire. Les oeuvres +abondent, comme de raison; mais les belles oeuvres, ou même les oeuvres +sérieuses et qui méritent un moment d'attention, y sont par contre fort +rares. _Les Chouans_ mis à part, elles ne vaudraient même pas d'être +signalées, si nous ne considérions comme de notre devoir de tracer, au +moins à larges traits, l'histoire du genre. + +Deux raisons justifient ce rapide développement. D'abord, on continue à +aimer l'histoire, et c'est d'elle,--sans succès, il est vrai,--mais c'est +d'elle tout de même qu'on emprunte la matière de l'ouvrage d'art. Puis, il +fallait que le roman historique s'imposât dès lors avec une singulière +puissance, pour faire accepter des pauvretés comme _Philippe de Flandre ou +les Prisonniers du Louvre, Jeanne la Folle_ ou _Haldan de Knüden, +manuscrit danois du XVe siècle_. Que de telles oeuvres aient pu obtenir +les honneurs seulement de la lecture,--et nous savons qu'elles ont eu du +succès, comme tant d'autres d'ailleurs,--c'est la meilleure preuve et que +le roman historique avait alors une vitalité admirable et qu'aucune forme +littéraire ne pouvait mieux convenir aux imaginations. Ces motifs sont +peut-être suffisants pour nous justifier de parler un instant du +_Fray-Eugenio_ de Mortonval ou du _Roi des Montagnes_ de Barginet. + +«Voici encore un roman politique, un plaidoyer pour le trône contre +l'autel, un conseil donné aux rois de s'affranchir du joug des prêtres: +leçon inutile, faite sans bonne foi, accueillie comme elle le mérite.» Le +rédacteur du _Globe_ a raison: «_Fray-Eugenio_ n'est qu'un pamphlet.» «Le +peuple espagnol ne paraît nulle part» dans ce livre. Et qu'y viendrait-il +faire en vérité? Mortonval, auteur du _Tartufe moderne_, a-t-il pour objet +de ressusciter devant nous l'Espagne du XVIIe siècle? et par une peinture, +sinon profonde, au moins exacte, de l'esprit et du caractère de la nation +espagnole, de nous expliquer que l'Inquisition ait pu s'acclimater dans ce +pays et y vivre si longtemps? Car enfin «un auto-da-fé a ses conditions +comme toutes choses. Cette barbarie absurde fait nécessairement partie +d'un système complet de civilisation qui la rend possible. C'est ce que +l'auteur d'_Eugenio_ ne nous paraît pas assez comprendre.» Il y avait +cependant matière à un beau roman historique. Mortonval ne l'essaie même +pas, et il court tout de suite à son véritable sujet, c'est-à-dire à la +satire violente et déclamatoire. Ce n'était pas la peine en vérité de +mettre «tant de temps et de soins» à compulser les documents authentiques; +car il a lu des relations et des mémoires. Il faut louer la conscience de +Mortonval et regretter qu'elle l'ait si mal servi. + +Cependant, tout Mortonval qu'on soit, on n'écrit pas impunément après +Walter Scott. Il y a par endroits comme des échos de la narration +écossaise, et des bouts de dialogue ne manquent pas de naturel. C'est peu, +évidemment; mais il faut avoir lu d'un trait les quatre volumes de _Fray +Eugenio_ pour comprendre le plaisir que peuvent donner quelques lignes qui +ne soient pas exclusivement mauvais goût, monotonie, froideur ou style +ampoulé et déclamatoire. + +A Barginet, de Grenoble,--c'est ainsi qu'il signait ses romans,--nous ne +pouvons accorder aussi qu'une mention rapide. Il est intéressant cependant; +car il ne se contente pas d'emprunter sa manière à l'Écossais, il l'imite +encore jusque dans sa matière; et tout ainsi que les «Waverley Novels» +nous décrivaient les moeurs des Highlands, les_Dauphinoises_, la_Cotte +rouge ou l'insurrection de 1626_ et le _Roi des Montagnes ou les +Compagnons du Chêne, tradition dauphinoise du temps de Charles VIII_ nous +feront connaître celles des Terres-Froides. C'était une intéressante +innovation. L'auteur n'avait malheureusement pas assez de talent pour se +faire lire. Le _Roi des Montagnes_ a beau n'être qu'une mosaïque de Walter +Scott: il se pourrait qu'aux yeux de la postérité la recommandation fût +encore insuffisante. + +Bouginet, de Grenoble, a cependant gagné à s'être rendu familiers +_Rob Roy_, _Quentin Durward_ et _Ivanhoe_. + +Le tournoi du premier volume se laisse lire, égayé qu'il est par les +réflexions des paysans et des bourgeois, comme celui d'Ashby par les +réflexions des Normands et les bouffonnes saillies de Wamba; la narration +en est pleine de mouvement et d'animation. Ce n'est pas que tout y soit +remarquable; il y a encore des couleurs fausses, des mouvements peu +naturels ou forcés: l'ensemble n'en produit pas moins une impression +satisfaisante. + +Plus encore que le récit, le dialogue témoigne de l'heureuse influence +qu'a subie l'auteur. Il est vif en général, bien conduit, ne manque ni +d'à-propos, ni d'intérêt, et nous y retrouvons, pour la première fois, un +assez fidèle écho de la voix des foules d'_Ivanhoe_ ou de _Kenilworth._ + + «Que Dieu, continua un autre bourgeois, que Dieu allonge la corde + qui a servi à pendre Olivier le _Diable_, afin qu'elle puisse + rendre le même office à tous les bayles de la province. + + «C'est cela, mes bonnes oies grasses de la ville, répondit le + fonctionnaire avec véhémence, criez contre la mémoire du roi Louis, + et vous verrez qui paiera les frais de ces tournois. Mais, dites-moi, + mon brave ami, les trompettes ne sonnent plus; suivant toute + apparence, les nobles chevaliers sont las de s'assommer; que fait + le roi dans ce moment? + + «Par Notre-Dame de Bon Secours! dit le colporteur... Voici un + seigneur qui lui remet un parchemin roulé. + + «Bon, bon, que Dieu le bénisse! regardez toujours au nom de tous + les saints. + + «Huchez-le sur votre balle, l'ami, s'écria un des bourgeois + obstinés, et après cela vous pourrez le montrer pour de l'argent. + + «Bien trouvé, maître, crièrent en riant les voisins du pauvre bayle. + + «Vous ne diriez pas cela partout ailleurs, répondit le colporteur, + sans que vos peaux d'âne ne sentissent le poids d'un bâton. + _(Le Roi des Montagnes_, vol. I, p. 72.) + +On dirait une traduction de Walter Scott, et c'en est une, ou à peu près. + +Un an après le _Rob Roy_ du Dauphiné paraissaient _les Chouans_. C'était +encore une étude de moeurs provinciales; mais elle portait cette fois le +nom de Balzac. + +Tous les critiques ont signalé l'influence et l'imitation de Walter Scott +dans la première oeuvre qu'ait avouée le grand romancier. Les critiques +ont raison: _les Chouans ou la Bretagne en 1799_ ne sont qu'un roman +historique exécuté avec les procédés mêmes d'_Ivanhoe_. La vérification en +est aisée. Il sera aussi facile de constater que c'est surtout de cette +intelligente imitation que viennent les progrès qu'entre 1826 et 1829 le +genre a pu réaliser. + +Tout d'abord, l'oeuvre ne dément pas le titre, et le titre est +significatif. C'est bien une peinture de la Bretagne en 1799 que +l'écrivain a voulu nous donner, plutôt que le spectacle des amours +inquiètes du jeune chef pour Marie de Verneuil et des intrigues de +Corentin. On peut trouver cependant que, dans ce livre, ces amours et ces +intrigues tiennent une grande place. C'est constater simplement que Balzac +est déjà là tout entier, peintre incomparable de la passion et ami des +folles intrigues, auteur des _Illusions perdues_ et du _Père Goriot_, et +aussi de l'_Histoire des Treize_ et de la _Dernière incarnation de +Vautrin_. Mais, quelque importance que finisse par y prendre l'intrigue, +_les Chouans_ n'en conservent pas moins, et avant tout, un intérêt +historique profond. La Bretagne pendant la Révolution, ses antipathies +profondes pour le nouveau régime, l'universelle résistance aux armées +comme aux institutions républicaines, la guerre contre les bleus prêchée +comme une croisade et une guerre sainte, voilà bien le sujet principal du +roman, et qui domine tout de même le marquis de Montauran, Mlle de +Verneuil et leurs tragiques et romantiques amours. Comme dans _Ivanhoe_ ou +_Quentin Durward_, passions et intérêts particuliers disparaissent ici +pour faire place aux intérêts et aux passions de tout un peuple. Si c'est +là une des conditions essentielles du roman historique de Walter Scott, +_les Chouans_ la remplissent assez bien, et l'Écossais pouvait facilement +se reconnaître dans l'oeuvre française. Il pouvait même s'y mieux +reconnaître que dans _Cinq-Mars_. Pour beaucoup de raisons, dont la +principale était que Balzac avait un autre sentiment de la réalité et de +la vie qu'A. de Vigny, le milieu, dans _les Chouans_, devait être établi, +et avec une puissance singulière, dans sa vérité abondante et sa +complexité touffue. Il faut lire, tout au commencement de l'ouvrage, le +long passage que l'écrivain consacre à l'étude du passé, des moeurs, du +sol même de la Bretagne, et voir comment, et du premier coup, l'ouvrage +est définitivement situé. Walter Scott n'apportait pas plus de scrupules à +nous faire comprendre les Highlands. + +La peinture des moeurs bretonnes est naturellement plus détaillée et plus +forte encore. Décrire les moeurs a toujours été le triomphe de Balzac: le +jeune romancier inaugure brillamment sa carrière. L'esprit de toute une +province revit dans _les Chouans_. Enthousiasme religieux poussé jusqu'au +plus aveugle fanatisme, la cause de la Bretagne confondue avec la cause +même de Dieu, des gars qui attendent avec impatience la fin de la messe +pour aller envoyer dans les corps des bleus les balles que le recteur a +bénies, les femmes mêmes et les jeunes filles prêtant leurs sourires et +leurs grâces à l'oeuvre sainte d'extermination: n'est-ce point la +physionomie d'un pays bien distincte et à une époque bien précise? Et +quelles figures vivantes que celles des personnages en qui s'incarne +l'esprit même de la race, Coupiau, Pille-Miche, Marche-à-Terre et surtout +l'abbé Gudin! + +Le prône de Marignay est un chef-d'oeuvre; c'est comme le centre du roman, +la partie qui explique toutes les autres, d'où les autres partent et où +elles viennent aboutir. «Mes très chers frères, nous prierons d'abord pour +les trépassés: Jean Cochegrue, Nicolas Laferté, Joseph Brouet, François +Parquoi, Sulpice Coupiau, tous de cette paroisse et morts des blessures +qu'ils ont reçues au combat de la Pèlerine et au siège de Fougères... _De +profundis_... Ces défenseurs de Dieu vous ont donné l'exemple du devoir... +C'est de votre salut, chrétiens, qu'il s'agit. C'est votre âme que vous +sauverez en combattant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne +d'Auray m'est apparue elle-même avant-hier, à deux heures et demie. Elle +m'a dit comme je vous le dis: «Tu es un prêtre de Marignay?--Oui, madame, +prêt à vous servir.--Eh bien, je suis sainte Anne d'Auray, tante de Dieu à +la mode de Bretagne. Je suis toujours à Auray et encore ici, parce que je +suis venue pour que tu dises, aux gens de Marignay qu'il n'y a pas de +salut à espérer pour eux, s'ils ne s'arment pas. Aussi, leur refuseras-tu +l'absolution de leurs péchés, à moins qu'ils ne servent Dieu. Tu béniras +leurs fusils, et les gars qui seront sans péché ne manqueront pas les +bleus, parce que leurs fusils seront sacrés. D'ailleurs, chaque bleu jeté +par terre vaut une indulgence, etc...» Ce n'est pas la violence de Balfour +de Burley des _Puritains_, mais le sermon de l'abbé Gudin est tout aussi +caractéristique. + +Puisqu'il y a des gars et des bleus, des républicains et des royalistes, +aux moeurs des uns devront s'opposer les moeurs des autres: Gérard, Merle, +Hulot, et leurs soldats ne sont pas moins nettement dessinés, ni moins +expressifs que le marquis de Montauran et ses chouans. + +Pour ne parler que de lui, Hulot est le véritable soldat des premières +armées de la République, intrépide, ne connaissant que son devoir et la +consigne, plein d'admiration déjà pour celui qui sera un jour Napoléon, +mettant au-dessus de tout la gloire militaire et croyant naïvement que +tout doit s'incliner devant une baïonnette française. Il a les manières +rudes, la voix brève et impérieuse, premier modèle de ces immortels +«grognards», avec lesquels l'empereur allait bientôt conquérir l'Europe. + +A la montée de la Pèlerine, sa compagnie ne marche pas à son gré. «Que +diable ont donc tous ces muscadins-là? s'écria-t-il d'une voix sonore. Nos +conscrits ferment le compas au lieu de l'ouvrir!» Personne ne possède plus +que lui «l'art de parler la langue pittoresque du soldat». «Il ne faut pas +que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y +en a ici, ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre +les deux côtés de cette route. Le détachement va filer le câble. Ainsi, +suivez ferme, tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela +vivement!» Sa colère d'avoir laissé échapper le gars lui souffle des +expressions encore plus pittoresques. «Il y a donc quelquefois du bonheur +à n'être qu'une bête comme moi?... Tonnerre de Dieu! Si je rencontre le +gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme pas Hulot; car, +si ce renard-là me l'amenait à juger, je croirais ma conscience aussi sale +que la chemise d'un jeune troupier qui entend le feu pour la première +fois.» + +Ceux qui «ne sortent pas des rangs» comme lui ne lui inspirent que mépris +et pitié. «Je ne suis jamais allé à l'école, répliqua brusquement le +commandant. Et de quelle école sors-tu donc, toi?--De l'Ecole +polytechnique.--Ah! ah! oui, de cette caserne où l'on veut faire des +militaires dans des dortoirs!» Et il est encore plus sévère pour la +diplomatie et les intrigues des _muscadins_ de Paris, dont il ne comprend +ni la portée ni la finesse. «Ne nous recommandent-ils pas les plus grands +égards pour leurs damnées femelles? Peut-on déshonorer de bons et braves +patriotes comme nous en les mettant à la suite d'une jupe! Oh! moi, je +vais droit mon chemin et n'aime pas les zigzags chez les autres. Quand +j'ai vu à Danton des maîtresses, à Barras des maîtresses, je leur ai dit: +«Citoyens, quand la République vous a requis pour la gouverner, ce n'était +pas «pour autoriser les amusements de l'ancien régime.» «Vous me direz à +cela que les femmes...? Oh! on a des femmes! c'est juste. À de bons lapins, +voyez-vous, il faut... de bonnes femmes. Mais assez causé quand vient le +danger. À quoi donc aurait servi de balayer les abus de l'ancien temps, si +les patriotes les recommençaient? Voyez le premier consul, c'est là un +homme: pas de femmes, toujours à son affaire. Je parierais ma moustache +gauche qu'il ignore le sot métier qu'on nous fait faire ici.» + +Veut-on voir maintenant comment cette intelligence simple sait comprendre +et résumer une situation? «Nos armées sont battues sur tous les points, +reprit Hulot en étouffant sa voix de plus en plus. Les chouans ont +intercepté deux fois les courriers, et je n'ai reçu mes dépêches et les +derniers décrets qu'au moyen d'un exprès envoyé par Bernadotte, au moment +où il quittait le ministère. Des amis m'ont heureusement écrit +confidentiellement sur cette débâcle. Fouché a découvert que le tyran +Louis XVIII a été averti par des traîtres de Paris d'envoyer un chef à ses +canards de l'intérieur. On pense que Barras trahit la République. Bref, +Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant... qui voudrait, en +réunissant les efforts des Vendéens et ceux des chouans, abattre le bonnet +de la République. Ce camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l'ai su +le premier, je l'ai appris aux malins de Paris; _le Gars_ est le nom qu'il +s'est donné. Tous ces animaux-là, dit-il en montrant Marche-à-Terre, +chaussent des noms qui donneraient la colique à un honnête patriote, s'il +le portait. Or, notre homme est dans ce district... Mais on n'apprend pas +à un vieux singe à faire la grimace, et vous allez m'aider à ramener mes +linottes à la cage, _et pus vite que çà!_ Je serais un joli coco si je me +laissais engluer comme une corneille par ce ci-devant qui arrive de +Londres sous prétexte d'avoir à épousseter nos chapeaux!» + +Tous ces traits ne forment-ils pas une physionomie singulièrement vivante +et attachante? Hulot, du reste, est plus qu'une physionomie, c'est un +type. Il rappelle Cédric, c'est-à-dire qu'en lui revit toute la +physionomie, sinon d'une époque, au moins d'une partie de cette époque. +Tout en restant nettement particulière, la figure a un caractère général; +elle est éminemment représentative. C'est le premier portrait vigoureux +qu'ait dessiné Balzac; il pouvait en faire hommage à Walter Scott; Hulot +n'est que le frère--ou le fils--des héros principaux des «Waverley Novels». + +A ces figures de premier plan, ajoutez les personnages secondaires, +Coupiau, Galope-Chopine et Marche-à-Terre, du côté des Chouans; le +capitaine Gérard, Merle, Beau-Pied et la Clef-des-Coeurs, du côté des +républicains; au milieu de ces rudes et énergiques physionomies, placez +Corentin en _incroyable_, le regard aigu, inquisiteur, le visage +impénétrable et tout pétri de finesse; ajoutez cette «jeune dame noble, +jetée par de violentes passions dans la lutte des monarchies contre +l'esprit du siècle et poussée par la vivacité de ses sentiments à des +actions dont pour ainsi dire elle n'était pas complice», jouant, «comme +beaucoup de femmes» alors, un rôle «héroïque ou blâmable dans cette +tourmente»; voyez le chef de l'insurrection, le marquis de Montauran, si +bien déguisé qu'il faut l'oeil infaillible du policier Corentin pour le +reconnaître sous les divers costumes dont il s'affuble et sous les +diverses professions qu'il s'attribue; entendez ses compagnons et ses amis +qui se donnent pour les plus fidèles tenants de la cause royaliste, lui +demander une part des dépouilles d'un adversaire qui n'est pas encore +abattu, tandis que les Chouans, endoctrinés par l'abbé Gudin, ne pensent +qu'à viser juste, quittes à soulager les bleus de leurs habits et de leur +monnaie, une fois qu'ils les auront couchés par terre: toutes ces +convoitises et ces intrigues, cette foi naïve et cet amour du pillage, ces +égoïsmes et ces désintéressements, ces révoltés affiliés à l'association +du Sacré-Coeur, ce mélange incroyable de bals et de chapelets, tous ces +traits marquent une époque, lui impriment un caractère particulier et la +fixent pour toujours dans le souvenir. «La bordure» du roman est aussi +«exacte» que pourra l'exiger plus tard Sainte-Beuve; le fond en est aussi +large, aussi solide, aussi historique, plus historique même que dans +_Ivanhoe_, et peut-être n'est-il pas téméraire d'affirmer que si Balzac +avait «persévéré», ou s'il avait pu «persévérer», c'est avec lui que la +France aurait enfin trouvé son Walter Scott[27]. + +[Note 27: Là-dessus on nous a prêté le regret ingénu que Balzac se soit +détourné si tôt d'un genre où ses débuts avaient été si brillants. Sans +compter qu'elle n'aurait rien de particulièrement flatteur pour nous, +l'insinuation est encore toute gratuite. On n'a donc pas lu la suite, et +notamment la page 154? Il nous paraît difficile cependant d'être plus +explicite.] + +Car--il est à peine besoin de le faire remarquer, et c'est une conséquence +nécessaire, assez visible au surplus, de tout ce que nous avons dit +jusqu'ici--la couleur locale extérieure, dans _les Chouans_, est aussi +exacte, aussi parfaite que la couleur locale intérieure. Costumes et +façons des gars et des bleus sont tout aussi détaillés que leurs moeurs ou +leurs sentiments, et avec la même netteté et la même justesse. On sait les +soins minutieux que Balzac a toujours apportés à décrire les divers +milieux où s'agitent ses personnages, et les habits qu'ils portent, et les +maisons qu'ils habitent, et dans ces maisons leurs pièces préférées. On +trouve déjà ici la même attention et la même sollicitude,--et on voit +assez où il en a pris le modèle. + +C'est une qualité qui éclate dès la première page. «Ce détachement (de +paysans et de bourgeois) divisé en groupes plus ou moins nombreux, offrait +une collection de costumes si bizarres et une réunion d'individus +appartenant à des localités ou à des professions si diverses, qu'il ne +sera pas inutile de décrire leurs différences caractéristiques pour donner +à cette histoire les couleurs vives auxquelles on met tant de prix +aujourd'hui; quoique, selon certains critiques, elles nuisent à la +peinture des sentiments.» Nous connaissons un au moins de ces critiques, +et c'est Stendhal. Mais Balzac ne croit pas qu'une vérité puisse porter +préjudice à l'autre et la preuve en est qu'il consacre tout de suite deux +grandes pages à décrire «les différences caractéristiques» de ses futurs +héros. + +Chez lui d'ailleurs, comme chez Walter Scott, c'est plus qu'un procédé, +c'est une méthode. Un personnage ne se présente jamais, dût son rôle +rester toujours insignifiant, que le romancier ne nous décrive aussitôt sa +physionomie et son costume. Il serait long et inutile d'en citer des +preuves. On les trouvera à la page 10 pour le portrait de +Marche-à-Terre[28], caressé avec le même amour que les portraits de Gurth +et de Wamba, qu'il rappelle en plus d'un point; à la page 31, pour le +jeune chef; à la page 61, pour le costume, très détaillé aussi, de +Corentin; à la page 71, pour le marquis de Montauran, peint en pied cette +fois et non plus sous l'équipement d'un gars, mais en tenue d'élève de +l'École polytechnique; et on lira enfin les pages 77 et 223 si on est +curieux de savoir quelle différence de beauté peut offrir Mlle Marie de +Verneuil en toilette de bal ou en simple costume de voyage. + +[Note 28: Édition Calmann-Lévy, 24 volumes.] + +Vigny avait essayé de mettre le peuple en scène et de lui donner la place +à laquelle il avait droit dans les mouvements avant-coureurs de la Fronde. +Vigny avait échoué. Tout prédisposait Balzac à y réussir, sa nature aussi +bien que son talent. Tempérament vulgaire ou même grossier, n'ayant rien +des délicatesses ou des dégoûts raffinés d'un grand seigneur, mais +«peuple», comme disait déjà La Bruyère, de nature et d'instinct;--d'un +talent admirable et sans rival pour saisir et fixer ce que les sentiments +humains ont de plus largement et de plus franchement populaire; aussi vrai, +aussi saisissant dans ses analyses des gens du commun que prétentieux, +insupportable et faux dans ses portraits de marquis ou de duchesses; +--excellant enfin à traduire ces vulgarités dans des scènes plantureuses, +toutes grouillantes et fourmillantes de vie comme des kermesses flamandes, +il devait être un des premiers à faire parler le peuple comme nous avons +vu qu'il sait parler dans les romans écossais. Aussi la foule est-elle ici +tout de suite en scène, et la compagnie du capitaine Hulot s'offre-t-elle +dès le début à nos regards. + +Et il est visible que l'écrivain est de coeur avec ces braves gens qui +défendent, en maugréant quelque peu, les intérêts de la République +naissante. Il ne fait point rire à leurs dépens, il ne remarque pas qu'ils +sont sales, déguenillés, ou s'il fixe un instant notre attention sur leurs +accoutrements misérables, c'est pour nous les faire plaindre ou même +admirer. Il nous les montre cheminant,--gaîment en général,--dans un pays +difficile, tout en ravins et en fondrières, et oubliant leurs fatigues et +leurs peines à quelque affectueuse «bourrade» du commandant ou à quelque +vive plaisanterie du loustic de la bande. Il faut lire le récit du combat +de la Pèlerine pour bien comprendre le rôle nouveau que la foule vient +occuper dans le roman. La narration s'élargit comme la scène décrite; elle +est vive, pleine de mouvement et de feu: ardeur de l'attaque et +intrépidité de la défense, cris des Chouans et plaisanteries, sous les +balles, des hommes de Hulot, tout a l'apparence de la réalité et de la +vie. La narration s'est faite abondante et copieuse; elle a pris de +l'horizon et de l'ampleur. Ce n'est plus simplement le prélude d'un art +nouveau, comme dans _Cinq-Mars_, c'est cet art lui-même et avec tous ses +caractères essentiels. + +Balzac sait animer et faire mouvoir les foules: il sait mieux encore nous +faire entendre leurs ordinaires propos. Talent naturel de l'écrivain, +assurément; non moins incontestablement aussi, imitation et influence +directe de Walter Scott. Pour n'en donner qu'une preuve, où donc aurait-il +pris, sinon dans la lecture assidue des «Waverley Novels»--et là plus +encore que partout ailleurs,--où donc aurait-il pris ces perpétuelles +comparaisons empruntées au règne animal, quadrupèdes ou volatiles, si +fréquentes chez l'auteur d'_Ivanhoe_ et si caractéristiques de son oeuvre? +Car on remarquera que ce n'est pas sur les lèvres seules de Pille-Miche, +de Marche-à-Terre, de Galope-Chopine--sentez-vous déjà toute la saveur +populaire de ces appellations?--de Beau-Pied ou de la Clef-des-Coeurs, +qu'elles fleurissent naturellement. La vérité est que tous, à des degrés +divers, il faut l'avouer, mais tous, parlent ce langage. «Gare à toi, +Merle, dit Gérard. Les corneilles coiffées sont accompagnées d'un citoyen +assez rusé pour te prendre dans un piège.--Qui? Cet _incroyable_ dont les +petits yeux vont incessamment d'un côté du chemin à l'autre, comme s'il y +voyait des chouans; ce muscadin duquel on aperçoit à peine les jambes, et +qui, dans le moment où celles de son cheval sont cachées par la voiture, a +l'air d'un canard dont la tête sort d'un pâté! Si ce dadais-là m'empêche +jamais de caresser la jolie fauvette...--Canard! fauvette! Oh! mon pauvre +Merle, tu es furieusement dans les volatiles. Mais ne te fie pas au +canard! Ses yeux verts me paraissent perfides comme ceux d'une vipère et +fins comme ceux d'une femme qui pardonne à son mari. Je me méfie moins des +chouans que de ces avocats dont les figures ressemblent à des carafes de +limonade.» La comparaison n'est pas peut-être fort suivie, et voilà bien +des métaphores incohérentes, d'autant que Hulot, parlant toujours de «la +fauvette», dira sentencieusement de Merle: «Avant de prendre le potage, je +lui conseille de le sentir»: cet abus des images à la Walter Scott +n'est-il donc pas assez significatif? + +Ce qui n'est pas moins évident aussi, c'est qu'à marcher sur les traces de +Walter Scott, nos écrivains s'exerçaient à faire parler leurs personnages, +tous leurs personnages, comme parlent les hommes dans la vie ordinaire. +Ils dépouillaient les fausses élégances, la froideur distinguée +d'autrefois pour le naturel, la vérité, la saveur, le pittoresque. A la +lettre, le roman historique a été encore ici leur meilleure école. Et +c'est donc du romantisme lui-même que Walter Scott reste toujours +l'auxiliaire et le propagateur. + +Sentiment profond de la réalité, talent admirable à comprendre les âmes du +peuple et à parler leur langage, génie incomparable dans la peinture des +moeurs: de si sérieuses et de si fortes qualités auraient pu faire de +Balzac le Walter Scott français. L'hypothèse serait assez raisonnable. +Malheureusement pour le roman historique, l'auteur des_Chouans_ n'a pas +voulu rivaliser de gloire avec son illustre modèle. Après avoir commencé +par sacrifier au goût de l'époque, il se détourna vers des sujets plus +modernes--et il fit bien, s'il faut en juger par les succès qu'il y devait +recueillir. Par ses goûts, ses aspirations, sa philosophie, par toutes ses +racines enfin, l'auteur de la _Comédie humaine_ tenait trop profondément à +la société contemporaine; il ne pouvait guère s'en détacher pour se +confiner dans le roman historique. + +Balzac a donc bien fait de ne pas «persévérer»; mais ses premiers pas dans +la carrière devaient y laisser une forte empreinte. _Les Chouans_ ne +tiennent peut-être pas une place de tout point remarquable dans l'oeuvre +de Balzac: le roman historique au XIXe siècle ne compte pas de production +plus considérable, et nous ne voyons guère à leur comparer--et à leur +opposer--que la _Chronique de Charles IX_. + + + + +CHAPITRE IV + +La «Chronique du temps de Charles IX»[29]. + +[Note 29: C'est le titre de la première édition (1829). La 2° (1832) +portait: _Chronique du règne de Charles IX_. On l'appelle plus communément +par abréviation: _Chronique de Charles IX_.] + + +D'où vient alors que, malgré leurs éminentes qualités, _les Chouans_ n'ont +jamais fait brillante figure parmi les romans historiques du XIXe siècle? +Car on les a toujours un peu considérés comme étouffés entre _Cinq-Mars_ +et _la Chronique de Charles IX_. C'est qu'ils ne réalisaient +qu'imparfaitement l'idéal des romantiques. Il y a sans doute de l'histoire +dans _les Chouans_; mais cette histoire venait à peine de se faire; en +1829, c'était de l'histoire de la veille, et il lui manquait ce dont tous +les esprits étaient alors si friands, la poésie même de l'éloignement et +le charme du passé. Les personnages n'en paraissaient point assez +pittoresques: il était encore trop tôt pour sentir ce que peut offrir de +beauté le spectacle de soldats républicains en guenilles. D'un mot, +l'oeuvre manquait de perspective; elle était presque contemporaine: les +contemporains ne pouvaient la goûter pleinement. Ils ne s'y sentaient pas +assez dépaysés et il leur fallait d'autres évocations. La _Chronique_ les +leur offrait, et en abondance: on la préféra aux _Chouans_. Oeuvre +médiocre, dit-on cependant, insignifiante, presque indigne de l'auteur de +_Carmen_ et de _Colomba_, et que Mérimée lui-même n'aimait guère. C'est +possible, encore que le jugement soit bien sommaire et d'une sévérité +assurément excessive. Il n'en est pas moins certain qu'à cette oeuvre +médiocre nous sommes obligé de réserver dans cette étude la place +d'honneur[30], parce que, avec tous ses défauts, ses lacunes ou ses +faiblesses, elle demeure le chef-d'oeuvre du roman historique français à +cette période. + +[Note 30: Nous rappelons que ce jugement doit être envisagé du point de vue +particulier où nous nous plaçons dans cette étude, et que la _Chronique_ +ne peut en aucune manière supporter la comparaison avec _Colomba_ et +_Carmen_, à plus forte raison avec _Notre-Dame de Paris_.] + +Sans être historien comme Michelet ou antiquaire comme Walter Scott, +Mérimée a toujours eu cependant du passé une curiosité très éveillée et +très vive. L'histoire, de très bonne heure, lui a été familière, et il +n'en détourna jamais ses regards. Il ne se contente pas d'ailleurs de la +connaître: il la connaît encore de la bonne façon. «Je n'aime dans +l'histoire que les anecdotes», parce qu'on est sûr d'y «trouver une +peinture vraie des moeurs et des caractères à une époque donnée». «Je +l'avoue à ma honte, je donnerais volontiers Thucydide pour des mémoires +authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès; car les mémoires +fournissent seuls ces portraits de l'_homme_ (c'est lui qui souligne) qui +m'amusent et qui m'intéressent»; il pouvait ajouter: «... et qui sont +aussi le véritable, le seul objet du roman historique», Walter Scott nous +l'a appris depuis longtemps. Et quant à la question de ne pas défigurer +l'histoire au profit d'une politique ou d'une philosophie, on pouvait +compter sur le scepticisme de Mérimée. Catholiques ou huguenots, ligueurs +ou fidèles serviteurs du roi, il les considère tous avec la même +indifférence, pour ne pas dire avec le même mépris. De toute nécessité, la +_Chronique de Charles IX_ devait être un bon roman historique. + +D'autant que chez Mérimée l'artiste égalait l'érudit. Personne n'excelle +comme lui à faire tenir tout un caractère dans un mot ou toute une +situation en quelques lignes. Cet art devient particulièrement admirable, +on l'a dit, quand il s'applique à des époques «où les passions se montrent +dans leur verdeur et leur brutalité naïve». Et c'est une de ces époques +que la _Chronique_ décrit. + +Une seule et même cause explique les mérites de l'oeuvre, et c'est la +préoccupation exclusive de fidélité. + +Cette préoccupation commence par réduire l'intrigue au point de la +supprimer ou presque. On ne voit pas en effet quelle pourrait bien être +ici son utilité. Tout ce qu'on lui demandera, c'est de créer un lien léger +entre les tableaux pour lesquels seuls est fait le roman. C'est l'espèce +d'intrigue du _Misanthrope_; c'est aussi celle de la _Chronique_. Elle +circule, lâche et flottante, donnant une apparence de liaison et d'unité à +des chapitres qui ne sont guère que descriptifs et dont la plupart forment +tableau: _les Reîtres, les Jeunes Courtisans, le Converti, le Sermon, un +Chef de parti, les Chevau-légers_. Le livre achevé, on se demande quel en +est le vrai sujet. Le massacre de la Saint-Barthélémy? Mais alors +l'ouvrage serait bien mal composé, et les longueurs en seraient +invraisemblables. N'aurait-on voulu que nous montrer les horreurs de la +guerre civile et les dangers du fanatisme? Mérimée sourirait de cette +explication. Reste que ce soit les amours de Diane et de Mergy. Mais +savons-nous seulement comment ces amours finissent? «Mergy se +consola-t-il? Diane prit-elle un autre amant? Je le laisse à décider au +lecteur qui, de la sorte, terminera toujours le roman à son gré.» Ce sont +les dernières lignes du livre. Évidemment l'intrigue ne compte plus. Il +était même difficile de traiter plus cavalièrement l'antique favorite. + +La même raison empêchera les personnages historiques d'usurper le premier +rang. Puisqu'il ne s'agit que de donner une idée exacte de toute une +société à une époque déterminée, pourquoi les rois et les ministres et +toutes les puissances occuperaient-ils plus de place que les autres et +seraient-ils plus en vue? Leur individualité, pour peu qu'elle soit forte, +les fera plutôt négliger, et Mérimée les néglige en effet de façon fort +cavalière: lisez son _Dialogue entre le lecteur et l'auteur_. + +Il en soignera d'autant plus les caractères généraux, les types +représentatifs, et tout ce qui peut donner l'impression exacte de l'époque +décrite, ce qui veut dire qu'on peut s'attendre à trouver dans la +_Chronique_ de la couleur locale. Elle abonde en effet; et même le livre +ne renferme guère autre chose. + +Il faut distinguer cependant. Il y a assez peu de couleur locale +extérieure; mérite singulier, presque extraordinaire: nous sommes en 1829, +et la description sévit dans la littérature avec une effroyable intensité. +Mérimée n'en reste pas moins sobre. De pages proprement et exclusivement +pittoresques, vous n'en trouverez pas dans la _Chronique_.--Le sujet y +prêtait cependant de façon singulière!--Oui; mais la description chez +Mérimée n'a pas pour objet de faire voir; elle explique toujours; et +l'ordinaire mérite d'une explication est dans sa brièveté. + +Et pourtant... Considérons par exemple le personnage de Bernard de Mergy. +Nulle part il n'est décrit en pied; mais nous apprenons successivement +qu'il monte un «bon cheval alezan» et qu'il est «assez élégamment vêtu»; +qu'il a une houssine dont il «frappe sa botte de cuir blanc»; «sa +physionomie ouverte et riante» rassure l'aubergiste, et c'est une +exclamation incrédule de l'hôte qui attirera notre attention sur son habit +«de velours vert» et sa «fraise à l'espagnole». Quand il pénètre dans la +cuisine, il salue «en soulevant avec grâce le bord de son grand chapeau +ombragé d'une plume jaune et noire». Manque-t-il au tableau une seule +touche importante? La description frappe si peu qu'on la croirait +volontairement négligée par l'auteur. Elle existe néanmoins, très nette et +à peu près complète. Mais en se disséminant, en se fragmentant, elle se +dérobe. C'est comme une ruse qui dupera le lecteur trop naïf. Mérimée eut +toujours un goût très vif pour la mystification. + +Pour ce qui est de l'autre couleur locale, l'intérieure, il lui était sans +doute difficile de la dissimuler. Peut-être même trouvera-t-on qu'il +l'étale avec trop de complaisance. Ce n'est pas nous qui, en l'espèce, +aurons le courage de lui en faire un reproche. + +Le monde de la cour occupant la première place dans le roman, ce sont les +moeurs de la cour que le romancier s'est attaché à reproduire. + +Elles sont brillantes et frivoles. Tous les jeunes gens sont «vêtus avec +beaucoup d'élégance» et mènent grand train; leurs laquais sont «richement +habillés», et dans la rue ils marchent derrière leurs maîtres, «chacun +portant à la main, dans le fourreau, une de ces longues épées à deux +tranchants que l'on appelait des duels, et un poignard dont la coquille +était si large qu'elle servait au besoin de bouclier.» Cette jeunesse est +turbulente, tapageuse et étourdie: elle salue les femmes «bien mises, avec +un mélange de politesse ou d'impertinence,» ou prend plaisir à «coudoyer +rudement de graves bourgeois en manteaux noirs». + +Insouciance, légèreté, gaîté pétulante et malicieuse, sont les moindres +défauts de nos jeunes courtisans, toujours à l'affût des ridicules et +prompts à les saisir. «Voyez-vous ce conseiller si pâle et si jaune? C'est +messire _Petrus de finibus_, en français Pierre Séguier, qui, dans tout ce +qu'il entreprend, se démène tant et si bien, qu'il arrive toujours à ses +fins... Voici l'archevêque de Bouteilles, qui se tient assez droit sur sa +mule, attendu qu'il n'a pas encore dîné.--Voici... le brave comte de La +Rochefoucauld, surnommé l'ennemi des choux. Dans la dernière guerre, il a +fait cribler d'arquebusades un malheureux carré de choux que sa mauvaise +vue lui faisait prendre pour des lansquenets.» + +Mais ces hardis espiègles ont encore plus de générosité que d'esprit. +Comminges et Bernard vont avoir un duel à mort. Mergy est tout +nouvellement arrivé à Paris, et peut éprouver quelque peine à se procurer +une rapière de même longueur que celle de son adversaire. Comminges lui +dit du ton le plus simple du monde: «Je vous recommande Laurent, au +Soleil-d'Or, rue de la Ferronnerie; c'est le meilleur armurier de la +ville. Dites-lui que vous venez de ma part, et il vous accommodera bien.» +Même devant la mort, ils conservent leur insouciance et leur sourire, et +ils vont au Pré-aux-Clercs comme à un rendez-vous ou à un bal. + +Deux occupations absorbent les loisirs de nos gentilshommes: la galanterie +et la garde jalouse de leur honneur. Se faire aimer d'une des beautés de +la cour, couper fièrement la gorge aux insolents rivaux qui osent lever +les yeux sur elle et faire à sa maîtresse comme un piédestal de gloire des +soupirants dont on aura triomphé sur le Pré-aux-Clercs, ils n'ont que +cette ambition et que ce rêve. Et comme ils prennent feu au moindre +soupçon exprimé sur la vertu de celle qu'ils aiment! «Cela est faux! +s'écriait le chevalier de Rheincy.--Faux! dit Vaudreuil. Et sa figure, +naturellement pâle, devint comme celle d'un cadavre... Tu mens par ta +gorge!... Je te ferai avaler le démenti jusqu'à ce qu'il t'étouffe!...» Et +voilà un bon coup d'épée de plus qu'une coquette aura attiré à un trop +naïf et trop susceptible cavalier. La galanterie est si bien un de leurs +plus constants et essentiels soucis qu'ils ne parlent guère d'autre chose. +Voyez le chapitre des _Jeunes Courtisans_ et certains détails de _l'Aveu_. +D'ailleurs on comprend l'importance dans leur vie des choses +sentimentales. S'il est vrai que le succès encourage, la confiance de nos +_raffinés_ doit être sans borne. George a l'air préoccupé et triste. «Je +gage cent pistoles, dit avec modestie un de ses compagnons, qu'il est +encore amoureux de quelque dragon de vertu. Pauvre ami! je te plains; +c'est avoir du malheur que de rencontrer une cruelle à Paris.» C'est le +ton ordinaire de leurs propos. + +Ils ont beau être galants, ils sont encore plus _raffinés_. «Un raffiné +est... un homme qui se bat quand le manteau d'un autre touche le sien, +quand on crache à quatre pas de lui, ou pour tout autre motif aussi +légitime.» C'est la définition même qu'en donne Rheincy. Jamais en effet +gentilshommes n'eurent l'épiderme plus chatouilleux. Pour ramasser le gant +que la comtesse de Turgis a laissé tomber devant Mergy, Comminges pousse +assez rudement le jeune homme, trop ému à ce moment pour remarquer cette +espèce d'affront. Mais il y a dans la galerie des yeux charitables qui +veillent; et puis, pour un véritable gentilhomme, l'honneur d'un ami +n'est-il pas aussi sacré que le sien? Encore ébloui de la vision charmante +qu'il vient d'avoir, Mergy est plongé dans une rêverie profonde. On lui +frappe doucement sur l'épaule. C'est Vaudreuil qui, «le prenant par la +main, le conduisit à l'écart pour lui parler, disait-il, sans crainte +d'être interrompu». L'affaire est en effet fort grave; et rien de plaisant +comme l'importance que s'attribue Vaudreuil. + +«Mon cher ami, dit le baron (c'est encore un trait de moeurs que cette +rapidité à traiter avec tant d'affection des gens que l'on connaît à +peine), vous êtes tout nouveau dans ce pays, et peut-être ne savez-vous +pas encore comment vous y conduire.--Mergy le regarda d'un air +étonné.--Votre frère est occupé et ne peut vous donner des conseils; si +vous le permettez, je le remplacerai... Vous avez été gravement offensé, +et, vous voyant dans cette attitude pensive, je ne doute pas que vous ne +songiez aux moyens de vous venger.--Me venger? et de qui? demanda Mergy, +rougissant jusqu'au blanc des yeux.--N'avez-vous pas été heurté rudement +tout à l'heure par le petit Comminges? Toute la cour a vu l'affaire et +s'attend que vous allez la prendre fort à coeur.--Mais, dit Mergy, dans +une salle où il y a tant de monde, il n'est pas extraordinaire que +quelqu'un m'ait poussé involontairement.» C'est le langage même du bon +sens, et l'art de Mérimée est admirable à dégager nettement la différence +qu'il y a entre le raisonnable Bernard et le raffiné baron de Vaudreuil. +La réplique de celui-ci est exquise et tous les mots méritent d'en être +longuement savourés; elle fait penser à certaines scènes de Molière. + +«Monsieur de Mergy, je n'ai pas l'honneur d'être fort connu de vous. +(Pourquoi donc l'appelait-il son «cher ami» il n'y a qu'un instant?) Mais +votre frère est mon grand ami, et il peut vous dire que je pratique, +autant qu'il m'est possible (jamais restriction ne fut plus nécessaire en +effet), le divin précepte de l'oubli des injures. Je ne voudrais pas vous +embarquer dans une mauvaise querelle (le baron n'est que charité, +désintéressement et justice), mais en même temps je crois de mon devoir de +vous dire que Comminges ne vous a pas poussé par _mégarde_. Il vous a +poussé parce qu'il voulait vous faire affront; et, ne vous eût-il pas +poussé, il vous a offensé cependant: car, en ramassant le gant de la +Turgis, il a usurpé un droit qui vous appartenait. (L'admirable et subtil +casuiste!) Le gant était à vos pieds, _ergo_, vous _seul_ aviez le droit +de le ramasser et de le rendre...» C'est une conclusion en forme. Pour la +rendre irréfutable, il ne sera point mauvais de faire appel aux +circonstances et de les envenimer encore quelque peu. «Tenez, d'ailleurs, +tournez-vous, vous verrez au bout de la galerie Comminges qui vous montre +au doigt et se moque de vous.» L'effet de l'insinuant et charitable +discours ne se fait pas attendre. «Rien ne prouvait (à Mergy) qu'il fût +question de lui dans ce groupe (de jeunes gens qui entouraient Comminges); +mais, sur la parole de son charitable conseiller, Mergy sentit une +violente colère se glisser dans son coeur.» La page n'est pas éloignée +d'être parfaite,--et c'est la transcription exacte des moeurs de l'époque. + +Ardents à s'offenser, nos héros mettent une opiniâtreté admirable à ne +jamais avouer leurs torts. Un gentilhomme n'a qu'une parole, et quand il a +donné sa parole pour un duel, ce serait se déconsidérer à tout jamais que +d'avoir même la pensée de la reprendre. Rien de plus futile, au fond, que +cette affaire de Bernard et de Comminges; il suffirait d'un mot pour la +faire évanouir, et ce mot, le frère de Mergy n'hésitera pas à le +prononcer. «Monsieur, dit-il à Comminges, je crois qu'il est de mon devoir +de faire encore un effort pour empêcher les suites funestes d'une querelle +qui n'est pas fondée sur des motifs touchant à l'honneur; je suis sûr que +mon ami réunira ses efforts aux miens.» Mais Béville, qu'il désigne, «fit +une grimace négative.» Que d'autres raisons d'ailleurs pour arrêter là les +choses! Bernard est «très jeune, sans nom comme sans expérience aux armes, +obligé par conséquent de se montrer plus susceptible qu'un autre», motif +vraiment chevaleresque et qui sent bien son gentilhomme. Au contraire, la +réputation de Comminges est faite «et son honneur n'aura rien qu'à gagner +s'il veut bien reconnaître que c'est par mégarde...» Un grand éclat de +rire arrête court le capitaine, et cette fois l'insulte directe arrive +vite. «Plaisantez-vous, mon cher capitaine, et me croyez-vous homme à +quitter le lit de ma maîtresse de si bonne heure... à traverser la Seine, +le tout pour faire des excuses à un morveux?» George riposte: «Vous +oubliez, Monsieur, que la personne dont vous parlez est mon frère, et +c'est insulter...--Quand il serait votre père, que m'importe? Je me soucie +peu de toute la famille.» Comminges, lui aussi, ne pratique pas mal «le +divin précepte de l'oubli des injures». + +A toute force, cependant, cette querelle a-t-elle au moins un semblant de +raison. Que de duels moins motivés, ou plutôt tout gratuits! «Comminges, +dit Vaudreuil, mena un jour un homme au Pré-aux-Clercs; ils ôtent leur +pourpoint et tirent l'épée.--N'es-tu pas Berny d'Auvergne? demanda +Comminges.--Point du tout, répond l'autre; je m'appelle Villequier, et je +suis de Normandie.--Tant pis, repartit Comminges, je t'ai pris pour un +autre; mais, puisque je t'ai appelé, il faut nous battre. Et il le tua +bravement.» Et Vaudreuil lui-même en racontant ce bel exploit éprouve +comme un frémissement d'admiration. Comminges et Vaudreuil sont bien de +leur époque. + +Ils en sont encore plus, si c'est possible, eux et tous leurs amis, par +leur façon toute particulière de comprendre et de pratiquer leur religion. +C'est évidemment la partie du tableau que Mérimée a exécutée avec le plus +d'amour. Son scepticisme y avait la partie belle: peut-être l'a-t-il prise +plus belle encore. Il y a des excès, et, ce qui est plus grave, des +invraisemblances. George de Mergy, par exemple, on l'a très bien dit, est +«un voltairien qui se trompe de siècle». Mais la malice de l'écrivain lui +a fait tout de même rencontrer quelques bonnes et dures +vérités. + +La matière, à vrai dire, était admirable. C'est alors comme un froissement +perpétuel de toutes les croyances, une lutte incessante de toutes les +idées. La fermentation intellectuelle est terrible. Sur une religion +battue en brèche, une religion nouvelle cherche à s'élever, et le +spectacle seul de cette rivalité devait suffire à jeter quelques esprits +dans le doute. Chaque jour, d'ailleurs, élargit les horizons de la pensée. +C'est la fin du moyen âge et l'aurore des temps nouveaux. Quelles +secousses les esprits ont-ils pu recevoir de ce tressaillement universel? +Quels changements mystérieux se sont opérés dans les urnes et de quelles +secrètes angoisses se sont-elles tout d'un coup senties saisir? Ou, si ces +profondeurs sont trop troublantes et trop obscures, quelle importance +avait alors la religion dans les actions des hommes? Comment le sentiment +s'en était-il altéré ou même corrompu? A quelles pensées profanes, +superstitieuses ou criminelles, se mêlait-elle quelquefois? Et quels +caractères particuliers les passions pouvaient-elles recevoir de ce +mélange? Mérimée n'a guère traité que les questions de ce dernier ordre, +rapetissant comme à plaisir un grand sujet, n'osant pas envisager le côté +sérieux et profond des choses, comme l'avait fait, quoique la matière en +fût bien moins large et intéressante, Walter Scott dans les _Puritains_. +Mais après tout, si réduit soit-il, ce dessein n'a pas été trop mal +réalisé, et la peinture des moeurs religieuses est loin d'être ce que la +_Chronique_ offre de moins excellent. + +Elle est d'abord d'une variété remarquable. Que religion et débauche +puissent cohabiter dans le même coeur, le baron de Vaudreuil en est un +assez bon exemple. «Béville, il vous arrivera malheur pour vos mauvaises +railleries des choses sacrées.--Voyez un peu cette mine de saint, dit +Béville à Mergy: c'est le plus fieffé libertin de nous tous, et pourtant +il s'avise de temps en temps de nous prêcher.--Laissez-moi pour ce que je +suis, Béville, dit Vaudreuil; si je suis libertin, c'est que je ne puis +dompter la chair; mais du moins, je respecte ce qui est respectable». +C'est avoir la conscience accommodante. Il se pourrait cependant qu'il n'y +eût que formalisme et routine dans ce singulier respect. La prière qu'en +se mettant à table notre personnage récite «à voix basse et les yeux +fermés» induirait en tentation de le croire. «_Laus Deo, pax vivis, +salutem defunctis, et beata viscera Virginis Mariae quae portaverunt +AEterni Patris Filium_!» Il ne sait pas trop «ce que cette prière veut +dire»; mais une une de ses tantes, dont il la tient, «s'en est toujours +bien trouvée», et, depuis qu'il «s'en sert» lui-même, il n'en a vu «que de +bons effets». Il aurait vraiment bien tort de ne pas la continuer. + +Les convictions religieuses du baron de Vaudreuil ne sont pas bien +profondes; celles de Béville ont encore plus de légèreté et +d'inconsistance; et, circonstance particulièrement aggravante, elles +attendent l'agonie du pauvre gentilhomme pour s'étaler dans toute leur +faiblesse. «George, mon camarade, dit Béville d'une voix lamentable, +dis-moi donc quelque chose; nous allons mourir... c'est un terrible +moment!... Est-ce que tu penses encore maintenant comme tu pensais quand +tu m'as converti à l'athéisme?--Sans doute; courage! dans quelques moments +nous ne souffrirons plus.--Mais ce moine me parle de feu... de diable... +que sais-je, moi?... mais il me semble que tout cela n'est pas +rassurant.--Fadaise!--Pourtant, si cela était vrai?» Cette invraisemblable +discussion se poursuit encore quelques instants, et Béville finit par où +il est visible qu'il aurait dû commencer tout de suite. «Allons, mon père! +faites-moi dire mon _Confiteor_, et soufflez-moi, car je l'ai un peu +oublié.» Et il meurt «en bon catholique». Il y a eu sans doute, au XVIe +siècle, des morts à la Béville. L'excès, néanmoins, est ici trop sensible, +et le libre penseur a fait tort à l'historien. + +Le portrait de frère Lubin vaut mieux. Le vigoureux dessin et la belle +couleur! Mais surtout la parfaite ressemblance! Son ironie et son +scepticisme devaient ici servir, et admirablement, Mérimée. A voir +seulement ce «gros homme, à la mine réjouie et enluminée», à n'entendre +que les propos qu'il tient avec quelques-uns de ses auditeurs avant de +paraître en chaire, on devine le fond de son éloquence. Et en effet, par +sa conception de la religion vulgaire, épaisse, presque toute matérielle, +frère Lubin réalise assez bien le type des prédicateurs d'alors. Il en est +l'expression parfaite par la forme même de ses sermons. Imprévu de +l'exorde, subtilité des divisions, hardiesses et libertés qui vont jusqu'à +l'indécence, un mélange incroyable de bouffissure et de platitude, de +grossièreté et de préciosité, le tout si parfaitement conforme au goût du +temps que protestants et catholiques applaudissent toujours à l'envi: la +peinture n'est pas simplement vivante, elle est éclatante de vérité. Frère +Lubin est un type, comme Frère Tuck, et Mérimée a bien fait d'en présenter +de façon si vive la joyeuse et bouffonne silhouette. + +Mais la création qui, de ce côté, reste encore et de beaucoup la plus +originale, la plus hardie et la plus vraie, est celle de la comtesse Diane +de Turgis. Il y a chez elle une naïveté d'inconscience, une candeur +d'immoralité vraiment admirables. Ce n'est évidemment pas la belle âme de +Bernard de Mergy qui l'a séduite, et le jeune cavalier doit son foudroyant +succès à des qualités moins immatérielles. C'est cependant à cette âme +qu'elle pense tout de suite, c'est cette âme qu'elle a soif, et tout de +suite, de sauver. Son premier entretien avec Bernard ressemble assez +exactement à une controverse théologique. «Exposer sa vie n'est rien; mais +vous exposez plus que votre vie,--votre âme... Vous allez jouer un vilain +jeu. Une éternité de souffrances sur un coup de dé; et les six sont contre +vous!» Pour le préserver des atteintes possibles de l'épée du _raffiné_ +Comminges, elle lui donne une relique. La relique sera efficace; mais elle +ne sauvera jamais que la vie de Mergy, et c'est de son salut éternel que +Diane paraît exclusivement avide. Il faudra, pour arriver à cette fin, un +présent bien plus considérable, bien plus précieux que la «petite boîte +d'or très plate» qu'elle vient d'offrir au jeune homme. «Monsieur Bernard, +dit la comtesse d'une voix émue,... n'y a-t-il aucun moyen de vous +toucher? Vous convertirez-vous enfin, grâce à moi?... Dites-moi +franchement... Si une femme... là... qui aurait su...» Elle s'arrêta. «Oui; +est-ce que... l'amour, par exemple?... Mais soyez franc! parlez-moi +sérieusement... Oui, est-ce que l'amour que vous auriez pour une femme +d'une autre religion que la vôtre, est-ce que cet amour ne vous ferait pas +changer?... Dieu se sert de toute sorte de moyens.» + +A plus forte raison ne les négligera-t-elle pas elle-même. Elle commence +par les prodiguer. Mais en dépit de tant de générosité, malgré son +habileté à choisir pour «argumenter» contre Bernard «les instants où il +avait le plus de peine à lui refuser quelque chose», la conversion du +jeune homme se fait bien attendre, et ces retards mettent à la torture une +âme naturellement charitable et dévouée jusqu'au plus complet sacrifice. +«Cher Bernard, lui disait-elle un soir, appuyant sa tête sur l'épaule de +son amant, tandis qu'elle enlaçait son cou avec les longues tresses de ses +cheveux noirs; cher Bernard, tu as été aujourd'hui au sermon avec moi. Eh +bien! tant de belles paroles n'ont-elles produit aucun effet sur ton +coeur. Veux-tu donc rester toujours insensible?» Et comme le jeune homme y +paraît en effet tout disposé: «Va, dit-elle avec un peu de tristesse, je +vois bien que tu ne m'aimes pas comme je t'aime; si cela était, il y a +longtemps que tu serais converti.» Elle continue dans un redoublement +d'ardeur: «Si je pouvais te sauver, que je serais heureuse! Tiens, +Bernardo, pour te sauver, je consentirais à doubler le nombre des années +que je dois passer en purgatoire.» Et ses transports allant toujours +augmentant: «Oui... Si je pouvais sauver ton âme, tous mes péchés me +seraient remis; tous ceux que nous avons commis ensemble, tous ceux que +nous pourrons commettre encore... tout cela nous serait remis. Que dis-je? +nos péchés auraient été l'instrument de notre salut!--En parlant ainsi, +elle le serrait dans ses bras de toute sa force.» La situation est d'un +comique profond qu'en vrai _dilettante_ de l'ironie Mérimée savoure à +longs traits et délicieusement, et dont il fait bien goûter au lecteur la +saveur singulière. La figure n'est pas seulement vivante: Diane a dû +exister, et il est certain que l'époque de Charles IX a connu de ces +étranges soeurs d'Éloa, qui commencent par leur propre chute l'oeuvre de +rédemption. + +C'est ainsi que la fidélité des moeurs fait, exclusivement, tout l'intérêt +de la _Chronique_. Il serait facile de montrer maintenant qu'elle explique +l'organisation intime de l'oeuvre et des détails qui paraissent d'abord +inutiles. Si des deux frères l'un est resté fidèle à sa religion et si +l'autre a abjuré en faveur du catholicisme, c'est pour rendre plus +vraisemblables, plus douloureuses et aussi plus inutiles, les discussions +qu'ils pourront avoir au sujet de leur foi; c'est encore pour amener le +dénoûment et en centupler l'horreur. Il fallait de même que les deux +amants fussent de religion différente et que ce fût Diane qui professât le +culte catholique. Et ainsi du reste. + +Il n'est pas jusqu'aux plus minces détails qui ne puissent se réclamer du +même principe. Le chapitre des _Reîtres_ en offre de bien intéressants +exemples. Cette scène d'auberge n'est rattachée à l'ouvrage que par des +liens assez lâches. Mergy y est fort honnêtement dépouillé de son argent +et on lui enlève aussi, de façon fort civile, son bon cheval alezan: en +quoi la conduite du roman peut-elle en dépendre? Dès son arrivée à Paris +notre étourdi n'est-il pas abondamment pourvu, et du nécessaire et même du +superflu? Supprimez le chapitre, la composition y gagnera; mais nous y +perdrons un des plus jolis Téniers du roman historique; tout un caractère +de l'époque rentrera dans l'ombre, et nous comprendrons moins tout ce que +les pauvres aubergistes et les malheureux paysans, ce qui veut dire le +peuple, avaient à souffrir de la rude et impitoyable soldatesque d'alors. + +Or, le peuple tient sa place dans la _Chronique_. On le vole, on le ruine, +et quand il réclame, c'est une manière de paiement assez usitée que de le +rouer de coups. Mais, si on ne le ménage pas, il ne ménage guère à son +tour quand en vient l'occasion: relisez le _Vingt-quatre août_ et les +_Deux Moines_. + +Le roman historique réalisait ainsi chez nous son premier chef-d'oeuvre, +et la future école avait un de ses premiers modèles. + +En effet, tandis que les classiques s'efforçaient toujours, à travers les +modifications que les pays, les temps et les circonstances peuvent +apporter aux sentiments et aux passions des hommes, d'atteindre à ce que +ces passions et ces sentiments conservent de permanent, d'immuable et +d'éternel, c'est au contraire à l'expression de l'accidentel et du relatif +que les novateurs devaient borner les efforts de leur art. Plus simplement, +à la place de la vérité humaine, ils devaient mettre la vérité locale. La +_Chronique_ réalisait assez bien ce nouvel idéal. L'affection mutuelle de +George et de Bernard n'est point analysée pour elle-même, mais dans les +modifications particulières que lui fait éprouver la différence de +religion des deux frères. Que savons-nous du caractère de Diane de Turgis +et de son amour pour Mergy? C'est un amour violent et passionné, sans +doute. Que de nuances cependant peuvent distinguer cette passion et cette +violence! Hermione est violente, mais pas à la façon de Roxane, et la +passion de Roxane ne ressemble guère à celle de Phèdre. Quelle est la +nature de l'amour de Diane? Mérimée n'a même pas songé à se le demander: +il a seulement écrit le chapitre du _Catéchumène_, c'est-à-dire qu'il +s'est contenté d'attirer notre attention sur ce singulier mélange de +prosélytisme religieux et de passion, de préoccupations de salut éternel +et d'abandon aux voluptés terrestres, qui n'a guère pu se rencontrer que +dans une femme du XVIe siècle. Il semble assez difficile en effet de +dépayser Diane. + +Tous ces personnages cependant, si particuliers soient-ils, retiennent +encore une large part d'humanité. Ici encore, comme dans tout le reste ou +à peu près, la juste mesure a été atteinte; l'équilibre est parfait. Il va +se rompre presque aussitôt, et _Notre-Dame de Paris_ va marquer avec éclat +la première étape de la décadence. + + + + +CHAPITRE V + +«Notre-Dame de Paris» + + +C'est bien en effet la décadence qui commence. Sans doute, les qualités +poétiques de l'oeuvre sont éblouissantes, l'exécution prestigieuse par +endroits, et il semble que le livre doive occuper dans la littérature +romantique la place qui revient dans l'art du moyen âge à l'admirable +cathédrale, qui en est justement le principal personnage. Nous le savons +encore, jamais roman historique n'obtint succès plus rapide et ne garda si +longtemps vogue plus triomphale. Mais ce n'est pas le prodigieux talent de +l'auteur qui est ici en cause. Son oeuvre est-elle un bon roman +historique? Voilà toute la question. Et certains aveux, terriblement +imprudents, de Victor Hugo lui-même, vont nous fournir les éléments +essentiels de la réponse. + +«Il y a quelques années qu'en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant +Notre-Dame, l'auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l'une +des tours, ce mot gravé à la main sur le mur: 'ANALKH... Il se demanda, il +chercha à deviner quelle pouvait être l'âme en peine qui n'avait pas voulu +quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front +de la vieille église... C'est sur ce mot qu'on a fait ce livre.» + +L'idée est aussi belle qu'elle peut devenir féconde, et elle offre matière +à un admirable roman de philosophie, à une espèce de tragédie d'Eschyle en +prose. Mais les romans historiques ne s'imaginent pas, ne se construisent +pas ainsi de toutes pièces et _a priori_, et la conception n'en doit venir +que lentement, après de patientes études et des investigations +laborieuses. Que Victor Hugo n'ait pas étudié sa matière, nous n'allons +certes pas jusqu'à le prétendre, et nous pourrions au contraire, si besoin +était, indiquer ses sources. Ce travail préliminaire cependant n'a été ni +assez long ni assez sérieux; et c'est une première raison pour empêcher +_Notre-Dame de Paris_ d'être, à notre point de vue, un chef-d'oeuvre. + +Il y en a une autre, plus grave, qui devait l'empêcher d'être même un bon +roman historique, et ce n'est rien de moins que la volonté même de +l'auteur. «Le livre n'a aucune prétention historique, si ce n'est +peut-être de peindre avec quelque science et quelque conscience, mais +uniquement par _aperçus et échappées_ (c'est nous qui soulignons), l'état +des moeurs, des croyances, des lois, des arts, de la civilisation enfin au +XVe siècle. Au reste, ce n'est pas là ce qui importe dans le livre. S'il a +un mérite, c'est d'être une oeuvre d'imagination, de caprice, de +fantaisie.» Ainsi donc, la seule matière possible du roman historique, on +ne la traitera que «par aperçus et échappées»: elle «n'importera» guère. +Il n'y paraîtra que trop en effet; mais l'aveu est significatif, et nous +devions l'enregistrer. Le moindre danger auquel s'expose une peinture de +moeurs toute en «aperçus et échappées» est d'être insuffisante, et +_Notre-Dame de Paris_ ne l'a point évité. Les moeurs populaires +elles-mêmes, qui sont bien la partie du roman la plus considérable et la +plus soignée, en offrent une preuve assez forte et vraiment curieuse. +L'auteur nous les montre dans toute une série de tableaux: représentation +d'un mystère, fête des fous, cour des Miracles, pilori et supplice «en +place de Grève», etc. Mais c'est toujours à ce qu'elles ont de superficiel +et d'_extérieur_ que le peintre s'arrête. Certes, le spectacle du _Bon +jugement de madame la vierge Marie_, la description de la place forte des +Truands, celle de la procession grotesque dont Quasimodo est le héros +difforme, sont des pages incomparables de netteté et de relief et +d'admirables eaux-fortes. En pénétrez-vous plus profondément dans l'âme des +personnages? Connaissez-vous mieux leurs sentiments? Avez-vous une +intelligence plus nette de ces énormes bouffonneries que devait alors +tolérer l'Église? et si vous savez plus exactement ce dont les truands +peuvent être capables, savez-vous avec la même exactitude ce que c'est +qu'un truand et comment on le devient[31]? L'art de l'écrivain, d'une si +vigoureuse puissance à décrire et à faire voir les réalités extérieures, +néglige volontiers l'intérieur; il n'éclaire que les surfaces sans +pénétrer jusqu'aux dessous; et dans une représentation populaire du moyen +âge, au milieu d'une foule grouillante de manants et de bourgeois, dont il +rend fort bien le grouillement, à l'intérieur d'une salle gothique, dont +il découpe à plaisir les rosaces et fait étinceler les ogives, il ne sait +qu'analyser avec quelque sûreté et quelque détail les angoisses d'un poète +qui craint de voir sa première pièce sifflée. + +[Note 31: Il est vrai qu'à la rigueur Jehan Frollo pourrait nous +l'apprendre. Cf. livre X, chap. II et III, _Faites-vous truand_ et _Vive +la joie!_] + +--Mais peut-être les âmes de toutes ces bonnes gens du peuple nous +apparaîtront-elles plus manifestes dans leurs ordinaires propos?--Il y a +en effet beaucoup de dialogues populaires dans _Notre-Dame_; on peut même +dire que le développement en égale le nombre. Cependant ils n'offrent +guère de traces de sentiments particuliers à une époque; et en dehors des +passions communes à toutes les foules dans les mêmes circonstances, il +semble difficile de démêler dans cette foule du XVe siècle des émotions ou +des idées qui lui appartiennent en propre, qui soient bien locales, et +d'où elle reçoive par conséquent une physionomie bien distincte et +personnelle. On lui fait attendre le commencement du «mystère»; elle +s'agite, elle devient houleuse, ironique, menaçante, demande la tête du +bailli, sauf à prendre en attendant celle de ses sergents et des acteurs. +Changez les noms de «bailli» et de «sergents»: c'est une scène dont le XVe +siècle n'a pas eu le privilège et qui depuis s'est renouvelée assez +souvent. + +Quelques pages cependant ne sont point méprisables, telle la découverte du +petit Quasimodo exposé sur le seuil de Notre-Dame, et les impressions +qu'elle produit. Effroi des bonnes haudriettes, imperturbable assurance de +maître Mistricolle et férocité inconsciente de tous provoquée par la +crainte des artifices du Mauvais: ces naïvetés, ces angoisses et ces +cruautés ne pouvaient se rencontrer que dans des âmes du moyen âge, et +Victor Hugo, dans ce passage, a été bien servi par son imagination. +Malheureusement, de pareilles trouvailles sont rares. + +Car il ne semble pas avoir été plus heureux ni plus habile dans la +connaissance et l'analyse des types particuliers que dans la peinture des +moeurs générales. Cependant, la méthode qu'il suivait était excellente; +c'était même la seule bonne, la méthode de Walter Scott dans _Ivanhoe_. +Si le procédé est le même, les applications en sont singulièrement +différentes, et c'est avec la mise en oeuvre que commence l'infériorité. + +Claude Frollo n'est pas une exception dans l'Église. La superbe de +l'intelligence et le démon de la sensualité n'avaient sans doute pas +attendu jusqu'au XVe siècle pour faire des victimes parmi ses prêtres, et +d'autres ont certainement connu les horribles tortures dont le coeur de +l'archidiacre est déchiré. Mais s'il est vrai comme personnage particulier, +il cesse de l'être dès que l'écrivain, volontairement ou non, a l'air +d'en faire un type général; et c'est justement cette impression que, par +le seul effet de l'isolement, le misérable rival de Phoebus et de +Quasimodo arrive tout de suite, et nécessairement, à produire. Il fallait, +ou l'entourer d'autres prêtres dont l'esprit simple et la piété douce +auraient donné d'ailleurs et par le seul effet du contraste le plus +saisissant relief à cette ardeur farouche et à cet orgueil rigide, ou n'en +pas faire le personnage principal d'une oeuvre où tous les héros, par une +nécessité fatale du genre même et plus encore de la méthode suivie, +arrivent à représenter la classe tout entière dont ils font partie. + +Le raisonnement vaut pour les autres personnages, et on peut leur faire à +presque tous la même critique. L'aristocratie n'est pas plus représentée +par Phoebus de Châteaupers que le clergé par Claude Frollo. Non que ce +type de sous-officier--comme nous dirions aujourd'hui--ait dû être rare au +XVe siècle et dans les milices de Louis XI. Il est probable, au contraire, +que les Phoebus n'ont jamais été plus abondants. Mais c'est le seul +personnage de grande naissance qui joue un rôle dans le roman; il +représente donc la noblesse, et, au XVe siècle, les descendants de +chevaliers français avaient tous la grâce exquise de ses manières, +l'élégance souveraine de son langage, son courage et son esprit,--comme +tous les auditeurs au Châtelet, l'imbécillité susceptible et féroce de +Florian Barbedienne, et tous les procureurs du roi en cour d'Église, la +solennité niaise de maître Charmolue? + +Il y a plus de vérité dans le type de Jehan Frollo, nous voulons dire plus +de vérité générale. Ce «petit diable blond, à jolie et maligne figure», +espiègle et d'une malice qui va facilement jusqu'à la méchanceté; d'une +perversité native qu'a encore développée sa vie d'écolier paresseux et +vagabond, présent partout où il y a quelque méchant tour à jouer, mais +toujours absent de la salle où enseignent ses professeurs; insouciant et +généreux à sa façon; gaspillant en folles orgies l'argent que lui donne +son frère «archidiacre et imbécile»; ronflant assez souvent, «avec une +basse-taille magnifique», en pleine rue, la tête reposant doucement «sur +un plan incliné de trognons de choux, ces oreillers du pauvre que les +riches flétrissent dédaigneusement du nom de _tas d'ordures_», et d'excès +en excès, de débauche en débauche, tombant jusqu'à la cour des Miracles et +se faisant truand: ce type d'écolier ironique et inquiétant a toujours été +assez commun en France; au reste le XVe siècle n'a pas dû l'ignorer, et +c'est la figure du roman de beaucoup la mieux attrapée. Mais quoi! tous +les écoliers d'alors ressemblaient à Jehan Frollo du Moulin? Aucun n'était +appliqué et diligent? Ils se faisaient tous tuer sur les barricades, nous +voulons dire à l'attaque de Notre-Dame? et, pour parler une fois de plus +le langage contemporain, l'espèce des «forts-en-thème» n'était pas encore +inventée?... L'excès est toujours visible, et il a toujours la même cause. + +Il y a d'autres défauts dans l'oeuvre, ou plutôt il y a d'autres excès. Si +l'observation des moeurs est insuffisante, la description surabonde; des +deux couleurs locales, l'intérieure manque ou à peu près, et l'extérieure +y est trop généreusement prodiguée. Négliger les moeurs est dangereux, ne +penser qu'au pittoresque ne l'est guère moins: _Notre-Dame de Paris_ en +est une assez belle preuve. + +Certaine «note ajoutée à l'édition de 1832», en guise de nouvelle préface, +pouvait inspirer des craintes sérieuses. Que dit-elle en effet? Que +l'auteur aime l'architecture gothique et qu'il en propagera le culte, ce +dont il convient de le féliciter; mais aussi, mais surtout, elle laisse +malheureusement entrevoir que, cet art du moyen âge dont il comprend si +bien les merveilleuses beautés, l'écrivain n'en aperçoit pas avec la même +sûreté les conditions d'existence et la formation historique. Dans +_Notre-Dame de Paris_, la cathédrale n'est plus faite pour abriter les +fidèles. Au milieu des tours massives, les cloches bourdonnent ou sonnent +à toutes volées joyeuses, mais les chrétiens du XVe siècle restent sourds +à leur incessant appel; les nefs de l'immense édifice sont toujours +désertes et on n'entend murmurer sous les hautes voûtes aucun chuchotement +de prière. + +C'était cependant une idée de génie, dans un roman sur le moyen âge, de +faire de l'art gothique le personnage principal. C'était surtout une idée +féconde. Dresser au milieu de la ville la «majestueuse et sublime» +cathédrale, la montrer couvrant de son ombre protectrice les maisons +groupées à ses pieds de colosse et la cité tout entière, établir entre la +formidable église et les fils de ceux qui l'avaient construite une +communion mystérieuse et de tous les instants, l'animer de la vie même de +ce peuple, d'un mot en faire son âme collective: le beau, l'admirable +sujet! Le poète semble bien l'avoir entrevu. Pourquoi donc ne s'en est-il +pas souvenu davantage dans le développement de son oeuvre? La grandiose +basilique n'était-elle plus l'abri et l'asile naturel de la douleur? +Manants et vilains avaient-ils cessé dès lors de venir s'y enivrer des +parfums de l'encens et s'y éblouir de la splendeur des cérémonies? +Cependant la mystérieuse église n'ouvre ses portes que pour une cérémonie +d'expiation funèbre; on y sent si peu palpiter le coeur de la foule que +c'est au contraire un monstre hideux, Quasimodo, qui en est toute «l'âme»; +et dans le délire de son imagination, Hugo ira jusqu'à dire que, +Quasimodo une fois disparu, Notre-Dame n'est plus qu'une chose «morte, un +squelette, comme un crâne où il y a encore des trous pour les yeux, mais +plus de regard»! Il était difficile de rapetisser davantage une plus +grande matière et de gâter plus complètement un plus merveilleux sujet. + +Cette réserve faite,--il est vrai qu'elle est capitale,--on a toute +liberté d'admirer. Personne n'a eu un sentiment plus vif des beautés du +moyen âge, mais personne aussi n'a possédé au même degré l'art merveilleux +de faire avec des mots de la beauté plastique, comme les architectes +d'autrefois en faisaient avec des pierres. Victor Hugo était fait pour ce +livre, comme Walter Scott pour _Ivanhoe_, et _Notre-Dame_ est le triomphe +du pittoresque et de la couleur. + +La couleur y éclabousse chaque page et la fait miroiter et resplendir. +Tout ce qui attire l'oeil et le retient, costumes bariolés, armures +luisantes, vives arêtes où se brise la lumière, tout est observé et rendu +par un des peintres les plus habiles et les plus amoureux de son art. Dans +la grand'salle, la cohue est «en surcot, en hoqueton et en cotte hardie». +Mais en attendant de faire celle de la cohue, il convient de donner une +description détaillée de la grand'salle; et rien n'y manque en effet. Il y +a «une double voûte en ogive, lambrissée en sculptures de bois, peinte +d'azur, fleurdelysée en or». Le pavé est «alternatif de marbre blanc et +or». Puis, «un énorme pilier, puis un autre, puis un autre».--Sentez-vous +l'effet de perspective naissante et d'enfoncement?--Autour des piliers, +«des boutiques de marchands, tout étincelantes de verres et de clinquants» +ou «des bancs de bois de chêne, usés et polis par le haut-de-chausse des +plaideurs». A l'entour de la salle, «l'interminable rangée des rois de +France depuis Pharamond; les rois fainéants, les bras pendants et les yeux +baissés; les rois vaillants et bataillards, la tête et les mains hardiment +levées au ciel». Chaque mot fixe une attitude. «Puis, aux longues fenêtres +ogives, des vitraux de mille couleurs; aux larges issues de la salle, de +riches portes finement sculptées; et le tout, voûtes, piliers, murailles, +chambranles, lambris, portes, statues, recouvert du haut en bas d'une +splendide enluminure bleu et or.» C'est une profusion, une orgie de +couleurs; déjà les yeux éblouis songent à demander grâce, et cette +description n'est que la première du livre. + +Il y en a beaucoup dans _Notre-Dame_ et surtout de plus belles. Inutile de +les rappeler, encore moins de les analyser: elles sont présentes à tous +les yeux. _Notre-Dame, Paris à vol d'oiseau_, la cour des Miracles, +surtout l'attaque de la cathédrale, en pleine nuit, par les truands, sont +incomparables parmi des tableaux dont on est tenté de dire aussi qu'ils +sont incomparables. Jamais la langue n'a été plus expressive. Architecture, +peinture, gravure, elle lutte victorieusement contre tous ces arts +réunis. Elle élève de grandioses monuments, brosse des toiles admirables, +fait grouiller et grimacer d'énergiques eaux-fortes. Dans son désir +d'évoquer et de faire voir, elle va même jusqu'à demander des secours au +vocabulaire d'un autre âge, et elle accueille, elle cherche des archaïsmes, +dont quelques-uns sont expressifs sans doute, mais dont la plupart sont +inutiles. + +C'est grâce à ce prestigieux talent de description que les choses vivent +ici d'une vie plus profonde que les personnages eux-mêmes, et donc +attirent à elles le meilleur de l'intérêt. L'expédition nocturne des +truands n'a pour objet que de délivrer l'infortunée et charmante +bohémienne. On oublie cependant bientôt la jeune prisonnière, et +l'attention se détourne tout entière sur la prison. Ce n'est plus dans la +triste créature que réside le pathétique, c'est dans l'énorme et +mystérieuse cathédrale, qui saura bien défendre ce qu'on lui a confié. On +essaie de forcer la porte principale: une énorme poutre tombée du ciel +écrase les plus audacieux des truands. «Ils regardaient l'église, ils +regardaient le madrier. Le madrier ne bougeait pas. L'édifice conservait +son air calme et désert». Alors Clopin Trouillefou se sert de la poutre +comme d'un bélier, et le madrier porté par une foule d'hommes semble «une +monstrueuse bête à mille pieds attaquant tête baissée la géante de +pierre.» Sous le premier choc, «la cathédrale tout entière tressaillit et +l'on entendit gronder les profondes cavités de l'édifice.» La riposte +d'ailleurs suit l'attaque de près, et voilà les tours qui «secouent leurs +balustrades sur la tête» des agresseurs. Ce n'est point l'intrépide +sonneur qui défend Notre-Dame, c'est Notre-Dame elle-même qui fait appel à +tous ses monstres pour tenir tête à l'ennemi. Les «guivres» ont «l'air de +rire», on croit entendre «japper des gargouilles», les «salamandres +soufflent» dans le feu, les «tarasques» éternuent dans la fumée, «et parmi +ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre..., il y en avait +un qui marchait et qu'on voyait de temps en temps passer sur le front +ardent du bûcher, comme une chauve-souris devant une chandelle». Mais +guivres et gargouilles, salamandres et tarasques sont également +impuissantes. Les truands commencent déjà l'escalade. Alors, par un +surprenant effet de cette imagination qui sait mieux animer les pierres +que faire vivre des hommes, ce n'est plus une lutte entre des voleurs et +un édifice. En investissant la cathédrale, les truands, par une puissance +mystérieuse qui les a soudain transformés, deviennent des monstres de +pierre, comme ceux contre qui ils essaient de lutter. Ce ne sont plus que +des _choses_ qui combattent ensemble. «On eût dit que quelque autre église +avait envoyé à l'assaut de Notre-Dame ses gorgones, ses dogues, ses drées, +ses démons, ses sculptures les plus fantastiques. C'était comme une couche +de monstres vivants sur les monstres de pierre de la façade.» Il n'est +plus question de truands, et l'homme a disparu. + +C'est le triomphe de cet art; c'en est aussi l'insuffisance et le danger. +Le pittoresque a supprimé l'analyse, l'homme a été absorbé par le décor et +l'ancien roman historique est presque devenu un opéra. Mais les mêmes +excès ne devaient-ils pas amener la mort du romantisme? Ainsi se +poursuivait la transformation qui supprimait la vérité générale, ou même +particulière, des sentiments, au profit exclusif de la couleur locale. Ici +encore, le roman historique est le précurseur, mais son influence a été +néfaste. Avant de compromettre le romantisme, nous allons le voir se +discréditer, se déshonorer lui-même; et c'est l'histoire de sa décadence +et de sa ruine qu'il nous reste à exposer. + + + + +CHAPITRE VI + +De «Notre-Dame de Paris» à «Isabel de Bavière». + + +C'est un spectacle vraiment affligeant que celui d'une créature vivante, +pleine de vigueur et de force, arrêtée en plein développement par un coup +mortel. C'est le spectacle que nous offre en ce moment le roman +historique. Autour de lui, ses serviteurs s'empressent pour hâter son +agonie, comme si la force des choses ne devait pas à elle seule assez +rapidement l'amener. Tout ce qui pourrait encore maintenir une apparence +de vie dans cet agonisant, ils le négligent, uniquement occupés à +développer les principes qui lui seront le plus certainement funestes. Les +moeurs, dans ces oeuvres qui se prétendent inspirées de Walter Scott? +Elles existent à peine. Les sentiments? Ils ne sont remarquables que par +leur obscénité ou leur violence. Quant à la partialité des auteurs, on +peut s'en égayer à la longue,--à moins qu'elle ne fatigue et rebute tout +de suite. Mais quelques-uns de ces trop consciencieux romanciers avaient +découvert une véritable merveille, le dernier point que d'après eux il fût +sans doute permis à l'art d'atteindre: à leurs productions insignifiantes +et vides une imitation puérile du vieux langage français devait tenir lieu +de toutes autres qualités,--comme si ce n'était point la plus artificielle +et la plus inutile des reconstitutions! + +Nous en avons fait maintes fois la remarque; il ne fut jamais plus à +propos de la répéter: hors de la peinture des moeurs, pas de salut pour le +roman historique. Entre tous ces prétendus émules de Walter Scott, c'est +cependant à qui s'écartera le plus de sa manière et réussira le mieux à ne +pas lui ressembler. Et sans doute quelques-uns d'entre eux ne sont pas +sans érudition; mais leur malheur à tous est de s'arrêter, et +exclusivement, à des détails de descriptions et de costumes, pittoresques +sans doute, mais dont l'éternelle répétition a vite fait d'amener la +satiété et le dégoût. Nous savons fort exactement et par le menu comment +on s'habillait à telle époque, quelle devait être pour un homme à la mode +l'épaisseur des fraises ou la longueur des poulaines et comment il seyait +à un jeune seigneur de porter son toquet de velours; la physionomie des +rues, l'aspect extérieur ou l'économie intime des habitations, églises ou +charniers, palais seigneuriaux ou rôtisseries et misérables échoppes, +l'écrivain ne nous fait grâce d'aucun détail: il n'oublie que de nous +faire connaître ses personnages. Le cadre a tout absorbé; il ne reste plus +de place pour le tableau. Comment ces hommes ont-ils pensé, senti, aimé, +souffert? Nos amateurs de langage gothique n'en ont cure.--Mais c'est la +partie essentielle du roman historique!--Il n'y en a pas qu'ils aient +plus complètement dédaignée. Feuilletez seulement _le Trésor ou le +Grand Oeuvre_, _la Sarbacane_, _l'Estrapade_, _les Deux Fous_ et _les +Francs-Taupins_. + +Il y a pourtant des oeuvres distinguées au milieu de tout ce fatras, et +des pages fortes ou des scènes vigoureuses dans _le Vicomte de Béziers_ et +_le Comte de Toulouse_, de Frédéric Soulié, comme dans le _Jean Cavalier_, +d'Eugène Sue. Mais ce n'est jamais de la fidèle peinture des moeurs que +ces romans historiques tirent leur intérêt; et si on ne peut pas dire +qu'elle en soit complètement absente, il serait encore moins exact de +prétendre qu'elle y occupe une place distinguée, et cela de par la volonté +même de l'auteur. + +Un de ces écrivains néanmoins aurait pu la rencontrer--par des chemins un +peu détournés, il est vrai. Pour laisser d'une époque un tableau assez +ressemblant, ce ne sera jamais un moyen bien recommandable que de n'en +mettre qu'un côté en lumière, et on risquera fort de ne pas être impartial, +si, des divers partis politiques qui s'y sont disputé l'influence ou le +pouvoir, on prend fait et cause pour l'un, au grand préjudice des autres. +L'oeuvre pourra être violente--on se souvient que c'est un des caractères +de _Cinq-Mars_--sans devenir complètement fausse. Car enfin tous les +sujets de Louis XIV n'ont pas dû avoir pour la royauté absolue les +adorations des courtisans, et on peut blâmer la guerre des Camisards. A se +faire ainsi le contemporain de ces impatiences difficilement réprimées et +de ces sourdes révoltes, l'auteur a toute faculté de mettre sous nos yeux +de vraies âmes du XVIIe siècle. Même l'intérêt du spectacle peut devenir +fort vif. Ce sera comme le contraire de l'histoire officielle et l'envers +de la toile. + +Mais la méthode a un danger. + +Le romancier doit être sûr de ne pas prêter gratuitement aux héros de son +oeuvre ses propres sentiments. Vigny détestait Richelieu: M. le Grand et +le coadjuteur ne l'aimaient pas davantage. Au nom des immortels principes +proclamés par la Révolution, Eugène Sue n'avait pas assez de colère et +d'indignation contre le despotisme du Grand Roi, témoignant ainsi de la +générosité et de l'indépendance de son âme: mais est-il bien certain que +le chevalier de Rohan, quand il conspirait contre Louis XIV, obéissait aux +«immortels principes», et l'«impatience» et les «frémissements» de ce +nouveau Cinna n'avaient-ils leur source que dans l'horreur profonde que la +tyrannie de l'Auguste de Versailles inspirait à son âme intransigeante et +farouche de républicain? Si oui, c'est tout un aspect nouveau du XVIIe +siècle, et donc l'occasion d'une peinture de moeurs qui, sans trop de +peine, peut être saisissante; si non, la collection des romans +historiques-pamphlets, à la Dinocourt ou à la Mortonval, se sera enrichie +d'un assez curieux échantillon. + +Et telle a été, en effet, la destinée du _Latréaumont_ d'Eugène Sue. La +préface a beau nous dire que «l'auteur a obéi à toutes les exigences, à +tous les développements de cette donnée entièrement historique, avec la +plus scrupuleuse abnégation d'invention»: est-ce pousser cette +«abnégation» bien loin que de nous parler sans cesse de la «personnalité +sordide» de Louis XIV, de son «incurable et grossière fatuité», de sa +«fatuité niaise, prétentieuse et rengorgée», comme si l'auteur avait à +venger sur lui une injure personnelle? Ce sont là les sentiments de Rohan +ou de Maurice d'O? Ce sont les moeurs de l'époque? Eugène Sue croyait-il +de bonne foi écrire un roman historique? Alors les dernières lignes de +l'oeuvre--sans préjudice des autres lignes semblables répandues à +profusion dans le courant du récit--témoigneraient d'une belle naïveté ou +d'une inexplicable maladresse. «Après tant d'horreurs, en comparant ces +temps-là à ceux où nous vivons, une pensée douce et consolante vient à +l'esprit, c'est que les hommes et les choses ont assez progressivement +marché pour que, désormais, un tel GRAND ROI et un tel GRAND SIÈCLE soient +absolument impossibles.» A la bonne heure! Nous savons maintenant ce que +l'auteur veut dire. Mais il aurait bien dû laisser échapper ce soupir de +soulagement dès sa préface: ceux qui ne cherchent dans un roman historique +que la peinture des moeurs auraient été dispensés de lire le volume. + +Puisque le roman historique se vide ainsi de sa propre substance, que +va-t-il donc enfin contenir? Une intrigue de la plus monstrueuse +invraisemblance en général ou de la plus révoltante obscénité, à moins +qu'elle ne soit à la fois mélodramatique et licencieuse. + +A cet égard déjà _Notre-Dame de Paris_ ne pouvait qu'inspirer de légitimes +inquiétudes, avec son extraordinaire histoire d'Esmeralda et de la +recluse. Ces défauts de Victor Hugo, ses successeurs vont les aggraver +encore. Ils vont faire appel aux plus violents contrastes, entasser les +situations les plus imprévues, faire chevaucher les unes par-dessus les +autres les péripéties les plus invraisemblables et les plus répugnantes. +L'intrigue était sombre, ils l'assombriront davantage; elle était violente, +elle deviendra forcenée; elle ménageait encore les nerfs des lecteurs, +elle les fera crier continûment, sans répit et sans pitié. Ce ne seront +que «secousses électriques», comme il est dit dans l'_Écolier de Cluny_, +et nous assisterons au triomphe complet de la sensation brutale. On nous +fera voir une scène d'écartèlement dans les _Francs-Taupins_, et la soeur +du pauvre petit martyr n'arrivera que pour rester béante d'horreur devant +le corps de son frère en lambeaux. Jehan, écolier de Cluny, au retour +d'une orgie immonde, rencontrera dans une rue le cadavre de sa mère +abandonné, le crâne ouvert. _Jean Cavalier_ nous étalera tout au long des +scènes de catalepsie dans un sombre château dont, au travers de la nuit, +il fera luire les hautes fenêtres comme des lucarnes infernales. Nous +verrons éventrer un condamné et nous entendrons grésiller ses entrailles +sanglantes sur des barreaux de fer rouge. On déterrera même des cadavres. +Meurtres, viols, mutilations, véritables scènes de boucherie humaine, on +ne nous épargnera aucune épouvante, aucune horreur, sous prétexte que le +moyen âge a connu ces choses et qu'il faut avoir de la vérité historique +un respect sacré. + +Pour achever de déconsidérer un genre hier encore glorieux et respecté, il +ne fallait plus qu'ajouter l'obscénité à la violence. Le bibliophile Jacob, +Roger de Beauvoir, Regnier-Destourbet, et tous enfin, étalèrent à qui +mieux mieux, et presque d'un bout à l'autre de leurs prétendus romans +historiques, les plus répugnantes indécences. «Le latin dans les mots +brave l'honnêteté»: le vieux français aussi, et l'obscénité passe à la +faveur de l'archaïsme. Quelques-uns s'établirent tout à leur aise dans la +langue de Rabelais. Et c'est ainsi que le genre cher à Walter Scott,--à +Walter Scott, le plus scrupuleux, le plus chaste des romanciers et qui +regretta toujours quelques touches un peu chaudes dans le portrait d'Effie, +--sombrait dans le dégoût, au milieu des protestations indignées qui ne se +firent pas attendre. + +Il se mourait donc bien, le pauvre roman historique, et ce n'est +assurément pas Alexandre Dumas qui pouvait le ressusciter. + +Il est arrivé un jour à Dumas de se caractériser admirablement dans une de +ses amusantes et exubérantes _Causeries_. «Lamartine est un rêveur, Hugo +est un penseur; moi, je suis un vulgarisateur». On ne saurait mieux dire, +et l'aveu est de la plus délicieuse ingénuité. Dumas a toujours vulgarisé, +«tout et le reste, et le reste du reste», mais plus particulièrement +l'histoire. + +Le vulgarisateur vient, en littérature, immédiatement au-dessus du +plagiaire. C'est un plagiaire qui avoue et signe ses plagiats. _Isabel de +Bavière_ est la vulgarisation de l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_. La +méthode était nouvelle: en voici les résultats. + +Vulgariser un livre d'histoire, pour en faire un roman, n'est pas le +résumer. C'est en donner une espèce de transposition plus attrayante, au +sens vulgaire du mot. On supprime les parties arides ou seulement trop +sérieuses, et l'on développe à l'excès ce qui contient un élément de +pathétique facile ou de curiosité banale. Et c'est ainsi que dans cette +_Chronique de France_, comme son auteur l'appelle avec modestie, la +peinture des misères de la patrie livrée aux horreurs de l'invasion et de +la guerre civile occupe à peine autant de place que le supplice d'un +vulgaire polisson, ou que le tableau--bien propre à faire frémir la +foule--de la décollation du bourreau Cappeluche par le bourreau Gorju son +successeur. + +Il y avait cependant dans _Isabel de Bavière_ un beau sujet, et qu'avait +vite deviné le flair merveilleux de notre romancier. Mais encore +fallait-il au moins esquisser ce tableau des malheurs de la France sous un +roi insensé et une reine adultère. On aura peine à le croire: c'est +justement ce que Dumas a le plus complètement oublié. En se traînant +lourdement, le roman atteint la fin du second volume: le tableau des +funérailles de Charles VI.--Et Isabel? demandez-vous.--Il n'en est plus +question depuis longtemps. Le roi seul est redescendu dans les sombres +caveaux de Saint-Denis, et l'épouse infidèle n'est pas revenue dormir près +de lui son sommeil éternel sur la «simple tombe de marbre noir» où le +début du livre nous les a montrés «couchés côte à côte, les mains jointes +et priant». Certes, il n'est pas commun de voir un romancier oublier son +héroïne. Mais Dumas ne fait pas oeuvre de romancier. D'une main il +feuillette le livre de Barante, de l'autre il écrit le sien. L'_Histoire +des Ducs de Bourgogne_ ne parle d'Isabel de Bavière que par rapport à +Charles VI et donc ne raconte qu'indirectement ses tristes aventures. Dans +son ardeur à «découper», comme il dit, l'ouvrage de l'historien, notre +vulgarisateur a perdu de vue le début du sien propre. Il a cru écrire un +roman; mais à suivre de trop près l'histoire, il a laissé le roman à +mi-chemin, et le vulgarisateur a supprimé l'artiste. + +L'artiste n'était d'ailleurs capable que de faire de l'enluminure et de +mettre l'histoire en images d'Epinal. Parcourez les premières pages du +livre: l'entrée de la reine dans Paris, les divertissements populaires, +les acclamations, les splendeurs du cortège: quelle merveilleuse occasion +de description locale! Et songez au parti qu'en auraient pu tirer Walter +Scott ou Balzac, Hugo ou Mérimée. Là où ils auraient réussi, Dumas échoue +piteusement: faute de génie, sans doute, et parce qu'il n'était pas fait +pour décrire; mais aussi, mais surtout, parce qu'il doit _vulgariser_ des +descriptions que Barante s'est contenté d'établir. Et de fait, il ne +semble décrire que pour satisfaire la curiosité naïve d'un peuple de +badauds. A travers ces pages on voit la foule, «les yeux élevés, la bouche +ouverte», extasiée devant ces magnificences de princes et de rois. Il n'y +manque vraiment que les exclamations de surprise admirative du bon +«populaire» de Paris. Une Gorgo et une Praxinoa eussent admirablement +complété le tableau, et il est bien dommage que Dumas n'ait pas mieux +connu Théocrite. + +Il est par trop évident que, dans une oeuvre ainsi comprise, il ne saurait +y avoir place pour les moeurs historiques. En revanche on nous étalera des +sentiments, on nous présentera des personnages, dignes de l'admiration +d'une foule à la représentation d'un mélodrame. Voyez seulement le rôle +d'Odette. C'est la jeune fille céleste, la femme-ange, d'une douceur et +d'une piété suaves, source inépuisable d'ineffables tendresses et +d'extatiques consolations, dévouée jusqu'à la mort, et jusque dans +l'agonie souriant à celui pour qui elle meurt; au reste, si avide de se +consacrer au bonheur d'autrui qu'elle n'hésite pas à lui faire le +sacrifice de sa vertu; et cependant, toujours si chaste dans l'abandon, +toujours si pure dans la faute, qu'il est impossible de ne pas avoir pour +elle des trésors, non pas seulement d'indulgence, mais même d'admiration, +et qu'on ne peut se défendre de l'appeler, les larmes aux yeux, «la sainte +et l'angélique créature». N'est-ce pas l'héroïne idéale du mélodrame? La +«pauvre enfant» est triste, le duc ne l'aime plus; comment en douter? il +ne l'a pas aperçue dans le cortège. «Vous n'aviez de regards que pour la +reine; vous n'avez pas entendu le cri que j'ai poussé lorsque je me suis +évanouie et que j'ai cru mourir; car vous n'écoutiez que la voix de la +reine, _et cela est tout simple, elle est si belle! Ah!... Ah! mon Dieu! +mon Dieu!_» A ce ton de colombe gémissante et résignée, reconnaissez-vous +le langage particulièrement cher à certaines héroïnes? + +Mais si elle a le coeur tendre, Odette a l'âme encore plus compatissante +et généreuse, et jamais elle ne consentira à faire le malheur de «madame +Valentine». Bien mieux, elle ira trouver elle-même la duchesse, lui +avouera tout, se jettera en pleurs dans ses bras, et le bonheur des autres +lui fera trouver de la douceur à son sacrifice. Pour mieux oublier le duc, +elle entrera dans un couvent...--D'où elle sortira dans un dessin assez +profane!--D'où elle sortira, pour se sacrifier encore et pour sauver le +roi. Car Odette est partout où il y a une larme à essuyer, une douleur à +consoler: c'est l'ange de la pitié et du dévouement; elle meurt martyre, +--comme Jeanne d'Arc. Nous demandons pardon de ce rapprochement, mais la +lecture d'_Isabel_ l'impose, quoi qu'on en ait. Nous ne savons pas de +condamnation plus radicale des personnages de Dumas. Car tous ressemblent +à Odette; ce n'est pas toujours le même degré, mais c'est bien toujours la +même nature. + +Après cela, il importe assez peu que Dumas ait déployé ici ses ordinaires +qualités, lesquelles d'ailleurs ne sont point méprisables. Mauvais roman +historique à la Courtilz de Sandras, de caractère et d'exécution nettement +mélodramatiques: c'est la définition qu'on pourrait donner d'_Isabel de +Bavière_, et c'en est aussi la condamnation. + +Le roman historique a donc vécu[32]. Les circonstances devaient amener +fatalement sa ruine: il l'a hâtée par ses propres excès. Le lendemain même +de son triomphe, tout s'est retourné contre lui et à la fois, et les mêmes +principes qui l'avaient fait vivre et grandir ont été les agents les plus +actifs de sa destruction. Il devait son succès au pittoresque et à la +couleur locale: la couleur locale et le pittoresque l'ont perdu. Il avait +introduit un principe nouveau dans l'étude des moeurs: l'exagération de ce +principe conduisait aux pires excès et aux pires violences. Enfin il avait +préparé le triomphe de l'histoire, et l'histoire devenait tous les jours +sa plus dangereuse, sa plus intraitable ennemie. C'était contre le pauvre +genre une coalition trop forte: il devait être, et il fut, rapidement +vaincu. + +[Note 32: Des oeuvres comme _le Roman de la Momie_ ou _Salammbô_ ne sont +que des tentatives isolées et ne peuvent donc infirmer la constatation.] + + * * * * * + + + + +LIVRE IV + +CE QUE L'HISTOIRE ET LE ROMAN RÉALISTE AU XIXe SIÈCLE +DOIVENT AU ROMAN HISTORIQUE + + +Avoir correspondu à des besoins profonds et de premier ordre est une +condition assurée de survivance, au moins partielle. Un organe, même quand +il a cessé d'être nécessaire, met du temps encore à s'atrophier,--à moins +qu'il ne se transforme pour satisfaire à des besoins nouveaux. C'est ce +qui est arrivé pour le roman historique. On peut parler des acquisitions +qu'il a rendues possibles: elles ne sont pas insignifiantes. +L'intelligence et l'art lui sont également redevables. En renouvelant, ou +plutôt en créant véritablement l'histoire, c'était la pensée française +elle-même qu'il élargissait; et, pour avoir préparé l'avènement du roman +réaliste, il est à la source même de l'art contemporain. On peut être fier +pour lui d'aussi fécondes influences. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Le Roman historique et l'Histoire au XIXe siècle. + + +Comme le XVIIe siècle avait été le siècle de la tragédie, le XIXe fut +celui de l'histoire. Il y a à peine de plus belles conquêtes: il n'y en +avait pas alors de plus nécessaire. + +Déclamations pompeuses et froides, vérité systématiquement déformée au +profit d'une idée sociale ou d'une théorie politique, travestissements +ridicules comme dans les plus ridicules productions des Catherine Bédacier +Durand ou des Lhéritier de Villandon: on pourrait dire qu'il n'y a aucun +outrage que ces prétendus historiens d'avant Chateaubriand et Walter Scott +n'infligent au genre qu'ils croient naïvement traiter. + +Nous avons vu quelques erreurs de Mézeray. + +Voici le P. Daniel,--qui justement trouve Mézeray «sec et froid», et qui +fait de sa manière une assez vive satire. Il a pour sa part, du moins il +le dit, la préoccupation de l'exactitude; il veut reproduire «l'aspect et +le langage de chaque époque», et il recommande soigneusement à ses +confrères de ne pas «s'émanciper jusqu'à feindre des épisodes romanesques, +pour égayer la narration et varier l'histoire», comme le sieur de Vacillas +qui, dans son _Histoire de François Ier_, conte les amours du roi avec +Mme de Chasteau-Briant «et la fin infortunée de cette Dame»; mais il +conseille aussi d'«orner l'Histoire», de la «fournir», de la «soutenir» et +cela «en se tenant toujours dans les bornes de la sincérité»;--la +contradiction ne laisse pas d'être piquante. «Il aime aussi la vérité des +moeurs», mais il proscrit impitoyablement «les petits faits», qui sont +certainement le meilleur moyen d'arriver à cette vérité; et il conte +encore avec assez d'animation, mais son règne de saint Louis est +exclusivement oratoire, et quand il cite Joinville il n'arrive qu'à nous +faire regretter davantage le doux «ramage» du plus naïf de nos +chroniqueurs. + +Mably, à son tour, s'emportera contre ces travestissements du passé, et +écrira par exemple sans sourciller que «Charlemagne connaissait les droits +imprescriptibles du peuple.» + +C'est partout d'ailleurs la plus froide uniformité; tout se +ressemble--comme dans les tragédies contemporaines; tout est figé sous le +même implacable vernis de fausse et fade élégance. On ne sait pas encore +qu'il faut «distinguer au lieu de confondre» et que «à moins d'être varié, +l'on n'est point vrai.» Voilà pourquoi «il manque à ces histoires, si bien +intentionnées, la vie, la couleur, la vérité locale»; voilà pourquoi les +personnages n'y sont que «des ombres sans couleur, qu'on a peine à +distinguer l'une de l'autre... Les _grands princes_ et surtout les _bons +princes_, sont loués dans des termes semblables... On dirait que c'est +toujours le même homme, et que, par une sorte de métempsychose, la même +âme, à chaque changement de règne, a passé d'un corps dans l'autre... +Le roi purement germanique et le roi gallo-frank de la première race, le +César franco-tudesque de la seconde, le roi de l'Île-de-France au temps de +la grande féodalité», ont la même physionomie, invariable[33]. Ils sont +tous généreux comme ce Philippe-Auguste «en armure d'acier, à la mode du +XVIe siècle, posant sa couronne sur un autel le jour de la bataille de +Bouvines» et l'offrant à celui de ses chevaliers qui s'en estimerait plus +digne que son roi; et peu s'en faut qu'ils ne rivalisent de galanterie +avec ce pauvre Childéric, «prince à grandes aventures, l'homme le mieux +fait de son royaume», qui «avait de l'esprit, du courage», mais dont le +coeur trop «tendre» causa la perte. L'ignorance des hommes et des choses +du moyen âge était complète. «Vers 1800, il y avait en France pénurie +d'historiens et peu de goût pour l'histoire.» Et nous savons comment +Napoléon entendait encourager la renaissance et le développement des +études historiques. + +[Note 33: Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.] + +Vers 1820 on commence à connaître les «Waverley Novels»; et l'histoire, +qui n'avait été jusqu'alors qu'«un squelette décharné», recouvre «ses +muscles, ses chairs et ses couleurs[34].» De cette transformation capitale, +c'est Barante, en date, le premier ouvrier. + +[Note 34: _Mercure du XIXe siècle_, 1815, XI, pp. 502-510. _De la réalité +en littérature_.] + +Il nous a confié, dans sa _Préface_, qu'il n'avait pas eu d'autre modèle +que Walter Scott. Il ne l'aurait pas dit qu'on en resterait convaincu tout +de même. L'influence écossaise est même si évidente dans son oeuvre qu'on +ne distingue qu'elle, à vrai dire; et _l'Histoire des Ducs de Bourgogne_ +n'a guère d'autre originalité que de la manifester à ce degré et d'une +façon complète. Si mince que le mérite puisse nous paraître aujourd'hui, +on comprend que les contemporains en aient été émerveillés. Il n'était pas +inutile, peut-être même était-il nécessaire, qu'avant de se dégager et de +prendre sa forme définitive, l'histoire commençât par se distinguer à +peine de la chronique ou du roman historique. C'est avec Barante qu'elle +fit son apprentissage du pittoresque. Variété, couleur, intérêt, +c'est-à-dire les qualités qui jusqu'alors avaient le plus manqué aux +historiens, le nouvel ouvrage ne prétendait pas à davantage. Il suffisait +amplement pour l'heure. Trouver à un genre, autrefois si rebutant, si sec, +si froid, le charme même des «Waverley Novels», quelle nouveauté et quelle +surprise! Le public ne pouvait pas ne pas faire fête à _l'Histoire des +Ducs de Bourgogne_. + +Un roman n'a d'autre objet que le récit: la narration fut l'unique +ambition de Barante. _Scribitur ad narrandum_; il a même été trop +implacablement fidèle à sa devise. C'est sur le ton narratif que l'ouvrage +commence--et qu'il s'achève. Introduction, conclusion, idées générales, +vues synthétiques en sont également absentes, et on le regrette amèrement +plus d'une fois. Mais en trouve-t-on dans Walter Scott et dans Froissard? +L'un et l'autre s'attardent aux menus incidents, à condition qu'ils soient +pittoresques, ou même simplement divertissants. De même chez Barante la +narration n'est jamais pressée d'arriver, puisqu'elle n'a d'autre objet +qu'elle-même. Elle traîne, elle flotte, lente, sinueuse et pleine de +négligence. La perspective peut disparaître, la monotonie même survenir à +la longue: jamais le récit ne se hâte, ne se ramasse, ne se concentre. Il +continue à tout accueillir, à se charger d'autant qu'il avance davantage. +Une simple expédition l'arrête aussi longtemps qu'une guerre générale, et +le narrateur conte les intrigues qui se forment autour du mariage d'un duc +de Bourgogne, avec l'ampleur dont il parlerait de la succession d'un +empire. Il n'a d'autre but que d'évoquer, comme Walter Scott, l'image de +la société passée, et, sinon de la faire comprendre, au moins de la faire +voir. L'accumulation des détails peut y suffire: Barante ne les épargne +pas. Expéditions, guerres, emprunts, fêtes, tournois, mariages, festins, +il veut tout raconter, tout mettre sous les yeux. Le roi voyage: nous +connaîtrons le menu de la cour. C'est fête à la cour de Bourgogne: on nous +déploiera toute la garde-robe du duc. Les moindres personnages auront leur +biographie comme Quentin et Cédric; Pierre Dubois et le fils d'Artevelde +nous rappelleront les héros secondaires d'_Ivanhoe_, et le duel de +Gauvain-Micaille et de Fitz-Water sera détaillé comme la rencontre de +Quentin et du Bâtard ou la passe d'armes d'Ashby. C'est l'abondance +écossaise, un peu épaissie et moins vive; Barante n'a pas le talent de +Walter Scott, mais il reste bien son élève. + +Il y a beaucoup de descriptions dans les «Waverley Novels»: elles +abonderont dans _l'Histoire des Ducs_. Et comme Barante a l'imagination +tempérée et moyenne, plutôt aimable que forte, il bariolera sa toile, sans +trop de souci de l'ordonnance artistique et sans tenir assez compte de la +ligne d'horizon. Sans doute il ne tombera pas dans la confusion et le +désordre, mais il aura d'aimables négligences de «primitif» qui s'amuse +des lignes capricieuses que trace son pinceau, en sourit et tout le +premier les trouve charmantes. Tous ces tournois, toutes ces fêtes, ces +entrées de rois et de reines, ces festins plantureux, il est visible que +tout cela l'enchante. Son imagination se joue agréablement sur toutes ces +choses. C'est l'aimable laisser-aller, la naïve négligence de ses modèles. +Tout ce pittoresque, à la longue, paraît un peu fade et surtout monotone; +et après tout mieux vaut encore lire Walter Scott ou Froissart. Mais les +contemporains n'avaient pas nos exigences, et on comprend que l'_Histoire +des Ducs_ leur ait d'abord suffi. + +On pouvait cependant donner encore plus de variété au récit et l'animer +d'une vie nouvelle. En faisant du dialogue la partie principale du roman, +Walter Scott l'avait rendu dramatique. Ici encore, ici surtout, Barante +imita son modèle. Ses personnages historiques eurent entre eux d'aussi +longues conversations que les héros des récits écossais, ou du moins aussi +fréquentes. Clisson, Roger Everwin et Jacques Evertbourg, Pierre Dubois et +le fils d'Artevelde, Pierre Dubois et Aterman, un connétable et un prieur +des Chartreux, les bourgeois de Gand et ceux d'Audenarde, nous les +entendons dialoguer avec la même liberté, la même aisance, le même naturel +que leurs frères d'_Ivanhoe_, ou de _Kenilworth_, de _Peveril du Pic_ ou +des _Aventures de Nigel_. Les princes et les rois suivent leur exemple; et +au lieu des discours ridiculement emphatiques que leur avaient toujours +prêtés les historiens, ils daignent enfin parler le langage ordinaire des +hommes, avoir comme tout le monde de la simplicité ou même de la +familiarité, en un mot renoncer pour quelques instants à leur rôle +officiel. + +Cette fois, c'était bien de l'histoire «Walter-Scottée», comme dira plus +tard Balzac. Jamais disciple ne fut plus diligent, plus respectueux--et +moins original. Barante avait avoué l'Écossais pour modèle, Walter Scott +devait chérir le Français comme son élève. «L'_Histoire des Ducs de +Bourgogne_ est un des meilleurs livres modernes de la littérature +européenne», a-t-il écrit dans la préface d'_Anne de Geierstein_. L'éloge +est certainement exagéré, mais Walter Scott savait reconnaître son bien. + +C'étaient là d'assez grandes nouveautés pour l'époque. Il y a cependant +une autre innovation, que Barante a toujours tirée de la même source. Ce +ne sont plus ici les rois et les puissances qui occupent seuls et +exclusivement la première place ou même la place la plus importante. De +nouveaux acteurs sont entrés en scène, et le peuple, s'il ne commence pas +à jouer un rôle, commence du moins à faire entendre sa voix. On l'écrase +de tailles et d'impôts: il se soumet, mais nous entrevoyons sa morne +tristesse et ses longs désespoirs. Il n'est pas encore le protagoniste de +l'histoire; pour lui rendre cet honneur, il faudra une intelligence plus +profonde, une sympathie plus frémissante que l'intelligence et la +sympathie du chroniqueur Barante. Mais comment ne pas être frappé de +pareils passages? Le roi Charles VI vient de mourir. «Ah! cher prince, +disait-on en pleurant par les rues; jamais nous n'en aurons un si bon que +toi; jamais plus nous ne te verrons; maudite soit ta mort; puisque tu nous +quittes, nous n'aurons jamais que guerres et que malheurs. Toi, tu t'en +vas au repos; nous demeurons dans la tribulation et la douleur; nous +semblons faits pour tomber dans la détresse où étaient les enfants +d'Israël durant la captivité de Babylone.» + +Le peuple ne siège pas encore au Conseil des rois, mais il leur présente +des suppliques et leur adresse de libres paroles. Au cours des conférences +qui suivirent la bataille de Montlhéry, le roi Louis XI trouva un jour, +«en rentrant, une foule de bourgeois qui étaient à la porte pour savoir +des nouvelles». «Hé bien, mes amis, leur dit-il, les Bourguignons ne vous +feront plus tant de peine que par le passé.--À la bonne heure, sire, +répliqua un procureur au Châtelet; mais en attendant, ils mangent nos +raisins et vendangent nos vignes sans que rien les en empêche.--Cela vaut +toujours mieux, reprit le roi, que s'ils venaient à Paris boire le vin de +vos caves.» Ce n'est évidemment pas le ton des harangues officielles. + +De cette conception nouvelle, de ce changement complet de perspective, +d'autres devaient tirer un meilleur parti, et il sera temps alors +d'examiner la puissante fécondité du nouveau principe. Ce qu'il fallait +marquer ici, c'est que, s'il a été entrevu, ou même découvert par +Chateaubriand, c'est encore Walter Scott qui l'a vulgarisé, nous voulons +dire qui lui a donné toute sa force, fait produire tous ses résultats, et +qu'ainsi son influence se retrouve encore, formelle et profonde, dans +Augustin Thierry et dans Michelet. + +C'est cependant la croyance générale qu'Augustin Thierry n'est guère +redevable qu'à Chateaubriand, que la lecture des _Martyrs_ a éveillé sa +vocation d'historien et que c'est donc au glorieux ancêtre qu'il faut +exclusivement le rattacher. Et cette conviction, on sait comment Thierry +lui-même l'a établie dans la préface de ses _Récits mérovingiens_. + + En 1810,--Thierry avait alors quinze ans,--j'achevais mes classes + au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, etc. + +La page est fort belle, trop belle peut-être, et elle sent l'arrangement. +Mais le témoignage n'en est pas moins formel et il est impossible de le +révoquer en doute. Est-ce une raison de l'admettre sans examen et tout +entier? Ne peut-on pas se demander si la valeur en est aussi décisive +qu'on l'a cru--et qu'on le croit encore? Et quoique son indéniable +authenticité permette toujours de le produire, ne convient-il pas d'y +apporter des réserves qui l'expliquent et l'atténuent? + +On a beau se souvenir qu'il est d'Augustin Thierry, et qu'Augustin Thierry +était une belle âme, aussi délicate que généreuse, très noble et très pure, +et donc à tout jamais incapable de tromper: il pouvait se tromper, ou +tout au moins commettre des inexactitudes involontaires. A trente ans de +distance, et quand il s'agit des impressions de la quinzième année, il est +bien difficile, en les rapportant, de ne pas les voir comme on voudrait +qu'elles eussent été en réalité, et de ne pas leur donner tour et façon en +conséquence. Quiconque écrit des mémoires devient toujours un peu poète: +notre historien l'a été sans le savoir. De là les obscurités, les +contradictions, les invraisemblances même du beau passage. L'avisé +Sainte-Beuve les a bien aperçues, et ce n'était pas uniquement pour faire +pièce à Chateaubriand et lui retirer malicieusement une de ses influences, +qu'il demandait «ce que c'est qu'une impulsion qu'on reçoit et _qu'on +oublie durant plusieurs années_», et si cela peut bien alors s'appeler +«une impulsion _décisive_». On pourrait ergoter encore et subtiliser et se +servir contre l'historien des armes mêmes qu'il nous donne[35]. Il n'a eu +«aucune conscience de ce qui venait de se passer» en lui! Son «attention +ne s'y arrêta pas»! Beau témoignage en vérité de ce que les psychologues +de nos jours appellent les sensations subconscientes! Il n'est pas +ordinaire cependant que les coups de foudre passent inaperçus et que les +brusques révélations laissent insensible. Au contraire, c'est bien le +_Anche io son' pittore_ qui reste la règle générale. Il n'y aurait pas de +plus glorieuse exception que celle d'Augustin Thierry. + +[Note 35: Il y a un _peut-être_ qui n'est pas sans importance: «Ce moment +d'enthousiasme fut _peut-être_ décisif pour ma vocation...» Aug. Thierry, +de son propre aveu, n'en serait donc pas aussi sûr qu'on le croit +d'ordinaire?] + +Ces impressions--et, comme dit Sainte-Beuve, Thierry en est assurément +seul juge--notre historien les a oubliées «durant plusieurs années». Quand +donc s'en est-il ressouvenu? À l'époque où, une fois passés les +«inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière», il préparait pour +le _Courrier Français_ et le _Censeur Européen_ ses futures _Lettres sur +l'Histoire de France_? De tout côté, pour ainsi dire, on voyait renaître +les études historiques. L'occasion était belle, certes, de reporter à +Chateaubriand le principal mérite de cette renaissance, de l'appeler _duca, +signor_ et _maëstro_. Et il ne le nomme même pas! Dès ce moment néanmoins, +«toutes les fois qu'un personnage ou un événement du moyen âge» lui +«présentait un peu de vie ou de couleur locale», il «ressentait une +émotion involontaire». Avait-il déjà oublié qui lui avait donné le premier +frisson de cette vie et de cette couleur? Et surtout comment expliquer que, +dans cette même préface, écrite en 1827, il nomme si complaisamment +Sismondi, Guizot, Barante, et se taise toujours sur le grand ancêtre? +qu'en écrivant son «épopée» de la _Conquête d'Angleterre_, il n'évoque pas +le souvenir--qui s'imposait, semble-t-il--de l'épopée des _Martyrs_? et +qu'il n'ait donné qu'en 1840 un témoignage qu'il pouvait rendre d'autant +plus éclatant qu'il l'avait fait attendre davantage? + +A la lumière des circonstances, tout s'éclaire et tout s'explique. +Chateaubriand, à cette époque, était devenu fort sympathique à l'école +libérale: elle lui en témoignait sa reconnaissance. Il y avait comme un +renouveau de popularité en faveur du vieil écrivain. On en était avec lui +«à un prêté-rendu universel de louanges et de compliments». Pour sa part, +Augustin Thierry, depuis quelque temps déjà, était l'objet des mentions +les plus flatteuses de l'auteur des _Études historiques_ et de l'_Essai +sur la littérature anglaise_. L'admiration engendre l'admiration et +l'éloge attire l'éloge. Chateaubriand avait fait de Thierry l'Homère de +l'histoire: Thierry fit de Chateaubriand le Virgile des historiens. +L'historien gagnait à la comparaison; mais c'était «le vieux Sachem» +lui-même qui avait pris les devants et qui avait atteint le premier les +limites extrêmes de la flatterie. + +Est-ce à dire que l'auteur des _Martyrs_ n'a exercé aucune influence sur +celui des _Récits mérovingiens_? Personne n'oserait le prétendre. Tout ce +que nous voulons dire ici, c'est que l'influence de Walter Scott a été +plus soutenue, sinon plus profonde; que l'Écossais est devenu de très +bonne heure le modèle de Thierry et n'a jamais cessé de l'être; que le +Français l'a toujours eu présent sous les yeux et n'en a jamais +complètement détaché ses regards. Les témoignages du grand historien en +faveur de Chateaubriand sont rares--et assez peu décisifs: de ceux dont +Walter Scott est l'objet, le nombre égale la rigueur et l'importance. Nous +n'en citerons qu'un. «Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je +saluai l'apparition du chef-d'oeuvre d'_Ivanhoe_. Walter Scott venait de +jeter un de ses regards d'aigle sur la période historique vers laquelle, +depuis trois ans, se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette +hardiesse d'exécution qui le caractérise... il avait coloré en poète une +scène du long drame que je travaillais à construire avec la patience de +l'historien. Ce qu'il y avait de réel au fond de son oeuvre, les +caractères généraux de l'époque où se trouvait placée l'action fictive, et +où figuraient les personnages du roman, l'aspect politique du pays, les +moeurs diverses et les relations mutuelles des classes d'hommes, tout était +d'accord avec les lignes du plan qui s'ébauchait alors dans mon esprit. Je +l'avoue, au milieu des doutes qui accompagnent tout travail consciencieux, +mon ardeur et ma confiance furent doublées par l'espèce de sanction +indirecte qu'un de mes aperçus favoris recevait ainsi de l'homme que je +regarde comme _le plus grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de +divination historique_». Faites la part de la reconnaissance dans cet +enthousiasme, ou même de l'orgueil,--l'orgueil légitime du jeune écrivain +flatté de se rencontrer avec un homme de génie--: le témoignage n'en +demeure pas moins capital. + +L'_Histoire des Ducs de Bourgogne_ avait fait une révolution dans la +manière d'écrire l'histoire: elle n'en avait guère élargi l'intelligence. +Il y a du pittoresque dans cette Chronique de 1824; mais c'est à peine si +on aperçoit les coeurs sous les oripeaux qui affublent les corps. C'est en +plein coeur, au contraire, qu'à l'exemple de Walter Scott Thierry voulut +s'établir. L'histoire moderne était découverte. + +La nouvelle méthode ne s'arrête pas au pittoresque; elle le dépasse, mais +elle l'exige. Elle l'aurait même créé à elle seule, s'il n'avait pas déjà +existé. Puisque désormais c'est l'homme qui nous intéresse, que c'est lui +qu'il faut montrer faisant vraiment l'histoire, la souffrant, la vivant, +rien de ce qui le touche ne pourra nous être étranger, et nous serons +d'autant plus sûrs de nous intéresser à lui qu'il nous sera présenté sous +des formes plus distinctes et plus concrètes. Il y a de la couleur locale +dans l'_Histoire de la Conquête d'Angleterre_. Tout y est précis et +pittoresque, dramatique et vivant; sans doute parce que Thierry a un +talent d'écrivain autrement puissant que celui de Barante, mais aussi +parce qu'il lui était impossible de ne pas nous faire voir distinctement +les combattants avant de les mettre aux prises,--comme il était impossible +à Walter Scott de ne pas nous donner, avant de les faire heurter les uns +contre les autres, une impression vive de Front-de-Boeuf et de Cédric, du +Templier et d'Ivanhoe, des Normands et des Saxons. + +De là, et presque à chaque ligne de ces pages admirables, ces détails +caractéristiques, les seuls capables d'évoquer et de peindre. C'est le roi +du Northumberland, Edwin, qui laisse son épouse Éthelberghe «professer la +religion chrétienne, sous les auspices de l'homme qu'elle avait amené, et +dont les cheveux noirs et le visage brun et maigre étaient un objet de +surprise pour la race à chevelure blonde des habitants du pays». Ce sont +les Normands qui chantent, quand ils viennent d'incendier quelque canton +du territoire chrétien: «Nous leur avons chanté la messe des lances; elle +a commencé de grand matin, et elle a duré jusqu'à la nuit». Ils arrivent, +ces mêmes Normands, «par le vent d'est, en trois jours de traversée», sur +des «barques à deux voiles», toujours en voyage «sur _la route où marchent +les cygnes_». La veille de la guerre, les Danois détachent «du poteau +enfumé leur grande hache de bataille ou la massue hérissée de pointes de +fer, qu'ils nommaient l'_étoile du matin_». Rien ne serait plus facile que +de multiplier ces traits. + +Mais voici des passages où, à travers le pittoresque ou le dramatique de +la situation, ce sont les âmes mêmes qui se manifestent. L'indignation +contre Guillaume le Conquérant est devenue générale, et aux noces de Raulf +de Gaël et d'Emma, le vin délie la langue des seigneurs. «C'est un bâtard, +un homme de basse lignée, disaient les Normands...--Il a empoisonné, +disaient les Bas-Bretons, Conan..., dont tout notre pays garde encore le +deuil.--Il a envahi le noble royaume d'Angleterre, s'écriaient à leur tour +les Saxons...--C'est vrai, c'est la vérité, s'écriaient tumultueusement +tous les convives; il est en haine à tous, et sa mort réjouirait beaucoup +d'hommes». + +Il semble cependant que la scène la plus significative de l'ouvrage à cet +égard soit la scène des funérailles mêmes du roi Guillaume. + + Tous les évêques et abbés de la Normandie s'étaient rassemblés + pour la cérémonie; ils avaient fait préparer la fosse dans l'église, + entre le choeur et l'autel; la messe était achevée; on allait + descendre le corps, lorsqu'un homme, sortant du milieu de la foule, + dit à haute voix: «Clercs, évêques, ce terrain est à moi; c'était + l'emplacement de la maison de mon père; l'homme pour lequel vous + priez me l'a pris de force pour y bâtir son église. Je n'ai point + vendu ma terre, je ne l'ai point engagée, je ne l'ai point forfaite, + je ne l'ai point donnée; elle est de mon droit, je la réclame. + Au nom de Dieu, je défends que le corps du ravisseur y soit placé, + et qu'on le couvre de ma glèbe.» L'homme qui parla ainsi se nommait + Asselin, fils d'Arthur, et tous les assistants confirmèrent la + vérité de ce qu'il avait dit. Les évêques le firent approcher, et, + d'accord avec lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la + sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement pour le reste + du terrain. + +Ni la marqueterie de Barante, ni l'art même de Chateaubriand ne nous +avaient ouvert ces perspectives, et c'est bien pour la première fois qu'à +tant de dramatique l'histoire ajoutait tant de profondeur. + +C'était aussi pour la première fois, nous l'avons dit, qu'un historien +déplaçait le centre de l'histoire, donnait le premier rang dans l'oeuvre à +la foule obscure--si oubliée jusque-là, qu'on pouvait croire qu'elle +n'existait pas encore--et faisait tout son sujet du drame terrible qui +s'était joué dans ces coeurs simples et dont ils avaient été moins les +acteurs que les victimes. Là est l'éternelle et originale beauté de +l'_Histoire de la Conquête_. La science historique contemporaine n'admet +plus l'idée fondamentale de l'oeuvre; mais nous n'en admirerons pas moins +Thierry d'avoir donné le premier, et à l'exemple de Walter Scott, un +modèle des nouveautés qui allaient bientôt devenir si fécondes. Il n'y a +pas de Cédric dans l'ouvrage français, mais il y a la foule des Normands +dont nous savons que le vieux franklin n'était que la vivante +représentation; et c'est à cette foule que vont tout d'abord les +sympathies de l'historien et les nôtres. C'est elle que nous voyons +souffrir chaque jour davantage sous la brutalité toujours plus révoltante +des triomphateurs. Comme pour les héros d'une tragédie lamentable, nous +pourrions compter leurs sanglots et leurs plaintes. Jamais l'intérêt et le +pathétique n'avaient jailli avec tant de force de l'histoire, et on +pourrait presque dire de l'oeuvre de Thierry que, comme celle de Michelet, +elle ruisselle de pitié. + +Dès 1074 «la triste destinée du peuple anglais paraissait déjà fixée sans +retour. Dans le silence de toute opposition, une sorte de calme, celui du +découragement, régna par tout le pays». Ses conquérants se disputent ses +dépouilles: nouvelles souffrances plus vives encore que les premières. +D'ailleurs, le roi Guillaume lui-même donne l'exemple de la tyrannie. +D'après la légende, sa femme Mathilde aurait plus d'une fois disposé son +âme à la clémence, mais «les faits manquent pour constater cet +accroissement d'oppression et de misère pour le peuple vaincu, et +l'imagination ne peut guère y suppléer, car il est difficile d'ajouter un +seul degré de plus au malheur des années précédentes». Années «pesantes», +en effet, et «pleines de douleurs», comme dit la chronique saxonne, dont +on peut lire les détails dans la seconde moitié du livre VII. + +Il ne reste aux opprimés que la consolation de se réjouir des malheurs de +leurs tyrans. Le roi Henry, après le meurtre de Thomas Becket, se soumet à +la pénitence des évêques et expose «sa chair nue à la discipline des +verges... De la main des évêques, la discipline passa dans celle des +simples clercs, qui étaient en grand nombre, et la plupart Anglais de +race. Ces fils des serfs de la conquête imprimèrent les marques du fouet +sur la chair du petit-fils du conquérant, non sans éprouver une secrète +joie, que semblent trahir quelques plaisanteries amères consignées dans +les récits du temps». + +Les différends du roi Etienne et de la reine Mathilde, que détermina la +défaite de la reine, furent funestes aux deux partis. Les Anglais eurent à +en souffrir, mais ils se réjouirent aussi «de cette joie frénétique qu'on +éprouve au milieu de la souffrance, en rendant le mal pour le mal. Le +petit-fils d'un homme mort à Hastings éprouvait un moment de plaisir en se +voyant maître de la vie d'un Normand, et les Anglaises qui tournaient le +fuseau au service des hautes dames normandes riaient d'entendre raconter +les souffrances de la reine Mathilde à son départ d'Oxford; comment elle +s'était enfuie avec trois chevaliers, la nuit, à pied, par la neige, et +comment elle avait passé, en grande alarme, tout près des postes ennemis, +tremblant au moindre bruit d'hommes et de chevaux ou à la voix des +sentinelles». + +Les malheurs d'une reine, on le voit, ne sont plus présentés et décrits +pour eux-mêmes, mais par rapport à la foule qui peut les apprendre et s'en +réjouir. C'est un changement complet de perspective. Des hauteurs +brillantes et superficielles où elle s'était toujours tenue, l'histoire +descend dans les bas-fonds obscurs où les événements ont les répercussions +les plus profondes et les plus terribles. Elle fait sa matière de l'âme +même des petits, des humbles et des malheureux. L'historien n'est plus le +héraut sonore et froid des majestés et des puissances: il devient le poète +tragique des foules. On comprend que, dans l'oeuvre ainsi conçue toutes +les passions dramatiques, douleur, colère, pitié, trouvent naturellement +leur place; qu'elles animent l'histoire et réchauffent; d'un mot qu'elles +fassent d'elle la manifestation, nouvelle et particulièrement grandiose, +d'une grande âme humaine collective: la plus belle histoire sera toujours +celle qui nous parlera des hommes qui l'ont vraiment faite et vraiment +vécue. + +Et voilà pourquoi les moindres détails par où s'exprime cette âme ont tant +d'éloquence pour nous et de signification. Le pittoresque de Barante était +monotone, et c'était moins par l'insuffisance du peintre qu'à cause de sa +méthode, tout extérieure et de surface. Chez Thierry, au contraire, comme +dans les «Waverley Novels», le pittoresque est toujours intéressant, parce +qu'il est toujours significatif d'une situation ou d'un sentiment. Il ne +charme pas simplement les yeux, c'est l'intelligence et le coeur qu'il +réussit toujours à atteindre. + +Il y en a des exemples célèbres dans l'_Histoire de la Conquête_. Comment +ne pas penser à la mélancolique Édith, «la Belle au cou de cygne», à qui +l'amour fait si facilement découvrir le corps d'Harold que les moines +n'avaient point reconnu? ou à la scène d'Edwin exposant à ses guerriers +pourquoi il changeait de religion?--Le chef des prêtres a approuvé le roi. + + Un chef des guerriers se leva ensuite et parla en ces termes: + + «Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive parfois + dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes + capitaines et tes hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que ta + salle est bien chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors. + Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire d'aile, entrant + par une porte, sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour + lui plein de douceur, il ne sent plus ni la pluie, ni l'orage; + mais cet instant est rapide, l'oiseau a fui en un clin d'oeil, et + de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des + hommes sur cette terre, et son cours d'un moment, comparé à la + longueur du temps qui la précède et qui la suit. Ce temps est + ténébreux et incommode pour nous; il nous tourmente par + l'impossibilité de le connaître; si donc la nouvelle doctrine peut + nous en apprendre quelque chose d'un peu certain, elle mérite que + nous la suivions.» + +Il tient, dans cet épisode, toute une partie de l'âme barbare,--et tout un +fragment aussi de son histoire. + +Voilà les merveilles que Chateaubriand n'a point révélées à Augustin +Thierry et auxquelles devait fatalement conduire l'application de la +méthode écossaise. A étudier surtout «les relations mutuelles des classes +d'hommes», à établir l'histoire au centre même de la société, en plein +coeur et dans son âme, il était nécessaire que l'histoire devînt, non pas +seulement pittoresque et colorée, mais vivante, mais dramatique et pleine +d'émotions, mais humaine. Ce sera l'originalité de l'histoire au XIXe +siècle. Elle ressuscitera les époques passées, nous les fera voir et +surtout comprendre, nous faisant revivre, à force d'intelligence et de +sympathie, la vie même des peuples qui depuis longtemps ne sont plus et +dont elle nous aura rendus pour un instant les contemporains. C'était donc +un principe vivifiant que celui-là, un principe fécond. De Walter Scott où +il l'avait découvert, Thierry put l'enseigner à Michelet. L'auteur de +l'_Histoire de France_ pouvait venir après celui de l'_Histoire de la +Conquête_. Il pouvait tout au long de son oeuvre faire éclater ses cris +d'angoisse ou d'allégresse. Les voies lui avaient été préparées: par +l'intermédiaire de Thierry, c'est à Walter Scott lui-même qu'il donne la +main. + +Ainsi s'élargissait le domaine de l'intelligence et de la pensée +françaises. Elle comprenait le passé, l'intérieur aussi bien que +l'extérieur, l'âme et le fond aussi complètement que l'enveloppe et la +surface. La poésie devait y découvrir de nouvelles sources d'inspiration; +l'histoire, nous l'avons vu, en était renouvelée, ou pour mieux dire, +créée; la critique elle-même en recevait élargissement et richesse: on +peut entrevoir les rapports qui unissent la méthode de l'Écossais aux +méthodes de Villemain et de Sainte-Beuve; et ainsi c'est des auteurs de +_la Légende des siècles_ et des _Poèmes barbares_, du _Cours de +littérature française_, des _Causeries du lundi_ et de l'_Essai sur +Tite-Live_, que Walter Scott reste encore le meilleur préparateur--et +collaboratteur. + + + + +CHAPITRE II + +Le Roman historique et le Roman réaliste. + + +Le roman historique ne pouvait pas ne pas exercer d'influence sur le roman +lui-même. Il l'a profondément modifié en effet. Avant de le constater avec +quelque détail, enregistrons d'abord un résultat. + +On ne peut pas dire qu'avant le succès de Walter Scott le roman ait joui +chez nous d'une faveur bien grande. La cause en était-elle son ordinaire +frivolité, ou se souvenait-on que les fournisseurs attitrés du genre +étaient de pauvres gens de lettres, presque toujours besoigneux et souvent +peu recommandables? Toujours est-il que, si on ne s'interdisait pas la +lecture des romans, on se faisait scrupule d'y prendre ou de paraître y +prendre un plaisir trop vif. Encore au commencement du XIXe siècle, ces +scrupules n'avaient rien perdu de leurs forces ni cette proscription de sa +sévérité. «Il y a dix ans qu'un homme sérieux se cachait pour lire un +roman; aujourd'hui, à moins qu'on ne soit janséniste, on ne fait plus +mystère de pareille lecture. Dans dix ans, on dira que la fiction +d'_Ivanhoe_ est tout aussi noble que celle de la _Jérusalem_, et +infiniment supérieure à celle de la _Henriade_, de la _Messiade_, de la +_Lusiade_, voire même de _l'Énéide_...» L'enthousiasme--où perce une +ironie--du _Globe_ (8 août 1826) l'emportait trop loin: il n'en est pas +moins certain que c'est Walter Scott, et ses disciples à la suite, qui ont +relevé le genre de la condition humiliée et servile où il avait langui +jusque-là, et du pauvre paria ont fait un citoyen. + +Qu'apportaient donc de si nouveau les récits de l'Écossais? Leur mérite +était tout simplement d'offrir aux lecteurs l'utile en même temps que +l'agréable et des connaissances historiques à côté d'émotions romanesques. +On ne pouvait répondre plus victorieusement à l'éternel reproche de +frivolité. Ce n'est plus un simple divertissement que de lire l'_Abbé_, +_Quentin Durward_ ou _Kenilworth_: on n'en connaîtra que mieux les règnes +de Marie Stuart, d'Élisabeth et de Louis XI. D'inutile ou même de +dangereux qu'il avait presque toujours été, le roman est devenu tout d'un +coup sérieux et utile. Loin de le proscrire, on lui donne dans les +bibliothèques une place d'honneur. Les enfants, et d'autres personnes +aussi qui ne sont plus toutes jeunes, y complètent leur éducation +historique de la façon la plus charmante. D'un mot, il est le plus +agréable, le meilleur des «précepteurs»; il réalise le rêve du docte Huet. +On comprend que les antiques sévérités aient fait place aux plus +bienveillants empressements,--d'autant que George Sand et Balzac allaient +bientôt entrer dans la carrière. Cependant, ce n'étaient jamais que des +lettres de naturalisation. Les lettres de noblesse ne se firent pas trop +longtemps attendre: en 1858, l'Académie française l'invita à venir prendre +officiellement sa place à côté des autres genres dès longtemps anoblis, +dont il devenait ainsi l'égal. Ce jour-là, ce fut Walter Scott, le +véritable parrain de Jules Sandeau. + +Il avait été, bien avant, celui de Balzac, et c'est encore un plus beau +titre. + +La prétention peut paraître grande, au premier abord, de soutenir que les +vraies origines de Balzac sont dans Walter Scott. Et d'aucuns en effet +l'ont nié formellement, Zola tout le premier. «Ce que je saisis moins, +écrit-il dans _les Romanciers naturalistes_, c'est la profonde admiration +de Balzac pour Walter Scott. A plusieurs reprises, il témoigne un +enthousiasme extraordinaire.» On sait l'éclatant témoignage qu'il lui a +rendu dans l'_Avant-propos_ de la _Comédie humaine_. «Il est très curieux +de voir le fondateur du roman naturaliste se passionner ainsi pour +l'écrivain bourgeois qui a traité l'histoire en romance.» Et quelques +pages plus loin: «Le roman historique paraît l'avoir fort préoccupé. +N'est-ce pas étonnant? Voilà un écrivain qui va créer le roman naturaliste +moderne, et il ne paraît s'inquiéter que des guenilles de ces romans +prétendus historiques si faux, d'une lecture si indigeste à cette heure... +Je ne vois pas comment l'auteur de la _Cousine Bette_ peut admettre +l'auteur d'_Ivanhoe_, jusqu'à le proclamer le grand homme du siècle.» + +Nous, au contraire, c'est l'étonnement même de Zola qui nous étonne. +N'est-il donc pas assez visible que les romans de Balzac sont directement +imités de ceux de l'Écossais, au point même de n'en être qu'une +transposition,--une transposition de génie, sans doute, et telle que +l'auteur de la _Comédie humaine_ pouvait seul la faire,--mais enfin et +malgré tout une transposition? Et nous ne parlons pas, bien entendu, des +progrès dont l'art du roman lui-même est redevable à Walter Scott: +composition dramatique, descriptions pittoresques, dialogue naturel et +vivant, toutes nouveautés dont Balzac a profité au même titre que Vigny, +Mérimée ou Victor Hugo, et qui donc ne sont pas ici qualités strictement +personnelles. Mais où aurait-il pris, si ce n'est dans _Ivanhoe_, _Quentin +Durward_ ou l'_Abbé_, cette foule de détails précis,--les seuls +caractéristiques,--que la littérature avait dédaigneusement rejetés +jusque-là comme par trop infimes ou bas, et que le roman historique avait +fait accepter par le charme particulier de leur antiquité ou de leur +exotisme? + +Ce sera la gloire éternelle de Balzac et du roman réaliste d'avoir fait +comprendre que les choses les plus mesquines, les spectacles les plus +communs et les plus vulgaires portent en eux leur intérêt, et que la vie +familière avec le pêle-mêle de ses menus incidents quotidiens et dans son +cadre habituel, peut offrir encore de la poésie. Mais qui ne voit qu'il a +suffi, pour assurer cette conquête, d'appliquer à l'époque moderne les +procédés que Walter Scott avait appliqués aux siècles passés, et qu'il n'y +a là qu'une transposition de la couleur locale? _Ivanhoe_ nous montre le +misérable accoutrement des serfs ou des outlaws, le brillant équipage du +Templier, la robe de velours et la mise raffinée du Prieur, l'humble salle +à manger de la ferme de Rotherwood ou la splendeur massive du château +féodal de Torquilstone: nous verrons dans la _Comédie humaine_ et décrits +par le menu, les costumes de Lucien de Rubempré ou du père Goriot, +l'appartement de la duchesse de Maufrigneuse ou du baron Hulot, l'auberge +de la maison Vauquer ou le cabinet d'un médecin pauvre, etc., etc. Les +rues mêmes, les maisons, les pièces des maisons et les divers objets qui +meublent ces pièces, l'«archéologue du mobilier social» ne nous fera grâce +de rien, et cela dès ses premières nouvelles. Il entassera les +descriptions, insistera, redoublera, au point de faire trouver les +morceaux descriptifs de Walter Scott, admirables de légèreté et d'une +brièveté insignifiante. Et il est vrai que de toutes ces longueurs il +tirera des effets extraordinaires et que, dans son intelligence à +comprendre et à interpréter le réel, il laissera bien loin derrière lui +son propre modèle; mais ce sont bien ses procédés qu'il lui emprunte, les +«moyens d'exécution» sont identiques: Balzac n'avait pas tort de témoigner +à l'Écossais admiration et reconnaissance. + +Mieux encore, il pourrait bien avoir pris aux «Waverley Novels» sinon +«l'étoffe» même de ses récits, au moins l'idée de les confectionner d'une +étoffe semblable[36]. Plus simplement Balzac pouvait trouver dans Walter +Scott le modèle du roman de moeurs--dont il devait laisser lui-même +d'incomparables modèles. + +[Note 36: Ce qui ne signifie pas que «Balzac soit tout entier dans Walter +Scott, qu'il lui doive son génie et ses chefs-d'oeuvre», comme on a voulu +nous le faire dire. L'affirmation serait en effet par trop étrange.] + +Qu'est-ce, en effet, qu'un bon roman historique, sinon un roman de moeurs +sous sa forme parfaite? L'intérêt des _Chouans_, de la _Chronique_, des +meilleures parties de _Cinq-Mars_ et de presque tous les romans de Walter +Scott, ne reste-t-il pas toujours, et exclusivement, dans la peinture des +moeurs? Roman de moeurs dont la matière n'est pas à portée de vérification +immédiate, ainsi pourrait-on définir le roman historique; roman historique +de l'époque où vivait son auteur; cette définition du roman de moeurs +lui-même ne serait point trop mauvaise; et le roman de Balzac n'est, en +effet, que le roman de Walter Scott vidé de sa substance archaïque et +rempli de matière moderne. Les «Waverley Novels» évoquaient des sociétés +disparues: avec plus de vérité et un relief plus saisissant, la _Comédie +humaine_ fera revivre toute une époque moderne dans la prodigieuse +multiplicité de ses détails et l'innombrable variété de ses contrastes; et +pour la première fois le roman aura complètement atteint son objet et sera +la plus exacte et la plus parfaite des «images sociales». Intérêt, variété, +étendue, profondeur, que de mérites il se donne du même coup et +nécessairement! + +Et comme il va élargir l'ancienne forme, si grêle et si mesquine! + +Et voici qu'en effet, sur un sol ingrat et qui paraissait stérile à force +de porter toujours les mêmes récoltes chétives et rabougries, il fait +germer les plus vigoureuses, les plus luxuriantes moissons. _Marianne_, le +_Doyen de Killerine_, la _Nouvelle Héloïse, Adolphe, René, Corinne_, +oeuvres attrayantes sans doute, profondes même par endroits, mais d'un +objet si restreint après tout et d'un horizon si borné! N'y a-t-il donc +rien au monde d'intéressant que l'histoire d'une âme, et les hommes +n'ont-ils été faits que pour éprouver «les passions de l'amour»? Les +autres passions humaines, ambition, vanité, égoïsme, orgueil, etc., etc., +ne s'exercent donc jamais dans des coeurs humains et ne peuvent y causer +d'aussi effrayants ravages que l'amour lui-même? + +D'ailleurs, à côté de l'individu, dont le roman s'est exclusivement soucié +jusqu'alors, n'existe-t-il pas la société? S'il y a des intérêts privés, +ne peut-on pas dire qu'il y a aussi des intérêts sociaux? et sans jamais +négliger les passions individuelles, ne convient-il pas de faire une place +aux passions sociales? C'est justement ce qui fait la supériorité de +Walter Scott, et nous croyons l'avoir assez dit. Ses prédécesseurs n'ont +jamais retenu nos yeux que sur un coin de paysage, à la vérité plein de +finesse et de charme; lui, c'est sur le paysage tout entier, sur le large +et profond horizon qu'il nous fait poser les regards. L'admirable modèle +pour Balzac! et comme il a eu raison de s'y attacher! + +Et en effet de tous les côtés de la _Comédie humaine_ surgissent les +scènes les plus variées et les physionomies les plus saisissantes et les +plus caractéristiques. L'«image sociale» est complète, et aucun groupe ne +manque au tableau. Vie privée, vie de province, vie parisienne, vie +militaire, vie politique, vie de campagne, toutes les manifestations, +toutes les modifications possibles de la vie s'y rencontrent,--comme chez +Walter Scott les serfs vivent à côté des seigneurs, les Normands à côté +des Saxons et les archers de la garde écossaise à côté des rois de France. +Actions et réactions mutuelles des individus sur les milieux et des +milieux sur les individus y sont étudiées et décrites,--comme dans +l'_Abbé_ ou _Kenilworth_ les influences réciproques des reines et des +cours. L'auteur descendra même jusqu'au fond de l'âme moderne pour en +étaler à nu et sous une lumière cruelle la nouvelle passion, qui est la +soif inassouvie de l'or,--comme _Ivanhoe_ nous expliquait l'antagonisme +irréductible des vainqueurs normands et des vaincus saxons. C'est le même +procédé d'éclairer une époque sur toutes ses surfaces et, si on le peut, +jusque dans ses plus secrètes et plus mystérieuses profondeurs. + +Aussi Balzac et Walter Scott, réserves faites sur leur génie respectif, +sont-ils arrivés au même résultat: tous deux ont écrit des romans +historiques, et pour plus d'une raison, ceux de l'Écossais ne sont pas les +meilleurs. On peut discuter l'exactitude des reconstitutions de Walter +Scott: les peintures de Balzac sont immortelles de vérité; et s'il y a +dans la littérature française de vrais, de bons, d'excellents romans +historiques, ce ne sont ni _Cinq-Mars_, ni même la _Chronique de Charles +IX_, encore moins _Notre-Dame de Paris_, mais bien _Un ménage de garçon, +les Illusions perdues_--et quelques oeuvres encore de la _Comédie +humaine_. Mais c'est avec les propres armes de Walter Scott que Balzac a +réussi à battre Walter Scott, et le romancier français a assez d'autres +supériorités sur le conteur écossais pour que nous puissions reconnaître à +l'auteur _d'Ivanhoe_ celle d'être venu le premier. + +Vérité large de l'observation, netteté précise de la description, +pêle-mêle des menus détails devenu matière d'art, d'un mot l'objet propre +du roman enfin réalisé dans sa plénitude et sa perfection: c'étaient des +acquisitions précieuses et solides et dont nos écrivains contemporains ont +bien compris toute l'importance et toute la beauté. Ainsi se préparait ce +qu'on pourrait appeler la poésie du réalisme; et il n'a vraiment manqué à +Balzac pour en laisser le premier chef-d'oeuvre, que d'être un grand +écrivain. Vienne un romancier capable d'observer comme Balzac et de +traduire ses observations en une langue presque digne de Chateaubriand +dans sa sobriété plus châtiée, et l'on aura le chef-d'oeuvre attendu. +C'est _Madame Bovary_, dont les origines se trouvent ainsi véritablement +dans _Ivanhoe_. Cette poésie du réalisme, une des plus sûres, une des plus +glorieuses conquêtes de notre siècle,--avant qu'elle fût déshonorée à son +tour par les prétendus disciples de Flaubert et de Balzac,--on voit sans +doute à qui il convient d'en rapporter la possibilité et donc le premier +honneur. + + + + +CONCLUSION + +L'évolution du roman historique est complète; il a donné tous ses fruits, +et nous pouvons conclure. + +A ne considérer que sa genèse si laborieuse et ses débuts si incertains, +il ne paraissait pas viable. On l'a cru et on l'a dit en effet. Le +jugement était hâtif. La vérité est qu'il avait voulu naître trop tôt, +avant que les circonstances lui eussent rendu la vie possible, avant même +d'avoir ses organes essentiels, et il ne pouvait en effet que languir, +toujours menacé de voir se tarir les sources mêmes de sa misérable +existence. + +Mais à l'aurore du XIXe siècle, les cieux se font cléments et la saison +lui devient hospitalière. L'avorton se met à grandir, ses organes se +développent, il achève enfin de se constituer. Il mourait de faim +autrefois; il trouve maintenant partout la plus abondante, la plus +fortifiante nourriture. Il ne peut vivre que par l'histoire: elle est en +train de se faire. La couleur locale lui est indispensable: on vient de la +découvrir. Par la plus heureuse rencontre enfin, il est le plus actif +collaborateur de la révolution littéraire qui se prépare: les futurs +romantiques ne pouvaient que l'acclamer. Ce fut la période d'éclat, et il +régna quelque temps en maître incontesté. + +Mais ce succès devait être bien éphémère. Le triomphe du romantisme assuré, +l'histoire mieux étudiée et surtout mieux comprise, la couleur locale +entrée dans les moeurs littéraires, c'est-à-dire le serviteur ayant rendu +tous les services qu'il pouvait rendre et qu'on avait attendus de lui, +sans reconnaissance, sans pitié, on le rejeta, et il retomba dans l'oubli +d'où l'on peut dire avec raison qu'il avait à peine achevé de sortir. +Impossible avant 1820, il devenait inutile après 1830; et ses derniers +fidèles n'eussent-ils pas mis tous leurs efforts à l'anéantir le plus +rapidement et le plus sûrement possible, il ne pouvait plus que +recommencer à végéter comme autrefois. Ses beaux jours étaient passés; il +devait s'éteindre: il s'éteignit. + +Mais en disparaissant il laissait quelque chose de lui-même; et comme pour +le romantisme, les nouvelles conquêtes qu'il assurait valaient mieux que +l'instrument de ces conquêtes. C'est la mélancolie de sa destinée: les +choses dont il a aidé le développement et préparé le triomphe ont toujours +contribué, sitôt établies, et parce qu'elles étaient des manifestations +d'art d'un intérêt plus général et d'une signification plus profonde, ont +toujours contribué à son oubli et à sa ruine. Il pouvait disparaître après +tout: son existence avait été assez remplie. L'histoire ressuscitée, le +roman réaliste organisé, l'intelligence française enrichie et élargie, la +meilleure partie de l'art contemporain rendue possible: c'était une belle +oeuvre, solide et forte, pour un genre si longtemps dédaigné et toujours +traité--bien légèrement sans doute--de genre incertain et bâtard. La +carrière du roman historique a été rapide: elle n'en reste pas moins +singulièrement féconde. + + * * * * * + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVERTISSEMENT + + * * * * * + +LIVRE PREMIER + +Le Roman historique avant le Romantisme. + +Lente genèse du roman historique en France. +Les trois courants: idéaliste, réaliste, pittoresque. + + +CHAPITRE PREMIER.--_Le courant idéaliste_. + +Le roman au XVIIe siècle.--Pourquoi il prend la forme du roman historique, +et pourquoi aussi le roman historique était alors impossible.--L'histoire +au XVIIe siècle.--Étranges et ridicules déformations que lui font subir +les romanciers.--Contradictions des oeuvres et des préfaces.--Ce que le +roman historique doit à ce groupe. + + +CHAPITRE II.--_Le courant réaliste_. + +Le roman et l'école de 1660.--Le roman et l'histoire +contemporaine.--Vérité relative des personnages et du milieu.--L'histoire +rejetée à l'arrière-plan.--Avantages de la méthode: changement complet +dans la perspective de l'oeuvre et dans le ton.--Le genre peu à peu se +détermine. + + +CHAPITRE III.--_Le courant pittoresque_. + +Chateaubriand et l'histoire.--Chateaubriand et la couleur locale.--La +couleur locale avant Chateaubriand.--L'art psychologique des classiques et +l'art pittoresque des romantiques.--Pourquoi Chateaubriand devait être le +principal ouvrier de cette transformation.--Ses personnages; ses +descriptions; constitution définitive du milieu ou du cadre.--La _Gaule +poétique_ de Marchangy.--Le roman historique est enfin possible. + + +CHAPITRE IV.--_Le roman historique dans Walter Scott_. + +Pourquoi Walter Scott devait exceller dans le roman historique: l'érudit, +l'antiquaire, le conteur.--Organisation définitive du genre.--Principe de +cette organisation.--Ses conséquences: l'intrigue, les sentiments, les +personnages-types, la couleur locale.--Walter Scott véritable fondateur du +roman historique. + + * * * * * + +LIVRE II + +Le Roman historique de Walter Scott et le Romantisme. + + +CHAPITRE PREMIER.--_Historique du succès de Walter Scott en France_. + +Premier accueil fait aux «Waverley Novels».--Popularité complète dès 1820 +et enthousiasme universel.--Le _Conservateur littéraire_, l'_Abeille_, +le _Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Écosse_, d'Amédée +Pichot.--Mémoires et correspondances du temps.--La mort de Walter Scott +est un deuil public.--Les traductions françaises des «Waverley Novels». + + +CHAPITRE II.--_Walter Scott et le Romantisme_. + +Raisons profondes de ce succès.--Comment il se manifeste par des +imitations.--Témoignages de la presse, de la librairie, de la +littérature.--Le roman historique et le mouvement romantique.--Comment les +«Waverley Novels» ont favorisé le développement du romantisme.--Place de +Walter Scott dans l'histoire de la littérature française. + + +CHAPITRE III.--_Walter Scott et le pittoresque dans les personnages_. + +Sécheresse et stérilité de la littérature sous l'Empire et la +Restauration.--La tragédie et le roman. Personnages conventionnels. +--Les personnages des «Waverley Novels»: pittoresques, dramatiques, +vivants.--Personnages secondaires, personnages principaux, personnages +historiques.--Le pittoresque dans les personnages et l'esthétique +romantique. + + +CHAPITRE IV.--_Walter Scott et le pittoresque dans la description_. + +L'école descriptive de Delille.--La description dans Chateaubriand; ce qui +lui manquait encore au jugement des futurs romantiques.--Le pittoresque +dans les «Waverley Novels», et comment il répondait aux désirs de +l'époque.--_Ivanhoe_ et _l'Abbé_ au Cénacle.--La description dans Walter +Scott et l'esthétique romantique. + + +CHAPITRE V.--_Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue_. + +Le pittoresque dans la littérature française.--Le pittoresque dans le +récit écossais. Comment tout y est dramatique et en tableaux.--Le dialogue +dans Walter Scott; pittoresque et saveur; familiarités et trivialités +expressives.--Le dialogue dans Walter Scott et l'esthétique romantique. + + * * * * * + +LIVRE III + +Le Roman historique à l'époque romantique. + + +CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique avant «Cinq-Mars»_. + +Pourquoi le roman historique «à la Walter Scott» s'organise en France si +lentement.--_Julia Sévéra ou l'an 492_.--_L'Héritière de Birague et +Clothilde de Lusignan_.--Les _Contes historiques_ de +Musset-Pathay.--L'_Urbain Grandier_, de Bonnelier.--Faiblesse de toutes +ces oeuvres. + + +CHAPITRE II.--«_Cinq-Mars_». + +_Cinq-Mars_ et les «Waverley Novels».--L'intrigue politique, les moeurs, +les personnages, le milieu.--Défauts et insuffisances de +_Cinq-Mars._--Violences et partialité.--Personnages historiques au premier +plan.--Le peuple dans _Cinq-Mars_. + + +CHAPITRE III.--_De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX»_. + +Lente organisation du roman historique. Mortonval; _Fray-Eugenio._ +Barginet, de Grenoble; _les Dauphinoises_.--L'organisation définitive: +_les Chouans_, de Balzac.--_Les Chouans_ et _Ivanhoe_.--La couleur locale, +les moeurs, les personnages, le peuple.--Le dialogue et le pittoresque. + + +CHAPITRE IV.--_La «Chronique du temps de Charles IX.»_ + +Que la _Chronique_ est le chef-d'oeuvre du roman historique +français.--L'historien et l'artiste chez Mérimée.--La _Chronique_ et les +«Waverley Novels».--L'intrigue, les personnages historiques, les moeurs. +Personnages-types: Diane de Turgis, Comminges, Bernard et George de +Mergy.--La _Chronique de Charles IX_ et le romantisme. + + +CHAPITRE V.--«_Notre-Dame de Paris_». + +Décadence du roman historique.--Le véritable objet du roman de Victor +Hugo.--Insuffisance de la peinture des moeurs.--Les personnages, et +comment ils arrivent à paraître faux.--Excès de la couleur locale et +triomphe exclusif du pittoresque.--Germes de ruine du roman historique et +du romantisme. + + +CHAPITRE VI.--_De «Notre-Dame de Paris» à «Isabel de Bavière»_. + +Agonie et mort du roman historique.--La peinture des moeurs chez Paul +Lacroix, Roger de Beauvoir, Eugène Sue, Frédéric Soulié, et par quoi ils +la remplacent.--Intrigue mélodramatique et obscénités.--Le vulgarisateur +Alexandre Dumas.--Composition, descriptions, sentiments.--Désorganisation +du roman historique. + + * * * * * + + +LIVRE IV + +Ce que l'histoire et le roman réaliste du XIXe siècle doivent au roman +historique. + + +CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique et l'histoire au XIXe siècle._ + +L'histoire avant le XIXe siècle.--Le roman historique et l'intelligence de +l'histoire.--Barante et l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_.--La chronique +historique; narration, description, dialogue.--Rôle du +peuple.--Insuffisances de l'_Histoire des Ducs_.--Augustin Thierry et +Chateaubriand. Augustin Thierry et Walter Scott.--L'_Histoire de la +Conquête_ et _Ivanhoe_.--Pittoresque et dramatique; pathétique et +humanité.--Thierry et Michelet.--Ce que la poésie, l'art et la critique +doivent au roman historique. + + +CHAPITRE II.--_Le roman historique et le roman réaliste._ + +Le roman en France avant et après 1820.--Les «Waverley Novels» et la +_Comédie humaine_.--La peinture des moeurs dans Walter Scott et dans +Balzac.--Comment le roman devient vraiment une «image sociale»;--Walter +Scott et le roman réaliste français. + +CONCLUSION. + + * * * * * + +ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F.PAILLART + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman Historique a l'Epoque +Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott, by Louis Maigron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN HISTORIQUE *** + +***** This file should be named 17458-8.txt or 17458-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/5/17458/ + +Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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