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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:10 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le Roman Historique a l'Epoque Romantique -
+Essai sur l'Influence de Walter Scott, by Louis Maigron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott
+
+Author: Louis Maigron
+
+Release Date: January 4, 2006 [EBook #17458]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN HISTORIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
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+
+
+LE ROMAN HISTORIQUE À L'ÉPOQUE ROMANTIQUE
+Essai sur l'influence de Walter Scott
+
+par
+
+Louis MAIGRON
+_Professeur à l'Université de Clermont-Ferrand_
+
+
+NOUVELLE ÉDITION
+LIBRAIRIE ANCIENNE H. CHAMPION, ÉDITEUR
+5, QUAI MALAQUAIS, PARIS
+
+1912
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+--Fontenelle. L'homme, l'oeuvre, l'influence.
+(Ouvrage couronné par l'Académie française.)
+
+--Fontenelle. Histoire des Oracles, édition critique.
+(Collection de la Société des Textes français modernes.)
+
+--Le Romantisme et les moeurs.
+Essai d'étude historique et sociale, d'après des documents inédits.
+(Ouvrage couronné par l'Académie française.)
+
+--Le Romantisme et la mode, d'après des documents inédits.
+
+--Un manuscrit inédit de Remard sur Delille.
+(_Revue d'histoire littéraire de la France_)
+
+--Le Romantisme et le sentiment religieux.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LE ROMAN HISTORIQUE À L'ÉPOQUE ROMANTIQUE
+ESSAI SUR L'INFLUENCE DE WALTER SCOTT
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+Cette nouvelle édition ne diffère pas essentiellement de la précédente, et
+elle en reproduit les idées générales sans importantes modifications.
+
+La principale de ces idées, c'est que, dans notre littérature, la fortune
+du roman historique est indissolublement liée à celle du romantisme
+lui-même. Impossible avant le XIXe siècle, il ne triomphe à partir de 1820
+que pour disparaître presque immédiatement après 1830. La vogue en fut un
+moment prodigieuse: elle fut plus éphémère encore. De ce problème
+d'histoire littéraire et d'esthétique, bien digne, semble-t-il, de piquer
+la curiosité, l'objet des pages qui suivent est d'essayer une solution.
+
+Nous y maintenons deux points encore sur lesquels on nous permettra
+d'attirer la réflexion du lecteur.
+
+La _Chronique de Charles IX_ a ici la place d'honneur, et nous la mettons
+délibérément au-dessus de _Notre-Dame de Paris_. Non qu'il s'agisse de
+préférer le talent, très distingué sans doute, mais d'assez faible
+envergure, de Mérimée, au génie prestigieux de Victor Hugo. C'est de tout
+autre chose qu'il est question. La _Chronique_ a un mérite, incontestable,
+qui est d'être un excellent roman historique, c'est-à-dire de tirer tout
+son intérêt de son exactitude, de sa fidélité à reproduire des moeurs
+historiques. Et l'on ne prétend certes pas que ce genre de vérité soit
+absent de _Notre-Dame de Paris_; mais enfin, s'il y a de l'histoire dans
+l'oeuvre de Victor Hugo, il y a peut-être plus encore de poésie, de
+fantaisie, d'imagination: toutes choses intéressantes, fort précieuses
+même, qu'il sera prudent néanmoins de ne pas étaler avec trop de
+complaisance dans un roman historique, parce qu'elles le gâteront
+infailliblement, qui gâtent en effet _Notre-Dame de Paris_, et qui
+expliquent ainsi que, dans l'évolution de notre genre, c'est l'oeuvre
+diligente du prosateur exact, et non celle du prodigieux poète, qui
+représente le degré le plus voisin de la perfection.
+
+De même, nous persistons à croire que, si Augustin Thierry doit beaucoup à
+Chateaubriand, il se pourrait qu'il fut encore plus redevable à Walter
+Scott. Bien loin d'être téméraire et inattendue, l'assertion, croyons-nous,
+ne doit paraître que très simple et très naturelle à quiconque voudra
+bien prendre la peine d'y regarder d'un peu près,--et sans jamais perdre
+de vue que des influences étrangères se sont exercées alors sur notre
+littérature, avec continuité et profondeur. Il serait par trop fâcheux du
+reste que l'application d'une méthode particulière ne fit pas rencontrer
+de temps à autre quelque modeste trouvaille.
+
+Contrairement à la formule, nous aurions pu écrire: «Nouvelle édition,
+revue et considérablement... diminuée.» La nécessité de réduire la
+rédaction primitive a supprimé beaucoup de pages; elle en a écourté
+d'autres: et c'est sans doute un avantage. Mais elle a aussi fait
+disparaître, ou à peu près, toutes les notes. Le livre a ainsi l'air
+d'être privé de ses appuis, pour ne pas dire de ses fondements: et c'est
+peut-être un inconvénient sérieux. Mais enfin on a droit de rappeler que
+ces fondements existent; et le lecteur scrupuleux saura toujours où
+retrouver preuves et justifications.
+
+_Clermont-Ferrand, décembre 1911_.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LE ROMAN HISTORIQUE AVANT LE ROMANTISME
+
+
+S'il est indiscutable que le vrai roman historique est une conquête du
+XIXe siècle, il n'en est pas moins certain que les Vigny et les Mérimée,
+les Balzac et les Hugo ont eu des précurseurs dans notre littérature, et
+que, avec toutes les différences qui peuvent d'ailleurs les en séparer,
+leurs ancêtres restent bien, non pas seulement les Courtilz de Sandras et
+les Prevost, mais même les La Calprenède et les Scudéry. Les uns ont écrit,
+ou plutôt ils ont cru écrire, des romans historiques: leurs héros ne sont
+jamais que des personnages illustres; il n'y a qu'une toile de fond à
+leurs scènes, et c'est toujours l'histoire; la plus ordinaire enfin de
+leurs prétentions est de ne rien avancer qu'ils ne puissent soutenir
+d'irréfutables témoignages,--chose après tout fort naturelle, personne
+n'ayant le ton plus affirmatif que le plus effronté menteur. Mais, pour
+ridicule que soit la mascarade, il est remarquable que tous ces
+«romanistes», comme les appelait Bayle, obéissent d'instinct à une des
+lois du roman historique, qui est de ne point prendre ses personnages dans
+une réalité trop voisine, et donc en général assez peu poétique. Or,
+reculer leurs scènes jusqu'aux temps mal éclairés du moyen âge, les
+transporter même jusqu'aux époques fabuleuses de la légende romaine,
+c'était donner à leurs oeuvres l'espèce d'attrait que devaient dégager
+plus tard et pour d'autres lecteurs _Notre-Dame de Paris_ ou la _Chronique
+de Charles IX_, _Quentin Durward_ ou _Ivanhoe_.
+
+Avec des ambitions plus modestes, d'autres réalisent moins mal, quoique
+sans le savoir, la formule du roman historique moderne, et se rapprochent
+d'autant plus du but qu'ils semblent moins y tendre. Au lieu d'introduire
+l'histoire dès les premières pages, avec ostentation et fracas, ils la
+dissimulent au contraire, la glissent à l'ombre et comme à couvert de
+leurs aventures tragiques ou plaisantes, nous ôtant ainsi, et fort
+habilement, la tentation et même le droit d'être exigeants et sévères pour
+des figures reléguées à l'arrière-plan. En même temps, par le choix des
+époques et des personnages, ils s'astreignent à plus d'exactitude et de
+fidélité. Désormais, plus de Pharamond, de Clélie ou d'Horatius Coclès,
+personnages fabuleux ou légendaires, plus poétiques que vrais et dont il
+est impossible de vérifier le vrai caractère; mais Louis XIII et Mazarin,
+la cour des Stuarts ou celle de Saint-Germain, c'est-à-dire l'histoire
+d'hier ou même l'histoire présente, et dont chaque lecteur peut
+immédiatement éprouver le degré d'exactitude ou de fausseté. Par là
+s'insinuait dans le roman un certain respect de la vérité historique, et
+le genre apprenait à se préserver des travestissements grotesques qui, en
+discréditant sa fortune, pouvaient le compromettre et le déshonorer à tout
+jamais.
+
+Enfin, à l'aurore même du XIXe siècle, et quelques années avant que Walter
+Scott exécutât ses romans historiques d'après les règles que devaient
+s'efforcer d'observer chez nous ses premiers imitateurs, Chateaubriand,
+dans _les Natchez_, _les Martyrs_ et le _Dernier Abencerage_, découvrait
+ou appliquait mieux que tout autre un des éléments essentiels du genre: la
+couleur locale. Le roman historique avait à peu près tous ses organes. Il
+ne fallait plus qu'un souffle pour tout animer; il vint, et ce fut
+d'Angleterre.
+
+Ainsi envisagée, l'histoire du roman historique avant le romantisme prend
+un intérêt véritable, et l'on arrive à oublier l'insignifiance et
+l'insipidité des oeuvres, quand on ne s'attache qu'à suivre à travers
+elles la lente organisation d'un genre nouveau.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Le courant idéaliste[1].
+
+
+Le XVIIe siècle, où tant de choses se sont organisées, les grands genres
+littéraires et la monarchie absolue, devait assister aussi aux tentatives
+d'organisation d'un genre remis en faveur par l'_Astrée_, vers 1610: le
+roman. Comme il ne savait pas encore quel devait être son objet, il hésita
+longtemps, tâtonna, eut des aventures. Il fut pastoral avec l'_Astrée_ et
+la _Carithée_, exotique et fantastique avec _Polexandre_, satirique et
+picaresque avec _Francion_ et le _Berger extravagant_; et ainsi ballotté
+de tous côtés, jouet de tous les vents, c'est-à-dire de toutes les
+fantaisies des auteurs, avec l'_Ariane_[2] de Desmarets de Saint-Sorlin
+(1632), il toucha enfin à l'histoire. Le goût public aidant[3], ce fut
+bientôt la forme de roman qui prévalut. _Cassandre_ est de 1642,
+_Cléopâtre_ de 1648,_Artamène ou le Grand Cyrus_ de 1649,_Clélie_ de 1656,
+et _Faramond_ de 1661. Or, comme chacune de ces oeuvres a un nombre fort
+respectable de volumes[4] et que, s'il fallait déjà du temps pour les lire,
+il en fallait sans doute bien plus encore pour les composer, on peut dire
+que pendant plus d'un quart de siècle la production en fut continue. De
+cette union du roman et de l'histoire, il ne pouvait malheureusement rien
+sortir.
+
+[Note 1: Comme il est essentiel de fixer et de préciser le sens d'un terme
+d'autant qu'il est plus flottant et plus vague, nous appelons (faute d'un
+mot plus clair et surtout plus simple) _idéalistes_ les écrivains qui
+altèrent systématiquement l'histoire, moins soucieux de la décrire dans sa
+_réalité_ que d'après l'_idée_ plus ou moins fausse qu'ils ont pu s'en
+faire.]
+
+[Note 2: Ariane est une contemporaine de Néron, et non la soeur de Phèdre:
+il ne faudrait pas s'y tromper.]
+
+[Note 3: Dans l'édition précédente, nous avons dit les principales raisons
+de cet engouement.]
+
+[Note 4: Les romans de _Cassandre_, d'_Artamène_ et de _Clélie_ en ont 10
+chacun; _Cléopâtre_ en a 12, 48 livres et 4153 pages.]
+
+Si le roman historique n'est pas l'histoire, il n'en est pas moins vrai
+que les destinées de l'un sont intimement liées à celles de l'autre et que
+des progrès ou de l'intelligence de celle-ci dépendent les mérites ou les
+défauts de celui-là. Or, quelle idée se fait-on de l'histoire au XVIIe et
+au XVIIIe siècle? On connaît, il est vrai, avec assez d'exactitude les
+faits et les successions de faits de quelques époques. On sait, par
+exemple, que Cyrus fut un grand roi, que Néron incendia une partie de Rome,
+que Richard Coeur-de-Lion fut retenu prisonnier en Autriche à son retour
+de Palestine et qu'il y eut sous Charles VII une héroïne du nom de Jeanne
+d'Arc. Mais quelles étaient les moeurs de ces époques, leur façon de
+sentir et de penser, leur âme enfin,--ce qui est justement la seule
+matière possible du roman historique,--c'est ce qu'il semble difficile
+d'avoir ignoré d'une ignorance plus profonde. Vous pouvez parcourir
+Mézeray, pour ne citer que l'historien le plus estimé du XVIIe siècle, et
+le seul précisément que l'école descriptive des Chateaubriand et des
+Augustin Thierry ait un peu épargné: vous ne rencontrerez aucun de ces
+traits pénétrants qui révèlent chez les hommes des temps passés des âmes
+différentes des nôtres. Certaines de ses descriptions ne manquent pourtant
+pas d'exactitude. Il parle, dans son _Histoire de France avant Clovis_, de
+framées et de francisques; il montre ces guerriers primitifs chassant «aux
+Elans, aux Wisens et aux Urochs», dans une phrase dont il semble que le
+rythme n'ait pas échappé à Chateaubriand. Mais, sans compter que
+l'_Avant-Clovis_ est de 1682 et par conséquent postérieur aux romans de
+Mlle de Scudéry et de La Calprenède, ce commencement de vérité pittoresque
+s'arrête à l'extérieur. Le dedans, l'âme, reste toujours hors de ses
+prises. Il ne vient même pas à la pensée de l'historien de se demander si
+ces dehors barbares peuvent cacher autre chose qu'une âme de barbare. Il
+n'y avait cependant qu'un pas à faire: on ne mit guère qu'un siècle et
+demi à le franchir.
+
+En attendant, avec une insouciance et une sécurité vraiment admirables, on
+fait subir aux moeurs des temps passés le travestissement le plus
+ridicule. Encore s'il s'était contenté de les ignorer! Mais le siècle,
+avec une complaisance visible, les façonne à son image et à sa
+ressemblance. Par un scrupule dont on ne saurait trop le louer, Mézeray,
+dans sa _Galerie des rois de France,_ a fait laisser en blanc les
+médaillons de «Faramond» (qu'il appelle aussi «Waramond»), de Clodion, de
+Mérovée et de Childéric. Mais il écrit sans sourciller que Childéric était
+«d'humeur amoureuse et d'agréable entretien parmi les Dames»; et
+au-dessous du portrait d'Hilmetrude, femme de Charlemagne, il laissera
+graver:
+
+ Ce visage charmant, dont l'extrême beauté
+ Vainquit un Roy vainqueur des plus superbes Testes,
+ Fait assez voir qu'Amour, par qui tout est dompté,
+ Sur les conquerans mesme establit ses conquestes.
+
+Étonnez-vous après cela que les romanciers se soient fait le moindre
+scrupule de donner «L'air et l'esprit français à l'antique Italie»; que,
+malgré leurs noms, Alexandre et Cyrus, Brutus et Constance jargonnent à
+l'envi en d'interminables conversations de métaphysique sentimentale,
+comme des habitués des Samedis de Mlle de Scudéry; que Solon, Socrate,
+Jules César, Bussy d'Amboise, Alcibiade et tous les autres n'expédient et
+ne reçoivent que billets galants, ne tiennent que doucereux et fades
+propos; que les Croisades ne soient envisagées que par rapport aux amours
+d'un Théophile ou d'une Sophie; qu'une Jeanne d'Arc soit obligée de
+«décourager» un Baudricourt qui la poursuit de ses déclarations:
+
+ Dormez, adorable Bergère,
+ Fermez ces yeux qui causent tous mes maux.
+ Je ne veux point troubler leur tranquile repos,
+ Et tout plein de désirs sans être téméraire,
+ Un seul de vos regards, un seul mot moins sévère,
+ Récompenseront mes travaux;
+
+que l'unique souci enfin de «Faramond» soit de fléchir la rigueur de la
+cruelle Rosemonde! Et demandez-vous d'ailleurs où ce pauvre La Calprenède
+aurait bien pu prendre la couleur locale de son _Faramond!_
+
+À les entendre tous cependant, et qu'ils aient nom Scudéry, La Calprenède,
+Mlle de Villandon ou MMmes de Genlis et Simons-Candeille, les scrupules du
+plus exact historien n'égaleraient point leurs scrupules; ils n'avancent
+rien qu'ils ne soient capables de soutenir des preuves les plus
+authentiques; batailles et traités de paix, expéditions et négociations
+diplomatiques, depuis les événements les plus importants jusqu'aux faits
+les plus minimes, tout a été discuté, contrôlé, vérifié; tout a été puisé
+aux bonnes sources; tout est _historique_, comme ils disent. Il faut se
+défier de leurs préfaces, de leurs postfaces, et de toutes leurs notes
+explicatives et justificatives. N'est-il donc pas assez visible que, de
+vraisemblance et de fidélité, il ne saurait être question? que, «sous des
+noms romains», c'est «notre portrait», c'est-à-dire celui de leurs
+contemporains, qu'ils tracent? et que ce n'est par conséquent pas la
+société des temps passés, mais celle qu'ils avaient sous les yeux, dont
+ils s'appliquent à reproduire l'image? Malgré toutes les apparences, on
+s'acheminait si peu vers le roman historique qu'on lui tournait exactement
+le dos.
+
+D'autant--et le nouvel abus est tout aussi grave--d'autant que l'histoire
+n'est souvent pour eux tous, surtout pour elles toutes, qu'«un voile
+ingénieux, un prétexte» à couvrir les plus ridicules et les plus plates
+inventions. L'étiquette:_historique_ a été mise aux premiers feuillets, il
+suffit; le romancier, le coeur léger et débarrassé de tout scrupule, court
+à son vrai sujet, c'est-à-dire à une intrigue d'ordinaire étrangement
+compliquée et encore plus invraisemblable. Au surplus est-il parfaitement
+inutile de s'arrêter plus longtemps à prouver l'évidence même. Autant
+vaudrait s'attacher à démontrer que Florian n'a écrit _Gonzalve de Cordoue_
+que pour respecter l'histoire, et que les lettres adressées de tous les
+coins du monde--il y en a même une d'«un Anglais de la Caroline»!--à
+Marmontel, au sujet de_Bélisaire_, n'ont d'autre objet que de le féliciter
+de la vérité historique de son oeuvre!
+
+Il est sans doute plus intéressant, pour faire voir quelles racines
+profondes avait poussées le mal, de le montrer infectant le commencement
+même du XIXe siècle, c'est-à-dire l'époque du succès européen de Walter
+Scott. Comme une épidémie qui, malgré toutes les précautions et en dépit
+de toutes les mesures, va toujours se propageant, et, sans faire d'aussi
+effrayants ravages qu'à ses débuts, frappe toujours quelques victimes, la
+contagion du roman pseudo-historique continue de sévir, malgré les
+glorieux exemples venus d'outre-Manche. Il fut donné à Mme de Genlis de
+voir la lumière, mais la lumière ne l'éclaira point. Elle connut Walter
+Scott et elle défendit contre lui sa conception surannée du roman
+historique par des raisons singulièrement faibles et malheureuses, et par
+des ouvrages plus faibles et plus malheureux encore.
+
+Veut-elle nous décrire par exemple les horreurs d'un siège, elle dira
+comme au temps de d'Urfé ou de Mme Durand: «Les cornemuses devinrent
+muettes; on n'entendit plus que le bruit des armes et des trompettes
+belliqueuses. Les jeunes filles redoutaient de rencontrer ces militaires
+épars dans les champs trop souvent dévastés par eux! mais, émues et
+curieuses, elles se cachaient pour les voir, et elles admiraient en secret
+leur bonne mine, l'assurance et la fierté de leur maintien. _Elles les
+comparaient aux villageois, et plus d'un pâtre eut à se plaindre de celle
+qu'il aimait_.»(_Siège de La Rochelle_, page 200.) Faut-il ajouter que
+l'oeuvre de Mme de Genlis abonde en traits de cette force?
+
+Et pourtant, malgré ces énormes, ces insupportables et irritants défauts,
+un des caractères, pas le plus important, mais un des caractères du roman
+historique subsiste dans les oeuvres du groupe. Ce n'est jamais l'époque
+contemporaine, assez rarement les temps modernes, presque toujours au
+contraire les siècles passés, que ces romanciers choisissent pour encadrer
+leurs scènes. L'évocation de civilisations lointaines, de sociétés
+différentes ou disparues, même quand l'évocation est ridiculement fausse,
+ne laisse pas d'exhaler comme un vague parfum de poésie. Doucement
+sollicitée, l'imagination continue ce que l'écrivain a tant bien que mal
+commencé. Tous ces romains et ces druides, ces Perses et ces Assyriens,
+ces Gaulois et ces Arabes, dépaysent agréablement le lecteur, quoi qu'il
+en ait, et il flotte sur l'oeuvre une espèce de clair-obscur, dont le
+romantisme devait sentir l'attirante puissance. En appliquant donc, même
+inconsciemment, un des principes du roman historique, c'était une espèce
+d'ébauche que ces pauvres écrivains donnaient du genre encore à naître.
+Ils méritent en conséquence de n'être pas complètement oubliés; et c'est
+tout ce qu'il importait de constater ici.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le courant réaliste.
+
+
+La nécessité d'obéir aux aspirations de l'époque et de se conformer, du
+moins mal possible, à l'idéal littéraire d'alors, avait dicté aux auteurs
+du premier groupe le choix de leurs sujets. Les mêmes raisons imposèrent
+aux écrivains de celui-ci la matière de leurs romans et leur mode
+d'exécution.
+
+Vers la fin du XVIIe siècle, les théories de l'école de 1660 ont
+momentanément triomphé. C'en est fait des longs récits à la Scudéry. Les
+attaques répétées de Molière, les succès éclatants de Racine, surtout les
+inépuisables et mordantes railleries de Boileau, en ont eu raison. Et les
+_Almahide_, les _Célinte_, les _Princesse de Clèves_, c'est-à-dire d'assez
+courtes nouvelles, remplacent désormais les prolixes _Artamène_ ou les
+interminables _Cléopâtre_. La vogue des «caractères» et des «portraits»,
+l'influence du théâtre comique favorisent encore un changement auquel les
+_Mémoires_ d'autre part n'ont pas médiocrement contribué. Cette évolution
+du goût, le roman ne pouvait pas ne pas la suivre. Il a abandonné
+l'imaginaire ou l'invraisemblable pour des réalités précises, laissé la
+légende ou l'histoire trop reculée pour des époques voisines et donc assez
+bien connues; il a enfin, si le mot n'est pas trop ambitieux, changé
+d'esthétique. Le genre n'y perdait pas; et il n'est pas malaisé d'établir
+que le futur roman historique y trouvait particulièrement son compte.
+
+Aux écrivains dont nous avons parlé jusqu'ici, il manquait non le
+sentiment profond de l'histoire,--la littérature devait en attendre
+jusqu'au XIXe siècle les premières manifestations,--mais le souci et comme
+le sens de la simple exactitude. Rien n'y préparait comme de choisir pour
+héros des personnages contemporains. Car alors l'imagination, toujours
+prête à s'emporter chez un romancier, est nécessairement tenue en bride.
+Le moins avisé des lecteurs peut comparer le modèle à la copie, le
+portrait à l'original; et il est fatal que cette facilité de vérification
+règle et contienne la main du peintre.
+
+Non qu'on doive s'attendre à ne plus rencontrer que vérité absolue: la
+chose fut toujours rare à l'étalage d'un romancier, surtout s'il se pique
+de n'écrire que des romans historiques; et ne faut-il pas toujours compter
+avec la malignité humaine, principalement quand c'est sur des
+contemporains qu'elle a occasion de s'exercer? Il y aura donc des
+médisances et des calomnies, des indiscrétions ou des commérages,
+c'est-à-dire des infidélités. Mais, outre que nous y trouvons justement
+l'écho assez souvent fidèle de ce que les intérêts ou les passions ont pu
+faire penser, de leur vivant même, des personnages historiques, l'écrivain
+sera tenu de ne pas trop s'écarter d'une certaine vérité générale, dont
+les romanciers du groupe précédent n'avaient soupçonné ni la nécessité, ni
+même l'existence. Les héros des Courtilz de Sandras, des Hamilton et des
+Prévost sont des prodiges de vérité par comparaison avec les
+invraisemblables fantoches des La Calprenède ou des Scudéry.
+
+Voici Mazarin. La psychologie du cauteleux italien ne sera sans doute ni
+bien raffinée, ni bien profonde: Courtilz de Sandras n'a que de très
+lointains rapports avec l'auteur de _Britannicus_ ou de _Mithridate_. Mais
+comme les récits légers et malicieux de nos conteurs dégagent et fixent
+avec netteté les traits essentiels, ceux qui ont dû surtout faire
+impression sur les hommes d'alors! Il est «fin et adroit», fier d'ailleurs
+de son habileté et de sa souplesse: «en matière de ruse et de fourberie il
+eût été bien fâché de le céder à aucun», mais incapable de résister en
+face, surtout quand on lui parle d'un certain ton: «il ne falloit que
+montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit», «ma fermeté le fit
+taire; il falloit lui contredire pour gagner sa cause avec lui»;--d'une
+avarice encore plus remarquable: «il étoit tenant comme un Juif quand il y
+alloit de son intérêt»; son premier soin, une fois ministre, est d'établir
+des jeux, on devine dans quel but: «il n'en vouloit point à la vie de
+personne, il n'en vouloit qu'à leur bourse et il n'y eut point de finesse
+qu'il ne mit en oeuvre pour remplir la sienne»;--flatteur excessif avec
+ceux qu'il redoute ou qu'il a intérêt à ménager, et d'une impertinence
+méprisante avec ses inférieurs, ces deux défauts rendus encore plus
+piquants par son zézaiement d'Italien: «Monsieur le Prince, lui dit-il
+d'abord qu'il le vit, que fairont les Espagnols dorénavant, vous qui touez
+plous de monde vous seul que ne fait oune armée?» Devant tant de bassesse,
+le probe et scrupuleux d'Artagnan ne peut éprouver que du mépris: «il lui
+dit encore quantité de momeries qui eussent été bien mieux dans la bouche
+d'un baladin que dans celle d'un ministre d'État.» Mais le susceptible et
+chatouilleux mousquetaire en entendra bien d'autres. «Artagnan, jou ne
+counouissois pas les François avant que de les gouverner, mais les
+Espagnols ont grande raison de les appeler Gavaches: il n'y a rien qu'on
+ne leur fasse faire pour de l'argent». Faites aussi la part de la hâblerie
+gasconne et de l'antipathie que l'avarice sordide du cardinal devait
+inspirer à la folle insouciance de notre mousquetaire: n'avez-vous point
+là l'impression exacte qu'ont dû éprouver les contemporains?
+
+Les personnages ne sont pas seuls à avoir plus de vérité; c'est dans un
+milieu réel que ces êtres réels vivent et s'agitent.
+
+Voyez par exemple, toujours chez Courtilz de Sandras, le monde turbulent
+et aventureux, un peu fou, mais si brillant, de la Fronde: Conti qui se
+révolte, les intrigues du Coadjuteur, «la fille aînée du duc d'Orléans,
+qui étoit une Princesse plus propre à porter un justaucorps qu'une jupe»,
+et les soeurs Mancini, avec toutes les ambitions dont elles sont le
+centre. Le spectacle de la rue n'est ni moins bigarré, ni moins amusant:
+bretteurs et duellistes, mousquetaires ou «mouches» du lieutenant de
+police, femmes masquées et cavaliers qui se glissent à des rendez-vous
+furtifs, la rapière au côté et le pistolet à la ceinture, comme s'ils
+allaient au camp ou à la parade; un bruit, une agitation, un fourmillement
+à donner le vertige, et par-dessus tout, une bonne humeur largement
+épandue, une gaîté insouciante et folle, et comme une hâte fébrile de
+cueillir toutes les émotions et d'épuiser tous les plaisirs. Cependant
+Turenne et Vauban font la guerre, mais ce n'est pas à Cyrus ou au prince
+Constance qu'ils ont demandé des leçons de stratégie, et les soldats
+qu'ils mènent à la bataille ne ressemblent guère à ceux de «Faramond». Ils
+ont maraudé la veille, ils marauderont le lendemain et s'oublieront à des
+orgies violentes et brutales, sauf à retrouver leur belle et fringante
+allure quand il faudra défiler devant le roi ou le général, et leur
+entraînante bravoure au feu, devant l'ennemi. Vraiment et de toutes parts,
+c'est une époque entière qui ressuscite dans sa complexité touffue et dans
+sa réalité distincte. Et il y a plus encore de vérité chez Hamilton et
+l'abbé Prévost que chez Courtilz de Sandras.
+
+Ainsi se tissait entre leurs mains la trame elle-même du roman historique.
+Le genre n'existait pas encore, du moins avait-il enfin la possibilité
+d'exister.
+
+Ils lui rendaient encore un service presque aussi signalé en rejetant à
+l'arrière-plan les personnages historiques, au lieu de leur laisser
+occuper comme autrefois le devant de la scène. C'était remédier à l'un des
+plus graves inconvénients de l'ancienne méthode. Le rôle des personnages
+réduit, les occasions de mentir à leur caractère étaient réduites du même
+coup. On gagne rarement à être bavard: cette discrétion forcée leur
+épargna bon nombre de ces étranges invraisemblances que se permettaient
+leurs prédécesseurs; et quant aux incroyables sottises de Baudricourt ou
+de Richard, ni Mazarin ni Charles II n'avaient même plus le temps de les
+commettre. Les commettraient-ils d'ailleurs, la faute n'a pas la même
+importance: des personnages secondaires peuvent se permettre ce qu'on
+refusera toujours à des protagonistes.
+
+Avec la composition et la perspective, le ton général devait aussi
+changer: nouvelle conséquence, et pas des moins importantes. Si c'est bien
+d'Artagnan ou Grammont, Cleveland ou cet excellent doyen de Killerine qui
+mènent le roman, il est de toute nécessité qu'ils lui imposent leurs
+façons et leurs habitudes de langage; d'autant qu'ils sont toujours en
+scène et qu'ils nous font eux-mêmes le récit de leurs aventures. A passer
+par leur jugement particulier, les personnages historiques subissaient des
+transformations particulières: à parler par leur bouche, ils devront
+contracter les habitudes de parole de leurs interprètes; et cela va plus
+loin qu'on ne pense. Tant que le protagoniste sera un comte ou un
+vénérable ecclésiastique anglais, le ton général, sous la gravité
+mélancolique et passionnée de l'un comme sous l'humeur piquante et enjouée
+de l'autre, gardera de la tenue et de la distinction, et nous n'entendrons
+que le langage des honnêtes gens. Mais si c'est un laquais, un
+mousquetaire ou un agent secret du lieutenant de police, on peut
+s'attendre à de belles irrévérences. Ce sera la liberté gaillarde du corps
+de garde ou la trivialité cynique de l'antichambre. On a vu le langage que
+d'Artagnan prête à Mazarin: le comte de Rochefort aura à peine plus
+d'égards pour Richelieu.
+
+Quelle nouveauté! ou plutôt quel scandale! La nouveauté, il est vrai, ne
+fut guère suivie tout d'abord. Longtemps encore cette langue imagée et
+savoureuse, triviale mais forte, pleine de dictons et de proverbes
+expressifs sinon raffinés, abondante en énergiques métaphores populacières,
+la langue enfin de nos vieux conteurs gaulois, ne sera qu'au service de
+la valetaille et des laquais, des Mme Dutour et des Gil Blas; et les
+princes et les rois continueront à parler comme leurs ancêtres Cyrus et
+Pharamond, Auguste ou Mithridate. Mais un temps viendra où, au nom même
+d'une vérité plus générale et plus humaine, ils renonceront les premiers à
+cette noblesse de convention et trouveront surannées les lois de
+l'étiquette; on leur prêtera des propos de valets, et des duchesses et des
+reines parleront comme des chambrières; ce qui n'était que l'exception en
+1700 deviendra à peu près la règle vers 1830. Walter Scott et Victor Hugo,
+Paul Lacroix et Roger de Beauvoir, Eugène Sue et Frédéric Soulié,--pour ne
+rien dire d'Alexandre Dumas,--avaient eu au moins un prédécesseur.
+
+Cependant, malgré l'importance de ce groupe dans l'organisation du roman
+historique, et quelque féconde qu'ait été son influence, il manquait
+encore au genre à venir son élément essentiel, un des plus importants
+aussi dans l'histoire et l'esthétique du romantisme: le cadre ou la
+couleur locale. Dans les romans de Sandras et de Prevost, le milieu existe;
+mais il n'est guère que la description d'une époque à peu près
+contemporaine. Au contraire, la reconstitution du passé, dans la vérité au
+moins relative de ses apparences multiples et mouvantes, voilà l'oeuvre de
+la couleur locale. Deux conditions étaient nécessaires pour qu'elle fût
+possible.
+
+Il fallait d'abord s'apercevoir de cette vérité fort simple,--si simple en
+effet qu'il n'en a fallu attendre que jusqu'au XIXe siècle la première
+expression--: que le passé est le passé et doit rester le passé, et donc
+qu'il est ridicule de le travestir à la dernière mode contemporaine; il
+fallait avoir le sentiment profond des différences profondes de l'humanité
+aux diverses étapes de son développement; d'un mot, il fallait comprendre
+véritablement l'histoire. C'est une gloire qui fut réservée à
+Chateaubriand.
+
+Il fallait de plus qu'il se fût accompli toute une révolution et comme un
+déplacement total d'intérêt dans la littérature; qu'elle eût renoncé à ses
+plus chères habitudes de ne vouloir connaître que le dedans, pour prêter
+quelque attention au dehors; qu'elle devint enfin un peu moins
+psychologique et un peu plus pittoresque. De cette révolution ou plutôt de
+cette évolution, Chateaubriand reste le principal ouvrier. Nul doute que,
+s'il en avait eu l'ambition, son magnifique génie n'eût donné le premier
+modèle du nouveau genre, puisqu'il en avait créé l'atmosphère et comme la
+raison d'être. Il faut donc l'étudier et nous arriverons ainsi jusqu'au
+seuil du romantisme, notre véritable sujet.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le courant pittoresque.
+
+
+Que le sentiment profond de l'histoire ait inspiré à Chateaubriand des
+pages incomparables, d'une nouveauté si originale et si forte qu'elles
+furent une révélation, c'est une vérité solidement établie. Nous sommes
+loin de Mézeray et de ses commencements timides de descriptions, et encore
+plus loin des récits décharnés, morts,--et inexacts,--de Velly et des
+autres. L'intelligence a tout pénétré, tout expliqué, tout fait revivre.
+Voici enfin des Barbares qui parlent et agissent comme des Barbares, qui
+en ont l'âme et les sentiments, comme ils osent en avoir la physionomie et
+le costume. Au lieu de s'occuper à des bouts-rimés, les compagnons de
+Pharamond entonnent le bardit; et leurs femmes, peu curieuses des
+subtilités sentimentales de la carte de Tendre, encouragent leurs maris au
+combat, aussi vaillantes et plus farouches que leurs farouches époux.
+Voici enfin une Grecque, Cymodocée, qui n'a pas oublié, pour je ne sais
+quelles plates élégances et quel jargon prétentieux, le divin langage des
+Muses helléniques; un prêtre d'Homère dont la parole est aussi nombreuse
+et pressée que celle de l'harmonieux Nestor; et en regard de cette douceur
+et de cette mollesse païennes, le beau contraste que forment la gravité
+simple et l'onction de l'évêque Cyrille et du vieux Lasthénès!
+
+Ce n'est pas à dire que Chateaubriand ait inventé la couleur locale. Car
+enfin, on la connaissait avant lui; et l'on en peut signaler, dans notre
+littérature, de curieuses et même d'assez heureuses applications. Qui le
+croirait? Il y a de la couleur locale dans l'_Astrée!_ On y lit
+fréquemment: «Elle était dans son âge tendre, n'ayant point encore passé
+un demi-siècle;» ce qui veut dire qu'elle avait à peu près quinze ans, le
+siècle gaulois n'étant que de trente ans. On peut y voir encore une
+requête curieuse écrite au Sénat de Massalie par Olymbre et Ursace, qui
+demandent la permission de se tuer, «souvenir très historique d'une
+disposition particulière à la législation massaliote.»
+
+Voilà qui n'est pas déjà si mal: il y a mieux encore. Le grand prêtre
+Mirzéma ne se donne jamais que comme «indigne archichutti des sacrés
+tlamacazques»; et des dervis chantent à l'enterrement d'un pirate:
+«Iahilac Nillala Mchemet ressullaha tungari hisberemberae.»--Cette formule
+épistolaire et ce langage de mamamouchi sont, à n'en pas douter, de
+quelque disciple intransigeant et naïf de Théophile Gautier ou de Gustave
+Flaubert?--La vérité est qu'on peut les lire dans le _Polexandre_ (I, 401),
+tout à côté des noms parfaitement exotiques de Culhuacan, d'Iztacpalam et
+de Tlacopan.
+
+On pourrait multiplier les exemples, faire remarquer qu'il y a dans _Gil
+Blas_ des pages dont on a pu dire qu'elles étaient trop espagnoles pour
+avoir été écrites par un français, et signaler chez l'abbé Prévost des
+scènes d'un exotisme digne _d'Atala_: ce n'en est pas moins avec
+Chateaubriand que le règne du pittoresque commence. Seul l'auteur des
+_Martyrs_ a su appliquer la couleur locale avec une sûreté incomparable,
+avec conscience et volonté; et c'est bien lui qui l'a fait véritablement
+entrer dans la littérature. Les conséquences devaient en être
+considérables.
+
+Jusqu'alors les écrivains n'avaient voulu peindre que l'_homme_, isolé des
+circonstances et des milieux qui peuvent modifier ses manières de penser
+et de sentir: Chateaubriand, au contraire, c'est _des hommes_ qu'il
+prétend donner une image fidèle, avec toutes les différences que la race,
+le climat, le degré de civilisation ont apportées dans la constitution
+intime de leur intelligence et de leur coeur. Le point de vue était aussi
+différent que possible: les peintures ne devaient guère se ressembler.
+
+Trois ouvrages, d'inégal mérite au point de vue qui nous occupe, furent
+les manifestations de cet art nouveau: les _Natchez_, les _Martyrs_ et le
+_Dernier Abencerage_. Nous ne retiendrons que le plus important, les
+_Martyrs_.
+
+Ils sont bien curieux et bien significatifs à cet égard. Tout ce qui doit
+établir, soutenir, prouver l'idée essentielle de l'oeuvre: que le
+christianisme a sur le paganisme toutes les supériorités morales, tout
+cela est assez faible, pour ne rien dire de plus. Ce qu'un apologiste de
+race, un Pascal ou un Bossuet, aurait saisi tout d'abord d'une étreinte
+vigoureuse et passionnée, Chateaubriand, par inadvertance ou impuissance,
+le laisse glisser hors de ses prises. Au contraire, tout ce qui est
+intelligence historique, divination et résurrection du monde antique, ses
+moeurs et ses costumes, ses coutumes et ses lois, les voluptueuses cités
+païennes aussi bien que les mystérieuses forêts gauloises toutes
+frissonnantes d'horreur sacrée: le prestigieux enchanteur a tout évoqué,
+tout fait revivre. C'est comme un monde nouveau qui lentement se lève
+devant les yeux éblouis, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer
+dans ces tableaux, ou de leur vérité profonde, ou de leur prodigieuse
+variété. Le voilà bien, cette fois, le _cadre_, si profondément dédaigné
+jusqu'alors qu'on n'en sentait même pas la nécessité! Les personnages sont
+enfin _situés_. Le temps qui les a vus naître, les habitudes et les moeurs
+qui les ont formés, les paysages qu'ils ont eus sous les yeux, rien n'est
+oublié de ce qui peut nous faire comprendre et surtout nous faire voir,
+non plus les traits d'humanité générale par lesquels Eudore et Cymodocée,
+Hiéroclès ou Lasthénès se ressemblent, mais, au contraire, les différences
+particulières que le culte d'Homère et celui de Jésus ont gravées dans
+l'âme des jeunes époux martyrs, et qui ont creusé un abîme entre le père
+d'Eudore et le vil ministre de Dioclétien.
+
+Aussi bien jamais écrivain ne fut plus merveilleusement servi par les
+impuissances mêmes de son génie; et, à la lettre, l'étendue de ce talent
+vient ici de ses limites, comme sa force de ses faiblesses. D'une
+incapacité radicale à se figurer d'autres âmes que la sienne,
+essentiellement inhabile à l'analyse psychologique qui ne s'exercerait pas
+sur Chaclas, Eudore ou René, c'est-à-dire sur le vicomte François de
+Chateaubriand en personne; d'une imagination au contraire admirablement
+organisée pour voir les choses avec «l'ivresse de les voir», il semble
+avoir été créé «par un décret nominatif de l'Eternel» pour donner à la
+littérature française les pages qui lui manquaient encore, et pour opérer
+la révolution d'où l'art moderne devait sortir, cet art qu'on pourrait
+appeler pittoresque et extérieur par opposition à l'art classique fait
+avant tout d'analyse et de psychologie.
+
+Les preuves en abondent dans son oeuvre, ou, pour mieux dire, c'est son
+oeuvre tout entière qui en est la preuve. Que connaissons-nous exactement
+de l'âme de Cymodocée ou de Velléda? Sans doute l'auteur nous expose les
+craintes et les troubles de leur jeune coeur, plus ignorés et plus naïfs
+chez la douce fille d'Homère, plus impétueux et plus conscients chez
+l'inquiétante prêtresse de Teutatès. Mais est-ce bien par les différences
+de leurs sentiments que nous les distinguons, comme Hermione d'Iphigénie
+ou Monime de Roxane? N'est-ce point plutôt par l'extérieur, par l'image
+ineffaçable que nous laisse leur première apparition? Et comme cette
+première apparition est déterminée, précisée, rendue inoubliable par
+toutes les circonstances qui l'accompagnent, costume ou paysage! C'est,
+sous le ciel harmonieux de la Grèce et dans une nuit aux ombres légères et
+transparentes, Cymodocée à la tête de ses compagnes, chantant un hymne à
+la Vierge Blanche; et c'est Velléda sur le lac labouré par l'ouragan ou
+sur la lande de fougère et de mousse, au milieu des dolmens et de
+l'horreur mystérieuse d'une forêt gauloise. A peine l'artiste a-t-il
+esquissé la physionomie de ses deux héroïnes: elles n'en sont pas moins
+nettes cependant, et cette netteté vient des harmonies douces ou violentes,
+tempérées ou grandioses, parmi lesquelles le grand peintre nous les a
+montrées tout d'abord.
+
+Puisque l'art de Chateaubriand est avant tout pittoresque et extérieur,
+son vrai triomphe sera dans la description. Ce fut la radieuse nouveauté
+des _Martyrs_. «Le Colysée formidable, les catacombes pleines d'une
+horreur sacrée, la Messénie rêveuse et douce, éclairée d'une lune de
+Virgile, les horizons bas et plats de la Germanie, le camp romain grave et
+triste, la prison chrétienne frémissante de l'ivresse du martyre, la plèbe
+romaine aux clameurs sourdes poussant au pied du tribunal ses remous
+terribles; et le lac hanté, inquiétant et sombre, dans la forêt
+druidique[5]»: que de pages présentes à toutes les mémoires, nous allions
+dire à tous les yeux!
+
+[Note 5: Faguet, _Études sur le XIXe siècle_.]
+
+Voici encore Naples et sa plage voluptueuse, et son paysage plus suave et
+plus frais que «des fleurs et des fruits humides de rosée»; Jérusalem
+aride, désolée et triste au milieu des cyprès, des aloès et des nopals,
+et ses pauvres masures «pareilles à des sépulcres blanchis»; et tout cela
+vu avec la netteté, rendu avec la sûreté incomparable du «maître des
+peintres».
+
+S'agit-il d'animer à la fois et les pays et les hommes qui y ont autrefois
+vécu, le génie de Chateaubriand est plus prestigieux encore. Quel tableau
+que celui de la bataille du sixième livre des _Martyrs!_ C'est comme la
+description d'un témoin oculaire qui aurait été le plus merveilleux des
+artistes. Tout y est pittoresque et tout y est vivant. Inutile sans doute
+d'en rien citer: la page est dans toutes les mémoires.
+
+Mais ce qu'il ne faut pas se lasser de faire remarquer, c'est l'éclatante
+nouveauté du tableau. Cette fois c'était bien la couleur locale, avec ce
+qu'elle peut avoir de plus précis pour l'esprit et de plus chatoyant pour
+l'imagination; et Chateaubriand tissait ainsi, et de façon définitive, la
+toile de fond du roman historique, s'il est vrai, comme le veut une
+spirituelle définition, que le roman historique ne soit que «l'art de
+faire mouvoir des personnages faux dans un décor à peu près exact[6].»
+
+[Note 6: G. Renard, _Nouvelle Revue_, tome XXXV, p. 704, 1885.]
+
+De telles nouveautés devaient être un jour singulièrement fécondes: elles
+ne réussirent d'abord qu'à susciter Marchangy, le symbole même des fades
+élégances et de la platitude emphatique, et un des plus parfaits exemples
+qu'en littérature les intentions ne suffisent pas. La _Gaule poétique_[7]
+est une merveille d'application et de bonne volonté: c'est un témoignage
+plus magnifique encore de radicale impuissance, une série d'essais qui
+restent stériles et qui avortent. Le malheureux! Cette matière si nouvelle,
+que Chateaubriand venait de découvrir, ne recommande-t-il pas de la
+couler dans les anciens moules du plus orthodoxe et du plus pur
+classicisme? Des règnes de François Ier et de Henri IV, on ferait «un
+nouveau genre d'épopée héroïque, facétieuse et familière»; et dans
+l'histoire des successeurs de Clovis, «la cantate, l'hymne, le dithyrambe,
+l'ode, l'héroïde, trouveraient des sujets inspirateurs!» Il est difficile
+sans doute de pousser plus loin la naïveté et l'inintelligence.
+
+[Note 7: Le titre complet de l'ouvrage est: _la Gaule poétique ou
+l'Histoire de France considérée dans ses rapports avec la poésie,
+l'éloquence et les beaux-arts._ Il parut en 1813.]
+
+C'est qu'aussi bien les temps n'étaient pas encore accomplis et que, pour
+faire porter tous leurs fruits aux nouveautés des _Martyrs_, il était
+besoin d'une autre influence et d'un autre écrivain. Il fallait un homme
+qui dès sa plus tendre enfance fût familier avec l'histoire et avec tout
+ce côté poétique de l'histoire, mêlé de faussetés et de vérités, qui forme
+le trésor de la légende; pour qui la vie passée, avec le pêle-mêle de ses
+menus détails et pratiques et coutumes ordinaires, fût aussi réelle, aussi
+vivante que le présent; dont l'imagination fût naturellement tournée vers
+l'archéologie et qui éprouvât vivement pour lui-même, afin de le faire
+mieux partager aux autres, le charme particulier que dégagent les choses
+disparues, vieux castels et vieilles armures; un homme enfin capable de
+traduire toutes ces choses dans un récit plus alerte que savant, plus
+enjoué que majestueux, et avec la seule ambition d'intéresser par la
+vérité savoureuse de ses peintures. Il vint, mais il naquit de l'autre
+côté du détroit, et ce fut Walter Scott.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Le roman historique dans Walter Scott.
+
+
+Jamais écrivain ne fut mieux préparé au rôle glorieux qu'il allait
+remplir. La nature l'avait créé conteur: de très bonne heure son goût et
+les circonstances le firent antiquaire. Des nombreux témoignages de ses
+biographes, et surtout de ses aveux personnels, il apparaît clairement que
+le présent ne l'a jamais intéressé que comme représentatif du passé, et
+que c'est au passé que sont toujours allées ses préférences. Les siècles
+précédents lui sont aussi familiers, plus familiers peut-être que son
+époque même, et il s'oriente dans ces temps reculés comme s'il y avait
+réellement vécu.
+
+Les «récits aventureux et féodaux» et tout ce qui a trait «aux chevaliers
+errants», voilà ce qui le passionne, et au fond c'est la seule chose qu'il
+ait jamais aimée. Un paysage ne l'intéresse que par les souvenirs qu'il
+évoque, et, à ses yeux, un site n'est pittoresque et digne d'attention
+qu'autant qu'il a servi de cadre à une scène historique, et qu'autrefois
+il s'est passé là quelque chose. Mme de Staël disait qu'elle n'ouvrirait
+pas sa fenêtre pour voir le golfe de Naples, et qu'elle ferait des lieues
+pour entendre la conversation d'un homme d'esprit: Walter Scott, en voyage,
+aurait peut-être hésité à changer son itinéraire pour un paysage qui
+n'aurait eu à lui offrir que le spectacle de ses seules beautés naturelles,
+au lieu que la plus insignifiante des ruines, pourvu qu'elle fût
+authentique, et il s'y connaissait, le remplissait d'émotion. «On n'avait
+qu'à me montrer un vieux château, un champ de bataille; j'étais tout de
+suite chez moi, je le remplissais de ses combattants avec leur costume
+propre, j'entraînais mes auditeurs par l'enthousiasme de mes
+descriptions.» Quand la fortune lui fut venue avec la gloire, il
+s'empressa de faire d'Abbotsford une espèce de manoir féodal; il y
+recevait la foule de ses admirateurs, comme un seigneur des temps
+antiques. Ainsi se réalisait son rêve intime, et il avait alors, ou à peu
+près, l'illusion d'être enfin redevenu le vrai contemporain de ses héros,
+--qui aussi bien n'ont jamais cessé d'être pour lui des
+contemporains.
+
+Et ce vif sentiment des choses mortes ou à peu près disparues n'était pas
+chez le baronnet caprice léger de poète ou fantaisie passagère d'artiste.
+Il ne se contentait pas de goûter profondément tout ce qui était gothique
+et lointain: la connaissance qu'il en avait était aussi exacte qu'étendue.
+Il a commencé jeune à dévorer des bibliothèques, et il a toujours continué
+à les retenir. D'une curiosité infatigable, constamment en quête et
+furetant, il apprenait sans cesse et avec le rare privilège de ne jamais
+oublier ce qu'il avait une fois appris. Sa mémoire est inépuisable; à
+propos de tout et sur tout elle lui fournit d'interminables séries
+d'anecdotes. Les hôtes d'Abbotsford en sont émerveillés et crient au
+prodige. Devant leur attention stupéfaite, il est capable de faire défiler
+en quelques heures les spectacles les plus différents et les évocations
+les plus dissemblables. Jamais d'erreur ou même de confusion: chaque
+souvenir est marqué des traits qui lui appartiennent en propre, précis et
+significatifs. Compagnons de Richard ou contemporains de Louis XI,
+highlanders ou chevaliers de la Croisade, comtes normands ou porchers
+saxons, joyeux outlaws ou fiers archers de la garde écossaise, tous vivent
+et surtout tous se distinguent. Le magicien qui les ressuscite est le plus
+exact, le plus informé, le plus minutieux des antiquaires. Il pourrait
+presque dire où a été trempé leur poignard et quel ouvrier a forgé leur
+cotte de mailles. Sa vie a été employée à peu près tout entière à faire
+ainsi provision de vieux souvenirs; car sa mémoire, comme son imagination,
+est tournée complètement vers le passé et retient surtout les choses qui
+ont comme un parfum d'archéologie. Ce n'est pas en artiste ou en
+dilettante qu'il a lu ou voyagé, c'est, avant tout en antiquaire. Il en a
+l'ardeur, le flair, les scrupules. Il en a plus encore la sûreté et
+l'érudition. C'est ce qui l'a mis en mesure, car sa facilité tient du
+prodige, d'improviser aussi aisément un roman sur l'époque de Louis XI ou
+celle des Croisades, que sur l'Écosse moderne. Il en portait dans sa
+mémoire tous les éléments réunis d'avance. Ils y restaient comme canalisés,
+n'attendant pour s'épancher au dehors qu'une occasion favorable. L'écluse
+ouverte, ils coulaient abondamment, sans relâche, avec de gros
+bouillonnements joyeux. Pour Walter Scott plus que pour tout autre
+écrivain, créer ne fut jamais que se ressouvenir.
+
+Il avait donc les qualités essentielles pour briller dans le roman
+historique; il ne pouvait pas ne pas en donner les premiers modèles, s'il
+appliquait à traiter le genre toutes les ressources de sa merveilleuse
+organisation. Or, depuis plus d'un demi-siècle, un irrésistible courant
+poussait la littérature anglaise vers les choses du moyen âge. Horace
+Walpole, Clara Reeve, Anne Radcliffe, d'autres encore, avaient mis le
+gothique en honneur. Walter Scott en profita, mais comme savent profiter
+les hommes de génie, et le roman historique put enfin exister.
+
+Qu'apportaient donc de si nouveau les «Waverley Novels»?
+
+Tout simplement, le roman historique y était traité pour lui-même, ce qui
+veut dire qu'il n'allait pas avoir d'autre objet que de nous offrir des
+diverses époques auxquelles il s'appliquerait une image aussi exacte que
+possible, et que, de la fidélité de cette peinture, c'était tout l'intérêt
+de l'oeuvre qui devait désormais sortir. La transformation était aussi
+complète que possible; c'était même une véritable révolution.
+
+Dès l'instant que la description précise et, si possible, la résurrection
+du passé, deviennent l'unique souci et l'ambition exclusive du romancier,
+il suit d'abord, et nécessairement, que c'est d'une intrigue véritablement
+historique que le récit tirera le meilleur de son pathétique et de sa
+force. La question n'est plus maintenant de savoir après quelles
+péripéties le jeune premier épousera la jeune première, et ce ne peut être
+de l'analyse plus ou moins fade d'une passion plus ou moins superficielle
+et banale que se préoccupe désormais l'écrivain. Il s'agit bien vraiment
+des amours de Rosa Bradwardine et de Waverley, d'Isabelle et de Quentin
+Durward, de lady Rowena et du chevalier Wilfrid! C'est l'Écosse elle-même
+qui est en scène, avec les divisions intestines qui la travaillent, ses
+crises régulières de loyalisme et ses révolutions périodiques pour le
+rétablissement des Stuarts; c'est le duel entre le roi de France et le duc
+de Bourgogne, entre un suzerain uniquement jaloux d'étendre son pouvoir et
+un orgueilleux vassal impatient de toute dépendance; c'est enfin la lutte
+entre un peuple opprimé et une race victorieuse, entre les Normands
+envahisseurs et les Saxons qui ne se soumettent qu'en frémissant et le
+coeur plein de rage. Et sans examiner si le conflit de deux provinces ou
+de deux nations n'est pas plus passionnant que le conflit d'intérêts
+particuliers et si même le drame n'y gagne pas une grandeur singulière, ce
+qu'il faut faire remarquer, c'est que l'histoire n'est plus un fardeau
+gênant, qui alourdit le récit et dont il convient de se débarrasser au
+plus vite dans deux ou trois chapitres préliminaires; que tout au
+contraire l'auteur en porte allègrement le poids d'un bout à l'autre du
+roman, si long qu'il puisse être; et que, loin de la dissimuler, il
+l'étale, puisqu'enfin c'est elle qui soutient toutes les parties de
+l'oeuvre, qui les anime, qui les explique. L'antique servante, si
+dédaignée autrefois, est reine maintenant, et c'est sur toutes choses
+qu'elle va étendre un empire à peu près absolu.
+
+Comme elle a transformé l'intrigue, elle va transformer les sentiments. De
+personnels et particuliers qu'ils étaient toujours dans l'ancien roman
+historique, ils deviennent pour ainsi dire généraux et publics. En
+d'autres termes, ce ne sont plus les sentiments des personnages ou leurs
+pensées propres qui nous intéressent, mais bien les sentiments et les
+pensées de la collectivité qu'ils représentent et qu'ils résument. Roland
+Graeme peut se désoler des inconstances apparentes et des inexplicables
+caprices de Catherine: l'un et l'autre, ils sont plus et mieux que des
+soupirants. Le charme qu'exerce autour d'elle Marie Stuart, l'irrésistible
+attrait dont se sentent saisis ceux mêmes qui devraient être ses gardiens
+et ses bourreaux et qui ne savent devenir que ses adorateurs, l'admiration
+que tant d'esprit leur inspire, les terribles angoisses où les jettent
+tant de folles et mordantes paroles, les dévouements absolus et fanatiques
+de ses partisans, les jalousies farouches et les haines irréconciliables
+de ses ennemis, voilà les sentiments que symbolisent les personnages de
+l'_Abbé._ Ce sont moins des physionomies que des types, moins des
+individus que des symboles. C'était à cela que devait nécessairement
+aboutir le système, et _Ivanhoe_ va nous donner le plaisir d'en achever la
+démonstration.
+
+Quelle est en effet la physionomie propre du vieux Cédric? En vérité, il
+n'en a pas, et nul besoin ne s'imposait au romancier de lui en donner une.
+N'est-il donc pas assez caractérisé par l'esprit d'indépendance et le
+loyalisme des vieux thanes saxons qu'il représente? Il est «impétueux et
+irascible», nous dit-on, mais ce doit être à cause de Hastings et de ses
+terribles conséquences. Tant d'insolences, de vexations et de brigandages
+commis par les oppresseurs et restés impunis, ont agi continuellement
+comme un ferment sur son âme et l'ont depuis bien longtemps aigrie et
+empoisonnée. Regardez-le pour l'instant, dans la grande salle de
+Rothervood, sur un des fauteuils plus élevés que les autres chaises,
+donner des signes visibles d'impatience et de mauvaise humeur. Le souper
+n'est pas servi; mais surtout lady Rowena vient à peine de rentrer; elle a
+été mouillée par l'orage, et lady Rowena est du précieux, de l'inestimable
+sang royal saxon! Puis, on est sans nouvelles de Gurth et de ses pourceaux,
+qu'un Normand pourrait avoir volés:--nous sommes en Angleterre et en
+plein XIIe siècle--. Le bouffon Wamba non plus n'est pas de retour; et le
+vieux Cédric est à jeun depuis midi. L'échanson Oswald lui fait timidement
+observer qu'il n'est pas si tard, qu'une heure à peine s'est écoulée
+depuis la sonnerie du couvre-feu. Le nom et la chose sont d'origine
+normande: l'irascible Franklin éclate: «Que le diable emporte le
+couvre-feu, le tyrannique Bâtard qui l'a institué, ainsi que l'esclave
+sans coeur qui le nomme, avec une langue saxonne, à une oreille saxonne!»
+Vous sentez si la fibre nationale est chatouilleuse. Et le mot
+malencontreux fait affluer les réflexions amères: «Le couvre-feu! oui, le
+couvre-feu, qui force les honnêtes gens à éteindre leurs lumières, afin
+que les voleurs et les bandits puissent travailler dans les ténèbres», etc.
+
+Amour passionné de tout ce qui est saxon et haine aveugle pour tout ce qui
+est normand; mépris intraitable de l'étranger usurpateur et fidélité
+intransigeante aux derniers rejetons de ses rois légitimes; instinct de
+révolte sans cesse frémissant et toujours prêt à faire explosion, et vague
+conscience que tout effort est inutile et que les plus furieux accès de
+rage sont condamnés à rester à tout jamais impuissants: voilà tout Cédric.
+C'est mieux qu'un caractère de roman: c'est un type et un type
+essentiellement historique. En lui revit toute la race des franklins qui,
+avec indignation et fureur, ont obstinément repoussé la conquête normande.
+Cet homme est à lui seul toute une période de l'histoire sociale
+d'Angleterre,--et un des plus beaux exemples des modifications profondes
+que la nouvelle conception du romancier écossais apportait dans les
+caractères des personnages et dans leurs passions.
+
+Car ce que nous venons de dire de Cédric peut s'appliquer aux autres
+acteurs du drame, et toujours avec la même vérité, sinon avec le même
+éclat. Aucun d'eux n'est simplement individuel; tous au contraire, ils
+sont tous représentatifs avant toute chose.
+
+Front-de-Boeuf, de Bracy et tous les courtisans du prince Jean incarnent,
+avec des nuances diverses, les vainqueurs insolents et les spoliateurs
+impertinents ou tyranniques. L'Église n'est pas moins nettement
+caractérisée que la Noblesse. C'est le prieur Aymer, abbé de Jorvaulx,
+coquet, mondain et galant, ne s'imposant que dans son abbaye le _lac dulce_
+ou le _lac acidum_, mais hors de son monastère répondant aux toasts avec de
+l'excellent vin, et «laissant la liqueur plus faible à son frère lai».
+C'est encore le templier Brian de Bois-Guilbert, brutal, insolent,
+débauché, cynique et athée. C'est enfin Frère Tuck, le plus joyeux des
+joyeux moines d'autrefois, qu'on dirait échappé du livre de Rabelais, le
+vrai et digne frère de cet inoubliable Jehan des Entommeures, plus
+intrépide à vider une bouteille en joyeuse compagnie et à jouer du bâton à
+deux bouts qu'à dire son office et à chanter matines, cordial, exubérant,
+d'une gaîté tonitruante, musclé comme un athlète, brave et adroit comme un
+_outlaw_ et, pour peu qu'il ait bu, défiant avec un entrain irrésistible
+le diable, les diablotins et tous les diables, «avec leurs queues courtes
+ou longues».
+
+Au-dessous d'eux, la catégorie des persécutés, des faibles et des
+opprimés: Rébecca, dont la surprenante beauté ne lui est qu'une source de
+dangers continuels; son père, Isaac, méprisé, honni de tous, même des
+esclaves, plus maltraité qu'un chien, et à qui des tortures arracheront
+son or, s'il fait mine de le refuser à des exigences révoltantes
+d'arbitraire et d'injustice; le porcher Gurth, serf de Cédric; son
+compagnon d'esclavage, le pauvre fou Wamba, tous deux portant le collier
+de servitude, tous deux dévoués à leurs maîtres jusqu'à affronter
+simplement la mort pour eux. A côté et comme en marge de la société
+régulière, Robin Hood et ses joyeux _outlaws_, vivant de leur chasse et
+des voyageurs qu'ils détroussent; respectueux observateurs de la
+discipline et du code particulier qui les gouverne, braves et fidèles, de
+vrais chevaliers qui seraient des bandits...
+
+Mais quelque différence qui distingue ces personnages, ils se ressemblent
+par un point particulier: ils ont tous, et singulièrement vivante et
+expressive, la physionomie de la catégorie ou de la classe qu'ils
+représentent, et leurs sentiments, leurs passions ou leurs intérêts sont
+les intérêts, les passions et les sentiments de cette catégorie ou de
+cette classe. Toute une société ressuscite ainsi sous nos yeux avec ses
+groupes particuliers et leurs nuances distinctes. _Ivanhoe_ n'est que de
+l'histoire en tableaux.
+
+Ainsi s'explique l'importance soudaine que prennent désormais dans le
+roman ceux qu'il avait dédaignés jusque-là, les petits et les humbles et,
+pour tout dire d'un mot, le peuple. C'est de tout côté, pour ainsi dire,
+qu'il fait irruption. Le rôle du porcher Gurth est presque aussi
+considérable que celui de son maître Cédric; le bouffon Wamba est aussi
+souvent en scène que le templier, et Richard Coeur-de-Lion lui-même est
+loin d'éclipser Robin Hood-Locksley et son digne compagnon d'armes, le
+joyeux ermite de Copmanhurst. Puisqu'il s'agit de donner d'une société ou
+d'une époque l'image la plus ressemblante et la plus complète possible, le
+peintre devra nécessairement en évoquer tous les groupes et toutes les
+classes, n'en laisser aucun dans l'ombre, mais les amener tous à la
+lumière, et de préférence ceux où les passions et les mouvements
+politiques ont des répercussions d'autant plus exactes et plus profondes
+que rien ne vient altérer leur justesse ou entamer leur intégrité.
+
+Dans le roman historique ainsi constitué, on voit la place que doit
+nécessairement occuper la couleur locale. Elle est tout, à la lettre,
+puisque par définition elle constitue le roman lui-même. Nous venons de le
+montrer pour les personnages. Il faut le faire voir maintenant pour le
+milieu. La chose est facile, Walter Scott ayant apporté aux décors de ses
+récits une attention particulière. Ce sont peut-être ses meilleures pages.
+
+Que de tableaux caractéristiques! que de scènes expressives! Pour ne pas
+parler de ses peintures de l'Écosse, dont l'exactitude s'explique par
+d'autres raisons, que de netteté et de relief, par exemple, dans la
+description de cette brillante cour d'Elisabeth, monde bariolé, spirituel,
+avide de plaisir, tout occupé de poésie et de fêtes dramatiques, encore
+plus passionné pour l'intrigue, toujours affairé et joyeux! Et le terrible
+contraste entre la cour de France et la cour de Bourgogne! Ici,
+prodigalités, folies éblouissantes; là économie et épargne sordide; d'un
+côté générosité, témérité, insouciance; de l'autre égoïsme, prudence,
+calculs; chez le vassal, orgie et fêtes perpétuelles; chez le suzerain,
+tristesse morne de prison et de sépulcre. Ainsi le milieu explique
+toujours d'avance les personnages, et il les explique admirablement.
+
+Mais le plus beau témoignage qu'on en puisse apporter, c'est encore à ce
+magnifique _Ivanhoe_ qu'il faut le demander. Tout le monde connaît la
+forêt du premier chapitre.
+
+ Le soleil se couchait sur une riche et gazonneuse clairière
+ de cette forêt...; des centaines de chênes aux larges têtes,
+ aux troncs ramassés, aux branches étendues, qui avaient peut-être
+ été témoins de la marche triomphale des soldats romains,
+ jetaient leurs rameaux robustes sur un épais tapis de la
+ plus délicieuse verdure. Dans quelques endroits, ils étaient
+ entremêlés de hêtres, de houx et de taillis de diverses essences,
+ si étroitement serrés, qu'ils interceptaient les rayons du soleil
+ couchant; sur d'autres points, ils s'isolaient, formant ces longues
+ avenues dans l'entrelacement desquelles le regard aime à s'égarer,
+ tandis que l'imagination les considère comme des sentiers menant
+ à des aspects d'une solitude plus sauvage encore. Ici, les rouges
+ rayons du soleil lançaient une lumière éparse et décolorée, qui
+ ruisselait sur les branches brisées et les troncs moussus
+ des arbres; là, ils illuminaient en brillantes fractions les
+ portions de terre jusqu'auxquelles ils se frayaient un chemin.
+ Un vaste espace ouvert, au milieu de cette clairière, paraissait
+ avoir été autrefois voué aux rites de la superstition des druides;
+ car, sur le sommet d'une éminence assez régulière pour paraître
+ élevée par la main des hommes, il existait encore une partie d'un
+ cercle de pierres rudes et frustes de colossales proportions[8].
+
+[Note 8: Traduction A. Dumas.]
+
+N'est-ce pas l'évocation d'une splendide forêt féodale? S'il y a des
+hommes, ils ne ressembleront sans doute pas à nos contemporains.
+
+Voici en effet le porcher Gurth, avec sa veste faite «de la peau tannée de
+quelque animal, sur laquelle les poils avaient tout d'abord subsisté, mais
+avaient été depuis usés en tant d'endroits qu'il eût été difficile de dire,
+par les échantillons qui en restaient, à quel animal cette fourrure avait
+appartenu»; ses sandales «assurées par des courroies de peau de sanglier»,
+son panier, sa corne de bélier, son couteau «à deux tranchants et à manche
+de corne de daim», son épaisse chevelure aux touffes emmêlées «couleur de
+rouille», et surtout son collier de cuivre soudé à son cou, avec
+l'inscription: GURTH, FILS DE BEOWULPH, SERF-NÉ DE CÉDRIC DE ROTHERWOOD.
+
+L'accoutrement de son compagnon d'esclavage, le bouffon Wamba, n'est pas
+moins caractéristique. Il a une veste qui fut jadis teinte en pourpre vif
+et où l'on avait dessiné des ornements grotesques de diverses couleurs, un
+manteau de drap cramoisi doublé de jaune vif, des bracelets en argent, et
+un bonnet tout garni de sonnettes. De tels détails suffisent pour préciser
+une époque.
+
+Voyez maintenant, en contraste et s'avançant dans la même clairière,
+l'opulent cortège du prieur Aymer, la suite terrible du templier Brian de
+Bois-Guilbert; entrez avec eux dans la vaste salle de Rotherwood, avec son
+immense table de chêne formée de planches à peine dégrossies, son énorme
+cheminée qui fume, son «parquet» fait «de terre mêlée de chaux, endurcie
+par le tassement, comme on le voit souvent dans les aires de nos granges
+modernes»: ne recevez-vous pas, et très nette, l'impression que ni les
+hommes, ni les choses ne sont de notre temps, et n'est-ce point une scène
+du moyen âge qui se lève devant votre imagination?
+
+Le roman historique est donc bien l'oeuvre de Scott. Il lui appartient au
+même degré et au même titre que la tragédie à Corneille, la comédie à
+Molière, la fable à La Fontaine. Genre incertain avant lui, indéterminé,
+hybride, n'ayant qu'une existence précaire, s'il est vrai qu'il ait même
+jamais existé, il vit désormais, il existe, et si bien, qu'il va croître
+et pulluler extraordinairement. Sans doute, dans cette floraison subite et
+magnifique, il faut faire la part des circonstances; ce rapide et plein
+épanouissement s'explique, nous le verrons, par des causes plus générales
+et plus profondes que le simple attrait de la nouveauté, si puissant qu'on
+le suppose. Le succès n'en devait que mieux venir: il fut éclatant.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LE ROMAN HISTORIQUE DE WALTER SCOTT ET LE ROMANTISME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Historique du succès de Walter Scott en France.
+
+
+Ce fut plus qu'un succès: ce fut un engouement. Une génération tout
+entière en demeura éblouie et séduite. «Modistes et duchesses», depuis le
+simple peuple jusqu'à l'élite intellectuelle et artistique de la nation,
+tout subit la fascination et le prestige. Jamais étranger n'avait été
+populaire à ce point parmi nous; et même, de 1820 à 1830, aucun nom
+français ne fut en France plus connu et glorieux.
+
+Ce n'est pas que le succès se soit imposé tout d'abord, et avec une
+foudroyante rapidité. Les premiers articles qu'on lui consacre
+(_Conservateur littéraire, Diable boiteux, Annales politiques,
+morales et littéraires_) manquent d'enthousiasme. Assez rapidement
+cependant, les éloges se font moins discrets. Vers 1817 le succès se
+dessine; la popularité même commence; elle est complète dès 1820, et à
+pleines voiles Walter Scott cingle vers la gloire.
+
+Ce ne sont plus désormais que comptes rendus dithyrambiques, ou peu s'en
+faut: Walter Scott était un confrère, mais c'était un étranger. Le jeune
+Victor Hugo donne l'exemple; il met délibérément l'Écossais au-dessus de
+Lesage, déclare que tout ou presque tout est à admirer dans les «Waverley
+Novels», et la plupart des journaux font comme le _Conservateur
+littéraire_.
+
+Chaque nouveau roman est attendu avec une impatience fébrile, et on se
+l'arrache dès son apparition.
+
+ Du Walter Scott! du Walter Scott! Hâtez-vous, Messieurs,
+ et vous surtout, Mesdames; c'est du merveilleux, c'est du nouveau;
+ hâtez-vous! La première édition est épuisée, la seconde est retenue
+ d'avance, la troisième disparaîtra, à peine sortie de la presse.
+ Accourez, achetez; mauvais ou bon, qu'importe! sir Walter Scott
+ y a mis son nom, cela suffit... et vivent l'Angleterre et les
+ Anglais[9]!
+
+[Note 9: _L'Abeille_ (ancienne _Minerve littéraire_), III, 1821, p. 76.]
+
+C'est le moment où, dans la presse française, on ne parle vraiment plus
+que du grand Écossais.
+
+Et comme de juste, le public est avide de détails sur son écrivain favori.
+Amédée Pichot lui consacre une _Notice_,--d'ailleurs pleine
+d'inexactitudes, et qu'il corrigera fort heureusement plus tard. On fait
+le voyage d'Écosse pour voir le «grand Inconnu»[10]; Édimbourg devient un
+pèlerinage littéraire, et si on a eu le bon-heur de rencontrer l'illustre
+écrivain, on s'en retourne content, comme cet Espagnol qui n'était venu à
+Rome que pour Tite-Live.
+
+[Note 10: Adolphe Blanqui, _Voyage d'un jeune Français en Angleterre et en
+Écosse pendant l'automne de 1823_.]
+
+Rien de caractéristique à cet égard comme le _Voyage historique et
+littéraire en Angleterre et en Écosse_, d'Amédée Pichot (1825); et c'est
+bien le document le plus significatif de la réputation dont jouissait
+alors chez nous le grand étranger. Le «voyageur» est intarissable de
+détails sur son compte. Portrait physique, portrait moral, habitudes et
+manies, rien n'est oublié de ce qui peut satisfaire une curiosité que l'on
+devine insatiable.
+
+Mais tout le monde ne peut pas aller à Édimbourg, et il n'a été donné qu'à
+quelques rares privilégiés de contempler une physionomie si vénérée: on
+fera donc venir le buste du romancier à la mode. C'est le _Globe_ du 2
+décembre 1824 qui annonce l'heureuse nouvelle: «Le libraire Ch.
+Gosselin... a fait venir de Londres le buste de sir Walter Scott... Ce
+chef-d'oeuvre de statuaire méritait d'être copié en France, et M. Gosselin
+vient d'ouvrir une souscription pour trente modèles en plâtre,
+parfaitement conformes à l'original. Les dix premiers numéros sont
+retenus...» Quand «l'original» se décidera à venir à Paris, ce sera un
+événement public; sa maison ne désemplira pas de visiteurs; on se le
+montrera du doigt dans la rue, et par instants l'admiration débordante
+sera une espèce de délire.
+
+Les poètes accordent à ce propos leur lyre en son honneur. Un certain
+Vander-Burch lui adresse une longue «Epître» où, à défaut de talent, il y
+a de l'enthousiasme: _Si natura negat, facit_ admiratio _versum;_ et en
+attendant d'imiter l'illustre Écossais à son tour, Cordellier-Delanoue le
+célèbre en vers épileptiques:
+
+ Salut, _Ivanhoé_! débris de la Croisade!
+ Honneur à toi! Salut, épopée! Iliade!
+
+Ce qui vaut mieux encore, dans ce concert universel d'éloges de graves et
+scrupuleux savants font entendre leur voix. Raynouard vante ses mérites
+d'exactitude; et sous la signature T.J. (Théodore Jouffroy), le _Globe_
+publie (1826-1827) des articles qui sont bien l'étude la plus fine et la
+plus pénétrante qu'on ait faite, à cette époque, du talent du grand
+romancier.
+
+Ce ne sont pas d'ailleurs et seulement les écrivains qui imitent le
+glorieux étranger. De ses oeuvres, les musiciens tirent des sujets
+d'opéras, et les peintres des sujets de tableaux[11]. Tout est «à la Walter
+Scott», ameublements et costumes[12].
+
+[Note 11: _Guy Mannering_ inspire la _Sorcière_ de Ducange; en 1827, les
+Nouveautés jouent un _Caleb_; Soulié pense à mettre au théâtre les
+_Puritains_ et _Kenilworth_; Ducange tire un drame de la _Fiancée de
+Lammermoor_; Ancelot pille Scott pour son _Olga_; et des _Chroniques de la
+Canongate_ Goubaux extrait la _Vie d'un joueur_.--Cf. _Revue d'Histoire
+littéraire de la France_, 15 janvier 1898. p. 81, un article de M. Clouard
+mentionnant une oeuvre inédite d'A. de Musset, «la Quittance du Diable»,
+imitée du _Redgauntlet_ de Walter Scott.--Quant à Delavigne et à Dumas, il
+serait trop long de dire ce qu'ils doivent à W. Scott.]
+
+[Note 12: Les _Moeurs et Coutumes_ (Bibliothèque nationale, département
+des estampes) montreront des spécimens de cravates, de toques à la Walter
+Scott; La Mésangère, III et IV, indiquera des détails de mobiliers
+écossais; La Bédollière, _Histoire de la mode en France_, 1858, nous
+apprendra que de 1822 à 1830 on n'a vu que carreaux écossais «à la Dame
+blanche». Et on sait que la duchesse de Berry donna plusieurs bals masqués
+avec costumes empruntés aux «Waverley Novels». Cf. notre étude _le
+Romantisme et la mode_.]
+
+ On ne peut se faire une idée de cette vogue dont l'année
+ 1827 marqua l'apogée. Elle se retrouvait dans les costumes,
+ dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes de
+ magasins et sur les affiches des théâtres... Un même soir,
+ le Théâtre-Français jouait _Louis XI à Péronne_, de Mély-Janin,
+ extrait de _Quentin Durward_; l'Odéon, le _Labyrinthe
+ de Woodstock_; l'Opéra-Comique, _Leicester_, de Scribe et
+ Auber, pris au _Château de Kenilworth_, et le lendemain, la
+ _Dame Blanche_ inspirée tout à la fois par _le Monastère_ et
+ _Guy Mannering_.
+ (Pontmartin, _Mémoires_, II, p. 3.)
+
+Les esprits les plus fins, les plus distingués et les plus difficiles se
+font un charme de cette lecture: voyez les _Lettres_ de Doudan; et nous ne
+parlons pas des témoignages d'admiration que lui ont adressés ses
+principaux imitateurs et surtout Balzac, dans sa préface de la _Comédie
+humaine_.
+
+C'est à peine si de loin en loin s'élèvent quelques protestations contre
+cette gloire toujours croissante. Mme de Genlis réclame contre cet
+étranger par trop envahissant: elle était vraiment bien qualifiée pour
+prendre la défense du roman historique! Un autre, dans une interminable
+préface de 64 pages, en tête d'un roman de _Cécile ou les Passions_ (en
+cinq volumes), Jouy, se répand en plaintes amères contre un romancier
+moins historien que «le moindre compilateur d'anecdotes». Mme de Genlis et
+Jouy en furent pour leurs protestations par trop intéressées; et malgré
+les faiblesses et les défaillances des dernières oeuvres, la gloire de
+Walter Scott brilla d'un éclat toujours plus vif jusqu'à la fin, bien loin
+de subir d'éclipse.
+
+Sa mort fut un événement, on pourrait presque dire un deuil public.
+Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un
+bulletin de sa santé, et toute l'Europe eut quelque temps les yeux tournés
+vers le coin d'Écosse où «l'enchanteur» achevait de mourir, usé par des
+fatigues excessives qui n'avaient presque rien entamé de son énergique
+volonté. Tous les articles que cette mort inspira à la presse sont pleins
+d'une émotion sincère, souvent même profonde.
+
+Sainte-Beuve, écrit le 27 septembre 1832: «Ce n'est pas seulement un deuil
+pour l'Angleterre, c'en doit être un pour la France et pour le monde
+civilisé, dont Walter Scott, plus qu'aucun autre des écrivains du temps, a
+été comme l'enchanteur prodigue et l'aimable bienfaiteur... Il est mort
+plein d'oeuvres et il avait rassasié le monde... La postérité retranchera
+sans doute quelque chose à notre admiration de ses oeuvres, mais il lui en
+restera toujours assez pour demeurer un grand créateur, un homme immense,
+un peintre immortel de l'homme.»
+
+«Walter Scott n'a survécu que peu de mois à son génie, dit le
+_Constitutionnel_ du 30 septembre de la même année; il a enfin achevé de
+mourir. Sa vie est remplie, sa gloire est complète... Un génie aussi vaste,
+aussi varié, aussi attachant, est un bienfait pour le siècle auquel il
+échoit comme un don providentiel.»
+
+Mais c'est le directeur de la _Revue de Paris_ qui trouve, pour déplorer
+cette grande perte, les accents les plus émus et les plus touchants[13]:
+
+ La mort nous enlève Walter Scott lorsque sa carrière est parcourue
+ et au delà; lorsqu'il n'avait plus rien à faire pour sa gloire...
+ Il meurt immortel par son nom et pur dans sa vie... On éprouve
+ cependant, à la nouvelle de cet événement prévu depuis plusieurs
+ mois, cette tristesse si poétiquement définie par lui, quand il
+ comparait l'effet de la mort de lord Byron à celui que produirait
+ l'extinction subite d'un des astres qui éclairent et réjouissent
+ la terre. Sir Walter Scott avait raison; le monde entier doit
+ porter le deuil de ces hommes dont le génie... a étendu sur le
+ monde entier son influence et conquis de nouveaux mondes à la pensée
+ humaine.
+
+ Ce que les Anglais disent de notre Molière, qu'il n'appartient pas
+ à la France, mais à toutes les nations civilisées, nous aimons à
+ le dire de leur Walter Scott. Mais ce que nous devons constater
+ surtout, c'est que, de tous les auteurs étrangers, Walter Scott est,
+ certes, celui qui s'est le plus facilement naturalisé parmi nous,
+ qui a le plus facilement triomphé de toutes les préventions
+ nationales, en même temps que de la transmutation périlleuse des
+ traductions. (T. 42-43, sept. 1832.)
+
+[Note 13: La _Revue_ ne se contenta pas d'une douleur stérile: elle eut la
+pitié agissante. Un mois après l'article de son directeur, elle apprend
+que les créanciers de Scott auraient des droits sur le mince héritage
+qu'il laisse, et elle écrit: «Espérons qu'une souscription nationale, qui
+deviendra bientôt européenne, viendra au secours des héritiers d'un si
+beau nom. La _Revue de Paris_ ne sera pas la dernière à souscrire.»
+(Oct. 1832, p. 69.)]
+
+Et chez la plupart de ceux dont il avait enchanté la jeunesse, son
+souvenir ne s'éteignit jamais. Ils en parlent presque tous comme d'une
+source d'émotions unique, d'un objet particulier de prédilection. Ils le
+rappellent à tout propos, le citent, lui font des emprunts. Il est resté
+pour eux l'ami de la première heure, celui qu'on relit toujours et qu'on
+ne se lasse jamais de relire. Des écrivains étrangers que la France
+recueillit alors et qu'elle aima, ce fut Walter Scott, et de beaucoup, le
+plus populaire et le plus français.
+
+Et il le fut en dépit de ses traducteurs, comme disait le directeur de la
+_Revue de Paris_. C'est une justice à leur rendre à presque tous, qu'ils
+ont tout fait pour l'affaiblir et le dénaturer, quand ce n'a pas été pour
+le rendre ridicule. Sans doute Walter Scott n'a jamais été ce qu'on
+appelle un styliste; sa facilité d'écriture était merveilleuse, comme on
+sait, et, s'il a les qualités de l'improvisation, il en a aussi les
+inévitables défauts. Pour un romancier, d'ailleurs, les trahisons des
+traductions ont moins d'inconvénients que pour un poète: quelques détails
+manqués ne changeront rien à l'effet d'une scène, pas plus que la légère
+altération de quelques lignes ne saurait complètement détruire l'harmonie
+d'un tableau. Il n'en est pas moins certain que les traducteurs ont laissé
+dans le texte original le meilleur de sa fantaisie ou de son charme, et
+que c'est un Walter Scott singulièrement décoloré et fade qu'ils servent à
+l'avidité de leurs lecteurs ou aux exigences plus pressantes encore des
+libraires. Les critiques se plaignent, gémissent, se désolent ou
+s'indignent, et finissent par se résigner, comme à un mal nécessaire. Sa
+grâce est la plus forte, et, pour parler comme Stendhal, «la nation
+française est folle de Walter Scott».
+
+Il fallait en effet que le charme fût bien puissant. On ne saurait
+imaginer traduction plus molle, plus lâche, surtout plus capricieuse et
+plus négligée, que celle des premiers traducteurs. Au moins Shakespeare
+a-t-il eu l'avantage d'une toilette classique et d'une toilette
+romantique: c'est une consolation qui fut refusée à Walter Scott. On n'a
+songé ni à l'embellir, ni à le rendre «hirsute et chargé de couleurs
+criantes»: invariablement, on l'a rendu plat--et assez souvent ridicule.
+Vivacité, esprit, fraîcheur, grâce, pittoresque et poésie disparaissent
+trop souvent ou s'évaporent. Et pour ce beau résultat, tout a été mis en
+oeuvre, additions, corrections, suppressions[14]. Le pauvre écrivain est là
+comme sur un lit de Procuste, et la niaiserie des traducteurs l'étire ou
+le mutile pour l'y ajuster. On va même jusqu'à le gratifier d'inepties
+réjouissantes. L'un, un chimiste sans doute, change l'étoile Cynosure en
+_cyanosure_; et un autre, du _Conte d'hiver_ de Shakespeare, _Winter's
+Tale_, fait le _Conte de M. Winter!_
+
+[Note 14: On en trouvera d'abondants exemples dans notre première édition.
+On y verra notamment comment Victor Hugo lui-même traduisait alors Walter
+Scott.]
+
+Il n'a vraiment pas tenu à ses pilotes que dès sa première traversée,
+l'Écossais n'ait commencé par faire naufrage; et s'il a abordé en France,
+c'est bien, comme on dit, contre vent et marée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Walter Scott et le romantisme.
+
+
+Un succès aussi considérable doit avoir des causes profondes. Le simple
+attrait de la nouveauté ne saurait l'expliquer; quand d'autres mérites ne
+vont pas avec elle, la nouveauté, pour séduisante qu'elle soit, lasse
+d'autant plus vite qu'elle a plus ardemment passionné tout d'abord.
+Alléguer encore l'intérêt captivant des «Waverley Novels» peut faire
+comprendre ce que le succès en a toujours eu de franchement, de largement
+populaire, sans rendre compte de l'admiration et de l'enthousiasme des
+grands écrivains mêmes de l'époque romantique. On pourrait dire enfin que
+leur charme d'exotisme n'a pas peu contribué à leur vogue prodigieuse:
+avec l'apparence d'être plus exacte, l'explication resterait tout aussi
+superficielle. S'ils n'avaient eu que ces qualités, encore qu'il ne soit
+pas donné au premier venu de les réunir, leur auteur n'aurait laissé dans
+la littérature qu'un souvenir brillant, comme Alexandre Dumas, son émule
+français. Or, il reste de Walter Scott plus qu'un souvenir, il reste une
+influence. Sa place est marquée dans l'histoire de la littérature
+française aussi nettement que dans celle de son propre pays. Il ne s'est
+pas contenté d'écrire des oeuvres qui ne sont plus guère lues aujourd'hui
+que des enfants et des jeunes filles: par le plus heureux concours de
+circonstances, ces oeuvres venaient donner pleine et entière satisfaction
+aux besoins les plus impérieux, les plus intimes, de la génération
+d'alors. Elles ont amusé, séduit, passionné, sans doute; mais surtout
+elles servaient une cause, étaient un argument en faveur d'une école
+naissante, préparaient le triomphe d'une nouvelle doctrine. De tous les
+éléments qui pouvaient le plus efficacement favoriser le développement du
+romantisme, aucun n'avait peut-être l'importance du roman historique, et
+les chefs-d'oeuvre de Walter Scott venaient en offrir des modèles. On
+comprend que tout de suite les disciples de l'Écossais aient été légion.
+
+Il est sans exemple qu'un esprit original n'ait pas toujours traîné à sa
+suite une foule d'imitateurs. On imita donc Walter Scott, et avec fureur.
+De 1820 à 1830, et même au delà, le roman historique prit en France un
+développement prodigieux, inouï. On compterait par centaines les grimauds
+de lettres qui s'élancent soudain dans la voie nouvellement ouverte, sans
+autre vocation que le désir de profiter de la vogue du genre ou de battre
+monnaie avec le goût du jour.
+
+«L'exemple contagieux de Walter Scott, dit le _Globe_, du 19 septembre
+1824, fait rêver à plus d'une jeune imagination des milliers de guinées et
+une gloire européenne.» Et, le 23 juillet 1825: «On n'écrit plus
+maintenant que des romans historiques.» C'est une espèce de folie. Les
+libraires qui, comme Pigoreau, se sont donné la tâche de tenir le public
+au courant des nouvelles productions littéraires, avouent en gémissant que
+la tâche est trop lourde pour leurs faibles épaules. «Je voudrais
+reprendre mon travail où je l'ai quitté. Quelle tâche! Cent cinquante
+volumes de romans ont paru depuis mon dernier supplément.»
+
+Cent cinquante volumes d'avril à août 1822: Pigoreau n'a pas tout à fait
+tort d'être épouvanté. Bien entendu, les romans historiques forment une
+part considérable de ce total. Cependant le mal ne fait que s'accroître,
+et le flot monte obstinément, menaçant de tout submerger bientôt. Devant
+cette effroyable fécondité, quelques cabinets de lecture s'émeuvent, et
+prennent la résolution de fermer leurs portes au genre par trop
+encombrant. C'est Pigoreau lui-même qui nous en informe, le 30 août 1825,
+dans son _Second appendice_ à son _Dixième supplément_. «Mais, ajoute-t-il,
+s'ils ressemblaient tous à ceux de Walter Scott, on verrait bientôt ces
+libraires sortir de leur insouciance et de leur inertie; nous en jugeons
+par la rapidité avec laquelle s'enlève cette nouvelle production.» Car le
+roman historique est bien décidément le genre à la mode.
+
+ «Les romanciers ne se bornent point à nous donner les
+ produits de leur imagination. Bientôt nous verrons toute
+ _l'Histoire en romans_. Sans parler du _Dunois_, du _Camisard_,
+ du _Ligueur_, du _duc de Christian_, du _Vaudois à la cour de
+ François Ier_, qui doit bientôt paraître, j'ai sous les yeux un
+ prospectus qui nous annonce la _France romantique_, c'est-à-dire
+ une collection de romans historiques, composée d'autant
+ de volumes qu'il y a eu de têtes couronnées en France. Ainsi,
+ chacun arrangera l'Histoire à sa manière, et suivant la tolérance
+ ou la sévérité de ses principes.»
+ (Pigoreau, _7e supplément_, 20 juillet 1824.)
+
+Il serait d'ailleurs facile et fastidieux d'entasser ici les témoignages
+qui prouveraient la vogue sans précédent du genre nouveau: ils sont aussi
+abondants que ces romans historiques mêmes que chaque jour voit alors
+éclore. Nous n'en citerons plus qu'un: il est vrai qu'il est capital.
+
+Personne n'avait qualité comme Balzac pour parler du grand romancier qu'il
+a toujours tant admiré et pour mesurer la portée et le degré d'une
+influence que lui-même, nous le verrons, a subie profondément. A cet égard,
+le roman d'_Illusions perdues_ a une signification d'un prix singulier.
+C'est la description, et une des plus exactes et des plus frappantes
+qu'ait faites Balzac, des moeurs de la jeunesse littéraire française aux
+environs de 1822. On va voir l'importance qu'y tiennent Walter Scott et
+l'influence et l'imitation de Walter Scott.
+
+Dévoré dès sa première jeunesse du désir furieux de se faire un nom dans
+la littérature, Lucien Chardon, arrivé enfin d'Angoulême à Paris et devenu
+Lucien de Rubempré, ne songe qu'à réaliser ses beaux rêves de gloire; et
+le plus sûr moyen, en même temps que le plus rapide, lui paraît le roman
+historique. Il commence donc son _Archer de Charles IX_. «Il passait ses
+matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Les
+premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs
+dans son roman.» Le détail est caractéristique; mais tous les romanciers
+n'éprouvaient pas les scrupules de Lucien. «La bibliothèque fermée, il
+venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre,
+y supprimer des chapitres entiers.» L'oeuvre terminée, il va proposer à un
+libraire d'en faire l'acquisition. Repoussé de chez Vidal, il est assez
+bien accueilli par Doguereau. «Ah diantre! _l'Archer de Charles IX_,
+un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux
+mots.--Monsieur, c'est une oeuvre historique dans le genre de Walter
+Scott.»
+
+Cependant, «par de savantes insinuations», Lousteau a préparé la vente de
+_l'Archer de Charles IX_. «Nous t'avons fait deux fois plus grand que
+Walter Scott, dit-il à Lucien. Oh! tu as dans le ventre des romans
+incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas
+l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce
+mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en
+portefeuille _la Grande Mademoiselle ou la France sous Louis XIV_;
+--_Cotillon Ier ou les Premiers Jours de Louis XV_;--_la Reine et le
+Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde_;--_le Fils de Concini ou une
+Intrigue de Richelieu!..._ Ces romans seront annoncés sur la couverture.
+Nous appelons cette manoeuvre: berner le succès.» Faites la part de la
+verve endiablée du journaliste contre les libraires exploiteurs, il reste
+toujours le plus vif témoignage de l'immense succès qu'obtenait alors le
+roman historique. La preuve en est que Lousteau reçoit «au préjudice de
+Lucien une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier,
+sous le nom de commission, pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux
+deux librairies en quête d'un Scott français.»
+
+Et en effet rien ne montre l'influence du grand Écossais comme l'avidité
+des deux commerçants, leur empressement fiévreux à mettre la main sur un
+auteur qui puisse contenter les nouvelles exigences de la clientèle.
+«Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur
+les produits de l'Angleterre que les libraires étaient tous préoccupés,
+en vrais Normands, de la conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du
+Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les
+terrains caillouteux, du bitume dans les marais et réaliser des bénéfices
+sur les chemins de fer en projet.» Sur quoi Balzac observe fort
+judicieusement: «Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est
+de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les
+contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès.» Mais nos deux
+libraires n'étaient pas capables de faire l'observation profonde du
+romancier. «Aussi, sous le titre de _les Strelitz ou la Russie il y a cent
+ans_, Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement, en grosses lettres,
+_dans le genre de Walter Scott_. Fendant et Cavalier, avaient soif d'un
+succès...» Ils le demandaient à l'auteur à la mode, rien de plus naturel.
+
+Et quelles habiletés dans la préparation de ce succès! quelles précautions
+et quels scrupules! Ce qui veut dire: quels soins de rappeler par tous les
+moyens possibles que l'oeuvre est en effet «dans le genre de Walter Scott!»
+
+«Nous nous sommes réservé le droit, disent les deux libraires à Lucien et
+à Lousteau, de donner un autre titre à l'ouvrage; nous n'aimons pas
+_l'Archer de Charles IX_, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs,
+il y a plusieurs rois du nom de Charles et dans le moyen âge il se
+trouvait tant d'archers! Ah! si vous disiez _le Soldat de Napoléon!_ mais
+_l'Archer de Charles IX!..._ Cavalier serait obligé de faire un cours
+d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.
+
+«--_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant.
+
+«--_Catherine de Médicis ou la France sous Charles IX_, dit Cavalier,
+_ressemblerait plus à un titre de Walter Scott_.» Voilà la raison
+décisive: elle est bien significative. Et il est bien vrai aussi que les
+développements les plus abondants et les mieux documentés laisseraient du
+prestige de Walter Scott en France, à une période déterminée de notre
+histoire littéraire, une idée bien moins nette que ces deux ou trois
+citations de Balzac. Lucien de Rubempré n'est pas une création fantaisiste
+du romancier; il n'a pas seulement existé, il incarne en lui une foule
+d'individus qui lui ont ressemblé. C'est un type, comme Fendant et
+Cavalier; et on pourrait presque dire que la première raison d'être de
+tous les trois est Walter Scott.
+
+Cependant, et il est à peine nécessaire de le dire, nous n'aurions pas
+donné cette étendue à une démonstration qui ne se serait appliquée qu'aux
+flaireurs de vent, au _vulgum pecus_, aux moutons du pasteur d'Écosse:
+imitateurs maladroits ou stupides qui compromettent, à force de platitudes,
+les succès les plus solidement établis et dont les inintelligences ou les
+excès seraient capables de rendre insupportables ou odieux les plus
+parfaits modèles. Les esprits les plus distingués ont été ses disciples,
+et c'est du romantisme lui-même que l'oeuvre écossaise a facilité
+l'éclosion, aidé le développement. L'influence est assez sérieuse pour
+nous arrêter quelques instants[15].
+
+[Note 15: Nous demandons, en grâce, qu'on ne nous fasse pas dire que le
+roman historique à la Walter Scott a _fait_ le romantisme. A la lettre,
+Walter Scott a joué auprès des jeunes écrivains d'alors le rôle que
+Socrate jouait auprès de ses disciples, et c'est une espèce de
+«maïeutique» qu'il a pratiquée, lui aussi, et supérieurement.]
+
+Que les derniers partisans convaincus du classicisme n'aient jamais vu
+dans Walter Scott un allié et un défenseur de leurs principes, les raisons
+en sont assez apparentes. C'est d'abord un étranger, et, circonstance
+aggravante, un étranger d'outre-Manche, presque du même pays que
+Shakespeare, l'ennemi héréditaire. Il aime peut-être les anciens, et, à la
+vérité, quelquefois il les cite, mais à coup sûr il ne les imite pas, et
+ce n'est ni dans Aristote, ni dans l'_Epître aux Pisons_ que sont formulés
+les principes de sa rhétorique. Sa mythologie ne rappelle que de fort loin
+l'harmonieux Olympe, et son merveilleux n'est pas selon les règles. Mme
+de Genlis et Jouy n'aiment point Walter Scott; ils ne peuvent pas l'aimer,
+et pour cause. Les futurs romantiques, au contraire, n'éprouvent pour lui
+que passion et enthousiasme: l'Écossais est un de leurs plus puissants
+auxiliaires. C'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, le
+_Journal des Débats_ aussi bien que le _Globe_, Delécluze comme Stendhal,
+et Philarète Chasles autant que Jules Janin. D'où vient donc qu'on se soit
+si peu battu autour de son nom?
+
+Il y en a une première raison, bien simple: on n'a jamais pris Walter
+Scott au sérieux, et il ne pouvait venir à l'idée de personne que son
+succès ou même son influence pût jamais avoir des conséquences bien
+considérables. Allié des romantiques, c'était probable; leur auxiliaire au
+besoin, c'était possible; mais quel allié et quel auxiliaire! Un
+romancier! Il se peut que le roman soit un genre littéraire; à coup sûr,
+c'est un genre inférieur, excellent à divertir et à «faire passer une
+heure ou deux», mais qu'un esprit judicieux ne considérera jamais que
+comme un délassement. On se cache pour en lire. Le moyen seulement de
+regarder comme un adversaire le tenant qui se présente dans l'arène
+littéraire avec des romans pour toutes armes! On lui accordera tout au
+plus un sourire d'indulgente pitié, et personne n'ira user sa force ou
+perdre ses coups contre qui, loin d'être un ennemi, n'en a pas même
+l'apparence.
+
+Aussi bien, d'autres adversaires plus redoutables imposent aux classiques
+une défense rapide et énergique. C'est sous la bannière déployée des
+Shakespeare, des Goethe, des Schiller et des Byron que les téméraires et
+hardis réformateurs s'avancent au combat: c'est à Byron, à Schiller, à
+Goethe, à Shakespeare qu'il faut d'abord se prendre, et qu'on s'est pris
+en effet. On n'a pas le temps de s'occuper de Scott; on n'y songe même
+pas. D'ailleurs, à quoi bon s'en soucier? Dans la mêlée générale et par
+instants furieuse, son panache n'ondule pas, éclatant; il a même l'air de
+ne pas être présent sur le champ de bataille. Ce n'est pas un combattant,
+c'est à peine un héraut d'armes, à la voix harmonieuse et captivante, un
+autre Ossian, moins lointain et moins poétique, et dont la vogue passera
+aussi vite que celle du chantre de Fingal... La vérité est que la voix
+harmonieuse dirigeait l'attaque contre le classicisme aussi bien que les
+plus retentissants clairons, et entraînait à l'assaut les bataillons des
+révoltés avec d'autant plus de danger qu'elle semblait moins animée à la
+lutte et moins batailleuse.
+
+Pas une des nouveautés que désiraient alors les esprits, et d'une ardeur
+si passionnée, dont le roman historique «à la Walter Scott» n'offrît déjà
+le modèle. Prosateurs et poètes français allaient délaisser l'histoire
+ancienne pour ne s'inspirer plus que de l'histoire nationale: il en
+facilitait la connaissance et travaillait à la remettre en honneur. La
+jeune génération était avide de pittoresque et de couleur locale: il
+apportait l'un et l'autre avec profusion. Elle voulait partout des
+émotions vives et des sensations fortes: il prit plaisir à étaler devant
+elle les spectacles les plus poignants et les tragédies les plus
+douloureuses. Il n'est pas jusqu'à sa forme enfin qui ne fût un objet de
+séduction. Les intempérants novateurs étaient impatients de toute
+servitude: il n'avait pas eu d'Aristote ni de Boileau pour lui imposer des
+règles et fixer les lois immuables de sa poétique. Mais qui ne voit qu'en
+réalisant ainsi--et beaucoup plus facilement, beaucoup plus complètement
+que tout autre genre--les principes essentiels de la nouvelle école, le
+roman historique devenait l'instrument le plus sûr des futures conquêtes?
+qu'écrivains et public y ont fait leur apprentissage de toutes les grandes
+nouveautés qui devaient bientôt régner partout triomphantes? et que donc,
+et en un mot, rien ne pouvait mieux préparer l'avènement du Romantisme
+lui-même? Du premier jour et avec des transports d'enthousiasme, les
+futurs révoltés l'acclamèrent: ils ne pouvaient rêver pour leurs doctrines
+auxiliaire plus utile ni serviteur plus puissant.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Walter Scott et le pittoresque dans les personnages.
+
+
+On peut se risquer à dire que le principal défaut de la littérature sous
+la Restauration et l'Empire est d'être encore plus sèche que vide, et de
+manquer complètement d'imagination. Une des meilleures preuves en est
+qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer ces
+insignifiants écrivains les uns des autres. Rien ne ressemble à Luce de
+Lancival comme Denne-Baron ou Tardieu de Saint-Marcel, à moins que ce ne
+soit Delrieu ou M. de Murville. C'est l'égalité dans l'indécision et
+l'effacement. Ou plutôt, la même officine a fabriqué les mêmes produits.
+Des personnages, Marius, Agamemnon, Cincinnatus, Artaxerce, Bélisaire,
+Tippo-Saïb, et tous les premiers rôles de toutes ces lamentables
+tragédies! Non pas; mais plutôt d'insipides lieux communs et des tirades
+creuses; le même mannequin, toujours drapé,--et avec quel sens de l'à
+propos, quelle convenance parfaite!--de la tunique grecque, de la toge
+romaine ou de chatoyantes étoffes orientales. Le costume peut varier: le
+mannequin restera invariable. La nature et la vérité en souffriront
+peut-être; mais cet art s'est-il jamais soucié de nature et de vérité?
+
+«_Don Sanche_, nous dit Bignan, dans une notice placée en tête des
+_Oeuvres complètes_ de Brifaut, eut le privilège d'affronter la scène,
+mais après avoir été forcé, par la censure, de prendre le nom de _Ninus
+II_, de déserter la Castille pour l'Assyrie, et de troquer le manteau
+espagnol contre le costume asiatique[16].» Le croirait-on? «Tout dépaysé et
+travesti qu'il était, _Ninus II_, épaulé par Talma, conquit les suffrages
+du public.» Talma et le public se montrèrent en cette occurrence ce qu'ils
+étaient d'habitude: l'un, acteur de génie, l'autre, d'une endurance à
+toute épreuve. Mais quelle individualité pouvaient bien avoir des
+personnages qui se laissaient dépayser avec tant de complaisance et qui
+pouvaient, sans le plus léger inconvénient, «troquer le manteau espagnol
+contre le costume asiatique»?
+
+[Note 16: C'est ce que le pauvre écrivain nous apprend lui-même avec
+mélancolie dans l'_Avis préliminaire de Ninus II_ (_Oeuvres complètes_, IV,
+Ed. Rives et Bignan). «Le sujet de cette tragédie est tiré de l'histoire
+moderne. La scène se passait d'abord en Espagne, sous le règne de don
+Sanche, roi de Léon et de Castille. Les principaux événements ne sont
+point d'invention: l'auteur s'est contenté de les lier à une fable aussi
+intéressante qu'il avait pu l'imaginer. Bientôt nos troupes en armes
+franchirent les Pyrénées. La moitié de la pièce était faite: il fallut y
+renoncer; il fallut quitter un terrain devenu trop glissant et abandonner,
+en le quittant, tous les avantages que présentaient au sujet les moeurs
+nationales sur lesquelles il était en grande partie fondé. L'auteur se
+réfugia en Assyrie avec ses héros.» Ces époques reculées semblent être le
+patrimoine du poète tragique... «Il a sauvé ce qu'il a pu du sujet
+primitif.» Dans cet essai dramatique, on a prêté au tribunal des mages
+l'autorité suprême dont l'assemblée des Cortès fut toujours revêtue en
+Espagne, appuyée d'ailleurs sur le témoignage de Rollin, qui attribue
+cette autorité au conseil alors existant chez les Perses; et chacun sait
+que les Perses étaient régis par les mêmes lois et assujettis aux mêmes
+usages que les Assyriens.» Il a gardé de même à Ninus «ce sentiment de
+l'honneur, né de nos institutions chevaleresques et étranger dans
+l'antique Orient», par la bonne raison qu'il a pu exister, «surtout
+lorsque les anciens historiens se plaisent à nous représenter Cyrus avec
+les vertus des Bayard, des Gaston de Foix et des Duguesclin». Mais
+l'auteur n'est pas satisfait, et ses scrupules l'honorent: il regrette que
+«les circonstances politiques, en le forçant à changer la forme de son
+ouvrage, lui aient fait perdre des couleurs locales toujours précieuses».]
+
+Mêmes défauts, aggravés encore, si possible, dans le roman. Les héros
+tragiques se ressemblent: que dire alors des personnages romanesques, et
+qui discernera jamais Claire d'Albe de Malvina, Amélie Mansfeld
+d'Elisabeth, Mlle de Clermont de Jeanne de France, ou Adèle de Sénanges de
+Mathilde? Ils sont tous élégants, tous distingués, tous vertueux, tous
+chevaleresques. Les beaux sentiments, les sentiments délicats, les
+sentiments raffinés s'épanouissent dans leurs coeurs, comme les paroles
+fleuries sur leurs lèvres. Quand on est du monde, il faut en adopter les
+conventions, les habitudes et l'étiquette: ils sont du monde; ils en
+portent l'uniforme et ne le quittent jamais. Leurs passions sont tempérées
+et leurs gaîtés décentes; l'esprit de société a adouci les aspérités
+naturelles, arrondi les angles, contenu et discipliné l'humeur. Ils sont
+comme cet homme d'esprit dont parle quelque part Mme de Staël, qui, dans
+un bal, se trouve si parfaitement semblable aux autres que, pour s'en
+distinguer, il est obligé de se faire à lui-même des signes dans une
+glace. Par malheur, nos héros ont oublié de se faire des signes ou de nous
+en faire à nous-mêmes, et nous les confondons tous dans la même foule,
+élégante, mais encore plus indistincte.
+
+Or voici venir, au milieu de cette stérilité pseudo-classique, des
+créatures vivantes, des êtres de chair et de sang. Leurs physionomies sont
+précises et leurs traits individuels. Impossible de les confondre,--et de
+les oublier. Au moindre appel de la volonté, ils apparaîtront tels qu'on
+les a vus tout d'abord, avec leurs marques particulières, leurs grimaces
+ou leurs sourires, leurs tics ou leurs manies. Non qu'ils s'imposent et
+vous hantent avec l'obsession des personnages de Balzac; mais leur
+première qualité est bien de vivre. Et ils vivent, en effet, tous tant
+qu'ils sont, depuis les plus illustres jusqu'aux plus obscurs, rois et
+valets, duchesses et fermières, les esclaves aussi bien que les maîtres,
+Gurth et Wamba comme Cédric, Ivanhoe ou Richard, l'ignoble Tony Foster et
+l'insouciant et débraillé Michel Lambourne, tout autant que le séduisant
+Leicester ou sa «gracieuse souveraine» Élisabeth. Plus de fausses
+élégances ni de ridicules conventions; rien de ce qui supprime la
+personnalité et réduit l'homme à n'être plus qu'un rôle ou un mannequin;
+mais des individualités vigoureuses et fortes, savoureuses ou énergiques,
+tantôt tragiques et tantôt grotesques, suivant la situation et la
+condition, poussées en pleine nature et que la société a aussi peu
+déformées que possible, et toujours et invinciblement distinctes, sous le
+manteau royal comme sous le misérable accoutrement des serfs ou des
+outlaws.
+
+La délicieuse vision pour nos futurs romantiques, et comme on comprend
+leur émerveillement! Jamais galerie de portraits, non pas même chez
+Shakespeare, ne fut plus animée, plus variée, plus chatoyante. Il ne faut
+pas parler ici de profondeur. Au surplus, nos romantiques n'en ont que
+faire, et ce n'est pas la qualité qui, pour l'heure, doit le plus vivement
+les frapper. Racine est profond: ils n'ont jamais osé le nier, même dans
+leurs plus intempérants écarts de briseurs de vieilles idoles. Mais Racine
+est froid, mais ses personnages ne se départent jamais d'une certaine
+allure compassée et majestueuse, dont s'accommodent assez mal les goûts
+d'une nouvelle société qui tous les jours se «démocratise» davantage: on
+n'aimera pas Racine et on donnera une leçon à ses admirateurs attardés en
+refaisant _Andromaque_; «cur non?» Et en effet, _Charles VII chez ses
+grands vassaux_ n'est autre chose que l'_Andromaque_ des romantiques. Il
+n'y manque, à vrai dire, qu'Oreste et Andromaque, Pyrrhus et--qui le
+croirait?--Hermione elle-même! Mais il y a des casques d'acier, des cottes
+de maille, des burnous, des hennins et de longues robes traînantes de
+velours bleu; il y a du bariolage, de la fantaisie, de l'éclat, en un mot
+de l'imagination: il suffit, Dumas et ses amis et le public ne demandent
+pas autre chose.
+
+C'est cette imagination dans les personnages qui explique le prodigieux
+succès de Walter Scott et pourquoi Hugo, Dumas, Vigny, Balzac,
+Stendhal--malgré ses réserves--et tous, enfin, l'ont si passionnément aimé,
+si religieusement salué comme un modèle et comme un maître. Jusqu'à la
+fin ils lui ont su gré d'avoir donné de pareilles fêtes à leur imagination
+et à leurs yeux, rassasiés et dégoûtés des ternes et monotones grisailles
+des pseudo-classiques. C'était une nouveauté et un charme: on comprend que
+la nouveauté ait été si séduisante et que le charme ait opéré si
+profondément.
+
+Quelles figures choisir de préférence dans une galerie si abondante?
+Toutes vous appellent et vous retiennent par un trait charmant ou amusant
+de leur expressive physionomie. Voici la foule des personnages secondaires,
+de ceux que le peintre ne semble avoir effleurés de son pinceau qu'en
+passant et à la hâte; le coup de pinceau a été si net, le trait qu'il a
+tracé si décisif, qu'une physionomie paraît aussitôt, sourit ou grimace et
+s'anime. C'est le précepteur de Waverley, le respectable M. Pembroke, avec
+ses manuscrits destinés à «prémunir son cher élève contre des doctrines
+pernicieuses à l'Église et à l'État», et qu'il n'a d'ailleurs jamais pu
+faire accepter des éditeurs ignares et rétifs. C'est le bailly Mac Wheeble
+et la courbe que fait son épine dorsale lorsque son long propriétaire
+s'assied à table; Talbot et son aversion du mot _mac_; la tante Rachel et
+son ombrageuse pudeur qu'effarouche toujours le costume écossais; David
+Gellatley, le pauvre fou, avec ses citations de ballades comme réponses;
+le militaire-théologien Gilfillan, qui trouve Tobie et son chien païens et
+apocryphes; le même bailli Duncan Mac Wheeble, qui a la colique pour avoir
+fait passer tant d'argent d'Écosse en Angleterre pour le procès de son
+maître, le baron Bradwardine; le baron lui-même enfin avec sa douce manie
+de citations latines: «Je dis _epulae_ et non _prandium_, le dernier mot
+n'étant fait que pour le peuple; _epulae ad senatum, prandium vero ad
+populum attinet_, dit Suetone»; et sa joie de toujours parler de la charte
+par laquelle David Ier érigea Tully-Veolan en baronnie franche «_cum
+liberali potestate habendi curias et justitias, cum fossa et furca et saka
+et soka, et thol et theam et infangthief et outfangthief, sive hand habend,
+sive bah barand_»; et surtout sa jalousie de l'insigne privilège de tirer
+les bottes royales.
+
+Le jeune et fier Écossais qu'on nomme Quentin Durward n'a pas moins de
+saveur et de vivacité. Il chemine gaîment, avec l'insouciance de la
+vingtième année, «son élégante toque bleue, surmontée d'une branche de
+houx et d'une plume d'aigle», crânement posée sur l'oreille, hardi et la
+bouche fertile en propos de jeune homme.
+
+ «Si j'étais le roi de France,--dit-il précisément à l'ombrageux
+ souverain qu'il ne connaît pas encore,--je ne me donnerais pas
+ tant de peine pour placer autour de ma demeure des pièges et des
+ trappes. Au lieu de cela, je tâcherais de gouverner si bien, que
+ personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions; et
+ quant à ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et
+ d'affection, plus le nombre en serait grand, plus j'en serais
+ charmé.»
+
+ Le compagnon de l'Écossais regarda autour de lui d'un air alarmé,
+ et lui dit: «Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car
+ j'ai oublié de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des
+ oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce
+ qu'elles entendent.
+
+ «Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward.
+ J'ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez
+ hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis:
+ que Dieu le protège! Et quant aux oreilles dont vous parlez,
+ si je les voyais sur une tête humaine, je les abattrais avec
+ mon couteau de chasse[17].»
+
+[Note 17: Balfour de Burley, dans _les Puritains d'Écosse_, est une des
+figures les plus énergiques et les plus saisissantes de Walter Scott.
+Jamais le fanatisme n'avait été décrit avec cette netteté et cette
+vigueur.]
+
+La même imagination, mais plus gracieuse et plus fraîche, anime et fait
+sourire les portraits des jeunes femmes, surtout des jeunes filles,
+fragiles créatures qu'on dirait échappées de l'imagination shakespearienne,
+si charmantes dans leur physionomie indécise et voilée quelquefois, plus
+souvent encore si en relief et si nette. Pour quelques pastels aux teintes
+effacées et douces, que de belles toiles vibrantes de lumière! Si Rose
+Bradwardine est un peu languissante, la vigoureuse, l'énergique et
+hautaine figure que celle de Flora Mac-Ivor! et la scène ravissante,
+lorsque près d'une cascade, non loin des bruyères, au milieu du plus
+romantique décor, la harpe dans les mains et sa belle chevelure noire
+flottant au vent, elle chante son «loyalisme» et son regret de ne pouvoir
+donner son coeur à Waverley! Où trouver enfin, dans notre littérature
+d'avant le romantisme, coquetterie plus mutine, espièglerie plus coquette,
+que l'espièglerie et la coquetterie de Catherine Seyton dans sa première
+conversation avec Roland Graeme? et les scènes d'amour entre Amy Robsart
+et Leicester n'ont-elles pas la noblesse et la suavité d'un tableau du
+Corrège?
+
+Voilà, certes, bien des nouveautés, toutes fort importantes: Walter Scott
+en a cependant de plus importantes encore et de plus originales; et ce
+sont elles qui ont mis le comble à sa gloire et rendu son influence si
+décisive et si féconde. Nous voulons parler de ses personnages
+historiques. Le respect de l'histoire, le souci de la vérité générale,
+qu'après tout il n'a pas si mal observée, créaient autant de limites à
+cette fantaisie et à cette imagination qu'il laissait si agréablement se
+jouer dans la peinture des caractères qu'il inventait. Il est facile de
+montrer qu'en restant dans ces limites mêmes le grand peintre ne perdait
+rien de sa facilité et de son charme. Son Louis XI et sa Marie Stuart,
+--les seuls que nous examinerons, car il faut nous borner,--sont aussi
+vrais dans le roman que dans la plus exacte et la plus fidèle des
+histoires, et il est à peine besoin de dire qu'ils y sont singulièrement
+plus vivants.
+
+Voici d'abord le roi de France dans son traditionnel costume,--jamais
+Walter Scott ne manque de décrire l'extérieur de ses personnages, nous
+verrons plus tard pourquoi,--son «vieil habit de chasse d'un bleu foncé,
+un gros rosaire d'ébène qui lui avait été envoyé par le grand-seigneur
+lui-même, avec une attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite
+cophte du mont Liban, renommé par sa sainteté, le tour de son chapeau
+garni d'une douzaine au moins de petites images de saints en plomb». Il a
+le regard «perçant et majestueux», le front sillonné de rides et rien
+n'égale ses brusques éclats d'impatience et de colère. Dunois hésite à
+rapporter les paroles de l'ambassadeur de Bourgogne:
+
+«Pâques-Dieu! s'écria le roi; qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton gosier,
+Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure
+digestion.» Mais il se ravise aussitôt et malgré Dunois admet en sa
+présence l'insolent envoyé.
+
+Et quelle modération, quelle maîtrise de lui-même, quelle cauteleuse
+souplesse, dans la scène qui suit! Il faudrait la citer tout entière, avec
+sa fin si pleine de bonne humeur et d'insouciance apparente. Mieux vaut
+cependant en rappeler une autre à laquelle nous avons déjà fait allusion,
+plus familière encore et plus expressive. Il va recevoir à sa table le
+cardinal de La Balue et le comte de Crèvecoeur, et voici les instructions
+préalables qu'il donne à son fidèle archer:
+
+ «Peux-tu tenir encore une heure sans manger?
+
+ «Vingt-quatre, Sire, répondit Durward, ou je ne serais pas
+ un véritable Écossais.
+
+ «Je ne voudrais pas pour un autre royaume, répliqua le roi,
+ être le pâté que tu rencontrerais après un tel jeûne. Mais
+ il s'agit en ce moment, non de ton dîner, mais du mien.
+ J'admets à ma table aujourd'hui, et tout à fait en particulier,
+ le cardinal de La Balue et cet envoyé bourguignon, ce comte
+ de Crèvecoeur, et... il pourrait se faire que... Le diable a fort
+ à faire quand des ennemis se réunissent sur le pied de l'amitié.»
+
+ Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif.
+
+ Comme le roi ne semblait pas se disposer à reprendre la parole,
+ Quentin se hasarda enfin à lui demander quels devoirs il aurait
+ à remplir en cette circonstance.
+
+ «Rester en faction au buffet avec ton arquebuse chargée,
+ répondit le roi; et, s'il y a quelque trahison, faire feu
+ sur le traître.
+
+ «Quelque trahison, Sire! s'écria Durward, dans un château
+ si bien gardé!
+
+ «Tu la crois impossible, dit le roi, sans paraître offensé de
+ sa franchise; mais notre histoire a prouvé que la trahison
+ peut s'introduire par le trou que fait une vrille.--La trahison
+ prévenue par des gardes!--Jeune insensé! _Sed quis eus custodiat
+ ipsos custodes?..._» Et reprenant son air sombre, il se
+ promena dans l'appartement, d'un pas irrégulier, et ajouta:
+ «La trahison! Elle s'assied à nos banquets; elle brille dans
+ nos coupes, elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte
+ le sourire de nos courtisans et la gaieté maligne de nos bouffons:
+ par-dessus tout, elle se cache sous l'air amical d'un
+ ennemi réconcilié[18]. Louis d'Orléans se fia à Jean de Bourgogne;
+ il fut assassiné dans la rue Barbette. Jean de Bourgogne
+ se fia au parti d'Orléans; il fut assassiné sur le pont
+ de Montereau. Je ne me fierai à personne, à personne.--Ecoute-moi;
+ j'aurai l'oeil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce
+ cardinal, que je ne crois pas trop fidèle sujet.
+ Si je dis: _Écosse, en avant!_ fais feu sur Crèvecoeur, et qu'il
+ meure sur la place!
+
+ «C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de votre Majesté
+ se trouvant en danger.
+
+ «Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement.
+ Quel fruit retirerai-je de la mort d'un insolent soldat?
+ Si c'était le connétable de Saint-Pol...» Il fit une nouvelle
+ pause, comme s'il eût craint d'avoir dit un mot de trop, et
+ reprit ensuite la parole en souriant: «Notre beau-frère,
+ Jacques d'Écosse, Durward, votre roi Jacques poignarda Douglas,
+ pendant qu'il lui donnait l'hospitalité dans son château royal
+ de Skirling.
+
+ «De Stirling, s'il plaît à votre Majesté...
+
+ «Stirling soit; le nom n'y fait rien. Au surplus, je ne veux
+ aucun mal à ces gens-ci: _je n'y trouverais aucun avantage_.
+ Mais ils peuvent avoir à mon égard des projets moins innocents,
+ et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.»
+
+[Note 18: Cela rappelle le couplet célèbre sur la calomnie, du _Barbier de
+Séville_, et fait aussi admirablement comprendre les différences
+fondamentales entre le génie anglais et le génie français. Le passage de
+Beaumarchais est filé, comme on dit, avec plus d'art: l'auteur gradue ses
+effets, et les pousse avec une verve incomparable jusqu'au _crescendo_
+final,--si bien reproduit, et renforcé, par la musique de Rossini. Il y a
+moins d'art chez Walter Scott, et moins d'habileté ingénieuse, mais plus
+de saveur, plus d'_humour_, de pittoresque, et pour tout dire d'un mot,
+plus de poésie.]
+
+Il reçoit ses convives, jette sur eux «un coup d'oeil prompt comme
+l'éclair» et regarde ensuite du côté du buffet où Quentin est caché. «Ce
+fut l'affaire d'un instant; mais ce regard était animé par une telle
+expression de haine et de méfiance contre ses deux hôtes, il semblait
+porter à Durward une injonction si précise de veiller avec soin, et
+d'exécuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute que
+les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les mêmes.
+Il fut donc plus surpris que jamais du voile épais dont ce monarque était
+en état de couvrir les mouvements de sa méfiance.»
+
+Toute la finesse, la souplesse, la «cautèle» de Louis XI ne tiennent-elles
+pas dans ce tableau? comme sa fermeté intrépide et son sang-froid devant
+le danger tiendront dans la grande scène où, à la cour du duc de Bourgogne,
+on vient inopinément, au milieu d'un festin, annoncer la révolte des
+Liégeois que, sous main, il a encouragée?
+
+Mais le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, la merveille des merveilles est
+encore, chez Walter Scott, le portrait de Marie Stuart, dans _l'Abbé_.
+Tout est délicieux dans cette figure. Grâce et finesse, séduction et
+enjouement, bonté exquise et verve malicieuse et caustique, il a tout
+exprimé, et avec quelle vérité, quelle vie! L'infortunée est prisonnière
+au château de Lochleven, et voici sa première rencontre avec sa froide,
+acariâtre et jalouse gardienne:
+
+ Lorsque les dames se rencontrèrent, la reine dit en inclinant
+ la tête pour rendre son salut à lady Lochleven:
+
+ «Nous sommes heureuse aujourd'hui, nous jouissons de la
+ société de notre aimable hôtesse à une heure où nous ne
+ sommes pas accoutumée à ce bonheur, pendant le temps
+ qu'on nous a laissé jusqu'ici pour faire une promenade solitaire;
+ mais notre bonne hôtesse sait qu'en tout temps elle
+ trouve accès en notre présence, et elle n'a pas besoin d'observer
+ le vain cérémonial de demander notre agrément pour se
+ présenter devant nous.
+
+ «Si ma présence paraît importune à Votre Grâce, répondit
+ lady Lochleven, j'en suis fâchée. Je venais vous annoncer
+ une addition à votre suite, ajouta-t-elle en montrant Roland,
+ et c'est une circonstance à laquelle les dames sont rarement
+ indifférentes.
+
+ «Permettre à la fille de tant de rois, à celle qui est
+ encore reine de ce royaume, d'avoir une suite composée de
+ deux femmes de chambre et d'un jeune page, c'est une faveur
+ dont Marie Stuart ne peut jamais être assez reconnaissante.
+ Comment donc! j'aurai une suite semblable à celle des
+ épouses des gentilshommes campagnards de votre comté de
+ Fife! Il n'y manquera qu'un coureur et deux laquais en
+ livrée bleue. Cependant, dans l'égoïsme de ma joie, je ne
+ dois pas oublier le surcroît d'embarras et de dépenses que
+ cette augmentation de ma suite va occasionner à notre bonne
+ hôtesse et à toute la maison de Lochleven. C'est sans doute
+ cette idée qui obscurcit la sérénité de votre front, Milady;
+ mais un peu de patience, la couronne d'Écosse a de nombreux
+ domaines, et je me flatte que votre digne fils, mon excellent
+ frère, en offrira un des plus considérables au chevalier votre
+ époux, plutôt que de souffrir que Marie soit obligée de
+ quitter ce château hospitalier, faute de vous fournir les
+ moyens de l'y recevoir.»
+
+Et quelle noblesse, quelle grâce spirituelle dans la terrible entrevue
+avec Ruthven, Melville et Lindesay!
+
+«Je crains de vous avoir fait attendre, lord Lindesay; mais une femme
+n'aime pas recevoir de visite sans avoir passé quelques minutes à sa
+toilette. Les hommes tiennent moins à un tel cérémonial.» Lord Lindesay,
+jetant les yeux sur son armure rouillée, sur son pourpoint sale et percé,
+murmura quelques mots d'un voyage fait à la hâte. La reine redouble
+d'ironie: «Vous avez là un fidèle compagnon de voyage, milord; mais il est
+un peu lourd (dit-elle en désignant son «énorme épée»). Je me flatte que
+vous ne vous êtes pas attendu à trouver ici des ennemis contre lesquels
+cette arme formidable pourrait vous être nécessaire. Il me semble que
+c'est une parure un peu singulière pour une cour: mais je suis, comme il
+faut que je le sois, trop Stuart pour craindre la vue d'une épée.» Et à
+l'explication brutale et fanfaronne du lord, la reine riposte: «Vous me
+pardonnerez, si j'abrège cette conférence. La relation d'une bataille
+sanglante, quelque courte qu'elle soit, est toujours trop longue pour une
+femme. A moins que lord Lindesay n'ait à nous parler d'objets plus
+importants que les hauts faits du vieil Angus et les exploits par lesquels
+il s'est illustré lui-même quand le temps et la marée le lui permettaient,
+nous nous retirerons dans notre appartement; et vous, Fleming, vous
+finirez de nous y lire le petit traité _des Rodomontades espagnoles_.»
+
+Ces personnages que nous venons d'évoquer, trop brièvement encore au gré
+de notre admiration et de notre désir, et qui perdent toute leur grâce et
+toute leur animation à être ainsi mutilés, n'ont-ils pas, et en abondance,
+les qualités que demandaient alors vainement les imaginations à l'épopée
+ou à la tragédie? Vivacité, fraîcheur, grâce riante ou mélancolique,
+humeur goguenarde ou fine ironie, plus simplement et d'un mot la première
+de toutes les vertus, le plus essentiel des dons, et le seul à peu près
+inconnu jusqu'alors, la vie. Plus rien d'artificiel ou de conventionnel,
+plus rien surtout de figé et de mort, mais la nature dans sa sincérité et
+sa vérité naïves: quelle nouveauté et quel charme! La littérature se
+sentit rajeunir à ce souffle fécond. Sous sa bienfaisante influence, les
+landes arides se couvrirent de fleurs. Floraison éphémère sans doute,
+d'autant plus éphémère qu'elle avait paru tout d'abord plus brillante; la
+sève n'en fut jamais assez vigoureuse. Mais à défaut de vie véritable, on
+en put avoir un instant l'illusion. C'était beaucoup; et dans ce renouveau,
+il n'est que juste de faire à Walter Scott sa part.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Walter Scott et le pittoresque dans la description.
+
+
+L'influence écossaise est cependant plus considérable encore sur la
+description.
+
+L'école impériale reçoit le mot d'ordre de Delille, et sous la
+Restauration, l'autorité du roi des poètes descriptifs n'a pas encore reçu
+d'atteinte grave, puisqu'on voit se réclamer de lui tous les traînards de
+l'école classique. De la génération nouvelle au contraire qui «ouvrit les
+yeux sur la nature et sur l'art» aux environs de 1820, Scott fut un des
+principaux modèles. Delille et Walter Scott: le rapprochement de ces noms,
+à lui seul, est caractéristique. Il n'y a pas d'art plus opposé, et les
+disciples du premier ne pouvaient guère ressembler aux disciples du second.
+
+Il n'est pas besoin d'analyser ici les procédés de l'école descriptive, et
+de montrer que c'est un art tout de recettes et de métier. Quant aux
+résultats du système, un mot les caractérise: il supprime la _sensation_
+de l'objet décrit. Je puis distinguer un cheval d'un âne; mais si vous les
+couvrez tous deux du même manteau magnifique d'épithètes, mes yeux ne
+distinguent plus l'animal: ils ne voient que le manteau. Or, si brillant
+que soit ce caparaçon littéraire, il lasse tout de suite par sa monotonie:
+rien ne ressemble à une périphrase comme une autre périphrase,--sans
+compter que pour de certains yeux la vue directe de l'âne ou du cheval
+aura toujours son prix. L'art ingénieux de l'ouvrier qui les a ainsi
+affublés m'amusera un instant; j'arriverai vite à regretter qu'il ait
+dépensé tant d'efforts, et quelquefois de talent, à «masquer la nature
+et à la déguiser». C'est la conséquence nécessaire du système: il jette
+sur toutes choses le même voile brillant et mensonger. Les formes
+particulières s'effacent et toute couleur véritable a disparu.
+
+On peut parcourir les épopées ou les poèmes descriptifs du temps, si tant
+est qu'on se sente un tel courage, et si on ne craint pas d'y être, comme
+Merlet disait du roman, «asphyxié par l'ennui». Rien qui se détache, qui
+arrête et retienne le regard, et dont on puisse garder une impression
+nette et distincte. _La France délivrée_ ou _la Bataille d'Hastings,
+Achille à Scyros_ ou _Charlemagne à Pavie, les Trois règnes_ ou _la Maison
+des Champs_, Luce de Lancival comme Tardieu de Saint-Marcel, Millevoye
+comme Dorion, le maître aussi bien que les disciples, Delille comme
+Campenon, tout cela est froid, terne et incolore. Qu'attendre d'ailleurs
+d'une époque où la critique recommandait l'emploi, dans l'épopée, de la
+mythologie qui «vivifie»; n'oubliait que l'imagination dans l'énumération
+des qualités nécessaires à l'écrivain; et, de toutes ses forces et de
+toute son influence, encourageait les auteurs dans cette espèce d'horreur
+qu'ils ont alors témoignée du mot propre?
+
+--Chateaubriand était cependant venu. Son influence n'aurait donc pas
+été décisive?--Il se pourrait... Recueillons quelques témoignages
+contemporains.
+
+«Vers 1819, lorsque des causes que l'on connaîtra bientôt eurent substitué
+la passion des idées et des productions du moyen âge et des temps modernes
+à celles de l'antiquité, le goût changea subitement, et l'admiration pour
+_Atala_ et les _Martyrs_ commença à se refroidir. Ce style, imité d'Homère,
+si séduisant pour les premiers lecteurs, parut entaché d'emphase à la
+génération suivante, et il arriva, au bout de vingt ans, que les critiques
+faites sur le style de ce livre par M.-J. Chénier, Dussaut et Hoffmann,
+ne furent plus jugées aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et
+1809[19].»
+
+[Note 19: Delécluze,_Souvenirs de soixante années_ (p. 201).]
+
+Ainsi donc, Chateaubriand, en 1819, manquait trop de naturel! Il y avait
+trop d'élégances, trop de nombre, trop d'art dans sa phrase! Elle était
+trop pure de ligne, trop classique. Est-il besoin de le faire remarquer?
+Elle conserve partout, surtout dans les _Martyrs_, la fermeté précise du
+contour. Car c'est au fond un disciple de la Grèce que notre grand
+prosateur romantique,--avec des réminiscences d'un art plus fastueux et
+plus oriental, un Grec d'Asie Mineure. Au jugement des futurs
+révolutionnaires, cette prose était montée d'un ton trop haut. Sa belle
+tenue parut guindée, et on prit sa distinction pour de la raideur. Loin de
+l'imiter, on s'en détourna; et les préférences se portèrent vers les
+oeuvres que la tradition classique n'avait pas inspirées. L'allure en
+était libre, dégagée, familière, capricieuse, ou même négligée; mais ces
+familiarités étaient saisissantes, ce caprice et cette négligence
+pittoresques. L'auteur d'_Ivanhoe_ devait contribuer à faire oublier
+momentanément l'auteur des _Martyrs_.
+
+Nous disons bien: l'auteur des _Martyrs_; car on les reprochait à
+Chateaubriand. «Après avoir solennellement rompu avec le parti de la
+renaissance, après avoir fait _Atala_, qui n'était qu'un gant jeté; après
+avoir fait _René_, qui était une épée tirée; après avoir fait le _Génie du
+Christianisme_, qui était comme la justification et la poétique de l'art
+nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit
+les _Martyrs_, une oeuvre de renaissance pure, une amplification
+perpétuelle d'Homère, un pastiche de l'antiquité».
+
+La remarque n'est pas dépourvue de finesse, et la conséquence qu'en tire
+notre critique ne manque pas non plus d'exactitude.
+
+«Il y a ces deux circonstances dans la mission littéraire de Chateaubriand,
+qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine,
+et commencé la restauration des traditions nationales dans la langue et
+dans l'art, non seulement sans la poursuivre et la compléter, mais encore,
+chose singulière, et qui n'est pas unique pourtant, sans la comprendre et
+sans l'avouer... En vérité, il faut le dire, M. de Chateaubriand a été
+l'occasion de la littérature moderne, plutôt que sa cause; il l'a rendue
+possible en son temps, mais il ne l'a pas faite.»
+
+Quoi qu'il en soit d'une aussi grave question, ce qui est du moins certain,
+c'est que le pittoresque des _Martyrs_ n'a rien de commun avec celui des
+«Waverley Novels»; matière et manière, tout en reste encore classique,
+tandis que tout est romantique dans l'oeuvre de l'Écossais. Ici encore,
+c'est donc bien Walter Scott qu'on prit plus volontiers pour modèle.
+
+Quelle révélation en effet que ces peintures d'Écosse ou du moyen âge, si
+vigoureuses et si franches, si animées et si pittoresques, si drues et si
+savoureuses! C'est toute une civilisation qui ressuscite, brillante,
+chatoyante, splendide. De beaux et vigoureux chevaliers remplacent les
+fades troubadours de romance. Ceux-là vivent du moins et agissent; on
+entend les coups pleuvoir sur leurs sonores cuirasses et leur épée a des
+éclairs meurtriers. D'ailleurs, à quelques pas de la lice et du tournoi,
+les donjons se lèvent sinistres et menaçants, et la grande forêt féodale
+abrite de pauvres fous et de misérables gardeurs de pourceaux.--Couleurs
+fausses, dira-t-on, et descriptions trop brillantes et trop arrangées pour
+être justes!--Le beau reproche, vraiment, et qui aurait inquiété les Hugo
+ou les Dumas! Il n'est pas question de fidélité pour l'instant, mais, et
+exclusivement, d'imagination, d'art et de poésie! Et de fait, aucune
+évocation ne pouvait être plus charmante, aucun spectacle plus délicieux.
+
+Représentez-vous un instant nos jeunes romantiques réunis au Cénacle, en
+1824, chez le bon Nodier. Nodier a quarante ans. Il vient justement de
+publier (1822) _Trilby_, la première imitation directe en France de Walter
+Scott. Il a près de lui Fauriel, le partisan déclaré, si intelligent et si
+profond, de toutes les beautés originales et fortes. A leurs côtés, Victor
+Hugo--vingt-deux ans--; il a écrit sur le grand étranger les deux articles
+fameux du _Conservateur littéraire_ et de la _Muse française_ qui l'ont
+consacré homme de génie; Dumas--vingt et un ans--; il vient de recevoir
+_d'Ivanhoe_ le coup de foudre; Balzac--vingt-cinq ans--un autre admirateur
+exubérant et exclusif de la première heure, le plus capable assurément de
+comprendre l'originalité de l'oeuvre écossaise, puisqu'il est en train
+d'en donner deux imitations, fort plates il est vrai, avec _l'Héritière de
+Birague_ et _Clotilde de Lusignan;_ Stendhal--quarante ans;--il n'aime pas
+tout dans Walter Scott, mais parce que les «Waverley Novels» ruinent
+sûrement la tragédie et l'art classiques, il les a toujours applaudis, et
+personne peut-être n'a contribué comme lui à en répandre l'admiration;
+enfin un peu à l'écart, déjà méditatif et «secret», A. de Vigny,--même âge
+que Balzac,--le seul à peu près en état, avec Stendhal, d'être vivement
+choqué des outrageuses faiblesses de ces traductions que le public
+français s'acharne néanmoins à dévorer; absorbé et silencieux, il médite
+_Cinq-Mars_.
+
+Sous les regards souriants de Fauriel et de Nodier, ils causent de leurs
+futurs projets, et déjà les théories romantiques s'agitent confusément
+dans leurs jeunes cervelles. De ces théories, il en est une au moins dont
+ils ont pleinement conscience; ils savent que l'imagination doit être une
+des premières qualités de l'écrivain et qu'il n'y a donc pas d'adversaires
+plus déclarés et plus dangereux de la poésie et de l'art que les disciples
+de l'abbé Delille. Leur verve et leur indignation ne trouvent pas assez de
+railleries et de sarcasmes contre les secs, les décharnés, les
+stérilisants pseudo-classiques. «Plus de mensonges ni de conventions!
+L'art ancien ne nous suffit plus; il nous faut un art nouveau. Nous sommes
+rassasiés d'élégances et de fadeurs mondaines, de votre littérature de
+collège correcte, mais froide. Nous voulons des paysages avec de grandes
+et profondes perspectives, des forêts vierges ou des forêts féodales; nous
+aimons les castels et les tournois, les pas d'armes et les batailles...
+Assez longtemps la raison a été souveraine: que l'imagination ait son
+tour! Plus d'analyse, mais de la couleur! Donnez-nous des décors nouveaux,
+les vôtres sont usés... Et vive la nature!» Mais, de cet art nouveau si
+impétueusement réclamé, n'existe-t-il pas déjà des modèles? Qu'est-ce donc
+qu'_Ivanhoe_ et _Kenilworth_? Nature, vérité, poésie, fraîcheur, sincérité,
+pittoresque et saveur, tout ce qui peut enchanter et ravir l'imagination,
+tout cela n'est-il pas renfermé dans ces oeuvres de génie? N'est-ce pas
+surtout la véritable description, attendue avec tant d'impatience, la
+description pittoresque, la seule qui fasse _voir_ et donne la _sensation_
+de l'objet? et par surcroît de bonheur, cette description ne va-t-elle pas
+évoquer des choses lointaines, depuis longtemps disparues et d'autant plus
+poétiques?--«Lisons Walter Scott!»
+
+Victor Hugo ou Alexandre Dumas ouvre _Ivanhoe_, et tout de suite
+l'enchantement commence. La grande clairière verte où le soleil met des
+reflets d'émeraude; l'accoutrement misérable ou bariolé de Gurth et de
+Wamba; les fourrures et les dentelles du Prieur, le long manteau écarlate
+et la cotte de mailles du Templier; les deux écuyers noirs qui le suivent,
+vêtus d'étoffes éclatantes; et toute cette troupe en marche à travers la
+séculaire forêt féodale, tandis que, au-dessus, s'assemblent de gros
+nuages noirs chargés de tempêtes: quel tableau! Les applaudissements
+éclatent.--Le lecteur dit maintenant l'arrivée chez Cédric le Saxon. Dans
+la salle de Rotherwood, sur la lourde table en bois de chêne s'amoncellent
+les viandes, tandis qu'une énorme bûche qui se consume dans l'âtre immense
+fait partout danser les rouges reflets de sa flamme. Les figures sont
+énergiques ou farouches et au milieu d'elles resplendit la douce beauté de
+lady Rowena... Stendhal aurait fort envie d'observer que voilà des
+descriptions bien longues; les personnages du roman tardent bien à parler
+et, quand ils s'y décident, leurs propos ne lui paraissent pas assez
+significatifs de leur âme. Comme s'il s'agissait pour l'heure d'analyse et
+de psychologie! Stendhal garde pour lui ses désobligeantes remarques. Il
+a raison: la lecture en est arrivée à la passe d'armes d'Ashby, au
+grandiose incendie du château de Front-de-Boeuf, et l'enthousiasme est
+devenu du délire.
+
+Le bon Nodier sourit. Une admiration si vive et si frémissante n'est pas
+pour lui déplaire chez cette jeunesse qu'il devine pleine de promesses
+fécondes. Les évocations du moyen âge dans _Ivanhoe_ sont grandioses sans
+doute et saisissantes: Nodier les trouve incomplètes. Depuis qu'il prépare
+ses _Voyages pittoresques et romantiques_, il s'est épris d'art gothique,
+et il sait d'ailleurs que la génération sera amoureuse des cathédrales. Or,
+il n'y a pas de cathédrale dans _Ivanhoe_, pas de fines colonnettes
+élancées, pas de grêles fenêtres ogivales où les trèfles s'épanouissent,
+gracieux et légers comme une dentelle de pierre. Sur un rayon de la
+bibliothèque, Nodier va prendre l'_Abbé_.
+
+Dans l'église de Sainte-Marie, où les moines viennent d'élire leur père,
+tout est désolation. Les statues des guerriers, couchés sur leurs tombeaux,
+les mains jointes, sont mutilées; les verrières s'effondrent, les marches
+du maître-autel sont rompues, et tout autour du choeur les niches restent
+vides de leurs saints. Comme si ce n'était pas assez de tristesse, voici
+qu'au dehors une foule hurlante sollicite impérieusement pour l'Abbé de la
+Déraison--c'est la fête des Fous--l'ironique honneur d'être présenté à son
+nouveau confrère. Déjà, sous les coups furieux qui l'ébranlent, la porte
+menace de voler en éclats. Les moines se résignent à ouvrir. Comme par une
+écluse, la procession burlesque s'engouffre dans le lieu saint, avec son
+énorme dragon, son saint George grotesque, «ayant un poëlon pour casque et
+pour lance une broche», ses ours, ses loups et toute son irrévérencieuse
+mascarade, avec accompagnement, comme dirait Stendhal, de quolibets et
+d'ignobles plaisanteries. Le tableau est complet cette fois. Le beau et le
+laid, le pathétique et le trivial, le rire et les larmes, la plus
+irrespectueuse bouffonnerie dans une église dévastée: ne reconnaît-on
+point là quelques-uns des traits essentiels de l'esthétique romantique? A
+coup sûr, et c'est même une page de _Notre-Dame de Paris_ qu'on croirait
+lire. Walter Scott continuait Chateaubriand--et le complétait: la nouvelle
+école a eu raison de le saluer comme un initiateur et comme un maître.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue.
+
+
+Notre littérature avant le XIXe siècle, avons-nous dit, n'offrait, dans la
+description, qu'un nombre fort restreint de pages pittoresques. On
+pourrait presque en dire autant du récit. Et cependant nous sommes un
+peuple de conteurs. Il se peut que la _Chanson de Roland_ ne soit pas une
+fort belle épopée: en revanche, quelques passages du _Roman de Renart_ et
+des _Fabliaux_ ne sont pas éloignés d'être des chefs-d'oeuvre; il y a au
+XVIe siècle toute une foule de contes fort intéressants; ils n'ont pas
+manqué à l'époque suivante, et Lesage et Voltaire ont porté le genre à sa
+perfection. Netteté et finesse, observation juste et piquante, sentiment
+extraordinairement délié du ridicule, ont toujours été nos qualités
+ordinaires. Mais en dépit ou plutôt en raison même de ces qualités, le
+pittoresque nous échappe. C'est qu'il a sa source dans l'imagination et
+que, malgré tout, la raison est toujours notre faculté dominante. Notre
+littérature est essentiellement une littérature d'«honnêtes gens». Elle en
+a le ton, le sentiment et le respect des convenances. Quand il cause dans
+un salon, un homme du monde évite certaines images, dont le goût de ses
+amis et la délicatesse de ses voisines pourraient être surpris ou
+froissés. Comme il modère sa voix et adoucit ses gestes, il tempère et
+adoucit son imagination. Il lui est permis d'avoir de la verve: elle ne
+sera jamais ni trop copieuse, ni trop plantureuse. Il suffit de faire
+pétiller dans le récit quelques traits d'esprit qui ne seront guère que de
+fines remarques malicieuses; les mots hardis qui dépeignent et font voir,
+les familiarités brusques et les vivacités expressives, les comparaisons
+imprévues, un comique dru, trivial ou bouffon plutôt que délicat et exquis,
+voilà ce que la littérature ne pouvait pas avoir avant le XIXe siècle, et
+voilà au contraire ce qu'elle a le plus recherché et aimé depuis. Il ne
+fallait rien moins qu'une révolution sociale pour amener une révolution du
+goût. Il fallait aussi que l'imagination française prît longuement contact
+avec l'imagination étrangère. Ici encore, un des auteurs qu'elle aima
+particulièrement, et qu'elle imita, fut Walter Scott. Le choix était
+heureux.
+
+Rarement en effet avait-on mis dans l'art de conter plus d'imagination, de
+fantaisie, de vivacité dramatique. C'est moins un récit qu'une série de
+tableaux. Tout s'anime, tout se colore; c'est comme un fourmillement de
+vie perpétuel. Cette manière une fois connue, toute autre paraît froide et
+incolore par comparaison.
+
+Il est difficile malheureusement d'en apporter des exemples et des
+preuves. Ce sont des scènes entières, des chapitres ou même des séries de
+chapitres qui seraient à citer tout au long: il n'y faut pas songer. Mais
+qu'on relise le début de _Quentin Durward_. La jolie succession de
+tableaux dont chacun laisse dans l'imagination l'impression la plus nette
+et la plus vivante! Voyez le jeune et fier Écossais s'avancer
+intrépidement sur la rive de la Somme à la recherche d'un gué. Deux hommes
+qui lui paraissent de bons bourgeois, cheminent paisiblement de l'autre
+côté de la rivière. Il les interpelle, et sur le conseil de l'un d'eux il
+entre dans l'eau. Mais la rivière est assez profonde et il lui faut nager
+vigoureusement. A peine arrivé sur le bord, il éclate: «Chien discourtois,
+pourquoi ne m'avez-vous pas répondu quand je vous ai demandé si la rivière
+était guéable?» et il porte la main à son épieu. L'intervention de Louis
+XI le calme à peine, et la conversation s'engage, alerte, franche, toute
+pleine de vie et de bonne humeur, narquoise avec le roi, quelquefois
+impatiente avec le jeune étourdi à l'humeur ombrageuse. Et comme il dévore,
+sous les yeux amusés du malin souverain de Plessis, le plantureux
+déjeuner qu'Isabelle vient de lui servir! Il mange, il boit, il bavarde,
+admire la beauté de la jeune fille, s'inquiète des façons et des regards
+tour à tour ardents ou sombres de son hôte inattendu, et le tout avec tant
+de vivacité et de naturel que le récit devient tableau et que rapidement
+la narration fait place au dialogue. L'imagination et le sentiment de la
+réalité ont tout envahi; l'écrivain n'a pas pu rester longtemps maître de
+ses personnages; ils se sont mis à vivre pour leur compte, d'une vie
+particulière et comme indépendante de la volonté de celui-là même qui les
+a créés.
+
+Et les passages où éclatent de pareilles qualités abondent dans l'oeuvre
+du romancier. C'est, dans _Ivanhoe_, l'arrivée du prieur et du templier
+dans la clairière où Gurth et Wamba échangent leurs réflexions et leurs
+plaintes; le festin du soir chez Cédric; la passe d'armes d'Ashby; la
+torture du pauvre Isaac dans la prison de Front-de-Boeuf; surtout
+l'attaque et la ruine du château, avec l'épisode si comique à la fois et
+si touchant de Wamba déguisé en moine pour sauver son maître. De même,
+lisez dans l'_Abbé_ la scène de l'auberge où Roland Graeme et Adam
+Woodcock sont si lestement caressés par la houssine du plus délibéré et du
+plus hardi des pages; elle est merveilleuse de vie et de relief. L'auberge
+et son tumulte, propos joyeux et quolibets politiques, impertinente
+assurance du page et air piteux que finissent par prendre ses victimes, le
+conteur a tout vu et il inonde tout de lumière. Rien d'ailleurs qui
+convienne mieux à son talent que ces larges scènes populaires; il les
+traite avec une verve et une sûreté incomparables.
+
+ «Holliday, dit Bothwell à un dragon qui était venu s'asseoir
+ à la même table que lui, n'est-il pas bien étrange de voir
+ tous ces rustres passer ici la soirée à boire, sans qu'ils
+ aient pensé à porter la santé du roi?
+
+ «Vous vous trompez, j'ai entendu cette espèce de chenille
+ verte proposer la santé de Sa Majesté.
+
+ «Oui-da? Eh bien, Tom, il faut les faire boire à celle de
+ l'archevêque de Saint-André; et qu'ils la boivent à genoux,
+ encore!
+
+ «Bonne idée, pardieu! s'écria Inglis; et si quelqu'un s'y
+ refuse, nous l'emmènerons au corps de garde, nous lui ferons
+ monter le cheval né d'un gland, et nous lui attacherons
+ une paire de carabines chaque pied, pour l'y tenir en équilibre.
+
+ «Bien dit, Tom; et pour procéder avec ordre, je vais
+ commencer par ce rustre en bonnet bleu qui se tient seul
+ dans son coin.»
+
+ Bothwell se leva aussitôt, et mettant son sabre sous son
+ bras, pour soutenir l'insolence qu'il méditait, il se plaça en
+ face de l'étranger que Niel avait signalé dans les avis adressés
+ à sa fille; prenant ensuite le ton solennel et nasillard d'un
+ prédicateur puritain: «J'ai, lui dit-il, une petite requête à
+ présenter à Votre Gravité, c'est de remplir ce verre de la
+ boisson que les profanes appellent eau-de-vie, et de le vider
+ à la santé de Sa Grâce l'archevêque de Saint-André, le digne
+ primat d'Écosse, après vous être levé de votre siège et vous
+ être baissé jusqu'à ce que vos genoux touchent la terre.»
+
+ Chacun attendait la réponse: les traits durs et farouches
+ de l'étranger, ses yeux presque louches et d'une expression
+ sinistre, la force évidente de ses membres, quoiqu'il ne fût
+ que de moyenne taille, annonçaient un homme peu disposé à
+ entendre la plaisanterie et à souffrir impunément une insulte.
+
+ «Et si je ne satisfais pas à votre impertinente requête,
+ dit-il, qu'en pourra-t-il résulter?
+
+ «Ce qu'il en résultera, mon bien-aimé? dit Bothwell avec
+ le même accent de raillerie, c'est que, primo, je tirerai
+ ta protubérance nasale; secundo, bien-aimé, j'appliquerai
+ mon poing sur tes organes visuels; et tertio, enfin, bien-aimé,
+ je ferai tomber le plat de mon sabre sur les épaules du réfractaire.
+
+ «En vérité! dit l'étranger. Passez-moi le verre»;--et
+ donnant à sa physionomie et au son de sa voix une expression
+ singulière: «Je porte la santé de l'archevêque de Saint-André,
+ bien digne de la place qu'il occupe en ce moment (il venait
+ d'être assassiné). Puisse chaque prélat d'Écosse être
+ bientôt comme le très-révérend James Sharpe!
+
+ «Eh bien, dit Holliday d'un air de triomphe, il a subi l'épreuve.
+
+ «Oui, mais avec un commentaire, remarqua Bothwell;
+ je ne comprends pas ce que veut dire ce whig tondu.»
+
+On comprend que les futurs romantiques aient été immédiatement séduits.
+
+D'autant que la narration dans les «Waverley Novels» a d'autres qualités
+de verdeur, de familiarité énergique et savoureuse, d'où naît un
+pittoresque particulier... Nous aurons justement occasion d'en parler en
+étudiant le dialogue de Walter Scott.
+
+C'est sa plus grande originalité et son triomphe, la partie de son art
+dans laquelle on ne lui a jamais connu d'autre rival que Shakespeare: ce
+qui est beaucoup dire, et ce qui est exact. Nous l'avons fait remarquer,
+il y glisse tout de suite d'une pente naturelle et irrésistible, et il s'y
+établit avec la conscience d'y régner en souverain incontesté. Il arrive
+même assez souvent à ses personnages de parler uniquement pour le plaisir
+de parler, sans que leur bavardage ait aux yeux du lecteur d'autre excuse
+que sa verve et son intérêt.
+
+Il est vrai que ce sont ici qualités éminentes. La matière du dialogue
+peut être insignifiante, la manière en est toujours d'un attrait
+singulier. Walter Scott sait faire parler tout le monde, prendre tous les
+tons, et en même temps qu'il observe les moeurs et les convenances propres
+à chaque caractère, il garde toujours cette vivacité, cette _humour_, ce
+mouvement et cette vie, qui sont proprement un charme. C'est comme une
+flamme légère qui court sur toutes les répliques pour les faire étinceler
+et reluire. Et rien d'artificiel ou de concerté; pas de cliquetis
+d'antithèses, d'une admirable force dramatique parfois dans leur concision
+et leur brusque détente, mais toujours trop visiblement arrangées pour
+l'effet; au contraire, partout une facilité, une aisance merveilleuses, un
+courant largement étalé, d'une allure pleine, heureuse, et où la clarté se
+joue en vives étincelles. Par malheur il est encore impossible d'en donner
+des exemples; mais rien ne sera facile au lecteur comme de combler cette
+lacune forcée. Aussi bien, de ce dialogue, est-il préférable d'indiquer la
+nouveauté la plus saisissante.
+
+Elle consiste à mettre sur les lèvres des duchesses et des marquises, des
+princes et des rois, les propos familiers et gaillards, les comparaisons
+hardies et pittoresques, qui donnent tant de piquant et de saveur à la
+conversation des aventuriers et des aubergistes, des gardiens de pourceaux
+et des outlaws. Ce n'est pas assez de dire que le langage d'Elisabeth par
+exemple ou de Louis XI est plein d'animation et de vie; qu'il a une
+légèreté, une allure dont n'approchèrent jamais nos romanciers, et moins
+encore nos poètes tragiques: les rois parlent ici comme leurs sujets, les
+reines comme leurs chambrières, et ils sont tout aussi près de la bonne et
+simple nature que Giles Gosling ou Michel Lambourne.
+
+ «Par la mort! Geordie,--déclare Jacques Ier à l'orfèvre Heriot,--il
+ n'y a pas un de ces manants qui sache seulement comment on doit
+ présenter une supplique à son souverain... D'abord, voyez-vous,
+ il faut vous approcher de nous de cette manière, en vous couvrant
+ les yeux de la main, pour montrer que vous savez que vous êtes en
+ présence du vice-roi du ciel.--Bien, Geordie, voilà qui est fait
+ avec grâce.--Ensuite, vous vous agenouillez, et vous faites comme
+ si vous vouliez baiser le pan de notre habit, la boucle de nos
+ souliers ou quelque chose de semblable.--Très bien exécuté.
+ Tandis que nous, en prince débonnaire et ami de nos sujets, nous
+ vous en empêchons, en vous faisant signe de vous relever.--Non, non,
+ vous n'obéissez pas; et comme vous avez une grâce à demander,
+ vous restez dans la même situation, vous fouillez dans votre poche,
+ vous tirez votre supplique, et vous nous la mettez respectueusement
+ dans la main[20].»
+
+[Note 20: _Les Aventures de Nigel_, chap. V. Toute la scène est à lire: le
+naturel en est exquis.]
+
+Voilà un roi transformé pour deux minutes, et sans croire déchoir, en
+maître de cérémonies.
+
+Sans plus de façon, Elisabeth compare Leicester à un directeur de théâtre
+et se plaint de la malpropreté des bottes de Tressilian, «dont l'infection
+a failli l'emporter sur les parfums de lord Leicester.» Elle reçoit les
+chevaliers Tressilian et Blount, et voici les réflexions que la noble
+cérémonie lui inspire: «Sussex a sans doute perdu l'esprit, pour nous
+désigner d'abord un fou comme Tressilian, et puis un rustre comme son
+second protégé. Je t'assure, Rutland, que, lorsqu'il était genoux devant
+moi, grimaçant et faisant la moue _comme s'il avait eu la bouche pleine de
+soupe brûlante,_ j'ai eu peine à me retenir de lui donner un bon coup sur
+la tête, au lieu de lui frapper sur l'épaule.»
+
+Ces propos et ces remarques de commère sur des lèvres royales! Ces jurons
+dans la bouche d'une reine, et d'une reine qui cultive l'euphuisme! Car
+elle jure, «par la mort de Dieu!... de par la lumière de Dieu!... par
+l'âme du roi Henry!» C'était bien la nature, cette fois, et même la nature
+en déshabillé. Mais ces libertés n'étaient point pour effaroucher des
+jeunes gens à qui la froideur et la convention du dialogue classique
+devenaient de jour en jour plus odieuses. Walter Scott donnait la main à
+Shakespeare; son exemple autorisait les expressives familiarités qui
+s'épanouiront bientôt dans _Henri III et sa cour_, _Charles VII chez ses
+grands vassaux_, _Ruy Blas_ ou _le Roi s'amuse_. Pourquoi les rois
+parleraient-ils un langage dans le roman et un autre langage dans un
+drame? Craint-on que les spectateurs s'en effarouchent? Mais la plupart
+sont des lecteurs assidus des «Waverley Novels» et ils ont perdu tous
+leurs anciens scrupules, ou à peu près.
+
+Un de leurs romans favoris a dû être _Quentin Durward_, parce que c'est un
+roi de France qui en est le héros. Or le langage de Louis XI ne rappelle
+que de fort loin les élégances des Agamemnon, des Ninus ou des Artaxerce.
+«Je suis un vieux saumon, dit-il à Olivier, et je ne mords point à
+l'hameçon du pêcheur parce qu'il est amorcé de cet appât qu'on appelle
+honneur.» Il congédie Tristan: «Eh bien, compère, marchez en avant et
+faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des mûriers, car ce jeune homme
+fera autant d'honneur au repas qu'une souris affamée en ferait au fromage
+d'une ménagère.» Au roi qui lui a demandé quel était son pays, l'écossais
+a répondu: Glen Houlakin. «Glen quoi? s'écria maître Pierre; avez-vous
+envie d'évoquer le diable en prononçant de pareils mots?» Faut-il allécher
+le jeune étranger pour le décider à s'enrôler dans la garde écossaise? Les
+grasses et succulentes comparaisons, dignes de Rabelais et de La Fontaine!
+«Ils n'ont pas besoin (les archers), comme les Bourguignons, d'aller le
+dos nu, afin de pouvoir se remplir le ventre. Ils sont vêtus comme des
+comtes et font ripaille comme des abbés.» Il interrompt brusquement le
+plus grave des entretiens: «Mais au diable cette conversation! Le sanglier
+est débusqué. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert. Ah!
+Ah! Tralala li ra la...»
+
+Et quand il est prisonnier à Péronne, voici le ton de ses monologues: «Si
+jamais je puis me tirer de ce danger, j'arracherai à la Balue son chapeau
+de cardinal, dût la peau de son crâne y rester attachée... La conjonction
+des constellations! oui, la conjonction! Galeotti m'a conté des sornettes
+dignes d'être adressées à une tête de mouton bouillie, et j'ai été assez
+idiot pour me persuader que je les comprenais!» Les futurs romantiques ont
+dû savourer ces détails avec délices. Du merveilleux dialogue de Walter
+Scott, c'était ce que, dans le roman--et au théâtre,--ils pouvaient le
+mieux imiter. Chez Vigny, Mérimée, Balzac et Hugo, nous aurons à signaler
+plus d'une de ces imitations.
+
+Ainsi se contractaient peu à peu des habitudes nouvelles, ainsi lentement
+se formait un art nouveau. Toute une révolution s'opérait dans le goût; et
+ces familiarités dans le dialogue, ces comparaisons pittoresques,
+empruntées de préférence au règne animal ou aux objets les plus vulgaires,
+et que nous retrouverons déjà chez les premiers disciples en France de
+Walter Scott, n'en sont pas l'indice le moins caractéristique[21]. La
+nouveauté devait en être séduisante; on l'admira tout de suite et on
+l'imita, et dans la forme même qui en rendait l'imitation à la fois plus
+aisée et plus féconde. On fit des romans historiques avec fureur, et,
+pendant quelques années, les écrivains français--parmi lesquels des hommes
+de génie--ne se réclamèrent que de Walter Scott. Un genre nouveau
+s'organisa. Mais en s'organisant, ce n'était rien moins--et on doit
+commencer à l'entrevoir--que le romantisme lui-même qu'il aidait à se
+déterminer et dont il préparait le rapide triomphe: le livre suivant
+essaiera de mieux l'établir.
+
+[Note 21: Elles sont nombreuses dans Walter Scott, aussi nombreuses que,
+chez Chateaubriand, les comparaisons nobles ou majestueuses. «Ta
+conversation, dit Varney à Foster, a un piquant qui surpasse le caviar,
+les langues de boeuf salées, enfin tous les excitants qui peuvent relever
+la saveur du bon vin.» (_Kenilworth_.)--«Parfait! parfait! répondit
+Lambourne: d'honneur, ta cuisse en manière de bâton, au milieu de cette
+touffe de bougran tailladé et de gaze de soie, ne ressemble pas mal à la
+quenouille d'une ménagère dont le lin est à moitié filé.» (_Ibid_.)--«Mais
+bah! le méchant petit diable nageait comme un canard... Par la
+Saint-Nicolas, prenez garde à vous, maintenant qu'il est plus haut qu'un
+baril de harengs.» (_Guy Mannering_).--«Toi gentilhomme! dit Silias; un
+gentilhomme comme j'en ferais un d'une cosse de fève, avec un couteau
+rouillé.» (_L'Abbé_).--Dans le même roman, la jolie tirade d'Adam Woodcock
+(XII) sur les femmes, «ces jolies oies sauvages», serait à lire en entier;
+et nous terminerons ces citations--qui pourraient être interminables--par
+ce fragment de dialogue des _Puritains_: «Vous nous avez apporté un joli
+plat de gibier, général! Voici un corbeau qui va croasser, un coq prêt à
+combattre; et un... comment nommerai-je le troisième, général?--Sans
+métaphore, Monsieur, je vous prie de le regarder comme un homme auquel je
+m'intéresse particulièrement.» Il y a là tout un côté de l'art romantique.
+Qu'on pense au «vieil as de pique», d'_Hernani.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LE ROMAN HISTORIQUE A L'ÉPOQUE ROMANTIQUE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Le Roman historique avant «Cinq-Mars»
+
+
+Le roman historique tel que l'avait créé Walter Scott était trop original
+et surtout différait trop profondément de tout ce qui s'en était écrit en
+France jusqu'alors, pour que les premières imitations n'en aient pas été
+médiocres. Les progrès ne pouvaient même être que fort lents dans cette
+carrière nouvelle. Il fallait d'abord se familiariser avec l'histoire. De
+plus, il n'était pas inutile, pour donner des temps passés une
+représentation pittoresque, d'avoir l'imagination souple et brillante, et
+l'habitude aussi de broyer des couleurs. Il était indispensable enfin
+d'avoir beaucoup de talent. Or, l'histoire était précisément en train de
+se faire; l'imagination s'avançait tous les jours vers de nouvelles
+conquêtes, sans toutefois que sa royauté absolue fut encore proclamée; et
+pour ce qui est du talent, c'est bien ce qui a le plus manqué aux
+infortunés romanciers d'avant 1826. Leur oeuvre cependant n'est pas
+complètement à dédaigner. N'auraient-ils d'ailleurs que le mérite d'avoir
+préparé le chemin à leurs successeurs, ils mériteraient encore un souvenir.
+
+Bien entendu, il ne faut même pas songer à les nommer tous. Encore si de
+cette interminable énumération il devait sortir quelque observation
+intéressante! Mais le dénombrement de toutes ces têtes de bétail serait
+aussi inutile que fastidieux. Car enfin, en quoi importe-t-il à notre
+sujet que J.-P. Brès ait écrit quatre volumes in-12 sur _Isabelle et Jean
+d'Armagnac,_ trois sur _la Trémouille, chevalier sans peur et sans
+reproche_, et quatre autres, en 1818, sur _Montluc ou le Tombeau
+mystérieux?_ qu'on doive à Mardelle _les Ruines de Rothembourg, roman
+historique_, 3 volumes, 1819? à Plancher de Valcourt _Edouard et Elfride,
+ou la Comtesse de Salisbury, roman historique du XIVe siècle?_ au
+chevalier de Propiac, en 1822, deux volumes sur _la Soeur de Saint-Camille
+ou la Peste de Barcelonne?_ et au comte Henri Verdier de Lacoste, _Alfred
+le Grand ou le Trône reconquis?_ que Ladoucette soit l'auteur du
+_Troubadour ou Guillaume et Marguerite_, un roman du XIIe siècle où il est
+question des noces de Louis VII (1824)? et Mme Gabrielle Paban, sous le
+pseudonyme de Marie d'Heures, celui de _Jane Shore_, qui a pour scène
+l'Angleterre du XVe siècle? Est-il vraiment utile de savoir que _le Héros
+de la mort ou le Prévôt du Palais_ est de L.-T. Gilbert, auteur du _Pâtre
+des montagnes noires_, ou que, pour avoir composé _les Derniers des
+Beaumanoir ou la Tour d'Helvin_, M. de Kératry fut pompeusement décoré par
+des compatriotes, qui avaient plus de reconnaissance que de goût, du titre
+de «Waverley breton»? Quand on aura dit de tous ces écrivailleurs qu'ils
+font nombre et témoignent de la grande vogue qu'eut alors le roman
+historique, on aura tout dit. Il faut cependant isoler une ou deux oeuvres
+du milieu de cette tourbe, ne serait-ce que pour donner une idée de leur
+insigne faiblesse et marquer le point de départ dans la brillante carrière
+que le genre à la mode allait parcourir. Puis, il y a d'autres noms qui, à
+divers titres, méritent de nous arrêter quelques instants, comme
+Musset-Pathay ou Balzac; et enfin des oeuvres appellent la comparaison avec
+d'autres oeuvres plus brillantes et d'une destinée plus heureuse, comme
+l'_Urbain Grandier_ d'Hippolyte Bonnelier, qui sert de transition toute
+naturelle à _Cinq-Mars_.
+
+Sans parler du baron Etienne Léon de la Mothe-Langon et de son _Jean de
+Procida ou les Vêpres Siciliennes_, pas plus que de Dinocourt et de son
+_Camisard_, encore qu'il s'y soit souvenu des _Puritains_ et de la
+_Légende de Monrose_, que son Parquet, son Poul soient d'assez agréables
+copies de Dalgetty et de Bothwell, et que certain jésuite rappelle à la
+fois le La Balue de _Quentin Durward_ et la vieille Mause d'_Old
+Mortality_, il faut signaler une tentative de Simonde de Sismondi, car
+_Julia Sévéra ou l'an 492_ est du grave historien, et _Julia Sévéra_ est
+un roman historique, et de l'aveu même de l'auteur, le modèle en a été
+Walter Scott: témoignage précieux de l'estime que les plus sérieux esprits
+ont professée dès la première heure pour l'auteur d'_Ivanhoe_. La
+tentative était intéressante; malheureusement elle échoua.
+
+Un romancier n'est pas un historien, avons-nous dit. La réciproque peut
+être vraie aussi, et Sismondi en est une assez bonne preuve. L'exactitude
+historique est remarquable dans _Julia Sévéra_, et personne ne doute que
+l'auteur ne soit admirablement informé sur «l'an 492». Il est visible que
+dans le roman ont passé «les recherches et les travaux consacrés à écrire
+le premier volume de l'_Histoire des Français_»; nous en croyons
+l'écrivain quand il nous confesse avoir «lu trois fois de suite Grégoire
+de Tours, ou pâli sur toutes les chroniques, sur tous les codes de lois,
+sur toutes les vies des saints de cette époque». Mais comme on voudrait
+une érudition moins abondante et moins sûre, un peu plus de mouvement
+dramatique, d'intérêt pittoresque, et que le souhait de son
+_Avertissement_ ait été plus complètement exaucé[22]! Lisez par exemple le
+chapitre d'exposition, si long, si peu vivant. On ne _voit_ rien. Puis,
+trop souvent le narrateur se souvient mal à propos de son métier ordinaire
+d'historien et interrompt le récit romanesque par de vraies leçons
+magistrales sur l'économie politique ou le droit fluvial. Du récit,
+d'ailleurs, il n'a aucune science. Dès les premières pages vous vous
+sentez enveloppé d'un mortel ennui. L'auteur avait annoncé un roman
+historique: c'est une dissertation d'histoire qu'il met sous les yeux,
+entremêlée de descriptions et coupée de dialogues et d'analyses
+psychologiques. Et quelles analyses! quelles descriptions! quels
+dialogues!
+
+[Note 22: «J'aurais voulu que ce fût complètement un roman, et
+par l'intérêt, et par la vérité des tableaux de la vie domestique».]
+
+Tel qu'il est cependant, l'essai de Sismondi ne doit point passer
+inaperçu. Sans compter qu'il était comme la consécration officielle du
+roman historique, il imposait aux futurs «émules de Walter Scott» un plus
+grand souci de l'exactitude et un plus grand respect de la vérité. Le
+genre devait s'attacher désormais à être plus sérieux, moins romanesque;
+et Sismondi, avec une admirable netteté, lui en indiquait les moyens. On
+ne se décida que plus tard à les employer et, en attendant, le roman
+historique suivit comme il put sa fortune.
+
+Elle fut d'abord médiocre. Ni l'_Héritière de Birague_, ni _Clothilde de
+Lusignan_ n'annoncent et ne préparent _Cinq-Mars_; et il est parfaitement
+inutile d'analyser des oeuvres qui laissent le genre stationnaire. Mais si
+le fond en est insignifiant, tout comme dans les romans de Mme de Genlis
+ou de Dinocourt, la forme ne laisse pas d'être intéressante. Les
+descriptions n'en sont point bonnes; mais le récit s'anime et se colore;
+il a de la verve et de la fantaisie dans sa lourdeur un peu compacte, et
+enfin le dialogue se dénoue, à l'imitation, il ne faut pas l'oublier, de
+Walter Scott. Ce n'est évidemment pas la perfection du naturel et, sans
+jamais égaler cependant son illustre modèle, Balzac aura plus tard une
+autre verve, un autre feu et d'autres saillies. Mais que nous sommes loin
+déjà des Dinocourt, des Sismondi et des Ladoucette! En regard du passage
+des _Puritains_ où Bothwell menace insolemment Burley s'il refuse de
+porter la santé de l'archevêque de Saint-André, lisez ce fragment:
+
+ Le sire de Chanclos fit sauter les ferrures et déploya cinq ou six
+ robes magnifiques, des voiles, des dentelles, force bijoux, des
+ éventails, des gants parfumés et un habillement complet pour un
+ homme: il était d'une magnificence rare. «Je crois, dit l'honnête
+ capitaine, que nous pourrions nous appliquer la prise:
+ 1° comme indemnité de nos fatigues; 2° comme inutile au marquis,
+ puisque nous le tuerons; 3° comme prix de la nourriture du
+ prisonnier de guerre; 4°... 5°... continua Vieille-Roche.--Assez,
+ reprit Chanclos; trois raisons suffisent... Voyons, quel est ton
+ avis?--Mon avis!... ton avis est mon avis... Voilà mon avis.--Adopté,
+ dit Chanclos.» (_L'Héritière de Birague_, chap. XXIII.)
+
+Sauf les dernières lignes, qui appartiennent sans contestation possible à
+Balzac tout seul, n'est-ce pas la façon et le tour de Walter Scott? Comme
+Poul et Parquet chez Dinocourt, ces deux caractères de Vieille-Roche et de
+Chanclos, imités des mêmes types de l'oeuvre écossaise, ont porté bonheur
+au romancier. Chanclos surtout est amusant avec son éternel juron «par
+l'aigle du Béarn, son glorieux maître». Il a la plaisanterie piquante et
+savoureuse, menace son adversaire de lui faire «une boutonnière au ventre»
+d'un bon coup d'épée, et sa verve copieuse met plus de gaîté dans le roman
+que les lourdes et prétentieuses parades d'esprit de l'auteur lui-même.
+Ces libres et hardis propos de corps-de-garde, cette bonne humeur
+gouailleuse, ce ton cynique et débraillé, tout cela annonce bien un type
+cher à l'école romantique. En tout cas, et c'est ce qu'il importe de
+constater avant tout, la narration commence à s'animer et à devenir
+pittoresque, le dialogue à pétiller, les personnages à avoir des gestes
+plus naturels et moins guindés. L'imagination, à l'aide du roman
+historique, prenait l'essor. Pour l'art français, c'était une acquisition.
+
+C'en était une autre, encore plus importante pour l'intelligence française,
+que la connaissance de l'histoire. Car on se préoccupe sérieusement de
+l'étudier. Balzac écrit à sa soeur, en 1822: «Prie donc Surville de
+s'informer dans quelle partie de la Normandie est Château-Gaillard ou le
+château Gaillard. Ensuite, dis-moi s'il y a une bibliothèque à Bayeux ou à
+Caen; si ton mari a la faculté d'en avoir les livres et s'il y a beaucoup
+de livres sur l'histoire de France, surtout des mémoires particuliers qui
+donnent du jour sur les époques. Le roman que j'irai faire sera ou _la
+Démence de Charles VI et la Faction Armagnac ou Bourguignonne_, ou bien
+_la Conspiration d'Amboise_, ou _la Saint-Barthélémy_, ou _les Premiers
+temps de l'Histoire de France_...»
+
+Nous ne savons si, en 1822, il y avait une bibliothèque à Caen, ni si elle
+contenait beaucoup de livres sur l'histoire de France. Ce qui est certain,
+c'est que Balzac, à Caen ou ailleurs, les a feuilletés: les progrès qu'il
+aura faits quand nous le rencontrerons pour la seconde fois nous en seront
+une garantie suffisante; et ce qui n'est pas moins incontestable, c'est la
+conviction désormais entrée dans l'esprit des romanciers que, pour écrire
+des romans historiques, il n'est peut-être pas inutile de commencer par
+savoir un peu l'histoire. Sismondi nous l'avait fait constater, Balzac
+nous le rappelle; les Français vont se mettre à l'étude de leurs
+chroniques nationales et leur demander justement ce que du Bellay, dans sa
+_Défense et illustration de la langue française_, avait exclusivement
+demandé à l'antiquité: des thèmes d'inspiration. Le roman historique
+s'organise et du même coup il aide à se préciser une des parties
+essentielles de la future esthétique romantique.
+
+Mais les sages idées de Sismondi et de Balzac ne pouvaient que triompher
+lentement et elles trouvent pour l'heure des réfractaires. Musset-Pathay,
+dans ses _Contes historiques_, semble avoir pris à tâche de démontrer
+l'excellence de la philosophie de l'histoire telle que l'avait professée
+Balzac dans _Clothilde de Lusignan_. L'épigraphe de son livre en indique
+assez l'esprit: _Multa incredibilia vera, multa credibilia falsa_. Le
+titre même est comme une gageure et un défi. Il est vrai que l'oeuvre
+tient assez peu la promesse du titre et de l'épigraphe. Ces _Contes_ ne
+sont que des conversations où quelques points d'histoire sont incidemment
+traités; cela rappelle assez exactement les _Journées Amusantes_ de Mme
+Gomez, et surtout laisse deviner les regrettables excès où se complairont
+plus tard Paul Lacroix et Roger de Beauvoir. Il y a cependant des pages
+intéressantes. Nous signalerons particulièrement le neuvième conte qui
+renferme une assez bonne critique et fort piquante de Mme de Genlis et
+de ses _Mémoires_; et le dixième, de beaucoup le meilleur du recueil, où
+sont assez vivement présentées les réunions littéraires du XVIIIe siècle.
+Mais c'est trop longtemps s'arrêter sur quelqu'un dont tout le mérite est
+d'avoir eu un fils.
+
+Hippolyte Bonnelier n'a guère aussi pour lui que d'avoir écrit un roman
+sur une scène dont Vigny devait faire un épisode de _Cinq-Mars_. Son
+_Urbain Grandier_ eut quelque succès, s'il faut en croire le _Mercure du
+XIXe siècle_. D'après le trop complaisant journaliste, l'auteur «a
+conservé les grands traits que l'histoire a transmis et inventé une fable
+touchante qui se lie naturellement à son récit et l'explique sans
+dénaturer les traditions. C'est ce que l'on peut exiger du roman
+historique... Laubardemont, Urbain Grandier, le prêtre, l'abbesse et ses
+soeurs se dessinent avec une grande vérité. Le P. Joseph est peint de la
+même manière... Le roman est fidèlement empreint des couleurs
+superstitieuses de l'époque.»
+
+Il vaut mieux dire: _Urbain Grandier_ a exactement la justesse et la
+vérité que peut avoir un pamphlet. Car c'est plutôt un pamphlet qu'un
+roman. On n'a qu'à lire l'introduction pour s'en convaincre. Dès les
+premières lignes, l'écrivain laisse éclater l'horreur que lui inspire
+«l'assassinat» de Grandier. C'est son droit sans nul doute. Mais
+l'histoire s'accommode mal de trop de passion et la vérité en souffre. Le
+roman de Bonnelier n'a pas échappé à cet inconvénient. Que le trio Mignon,
+Barré, Granger, soit parfaitement méprisable, c'est un point que personne
+ne conteste. Mais encore faudrait-il que ces misérables nous donnent
+eux-mêmes, par leurs actions ou leurs paroles, tout le dégoût que nous
+devons éprouver pour leur odieuse conduite, au lieu que trop souvent
+l'auteur nous l'insinue par ses réflexions et ses commentaires.
+
+Les invraisemblances, d'ailleurs, n'y sont pas rares; c'est ainsi que le
+P. Joseph est vraiment par trop cynique. Il y a même, chose plus grave,
+des anachronismes. Et puis, dans quelles extraordinaires complications le
+roman va-t-il s'enchevêtrer! Soeur Annette, une des possédées, est fille
+de Clarice, soeur de Cinq-Mars et de Laubardemont! Ce détail, digne du
+plus noir mélodrame, suffirait à déprécier une oeuvre à certains égards
+point trop méprisable.
+
+Mais leur plus grand défaut, à tous ces pauvres romanciers, reste encore
+de n'avoir pas eu assez de talent et aussi d'avoir été les ouvriers de la
+première heure. La nature avait mieux traité Alfred de Vigny; les
+circonstances lui furent plus favorables; et, dans l'histoire du roman
+historique français, _Cinq-Mars_ est la première oeuvre sérieuse qui
+compte et qu'il faut donc examiner avec quelque détail.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+«Cinq-Mars»
+
+
+Le lundi 6 novembre 1826, à 11 heures du matin, dans un appartement de
+l'hôtel de Windsor, à Paris, le colonel Hamilton Bunbury présentait le
+comte Alfred de Vigny à sir Walter Scott. Le jeune auteur de _Cinq-Mars_
+venait faire hommage de son livre à l'illustre créateur du roman
+historique. «L'air très touché», Walter Scott accepta le livre, et sans
+doute aussi l'hommage. Il ne pouvait peut-être pas répondre à son jeune
+admirateur ce qu'il répondit à Manzoni qui lui offrait ses _Fiancés_[23];
+mais il lui était permis de penser que c'était la plus belle oeuvre qu'il
+eût encore inspirée à un Français. De _Cinq-Mars_, en effet, et de
+_Cinq-Mars_ seulement, commence dans notre littérature l'histoire du roman
+historique.
+
+[Note 23: Quand Walter Scott vint à Milan, Manzoni se donna modestement
+pour son disciple. «En ce cas, riposta le célèbre romancier, _les Fiancés_
+sont mon meilleur ouvrage.»]
+
+Ce n'est pas que le livre soit un chef-d'oeuvre. Malgré le talent de Vigny,
+ses longues études préparatoires, _Cinq-Mars_ conserve des défauts graves.
+Tel qu'il est cependant, il ne laisse pas d'être remarquable, moins par
+sa valeur et sa beauté propres, que par la place qu'il tient dans
+l'organisation du genre. Et il n'est pas besoin d'ajouter que l'influence
+écossaise s'y fait partout sentir.
+
+Dans la foule déjà innombrable des imitateurs de Walter Scott, Vigny fut
+le premier à s'apercevoir que le plus sûr moyen de réussir dans un genre
+est de cultiver ce genre pour lui-même. De ce principe essentiel, on ne
+s'était point avisé jusqu'à lui, sans doute parce qu'il était essentiel et
+trop simple. Il osa donc, à l'exemple de son modèle, et abordant un sujet
+d'histoire, le traiter vraiment du point de vue historique, et il ne crut
+pas inutile, écrivant sur une conjuration, de ne pas trop détourner
+l'intérêt sur les insignifiantes amours de Marie de Mantoue et de Henry
+d'Effiat. Aussi bien les piètres héros que nos deux personnages pour un
+roman d'amour! Elle, elle est étourdie, légère, involontairement coquette,
+vite oublieuse et à peu près consolée de la mort de Henry par la riante
+perspective d'être reine de Pologne. Lui, il a peut-être plus de
+profondeur dans les sentiments; et, puisqu'il le dit, nous devons bien
+l'en croire; mais nous entrons tout de même assez difficilement dans cette
+pensée. Ses incertitudes, ses faiblesses, quelque chose de faux ou de
+forcé répandu dans tous les passages où il nous est parlé de sa passion,
+tout cela en fait un amoureux fort indécis et singulièrement pâle.
+Vraiment, et tout compte fait, ils sont dignes l'un de l'autre, dignes
+surtout de servir de modèles aux jeunes premiers du futur théâtre
+romantique. Par beaucoup de côtés, dona Sol, Régina et la fille de
+Triboulet sont les soeurs de Marie de Mantoue; et il est encore plus
+évident qu'il y a du Hernani, du Didier, sinon du Ruy Blas, sous le beau
+costume de velours noir de M. le Grand[24].
+
+[Note 24: Nous en avons essayé la démonstration dans la _Revue bleue_
+(8 et 15 août 1903): _Deux ouvriers du romantisme_.]
+
+Puisque l'intrigue amoureuse n'est pas et ne peut pas être le vrai sujet
+de _Cinq-Mars_, il reste que ce soit l'intrigue politique. Et en effet, et
+il faut en féliciter Vigny, comme dans _Quentin Durward_, comme dans
+_Ivanhoe_, les passions particulières et privées disparaissent devant des
+intérêts plus généraux et plus importants. Louis XI luttait pour briser
+l'orgueil et réduire le pouvoir de son insolent vassal; Richelieu...
+Dirons-nous qu'il lutte pour briser le grand écuyer? Tout le roman, au
+contraire, et par une incroyable maladresse de l'auteur, ne donne-t-il pas
+l'impression d'un géant qui écrase un pygmée, dédaigneusement? Mais
+acceptons la situation telle que Vigny nous la présente. Il a cru pouvoir
+symboliser dans la conjuration de Cinq-Mars toutes les autres conjurations
+que le système politique du cardinal ministre a fait se former contre lui;
+ce ne serait pas le droit de l'historien, c'est celui du poète. Bien plus,
+supposons à M. le Grand toutes les qualités dont voudrait l'enrichir notre
+romancier; qu'il soit comme l'âme de la noblesse tout entière, frémissante
+d'indignation de se voir humiliée, et quelquefois décapitée, par un
+cardinal, par un homme d'Église; en un mot, faisons de lui le digne
+adversaire de Richelieu: quel drame! Et le beau sujet! «Trois acteurs
+seulement qui remplissent la scène: Richelieu, Louis XIII et M. le Grand;
+le reste écoute et regarde, et joue tout au plus le même rôle que le
+choeur antique au théâtre d'Athènes.» G. Planche a raison. C'est le fond
+même de _Quentin Durward_; fond tragique, sujet grandiose, d'où pouvait
+sortir un chef-d'oeuvre. Vigny ne l'a pas fait; peut-être ne pouvait-il pas
+le faire. Il avait au moins le mérite d'indiquer le chemin qui conduisait
+aux chefs-d'oeuvre; et la première conquête du roman historique en France,
+comme son premier pas vers l'organisation forte et définitive, c'est à
+_Cinq-Mars_ qu'il faut en rapporter l'honneur.
+
+Mais, nous l'avons vu, des intrigues et des passions politiques supposent
+plus de deux personnages, une conjuration exige des conjurés, et voilà du
+même coup le cadre et le milieu constitués. Il y avait, autour de Cédric,
+son fils, lady Rowena, Athelstane, Richard, Frère Tuck, Locksley, Wurth et
+Gamba; nous aurons ici Bassompierre, Fontrailles, Gondi, Beaufort, de Thou,
+et un instant, malgré leurs hésitations, les princes du sang et les rois
+eux-mêmes, Gaston d'Orléans, Anne d'Autriche et Louis XIII en personne. Et
+pour peu que l'auteur, par les mémoires ou les correspondances, ait
+quelque expérience de l'époque,--or Vigny, on le sait par son témoignage
+et _Cinq-Mars_ suffit à le prouver, n'était pas sans les connaître,--tous
+ces personnages vont sentir, penser, s'agiter, vivre en un mot de la vie
+même de leur temps.
+
+Écoutez le duc de Bouillon endoctrinant Anne d'Autriche, lui dépeignant en
+traits de flamme l'insolence et l'ambition de Richelieu, et après avoir
+inquiété la reine, épouvantant la mère par l'horrible crainte que
+l'impitoyable ministre pourrait bien étendre sa main de fer jusque sur les
+enfants de France[25]; entendez Cinq-Mars lui-même, le digne chef d'une
+conspiration enfantine, grisé peu à peu des paroles qu'il adresse à ses
+complices, échauffé de leur enthousiasme, s'élever presque à l'éloquence;
+voyez la physionomie austère et distraite du pieux de Thou, et savourez
+les boutades et les espiègleries de Gondi. Cependant, au-dessus de leurs
+têtes, on entend des violons et des pas légers rythment des danses: c'est
+fête chez Ninon; et, comme une volée d'étourneaux, sur le projet d'une
+conspiration contre le cardinal et d'un crime de lèse-patrie, nos jeunes
+étourdis se précipitent dans la salle du bal. Il y a là Milton, Descartes,
+Molière, Corneille, et, ou peu s'en faut, toute l'Académie française;
+rapprochement étrange sans doute, et on se figure Descartes, malgré son
+costume d'officier, et surtout Corneille, singulièrement dépaysés, comme
+on a déjà trouvé les conjurés bien audacieux pour faire du salon de Ninon
+le centre de leur complot[26]. On lit, on fredonne, on improvise des
+madrigaux, on consulte la Carte de Tendre, on s'extasie sur le _fin_, le
+_galant_ et le _sublime_; les ridicules s'étalent; l'unique préoccupation
+ici est d'avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'insouciance, d'énormes
+noeuds de rubans partout, de relever fièrement rapière et moustache, et au
+moindre mot, au plus léger sourire, d'inviter cérémonieusement des gens
+qu'on estime, de préférence encore ses amis, à venir allègrement se couper
+la gorge. Musique et duels, rubans et conjurations, vers galants et
+bravoure téméraire à l'assaut, voilà bien le monde de la cour sous Louis
+XIII. C'est le monde de _Cinq-Mars_. Jamais roman historique n'avait été
+mieux _situé_.
+
+[Note 25: _La Toilette_.]
+
+[Note 26: A moins d'y voir une nouvelle preuve de la légèreté incroyable
+avec laquelle se traitaient alors les conspirations.]
+
+La couleur locale y est même si juste, elle a si bien pénétré toutes les
+parties intimes de l'oeuvre, qu'elle est remontée à la surface et s'est
+étendue à l'extérieur. Les personnages de _Cinq-Mars_ ne se contentent pas
+d'avoir les sentiments et les goûts de leur époque, ils en ont encore les
+expressions et le style. Quelques mois après la publication du roman, le
+_Journal des Débats_ le faisait fort justement remarquer (18 août 1826,
+sous la signature R.) Qu'on relise le début du chapitre VIII, _l'Entrevue_,
+le chapitre IX, _le Siège_, et surtout le chapitre XX, _la Lecture_: on
+sera bien vite convaincu que l'observation du journaliste ne manque pas
+d'exactitude. C'est bien le ton fier, dégagé, hautain, légèrement insolent,
+qu'affectaient alors les jeunes seigneurs, avec quelque chose de
+volontairement négligé et lâché, le ton d'un jeune cavalier qui d'une main
+friserait arrogamment sa moustache et de l'autre soutiendrait à peine sa
+rapière, le col du pourpoint légèrement ouvert, le grand manteau flottant
+au vent, retenu d'une seule épaule, et l'épée faisant cliquetis sur le
+pavé. Dangereux exemple, et que les romantiques n'auront que trop de
+tendance à suivre dans leur frénésie de couleur locale. Walter Scott s'en
+était défendu par d'excellentes raisons, et Vigny aurait bien dû imiter la
+réserve et la prudence de son maître.
+
+Pour l'instant il s'applique de tout son coeur à ressembler le plus
+possible à son modèle, et les princes, chez lui aussi, parlent comme nous
+avons vu qu'ils parlaient dans les «Waverley Novels»:
+
+ Allons, allons, je suis content puisqu'il en est ainsi;
+ occupons-nous de choses plus agréables... Moi, j'avoue que je
+ voudrais que tout fût déjà fini; je ne suis point né pour les
+ émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il,
+ s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutôt si les
+ Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant.
+ Tudieu! je suis sûr qu'on a parlé de vous, là-bas. On dit que les
+ femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n'en suis pas
+ ennemi du tout. En vérité, cela fait paraître le pied plus petit et
+ plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n'est pas
+ plus belle que Mme de Guéménée, n'est-il pas vrai? Allons, soyez
+ franc, on m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah! vous
+ ne répondez pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans
+ l'oeil... ou bien vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou
+ en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages:
+ le roi a un nain charmant, n'est-ce pas? on le met dans un pâté.
+ Qu'il est heureux le roi d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver
+ un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n'est-il
+ pas vrai? Oh! c'est un bon usage; nous l'avons perdu;
+ c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.»--Gaston
+ d'Orléans», car c'est lui, «eut le courage de parler sur ce ton
+ près d'une demi-heure de suite... (Ch. XVII, _la Toilette_.)
+
+A plus forte raison y aura-t-il dans _Cinq-Mars_, et toujours par
+imitation de Walter Scott, en même temps que la fidélité relative des
+moeurs, l'exactitude des costumes, et cette couleur locale extérieure dont
+la jeune école devait se laisser éblouir tout d'abord. Aucun personnage
+important ne se présente sans que le romancier ne nous en montre aussitôt
+le costume et avec quel luxe de détails! quelle netteté pittoresque! C'est
+le vieux maréchal de Bassompierre, dont les «manières nobles et polies»
+ont «quelque chose d'une galanterie surannée» comme sa mise, car il porte
+«une fraise à la Henri IV et les manches tailladées à la manière du
+dernier règne, ridicule impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour.»
+C'est le marquis de Cinq-Mars, en «manteau court», «un collet de dentelle»
+tombant «sur son cou jusqu'au milieu de sa poitrine»; il a «de petites
+bottes très fortes évasées» et sur les dalles du salon ses éperons
+retentissent. L'avocat Fournier, le juge Laubardemont, l'abbé Quillet ont
+la même netteté précise. Richelieu est naturellement plus étudié, et c'est
+véritablement un portrait en pied que dessine le peintre:
+
+ Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux
+ grands et doux, une figure pâle et effilée à laquelle une petite
+ barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l'on
+ remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII.
+ Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d'avouer que
+ Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en
+ pouvoir douter; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par
+ deux petites moustaches grises et par une _royale_, ornement
+ alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme.
+ Ce vieillard avait sur la tête une calotte rouge et était enveloppé
+ dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie pourprée,
+ et n'était rien moins qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.»
+ (Ch. VII.)
+
+Mais c'est encore le roi, comme il convient, dont le costume est le plus
+minutieusement et le plus brillamment décrit. Il est fort élégant:
+
+ Une sorte de veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes
+ et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'à
+ la ceinture. Un haut-de-chausses large et flottant ne lui tombait
+ qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée
+ en bas de rubans bleus. Les bottes à l'écuyère, ne s'élevant guère
+ à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, étaient
+ doublées d'une profusion de dentelles, et si larges qu'elles
+ semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit
+ manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée,
+ couvrait le bras gauche du Roi, appuyé sur le pommeau de son épée.
+
+C'est proprement le cadre. Voici le portrait:
+
+ Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure
+ pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente
+ laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors
+ augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait
+ aussi l'expression mélancolique; à son front élevé, à son profil
+ antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande
+ race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force
+ du regard: ses yeux semblaient rougis par des larmes et voilés par
+ un sommeil perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait
+ l'air un peu égaré. (Ch. VIII.)
+
+Ne voilà-t-il pas un beau tableau à la Van Dyck? La physionomie se détache,
+nette, fine, pleine d'allure et de race; et le portrait pourrait être
+signé du plus parfait dessinateur de la future école, de Théophile
+Gautier. On voit la nature et la portée de l'influence écossaise.
+
+En dépit de toutes ces qualités, le roman historique n'a cependant pas
+trouvé dans _Cinq-Mars_ sa vraie forme et sa constitution définitive.
+
+Il demandait d'abord à être véritablement traité pour lui-même, ce dont
+Vigny, malgré les apparences, s'était bien gardé. Ses _Réflexions sur la
+vérité dans l'art_ nous inspirent tout de suite à cet égard une légitime
+défiance. La théorie qu'elles exposent est fort belle et fait le plus
+grand honneur à l'esprit le plus «penseur» assurément de la littérature
+romantique; elles ne pouvaient qu'être dangereuses pour le roman
+historique. On ne «choisit» pas, on ne «groupe» pas «autour d'un centre
+inventé», quand tous les personnages «choisis», quand le «groupe» lui-même
+et le «centre» sont rigoureusement historiques et éclairés jusque dans les
+moindres détails de la plus vive lumière. C'est une première raison, grave,
+d'insuccès. En voici une autre, tout aussi sérieuse.
+
+On a reproché à Vigny d'avoir mis les personnages historiques au premier
+plan de son oeuvre. Le reproche est mérité. Qu'il soit d'importance et que
+cette méthode entraîne nécessairement avec elle les plus fâcheux
+inconvénients, nous y avons assez insisté dans la première partie de notre
+travail. Mieux vaut expliquer pourquoi M. le Grand, Richelieu, Louis XIII
+sont les protagonistes de _Cinq-Mars_, et comment il était impossible
+qu'ils ne le fussent pas.
+
+_Cinq-Mars_ est une oeuvre partiale et même une oeuvre violente. Ne l'en
+croyez qu'à demi, et, comme on dit, sous bénéfice d'inventaire, quand
+l'auteur vous annonce, un peu solennellement peut-être, «le spectacle
+philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son
+caractère et de son temps». Que le roman ne nous donne pas quelque chose,
+en effet, de ce «spectacle philosophique», nous n'irons pas jusqu'à le
+prétendre. Mais ce qu'il nous donne assurément, et avec une netteté encore
+plus grande et avec une évidence qui serait difficilement plus forte,
+c'est le «spectacle» des antipathies, des colères et des haines
+irréductibles de M. le comte Alfred de Vigny, royaliste de naissance et de
+race, serviteur dévoué d'une monarchie défaillante, ayant parfaitement
+conscience que les jours en sont comptés, et gardant ses plus impitoyables,
+ses plus intransigeantes rancunes à ceux qui furent les premiers
+instruments, bien malgré eux, de cette décadence et de cette ruine.
+
+Comprend-on maintenant que la nécessité de mettre cette idée dans tout son
+jour imposât à l'écrivain l'obligation d'amener Richelieu en pleine
+lumière? Celui qui prépara de si loin la Révolution française, en enlevant
+au trône l'appui naturel, héréditaire, de la noblesse, ne pouvait pas
+demeurer dans l'ombre. Et, en effet, le cardinal-ministre est éclairé de
+la plus brutale lumière. C'est le parti pris de tout faire voir, surtout
+les petitesses et les taches. L'acharnement ne saurait être plus ardent,
+la colère plus concentrée et plus énergique. Les phrases mordent,
+déchirent, déchiquètent; elles mettent ou croient mettre le grand homme
+d'État en lambeaux. A ces motifs de partialité et de haine, ajoutez
+l'indignation frémissante du gentilhomme qui voit la noblesse humiliée
+devant l'Église, et la crosse plus forte que l'épée, et soyez étonné que
+M. le Grand ait tant de séductions et «d'idées», génie malheureux, que de
+brutales circonstances ont tranché en pleine floraison; que Louis XIII ne
+nous soit présenté que comme la première victime de l'impérieux cardinal;
+et, enfin, que le grand ministre n'ait dû son élévation qu'à sa duplicité
+et à sa bassesse, et le succès de sa politique qu'à une hache et à un
+bourreau! A coup sûr c'est mal se préparer à écrire de bons romans
+historiques que de traiter l'histoire avec une partialité qui lui inflige
+de si étranges déformations.
+
+Une autre raison, d'un ordre artistique, celle-ci, nous expliquera que
+dans ce genre Vigny n'aurait jamais guère remporté que des demi-succès,
+très probablement. Il n'avait pas de la réalité une vision assez puissante,
+et il interprétait les choses plutôt qu'il ne les décrivait. Sainte-Beuve
+l'a indiqué avec sa finesse ordinaire. «L'auteur ne voit la réalité qu'à
+travers un prisme de cristal qui en change le ton, la couleur, les lignes»;
+et il appelle cela une «_transmutation_ de la vérité», comparant l'esprit
+de Vigny à ces «sources dites autrefois merveilleuses qui couvrent de sels
+brillants et à facettes tout ce qu'on y plonge». C'est en effet une nature
+trop aristocratique, un talent trop hautain, trop réservé, trop «secret».
+Il faut de préférence au récit, dans le roman historique, du mouvement, de
+la couleur, un entrain et une verve abondante et joyeuse; et ces qualités
+font par trop évidemment défaut à l'auteur de _Cinq-Mars_.
+
+On le voit bien quand il s'essaie à faire dialoguer les gens du commun.
+Grandchamp est encore supportable; mais Laura a beau multiplier les _Santa
+Maria_ et les _Signor Jesu_ (dans le chapitre _le Confessional_), zézayer
+«le _duzé di_ Mantoue» et gémir «_Amore qui regna, amore!_» et faire la
+coquette auprès du rude serviteur du Grand Écuyer, toutes ces minauderies
+ne sont guère naturelles et tout ce faux réalisme nous fait sourire. A
+plus forte raison Vigny sera-t-il insuffisant à nous traduire les paroles
+des foules, leur langue imagée, savoureuse, si expressive dans ses
+populacières vulgarités. La foule n'est pas encore entrée dans le roman
+historique français, et la tentative de Vigny n'a été qu'une tentative.
+Les vieilles femmes qui se communiquent leurs impressions sur les
+extraordinaires événements dont la ville de Loudun est le théâtre
+_(la Rue)_, le jargon du père Guillaume Leroux _(ibid.)_, les réflexions
+d'un groupe de bourgeois _(le Martyre)_, l'enthousiasme de la foule à
+l'arrivée à Paris de M. le Grand _(la Confusion)_, et enfin la scène à
+demi populaire de la place des Terreaux le jour de l'exécution _(les
+Prisonniers)_, tout cela manque de naturel, de gaîté et de vie. Ce ne sont
+pas là les foules turbulentes, joyeuses, si animées et grouillantes, de
+Walter Scott, de Balzac, de Hugo ou de Dumas. Monsieur le Comte a beau
+s'érailler la voix et revêtir des habits d'ouvrier, comme Olivier
+d'Entraigues à Lyon, le 12 septembre 1642, il garde toujours «ses mains
+blanches», on voit trop vite que «ça n'a jamais travaillé», et, sous le
+grossier costume d'emprunt, le gentilhomme décèle encore par son allure
+toute la fière aristocratie de la race. De ce côté, le roman historique
+n'a pas encore commencé son apprentissage.
+
+Douze ans après l'apparition de _Cinq-Mars_, Vigny méditait un nouveau
+roman. Il ne l'écrivit jamais, et il eut raison. Ce n'était point à lui
+qu'était réservée la gloire de donner un Walter Scott à la France, malgré
+les assurances de ses admirateurs. Trop de choses lui manquaient. Il était
+trop poète et trop philosophe. Peut-être aussi était-il venu trop tôt. Le
+roman historique n'en a pas moins reçu de lui des services considérables;
+et les erreurs mêmes de Vigny auront servi de leçons.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX».
+
+
+De ces leçons le roman historique ne devait pas profiter tout d'abord.
+C'est ici une période fort peu intéressante de son histoire. Les oeuvres
+abondent, comme de raison; mais les belles oeuvres, ou même les oeuvres
+sérieuses et qui méritent un moment d'attention, y sont par contre fort
+rares. _Les Chouans_ mis à part, elles ne vaudraient même pas d'être
+signalées, si nous ne considérions comme de notre devoir de tracer, au
+moins à larges traits, l'histoire du genre.
+
+Deux raisons justifient ce rapide développement. D'abord, on continue à
+aimer l'histoire, et c'est d'elle,--sans succès, il est vrai,--mais c'est
+d'elle tout de même qu'on emprunte la matière de l'ouvrage d'art. Puis, il
+fallait que le roman historique s'imposât dès lors avec une singulière
+puissance, pour faire accepter des pauvretés comme _Philippe de Flandre ou
+les Prisonniers du Louvre, Jeanne la Folle_ ou _Haldan de Knüden,
+manuscrit danois du XVe siècle_. Que de telles oeuvres aient pu obtenir
+les honneurs seulement de la lecture,--et nous savons qu'elles ont eu du
+succès, comme tant d'autres d'ailleurs,--c'est la meilleure preuve et que
+le roman historique avait alors une vitalité admirable et qu'aucune forme
+littéraire ne pouvait mieux convenir aux imaginations. Ces motifs sont
+peut-être suffisants pour nous justifier de parler un instant du
+_Fray-Eugenio_ de Mortonval ou du _Roi des Montagnes_ de Barginet.
+
+«Voici encore un roman politique, un plaidoyer pour le trône contre
+l'autel, un conseil donné aux rois de s'affranchir du joug des prêtres:
+leçon inutile, faite sans bonne foi, accueillie comme elle le mérite.» Le
+rédacteur du _Globe_ a raison: «_Fray-Eugenio_ n'est qu'un pamphlet.» «Le
+peuple espagnol ne paraît nulle part» dans ce livre. Et qu'y viendrait-il
+faire en vérité? Mortonval, auteur du _Tartufe moderne_, a-t-il pour objet
+de ressusciter devant nous l'Espagne du XVIIe siècle? et par une peinture,
+sinon profonde, au moins exacte, de l'esprit et du caractère de la nation
+espagnole, de nous expliquer que l'Inquisition ait pu s'acclimater dans ce
+pays et y vivre si longtemps? Car enfin «un auto-da-fé a ses conditions
+comme toutes choses. Cette barbarie absurde fait nécessairement partie
+d'un système complet de civilisation qui la rend possible. C'est ce que
+l'auteur d'_Eugenio_ ne nous paraît pas assez comprendre.» Il y avait
+cependant matière à un beau roman historique. Mortonval ne l'essaie même
+pas, et il court tout de suite à son véritable sujet, c'est-à-dire à la
+satire violente et déclamatoire. Ce n'était pas la peine en vérité de
+mettre «tant de temps et de soins» à compulser les documents authentiques;
+car il a lu des relations et des mémoires. Il faut louer la conscience de
+Mortonval et regretter qu'elle l'ait si mal servi.
+
+Cependant, tout Mortonval qu'on soit, on n'écrit pas impunément après
+Walter Scott. Il y a par endroits comme des échos de la narration
+écossaise, et des bouts de dialogue ne manquent pas de naturel. C'est peu,
+évidemment; mais il faut avoir lu d'un trait les quatre volumes de _Fray
+Eugenio_ pour comprendre le plaisir que peuvent donner quelques lignes qui
+ne soient pas exclusivement mauvais goût, monotonie, froideur ou style
+ampoulé et déclamatoire.
+
+A Barginet, de Grenoble,--c'est ainsi qu'il signait ses romans,--nous ne
+pouvons accorder aussi qu'une mention rapide. Il est intéressant cependant;
+car il ne se contente pas d'emprunter sa manière à l'Écossais, il l'imite
+encore jusque dans sa matière; et tout ainsi que les «Waverley Novels»
+nous décrivaient les moeurs des Highlands, les_Dauphinoises_, la_Cotte
+rouge ou l'insurrection de 1626_ et le _Roi des Montagnes ou les
+Compagnons du Chêne, tradition dauphinoise du temps de Charles VIII_ nous
+feront connaître celles des Terres-Froides. C'était une intéressante
+innovation. L'auteur n'avait malheureusement pas assez de talent pour se
+faire lire. Le _Roi des Montagnes_ a beau n'être qu'une mosaïque de Walter
+Scott: il se pourrait qu'aux yeux de la postérité la recommandation fût
+encore insuffisante.
+
+Bouginet, de Grenoble, a cependant gagné à s'être rendu familiers
+_Rob Roy_, _Quentin Durward_ et _Ivanhoe_.
+
+Le tournoi du premier volume se laisse lire, égayé qu'il est par les
+réflexions des paysans et des bourgeois, comme celui d'Ashby par les
+réflexions des Normands et les bouffonnes saillies de Wamba; la narration
+en est pleine de mouvement et d'animation. Ce n'est pas que tout y soit
+remarquable; il y a encore des couleurs fausses, des mouvements peu
+naturels ou forcés: l'ensemble n'en produit pas moins une impression
+satisfaisante.
+
+Plus encore que le récit, le dialogue témoigne de l'heureuse influence
+qu'a subie l'auteur. Il est vif en général, bien conduit, ne manque ni
+d'à-propos, ni d'intérêt, et nous y retrouvons, pour la première fois, un
+assez fidèle écho de la voix des foules d'_Ivanhoe_ ou de _Kenilworth._
+
+ «Que Dieu, continua un autre bourgeois, que Dieu allonge la corde
+ qui a servi à pendre Olivier le _Diable_, afin qu'elle puisse
+ rendre le même office à tous les bayles de la province.
+
+ «C'est cela, mes bonnes oies grasses de la ville, répondit le
+ fonctionnaire avec véhémence, criez contre la mémoire du roi Louis,
+ et vous verrez qui paiera les frais de ces tournois. Mais, dites-moi,
+ mon brave ami, les trompettes ne sonnent plus; suivant toute
+ apparence, les nobles chevaliers sont las de s'assommer; que fait
+ le roi dans ce moment?
+
+ «Par Notre-Dame de Bon Secours! dit le colporteur... Voici un
+ seigneur qui lui remet un parchemin roulé.
+
+ «Bon, bon, que Dieu le bénisse! regardez toujours au nom de tous
+ les saints.
+
+ «Huchez-le sur votre balle, l'ami, s'écria un des bourgeois
+ obstinés, et après cela vous pourrez le montrer pour de l'argent.
+
+ «Bien trouvé, maître, crièrent en riant les voisins du pauvre bayle.
+
+ «Vous ne diriez pas cela partout ailleurs, répondit le colporteur,
+ sans que vos peaux d'âne ne sentissent le poids d'un bâton.
+ _(Le Roi des Montagnes_, vol. I, p. 72.)
+
+On dirait une traduction de Walter Scott, et c'en est une, ou à peu près.
+
+Un an après le _Rob Roy_ du Dauphiné paraissaient _les Chouans_. C'était
+encore une étude de moeurs provinciales; mais elle portait cette fois le
+nom de Balzac.
+
+Tous les critiques ont signalé l'influence et l'imitation de Walter Scott
+dans la première oeuvre qu'ait avouée le grand romancier. Les critiques
+ont raison: _les Chouans ou la Bretagne en 1799_ ne sont qu'un roman
+historique exécuté avec les procédés mêmes d'_Ivanhoe_. La vérification en
+est aisée. Il sera aussi facile de constater que c'est surtout de cette
+intelligente imitation que viennent les progrès qu'entre 1826 et 1829 le
+genre a pu réaliser.
+
+Tout d'abord, l'oeuvre ne dément pas le titre, et le titre est
+significatif. C'est bien une peinture de la Bretagne en 1799 que
+l'écrivain a voulu nous donner, plutôt que le spectacle des amours
+inquiètes du jeune chef pour Marie de Verneuil et des intrigues de
+Corentin. On peut trouver cependant que, dans ce livre, ces amours et ces
+intrigues tiennent une grande place. C'est constater simplement que Balzac
+est déjà là tout entier, peintre incomparable de la passion et ami des
+folles intrigues, auteur des _Illusions perdues_ et du _Père Goriot_, et
+aussi de l'_Histoire des Treize_ et de la _Dernière incarnation de
+Vautrin_. Mais, quelque importance que finisse par y prendre l'intrigue,
+_les Chouans_ n'en conservent pas moins, et avant tout, un intérêt
+historique profond. La Bretagne pendant la Révolution, ses antipathies
+profondes pour le nouveau régime, l'universelle résistance aux armées
+comme aux institutions républicaines, la guerre contre les bleus prêchée
+comme une croisade et une guerre sainte, voilà bien le sujet principal du
+roman, et qui domine tout de même le marquis de Montauran, Mlle de
+Verneuil et leurs tragiques et romantiques amours. Comme dans _Ivanhoe_ ou
+_Quentin Durward_, passions et intérêts particuliers disparaissent ici
+pour faire place aux intérêts et aux passions de tout un peuple. Si c'est
+là une des conditions essentielles du roman historique de Walter Scott,
+_les Chouans_ la remplissent assez bien, et l'Écossais pouvait facilement
+se reconnaître dans l'oeuvre française. Il pouvait même s'y mieux
+reconnaître que dans _Cinq-Mars_. Pour beaucoup de raisons, dont la
+principale était que Balzac avait un autre sentiment de la réalité et de
+la vie qu'A. de Vigny, le milieu, dans _les Chouans_, devait être établi,
+et avec une puissance singulière, dans sa vérité abondante et sa
+complexité touffue. Il faut lire, tout au commencement de l'ouvrage, le
+long passage que l'écrivain consacre à l'étude du passé, des moeurs, du
+sol même de la Bretagne, et voir comment, et du premier coup, l'ouvrage
+est définitivement situé. Walter Scott n'apportait pas plus de scrupules à
+nous faire comprendre les Highlands.
+
+La peinture des moeurs bretonnes est naturellement plus détaillée et plus
+forte encore. Décrire les moeurs a toujours été le triomphe de Balzac: le
+jeune romancier inaugure brillamment sa carrière. L'esprit de toute une
+province revit dans _les Chouans_. Enthousiasme religieux poussé jusqu'au
+plus aveugle fanatisme, la cause de la Bretagne confondue avec la cause
+même de Dieu, des gars qui attendent avec impatience la fin de la messe
+pour aller envoyer dans les corps des bleus les balles que le recteur a
+bénies, les femmes mêmes et les jeunes filles prêtant leurs sourires et
+leurs grâces à l'oeuvre sainte d'extermination: n'est-ce point la
+physionomie d'un pays bien distincte et à une époque bien précise? Et
+quelles figures vivantes que celles des personnages en qui s'incarne
+l'esprit même de la race, Coupiau, Pille-Miche, Marche-à-Terre et surtout
+l'abbé Gudin!
+
+Le prône de Marignay est un chef-d'oeuvre; c'est comme le centre du roman,
+la partie qui explique toutes les autres, d'où les autres partent et où
+elles viennent aboutir. «Mes très chers frères, nous prierons d'abord pour
+les trépassés: Jean Cochegrue, Nicolas Laferté, Joseph Brouet, François
+Parquoi, Sulpice Coupiau, tous de cette paroisse et morts des blessures
+qu'ils ont reçues au combat de la Pèlerine et au siège de Fougères... _De
+profundis_... Ces défenseurs de Dieu vous ont donné l'exemple du devoir...
+C'est de votre salut, chrétiens, qu'il s'agit. C'est votre âme que vous
+sauverez en combattant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne
+d'Auray m'est apparue elle-même avant-hier, à deux heures et demie. Elle
+m'a dit comme je vous le dis: «Tu es un prêtre de Marignay?--Oui, madame,
+prêt à vous servir.--Eh bien, je suis sainte Anne d'Auray, tante de Dieu à
+la mode de Bretagne. Je suis toujours à Auray et encore ici, parce que je
+suis venue pour que tu dises, aux gens de Marignay qu'il n'y a pas de
+salut à espérer pour eux, s'ils ne s'arment pas. Aussi, leur refuseras-tu
+l'absolution de leurs péchés, à moins qu'ils ne servent Dieu. Tu béniras
+leurs fusils, et les gars qui seront sans péché ne manqueront pas les
+bleus, parce que leurs fusils seront sacrés. D'ailleurs, chaque bleu jeté
+par terre vaut une indulgence, etc...» Ce n'est pas la violence de Balfour
+de Burley des _Puritains_, mais le sermon de l'abbé Gudin est tout aussi
+caractéristique.
+
+Puisqu'il y a des gars et des bleus, des républicains et des royalistes,
+aux moeurs des uns devront s'opposer les moeurs des autres: Gérard, Merle,
+Hulot, et leurs soldats ne sont pas moins nettement dessinés, ni moins
+expressifs que le marquis de Montauran et ses chouans.
+
+Pour ne parler que de lui, Hulot est le véritable soldat des premières
+armées de la République, intrépide, ne connaissant que son devoir et la
+consigne, plein d'admiration déjà pour celui qui sera un jour Napoléon,
+mettant au-dessus de tout la gloire militaire et croyant naïvement que
+tout doit s'incliner devant une baïonnette française. Il a les manières
+rudes, la voix brève et impérieuse, premier modèle de ces immortels
+«grognards», avec lesquels l'empereur allait bientôt conquérir l'Europe.
+
+A la montée de la Pèlerine, sa compagnie ne marche pas à son gré. «Que
+diable ont donc tous ces muscadins-là? s'écria-t-il d'une voix sonore. Nos
+conscrits ferment le compas au lieu de l'ouvrir!» Personne ne possède plus
+que lui «l'art de parler la langue pittoresque du soldat». «Il ne faut pas
+que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y
+en a ici, ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre
+les deux côtés de cette route. Le détachement va filer le câble. Ainsi,
+suivez ferme, tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela
+vivement!» Sa colère d'avoir laissé échapper le gars lui souffle des
+expressions encore plus pittoresques. «Il y a donc quelquefois du bonheur
+à n'être qu'une bête comme moi?... Tonnerre de Dieu! Si je rencontre le
+gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme pas Hulot; car,
+si ce renard-là me l'amenait à juger, je croirais ma conscience aussi sale
+que la chemise d'un jeune troupier qui entend le feu pour la première
+fois.»
+
+Ceux qui «ne sortent pas des rangs» comme lui ne lui inspirent que mépris
+et pitié. «Je ne suis jamais allé à l'école, répliqua brusquement le
+commandant. Et de quelle école sors-tu donc, toi?--De l'Ecole
+polytechnique.--Ah! ah! oui, de cette caserne où l'on veut faire des
+militaires dans des dortoirs!» Et il est encore plus sévère pour la
+diplomatie et les intrigues des _muscadins_ de Paris, dont il ne comprend
+ni la portée ni la finesse. «Ne nous recommandent-ils pas les plus grands
+égards pour leurs damnées femelles? Peut-on déshonorer de bons et braves
+patriotes comme nous en les mettant à la suite d'une jupe! Oh! moi, je
+vais droit mon chemin et n'aime pas les zigzags chez les autres. Quand
+j'ai vu à Danton des maîtresses, à Barras des maîtresses, je leur ai dit:
+«Citoyens, quand la République vous a requis pour la gouverner, ce n'était
+pas «pour autoriser les amusements de l'ancien régime.» «Vous me direz à
+cela que les femmes...? Oh! on a des femmes! c'est juste. À de bons lapins,
+voyez-vous, il faut... de bonnes femmes. Mais assez causé quand vient le
+danger. À quoi donc aurait servi de balayer les abus de l'ancien temps, si
+les patriotes les recommençaient? Voyez le premier consul, c'est là un
+homme: pas de femmes, toujours à son affaire. Je parierais ma moustache
+gauche qu'il ignore le sot métier qu'on nous fait faire ici.»
+
+Veut-on voir maintenant comment cette intelligence simple sait comprendre
+et résumer une situation? «Nos armées sont battues sur tous les points,
+reprit Hulot en étouffant sa voix de plus en plus. Les chouans ont
+intercepté deux fois les courriers, et je n'ai reçu mes dépêches et les
+derniers décrets qu'au moyen d'un exprès envoyé par Bernadotte, au moment
+où il quittait le ministère. Des amis m'ont heureusement écrit
+confidentiellement sur cette débâcle. Fouché a découvert que le tyran
+Louis XVIII a été averti par des traîtres de Paris d'envoyer un chef à ses
+canards de l'intérieur. On pense que Barras trahit la République. Bref,
+Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant... qui voudrait, en
+réunissant les efforts des Vendéens et ceux des chouans, abattre le bonnet
+de la République. Ce camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l'ai su
+le premier, je l'ai appris aux malins de Paris; _le Gars_ est le nom qu'il
+s'est donné. Tous ces animaux-là, dit-il en montrant Marche-à-Terre,
+chaussent des noms qui donneraient la colique à un honnête patriote, s'il
+le portait. Or, notre homme est dans ce district... Mais on n'apprend pas
+à un vieux singe à faire la grimace, et vous allez m'aider à ramener mes
+linottes à la cage, _et pus vite que çà!_ Je serais un joli coco si je me
+laissais engluer comme une corneille par ce ci-devant qui arrive de
+Londres sous prétexte d'avoir à épousseter nos chapeaux!»
+
+Tous ces traits ne forment-ils pas une physionomie singulièrement vivante
+et attachante? Hulot, du reste, est plus qu'une physionomie, c'est un
+type. Il rappelle Cédric, c'est-à-dire qu'en lui revit toute la
+physionomie, sinon d'une époque, au moins d'une partie de cette époque.
+Tout en restant nettement particulière, la figure a un caractère général;
+elle est éminemment représentative. C'est le premier portrait vigoureux
+qu'ait dessiné Balzac; il pouvait en faire hommage à Walter Scott; Hulot
+n'est que le frère--ou le fils--des héros principaux des «Waverley Novels».
+
+A ces figures de premier plan, ajoutez les personnages secondaires,
+Coupiau, Galope-Chopine et Marche-à-Terre, du côté des Chouans; le
+capitaine Gérard, Merle, Beau-Pied et la Clef-des-Coeurs, du côté des
+républicains; au milieu de ces rudes et énergiques physionomies, placez
+Corentin en _incroyable_, le regard aigu, inquisiteur, le visage
+impénétrable et tout pétri de finesse; ajoutez cette «jeune dame noble,
+jetée par de violentes passions dans la lutte des monarchies contre
+l'esprit du siècle et poussée par la vivacité de ses sentiments à des
+actions dont pour ainsi dire elle n'était pas complice», jouant, «comme
+beaucoup de femmes» alors, un rôle «héroïque ou blâmable dans cette
+tourmente»; voyez le chef de l'insurrection, le marquis de Montauran, si
+bien déguisé qu'il faut l'oeil infaillible du policier Corentin pour le
+reconnaître sous les divers costumes dont il s'affuble et sous les
+diverses professions qu'il s'attribue; entendez ses compagnons et ses amis
+qui se donnent pour les plus fidèles tenants de la cause royaliste, lui
+demander une part des dépouilles d'un adversaire qui n'est pas encore
+abattu, tandis que les Chouans, endoctrinés par l'abbé Gudin, ne pensent
+qu'à viser juste, quittes à soulager les bleus de leurs habits et de leur
+monnaie, une fois qu'ils les auront couchés par terre: toutes ces
+convoitises et ces intrigues, cette foi naïve et cet amour du pillage, ces
+égoïsmes et ces désintéressements, ces révoltés affiliés à l'association
+du Sacré-Coeur, ce mélange incroyable de bals et de chapelets, tous ces
+traits marquent une époque, lui impriment un caractère particulier et la
+fixent pour toujours dans le souvenir. «La bordure» du roman est aussi
+«exacte» que pourra l'exiger plus tard Sainte-Beuve; le fond en est aussi
+large, aussi solide, aussi historique, plus historique même que dans
+_Ivanhoe_, et peut-être n'est-il pas téméraire d'affirmer que si Balzac
+avait «persévéré», ou s'il avait pu «persévérer», c'est avec lui que la
+France aurait enfin trouvé son Walter Scott[27].
+
+[Note 27: Là-dessus on nous a prêté le regret ingénu que Balzac se soit
+détourné si tôt d'un genre où ses débuts avaient été si brillants. Sans
+compter qu'elle n'aurait rien de particulièrement flatteur pour nous,
+l'insinuation est encore toute gratuite. On n'a donc pas lu la suite, et
+notamment la page 154? Il nous paraît difficile cependant d'être plus
+explicite.]
+
+Car--il est à peine besoin de le faire remarquer, et c'est une conséquence
+nécessaire, assez visible au surplus, de tout ce que nous avons dit
+jusqu'ici--la couleur locale extérieure, dans _les Chouans_, est aussi
+exacte, aussi parfaite que la couleur locale intérieure. Costumes et
+façons des gars et des bleus sont tout aussi détaillés que leurs moeurs ou
+leurs sentiments, et avec la même netteté et la même justesse. On sait les
+soins minutieux que Balzac a toujours apportés à décrire les divers
+milieux où s'agitent ses personnages, et les habits qu'ils portent, et les
+maisons qu'ils habitent, et dans ces maisons leurs pièces préférées. On
+trouve déjà ici la même attention et la même sollicitude,--et on voit
+assez où il en a pris le modèle.
+
+C'est une qualité qui éclate dès la première page. «Ce détachement (de
+paysans et de bourgeois) divisé en groupes plus ou moins nombreux, offrait
+une collection de costumes si bizarres et une réunion d'individus
+appartenant à des localités ou à des professions si diverses, qu'il ne
+sera pas inutile de décrire leurs différences caractéristiques pour donner
+à cette histoire les couleurs vives auxquelles on met tant de prix
+aujourd'hui; quoique, selon certains critiques, elles nuisent à la
+peinture des sentiments.» Nous connaissons un au moins de ces critiques,
+et c'est Stendhal. Mais Balzac ne croit pas qu'une vérité puisse porter
+préjudice à l'autre et la preuve en est qu'il consacre tout de suite deux
+grandes pages à décrire «les différences caractéristiques» de ses futurs
+héros.
+
+Chez lui d'ailleurs, comme chez Walter Scott, c'est plus qu'un procédé,
+c'est une méthode. Un personnage ne se présente jamais, dût son rôle
+rester toujours insignifiant, que le romancier ne nous décrive aussitôt sa
+physionomie et son costume. Il serait long et inutile d'en citer des
+preuves. On les trouvera à la page 10 pour le portrait de
+Marche-à-Terre[28], caressé avec le même amour que les portraits de Gurth
+et de Wamba, qu'il rappelle en plus d'un point; à la page 31, pour le
+jeune chef; à la page 61, pour le costume, très détaillé aussi, de
+Corentin; à la page 71, pour le marquis de Montauran, peint en pied cette
+fois et non plus sous l'équipement d'un gars, mais en tenue d'élève de
+l'École polytechnique; et on lira enfin les pages 77 et 223 si on est
+curieux de savoir quelle différence de beauté peut offrir Mlle Marie de
+Verneuil en toilette de bal ou en simple costume de voyage.
+
+[Note 28: Édition Calmann-Lévy, 24 volumes.]
+
+Vigny avait essayé de mettre le peuple en scène et de lui donner la place
+à laquelle il avait droit dans les mouvements avant-coureurs de la Fronde.
+Vigny avait échoué. Tout prédisposait Balzac à y réussir, sa nature aussi
+bien que son talent. Tempérament vulgaire ou même grossier, n'ayant rien
+des délicatesses ou des dégoûts raffinés d'un grand seigneur, mais
+«peuple», comme disait déjà La Bruyère, de nature et d'instinct;--d'un
+talent admirable et sans rival pour saisir et fixer ce que les sentiments
+humains ont de plus largement et de plus franchement populaire; aussi vrai,
+aussi saisissant dans ses analyses des gens du commun que prétentieux,
+insupportable et faux dans ses portraits de marquis ou de duchesses;
+--excellant enfin à traduire ces vulgarités dans des scènes plantureuses,
+toutes grouillantes et fourmillantes de vie comme des kermesses flamandes,
+il devait être un des premiers à faire parler le peuple comme nous avons
+vu qu'il sait parler dans les romans écossais. Aussi la foule est-elle ici
+tout de suite en scène, et la compagnie du capitaine Hulot s'offre-t-elle
+dès le début à nos regards.
+
+Et il est visible que l'écrivain est de coeur avec ces braves gens qui
+défendent, en maugréant quelque peu, les intérêts de la République
+naissante. Il ne fait point rire à leurs dépens, il ne remarque pas qu'ils
+sont sales, déguenillés, ou s'il fixe un instant notre attention sur leurs
+accoutrements misérables, c'est pour nous les faire plaindre ou même
+admirer. Il nous les montre cheminant,--gaîment en général,--dans un pays
+difficile, tout en ravins et en fondrières, et oubliant leurs fatigues et
+leurs peines à quelque affectueuse «bourrade» du commandant ou à quelque
+vive plaisanterie du loustic de la bande. Il faut lire le récit du combat
+de la Pèlerine pour bien comprendre le rôle nouveau que la foule vient
+occuper dans le roman. La narration s'élargit comme la scène décrite; elle
+est vive, pleine de mouvement et de feu: ardeur de l'attaque et
+intrépidité de la défense, cris des Chouans et plaisanteries, sous les
+balles, des hommes de Hulot, tout a l'apparence de la réalité et de la
+vie. La narration s'est faite abondante et copieuse; elle a pris de
+l'horizon et de l'ampleur. Ce n'est plus simplement le prélude d'un art
+nouveau, comme dans _Cinq-Mars_, c'est cet art lui-même et avec tous ses
+caractères essentiels.
+
+Balzac sait animer et faire mouvoir les foules: il sait mieux encore nous
+faire entendre leurs ordinaires propos. Talent naturel de l'écrivain,
+assurément; non moins incontestablement aussi, imitation et influence
+directe de Walter Scott. Pour n'en donner qu'une preuve, où donc aurait-il
+pris, sinon dans la lecture assidue des «Waverley Novels»--et là plus
+encore que partout ailleurs,--où donc aurait-il pris ces perpétuelles
+comparaisons empruntées au règne animal, quadrupèdes ou volatiles, si
+fréquentes chez l'auteur d'_Ivanhoe_ et si caractéristiques de son oeuvre?
+Car on remarquera que ce n'est pas sur les lèvres seules de Pille-Miche,
+de Marche-à-Terre, de Galope-Chopine--sentez-vous déjà toute la saveur
+populaire de ces appellations?--de Beau-Pied ou de la Clef-des-Coeurs,
+qu'elles fleurissent naturellement. La vérité est que tous, à des degrés
+divers, il faut l'avouer, mais tous, parlent ce langage. «Gare à toi,
+Merle, dit Gérard. Les corneilles coiffées sont accompagnées d'un citoyen
+assez rusé pour te prendre dans un piège.--Qui? Cet _incroyable_ dont les
+petits yeux vont incessamment d'un côté du chemin à l'autre, comme s'il y
+voyait des chouans; ce muscadin duquel on aperçoit à peine les jambes, et
+qui, dans le moment où celles de son cheval sont cachées par la voiture, a
+l'air d'un canard dont la tête sort d'un pâté! Si ce dadais-là m'empêche
+jamais de caresser la jolie fauvette...--Canard! fauvette! Oh! mon pauvre
+Merle, tu es furieusement dans les volatiles. Mais ne te fie pas au
+canard! Ses yeux verts me paraissent perfides comme ceux d'une vipère et
+fins comme ceux d'une femme qui pardonne à son mari. Je me méfie moins des
+chouans que de ces avocats dont les figures ressemblent à des carafes de
+limonade.» La comparaison n'est pas peut-être fort suivie, et voilà bien
+des métaphores incohérentes, d'autant que Hulot, parlant toujours de «la
+fauvette», dira sentencieusement de Merle: «Avant de prendre le potage, je
+lui conseille de le sentir»: cet abus des images à la Walter Scott
+n'est-il donc pas assez significatif?
+
+Ce qui n'est pas moins évident aussi, c'est qu'à marcher sur les traces de
+Walter Scott, nos écrivains s'exerçaient à faire parler leurs personnages,
+tous leurs personnages, comme parlent les hommes dans la vie ordinaire.
+Ils dépouillaient les fausses élégances, la froideur distinguée
+d'autrefois pour le naturel, la vérité, la saveur, le pittoresque. A la
+lettre, le roman historique a été encore ici leur meilleure école. Et
+c'est donc du romantisme lui-même que Walter Scott reste toujours
+l'auxiliaire et le propagateur.
+
+Sentiment profond de la réalité, talent admirable à comprendre les âmes du
+peuple et à parler leur langage, génie incomparable dans la peinture des
+moeurs: de si sérieuses et de si fortes qualités auraient pu faire de
+Balzac le Walter Scott français. L'hypothèse serait assez raisonnable.
+Malheureusement pour le roman historique, l'auteur des_Chouans_ n'a pas
+voulu rivaliser de gloire avec son illustre modèle. Après avoir commencé
+par sacrifier au goût de l'époque, il se détourna vers des sujets plus
+modernes--et il fit bien, s'il faut en juger par les succès qu'il y devait
+recueillir. Par ses goûts, ses aspirations, sa philosophie, par toutes ses
+racines enfin, l'auteur de la _Comédie humaine_ tenait trop profondément à
+la société contemporaine; il ne pouvait guère s'en détacher pour se
+confiner dans le roman historique.
+
+Balzac a donc bien fait de ne pas «persévérer»; mais ses premiers pas dans
+la carrière devaient y laisser une forte empreinte. _Les Chouans_ ne
+tiennent peut-être pas une place de tout point remarquable dans l'oeuvre
+de Balzac: le roman historique au XIXe siècle ne compte pas de production
+plus considérable, et nous ne voyons guère à leur comparer--et à leur
+opposer--que la _Chronique de Charles IX_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La «Chronique du temps de Charles IX»[29].
+
+[Note 29: C'est le titre de la première édition (1829). La 2° (1832)
+portait: _Chronique du règne de Charles IX_. On l'appelle plus communément
+par abréviation: _Chronique de Charles IX_.]
+
+
+D'où vient alors que, malgré leurs éminentes qualités, _les Chouans_ n'ont
+jamais fait brillante figure parmi les romans historiques du XIXe siècle?
+Car on les a toujours un peu considérés comme étouffés entre _Cinq-Mars_
+et _la Chronique de Charles IX_. C'est qu'ils ne réalisaient
+qu'imparfaitement l'idéal des romantiques. Il y a sans doute de l'histoire
+dans _les Chouans_; mais cette histoire venait à peine de se faire; en
+1829, c'était de l'histoire de la veille, et il lui manquait ce dont tous
+les esprits étaient alors si friands, la poésie même de l'éloignement et
+le charme du passé. Les personnages n'en paraissaient point assez
+pittoresques: il était encore trop tôt pour sentir ce que peut offrir de
+beauté le spectacle de soldats républicains en guenilles. D'un mot,
+l'oeuvre manquait de perspective; elle était presque contemporaine: les
+contemporains ne pouvaient la goûter pleinement. Ils ne s'y sentaient pas
+assez dépaysés et il leur fallait d'autres évocations. La _Chronique_ les
+leur offrait, et en abondance: on la préféra aux _Chouans_. Oeuvre
+médiocre, dit-on cependant, insignifiante, presque indigne de l'auteur de
+_Carmen_ et de _Colomba_, et que Mérimée lui-même n'aimait guère. C'est
+possible, encore que le jugement soit bien sommaire et d'une sévérité
+assurément excessive. Il n'en est pas moins certain qu'à cette oeuvre
+médiocre nous sommes obligé de réserver dans cette étude la place
+d'honneur[30], parce que, avec tous ses défauts, ses lacunes ou ses
+faiblesses, elle demeure le chef-d'oeuvre du roman historique français à
+cette période.
+
+[Note 30: Nous rappelons que ce jugement doit être envisagé du point de vue
+particulier où nous nous plaçons dans cette étude, et que la _Chronique_
+ne peut en aucune manière supporter la comparaison avec _Colomba_ et
+_Carmen_, à plus forte raison avec _Notre-Dame de Paris_.]
+
+Sans être historien comme Michelet ou antiquaire comme Walter Scott,
+Mérimée a toujours eu cependant du passé une curiosité très éveillée et
+très vive. L'histoire, de très bonne heure, lui a été familière, et il
+n'en détourna jamais ses regards. Il ne se contente pas d'ailleurs de la
+connaître: il la connaît encore de la bonne façon. «Je n'aime dans
+l'histoire que les anecdotes», parce qu'on est sûr d'y «trouver une
+peinture vraie des moeurs et des caractères à une époque donnée». «Je
+l'avoue à ma honte, je donnerais volontiers Thucydide pour des mémoires
+authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès; car les mémoires
+fournissent seuls ces portraits de l'_homme_ (c'est lui qui souligne) qui
+m'amusent et qui m'intéressent»; il pouvait ajouter: «... et qui sont
+aussi le véritable, le seul objet du roman historique», Walter Scott nous
+l'a appris depuis longtemps. Et quant à la question de ne pas défigurer
+l'histoire au profit d'une politique ou d'une philosophie, on pouvait
+compter sur le scepticisme de Mérimée. Catholiques ou huguenots, ligueurs
+ou fidèles serviteurs du roi, il les considère tous avec la même
+indifférence, pour ne pas dire avec le même mépris. De toute nécessité, la
+_Chronique de Charles IX_ devait être un bon roman historique.
+
+D'autant que chez Mérimée l'artiste égalait l'érudit. Personne n'excelle
+comme lui à faire tenir tout un caractère dans un mot ou toute une
+situation en quelques lignes. Cet art devient particulièrement admirable,
+on l'a dit, quand il s'applique à des époques «où les passions se montrent
+dans leur verdeur et leur brutalité naïve». Et c'est une de ces époques
+que la _Chronique_ décrit.
+
+Une seule et même cause explique les mérites de l'oeuvre, et c'est la
+préoccupation exclusive de fidélité.
+
+Cette préoccupation commence par réduire l'intrigue au point de la
+supprimer ou presque. On ne voit pas en effet quelle pourrait bien être
+ici son utilité. Tout ce qu'on lui demandera, c'est de créer un lien léger
+entre les tableaux pour lesquels seuls est fait le roman. C'est l'espèce
+d'intrigue du _Misanthrope_; c'est aussi celle de la _Chronique_. Elle
+circule, lâche et flottante, donnant une apparence de liaison et d'unité à
+des chapitres qui ne sont guère que descriptifs et dont la plupart forment
+tableau: _les Reîtres, les Jeunes Courtisans, le Converti, le Sermon, un
+Chef de parti, les Chevau-légers_. Le livre achevé, on se demande quel en
+est le vrai sujet. Le massacre de la Saint-Barthélémy? Mais alors
+l'ouvrage serait bien mal composé, et les longueurs en seraient
+invraisemblables. N'aurait-on voulu que nous montrer les horreurs de la
+guerre civile et les dangers du fanatisme? Mérimée sourirait de cette
+explication. Reste que ce soit les amours de Diane et de Mergy. Mais
+savons-nous seulement comment ces amours finissent? «Mergy se
+consola-t-il? Diane prit-elle un autre amant? Je le laisse à décider au
+lecteur qui, de la sorte, terminera toujours le roman à son gré.» Ce sont
+les dernières lignes du livre. Évidemment l'intrigue ne compte plus. Il
+était même difficile de traiter plus cavalièrement l'antique favorite.
+
+La même raison empêchera les personnages historiques d'usurper le premier
+rang. Puisqu'il ne s'agit que de donner une idée exacte de toute une
+société à une époque déterminée, pourquoi les rois et les ministres et
+toutes les puissances occuperaient-ils plus de place que les autres et
+seraient-ils plus en vue? Leur individualité, pour peu qu'elle soit forte,
+les fera plutôt négliger, et Mérimée les néglige en effet de façon fort
+cavalière: lisez son _Dialogue entre le lecteur et l'auteur_.
+
+Il en soignera d'autant plus les caractères généraux, les types
+représentatifs, et tout ce qui peut donner l'impression exacte de l'époque
+décrite, ce qui veut dire qu'on peut s'attendre à trouver dans la
+_Chronique_ de la couleur locale. Elle abonde en effet; et même le livre
+ne renferme guère autre chose.
+
+Il faut distinguer cependant. Il y a assez peu de couleur locale
+extérieure; mérite singulier, presque extraordinaire: nous sommes en 1829,
+et la description sévit dans la littérature avec une effroyable intensité.
+Mérimée n'en reste pas moins sobre. De pages proprement et exclusivement
+pittoresques, vous n'en trouverez pas dans la _Chronique_.--Le sujet y
+prêtait cependant de façon singulière!--Oui; mais la description chez
+Mérimée n'a pas pour objet de faire voir; elle explique toujours; et
+l'ordinaire mérite d'une explication est dans sa brièveté.
+
+Et pourtant... Considérons par exemple le personnage de Bernard de Mergy.
+Nulle part il n'est décrit en pied; mais nous apprenons successivement
+qu'il monte un «bon cheval alezan» et qu'il est «assez élégamment vêtu»;
+qu'il a une houssine dont il «frappe sa botte de cuir blanc»; «sa
+physionomie ouverte et riante» rassure l'aubergiste, et c'est une
+exclamation incrédule de l'hôte qui attirera notre attention sur son habit
+«de velours vert» et sa «fraise à l'espagnole». Quand il pénètre dans la
+cuisine, il salue «en soulevant avec grâce le bord de son grand chapeau
+ombragé d'une plume jaune et noire». Manque-t-il au tableau une seule
+touche importante? La description frappe si peu qu'on la croirait
+volontairement négligée par l'auteur. Elle existe néanmoins, très nette et
+à peu près complète. Mais en se disséminant, en se fragmentant, elle se
+dérobe. C'est comme une ruse qui dupera le lecteur trop naïf. Mérimée eut
+toujours un goût très vif pour la mystification.
+
+Pour ce qui est de l'autre couleur locale, l'intérieure, il lui était sans
+doute difficile de la dissimuler. Peut-être même trouvera-t-on qu'il
+l'étale avec trop de complaisance. Ce n'est pas nous qui, en l'espèce,
+aurons le courage de lui en faire un reproche.
+
+Le monde de la cour occupant la première place dans le roman, ce sont les
+moeurs de la cour que le romancier s'est attaché à reproduire.
+
+Elles sont brillantes et frivoles. Tous les jeunes gens sont «vêtus avec
+beaucoup d'élégance» et mènent grand train; leurs laquais sont «richement
+habillés», et dans la rue ils marchent derrière leurs maîtres, «chacun
+portant à la main, dans le fourreau, une de ces longues épées à deux
+tranchants que l'on appelait des duels, et un poignard dont la coquille
+était si large qu'elle servait au besoin de bouclier.» Cette jeunesse est
+turbulente, tapageuse et étourdie: elle salue les femmes «bien mises, avec
+un mélange de politesse ou d'impertinence,» ou prend plaisir à «coudoyer
+rudement de graves bourgeois en manteaux noirs».
+
+Insouciance, légèreté, gaîté pétulante et malicieuse, sont les moindres
+défauts de nos jeunes courtisans, toujours à l'affût des ridicules et
+prompts à les saisir. «Voyez-vous ce conseiller si pâle et si jaune? C'est
+messire _Petrus de finibus_, en français Pierre Séguier, qui, dans tout ce
+qu'il entreprend, se démène tant et si bien, qu'il arrive toujours à ses
+fins... Voici l'archevêque de Bouteilles, qui se tient assez droit sur sa
+mule, attendu qu'il n'a pas encore dîné.--Voici... le brave comte de La
+Rochefoucauld, surnommé l'ennemi des choux. Dans la dernière guerre, il a
+fait cribler d'arquebusades un malheureux carré de choux que sa mauvaise
+vue lui faisait prendre pour des lansquenets.»
+
+Mais ces hardis espiègles ont encore plus de générosité que d'esprit.
+Comminges et Bernard vont avoir un duel à mort. Mergy est tout
+nouvellement arrivé à Paris, et peut éprouver quelque peine à se procurer
+une rapière de même longueur que celle de son adversaire. Comminges lui
+dit du ton le plus simple du monde: «Je vous recommande Laurent, au
+Soleil-d'Or, rue de la Ferronnerie; c'est le meilleur armurier de la
+ville. Dites-lui que vous venez de ma part, et il vous accommodera bien.»
+Même devant la mort, ils conservent leur insouciance et leur sourire, et
+ils vont au Pré-aux-Clercs comme à un rendez-vous ou à un bal.
+
+Deux occupations absorbent les loisirs de nos gentilshommes: la galanterie
+et la garde jalouse de leur honneur. Se faire aimer d'une des beautés de
+la cour, couper fièrement la gorge aux insolents rivaux qui osent lever
+les yeux sur elle et faire à sa maîtresse comme un piédestal de gloire des
+soupirants dont on aura triomphé sur le Pré-aux-Clercs, ils n'ont que
+cette ambition et que ce rêve. Et comme ils prennent feu au moindre
+soupçon exprimé sur la vertu de celle qu'ils aiment! «Cela est faux!
+s'écriait le chevalier de Rheincy.--Faux! dit Vaudreuil. Et sa figure,
+naturellement pâle, devint comme celle d'un cadavre... Tu mens par ta
+gorge!... Je te ferai avaler le démenti jusqu'à ce qu'il t'étouffe!...» Et
+voilà un bon coup d'épée de plus qu'une coquette aura attiré à un trop
+naïf et trop susceptible cavalier. La galanterie est si bien un de leurs
+plus constants et essentiels soucis qu'ils ne parlent guère d'autre chose.
+Voyez le chapitre des _Jeunes Courtisans_ et certains détails de _l'Aveu_.
+D'ailleurs on comprend l'importance dans leur vie des choses
+sentimentales. S'il est vrai que le succès encourage, la confiance de nos
+_raffinés_ doit être sans borne. George a l'air préoccupé et triste. «Je
+gage cent pistoles, dit avec modestie un de ses compagnons, qu'il est
+encore amoureux de quelque dragon de vertu. Pauvre ami! je te plains;
+c'est avoir du malheur que de rencontrer une cruelle à Paris.» C'est le
+ton ordinaire de leurs propos.
+
+Ils ont beau être galants, ils sont encore plus _raffinés_. «Un raffiné
+est... un homme qui se bat quand le manteau d'un autre touche le sien,
+quand on crache à quatre pas de lui, ou pour tout autre motif aussi
+légitime.» C'est la définition même qu'en donne Rheincy. Jamais en effet
+gentilshommes n'eurent l'épiderme plus chatouilleux. Pour ramasser le gant
+que la comtesse de Turgis a laissé tomber devant Mergy, Comminges pousse
+assez rudement le jeune homme, trop ému à ce moment pour remarquer cette
+espèce d'affront. Mais il y a dans la galerie des yeux charitables qui
+veillent; et puis, pour un véritable gentilhomme, l'honneur d'un ami
+n'est-il pas aussi sacré que le sien? Encore ébloui de la vision charmante
+qu'il vient d'avoir, Mergy est plongé dans une rêverie profonde. On lui
+frappe doucement sur l'épaule. C'est Vaudreuil qui, «le prenant par la
+main, le conduisit à l'écart pour lui parler, disait-il, sans crainte
+d'être interrompu». L'affaire est en effet fort grave; et rien de plaisant
+comme l'importance que s'attribue Vaudreuil.
+
+«Mon cher ami, dit le baron (c'est encore un trait de moeurs que cette
+rapidité à traiter avec tant d'affection des gens que l'on connaît à
+peine), vous êtes tout nouveau dans ce pays, et peut-être ne savez-vous
+pas encore comment vous y conduire.--Mergy le regarda d'un air
+étonné.--Votre frère est occupé et ne peut vous donner des conseils; si
+vous le permettez, je le remplacerai... Vous avez été gravement offensé,
+et, vous voyant dans cette attitude pensive, je ne doute pas que vous ne
+songiez aux moyens de vous venger.--Me venger? et de qui? demanda Mergy,
+rougissant jusqu'au blanc des yeux.--N'avez-vous pas été heurté rudement
+tout à l'heure par le petit Comminges? Toute la cour a vu l'affaire et
+s'attend que vous allez la prendre fort à coeur.--Mais, dit Mergy, dans
+une salle où il y a tant de monde, il n'est pas extraordinaire que
+quelqu'un m'ait poussé involontairement.» C'est le langage même du bon
+sens, et l'art de Mérimée est admirable à dégager nettement la différence
+qu'il y a entre le raisonnable Bernard et le raffiné baron de Vaudreuil.
+La réplique de celui-ci est exquise et tous les mots méritent d'en être
+longuement savourés; elle fait penser à certaines scènes de Molière.
+
+«Monsieur de Mergy, je n'ai pas l'honneur d'être fort connu de vous.
+(Pourquoi donc l'appelait-il son «cher ami» il n'y a qu'un instant?) Mais
+votre frère est mon grand ami, et il peut vous dire que je pratique,
+autant qu'il m'est possible (jamais restriction ne fut plus nécessaire en
+effet), le divin précepte de l'oubli des injures. Je ne voudrais pas vous
+embarquer dans une mauvaise querelle (le baron n'est que charité,
+désintéressement et justice), mais en même temps je crois de mon devoir de
+vous dire que Comminges ne vous a pas poussé par _mégarde_. Il vous a
+poussé parce qu'il voulait vous faire affront; et, ne vous eût-il pas
+poussé, il vous a offensé cependant: car, en ramassant le gant de la
+Turgis, il a usurpé un droit qui vous appartenait. (L'admirable et subtil
+casuiste!) Le gant était à vos pieds, _ergo_, vous _seul_ aviez le droit
+de le ramasser et de le rendre...» C'est une conclusion en forme. Pour la
+rendre irréfutable, il ne sera point mauvais de faire appel aux
+circonstances et de les envenimer encore quelque peu. «Tenez, d'ailleurs,
+tournez-vous, vous verrez au bout de la galerie Comminges qui vous montre
+au doigt et se moque de vous.» L'effet de l'insinuant et charitable
+discours ne se fait pas attendre. «Rien ne prouvait (à Mergy) qu'il fût
+question de lui dans ce groupe (de jeunes gens qui entouraient Comminges);
+mais, sur la parole de son charitable conseiller, Mergy sentit une
+violente colère se glisser dans son coeur.» La page n'est pas éloignée
+d'être parfaite,--et c'est la transcription exacte des moeurs de l'époque.
+
+Ardents à s'offenser, nos héros mettent une opiniâtreté admirable à ne
+jamais avouer leurs torts. Un gentilhomme n'a qu'une parole, et quand il a
+donné sa parole pour un duel, ce serait se déconsidérer à tout jamais que
+d'avoir même la pensée de la reprendre. Rien de plus futile, au fond, que
+cette affaire de Bernard et de Comminges; il suffirait d'un mot pour la
+faire évanouir, et ce mot, le frère de Mergy n'hésitera pas à le
+prononcer. «Monsieur, dit-il à Comminges, je crois qu'il est de mon devoir
+de faire encore un effort pour empêcher les suites funestes d'une querelle
+qui n'est pas fondée sur des motifs touchant à l'honneur; je suis sûr que
+mon ami réunira ses efforts aux miens.» Mais Béville, qu'il désigne, «fit
+une grimace négative.» Que d'autres raisons d'ailleurs pour arrêter là les
+choses! Bernard est «très jeune, sans nom comme sans expérience aux armes,
+obligé par conséquent de se montrer plus susceptible qu'un autre», motif
+vraiment chevaleresque et qui sent bien son gentilhomme. Au contraire, la
+réputation de Comminges est faite «et son honneur n'aura rien qu'à gagner
+s'il veut bien reconnaître que c'est par mégarde...» Un grand éclat de
+rire arrête court le capitaine, et cette fois l'insulte directe arrive
+vite. «Plaisantez-vous, mon cher capitaine, et me croyez-vous homme à
+quitter le lit de ma maîtresse de si bonne heure... à traverser la Seine,
+le tout pour faire des excuses à un morveux?» George riposte: «Vous
+oubliez, Monsieur, que la personne dont vous parlez est mon frère, et
+c'est insulter...--Quand il serait votre père, que m'importe? Je me soucie
+peu de toute la famille.» Comminges, lui aussi, ne pratique pas mal «le
+divin précepte de l'oubli des injures».
+
+A toute force, cependant, cette querelle a-t-elle au moins un semblant de
+raison. Que de duels moins motivés, ou plutôt tout gratuits! «Comminges,
+dit Vaudreuil, mena un jour un homme au Pré-aux-Clercs; ils ôtent leur
+pourpoint et tirent l'épée.--N'es-tu pas Berny d'Auvergne? demanda
+Comminges.--Point du tout, répond l'autre; je m'appelle Villequier, et je
+suis de Normandie.--Tant pis, repartit Comminges, je t'ai pris pour un
+autre; mais, puisque je t'ai appelé, il faut nous battre. Et il le tua
+bravement.» Et Vaudreuil lui-même en racontant ce bel exploit éprouve
+comme un frémissement d'admiration. Comminges et Vaudreuil sont bien de
+leur époque.
+
+Ils en sont encore plus, si c'est possible, eux et tous leurs amis, par
+leur façon toute particulière de comprendre et de pratiquer leur religion.
+C'est évidemment la partie du tableau que Mérimée a exécutée avec le plus
+d'amour. Son scepticisme y avait la partie belle: peut-être l'a-t-il prise
+plus belle encore. Il y a des excès, et, ce qui est plus grave, des
+invraisemblances. George de Mergy, par exemple, on l'a très bien dit, est
+«un voltairien qui se trompe de siècle». Mais la malice de l'écrivain lui
+a fait tout de même rencontrer quelques bonnes et dures
+vérités.
+
+La matière, à vrai dire, était admirable. C'est alors comme un froissement
+perpétuel de toutes les croyances, une lutte incessante de toutes les
+idées. La fermentation intellectuelle est terrible. Sur une religion
+battue en brèche, une religion nouvelle cherche à s'élever, et le
+spectacle seul de cette rivalité devait suffire à jeter quelques esprits
+dans le doute. Chaque jour, d'ailleurs, élargit les horizons de la pensée.
+C'est la fin du moyen âge et l'aurore des temps nouveaux. Quelles
+secousses les esprits ont-ils pu recevoir de ce tressaillement universel?
+Quels changements mystérieux se sont opérés dans les urnes et de quelles
+secrètes angoisses se sont-elles tout d'un coup senties saisir? Ou, si ces
+profondeurs sont trop troublantes et trop obscures, quelle importance
+avait alors la religion dans les actions des hommes? Comment le sentiment
+s'en était-il altéré ou même corrompu? A quelles pensées profanes,
+superstitieuses ou criminelles, se mêlait-elle quelquefois? Et quels
+caractères particuliers les passions pouvaient-elles recevoir de ce
+mélange? Mérimée n'a guère traité que les questions de ce dernier ordre,
+rapetissant comme à plaisir un grand sujet, n'osant pas envisager le côté
+sérieux et profond des choses, comme l'avait fait, quoique la matière en
+fût bien moins large et intéressante, Walter Scott dans les _Puritains_.
+Mais après tout, si réduit soit-il, ce dessein n'a pas été trop mal
+réalisé, et la peinture des moeurs religieuses est loin d'être ce que la
+_Chronique_ offre de moins excellent.
+
+Elle est d'abord d'une variété remarquable. Que religion et débauche
+puissent cohabiter dans le même coeur, le baron de Vaudreuil en est un
+assez bon exemple. «Béville, il vous arrivera malheur pour vos mauvaises
+railleries des choses sacrées.--Voyez un peu cette mine de saint, dit
+Béville à Mergy: c'est le plus fieffé libertin de nous tous, et pourtant
+il s'avise de temps en temps de nous prêcher.--Laissez-moi pour ce que je
+suis, Béville, dit Vaudreuil; si je suis libertin, c'est que je ne puis
+dompter la chair; mais du moins, je respecte ce qui est respectable».
+C'est avoir la conscience accommodante. Il se pourrait cependant qu'il n'y
+eût que formalisme et routine dans ce singulier respect. La prière qu'en
+se mettant à table notre personnage récite «à voix basse et les yeux
+fermés» induirait en tentation de le croire. «_Laus Deo, pax vivis,
+salutem defunctis, et beata viscera Virginis Mariae quae portaverunt
+AEterni Patris Filium_!» Il ne sait pas trop «ce que cette prière veut
+dire»; mais une une de ses tantes, dont il la tient, «s'en est toujours
+bien trouvée», et, depuis qu'il «s'en sert» lui-même, il n'en a vu «que de
+bons effets». Il aurait vraiment bien tort de ne pas la continuer.
+
+Les convictions religieuses du baron de Vaudreuil ne sont pas bien
+profondes; celles de Béville ont encore plus de légèreté et
+d'inconsistance; et, circonstance particulièrement aggravante, elles
+attendent l'agonie du pauvre gentilhomme pour s'étaler dans toute leur
+faiblesse. «George, mon camarade, dit Béville d'une voix lamentable,
+dis-moi donc quelque chose; nous allons mourir... c'est un terrible
+moment!... Est-ce que tu penses encore maintenant comme tu pensais quand
+tu m'as converti à l'athéisme?--Sans doute; courage! dans quelques moments
+nous ne souffrirons plus.--Mais ce moine me parle de feu... de diable...
+que sais-je, moi?... mais il me semble que tout cela n'est pas
+rassurant.--Fadaise!--Pourtant, si cela était vrai?» Cette invraisemblable
+discussion se poursuit encore quelques instants, et Béville finit par où
+il est visible qu'il aurait dû commencer tout de suite. «Allons, mon père!
+faites-moi dire mon _Confiteor_, et soufflez-moi, car je l'ai un peu
+oublié.» Et il meurt «en bon catholique». Il y a eu sans doute, au XVIe
+siècle, des morts à la Béville. L'excès, néanmoins, est ici trop sensible,
+et le libre penseur a fait tort à l'historien.
+
+Le portrait de frère Lubin vaut mieux. Le vigoureux dessin et la belle
+couleur! Mais surtout la parfaite ressemblance! Son ironie et son
+scepticisme devaient ici servir, et admirablement, Mérimée. A voir
+seulement ce «gros homme, à la mine réjouie et enluminée», à n'entendre
+que les propos qu'il tient avec quelques-uns de ses auditeurs avant de
+paraître en chaire, on devine le fond de son éloquence. Et en effet, par
+sa conception de la religion vulgaire, épaisse, presque toute matérielle,
+frère Lubin réalise assez bien le type des prédicateurs d'alors. Il en est
+l'expression parfaite par la forme même de ses sermons. Imprévu de
+l'exorde, subtilité des divisions, hardiesses et libertés qui vont jusqu'à
+l'indécence, un mélange incroyable de bouffissure et de platitude, de
+grossièreté et de préciosité, le tout si parfaitement conforme au goût du
+temps que protestants et catholiques applaudissent toujours à l'envi: la
+peinture n'est pas simplement vivante, elle est éclatante de vérité. Frère
+Lubin est un type, comme Frère Tuck, et Mérimée a bien fait d'en présenter
+de façon si vive la joyeuse et bouffonne silhouette.
+
+Mais la création qui, de ce côté, reste encore et de beaucoup la plus
+originale, la plus hardie et la plus vraie, est celle de la comtesse Diane
+de Turgis. Il y a chez elle une naïveté d'inconscience, une candeur
+d'immoralité vraiment admirables. Ce n'est évidemment pas la belle âme de
+Bernard de Mergy qui l'a séduite, et le jeune cavalier doit son foudroyant
+succès à des qualités moins immatérielles. C'est cependant à cette âme
+qu'elle pense tout de suite, c'est cette âme qu'elle a soif, et tout de
+suite, de sauver. Son premier entretien avec Bernard ressemble assez
+exactement à une controverse théologique. «Exposer sa vie n'est rien; mais
+vous exposez plus que votre vie,--votre âme... Vous allez jouer un vilain
+jeu. Une éternité de souffrances sur un coup de dé; et les six sont contre
+vous!» Pour le préserver des atteintes possibles de l'épée du _raffiné_
+Comminges, elle lui donne une relique. La relique sera efficace; mais elle
+ne sauvera jamais que la vie de Mergy, et c'est de son salut éternel que
+Diane paraît exclusivement avide. Il faudra, pour arriver à cette fin, un
+présent bien plus considérable, bien plus précieux que la «petite boîte
+d'or très plate» qu'elle vient d'offrir au jeune homme. «Monsieur Bernard,
+dit la comtesse d'une voix émue,... n'y a-t-il aucun moyen de vous
+toucher? Vous convertirez-vous enfin, grâce à moi?... Dites-moi
+franchement... Si une femme... là... qui aurait su...» Elle s'arrêta. «Oui;
+est-ce que... l'amour, par exemple?... Mais soyez franc! parlez-moi
+sérieusement... Oui, est-ce que l'amour que vous auriez pour une femme
+d'une autre religion que la vôtre, est-ce que cet amour ne vous ferait pas
+changer?... Dieu se sert de toute sorte de moyens.»
+
+A plus forte raison ne les négligera-t-elle pas elle-même. Elle commence
+par les prodiguer. Mais en dépit de tant de générosité, malgré son
+habileté à choisir pour «argumenter» contre Bernard «les instants où il
+avait le plus de peine à lui refuser quelque chose», la conversion du
+jeune homme se fait bien attendre, et ces retards mettent à la torture une
+âme naturellement charitable et dévouée jusqu'au plus complet sacrifice.
+«Cher Bernard, lui disait-elle un soir, appuyant sa tête sur l'épaule de
+son amant, tandis qu'elle enlaçait son cou avec les longues tresses de ses
+cheveux noirs; cher Bernard, tu as été aujourd'hui au sermon avec moi. Eh
+bien! tant de belles paroles n'ont-elles produit aucun effet sur ton
+coeur. Veux-tu donc rester toujours insensible?» Et comme le jeune homme y
+paraît en effet tout disposé: «Va, dit-elle avec un peu de tristesse, je
+vois bien que tu ne m'aimes pas comme je t'aime; si cela était, il y a
+longtemps que tu serais converti.» Elle continue dans un redoublement
+d'ardeur: «Si je pouvais te sauver, que je serais heureuse! Tiens,
+Bernardo, pour te sauver, je consentirais à doubler le nombre des années
+que je dois passer en purgatoire.» Et ses transports allant toujours
+augmentant: «Oui... Si je pouvais sauver ton âme, tous mes péchés me
+seraient remis; tous ceux que nous avons commis ensemble, tous ceux que
+nous pourrons commettre encore... tout cela nous serait remis. Que dis-je?
+nos péchés auraient été l'instrument de notre salut!--En parlant ainsi,
+elle le serrait dans ses bras de toute sa force.» La situation est d'un
+comique profond qu'en vrai _dilettante_ de l'ironie Mérimée savoure à
+longs traits et délicieusement, et dont il fait bien goûter au lecteur la
+saveur singulière. La figure n'est pas seulement vivante: Diane a dû
+exister, et il est certain que l'époque de Charles IX a connu de ces
+étranges soeurs d'Éloa, qui commencent par leur propre chute l'oeuvre de
+rédemption.
+
+C'est ainsi que la fidélité des moeurs fait, exclusivement, tout l'intérêt
+de la _Chronique_. Il serait facile de montrer maintenant qu'elle explique
+l'organisation intime de l'oeuvre et des détails qui paraissent d'abord
+inutiles. Si des deux frères l'un est resté fidèle à sa religion et si
+l'autre a abjuré en faveur du catholicisme, c'est pour rendre plus
+vraisemblables, plus douloureuses et aussi plus inutiles, les discussions
+qu'ils pourront avoir au sujet de leur foi; c'est encore pour amener le
+dénoûment et en centupler l'horreur. Il fallait de même que les deux
+amants fussent de religion différente et que ce fût Diane qui professât le
+culte catholique. Et ainsi du reste.
+
+Il n'est pas jusqu'aux plus minces détails qui ne puissent se réclamer du
+même principe. Le chapitre des _Reîtres_ en offre de bien intéressants
+exemples. Cette scène d'auberge n'est rattachée à l'ouvrage que par des
+liens assez lâches. Mergy y est fort honnêtement dépouillé de son argent
+et on lui enlève aussi, de façon fort civile, son bon cheval alezan: en
+quoi la conduite du roman peut-elle en dépendre? Dès son arrivée à Paris
+notre étourdi n'est-il pas abondamment pourvu, et du nécessaire et même du
+superflu? Supprimez le chapitre, la composition y gagnera; mais nous y
+perdrons un des plus jolis Téniers du roman historique; tout un caractère
+de l'époque rentrera dans l'ombre, et nous comprendrons moins tout ce que
+les pauvres aubergistes et les malheureux paysans, ce qui veut dire le
+peuple, avaient à souffrir de la rude et impitoyable soldatesque d'alors.
+
+Or, le peuple tient sa place dans la _Chronique_. On le vole, on le ruine,
+et quand il réclame, c'est une manière de paiement assez usitée que de le
+rouer de coups. Mais, si on ne le ménage pas, il ne ménage guère à son
+tour quand en vient l'occasion: relisez le _Vingt-quatre août_ et les
+_Deux Moines_.
+
+Le roman historique réalisait ainsi chez nous son premier chef-d'oeuvre,
+et la future école avait un de ses premiers modèles.
+
+En effet, tandis que les classiques s'efforçaient toujours, à travers les
+modifications que les pays, les temps et les circonstances peuvent
+apporter aux sentiments et aux passions des hommes, d'atteindre à ce que
+ces passions et ces sentiments conservent de permanent, d'immuable et
+d'éternel, c'est au contraire à l'expression de l'accidentel et du relatif
+que les novateurs devaient borner les efforts de leur art. Plus simplement,
+à la place de la vérité humaine, ils devaient mettre la vérité locale. La
+_Chronique_ réalisait assez bien ce nouvel idéal. L'affection mutuelle de
+George et de Bernard n'est point analysée pour elle-même, mais dans les
+modifications particulières que lui fait éprouver la différence de
+religion des deux frères. Que savons-nous du caractère de Diane de Turgis
+et de son amour pour Mergy? C'est un amour violent et passionné, sans
+doute. Que de nuances cependant peuvent distinguer cette passion et cette
+violence! Hermione est violente, mais pas à la façon de Roxane, et la
+passion de Roxane ne ressemble guère à celle de Phèdre. Quelle est la
+nature de l'amour de Diane? Mérimée n'a même pas songé à se le demander:
+il a seulement écrit le chapitre du _Catéchumène_, c'est-à-dire qu'il
+s'est contenté d'attirer notre attention sur ce singulier mélange de
+prosélytisme religieux et de passion, de préoccupations de salut éternel
+et d'abandon aux voluptés terrestres, qui n'a guère pu se rencontrer que
+dans une femme du XVIe siècle. Il semble assez difficile en effet de
+dépayser Diane.
+
+Tous ces personnages cependant, si particuliers soient-ils, retiennent
+encore une large part d'humanité. Ici encore, comme dans tout le reste ou
+à peu près, la juste mesure a été atteinte; l'équilibre est parfait. Il va
+se rompre presque aussitôt, et _Notre-Dame de Paris_ va marquer avec éclat
+la première étape de la décadence.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+«Notre-Dame de Paris»
+
+
+C'est bien en effet la décadence qui commence. Sans doute, les qualités
+poétiques de l'oeuvre sont éblouissantes, l'exécution prestigieuse par
+endroits, et il semble que le livre doive occuper dans la littérature
+romantique la place qui revient dans l'art du moyen âge à l'admirable
+cathédrale, qui en est justement le principal personnage. Nous le savons
+encore, jamais roman historique n'obtint succès plus rapide et ne garda si
+longtemps vogue plus triomphale. Mais ce n'est pas le prodigieux talent de
+l'auteur qui est ici en cause. Son oeuvre est-elle un bon roman
+historique? Voilà toute la question. Et certains aveux, terriblement
+imprudents, de Victor Hugo lui-même, vont nous fournir les éléments
+essentiels de la réponse.
+
+«Il y a quelques années qu'en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant
+Notre-Dame, l'auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l'une
+des tours, ce mot gravé à la main sur le mur: 'ANALKH... Il se demanda, il
+chercha à deviner quelle pouvait être l'âme en peine qui n'avait pas voulu
+quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front
+de la vieille église... C'est sur ce mot qu'on a fait ce livre.»
+
+L'idée est aussi belle qu'elle peut devenir féconde, et elle offre matière
+à un admirable roman de philosophie, à une espèce de tragédie d'Eschyle en
+prose. Mais les romans historiques ne s'imaginent pas, ne se construisent
+pas ainsi de toutes pièces et _a priori_, et la conception n'en doit venir
+que lentement, après de patientes études et des investigations
+laborieuses. Que Victor Hugo n'ait pas étudié sa matière, nous n'allons
+certes pas jusqu'à le prétendre, et nous pourrions au contraire, si besoin
+était, indiquer ses sources. Ce travail préliminaire cependant n'a été ni
+assez long ni assez sérieux; et c'est une première raison pour empêcher
+_Notre-Dame de Paris_ d'être, à notre point de vue, un chef-d'oeuvre.
+
+Il y en a une autre, plus grave, qui devait l'empêcher d'être même un bon
+roman historique, et ce n'est rien de moins que la volonté même de
+l'auteur. «Le livre n'a aucune prétention historique, si ce n'est
+peut-être de peindre avec quelque science et quelque conscience, mais
+uniquement par _aperçus et échappées_ (c'est nous qui soulignons), l'état
+des moeurs, des croyances, des lois, des arts, de la civilisation enfin au
+XVe siècle. Au reste, ce n'est pas là ce qui importe dans le livre. S'il a
+un mérite, c'est d'être une oeuvre d'imagination, de caprice, de
+fantaisie.» Ainsi donc, la seule matière possible du roman historique, on
+ne la traitera que «par aperçus et échappées»: elle «n'importera» guère.
+Il n'y paraîtra que trop en effet; mais l'aveu est significatif, et nous
+devions l'enregistrer. Le moindre danger auquel s'expose une peinture de
+moeurs toute en «aperçus et échappées» est d'être insuffisante, et
+_Notre-Dame de Paris_ ne l'a point évité. Les moeurs populaires
+elles-mêmes, qui sont bien la partie du roman la plus considérable et la
+plus soignée, en offrent une preuve assez forte et vraiment curieuse.
+L'auteur nous les montre dans toute une série de tableaux: représentation
+d'un mystère, fête des fous, cour des Miracles, pilori et supplice «en
+place de Grève», etc. Mais c'est toujours à ce qu'elles ont de superficiel
+et d'_extérieur_ que le peintre s'arrête. Certes, le spectacle du _Bon
+jugement de madame la vierge Marie_, la description de la place forte des
+Truands, celle de la procession grotesque dont Quasimodo est le héros
+difforme, sont des pages incomparables de netteté et de relief et
+d'admirables eaux-fortes. En pénétrez-vous plus profondément dans l'âme des
+personnages? Connaissez-vous mieux leurs sentiments? Avez-vous une
+intelligence plus nette de ces énormes bouffonneries que devait alors
+tolérer l'Église? et si vous savez plus exactement ce dont les truands
+peuvent être capables, savez-vous avec la même exactitude ce que c'est
+qu'un truand et comment on le devient[31]? L'art de l'écrivain, d'une si
+vigoureuse puissance à décrire et à faire voir les réalités extérieures,
+néglige volontiers l'intérieur; il n'éclaire que les surfaces sans
+pénétrer jusqu'aux dessous; et dans une représentation populaire du moyen
+âge, au milieu d'une foule grouillante de manants et de bourgeois, dont il
+rend fort bien le grouillement, à l'intérieur d'une salle gothique, dont
+il découpe à plaisir les rosaces et fait étinceler les ogives, il ne sait
+qu'analyser avec quelque sûreté et quelque détail les angoisses d'un poète
+qui craint de voir sa première pièce sifflée.
+
+[Note 31: Il est vrai qu'à la rigueur Jehan Frollo pourrait nous
+l'apprendre. Cf. livre X, chap. II et III, _Faites-vous truand_ et _Vive
+la joie!_]
+
+--Mais peut-être les âmes de toutes ces bonnes gens du peuple nous
+apparaîtront-elles plus manifestes dans leurs ordinaires propos?--Il y a
+en effet beaucoup de dialogues populaires dans _Notre-Dame_; on peut même
+dire que le développement en égale le nombre. Cependant ils n'offrent
+guère de traces de sentiments particuliers à une époque; et en dehors des
+passions communes à toutes les foules dans les mêmes circonstances, il
+semble difficile de démêler dans cette foule du XVe siècle des émotions ou
+des idées qui lui appartiennent en propre, qui soient bien locales, et
+d'où elle reçoive par conséquent une physionomie bien distincte et
+personnelle. On lui fait attendre le commencement du «mystère»; elle
+s'agite, elle devient houleuse, ironique, menaçante, demande la tête du
+bailli, sauf à prendre en attendant celle de ses sergents et des acteurs.
+Changez les noms de «bailli» et de «sergents»: c'est une scène dont le XVe
+siècle n'a pas eu le privilège et qui depuis s'est renouvelée assez
+souvent.
+
+Quelques pages cependant ne sont point méprisables, telle la découverte du
+petit Quasimodo exposé sur le seuil de Notre-Dame, et les impressions
+qu'elle produit. Effroi des bonnes haudriettes, imperturbable assurance de
+maître Mistricolle et férocité inconsciente de tous provoquée par la
+crainte des artifices du Mauvais: ces naïvetés, ces angoisses et ces
+cruautés ne pouvaient se rencontrer que dans des âmes du moyen âge, et
+Victor Hugo, dans ce passage, a été bien servi par son imagination.
+Malheureusement, de pareilles trouvailles sont rares.
+
+Car il ne semble pas avoir été plus heureux ni plus habile dans la
+connaissance et l'analyse des types particuliers que dans la peinture des
+moeurs générales. Cependant, la méthode qu'il suivait était excellente;
+c'était même la seule bonne, la méthode de Walter Scott dans _Ivanhoe_.
+Si le procédé est le même, les applications en sont singulièrement
+différentes, et c'est avec la mise en oeuvre que commence l'infériorité.
+
+Claude Frollo n'est pas une exception dans l'Église. La superbe de
+l'intelligence et le démon de la sensualité n'avaient sans doute pas
+attendu jusqu'au XVe siècle pour faire des victimes parmi ses prêtres, et
+d'autres ont certainement connu les horribles tortures dont le coeur de
+l'archidiacre est déchiré. Mais s'il est vrai comme personnage particulier,
+il cesse de l'être dès que l'écrivain, volontairement ou non, a l'air
+d'en faire un type général; et c'est justement cette impression que, par
+le seul effet de l'isolement, le misérable rival de Phoebus et de
+Quasimodo arrive tout de suite, et nécessairement, à produire. Il fallait,
+ou l'entourer d'autres prêtres dont l'esprit simple et la piété douce
+auraient donné d'ailleurs et par le seul effet du contraste le plus
+saisissant relief à cette ardeur farouche et à cet orgueil rigide, ou n'en
+pas faire le personnage principal d'une oeuvre où tous les héros, par une
+nécessité fatale du genre même et plus encore de la méthode suivie,
+arrivent à représenter la classe tout entière dont ils font partie.
+
+Le raisonnement vaut pour les autres personnages, et on peut leur faire à
+presque tous la même critique. L'aristocratie n'est pas plus représentée
+par Phoebus de Châteaupers que le clergé par Claude Frollo. Non que ce
+type de sous-officier--comme nous dirions aujourd'hui--ait dû être rare au
+XVe siècle et dans les milices de Louis XI. Il est probable, au contraire,
+que les Phoebus n'ont jamais été plus abondants. Mais c'est le seul
+personnage de grande naissance qui joue un rôle dans le roman; il
+représente donc la noblesse, et, au XVe siècle, les descendants de
+chevaliers français avaient tous la grâce exquise de ses manières,
+l'élégance souveraine de son langage, son courage et son esprit,--comme
+tous les auditeurs au Châtelet, l'imbécillité susceptible et féroce de
+Florian Barbedienne, et tous les procureurs du roi en cour d'Église, la
+solennité niaise de maître Charmolue?
+
+Il y a plus de vérité dans le type de Jehan Frollo, nous voulons dire plus
+de vérité générale. Ce «petit diable blond, à jolie et maligne figure»,
+espiègle et d'une malice qui va facilement jusqu'à la méchanceté; d'une
+perversité native qu'a encore développée sa vie d'écolier paresseux et
+vagabond, présent partout où il y a quelque méchant tour à jouer, mais
+toujours absent de la salle où enseignent ses professeurs; insouciant et
+généreux à sa façon; gaspillant en folles orgies l'argent que lui donne
+son frère «archidiacre et imbécile»; ronflant assez souvent, «avec une
+basse-taille magnifique», en pleine rue, la tête reposant doucement «sur
+un plan incliné de trognons de choux, ces oreillers du pauvre que les
+riches flétrissent dédaigneusement du nom de _tas d'ordures_», et d'excès
+en excès, de débauche en débauche, tombant jusqu'à la cour des Miracles et
+se faisant truand: ce type d'écolier ironique et inquiétant a toujours été
+assez commun en France; au reste le XVe siècle n'a pas dû l'ignorer, et
+c'est la figure du roman de beaucoup la mieux attrapée. Mais quoi! tous
+les écoliers d'alors ressemblaient à Jehan Frollo du Moulin? Aucun n'était
+appliqué et diligent? Ils se faisaient tous tuer sur les barricades, nous
+voulons dire à l'attaque de Notre-Dame? et, pour parler une fois de plus
+le langage contemporain, l'espèce des «forts-en-thème» n'était pas encore
+inventée?... L'excès est toujours visible, et il a toujours la même cause.
+
+Il y a d'autres défauts dans l'oeuvre, ou plutôt il y a d'autres excès. Si
+l'observation des moeurs est insuffisante, la description surabonde; des
+deux couleurs locales, l'intérieure manque ou à peu près, et l'extérieure
+y est trop généreusement prodiguée. Négliger les moeurs est dangereux, ne
+penser qu'au pittoresque ne l'est guère moins: _Notre-Dame de Paris_ en
+est une assez belle preuve.
+
+Certaine «note ajoutée à l'édition de 1832», en guise de nouvelle préface,
+pouvait inspirer des craintes sérieuses. Que dit-elle en effet? Que
+l'auteur aime l'architecture gothique et qu'il en propagera le culte, ce
+dont il convient de le féliciter; mais aussi, mais surtout, elle laisse
+malheureusement entrevoir que, cet art du moyen âge dont il comprend si
+bien les merveilleuses beautés, l'écrivain n'en aperçoit pas avec la même
+sûreté les conditions d'existence et la formation historique. Dans
+_Notre-Dame de Paris_, la cathédrale n'est plus faite pour abriter les
+fidèles. Au milieu des tours massives, les cloches bourdonnent ou sonnent
+à toutes volées joyeuses, mais les chrétiens du XVe siècle restent sourds
+à leur incessant appel; les nefs de l'immense édifice sont toujours
+désertes et on n'entend murmurer sous les hautes voûtes aucun chuchotement
+de prière.
+
+C'était cependant une idée de génie, dans un roman sur le moyen âge, de
+faire de l'art gothique le personnage principal. C'était surtout une idée
+féconde. Dresser au milieu de la ville la «majestueuse et sublime»
+cathédrale, la montrer couvrant de son ombre protectrice les maisons
+groupées à ses pieds de colosse et la cité tout entière, établir entre la
+formidable église et les fils de ceux qui l'avaient construite une
+communion mystérieuse et de tous les instants, l'animer de la vie même de
+ce peuple, d'un mot en faire son âme collective: le beau, l'admirable
+sujet! Le poète semble bien l'avoir entrevu. Pourquoi donc ne s'en est-il
+pas souvenu davantage dans le développement de son oeuvre? La grandiose
+basilique n'était-elle plus l'abri et l'asile naturel de la douleur?
+Manants et vilains avaient-ils cessé dès lors de venir s'y enivrer des
+parfums de l'encens et s'y éblouir de la splendeur des cérémonies?
+Cependant la mystérieuse église n'ouvre ses portes que pour une cérémonie
+d'expiation funèbre; on y sent si peu palpiter le coeur de la foule que
+c'est au contraire un monstre hideux, Quasimodo, qui en est toute «l'âme»;
+et dans le délire de son imagination, Hugo ira jusqu'à dire que,
+Quasimodo une fois disparu, Notre-Dame n'est plus qu'une chose «morte, un
+squelette, comme un crâne où il y a encore des trous pour les yeux, mais
+plus de regard»! Il était difficile de rapetisser davantage une plus
+grande matière et de gâter plus complètement un plus merveilleux sujet.
+
+Cette réserve faite,--il est vrai qu'elle est capitale,--on a toute
+liberté d'admirer. Personne n'a eu un sentiment plus vif des beautés du
+moyen âge, mais personne aussi n'a possédé au même degré l'art merveilleux
+de faire avec des mots de la beauté plastique, comme les architectes
+d'autrefois en faisaient avec des pierres. Victor Hugo était fait pour ce
+livre, comme Walter Scott pour _Ivanhoe_, et _Notre-Dame_ est le triomphe
+du pittoresque et de la couleur.
+
+La couleur y éclabousse chaque page et la fait miroiter et resplendir.
+Tout ce qui attire l'oeil et le retient, costumes bariolés, armures
+luisantes, vives arêtes où se brise la lumière, tout est observé et rendu
+par un des peintres les plus habiles et les plus amoureux de son art. Dans
+la grand'salle, la cohue est «en surcot, en hoqueton et en cotte hardie».
+Mais en attendant de faire celle de la cohue, il convient de donner une
+description détaillée de la grand'salle; et rien n'y manque en effet. Il y
+a «une double voûte en ogive, lambrissée en sculptures de bois, peinte
+d'azur, fleurdelysée en or». Le pavé est «alternatif de marbre blanc et
+or». Puis, «un énorme pilier, puis un autre, puis un autre».--Sentez-vous
+l'effet de perspective naissante et d'enfoncement?--Autour des piliers,
+«des boutiques de marchands, tout étincelantes de verres et de clinquants»
+ou «des bancs de bois de chêne, usés et polis par le haut-de-chausse des
+plaideurs». A l'entour de la salle, «l'interminable rangée des rois de
+France depuis Pharamond; les rois fainéants, les bras pendants et les yeux
+baissés; les rois vaillants et bataillards, la tête et les mains hardiment
+levées au ciel». Chaque mot fixe une attitude. «Puis, aux longues fenêtres
+ogives, des vitraux de mille couleurs; aux larges issues de la salle, de
+riches portes finement sculptées; et le tout, voûtes, piliers, murailles,
+chambranles, lambris, portes, statues, recouvert du haut en bas d'une
+splendide enluminure bleu et or.» C'est une profusion, une orgie de
+couleurs; déjà les yeux éblouis songent à demander grâce, et cette
+description n'est que la première du livre.
+
+Il y en a beaucoup dans _Notre-Dame_ et surtout de plus belles. Inutile de
+les rappeler, encore moins de les analyser: elles sont présentes à tous
+les yeux. _Notre-Dame, Paris à vol d'oiseau_, la cour des Miracles,
+surtout l'attaque de la cathédrale, en pleine nuit, par les truands, sont
+incomparables parmi des tableaux dont on est tenté de dire aussi qu'ils
+sont incomparables. Jamais la langue n'a été plus expressive. Architecture,
+peinture, gravure, elle lutte victorieusement contre tous ces arts
+réunis. Elle élève de grandioses monuments, brosse des toiles admirables,
+fait grouiller et grimacer d'énergiques eaux-fortes. Dans son désir
+d'évoquer et de faire voir, elle va même jusqu'à demander des secours au
+vocabulaire d'un autre âge, et elle accueille, elle cherche des archaïsmes,
+dont quelques-uns sont expressifs sans doute, mais dont la plupart sont
+inutiles.
+
+C'est grâce à ce prestigieux talent de description que les choses vivent
+ici d'une vie plus profonde que les personnages eux-mêmes, et donc
+attirent à elles le meilleur de l'intérêt. L'expédition nocturne des
+truands n'a pour objet que de délivrer l'infortunée et charmante
+bohémienne. On oublie cependant bientôt la jeune prisonnière, et
+l'attention se détourne tout entière sur la prison. Ce n'est plus dans la
+triste créature que réside le pathétique, c'est dans l'énorme et
+mystérieuse cathédrale, qui saura bien défendre ce qu'on lui a confié. On
+essaie de forcer la porte principale: une énorme poutre tombée du ciel
+écrase les plus audacieux des truands. «Ils regardaient l'église, ils
+regardaient le madrier. Le madrier ne bougeait pas. L'édifice conservait
+son air calme et désert». Alors Clopin Trouillefou se sert de la poutre
+comme d'un bélier, et le madrier porté par une foule d'hommes semble «une
+monstrueuse bête à mille pieds attaquant tête baissée la géante de
+pierre.» Sous le premier choc, «la cathédrale tout entière tressaillit et
+l'on entendit gronder les profondes cavités de l'édifice.» La riposte
+d'ailleurs suit l'attaque de près, et voilà les tours qui «secouent leurs
+balustrades sur la tête» des agresseurs. Ce n'est point l'intrépide
+sonneur qui défend Notre-Dame, c'est Notre-Dame elle-même qui fait appel à
+tous ses monstres pour tenir tête à l'ennemi. Les «guivres» ont «l'air de
+rire», on croit entendre «japper des gargouilles», les «salamandres
+soufflent» dans le feu, les «tarasques» éternuent dans la fumée, «et parmi
+ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre..., il y en avait
+un qui marchait et qu'on voyait de temps en temps passer sur le front
+ardent du bûcher, comme une chauve-souris devant une chandelle». Mais
+guivres et gargouilles, salamandres et tarasques sont également
+impuissantes. Les truands commencent déjà l'escalade. Alors, par un
+surprenant effet de cette imagination qui sait mieux animer les pierres
+que faire vivre des hommes, ce n'est plus une lutte entre des voleurs et
+un édifice. En investissant la cathédrale, les truands, par une puissance
+mystérieuse qui les a soudain transformés, deviennent des monstres de
+pierre, comme ceux contre qui ils essaient de lutter. Ce ne sont plus que
+des _choses_ qui combattent ensemble. «On eût dit que quelque autre église
+avait envoyé à l'assaut de Notre-Dame ses gorgones, ses dogues, ses drées,
+ses démons, ses sculptures les plus fantastiques. C'était comme une couche
+de monstres vivants sur les monstres de pierre de la façade.» Il n'est
+plus question de truands, et l'homme a disparu.
+
+C'est le triomphe de cet art; c'en est aussi l'insuffisance et le danger.
+Le pittoresque a supprimé l'analyse, l'homme a été absorbé par le décor et
+l'ancien roman historique est presque devenu un opéra. Mais les mêmes
+excès ne devaient-ils pas amener la mort du romantisme? Ainsi se
+poursuivait la transformation qui supprimait la vérité générale, ou même
+particulière, des sentiments, au profit exclusif de la couleur locale. Ici
+encore, le roman historique est le précurseur, mais son influence a été
+néfaste. Avant de compromettre le romantisme, nous allons le voir se
+discréditer, se déshonorer lui-même; et c'est l'histoire de sa décadence
+et de sa ruine qu'il nous reste à exposer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+De «Notre-Dame de Paris» à «Isabel de Bavière».
+
+
+C'est un spectacle vraiment affligeant que celui d'une créature vivante,
+pleine de vigueur et de force, arrêtée en plein développement par un coup
+mortel. C'est le spectacle que nous offre en ce moment le roman
+historique. Autour de lui, ses serviteurs s'empressent pour hâter son
+agonie, comme si la force des choses ne devait pas à elle seule assez
+rapidement l'amener. Tout ce qui pourrait encore maintenir une apparence
+de vie dans cet agonisant, ils le négligent, uniquement occupés à
+développer les principes qui lui seront le plus certainement funestes. Les
+moeurs, dans ces oeuvres qui se prétendent inspirées de Walter Scott?
+Elles existent à peine. Les sentiments? Ils ne sont remarquables que par
+leur obscénité ou leur violence. Quant à la partialité des auteurs, on
+peut s'en égayer à la longue,--à moins qu'elle ne fatigue et rebute tout
+de suite. Mais quelques-uns de ces trop consciencieux romanciers avaient
+découvert une véritable merveille, le dernier point que d'après eux il fût
+sans doute permis à l'art d'atteindre: à leurs productions insignifiantes
+et vides une imitation puérile du vieux langage français devait tenir lieu
+de toutes autres qualités,--comme si ce n'était point la plus artificielle
+et la plus inutile des reconstitutions!
+
+Nous en avons fait maintes fois la remarque; il ne fut jamais plus à
+propos de la répéter: hors de la peinture des moeurs, pas de salut pour le
+roman historique. Entre tous ces prétendus émules de Walter Scott, c'est
+cependant à qui s'écartera le plus de sa manière et réussira le mieux à ne
+pas lui ressembler. Et sans doute quelques-uns d'entre eux ne sont pas
+sans érudition; mais leur malheur à tous est de s'arrêter, et
+exclusivement, à des détails de descriptions et de costumes, pittoresques
+sans doute, mais dont l'éternelle répétition a vite fait d'amener la
+satiété et le dégoût. Nous savons fort exactement et par le menu comment
+on s'habillait à telle époque, quelle devait être pour un homme à la mode
+l'épaisseur des fraises ou la longueur des poulaines et comment il seyait
+à un jeune seigneur de porter son toquet de velours; la physionomie des
+rues, l'aspect extérieur ou l'économie intime des habitations, églises ou
+charniers, palais seigneuriaux ou rôtisseries et misérables échoppes,
+l'écrivain ne nous fait grâce d'aucun détail: il n'oublie que de nous
+faire connaître ses personnages. Le cadre a tout absorbé; il ne reste plus
+de place pour le tableau. Comment ces hommes ont-ils pensé, senti, aimé,
+souffert? Nos amateurs de langage gothique n'en ont cure.--Mais c'est la
+partie essentielle du roman historique!--Il n'y en a pas qu'ils aient
+plus complètement dédaignée. Feuilletez seulement _le Trésor ou le
+Grand Oeuvre_, _la Sarbacane_, _l'Estrapade_, _les Deux Fous_ et _les
+Francs-Taupins_.
+
+Il y a pourtant des oeuvres distinguées au milieu de tout ce fatras, et
+des pages fortes ou des scènes vigoureuses dans _le Vicomte de Béziers_ et
+_le Comte de Toulouse_, de Frédéric Soulié, comme dans le _Jean Cavalier_,
+d'Eugène Sue. Mais ce n'est jamais de la fidèle peinture des moeurs que
+ces romans historiques tirent leur intérêt; et si on ne peut pas dire
+qu'elle en soit complètement absente, il serait encore moins exact de
+prétendre qu'elle y occupe une place distinguée, et cela de par la volonté
+même de l'auteur.
+
+Un de ces écrivains néanmoins aurait pu la rencontrer--par des chemins un
+peu détournés, il est vrai. Pour laisser d'une époque un tableau assez
+ressemblant, ce ne sera jamais un moyen bien recommandable que de n'en
+mettre qu'un côté en lumière, et on risquera fort de ne pas être impartial,
+si, des divers partis politiques qui s'y sont disputé l'influence ou le
+pouvoir, on prend fait et cause pour l'un, au grand préjudice des autres.
+L'oeuvre pourra être violente--on se souvient que c'est un des caractères
+de _Cinq-Mars_--sans devenir complètement fausse. Car enfin tous les
+sujets de Louis XIV n'ont pas dû avoir pour la royauté absolue les
+adorations des courtisans, et on peut blâmer la guerre des Camisards. A se
+faire ainsi le contemporain de ces impatiences difficilement réprimées et
+de ces sourdes révoltes, l'auteur a toute faculté de mettre sous nos yeux
+de vraies âmes du XVIIe siècle. Même l'intérêt du spectacle peut devenir
+fort vif. Ce sera comme le contraire de l'histoire officielle et l'envers
+de la toile.
+
+Mais la méthode a un danger.
+
+Le romancier doit être sûr de ne pas prêter gratuitement aux héros de son
+oeuvre ses propres sentiments. Vigny détestait Richelieu: M. le Grand et
+le coadjuteur ne l'aimaient pas davantage. Au nom des immortels principes
+proclamés par la Révolution, Eugène Sue n'avait pas assez de colère et
+d'indignation contre le despotisme du Grand Roi, témoignant ainsi de la
+générosité et de l'indépendance de son âme: mais est-il bien certain que
+le chevalier de Rohan, quand il conspirait contre Louis XIV, obéissait aux
+«immortels principes», et l'«impatience» et les «frémissements» de ce
+nouveau Cinna n'avaient-ils leur source que dans l'horreur profonde que la
+tyrannie de l'Auguste de Versailles inspirait à son âme intransigeante et
+farouche de républicain? Si oui, c'est tout un aspect nouveau du XVIIe
+siècle, et donc l'occasion d'une peinture de moeurs qui, sans trop de
+peine, peut être saisissante; si non, la collection des romans
+historiques-pamphlets, à la Dinocourt ou à la Mortonval, se sera enrichie
+d'un assez curieux échantillon.
+
+Et telle a été, en effet, la destinée du _Latréaumont_ d'Eugène Sue. La
+préface a beau nous dire que «l'auteur a obéi à toutes les exigences, à
+tous les développements de cette donnée entièrement historique, avec la
+plus scrupuleuse abnégation d'invention»: est-ce pousser cette
+«abnégation» bien loin que de nous parler sans cesse de la «personnalité
+sordide» de Louis XIV, de son «incurable et grossière fatuité», de sa
+«fatuité niaise, prétentieuse et rengorgée», comme si l'auteur avait à
+venger sur lui une injure personnelle? Ce sont là les sentiments de Rohan
+ou de Maurice d'O? Ce sont les moeurs de l'époque? Eugène Sue croyait-il
+de bonne foi écrire un roman historique? Alors les dernières lignes de
+l'oeuvre--sans préjudice des autres lignes semblables répandues à
+profusion dans le courant du récit--témoigneraient d'une belle naïveté ou
+d'une inexplicable maladresse. «Après tant d'horreurs, en comparant ces
+temps-là à ceux où nous vivons, une pensée douce et consolante vient à
+l'esprit, c'est que les hommes et les choses ont assez progressivement
+marché pour que, désormais, un tel GRAND ROI et un tel GRAND SIÈCLE soient
+absolument impossibles.» A la bonne heure! Nous savons maintenant ce que
+l'auteur veut dire. Mais il aurait bien dû laisser échapper ce soupir de
+soulagement dès sa préface: ceux qui ne cherchent dans un roman historique
+que la peinture des moeurs auraient été dispensés de lire le volume.
+
+Puisque le roman historique se vide ainsi de sa propre substance, que
+va-t-il donc enfin contenir? Une intrigue de la plus monstrueuse
+invraisemblance en général ou de la plus révoltante obscénité, à moins
+qu'elle ne soit à la fois mélodramatique et licencieuse.
+
+A cet égard déjà _Notre-Dame de Paris_ ne pouvait qu'inspirer de légitimes
+inquiétudes, avec son extraordinaire histoire d'Esmeralda et de la
+recluse. Ces défauts de Victor Hugo, ses successeurs vont les aggraver
+encore. Ils vont faire appel aux plus violents contrastes, entasser les
+situations les plus imprévues, faire chevaucher les unes par-dessus les
+autres les péripéties les plus invraisemblables et les plus répugnantes.
+L'intrigue était sombre, ils l'assombriront davantage; elle était violente,
+elle deviendra forcenée; elle ménageait encore les nerfs des lecteurs,
+elle les fera crier continûment, sans répit et sans pitié. Ce ne seront
+que «secousses électriques», comme il est dit dans l'_Écolier de Cluny_,
+et nous assisterons au triomphe complet de la sensation brutale. On nous
+fera voir une scène d'écartèlement dans les _Francs-Taupins_, et la soeur
+du pauvre petit martyr n'arrivera que pour rester béante d'horreur devant
+le corps de son frère en lambeaux. Jehan, écolier de Cluny, au retour
+d'une orgie immonde, rencontrera dans une rue le cadavre de sa mère
+abandonné, le crâne ouvert. _Jean Cavalier_ nous étalera tout au long des
+scènes de catalepsie dans un sombre château dont, au travers de la nuit,
+il fera luire les hautes fenêtres comme des lucarnes infernales. Nous
+verrons éventrer un condamné et nous entendrons grésiller ses entrailles
+sanglantes sur des barreaux de fer rouge. On déterrera même des cadavres.
+Meurtres, viols, mutilations, véritables scènes de boucherie humaine, on
+ne nous épargnera aucune épouvante, aucune horreur, sous prétexte que le
+moyen âge a connu ces choses et qu'il faut avoir de la vérité historique
+un respect sacré.
+
+Pour achever de déconsidérer un genre hier encore glorieux et respecté, il
+ne fallait plus qu'ajouter l'obscénité à la violence. Le bibliophile Jacob,
+Roger de Beauvoir, Regnier-Destourbet, et tous enfin, étalèrent à qui
+mieux mieux, et presque d'un bout à l'autre de leurs prétendus romans
+historiques, les plus répugnantes indécences. «Le latin dans les mots
+brave l'honnêteté»: le vieux français aussi, et l'obscénité passe à la
+faveur de l'archaïsme. Quelques-uns s'établirent tout à leur aise dans la
+langue de Rabelais. Et c'est ainsi que le genre cher à Walter Scott,--à
+Walter Scott, le plus scrupuleux, le plus chaste des romanciers et qui
+regretta toujours quelques touches un peu chaudes dans le portrait d'Effie,
+--sombrait dans le dégoût, au milieu des protestations indignées qui ne se
+firent pas attendre.
+
+Il se mourait donc bien, le pauvre roman historique, et ce n'est
+assurément pas Alexandre Dumas qui pouvait le ressusciter.
+
+Il est arrivé un jour à Dumas de se caractériser admirablement dans une de
+ses amusantes et exubérantes _Causeries_. «Lamartine est un rêveur, Hugo
+est un penseur; moi, je suis un vulgarisateur». On ne saurait mieux dire,
+et l'aveu est de la plus délicieuse ingénuité. Dumas a toujours vulgarisé,
+«tout et le reste, et le reste du reste», mais plus particulièrement
+l'histoire.
+
+Le vulgarisateur vient, en littérature, immédiatement au-dessus du
+plagiaire. C'est un plagiaire qui avoue et signe ses plagiats. _Isabel de
+Bavière_ est la vulgarisation de l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_. La
+méthode était nouvelle: en voici les résultats.
+
+Vulgariser un livre d'histoire, pour en faire un roman, n'est pas le
+résumer. C'est en donner une espèce de transposition plus attrayante, au
+sens vulgaire du mot. On supprime les parties arides ou seulement trop
+sérieuses, et l'on développe à l'excès ce qui contient un élément de
+pathétique facile ou de curiosité banale. Et c'est ainsi que dans cette
+_Chronique de France_, comme son auteur l'appelle avec modestie, la
+peinture des misères de la patrie livrée aux horreurs de l'invasion et de
+la guerre civile occupe à peine autant de place que le supplice d'un
+vulgaire polisson, ou que le tableau--bien propre à faire frémir la
+foule--de la décollation du bourreau Cappeluche par le bourreau Gorju son
+successeur.
+
+Il y avait cependant dans _Isabel de Bavière_ un beau sujet, et qu'avait
+vite deviné le flair merveilleux de notre romancier. Mais encore
+fallait-il au moins esquisser ce tableau des malheurs de la France sous un
+roi insensé et une reine adultère. On aura peine à le croire: c'est
+justement ce que Dumas a le plus complètement oublié. En se traînant
+lourdement, le roman atteint la fin du second volume: le tableau des
+funérailles de Charles VI.--Et Isabel? demandez-vous.--Il n'en est plus
+question depuis longtemps. Le roi seul est redescendu dans les sombres
+caveaux de Saint-Denis, et l'épouse infidèle n'est pas revenue dormir près
+de lui son sommeil éternel sur la «simple tombe de marbre noir» où le
+début du livre nous les a montrés «couchés côte à côte, les mains jointes
+et priant». Certes, il n'est pas commun de voir un romancier oublier son
+héroïne. Mais Dumas ne fait pas oeuvre de romancier. D'une main il
+feuillette le livre de Barante, de l'autre il écrit le sien. L'_Histoire
+des Ducs de Bourgogne_ ne parle d'Isabel de Bavière que par rapport à
+Charles VI et donc ne raconte qu'indirectement ses tristes aventures. Dans
+son ardeur à «découper», comme il dit, l'ouvrage de l'historien, notre
+vulgarisateur a perdu de vue le début du sien propre. Il a cru écrire un
+roman; mais à suivre de trop près l'histoire, il a laissé le roman à
+mi-chemin, et le vulgarisateur a supprimé l'artiste.
+
+L'artiste n'était d'ailleurs capable que de faire de l'enluminure et de
+mettre l'histoire en images d'Epinal. Parcourez les premières pages du
+livre: l'entrée de la reine dans Paris, les divertissements populaires,
+les acclamations, les splendeurs du cortège: quelle merveilleuse occasion
+de description locale! Et songez au parti qu'en auraient pu tirer Walter
+Scott ou Balzac, Hugo ou Mérimée. Là où ils auraient réussi, Dumas échoue
+piteusement: faute de génie, sans doute, et parce qu'il n'était pas fait
+pour décrire; mais aussi, mais surtout, parce qu'il doit _vulgariser_ des
+descriptions que Barante s'est contenté d'établir. Et de fait, il ne
+semble décrire que pour satisfaire la curiosité naïve d'un peuple de
+badauds. A travers ces pages on voit la foule, «les yeux élevés, la bouche
+ouverte», extasiée devant ces magnificences de princes et de rois. Il n'y
+manque vraiment que les exclamations de surprise admirative du bon
+«populaire» de Paris. Une Gorgo et une Praxinoa eussent admirablement
+complété le tableau, et il est bien dommage que Dumas n'ait pas mieux
+connu Théocrite.
+
+Il est par trop évident que, dans une oeuvre ainsi comprise, il ne saurait
+y avoir place pour les moeurs historiques. En revanche on nous étalera des
+sentiments, on nous présentera des personnages, dignes de l'admiration
+d'une foule à la représentation d'un mélodrame. Voyez seulement le rôle
+d'Odette. C'est la jeune fille céleste, la femme-ange, d'une douceur et
+d'une piété suaves, source inépuisable d'ineffables tendresses et
+d'extatiques consolations, dévouée jusqu'à la mort, et jusque dans
+l'agonie souriant à celui pour qui elle meurt; au reste, si avide de se
+consacrer au bonheur d'autrui qu'elle n'hésite pas à lui faire le
+sacrifice de sa vertu; et cependant, toujours si chaste dans l'abandon,
+toujours si pure dans la faute, qu'il est impossible de ne pas avoir pour
+elle des trésors, non pas seulement d'indulgence, mais même d'admiration,
+et qu'on ne peut se défendre de l'appeler, les larmes aux yeux, «la sainte
+et l'angélique créature». N'est-ce pas l'héroïne idéale du mélodrame? La
+«pauvre enfant» est triste, le duc ne l'aime plus; comment en douter? il
+ne l'a pas aperçue dans le cortège. «Vous n'aviez de regards que pour la
+reine; vous n'avez pas entendu le cri que j'ai poussé lorsque je me suis
+évanouie et que j'ai cru mourir; car vous n'écoutiez que la voix de la
+reine, _et cela est tout simple, elle est si belle! Ah!... Ah! mon Dieu!
+mon Dieu!_» A ce ton de colombe gémissante et résignée, reconnaissez-vous
+le langage particulièrement cher à certaines héroïnes?
+
+Mais si elle a le coeur tendre, Odette a l'âme encore plus compatissante
+et généreuse, et jamais elle ne consentira à faire le malheur de «madame
+Valentine». Bien mieux, elle ira trouver elle-même la duchesse, lui
+avouera tout, se jettera en pleurs dans ses bras, et le bonheur des autres
+lui fera trouver de la douceur à son sacrifice. Pour mieux oublier le duc,
+elle entrera dans un couvent...--D'où elle sortira dans un dessin assez
+profane!--D'où elle sortira, pour se sacrifier encore et pour sauver le
+roi. Car Odette est partout où il y a une larme à essuyer, une douleur à
+consoler: c'est l'ange de la pitié et du dévouement; elle meurt martyre,
+--comme Jeanne d'Arc. Nous demandons pardon de ce rapprochement, mais la
+lecture d'_Isabel_ l'impose, quoi qu'on en ait. Nous ne savons pas de
+condamnation plus radicale des personnages de Dumas. Car tous ressemblent
+à Odette; ce n'est pas toujours le même degré, mais c'est bien toujours la
+même nature.
+
+Après cela, il importe assez peu que Dumas ait déployé ici ses ordinaires
+qualités, lesquelles d'ailleurs ne sont point méprisables. Mauvais roman
+historique à la Courtilz de Sandras, de caractère et d'exécution nettement
+mélodramatiques: c'est la définition qu'on pourrait donner d'_Isabel de
+Bavière_, et c'en est aussi la condamnation.
+
+Le roman historique a donc vécu[32]. Les circonstances devaient amener
+fatalement sa ruine: il l'a hâtée par ses propres excès. Le lendemain même
+de son triomphe, tout s'est retourné contre lui et à la fois, et les mêmes
+principes qui l'avaient fait vivre et grandir ont été les agents les plus
+actifs de sa destruction. Il devait son succès au pittoresque et à la
+couleur locale: la couleur locale et le pittoresque l'ont perdu. Il avait
+introduit un principe nouveau dans l'étude des moeurs: l'exagération de ce
+principe conduisait aux pires excès et aux pires violences. Enfin il avait
+préparé le triomphe de l'histoire, et l'histoire devenait tous les jours
+sa plus dangereuse, sa plus intraitable ennemie. C'était contre le pauvre
+genre une coalition trop forte: il devait être, et il fut, rapidement
+vaincu.
+
+[Note 32: Des oeuvres comme _le Roman de la Momie_ ou _Salammbô_ ne sont
+que des tentatives isolées et ne peuvent donc infirmer la constatation.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+CE QUE L'HISTOIRE ET LE ROMAN RÉALISTE AU XIXe SIÈCLE
+DOIVENT AU ROMAN HISTORIQUE
+
+
+Avoir correspondu à des besoins profonds et de premier ordre est une
+condition assurée de survivance, au moins partielle. Un organe, même quand
+il a cessé d'être nécessaire, met du temps encore à s'atrophier,--à moins
+qu'il ne se transforme pour satisfaire à des besoins nouveaux. C'est ce
+qui est arrivé pour le roman historique. On peut parler des acquisitions
+qu'il a rendues possibles: elles ne sont pas insignifiantes.
+L'intelligence et l'art lui sont également redevables. En renouvelant, ou
+plutôt en créant véritablement l'histoire, c'était la pensée française
+elle-même qu'il élargissait; et, pour avoir préparé l'avènement du roman
+réaliste, il est à la source même de l'art contemporain. On peut être fier
+pour lui d'aussi fécondes influences.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Le Roman historique et l'Histoire au XIXe siècle.
+
+
+Comme le XVIIe siècle avait été le siècle de la tragédie, le XIXe fut
+celui de l'histoire. Il y a à peine de plus belles conquêtes: il n'y en
+avait pas alors de plus nécessaire.
+
+Déclamations pompeuses et froides, vérité systématiquement déformée au
+profit d'une idée sociale ou d'une théorie politique, travestissements
+ridicules comme dans les plus ridicules productions des Catherine Bédacier
+Durand ou des Lhéritier de Villandon: on pourrait dire qu'il n'y a aucun
+outrage que ces prétendus historiens d'avant Chateaubriand et Walter Scott
+n'infligent au genre qu'ils croient naïvement traiter.
+
+Nous avons vu quelques erreurs de Mézeray.
+
+Voici le P. Daniel,--qui justement trouve Mézeray «sec et froid», et qui
+fait de sa manière une assez vive satire. Il a pour sa part, du moins il
+le dit, la préoccupation de l'exactitude; il veut reproduire «l'aspect et
+le langage de chaque époque», et il recommande soigneusement à ses
+confrères de ne pas «s'émanciper jusqu'à feindre des épisodes romanesques,
+pour égayer la narration et varier l'histoire», comme le sieur de Vacillas
+qui, dans son _Histoire de François Ier_, conte les amours du roi avec
+Mme de Chasteau-Briant «et la fin infortunée de cette Dame»; mais il
+conseille aussi d'«orner l'Histoire», de la «fournir», de la «soutenir» et
+cela «en se tenant toujours dans les bornes de la sincérité»;--la
+contradiction ne laisse pas d'être piquante. «Il aime aussi la vérité des
+moeurs», mais il proscrit impitoyablement «les petits faits», qui sont
+certainement le meilleur moyen d'arriver à cette vérité; et il conte
+encore avec assez d'animation, mais son règne de saint Louis est
+exclusivement oratoire, et quand il cite Joinville il n'arrive qu'à nous
+faire regretter davantage le doux «ramage» du plus naïf de nos
+chroniqueurs.
+
+Mably, à son tour, s'emportera contre ces travestissements du passé, et
+écrira par exemple sans sourciller que «Charlemagne connaissait les droits
+imprescriptibles du peuple.»
+
+C'est partout d'ailleurs la plus froide uniformité; tout se
+ressemble--comme dans les tragédies contemporaines; tout est figé sous le
+même implacable vernis de fausse et fade élégance. On ne sait pas encore
+qu'il faut «distinguer au lieu de confondre» et que «à moins d'être varié,
+l'on n'est point vrai.» Voilà pourquoi «il manque à ces histoires, si bien
+intentionnées, la vie, la couleur, la vérité locale»; voilà pourquoi les
+personnages n'y sont que «des ombres sans couleur, qu'on a peine à
+distinguer l'une de l'autre... Les _grands princes_ et surtout les _bons
+princes_, sont loués dans des termes semblables... On dirait que c'est
+toujours le même homme, et que, par une sorte de métempsychose, la même
+âme, à chaque changement de règne, a passé d'un corps dans l'autre...
+Le roi purement germanique et le roi gallo-frank de la première race, le
+César franco-tudesque de la seconde, le roi de l'Île-de-France au temps de
+la grande féodalité», ont la même physionomie, invariable[33]. Ils sont
+tous généreux comme ce Philippe-Auguste «en armure d'acier, à la mode du
+XVIe siècle, posant sa couronne sur un autel le jour de la bataille de
+Bouvines» et l'offrant à celui de ses chevaliers qui s'en estimerait plus
+digne que son roi; et peu s'en faut qu'ils ne rivalisent de galanterie
+avec ce pauvre Childéric, «prince à grandes aventures, l'homme le mieux
+fait de son royaume», qui «avait de l'esprit, du courage», mais dont le
+coeur trop «tendre» causa la perte. L'ignorance des hommes et des choses
+du moyen âge était complète. «Vers 1800, il y avait en France pénurie
+d'historiens et peu de goût pour l'histoire.» Et nous savons comment
+Napoléon entendait encourager la renaissance et le développement des
+études historiques.
+
+[Note 33: Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]
+
+Vers 1820 on commence à connaître les «Waverley Novels»; et l'histoire,
+qui n'avait été jusqu'alors qu'«un squelette décharné», recouvre «ses
+muscles, ses chairs et ses couleurs[34].» De cette transformation capitale,
+c'est Barante, en date, le premier ouvrier.
+
+[Note 34: _Mercure du XIXe siècle_, 1815, XI, pp. 502-510. _De la réalité
+en littérature_.]
+
+Il nous a confié, dans sa _Préface_, qu'il n'avait pas eu d'autre modèle
+que Walter Scott. Il ne l'aurait pas dit qu'on en resterait convaincu tout
+de même. L'influence écossaise est même si évidente dans son oeuvre qu'on
+ne distingue qu'elle, à vrai dire; et _l'Histoire des Ducs de Bourgogne_
+n'a guère d'autre originalité que de la manifester à ce degré et d'une
+façon complète. Si mince que le mérite puisse nous paraître aujourd'hui,
+on comprend que les contemporains en aient été émerveillés. Il n'était pas
+inutile, peut-être même était-il nécessaire, qu'avant de se dégager et de
+prendre sa forme définitive, l'histoire commençât par se distinguer à
+peine de la chronique ou du roman historique. C'est avec Barante qu'elle
+fit son apprentissage du pittoresque. Variété, couleur, intérêt,
+c'est-à-dire les qualités qui jusqu'alors avaient le plus manqué aux
+historiens, le nouvel ouvrage ne prétendait pas à davantage. Il suffisait
+amplement pour l'heure. Trouver à un genre, autrefois si rebutant, si sec,
+si froid, le charme même des «Waverley Novels», quelle nouveauté et quelle
+surprise! Le public ne pouvait pas ne pas faire fête à _l'Histoire des
+Ducs de Bourgogne_.
+
+Un roman n'a d'autre objet que le récit: la narration fut l'unique
+ambition de Barante. _Scribitur ad narrandum_; il a même été trop
+implacablement fidèle à sa devise. C'est sur le ton narratif que l'ouvrage
+commence--et qu'il s'achève. Introduction, conclusion, idées générales,
+vues synthétiques en sont également absentes, et on le regrette amèrement
+plus d'une fois. Mais en trouve-t-on dans Walter Scott et dans Froissard?
+L'un et l'autre s'attardent aux menus incidents, à condition qu'ils soient
+pittoresques, ou même simplement divertissants. De même chez Barante la
+narration n'est jamais pressée d'arriver, puisqu'elle n'a d'autre objet
+qu'elle-même. Elle traîne, elle flotte, lente, sinueuse et pleine de
+négligence. La perspective peut disparaître, la monotonie même survenir à
+la longue: jamais le récit ne se hâte, ne se ramasse, ne se concentre. Il
+continue à tout accueillir, à se charger d'autant qu'il avance davantage.
+Une simple expédition l'arrête aussi longtemps qu'une guerre générale, et
+le narrateur conte les intrigues qui se forment autour du mariage d'un duc
+de Bourgogne, avec l'ampleur dont il parlerait de la succession d'un
+empire. Il n'a d'autre but que d'évoquer, comme Walter Scott, l'image de
+la société passée, et, sinon de la faire comprendre, au moins de la faire
+voir. L'accumulation des détails peut y suffire: Barante ne les épargne
+pas. Expéditions, guerres, emprunts, fêtes, tournois, mariages, festins,
+il veut tout raconter, tout mettre sous les yeux. Le roi voyage: nous
+connaîtrons le menu de la cour. C'est fête à la cour de Bourgogne: on nous
+déploiera toute la garde-robe du duc. Les moindres personnages auront leur
+biographie comme Quentin et Cédric; Pierre Dubois et le fils d'Artevelde
+nous rappelleront les héros secondaires d'_Ivanhoe_, et le duel de
+Gauvain-Micaille et de Fitz-Water sera détaillé comme la rencontre de
+Quentin et du Bâtard ou la passe d'armes d'Ashby. C'est l'abondance
+écossaise, un peu épaissie et moins vive; Barante n'a pas le talent de
+Walter Scott, mais il reste bien son élève.
+
+Il y a beaucoup de descriptions dans les «Waverley Novels»: elles
+abonderont dans _l'Histoire des Ducs_. Et comme Barante a l'imagination
+tempérée et moyenne, plutôt aimable que forte, il bariolera sa toile, sans
+trop de souci de l'ordonnance artistique et sans tenir assez compte de la
+ligne d'horizon. Sans doute il ne tombera pas dans la confusion et le
+désordre, mais il aura d'aimables négligences de «primitif» qui s'amuse
+des lignes capricieuses que trace son pinceau, en sourit et tout le
+premier les trouve charmantes. Tous ces tournois, toutes ces fêtes, ces
+entrées de rois et de reines, ces festins plantureux, il est visible que
+tout cela l'enchante. Son imagination se joue agréablement sur toutes ces
+choses. C'est l'aimable laisser-aller, la naïve négligence de ses modèles.
+Tout ce pittoresque, à la longue, paraît un peu fade et surtout monotone;
+et après tout mieux vaut encore lire Walter Scott ou Froissart. Mais les
+contemporains n'avaient pas nos exigences, et on comprend que l'_Histoire
+des Ducs_ leur ait d'abord suffi.
+
+On pouvait cependant donner encore plus de variété au récit et l'animer
+d'une vie nouvelle. En faisant du dialogue la partie principale du roman,
+Walter Scott l'avait rendu dramatique. Ici encore, ici surtout, Barante
+imita son modèle. Ses personnages historiques eurent entre eux d'aussi
+longues conversations que les héros des récits écossais, ou du moins aussi
+fréquentes. Clisson, Roger Everwin et Jacques Evertbourg, Pierre Dubois et
+le fils d'Artevelde, Pierre Dubois et Aterman, un connétable et un prieur
+des Chartreux, les bourgeois de Gand et ceux d'Audenarde, nous les
+entendons dialoguer avec la même liberté, la même aisance, le même naturel
+que leurs frères d'_Ivanhoe_, ou de _Kenilworth_, de _Peveril du Pic_ ou
+des _Aventures de Nigel_. Les princes et les rois suivent leur exemple; et
+au lieu des discours ridiculement emphatiques que leur avaient toujours
+prêtés les historiens, ils daignent enfin parler le langage ordinaire des
+hommes, avoir comme tout le monde de la simplicité ou même de la
+familiarité, en un mot renoncer pour quelques instants à leur rôle
+officiel.
+
+Cette fois, c'était bien de l'histoire «Walter-Scottée», comme dira plus
+tard Balzac. Jamais disciple ne fut plus diligent, plus respectueux--et
+moins original. Barante avait avoué l'Écossais pour modèle, Walter Scott
+devait chérir le Français comme son élève. «L'_Histoire des Ducs de
+Bourgogne_ est un des meilleurs livres modernes de la littérature
+européenne», a-t-il écrit dans la préface d'_Anne de Geierstein_. L'éloge
+est certainement exagéré, mais Walter Scott savait reconnaître son bien.
+
+C'étaient là d'assez grandes nouveautés pour l'époque. Il y a cependant
+une autre innovation, que Barante a toujours tirée de la même source. Ce
+ne sont plus ici les rois et les puissances qui occupent seuls et
+exclusivement la première place ou même la place la plus importante. De
+nouveaux acteurs sont entrés en scène, et le peuple, s'il ne commence pas
+à jouer un rôle, commence du moins à faire entendre sa voix. On l'écrase
+de tailles et d'impôts: il se soumet, mais nous entrevoyons sa morne
+tristesse et ses longs désespoirs. Il n'est pas encore le protagoniste de
+l'histoire; pour lui rendre cet honneur, il faudra une intelligence plus
+profonde, une sympathie plus frémissante que l'intelligence et la
+sympathie du chroniqueur Barante. Mais comment ne pas être frappé de
+pareils passages? Le roi Charles VI vient de mourir. «Ah! cher prince,
+disait-on en pleurant par les rues; jamais nous n'en aurons un si bon que
+toi; jamais plus nous ne te verrons; maudite soit ta mort; puisque tu nous
+quittes, nous n'aurons jamais que guerres et que malheurs. Toi, tu t'en
+vas au repos; nous demeurons dans la tribulation et la douleur; nous
+semblons faits pour tomber dans la détresse où étaient les enfants
+d'Israël durant la captivité de Babylone.»
+
+Le peuple ne siège pas encore au Conseil des rois, mais il leur présente
+des suppliques et leur adresse de libres paroles. Au cours des conférences
+qui suivirent la bataille de Montlhéry, le roi Louis XI trouva un jour,
+«en rentrant, une foule de bourgeois qui étaient à la porte pour savoir
+des nouvelles». «Hé bien, mes amis, leur dit-il, les Bourguignons ne vous
+feront plus tant de peine que par le passé.--À la bonne heure, sire,
+répliqua un procureur au Châtelet; mais en attendant, ils mangent nos
+raisins et vendangent nos vignes sans que rien les en empêche.--Cela vaut
+toujours mieux, reprit le roi, que s'ils venaient à Paris boire le vin de
+vos caves.» Ce n'est évidemment pas le ton des harangues officielles.
+
+De cette conception nouvelle, de ce changement complet de perspective,
+d'autres devaient tirer un meilleur parti, et il sera temps alors
+d'examiner la puissante fécondité du nouveau principe. Ce qu'il fallait
+marquer ici, c'est que, s'il a été entrevu, ou même découvert par
+Chateaubriand, c'est encore Walter Scott qui l'a vulgarisé, nous voulons
+dire qui lui a donné toute sa force, fait produire tous ses résultats, et
+qu'ainsi son influence se retrouve encore, formelle et profonde, dans
+Augustin Thierry et dans Michelet.
+
+C'est cependant la croyance générale qu'Augustin Thierry n'est guère
+redevable qu'à Chateaubriand, que la lecture des _Martyrs_ a éveillé sa
+vocation d'historien et que c'est donc au glorieux ancêtre qu'il faut
+exclusivement le rattacher. Et cette conviction, on sait comment Thierry
+lui-même l'a établie dans la préface de ses _Récits mérovingiens_.
+
+ En 1810,--Thierry avait alors quinze ans,--j'achevais mes classes
+ au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, etc.
+
+La page est fort belle, trop belle peut-être, et elle sent l'arrangement.
+Mais le témoignage n'en est pas moins formel et il est impossible de le
+révoquer en doute. Est-ce une raison de l'admettre sans examen et tout
+entier? Ne peut-on pas se demander si la valeur en est aussi décisive
+qu'on l'a cru--et qu'on le croit encore? Et quoique son indéniable
+authenticité permette toujours de le produire, ne convient-il pas d'y
+apporter des réserves qui l'expliquent et l'atténuent?
+
+On a beau se souvenir qu'il est d'Augustin Thierry, et qu'Augustin Thierry
+était une belle âme, aussi délicate que généreuse, très noble et très pure,
+et donc à tout jamais incapable de tromper: il pouvait se tromper, ou
+tout au moins commettre des inexactitudes involontaires. A trente ans de
+distance, et quand il s'agit des impressions de la quinzième année, il est
+bien difficile, en les rapportant, de ne pas les voir comme on voudrait
+qu'elles eussent été en réalité, et de ne pas leur donner tour et façon en
+conséquence. Quiconque écrit des mémoires devient toujours un peu poète:
+notre historien l'a été sans le savoir. De là les obscurités, les
+contradictions, les invraisemblances même du beau passage. L'avisé
+Sainte-Beuve les a bien aperçues, et ce n'était pas uniquement pour faire
+pièce à Chateaubriand et lui retirer malicieusement une de ses influences,
+qu'il demandait «ce que c'est qu'une impulsion qu'on reçoit et _qu'on
+oublie durant plusieurs années_», et si cela peut bien alors s'appeler
+«une impulsion _décisive_». On pourrait ergoter encore et subtiliser et se
+servir contre l'historien des armes mêmes qu'il nous donne[35]. Il n'a eu
+«aucune conscience de ce qui venait de se passer» en lui! Son «attention
+ne s'y arrêta pas»! Beau témoignage en vérité de ce que les psychologues
+de nos jours appellent les sensations subconscientes! Il n'est pas
+ordinaire cependant que les coups de foudre passent inaperçus et que les
+brusques révélations laissent insensible. Au contraire, c'est bien le
+_Anche io son' pittore_ qui reste la règle générale. Il n'y aurait pas de
+plus glorieuse exception que celle d'Augustin Thierry.
+
+[Note 35: Il y a un _peut-être_ qui n'est pas sans importance: «Ce moment
+d'enthousiasme fut _peut-être_ décisif pour ma vocation...» Aug. Thierry,
+de son propre aveu, n'en serait donc pas aussi sûr qu'on le croit
+d'ordinaire?]
+
+Ces impressions--et, comme dit Sainte-Beuve, Thierry en est assurément
+seul juge--notre historien les a oubliées «durant plusieurs années». Quand
+donc s'en est-il ressouvenu? À l'époque où, une fois passés les
+«inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière», il préparait pour
+le _Courrier Français_ et le _Censeur Européen_ ses futures _Lettres sur
+l'Histoire de France_? De tout côté, pour ainsi dire, on voyait renaître
+les études historiques. L'occasion était belle, certes, de reporter à
+Chateaubriand le principal mérite de cette renaissance, de l'appeler _duca,
+signor_ et _maëstro_. Et il ne le nomme même pas! Dès ce moment néanmoins,
+«toutes les fois qu'un personnage ou un événement du moyen âge» lui
+«présentait un peu de vie ou de couleur locale», il «ressentait une
+émotion involontaire». Avait-il déjà oublié qui lui avait donné le premier
+frisson de cette vie et de cette couleur? Et surtout comment expliquer que,
+dans cette même préface, écrite en 1827, il nomme si complaisamment
+Sismondi, Guizot, Barante, et se taise toujours sur le grand ancêtre?
+qu'en écrivant son «épopée» de la _Conquête d'Angleterre_, il n'évoque pas
+le souvenir--qui s'imposait, semble-t-il--de l'épopée des _Martyrs_? et
+qu'il n'ait donné qu'en 1840 un témoignage qu'il pouvait rendre d'autant
+plus éclatant qu'il l'avait fait attendre davantage?
+
+A la lumière des circonstances, tout s'éclaire et tout s'explique.
+Chateaubriand, à cette époque, était devenu fort sympathique à l'école
+libérale: elle lui en témoignait sa reconnaissance. Il y avait comme un
+renouveau de popularité en faveur du vieil écrivain. On en était avec lui
+«à un prêté-rendu universel de louanges et de compliments». Pour sa part,
+Augustin Thierry, depuis quelque temps déjà, était l'objet des mentions
+les plus flatteuses de l'auteur des _Études historiques_ et de l'_Essai
+sur la littérature anglaise_. L'admiration engendre l'admiration et
+l'éloge attire l'éloge. Chateaubriand avait fait de Thierry l'Homère de
+l'histoire: Thierry fit de Chateaubriand le Virgile des historiens.
+L'historien gagnait à la comparaison; mais c'était «le vieux Sachem»
+lui-même qui avait pris les devants et qui avait atteint le premier les
+limites extrêmes de la flatterie.
+
+Est-ce à dire que l'auteur des _Martyrs_ n'a exercé aucune influence sur
+celui des _Récits mérovingiens_? Personne n'oserait le prétendre. Tout ce
+que nous voulons dire ici, c'est que l'influence de Walter Scott a été
+plus soutenue, sinon plus profonde; que l'Écossais est devenu de très
+bonne heure le modèle de Thierry et n'a jamais cessé de l'être; que le
+Français l'a toujours eu présent sous les yeux et n'en a jamais
+complètement détaché ses regards. Les témoignages du grand historien en
+faveur de Chateaubriand sont rares--et assez peu décisifs: de ceux dont
+Walter Scott est l'objet, le nombre égale la rigueur et l'importance. Nous
+n'en citerons qu'un. «Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je
+saluai l'apparition du chef-d'oeuvre d'_Ivanhoe_. Walter Scott venait de
+jeter un de ses regards d'aigle sur la période historique vers laquelle,
+depuis trois ans, se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette
+hardiesse d'exécution qui le caractérise... il avait coloré en poète une
+scène du long drame que je travaillais à construire avec la patience de
+l'historien. Ce qu'il y avait de réel au fond de son oeuvre, les
+caractères généraux de l'époque où se trouvait placée l'action fictive, et
+où figuraient les personnages du roman, l'aspect politique du pays, les
+moeurs diverses et les relations mutuelles des classes d'hommes, tout était
+d'accord avec les lignes du plan qui s'ébauchait alors dans mon esprit. Je
+l'avoue, au milieu des doutes qui accompagnent tout travail consciencieux,
+mon ardeur et ma confiance furent doublées par l'espèce de sanction
+indirecte qu'un de mes aperçus favoris recevait ainsi de l'homme que je
+regarde comme _le plus grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de
+divination historique_». Faites la part de la reconnaissance dans cet
+enthousiasme, ou même de l'orgueil,--l'orgueil légitime du jeune écrivain
+flatté de se rencontrer avec un homme de génie--: le témoignage n'en
+demeure pas moins capital.
+
+L'_Histoire des Ducs de Bourgogne_ avait fait une révolution dans la
+manière d'écrire l'histoire: elle n'en avait guère élargi l'intelligence.
+Il y a du pittoresque dans cette Chronique de 1824; mais c'est à peine si
+on aperçoit les coeurs sous les oripeaux qui affublent les corps. C'est en
+plein coeur, au contraire, qu'à l'exemple de Walter Scott Thierry voulut
+s'établir. L'histoire moderne était découverte.
+
+La nouvelle méthode ne s'arrête pas au pittoresque; elle le dépasse, mais
+elle l'exige. Elle l'aurait même créé à elle seule, s'il n'avait pas déjà
+existé. Puisque désormais c'est l'homme qui nous intéresse, que c'est lui
+qu'il faut montrer faisant vraiment l'histoire, la souffrant, la vivant,
+rien de ce qui le touche ne pourra nous être étranger, et nous serons
+d'autant plus sûrs de nous intéresser à lui qu'il nous sera présenté sous
+des formes plus distinctes et plus concrètes. Il y a de la couleur locale
+dans l'_Histoire de la Conquête d'Angleterre_. Tout y est précis et
+pittoresque, dramatique et vivant; sans doute parce que Thierry a un
+talent d'écrivain autrement puissant que celui de Barante, mais aussi
+parce qu'il lui était impossible de ne pas nous faire voir distinctement
+les combattants avant de les mettre aux prises,--comme il était impossible
+à Walter Scott de ne pas nous donner, avant de les faire heurter les uns
+contre les autres, une impression vive de Front-de-Boeuf et de Cédric, du
+Templier et d'Ivanhoe, des Normands et des Saxons.
+
+De là, et presque à chaque ligne de ces pages admirables, ces détails
+caractéristiques, les seuls capables d'évoquer et de peindre. C'est le roi
+du Northumberland, Edwin, qui laisse son épouse Éthelberghe «professer la
+religion chrétienne, sous les auspices de l'homme qu'elle avait amené, et
+dont les cheveux noirs et le visage brun et maigre étaient un objet de
+surprise pour la race à chevelure blonde des habitants du pays». Ce sont
+les Normands qui chantent, quand ils viennent d'incendier quelque canton
+du territoire chrétien: «Nous leur avons chanté la messe des lances; elle
+a commencé de grand matin, et elle a duré jusqu'à la nuit». Ils arrivent,
+ces mêmes Normands, «par le vent d'est, en trois jours de traversée», sur
+des «barques à deux voiles», toujours en voyage «sur _la route où marchent
+les cygnes_». La veille de la guerre, les Danois détachent «du poteau
+enfumé leur grande hache de bataille ou la massue hérissée de pointes de
+fer, qu'ils nommaient l'_étoile du matin_». Rien ne serait plus facile que
+de multiplier ces traits.
+
+Mais voici des passages où, à travers le pittoresque ou le dramatique de
+la situation, ce sont les âmes mêmes qui se manifestent. L'indignation
+contre Guillaume le Conquérant est devenue générale, et aux noces de Raulf
+de Gaël et d'Emma, le vin délie la langue des seigneurs. «C'est un bâtard,
+un homme de basse lignée, disaient les Normands...--Il a empoisonné,
+disaient les Bas-Bretons, Conan..., dont tout notre pays garde encore le
+deuil.--Il a envahi le noble royaume d'Angleterre, s'écriaient à leur tour
+les Saxons...--C'est vrai, c'est la vérité, s'écriaient tumultueusement
+tous les convives; il est en haine à tous, et sa mort réjouirait beaucoup
+d'hommes».
+
+Il semble cependant que la scène la plus significative de l'ouvrage à cet
+égard soit la scène des funérailles mêmes du roi Guillaume.
+
+ Tous les évêques et abbés de la Normandie s'étaient rassemblés
+ pour la cérémonie; ils avaient fait préparer la fosse dans l'église,
+ entre le choeur et l'autel; la messe était achevée; on allait
+ descendre le corps, lorsqu'un homme, sortant du milieu de la foule,
+ dit à haute voix: «Clercs, évêques, ce terrain est à moi; c'était
+ l'emplacement de la maison de mon père; l'homme pour lequel vous
+ priez me l'a pris de force pour y bâtir son église. Je n'ai point
+ vendu ma terre, je ne l'ai point engagée, je ne l'ai point forfaite,
+ je ne l'ai point donnée; elle est de mon droit, je la réclame.
+ Au nom de Dieu, je défends que le corps du ravisseur y soit placé,
+ et qu'on le couvre de ma glèbe.» L'homme qui parla ainsi se nommait
+ Asselin, fils d'Arthur, et tous les assistants confirmèrent la
+ vérité de ce qu'il avait dit. Les évêques le firent approcher, et,
+ d'accord avec lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la
+ sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement pour le reste
+ du terrain.
+
+Ni la marqueterie de Barante, ni l'art même de Chateaubriand ne nous
+avaient ouvert ces perspectives, et c'est bien pour la première fois qu'à
+tant de dramatique l'histoire ajoutait tant de profondeur.
+
+C'était aussi pour la première fois, nous l'avons dit, qu'un historien
+déplaçait le centre de l'histoire, donnait le premier rang dans l'oeuvre à
+la foule obscure--si oubliée jusque-là, qu'on pouvait croire qu'elle
+n'existait pas encore--et faisait tout son sujet du drame terrible qui
+s'était joué dans ces coeurs simples et dont ils avaient été moins les
+acteurs que les victimes. Là est l'éternelle et originale beauté de
+l'_Histoire de la Conquête_. La science historique contemporaine n'admet
+plus l'idée fondamentale de l'oeuvre; mais nous n'en admirerons pas moins
+Thierry d'avoir donné le premier, et à l'exemple de Walter Scott, un
+modèle des nouveautés qui allaient bientôt devenir si fécondes. Il n'y a
+pas de Cédric dans l'ouvrage français, mais il y a la foule des Normands
+dont nous savons que le vieux franklin n'était que la vivante
+représentation; et c'est à cette foule que vont tout d'abord les
+sympathies de l'historien et les nôtres. C'est elle que nous voyons
+souffrir chaque jour davantage sous la brutalité toujours plus révoltante
+des triomphateurs. Comme pour les héros d'une tragédie lamentable, nous
+pourrions compter leurs sanglots et leurs plaintes. Jamais l'intérêt et le
+pathétique n'avaient jailli avec tant de force de l'histoire, et on
+pourrait presque dire de l'oeuvre de Thierry que, comme celle de Michelet,
+elle ruisselle de pitié.
+
+Dès 1074 «la triste destinée du peuple anglais paraissait déjà fixée sans
+retour. Dans le silence de toute opposition, une sorte de calme, celui du
+découragement, régna par tout le pays». Ses conquérants se disputent ses
+dépouilles: nouvelles souffrances plus vives encore que les premières.
+D'ailleurs, le roi Guillaume lui-même donne l'exemple de la tyrannie.
+D'après la légende, sa femme Mathilde aurait plus d'une fois disposé son
+âme à la clémence, mais «les faits manquent pour constater cet
+accroissement d'oppression et de misère pour le peuple vaincu, et
+l'imagination ne peut guère y suppléer, car il est difficile d'ajouter un
+seul degré de plus au malheur des années précédentes». Années «pesantes»,
+en effet, et «pleines de douleurs», comme dit la chronique saxonne, dont
+on peut lire les détails dans la seconde moitié du livre VII.
+
+Il ne reste aux opprimés que la consolation de se réjouir des malheurs de
+leurs tyrans. Le roi Henry, après le meurtre de Thomas Becket, se soumet à
+la pénitence des évêques et expose «sa chair nue à la discipline des
+verges... De la main des évêques, la discipline passa dans celle des
+simples clercs, qui étaient en grand nombre, et la plupart Anglais de
+race. Ces fils des serfs de la conquête imprimèrent les marques du fouet
+sur la chair du petit-fils du conquérant, non sans éprouver une secrète
+joie, que semblent trahir quelques plaisanteries amères consignées dans
+les récits du temps».
+
+Les différends du roi Etienne et de la reine Mathilde, que détermina la
+défaite de la reine, furent funestes aux deux partis. Les Anglais eurent à
+en souffrir, mais ils se réjouirent aussi «de cette joie frénétique qu'on
+éprouve au milieu de la souffrance, en rendant le mal pour le mal. Le
+petit-fils d'un homme mort à Hastings éprouvait un moment de plaisir en se
+voyant maître de la vie d'un Normand, et les Anglaises qui tournaient le
+fuseau au service des hautes dames normandes riaient d'entendre raconter
+les souffrances de la reine Mathilde à son départ d'Oxford; comment elle
+s'était enfuie avec trois chevaliers, la nuit, à pied, par la neige, et
+comment elle avait passé, en grande alarme, tout près des postes ennemis,
+tremblant au moindre bruit d'hommes et de chevaux ou à la voix des
+sentinelles».
+
+Les malheurs d'une reine, on le voit, ne sont plus présentés et décrits
+pour eux-mêmes, mais par rapport à la foule qui peut les apprendre et s'en
+réjouir. C'est un changement complet de perspective. Des hauteurs
+brillantes et superficielles où elle s'était toujours tenue, l'histoire
+descend dans les bas-fonds obscurs où les événements ont les répercussions
+les plus profondes et les plus terribles. Elle fait sa matière de l'âme
+même des petits, des humbles et des malheureux. L'historien n'est plus le
+héraut sonore et froid des majestés et des puissances: il devient le poète
+tragique des foules. On comprend que, dans l'oeuvre ainsi conçue toutes
+les passions dramatiques, douleur, colère, pitié, trouvent naturellement
+leur place; qu'elles animent l'histoire et réchauffent; d'un mot qu'elles
+fassent d'elle la manifestation, nouvelle et particulièrement grandiose,
+d'une grande âme humaine collective: la plus belle histoire sera toujours
+celle qui nous parlera des hommes qui l'ont vraiment faite et vraiment
+vécue.
+
+Et voilà pourquoi les moindres détails par où s'exprime cette âme ont tant
+d'éloquence pour nous et de signification. Le pittoresque de Barante était
+monotone, et c'était moins par l'insuffisance du peintre qu'à cause de sa
+méthode, tout extérieure et de surface. Chez Thierry, au contraire, comme
+dans les «Waverley Novels», le pittoresque est toujours intéressant, parce
+qu'il est toujours significatif d'une situation ou d'un sentiment. Il ne
+charme pas simplement les yeux, c'est l'intelligence et le coeur qu'il
+réussit toujours à atteindre.
+
+Il y en a des exemples célèbres dans l'_Histoire de la Conquête_. Comment
+ne pas penser à la mélancolique Édith, «la Belle au cou de cygne», à qui
+l'amour fait si facilement découvrir le corps d'Harold que les moines
+n'avaient point reconnu? ou à la scène d'Edwin exposant à ses guerriers
+pourquoi il changeait de religion?--Le chef des prêtres a approuvé le roi.
+
+ Un chef des guerriers se leva ensuite et parla en ces termes:
+
+ «Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive parfois
+ dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes
+ capitaines et tes hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que ta
+ salle est bien chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors.
+ Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire d'aile, entrant
+ par une porte, sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour
+ lui plein de douceur, il ne sent plus ni la pluie, ni l'orage;
+ mais cet instant est rapide, l'oiseau a fui en un clin d'oeil, et
+ de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des
+ hommes sur cette terre, et son cours d'un moment, comparé à la
+ longueur du temps qui la précède et qui la suit. Ce temps est
+ ténébreux et incommode pour nous; il nous tourmente par
+ l'impossibilité de le connaître; si donc la nouvelle doctrine peut
+ nous en apprendre quelque chose d'un peu certain, elle mérite que
+ nous la suivions.»
+
+Il tient, dans cet épisode, toute une partie de l'âme barbare,--et tout un
+fragment aussi de son histoire.
+
+Voilà les merveilles que Chateaubriand n'a point révélées à Augustin
+Thierry et auxquelles devait fatalement conduire l'application de la
+méthode écossaise. A étudier surtout «les relations mutuelles des classes
+d'hommes», à établir l'histoire au centre même de la société, en plein
+coeur et dans son âme, il était nécessaire que l'histoire devînt, non pas
+seulement pittoresque et colorée, mais vivante, mais dramatique et pleine
+d'émotions, mais humaine. Ce sera l'originalité de l'histoire au XIXe
+siècle. Elle ressuscitera les époques passées, nous les fera voir et
+surtout comprendre, nous faisant revivre, à force d'intelligence et de
+sympathie, la vie même des peuples qui depuis longtemps ne sont plus et
+dont elle nous aura rendus pour un instant les contemporains. C'était donc
+un principe vivifiant que celui-là, un principe fécond. De Walter Scott où
+il l'avait découvert, Thierry put l'enseigner à Michelet. L'auteur de
+l'_Histoire de France_ pouvait venir après celui de l'_Histoire de la
+Conquête_. Il pouvait tout au long de son oeuvre faire éclater ses cris
+d'angoisse ou d'allégresse. Les voies lui avaient été préparées: par
+l'intermédiaire de Thierry, c'est à Walter Scott lui-même qu'il donne la
+main.
+
+Ainsi s'élargissait le domaine de l'intelligence et de la pensée
+françaises. Elle comprenait le passé, l'intérieur aussi bien que
+l'extérieur, l'âme et le fond aussi complètement que l'enveloppe et la
+surface. La poésie devait y découvrir de nouvelles sources d'inspiration;
+l'histoire, nous l'avons vu, en était renouvelée, ou pour mieux dire,
+créée; la critique elle-même en recevait élargissement et richesse: on
+peut entrevoir les rapports qui unissent la méthode de l'Écossais aux
+méthodes de Villemain et de Sainte-Beuve; et ainsi c'est des auteurs de
+_la Légende des siècles_ et des _Poèmes barbares_, du _Cours de
+littérature française_, des _Causeries du lundi_ et de l'_Essai sur
+Tite-Live_, que Walter Scott reste encore le meilleur préparateur--et
+collaboratteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le Roman historique et le Roman réaliste.
+
+
+Le roman historique ne pouvait pas ne pas exercer d'influence sur le roman
+lui-même. Il l'a profondément modifié en effet. Avant de le constater avec
+quelque détail, enregistrons d'abord un résultat.
+
+On ne peut pas dire qu'avant le succès de Walter Scott le roman ait joui
+chez nous d'une faveur bien grande. La cause en était-elle son ordinaire
+frivolité, ou se souvenait-on que les fournisseurs attitrés du genre
+étaient de pauvres gens de lettres, presque toujours besoigneux et souvent
+peu recommandables? Toujours est-il que, si on ne s'interdisait pas la
+lecture des romans, on se faisait scrupule d'y prendre ou de paraître y
+prendre un plaisir trop vif. Encore au commencement du XIXe siècle, ces
+scrupules n'avaient rien perdu de leurs forces ni cette proscription de sa
+sévérité. «Il y a dix ans qu'un homme sérieux se cachait pour lire un
+roman; aujourd'hui, à moins qu'on ne soit janséniste, on ne fait plus
+mystère de pareille lecture. Dans dix ans, on dira que la fiction
+d'_Ivanhoe_ est tout aussi noble que celle de la _Jérusalem_, et
+infiniment supérieure à celle de la _Henriade_, de la _Messiade_, de la
+_Lusiade_, voire même de _l'Énéide_...» L'enthousiasme--où perce une
+ironie--du _Globe_ (8 août 1826) l'emportait trop loin: il n'en est pas
+moins certain que c'est Walter Scott, et ses disciples à la suite, qui ont
+relevé le genre de la condition humiliée et servile où il avait langui
+jusque-là, et du pauvre paria ont fait un citoyen.
+
+Qu'apportaient donc de si nouveau les récits de l'Écossais? Leur mérite
+était tout simplement d'offrir aux lecteurs l'utile en même temps que
+l'agréable et des connaissances historiques à côté d'émotions romanesques.
+On ne pouvait répondre plus victorieusement à l'éternel reproche de
+frivolité. Ce n'est plus un simple divertissement que de lire l'_Abbé_,
+_Quentin Durward_ ou _Kenilworth_: on n'en connaîtra que mieux les règnes
+de Marie Stuart, d'Élisabeth et de Louis XI. D'inutile ou même de
+dangereux qu'il avait presque toujours été, le roman est devenu tout d'un
+coup sérieux et utile. Loin de le proscrire, on lui donne dans les
+bibliothèques une place d'honneur. Les enfants, et d'autres personnes
+aussi qui ne sont plus toutes jeunes, y complètent leur éducation
+historique de la façon la plus charmante. D'un mot, il est le plus
+agréable, le meilleur des «précepteurs»; il réalise le rêve du docte Huet.
+On comprend que les antiques sévérités aient fait place aux plus
+bienveillants empressements,--d'autant que George Sand et Balzac allaient
+bientôt entrer dans la carrière. Cependant, ce n'étaient jamais que des
+lettres de naturalisation. Les lettres de noblesse ne se firent pas trop
+longtemps attendre: en 1858, l'Académie française l'invita à venir prendre
+officiellement sa place à côté des autres genres dès longtemps anoblis,
+dont il devenait ainsi l'égal. Ce jour-là, ce fut Walter Scott, le
+véritable parrain de Jules Sandeau.
+
+Il avait été, bien avant, celui de Balzac, et c'est encore un plus beau
+titre.
+
+La prétention peut paraître grande, au premier abord, de soutenir que les
+vraies origines de Balzac sont dans Walter Scott. Et d'aucuns en effet
+l'ont nié formellement, Zola tout le premier. «Ce que je saisis moins,
+écrit-il dans _les Romanciers naturalistes_, c'est la profonde admiration
+de Balzac pour Walter Scott. A plusieurs reprises, il témoigne un
+enthousiasme extraordinaire.» On sait l'éclatant témoignage qu'il lui a
+rendu dans l'_Avant-propos_ de la _Comédie humaine_. «Il est très curieux
+de voir le fondateur du roman naturaliste se passionner ainsi pour
+l'écrivain bourgeois qui a traité l'histoire en romance.» Et quelques
+pages plus loin: «Le roman historique paraît l'avoir fort préoccupé.
+N'est-ce pas étonnant? Voilà un écrivain qui va créer le roman naturaliste
+moderne, et il ne paraît s'inquiéter que des guenilles de ces romans
+prétendus historiques si faux, d'une lecture si indigeste à cette heure...
+Je ne vois pas comment l'auteur de la _Cousine Bette_ peut admettre
+l'auteur d'_Ivanhoe_, jusqu'à le proclamer le grand homme du siècle.»
+
+Nous, au contraire, c'est l'étonnement même de Zola qui nous étonne.
+N'est-il donc pas assez visible que les romans de Balzac sont directement
+imités de ceux de l'Écossais, au point même de n'en être qu'une
+transposition,--une transposition de génie, sans doute, et telle que
+l'auteur de la _Comédie humaine_ pouvait seul la faire,--mais enfin et
+malgré tout une transposition? Et nous ne parlons pas, bien entendu, des
+progrès dont l'art du roman lui-même est redevable à Walter Scott:
+composition dramatique, descriptions pittoresques, dialogue naturel et
+vivant, toutes nouveautés dont Balzac a profité au même titre que Vigny,
+Mérimée ou Victor Hugo, et qui donc ne sont pas ici qualités strictement
+personnelles. Mais où aurait-il pris, si ce n'est dans _Ivanhoe_, _Quentin
+Durward_ ou l'_Abbé_, cette foule de détails précis,--les seuls
+caractéristiques,--que la littérature avait dédaigneusement rejetés
+jusque-là comme par trop infimes ou bas, et que le roman historique avait
+fait accepter par le charme particulier de leur antiquité ou de leur
+exotisme?
+
+Ce sera la gloire éternelle de Balzac et du roman réaliste d'avoir fait
+comprendre que les choses les plus mesquines, les spectacles les plus
+communs et les plus vulgaires portent en eux leur intérêt, et que la vie
+familière avec le pêle-mêle de ses menus incidents quotidiens et dans son
+cadre habituel, peut offrir encore de la poésie. Mais qui ne voit qu'il a
+suffi, pour assurer cette conquête, d'appliquer à l'époque moderne les
+procédés que Walter Scott avait appliqués aux siècles passés, et qu'il n'y
+a là qu'une transposition de la couleur locale? _Ivanhoe_ nous montre le
+misérable accoutrement des serfs ou des outlaws, le brillant équipage du
+Templier, la robe de velours et la mise raffinée du Prieur, l'humble salle
+à manger de la ferme de Rotherwood ou la splendeur massive du château
+féodal de Torquilstone: nous verrons dans la _Comédie humaine_ et décrits
+par le menu, les costumes de Lucien de Rubempré ou du père Goriot,
+l'appartement de la duchesse de Maufrigneuse ou du baron Hulot, l'auberge
+de la maison Vauquer ou le cabinet d'un médecin pauvre, etc., etc. Les
+rues mêmes, les maisons, les pièces des maisons et les divers objets qui
+meublent ces pièces, l'«archéologue du mobilier social» ne nous fera grâce
+de rien, et cela dès ses premières nouvelles. Il entassera les
+descriptions, insistera, redoublera, au point de faire trouver les
+morceaux descriptifs de Walter Scott, admirables de légèreté et d'une
+brièveté insignifiante. Et il est vrai que de toutes ces longueurs il
+tirera des effets extraordinaires et que, dans son intelligence à
+comprendre et à interpréter le réel, il laissera bien loin derrière lui
+son propre modèle; mais ce sont bien ses procédés qu'il lui emprunte, les
+«moyens d'exécution» sont identiques: Balzac n'avait pas tort de témoigner
+à l'Écossais admiration et reconnaissance.
+
+Mieux encore, il pourrait bien avoir pris aux «Waverley Novels» sinon
+«l'étoffe» même de ses récits, au moins l'idée de les confectionner d'une
+étoffe semblable[36]. Plus simplement Balzac pouvait trouver dans Walter
+Scott le modèle du roman de moeurs--dont il devait laisser lui-même
+d'incomparables modèles.
+
+[Note 36: Ce qui ne signifie pas que «Balzac soit tout entier dans Walter
+Scott, qu'il lui doive son génie et ses chefs-d'oeuvre», comme on a voulu
+nous le faire dire. L'affirmation serait en effet par trop étrange.]
+
+Qu'est-ce, en effet, qu'un bon roman historique, sinon un roman de moeurs
+sous sa forme parfaite? L'intérêt des _Chouans_, de la _Chronique_, des
+meilleures parties de _Cinq-Mars_ et de presque tous les romans de Walter
+Scott, ne reste-t-il pas toujours, et exclusivement, dans la peinture des
+moeurs? Roman de moeurs dont la matière n'est pas à portée de vérification
+immédiate, ainsi pourrait-on définir le roman historique; roman historique
+de l'époque où vivait son auteur; cette définition du roman de moeurs
+lui-même ne serait point trop mauvaise; et le roman de Balzac n'est, en
+effet, que le roman de Walter Scott vidé de sa substance archaïque et
+rempli de matière moderne. Les «Waverley Novels» évoquaient des sociétés
+disparues: avec plus de vérité et un relief plus saisissant, la _Comédie
+humaine_ fera revivre toute une époque moderne dans la prodigieuse
+multiplicité de ses détails et l'innombrable variété de ses contrastes; et
+pour la première fois le roman aura complètement atteint son objet et sera
+la plus exacte et la plus parfaite des «images sociales». Intérêt, variété,
+étendue, profondeur, que de mérites il se donne du même coup et
+nécessairement!
+
+Et comme il va élargir l'ancienne forme, si grêle et si mesquine!
+
+Et voici qu'en effet, sur un sol ingrat et qui paraissait stérile à force
+de porter toujours les mêmes récoltes chétives et rabougries, il fait
+germer les plus vigoureuses, les plus luxuriantes moissons. _Marianne_, le
+_Doyen de Killerine_, la _Nouvelle Héloïse, Adolphe, René, Corinne_,
+oeuvres attrayantes sans doute, profondes même par endroits, mais d'un
+objet si restreint après tout et d'un horizon si borné! N'y a-t-il donc
+rien au monde d'intéressant que l'histoire d'une âme, et les hommes
+n'ont-ils été faits que pour éprouver «les passions de l'amour»? Les
+autres passions humaines, ambition, vanité, égoïsme, orgueil, etc., etc.,
+ne s'exercent donc jamais dans des coeurs humains et ne peuvent y causer
+d'aussi effrayants ravages que l'amour lui-même?
+
+D'ailleurs, à côté de l'individu, dont le roman s'est exclusivement soucié
+jusqu'alors, n'existe-t-il pas la société? S'il y a des intérêts privés,
+ne peut-on pas dire qu'il y a aussi des intérêts sociaux? et sans jamais
+négliger les passions individuelles, ne convient-il pas de faire une place
+aux passions sociales? C'est justement ce qui fait la supériorité de
+Walter Scott, et nous croyons l'avoir assez dit. Ses prédécesseurs n'ont
+jamais retenu nos yeux que sur un coin de paysage, à la vérité plein de
+finesse et de charme; lui, c'est sur le paysage tout entier, sur le large
+et profond horizon qu'il nous fait poser les regards. L'admirable modèle
+pour Balzac! et comme il a eu raison de s'y attacher!
+
+Et en effet de tous les côtés de la _Comédie humaine_ surgissent les
+scènes les plus variées et les physionomies les plus saisissantes et les
+plus caractéristiques. L'«image sociale» est complète, et aucun groupe ne
+manque au tableau. Vie privée, vie de province, vie parisienne, vie
+militaire, vie politique, vie de campagne, toutes les manifestations,
+toutes les modifications possibles de la vie s'y rencontrent,--comme chez
+Walter Scott les serfs vivent à côté des seigneurs, les Normands à côté
+des Saxons et les archers de la garde écossaise à côté des rois de France.
+Actions et réactions mutuelles des individus sur les milieux et des
+milieux sur les individus y sont étudiées et décrites,--comme dans
+l'_Abbé_ ou _Kenilworth_ les influences réciproques des reines et des
+cours. L'auteur descendra même jusqu'au fond de l'âme moderne pour en
+étaler à nu et sous une lumière cruelle la nouvelle passion, qui est la
+soif inassouvie de l'or,--comme _Ivanhoe_ nous expliquait l'antagonisme
+irréductible des vainqueurs normands et des vaincus saxons. C'est le même
+procédé d'éclairer une époque sur toutes ses surfaces et, si on le peut,
+jusque dans ses plus secrètes et plus mystérieuses profondeurs.
+
+Aussi Balzac et Walter Scott, réserves faites sur leur génie respectif,
+sont-ils arrivés au même résultat: tous deux ont écrit des romans
+historiques, et pour plus d'une raison, ceux de l'Écossais ne sont pas les
+meilleurs. On peut discuter l'exactitude des reconstitutions de Walter
+Scott: les peintures de Balzac sont immortelles de vérité; et s'il y a
+dans la littérature française de vrais, de bons, d'excellents romans
+historiques, ce ne sont ni _Cinq-Mars_, ni même la _Chronique de Charles
+IX_, encore moins _Notre-Dame de Paris_, mais bien _Un ménage de garçon,
+les Illusions perdues_--et quelques oeuvres encore de la _Comédie
+humaine_. Mais c'est avec les propres armes de Walter Scott que Balzac a
+réussi à battre Walter Scott, et le romancier français a assez d'autres
+supériorités sur le conteur écossais pour que nous puissions reconnaître à
+l'auteur _d'Ivanhoe_ celle d'être venu le premier.
+
+Vérité large de l'observation, netteté précise de la description,
+pêle-mêle des menus détails devenu matière d'art, d'un mot l'objet propre
+du roman enfin réalisé dans sa plénitude et sa perfection: c'étaient des
+acquisitions précieuses et solides et dont nos écrivains contemporains ont
+bien compris toute l'importance et toute la beauté. Ainsi se préparait ce
+qu'on pourrait appeler la poésie du réalisme; et il n'a vraiment manqué à
+Balzac pour en laisser le premier chef-d'oeuvre, que d'être un grand
+écrivain. Vienne un romancier capable d'observer comme Balzac et de
+traduire ses observations en une langue presque digne de Chateaubriand
+dans sa sobriété plus châtiée, et l'on aura le chef-d'oeuvre attendu.
+C'est _Madame Bovary_, dont les origines se trouvent ainsi véritablement
+dans _Ivanhoe_. Cette poésie du réalisme, une des plus sûres, une des plus
+glorieuses conquêtes de notre siècle,--avant qu'elle fût déshonorée à son
+tour par les prétendus disciples de Flaubert et de Balzac,--on voit sans
+doute à qui il convient d'en rapporter la possibilité et donc le premier
+honneur.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+L'évolution du roman historique est complète; il a donné tous ses fruits,
+et nous pouvons conclure.
+
+A ne considérer que sa genèse si laborieuse et ses débuts si incertains,
+il ne paraissait pas viable. On l'a cru et on l'a dit en effet. Le
+jugement était hâtif. La vérité est qu'il avait voulu naître trop tôt,
+avant que les circonstances lui eussent rendu la vie possible, avant même
+d'avoir ses organes essentiels, et il ne pouvait en effet que languir,
+toujours menacé de voir se tarir les sources mêmes de sa misérable
+existence.
+
+Mais à l'aurore du XIXe siècle, les cieux se font cléments et la saison
+lui devient hospitalière. L'avorton se met à grandir, ses organes se
+développent, il achève enfin de se constituer. Il mourait de faim
+autrefois; il trouve maintenant partout la plus abondante, la plus
+fortifiante nourriture. Il ne peut vivre que par l'histoire: elle est en
+train de se faire. La couleur locale lui est indispensable: on vient de la
+découvrir. Par la plus heureuse rencontre enfin, il est le plus actif
+collaborateur de la révolution littéraire qui se prépare: les futurs
+romantiques ne pouvaient que l'acclamer. Ce fut la période d'éclat, et il
+régna quelque temps en maître incontesté.
+
+Mais ce succès devait être bien éphémère. Le triomphe du romantisme assuré,
+l'histoire mieux étudiée et surtout mieux comprise, la couleur locale
+entrée dans les moeurs littéraires, c'est-à-dire le serviteur ayant rendu
+tous les services qu'il pouvait rendre et qu'on avait attendus de lui,
+sans reconnaissance, sans pitié, on le rejeta, et il retomba dans l'oubli
+d'où l'on peut dire avec raison qu'il avait à peine achevé de sortir.
+Impossible avant 1820, il devenait inutile après 1830; et ses derniers
+fidèles n'eussent-ils pas mis tous leurs efforts à l'anéantir le plus
+rapidement et le plus sûrement possible, il ne pouvait plus que
+recommencer à végéter comme autrefois. Ses beaux jours étaient passés; il
+devait s'éteindre: il s'éteignit.
+
+Mais en disparaissant il laissait quelque chose de lui-même; et comme pour
+le romantisme, les nouvelles conquêtes qu'il assurait valaient mieux que
+l'instrument de ces conquêtes. C'est la mélancolie de sa destinée: les
+choses dont il a aidé le développement et préparé le triomphe ont toujours
+contribué, sitôt établies, et parce qu'elles étaient des manifestations
+d'art d'un intérêt plus général et d'une signification plus profonde, ont
+toujours contribué à son oubli et à sa ruine. Il pouvait disparaître après
+tout: son existence avait été assez remplie. L'histoire ressuscitée, le
+roman réaliste organisé, l'intelligence française enrichie et élargie, la
+meilleure partie de l'art contemporain rendue possible: c'était une belle
+oeuvre, solide et forte, pour un genre si longtemps dédaigné et toujours
+traité--bien légèrement sans doute--de genre incertain et bâtard. La
+carrière du roman historique a été rapide: elle n'en reste pas moins
+singulièrement féconde.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+ * * * * *
+
+LIVRE PREMIER
+
+Le Roman historique avant le Romantisme.
+
+Lente genèse du roman historique en France.
+Les trois courants: idéaliste, réaliste, pittoresque.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--_Le courant idéaliste_.
+
+Le roman au XVIIe siècle.--Pourquoi il prend la forme du roman historique,
+et pourquoi aussi le roman historique était alors impossible.--L'histoire
+au XVIIe siècle.--Étranges et ridicules déformations que lui font subir
+les romanciers.--Contradictions des oeuvres et des préfaces.--Ce que le
+roman historique doit à ce groupe.
+
+
+CHAPITRE II.--_Le courant réaliste_.
+
+Le roman et l'école de 1660.--Le roman et l'histoire
+contemporaine.--Vérité relative des personnages et du milieu.--L'histoire
+rejetée à l'arrière-plan.--Avantages de la méthode: changement complet
+dans la perspective de l'oeuvre et dans le ton.--Le genre peu à peu se
+détermine.
+
+
+CHAPITRE III.--_Le courant pittoresque_.
+
+Chateaubriand et l'histoire.--Chateaubriand et la couleur locale.--La
+couleur locale avant Chateaubriand.--L'art psychologique des classiques et
+l'art pittoresque des romantiques.--Pourquoi Chateaubriand devait être le
+principal ouvrier de cette transformation.--Ses personnages; ses
+descriptions; constitution définitive du milieu ou du cadre.--La _Gaule
+poétique_ de Marchangy.--Le roman historique est enfin possible.
+
+
+CHAPITRE IV.--_Le roman historique dans Walter Scott_.
+
+Pourquoi Walter Scott devait exceller dans le roman historique: l'érudit,
+l'antiquaire, le conteur.--Organisation définitive du genre.--Principe de
+cette organisation.--Ses conséquences: l'intrigue, les sentiments, les
+personnages-types, la couleur locale.--Walter Scott véritable fondateur du
+roman historique.
+
+ * * * * *
+
+LIVRE II
+
+Le Roman historique de Walter Scott et le Romantisme.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--_Historique du succès de Walter Scott en France_.
+
+Premier accueil fait aux «Waverley Novels».--Popularité complète dès 1820
+et enthousiasme universel.--Le _Conservateur littéraire_, l'_Abeille_,
+le _Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Écosse_, d'Amédée
+Pichot.--Mémoires et correspondances du temps.--La mort de Walter Scott
+est un deuil public.--Les traductions françaises des «Waverley Novels».
+
+
+CHAPITRE II.--_Walter Scott et le Romantisme_.
+
+Raisons profondes de ce succès.--Comment il se manifeste par des
+imitations.--Témoignages de la presse, de la librairie, de la
+littérature.--Le roman historique et le mouvement romantique.--Comment les
+«Waverley Novels» ont favorisé le développement du romantisme.--Place de
+Walter Scott dans l'histoire de la littérature française.
+
+
+CHAPITRE III.--_Walter Scott et le pittoresque dans les personnages_.
+
+Sécheresse et stérilité de la littérature sous l'Empire et la
+Restauration.--La tragédie et le roman. Personnages conventionnels.
+--Les personnages des «Waverley Novels»: pittoresques, dramatiques,
+vivants.--Personnages secondaires, personnages principaux, personnages
+historiques.--Le pittoresque dans les personnages et l'esthétique
+romantique.
+
+
+CHAPITRE IV.--_Walter Scott et le pittoresque dans la description_.
+
+L'école descriptive de Delille.--La description dans Chateaubriand; ce qui
+lui manquait encore au jugement des futurs romantiques.--Le pittoresque
+dans les «Waverley Novels», et comment il répondait aux désirs de
+l'époque.--_Ivanhoe_ et _l'Abbé_ au Cénacle.--La description dans Walter
+Scott et l'esthétique romantique.
+
+
+CHAPITRE V.--_Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue_.
+
+Le pittoresque dans la littérature française.--Le pittoresque dans le
+récit écossais. Comment tout y est dramatique et en tableaux.--Le dialogue
+dans Walter Scott; pittoresque et saveur; familiarités et trivialités
+expressives.--Le dialogue dans Walter Scott et l'esthétique romantique.
+
+ * * * * *
+
+LIVRE III
+
+Le Roman historique à l'époque romantique.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique avant «Cinq-Mars»_.
+
+Pourquoi le roman historique «à la Walter Scott» s'organise en France si
+lentement.--_Julia Sévéra ou l'an 492_.--_L'Héritière de Birague et
+Clothilde de Lusignan_.--Les _Contes historiques_ de
+Musset-Pathay.--L'_Urbain Grandier_, de Bonnelier.--Faiblesse de toutes
+ces oeuvres.
+
+
+CHAPITRE II.--«_Cinq-Mars_».
+
+_Cinq-Mars_ et les «Waverley Novels».--L'intrigue politique, les moeurs,
+les personnages, le milieu.--Défauts et insuffisances de
+_Cinq-Mars._--Violences et partialité.--Personnages historiques au premier
+plan.--Le peuple dans _Cinq-Mars_.
+
+
+CHAPITRE III.--_De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX»_.
+
+Lente organisation du roman historique. Mortonval; _Fray-Eugenio._
+Barginet, de Grenoble; _les Dauphinoises_.--L'organisation définitive:
+_les Chouans_, de Balzac.--_Les Chouans_ et _Ivanhoe_.--La couleur locale,
+les moeurs, les personnages, le peuple.--Le dialogue et le pittoresque.
+
+
+CHAPITRE IV.--_La «Chronique du temps de Charles IX.»_
+
+Que la _Chronique_ est le chef-d'oeuvre du roman historique
+français.--L'historien et l'artiste chez Mérimée.--La _Chronique_ et les
+«Waverley Novels».--L'intrigue, les personnages historiques, les moeurs.
+Personnages-types: Diane de Turgis, Comminges, Bernard et George de
+Mergy.--La _Chronique de Charles IX_ et le romantisme.
+
+
+CHAPITRE V.--«_Notre-Dame de Paris_».
+
+Décadence du roman historique.--Le véritable objet du roman de Victor
+Hugo.--Insuffisance de la peinture des moeurs.--Les personnages, et
+comment ils arrivent à paraître faux.--Excès de la couleur locale et
+triomphe exclusif du pittoresque.--Germes de ruine du roman historique et
+du romantisme.
+
+
+CHAPITRE VI.--_De «Notre-Dame de Paris» à «Isabel de Bavière»_.
+
+Agonie et mort du roman historique.--La peinture des moeurs chez Paul
+Lacroix, Roger de Beauvoir, Eugène Sue, Frédéric Soulié, et par quoi ils
+la remplacent.--Intrigue mélodramatique et obscénités.--Le vulgarisateur
+Alexandre Dumas.--Composition, descriptions, sentiments.--Désorganisation
+du roman historique.
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE IV
+
+Ce que l'histoire et le roman réaliste du XIXe siècle doivent au roman
+historique.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique et l'histoire au XIXe siècle._
+
+L'histoire avant le XIXe siècle.--Le roman historique et l'intelligence de
+l'histoire.--Barante et l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_.--La chronique
+historique; narration, description, dialogue.--Rôle du
+peuple.--Insuffisances de l'_Histoire des Ducs_.--Augustin Thierry et
+Chateaubriand. Augustin Thierry et Walter Scott.--L'_Histoire de la
+Conquête_ et _Ivanhoe_.--Pittoresque et dramatique; pathétique et
+humanité.--Thierry et Michelet.--Ce que la poésie, l'art et la critique
+doivent au roman historique.
+
+
+CHAPITRE II.--_Le roman historique et le roman réaliste._
+
+Le roman en France avant et après 1820.--Les «Waverley Novels» et la
+_Comédie humaine_.--La peinture des moeurs dans Walter Scott et dans
+Balzac.--Comment le roman devient vraiment une «image sociale»;--Walter
+Scott et le roman réaliste français.
+
+CONCLUSION.
+
+ * * * * *
+
+ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F.PAILLART
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman Historique a l'Epoque
+Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott, by Louis Maigron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN HISTORIQUE ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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