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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:10 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une vie + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: January 4, 2006 [EBook #17457] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE VIE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Guy de Maupassant + +UNE VIE + +(1883) + + + + +-- I -- + + +Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la +pluie ne cessait pas. + +L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les +toits. Le ciel, bas et chargé d'eau, semblait crevé, se vidant sur +la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des +rafales passaient, pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des +ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, +comme des éponges, buvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans et +faisait suer les murs de la cave au grenier. + +Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, +prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis +si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps +ne s'éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin +elle interrogeait l'horizon. + +Puis, elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier +dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton +divisé par mois, et portant au milieu d'un dessin la date de +l'année courante, 1819, en chiffres d'or. Puis, elle biffa à coups +de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de +saint jusqu'au 2 mai, jour de sa sortie du couvent. + +Une voix, derrière la porte, appela: + +-- Jeannette! + +Jeanne répondit: + +-- Entre, papa. + +Et son père parut. + +Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme +de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J. +Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les +champs, les bois, les bêtes. + +Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt- +treize; mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, +il exécrait la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire. + +Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une +bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, +pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, +comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans +l'énergie, presque un vice. + +Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa +fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre. + +Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré +les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur. + +Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et +ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît +chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de +bain de poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la +terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect +de l'amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois +sereines de la vie. + +Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et +d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les +hasards charmants que, dans le désoeuvrement des jours, la +longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait +déjà parcourus. + +Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond +luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair +d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, +d'une sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le +soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque +qu'ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande. + +Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de +beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques +poils si semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle +était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix +nette semblait parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de +la joie autour d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait +ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure. + +Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: + +-- Eh bien, partons-nous? dit-elle. + +Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu'il portait assez +longs, et, tendant la main vers la fenêtre: + +-- Comment veux-tu voyager par un temps pareil? + +Mais elle le priait, câline et tendre: + +-- Oh! papa, partons, je t'en supplie. Il fera beau dans l'après- +midi. + +-- Mais ta mère n'y consentira jamais. + +-- Si, je te le promets, je m'en charge. + +-- Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi. + +Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait +attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante. + +Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n'avait pas quitté Rouen, +son père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait +fixé. Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, +mais c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne. + +Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des +Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près +d'Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre +au bord des flots. Puis, il était entendu qu'on lui faisait don de +ce manoir, qu'elle habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée. + +Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le +premier gros chagrin de son existence. + +Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la +chambre de sa mère, criant par toute la maison: + +-- Papa, papa! maman veut bien; fais atteler. + +Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait +quand la calèche s'avança devant la porte. + +Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne +descendit l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de +l'autre, par une grande fille de chambre forte et bien découplée +comme un gars. C'était une Normande du pays de Caux, qui +paraissait au moins vingt ans, bien qu'elle en eût au plus dix- +huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde +fille, car elle avait été la soeur de lait de Jeanne. Elle +s'appelait Rosalie. + +Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de +sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une +hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse. + +La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil +hôtel, regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: + +-- Ce n'est vraiment pas raisonnable. + +Son mari, toujours souriant, répondit: + +-- C'est vous qui l'avez voulu, madame Adélaïde. + +Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait +toujours précéder de «madame» avec un certain air de respect un +peu moqueur. + +Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture +dont tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, +Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette à reculons. + +La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on +disposa sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les +jambes; puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et +s'enveloppa d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. +Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portière; +ils reçurent les dernières recommandations pour les malles qui +devaient suivre dans une charrette; et on partit. + +Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la +pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La +bourrasque gémissante battait les vitres, inondait la chaussée. + +La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur +le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les +vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel +ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur +le long boulevard du mont Riboudet. + +Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule +noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se +dessinait gravement à travers un brouillard d'eau. Les fers des +chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de +boue. + +On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la +terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les +paupières. Le baron considérait d'un oeil morne les campagnes +monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait +de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce +ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu'une plante +enfermée qu'on vient de remettre à l'air; et l'épaisseur de sa +joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien +qu'elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au- +dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle boirait; et elle +jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux, de voir la +désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu de +cette inondation. + +Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes +exhalaient une buée d'eau bouillante. + +La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure, qu'encadraient six +boudins réguliers de cheveux pendillants, s'affaissa peu à peu, +mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont +les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa +poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait +ensuite; les joues s'enflaient, tandis que, entre ses lèvres +entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur +elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l'ampleur de +son ventre, un petit portefeuille en cuir. + +Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard +noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le +portefeuille tomba, s'ouvrit. De l'or et des billets de banque +s'éparpillèrent dans la calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la +gaieté de sa fille partit en une fusée de rires. + +Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: + +-- Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. +Je l'ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons +souvent désormais. + +Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit +tranquillement dans sa poche. + +C'était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que +leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore +environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien +administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par +an. + +Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y +avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la +bonté. Elle tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil +tarit l'eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. +Comment? Personne n'en savait rien. À tout moment l'un d'eux +disait: + +-- Je ne sais comment cela s'est fait, j'ai dépensé cent francs +aujourd'hui sans rien acheter de gros. + +Cette facilité de donner était, du reste, un des grands bonheurs +de leur vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe +et touchante. + +Jeanne demanda: + +-- Est-ce beau, maintenant, mon château? + +Le baron répondit gaiement: + +-- Tu verras, fillette. + +Mais peu à peu, la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut +plus qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie +voltigeant. La voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et +soudain, par un trou qu'on ne voyait point, un long rayon de +soleil oblique descendit sur les prairies. + +Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; +puis la déchirure s'agrandit, comme un voile qui se déchire; et un +beau ciel pur, d'un azur net et profond, se développa sur le +monde. + +Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la +terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait +parfois le chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes. + +Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture, +excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour +laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec +de l'eau. + +Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un +petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina +d'un fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient +de place en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et +tout d'un coup, derrière une côte, à travers des branches de +sapins, la lune, rouge, énorme, et comme engourdie de sommeil, +surgit. + +Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, +épuisée de rêve, rassasiée de visions heureuses, se reposait +maintenant. Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui +faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait +dans la nuit lumineuse passer les arbres d'une ferme, ou bien +quelques vaches çà et là couchées en un champ, et qui relevaient +la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de +ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la +voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle +refermait les yeux, se sentant l'esprit courbaturé comme le corps. + +Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout +devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. +Jeanne, subitement réveillée, sauta bien vite. Père et Rosalie, +éclairés par un fermier, portèrent presque la baronne tout à fait +exténuée, geignant de détresse, et répétant sans cesse d'une +petite voix expirante: + +-- Ah! mon Dieu! mes pauvres enfants! + +Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitôt +dormit. + +Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête. + +Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers +la table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent +à visiter le manoir réparé. + +C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de +la ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues +grises, et spacieuses à loger une race. + +Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait +de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un +double escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le +centre, et joignant au premier ses deux montées à la façon d'un +pont. + +Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, +tendu de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. +Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n'était que +l'illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un +tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu'elle avait +aimée, étant tout enfant, et qui représentait l'histoire du Renard +et de la Cigogne. + +À côté du salon s'ouvraient la bibliothèque, pleine de livres +anciens, et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à +manger en boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et +un petit appartement contenant une baignoire. + +Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes +des dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à +droite, était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron +venait de le faire remettre à neuf, ayant employé simplement des +tentures et des meubles restés sans usage dans les greniers. + +Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient +ce lieu de personnages singuliers. + +Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de +joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs +et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être +les gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de +fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement +cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient +une corniche de roses et d'Amours enroulés. + +Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant malgré la +sévérité du bois bruni par le temps. + +Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme +deux firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu +foncé qu'étoilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodées +d'or. + +Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina +les tapisseries pour en comprendre le sujet. + +Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et +en jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre +bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même +couleur broutait un peu d'herbe grise. + +Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, +on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là- +haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge. + +De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout +cela. + +Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf +qu'on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à +la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe +d'étonnement et de colère extrêmes. + +Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui +broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune +dame, le regardant, se perçait le sein d'une épée, et les fruits +de l'arbre étaient devenus noirs. + +Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin +une bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu +manger comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion. + +Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et, +quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit +heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait +sans cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer chaque +nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire. + +Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers. +C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille +et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se +mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres +éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus +de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait +face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond, une pendule +de l'Empire. + +C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de +marbre au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier +sortant de la ruche, par une fente allongée, promenait +éternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes +d'émail. + +Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la +ruche. + +Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et +se retira chez lui. + +Alors, Jeanne, avec regret, se coucha. + +D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa +bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, +avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune +qui répandait à terre une flaque de clarté. + +Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant +faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé. + +Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un +grand arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le +côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit. + +Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture +dont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord +immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais +l'impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps. + +Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui +grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa +longue chemise qui lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle +traversa la mare de lumière répandue sur son plancher, ouvrit sa +fenêtre et regarda. + +La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la +jeune fille reconnaissait tout ce pays, aimé jadis dans sa +première enfance. + +C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon, jaune comme du +beurre sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient +aux pointes, devant le château, un platane au nord, un tilleul au +sud. + +Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en +bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par +cinq rangs d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en +pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné. + +Cette espèce de parc était borné, à droite et à gauche, par deux +longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en +Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes +y attenant, occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par +la famille Martin. + +Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet +enclos, s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la +brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte +s'abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche, +baignant son pied dans les vagues. + +Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui +semblaient dormir sous les étoiles. + +Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la +terre se répandaient. Un jasmin, grimpé autour des fenêtres d'en +bas, exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait +à l'odeur, plus légère, des feuilles naissantes. De lentes rafales +passaient, apportant les saveurs fortes de l'air salin et de la +sueur visqueuse des varechs. + +La jeune fille s'abandonna au bonheur de respirer; et le repos de +la campagne la calma comme un bain frais. + +Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir et cachent +leur existence obscure dans la tranquillité des nuits, +emplissaient les demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De +grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l'air comme +des taches, comme des ombres; des bourdonnements d'insectes +invisibles effleuraient l'oreille; des courses muettes +traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des chemins +déserts. + +Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur +note courte et monotone. + +Il semblait à Jeanne que son coeur s'élargissait, plein de +murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille +désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement +l'entourait. Une affinité l'unissait à cette poésie vivante; et +dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des +frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque +chose comme un souffle de bonheur. + +Et elle se mit à rêver d'amour. + +L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété +croissante de son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; +elle n'avait plus qu'à le rencontrer, lui! + +Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le +demandait même pas. Il serait lui, voilà tout. + +Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et +qu'il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les +soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des +étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre +l'autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de +leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits +d'été, tellement unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule +puissance de leur tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées. + +Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une +affection indescriptible. + +Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et +brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à +la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement +inconscient, comme pour étreindre son rêve; et, sur sa lèvre +tendue vers l'inconnu, quelque chose passa qui la fit presque +défaillir, comme si l'haleine du printemps lui eût donné un baiser +d'amour. + +Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route, elle +entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, +dans un transport de foi à l'impossible, aux hasards +providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques +combinaisons du sort, elle pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait +anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu'il allait +s'arrêter à la grille pour demander l'hospitalité. + +Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une +déception. Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit +à sa démence. + +Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant +d'une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, +échafaudant son existence. + +Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la +mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une +fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe, entre le +platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les +suivraient d'un oeil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes +des regards pleins de passion. + +Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que +la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître +dans la mer. + +L'air devenait plus frais. Vers l'orient, l'horizon pâlissait. Un +coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la +ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin +à travers la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du +ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient. + +Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements, +timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent, +devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre +en arbre. + +Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté; et, levant la tête +qu'elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie +par le resplendissement de l'aurore. + +Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une +grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre +réveillée. + +Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les +arbres, les plaines, l'océan, tout l'horizon, l'immense globe +flamboyant parut. + +Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, +un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son +coeur qui défaillait. C'était son soleil! son aurore! le +commencement de sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit +les bras vers l'espace rayonnant, avec une envie d'embrasser le +soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme +cette éclosion du jour; mais elle demeurait paralysée dans un +enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains, +elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura +délicieusement. + +Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant +avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu +lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla +s'étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes et s'endormit +si profondément qu'à huit heures elle n'entendit point les appels +de son père et se réveilla seulement lorsqu'il entra dans sa +chambre. + +Il voulait lui montrer l'embellissement du château, de son +château. + +La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du +chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit +vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi- +lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp. + +Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. +Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de +chaume, s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés +des deux fermes. + +Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait +été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout +l'intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des +taches, ses contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses +replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre. + +L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne, +regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille +d'ormes rongés du vent. + +Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout, +sans omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les +longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le +parc. L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis +vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits +chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre +partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta +le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise. + +Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait +qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à +Yport. + +Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se +trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils +les eussent connus de tout temps. + +Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la +mer en suivant une vallée tournante. + +Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient +des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les +regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le +milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait +une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient, de +place en place, des écailles luisantes pareilles à des piécettes +d'argent, séchaient entre les portes des taudis d'où sortaient les +senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce. + +Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant +leur vie. + +Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau +comme un décor de théâtre. + +Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un +bleu opaque et lisse, s'étendant à perte de vue. + +Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, +blanches comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. À droite +comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap +arrêtait le regard d'un côté, tandis que, de l'autre, la ligne des +côtes se prolongeait indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait +insaisissable. + +Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures +prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient à la mer une +frange d'écume, roulaient sur le galet avec un bruit léger. + +Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, +reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes +vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la +marée du soir. + +Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une +barbue qu'elle voulait rapporter elle-même aux Peuples. + +Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, +répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans +les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.» + +Le baron promit de ne pas l'oublier. + +Ils reprirent le chemin du château. + +Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les +ouïes la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils +allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux +enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la +barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l'herbe de sa +queue grasse. + + + + +-- II -- + + +Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, +rêvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à +pas lents le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou +bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées +tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or, +une toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douce, +exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d'un vin parfumé; +et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle +berçait son esprit. + +Une mollesse, parfois, la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une +pente; et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup, au détour +du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue +étincelante au soleil, avec une voile à l'horizon, il lui venait +des joies désordonnées, comme à l'approche mystérieuse de bonheurs +planant sur elle. + +Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais +pays et dans le calme des horizons arrondis, et elle restait si +longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins +sauvages passaient en bondissant à ses pieds. + +Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par +l'air léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à +se mouvoir sans fatigue, comme les poissons dans l'eau ou les +hirondelles dans l'air. + +Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en +terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. +Il lui semblait qu'elle jetait un peu de son coeur à tous les plis +de ces vallons. + +Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte +de vue, étant forte et hardie, et sans conscience du danger. Elle +se sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue, qui la +portait en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se +mettait sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux +perdus dans l'azur profond du ciel que traversait vite un vol +d'hirondelle, ou la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On +n'entendait plus aucun bruit que le murmure éloigné du flot contre +le galet et une vague rumeur de la terre glissant encore sur les +ondulations des vagues, mais confuse, presque insaisissable. Et +puis, Jeanne se redressait et, dans un affolement de joie, +poussait des cris aigus en battant l'eau de ses deux mains. + +Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait +la chercher. + +Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du +sourire à la lèvre et du bonheur plein les yeux. + +Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles; +il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter +des instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il +passait une partie de ses journées en conversation avec les +paysans qui hochaient la tête, incrédules à ses tentatives. + +Souvent aussi, il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand +il eut visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des +environs, il voulut pêcher comme un simple marin. + +Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait +courir sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et +que, par chaque bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande +ligne fuyante que poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait +dans sa main tremblante d'anxiété la petite corde qu'on sent +vibrer sitôt qu'un poisson pris se débat. + +Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. +Il aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales +sifflantes et fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps +louvoyé pour retrouver les bouées en se guidant sur une crête de +roche, le toit d'un clocher et le phare de Fécamp, il jouissait à +demeurer immobile sous les premiers feux du soleil levant qui +faisait reluire, sur le pont du bateau, le dos gluant des larges +raies en éventail et le ventre gras des turbots. + +À chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et +petite mère, à son tour, lui disait combien de fois elle avait +parcouru la grande allée de peuples, celle de droite, contre la +ferme des Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil. + +Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle +s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était +dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, +enveloppée d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée +d'une capeline noire que recouvrait encore un tricot rouge. + +Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait +déjà tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller, +l'autre au retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, +elle recommençait sans fin un interminable voyage en ligne droite, +depuis l'encoignure du château jusqu'aux premiers arbustes du +bosquet. Elle avait fait placer un banc à chaque extrémité de +cette piste; et toutes les cinq minutes elle s'arrêtait, disant à +la pauvre bonne patiente qui la soutenait: + +-- Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse. + +Et, à chaque arrêt, elle laissait sur un des bancs tantôt le +tricot qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre, +puis la capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux +bouts de l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie +rapportait sur son bras libre quand on rentrait pour déjeuner. + +Et dans l'après-midi, la baronne recommençait, d'une allure plus +molle, avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de +temps en temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors. + +Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon +hypertrophie». + +Un médecin consulté dix ans auparavant, parce qu'elle éprouvait +des étouffements, avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, +dont elle ne comprenait guère la signification, s'était établi +dans sa tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne ou +à Rosalie son coeur que personne ne sentait plus, tant il était +enseveli sous la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait +avec énergie de se laisser examiner par aucun nouveau médecin, de +peur qu'on lui découvrît d'autres maladies; et elle parlait de +«son» hypertrophie à tout propos, et si souvent qu'il semblait que +cette affection lui fût spéciale, lui appartînt comme une chose +unique sur laquelle les autres n'avaient aucun droit. + +Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme», et Jeanne +«l'hypertrophie de maman», comme ils auraient dit «la robe, le +chapeau, ou le parapluie». + +Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un +roseau. Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de +l'Empire, elle avait lu _Corinne_ qui l'avait fait pleurer; et +elle était demeurée depuis comme marquée de ce roman. + +À mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des +élans plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un +fauteuil, sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont +elle se croyait l'héroïne. Elle en avait des préférées qu'elle +faisait toujours revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique +dont on remonte la manivelle répète interminablement le même air. +Toutes les romances langoureuses, où l'on parle de captives et +d'hirondelles, lui mouillaient infailliblement les paupières; et +elle aimait même certaines chansons grivoises de Béranger, à cause +des regrets qu'elles expriment. + +Elle demeurait souvent pendant des heures, immobile, éloignée dans +ses songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait +infiniment parce qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, +lui rappelant et par les bois d'alentour, et par la lande déserte, +et par le voisinage de la mer, les livres de Walter Scott qu'elle +lisait depuis quelques mois. + +Dans les jours de pluie, elle restait enfermée en sa chambre à +visiter ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses +anciennes lettres, les lettres de son père et de sa mère, les +lettres du baron quand elle était sa fiancée, et d'autres encore. + + +Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses +angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix +particulière: + +-- Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux souvenirs. + +La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait +sur une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire +lentement, une à une, ces lettres, en laissant tomber une larme +dessus de temps en temps. + +Jeanne, parfois, remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui +lui racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se +retrouvait dans ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la +similitude de leurs pensées, de la parenté de leurs désirs; car +chaque coeur s'imagine ainsi avoir tressailli avant tout autre +sous une foule de sensations qui ont fait battre ceux des +premières créatures et feront palpiter encore ceux des derniers +hommes et des dernières femmes. + +Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions, +parfois, interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne +alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait +vers l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances. + +Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, +elles aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre +qui s'en venait vers elles. + +Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il +fut à trois pas et s'écria: + +-- Eh bien, madame la baronne, comment allons-nous? + +C'était le curé du pays. + +Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un +père peu croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère +l'église, bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct +religieux de femme. + +Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en +le voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche. +Mais le bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne, +la complimenta sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur +ses genoux et s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, +et suait à flots. Il tirait de sa poche, à tout instant, un énorme +mouchoir à carreaux imbibé de transpiration, et se le passait sur +le visage et le cou; mais, à peine le linge humide était-il rentré +dans les profondeurs de sa robe que de nouvelles gouttes +poussaient sur sa peau, et, tombant sur la soutane rebondie au +ventre, fixaient en petites taches rondes la poussière volante des +chemins. + +Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave +homme. Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla +pas s'être aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore +venues aux offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi +confuse, et Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où +elle avait été repue de cérémonies pieuses. + +Le baron parut. Sa religion panthéiste le laissait indifférent aux +dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et +le retint à dîner. + +Le prêtre sut plaire, grâce à cette astuce inconsciente que le +maniement des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par +le hasard des événements, à exercer un pouvoir sur leurs +semblables. + +La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités +qui rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et +l'haleine courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante. + +Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser- +aller familier des fins de repas joyeuses. + +Et, tout à coup, il s'écria comme si une idée heureuse lui eût +traversé l'esprit: + +-- Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous +présente, M. le vicomte de Lamare! + +La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial +de la province, demanda: + +-- Est-il de la famille de Lamare de l'Eure? + +Le prêtre s'inclina: + +-- Oui, madame, c'est le fils du vicomte Jean de Lamare, mort l'an +dernier. + +Alors, Mme Adélaïde, qui aimait par-dessus tout la noblesse, posa +une foule de questions, et apprit que, les dettes du père payées, +le jeune homme, ayant vendu son château de famille, s'était +organisé un petit pied-à-terre dans une des trois fermes qu'il +possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens représentaient en +tout cinq à six mille livres de rente; mais le vicomte était +d'humeur économe et sage, et comptait vivre simplement, pendant +deux ou trois ans, dans ce modeste pavillon, afin d'amasser de +quoi faire bonne figure dans le monde, pour se marier avec +avantage sans contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes. + +Le curé ajouta: + +-- C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si paisible. Mais +il ne s'amuse guère dans le pays. + +Le baron dit: + +-- Amenez-le chez nous, monsieur l'abbé, cela pourra le distraire +de temps en temps. + +Et on parla d'autre chose. + +Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre +demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant +l'habitude d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron +l'accompagna. Ils se promenaient lentement tout le long de la +façade blanche du château pour revenir ensuite sur leurs pas. +Leurs ombres, l'une maigre, l'autre ronde et coiffée d'un +champignon, allaient et venaient tantôt devant eux, tantôt +derrière eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou qu'ils lui +tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette qu'il +avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc- +parler des hommes de campagne: + +-- C'est pour favoriser les renvois, parce que j'ai les digestions +un peu lourdes. + +Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il +prononça: + +-- On ne se lasse jamais de ce spectacle-là. + +Et il rentra prendre congé des dames. + + + + +-- III -- + + +Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, +poussées par un délicat sentiment de déférence pour leur curé. + +Elles l'attendirent après l'office, afin de l'inviter à déjeuner +pour le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme +élégant qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut +les deux femmes, il fit un geste de joyeuse surprise et s'écria: + +-- Comme ça tombe! Permettez-moi, madame la baronne et +mademoiselle Jeanne, de vous présenter votre voisin, M. le vicomte +de Lamare. + +Le vicomte s'inclina, dit son désir, ancien déjà, de faire la +connaissance de ces dames, et se mit à causer avec aisance, en +homme comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures +heureuses dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous +les hommes. Ses cheveux, noirs et frisés, ombraient son front +lisse et bruni; et deux grands sourcils, réguliers comme s'ils +eussent été artificiels, rendaient profonds et tendres ses yeux +sombres dont le blanc semblait un peu teinté de bleu. + +Ses cils, serrés et longs, prêtaient à son regard cette éloquence +passionnée qui trouble, dans les salons, la belle dame hautaine, +et fait se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par +les rues. + +Le charme langoureux de cet oeil faisait croire à la profondeur de +la pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles. + +La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop +forte. + +On se sépara après beaucoup de compliments. + +M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite. + +Il arriva comme on essayait un banc rustique, posé le matin même +sous le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron +voulait qu'on en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le +tilleul; petite mère, ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le +vicomte, consulté, fut de l'avis de la baronne. + +Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant +trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites» +ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard, +rencontraient ceux de Jeanne; et elle éprouvait une sensation +singulière de ce regard brusque, vite détourné, où apparaissaient +une admiration caressante et une sympathie éveillée. + +M. de Lamare, le père, mort l'année précédente, avait justement +connu un ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la +découverte de cette connaissance enfanta une conversation +d'alliances, de dates, de parentés interminable. La baronne +faisait des tours de force de mémoire, rétablissant les +ascendances et les descendances d'autres familles, circulant, sans +jamais se perdre, dans le labyrinthe compliqué des généalogies. + +-- Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de +Varfleur? le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de +Coursil, une Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, +Mlle de la Roche-Aubert qui était alliée aux Crisange. Or, +M. de Crisange était l'ami intime de mon père et a dû connaître +aussi le vôtre. + +-- Oui, madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont +le fils s'est ruiné? + +-- Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort +de son mari, le comte d'Eretry; mais elle ne voulut pas de lui +parce qu'il prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus +les Viloise? Ils ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de +revers de fortune, pour se fixer en Auvergne, et je n'en ai plus +entendu parler. + +-- Je crois, madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de +cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec +un certain Bassolle, un commerçant, riche, dit-on, et qui l'avait +séduite. + +Et des noms, appris et retenus dès l'enfance dans les +conversations des vieux parents, revenaient. Et les mariages de +ces familles égales prenaient, dans leurs esprits l'importance des +grands événements publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient +jamais vus comme s'ils les connaissaient beaucoup; et ces gens-là, +dans d'autres contrées, parlaient d'eux de la même façon; et ils +se sentaient familiers de loin, presque amis, presque alliés, par +le seul fait d'appartenir à la même caste, et d'être d'un sang +équivalent. + +Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne +s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de +son monde, ne connaissait guère les familles des environs; il +interrogea sur elles le vicomte. + +M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans +l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y +avait peu de lapins sur les côtes; et il donna des détails. Trois +familles seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le +marquis de Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie +normande; le vicomte et la vicomtesse de Briseville, des gens +d'excellente race, mais se tenant assez isolés; enfin le comte de +Fourville, sorte de croque-mitaine, qui passait pour faire mourir +sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son château de +la Vrillette, bâti sur un étang. + +Quelques parvenus, qui frayaient entre eux, avaient acheté des +domaines par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point. + +Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il +lui eût adressé un adieu particulier, plus cordial et plus doux. + +La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit +père répondit: + +-- Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé. + +On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors +régulièrement. + +Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi, +rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras +pour faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point sortie, elle +soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient +lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant +et revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais +son oeil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'oeil +de Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue. + +Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le +baron. + +Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique +les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné +peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça: + +-- Avec ce vent-là m'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main +jusqu'Étretat, et r'venir sans s'donner d'peine. + +Jeanne joignit les mains: + +-- Oh! papa, si tu voulais? + +Le baron se tourna vers M. de Lamare: + +-- En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas. + +Et la partie fut tout de suite décidée. + +Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père, plus +lent à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, +traversant d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants +d'oiseaux. Le vicomte et le père Lastique étaient assis sur un +cabestan. + +Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs +épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait +avec peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la +quille des rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, +modulait d'une voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui +devait régler l'effort commun. + +Mais, lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup +partit, dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile +déchirée. Il s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le +monde prit place sur les bancs; puis, les deux matelots restés à +terre le mirent à flot. + +Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et +ridait la surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un +peu, et la barque s'en alla paisiblement, à peine bercée par la +mer. + +On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se +mêlait à l'océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait +une grande ombre à son pied, et des pentes de gazon, pleines de +soleil, l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des +voiles brunes sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas, +en avant, une roche d'une forme étrange, arrondie et percée à +jour, avait à peu près la figure d'un éléphant énorme enfonçant sa +trompe dans les flots. C'était la petite porte d'Étretat. + +Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le +bercement des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que +trois seules choses étaient vraiment belles dans la création: la +lumière, l'espace et l'eau. + +Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et +l'écoute, buvait un coup de temps en temps, à même une bouteille +cachée sous son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de +pipe qui semblait inextinguible. Il en sortait toujours un mince +filet de fumée bleue, tandis qu'un autre, tout pareil, s'échappait +du coin de sa bouche. Et on ne voyait jamais le matelot rallumer +le fourneau de terre plus noir que l'ébène, ou le remplir de +tabac. Quelquefois il le prenait d'une main, l'ôtait de ses lèvres +et, du même coin d'où sortait la fumée, lançait à la mer un long +jet de salive brune. + +Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place +d'un homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu +troublés tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer +leurs yeux, qu'ils levaient au même moment, comme si une affinité +les eût avertis; car entre eux flottait déjà cette subtile et +vague tendresse qui naît si vite entre deux jeunes gens, lorsque +le garçon n'est pas laid et que la jeune fille est jolie. Ils se +sentaient heureux l'un près de l'autre, peut-être parce qu'ils +pensaient l'un à l'autre. + +Le soleil montait, comme pour considérer de plus haut la vaste mer +étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et +s'enveloppa d'une brume légère qui la voilait à ses rayons. +C'était un brouillard transparent, très bas, doré, qui ne cachait +rien, mais rendait les lointains plus doux. L'astre dardait ses +flammes, faisait fondre cette nuée brillante; et lorsqu'il fut +dans toute sa force, la buée s'évapora, disparut; et la mer, lisse +comme une glace, se mit à miroiter dans la lumière. + +Jeanne, tout émue, murmura: + +-- Comme c'est beau! + +Le vicomte répondit: + +-- Oh! oui, c'est beau! + +La clarté sereine de cette matinée faisait s'éveiller comme un +écho dans leurs coeurs. + +Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à +deux jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir +d'arche à des navires; tandis qu'une aiguille de roche, blanche et +pointue, se dressait devant la première. + +On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait +la barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans +ses bras Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât +les pieds; puis ils montèrent la dure banque de galet, côte à +côte, émus tous deux de ce rapide enlacement, et ils entendirent +tout à coup le père Lastique disant au baron: + +-- M'est avis que ça ferait un joli couple tout de même. + +Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut +charmant. L'océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait +rendus silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des +écoliers en vacances. + +Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables +gaietés. + +Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans +son béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche, +attirée sans doute par son nez rouge, s'en vint à plusieurs +reprises se poser dessus; et lorsqu'il l'avait chassée d'un coup +de main trop lent pour la saisir, elle allait se poster sur un +rideau de mousseline, que beaucoup de ses soeurs avaient déjà +maculé, et elle semblait guetter avidement le pif enluminé du +matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour revenir s'y +installer. + +À chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait, et, lorsque +le vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est +bougrement obstinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de +gaieté, se tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne +pas crier. + +Lorsqu'on eut pris le café: + +-- Si nous allions nous promener, dit Jeanne. + +Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au +soleil sur le galet: + +-- Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez ici dans une +heure. + +Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays; +et, après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une +grande ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte +allongée devant eux. + +Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur +équilibre ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le +déjeuner les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se +sentaient maintenant un peu fous, avec des envies de courir +éperdument dans les champs. Jeanne entendait bourdonner ses +oreilles, toute remuée par des sensations nouvelles et rapides. + +Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les +récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les +sauterelles s'égosillaient, nombreuses comme les brins d'herbe, +jetant partout, dans les blés, dans les seigles, dans les joncs +marins des côtes, leur cri maigre et assourdissant. + +Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu +miroitant et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge, +à la façon des métaux trop rapprochés d'un brasier. + +Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent. + +Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de +grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur +moisie les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner +la peau et pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute +de jour et d'air libre; mais une mousse cachait le sol. + +Ils avançaient: + +-- Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu, dit-elle. + +Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait dans la +verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre, +avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, +fait éclore des petites fleurs blanches, fines comme un +brouillard, et des digitales pareilles à des fusées. Des +papillons, des abeilles, des frelons trapus, des cousins démesurés +qui ressemblaient à des squelettes de mouches, mille insectes +volants, des bêtes à bon Dieu roses et tachetées, des bêtes +d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres noires avec des cornes, +peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé dans l'ombre glacée +des lourds feuillages. + +Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils +regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait +apparaître; et Jeanne attendrie répétait: + +-- Comme on est bien! que c'est bon la campagne! Il y a des +moments où je voudrais être mouche ou papillon pour me cacher dans +les fleurs. + +Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce +ton plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait +déjà dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la +même chose; on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère. + + +Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était +convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne. + +Et plus leurs coeurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec +cérémonie «Monsieur et Mademoiselle», plus aussi leurs regards se +souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle +entrait en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille +choses dont ils ne s'étaient jamais souciés. + +Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la +Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de +falaise; et ils l'attendirent à l'auberge. + +Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade +sur les côtes. + +On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent +arrière, sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La +brise arrivait par souffles lents et tièdes qui tendaient la voile +une seconde, puis la laissaient retomber, flasque, le long du mât. +L'onde opaque semblait morte; et le soleil épuisé d'ardeurs, +suivant sa route arrondie, s'approchait d'elle tout doucement. + +L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le +monde. + +Jeanne dit enfin: + +-- Comme j'aimerais voyager! + +Le vicomte reprit: + +-- Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut être au moins +deux pour se communiquer ses impressions... + +Elle réfléchit: + +-- C'est vrai..., j'aime à me promener seule cependant...; comme +on est bien quand on rêve toute seule... + +Il la regarda longuement: + +-- On peut aussi rêver à deux. + +Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle +considéra l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis, +d'une voix lente: + +-- Je voudrais aller en Italie...; et en Grèce... ah! oui, en +Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau! + +Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs. + +Elle disait: + +-- Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse, ou les pays +très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce doit être si +doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous savons +l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont +accomplies les grandes choses. + +Le vicomte, moins exalté, déclara: + +-- Moi, l'Angleterre m'attire beaucoup; c'est une région fort +instructive. + +Alors, ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de +chaque pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur +des paysages imaginaires et les moeurs invraisemblables de +certains peuples comme les Chinois et les Lapons; mais ils en +arrivèrent à conclure que le plus beau pays du monde, c'était la +France avec son climat tempéré, frais l'été et doux l'hiver, ses +riches campagnes, ses vertes forêts, ses grands fleuves calmes et +ce culte des beaux-arts qui n'avait existé nulle part ailleurs, +depuis les grands siècles d'Athènes. + +Puis ils se turent. + +Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée +lumineuse, une route éblouissante courait sur l'eau depuis la +limite de l'océan jusqu'au sillage de la barque. + +Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et +la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait +engourdir l'espace, faire le silence autour de cette rencontre +d'éléments; tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant +et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu +qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme +par le désir de leur embrasement. Il la joignit; et, peu à peu, +elle le dévora. + +Alors, de l'horizon, une fraîcheur accourut; un frisson plissa le +sein mouvant de l'eau, comme si l'astre englouti eût jeté sur le +monde un soupir d'apaisement. + +Le crépuscule fut court; la nuit se déploya, criblée d'astres. Le +père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était +phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient +ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne +songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir +dans un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main +appuyée sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par +hasard, contre sa peau; elle ne remua point, surprise, heureuse, +et confuse de ce contact si léger. + +Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit +étrangement remuée, et tellement attendrie que tout lui donnait +envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite +abeille battait à la façon d'un coeur, d'un coeur ami; qu'elle +serait le témoin de toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies +et ses chagrins de ce tic-tac vif et régulier; et elle arrêta la +mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait +embrassé n'importe quoi. Elle se souvint d'avoir caché dans le +fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois; elle la +rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des amies +adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers +ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou. + +Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea. + +Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une +Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? +Était-ce bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son +existence? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses, +se joignant, devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, +engendrer L'AMOUR? + +Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, +ces ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait +être la passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à +l'aimer; car elle se sentait parfois toute défaillante en pensant +à lui; et elle y pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le +coeur; elle rougissait et pâlissait en rencontrant son regard, et +frissonnait en entendant sa voix. + +Elle dormit bien peu cette nuit-là. + +Alors, de jour en jour, le troublant désir d'aimer l'envahit +davantage. Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les +marguerites, les nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air. + +Or, un soir, son père lui dit: + +-- Fais-toi belle, demain matin. + +Elle demanda: + +-- Pourquoi, papa? + +Il reprit: + +-- C'est un secret. + +Et quand elle descendit, le lendemain, toute fraîche dans une +toilette claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes +de bonbons; et, sur une chaise, un énorme bouquet. + +Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat, +pâtissier à Fécamp. Repas de noces»; et Ludivine, aidée d'un +marmiton, tirait d'une trappe ouvrant derrière la carriole, +beaucoup de grands paniers plats qui sentaient bon. + +Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu +sous de mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse +de son pied. Sa longue redingote, serrée à la taille, laissait +sortir, par l'échancrure sur la poitrine, la dentelle de son +jabot; et une cravate fine, à plusieurs tours, le forçait à porter +haut sa belle tête brune empreinte d'une distinction grave. Il +avait un autre air que de coutume, cet aspect particulier que la +toilette donne subitement aux visages les mieux connus. Jeanne, +stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait point encore vu; +elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand seigneur de la +tête aux pieds. + +Il s'inclina, en souriant: + +-- Eh bien, ma commère, êtes-vous prête? + +Elle balbutia: + +-- Mais quoi? Qu'y a-t-il donc? + +-- Tu le sauras tout à l'heure, dit le baron. + +La calèche attelée s'avança, Mme Adélaïde descendit de sa chambre, +en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par +l'élégance de M. de Lamare que petit père murmura: + +-- Dites donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son +goût. + +Il rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, +et, s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit +plus étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la +cuisinière Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid +pour la soutenir, déclara: + +-- Vrai, madame, on dirait une noce. + +On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on +avançait à travers le village, les matelots, dans leurs hardes +neuves dont les plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, +saluaient, serraient la main du baron et se mettaient à suivre, +comme derrière une procession. + +Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec +elle. + +Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix +d'argent parut, tenue droite par un enfant de choeur précédant un +autre gamin rouge et blanc, qui portait l'urne d'eau bénite où +trempait le goupillon. + +Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le +serpent, puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole +dorée, croisée dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe +de tête; puis, les yeux mi-clos, les lèvres remuées d'une prière, +la barrette enfoncée jusqu'au nez, il suivit son état-major en +surplis en se dirigeant vers la mer. + +Sur la plage, une foule attendait autour d'une barque neuve +enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de +longs rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom _JEANNE_ +apparaissait en lettres d'or, à l'arrière. + +Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du +baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même +mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de +dévotes, encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis +tombant des épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la +croix. + +Le curé, entre les deux enfants de choeur, s'en vint à l'un des +bouts de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux +chantres, crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, +l'air grave, l'oeil sur le livre de plain-chant, détonnaient à +pleine gueule dans la claire matinée. + +Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul +continuait son mugissement; et, dans l'enflure de ses joues +pleines de vent, ses petits yeux gris disparaissaient. La peau du +front même, et celle du cou, semblaient décollées de la chair tant +il se gonflait en soufflant. + +La mer, immobile et transparente, semblait assister, recueillie, +au baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit +bruit de râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le +doigt. Et les grandes mouettes blanches aux ailes déployées +passaient en décrivant des courbes dans le ciel bleu, +s'éloignaient, revenaient d'un vol arrondi au-dessus de la foule +agenouillée, comme pour voir aussi ce qu'on faisait là. + +Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le +prêtre, d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on +ne distinguait que les terminaisons sonores. + +Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, +puis il commença à murmurer des _oremus_ en se tenant à présent le +long d'un bordage en face du parrain et de la marraine qui +demeuraient immobiles, la main dans la main. + +Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la +jeune fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se +mit à trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve +qui la hantait depuis quelque temps venait de prendre tout à coup, +dans une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On +avait parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en +surplis psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on +mariait? + +Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son +coeur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au coeur de son +voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il, comme elle, envahi par +une sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement, par +expérience, qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut +soudain qu'il pressait sa main, doucement d'abord, puis plus fort, +plus fort, à la briser. Et, sans que sa figure remuât, sans que +personne s'en aperçût, il dit, oui certes, il dit très +distinctement: + +-- Oh! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fiançailles. + +Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait +dire «oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en +envoya quelques gouttes sur les doigts. + +C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une +débandade. La croix, entre les mains de l'enfant de choeur, avait +perdu sa dignité; elle filait vite, oscillant de droite à gauche, +ou bien penchée en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui +ne priait plus, galopait derrière; les chantres et le serpent +avaient disparu par une ruelle pour être plus tôt déshabillés, et +les matelots, par groupes, se hâtaient. Une même pensée, qui +mettait en leur tête comme une odeur de cuisine, allongeait les +jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu'au fond +des ventres où elle faisait chanter les boyaux. + +Un bon déjeuner les attendait aux Peuples. + +La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. +Soixante personnes y prirent place: marins et paysans. La baronne, +au centre, avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et +celui des Peuples. Le baron, en face, était flanqué du maire et de +sa femme, maigre campagnarde déjà vieille, qui adressait de tous +les côtés une multitude de petits saluts. Elle avait une figure +étroite serrée dans son grand bonnet normand, une vraie tête de +poule à huppe blanche, avec un oeil tout rond et toujours étonné; +et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle eût picoté +son assiette avec son nez. + +Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne +voyait plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête +brouillée de joie. + +Elle lui demanda: + +-- Quel est donc votre petit nom? + +Il dit: + +-- Julien. Vous ne saviez pas? + +Mais elle ne répondit point, pensant: + +-- Comme je le répéterai souvent, ce nom-là! + +Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on +passa de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son +exercice, appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. +Jeanne et Julien allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les +petits chemins touffus; et tout à coup il lui saisit les mains: + +-- Dites, voulez-vous être ma femme? + +Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je +vous en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; +et il lut la réponse dans son regard. + + + + +-- IV -- + + +Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle +fût levée, et s'asseyant sur les pieds du lit: + +-- M. le vicomte de Lamare nous a demandé ta main. + +Elle eut envie de cacher sa figure sous les draps. + +Son père reprit: + +-- Nous avons remis notre réponse à tantôt. + +Elle haletait, étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le +baron, qui souriait, ajouta: + +-- Nous n'avons rien voulu faire sans t'en parler. Ta mère et moi +ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre cependant t'y +engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s'agit +du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de l'argent. Il +n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc ce serait un fils qui +entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est toi, +notre fille, qui irait chez des étrangers. Le garçon nous plaît. +Te plairait-il... à toi? + +Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: + +-- Je veux bien, papa. + +Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant +toujours, murmura: + +-- Je m'en doutais un peu, mademoiselle. + +Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce +qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, +et les jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché. + +Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le +platane, le vicomte parut. + +Le coeur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme +s'avançait sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les +doigts de la baronne et les baisa puis, soulevant à son tour la +main frémissante de la jeune fille, il y déposa de toutes ses +lèvres un long baiser tendre et reconnaissant. + +Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient +seuls dans les coins du salon, ou bien assis sur le talus au fond +du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient +dans l'allée de petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux +baissés sur la trace poudreuse du pied de la baronne. + +Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut +donc convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 +août; et que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur +voyage de noces. Jeanne, consultée sur le pays qu'elle voulait +visiter, se décida pour la Corse où l'on devait être plus seuls +que dans les villes d'Italie. + +Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience +trop vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, +savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts +pressés, des regards passionnés, si longs que les âmes semblent se +mêler; et vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes +étreintes. + +On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de +tante Lison, la soeur de la baronne, qui vivait comme dame +pensionnaire dans un couvent de Versailles. + +Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa soeur +avec elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle +gênait tout le monde, qu'elle était inutile et importune, se +retira dans une de ces maisons religieuses qui louent des +appartements aux gens tristes et isolés dans l'existence. + +Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa +famille. + +C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours, +apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite +dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse. + +Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement +de quarante-deux ans, un oeil doux et triste; elle n'avait jamais +compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était +point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle +restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura +toujours sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle. + +C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un +meuble vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on +ne s'inquiète jamais. + +Sa soeur, par habitude prise dans la maison paternelle, la +considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la +traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de +bonté méprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce +nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, +qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait +Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle était devenue «tante +Lison», une humble parente, proprette, affreusement timide, même +avec sa soeur et son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais +d'une affection vague participant d'une tendresse indifférente, +d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle. + +Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa +jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: + +-- C'était à l'époque du coup de tête de Lison. + +On n'en disait jamais plus; et «ce coup de tête» restait comme +enveloppé de brouillard. + +Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans +qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne +pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié +morte; et ses parents, levant des bras indignés, au lieu de +chercher la cause mystérieuse de cette action, s'étaient contentés +de parler du «coup de tête», comme ils parlaient de l'accident du +cheval «Coco», qui s'était cassé la jambe un peu auparavant dans +une ornière et qu'on avait été obligé d'abattre. + +Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit +très faible. Le doux mépris qu'elle avait inspiré à ses proches +s'infiltra lentement dans le coeur de tous les gens qui +l'entouraient. La petite Jeanne elle-même, avec cette divination +naturelle des enfants, ne s'occupait point d'elle, ne montait +jamais l'embrasser dans son lit, ne pénétrait jamais dans sa +chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette chambre les +quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle était +située. + +Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, +la «Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; et voilà +tout. + +Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la +quérir; et, quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais +d'elle, on ne songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la +pensée de s'inquiéter, de demander: + +-- Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin. + +Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui +demeurent inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont +la mort ne fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres +qui ne savent entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, +ni dans l'amour de ceux qui vivent à côté d'eux. + +Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient +pour ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est +comme si on avait dit «la cafetière ou le sucrier». + +Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait +jamais de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux +objets la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient +faites d'une espèce d'ouate, tant elle maniait légèrement et +délicatement ce qu'elle touchait. + +Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce +mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle, +demeurèrent presque inaperçus. + +Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là. + +Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne +quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une +énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une +simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir. + +À tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle +avait ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les +chiffres, en demandant: + +-- Est-ce bien comme ça, Adélaïde? + +Et petite mère, tout en examinant nonchalamment l'objet, +répondait: + +-- Ne te donne donc pas tant de mal, ma pauvre Lison. + +Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, +la lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes, qui +troublent, attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes +les poésies secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs +entraient dans le salon tranquille. La baronne et son mari +jouaient mollement une partie de cartes dans la clarté ronde que +l'abat-jour de la lampe dessinait sur la table; tante Lison, +assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens, accoudés à la +fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté. + +Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon +qui s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout +noir. + +Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet +éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna +vers ses parents: + +-- Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe, devant +le château. + +Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes enfants», et se +remit à sa partie. + +Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande +pelouse blanche jusqu'au petit bois du fond. + +L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne, +fatiguée, voulut monter à sa chambre: + +-- Il faut rappeler les amoureux, dit-elle. + +Le baron, d'un coup d'oeil, parcourut le vaste jardin lumineux, où +les deux ombres erraient doucement. + +-- Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les +attendre; n'est-ce pas, Lison? + +La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix +timide: + +-- Certainement, je les attendrai. + +Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur +du jour: + +-- Je vais me coucher aussi, dit-il. + +Et il partit avec sa femme. + +Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du +fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle +vint s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante. + +Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet +jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les +doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés +à la poésie visible qui s'exhalait de la terre. + +Jeanne, tout à coup, aperçut dans le cadre de la fenêtre la +silhouette de la vieille fille que dessinait la clarté de la +lampe. + +-- Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde. + +Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui +parle sans pensée: + +-- Oui, tante Lison nous regarde. + +Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer. + +Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de +fraîcheur. + +-- Rentrons maintenant, dit-elle. + +Et ils revinrent. + +Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à +tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses +doigts maigres tremblaient un peu, comme s'ils eussent été très +fatigués. + +Jeanne s'approcha: + +-- Tante, on va dormir, à présent. + +La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle +eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune +homme aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout +couverts d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: + +-- N'avez-vous point froid à vos chers petits pieds? + +Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un +tremblement si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de +laine roula au loin sur le parquet; et, cachant brusquement sa +figure dans ses mains, elle se mit à pleurer par grands sanglots +convulsifs. + +Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne +brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée, +répétant: + +-- Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison? + +Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de +larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit: + +-- C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à +vos chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses- +là... à moi... jamais... jamais... + +Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la +pensée d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le +vicomte s'était retourné pour cacher sa gaieté. + +Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son +tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans +l'escalier sombre, cherchant sa chambre à tâtons. + +Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et +attendris. Jeanne murmura: + +-- Cette pauvre tante!... + +Julien reprit: + +-- Elle doit être un peu folle, ce soir. + +Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et +doucement, tout doucement, ils échangèrent leur premier baiser +devant le siège vide que venait de quitter tante Lison. + +Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la +vieille fille. + +Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne +assez calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée +d'émotions douces. + +Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du +jour décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de +vide en tout son corps, comme si sa chair, son sang, ses os se +fussent fondus sous la peau; et elle s'apercevait, en touchant les +objets, que ses doigts tremblaient beaucoup. + +Elle ne reprit possession d'elle que dans le choeur de l'église +pendant l'office. + +Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de +mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un +rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé +autour de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; +jusqu'aux heures qui ne semblent plus à leur place ordinaire. + +Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien +n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie +devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était +endormie jeune fille; elle était femme maintenant. + +Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir +avec toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une +porte ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu. + +La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; +car on n'avait invité personne; puis on ressortit. + +Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas +formidable fit faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à +la baronne: c'était une salve de coups de fusil tirée par les +paysans; et jusqu'aux Peuples les détonations ne cessèrent plus. + +Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains +et celui d'Yport, le marié et les témoins choisis parmi les gros +cultivateurs des environs. + +Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le +baron, la baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent +à parcourir l'allée de petite mère; tandis que, dans l'allée en +face, l'autre prêtre lisait son bréviaire en marchant à grands +pas. + +On entendait, de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des +paysans qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays, +endimanché, emplissait la cour. Les gars et les filles se +poursuivaient. + +Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le +talus, et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il +faisait un peu frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du +nord soufflait, et le grand soleil luisait durement dans le ciel +tout bleu. + +Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en +tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée +qui descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, +aucun souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin +pour prendre un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils +pouvaient à peine marcher de front; alors elle sentit un bras qui +se glissait lentement autour de sa taille. + +Elle ne disait rien, haletante, le coeur précipité, la respiration +coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se +courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux +bêtes à bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, +étaient blotties dessous. + +Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: + +-- Tiens, un ménage. + +Julien effleura son oreille de sa bouche: + +-- Ce soir vous serez ma femme. + +Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs, +elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut +surprise. Sa femme? ne l'était-elle pas déjà? + +Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la +tempe et sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie +à chaque fois par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point +habituée, elle penchait instinctivement la tête de l'autre côté +pour éviter cette caresse qui la ravissait cependant. + +Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle +s'arrêta, confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? + +-- Retournons, dit-elle. + +Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant +tous deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent +leurs haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se +regardèrent d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux +âmes croient se mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, +derrière leurs yeux, dans cet inconnu impénétrable de l'être, ils +se sondèrent dans une muette et obstinée interrogation. Que +seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait cette vie qu'ils +commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à l'autre de +joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête +indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, +qu'ils ne s'étaient pas encore vus. + +Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de +sa femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle +n'en avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans +ses veines et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse +mystérieuse qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, +et faillit tomber sur le dos. + +-- Allons-nous-en. Allons-nous-en, balbutia-t-elle. + +Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans +les siennes. + +Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de +l'après-midi sembla long. + +On se mit à table à la nuit tombante. + +Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages +normands. Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les +deux prêtres, le maire et les quatre fermiers invités montrèrent +un peu de cette grosse gaieté qui doit accompagner les noces. + +Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf +heures environ; on allait prendre le café. Au-dehors, sous les +pommiers de la première cour, le bal champêtre commençait. Par la +fenêtre ouverte on apercevait toute la fête. Des lumignons pendus +aux branches donnaient aux feuilles des nuances de vert-de-gris. +Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse +sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violons et une +clarinette juchés sur une grande table de cuisine en estrade. Le +chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la +chanson des instruments; et la frêle musique déchirée par les voix +déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits +fragments de quelques notes éparpillées. + +Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à +boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer +incessamment les verres et les bols dans un baquet, pour les +tendre, encore ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait +le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur. Et les +danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur se +pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase +quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en +renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient. + +Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des +saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous +le plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente +donnait aux convives mornes de la salle l'envie de danser aussi, +de boire au ventre de ces grosses futailles en mangeant une +tranche de pain avec du beurre et un oignon cru. + +Le maire qui battait la mesure avec son couteau s'écria: + +-- Sacristi! ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de +Ganache. + +Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi +naturel de l'autorité civile, répliqua: + +-- Vous voulez dire de Cana. + +L'autre n'accepta pas la leçon. + +-- Non, monsieur le curé, je m'entends; quand je dis Ganache, +c'est Ganache. + +On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu +au populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent. + +Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle. +Mme Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que +demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: + +-- Non, mon ami, je ne peux pas, je ne saurais comment m'y +prendre. + +Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne. + +-- Veux-tu faire un tour avec moi, fillette? + +Tout émue, elle répondit: + +-- Comme tu voudras, papa. + +Ils sortirent. + +Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit +vent sec les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent +déjà l'automne. + +Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les +étoiles. + +Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant +tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait +indécis, troublé. Enfin il se décida. + +-- Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir +à ta mère; mais comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne +sa place. J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il +est des mystères qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles +surtout, aux filles qui doivent rester pures d'esprit, +irréprochablement pures jusqu'à l'heure où nous les remettons +entre les bras de l'homme qui prendra soin de leur bonheur. C'est +à lui qu'il appartient de lever ce voile jeté sur le doux secret +de la vie. Mais elles, si aucun soupçon ne les a encore +effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu brutale +cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même en +leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine +et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne +puis t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, que +tu appartiens tout entière à ton mari. + +Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à +trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse +comme un pressentiment. + +Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. +Mme Adélaïde sanglotait sur le coeur de Julien. Ses pleurs, des +pleurs bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient +lui sortir en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le +jeune homme interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en +ses bras pour lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée +fillette. + +Le baron se précipita: «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, +je vous prie», et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil +pendant qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers +Jeanne: + +-- Allons, petite, embrasse ta mère bien vite et va te coucher. + +Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et +s'enfuit. + +Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa +femme restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés +tous les trois qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en +tenue de soirée, debout, les yeux perdus, Mme Adélaïde abattue sur +son siège avec des restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras +devenait intolérable, le baron se mit à parler du voyage que les +jeunes gens devaient entreprendre dans quelques jours. + +Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui +pleurait comme une source. Les mains errant au hasard, elle ne +trouvait plus ni les cordons ni les épingles et elle semblait +assurément plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne +songeait guère aux larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle +était entrée dans un autre monde, partie sur une autre terre, +séparée de tout ce qu'elle avait connu, de tout ce qu'elle avait +chéri. Tout lui semblait bouleversé dans sa vie et dans sa pensée; +même cette idée étrange lui vint: «Aimait-elle son mari?» Voilà +qu'il lui apparaissait tout à coup comme un étranger qu'elle +connaissait à peine. Trois mois auparavant elle ne savait point +qu'il existait, et maintenant elle était sa femme. Pourquoi cela? +Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un trou ouvert +sous vos pas? + +Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; +et ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, +augmentèrent cette sensation de froid, de solitude, de tristesse +qui lui pesait sur l'âme depuis deux heures. + +Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle +attendit anxieuse, le coeur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et +annoncé en termes confus par son père, cette révélation +mystérieuse de ce qui est le grand secret de l'amour. + +Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups +légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne +répondit point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle +se cacha la tête sous ses couvertures, comme si un voleur eût +pénétré chez elle. Des bottines craquèrent doucement sur le +parquet; et soudain on toucha son lit. + +Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant +sa tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la +regardant. + +-- Oh! que vous m'avez fait peur! dit-elle. + +Il reprit: + +-- Vous ne m'attendiez donc point? + +Elle ne répondit pas. Il était en grande toilette, avec sa figure +grave de beau garçon; et elle se sentit affreusement honteuse +d'être couchée ainsi devant cet homme si correct. + +Ils ne savaient que dire, que faire, n'osant même pas se regarder +à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de +toute la vie. + +Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, +et quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut +pour ne froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies +délicatesses d'une âme virginale et nourrie de rêves. + +Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, +s'agenouillant auprès du lit comme devant un autel, il murmura +d'une voix aussi légère qu'un souffle: + +-- Voudrez-vous m'aimer? + +Elle, rassurée tout à coup, souleva sur l'oreiller sa tête +ennuagée de dentelles, et elle sourit: + +-- Je vous aime déjà, mon ami. + +Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et la voix +changée par ce bâillon de chair: + +-- Voulez-vous me prouver que vous m'aimez? + +Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce +qu'elle disait, sous le souvenir des paroles de son père: + +-- Je suis à vous, mon ami. + +Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant +lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à +cacher. + +Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa +femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras +sous l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout +bas il demanda: + +-- Alors, vous voulez bien me faire une toute petite place à côté +de vous? + +Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: + +-- Oh! pas encore, je vous prie. + +Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton +toujours suppliant, mais plus brusque: + +-- Pourquoi plus tard puisque nous finirons toujours par là? + +Elle lui en voulut de ce mot; mais soumise et résignée, elle +répéta pour la deuxième fois: + +-- Je suis à vous, mon ami. + +Alors, il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle +entendait distinctement ses mouvements avec des froissements +d'habits défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute +successive des bottines. + +Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement +la chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il +retourna, en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque +temps encore et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en +fermant les yeux, quand elle sentit qu'il arrivait. + +Elle fit un soubresaut, comme pour se jeter à terre lorsque glissa +vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la +figure dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et +d'effarement, elle se blottit tout au fond du lit. + +Aussitôt, il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, +et il baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa +coiffure de nuit et le col brodé de sa chemise. + +Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une +main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle +haletait, bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait +surtout envie de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer +quelque part, loin de cet homme. + +Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors +son effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle +n'aurait qu'à se retourner pour l'embrasser. + +À la fin, il parut s'impatienter, et d'une voix attristée: + +-- Vous ne voulez donc point être ma petite femme? + +Elle murmura à travers ses doigts: + +-- Est-ce que je ne la suis pas? + +Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur: + +-- Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi. + +Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et +elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon. + +Il la saisit à bras-le-corps, rageusement, comme affamé d'elle; et +il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers +fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de +caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses +efforts, ne sachant plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, +dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre. +Mais une souffrance aiguë la déchira soudain; et elle se mit à +gémir, tordue dans ses bras, pendant qu'il la possédait +violemment. + +Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car +elle avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait +sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants. + +Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit +d'autres tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle +se débattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle +avait déjà senti sur sa jambe, et elle se recula de saisissement. + +Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le +dos. + +Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son +âme, dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une +chère attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce +qu'il appelle être sa femme; c'est cela! c'est cela!» + +Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'oeil errant sur les +tapisseries du mur, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait +sa chambre. + +Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna +lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il +dormait, la bouche entrouverte, le visage calme! Il dormait! + +Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par +ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. +Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre +eux n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! elle eût mieux +aimé être frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses +jusqu'à perdre connaissance. + +Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, +écoutant entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, +prenait une apparence de ronflement. + +Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis +éclatant. Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, +regarda sa femme, sourit, et demanda: + +-- As-tu bien dormi, ma chérie? + +Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant et elle répondit, +stupéfaite: + +-- Mais oui. Et vous? + +Il dit: + +-- Oh! moi, fort bien. + +Et, se tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer +tranquillement. Il lui développait des projets de vie, avec des +idées d'économie; et ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. +Elle l'écoutait sans bien saisir le sens des paroles, le +regardait, songeait à mille choses rapides qui passaient, +effleurant à peine son esprit. + +Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous +serions ridicules en restant tard au lit», et il descendit le +premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme +en tous les menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on +appelât Rosalie. + +Au moment de sortir, il l'arrêta. + +-- Tu sais, entre nous, nous pouvons nous tutoyer maintenant, mais +devant tes parents il vaut mieux attendre encore. Ce sera tout +naturel en revenant de notre voyage de noces. + +Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula +ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. +Il n'y avait qu'un homme de plus dans la maison. + + + + +-- V -- + + +Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à +Marseille. + +Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au +contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que +sa répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes. + +Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau +heureuse et gaie. + +Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule +semblait émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, +une grosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: + +-- C'est pour tes petites dépenses de jeune femme, dit-elle. + +Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent. + +Vers le soir, Julien lui dit: + +-- Combien ta mère t'a-t-elle donné dans cette bourse? + +Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. Un flot +d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains: «Je +ferai des folies», et elle resserra l'argent. + +Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils +arrivèrent à Marseille. + +Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à +Naples en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse. + +La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de +Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour +entrer, tout éveillée, dans un rêve. + +Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les +falaises de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, +comme figée, comme durcie dans la lumière ardente qui tombait du +soleil, s'étalait sous le ciel infini, d'un bleu presque exagéré. + +Elle dit: + +-- Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père +Lastique? + +Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans +l'oreille. + +Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; +et par-derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle +où l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à +perte de vue le sillage tout droit du bâtiment. + +Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme +poisson, un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la +tête la première et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa +un cri, et se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à +rire de sa frayeur, et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas +reparaître. Au bout de quelques secondes elle jaillit de nouveau +comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba, ressortit +encore; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui +semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur +frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles +passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et tantôt +ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans une +poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui +décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu. + +Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition +des énormes et souples nageurs. Son coeur bondissait comme eux +dans une joie folle et enfantine. + +Tout à coup, ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très +loin, vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne +ressentit, pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ. + +Le soir venait, un soir calme, radieux, plein de clarté, de paix +heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos +illimité de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où +pas un frisson non plus ne passait. + +Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique +invisible, l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà +sentir les ardeurs; mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était +cependant pas même une apparence de brise, effleura les visages +lorsque l'astre eut disparu. + +Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait +toutes les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent +tous les deux sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs +manteaux. Julien s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les +yeux ouverts, agitée par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone +des roues la berçait; et elle regardait au-dessus d'elle ces +légions d'étoiles si claires, d'une lumière aiguë, scintillante et +comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi. + +Vers le matin, cependant, elle s'assoupit. Des bruits, des voix la +réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du +navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se +levèrent. + +Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui +pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers +l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube +naissante, une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, +déchiquetés, semblait posée sur les flots. + +Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent +davantage sur le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes +cornues et bizarres surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de +voile léger. + +Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des +crêtes en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis +que le reste de l'île demeurait embrumé de vapeur. + +Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, +racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont, +et, d'une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par +les cris poussés dans les bourrasques, il dit à Jeanne: + +-- La sentez-vous, cette gueuse-là? + +Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, +d'arômes sauvages. + +Le capitaine reprit: + +-- C'est la Corse qui fleure comme ça, madame; c'est son odeur de +jolie femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la +reconnaîtrais à cinq milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à +Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il, de l'odeur de son +pays. Il est de ma famille. + +Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, +à travers l'océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa +famille. + +Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer. + +Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: + +-- Les Sanguinaires! dit-il. + +Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous +deux regardaient au loin pour découvrir le point indiqué. + +Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que +le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et +tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes +basses semblaient couvertes de mousses. + +Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.» + +À mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer +derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur +si transparent qu'on en voyait parfois le fond. + +Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au +bord des flots, au pied des montagnes. + +Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port. +Quatre ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du _Roi-Louis_ +pour chercher ses passagers. + +Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme: + +-- C'est assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de +service? + +Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont +elle souffrait chaque fois. Elle répondit avec un peu +d'impatience: + +-- Quand on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop. + +Sans cesse, il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, +avec les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand +il avait, à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il +disait à Jeanne, en se frottant les mains: + +-- Je n'aime pas être volé. + +Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des +observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par +ces marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard +méprisant des domestiques qui suivaient son mari de l'oeil en +gardant au fond de la main son insuffisant pourboire. + +Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre. + +Le premier arbre qu'elle vit fut un palmier! + +Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une +vaste place, et se firent servir à déjeuner. + +Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait +pour aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses +bras, lui murmura tendrement à l'oreille: + +-- Si nous nous couchions un peu, ma chatte? + +Elle resta surprise: + +-- Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée. + +Il l'enlaça. + +-- J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!... + +Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: + +-- Oh! maintenant! Mais que dirait-on? Comment oserais-tu demander +une chambre en plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie. + +Mais il l'interrompit: + +-- Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et penser des gens +d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne. + +Et il sonna. + +Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans +son âme et dans sa chair, devant ce désir incessant de l'époux, +n'obéissant qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là +quelque chose de bestial, de dégradant, une saleté enfin. + +Ses sens dormaient encore, et son mari la traitait maintenant +comme si elle eût partagé ses ardeurs. + +Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à +leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne +comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la +nuit. + +Julien impatienté s'expliqua: + +-- Non, tout de suite. Nous sommes fatigués du voyage, nous +voulons nous reposer. + +Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie +de se sauver. + +Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus +passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils +allaient rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en +son coeur à Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces +fines pudeurs, ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre +elle et lui comme un voile, un obstacle, s'apercevant pour la +première fois que deux personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à +l'âme, jusqu'au fond des pensées, qu'elles marchent côte à côte, +enlacées parfois, mais non mêlées, et que l'être moral de chacun +de nous reste éternellement seul par la vie. + +Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond +de son golfe bleu, chaude comme dans une fournaise derrière son +rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à +elle. + +Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne +reculer devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer +des chevaux. Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'oeil +furieux, maigres et infatigables, et se mirent en route un matin +au lever du jour. Un guide monté sur une mule les accompagnait et +portait les provisions, car les auberges sont inconnues en ce pays +sauvage. + +La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer dans une vallée +peu profonde allant vers les grands monts. Souvent, on traversait +des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait +encore sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un +glouglou timide. Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des +côtes étaient couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison +brûlante. Parfois on rencontrait un montagnard soit à pied, soit +sur son petit cheval, soit à califourchon sur son âne gros comme +un chien. Et tous avaient sur le dos le fusil chargé, vieilles +armes rouillées, redoutables en leurs mains. + +Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte +semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au +milieu des longs replis des monts. + +Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des +tons de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de +châtaigniers immenses avaient l'air de buissons verts tant les +vagues de la terre soulevée sont géantes en ce pays. + +Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées, +disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, +puis découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de +pierres tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de +granit accroché là, cramponné comme un vrai nid d'oiseau, presque +invisible sur l'immense montagne. + +Ce long voyage au pas énervait Jeanne. + +-- Courons un peu, dit-elle. + +Et elle lança son cheval. Puis comme elle n'entendait pas son mari +galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire +fou en le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et +bondissant étrangement. Sa beauté même, sa figure de beau cavalier +rendaient plus drôles sa maladresse et sa peur. + +Ils se mirent alors à trotter doucement. La route, maintenant, +s'étendait entre deux interminables taillis qui couvraient toute +la côte, comme un manteau. + +C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, +de genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de +bruyères, de lauriers-tins, de myrtes et de buis que reliaient +entre eux, les mêlant comme des chevelures, des clématites +enlaçantes, des fougères monstrueuses, des chèvrefeuilles, des +cystes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos +des monts une inextricable toison. + +Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès +d'une de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays +escarpés, fil mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou +dans la roche et coule au bout d'une feuille de châtaignier +disposée par un passant pour amener le courant menu jusqu'à la +bouche. + +Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand-peine à +ne point jeter des cris d'allégresse. + +Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le +golfe de Sagone. + +Vers le soir, ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là, +jadis, par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De +grandes et belles filles, aux reins élégants, aux mains longues, à +la taille fine, singulièrement gracieuses, formaient un groupe +auprès d'une fontaine. Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles +répondirent d'une voix chantante dans la langue harmonieuse du +pays abandonné. + +En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans +les temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait +de joie en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. +Oh! c'était bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes +inexplorées. + +Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme +les patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils +dormirent sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison +vermoulue dont toute la charpente piquée des vers, parcourue par +les longs tarets mangeurs de poutres, bruissait, semblait vivre et +soupirer. + +Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face +d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des +pics, des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes +modelées par le temps, le vent rongeur et la brume de mer. + +Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus, +difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers +semblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des +hommes, des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux +démesurés, tout un peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemar +pétrifiée par le vouloir de quelque Dieu extravagant. + +Jeanne ne parlait plus, le coeur serré, et elle prit la main de +Julien qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette +beauté des choses. + +Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe +ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et +dans la mer bleue ces roches écarlates se reflétaient. + +Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, +attendrie d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes +coulèrent de ses yeux. Il la regardait, stupéfait, demandant: + +-- Qu'as-tu, ma chatte? + +Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: + +-- Ce n'est rien... c'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été +saisie. Je suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le +coeur. + +Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de +ces êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue +comme une catastrophe, qu'une sensation insaisissable +révolutionne, affole de joie ou désespère. + +Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la +préoccupation du mauvais chemin: + +-- Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval. + +Par une route presque impraticable, ils descendirent au fond de ce +golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota. + +Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: + +-- Si nous montions à pied? + +Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule avec +lui après l'émotion de tout à l'heure. + +Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils +allèrent à petits pas. + +La montagne, fendue du haut en bas, s'entrouvrait. Le sentier +s'enfonce dans cette brèche. Il suit le fond entre deux +prodigieuses murailles; et un gros torrent parcourt cette +crevasse. L'air est glacé, le granit paraît noir et, tout là-haut, +ce qu'on voit du ciel bleu étonne et engourdit. + +Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un +énorme oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes +ouvertes semblaient chercher les deux parois du puits, et il monta +jusqu'à l'azur où il disparut. + +Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre +les deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne, légère et folle, +allait la première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, +intrépide, se penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu +essoufflé, les yeux à terre par crainte du vertige. + +Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer. +Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos +de pierres, jusqu'à une source toute petite, canalisée dans un +bâton creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse +couvrait le sol alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et +Julien en fit autant. + +Et, comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la +taille et tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. +Elle résista; leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se +repoussaient. Dans les hasards de la lutte, ils saisissaient tour +à tour la mince extrémité du tube et la mordaient pour ne point +lâcher. Et le filet d'eau froide, repris et quitté sans cesse, se +brisait et se renouait, éclaboussait les visages, les cous, les +habits, les mains. Des gouttelettes pareilles à des perles +luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers coulaient dans le +courant. + +Soudain, Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche +du clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit +comprendre à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le +désaltérer. + +Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras +ouverts; et il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui +versa dans les entrailles un désir enflammé. + +Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son coeur +palpitait; ses reins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis, +trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et, +l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains +son visage empourpré de honte. + +Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle +haletait dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un +cri, frappée, comme de la foudre, par la sensation qu'elle +appelait. + +Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée, tant elle +demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Évisa +que le soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti. + +C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne +d'un phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste +chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays, où toute élégance +reste ignorée; et il exprimait en son langage, patois corse, +bouillie de français et d'italien, son plaisir à les recevoir, +quand une voix claire l'interrompit; et une petite femme brune, +avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une taille +étroite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s'élança, +embrassa Jeanne, secoua la main de Julien en répétant: + +-- Bonjour, madame, bonjour, monsieur, ça va bien? + +Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul +bras, car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir +tout le monde, en disant à son mari: + +-- Va les promener jusqu'au dîner. + +M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens +et leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, +toussant fréquemment, et répétant à chaque quinte: + +-- C'est l'air du Val qui est fraîche, qui m'est tombée sur la +poitrine. + +Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers +démesurés. Soudain, il s'arrêta, et, de son accent monotone: + +-- C'est ici que mon cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. +Tenez, j'étais tout près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de +nous. «Jean, cria-t-il, ne va pas à Albertacce; n'y va pas Jean, +ou je te tue, je te le dis.» Je pris le bras de Jean: «N'y va pas, +Jean, il le ferait.» C'était pour une fille qu'ils suivaient tous +deux, Paulina Sinacoupi. Mais Jean se mit à crier: «J'irai, +Mathieu; ce n'est pas toi qui m'empêcheras.» Alors Mathieu abaissa +son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et il tira. Jean +fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la +corde, oui, monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si +bien que mon fusil en échappa et roula jusqu'au gros châtaignier +là-bas. Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus +un mot, il était mort. + +Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de +ce crime. Jeanne demanda: + +-- Et l'assassin? + +Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit: + +-- Il a gagné la montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an +suivant. Vous savez bien, mon frère, Philippi Palabretti, le +bandit. + +Jeanne frissonna: + +-- Votre frère? un bandit? + +Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'oeil. + +-- Oui, madame, c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six +gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été +cernés dans le Niolo, après six jours de lutte, et qu'ils allaient +périr de faim. + +Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du +même ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est +fraîche.» + +Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si +elle les eût connus depuis vingt ans. + +Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore, +entre les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des +sens qu'elle avait ressentie sur la mousse de la fontaine? + +Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester +encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien +vite; et ce fut sa première nuit d'amour. + +Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à +quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur +nouveau avait commencé pour elle. + +Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout +en établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, +elle insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son +retour, un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée +presque superstitieuse. + +La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin +elle consentit: + +-- Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout +petit. + +Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de +l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: + +-- C'est pour tuer mon beau-frère. + +Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui enveloppaient +sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de +stylet presque cicatrisé: + +-- Si je n'avais pas été aussi forte que lui, dit-elle, il +m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me connaît; et +puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang. +D'ailleurs, je suis une honnête femme, moi, madame; mais mon beau- +frère croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et +il recommencera certainement. Alors, j'aurais un petit pistolet, +je serais tranquille, et sûre de me venger. + +Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle +amie, et continua sa route. + +Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans +fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, +ni les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait +plus que Julien. + +Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries +d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des +noms mignards de tous les détours et contours et replis de leurs +corps où se plaisaient leurs bouches. + +Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son téton du côté gauche +était souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, +appelait celui-là: «monsieur de Couche-dehors» et l'autre +«monsieur Lamoureux», parce que la fleur rosée du sommet semblait +plus sensible aux baisers. + +La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère» +parce qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus +secrète fut dénommée le «chemin de Damas» en souvenir du val +d'Ota. + +En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla +dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit à +Jeanne: + +-- Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta mère, +donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma +ceinture, et cela m'évitera de faire de la monnaie. + +Et elle lui tendit sa bourse. + +Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la +Corniche. + +Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille. + +Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On +était au 15 octobre. + +Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là- +bas, de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis +quelque temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle +avait peur sans savoir de quoi. + +Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne +pouvant se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui +semblait qu'elle venait d'accomplir le tour du bonheur. + +Ils s'en allèrent enfin. + +Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur +installation définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de +rapporter des merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la +première chose à laquelle elle songea fut le pistolet promis à la +jeune Corse d'Évisa. + +Le lendemain de leur arrivée, elle dit à Julien: + +-- Mon chéri, veux-tu me rendre l'argent de maman parce que je +vais faire mes emplettes? + +Il se tourna vers elle avec un visage mécontent. + +-- Combien te faut-il? + +Elle fut surprise et balbutia: + +-- Mais... ce que tu voudras. + +Il reprit: + +-- Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille pas. + +Elle ne savait plus que dire, interdite, et confuse. + +Enfin elle prononça en hésitant: + +-- Mais... je... t'avais remis cet argent pour... + +Il ne la laissa pas achever. + +-- Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne, +qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en +refuse point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs. + +Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot, mais elle +n'osa plus en demander d'autres et n'acheta rien que le pistolet. + +Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux +Peuples. + + + + +-- VI -- + + +Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et +les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les +embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne, +attendrie, essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait. + +Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté +devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des +lèvres de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf +peut-être quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide. + +Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue +aussi, l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les +objets de toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta +sa maîtresse; et Jeanne, un peu lasse, s'assit. + +Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une +occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle +n'avait point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui +sommeillait; et elle songeait à une promenade, mais la campagne +semblait si triste qu'elle sentait en son coeur, rien qu'à la +regarder par la fenêtre, une pesanteur de mélancolie. + +Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus +jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été +préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle +agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures +sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs +austères où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se +trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, +épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques +déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser +réfléchir à rien. + +Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir +la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, +aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini +d'attendre. + +Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Elle +sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un +affaissement de ses rêves. + +Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, +après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages +sombres, elle se décida à sortir. + +Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au +mois de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des +feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les +pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les +marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, +les fantasques papillons jaunes? Et cette griserie de l'air chargé +de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus. + +Les avenues, détrempées par les continuelles averses d'automne, +s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, +sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les +branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque +feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le +long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire +pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant, +pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient, +voltigeaient et tombaient. + +Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre +d'un mourant. La muraille verte, qui séparait et faisait secrètes +les gentilles allées sinueuses, s'était éparpillée. Les arbustes +emmêlés, comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux +autres leurs maigres branches; et le murmure des feuilles tombées +et sèches que la brise poussait, remuait, amoncelait en tas par +endroits, semblait un douloureux soupir d'agonie. + +De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger +cri frileux, cherchant un abri. + +Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant- +garde contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore +couverts de leur parure d'été semblaient vêtus l'un de velours +rouge, l'autre de soie orange, teints aussi par les premiers +froids selon la nature de leur sève. + +Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, +le long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait +comme le pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui +commençait. + +Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, +lui avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans +songer, alanguie jusqu'au coeur, avec une envie de se coucher, de +dormir pour échapper à la tristesse de ce jour. + +Tout à coup, elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, +emportée dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle +avait vu, là-bas, en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut +au coeur la vive secousse que donne le souvenir d'une chose bonne +et finie; et elle revit brusquement l'île radieuse avec son parfum +sauvage, son soleil qui mûrit les oranges et les cédrats, ses +montagnes aux sommets roses, ses golfes d'azur, et ses ravins où +roulent des torrents. + +Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute +lugubre des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, +l'enveloppa d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra +pour ne point sangloter. + +Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée +à la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien +étaient partis se promener en causant de leurs affaires. Et la +nuit vint, semant de l'ombre morne dans le vaste salon, +qu'éclairaient par éclats les reflets du feu. + +Au-dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer +encore cette nature sale de fin d'année et le ciel grisâtre, comme +frotté de boue lui-même. + +Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré +dans la pièce enténébrée, il sonna, criant: + +-- Vite, vite, de la lumière! il fait triste ici. + +Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés +fumaient près de la flamme et que la crotte de ses semelles +tombait, séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains: + +-- Je crois bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au +nord; c'est pleine lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit. + +Puis, se tournant vers sa fille: + +-- Eh bien, petite, es-tu contente d'être revenue dans ton pays, +dans ta maison, auprès des vieux? + +Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les +bras de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa +nerveusement, comme pour se faire pardonner; car, malgré ses +efforts de coeur pour être gaie, elle se sentait triste à +défaillir. Elle songeait pourtant à la joie qu'elle s'était +promise en retrouvant ses parents; et elle s'étonnait de cette +froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, lorsqu'on a +beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu l'habitude de +les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant, une sorte +d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie commune +fussent renoués. + +Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié +sa femme. + +Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de +petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par +la voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en +essayant de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie +par cette léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt. + +La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, +devenait vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs +subites sur les tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard +et la cigogne, sur le héron mélancolique, sur la cigale et la +fourmi. + +Le baron se rapprocha, souriant et tendant ses doigts ouverts aux +tisons vifs: + +-- Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants, il gèle. + +Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant le feu: + +-- Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde: le +foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on +allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants? + +Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux +retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si +différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi +cette maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir +son coeur, lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants? + +Mais son oeil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille +voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du +même mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. +Alors, brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection, +remuée jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait +vivante, qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine. + +Certes, elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et +mère. Le coeur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre. + +Pour la première fois depuis son mariage, elle était seule en son +lit, Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre +chambre. Il était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne. + +Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un +corps contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et +troublée par le vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le +toit. + +Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son +lit de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient +rouges comme si l'horizon entier brûlait. + +S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et +l'ouvrit. + +Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, +lui cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et +au milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil, rutilant et bouffi +comme une figure d'ivrogne, apparaissait derrière les arbres. La +terre, couverte de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait +sous les pieds des gens de ferme. En cette seule nuit toutes les +branches encore garnies des peupliers s'étaient dépouillées; et +derrière la lande apparaissait la grande ligne verdâtre des flots +tout parsemés de traînées blanches. + +Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les +rafales. À chaque passage de la brise glacée des tourbillons de +feuilles détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le +vent, comme un envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et, +pour faire quelque chose, alla voir les fermiers. + +Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les +joues; puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et +elle se rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras; +la maîtresse la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un +petit verre de cassis. + +Après quoi elle rentra déjeuner. + +Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu +d'être humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à +ces deux-là; et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la +première. + +Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines +s'affaiblit. L'habitude mettait sur sa vie une couche de +résignation pareille au revêtement de calcaire que certaines eaux +déposent sur les objets. Et une sorte d'intérêt pour les mille +choses insignifiantes de l'existence quotidienne, un souci des +simples et médiocres occupations régulières renaquit en son coeur. +En elle se développait une espèce de mélancolie méditante, un +vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu? Que +désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la +possédait; aucune soif de plaisir, aucun élan même vers les joies +possibles; lesquelles, d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils +du salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses +yeux, tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne. + +Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait +tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un +acteur qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à +peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace +d'amour avait subitement disparu; et les nuits étaient rares où il +pénétrait dans sa chambre. + +Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, révisait +les baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses et, ayant +revêtu lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu +son vernis et son élégance de fiancé. + +Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil +habit de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé +dans sa garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence +des gens qui n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se +raser, de sorte que sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait +incroyablement. Ses mains n'étaient plus soignées; et il buvait, +après chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac. + +Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il +avait répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille, +n'est-ce pas?» qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des +conseils. + +Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui +l'étonnait elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un +étranger dont l'âme et le coeur lui restaient fermés. Elle y +songeait souvent, se demandant d'où venait qu'après s'être +rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un élan de tendresse, ils se +retrouvaient tout à coup presque aussi inconnus l'un à l'autre que +s'ils n'avaient pas dormi côte à côte. + +Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était- +ce ainsi, la vie? S'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien +pour elle dans l'avenir? + +Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut- +être eût-elle beaucoup souffert? + +Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés +resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient +passer quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, +cet hiver-là, ne devaient point quitter les Peuples, pour achever +de s'installer, de s'habituer et de se plaire aux lieux où allait +s'écouler toute leur vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs, +à qui Julien présenterait sa femme. C'étaient les Briseville, les +Coutelier et les Fourville. + +Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, +parce qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le +peintre pour changer les armoiries de la calèche. + +La vieille voiture de famille avait été cédée, en effet, à son +gendre par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait +consenti à se présenter dans les châteaux voisins si l'écusson des +de Lamare n'avait été écartelé avec celui des Le Perthuis des +Vauds. + +Or, un seul homme dans le pays conservait la spécialité des +ornements héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé +Bataille, appelé tour à tour dans tous les castels normands pour +fixer les précieux ornements sur les portières des véhicules. + +Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un +individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il +portait une boîte sur son dos. C'était Bataille. + +On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme +s'il eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports +incessants avec toute l'aristocratie du département, sa +connaissance des armoiries, des termes consacrés, des emblèmes, en +avaient fait une sorte d'homme-blason à qui les gentilshommes +serraient la main. + +On fit apporter aussitôt un crayon et du papier et, pendant qu'il +mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons +écartelés. La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces +choses, donnait son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la +discussion comme si quelque mystérieux intérêt se fût soudain +éveillé en elle. + +Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait +parfois le crayon, traçait un projet, citait des exemples, +décrivait toutes les voitures seigneuriales de la contrée, +semblait apporter avec lui, dans son esprit, dans sa voix même, +une sorte d'atmosphère de noblesse. + +C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées +de couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois, +disait-on, une vilaine affaire de moeurs; mais la considération +générale de toutes les familles titrées avait depuis longtemps +effacé cette tache. + +Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on +enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille +l'examina, puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il +croyait nécessaires de donner à son dessin; et, après un nouvel +échange d'idées, il se mit à la besogne. + +Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le +regarder travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses +pieds qui se glaçaient: et elle se mit tranquillement à causer +avec le peintre, l'interrogeant sur des alliances qu'elle +ignorait, sur les morts et les naissances nouvelles, complétant +par ses renseignements l'arbre des généalogies qu'elle portait en +sa mémoire. + +Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une +chaise. Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et +suivait de l'oeil la mise en couleur de sa noblesse. + +Bientôt, le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche +sur l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et +l'arrivée de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux +fermières ne tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient, +debout aux deux côtés de la baronne, répétant: + +-- Faut d'l'adresse tout d'même pour fignoler ces machines-là. + +Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le +lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent; +et on tira la calèche dehors pour mieux juger. + +C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa +boîte accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien +tombèrent d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de +grands moyens qui, si les circonstances l'avaient permis, serait +devenu, sans aucun doute, un artiste. + +Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, +qui nécessitaient des modifications nouvelles. + +Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de +conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus +à payer leur nourriture. + +Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les +maîtres seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un +jeune vacher nommé Marius. + +Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit dans le bail +des Couillard et des Martin une clause spéciale contraignant les +deux fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à +la date fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés +des redevances de volailles. + +Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et +les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes +furent attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne +livrée du père Simon, amena devant le perron du château cet +équipage. + +Julien, nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son +élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait, malgré tout, un +aspect commun. + +Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les +jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui +de l'importance. + +La baronne, descendue de sa chambre au bras de son mari, monta +avec peine et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à +son tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le +blanc, disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle +aperçut Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont +son nez seul limitait la descente, et les mains disparues dans la +profondeur des manches, et les deux jambes enjuponnées dans les +basques de sa livrée, dont ses pieds, chaussés de souliers +énormes, sortaient étrangement par le bas; et quand elle le vit +renverser la tête en arrière pour regarder, lever le genou pour +faire un pas, comme s'il allait enjamber un fleuve, et s'agiter +comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu tout entier, disparu +dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie d'un rire +invincible, d'un rire sans fin. + +Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, +cédant aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne +pouvant plus parler. + +-- Re-regarde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu, est-il drôle. + +Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant +considéré, fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la +calèche dansait sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots. + +Mais Julien, la face pâle, demanda: + +-- Qu'est-ce que vous avez à rire comme ça? il faut que vous soyez +fous! + +Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur +une marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche, +des éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, +disaient que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de +Marius se mit à palpiter. Il avait compris sans doute, car il +riait lui-même de toute sa force au fond de sa coiffure. + +Alors Julien, exaspéré, s'élança. D'une gifle il sépara la tête du +gamin et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant +retourné vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de +colère: + +-- Il me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions +pas là si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre +avoir. À qui la faute si vous êtes ruiné? + +Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot. +Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa +mère. Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes; +et Julien s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui +l'enfant larmoyant et dont la joue enflait. + +La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se +taisait. Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point +s'avouer ce qui préoccupait leurs coeurs. Ils sentaient bien +qu'ils n'auraient pu parler d'autre chose, tant cette pensée +douloureuse les obsédait, et ils aimaient mieux se taire +tristement que de toucher à ce sujet pénible. + +Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des +fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui +plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois +suivie d'un chien-loup hurlant qui regagnait ensuite sa maison, le +poil hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. +Un gars en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui +allait, les mains au fond des poches, la blouse bleue gonflée par +le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l'équipage et +retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats +collés au crâne. + +Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres +fermes, au loin, de place en place. + +Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à +la route. Les ornières, boueuses et profondes, faisaient se +pencher la calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de +l'avenue, une barrière blanche était fermée; Marius courut +l'ouvrir et on contourna un immense gazon pour arriver, par un +chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste bâtiment dont les +volets étaient clos. + +La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique +paralysé, vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en +partie son tablier de service, descendit à petits pas obliques les +marches du perron. Il prit le nom des visiteurs et les introduisit +dans un spacieux salon dont il ouvrit péniblement les persiennes +toujours fermées. Les meubles étaient voilés de housses, la +pendule et les candélabres enveloppés de linge blanc; et un air +moisi, un air d'autrefois, glacé, humide, semblait imprégner les +poumons, le coeur et la peau de tristesse. + +Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans +le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les +châtelains, surpris, s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une +sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un +escalier, puis remontèrent. + +La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur +coup. Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait +assise auprès de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la +cheminée, demeurait le front bas. + +Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la +vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, +maigrelets, sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et +embarrassés. La femme en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit +bonnet douairière à rubans, parlait vite de sa voix aigrelette. + +Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un +ploiement des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, +ses cheveux qu'on aurait dits enduits de cire et son beau vêtement +d'apparat luisaient comme luisent les choses dont on prend grand +soin. + +Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de +voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se +félicita de part et d'autre sans raison. On continuerait, +espérait-on des deux côtés, ces excellentes relations. C'était une +ressource de se voir quand on habitait toute l'année la campagne. + +Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les +gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir cessé tout à +fait d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les +Briseville insistèrent. + +-- Comment? si vite? Restez donc encore un peu. + +Mais Jeanne s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait +trop courte la visite. + +On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La +sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis +vint annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie. + +Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On +parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons +d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux +seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la +question, car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à +leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs +journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis- +à-vis de l'autre comme en face des étrangers, et causant +majestueusement des affaires les plus insignifiantes. + +Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout +empaqueté en des linges, l'homme et la femme si petits, si +propres, si corrects, semblaient à Jeanne des conserves de +noblesse. + +Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets +inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au +soir, il était sans doute parti faire un tour dans la campagne. + +Julien, furieux, pria qu'on le renvoyât à pied; et, après beaucoup +de saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples. + +Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, +malgré l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de +Julien, se remirent à rire en contrefaisant les gestes et les +intonations des Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne +faisait la femme, mais la baronne, un peu froissée dans ses +respects, leur dit: + +-- Vous avez tort de vous moquer ainsi, ce sont des gens très +comme il faut, appartenant à d'excellentes familles. + +On se tut pour ne point contrarier petite mère, mais de temps en +temps, malgré tout, père et Jeanne recommençaient en se regardant. +Il saluait avec cérémonie et, d'un ton solennel: + +-- Votre château des Peuples doit être bien froid, madame, avec ce +grand vent de mer qui le visite tout le jour? + +Elle prenait un air pincé et, minaudant avec un petit frétillement +de la tête pareil à celui d'un canard qui se baigne: + +-- Oh! ici, monsieur, j'ai de quoi m'occuper toute l'année. Puis +nous possédons tant de parents à qui écrire. Et M. de Briseville +se décharge de tout sur moi. Il s'occupe de recherches savantes +avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire religieuse de la +Normandie. + +La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et +répétait: + +-- Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre classe. + +Mais soudain la voiture s'arrêta, et Julien criait appelant +quelqu'un par-derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés +aux portières, aperçurent un être singulier qui semblait rouler +vers eux. Les jambes embarrassées dans la jupe flottante de sa +livrée, aveuglé par sa coiffure qui chavirait sans cesse, agitant +ses manches comme des ailes de moulin, pataugeant dans les larges +flaques d'eau qu'il traversait éperdument, trébuchant contre +toutes les pierres de la route, se trémoussant, bondissant et +couvert de boue, Marius suivait la calèche de toute la vitesse de +ses pieds. + +Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le +collet, l'amena près de lui et, lâchant les rênes, se mit à +cribler de coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux +épaules du gamin en sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là- +dedans, essayait de fuir, de sauter du siège, tandis que son +maître, le maintenant d'une main, frappait toujours avec l'autre. + +Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne, +soulevée d'indignation, serrait le bras de son mari. + +-- Mais empêchez-le donc, Jacques. + +Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant et, +attrapant la manche de son gendre, lui jeta d'une voix +frémissante: + +-- Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant? + +Julien, stupéfait, se retourna: + +-- Vous ne voyez donc pas dans quel état le bougre a mis sa +livrée? + +Mais le baron, la tête sortie entre les deux: + +-- Eh, que m'importe! on n'est pas brutal à ce point. + +Julien se fâchait de nouveau: «Laissez-moi tranquille, s'il vous +plaît, cela ne vous regarde pas!» et il levait encore la main; +mais son beau-père la saisit brusquement et l'abaissa avec tant de +force qu'il la heurta contre le bois du siège, et il cria si +violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai bien +vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant +les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au +grand trot. + +Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait +distinctement les coups pesants du coeur de la baronne. + +Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne +s'était passé. Jeanne, son père et Mme Adélaïde, qui oubliaient +vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable, +se laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des +convalescents; et, comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari +lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite: + +-- C'est égal, ils ont grand air. + +On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la +question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux +voisins des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour +aller les voir, les premiers jours tièdes du printemps prochain. + +La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On les +invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules +distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours. + +Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier; +Jeanne les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et +le baron, devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir +de Rouen une chaise de poste. + +La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il +faisait une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à +descendre jusqu'à Yport où ils n'avaient point été depuis le +retour de Corse. + +Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son +mariage, toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la +compagne, le bois où elle avait reçu sa première caresse, +tressailli du premier frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle +ne devait connaître enfin que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès +de la source où ils avaient bu, mêlant leurs baisers à l'eau. + +Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des +branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis +dépouillés. + +Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses, +gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes +filets tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes ou +bien étendus sur le galet. La mer, grise et froide, avec son +éternelle et grondante écume, commençait à descendre, découvrant +vers Fécamp les rochers verdâtres au pied des falaises. Et, le +long de la plage, les grosses barques échouées sur le flanc +semblaient de vastes poissons morts. Le soir tombait et les +pêcheurs s'en venaient par groupes au Perret, marchant lourdement, +avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine, un +litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de l'autre. +Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées; ils +mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs +bouées, un gros pain, un pot de beurre, un verre et la bouteille +de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée +qui dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait +sur la vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes +brunes et disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du +mât. + +Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses +saillaient sous les robes minces, restées jusqu'au départ du +dernier pêcheur, rentraient dans le village assoupi, troublant de +leurs voix criardes le lourd sommeil des rues noires. + +Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans +l'ombre de ces hommes qui s'en allaient ainsi, chaque nuit, +risquer la mort pour ne point crever de faim, et si misérables +cependant qu'ils ne mangeaient jamais de viande. + +Le baron, s'exaltant devant l'océan, murmura: + +-- C'est terrible et beau. Comme cette mer sur qui tombent les +ténèbres, sur qui tant d'existences sont en péril, c'est superbe! +n'est-ce pas, Jeannette? + +Elle répondit avec un sourire gelé: + +-- Ça ne vaut point la Méditerranée. + +Mais son père, s'indignant: + +-- La Méditerranée! de l'huile, de l'eau sucrée, l'eau bleue d'un +baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme elle est effrayante +avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces hommes, partis là- +dessus, et qu'on ne voit déjà plus. + +Jeanne, avec un soupir, consentit: + +-- Oui, si tu veux. + +Mais ce mot qui lui était venu aux lèvres, «la Méditerranée», +l'avait de nouveau pincée au coeur, rejetant toute sa pensée vers +ces contrées lointaines où gisaient ses rêves. + +Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, +gagnèrent la route et montèrent la côte à pas ralentis. Ils ne +parlaient guère, tristes de la séparation prochaine. + +Parfois, en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes +pilées, cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette +saison sur toute la campagne normande, les frappait au visage, ou +bien un gras parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui +s'exhale du fumier de vaches. Une petite fenêtre éclairée +indiquait, au fond de la cour, la maison d'habitation. + +Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des +choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs +lui donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les +êtres que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de +ce qu'ils aimeraient. + +Alors, d'une voix résignée, elle dit: + +-- Ça n'est pas toujours gai, la vie. + +Le baron soupira: + +-- Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien. + +Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et +Julien restèrent seuls. + + + + +-- VII -- + + +Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque +jour, après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se +gargarisant avec du cognac dont il buvait peu à peu six à huit +verres, faisait plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle +montait ensuite en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre et, +pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les +secouait, elle brodait obstinément une garniture de jupon. +Parfois, fatiguée, elle levait les yeux et contemplait au loin la +mer sombre qui moutonnait. Puis, après quelques minutes de ce +regard vague, elle reprenait son ouvrage. + +Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant +repris toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement +ses besoins d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se +montrait d'une parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires, +réduisait la nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, +depuis qu'elle était venue aux Peuples, se faisait faire chaque +matin par le boulanger une petite galette normande, il supprima +cette dépense et la condamna au pain grillé. + +Elle ne disait rien, afin d'éviter les explications, les +discussions et les querelles, mais elle souffrait comme de coups +d'aiguille à chaque nouvelle manifestation d'avarice de son mari. +Cela lui semblait bas et odieux à elle, élevée dans une famille où +l'argent comptait pour rien. Combien souvent elle avait entendu +dire à petite mère: + +-- Mais c'est fait pour être dépensé, l'argent. + +Julien, maintenant, répétait: + +-- Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent +par les fenêtres? + +Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un salaire ou +sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la +monnaie dans sa poche: + +-- Les petits ruisseaux font les grandes rivières. + +En certains jours cependant, Jeanne se reprenait à rêver. Elle +s'arrêtait doucement de travailler et, les mains molles, le regard +éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en +des aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui +donnait un ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de +songerie; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant: +«C'est fini, tout ça»; et une larme tombait sur ses doigts qui +poussaient l'aiguille. + +Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était +changée. Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge et, +presque creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre. + +Souvent Jeanne lui demandait: + +-- Es-tu malade, ma fille? + +La petite bonne répondait toujours: + +-- Non, madame. + +Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bien +vite. + +Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec +peine et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien +aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de +soie et leurs corsets et leurs parfumeries variées. + +Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, +avec sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises. + +À la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les +gros nuages du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche +descente des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut +ensevelie, et les arbres apparurent au matin drapés dans cette +écume de glace. + +Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps +au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la +lande, à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup +de fusil crevait le silence gelé des champs; et des bandes de +corbeaux noirs effrayés s'envolaient des grands arbres en +tournoyant. + +Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. +Des bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la +tranquillité dormante de cette nappe livide et morne. + +Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des +flots éloignés et le glissement vague et continu de cette +poussière d'eau gelée tombant toujours. + +Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie +de cette mousse épaisse et légère. + +Par une de ces pâles matinées, Jeanne, immobile, chauffait ses +pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de +jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit +derrière elle un douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle +demanda: + +-- Qu'est-ce que tu as donc? + +La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, madame», mais sa voix +semblait brisée, expirante. + +Jeanne, déjà, songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle +n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: + +-- Rosalie! + +Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria +plus fort: «Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner +quand un profond gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se +dresser avec un frisson d'angoisse. + +La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par +terre, les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit. + +Jeanne s'élança: + +-- Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as? + +L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa +maîtresse un regard fou et haletait, comme déchirée par une +effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle +glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de +détresse. + +Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose +remua. Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un +clapotement, un souffle de gorge étranglée qui suffoque; puis +soudain ce fut un long miaulement de chat, une plainte frêle et +déjà douloureuse, le premier appel de souffrance de l'enfant +entrant dans la vie. + +Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à +l'escalier criant: + +-- Julien, Julien! + +Il répondit d'en bas: + +-- Qu'est-ce que tu veux? + +Elle eut grand-peine à prononcer: + +-- C'est... c'est Rosalie qui... + +Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant +brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les +vêtements de la fillette et découvrit un affreux petit morceau de +chair, plissé, geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait +entre deux jambes nues. + +Il se redressa, la face méchante, et poussant dehors sa femme +éperdue: + +-- Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père +Simon. + +Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant +plus remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu +depuis le départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des +nouvelles. + +Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq +minutes après il rentrait avec la veuve Dentu, la sage-femme du +pays. + +Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on +portait un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait +remonter chez elle. + +Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre +accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda: + +-- Comment va-t-elle? + +Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et +une colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; +puis, au bout de quelques secondes, s'arrêtant: + +-- Qu'est-ce que tu comptes faire de cette fille? + +Elle ne comprenait pas et regardait son mari: + +-- Comment? Que veux-tu dire? Je ne sais pas, moi. + +Et soudain il cria comme s'il s'emportait: + +-- Nous ne pouvons pourtant pas garder un bâtard dans la maison! + +Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long +silence: + +-- Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice? + +Il ne la laissa pas achever: + +-- Et qui est-ce qui paiera? Toi sans doute? + +Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin +elle dit: + +-- Mais le père s'en chargera de cet enfant; et, s'il épouse +Rosalie, il n'y a plus de difficultés. + +Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: + +-- Le père!... le père!... le connais-tu... le père?... Non, +n'est-ce pas? Eh bien, alors?... + +Jeanne, émue, s'animait: + +-- Mais il ne laissera pas certainement cette fille ainsi. Ce +serait un lâche! nous demanderons son nom et nous irons le +trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique. + +Julien s'était calmé et remis à marcher: + +-- Ma chère, elle ne veut pas le dire, le nom de l'homme; elle ne +te l'avouera pas plus qu'à moi... et s'il ne veut pas d'elle, +lui?... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit une +fille mère avec son bâtard, comprends-tu? + +Jeanne, obstinée, répétait: + +-- Alors c'est un misérable, cet homme; mais il faudra bien que +nous le connaissions: et alors, il aura affaire à nous. + +Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: + +-- Mais... en attendant? + +Elle ne savait que décider et lui demanda: + +-- Qu'est-ce que tu proposes, toi? + +Aussitôt, il dit son avis: + +-- Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais quelque argent et +je l'enverrais au diable avec son mioche. + +Mais la jeune femme, indignée, se révolta. + +-- Quant à cela, jamais. C'est ma soeur de lait, cette fille; nous +avons grandi ensemble. Elle a fait une faute, tant pis; mais je ne +la jetterai pas dehors pour cela; et, s'il le faut, je l'élèverai, +cet enfant. + +Alors Julien éclata: + +-- Et nous aurons une propre réputation, nous autres, avec notre +nom et nos relations! Et on dira partout que nous protégeons le +vice, que nous abritons des gueuses; et les gens honorables ne +voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi penses-tu, +vraiment? Tu es folle! + +Elle était demeurée calme. + +-- Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie; et si tu ne veux +pas la garder, ma mère la reprendra et il faudra bien que nous +finissions par connaître le nom du père de son enfant. + +Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: + +-- Les femmes sont stupides avec leurs idées! + +Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite +bonne, veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, +les yeux ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant +nouveau-né. + +Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, +cachant sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. +Jeanne la voulut embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors +la garde intervint, lui découvrit le visage; et elle se laissa +faire, pleurant encore, mais doucement. + +Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant +pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener +une autre crise; et avait pris la main de sa bonne, en répétant +d'un ton machinal: + +-- Ça ne sera rien, ça ne sera rien. + +La pauvre fille regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait +aux cris du marmot; et un reste de chagrin l'étranglant +jaillissait encore par moments en un sanglot convulsif, tandis que +des larmes rentrées faisaient un bruit d'eau dans sa gorge. + +Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura +dans l'oreille: + +-- Nous en aurons bien soin, va, ma fille. + +Puis, comme un nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva +bien vite. + +Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait +en sanglots en apercevant sa maîtresse. + +L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine. + +Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé +contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de +renvoyer la bonne. Un jour, il revint sur ce sujet, mais Jeanne +tira de sa poche une lettre de la baronne demandant qu'on lui +envoyât immédiatement cette fille si on ne la gardait pas aux +Peuples. Julien, furieux, cria: + +-- Ta mère est aussi folle que toi. + +Mais il n'insista plus. + +Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever et reprendre +son service. + +Alors, Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la +traversant de son regard: + +-- Voyons, ma fille, dis-moi tout. + +Rosalie se mit à trembler, et balbutia: + +-- Quoi, madame? + +-- À qui est-il, cet enfant? + +Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et +elle cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la +figure. + +Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: + +-- C'est un malheur, que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais +ça arrive à bien d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera +plus; et nous pourrons le prendre à notre service avec toi. + +Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en +temps donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir. Jeanne +reprit: + +-- Je comprends bien que tu aies honte, mais tu vois que je ne me +fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de +l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin +qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le +trouver, vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous +vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te +rendre heureuse. + +Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses +mains de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle. + +Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: + +-- J'ai voulu décider Rosalie à me révéler le nom de son +séducteur. Je n'ai pu y réussir. Essaie donc de ton côté pour que +nous contraignions ce misérable à l'épouser. + +Mais Julien tout de suite se fâcha: + +-- Ah! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire- +là, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne +m'embête plus à son sujet. + +Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable +encore; et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa +femme sans crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au +contraire elle baissait la voix, se faisait douce, conciliante, +pour éviter toute discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, +dans son lit. + +Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des +habitudes d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare +qu'il passât trois soirs de suite sans franchir la porte +conjugale. + +Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste, +quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte +inconnue. + +Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de +l'interroger de nouveau. + +Julien, tout à coup, parut aussi plus aimable; et la jeune femme +se rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien +qu'elle se sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont +elle ne parlait point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt +cinq semaines un ciel clair comme un cristal bleu le jour, et, la +nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait crues de givre, tant le +vaste espace était rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure +et luisante des neiges. + +Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs +rideaux de grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies +en leur chemise blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; +seules les cheminées des chaumières révélaient la vie cachée, par +les minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial. + +La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, +tué par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les +arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous leur +écorce; et parfois une grosse branche se détachait et tombait, +l'invincible gelée pétrifiant la sève et rompant les fibres. + +Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes, +attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances +vagues qui la traversaient. + +Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant +toute nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses +faibles repas lui donnaient des écoeurements d'indigestion; et ses +nerfs tendus, vibrant sans cesse, la faisaient vivre en une +agitation constante et intolérable. + +Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout +frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n'était +chauffée à point, tant il économisait sur le bois), se frotta les +mains en murmurant: + +-- Il fera bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte? + +Il riait de son rire bon enfant d'autrefois, et Jeanne lui sauta +au cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir- +là, si endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout +bas, en lui baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle +lui dit, en quelques mots, son mal: + +-- Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne suis pas bien. +Ça ira mieux demain, sans doute. + +Il n'insista pas: + +-- Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il faut te +soigner. + +Et on parla d'autre chose. + +Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit +allumer du feu dans sa chambre particulière. + +Quand on lui annonça que «ça flambait bien», il baisa sa femme au +front et s'en alla. + +La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs +pénétrés avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne +en son lit grelottait. + +Deux fois elle se releva pour mettre des bûches au foyer, et +chercher des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle +amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait réchauffer, ses pieds +s'engourdissaient, tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses +cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner +sans cesse, s'agiter, s'énerver à l'excès. + +Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine +se serrait; son coeur lent battait de grands coups sourds et +semblait parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air +n'y pouvait plus entrer. + +Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que +l'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle +n'avait éprouvé cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par +la vie, prête à exhaler son dernier souffle. + +Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs...» + +Et, frappée d'épouvante, elle sauta hors du lit, sonna Rosalie, +attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et +glacée. + +La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur +premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit, +s'élança pieds nus dans l'escalier. + +Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela +«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains +dessus et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid +comme si personne n'y eût couché. + +Surprise, elle se dit: + +-- Comment! elle est encore partie courir par un pareil temps! + +Mais comme son coeur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait, +l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de +réveiller Julien. + +Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction +qu'elle allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre +connaissance. + +À la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de +son mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller. + +Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle +demeura une seconde immobile dans l'effarement de cette +découverte. Puis elle s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme +Julien, éperdu, avait appelé «Jeanne!», une peur atroce la saisit +de le voir, d'entendre sa voix, de l'écouter s'expliquer, mentir, +de rencontrer son regard face à face; et elle se précipita de +nouveau dans l'escalier qu'elle descendit. + +Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le +long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle +allait devant elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne +plus apprendre rien, de ne plus voir personne. + +Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en +chemise et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu. + +Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle se redressa +pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi l'escalier, et il +criait: + +-- Écoute, Jeanne! + +Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des +doigts; et elle se jeta dans la salle à manger courant comme +devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un +coin noir, un moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. +Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main, répétant +toujours: «Jeanne!» et elle repartit comme un lièvre, s'élança +dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d'une bête +acculée; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit +brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne. + +Le contact glacé de la neige, où ses jambes nues entraient parfois +jusqu'aux genoux, lui donna soudain une énergie désespérée. Elle +n'avait pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus +rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et +elle courait, blanche comme la terre. + +Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le +fossé et partit à travers la lande. + +Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans +le noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une +blancheur terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini. + +Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à +rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle +s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée +et de toute volonté. + +Dans le trou sombre devant elle la mer, invisible et muette, +exhalait l'odeur salée de ses varechs à marée basse. + +Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, +tout à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement +comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds +secoués par une force invincible palpitaient, vibraient de +sursauts précipités; et la connaissance lui revint brusquement, +claire et poignante. + +Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette +promenade avec lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, +son amour naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta +plus loin jusqu'à cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux +Peuples. Et maintenant! maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute +joie finie, toute attente impossible; et l'épouvantable avenir +plein de tortures, de trahisons et de désespoirs lui apparut. +Autant mourir, ce serait fini tout de suite. + +Mais une voix criait au loin: + +-- C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, par ici! + +C'était Julien qui la cherchait. + +Oh! elle ne voulait pas le revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, +elle entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de +la mer sur les roches. + +Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer et, jetant à la +vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des +mourants, le dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les +batailles: + +-- Maman! + +Soudain, la pensée de petite mère la traversa; elle la vit +sanglotant; elle vit son père à genoux devant son cadavre noyé, +elle eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir. + +Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva +plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait +une lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en +arrière, tant elle était près du bord. + +Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus +remuer. Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans +un lit, puis qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis +tout s'effaça, toute connaissance disparut. + +Puis un cauchemar -- était-ce un cauchemar? -- l'obséda. Elle +était couchée dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne +pouvait pas se lever. Pourquoi? Elle n'en savait rien. Alors elle +entendit un petit bruit sur le plancher, une sorte de grattement, +de frôlement, et soudain une souris, une petite souris grise +passait vivement sur son drap. Une autre aussitôt la suivait, puis +une troisième qui s'avançait vers la poitrine, de son trot vif et +menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle voulut prendre la bête et +lança sa main, sans y parvenir. + +Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers +surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, +filaient sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. +Et bientôt elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les +sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et +monter le long de son corps. Elle les voyait venir du pied du lit +pour pénétrer dedans contre sa gorge; et elle se débattait, jetait +ses mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours +vides. + +Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on +la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la +paralysaient; mais elle ne voyait personne. + +Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très +long. + +Puis elle eut un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle se +sentait faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de voir +petite mère assise dans sa chambre avec un gros homme qu'elle ne +connaissait point. + +Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute +petite fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir. + +Le gros homme dit: + +-- Tenez, la connaissance revient. + +Et petite mère se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: + +-- Voyons, soyez calme, madame la baronne, je vous dis que j'en +réponds maintenant. Mais ne lui parlez de rien, de rien. Qu'elle +dorme. + +Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps +assoupie, reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de +penser; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce +soit, comme si, vaguement, elle avait eu peur de la réalité +reparue en sa tête. + +Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul +près d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau +se fût levé qui cachait sa vie passée. + +Elle eut au coeur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle +rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la +pouvant plus porter. + +Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne +la touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. +Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis +enfin petite mère arriva soufflant, éperdue. + +On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour +ne point parler et pour réfléchir à son aise. + +Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, +l'interrogeaient: + +-- Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne? + +Elle faisait la sourde, ne répondait pas; et elle s'aperçut très +bien de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près +d'elle, et la faisait boire de temps en temps. + +Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle +raisonnait péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, +comme si elle avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes +places blanches et vides où les événements ne s'étaient point +marqués. + +Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits. + +Et elle y réfléchit avec une obstination fixe. + +Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle +avait été très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents +savaient-ils? Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? Une +idée l'illumina -- retourner avec père et petite mère, à Rouen, +comme autrefois. Elle serait veuve; voilà tout. + +Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, +comprenant fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour +de raison, patiente et rusée. + +Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle +appela, tout bas: + +-- Petite mère! + +Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La baronne lui saisit +les mains: + +-- Ma fille, ma Jeanne chérie! ma fille, tu me reconnais? + +-- Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à +causer longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée +dans la neige? + +-- Oui, ma mignonne, tu as eu une fièvre très dangereuse. + +-- Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il +dit qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis +sauvée? + +-- Non, ma chérie. + +-- C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit. + +La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. + +-- Dors, ma mignonne, calme-toi, essaie de dormir. + +Mais Jeanne, obstinée, reprit: + +-- J'ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de +folies comme j'ai dû en dire les jours derniers. Je me sentais +malade une nuit, alors j'ai été chercher Julien. Rosalie était +couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin et je me suis +sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise. + +Mais la baronne répétait: + +-- Oui, ma mignonne, tu as été bien malade. + +-- Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de +Julien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à +Rouen, comme autrefois. + +La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier +Jeanne en rien, répondit: + +-- Oui, ma mignonne. + +Mais la malade s'impatienta: + +-- Je vois bien que tu ne me crois pas. Va chercher petit père, +lui, il finira bien par me comprendre. + +Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit +en traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le +baron qui la soutenait. + +Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit +tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère +bizarre de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son +infidélité. + +Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, +mais il ne savait que penser, que résoudre et que répondre. + +Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il +l'endormait avec des histoires. + +-- Écoute, ma chérie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons +rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au moment où nous aurons +pris une résolution... Tu me le promets? + +Elle murmura: + +-- Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai +guérie. + +Puis, tout bas, elle ajouta: + +-- Où est Rosalie maintenant? + +Le baron reprit: + +-- Tu ne la verras plus. + +Mais elle s'obstinait. + +-- Où est-elle? je veux savoir. + +Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté la maison; mais il +affirma qu'elle allait partir. + +En sortant de chez la malade, le baron tout chauffé par la colère, +blessé dans son coeur de père, alla trouver Julien, et, +brusquement: + +-- Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis- +à-vis de ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela +est doublement indigne. + +Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à +témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne +n'était pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre +cérébrale? ne s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans +un accès de délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au +milieu de cet accès, alors qu'elle courait presque nue par la +maison, qu'elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son +mari. + +Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec +véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, +et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre. + +Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point +et répondit: + +-- Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre. + +Et pendant deux jours elle fut taciturne, recueillie, méditant. + +Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron +refusa de faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. +Jeanne ne céda point, répétant: + +-- Alors qu'on aille la chercher chez elle. + +Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout +pour qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée +outre mesure, criant presque: + +-- Je veux voir Rosalie: je veux la voir! + +Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: + +-- Calmez-vous, madame; toute émotion pourrait devenir grave; car +vous êtes enceinte. + +Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup, et il lui sembla +tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta +silencieuse, n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en +sa pensée. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette +idée nouvelle et singulière qu'un enfant vivait là, dans son +ventre; et triste, peinée qu'il fût le fils de Julien; inquiète, +craignant qu'il ne ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit +appeler le baron. + +-- Petit père, ma résolution est bien prise; je veux tout savoir, +surtout maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut +pas me contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu +vas aller chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pour empêcher +Rosalie de mentir; puis, dès qu'il sera venu, tu la feras monter +et tu resteras là avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien +n'ait pas de soupçons. + +Une heure plus tard, le prêtre entrait, engraissé encore, +soufflant autant que petite mère. Il s'assit près d'elle dans un +fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il +commença par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à +carreaux sur son front: + +-- Eh bien, madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons +pas; m'est avis que nous faisons la paire. + +Puis, se tournant vers le lit de la malade: + +-- Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que nous +aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque +cette fois. + +Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la +patrie», puis, après une courte réflexion: «À moins que ce ne soit +une bonne mère de famille»; et, saluant la baronne, «comme vous, +madame». + +Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, +refusait d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le +baron. Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. +Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta debout, +sanglotant. + +Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, +plus pâle que ses draps; et son coeur affolé soulevait de ses +battements la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait +parler, respirant à peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une +voix coupée par l'émotion: + +-- Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. +Il... il me suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta +honte devant moi. + +Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: + +-- Mais je veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le +curé pour que ce soit comme une confession, tu entends. + +Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains +crispées. + +Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta +violemment, et, la jetant à genoux près du lit: + +-- Parle donc... Réponds. + +Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines, +le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé +de nouveau de ses mains redevenues libres. + +Alors le curé lui parla: + +-- Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et réponds. Nous ne +voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce qui s'est +passé. + +Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: + +-- C'est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je +vous ai surpris. + +Rosalie, à travers ses mains, gémit: + +-- Oui, madame. + +Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros +bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient +ceux de Rosalie. + +Jeanne, les yeux droit sur la bonne, demanda: + +-- Depuis quand cela durait-il? + +Rosalie balbutia: + +-- Depuis qu'il est v'nu. + +Jeanne ne comprenait pas. + +-- Depuis qu'il est venu... Alors... depuis... depuis le +printemps? + +-- Oui, madame. + +-- Depuis qu'il est entré dans cette maison? + +-- Oui, madame. + +Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix +précipitée: + +-- Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? +Comment t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? À quel moment, +comment as-tu cédé? comment as-tu pu te donner à lui? + +Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une +fièvre de parler, d'un besoin de répondre: + +-- J'sais ti mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, +qu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans +l'grenier. J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est +couché avec mé; j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a +fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais +gentil!... + +Alors Jeanne, poussant un cri: + +-- Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?... + +Rosalie sanglota. + +-- Oui, madame. + +Puis toutes deux se turent. + +On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la +baronne. + +Jeanne, accablée, sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les +gouttes sans bruit coulèrent sur ses joues. + +L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère +était tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un +désespoir morne, lent, profond, infini. + +Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de +femme qui pleure: + +-- Quand nous sommes revenus de... là-bas... du voyage... quand +est-ce qu'il a recommencé? + +La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia; + +-- Le... le premier soir, il est v'nu. + +Chaque parole tordait le coeur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, +le soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette +fille. Voilà pourquoi il la laissait dormir seule! + +Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien +apprendre; elle cria: + +-- Va-t'en, va-t'en! + +Et comme Rosalie ne bougeait point, anéantie, Jeanne appela son +père: + +-- Emmène-la, emporte-la. + +Mais le curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de +placer un petit sermon. + +-- C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le +bon Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui +t'attend si tu ne gardes pas désormais une bonne conduite. +Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Mme la +baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te +trouverons un mari... + +Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi +Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, +et la jeta, comme un paquet, dans le couloir. + +Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la +parole: + +-- Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est +une désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu +d'indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient +jamais sans être enceintes, jamais, madame. + +Et il ajouta souriant: + +-- On dirait une coutume locale. + +Puis, d'un ton indigné: + +Jusqu'aux enfants qui s'en mêlent! N'ai-je pas trouvé l'an +dernier, dans le cimetière, deux petits du catéchisme, le garçon +et la fille! J'ai prévenu les parents! Savez-vous ce qu'ils m'ont +répondu? «Qu'voulez-vous, monsieur l'curé, c'est pas nous qui leur +avons appris ces saletés-là, j'y pouvons rien.» Voilà, monsieur, +votre bonne a fait comme les autres. + +Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: + +-- Elle? que m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est +infâme ce qu'il a fait là, et je vais emmener ma fille. + +Et il marchait, s'animant toujours, exaspéré: + +-- C'est infâme d'avoir ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un +gueux, cet homme, une canaille, un misérable; et je le lui dirai, +je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne! + +Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté +de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son +ministère d'apaisement, reprit: + +-- Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tout le +monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidèles? + +Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse: + +-- Tenez, je parie que vous-même, vous avez fait vos farces. +Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai? + +Le baron s'était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua: + +-- Eh! oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait même si vous +n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je vous +dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été +moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas? + +Le baron ne remuait plus, bouleversé. + +C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent +encore, toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté +non plus le toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il +n'avait jamais hésité devant les servantes de sa femme! Était-il +pour cela un misérable? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la +conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais même songé que la +sienne pût être coupable? + +Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les +lèvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, +car elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et +bienveillante, pour qui les aventures d'amour font partie de +l'existence. + +Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le +dos et les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de +Rosalie lui était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait +comme une vrille en son coeur: «Moi, j'ai rien dit parce que je le +trouvais gentil.» + +Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela +qu'elle s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à +toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout +l'inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce +trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette +tristesse, dans ce désespoir, parce que, comme Rosalie, elle +l'avait trouvé gentil! + +La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air +féroce. Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il +venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la +bonne avait parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place. + +Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: + +-- Quoi? qu'y a-t-il? + +Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant +l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. +Petite mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur +ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si +cruellement souffrir. Elle balbutia: + +-- Il y a que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes +vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes entré dans +cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est à vous +comme... comme... le mien... ils seront frères... + +Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, +elle s'affaissa dans ses draps et pleura frénétiquement. + +Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé +intervint encore. + +-- Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune +dame, soyez raisonnable. + +Il se leva, s'approcha du lit et posa sa main tiède sur le front +de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit étrangement; elle +se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre, +habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes, +lui eût apporté dans son toucher un apaisement mystérieux. + +Le bonhomme, demeuré debout, reprit: + +-- Madame, il faut toujours pardonner. Voilà un grand malheur qui +vous arrive; mais Dieu, dans sa miséricorde, l'a compensé par un +grand bonheur, puisque vous allez être mère. Cet enfant sera votre +consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous +adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau +entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous rester +séparée de coeur de celui dont vous portez l'oeuvre dans votre +flanc? + +Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, +sans force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui +semblaient lâchés, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à +peine. + +La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et +dont l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: + +-- Voyons, Jeanne. + +Alors le prêtre prit la main du jeune homme et, l'attirant près du +lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une +petite tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, +quittant son ton prêcheur et professionnel, il dit, d'un air +content: + +-- Allons, c'est fait: croyez-moi, ça vaut mieux. + +Puis, les deux mains rapprochées un moment se séparèrent aussitôt. +Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, +pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, +heureux au fond que la chose se fût arrangée ainsi; et ils +sortirent ensemble pour fumer un cigare. + +Alors la malade, anéantie, s'assoupit pendant que le prêtre et +petite mère causaient doucement à voix basse. + +L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne +consentait toujours d'un signe de tête. Il dit enfin, pour +conclure: + +-- Donc, c'est entendu, vous donnez à cette fille la ferme de +Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon +rangé. Oh! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons +pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix. + +Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes +restées en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était +déjà séchée. + +Elle insistait: + +-- C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs; +mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en +auront la jouissance pendant leur vie. + +Et le curé se leva, serra la main de petite mère: + +-- Ne vous dérangez point, madame la baronne, ne vous dérangez +point; je sais ce que vaut un pas. + +Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa +malade. Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien et elle ne +sut rien, comme toujours. + + + + +-- VIII -- + + +Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période +de sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au coeur aucun +plaisir à se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. +Elle attendait son enfant sans curiosité, courbée encore sous des +appréhensions de malheurs indéfinis. + +Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus +frémissaient sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe +humide des fossés, où pourrissaient les feuilles de l'automne, les +primevères jaunes commençaient à se montrer. De toute la plaine, +des cours de ferme, des champs détrempés, s'élevait une senteur +d'humidité, comme un goût de fermentation. Et une foule de petites +pointes vertes sortaient de la terre brune et luisaient aux rayons +du soleil. + +Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et +soutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long de +son allée, où la trace de son pied plus lourd restait sans cesse +humide et boueuse. + +Petit père donnait le bras à Jeanne, alourdie maintenant et +toujours souffrante; et tante Lison, inquiète, affairée de +l'événement prochain, lui tenait la main de l'autre côté, toute +troublée de ce mystère qu'elle ne devait jamais connaître. + +Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, +tandis que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau +l'ayant envahi subitement. + +Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et +le vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait +déjà connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. +Une autre visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, +toujours cachés en leur manoir dormant. + +Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme +et la femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, +Julien, très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. + +-- Vite, vite, descends. Voici les Fourville. Ils viennent en +voisins, tout simplement, sachant ton état. Dis que je suis sorti, +mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette. + +Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une +figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond +mat comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de +soleil, présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de +croque-mitaine à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta: + +-- Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer +M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous êtes souffrante; et +nous n'avons pas voulu tarder davantage à venir vous voir en +voisins, sans cérémonie du tout. Vous le voyez, d'ailleurs, nous +sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre jour, le plaisir de +recevoir la visite de Mme votre mère et du baron. + +Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. +Jeanne fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», +pensa-t-elle. + +Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans +un salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise +voisine, hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, +les appuya sur ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis +enfin croisa les doigts comme pour une prière. + +Tout à coup, Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait +plus. Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme +aux jours de leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte +qui sembla réveillé par sa venue, et baisa la main de la comtesse +dont la joue d'ivoire rosit un peu, et dont les paupières eurent +un tressaillement. + +Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs +d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à +l'heure ternes et durs, avaient repris soudain, sous la brosse et +l'huile parfumée, leurs molles et luisantes ondulations. + +Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers +lui: + +-- Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à +cheval? + +Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement, +madame», elle prit la main de Jeanne et, d'une voix tendre et +pénétrante, avec un sourire affectueux: + +-- Oh! quand vous serez guérie, nous galoperons tous les trois par +le pays. Ce sera délicieux; voulez-vous? + +D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut +en selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après +avoir gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande, +d'aplomb là-dessus comme un centaure. + +Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui +semblait enchanté, s'écria: + +-- Quelles charmantes gens! Voilà une connaissance qui nous sera +utile. + +Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit: + +-- La petite comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; +mais le mari a l'air d'une brute. Où les as-tu donc connus? + +Il se frottait gaiement les mains: + +-- Je les ai rencontrés par hasard chez les Briseville. Le mari +semble un peu rude. C'est un chasseur enragé, mais un vrai noble, +celui-là. + +Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était +entré dans la maison. + +Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de +juillet. + +Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour +d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon +d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant +très pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, +aiguë, l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte +aussitôt. + +Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui +fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine à +rentrer, presque portée par son père et son mari. Le court trajet +du platane à sa chambre lui parut interminable; et elle geignait +involontairement, demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par +une sensation intolérable de pesanteur dans le ventre. + +Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour +septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut +attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le +médecin. + +Il arriva vers minuit et, du premier coup d'oeil, reconnut les +symptômes d'un accouchement prématuré. + +Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une +angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de +tout son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher +mystérieux de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure +de si près que son souffle nous glace le coeur. + +La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, +affaissée dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, +courait de tous côtés, apportait des objets, consultait le +médecin, perdait la tête. Julien marchait de long en large, la +mine affairée, mais l'esprit calme; et la veuve Dentu se tenait +debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage +de femme d'expérience que rien n'étonne. Garde-malade, sage-femme +et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant +leur premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle, +la roulant dans le premier linge, puis écoutant avec la même +quiétude la dernière parole, le dernier râle, le dernier frisson +de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière toilette, +épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du +dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à +tous les accidents de la naissance ou de la mort. + +La cuisinière, Ludivine, et tante Lison restaient discrètement +cachées contre la porte du vestibule. + +Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte. + +Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait +longtemps attendre; mais vers le point du jour, les douleurs +reprirent tout à coup, avec violence, et devinrent bientôt +épouvantables. + +Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses +dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point +souffert, qui n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant +bâtard, était sorti sans peine et sans tortures. + +Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une +comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru +juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du +destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la +droiture et le bien. + +Parfois, la crise devenait tellement violente que toute idée +s'éteignait en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de +connaissance que pour souffrir. + +Dans les minutes d'apaisement, elle ne pouvait détacher son oeil +de Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait +en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce +même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être +qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait +avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles +de son mari, devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait +en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses +mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence que +pour l'autre, le même insouci d'homme égoïste, que la paternité +irrite. + +Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel +qu'elle se dit: «Je vais mourir, je meurs!» Alors une révolte +furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine +exaspérée contre cet homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant +inconnu qui la tuait. + +Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce +fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait +brusquement; et sa souffrance s'apaisa. + +La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils +enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle +avait entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri +douloureux, ce miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans +l'âme, dans le coeur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle +voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras. + +Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur +nouveau, qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, +délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais +été. Son coeur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère! + +Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas +d'ongles, étant venu trop tôt, mais lorsqu'elle vit remuer cette +larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements, +qu'elle toucha cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut +inondée d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était +sauvée, garantie contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi +aimer à ne savoir plus faire autre chose. + +Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint +subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait +été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. +Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand +elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre +la fenêtre, auprès de la couche légère qu'elle balançait. + +Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé +tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et +prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et +plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme +paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, +de déchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement. + +Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes +fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume +de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait +plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un +lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, +n'écoutant rien de ce qui se disait autour d'elle, elle +s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournait longtemps et +retournait dans sa main levée pour mieux voir; puis soudain elle +demandait: + +-- Croyez-vous qu'il sera beau avec ça? + +Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, +mais Julien, troublé dans ses habitudes, diminué dans son +importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout- +puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui +volait sa place dans la maison, répétait sans cesse, impatient et +colère: + +-- Est-elle assommante avec son mioche! + +Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait +les nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. +Comme elle s'épuisait dans cette contemplation passionnée et +maladive, qu'elle ne prenait plus aucun repos, qu'elle +s'affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la +séparer de son fils. + +Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. +Il fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la +mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de +la serrure pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se +réveillait pas, s'il n'avait besoin de rien. + +Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant +dîné chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa +chambre pour la contraindre à se mettre au lit. + +Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et +tante Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon- +Paul; Paul pour les appellations courantes. + +Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans +bruit; et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence. + +Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, +comme s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de +propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder +quelques instants d'entretien particulier. + +Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la +grande allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul +avec Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret. + +Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils +disparurent ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus. + +Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. +Tout le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement, +rouge, avec un air indigné. + +De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses +beaux-parents: + +-- Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer vingt mille +francs à cette fille! + +Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, +beuglant de colère: + +-- On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas nous +laisser un sou! + +Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter: + +-- Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme. + +Mais il trépignait d'exaspération: + +-- Je m'en fiche un peu, par exemple; elle sait bien ce qu'il en +est d'ailleurs. C'est un vol à son préjudice. + +Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia: + +-- Qu'est-ce qu'il y a donc? + +Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une +associée frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta +brusquement le complot pour marier Rosalie, le don de la terre de +Barville qui valait au moins vingt mille francs. Il répétait: + +-- Mais tes parents sont fous, ma chère, fous à lier! vingt mille +francs! vingt mille francs! mais ils ont perdu ta tête! vingt +mille francs pour un bâtard! + +Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même +de son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas +son enfant. + +Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par +éclater, tapant du pied, criant: + +-- Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à la fin. À qui la +faute s'il a fallu doter cette fille mère? À qui cet enfant? vous +auriez voulu l'abandonner maintenant! + +Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. +Il reprit d'un ton plus posé: + +-- Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont toutes, +des enfants, avant de se marier. Que ce soit à l'un ou à l'autre, +ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos +fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre le préjudice que +vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui est arrivé; +vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre situation. + +Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de +la logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette +argumentation inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, +sentant son avantage, posa ses conclusions: + +-- Heureusement que rien n'est fait encore; je connais le garçon +qui la prend en mariage, c'est un brave homme, et avec lui tout +pourra s'arranger. Je m'en charge. + +Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la +discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un +acquiescement. + +Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et +frémissant: + +-- Oh! c'est trop fort, c'est trop fort! + +Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se +mit brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle +assistait à quelque drôlerie. + +Elle répétait: + +-- Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt mille +francs? + +Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les +larmes, au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses +exclamations indignées, et de son refus véhément de laisser donner +à la fille, séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, +heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son +rire poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le +baron partit à son tour, gagné par la contagion; et tous trois, +comme aux bons jours passés, s'amusaient à s'en rendre malades. + +Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna: + +-- C'est curieux, ça ne me fait plus rien. Je le regarde comme un +étranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme. +Vous voyez, je m'amuse de ses... de ses... de ses indélicatesses. + +Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore +souriants et attendris. + +Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien +partait à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, +vêtu d'une blouse bleue toute neuve, aux plis raides, aux manches +ballonnées, boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la +barrière, comme s'il eût été embusqué là depuis le matin, se +glissa le long du fossé des Couillard, contourna le château et +s'approcha, à pas suspects, du baron et des deux femmes, assis +toujours sous le platane. + +Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en +saluant, avec des mines embarrassées. + +Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla: + +-- Votre serviteur, monsieur le baron, madame et la compagnie. + +Puis, comme on ne lui parlait pas, il annonça: + +-- C'est moi que je suis Désiré Lecoq. + +Ce nom ne révélant rien, le baron demanda: + +-- Que voulez-vous? + +Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité +d'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et en relevant les +yeux coup sur coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au +sommet du toit du château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché +deux mots au sujet de c't'affaire...» puis il se tut, par crainte +d'en trop lâcher et de compromettre ses intérêts. + +Le baron, sans comprendre, reprit: + +-- Quelle affaire? Je ne sais pas, moi. + +L'autre alors, baissant la voix, se décida: + +-- C't'affaire de vot'bonne... la Rosalie... + +Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans +les bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra +la chaise que sa fille venait de quitter. + +Le paysan s'assit aussitôt en murmurant: + +-- Vous êtes bien honnête. + +Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un +assez long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers +le ciel bleu: + +-- En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre, qui n'en +profite pour c' qu'y'a déjà d'semé. + +Et il se tut de nouveau. + +Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un +ton sec: + +-- Alors, c'est vous qui épousez Rosalie? + +L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de +cautèle normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en +défiance: + +-- C'est selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon. + +Mais le baron s'irritait de ces tergiversations: + +-- Sacrebleu! répondez franchement: est-ce pour ça que vous venez, +oui ou non? La prenez-vous, oui ou non? + +L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds: + +-- Si c'est c'que dit m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est +c'que dit m'sieu Julien, j'la prends point. + +-- Qu'est-ce que vous a dit M. Julien? + +-- M'sieu Julien, i m'a dit qu'j'aurais quinze cents francs; et +m'sieu l'curé i m'a dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben +pour vingt mille, mais j'veux point pour quinze cents. + +Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant +l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites +secousses. Le paysan la regarda de coin, d'un oeil mécontent, ne +comprenant pas cette gaieté, et il attendit. + +Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court. + +-- J'ai dit à M. le curé que vous auriez la ferme de Barville, +votre vie durant, pour revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt +mille francs. Je n'ai qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non? + +L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain +loquace: + +-- Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui +m'opposait. Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout +d'suite, pardi, et pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu +l'baron, qui me r'vaudra ça, je m'le disais. C'est-i pas vrai, +quand on s'oblige, entre gens, on se r'trouve toujours plus tard; +et on se r'vaut ça. Mais m'sieu Julien m'a v'nu trouver; et +c'n'était pu qu'quinze cents. J'mai dit: «Faut savoir», et j'suis +v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais j'voulais +savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, pas +vrai, m'sieu l'baron... + +Il fallut l'arrêter; le baron demanda: + +-- Quand voulez-vous conclure le mariage? + +Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il +finit par dire, en hésitant: + +-- J'frons-ti point d'abord un p'tit papier? + +Le baron, cette fois, se fâcha: + +-- Mais nom d'un chien! puisque vous aurez le contrat de mariage. +C'est là le meilleur des papiers. + +Le paysan s'obstinait: + +-- En attendant, j'pourrions ben en faire un bout tout d'même, ça +nuit toujours pas. + +Le baron se leva pour en finir: + +-- Répondez oui ou non, et tout de suite. Si vous ne voulez plus, +dites-le, j'ai un autre prétendant. + +Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida, +tendit la main comme après l'achat d'une vache: + +-- Topez-là, m'sieu l'baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit. + +Le baron topa, puis cria: + +-- Ludivine! + +La cuisinière montra la tête à la fenêtre: + +-- Apportez une bouteille de vin. + +On trinqua pour arroser l'affaire conclue. Et le gars partit d'un +pied plus allègre. + +On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en +grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un +lundi matin. + +Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux +époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le +pays, ne s'étonna; on enviait Désiré Lecoq. Il était né coiffé, +disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation. + +Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses beaux- +parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse +trop profonde, Paul étant devenu pour elle une source inépuisable +de bonheur. + + + + +-- IX -- + + +Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à +aller rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi +chez le marquis de Coutelier. + +Julien venait d'acheter, dans une vente publique, une nouvelle +voiture, un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir +sortir deux fois par mois. + +Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux +heures de route à travers les plaines normandes, on commença à +descendre en un petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le +fond mis en culture. + +Puis, les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des +prairies, et les prairies par un marécage plein de grands roseaux, +secs en cette saison, et dont les longues feuilles bruissaient, +pareilles à des rubans jaunes. + +Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la +Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de +l'autre, trempant toute sa muraille dans un grand étang que +terminait, en face, un bois de hauts sapins escaladant l'autre +versant de la vallée. + +Il fallut passer par un antique pont-levis et franchir un vaste +portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un +élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, +flanqué de tourelles coiffées d'ardoises. + +Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en +habitué qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, +s'extasiant sur sa beauté: + +-- Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme +ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron +royal qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées +au bas des marches, deux pour le comte et deux pour la comtesse. +Là-bas à droite, là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la +fin de l'étang; c'est là que commence la rivière qui va jusqu'à +Fécamp. C'est plein de sauvagine ce pays. Le comte adore chasser +là-dedans. Voilà une vraie résidence seigneuriale. + +La porte d'entrée s'était ouverte et la pâle comtesse apparut, +venant au-devant de ses visiteurs, souriante, vêtue d'une robe +traînante comme une châtelaine d'autrefois. Elle semblait la belle +dame du lac, née pour ce manoir de conte. + +Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce +d'eau et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste +en face. + +La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre +l'étang; et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres +semblaient la voix du marais. + +La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été +une amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près +d'elle, sur une chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les +élégances oubliées renaissaient depuis cinq mois, causait, +souriait, doux et familier. + +La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle +riait un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier +Trébuche», et il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone». +Un coup de fusil parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un +petit cri. C'était le comte qui tuait une sarcelle. + +Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le +choc d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, +suivi de deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se +couchèrent sur le tapis devant la porte. + +Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des +visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de +Madère et des biscuits; et soudain il s'écria: + +-- Mais vous allez dîner avec nous, c'est entendu. + +Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son enfant, refusait; +il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas vouloir, Julien +fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur de +réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que +torturée à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle +accepta. + +L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord. +Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair +bassin toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un +tour en barque à travers de vrais chemins taillés dans une forêt +de roseaux secs. Le comte, assis entre ses deux chiens qui +flairaient, le nez au vent, ramait; et chaque secousse de ses +avirons soulevait la grande barque et la lançait en avant. Jeanne, +parfois, laissait tremper sa main dans l'eau froide, et elle +jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait des doigts au +coeur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la comtesse, +enveloppée de châles, souriaient de ce sourire continu des gens +heureux à qui le bonheur ne laisse rien à dire. + +Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord +qui passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé +derrière les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages +écarlates et bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder. + +On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une +sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. +Alors le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras +d'athlète, et, l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui +colla sur les joues deux gros baisers de brave homme satisfait. + +Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre +au seul aspect de ses moustaches; et elle pensait: + +-- Comme on se trompe, chaque jour, sur tout le monde. + +Ayant alors, presque involontairement, reporté les yeux sur +Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de la porte, +horriblement pâle, et l'oeil fixé sur le comte. Inquiète, elle +s'approcha de son mari, et, à voix basse: + +-- Es-tu malade? Qu'as-tu donc? + +Il répondit d'un ton courroucé: + +-- Rien, laisse-moi tranquille. J'ai eu froid. + +Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la +permission de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt +se planter sur leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. +Il leur donnait à tout moment quelque morceau et caressait leurs +longues oreilles soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient +la queue, frémissaient de contentement. + +Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, +M. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au +flambeau. + +Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait +à l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un +épervier et une torche allumée. La nuit était claire et piquante +sous un ciel semé d'or. + +La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et +mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait +le grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une +ombre colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur +cette lisière éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se +perdait dans le ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis +l'être démesuré éleva les bras comme pour prendre les étoiles. Ils +se dressèrent brusquement, ces bras immenses, puis retombèrent; et +on entendit aussitôt un petit bruit d'eau fouettée. + +La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme +sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la +lumière; puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain +il reparut, moins grand mais plus net, avec ses mouvements +singuliers, sur la façade du château. + +Et la grosse voix du comte cria: + +-- Gilberte, j'en ai huit! + +Et les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant +debout immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de +taille et d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps +maigrir; et quand M. de Fourville remonta les marches du perron, +toujours suivi de son valet portant le feu, elle était réduite aux +proportions de sa personne, et répétait tous ses gestes. + +Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient. + +Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des +manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit, +presque involontairement: + +-- Quel brave homme que ce géant! + +Et Julien, qui conduisait, répliqua: + +-- Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le monde. + +Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui +passaient pour la première famille noble de la province. Leur +domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf +bâti sous Louis XIV était caché dans le parc magnifique entouré de +murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l'ancien château. +Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une grande +pièce imposante. Tout au milieu, une espèce de colonne supportait +une coupe immense de la manufacture de Sèvres, et, dans le socle, +une lettre autographe du roi, défendue par une plaque de cristal, +invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer de Varneville, de +Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du souverain. + +Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le +marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par +fonction, et maniérée par désir de sembler condescendante. +L'homme, gros personnage à cheveux blancs relevés droit sur la +tête, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude, +une hauteur qui disait son importance. + +C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et +les paroles semblent toujours sur des échasses. + +Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air +indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction, imposée +par leur naissance, de recevoir avec politesse les petits nobles +des environs. + +Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de +rester davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina +elle-même la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à +point la conversation comme une reine polie qui donne congé. + +En revenant, Julien dit: + +-- Si tu veux, nous bornerons là nos visites; moi, les Fourville +me suffisent. + +Et Jeanne fut de son avis. + +Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond +de l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne +ne s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que +Julien regardait de côté, d'un oeil inquiet et mécontent. + +Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec +ces frénésies de tendresse qu'ont les femmes pour leurs enfants, +elle le présentait au père, en lui disant: + +-- Mais embrasse-le donc; on dirait que tu ne l'aimes pas. + +Il effleurait du bout des lèvres, d'un air dégoûté, le front +glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son corps, comme +pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispées. +Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance le +chassait. + +Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; +de temps en temps c'étaient les Fourville, avec qui on se liait de +plus en plus. + +Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux +pendant toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi +tout entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses +mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe +de ses longues moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, +à la façon des mères. Il souffrait continuellement de ce que son +mariage demeurât stérile. + +Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla +de promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. +Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs +jours pareils et monotones, consentit, toute heureuse de ces +projets; et pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son +amazone. + +Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux +par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent +pas derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, +car ils étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, +de leurs coeurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient +parfois par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs +yeux avaient à se dire des choses que ne prononçaient pas leurs +bouches; et ils partaient brusquement au galop, poussés par un +désir de fuir, d'aller plus loin, très loin. + +Puis, Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par +des souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux +cavaliers attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: + +-- Elle n'est pas tous les jours bien levée, ma femme. + +Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la +piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit +plusieurs fois Julien lui répéter: + +-- Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être emportée. + +Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un ton si +clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne +comme si elles restaient suspendues dans l'air. + +L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte, inquiet, +cria de ses forts poumons: + +-- Fais donc attention, Gilberte! + +Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que +rien n'arrête, elle frappa brutalement de sa cravache, entre les +deux oreilles, la bête qui se dressa, furieuse, battit l'air de +ses jambes de devant, et, retombant, s'élança d'un bond formidable +et détala par la plaine, de toute la vigueur de ses jarrets. + +Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers +les labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et +grasse, et filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et +l'amazone. + +Julien, stupéfait, restait en place, appelant désespérément: + +-- Madame, Madame! + +Mais le comte eut une sorte de grognement et, se courbant sur +l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée +de tout son corps: et il le lança d'une telle allure, l'excitant, +l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que +l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses +et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable +vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les +deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, +s'effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant, +se perdre et s'évanouir à l'horizon. + +Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air +furieux: + +-- Je crois qu'elle est folle, aujourd'hui. + +Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant +dans une ondulation de plaine. + +Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et +bientôt ils les joignirent. + +Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de +sa poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle +était pâle, avec un visage douloureux et crispé; et elle se +soutenait d'une main sur l'épaule de son mari comme si elle allait +défaillir. + +Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument. + +Puis la comtesse, pendant le mois qui suivit, se montra joyeuse +comme elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux +Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de +tendresse. On eût dit qu'un mystérieux ravissement était descendu +sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-même, ne la quittait point +des yeux, et tâchait à tout instant de toucher sa main, sa robe, +dans un redoublement de passion. + +Il disait, un soir, à Jeanne: + +-- Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte +n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus de mauvaise humeur, +plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à présent je n'en +étais pas sûr. + +Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si +l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans +chacune d'elles. + +Le printemps fut singulièrement précoce et chaud. + +Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le +soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une +brusque et puissante éclosion de tous les germes en même temps, +une de ces irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à +renaître que la nature montre quelquefois, en des années +privilégiées qui feraient croire à des rajeunissements du monde. + +Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de +vie. Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite +fleur dans l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de +mollesse rêvassante. + +Puis, elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des +premiers temps de son amour; non qu'il lui revînt au coeur un +renouveau d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini +pour toujours; mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée +des odeurs du printemps, se troublait, comme sollicitée par +quelque invisible et tendre appel. + +Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du +soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et +sereines qui n'éveillaient point d'idées. + +Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une +vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres +feuillages, dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour +la première fois, elle avait senti frémir son corps auprès de ce +jeune homme qui l'aimait alors; c'est là qu'il avait balbutié, +pour la première fois, le timide désir de son coeur; c'est aussi +là qu'elle avait cru toucher tout à coup l'avenir radieux de ses +espérances. + +Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage +sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait +changer quelque chose à la marche de sa vie. + +Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc +seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait +quelquefois maintenant; et elle partit. + +C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue +nulle part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile +pour jusqu'à la fin des temps, comme si le vent était mort. On +dirait disparus les insectes eux-mêmes. + +Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, +insensiblement, en buée d'or; et Jeanne allait au pas de son +bidet, bercée, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux +pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pincée de +coton, un flocon de vapeur suspendu, oublié, resté là-haut, tout +seul, au milieu du ciel bleu. + +Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces +grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et +tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à +travers la verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le +retrouver, errant par les petits chemins. + +Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au +bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les +reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La +solitude commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette +rencontre imprévue; et elle mit au trot sa monture. + +Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées +à ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas. + +Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon +foulé. Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés laissant leurs +chevaux. + +Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans +comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à +terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux +petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près +d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les +ailes soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; tout +à coup ils s'accouplèrent. + +Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis +elle se dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre +pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les +cravaches, les deux chevaux abandonnés; et elle se remit +brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir. + +Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête +travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les +circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment +n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les +absences de Julien, le recommencement de ses élégances passées, +puis l'apaisement de son humeur? Elle se rappelait aussi les +brusqueries nerveuses de Gilberte, ses câlineries exagérées, et, +depuis quelque temps, cette espèce de béatitude où elle vivait, et +dont le comte était heureux. + +Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement +réfléchir, et l'allure vive troublait ses idées. + +Après la première émotion passée, son coeur était redevenu presque +calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle +ne songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais +la double trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout +le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui +vinrent aux yeux. On pleure parfois des illusions avec autant de +tristesse que les morts. + +Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son +âme aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses +parents; et à supporter les autres avec un visage tranquille. + +Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa +chambre et l'embrassa éperdument, pendant une heure sans +s'arrêter. + +Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions +aimables. Il demanda: + +-- Père et petite mère ne viennent donc pas cette année? + +Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna +presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant +tout à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le +plus après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour +hâter leur arrivée. + +Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de +ce mois. + +Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle +eût éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin +nouveau de frotter son coeur à des coeurs honnêtes, de causer, +l'âme ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la +vie, et toutes les actions, et toutes les pensées, et tous les +désirs avaient toujours été droits. + +Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa +conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; +et bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle +accueillît la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, +cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la +sentait grandir, l'envelopper; et chaque jour les petites +nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un dégoût plus grand, une +plus haute mésestime des êtres. + +La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage +allait avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était +grosse; une petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une +veuve, une pauvre femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la +Crotte tant sa saleté paraissait horrible, était grosse. + +À tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque +fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou +de quelque riche fermier respecté. + +Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes +comme chez les plantes. + +Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le +coeur meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les +souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, +passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, +s'étonnait, pleine d'une répugnance qui devenait haineuse, de +cette sale bestialité. + +L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose +contre nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point +de lui avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi +dans cette fange universelle. + +Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les +bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la +même façon que ces brutes? + +Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses +répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute +naturelle et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit +dans son four, la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait +cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui +n'enfournait pas du pain». + +Et il ajoutait: + +-- Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli étouffer là- +dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a prévenu les +voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron. + +Et Julien riait, répétant: + +-- Ils nous font manger du pain d'amour, ces facteurs-là. C'est un +vrai conte de La Fontaine. + +Jeanne n'osait plus toucher au pain. + +Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la +figure heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et +dans la poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un +tumultueux élan d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti. + +Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle +aperçut petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait +vieilli de dix ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, +s'étaient empourprées, comme gonflées de sang; son oeil semblait +éteint; et elle ne remuait plus que soulevée sous les deux bras; +sa respiration pénible était devenue sifflante, et si difficile +qu'on éprouvait près d'elle une sensation de gêne douloureuse. + +Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette +décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements +continus, de son alourdissement grandissant, il répondait: + +-- Mais non, ma chère, je vous ai toujours connue comme ça. + +Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira +dans la sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla +retrouver son père, et, se jetant sur son coeur, les yeux pleins +de larmes: + +-- Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi, +qu'est-ce qu'elle a? + +Il fut très surpris, et répondit: + +-- Tu crois? quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, +je t'assure que je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours. + +Le soir Julien dit à sa femme: + +-- Ta mère file un mauvais coton. Je la crois touchée. + +Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta. + +-- Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es +toujours follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est +de son âge. + +Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la +physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses +craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une +sorte d'instinct égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, +les appréhensions, les soucis menaçants. + +La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi- +heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le +parcours de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et +demandait à s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait +incapable même de mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: + +-- Arrêtons-nous; mon hypertrophie me casse les jambes +aujourd'hui. + +Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui +l'auraient secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses +yeux étaient demeurés excellents, elle passait des jours à relire +Corinne ou Les Méditations de Lamartine; puis elle demandait qu'on +lui apportât le tiroir «aux souvenirs». Alors, ayant vidé sur ses +genoux les vieilles lettres douces à son coeur, elle posait le +tiroir sur une chaise à côté d'elle et remettait dedans, une à +une, ses «reliques», après avoir lentement revu chacune. Et, quand +elle était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on +baise secrètement les cheveux des morts qu'on aime. + +Quelquefois, Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, +pleurant des larmes tristes. Elle s'écriait: + +-- Qu'as-tu, petite mère? + +Et la baronne, après un long soupir, répondait: + +-- Ce sont mes reliques qui m'ont fait ça. On remue des choses qui +ont été si bonnes et qui sont finies! Et puis il y a des personnes +auxquelles on ne pensait plus guère et qu'on retrouve tout d'un +coup. On croit les voir et les entendre, et ça vous produit un +effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard. + +Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il +murmurait: + +-- Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes +tes lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien +de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans +sa jeunesse. + +Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte +aux reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa +mère, à une sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité +rêveuse. + +Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire +et il partit. + +La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes +d'astres, succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux +jours radieux, et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite +mère se trouva bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les +amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait presque +complètement heureuse. Toute la campagne resplendissait du matin +au soir, sous le soleil. + +Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les +champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée de +fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité sans +bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait +passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse +odeur de campagne, elle se sentait défaillante, anéantie dans un +bien-être infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? +Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle +le préférait humble et restant près d'elle, dévoué, tendre, les +bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait avec son +coeur égoïste de mère, elle désirait qu'il restât son fils, rien +que son fils; mais, quand elle l'aimait avec sa raison passionnée, +elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde. + +Elle s'assit au bord d'un fossé et se mit à le regarder. Il lui +semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna +brusquement à la pensée que ce petit être serait grand, qu'il +marcherait d'un pas ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et +parlerait d'une voix sonore. + +Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius +accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se +dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à +toutes jambes, et, quand il fut assez près, il cria: + +-- Madame, c'est madame la Baronne qu'est bien mal. + +Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le +long du dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée. + +Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle +s'élança et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue +par terre, la tête soutenue par deux oreillers. La figure était +toute noire, les yeux fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans +haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l'enfant dans les +bras de la jeune femme, et l'emporta. + +Jeanne, hagarde, demandait: + +-- Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée? Qu'on aille chercher +le médecin. + +Et, comme elle se retournait, elle aperçut le curé, prévenu on ne +sait comment. Il offrit ses soins, s'empressa en relevant les +manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l'eau de Cologne, les +frictions demeurèrent inefficaces. + +-- Il faudrait la dévêtir et la coucher, dit le prêtre. + +Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon +et Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la +baronne; mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en +arrière, et la robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa +grosse personne était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne +se mit à crier d'horreur. On reposa par terre le corps énorme et +mou. + +Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise +dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, +puis l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur +le lit. + +Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la +veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que +le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des +domestiques. + +Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; +et comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes +huiles, la garde lui souffla dans l'oreille: + +-- Ne vous dérangez point, monsieur le Curé, je m'y connais, elle +a passé. + +Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel +remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution. + +Pendant deux heures on attendit auprès du corps violet et sans +vie. Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée +d'angoisse et de douleur. + +Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut il lui sembla +voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle +s'élança vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de +l'accident: + +-- Elle se promenait comme tous les jours... elle allait bien... +très bien même... elle avait mangé un bouillon et deux oeufs au +déjeuner... elle est tombée tout d'un coup... elle est devenue +noire comme vous la voyez... et elle n'a plus remué... nous avons +essayé de tout pour la ranimer... de tout... + +Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au médecin +pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant à +comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: + +-- Est-ce grave? croyez-vous que ce soit grave? + +Il dit enfin: + +-- J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du +courage, un grand courage. + +Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère. + +Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans +cri de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop +brusquement pour se faire d'un seul coup le visage et la +contenance qu'il fallait. Il murmura: + +-- Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin. + +Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se +signa, marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi +relever sa femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le +baisait, presque couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle +semblait folle. + +Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne +subsistait. L'appartement était arrangé maintenant en chambre +mortuaire. Julien et le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. +La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d'une façon confortable, +en femme habituée aux veilles et qui se sent chez elle dans une +maison dès que la mort vient d'y entrer, paraissait assoupie déjà. + +La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains, +l'encouragea, déversant, sur ce coeur inconsolable, l'onde +onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla de la +trépassée, la célébra en termes sacerdotaux, et, triste de cette +fausse tristesse de prêtre pour qui les cadavres sont +bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit en prières auprès du +corps. + +Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle +voulait être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien +s'avança: + +-- Mais ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux. + +Elle faisait «non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle +put dire enfin: + +-- C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller. + +Le médecin murmura: + +-- Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la +chambre à côté. + +Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé +Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en +prononçant: «C'était une sainte», sur le ton dont il disait: +_Dominus vobiscum_. + +Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: + +-- Vas-tu prendre quelque chose? + +Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait à elle. Il +reprit: + +-- Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te soutenir. + +Elle répliqua d'un air égaré: + +-- Envoie tout de suite chercher papa. + +Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen. + +Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si +elle eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets +désespérés, l'heure du dernier tête-à-tête. + +Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de +ténèbres. La veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, +cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements +silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elle +posa doucement sur la table de nuit couverte d'une serviette +blanche à la tête du lit. + +Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle +attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de +nouveau, il demanda: + +-- Tu ne veux rien prendre? + +Sa femme fit «non» de la tête. + +Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans +parler. + +Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un +mouvement, sur leurs sièges. + +Par moments, la garde s'endormant ronflait un peu, puis se +réveillait brusquement. + +Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: + +-- Veux-tu rester seule maintenant? + +Elle lui prit la main, dans un élan involontaire: + +-- Oh oui, laissez-moi. + +Il l'embrassa sur le front, en murmurant: + +-- Je viendrai te voir de temps en temps. + +Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la +chambre voisine. + +Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux +fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir +de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient +couchés sous le clair de lune. + +Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie. + +Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides +et se mit à considérer sa mère. + +Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle +semblait dormir à présent, plus paisiblement qu'elle n'avait +jamais fait; et la flamme pâle des bougies, qu'agitaient des +souffles, déplaçait, à tout moment, les ombres de son visage, la +faisait vivante comme si elle eût remué. + +Jeanne la regardait avidement; et, du fond des lointains de sa +petite jeunesse, une foule de souvenirs accourait. + +Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du +couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de +gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de +petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes +familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir +essoufflé quand elle venait de s'asseoir. + +Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte +d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui +apparut. + +Celle couchée là -- maman -- petite mère -- madame Adélaïde, était +morte? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, +ne dînerait plus jamais en face de petit père; elle ne dirait +plus: «Bonjour Jeannette.» Elle était morte! + +On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait +fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? Elle +n'aurait plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès +qu'on a ouvert les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce +grand déversoir d'affection, cet être unique, la mère, plus +important pour le coeur que tout le reste des êtres, était +disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à regarder son +visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien, plus +rien, un souvenir. + +Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de +désespoir; et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la +bouche collée sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, +étouffée dans les draps et les couvertures: + +-- Oh! maman, ma pauvre maman, maman! + +Puis, comme elle se sentait folle, folle ainsi qu'elle avait été +dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et +courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui +n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte. + +Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se +reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme +tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne +et elle se mit à pleurer lentement. + +Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa +main la main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade. + +Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait +les murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la +chambre. Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux +pour le voir; mais elle n'apercevait jamais que son ombre errante +sur le blanc du plafond. + +Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger +de la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement +presque imperceptible. C'était la montre de petite mère qui +continuait à marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise +aux pieds du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette +morte et cette mécanique qui ne s'était point arrêtée raviva la +douleur aiguë au coeur de Jeanne. + +Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et +elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer +là. + +D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie -- +Rosalie, Gilberte -- les amères désillusions de son coeur. Tout +n'était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, +tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu +de repos et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand +l'âme était délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit +à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des +convictions poétiques que d'autres hypothèses, non moins vagues, +renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l'âme de sa +mère? l'âme de ce corps immobile et glacé? Très loin, peut-être. +Quelque part dans l'espace? Mais où? Évaporée comme le parfum +d'une fleur sèche? ou errante comme un invisible oiseau échappé de +sa cage? + +Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, +mêlée aux germes près d'éclore? + +Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair +inanimée qu'elle avait quittée! Et brusquement Jeanne crut sentir +un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut +peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni +respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son coeur +battait comme dans les épouvantes. + +Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à +heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la +tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le +ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses +yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble +aux reliques. + +Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en +cette dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, +les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle +allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de +vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l'autre monde, à petite +mère. + +C'était l'ancienne correspondance de son grand'père et de sa +grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre +les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en +cette nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une +sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts +autrefois, celle qui venait de disparaître à son tour, et elle- +même restée encore sur la terre. + +Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le +tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, +ficelés avec ordre, et rangés côte à côte. + +Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par +une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire. + +C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques +secrétaires de famille, ces épîtres qui sentent un autre siècle. + +La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle +petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite» -- «Ma mignonne» - +- «Ma fille adorée» puis «Ma chère enfant» -- «Ma chère Adélaïde» +-- «Ma chère fille», selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à +la jeune fille et, plus tard, à la jeune femme. + +Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de +mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements +du foyer, si mesquins pour les indifférents: «Père a la grippe; la +bonne Hortense s'est brûlée au doigt; le chat Croquerat est mort; +on a abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son +livre de messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a +volé.» + +On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se +rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, +dans son enfance. + +Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des +révélations; comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la +vie passée, secrète, la vie du coeur de petite mère. Elle +regardait le corps gisant; et, brusquement, elle se mit à lire +tout haut, à lire pour la morte, comme pour la distraire, la +consoler. + +Et le cadavre immobile semblait heureux. + +Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle +pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y +dépose des fleurs. + +Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle +commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à +devenir fou.» + +Rien de plus; pas de nom. + +Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien +«Madame la baronne Le Perthuis des Vauds». + +Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera +sorti. Nous aurons une heure. Je t'adore.» + +Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer +vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes +lèvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à +me jeter par la fenêtre en songeant qu'à cette heure-là tu dormais +à son côté, qu'il te possédait à son gré...» + +Jeanne, interdite, ne comprenait pas. + +Qu'était-ce que cela? À qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour? + +Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des +rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à +la fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.» + +Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, +mais de la même écriture et signée: «Paul d'Ennemare», celui que +le baron appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre +vieux Paul», et dont la femme avait été la meilleure amie de la +baronne. + +Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint +tout de suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant. + +Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces +papiers infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse +montée sur elle, et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à +pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui +déchiraient la gorge; puis, tout son être se brisant, elle +s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage pour +qu'on n'entendît point ses gémissements, elle sanglota, abîmée +dans un désespoir insondable. + +Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de +pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était +son père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et +sur le plancher. Il lui suffirait d'en ouvrir une? Et il saurait +cela! lui! + +Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers +jaunes, ceux des grands-parents et ceux de l'amant, et ceux +qu'elle n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore +ficelés dans les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas +dans la cheminée. Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur +la table de nuit et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande +flamme jaillit qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre +d'une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau +blanc du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les +lignes du corps énorme sous le drap. + +Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle +retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle +n'eût plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à +pleurer, la figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, +d'un ton de plainte désolée: + +-- Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman! + +Et une atroce réflexion lui vint: si petite mère n'était pas +morte, par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil +léthargique, si elle allait soudain se lever, parler? La +connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas son amour +filial? L'embrasserait-elle des mêmes lèvres pieuses? La +chérirait-elle de la même affection sacrée? Non. Ce n'était pas +possible! et cette pensée lui déchira le coeur. + +La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure +fraîche qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer +dans la mer qu'elle nacrait sur toute sa surface. + +Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre +lors de son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout +était changé, comme l'avenir lui semblait différent. + +Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, +charmant. Elle regardait, surprise maintenant comme devant un +phénomène, cette radieuse éclosion du jour, se demandant s'il +était possible que, sur cette terre où se levaient de pareilles +aurores, il n'y eût ni joie ni bonheur. + +Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: + +-- Eh bien? tu n'es pas trop fatiguée? + +Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. + +-- À présent, va te reposer, dit-il. + +Elle embrassa lentement sa mère d'un baiser lent, douloureux et +navré; puis elle rentra dans sa chambre. + +La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un +mort. Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup. + +L'enterrement eut lieu le lendemain. + +Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le +front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu couler +le corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient +venir. + +Gilberte arriva la première et se jeta, en sanglotant, sur le +coeur de son amie. + +On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en +venant au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. +Des femmes en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes +que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la +vicomtesse de Briseville l'embrassèrent. + +Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière +elle. Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque +défaillir la vieille fille. + +Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette +affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il +demandait. Il ajouta d'un ton confidentiel: + +-- Toute la noblesse est venue, ce sera très bien. + +Et il repartit en saluant gravement les dames. + +Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de +Jeanne pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La +comtesse l'embrassait sans cesse en répétant: + +-- Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie! + +Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait +lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère. + + + + +-- X -- + + +Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans +une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier +disparu pour toujours, ces jours criblés de souffrance à chaque +rencontre de tout objet que maniait incessamment la morte. +D'instant en instant, un souvenir vous tombe sur le coeur et le +meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle restée dans le +vestibule, son verre que la bonne n'a point serré! Et dans toutes +les chambres on retrouve des choses traînant: ses ciseaux, un +gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts +alourdis, et mille riens qui prennent une signification +douloureuse parce qu'ils rappellent mille petits faits. + +Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir +n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut +rester parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi. + +Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle +avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son coeur broyé ne +se guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce +secret horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa +dernière croyance. + +Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, +de changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de +plus en plus. + +Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps +disparaître un de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière. + +Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze +jours sans dormir, presque sans manger. + +Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il +pouvait mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et +tout doucement se glissa dans son coeur le vague besoin d'avoir un +autre enfant. Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son +ancien désir de voir autour d'elle deux petits êtres, un garçon et +une fille. Et ce fut une obsession. + +Mais, depuis l'affaire de Rosalie, elle vivait séparée de Julien. +Un rapprochement semblait même impossible dans les situations où +ils se trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la +seule pensée de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de +répugnance. + +Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être encore mère +la harcelait; mais elle se demandait comment pourraient +recommencer leurs baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt +que de laisser deviner ses intentions; et il ne paraissait plus +songer à elle. + +Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se +mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous +le platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de +se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans +sa chambre. Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis +elle revint vivement, le coeur battant de honte. + +Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant +n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût +confier ses intimes secrets. + +Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, +sous le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle +avait. + +Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin +planté d'arbres fruitiers. + +Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle +balbutia, en rougissant: + +-- Je voudrais me confesser, monsieur l'abbé. + +Il demeura stupéfait et releva ses lunettes pour la bien +considérer; puis il se mit à rire. + +-- Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés sur la +conscience. + +Elle se troubla tout à fait, et reprit: + +-- Non, mais j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... +si... si pénible que je n'ose pas vous en parler comme ça. + +Il quitta instantanément son aspect bonhomme et prit son air +sacerdotal: + +-- Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le confessionnal, +allons. + +Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte +de scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le +recueillement d'une église vide. + +-- Ou bien, non..., monsieur le curé... je puis... je puis... si +vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons +nous asseoir là-bas sous votre petite tonnelle. + +Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, +comment débuter. Ils s'assirent. + +Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon +père...» puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se +tut, tout à fait troublée. + +Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son +embarras, il l'encouragea: + +-- Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; voyons, +prenez courage. + +Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: + +-- Mon père, je voudrais un autre enfant. + +Il ne répondit rien, ne comprenant pas. Alors elle s'expliqua, +perdant les mots, effarée. + +-- Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne +s'entendent guère; ma mère est morte; et... et... + +Elle prononça tout bas en frissonnant...: + +-- L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que serais-je devenue +alors?... + +Elle se tut. Le prêtre, dérouté, la regardait. + +-- Voyons, arrivez au fait. + +Elle répéta: + +-- Je voudrais un autre enfant. + +Alors il sourit, habitué aux grosses plaisanteries des paysans qui +ne se gênaient guère devant lui, et il répondit avec un hochement +de tête malin: + +-- Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous. + +Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de confusion: + +-- Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce +que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous +vivons... nous vivons tout à fait séparés. + +Accoutumé aux promiscuités et aux moeurs sans dignité des +campagnes, il fut étonné de cette révélation; puis, tout à coup, +il crut deviner le désir véritable de la jeune femme. Il la +regarda de coin, plein de bienveillance et de sympathie pour sa +détresse: + +-- Oui, je saisis parfaitement. Je comprends que votre... votre +veuvage vous pèse. Vous êtes jeune, bien portante. Enfin, c'est +naturel, trop naturel. + +Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de +prêtre campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne: + +-- Ça vous est permis, bien permis même par les commandements. -- +L'oeuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement. -- Vous +êtes mariée, n'est-ce pas? Ce n'est point pour piquer des raves. + +À son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus; +mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie, +avec des larmes aux yeux. + +-- Oh! monsieur le curé, que dites-vous? que pensez-vous? Je vous +jure... Je vous jure... + +Et les sanglots l'étouffèrent. + +Il fut surpris; et il la consolait: + +-- Allons, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Je plaisantais +un peu; ça n'est pas défendu quand on est honnête. Mais comptez +sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je verrai M. Julien. + +Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser +cette intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, +mais elle n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: + +-- Je vous remercie, monsieur le curé. + +Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse +d'inquiétude. + +Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec +un certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses +heures de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de +galanterie imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient +ensuite dans la grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas +dans l'oreille: + +-- Il paraît que nous sommes raccommodés. + +Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne +droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. +C'était la trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme +s'efface un souvenir. Et Jeanne se sentait le coeur crispé, noyé +de tristesse; elle se sentait perdue dans la vie, si loin de tout +le monde. + +Julien reprit: + +-- Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te déplaire. + +Le soleil se couchait, l'air était doux. Une envie de pleurer +oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un coeur +ami, un besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot +lui montait à la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le coeur +de Julien. + +Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne +pouvant voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle +l'aimait encore et déposa sur son chignon un baiser condescendant. + +Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre +et passa la nuit avec elle. + +Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait +comme un devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les +subissait comme une nécessité écoeurante et pénible, avec la +résolution de les arrêter pour toujours dès qu'elle se sentirait +enceinte de nouveau. + +Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient +différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais +moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non +plus comme un époux tranquille. + +Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses +étreintes s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée. + +Alors une nuit, la bouche sur la bouche, elle murmura: + +-- Pourquoi ne te donnes-tu plus à moi tout entier comme +autrefois? + +Il se mit à ricaner: + +-- Parbleu, pour ne pas t'engrosser. + +Elle tressaillit: + +-- Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants? + +Il demeura perclus de surprise: + +-- Hein? tu dis? mais tu es folle? Un autre enfant? Ah! mais non, +par exemple! C'est déjà trop d'un pour piailler, occuper tout le +monde et coûter de l'argent. Un autre enfant: merci! + +Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et, +tout bas: + +-- Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois. + +Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu +perds la tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.» + +Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le +bonheur qu'elle rêvait. + +Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie +d'une ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés +en des transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les +subterfuges; mais il resta maître de lui; et pas une fois il ne +s'oublia. + +Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à +bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé +Picot. + +Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des +palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria: +«Eh bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations. + +Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit +immédiatement: + +-- Mon mari ne veut plus d'enfants. + +L'abbé se retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à +fouiller avec une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui +lui rendaient plaisant le confessionnal. Il demanda: + +-- Comment ça? + +Alors, malgré sa détermination, elle se troubla pour expliquer: + +-- Mais il... il... il refuse de me rendre mère. + +L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à +interroger avec des détails précis et minutieux, une gourmandise +d'homme qui jeûne. + +Puis il réfléchit quelques instants et, d'une voix tranquille, +comme s'il lui eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui +traça un plan de conduite habile, réglant tous les points: + +-- Vous n'avez qu'un moyen, ma chère enfant, c'est de lui faire +accroire que vous êtes grosse. Il ne s'observera plus; et vous le +deviendrez pour de vrai. + +Elle rougit jusqu'aux yeux; mais, déterminée à tout, elle insista. + +-- Et... et s'il ne me croit pas? + +Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les +hommes: + +-- Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout; il +finira par y croire lui-même. + +Puis il ajouta, comme pour s'absoudre de ce stratagème: + +-- C'est votre droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme +et femme que dans le but de la procréation. + +Elle suivit le conseil rusé et, quinze jours plus tard, elle +annonçait à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut. + +-- Pas possible! ce n'est pas vrai. + +Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se +rassura. + +-- Bah! attends un peu. Tu verras. + +Alors chaque matin, il demanda: + +-- Eh bien? + +Et toujours elle répondait: + +-- Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas +enceinte. + +Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. +Il répétait: + +-- Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela s'est +fait! je veux bien être pendu. + +Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle +sauf à la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et +délicate. + +Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis +il prit, en rageant, son parti, et déclara: + +-- En voilà un qui n'était pas demandé. + +Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme. + +Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle était +grosse. + +Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque +soir, se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague +divinité qu'elle adorait, à une chasteté éternelle. + +Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la +promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort +de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux +mois à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus +qu'une mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa +vie. Aucun événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants +grandiraient, l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, +sans s'occuper de son mari. + +Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une +visite de cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore +que huit jours de taches; et il présenta son successeur, l'abbé +Tolbiac. C'était un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la +parole emphatique, et dont les yeux, cerclés de noir et caves, +indiquaient une âme violente. Le vieux curé était nommé doyen de +Goderville. + +Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du +bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il +l'avait mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle +ne se figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot +passant le long des cours des fermes; et elle l'aimait parce qu'il +était joyeux et naturel. + +Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: + +-- Ça me coûte, ça me coûte, madame la comtesse. Voilà dix-huit +ans que je suis ici. Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point +grand-chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, +et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont guère de conduite. +Les filles ne passent à l'église pour le mariage qu'après avoir +fait un pèlerinage à Notre- Dame du Gros-Ventre, et la fleur +d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais, +moi. + +Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait +rouge. Il dit brusquement: + +-- Avec moi, il faudra que tout cela change. + +Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans +sa soutane usée déjà, mais propre. + +L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments +de gaieté, et il reprit: + +-- Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là, il faudrait +enchaîner vos paroissiens, et encore ça ne servirait à rien. + +Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: + +-- Nous verrons bien. + +Et le vieux curé sourit en humant sa prise: + +-- L'âge vous calmera, l'abbé, et l'expérience aussi; vous +éloignerez de l'église vos derniers fidèles; et voilà tout. Dans +ce pays-ci, on est croyant, mais tête de chien: prenez garde. Ma +foi, quand je vois entrer au prône une fille qui me paraît un peu +grasse, je me dis: «C'est un paroissien de plus qu'elle m'amène» +et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas de fauter, +voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et l'empêcher +d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne vous +occupez pas d'autre chose. + +Le nouveau curé répondit avec rudesse: + +-- Nous pensons différemment; il est inutile d'insister. + +Et l'abbé Picot se remit à regretter son village, la mer qu'il +voyait des fenêtres du presbytère, les petites vallées en +entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant au loin +passer les bateaux. + +Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne, qui +faillit pleurer. + +Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes +qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant +possession de son royaume. Puis il pria la comtesse de ne point +manquer l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes. + +-- Vous et moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous +devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple à +suivre. Il faut que nous soyons unis pour être puissants et +respectés. L'église et le château se donnant la main, la chaumière +nous craindra et nous obéira. + +La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette +foi rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle +accomplissait à peu près ses devoirs, c'était surtout par habitude +gardée du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis +longtemps jeté bas ses convictions. + +L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne +la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à +l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère. + +Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se +réservant de ne se montrer assidue que par complaisance dans les +premières semaines. + +Mais, peu à peu, elle prit l'habitude de l'église et subit +l'influence de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il +lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer +en elle la corde de poésie religieuse que toutes les femmes ont +dans l'âme. Son austérité intraitable, son mépris du monde et des +sensualités, son dégoût des préoccupations humaines, son amour de +Dieu, son inexpérience juvénile et sauvage, sa parole dure, sa +volonté inflexible donnaient à Jeanne l'impression de ce que +devaient être les martyrs; et elle se laissait séduire, elle, +cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide de cet +enfant, ministre du Ciel. + +Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies +pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et +elle s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant +petite et faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans. + +Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne. + +D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les +autres d'une implacable intolérance. Une chose surtout le +soulevait de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans +ses prêches avec emportement, en termes crus, selon l'usage +ecclésiastique, jetant sur cet auditoire de rustres des périodes +tonnantes contre la concupiscence; et il tremblait de fureur, +trépignait, l'esprit hanté des images qu'il évoquait dans ses +fureurs. + +Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois à +travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à +plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du +petit curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils +en blouse bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la +contrée était en émoi. + +On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les +pénitences sévères qu'il infligeait; et, comme il s'obstinait à +refuser l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des +atteintes, la moquerie s'en mêla. On riait, aux grand-messes des +fêtes, quand on voyait des jeunesses rester à leurs bancs au lieu +d'aller communier avec les autres. + +Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme +fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long +des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans +les touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes. + +Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui; +ils se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans +un ravin rempli de pierres. + +L'abbé cria: + +-- Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes! + +Et le gars, s'étant retourné, lui répondit: + +-- Mêlez-vous d'vos affaires, m'sieu l'curé, celles-là n'vous +r'gardent pas. + +Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait +aux chiens. + +Ils s'enfuirent en riant tous deux; et le dimanche suivant, il les +dénonça par leurs noms en pleine église. + +Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices. + +Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en +semaine causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui, +discutait sur les choses immatérielles, maniait tout l'arsenal +antique et compliqué des controverses religieuses. + +Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la +baronne en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et +des Pères de l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils +s'arrêtaient parfois pour se poser des questions profondes qui les +faisaient divaguer mystiquement, elle, se perdant en des +raisonnements poétiques qui montaient au ciel comme des fusées, +lui plus précis, arguant comme un avoué monomane qui démontrerait +mathématiquement la quadrature du cercle. + +Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant +sans cesse: + +-- Il me va, ce prêtre-là, il ne pactise pas. + +Et il se confessait et communiait à volonté, donnant l'exemple +prodigalement. + +Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, +chassant avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et +montant à cheval avec la comtesse, malgré les pluies et les gros +temps. Le comte disait: + +-- Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma +femme. + +Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, +éteint, baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son +esprit. Et tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla +accru comme si ces quelques mois de morne solitude eussent +exaspéré son besoin d'affection, de confiance et de tendresse. + +Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec +l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois +qu'il vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié +véhémente. + +Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves- +tu?» il répondit: + +-- Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très +dangereux. + +Puis quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami, les +sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de +persécution qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés, +ce fut une haine qui éclata dans son coeur. + +Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la +nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux +devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la +conception catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à +colères jésuitiques et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui +rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute- +puissante, la création vie, lumière, terre, pensée, plante, roche, +homme, air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant +parce qu'elle est création, plus forte qu'une volonté, plus vaste +qu'un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin +dans tous les sens et dans toutes les formes à travers l'espace +infini, suivant les nécessités du hasard et le voisinage des +soleils chauffant les mondes. + +La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se +développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres. + +Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, +l'acte sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et +constante volonté de l'Être Universel. Et il commença, de ferme en +ferme, une campagne ardente contre le prêtre intolérant, +persécuteur de la vie. + +Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il +répondait toujours: + +-- Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre droit et notre +devoir. Ils ne sont pas humains. + +Il répétait, en secouant ses longs cheveux blancs: + +-- Ils ne sont pas humains; ils ne comprennent rien, rien, rien. +Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont anti-physiques. + +Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une +malédiction. + +Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester +maître du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la +victoire finale. + +Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les +amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à +tout prix. + +Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien +mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer +le mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger. + +Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: + +-- L'heure n'est pas venue, je vous reverrai bientôt. + +Et il partit brusquement. + +L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux +champs, humide et tiède. + +L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs +d'une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être +irréprochables. Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient +connaissance de ces faits, de les arrêter par tous les moyens. +Puis il entra en des considérations élevées, puis, prenant la main +de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les yeux, de comprendre et de +l'aider. + +Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à +la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa +maison tranquille à présent, et elle feignit de ne pas savoir ce +que l'abbé voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla +clairement. + +-- C'est un devoir pénible que je vais accomplir, madame la +comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je +remplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous +pouvez empêcher. Sachez donc que votre mari entretient une amitié +criminelle avec Mme de Fourville. + +Elle baissa la tête, résignée et sans force. + +Le prêtre reprit: + +-- Que comptez-vous faire, maintenant? + +Alors elle balbutia: + +-- Que voulez-vous que je fasse, monsieur l'abbé? + +Il répondit violemment: + +-- Vous jeter en travers de cette passion coupable. + +Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée: + +-- Mais il m'a déjà trompée avec une bonne; mais il ne m'écoute +pas; il ne m'aime plus; il me maltraite sitôt que je manifeste un +désir qui ne lui convient pas. Que puis-je? + +Le curé, sans répondre directement, s'écria: + +-- Alors, vous vous inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! +L'adultère est sous votre toit; et vous le tolérez! Le crime +s'accomplit sous vos yeux, et vous détournez le regard? Êtes-vous +une épouse? une chrétienne? une mère? + +Elle sanglotait: + +-- Que voulez-vous que je fasse? + +Il répliqua: + +-- Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous dis-je. +Quittez-le. Fuyez cette maison souillée. + +Elle dit: + +-- Mais je n'ai pas d'argent, monsieur l'abbé; et puis je suis +sans courage, maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je +n'en ai même pas le droit. + +Le prêtre se leva, frémissant: + +-- C'est la lâcheté qui vous conseille, madame, je vous croyais +autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de Dieu! + +Elle tomba à ses genoux: + +-- Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, conseillez-moi! + +Il prononça d'une voix brève: + +-- Ouvrez les yeux de M. de Fourville. C'est à lui qu'il +appartient de rompre cette liaison. + +À cette pensée une épouvante la saisit: + +-- Mais il les tuerait, monsieur l'abbé! Et je commettrais une +dénonciation! Oh! pas cela, jamais! + +Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de +colère: + +-- Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes plus +coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus +rien à faire ici. + +Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait. + +Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. +Mais il demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en +secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que +lui. + +Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des +travaux d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la +ferme des Couillard; et il répétait: + +-- Laissez-moi, madame, je n'ai plus rien à vous dire. + +Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux +de la maison et ceux des voisins attroupés autour de la loge de la +chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une +attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les +mains derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit +un maître d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en +alla pour éviter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler. + +Jeanne disait, suppliante: + +-- Laissez-moi quelques jours, monsieur l'abbé, et revenez au +château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu faire, et ce que +j'aurai préparé; et nous aviserons. + +Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé +s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la +chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient +déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur +le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la +bête crispée s'allongea et un sixième petit toutou parut. Tous les +galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des +mains: + +-- En v'là encore un, en v'là encore un! + +C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait. +Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé +tomber des pommes. + +L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur +irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans +le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins +effarés s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en +face de la chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il +ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête +perdue, il commença à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle +ne pouvait s'enfuir, et gémissait affreusement en se débattant +sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il +monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l'écrasant. +Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la +pression; et il acheva, d'un talon forcené, le corps saignant qui +remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et +lourds, cherchant déjà les mamelles. + +Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au +cou, un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, +l'emporta jusqu'à la barrière et le jeta sur la route. + +Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux, +sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa +jupe. Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il +criait: + +-- Le voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant? + +Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête +éventrée; et la mère Couillard déclara: + +-- C'est-il possible d'être sauvage comme ça! + +Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les +élever. + +On essaya de leur donner du lait: trois moururent le lendemain. +Alors le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne +allaitant. Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en +affirmant qu'elle ferait l'affaire. On tua donc trois autres +petits et on confia le dernier à cette nourrice d'une autre race. +Elle l'adopta immédiatement, et lui tendit sa mamelle en se +couchant sur le côté. + +Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien +quinze jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même +au biberon. Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom +d'autorité, et le baptisa «Massacre». + +Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du +haut de la chaire des imprécations, des malédictions et des +menaces contre le château, disant qu'il faut porter le fer rouge +dans les plaies, anathématisant le baron qui s'en amusa, et +marquant d'une allusion voilée, encore timide, les nouvelles +amours de Julien. Le vicomte fut exaspéré, mais la crainte d'un +scandale affreux éteignit sa colère. + +Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa +vengeance, prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses +ennemis seraient frappés. + +Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse mais +énergique. L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut. + +On le rencontrait maintenant faisant de longues courses +solitaires, à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien +dans leurs promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, +parfois au loin comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le +bord de la falaise, parfois lisant son bréviaire dans quelque +étroit vallon où ils allaient entrer. Ils tournaient bride alors +pour ne point passer près de lui. + +Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque +jour aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout +abri où les portaient leurs courses. + +Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe +humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au coeur de l'été, +s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus +souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un +berger, abandonnée depuis l'automne au sommet de la côte de +Vaucotte. + +Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents +mètres de la falaise, juste au point où commençait la descente +rapide du vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils +dominaient la plaine; et les chevaux attachés aux brancards +attendaient qu'ils fussent las de baisers. + +Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils +aperçurent l'abbé Tolbiac assis presque caché dans les joncs +marins de la côte. + +-- Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils +pourraient nous dénoncer de loin. + +Et ils prirent l'habitude d'attacher les bêtes dans un repli du +val plein de broussailles. + +Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils +devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent +qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et +salua sans qu'ils rencontrassent ses yeux. + +Une inquiétude les saisit qui se dissipa bientôt. + +Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup +de vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut +soudain le comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite +qu'elle crut un malheur arrivé. + +Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en +face de lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une +grosse casquette fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa +blouse de chasse, et si pâle que sa moustache rousse, qui ne +tranchait point d'ordinaire sur son teint coloré, semblait une +flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides de +pensée. + +Il balbutia: + +-- Ma femme est ici, n'est-ce pas? + +Jeanne, perdant la tête, répondit: + +-- Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui. + +Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées, il ôta +sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs +fois, par un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il +s'avança vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche +ouverte, prêt à parler, à lui confier quelque affreuse douleur; +puis il s'arrêta, la regarda fixement, prononça dans une sorte de +délire: + +-- Mais c'est votre mari... vous aussi... + +Et il s'enfuit du côté de la mer. + +Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le coeur +crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! +pourvu qu'il ne les trouve point!» + +Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il +allait devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le +fossé, puis enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la +falaise. + +Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps +des yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée +d'angoisse. + +Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer +houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient +d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun +d'eux criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, +geignait, rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, +pareils à des flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il +entraînait au loin dans les terres. + +Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte, +trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait, +emplissaient de bruit ses oreilles et son coeur de tumulte. + +Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. +Rien jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons +vide. Deux chevaux étaient attachés aux brancards de la maison +roulante. Que pouvait-on craindre par cette tempête? + +Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis +il se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une +sorte de monstre avec son grand corps souillé de boue et sa +coiffure en poil de bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et +se cacha dessous pour n'être point découvert par les fentes des +planches. + +Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs +brides avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main et, une +bourrasque étant survenue, les animaux s'enfuirent, harcelés par +la grêle qui cinglait le toit penché de la maison de bois, la +faisant trembler sur ses roues. + +Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son oeil au bas de +la porte, en regardant dedans. + +Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long +s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux +pieds. Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait +l'auvent au-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à +secouer cette niche comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis +soudain, il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort +désespéré, tirant comme un boeuf, et haletant; et il entraîna, +vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle +enfermait. + +Ils criaient là-dedans, heurtant la cloison du poing, ne +comprenant pas ce qui leur arrivait. + +Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure +qui se mit à rouler sur la côte inclinée. + +Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours +plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de +ses brancards. + +Un vieux mendiant, blotti dans un fossé, la vit passer d'un élan +sur sa tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le +coffre de bois. + +Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit +sur le flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une +maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, +arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une +courbe, et, tombant au fond, s'y creva comme un oeuf. + +Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, +qui l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les +ronces; et, mû par une prudence de paysan, n'osant approcher du +coffre éventré, il alla jusqu'à la ferme voisine annoncer +l'accident. + +On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils +étaient meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert +et toute la face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, +détachée dans un choc; et leurs membres cassés étaient mous comme +s'il n'y avait plus d'os sous la chair. + +On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur +les causes de ce malheur. + +-- Qué qui faisaient dans c'té cahute? dit une femme. + +Alors, le vieux pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment +réfugiés là-dedans pour se mettre à l'abri d'une bourrasque, et +que le vent furieux avait dû chavirer et précipiter la cabane. Et +il expliquait que lui-même allait s'y cacher quand il avait vu les +chevaux attachés aux brancards, et compris par là que la place +était occupée. + +Il ajouta d'un air satisfait: + +-- Sans ça, c'est moi qu'j'y passais. + +Une voix dit: + +-- Ça aurait-il pas mieux valu? + +Alors, le bonhomme se mit dans une colère terrible: + +-- Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce qu'je sieus pauvre et +qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure... + +Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe +mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait +les deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: + +-- J'sommes tous égaux, là-devant. + +Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un +oeil inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on +délibéra sur ce qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir +d'une récompense, que les corps seraient reportés aux châteaux. On +attela donc deux carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit. +Les uns voulaient simplement garnir de paille le fond des +voitures; les autres étaient d'avis d'y placer des matelas par +convenance. + +La femme qui avait déjà parlé cria: + +-- Mais y s'ront pleins d'sang, ces matelas, qu'y faudra les +r'laver à l'ieau de javelle. + +Alors, un gros fermier à face réjouie répondit: + +-- Y les paieront donc. Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher. + +L'argument fut décisif. + +Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts, +partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et +ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres +qui s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus. + +Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure +descente, s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à +travers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendant +plusieurs heures, coupant les routes, sautant les talus, crevant +les haies; et il était rentré chez lui à la tombée du jour, sans +savoir comment. + +Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les +deux chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien +ayant suivi l'autre. + +Alors M. de Fourville chancela; et d'une voix entrecoupée: + +-- Il leur sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que +tout le monde se mette à leur recherche. + +Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha +sous une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou +mourante, ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il +aimait encore d'une passion sauvage. + +Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque +chose d'étrange. + +Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui, +c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une +peur horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne +remuait plus, blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre +bruit. + +Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne +sortait pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la +voir, de rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur qu'il +craignit soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de +rentrer pour assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore +jusqu'au milieu des bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle +avait peut-être besoin de secours, que personne sans doute ne +pouvait la soigner; et il revint en courant éperdument. + +Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: + +-- Eh bien? + +L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant +presque: + +-- Est-elle morte? + +Et le serviteur balbutia: + +-- Oui, monsieur le comte. + +Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans +son sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme +les marches de son grand perron. + +L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne, de loin, +l'aperçut, vit le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et +comprit tout. Son émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans +connaissance. + +Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui +mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant: + +-- Tu sais?... + +Elle murmura: + +-- Oui, père. + +Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle +souffrait. + +Le soir même elle accoucha d'un enfant mort: d'une fille. + +Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. +Elle s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison +était revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, +elle cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille +fille était repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles +circonstances. Elle n'y pouvait parvenir, même en ses heures de +lucidité, sûre seulement qu'elle l'avait vue après la mort de +petite mère. + + + + +-- XI -- + + +Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si +pâle qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu +elle se ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient pas, +installés tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette +secousse une maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait +défaillir, et elle tombait en de longues syncopes provoquées par +les causes les plus insignifiantes. + +Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que +lui importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à +un accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son +coeur ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, +et la vision de cette brusque et terrible visite du comte, le jour +de la catastrophe. + +Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs +attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que +lui avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout +moment à des réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait +tel qu'il avait été en ces jours de fiançailles, et tel aussi +qu'elle l'avait chéri en ses seules heures de passion écloses sous +le grand soleil de la Corse. Tous les défauts diminuaient, toutes +les duretés disparaissaient, les infidélités elles-mêmes +s'atténuaient maintenant dans l'éloignement grandissant du tombeau +fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude +posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, pardonnait +les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments heureux. +Puis, le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois +poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses +réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son +fils. + +Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour +de lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara +même entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant +nerveusement les grands baisers donnés au baron après les séances +de cheval sur un genou. Et tante Lison, négligée par lui comme +elle l'avait toujours été par tout le monde, traitée parfois en +bonne par ce maître qui ne parlait guère encore, s'en allait +pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantes caresses +mendiées par elle et obtenues à peine aux étreintes qu'il gardait +pour sa mère et pour son grand-père. + +Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la +préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième +hiver, on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et +toute la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison +abandonnée et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on +craignit une pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent +qu'il ne pouvait se passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès +qu'il fut guéri. + +Alors commença une série d'années monotones et douces. + +Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt +dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur +ses bégaiements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes. + +Sa mère l'appelait Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler +ce mot et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires +interminables. Le surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait +plus autrement. + +Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des +trois parents que le baron appelait «ses trois mères» était de +mesurer sa taille. + +On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série +de petits traits au canif indiquant, de mois en mois, sa +croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait +une place considérable dans l'existence de tout le monde. + +Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la +famille, le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée +uniquement de son fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux +baril devant l'écurie, il vivait solitaire, toujours à la chaîne. + +Paul, un matin, le remarqua, et se mit à crier pour aller +l'embrasser. On l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien +fit fête à l'enfant qui beugla quand on voulut les séparer. Alors +Massacre fut lâché et installé dans la maison. Il devint +l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se +roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis +bientôt Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne +consentait plus à le quitter. Jeanne se désolait parfois à cause +des puces; et tante Lison en voulait au chien de prendre une si +grosse part de l'affection du petit, de l'affection volée par +cette bête, lui semblait-il, de l'affection qu'elle aurait tant +désirée. + +De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les +Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls la solitude du +vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne et les +soupçons que lui avait inspirés le prêtre lors de la mort horrible +de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église, irritée +contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres. + +L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions +directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit +d'Éternelle Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit +d'Iniquité, l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait +ainsi le baron. + +Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long +des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans +ne s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour +le saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait +chassé le démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on, +des paroles mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient, +selon lui, que des espèces de farces de Satan. Il imposait les +mains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui portaient la +queue en cercle, et par quelques mots inconnus il faisait +retrouver les objets perdus. + +Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude +des livres religieux contenant l'histoire des apparitions du +Diable sur la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, +ses influences occultes et variées, toutes les ressources qu'il +avait, et les tours ordinaires de ses ruses. Et comme il se +croyait appelé particulièrement à combattre cette Puissance +mystérieuse et fatale, il avait appris toutes les formules +d'exorcisme indiquées dans les manuels ecclésiastiques. + +Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit; +et la phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: _Sicut +leo rugiens circuit quaerens quem devoret_. + +Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses +confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui +Belzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions +minutieuses des rites en cas de manifestation de cette puissance +du mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie, +considéraient l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le +respectaient autant pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient +que pour l'inattaquable austérité de sa vie. + +Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas. + +Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne +comprenait point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on +n'allât pas à l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute +elle se confessait et communiait; mais personne ne le savait, ne +cherchait à le savoir. + +Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui +parlait, tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand +elle lui racontait les histoires miraculeuses des premiers temps +du monde; mais, quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, +beaucoup le bon Dieu, il répondait parfois: + +-- Où qu'il est, tante? + +Alors elle montrait le ciel avec son doigt: + +-- Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire. + +Elle avait peur du baron. Mais un jour Poulet lui déclara: + +-- Le bon Dieu, il est partout, mais il est pas dans l'église. + +Il avait parlé à son grand-père des révélations mystérieuses de +tante. + +L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il +était fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il +ne savait pas grand-chose. Les leçons l'ennuyant, il les +interrompait tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le +retenait un peu longtemps devant un livre, Jeanne aussitôt +arrivait, disant: + +-- Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il +est si jeune. + +Pour elle, il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si +elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un +petit homme; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne +tombât, qu'il n'eût froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il +ne mangeât trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance. + +Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit; celle de la +première communion. + +Lise, un matin, vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne +pouvait laisser plus longtemps le petit sans instruction +religieuse et sans remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de +toutes les façons, invoquant mille raisons, et, avant tout, +l'opinion des gens qu'ils voyaient. La mère, troublée, indécise, +hésitait, affirmant qu'on pouvait attendre encore. + +Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la +vicomtesse de Briseville, cette dame lui demanda par hasard: + +-- C'est cette année sans doute que votre Paul va faire sa +première communion. + +Et Jeanne, prise au dépourvu, répondit: + +-- Oui, madame. + +Ce simple mot la décida, et, sans en rien confier à son père, elle +pria Lise de conduire l'enfant au catéchisme. + +Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec la +gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée +l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre +la fin de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du +porche, parce qu'il s'était mal tenu. + +Elle le garda donc chez elle et lui fit apprendre elle-même cet +alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les +supplications de Lison, refusa de l'admettre parmi les +communiants, comme étant insuffisamment instruit. + +Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron, exaspéré, jura que +l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce +symbole puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête +homme; et il fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non +pas en catholique pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait +libre de devenir ce qu'il lui plairait. + +Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux +Briseville, n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant +la méticuleuse politesse de ses voisins; mais la marquise de +Coutelier lui révéla, avec hauteur, la raison de cette abstention. + +Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien +authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de +reine de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie +reine, parlait en liberté, se montrait gracieuse ou cassante, +selon les occasions, admonestait, redressait, félicitait à tout +propos. Jeanne, donc, s'étant présentée chez elle, cette dame, +après quelques paroles glaciales, prononça d'un ton sec: + +-- La société se divise en deux classes: les gens qui croient en +Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus humbles, +sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous. + +Jeanne, sentant l'attaque, répliqua: + +-- Mais ne peut-on croire en Dieu sans fréquenter les églises? + +La marquise répondit: + +-- Non, madame; les fidèles vont prier Dieu dans son église comme +on va trouver les hommes en leurs demeures. + +Jeanne, blessée, reprit: + +-- Dieu est partout, madame. Quant à moi qui crois, du fond du +coeur, à sa bonté, je ne le sens plus présent quand certains +prêtres se trouvent entre lui et moi. + +La marquise se leva: + +-- Le prêtre porte le drapeau de l'Église, madame; quiconque ne +suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous. + +Jeanne s'était levée à son tour, frémissante: + +-- Vous croyez, madame, au Dieu d'un parti. Moi, je crois au Dieu +des honnêtes gens. + +Elle salua et sortit. + +Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait +faire à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux +offices, n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les +recevaient qu'à Pâques selon les prescriptions formelles de +l'Église; mais pour les mioches, c'était autre chose; et tous +auraient reculé devant l'audace d'élever un enfant hors de cette +loi commune, parce que la Religion, c'est la Religion. + +Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes +ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette +universelle peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de +tous les coeurs, et parée, quand elle se montre, de tant de +masques respectables. + +Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. +La mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue +pas», et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, +petit père lui en ayant interdit l'entrée parce qu'elle +interrompait à tout instant l'enseignement pour demander: «Tu n'as +pas froid aux pieds, Poulet?» Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête, +Poulet?» Ou bien pour arrêter le maître: «Ne le fais pas tant +parler, tu vas lui fatiguer la gorge.» + +Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et +tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la +terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps, +semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les +passionnaient, taillaient des branches, coupaient des fleurs pour +faire des bouquets. + +Le plus grand souci du jeune homme était la production des +salades. Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il +élevait avec un soin extrême, Laitues, Romaines, Chicorées, +Barbes-de-capucin, Royales, toutes les espèces connues de ces +feuilles comestibles. Il bêchait, arrosait, sarclait, repiquait, +aidé de ses deux mères qu'il faisait travailler comme des femmes +de journée. On les voyait, pendant des heures entières, à genoux +dans les plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains +occupées à introduire la racine des jeunes plantes en des trous +qu'elles creusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la terre. + +Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du +salon marquait un mètre cinquante-huit. Mais il restait enfant +d'esprit, ignorant, niais, étouffé par ces deux jupes et ce vieil +homme aimable qui n'était plus du siècle. + +Un soir, enfin, le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se +mit à sangloter. Tante Lison, effarée, se tenait dans un coin +sombre. + +La mère répondait: + +-- Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un homme des +champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera des terres comme +font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette +maison où nous aurons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut- +on demander de plus? + +Mais le baron hochait la tête. + +-- Que répondras-tu s'il vient te dire, lorsqu'il aura vingt-cinq +ans: Je ne suis rien, je ne sais rien par ta faute, par la faute +de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de travailler, de +devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour la vie +obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse +imprévoyante m'a condamné. + +Elle pleurait toujours, implorant son fils. + +-- Dis, Poulet, tu ne me reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, +n'est-ce pas? + +Et le grand enfant, surpris, promettait: + +-- Non, maman. + +-- Tu me le jures? + +-- Oui, maman. + +-- Tu veux rester ici, n'est-ce pas? + +-- Oui, maman. + +Alors le baron parla ferme et haut: + +-- Jeanne, tu n'as pas le droit de disposer de cette vie. Ce que +tu fais là est lâche et presque criminel; tu sacrifies ton enfant +à ton bonheur particulier. + +Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots +précipités, et elle balbutiait dans ses larmes: + +-- J'ai été si malheureuse... si malheureuse! Maintenant que je +suis tranquille avec lui, on me l'enlève... Qu'est- ce que je +deviendrai... toute seule... à présent?... + +Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses +bras. + +-- Et moi, Jeanne? + +Elle le saisit brusquement par le cou, l'embrassa avec violence, +puis, toute suffoquée encore, elle articula au milieu +d'étranglements: + +-- Oui. Tu as raison... peut-être... petit père. J'étais folle, +mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille au collège. + +Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, à +son tour, se mit à larmoyer. + +Alors ses trois mères, l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent. +Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le coeur serré et tous +pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu. + +Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au +collège du Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries +que jamais. + +Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle +prépara son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de +dix ans; puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil, +les deux femmes et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui +partit au trot des deux chevaux. + +On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et +sa place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le +jour à ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble +ne contenait pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla +trouver le proviseur pour en obtenir un second. L'économe fut +appelé; il représenta que tant de linges et d'effets ne feraient +que gêner sans servir jamais; et il refusa, au nom du règlement, +de céder une autre commode. La mère, désolée, se résolut alors à +louer une chambre dans un petit hôtel voisin, en recommandant à +l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce dont il aurait +besoin, au premier appel de l'enfant. + +Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer +les navires. + +Le triste soir tomba sur la ville qui s'illuminait peu à peu. On +entra pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et +ils se regardaient d'un oeil humide pendant que les plats +défilaient devant eux et s'en retournaient presque pleins. + +Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de +toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par +leurs familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On +entendait un bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée. + +Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait +derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais +le baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa +fille. La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans +tous trois et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples. + +Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre. + +Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit +atteler le phaéton et partit pour Le Havre. Poulet semblait avoir +déjà pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa +vie il avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir +sur sa chaise au parloir. + +Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les +sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les +récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force +ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier +de monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle +ne tint pas compte de cette recommandation. + +Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de +jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant +sans cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut +prévenu par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, +comme une prisonnière. + +Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant. + +Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder +par le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des +jours entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois, elle restait +assise durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la +falaise; parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois, +refaisant des promenades anciennes dont le souvenir la +poursuivait. Comme c'était loin, comme c'était loin le temps où +elle parcourait ce même pays, jeune fille, et grise de rêves. + +Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils +avaient été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en +mois; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son père +paraissait son frère, et tante Lison, qui ne vieillissait point, +restée fanée dès son âge de vingt-cinq ans, avait l'air d'une +soeur aînée. + +Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième +alla tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et +il se trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans. + +Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà +touffus et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui +venait aux Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis +longtemps des leçons d'équitation, il louait simplement un cheval +et faisait la route en deux heures. + +Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le +baron qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit +vieux, les mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher +de tomber sur le nez. + +Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant +parfois sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas +encore le cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur +la ligne blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et +il mettait son cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce +qui faisait palpiter de peur Jeanne et Lison et s'exalter le +grand-père qui criait «Bravo» dans un enthousiasme d'impotent. + +Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait +toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid +aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron, +après déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre +pour lui crier: + +-- Ne sors pas nu-tête, je t'en prie, tu vas attraper un rhume de +cerveau. + +Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans +la nuit: + +-- Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent, +pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait +quelque chose. + +Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul +annonçant qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis +avaient organisé une partie de plaisir à laquelle il était invité. + +Elle fut torturée d'angoisse pendant toute la journée du dimanche +comme sous la menace d'un malheur puis, le jeudi, n'y tenant plus, +elle partit pour Le Havre. + +Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il +semblait animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui +dit, comme une chose toute naturelle: + +-- Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd'hui, je n'irai pas +aux Peuples dimanche prochain, parce que nous recommençons notre +fête. + +Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il +partait pour le Nouveau Monde; puis, quand elle put enfin parler: + +-- Oh! Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il? + +Il se mit à rire et l'embrassa: + +-- Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis, c'est +de mon âge. + +Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute +seule dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle +ne l'avait plus reconnu son Poulet, son petit Poulet de jadis. +Pour la première fois elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il +n'était plus à elle, qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper +des vieux. Il lui semblait qu'en un jour il s'était transformé. +Quoi! c'était son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait +autrefois repiquer des salades, ce fort garçon barbu dont la +volonté s'affirmait! + +Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps +en temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus +vite, cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne +s'effrayait, et le baron sans cesse la consolait répétant: + +-- Laisse-le faire; il a vingt ans, ce garçon. + +Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français +d'Allemagne: + +-- Matame la vicomtesse. + +Et, après beaucoup de saluts cérémonieux, il tira de sa poche un +portefeuille sordide en déclarant: «Ché un bétit bapier bour +fous», et il tendit, en le dépliant, un morceau de papier +graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et +demanda: + +-- Qu'est-ce que cela veut dire? + +L'homme, obséquieux, expliqua: + +-- Ché fé fous tire. Votre fils il afé pesoin d'un peu d'archent, +et comme ché safais que fous êtes une ponne mère, che lui prêté +quelque betite chose bour son pesoin. + +Elle tremblait. + +-- Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi? + +Le Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu +devant être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas +encore majeur, personne ne lui aurait rien prêté et que son +«honneur été gombromise» sans le «bétit service obligeant» qu'il +avait rendu à ce jeune homme. + +Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever +tant l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier: + +-- Voulez-vous avoir la complaisance de sonner? + +Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia: + +-- Si che fous chêne, che refiendrai. + +Elle remua la tête pour dire non. Elle sonna; et ils attendirent, +muets, l'un en face de l'autre. + +Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. +Le billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant +à l'homme entre les yeux: + +-- Surtout ne revenez pas. + +L'autre remercia, salua, et disparut. + +Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour Le Havre; mais en +arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y +était point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées +de Jeanne pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour +donner des nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un +certificat de médecin; le tout faux, naturellement. Ils furent +atterrés, et ils restaient là, se regardant. + +Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. +Les deux parents couchèrent à l'hôtel. + +Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue +de la ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples +sans qu'un mot fût échangé entre eux tout le long de la route. +Jeanne pleurait, la figure dans son mouchoir. Paul regardait la +campagne d'un air indifférent. + +En huit jours on découvrit que, pendant les trois derniers mois, +il avait fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne +s'étaient point montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt +majeur. + +Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la +douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, +on le gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport, +malgré les terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire des promenades +en mer. + +On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au +Havre. + +Il demeurait désoeuvré, irritable, parfois brutal. Le baron +s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la +pensée d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait +faire de lui. + +Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque +avec deux matelots. Sa mère, éperdue, descendit nu-tête jusqu'à +Yport, dans la nuit. + +Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de +l'embarcation. + +Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul +ne se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre. + +La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La +fille qui l'avait caché une première fois avait aussi disparu, +sans laisser de traces, son mobilier vendu, et son terme payé. +Dans la chambre de Paul, aux Peuples, on découvrit deux lettres de +cette créature qui paraissait folle d'amour pour lui. Elle parlait +d'un voyage en Angleterre, ayant trouvé les fonds nécessaires, +disait-elle. + +Et les trois habitants du château vécurent, silencieux et sombres, +dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, +gris déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement +pourquoi la destinée la frappait ainsi. + +Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac: «Madame, la main de Dieu +s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il +vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. +N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La +miséricorde du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t- +il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble +serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y +viendrez frapper.» + +Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était +vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les +incertitudes religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu +pouvait-il être vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il +ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne +l'adorerait plus. Pour se faire mieux connaître à nous, sans +doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres +sentiments. Et le doute lâche, qui pousse aux églises les +hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut furtivement, +un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et, +s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution. + +Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses +grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron: «Vous +sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine +Mansuétude.» + +Elle reçut, en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils +et elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le +début des soulagements promis par l'abbé. + +«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en +bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un +sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui +m'accompagne, et que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce +qu'elle avait pour ne pas me quitter: cinq mille francs; et tu +comprends que je suis engagé d'honneur à lui rendre cette somme +d'abord. Tu serais donc bien aimable de m'avancer une quinzaine de +mille francs sur l'héritage de papa, puisque je vais être bientôt +majeur; tu me tireras d'un grand embarras. + +«Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que +grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt. + +«Ton fils, Vicomte Paul de LAMARE.» + +Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea +point qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il +n'en avait plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit! + +Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante +Lison fut appelée; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait +de lui. On en discuta chaque terme. + +Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte +d'enivrement d'espoir, défendait Paul: + +-- Il reviendra, il va revenir puisqu'il écrit. + +Le baron, plus calme, prononça: + +-- C'est égal, il nous a quittés pour cette créature. Il l'aime +donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas hésité. + +Une douleur subite et épouvantable traversa le coeur de Jeanne; et +tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse +qui lui volait son fils, une haine inapaisable, sauvage, une haine +de mère jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul. +À peine songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses +égarements. Mais soudain cette réflexion du baron avait évoqué +cette rivale, lui avait révélé sa puissance fatale; et elle sentit +qu'entre cette femme et elle une lutte commençait, acharnée, et +elle sentait aussi qu'elle aimerait mieux perdre son fils que de +le partager avec l'autre. + +Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de +nouvelles pendant cinq mois. Puis, un homme d'affaires se présenta +pour régler les détails de la succession de Julien. Jeanne et le +baron rendirent les comptes sans discuter, abandonnant même +l'usufruit qui revenait à la mère. Et, rentré à Paris, Paul toucha +cent vingt mille francs. Il écrivit alors quatre lettres en six +mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de +froides protestations de tendresse: «Je travaille, affirmait-il; +j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous +embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.» + +Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait +plus que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans +ces lettres glacées, sentait cette femme, embusquée, implacable, +l'ennemie éternelle des mères, la fille. + +Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour +sauver Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? À quoi +bon? + +Le baron disait: + +-- Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra tout seul. + +Et leur vie était lamentable. + +Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du +baron. + +Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une +lettre désespérée les terrifia. + +«Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la +cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui +présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer; +et je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si +je ne paie pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. +Je suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt +que de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà +sans les encouragements d'une femme dont je ne parle jamais et qui +est ma Providence. + +«Je t'embrasse du fond du coeur, ma chère maman; c'est peut-être +pour toujours. Adieu. + +«Paul.» + +Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient +des explications détaillées sur le désastre. + +Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il +partit pour Le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des +terres pour se procurer de l'argent qui fut envoyé à Paul. + +Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements +enthousiastes et de tendresses passionnées, annonçant sa venue +immédiate pour embrasser ses chers parents. + +Il ne vint pas. + +Une année entière s'écoula. + +Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver +et de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il +était à Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à +vapeur, sous la raison sociale «PAUL DELAMARE ET Cie». Il +écrivait: «C'est la fortune assurée pour moi, peut-être la +richesse. Et je ne risque rien. Vous voyez d'ici tous les +avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai une belle position dans +le monde. Il n'y a que les affaires pour se tirer d'embarras +aujourd'hui.» + +Trois mois plus tard, la compagnie de paquebots était mise en +faillite et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les +écritures commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura +plusieurs heures; puis elle prit le lit. + +Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes +d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de +la société Delamare était de deux cent trente-cinq mille francs, +et il hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et +les deux fermes furent grevés pour une grosse somme. + +Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet +d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une +attaque d'apoplexie. + +Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était +mort. + +Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur +était plutôt de l'engourdissement que du désespoir. + +L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les +supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la +nuit tombante, sans cérémonie aucune. + +Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa +faillite. Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour +s'excuser de n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur. +«D'ailleurs, maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère +maman, je rentre en France, et je t'embrasserai bientôt.» + +Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait +ne plus rien comprendre. + +Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit +ans, eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et +elle expira doucement en balbutiant: + +-- Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au bon Dieu qu'il ait +pitié de toi. + +Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le +cercueil, et, comme elle s'affaissait avec l'envie au coeur de +mourir aussi, de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte +paysanne la saisit dans ses bras et l'emporta comme elle eût fait +d'un petit enfant. + +En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au +chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans +résistance par cette campagnarde inconnue qui la maniait avec +douceur et autorité; et elle tomba dans un sommeil d'épuisement, +accablée de fatigue et de souffrance. + +Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait +sur la cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était +cette femme? Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, +s'étant penchée au bord de sa couche, pour bien distinguer ses +traits sous la lueur tremblotante de la mèche flottant sur l'huile +dans un verre de cuisine. + +Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais +quand? Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée +sur l'épaule, le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir +quarante ou quarante-cinq ans. Elle était forte, colorée, carrée, +puissante. Ses larges mains pendaient des deux côtés du siège. Ses +cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait obstinément dans ce +trouble d'esprit du réveil après le sommeil fiévreux qui suit les +grands malheurs. + +Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce +récemment? Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait, +l'énervait. Elle se leva doucement pour regarder de plus près la +dormeuse, et elle s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la +femme qui l'avait relevée au cimetière, puis couchée. Elle se +rappelait cela confusément. + +Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa +vie? Ou bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le +souvenir obscur de la dernière journée? Et puis comment était-elle +là, dans sa chambre? Pourquoi? + +La femme souleva sa paupière, aperçut Jeanne et se dressa +brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs +poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela: + +-- Comment! vous v'là d'bout! Vous allez attraper du mal à +c't'heure. Voulez-vous bien vous r'coucher! + +Jeanne demanda: + +-- Qui êtes-vous? + +Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau, +et la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle +la reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur +Jeanne, elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les +joues, dans les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de +ses larmes, et balbutiant: + +-- Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre maîtresse, +vous ne me reconnaissez donc point? + +Et Jeanne s'écria: + +-- Rosalie, ma fille. + +Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l'étreignit en la +baisant; et elles sanglotaient toutes les deux, enlacées +étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs +bras. + +Rosalie se calma la première: + +-- Allons, faut être sage, dit-elle, et ne pas attraper froid. + +Et elle ramassa les couvertures, reborda le lit, replaça +l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui continuait à +suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son âme. + +Elle finit par demander: + +-- Comment es-tu revenue, ma pauvre fille? + +Rosalie répondit: + +-- Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça, toute seule, +maintenant! + +Jeanne reprit: + +-- Allume donc une bougie que je te voie. + +Et, quand la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se +considérèrent longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne, tendant la +main à sa vieille bonne, murmura: + +-- Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien changée, +sais-tu, mais pas tant que moi, encore. + +Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et +fanée, qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit: + +-- Ça c'est vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que +de raison. Mais songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous +nous sommes pas vues. + +Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin, +balbutia: + +-- As-tu été heureuse au moins? + +Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir +trop douloureux, bégayait: + +-- Mais... oui..., oui..., madame. J'ai pas trop à me plaindre, +j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a qu'une chose +qui m'a toujours gâté le coeur, c'est de ne pas être restée ici... + +Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans y +songer. Mais Jeanne reprit avec douceur: + +-- Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut. +Tu es veuve aussi, n'est-ce pas? + +Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua: + +-- As-tu d'autres... d'autres enfants? + +-- Non, madame. + +-- Et, lui, ton... ton fils, qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu +satisfaite? + +-- Oui, madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il +s'est marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me +v'là revenue avec vous. + +Jeanne, tremblant d'émotion, murmura: + +-- Alors, tu ne me quitteras plus, ma fille? + +Et Rosalie, d'un ton brusque: + +-- Pour sûr, madame, que j'ai pris mes dispositions pour ça. + +Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps. Jeanne, malgré elle, +se remettait à comparer leurs existences, mais sans amertume au +coeur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. Elle +dit: + +-- Ton mari, comment a-t-il été pour toi? + +-- Oh! c'était un brave homme, madame, et pas feignant, qui a su +amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine.» + +Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de +savoir: + +-- Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera +du bien, aujourd'hui. + +Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler +d'elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails +chers aux gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de +choses anciennes déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, +haussant le ton peu à peu, en fermière habituée à commander. Elle +finit par déclarer: + +-- Oh! j'ai du bien au soleil, aujourd'hui. Je ne crains rien. + +Puis elle se troubla encore et reprit plus bas: + +-- C'est à vous que je dois ça tout de même: aussi vous savez que +je n'veux pas de gages. Ah! mais non. Ah! mais non! Et puis, si +vous n' voulez point, je m'en vas. + +Jeanne reprit: + +-- Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien? + +-- Ah! mais que oui, madame. De l'argent! Vous me donneriez de +l'argent! Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous +seulement c'qui vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques +et d'empruntages, et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui +s'augmentent à chaque terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh +bien, je vous promets que vous n'avez seulement plus dix mille +livres de revenu. Pas dix mille, entendez-vous. Mais je vas vous +régler tout ça, et vite encore. + +Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces +intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague +sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle +s'écria, révoltée: + +-- Il ne faut pas rire de ça, madame, parce que sans argent, il +n'y a plus que des manants. + +Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis +elle prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui +l'obsédait: + +-- Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. +La fatalité s'est acharnée sur ma vie. + +Mais Rosalie hocha la tête: + +-- Faut pas dire ça, madame, faut pas dire ça. Vous avez mal été +mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça aussi, sans +seulement connaître son prétendu. + +Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux +vieilles amies. + +Le soleil se leva comme elles causaient encore. + + + + +-- XII -- + + +Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses +et des gens du château. Jeanne, résignée, obéissait passivement. +Faible et traînant les jambes comme jadis petite mère, elle +sortait au bras de sa servante qui la promenait à pas lents, la +sermonnait, la réconfortait avec des paroles brusques et tendres, +la traitant comme une enfant malade. + +Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans +la gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. +La vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions +d'intérêts en souffrance, puis elle exigea qu'on lui livrât les +papiers que Jeanne, ignorante de toute affaire, lui cachait par +honte pour son fils. + +Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à +Fécamp pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle +connaissait. + +Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à +son chevet, et brusquement: + +-- Maintenant que vous v'là couchée, madame, nous allons causer. + +Et elle exposa la situation. + +Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille +francs de rentes. Rien de plus. + +Jeanne répondit: + +-- Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai pas de +vieux os; j'en aurai toujours assez. + +Mais Rosalie se fâcha: + +-- Vous, madame, c'est possible; mais M. Paul, vous ne lui +laisserez rien alors? + +Jeanne frissonna. + +-- Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre trop quand +j'y pense. + +-- Je veux vous en parler au contraire, parce que vous n'êtes pas +brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il +n'en fera pas toujours: et puis il se mariera, il aura des +enfants. Il faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: +Vous allez vendre les Peuples!... + +Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit: + +-- Vendre les Peuples! Y penses-tu? Oh! jamais, par exemple! + +Mais Rosalie ne se troubla pas. + +-- Je vous dis que vous les vendrez, moi, madame, parce qu'il le +faut. + +Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements. + +Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un +amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à +Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, +constitueraient un revenu de huit mille trois cents francs. On +mettrait de côté treize cents francs par an pour les réparations +et l'entretien des biens; il resterait donc sept mille francs sur +lesquels on prendrait cinq mille pour les dépenses de l'année; et +on en réserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance. + + +Elle ajouta: + +-- Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi qui +garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura +plus rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou. + +Jeanne, qui pleurait en silence, murmura: + +-- Mais s'il n'a pas de quoi manger? + +-- Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura +toujours un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait +fait toutes ces bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou +du commencement? + +-- Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré. + +-- Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire? +Vous avez payé, c'est bien; mais vous ne paierez plus, c'est moi +qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame. + +Et elle s'en alla. + +Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les +Peuples, de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie +était attachée. + +Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle +lui dit: + +-- Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner +d'ici. + +Mais la bonne se fâcha: + +-- Faut que ça soit comme ça pourtant, madame. Le notaire va venir +tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça, dans quatre +ans, vous n'auriez plus un radis. + +Jeanne restait anéantie, répétant: + +-- Je ne pourrai pas; je ne pourrai jamais. + +Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui +demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle +consulta Rosalie qui leva les bras: + +-- Qu'est-ce que je vous disais, madame? Ah! vous auriez été +propres tous les deux si je n'étais pas revenue! + +Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune +homme: + +«Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruinée; je +me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que +j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta +vieille mère que tu as bien fait souffrir. + +«JEANNE.» + +Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de +sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en +détail. + +Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente, et achetait +en même temps une petite maison bourgeoise sise auprès de +Goderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de +Batteville. + +Puis, jusqu'au soir elle se promena toute seule dans l'allée de +petite mère, le coeur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à +l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes +ces choses si connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et +dans son âme, au bosquet, au talus devant la lande où elle s'était +si souvent assise, d'où elle avait vu courir vers la mer le comte +de Fourville en ce jour terrible de la mort de Julien, à un vieil +orme sans tête contre lequel elle s'appuyait souvent, à tout ce +jardin familier, des adieux désespérés et sanglotants. + +Rosalie vint la prendre par le bras pour la forcer à rentrer. + +Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la +salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps. + +-- Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir +pour le déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu +que je ferai ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de +la terre. + +C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul. + +Il lui sembla que son coeur s'arrêtait; et pourtant elle aurait +voulu embrasser ce garçon. + +Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il +ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les +cheveux blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il +ressemblait à Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas +trop; mais il avait quelque chose de lui dans l'ensemble de la +physionomie. + +Le gars reprit: + +-- Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça m'obligerait. + +Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever, +sa nouvelle maison étant fort petite, et elle le pria de revenir +au bout de la semaine. + +Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction +triste dans sa vie morne et sans attentes. + +Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui +rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de +notre vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et +auxquels sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses, +des dates de notre histoire, qui ont été les compagnons muets de +nos heures douces ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à +côté de nous, dont l'étoffe est crevée par places et la doublure +déchirée, dont les articulations branlent, dont la couleur s'est +effacée. + +Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme +avant de prendre des déterminations capitales, revenant à tout +instant sur sa décision, balançant les mérites de deux fauteuils +ou de quelque vieux secrétaire comparé à une ancienne table à +ouvrage. + +Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis, +quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci», on +descendait l'objet dans la salle à manger. + +Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses +tapisseries, sa pendule, tout. + +Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les +dessins dès sa petite enfance: le renard et la cigogne, le renard +et le corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique. + +Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait +abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier. + +Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de +toute nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les +autres montés là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient +plus, parce qu'ils avaient été remplacés. Elle apercevait mille +bibelots connus jadis, et disparus tout à coup sans qu'elle y eût +songé, des riens qu'elle avait maniés, ces vieux petits objets +insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d'elle, qu'elle +avait vus chaque jour sans les remarquer, et qui, tout à coup, +retrouvés là, dans ce grenier, à côté d'autres plus anciens dont +elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de +son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins oubliés, +d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on a +fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui +soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans +fin, à raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas. + +Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au coeur, se +disant: «Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un +soir, quelques jours avant mon mariage. Ah! voici la petite +lanterne de mère et la canne que petit père a cassée en voulant +ouvrir la barrière dont le bois était gonflé par la pluie.» + +Il y avait aussi là-dedans beaucoup de choses qu'elle ne +connaissait pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses +grands-parents, ou de ses arrière-grands-parents, de ces choses +poudreuses qui ont l'air exilées dans un temps qui n'est plus le +leur, et qui semblent tristes de leur abandon, dont personne ne +sait l'histoire, les aventures, personne n'ayant vu ceux qui les +ont choisies, achetées, possédées, aimées, personne n'ayant connu +les mains qui les maniaient familièrement et les yeux qui les +regardaient avec plaisir. + +Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la +poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces +vieilleries, sous le jour terne qui tombait par quelques petits +carreaux de verre encastrés dans la toiture. + +Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant +si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une +chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas +d'ustensiles de ménage hors de service. + +Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et, +redescendant, elle envoya Rosalie le chercher. La bonne, indignée, +refusait de descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait +cependant plus aucune volonté, tint bon cette fois; et il fallut +obéir. + +Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq, s'en vint +avec sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie +l'accompagna afin de veiller au déchargement et de déposer les +meubles aux places qu'ils devaient occuper. + +Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, +saisie d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans +d'amour exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les +grands oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux +flambeaux, tout ce qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à +l'autre, affolée, les yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit +pour «dire adieu» à la mer. + +C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait +peser sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à +perte de vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant +en sa tête des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait, +elle rentra, ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus +grands chagrins. + +Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle +maison, la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de +bâtiment qui n'était seulement pas au bord d'une route. + +Jeanne pleura toute la soirée. + +Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient +pour elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient, +l'appelant entre eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans +doute parce qu'ils devinaient, avec leur instinct de brutes, sa +sentimentalité maladive et grandissante, ses rêvasseries exaltées, +tout le désordre de sa pauvre âme secouée par le malheur. + +La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un +grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle +n'avait plus songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, +parvenu à un âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivait +encore sur un lit de paille, soigné par Lucienne qui ne l'oubliait +pas. Elle le prit dans ses bras, l'embrassa, et l'emporta dans la +maison. Gros comme une tonne, il se traînait à peine sur ses +pattes écartées et raides, et il aboyait à la façon des chiens de +bois qu'on donne aux enfants. + +Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne +chambre de Julien, la sienne étant démeublée. + +Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût +fait une grande course. La voiture contenant les malles et le +reste du mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre +carriole à deux roues était attelée derrière, qui devait emporter +la maîtresse et la bonne. + +Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du +nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents, +Jeanne leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des +économies d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux +serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris femme, avait +depuis longtemps quitté la maison. + +Vers huit heures, la pluie se mit à tomber, une pluie fine et +glacée que chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des +couvertures sur la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des +arbres. + +Sur la table de la cuisine, des tasses de café au lait fumaient. +Jeanne s'assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis, +se levant: + +-- Allons! dit-elle. + +Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la +chaussait de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée: + +-- Te rappelles-tu, ma fille, comme il pleuvait quand nous sommes +parties de Rouen pour venir ici... + +Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine +et s'abattit sur le dos, sans connaissance. + +Pendant plus d'une heure, elle demeura comme morte; puis elle +rouvrit les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées +d'un débordement de larmes. + +Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle +ne pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres +crises si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la +prirent, l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la +carriole, sur le banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille +bonne, montée à côté de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit +les épaules d'un gros manteau, puis, tenant ouvert un parapluie +au-dessus de sa tête, elle s'écria: + +-- Vite, Denis, allons-nous-en. + +Le jeune homme grimpa près de sa mère et, s'asseyant sur une seule +cuisse, faute de place, il lança au grand trot son cheval dont +l'allure saccadée faisait sauter les deux femmes. + +Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant +de long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait +guetter ce départ. + +Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main +sa soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes +maigres, vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers +fangeux. + +Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et +Rosalie, qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait: +«Manant, manant!» puis, saisissant la main de son fils: + +-- Fiches-y donc un coup de fouet. + +Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre, fit +tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde lancée à +toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit +l'ecclésiastique des pieds à la tête. + +Et Rosalie, radieuse, se retourna pour lui montrer le poing, +pendant que le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir. + +Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria: + +-- Massacre que nous avons oublié! + +Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le +chien, tandis que Rosalie tenait les guides. + +Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête +informe et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes. + + + + +-- XIII -- + + +La voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison +de briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en +quenouilles, sur le bord de la grand-route. + +Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de +clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par +petits carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés +d'arbres fruitiers. + +Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, +qu'un champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait +de cent pas sur la route. Les autres habitations les plus proches +se trouvaient distantes d'un kilomètre. + +La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute +parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes de +grands arbres enfermant la cour à pommiers. + +Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le +lui permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser. + +Le menuisier de Goderville était là, venu pour l'installation; et +on commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés +déjà, en attendant la dernière voiture. + +Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et +de grands raisonnements. + +Puis la charrette, au bout d'une heure, apparut à la barrière, et +il fallut la décharger sous la pluie. + +La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, +pleine d'objets empilés au hasard; et Jeanne, harassée, s'endormit +aussitôt qu'elle fut au lit. + +Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant +elle se trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain +plaisir à faire jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils +y reviendrait la poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son +ancienne chambre furent tendues dans la salle à manger, qui +servait en même temps de salon; et elle organisa avec un soin +particulier une des deux pièces du premier qui prit en sa pensée +le nom «d'appartement de Poulet». + +Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du +grenier. + +La petite maison, arrangée avec soin, était gentille, et Jeanne +s'y plut dans les premiers temps, bien que quelque chose lui +manquât dont elle ne se rendait pas bien compte. + +Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille +six cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés +par un tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un +frémissement de plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle +s'empressa de mettre son chapeau, voulant gagner Goderville au +plus vite pour faire tenir à Paul cette somme inespérée. + +Mais, comme elle se hâtait sur la grand-route, elle rencontra +Rosalie qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans +deviner tout de suite la vérité, puis, quand elle l'eut +découverte, car Jeanne ne lui savait plus rien cacher, elle posa +son panier par terre pour se fâcher tout à son aise. + +Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa +maîtresse du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours +furieuse, elle se remit en marche vers la maison. + +Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de +l'argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa +ruse fut vite percée par la servante mise en défiance; et elle dut +livrer le tout. + +Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au +jeune homme. + +Il remercia au bout de quelques jours.»Tu m'as rendu un grand +service, ma chère maman, car nous étions dans une profonde +misère.» + +Jeanne, cependant, ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui +semblait sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois, +qu'elle était plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue. +Elle sortait pour faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, +revenait par les Trois-Mares puis, une fois rentrée, se relevait, +prise d'une envie de ressortir comme si elle eût oublié d'aller là +justement où elle devait se rendre, où elle avait envie de se +promener. + +Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la +raison de cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint +inconsciemment qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle +dit, en s'asseyant, pour dîner: + +-- Oh! comme j'ai envie de voir la mer! + +Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, sa grande voisine +depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa +voix grondeuse, ses souffles puissants, la mer que, chaque matin, +elle voyait de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et +nuit, qu'elle sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer +comme une personne sans s'en douter. + +Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était +installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la +cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là +tout le jour, presque immobile, se retournant seulement de temps +en temps avec un grognement sourd. + +Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait +vers la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il +avait passé dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il +rentrait, s'asseyait sur son derrière devant le fourneau encore +chaud, et, dès que ses deux maîtresses étaient parties se coucher, +il se mettait à hurler. + +Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et +lamentable, s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton +plus déchirant encore. On l'attacha devant la maison dans un +baril. Il hurla sous les fenêtres. Puis, comme il était infirme et +bien près de mourir, on le remit à la cuisine. + +Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil +animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître +dans cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus +chez lui. + +Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses +yeux éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de +se mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se +mettait à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il +n'eût plus osé vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font +tous les êtres aveugles. + +On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement. + +L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une +invincible désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës +qui semblent tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse. + +Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait +d'elle. La grand-route devant sa porte se déroulait à droite et à +gauche presque toujours vide. De temps en temps un tilbury passait +au trot, conduit par un homme à figure rouge dont la blouse, +gonflée au vent de la course, faisait une sorte de ballon bleu; +parfois c'était une charrette lente, ou bien on voyait venir de +loin deux paysans, l'homme et la femme, tout petits à l'horizon, +puis grandissant, puis, quand ils avaient dépassé la maison, +rediminuant, devenant gros comme deux insectes, là-bas, tout au +bout de la ligne blanche qui s'allongeait à perte de vue, montant +et descendant selon les molles ondulations du sol. + +Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte +passait tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches +maigres qui broutaient le long des fossés de la route. Elle +revenait le soir, de la même allure endormie, faisant un pas +toutes les dix minutes derrière ses bêtes. + +Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples. + +Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et +parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées +et finies, s'imaginait soutenir Mme Adélaïde voyageant dans son +allée. Et chaque réveil était suivi de larmes. + +Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment +est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant +lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait +dans sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle +souffrait surtout d'une jalousie inapaisable contre cette femme +inconnue qui lui avait ravi son fils. Cette haine seule la +retenait, l'empêchait d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer +chez lui. Il lui semblait voir la maîtresse debout sur la porte et +demandant: + +-- Que voulez-vous ici, madame? + +Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de cette +rencontre; et son orgueil hautain de femme toujours pure, sans +défaillances et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre +toutes ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de +l'amour charnel qui rend lâches les coeurs eux-mêmes. L'humanité +lui semblait immonde quand elle songeait à tous les secrets +malpropres des sens, aux caresses qui avilissent, à tous les +mystères devinés des accouplements indissolubles. + +Le printemps et l'été passèrent encore. + +Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel +grisâtre, les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi +la saisit, qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour +reprendre son Poulet. + +La passion du jeune homme devait être usée à présent. + +Elle lui écrivit une lettre éplorée. + +«Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi. +Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute +l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison +auprès de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là tout +changerait pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu +depuis sept ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et +combien j'avais reposé mon coeur sur toi. Tu étais ma vie, mon +rêve, mon seul espoir, mon seul amour, et tu me manques, et tu +m'as abandonnée. + +«Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens +auprès de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés. + +«JEANNE.» + +Il répondit quelques jours plus tard. + +«Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir, +mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai. +J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler +d'un projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes. + +«Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne +dans les vilains jours que je traverse, demeurent sans limites à +mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans +reconnaître publiquement son amour et son dévouement si fidèles. +Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier. +Et elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te +fais pas l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais +une brute, si je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens +donc te demander l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais +mes escapades et nous habiterions tous ensemble dans ta nouvelle +maison. + +«Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton +consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très +distinguée. Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne +pourrais pas vivre sans elle. + +«J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous +t'embrassons de tout coeur. + +«Ton fils. + +«Vicomte PAUL DE LAMARE.» + +Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les +genoux, devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse +retenu son fils, qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois, +attendant son heure, l'heure où la vieille mère désespérée, ne +pouvant plus résister au désir d'étreindre son enfant, faiblirait, +accorderait tout. + +Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour +cette créature déchirait son coeur. Elle répétait: + +-- Il ne m'aime pas. Il ne m'aime pas. + +Rosalie entra. Jeanne balbutia: + +-- Il veut l'épouser maintenant. + +La bonne eut un sursaut: + +-- Oh! madame, vous ne permettrez pas ça. M. Paul ne va pas +ramasser cette traînée. + +Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: + +-- Ça, jamais, ma fille. Et, puisqu'il ne veut pas venir, je vais +aller le trouver, moi, et nous verrons laquelle de nous deux +l'emportera. + +Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et +pour le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse. + +Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie +commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets +de sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne +robe de campagne, elle s'écria: + +-- Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur le dos. Je ne vous +permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte à tout le +monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une +servante. + +Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à +Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts qui fut +confiée à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le +notaire, maître Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une +quinzaine dans la capitale, afin d'obtenir de lui des +renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ans n'avait pas revu +Paris. + +Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les +voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de +coudre l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder +dans la poche que l'indispensable; il parla longuement des +restaurants à prix moyens dont il désigna deux ou trois fréquentés +par des femmes; et il indiqua l'hôtel de Normandie où il +descendait lui-même, auprès de la gare du chemin de fer. On +pouvait s'y présenter de sa part. + +Depuis six ans, ces chemins de fer, dont on parlait partout, +fonctionnaient entre Paris et Le Havre. Mais Jeanne, obsédée de +chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui +révolutionnaient tout le pays. + +Cependant, Paul ne répondait pas. + +Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin +sur la route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: + +-- Vous n'avez rien pour moi, père Malandain? + +Et l'homme répondait toujours de sa voix enrouée par les +intempéries des saisons: + +-- Encore rien c'te fois, ma bonne dame. + +C'était cette femme, assurément, qui empêchait Paul de répondre! + +Jeanne alors résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre +Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas +augmenter les frais de voyage. + +Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de +trois cents francs: + +-- S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et j'irai chez +le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en donne +plus, c'est M. Paul qui l'empochera. + +Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de +Denis Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, +Rosalie faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse. + +Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, +puis, quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles +attendirent devant ces lignes de fer, cherchant à comprendre +comment manoeuvrait cette chose, si préoccupées de ce mystère +qu'elles ne pensaient plus aux tristes raisons du voyage. + +Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles +aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un +bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne +de petites maisons roulantes; et un employé ayant ouvert une +porte, Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de +ces cases. + +Rosalie, émue, criait: + +-- Au revoir, madame; bon voyage, à bientôt! + +-- Au revoir, ma fille. + +Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures +se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une +rapidité effrayante. + +Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs +dormaient adossés à deux coins. + +Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les +villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie +nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien, +celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone. + +Le soir venait, lorsque le train entra dans Paris. + +Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit +effarée, bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, +courant presque derrière l'homme dans la crainte de le perdre de +vue. + +Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa +d'annoncer: + +-- Je vous suis recommandée par M. Roussel. + +La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, +demanda: + +-- Qui ça, M. Roussel? + +Jeanne interdite reprit: + +-- Mais le notaire de Goderville, qui descend chez vous tous les +ans. + +La grosse dame déclara: + +-- C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre? + +-- Oui, madame. + +Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle. + +Elle se sentait le coeur serré. Elle s'assit devant une petite +table et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de +poulet. Elle n'avait rien pris depuis l'aurore. + +Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille +choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de +son voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, +apparus lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et +confiante et vaillante. Maintenant, elle se sentait vieille, +embarrassée, craintive même, faible et troublée pour un rien. +Quand elle eut fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda +la rue pleine de monde. Elle avait envie de sortir et n'osait +point. Elle allait infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle +se coucha; et souffla sa lumière. + +Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue et le trouble +du voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les +rumeurs du dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, +énervée par ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée +à ce calme et profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les +hommes, les bêtes et les plantes; et elle sentait maintenant, +autour d'elle, toute une agitation mystérieuse. Des voix presque +insaisissables lui parvenaient comme si elles eussent glissé dans +les murs de l'hôtel. Parfois un plancher craquait, une porte se +fermait, une sonnette tintait. + +Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à +s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; +Jeanne s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre +un rire d'homme. + +Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul +l'envahit; et elle s'habilla dès que le crépuscule parut. + +Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à +pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il +faisait beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés +couraient sur les trottoirs. Elle allait le plus vite possible, +suivant une rue indiquée au bout de laquelle elle devait tourner à +droite, puis à gauche; puis arrivée sur une place, il lui faudrait +s'informer à nouveau. Elle ne trouva pas la place et se renseigna +auprès d'un boulanger qui lui donna des indications différentes. +Elle repartit, s'égara, erra, suivit d'autres conseils, se perdit +tout à fait. + +Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait +se décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors +elle longea les quais. + +Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, +une sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, +tellement émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas. + +Il était là, dans cette maison, Poulet. + +Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin, elle entra, +suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant +une pièce d'argent: + +-- Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une vieille +dame, une amie de sa mère, l'attend en bas? + +Le portier répondit: + +-- Il n'habite plus ici, madame. + +Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia: + +-- Ah! où... où demeure-t-il maintenant? + +-- Je ne sais pas. + +Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle +demeura quelque temps sans pouvoir parler. + +Enfin, par un effort violent, elle reprit sa raison, et murmura: + +-- Depuis quand est-il parti? + +L'homme la renseigna abondamment. + +-- Voilà quinze jours. Ils sont partis comme ça, un soir, et pas +revenus. Ils devaient partout dans le quartier; aussi vous +comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur adresse. + +Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on +lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée +fixe la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, +et réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet. + +-- Alors il n'a rien dit, en s'en allant? + +-- Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà. + +-- Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un. + +-- Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient +pas dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant +qu'ils s'en aillent. + +C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: + +-- Écoutez, je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le +chercher. Voilà dix francs pour vous. Si vous savez quelque +nouvelle ou quelque renseignement sur lui, apportez-les-moi à +l'hôtel de Normandie, rue du Havre, et je vous paierai bien. + +Et elle se sauva. + +Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se +hâtait comme pressée par une course importante; elle filait le +long des murs, heurtée par des gens à paquets; elle traversait les +rues sans regarder les voitures venir, injuriée par les cochers; +elle trébuchait aux marches des trottoirs auxquelles elle ne +prenait point garde; elle courait devant elle, l'âme perdue. + +Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si +fatiguée qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort +longtemps apparemment, pleurant sans s'en apercevoir, car des +passants s'arrêtaient pour la regarder. Puis elle sentit qu'elle +avait très froid; et elle se leva pour repartir; ses jambes la +portaient à peine tant elle était accablée et faible. + +Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais +elle n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une +espèce de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin +qu'elle sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la +porte, regardait au-dedans, voyait tous ces gens attablés et +mangeant, et s'enfuyait intimidée, se disant: «J'entrerai dans le +prochain.» Et elle ne pénétrait pas davantage dans le suivant. + +À la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de +lune, et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait +grand-soif, mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa. + +Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré +d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal. + +Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle +s'assit encore une heure ou deux. + +Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, +saluait, cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les +hommes riches, qui ne vit que pour la parure et les joies. + +Jeanne, effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva +pour s'enfuir; mais, soudain, la pensée lui vint qu'elle pourrait +rencontrer Paul en ce lieu; et elle se mit à errer en épiant les +visages, allant et venant sans cesse, d'un bout à l'autre du +Jardin, de son pas humble et rapide. + +Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se +la montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans +doute, on s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts +choisie par Rosalie et exécutée sur ses indications par la +couturière de Goderville. + +Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y +hasarda pourtant et finit par retrouver son hôtel. + +Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, +sans remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un +peu de viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte +machinalement par habitude. + +Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on +lui retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en +occuperait cependant. + +Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le +rencontrer. Et elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, +plus perdue, plus misérable qu'au milieu des champs déserts. + +Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme +l'avait demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le +lendemain. Un flot de sang lui jaillit au coeur et elle ne ferma +pas l'oeil de la nuit. Si c'était lui? Oui, c'était lui +assurément, bien qu'elle ne l'eût pas reconnu aux détails qu'on +lui avait donnés. + +Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!» +prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et, +pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée et qu'il expliquait +son affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se +sentait pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les +larmes du bout du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des +yeux. + +Il avait appris sa venue par le concierge de la rue du Sauvage, +et, comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à +la mère. Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. +Elle lut un chiffre: 90 francs, tira son argent et paya. + +Elle ne sortit pas ce jour-là. + +Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout +ce qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et +elle écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation. + +Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne, +ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures +interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne +qui connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent +par un besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite +maison sur le bord de la route solitaire. + +Elle n'y pouvait plus vivre, quelques jours auparavant, tant la +tristesse l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne +saurait plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes +s'étaient enracinées. + +Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. +Rosalie disait: + +«Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus +rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous +aurons de ses nouvelles. + +«Je vous salue. Votre servante. + +«ROSALIE.» + +Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et +qu'il faisait grand froid. + + + + +-- XIV -- + + +Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait +chaque matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, +puis descendait s'asseoir devant le feu dans la salle. + +Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur +la flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et +suivant le triste défilé de ses misères. Les ténèbres, peu à peu, +envahissaient la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre +mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alors +apportait la lampe et s'écriait: + +-- Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous +n'aurez pas encore faim ce soir. + +Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et +torturée par des préoccupations insignifiantes, les moindres +choses, dans sa tête malade, prenant une importance extrême. + +Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée +par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là- +bas en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps, +surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée; +et elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, +toutes les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean +Ravoli la poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix. + +Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors +qu'il lui faisait repiquer des salades, et qu'elle s'agenouillait +dans la terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins +toutes les deux pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait +reprendre les jeunes plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait +le plus d'élèves. + +Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet», +comme si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot, +elle essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de +son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait +lentement, devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant +s'être trompée, elle recommençait le P d'un bras tremblant de +fatigue, s'efforçant de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand +elle avait fini, elle recommençait. + +À la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres +mots, s'énervant jusqu'à la folie. + +Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose +changée de place l'irritait. + +Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; +mais Jeanne, au bout de vingt minutes, déclarait: «Je n'en puis +plus, ma fille», et elle s'asseyait au bord du fossé. + +Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le +plus tard possible. + +Depuis son enfance, une seule habitude lui était demeurée +invariablement tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt +après avoir bu son café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce +mélange d'une façon exagérée; et la privation lui en aurait été +plus sensible que celle de n'importe quoi. Elle attendait, chaque +matin, l'arrivée de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle; +et, dès que la tasse pleine était posée sur la table de nuit, elle +se mettait sur son séant et la vidait vivement d'une manière un +peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commençait à se vêtir. + +Mais, peu à peu, elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après +avoir reposé le bol dans son assiette, puis elle s'étendit de +nouveau dans le lit; puis elle prolongea, de jour en jour, cette +paresse jusqu'au moment où Rosalie revenait, furieuse, et +l'habillait presque de force. + +Elle n'avait plus, d'ailleurs, une apparence de volonté et, chaque +fois que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une +question, s'informait de son avis, elle répondait: + +-- Fais comme tu voudras, ma fille. + +Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance +obstinée contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; +et l'habitude de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses +espoirs faisait qu'elle n'osait plus rien entreprendre, et qu'elle +hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus +simple, persuadée qu'elle s'engageait toujours dans la mauvaise +voie et que cela tournerait mal. + +Elle répétait à tout moment: + +-- C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie. + +Alors Rosalie s'écriait: + +-- Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travailler +pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever tous les +jours à six heures du matin pour aller en journée! Il y en a bien +qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles +deviennent trop vieilles, elles meurent de misère. + +Jeanne répondait: + +-- Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m'a +abandonnée. + +Et Rosalie alors se fâchait furieusement: + +-- En voilà une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au +service militaire! et ceux qui vont s'établir en Amérique. + +L'Amérique représentait pour elle un pays vague, où l'on va faire +fortune et dont on ne revient jamais. + +Elle continuait: + +-- Il y a toujours un moment où il faut se séparer, parce que les +vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble. + +Et elle concluait d'un ton féroce: + +-- Eh bien, qu'est-ce que vous diriez s'il était mort? + +Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien. + +Un peu de force lui revint quand l'air s'amollit aux premiers +jours du printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité +qu'à se jeter de plus en plus dans ses pensées sombres. + +Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher +quelque objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux +calendriers; on les avait conservés selon la coutume de certaines +gens de campagne. + +Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son +passé, et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion +devant ce tas de cartons carrés. + +Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait +de toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à +les ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le +premier, celui qu'elle avait apporté aux Peuples. + +Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le +matin de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du +couvent. Et elle pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, +de pauvres larmes de vieille en face de sa vie misérable, étalée +devant elle sur cette table. + +Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible, +incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour +ce qu'elle avait fait. + +Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre, +ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou +de l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?» + +Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, +et elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, +reconstituant un à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous +les petits faits qui avaient précédé ou suivi un événement +important. + +Elle réussit, à force d'attention obstinée, d'efforts de mémoire, +de volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux +premières années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie +lui revenant avec une facilité singulière et une sorte de relief. + +Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un +brouillard, se mêler, enjamber, l'une sur l'autre; et elle +demeurait parfois un temps infini, la tête penchée vers un +calendrier, l'esprit tendu sur l'Autrefois, sans parvenir même à +se rappeler si c'était dans ce carton-là que tel souvenir pouvait +être retrouvé. + +Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient, +comme les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours +finis. Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et +restait jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses +recherches. + +Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la +chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les +champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours +s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une +grande agitation la saisit. + +Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et +rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le +long des fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret. + +La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un +rayon de soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau +dans une ornière où se mirait le bleu du ciel, la remuait, +l'attendrissait, la bouleversait en lui redonnant des sensations +lointaines, comme l'écho de ses émotions de jeune fille, quand +elle rêvait par la campagne. + +Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et +cette griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait +l'avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était +clos. Elle en jouissait encore dans son coeur; mais elle en +souffrait en même temps, comme si la joie éternelle du monde +réveillé en pénétrant sa peau séchée, son sang refroidi, son âme +accablée, n'y pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et +douloureux. + +Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé +partout autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud +que dans sa jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu +moins verte; et les fleurs, plus pâles et moins odorantes, +n'enivraient plus tout à fait autant. + +Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la +pénétrait, qu'elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre; +car peut-on, malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer +toujours, quand il fait beau? + +Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des +heures, comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois +elle s'arrêtait tout à coup, et s'asseyait au bord de la route +pour réfléchir à des choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été +aimée comme d'autres? Pourquoi n'avait-elle pas même connu les +simples bonheurs d'une existence calme? + +Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille, +qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres +et solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle +bâtissait, comme jadis, à seize ans, des projets doux à son coeur; +elle combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la dure +sensation du réel tombait sur elle; elle se relevait courbaturée +comme sous la chute d'un poids qui lui aurait cassé les reins; et +elle reprenait plus lentement le chemin de sa demeure en +murmurant: + +-- Oh! vieille folle! vieille folle! + +Rosalie maintenant lui répétait à tout moment: + +-- Mais restez donc tranquille, madame, qu'est-ce que vous avez à +vous émouver comme ça? + +Et Jeanne répondait tristement: + +-- Que veux-tu, je suis comme «Massacre» aux derniers jours. + +La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant +sur sa table de nuit le bol de café au lait: + +-- Allons, buvez vite, Denis est devant la porte qui nous attend. +Nous allons aux Peuples parce que j'ai affaire là-bas. + +Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et +elle s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la +pensée de revoir sa chère maison. + +Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de +gaietés, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la +commune d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine +tant sa poitrine palpitait; et quand elle aperçut les piliers de +brique de la barrière, elle dit à voix basse deux ou trois fois, +et malgré elle: «Oh! oh! oh!» comme devant les choses qui +révolutionnent le coeur. + +On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que +Rosalie et son fils allaient à leurs affaires, les fermiers +offrirent à Jeanne de faire un tour au château, les maîtres étant +absents, et on lui donna les clefs. + +Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du +côté de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était +changé au-dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur +ses murs ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents +étaient clos. + +Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva +les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la +peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son +pied heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le +dernier fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec +tous les siens, du banc qu'on avait posé le jour même de la +première visite de Julien. + +Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand-peine à +l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure, +enfin, céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un +peu résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée. + +Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa +chambre. Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; +mais, ayant ouvert une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond +de sa chair devant tout cet horizon tant aimé, le bosquet, les +ormes, la lande, et la mer semée de voiles brunes qui semblaient +immobiles au loin. + +Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle +regardait, sur les murailles, des taches familières à ses yeux. +Elle s'arrêta devant un petit trou creusé dans le plâtre par le +baron qui s'amusait souvent, en souvenir de son jeune temps, à +faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait +devant cet endroit. + +Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une +porte, dans un coin sombre auprès du lit, une fine épingle à tête +d'or qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait +maintenant), et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des +années. Personne ne l'avait trouvée. Elle la prit comme une +inappréciable relique et la baisa. + +Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque +invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point +changées, revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête +souvent aux dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des +plafonds salis par le temps. + +Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château +silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là- +dedans. + +Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets +fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, +son regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les +hautes tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils +étaient restés devant la cheminée comme si on venait de les +quitter; et l'odeur même de la pièce, une odeur qu'elle avait +toujours gardée, comme les êtres ont la leur, une odeur vague, +bien reconnaissable cependant, douce senteur indécise des vieux +appartements, pénétrait Jeanne, l'enveloppait de souvenirs, +grisait sa mémoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine +du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. Et soudain, dans +une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe, elle crut +voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père et +sa mère chauffant leurs pieds au feu. + +Elle recula, épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y +soutint pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les +fauteuils. + +La vision avait disparu. + +Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit +lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur +d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel +elle s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet. + +Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des +intervalles inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient +les âges, les mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était +l'écriture du baron, plus grande, tantôt la sienne, plus petite, +tantôt celle de tante Lison, un peu tremblée. Et il lui sembla que +l'enfant d'autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux +blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurât +sa taille. + +Le baron criait: + +-- Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six semaines. + +Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour. + +Mais on l'appelait au-dehors. C'était la voix de Rosalie: + +-- Madame Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner. + +Elle sortit, perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de +ce qu'on lui disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, +écouta parler sans savoir de quoi, causa sans doute avec les +fermiers qui s'informaient de sa santé, se laissa embrasser, +embrassa elle-même des joues qu'on lui tendait, et elle remonta +dans la voiture. + +Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture +du château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. +Elle sentait en son coeur qu'elle venait de dire adieu pour +toujours à sa maison. + +On s'en revint à Batteville. + +Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle +aperçut quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre +que le facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut +aussitôt qu'elle venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant +d'angoisse. Il disait: + +«Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne +voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi- +même aller te voir incessamment. Je suis, à l'heure présente, sous +le coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme +est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois +jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que +ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de +la perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que +faire et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds +poste pour poste. + +«Ton fils qui t'aime, + +«PAUL.» + +Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler +Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, +puis demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, +longtemps. + +Rosalie, enfin, parla: + +-- J'vas aller chercher la petite moi, madame. On ne peut pas la +laisser comme ça. + +Jeanne répondit: + +-- Va, ma fille. + +Elles se turent encore, puis la bonne reprit: + +-- Mettez votre chapeau, madame, et puis allons à Goderville chez +le notaire. Si l'autre va mourir, faut que M. Paul l'épouse, pour +la petite, plus tard. + +Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie +profonde et inavouable inondait son coeur, une joie perfide +qu'elle voulait cacher à tout prix, une de ces joies abominables +dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret +mystérieux de l'âme: la maîtresse de son fils allait mourir. + +Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se +fit répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre +d'erreur, elle déclara: + +-- Ne craignez rien, je m'en charge maintenant. + +Elle partit pour Paris la nuit même. + +Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait +incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un +seul mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. +Rien de plus. + +Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la +conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante. + +Elle restait debout sur le quai, l'oeil tendu sur la ligne droite +des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, au bout de +l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge. Encore dix +minutes. Encore cinq minutes. Encore deux minutes. Voici l'heure. +Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup, elle +aperçut une tache blanche, une fumée, puis au-dessous un point +noir qui grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine +enfin, ralentissant sa marche, passa, en ronflant, devant Jeanne +qui guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des +gens descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des +paniers, des petits-bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut +Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge. + +Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant +ses jambes étaient devenues molles. Sa bonne, l'ayant vue, la +rejoignit avec son air calme ordinaire; et elle dit: + +-- Bonjour, madame; me v'là revenue, c'est pas sans peine. + +Jeanne balbutia: + +-- Eh bien? + +Rosalie répondit: + +-- Eh bien, elle est morte, c'te nuit. Ils sont mariés, v'là la +petite. + +Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses linges. + +Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis +montèrent dans la voiture. + +Rosalie reprit: + +-- M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la même heure, +faut croire. + +Jeanne murmura «Paul...» et n'ajouta rien. + +Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines +verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en +fleur, et par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie +planait sur la terre tranquille où germaient les sèves. La +carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour +exciter son cheval. + +Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que +coupait, comme des fusées, le vol cintré des hirondelles. Et +soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses +robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du +petit être qui dormait sur ses genoux. + +Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la +figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son +fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, +ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à +l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant +de baisers. + +Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. + +-- Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez; vous allez la faire +crier. + +Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: + +-- La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on +croit. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une vie, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE VIE *** + +***** This file should be named 17457-8.txt or 17457-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/5/17457/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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