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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:10 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Une vie, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Une vie
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 4, 2006 [EBook #17457]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE VIE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Guy de Maupassant
+
+UNE VIE
+
+(1883)
+
+
+
+
+-- I --
+
+
+Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la
+pluie ne cessait pas.
+
+L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les
+toits. Le ciel, bas et chargé d'eau, semblait crevé, se vidant sur
+la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des
+rafales passaient, pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des
+ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons,
+comme des éponges, buvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans et
+faisait suer les murs de la cave au grenier.
+
+Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours,
+prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis
+si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps
+ne s'éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin
+elle interrogeait l'horizon.
+
+Puis, elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier
+dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton
+divisé par mois, et portant au milieu d'un dessin la date de
+l'année courante, 1819, en chiffres d'or. Puis, elle biffa à coups
+de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de
+saint jusqu'au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.
+
+Une voix, derrière la porte, appela:
+
+-- Jeannette!
+
+Jeanne répondit:
+
+-- Entre, papa.
+
+Et son père parut.
+
+Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
+de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
+Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les
+champs, les bois, les bêtes.
+
+Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-
+treize; mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation,
+il exécrait la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.
+
+Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une
+bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner,
+pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance,
+comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans
+l'énergie, presque un vice.
+
+Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa
+fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.
+
+Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré
+les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.
+
+Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et
+ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît
+chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de
+bain de poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la
+terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect
+de l'amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois
+sereines de la vie.
+
+Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
+d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les
+hasards charmants que, dans le désoeuvrement des jours, la
+longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait
+déjà parcourus.
+
+Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond
+luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
+d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet,
+d'une sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le
+soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque
+qu'ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.
+
+Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de
+beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques
+poils si semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle
+était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix
+nette semblait parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de
+la joie autour d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait
+ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.
+
+Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant:
+
+-- Eh bien, partons-nous? dit-elle.
+
+Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu'il portait assez
+longs, et, tendant la main vers la fenêtre:
+
+-- Comment veux-tu voyager par un temps pareil?
+
+Mais elle le priait, câline et tendre:
+
+-- Oh! papa, partons, je t'en supplie. Il fera beau dans l'après-
+midi.
+
+-- Mais ta mère n'y consentira jamais.
+
+-- Si, je te le promets, je m'en charge.
+
+-- Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.
+
+Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
+attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.
+
+Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n'avait pas quitté Rouen,
+son père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait
+fixé. Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris,
+mais c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.
+
+Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des
+Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près
+d'Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre
+au bord des flots. Puis, il était entendu qu'on lui faisait don de
+ce manoir, qu'elle habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée.
+
+Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
+premier gros chagrin de son existence.
+
+Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la
+chambre de sa mère, criant par toute la maison:
+
+-- Papa, papa! maman veut bien; fais atteler.
+
+Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait
+quand la calèche s'avança devant la porte.
+
+Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne
+descendit l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de
+l'autre, par une grande fille de chambre forte et bien découplée
+comme un gars. C'était une Normande du pays de Caux, qui
+paraissait au moins vingt ans, bien qu'elle en eût au plus dix-
+huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde
+fille, car elle avait été la soeur de lait de Jeanne. Elle
+s'appelait Rosalie.
+
+Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de
+sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une
+hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse.
+
+La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil
+hôtel, regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura:
+
+-- Ce n'est vraiment pas raisonnable.
+
+Son mari, toujours souriant, répondit:
+
+-- C'est vous qui l'avez voulu, madame Adélaïde.
+
+Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait
+toujours précéder de «madame» avec un certain air de respect un
+peu moqueur.
+
+Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture
+dont tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté,
+Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.
+
+La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on
+disposa sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les
+jambes; puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et
+s'enveloppa d'une grande couverture qui la coiffait entièrement.
+Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portière;
+ils reçurent les dernières recommandations pour les malles qui
+devaient suivre dans une charrette; et on partit.
+
+Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
+pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La
+bourrasque gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.
+
+La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur
+le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les
+vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel
+ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur
+le long boulevard du mont Riboudet.
+
+Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule
+noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se
+dessinait gravement à travers un brouillard d'eau. Les fers des
+chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de
+boue.
+
+On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
+terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les
+paupières. Le baron considérait d'un oeil morne les campagnes
+monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait
+de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce
+ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu'une plante
+enfermée qu'on vient de remettre à l'air; et l'épaisseur de sa
+joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien
+qu'elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-
+dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle boirait; et elle
+jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux, de voir la
+désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu de
+cette inondation.
+
+Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
+exhalaient une buée d'eau bouillante.
+
+La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure, qu'encadraient six
+boudins réguliers de cheveux pendillants, s'affaissa peu à peu,
+mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont
+les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa
+poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait
+ensuite; les joues s'enflaient, tandis que, entre ses lèvres
+entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur
+elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l'ampleur de
+son ventre, un petit portefeuille en cuir.
+
+Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard
+noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le
+portefeuille tomba, s'ouvrit. De l'or et des billets de banque
+s'éparpillèrent dans la calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la
+gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.
+
+Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux:
+
+-- Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot.
+Je l'ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons
+souvent désormais.
+
+Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit
+tranquillement dans sa poche.
+
+C'était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que
+leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore
+environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien
+administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par
+an.
+
+Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y
+avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la
+bonté. Elle tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil
+tarit l'eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait.
+Comment? Personne n'en savait rien. À tout moment l'un d'eux
+disait:
+
+-- Je ne sais comment cela s'est fait, j'ai dépensé cent francs
+aujourd'hui sans rien acheter de gros.
+
+Cette facilité de donner était, du reste, un des grands bonheurs
+de leur vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe
+et touchante.
+
+Jeanne demanda:
+
+-- Est-ce beau, maintenant, mon château?
+
+Le baron répondit gaiement:
+
+-- Tu verras, fillette.
+
+Mais peu à peu, la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut
+plus qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie
+voltigeant. La voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et
+soudain, par un trou qu'on ne voyait point, un long rayon de
+soleil oblique descendit sur les prairies.
+
+Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut;
+puis la déchirure s'agrandit, comme un voile qui se déchire; et un
+beau ciel pur, d'un azur net et profond, se développa sur le
+monde.
+
+Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la
+terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait
+parfois le chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.
+
+Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
+excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour
+laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec
+de l'eau.
+
+Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un
+petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina
+d'un fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient
+de place en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et
+tout d'un coup, derrière une côte, à travers des branches de
+sapins, la lune, rouge, énorme, et comme engourdie de sommeil,
+surgit.
+
+Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne,
+épuisée de rêve, rassasiée de visions heureuses, se reposait
+maintenant. Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui
+faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait
+dans la nuit lumineuse passer les arbres d'une ferme, ou bien
+quelques vaches çà et là couchées en un champ, et qui relevaient
+la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de
+ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la
+voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle
+refermait les yeux, se sentant l'esprit courbaturé comme le corps.
+
+Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
+devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait.
+Jeanne, subitement réveillée, sauta bien vite. Père et Rosalie,
+éclairés par un fermier, portèrent presque la baronne tout à fait
+exténuée, geignant de détresse, et répétant sans cesse d'une
+petite voix expirante:
+
+-- Ah! mon Dieu! mes pauvres enfants!
+
+Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitôt
+dormit.
+
+Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.
+
+Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers
+la table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent
+à visiter le manoir réparé.
+
+C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de
+la ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues
+grises, et spacieuses à loger une race.
+
+Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait
+de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un
+double escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le
+centre, et joignant au premier ses deux montées à la façon d'un
+pont.
+
+Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré,
+tendu de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux.
+Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n'était que
+l'illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un
+tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu'elle avait
+aimée, étant tout enfant, et qui représentait l'histoire du Renard
+et de la Cigogne.
+
+À côté du salon s'ouvraient la bibliothèque, pleine de livres
+anciens, et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à
+manger en boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et
+un petit appartement contenant une baignoire.
+
+Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes
+des dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à
+droite, était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron
+venait de le faire remettre à neuf, ayant employé simplement des
+tentures et des meubles restés sans usage dans les greniers.
+
+Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient
+ce lieu de personnages singuliers.
+
+Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de
+joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs
+et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être
+les gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de
+fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement
+cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient
+une corniche de roses et d'Amours enroulés.
+
+Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant malgré la
+sévérité du bois bruni par le temps.
+
+Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme
+deux firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu
+foncé qu'étoilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodées
+d'or.
+
+Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina
+les tapisseries pour en comprendre le sujet.
+
+Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et
+en jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre
+bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même
+couleur broutait un peu d'herbe grise.
+
+Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention,
+on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-
+haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.
+
+De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout
+cela.
+
+Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf
+qu'on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à
+la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe
+d'étonnement et de colère extrêmes.
+
+Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
+broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune
+dame, le regardant, se perçait le sein d'une épée, et les fruits
+de l'arbre étaient devenus noirs.
+
+Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin
+une bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu
+manger comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.
+
+Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
+quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
+heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait
+sans cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer chaque
+nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.
+
+Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
+C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
+et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
+mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres
+éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus
+de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait
+face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond, une pendule
+de l'Empire.
+
+C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de
+marbre au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier
+sortant de la ruche, par une fente allongée, promenait
+éternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes
+d'émail.
+
+Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la
+ruche.
+
+Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et
+se retira chez lui.
+
+Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.
+
+D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
+bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille,
+avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune
+qui répandait à terre une flaque de clarté.
+
+Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
+faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.
+
+Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un
+grand arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le
+côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.
+
+Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture
+dont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord
+immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais
+l'impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps.
+
+Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui
+grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa
+longue chemise qui lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle
+traversa la mare de lumière répandue sur son plancher, ouvrit sa
+fenêtre et regarda.
+
+La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la
+jeune fille reconnaissait tout ce pays, aimé jadis dans sa
+première enfance.
+
+C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon, jaune comme du
+beurre sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient
+aux pointes, devant le château, un platane au nord, un tilleul au
+sud.
+
+Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en
+bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par
+cinq rangs d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en
+pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné.
+
+Cette espèce de parc était borné, à droite et à gauche, par deux
+longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en
+Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes
+y attenant, occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par
+la famille Martin.
+
+Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet
+enclos, s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la
+brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte
+s'abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche,
+baignant son pied dans les vagues.
+
+Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
+semblaient dormir sous les étoiles.
+
+Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la
+terre se répandaient. Un jasmin, grimpé autour des fenêtres d'en
+bas, exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait
+à l'odeur, plus légère, des feuilles naissantes. De lentes rafales
+passaient, apportant les saveurs fortes de l'air salin et de la
+sueur visqueuse des varechs.
+
+La jeune fille s'abandonna au bonheur de respirer; et le repos de
+la campagne la calma comme un bain frais.
+
+Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir et cachent
+leur existence obscure dans la tranquillité des nuits,
+emplissaient les demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De
+grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l'air comme
+des taches, comme des ombres; des bourdonnements d'insectes
+invisibles effleuraient l'oreille; des courses muettes
+traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des chemins
+déserts.
+
+Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur
+note courte et monotone.
+
+Il semblait à Jeanne que son coeur s'élargissait, plein de
+murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille
+désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement
+l'entourait. Une affinité l'unissait à cette poésie vivante; et
+dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des
+frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque
+chose comme un souffle de bonheur.
+
+Et elle se mit à rêver d'amour.
+
+L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété
+croissante de son approche. Maintenant elle était libre d'aimer;
+elle n'avait plus qu'à le rencontrer, lui!
+
+Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le
+demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.
+
+Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et
+qu'il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les
+soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des
+étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre
+l'autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de
+leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits
+d'été, tellement unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule
+puissance de leur tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.
+
+Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une
+affection indescriptible.
+
+Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et
+brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
+la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement
+inconscient, comme pour étreindre son rêve; et, sur sa lèvre
+tendue vers l'inconnu, quelque chose passa qui la fit presque
+défaillir, comme si l'haleine du printemps lui eût donné un baiser
+d'amour.
+
+Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route, elle
+entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée,
+dans un transport de foi à l'impossible, aux hasards
+providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques
+combinaisons du sort, elle pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait
+anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu'il allait
+s'arrêter à la grille pour demander l'hospitalité.
+
+Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une
+déception. Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit
+à sa démence.
+
+Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant
+d'une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir,
+échafaudant son existence.
+
+Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la
+mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une
+fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe, entre le
+platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les
+suivraient d'un oeil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes
+des regards pleins de passion.
+
+Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que
+la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître
+dans la mer.
+
+L'air devenait plus frais. Vers l'orient, l'horizon pâlissait. Un
+coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la
+ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin
+à travers la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du
+ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.
+
+Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements,
+timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent,
+devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre
+en arbre.
+
+Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté; et, levant la tête
+qu'elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie
+par le resplendissement de l'aurore.
+
+Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une
+grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre
+réveillée.
+
+Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les
+arbres, les plaines, l'océan, tout l'horizon, l'immense globe
+flamboyant parut.
+
+Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante,
+un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son
+coeur qui défaillait. C'était son soleil! son aurore! le
+commencement de sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit
+les bras vers l'espace rayonnant, avec une envie d'embrasser le
+soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme
+cette éclosion du jour; mais elle demeurait paralysée dans un
+enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains,
+elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura
+délicieusement.
+
+Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant
+avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu
+lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla
+s'étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes et s'endormit
+si profondément qu'à huit heures elle n'entendit point les appels
+de son père et se réveilla seulement lorsqu'il entra dans sa
+chambre.
+
+Il voulait lui montrer l'embellissement du château, de son
+château.
+
+La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du
+chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit
+vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-
+lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp.
+
+Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron.
+Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de
+chaume, s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés
+des deux fermes.
+
+Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait
+été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout
+l'intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des
+taches, ses contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses
+replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre.
+
+L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
+regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille
+d'ormes rongés du vent.
+
+Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout,
+sans omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les
+longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le
+parc. L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis
+vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits
+chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre
+partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta
+le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.
+
+Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait
+qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à
+Yport.
+
+Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se
+trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils
+les eussent connus de tout temps.
+
+Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la
+mer en suivant une vallée tournante.
+
+Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient
+des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les
+regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le
+milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait
+une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient, de
+place en place, des écailles luisantes pareilles à des piécettes
+d'argent, séchaient entre les portes des taudis d'où sortaient les
+senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.
+
+Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant
+leur vie.
+
+Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau
+comme un décor de théâtre.
+
+Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un
+bleu opaque et lisse, s'étendant à perte de vue.
+
+Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles,
+blanches comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. À droite
+comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap
+arrêtait le regard d'un côté, tandis que, de l'autre, la ligne des
+côtes se prolongeait indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait
+insaisissable.
+
+Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures
+prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient à la mer une
+frange d'écume, roulaient sur le galet avec un bruit léger.
+
+Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds,
+reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes
+vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la
+marée du soir.
+
+Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
+barbue qu'elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.
+
+Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer,
+répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans
+les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.»
+
+Le baron promit de ne pas l'oublier.
+
+Ils reprirent le chemin du château.
+
+Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les
+ouïes la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils
+allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux
+enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la
+barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l'herbe de sa
+queue grasse.
+
+
+
+
+-- II --
+
+
+Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait,
+rêvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à
+pas lents le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou
+bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées
+tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or,
+une toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douce,
+exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d'un vin parfumé;
+et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle
+berçait son esprit.
+
+Une mollesse, parfois, la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une
+pente; et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup, au détour
+du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue
+étincelante au soleil, avec une voile à l'horizon, il lui venait
+des joies désordonnées, comme à l'approche mystérieuse de bonheurs
+planant sur elle.
+
+Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais
+pays et dans le calme des horizons arrondis, et elle restait si
+longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins
+sauvages passaient en bondissant à ses pieds.
+
+Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par
+l'air léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à
+se mouvoir sans fatigue, comme les poissons dans l'eau ou les
+hirondelles dans l'air.
+
+Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en
+terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort.
+Il lui semblait qu'elle jetait un peu de son coeur à tous les plis
+de ces vallons.
+
+Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte
+de vue, étant forte et hardie, et sans conscience du danger. Elle
+se sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue, qui la
+portait en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se
+mettait sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux
+perdus dans l'azur profond du ciel que traversait vite un vol
+d'hirondelle, ou la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On
+n'entendait plus aucun bruit que le murmure éloigné du flot contre
+le galet et une vague rumeur de la terre glissant encore sur les
+ondulations des vagues, mais confuse, presque insaisissable. Et
+puis, Jeanne se redressait et, dans un affolement de joie,
+poussait des cris aigus en battant l'eau de ses deux mains.
+
+Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait
+la chercher.
+
+Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du
+sourire à la lèvre et du bonheur plein les yeux.
+
+Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles;
+il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter
+des instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il
+passait une partie de ses journées en conversation avec les
+paysans qui hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.
+
+Souvent aussi, il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand
+il eut visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des
+environs, il voulut pêcher comme un simple marin.
+
+Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait
+courir sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et
+que, par chaque bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande
+ligne fuyante que poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait
+dans sa main tremblante d'anxiété la petite corde qu'on sent
+vibrer sitôt qu'un poisson pris se débat.
+
+Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille.
+Il aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales
+sifflantes et fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps
+louvoyé pour retrouver les bouées en se guidant sur une crête de
+roche, le toit d'un clocher et le phare de Fécamp, il jouissait à
+demeurer immobile sous les premiers feux du soleil levant qui
+faisait reluire, sur le pont du bateau, le dos gluant des larges
+raies en éventail et le ventre gras des turbots.
+
+À chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et
+petite mère, à son tour, lui disait combien de fois elle avait
+parcouru la grande allée de peuples, celle de droite, contre la
+ferme des Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil.
+
+Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle
+s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était
+dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie,
+enveloppée d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée
+d'une capeline noire que recouvrait encore un tricot rouge.
+
+Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait
+déjà tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller,
+l'autre au retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte,
+elle recommençait sans fin un interminable voyage en ligne droite,
+depuis l'encoignure du château jusqu'aux premiers arbustes du
+bosquet. Elle avait fait placer un banc à chaque extrémité de
+cette piste; et toutes les cinq minutes elle s'arrêtait, disant à
+la pauvre bonne patiente qui la soutenait:
+
+-- Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.
+
+Et, à chaque arrêt, elle laissait sur un des bancs tantôt le
+tricot qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre,
+puis la capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux
+bouts de l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie
+rapportait sur son bras libre quand on rentrait pour déjeuner.
+
+Et dans l'après-midi, la baronne recommençait, d'une allure plus
+molle, avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de
+temps en temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.
+
+Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon
+hypertrophie».
+
+Un médecin consulté dix ans auparavant, parce qu'elle éprouvait
+des étouffements, avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot,
+dont elle ne comprenait guère la signification, s'était établi
+dans sa tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne ou
+à Rosalie son coeur que personne ne sentait plus, tant il était
+enseveli sous la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait
+avec énergie de se laisser examiner par aucun nouveau médecin, de
+peur qu'on lui découvrît d'autres maladies; et elle parlait de
+«son» hypertrophie à tout propos, et si souvent qu'il semblait que
+cette affection lui fût spéciale, lui appartînt comme une chose
+unique sur laquelle les autres n'avaient aucun droit.
+
+Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme», et Jeanne
+«l'hypertrophie de maman», comme ils auraient dit «la robe, le
+chapeau, ou le parapluie».
+
+Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un
+roseau. Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de
+l'Empire, elle avait lu _Corinne_ qui l'avait fait pleurer; et
+elle était demeurée depuis comme marquée de ce roman.
+
+À mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des
+élans plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un
+fauteuil, sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont
+elle se croyait l'héroïne. Elle en avait des préférées qu'elle
+faisait toujours revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique
+dont on remonte la manivelle répète interminablement le même air.
+Toutes les romances langoureuses, où l'on parle de captives et
+d'hirondelles, lui mouillaient infailliblement les paupières; et
+elle aimait même certaines chansons grivoises de Béranger, à cause
+des regrets qu'elles expriment.
+
+Elle demeurait souvent pendant des heures, immobile, éloignée dans
+ses songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait
+infiniment parce qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme,
+lui rappelant et par les bois d'alentour, et par la lande déserte,
+et par le voisinage de la mer, les livres de Walter Scott qu'elle
+lisait depuis quelques mois.
+
+Dans les jours de pluie, elle restait enfermée en sa chambre à
+visiter ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses
+anciennes lettres, les lettres de son père et de sa mère, les
+lettres du baron quand elle était sa fiancée, et d'autres encore.
+
+
+Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses
+angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix
+particulière:
+
+-- Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux souvenirs.
+
+La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait
+sur une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire
+lentement, une à une, ces lettres, en laissant tomber une larme
+dessus de temps en temps.
+
+Jeanne, parfois, remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui
+lui racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se
+retrouvait dans ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la
+similitude de leurs pensées, de la parenté de leurs désirs; car
+chaque coeur s'imagine ainsi avoir tressailli avant tout autre
+sous une foule de sensations qui ont fait battre ceux des
+premières créatures et feront palpiter encore ceux des derniers
+hommes et des dernières femmes.
+
+Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions,
+parfois, interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne
+alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait
+vers l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances.
+
+Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond,
+elles aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre
+qui s'en venait vers elles.
+
+Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il
+fut à trois pas et s'écria:
+
+-- Eh bien, madame la baronne, comment allons-nous?
+
+C'était le curé du pays.
+
+Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un
+père peu croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère
+l'église, bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct
+religieux de femme.
+
+Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en
+le voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche.
+Mais le bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne,
+la complimenta sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur
+ses genoux et s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge,
+et suait à flots. Il tirait de sa poche, à tout instant, un énorme
+mouchoir à carreaux imbibé de transpiration, et se le passait sur
+le visage et le cou; mais, à peine le linge humide était-il rentré
+dans les profondeurs de sa robe que de nouvelles gouttes
+poussaient sur sa peau, et, tombant sur la soutane rebondie au
+ventre, fixaient en petites taches rondes la poussière volante des
+chemins.
+
+Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave
+homme. Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla
+pas s'être aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore
+venues aux offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi
+confuse, et Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où
+elle avait été repue de cérémonies pieuses.
+
+Le baron parut. Sa religion panthéiste le laissait indifférent aux
+dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et
+le retint à dîner.
+
+Le prêtre sut plaire, grâce à cette astuce inconsciente que le
+maniement des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par
+le hasard des événements, à exercer un pouvoir sur leurs
+semblables.
+
+La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités
+qui rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et
+l'haleine courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante.
+
+Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser-
+aller familier des fins de repas joyeuses.
+
+Et, tout à coup, il s'écria comme si une idée heureuse lui eût
+traversé l'esprit:
+
+-- Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous
+présente, M. le vicomte de Lamare!
+
+La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial
+de la province, demanda:
+
+-- Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?
+
+Le prêtre s'inclina:
+
+-- Oui, madame, c'est le fils du vicomte Jean de Lamare, mort l'an
+dernier.
+
+Alors, Mme Adélaïde, qui aimait par-dessus tout la noblesse, posa
+une foule de questions, et apprit que, les dettes du père payées,
+le jeune homme, ayant vendu son château de famille, s'était
+organisé un petit pied-à-terre dans une des trois fermes qu'il
+possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens représentaient en
+tout cinq à six mille livres de rente; mais le vicomte était
+d'humeur économe et sage, et comptait vivre simplement, pendant
+deux ou trois ans, dans ce modeste pavillon, afin d'amasser de
+quoi faire bonne figure dans le monde, pour se marier avec
+avantage sans contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes.
+
+Le curé ajouta:
+
+-- C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si paisible. Mais
+il ne s'amuse guère dans le pays.
+
+Le baron dit:
+
+-- Amenez-le chez nous, monsieur l'abbé, cela pourra le distraire
+de temps en temps.
+
+Et on parla d'autre chose.
+
+Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre
+demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant
+l'habitude d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron
+l'accompagna. Ils se promenaient lentement tout le long de la
+façade blanche du château pour revenir ensuite sur leurs pas.
+Leurs ombres, l'une maigre, l'autre ronde et coiffée d'un
+champignon, allaient et venaient tantôt devant eux, tantôt
+derrière eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou qu'ils lui
+tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette qu'il
+avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc-
+parler des hommes de campagne:
+
+-- C'est pour favoriser les renvois, parce que j'ai les digestions
+un peu lourdes.
+
+Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il
+prononça:
+
+-- On ne se lasse jamais de ce spectacle-là.
+
+Et il rentra prendre congé des dames.
+
+
+
+
+-- III --
+
+
+Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe,
+poussées par un délicat sentiment de déférence pour leur curé.
+
+Elles l'attendirent après l'office, afin de l'inviter à déjeuner
+pour le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme
+élégant qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut
+les deux femmes, il fit un geste de joyeuse surprise et s'écria:
+
+-- Comme ça tombe! Permettez-moi, madame la baronne et
+mademoiselle Jeanne, de vous présenter votre voisin, M. le vicomte
+de Lamare.
+
+Le vicomte s'inclina, dit son désir, ancien déjà, de faire la
+connaissance de ces dames, et se mit à causer avec aisance, en
+homme comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures
+heureuses dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous
+les hommes. Ses cheveux, noirs et frisés, ombraient son front
+lisse et bruni; et deux grands sourcils, réguliers comme s'ils
+eussent été artificiels, rendaient profonds et tendres ses yeux
+sombres dont le blanc semblait un peu teinté de bleu.
+
+Ses cils, serrés et longs, prêtaient à son regard cette éloquence
+passionnée qui trouble, dans les salons, la belle dame hautaine,
+et fait se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par
+les rues.
+
+Le charme langoureux de cet oeil faisait croire à la profondeur de
+la pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles.
+
+La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop
+forte.
+
+On se sépara après beaucoup de compliments.
+
+M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite.
+
+Il arriva comme on essayait un banc rustique, posé le matin même
+sous le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron
+voulait qu'on en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le
+tilleul; petite mère, ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le
+vicomte, consulté, fut de l'avis de la baronne.
+
+Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant
+trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites»
+ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard,
+rencontraient ceux de Jeanne; et elle éprouvait une sensation
+singulière de ce regard brusque, vite détourné, où apparaissaient
+une admiration caressante et une sympathie éveillée.
+
+M. de Lamare, le père, mort l'année précédente, avait justement
+connu un ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la
+découverte de cette connaissance enfanta une conversation
+d'alliances, de dates, de parentés interminable. La baronne
+faisait des tours de force de mémoire, rétablissant les
+ascendances et les descendances d'autres familles, circulant, sans
+jamais se perdre, dans le labyrinthe compliqué des généalogies.
+
+-- Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de
+Varfleur? le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de
+Coursil, une Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines,
+Mlle de la Roche-Aubert qui était alliée aux Crisange. Or,
+M. de Crisange était l'ami intime de mon père et a dû connaître
+aussi le vôtre.
+
+-- Oui, madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont
+le fils s'est ruiné?
+
+-- Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort
+de son mari, le comte d'Eretry; mais elle ne voulut pas de lui
+parce qu'il prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus
+les Viloise? Ils ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de
+revers de fortune, pour se fixer en Auvergne, et je n'en ai plus
+entendu parler.
+
+-- Je crois, madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de
+cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec
+un certain Bassolle, un commerçant, riche, dit-on, et qui l'avait
+séduite.
+
+Et des noms, appris et retenus dès l'enfance dans les
+conversations des vieux parents, revenaient. Et les mariages de
+ces familles égales prenaient, dans leurs esprits l'importance des
+grands événements publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient
+jamais vus comme s'ils les connaissaient beaucoup; et ces gens-là,
+dans d'autres contrées, parlaient d'eux de la même façon; et ils
+se sentaient familiers de loin, presque amis, presque alliés, par
+le seul fait d'appartenir à la même caste, et d'être d'un sang
+équivalent.
+
+Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne
+s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de
+son monde, ne connaissait guère les familles des environs; il
+interrogea sur elles le vicomte.
+
+M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans
+l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y
+avait peu de lapins sur les côtes; et il donna des détails. Trois
+familles seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le
+marquis de Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie
+normande; le vicomte et la vicomtesse de Briseville, des gens
+d'excellente race, mais se tenant assez isolés; enfin le comte de
+Fourville, sorte de croque-mitaine, qui passait pour faire mourir
+sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son château de
+la Vrillette, bâti sur un étang.
+
+Quelques parvenus, qui frayaient entre eux, avaient acheté des
+domaines par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.
+
+Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il
+lui eût adressé un adieu particulier, plus cordial et plus doux.
+
+La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit
+père répondit:
+
+-- Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.
+
+On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors
+régulièrement.
+
+Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi,
+rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras
+pour faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point sortie, elle
+soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient
+lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant
+et revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais
+son oeil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'oeil
+de Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.
+
+Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le
+baron.
+
+Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique
+les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné
+peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça:
+
+-- Avec ce vent-là m'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main
+jusqu'Étretat, et r'venir sans s'donner d'peine.
+
+Jeanne joignit les mains:
+
+-- Oh! papa, si tu voulais?
+
+Le baron se tourna vers M. de Lamare:
+
+-- En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas.
+
+Et la partie fut tout de suite décidée.
+
+Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père, plus
+lent à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée,
+traversant d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants
+d'oiseaux. Le vicomte et le père Lastique étaient assis sur un
+cabestan.
+
+Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs
+épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait
+avec peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la
+quille des rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place,
+modulait d'une voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui
+devait régler l'effort commun.
+
+Mais, lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup
+partit, dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile
+déchirée. Il s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le
+monde prit place sur les bancs; puis, les deux matelots restés à
+terre le mirent à flot.
+
+Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et
+ridait la surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un
+peu, et la barque s'en alla paisiblement, à peine bercée par la
+mer.
+
+On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se
+mêlait à l'océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait
+une grande ombre à son pied, et des pentes de gazon, pleines de
+soleil, l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des
+voiles brunes sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas,
+en avant, une roche d'une forme étrange, arrondie et percée à
+jour, avait à peu près la figure d'un éléphant énorme enfonçant sa
+trompe dans les flots. C'était la petite porte d'Étretat.
+
+Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le
+bercement des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que
+trois seules choses étaient vraiment belles dans la création: la
+lumière, l'espace et l'eau.
+
+Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et
+l'écoute, buvait un coup de temps en temps, à même une bouteille
+cachée sous son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de
+pipe qui semblait inextinguible. Il en sortait toujours un mince
+filet de fumée bleue, tandis qu'un autre, tout pareil, s'échappait
+du coin de sa bouche. Et on ne voyait jamais le matelot rallumer
+le fourneau de terre plus noir que l'ébène, ou le remplir de
+tabac. Quelquefois il le prenait d'une main, l'ôtait de ses lèvres
+et, du même coin d'où sortait la fumée, lançait à la mer un long
+jet de salive brune.
+
+Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place
+d'un homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu
+troublés tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer
+leurs yeux, qu'ils levaient au même moment, comme si une affinité
+les eût avertis; car entre eux flottait déjà cette subtile et
+vague tendresse qui naît si vite entre deux jeunes gens, lorsque
+le garçon n'est pas laid et que la jeune fille est jolie. Ils se
+sentaient heureux l'un près de l'autre, peut-être parce qu'ils
+pensaient l'un à l'autre.
+
+Le soleil montait, comme pour considérer de plus haut la vaste mer
+étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et
+s'enveloppa d'une brume légère qui la voilait à ses rayons.
+C'était un brouillard transparent, très bas, doré, qui ne cachait
+rien, mais rendait les lointains plus doux. L'astre dardait ses
+flammes, faisait fondre cette nuée brillante; et lorsqu'il fut
+dans toute sa force, la buée s'évapora, disparut; et la mer, lisse
+comme une glace, se mit à miroiter dans la lumière.
+
+Jeanne, tout émue, murmura:
+
+-- Comme c'est beau!
+
+Le vicomte répondit:
+
+-- Oh! oui, c'est beau!
+
+La clarté sereine de cette matinée faisait s'éveiller comme un
+écho dans leurs coeurs.
+
+Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à
+deux jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir
+d'arche à des navires; tandis qu'une aiguille de roche, blanche et
+pointue, se dressait devant la première.
+
+On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait
+la barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans
+ses bras Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât
+les pieds; puis ils montèrent la dure banque de galet, côte à
+côte, émus tous deux de ce rapide enlacement, et ils entendirent
+tout à coup le père Lastique disant au baron:
+
+-- M'est avis que ça ferait un joli couple tout de même.
+
+Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut
+charmant. L'océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait
+rendus silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des
+écoliers en vacances.
+
+Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables
+gaietés.
+
+Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans
+son béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche,
+attirée sans doute par son nez rouge, s'en vint à plusieurs
+reprises se poser dessus; et lorsqu'il l'avait chassée d'un coup
+de main trop lent pour la saisir, elle allait se poster sur un
+rideau de mousseline, que beaucoup de ses soeurs avaient déjà
+maculé, et elle semblait guetter avidement le pif enluminé du
+matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour revenir s'y
+installer.
+
+À chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait, et, lorsque
+le vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est
+bougrement obstinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de
+gaieté, se tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne
+pas crier.
+
+Lorsqu'on eut pris le café:
+
+-- Si nous allions nous promener, dit Jeanne.
+
+Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au
+soleil sur le galet:
+
+-- Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez ici dans une
+heure.
+
+Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays;
+et, après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une
+grande ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte
+allongée devant eux.
+
+Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur
+équilibre ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le
+déjeuner les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se
+sentaient maintenant un peu fous, avec des envies de courir
+éperdument dans les champs. Jeanne entendait bourdonner ses
+oreilles, toute remuée par des sensations nouvelles et rapides.
+
+Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les
+récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les
+sauterelles s'égosillaient, nombreuses comme les brins d'herbe,
+jetant partout, dans les blés, dans les seigles, dans les joncs
+marins des côtes, leur cri maigre et assourdissant.
+
+Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu
+miroitant et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge,
+à la façon des métaux trop rapprochés d'un brasier.
+
+Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.
+
+Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de
+grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur
+moisie les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner
+la peau et pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute
+de jour et d'air libre; mais une mousse cachait le sol.
+
+Ils avançaient:
+
+-- Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu, dit-elle.
+
+Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait dans la
+verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre,
+avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes,
+fait éclore des petites fleurs blanches, fines comme un
+brouillard, et des digitales pareilles à des fusées. Des
+papillons, des abeilles, des frelons trapus, des cousins démesurés
+qui ressemblaient à des squelettes de mouches, mille insectes
+volants, des bêtes à bon Dieu roses et tachetées, des bêtes
+d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres noires avec des cornes,
+peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé dans l'ombre glacée
+des lourds feuillages.
+
+Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils
+regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait
+apparaître; et Jeanne attendrie répétait:
+
+-- Comme on est bien! que c'est bon la campagne! Il y a des
+moments où je voudrais être mouche ou papillon pour me cacher dans
+les fleurs.
+
+Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce
+ton plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait
+déjà dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la
+même chose; on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.
+
+
+Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était
+convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.
+
+Et plus leurs coeurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec
+cérémonie «Monsieur et Mademoiselle», plus aussi leurs regards se
+souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle
+entrait en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille
+choses dont ils ne s'étaient jamais souciés.
+
+Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la
+Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de
+falaise; et ils l'attendirent à l'auberge.
+
+Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade
+sur les côtes.
+
+On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent
+arrière, sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La
+brise arrivait par souffles lents et tièdes qui tendaient la voile
+une seconde, puis la laissaient retomber, flasque, le long du mât.
+L'onde opaque semblait morte; et le soleil épuisé d'ardeurs,
+suivant sa route arrondie, s'approchait d'elle tout doucement.
+
+L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le
+monde.
+
+Jeanne dit enfin:
+
+-- Comme j'aimerais voyager!
+
+Le vicomte reprit:
+
+-- Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut être au moins
+deux pour se communiquer ses impressions...
+
+Elle réfléchit:
+
+-- C'est vrai..., j'aime à me promener seule cependant...; comme
+on est bien quand on rêve toute seule...
+
+Il la regarda longuement:
+
+-- On peut aussi rêver à deux.
+
+Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle
+considéra l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis,
+d'une voix lente:
+
+-- Je voudrais aller en Italie...; et en Grèce... ah! oui, en
+Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!
+
+Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.
+
+Elle disait:
+
+-- Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse, ou les pays
+très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce doit être si
+doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous savons
+l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont
+accomplies les grandes choses.
+
+Le vicomte, moins exalté, déclara:
+
+-- Moi, l'Angleterre m'attire beaucoup; c'est une région fort
+instructive.
+
+Alors, ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de
+chaque pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur
+des paysages imaginaires et les moeurs invraisemblables de
+certains peuples comme les Chinois et les Lapons; mais ils en
+arrivèrent à conclure que le plus beau pays du monde, c'était la
+France avec son climat tempéré, frais l'été et doux l'hiver, ses
+riches campagnes, ses vertes forêts, ses grands fleuves calmes et
+ce culte des beaux-arts qui n'avait existé nulle part ailleurs,
+depuis les grands siècles d'Athènes.
+
+Puis ils se turent.
+
+Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée
+lumineuse, une route éblouissante courait sur l'eau depuis la
+limite de l'océan jusqu'au sillage de la barque.
+
+Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et
+la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait
+engourdir l'espace, faire le silence autour de cette rencontre
+d'éléments; tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant
+et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu
+qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme
+par le désir de leur embrasement. Il la joignit; et, peu à peu,
+elle le dévora.
+
+Alors, de l'horizon, une fraîcheur accourut; un frisson plissa le
+sein mouvant de l'eau, comme si l'astre englouti eût jeté sur le
+monde un soupir d'apaisement.
+
+Le crépuscule fut court; la nuit se déploya, criblée d'astres. Le
+père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était
+phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient
+ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne
+songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir
+dans un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main
+appuyée sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par
+hasard, contre sa peau; elle ne remua point, surprise, heureuse,
+et confuse de ce contact si léger.
+
+Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit
+étrangement remuée, et tellement attendrie que tout lui donnait
+envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite
+abeille battait à la façon d'un coeur, d'un coeur ami; qu'elle
+serait le témoin de toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies
+et ses chagrins de ce tic-tac vif et régulier; et elle arrêta la
+mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait
+embrassé n'importe quoi. Elle se souvint d'avoir caché dans le
+fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois; elle la
+rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des amies
+adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers
+ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.
+
+Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.
+
+Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une
+Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route?
+Était-ce bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son
+existence? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses,
+se joignant, devaient s'étreindre, se mêler indissolublement,
+engendrer L'AMOUR?
+
+Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être,
+ces ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait
+être la passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à
+l'aimer; car elle se sentait parfois toute défaillante en pensant
+à lui; et elle y pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le
+coeur; elle rougissait et pâlissait en rencontrant son regard, et
+frissonnait en entendant sa voix.
+
+Elle dormit bien peu cette nuit-là.
+
+Alors, de jour en jour, le troublant désir d'aimer l'envahit
+davantage. Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les
+marguerites, les nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.
+
+Or, un soir, son père lui dit:
+
+-- Fais-toi belle, demain matin.
+
+Elle demanda:
+
+-- Pourquoi, papa?
+
+Il reprit:
+
+-- C'est un secret.
+
+Et quand elle descendit, le lendemain, toute fraîche dans une
+toilette claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes
+de bonbons; et, sur une chaise, un énorme bouquet.
+
+Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat,
+pâtissier à Fécamp. Repas de noces»; et Ludivine, aidée d'un
+marmiton, tirait d'une trappe ouvrant derrière la carriole,
+beaucoup de grands paniers plats qui sentaient bon.
+
+Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu
+sous de mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse
+de son pied. Sa longue redingote, serrée à la taille, laissait
+sortir, par l'échancrure sur la poitrine, la dentelle de son
+jabot; et une cravate fine, à plusieurs tours, le forçait à porter
+haut sa belle tête brune empreinte d'une distinction grave. Il
+avait un autre air que de coutume, cet aspect particulier que la
+toilette donne subitement aux visages les mieux connus. Jeanne,
+stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait point encore vu;
+elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand seigneur de la
+tête aux pieds.
+
+Il s'inclina, en souriant:
+
+-- Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?
+
+Elle balbutia:
+
+-- Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?
+
+-- Tu le sauras tout à l'heure, dit le baron.
+
+La calèche attelée s'avança, Mme Adélaïde descendit de sa chambre,
+en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par
+l'élégance de M. de Lamare que petit père murmura:
+
+-- Dites donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son
+goût.
+
+Il rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu,
+et, s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit
+plus étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la
+cuisinière Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid
+pour la soutenir, déclara:
+
+-- Vrai, madame, on dirait une noce.
+
+On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on
+avançait à travers le village, les matelots, dans leurs hardes
+neuves dont les plis se voyaient, sortaient de leurs maisons,
+saluaient, serraient la main du baron et se mettaient à suivre,
+comme derrière une procession.
+
+Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec
+elle.
+
+Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix
+d'argent parut, tenue droite par un enfant de choeur précédant un
+autre gamin rouge et blanc, qui portait l'urne d'eau bénite où
+trempait le goupillon.
+
+Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le
+serpent, puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole
+dorée, croisée dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe
+de tête; puis, les yeux mi-clos, les lèvres remuées d'une prière,
+la barrette enfoncée jusqu'au nez, il suivit son état-major en
+surplis en se dirigeant vers la mer.
+
+Sur la plage, une foule attendait autour d'une barque neuve
+enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de
+longs rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom _JEANNE_
+apparaissait en lettres d'or, à l'arrière.
+
+Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du
+baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même
+mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de
+dévotes, encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis
+tombant des épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la
+croix.
+
+Le curé, entre les deux enfants de choeur, s'en vint à l'un des
+bouts de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux
+chantres, crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux,
+l'air grave, l'oeil sur le livre de plain-chant, détonnaient à
+pleine gueule dans la claire matinée.
+
+Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul
+continuait son mugissement; et, dans l'enflure de ses joues
+pleines de vent, ses petits yeux gris disparaissaient. La peau du
+front même, et celle du cou, semblaient décollées de la chair tant
+il se gonflait en soufflant.
+
+La mer, immobile et transparente, semblait assister, recueillie,
+au baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit
+bruit de râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le
+doigt. Et les grandes mouettes blanches aux ailes déployées
+passaient en décrivant des courbes dans le ciel bleu,
+s'éloignaient, revenaient d'un vol arrondi au-dessus de la foule
+agenouillée, comme pour voir aussi ce qu'on faisait là.
+
+Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le
+prêtre, d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on
+ne distinguait que les terminaisons sonores.
+
+Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite,
+puis il commença à murmurer des _oremus_ en se tenant à présent le
+long d'un bordage en face du parrain et de la marraine qui
+demeuraient immobiles, la main dans la main.
+
+Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la
+jeune fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se
+mit à trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve
+qui la hantait depuis quelque temps venait de prendre tout à coup,
+dans une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On
+avait parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en
+surplis psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on
+mariait?
+
+Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son
+coeur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au coeur de son
+voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il, comme elle, envahi par
+une sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement, par
+expérience, qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut
+soudain qu'il pressait sa main, doucement d'abord, puis plus fort,
+plus fort, à la briser. Et, sans que sa figure remuât, sans que
+personne s'en aperçût, il dit, oui certes, il dit très
+distinctement:
+
+-- Oh! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fiançailles.
+
+Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait
+dire «oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en
+envoya quelques gouttes sur les doigts.
+
+C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une
+débandade. La croix, entre les mains de l'enfant de choeur, avait
+perdu sa dignité; elle filait vite, oscillant de droite à gauche,
+ou bien penchée en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui
+ne priait plus, galopait derrière; les chantres et le serpent
+avaient disparu par une ruelle pour être plus tôt déshabillés, et
+les matelots, par groupes, se hâtaient. Une même pensée, qui
+mettait en leur tête comme une odeur de cuisine, allongeait les
+jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu'au fond
+des ventres où elle faisait chanter les boyaux.
+
+Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.
+
+La grande table était mise dans la cour sous les pommiers.
+Soixante personnes y prirent place: marins et paysans. La baronne,
+au centre, avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et
+celui des Peuples. Le baron, en face, était flanqué du maire et de
+sa femme, maigre campagnarde déjà vieille, qui adressait de tous
+les côtés une multitude de petits saluts. Elle avait une figure
+étroite serrée dans son grand bonnet normand, une vraie tête de
+poule à huppe blanche, avec un oeil tout rond et toujours étonné;
+et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle eût picoté
+son assiette avec son nez.
+
+Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne
+voyait plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête
+brouillée de joie.
+
+Elle lui demanda:
+
+-- Quel est donc votre petit nom?
+
+Il dit:
+
+-- Julien. Vous ne saviez pas?
+
+Mais elle ne répondit point, pensant:
+
+-- Comme je le répéterai souvent, ce nom-là!
+
+Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on
+passa de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son
+exercice, appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres.
+Jeanne et Julien allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les
+petits chemins touffus; et tout à coup il lui saisit les mains:
+
+-- Dites, voulez-vous être ma femme?
+
+Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je
+vous en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement;
+et il lut la réponse dans son regard.
+
+
+
+
+-- IV --
+
+
+Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle
+fût levée, et s'asseyant sur les pieds du lit:
+
+-- M. le vicomte de Lamare nous a demandé ta main.
+
+Elle eut envie de cacher sa figure sous les draps.
+
+Son père reprit:
+
+-- Nous avons remis notre réponse à tantôt.
+
+Elle haletait, étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le
+baron, qui souriait, ajouta:
+
+-- Nous n'avons rien voulu faire sans t'en parler. Ta mère et moi
+ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre cependant t'y
+engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s'agit
+du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de l'argent. Il
+n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc ce serait un fils qui
+entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est toi,
+notre fille, qui irait chez des étrangers. Le garçon nous plaît.
+Te plairait-il... à toi?
+
+Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux:
+
+-- Je veux bien, papa.
+
+Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant
+toujours, murmura:
+
+-- Je m'en doutais un peu, mademoiselle.
+
+Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce
+qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres,
+et les jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.
+
+Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le
+platane, le vicomte parut.
+
+Le coeur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme
+s'avançait sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les
+doigts de la baronne et les baisa puis, soulevant à son tour la
+main frémissante de la jeune fille, il y déposa de toutes ses
+lèvres un long baiser tendre et reconnaissant.
+
+Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient
+seuls dans les coins du salon, ou bien assis sur le talus au fond
+du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient
+dans l'allée de petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux
+baissés sur la trace poudreuse du pied de la baronne.
+
+Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut
+donc convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15
+août; et que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur
+voyage de noces. Jeanne, consultée sur le pays qu'elle voulait
+visiter, se décida pour la Corse où l'on devait être plus seuls
+que dans les villes d'Italie.
+
+Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience
+trop vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse,
+savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts
+pressés, des regards passionnés, si longs que les âmes semblent se
+mêler; et vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes
+étreintes.
+
+On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de
+tante Lison, la soeur de la baronne, qui vivait comme dame
+pensionnaire dans un couvent de Versailles.
+
+Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa soeur
+avec elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle
+gênait tout le monde, qu'elle était inutile et importune, se
+retira dans une de ces maisons religieuses qui louent des
+appartements aux gens tristes et isolés dans l'existence.
+
+Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa
+famille.
+
+C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours,
+apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite
+dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.
+
+Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement
+de quarante-deux ans, un oeil doux et triste; elle n'avait jamais
+compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était
+point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle
+restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura
+toujours sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.
+
+C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un
+meuble vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on
+ne s'inquiète jamais.
+
+Sa soeur, par habitude prise dans la maison paternelle, la
+considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la
+traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de
+bonté méprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce
+nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas,
+qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait
+Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle était devenue «tante
+Lison», une humble parente, proprette, affreusement timide, même
+avec sa soeur et son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais
+d'une affection vague participant d'une tendresse indifférente,
+d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle.
+
+Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
+jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date:
+
+-- C'était à l'époque du coup de tête de Lison.
+
+On n'en disait jamais plus; et «ce coup de tête» restait comme
+enveloppé de brouillard.
+
+Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans
+qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne
+pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié
+morte; et ses parents, levant des bras indignés, au lieu de
+chercher la cause mystérieuse de cette action, s'étaient contentés
+de parler du «coup de tête», comme ils parlaient de l'accident du
+cheval «Coco», qui s'était cassé la jambe un peu auparavant dans
+une ornière et qu'on avait été obligé d'abattre.
+
+Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit
+très faible. Le doux mépris qu'elle avait inspiré à ses proches
+s'infiltra lentement dans le coeur de tous les gens qui
+l'entouraient. La petite Jeanne elle-même, avec cette divination
+naturelle des enfants, ne s'occupait point d'elle, ne montait
+jamais l'embrasser dans son lit, ne pénétrait jamais dans sa
+chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette chambre les
+quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle était
+située.
+
+Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner,
+la «Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; et voilà
+tout.
+
+Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la
+quérir; et, quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais
+d'elle, on ne songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la
+pensée de s'inquiéter, de demander:
+
+-- Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.
+
+Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui
+demeurent inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont
+la mort ne fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres
+qui ne savent entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes,
+ni dans l'amour de ceux qui vivent à côté d'eux.
+
+Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient
+pour ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est
+comme si on avait dit «la cafetière ou le sucrier».
+
+Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait
+jamais de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux
+objets la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient
+faites d'une espèce d'ouate, tant elle maniait légèrement et
+délicatement ce qu'elle touchait.
+
+Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce
+mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle,
+demeurèrent presque inaperçus.
+
+Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.
+
+Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne
+quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une
+énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une
+simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.
+
+À tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle
+avait ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les
+chiffres, en demandant:
+
+-- Est-ce bien comme ça, Adélaïde?
+
+Et petite mère, tout en examinant nonchalamment l'objet,
+répondait:
+
+-- Ne te donne donc pas tant de mal, ma pauvre Lison.
+
+Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur,
+la lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes, qui
+troublent, attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes
+les poésies secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs
+entraient dans le salon tranquille. La baronne et son mari
+jouaient mollement une partie de cartes dans la clarté ronde que
+l'abat-jour de la lampe dessinait sur la table; tante Lison,
+assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens, accoudés à la
+fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté.
+
+Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon
+qui s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout
+noir.
+
+Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
+éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna
+vers ses parents:
+
+-- Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe, devant
+le château.
+
+Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes enfants», et se
+remit à sa partie.
+
+Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande
+pelouse blanche jusqu'au petit bois du fond.
+
+L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne,
+fatiguée, voulut monter à sa chambre:
+
+-- Il faut rappeler les amoureux, dit-elle.
+
+Le baron, d'un coup d'oeil, parcourut le vaste jardin lumineux, où
+les deux ombres erraient doucement.
+
+-- Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les
+attendre; n'est-ce pas, Lison?
+
+La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix
+timide:
+
+-- Certainement, je les attendrai.
+
+Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur
+du jour:
+
+-- Je vais me coucher aussi, dit-il.
+
+Et il partit avec sa femme.
+
+Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du
+fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle
+vint s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.
+
+Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet
+jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les
+doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés
+à la poésie visible qui s'exhalait de la terre.
+
+Jeanne, tout à coup, aperçut dans le cadre de la fenêtre la
+silhouette de la vieille fille que dessinait la clarté de la
+lampe.
+
+-- Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.
+
+Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui
+parle sans pensée:
+
+-- Oui, tante Lison nous regarde.
+
+Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.
+
+Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de
+fraîcheur.
+
+-- Rentrons maintenant, dit-elle.
+
+Et ils revinrent.
+
+Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à
+tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses
+doigts maigres tremblaient un peu, comme s'ils eussent été très
+fatigués.
+
+Jeanne s'approcha:
+
+-- Tante, on va dormir, à présent.
+
+La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle
+eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune
+homme aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout
+couverts d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement:
+
+-- N'avez-vous point froid à vos chers petits pieds?
+
+Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un
+tremblement si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de
+laine roula au loin sur le parquet; et, cachant brusquement sa
+figure dans ses mains, elle se mit à pleurer par grands sanglots
+convulsifs.
+
+Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne
+brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée,
+répétant:
+
+-- Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?
+
+Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de
+larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:
+
+-- C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à
+vos chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-
+là... à moi... jamais... jamais...
+
+Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la
+pensée d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le
+vicomte s'était retourné pour cacher sa gaieté.
+
+Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son
+tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans
+l'escalier sombre, cherchant sa chambre à tâtons.
+
+Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et
+attendris. Jeanne murmura:
+
+-- Cette pauvre tante!...
+
+Julien reprit:
+
+-- Elle doit être un peu folle, ce soir.
+
+Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et
+doucement, tout doucement, ils échangèrent leur premier baiser
+devant le siège vide que venait de quitter tante Lison.
+
+Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la
+vieille fille.
+
+Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne
+assez calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée
+d'émotions douces.
+
+Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du
+jour décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de
+vide en tout son corps, comme si sa chair, son sang, ses os se
+fussent fondus sous la peau; et elle s'apercevait, en touchant les
+objets, que ses doigts tremblaient beaucoup.
+
+Elle ne reprit possession d'elle que dans le choeur de l'église
+pendant l'office.
+
+Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de
+mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un
+rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé
+autour de nous; les gestes même ont une signification nouvelle;
+jusqu'aux heures qui ne semblent plus à leur place ordinaire.
+
+Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien
+n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie
+devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était
+endormie jeune fille; elle était femme maintenant.
+
+Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir
+avec toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une
+porte ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.
+
+La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide;
+car on n'avait invité personne; puis on ressortit.
+
+Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas
+formidable fit faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à
+la baronne: c'était une salve de coups de fusil tirée par les
+paysans; et jusqu'aux Peuples les détonations ne cessèrent plus.
+
+Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains
+et celui d'Yport, le marié et les témoins choisis parmi les gros
+cultivateurs des environs.
+
+Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le
+baron, la baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent
+à parcourir l'allée de petite mère; tandis que, dans l'allée en
+face, l'autre prêtre lisait son bréviaire en marchant à grands
+pas.
+
+On entendait, de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des
+paysans qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays,
+endimanché, emplissait la cour. Les gars et les filles se
+poursuivaient.
+
+Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le
+talus, et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il
+faisait un peu frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du
+nord soufflait, et le grand soleil luisait durement dans le ciel
+tout bleu.
+
+Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en
+tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée
+qui descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis,
+aucun souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin
+pour prendre un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils
+pouvaient à peine marcher de front; alors elle sentit un bras qui
+se glissait lentement autour de sa taille.
+
+Elle ne disait rien, haletante, le coeur précipité, la respiration
+coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se
+courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux
+bêtes à bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges,
+étaient blotties dessous.
+
+Alors elle dit, innocente et rassurée un peu:
+
+-- Tiens, un ménage.
+
+Julien effleura son oreille de sa bouche:
+
+-- Ce soir vous serez ma femme.
+
+Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs,
+elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut
+surprise. Sa femme? ne l'était-elle pas déjà?
+
+Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la
+tempe et sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie
+à chaque fois par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point
+habituée, elle penchait instinctivement la tête de l'autre côté
+pour éviter cette caresse qui la ravissait cependant.
+
+Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle
+s'arrêta, confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser?
+
+-- Retournons, dit-elle.
+
+Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant
+tous deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent
+leurs haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se
+regardèrent d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux
+âmes croient se mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux,
+derrière leurs yeux, dans cet inconnu impénétrable de l'être, ils
+se sondèrent dans une muette et obstinée interrogation. Que
+seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait cette vie qu'ils
+commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à l'autre de
+joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête
+indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux,
+qu'ils ne s'étaient pas encore vus.
+
+Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de
+sa femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle
+n'en avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans
+ses veines et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse
+mystérieuse qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras,
+et faillit tomber sur le dos.
+
+-- Allons-nous-en. Allons-nous-en, balbutia-t-elle.
+
+Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans
+les siennes.
+
+Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de
+l'après-midi sembla long.
+
+On se mit à table à la nuit tombante.
+
+Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages
+normands. Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les
+deux prêtres, le maire et les quatre fermiers invités montrèrent
+un peu de cette grosse gaieté qui doit accompagner les noces.
+
+Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf
+heures environ; on allait prendre le café. Au-dehors, sous les
+pommiers de la première cour, le bal champêtre commençait. Par la
+fenêtre ouverte on apercevait toute la fête. Des lumignons pendus
+aux branches donnaient aux feuilles des nuances de vert-de-gris.
+Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse
+sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violons et une
+clarinette juchés sur une grande table de cuisine en estrade. Le
+chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la
+chanson des instruments; et la frêle musique déchirée par les voix
+déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits
+fragments de quelques notes éparpillées.
+
+Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
+boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer
+incessamment les verres et les bols dans un baquet, pour les
+tendre, encore ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait
+le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur. Et les
+danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur se
+pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase
+quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en
+renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.
+
+Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
+saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous
+le plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente
+donnait aux convives mornes de la salle l'envie de danser aussi,
+de boire au ventre de ces grosses futailles en mangeant une
+tranche de pain avec du beurre et un oignon cru.
+
+Le maire qui battait la mesure avec son couteau s'écria:
+
+-- Sacristi! ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de
+Ganache.
+
+Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi
+naturel de l'autorité civile, répliqua:
+
+-- Vous voulez dire de Cana.
+
+L'autre n'accepta pas la leçon.
+
+-- Non, monsieur le curé, je m'entends; quand je dis Ganache,
+c'est Ganache.
+
+On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu
+au populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.
+
+Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
+Mme Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
+demandait son mari; enfin elle dit, presque haut:
+
+-- Non, mon ami, je ne peux pas, je ne saurais comment m'y
+prendre.
+
+Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.
+
+-- Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?
+
+Tout émue, elle répondit:
+
+-- Comme tu voudras, papa.
+
+Ils sortirent.
+
+Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit
+vent sec les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent
+déjà l'automne.
+
+Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
+étoiles.
+
+Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
+tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait
+indécis, troublé. Enfin il se décida.
+
+-- Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir
+à ta mère; mais comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne
+sa place. J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il
+est des mystères qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles
+surtout, aux filles qui doivent rester pures d'esprit,
+irréprochablement pures jusqu'à l'heure où nous les remettons
+entre les bras de l'homme qui prendra soin de leur bonheur. C'est
+à lui qu'il appartient de lever ce voile jeté sur le doux secret
+de la vie. Mais elles, si aucun soupçon ne les a encore
+effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu brutale
+cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même en
+leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine
+et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne
+puis t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, que
+tu appartiens tout entière à ton mari.
+
+Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à
+trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse
+comme un pressentiment.
+
+Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon.
+Mme Adélaïde sanglotait sur le coeur de Julien. Ses pleurs, des
+pleurs bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient
+lui sortir en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le
+jeune homme interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en
+ses bras pour lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée
+fillette.
+
+Le baron se précipita: «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement,
+je vous prie», et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil
+pendant qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers
+Jeanne:
+
+-- Allons, petite, embrasse ta mère bien vite et va te coucher.
+
+Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et
+s'enfuit.
+
+Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa
+femme restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés
+tous les trois qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en
+tenue de soirée, debout, les yeux perdus, Mme Adélaïde abattue sur
+son siège avec des restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras
+devenait intolérable, le baron se mit à parler du voyage que les
+jeunes gens devaient entreprendre dans quelques jours.
+
+Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui
+pleurait comme une source. Les mains errant au hasard, elle ne
+trouvait plus ni les cordons ni les épingles et elle semblait
+assurément plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne
+songeait guère aux larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle
+était entrée dans un autre monde, partie sur une autre terre,
+séparée de tout ce qu'elle avait connu, de tout ce qu'elle avait
+chéri. Tout lui semblait bouleversé dans sa vie et dans sa pensée;
+même cette idée étrange lui vint: «Aimait-elle son mari?» Voilà
+qu'il lui apparaissait tout à coup comme un étranger qu'elle
+connaissait à peine. Trois mois auparavant elle ne savait point
+qu'il existait, et maintenant elle était sa femme. Pourquoi cela?
+Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un trou ouvert
+sous vos pas?
+
+Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit;
+et ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau,
+augmentèrent cette sensation de froid, de solitude, de tristesse
+qui lui pesait sur l'âme depuis deux heures.
+
+Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
+attendit anxieuse, le coeur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et
+annoncé en termes confus par son père, cette révélation
+mystérieuse de ce qui est le grand secret de l'amour.
+
+Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups
+légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne
+répondit point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle
+se cacha la tête sous ses couvertures, comme si un voleur eût
+pénétré chez elle. Des bottines craquèrent doucement sur le
+parquet; et soudain on toucha son lit.
+
+Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant
+sa tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la
+regardant.
+
+-- Oh! que vous m'avez fait peur! dit-elle.
+
+Il reprit:
+
+-- Vous ne m'attendiez donc point?
+
+Elle ne répondit pas. Il était en grande toilette, avec sa figure
+grave de beau garçon; et elle se sentit affreusement honteuse
+d'être couchée ainsi devant cet homme si correct.
+
+Ils ne savaient que dire, que faire, n'osant même pas se regarder
+à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de
+toute la vie.
+
+Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille,
+et quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut
+pour ne froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies
+délicatesses d'une âme virginale et nourrie de rêves.
+
+Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et,
+s'agenouillant auprès du lit comme devant un autel, il murmura
+d'une voix aussi légère qu'un souffle:
+
+-- Voudrez-vous m'aimer?
+
+Elle, rassurée tout à coup, souleva sur l'oreiller sa tête
+ennuagée de dentelles, et elle sourit:
+
+-- Je vous aime déjà, mon ami.
+
+Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et la voix
+changée par ce bâillon de chair:
+
+-- Voulez-vous me prouver que vous m'aimez?
+
+Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce
+qu'elle disait, sous le souvenir des paroles de son père:
+
+-- Je suis à vous, mon ami.
+
+Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant
+lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à
+cacher.
+
+Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa
+femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras
+sous l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout
+bas il demanda:
+
+-- Alors, vous voulez bien me faire une toute petite place à côté
+de vous?
+
+Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia:
+
+-- Oh! pas encore, je vous prie.
+
+Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton
+toujours suppliant, mais plus brusque:
+
+-- Pourquoi plus tard puisque nous finirons toujours par là?
+
+Elle lui en voulut de ce mot; mais soumise et résignée, elle
+répéta pour la deuxième fois:
+
+-- Je suis à vous, mon ami.
+
+Alors, il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
+entendait distinctement ses mouvements avec des froissements
+d'habits défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute
+successive des bottines.
+
+Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement
+la chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il
+retourna, en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque
+temps encore et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en
+fermant les yeux, quand elle sentit qu'il arrivait.
+
+Elle fit un soubresaut, comme pour se jeter à terre lorsque glissa
+vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la
+figure dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et
+d'effarement, elle se blottit tout au fond du lit.
+
+Aussitôt, il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos,
+et il baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa
+coiffure de nuit et le col brodé de sa chemise.
+
+Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une
+main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle
+haletait, bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait
+surtout envie de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer
+quelque part, loin de cet homme.
+
+Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors
+son effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle
+n'aurait qu'à se retourner pour l'embrasser.
+
+À la fin, il parut s'impatienter, et d'une voix attristée:
+
+-- Vous ne voulez donc point être ma petite femme?
+
+Elle murmura à travers ses doigts:
+
+-- Est-ce que je ne la suis pas?
+
+Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur:
+
+-- Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi.
+
+Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et
+elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.
+
+Il la saisit à bras-le-corps, rageusement, comme affamé d'elle; et
+il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers
+fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de
+caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses
+efforts, ne sachant plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait,
+dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre.
+Mais une souffrance aiguë la déchira soudain; et elle se mit à
+gémir, tordue dans ses bras, pendant qu'il la possédait
+violemment.
+
+Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car
+elle avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait
+sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.
+
+Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit
+d'autres tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle
+se débattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle
+avait déjà senti sur sa jambe, et elle se recula de saisissement.
+
+Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le
+dos.
+
+Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son
+âme, dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une
+chère attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce
+qu'il appelle être sa femme; c'est cela! c'est cela!»
+
+Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'oeil errant sur les
+tapisseries du mur, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait
+sa chambre.
+
+Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
+lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il
+dormait, la bouche entrouverte, le visage calme! Il dormait!
+
+Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par
+ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue.
+Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre
+eux n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! elle eût mieux
+aimé être frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses
+jusqu'à perdre connaissance.
+
+Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui,
+écoutant entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois,
+prenait une apparence de ronflement.
+
+Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis
+éclatant. Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras,
+regarda sa femme, sourit, et demanda:
+
+-- As-tu bien dormi, ma chérie?
+
+Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant et elle répondit,
+stupéfaite:
+
+-- Mais oui. Et vous?
+
+Il dit:
+
+-- Oh! moi, fort bien.
+
+Et, se tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer
+tranquillement. Il lui développait des projets de vie, avec des
+idées d'économie; et ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne.
+Elle l'écoutait sans bien saisir le sens des paroles, le
+regardait, songeait à mille choses rapides qui passaient,
+effleurant à peine son esprit.
+
+Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
+serions ridicules en restant tard au lit», et il descendit le
+premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme
+en tous les menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on
+appelât Rosalie.
+
+Au moment de sortir, il l'arrêta.
+
+-- Tu sais, entre nous, nous pouvons nous tutoyer maintenant, mais
+devant tes parents il vaut mieux attendre encore. Ce sera tout
+naturel en revenant de notre voyage de noces.
+
+Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula
+ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu.
+Il n'y avait qu'un homme de plus dans la maison.
+
+
+
+
+-- V --
+
+
+Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
+Marseille.
+
+Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au
+contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que
+sa répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.
+
+Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
+heureuse et gaie.
+
+Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule
+semblait émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir,
+une grosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille:
+
+-- C'est pour tes petites dépenses de jeune femme, dit-elle.
+
+Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.
+
+Vers le soir, Julien lui dit:
+
+-- Combien ta mère t'a-t-elle donné dans cette bourse?
+
+Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. Un flot
+d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains: «Je
+ferai des folies», et elle resserra l'argent.
+
+Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils
+arrivèrent à Marseille.
+
+Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à
+Naples en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.
+
+La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
+Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour
+entrer, tout éveillée, dans un rêve.
+
+Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les
+falaises de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant,
+comme figée, comme durcie dans la lumière ardente qui tombait du
+soleil, s'étalait sous le ciel infini, d'un bleu presque exagéré.
+
+Elle dit:
+
+-- Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
+Lastique?
+
+Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans
+l'oreille.
+
+Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil;
+et par-derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle
+où l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à
+perte de vue le sillage tout droit du bâtiment.
+
+Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme
+poisson, un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la
+tête la première et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa
+un cri, et se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à
+rire de sa frayeur, et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas
+reparaître. Au bout de quelques secondes elle jaillit de nouveau
+comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba, ressortit
+encore; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui
+semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur
+frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles
+passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et tantôt
+ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans une
+poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui
+décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.
+
+Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition
+des énormes et souples nageurs. Son coeur bondissait comme eux
+dans une joie folle et enfantine.
+
+Tout à coup, ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très
+loin, vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne
+ressentit, pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.
+
+Le soir venait, un soir calme, radieux, plein de clarté, de paix
+heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos
+illimité de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où
+pas un frisson non plus ne passait.
+
+Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique
+invisible, l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà
+sentir les ardeurs; mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était
+cependant pas même une apparence de brise, effleura les visages
+lorsque l'astre eut disparu.
+
+Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait
+toutes les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent
+tous les deux sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs
+manteaux. Julien s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les
+yeux ouverts, agitée par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone
+des roues la berçait; et elle regardait au-dessus d'elle ces
+légions d'étoiles si claires, d'une lumière aiguë, scintillante et
+comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.
+
+Vers le matin, cependant, elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
+réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
+navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
+levèrent.
+
+Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui
+pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
+l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube
+naissante, une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus,
+déchiquetés, semblait posée sur les flots.
+
+Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent
+davantage sur le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes
+cornues et bizarres surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de
+voile léger.
+
+Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des
+crêtes en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis
+que le reste de l'île demeurait embrumé de vapeur.
+
+Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci,
+racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont,
+et, d'une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par
+les cris poussés dans les bourrasques, il dit à Jeanne:
+
+-- La sentez-vous, cette gueuse-là?
+
+Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes,
+d'arômes sauvages.
+
+Le capitaine reprit:
+
+-- C'est la Corse qui fleure comme ça, madame; c'est son odeur de
+jolie femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la
+reconnaîtrais à cinq milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à
+Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il, de l'odeur de son
+pays. Il est de ma famille.
+
+Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas,
+à travers l'océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa
+famille.
+
+Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.
+
+Puis le marin tendit le bras vers l'horizon:
+
+-- Les Sanguinaires! dit-il.
+
+Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous
+deux regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.
+
+Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
+le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et
+tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes
+basses semblaient couvertes de mousses.
+
+Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.»
+
+À mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer
+derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur
+si transparent qu'on en voyait parfois le fond.
+
+Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au
+bord des flots, au pied des montagnes.
+
+Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port.
+Quatre ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du _Roi-Louis_
+pour chercher ses passagers.
+
+Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme:
+
+-- C'est assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de
+service?
+
+Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont
+elle souffrait chaque fois. Elle répondit avec un peu
+d'impatience:
+
+-- Quand on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.
+
+Sans cesse, il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel,
+avec les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand
+il avait, à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il
+disait à Jeanne, en se frottant les mains:
+
+-- Je n'aime pas être volé.
+
+Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des
+observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par
+ces marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard
+méprisant des domestiques qui suivaient son mari de l'oeil en
+gardant au fond de la main son insuffisant pourboire.
+
+Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.
+
+Le premier arbre qu'elle vit fut un palmier!
+
+Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une
+vaste place, et se firent servir à déjeuner.
+
+Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait
+pour aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses
+bras, lui murmura tendrement à l'oreille:
+
+-- Si nous nous couchions un peu, ma chatte?
+
+Elle resta surprise:
+
+-- Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.
+
+Il l'enlaça.
+
+-- J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...
+
+Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant:
+
+-- Oh! maintenant! Mais que dirait-on? Comment oserais-tu demander
+une chambre en plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.
+
+Mais il l'interrompit:
+
+-- Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et penser des gens
+d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.
+
+Et il sonna.
+
+Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans
+son âme et dans sa chair, devant ce désir incessant de l'époux,
+n'obéissant qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là
+quelque chose de bestial, de dégradant, une saleté enfin.
+
+Ses sens dormaient encore, et son mari la traitait maintenant
+comme si elle eût partagé ses ardeurs.
+
+Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à
+leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne
+comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la
+nuit.
+
+Julien impatienté s'expliqua:
+
+-- Non, tout de suite. Nous sommes fatigués du voyage, nous
+voulons nous reposer.
+
+Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie
+de se sauver.
+
+Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus
+passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils
+allaient rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en
+son coeur à Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces
+fines pudeurs, ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre
+elle et lui comme un voile, un obstacle, s'apercevant pour la
+première fois que deux personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à
+l'âme, jusqu'au fond des pensées, qu'elles marchent côte à côte,
+enlacées parfois, mais non mêlées, et que l'être moral de chacun
+de nous reste éternellement seul par la vie.
+
+Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond
+de son golfe bleu, chaude comme dans une fournaise derrière son
+rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à
+elle.
+
+Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne
+reculer devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer
+des chevaux. Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'oeil
+furieux, maigres et infatigables, et se mirent en route un matin
+au lever du jour. Un guide monté sur une mule les accompagnait et
+portait les provisions, car les auberges sont inconnues en ce pays
+sauvage.
+
+La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer dans une vallée
+peu profonde allant vers les grands monts. Souvent, on traversait
+des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait
+encore sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un
+glouglou timide. Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des
+côtes étaient couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison
+brûlante. Parfois on rencontrait un montagnard soit à pied, soit
+sur son petit cheval, soit à califourchon sur son âne gros comme
+un chien. Et tous avaient sur le dos le fusil chargé, vieilles
+armes rouillées, redoutables en leurs mains.
+
+Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte
+semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au
+milieu des longs replis des monts.
+
+Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des
+tons de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de
+châtaigniers immenses avaient l'air de buissons verts tant les
+vagues de la terre soulevée sont géantes en ce pays.
+
+Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées,
+disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien,
+puis découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de
+pierres tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de
+granit accroché là, cramponné comme un vrai nid d'oiseau, presque
+invisible sur l'immense montagne.
+
+Ce long voyage au pas énervait Jeanne.
+
+-- Courons un peu, dit-elle.
+
+Et elle lança son cheval. Puis comme elle n'entendait pas son mari
+galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire
+fou en le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et
+bondissant étrangement. Sa beauté même, sa figure de beau cavalier
+rendaient plus drôles sa maladresse et sa peur.
+
+Ils se mirent alors à trotter doucement. La route, maintenant,
+s'étendait entre deux interminables taillis qui couvraient toute
+la côte, comme un manteau.
+
+C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts,
+de genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de
+bruyères, de lauriers-tins, de myrtes et de buis que reliaient
+entre eux, les mêlant comme des chevelures, des clématites
+enlaçantes, des fougères monstrueuses, des chèvrefeuilles, des
+cystes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos
+des monts une inextricable toison.
+
+Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès
+d'une de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays
+escarpés, fil mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou
+dans la roche et coule au bout d'une feuille de châtaignier
+disposée par un passant pour amener le courant menu jusqu'à la
+bouche.
+
+Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand-peine à
+ne point jeter des cris d'allégresse.
+
+Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le
+golfe de Sagone.
+
+Vers le soir, ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là,
+jadis, par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De
+grandes et belles filles, aux reins élégants, aux mains longues, à
+la taille fine, singulièrement gracieuses, formaient un groupe
+auprès d'une fontaine. Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles
+répondirent d'une voix chantante dans la langue harmonieuse du
+pays abandonné.
+
+En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans
+les temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait
+de joie en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé.
+Oh! c'était bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes
+inexplorées.
+
+Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme
+les patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils
+dormirent sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison
+vermoulue dont toute la charpente piquée des vers, parcourue par
+les longs tarets mangeurs de poutres, bruissait, semblait vivre et
+soupirer.
+
+Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face
+d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des
+pics, des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes
+modelées par le temps, le vent rongeur et la brume de mer.
+
+Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,
+difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers
+semblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des
+hommes, des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux
+démesurés, tout un peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemar
+pétrifiée par le vouloir de quelque Dieu extravagant.
+
+Jeanne ne parlait plus, le coeur serré, et elle prit la main de
+Julien qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette
+beauté des choses.
+
+Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe
+ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et
+dans la mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.
+
+Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots,
+attendrie d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes
+coulèrent de ses yeux. Il la regardait, stupéfait, demandant:
+
+-- Qu'as-tu, ma chatte?
+
+Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante:
+
+-- Ce n'est rien... c'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été
+saisie. Je suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le
+coeur.
+
+Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de
+ces êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue
+comme une catastrophe, qu'une sensation insaisissable
+révolutionne, affole de joie ou désespère.
+
+Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la
+préoccupation du mauvais chemin:
+
+-- Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.
+
+Par une route presque impraticable, ils descendirent au fond de ce
+golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.
+
+Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa:
+
+-- Si nous montions à pied?
+
+Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule avec
+lui après l'émotion de tout à l'heure.
+
+Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils
+allèrent à petits pas.
+
+La montagne, fendue du haut en bas, s'entrouvrait. Le sentier
+s'enfonce dans cette brèche. Il suit le fond entre deux
+prodigieuses murailles; et un gros torrent parcourt cette
+crevasse. L'air est glacé, le granit paraît noir et, tout là-haut,
+ce qu'on voit du ciel bleu étonne et engourdit.
+
+Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un
+énorme oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes
+ouvertes semblaient chercher les deux parois du puits, et il monta
+jusqu'à l'azur où il disparut.
+
+Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre
+les deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne, légère et folle,
+allait la première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds,
+intrépide, se penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu
+essoufflé, les yeux à terre par crainte du vertige.
+
+Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.
+Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos
+de pierres, jusqu'à une source toute petite, canalisée dans un
+bâton creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse
+couvrait le sol alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et
+Julien en fit autant.
+
+Et, comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la
+taille et tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois.
+Elle résista; leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se
+repoussaient. Dans les hasards de la lutte, ils saisissaient tour
+à tour la mince extrémité du tube et la mordaient pour ne point
+lâcher. Et le filet d'eau froide, repris et quitté sans cesse, se
+brisait et se renouait, éclaboussait les visages, les cous, les
+habits, les mains. Des gouttelettes pareilles à des perles
+luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers coulaient dans le
+courant.
+
+Soudain, Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche
+du clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit
+comprendre à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le
+désaltérer.
+
+Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras
+ouverts; et il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui
+versa dans les entrailles un désir enflammé.
+
+Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son coeur
+palpitait; ses reins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,
+trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et,
+l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains
+son visage empourpré de honte.
+
+Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle
+haletait dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un
+cri, frappée, comme de la foudre, par la sensation qu'elle
+appelait.
+
+Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée, tant elle
+demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Évisa
+que le soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.
+
+C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne
+d'un phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste
+chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays, où toute élégance
+reste ignorée; et il exprimait en son langage, patois corse,
+bouillie de français et d'italien, son plaisir à les recevoir,
+quand une voix claire l'interrompit; et une petite femme brune,
+avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une taille
+étroite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s'élança,
+embrassa Jeanne, secoua la main de Julien en répétant:
+
+-- Bonjour, madame, bonjour, monsieur, ça va bien?
+
+Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul
+bras, car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir
+tout le monde, en disant à son mari:
+
+-- Va les promener jusqu'au dîner.
+
+M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens
+et leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles,
+toussant fréquemment, et répétant à chaque quinte:
+
+-- C'est l'air du Val qui est fraîche, qui m'est tombée sur la
+poitrine.
+
+Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers
+démesurés. Soudain, il s'arrêta, et, de son accent monotone:
+
+-- C'est ici que mon cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori.
+Tenez, j'étais tout près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de
+nous. «Jean, cria-t-il, ne va pas à Albertacce; n'y va pas Jean,
+ou je te tue, je te le dis.» Je pris le bras de Jean: «N'y va pas,
+Jean, il le ferait.» C'était pour une fille qu'ils suivaient tous
+deux, Paulina Sinacoupi. Mais Jean se mit à crier: «J'irai,
+Mathieu; ce n'est pas toi qui m'empêcheras.» Alors Mathieu abaissa
+son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et il tira. Jean
+fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la
+corde, oui, monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si
+bien que mon fusil en échappa et roula jusqu'au gros châtaignier
+là-bas. Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus
+un mot, il était mort.
+
+Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de
+ce crime. Jeanne demanda:
+
+-- Et l'assassin?
+
+Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit:
+
+-- Il a gagné la montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an
+suivant. Vous savez bien, mon frère, Philippi Palabretti, le
+bandit.
+
+Jeanne frissonna:
+
+-- Votre frère? un bandit?
+
+Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'oeil.
+
+-- Oui, madame, c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six
+gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été
+cernés dans le Niolo, après six jours de lutte, et qu'ils allaient
+périr de faim.
+
+Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du
+même ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est
+fraîche.»
+
+Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si
+elle les eût connus depuis vingt ans.
+
+Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore,
+entre les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des
+sens qu'elle avait ressentie sur la mousse de la fontaine?
+
+Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester
+encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien
+vite; et ce fut sa première nuit d'amour.
+
+Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à
+quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur
+nouveau avait commencé pour elle.
+
+Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout
+en établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau,
+elle insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son
+retour, un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée
+presque superstitieuse.
+
+La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin
+elle consentit:
+
+-- Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout
+petit.
+
+Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de
+l'oreille, comme on confie un doux et intime secret:
+
+-- C'est pour tuer mon beau-frère.
+
+Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui enveloppaient
+sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de
+stylet presque cicatrisé:
+
+-- Si je n'avais pas été aussi forte que lui, dit-elle, il
+m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me connaît; et
+puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.
+D'ailleurs, je suis une honnête femme, moi, madame; mais mon beau-
+frère croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et
+il recommencera certainement. Alors, j'aurais un petit pistolet,
+je serais tranquille, et sûre de me venger.
+
+Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle
+amie, et continua sa route.
+
+Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans
+fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages,
+ni les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait
+plus que Julien.
+
+Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries
+d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des
+noms mignards de tous les détours et contours et replis de leurs
+corps où se plaisaient leurs bouches.
+
+Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son téton du côté gauche
+était souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué,
+appelait celui-là: «monsieur de Couche-dehors» et l'autre
+«monsieur Lamoureux», parce que la fleur rosée du sommet semblait
+plus sensible aux baisers.
+
+La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère»
+parce qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus
+secrète fut dénommée le «chemin de Damas» en souvenir du val
+d'Ota.
+
+En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla
+dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit à
+Jeanne:
+
+-- Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta mère,
+donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma
+ceinture, et cela m'évitera de faire de la monnaie.
+
+Et elle lui tendit sa bourse.
+
+Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la
+Corniche.
+
+Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.
+
+Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On
+était au 15 octobre.
+
+Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-
+bas, de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis
+quelque temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle
+avait peur sans savoir de quoi.
+
+Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne
+pouvant se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui
+semblait qu'elle venait d'accomplir le tour du bonheur.
+
+Ils s'en allèrent enfin.
+
+Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur
+installation définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de
+rapporter des merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la
+première chose à laquelle elle songea fut le pistolet promis à la
+jeune Corse d'Évisa.
+
+Le lendemain de leur arrivée, elle dit à Julien:
+
+-- Mon chéri, veux-tu me rendre l'argent de maman parce que je
+vais faire mes emplettes?
+
+Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.
+
+-- Combien te faut-il?
+
+Elle fut surprise et balbutia:
+
+-- Mais... ce que tu voudras.
+
+Il reprit:
+
+-- Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille pas.
+
+Elle ne savait plus que dire, interdite, et confuse.
+
+Enfin elle prononça en hésitant:
+
+-- Mais... je... t'avais remis cet argent pour...
+
+Il ne la laissa pas achever.
+
+-- Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
+qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en
+refuse point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.
+
+Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot, mais elle
+n'osa plus en demander d'autres et n'acheta rien que le pistolet.
+
+Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux
+Peuples.
+
+
+
+
+-- VI --
+
+
+Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et
+les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les
+embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne,
+attendrie, essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait.
+
+Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté
+devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des
+lèvres de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf
+peut-être quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.
+
+Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue
+aussi, l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les
+objets de toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta
+sa maîtresse; et Jeanne, un peu lasse, s'assit.
+
+Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une
+occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle
+n'avait point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui
+sommeillait; et elle songeait à une promenade, mais la campagne
+semblait si triste qu'elle sentait en son coeur, rien qu'à la
+regarder par la fenêtre, une pesanteur de mélancolie.
+
+Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus
+jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été
+préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle
+agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures
+sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs
+austères où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se
+trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé,
+épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques
+déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser
+réfléchir à rien.
+
+Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir
+la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis,
+aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini
+d'attendre.
+
+Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Elle
+sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un
+affaissement de ses rêves.
+
+Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis,
+après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages
+sombres, elle se décida à sortir.
+
+Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au
+mois de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des
+feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les
+pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les
+marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles,
+les fantasques papillons jaunes? Et cette griserie de l'air chargé
+de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus.
+
+Les avenues, détrempées par les continuelles averses d'automne,
+s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes,
+sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les
+branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque
+feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le
+long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire
+pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant,
+pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient,
+voltigeaient et tombaient.
+
+Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre
+d'un mourant. La muraille verte, qui séparait et faisait secrètes
+les gentilles allées sinueuses, s'était éparpillée. Les arbustes
+emmêlés, comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux
+autres leurs maigres branches; et le murmure des feuilles tombées
+et sèches que la brise poussait, remuait, amoncelait en tas par
+endroits, semblait un douloureux soupir d'agonie.
+
+De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger
+cri frileux, cherchant un abri.
+
+Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-
+garde contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore
+couverts de leur parure d'été semblaient vêtus l'un de velours
+rouge, l'autre de soie orange, teints aussi par les premiers
+froids selon la nature de leur sève.
+
+Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère,
+le long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait
+comme le pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui
+commençait.
+
+Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois,
+lui avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans
+songer, alanguie jusqu'au coeur, avec une envie de se coucher, de
+dormir pour échapper à la tristesse de ce jour.
+
+Tout à coup, elle aperçut une mouette qui traversait le ciel,
+emportée dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle
+avait vu, là-bas, en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut
+au coeur la vive secousse que donne le souvenir d'une chose bonne
+et finie; et elle revit brusquement l'île radieuse avec son parfum
+sauvage, son soleil qui mûrit les oranges et les cédrats, ses
+montagnes aux sommets roses, ses golfes d'azur, et ses ravins où
+roulent des torrents.
+
+Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute
+lugubre des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent,
+l'enveloppa d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra
+pour ne point sangloter.
+
+Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée
+à la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien
+étaient partis se promener en causant de leurs affaires. Et la
+nuit vint, semant de l'ombre morne dans le vaste salon,
+qu'éclairaient par éclats les reflets du feu.
+
+Au-dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer
+encore cette nature sale de fin d'année et le ciel grisâtre, comme
+frotté de boue lui-même.
+
+Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré
+dans la pièce enténébrée, il sonna, criant:
+
+-- Vite, vite, de la lumière! il fait triste ici.
+
+Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés
+fumaient près de la flamme et que la crotte de ses semelles
+tombait, séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains:
+
+-- Je crois bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au
+nord; c'est pleine lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.
+
+Puis, se tournant vers sa fille:
+
+-- Eh bien, petite, es-tu contente d'être revenue dans ton pays,
+dans ta maison, auprès des vieux?
+
+Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les
+bras de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa
+nerveusement, comme pour se faire pardonner; car, malgré ses
+efforts de coeur pour être gaie, elle se sentait triste à
+défaillir. Elle songeait pourtant à la joie qu'elle s'était
+promise en retrouvant ses parents; et elle s'étonnait de cette
+froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, lorsqu'on a
+beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu l'habitude de
+les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant, une sorte
+d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie commune
+fussent renoués.
+
+Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié
+sa femme.
+
+Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de
+petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par
+la voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en
+essayant de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie
+par cette léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.
+
+La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour,
+devenait vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs
+subites sur les tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard
+et la cigogne, sur le héron mélancolique, sur la cigale et la
+fourmi.
+
+Le baron se rapprocha, souriant et tendant ses doigts ouverts aux
+tisons vifs:
+
+-- Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants, il gèle.
+
+Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant le feu:
+
+-- Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde: le
+foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on
+allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?
+
+Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux
+retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si
+différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi
+cette maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir
+son coeur, lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?
+
+Mais son oeil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille
+voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du
+même mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil.
+Alors, brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection,
+remuée jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait
+vivante, qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.
+
+Certes, elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et
+mère. Le coeur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre.
+
+Pour la première fois depuis son mariage, elle était seule en son
+lit, Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre
+chambre. Il était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.
+
+Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un
+corps contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et
+troublée par le vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le
+toit.
+
+Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son
+lit de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient
+rouges comme si l'horizon entier brûlait.
+
+S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et
+l'ouvrit.
+
+Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre,
+lui cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et
+au milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil, rutilant et bouffi
+comme une figure d'ivrogne, apparaissait derrière les arbres. La
+terre, couverte de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait
+sous les pieds des gens de ferme. En cette seule nuit toutes les
+branches encore garnies des peupliers s'étaient dépouillées; et
+derrière la lande apparaissait la grande ligne verdâtre des flots
+tout parsemés de traînées blanches.
+
+Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les
+rafales. À chaque passage de la brise glacée des tourbillons de
+feuilles détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le
+vent, comme un envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et,
+pour faire quelque chose, alla voir les fermiers.
+
+Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les
+joues; puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et
+elle se rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras;
+la maîtresse la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un
+petit verre de cassis.
+
+Après quoi elle rentra déjeuner.
+
+Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu
+d'être humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à
+ces deux-là; et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la
+première.
+
+Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines
+s'affaiblit. L'habitude mettait sur sa vie une couche de
+résignation pareille au revêtement de calcaire que certaines eaux
+déposent sur les objets. Et une sorte d'intérêt pour les mille
+choses insignifiantes de l'existence quotidienne, un souci des
+simples et médiocres occupations régulières renaquit en son coeur.
+En elle se développait une espèce de mélancolie méditante, un
+vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu? Que
+désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la
+possédait; aucune soif de plaisir, aucun élan même vers les joies
+possibles; lesquelles, d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils
+du salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses
+yeux, tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne.
+
+Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait
+tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un
+acteur qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à
+peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace
+d'amour avait subitement disparu; et les nuits étaient rares où il
+pénétrait dans sa chambre.
+
+Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, révisait
+les baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses et, ayant
+revêtu lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu
+son vernis et son élégance de fiancé.
+
+Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil
+habit de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé
+dans sa garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence
+des gens qui n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se
+raser, de sorte que sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait
+incroyablement. Ses mains n'étaient plus soignées; et il buvait,
+après chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac.
+
+Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il
+avait répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille,
+n'est-ce pas?» qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des
+conseils.
+
+Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui
+l'étonnait elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un
+étranger dont l'âme et le coeur lui restaient fermés. Elle y
+songeait souvent, se demandant d'où venait qu'après s'être
+rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un élan de tendresse, ils se
+retrouvaient tout à coup presque aussi inconnus l'un à l'autre que
+s'ils n'avaient pas dormi côte à côte.
+
+Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-
+ce ainsi, la vie? S'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien
+pour elle dans l'avenir?
+
+Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-
+être eût-elle beaucoup souffert?
+
+Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés
+resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient
+passer quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens,
+cet hiver-là, ne devaient point quitter les Peuples, pour achever
+de s'installer, de s'habituer et de se plaire aux lieux où allait
+s'écouler toute leur vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs,
+à qui Julien présenterait sa femme. C'étaient les Briseville, les
+Coutelier et les Fourville.
+
+Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites,
+parce qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le
+peintre pour changer les armoiries de la calèche.
+
+La vieille voiture de famille avait été cédée, en effet, à son
+gendre par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait
+consenti à se présenter dans les châteaux voisins si l'écusson des
+de Lamare n'avait été écartelé avec celui des Le Perthuis des
+Vauds.
+
+Or, un seul homme dans le pays conservait la spécialité des
+ornements héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé
+Bataille, appelé tour à tour dans tous les castels normands pour
+fixer les précieux ornements sur les portières des véhicules.
+
+Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un
+individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il
+portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.
+
+On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme
+s'il eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports
+incessants avec toute l'aristocratie du département, sa
+connaissance des armoiries, des termes consacrés, des emblèmes, en
+avaient fait une sorte d'homme-blason à qui les gentilshommes
+serraient la main.
+
+On fit apporter aussitôt un crayon et du papier et, pendant qu'il
+mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons
+écartelés. La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces
+choses, donnait son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la
+discussion comme si quelque mystérieux intérêt se fût soudain
+éveillé en elle.
+
+Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait
+parfois le crayon, traçait un projet, citait des exemples,
+décrivait toutes les voitures seigneuriales de la contrée,
+semblait apporter avec lui, dans son esprit, dans sa voix même,
+une sorte d'atmosphère de noblesse.
+
+C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées
+de couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois,
+disait-on, une vilaine affaire de moeurs; mais la considération
+générale de toutes les familles titrées avait depuis longtemps
+effacé cette tache.
+
+Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on
+enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille
+l'examina, puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il
+croyait nécessaires de donner à son dessin; et, après un nouvel
+échange d'idées, il se mit à la besogne.
+
+Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le
+regarder travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses
+pieds qui se glaçaient: et elle se mit tranquillement à causer
+avec le peintre, l'interrogeant sur des alliances qu'elle
+ignorait, sur les morts et les naissances nouvelles, complétant
+par ses renseignements l'arbre des généalogies qu'elle portait en
+sa mémoire.
+
+Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une
+chaise. Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et
+suivait de l'oeil la mise en couleur de sa noblesse.
+
+Bientôt, le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche
+sur l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et
+l'arrivée de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux
+fermières ne tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient,
+debout aux deux côtés de la baronne, répétant:
+
+-- Faut d'l'adresse tout d'même pour fignoler ces machines-là.
+
+Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le
+lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent;
+et on tira la calèche dehors pour mieux juger.
+
+C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa
+boîte accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien
+tombèrent d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de
+grands moyens qui, si les circonstances l'avaient permis, serait
+devenu, sans aucun doute, un artiste.
+
+Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes,
+qui nécessitaient des modifications nouvelles.
+
+Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de
+conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus
+à payer leur nourriture.
+
+Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les
+maîtres seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un
+jeune vacher nommé Marius.
+
+Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit dans le bail
+des Couillard et des Martin une clause spéciale contraignant les
+deux fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à
+la date fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés
+des redevances de volailles.
+
+Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et
+les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes
+furent attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne
+livrée du père Simon, amena devant le perron du château cet
+équipage.
+
+Julien, nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son
+élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait, malgré tout, un
+aspect commun.
+
+Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les
+jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui
+de l'importance.
+
+La baronne, descendue de sa chambre au bras de son mari, monta
+avec peine et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à
+son tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le
+blanc, disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle
+aperçut Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont
+son nez seul limitait la descente, et les mains disparues dans la
+profondeur des manches, et les deux jambes enjuponnées dans les
+basques de sa livrée, dont ses pieds, chaussés de souliers
+énormes, sortaient étrangement par le bas; et quand elle le vit
+renverser la tête en arrière pour regarder, lever le genou pour
+faire un pas, comme s'il allait enjamber un fleuve, et s'agiter
+comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu tout entier, disparu
+dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie d'un rire
+invincible, d'un rire sans fin.
+
+Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et,
+cédant aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne
+pouvant plus parler.
+
+-- Re-regarde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu, est-il drôle.
+
+Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant
+considéré, fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la
+calèche dansait sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.
+
+Mais Julien, la face pâle, demanda:
+
+-- Qu'est-ce que vous avez à rire comme ça? il faut que vous soyez
+fous!
+
+Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur
+une marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche,
+des éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu,
+disaient que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de
+Marius se mit à palpiter. Il avait compris sans doute, car il
+riait lui-même de toute sa force au fond de sa coiffure.
+
+Alors Julien, exaspéré, s'élança. D'une gifle il sépara la tête du
+gamin et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant
+retourné vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de
+colère:
+
+-- Il me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions
+pas là si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre
+avoir. À qui la faute si vous êtes ruiné?
+
+Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot.
+Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa
+mère. Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes;
+et Julien s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui
+l'enfant larmoyant et dont la joue enflait.
+
+La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se
+taisait. Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point
+s'avouer ce qui préoccupait leurs coeurs. Ils sentaient bien
+qu'ils n'auraient pu parler d'autre chose, tant cette pensée
+douloureuse les obsédait, et ils aimaient mieux se taire
+tristement que de toucher à ce sujet pénible.
+
+Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des
+fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui
+plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois
+suivie d'un chien-loup hurlant qui regagnait ensuite sa maison, le
+poil hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture.
+Un gars en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui
+allait, les mains au fond des poches, la blouse bleue gonflée par
+le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l'équipage et
+retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats
+collés au crâne.
+
+Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres
+fermes, au loin, de place en place.
+
+Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à
+la route. Les ornières, boueuses et profondes, faisaient se
+pencher la calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de
+l'avenue, une barrière blanche était fermée; Marius courut
+l'ouvrir et on contourna un immense gazon pour arriver, par un
+chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste bâtiment dont les
+volets étaient clos.
+
+La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique
+paralysé, vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en
+partie son tablier de service, descendit à petits pas obliques les
+marches du perron. Il prit le nom des visiteurs et les introduisit
+dans un spacieux salon dont il ouvrit péniblement les persiennes
+toujours fermées. Les meubles étaient voilés de housses, la
+pendule et les candélabres enveloppés de linge blanc; et un air
+moisi, un air d'autrefois, glacé, humide, semblait imprégner les
+poumons, le coeur et la peau de tristesse.
+
+Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans
+le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les
+châtelains, surpris, s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une
+sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un
+escalier, puis remontèrent.
+
+La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur
+coup. Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait
+assise auprès de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la
+cheminée, demeurait le front bas.
+
+Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la
+vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits,
+maigrelets, sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et
+embarrassés. La femme en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit
+bonnet douairière à rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.
+
+Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un
+ploiement des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées,
+ses cheveux qu'on aurait dits enduits de cire et son beau vêtement
+d'apparat luisaient comme luisent les choses dont on prend grand
+soin.
+
+Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de
+voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se
+félicita de part et d'autre sans raison. On continuerait,
+espérait-on des deux côtés, ces excellentes relations. C'était une
+ressource de se voir quand on habitait toute l'année la campagne.
+
+Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les
+gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir cessé tout à
+fait d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les
+Briseville insistèrent.
+
+-- Comment? si vite? Restez donc encore un peu.
+
+Mais Jeanne s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait
+trop courte la visite.
+
+On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La
+sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis
+vint annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.
+
+Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On
+parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons
+d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux
+seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la
+question, car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à
+leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs
+journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-
+à-vis de l'autre comme en face des étrangers, et causant
+majestueusement des affaires les plus insignifiantes.
+
+Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout
+empaqueté en des linges, l'homme et la femme si petits, si
+propres, si corrects, semblaient à Jeanne des conserves de
+noblesse.
+
+Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets
+inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au
+soir, il était sans doute parti faire un tour dans la campagne.
+
+Julien, furieux, pria qu'on le renvoyât à pied; et, après beaucoup
+de saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.
+
+Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père,
+malgré l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de
+Julien, se remirent à rire en contrefaisant les gestes et les
+intonations des Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne
+faisait la femme, mais la baronne, un peu froissée dans ses
+respects, leur dit:
+
+-- Vous avez tort de vous moquer ainsi, ce sont des gens très
+comme il faut, appartenant à d'excellentes familles.
+
+On se tut pour ne point contrarier petite mère, mais de temps en
+temps, malgré tout, père et Jeanne recommençaient en se regardant.
+Il saluait avec cérémonie et, d'un ton solennel:
+
+-- Votre château des Peuples doit être bien froid, madame, avec ce
+grand vent de mer qui le visite tout le jour?
+
+Elle prenait un air pincé et, minaudant avec un petit frétillement
+de la tête pareil à celui d'un canard qui se baigne:
+
+-- Oh! ici, monsieur, j'ai de quoi m'occuper toute l'année. Puis
+nous possédons tant de parents à qui écrire. Et M. de Briseville
+se décharge de tout sur moi. Il s'occupe de recherches savantes
+avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire religieuse de la
+Normandie.
+
+La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et
+répétait:
+
+-- Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre classe.
+
+Mais soudain la voiture s'arrêta, et Julien criait appelant
+quelqu'un par-derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés
+aux portières, aperçurent un être singulier qui semblait rouler
+vers eux. Les jambes embarrassées dans la jupe flottante de sa
+livrée, aveuglé par sa coiffure qui chavirait sans cesse, agitant
+ses manches comme des ailes de moulin, pataugeant dans les larges
+flaques d'eau qu'il traversait éperdument, trébuchant contre
+toutes les pierres de la route, se trémoussant, bondissant et
+couvert de boue, Marius suivait la calèche de toute la vitesse de
+ses pieds.
+
+Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le
+collet, l'amena près de lui et, lâchant les rênes, se mit à
+cribler de coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux
+épaules du gamin en sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là-
+dedans, essayait de fuir, de sauter du siège, tandis que son
+maître, le maintenant d'une main, frappait toujours avec l'autre.
+
+Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne,
+soulevée d'indignation, serrait le bras de son mari.
+
+-- Mais empêchez-le donc, Jacques.
+
+Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant et,
+attrapant la manche de son gendre, lui jeta d'une voix
+frémissante:
+
+-- Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?
+
+Julien, stupéfait, se retourna:
+
+-- Vous ne voyez donc pas dans quel état le bougre a mis sa
+livrée?
+
+Mais le baron, la tête sortie entre les deux:
+
+-- Eh, que m'importe! on n'est pas brutal à ce point.
+
+Julien se fâchait de nouveau: «Laissez-moi tranquille, s'il vous
+plaît, cela ne vous regarde pas!» et il levait encore la main;
+mais son beau-père la saisit brusquement et l'abaissa avec tant de
+force qu'il la heurta contre le bois du siège, et il cria si
+violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai bien
+vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant
+les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au
+grand trot.
+
+Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait
+distinctement les coups pesants du coeur de la baronne.
+
+Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne
+s'était passé. Jeanne, son père et Mme Adélaïde, qui oubliaient
+vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable,
+se laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des
+convalescents; et, comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari
+lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite:
+
+-- C'est égal, ils ont grand air.
+
+On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la
+question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux
+voisins des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour
+aller les voir, les premiers jours tièdes du printemps prochain.
+
+La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On les
+invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules
+distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours.
+
+Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier;
+Jeanne les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et
+le baron, devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir
+de Rouen une chaise de poste.
+
+La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il
+faisait une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à
+descendre jusqu'à Yport où ils n'avaient point été depuis le
+retour de Corse.
+
+Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son
+mariage, toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la
+compagne, le bois où elle avait reçu sa première caresse,
+tressailli du premier frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle
+ne devait connaître enfin que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès
+de la source où ils avaient bu, mêlant leurs baisers à l'eau.
+
+Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des
+branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis
+dépouillés.
+
+Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses,
+gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes
+filets tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes ou
+bien étendus sur le galet. La mer, grise et froide, avec son
+éternelle et grondante écume, commençait à descendre, découvrant
+vers Fécamp les rochers verdâtres au pied des falaises. Et, le
+long de la plage, les grosses barques échouées sur le flanc
+semblaient de vastes poissons morts. Le soir tombait et les
+pêcheurs s'en venaient par groupes au Perret, marchant lourdement,
+avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine, un
+litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de l'autre.
+Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées; ils
+mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs
+bouées, un gros pain, un pot de beurre, un verre et la bouteille
+de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée
+qui dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait
+sur la vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes
+brunes et disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du
+mât.
+
+Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses
+saillaient sous les robes minces, restées jusqu'au départ du
+dernier pêcheur, rentraient dans le village assoupi, troublant de
+leurs voix criardes le lourd sommeil des rues noires.
+
+Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans
+l'ombre de ces hommes qui s'en allaient ainsi, chaque nuit,
+risquer la mort pour ne point crever de faim, et si misérables
+cependant qu'ils ne mangeaient jamais de viande.
+
+Le baron, s'exaltant devant l'océan, murmura:
+
+-- C'est terrible et beau. Comme cette mer sur qui tombent les
+ténèbres, sur qui tant d'existences sont en péril, c'est superbe!
+n'est-ce pas, Jeannette?
+
+Elle répondit avec un sourire gelé:
+
+-- Ça ne vaut point la Méditerranée.
+
+Mais son père, s'indignant:
+
+-- La Méditerranée! de l'huile, de l'eau sucrée, l'eau bleue d'un
+baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme elle est effrayante
+avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces hommes, partis là-
+dessus, et qu'on ne voit déjà plus.
+
+Jeanne, avec un soupir, consentit:
+
+-- Oui, si tu veux.
+
+Mais ce mot qui lui était venu aux lèvres, «la Méditerranée»,
+l'avait de nouveau pincée au coeur, rejetant toute sa pensée vers
+ces contrées lointaines où gisaient ses rêves.
+
+Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois,
+gagnèrent la route et montèrent la côte à pas ralentis. Ils ne
+parlaient guère, tristes de la séparation prochaine.
+
+Parfois, en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes
+pilées, cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette
+saison sur toute la campagne normande, les frappait au visage, ou
+bien un gras parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui
+s'exhale du fumier de vaches. Une petite fenêtre éclairée
+indiquait, au fond de la cour, la maison d'habitation.
+
+Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des
+choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs
+lui donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les
+êtres que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de
+ce qu'ils aimeraient.
+
+Alors, d'une voix résignée, elle dit:
+
+-- Ça n'est pas toujours gai, la vie.
+
+Le baron soupira:
+
+-- Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.
+
+Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et
+Julien restèrent seuls.
+
+
+
+
+-- VII --
+
+
+Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque
+jour, après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se
+gargarisant avec du cognac dont il buvait peu à peu six à huit
+verres, faisait plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle
+montait ensuite en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre et,
+pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les
+secouait, elle brodait obstinément une garniture de jupon.
+Parfois, fatiguée, elle levait les yeux et contemplait au loin la
+mer sombre qui moutonnait. Puis, après quelques minutes de ce
+regard vague, elle reprenait son ouvrage.
+
+Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant
+repris toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement
+ses besoins d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se
+montrait d'une parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires,
+réduisait la nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne,
+depuis qu'elle était venue aux Peuples, se faisait faire chaque
+matin par le boulanger une petite galette normande, il supprima
+cette dépense et la condamna au pain grillé.
+
+Elle ne disait rien, afin d'éviter les explications, les
+discussions et les querelles, mais elle souffrait comme de coups
+d'aiguille à chaque nouvelle manifestation d'avarice de son mari.
+Cela lui semblait bas et odieux à elle, élevée dans une famille où
+l'argent comptait pour rien. Combien souvent elle avait entendu
+dire à petite mère:
+
+-- Mais c'est fait pour être dépensé, l'argent.
+
+Julien, maintenant, répétait:
+
+-- Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent
+par les fenêtres?
+
+Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un salaire ou
+sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la
+monnaie dans sa poche:
+
+-- Les petits ruisseaux font les grandes rivières.
+
+En certains jours cependant, Jeanne se reprenait à rêver. Elle
+s'arrêtait doucement de travailler et, les mains molles, le regard
+éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en
+des aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui
+donnait un ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de
+songerie; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant:
+«C'est fini, tout ça»; et une larme tombait sur ses doigts qui
+poussaient l'aiguille.
+
+Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était
+changée. Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge et,
+presque creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.
+
+Souvent Jeanne lui demandait:
+
+-- Es-tu malade, ma fille?
+
+La petite bonne répondait toujours:
+
+-- Non, madame.
+
+Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bien
+vite.
+
+Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec
+peine et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien
+aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de
+soie et leurs corsets et leurs parfumeries variées.
+
+Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne,
+avec sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.
+
+À la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les
+gros nuages du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche
+descente des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut
+ensevelie, et les arbres apparurent au matin drapés dans cette
+écume de glace.
+
+Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps
+au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la
+lande, à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup
+de fusil crevait le silence gelé des champs; et des bandes de
+corbeaux noirs effrayés s'envolaient des grands arbres en
+tournoyant.
+
+Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron.
+Des bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la
+tranquillité dormante de cette nappe livide et morne.
+
+Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des
+flots éloignés et le glissement vague et continu de cette
+poussière d'eau gelée tombant toujours.
+
+Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie
+de cette mousse épaisse et légère.
+
+Par une de ces pâles matinées, Jeanne, immobile, chauffait ses
+pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de
+jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit
+derrière elle un douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle
+demanda:
+
+-- Qu'est-ce que tu as donc?
+
+La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, madame», mais sa voix
+semblait brisée, expirante.
+
+Jeanne, déjà, songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle
+n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela:
+
+-- Rosalie!
+
+Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria
+plus fort: «Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner
+quand un profond gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se
+dresser avec un frisson d'angoisse.
+
+La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par
+terre, les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.
+
+Jeanne s'élança:
+
+-- Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?
+
+L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa
+maîtresse un regard fou et haletait, comme déchirée par une
+effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle
+glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de
+détresse.
+
+Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose
+remua. Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un
+clapotement, un souffle de gorge étranglée qui suffoque; puis
+soudain ce fut un long miaulement de chat, une plainte frêle et
+déjà douloureuse, le premier appel de souffrance de l'enfant
+entrant dans la vie.
+
+Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à
+l'escalier criant:
+
+-- Julien, Julien!
+
+Il répondit d'en bas:
+
+-- Qu'est-ce que tu veux?
+
+Elle eut grand-peine à prononcer:
+
+-- C'est... c'est Rosalie qui...
+
+Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant
+brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les
+vêtements de la fillette et découvrit un affreux petit morceau de
+chair, plissé, geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait
+entre deux jambes nues.
+
+Il se redressa, la face méchante, et poussant dehors sa femme
+éperdue:
+
+-- Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père
+Simon.
+
+Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant
+plus remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu
+depuis le départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des
+nouvelles.
+
+Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq
+minutes après il rentrait avec la veuve Dentu, la sage-femme du
+pays.
+
+Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on
+portait un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait
+remonter chez elle.
+
+Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre
+accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda:
+
+-- Comment va-t-elle?
+
+Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et
+une colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord;
+puis, au bout de quelques secondes, s'arrêtant:
+
+-- Qu'est-ce que tu comptes faire de cette fille?
+
+Elle ne comprenait pas et regardait son mari:
+
+-- Comment? Que veux-tu dire? Je ne sais pas, moi.
+
+Et soudain il cria comme s'il s'emportait:
+
+-- Nous ne pouvons pourtant pas garder un bâtard dans la maison!
+
+Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long
+silence:
+
+-- Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?
+
+Il ne la laissa pas achever:
+
+-- Et qui est-ce qui paiera? Toi sans doute?
+
+Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin
+elle dit:
+
+-- Mais le père s'en chargera de cet enfant; et, s'il épouse
+Rosalie, il n'y a plus de difficultés.
+
+Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit:
+
+-- Le père!... le père!... le connais-tu... le père?... Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, alors?...
+
+Jeanne, émue, s'animait:
+
+-- Mais il ne laissera pas certainement cette fille ainsi. Ce
+serait un lâche! nous demanderons son nom et nous irons le
+trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.
+
+Julien s'était calmé et remis à marcher:
+
+-- Ma chère, elle ne veut pas le dire, le nom de l'homme; elle ne
+te l'avouera pas plus qu'à moi... et s'il ne veut pas d'elle,
+lui?... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit une
+fille mère avec son bâtard, comprends-tu?
+
+Jeanne, obstinée, répétait:
+
+-- Alors c'est un misérable, cet homme; mais il faudra bien que
+nous le connaissions: et alors, il aura affaire à nous.
+
+Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore:
+
+-- Mais... en attendant?
+
+Elle ne savait que décider et lui demanda:
+
+-- Qu'est-ce que tu proposes, toi?
+
+Aussitôt, il dit son avis:
+
+-- Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais quelque argent et
+je l'enverrais au diable avec son mioche.
+
+Mais la jeune femme, indignée, se révolta.
+
+-- Quant à cela, jamais. C'est ma soeur de lait, cette fille; nous
+avons grandi ensemble. Elle a fait une faute, tant pis; mais je ne
+la jetterai pas dehors pour cela; et, s'il le faut, je l'élèverai,
+cet enfant.
+
+Alors Julien éclata:
+
+-- Et nous aurons une propre réputation, nous autres, avec notre
+nom et nos relations! Et on dira partout que nous protégeons le
+vice, que nous abritons des gueuses; et les gens honorables ne
+voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi penses-tu,
+vraiment? Tu es folle!
+
+Elle était demeurée calme.
+
+-- Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie; et si tu ne veux
+pas la garder, ma mère la reprendra et il faudra bien que nous
+finissions par connaître le nom du père de son enfant.
+
+Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant:
+
+-- Les femmes sont stupides avec leurs idées!
+
+Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite
+bonne, veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit,
+les yeux ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant
+nouveau-né.
+
+Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter,
+cachant sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir.
+Jeanne la voulut embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors
+la garde intervint, lui découvrit le visage; et elle se laissa
+faire, pleurant encore, mais doucement.
+
+Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant
+pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener
+une autre crise; et avait pris la main de sa bonne, en répétant
+d'un ton machinal:
+
+-- Ça ne sera rien, ça ne sera rien.
+
+La pauvre fille regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait
+aux cris du marmot; et un reste de chagrin l'étranglant
+jaillissait encore par moments en un sanglot convulsif, tandis que
+des larmes rentrées faisaient un bruit d'eau dans sa gorge.
+
+Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura
+dans l'oreille:
+
+-- Nous en aurons bien soin, va, ma fille.
+
+Puis, comme un nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva
+bien vite.
+
+Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait
+en sanglots en apercevant sa maîtresse.
+
+L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.
+
+Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé
+contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de
+renvoyer la bonne. Un jour, il revint sur ce sujet, mais Jeanne
+tira de sa poche une lettre de la baronne demandant qu'on lui
+envoyât immédiatement cette fille si on ne la gardait pas aux
+Peuples. Julien, furieux, cria:
+
+-- Ta mère est aussi folle que toi.
+
+Mais il n'insista plus.
+
+Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever et reprendre
+son service.
+
+Alors, Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la
+traversant de son regard:
+
+-- Voyons, ma fille, dis-moi tout.
+
+Rosalie se mit à trembler, et balbutia:
+
+-- Quoi, madame?
+
+-- À qui est-il, cet enfant?
+
+Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et
+elle cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la
+figure.
+
+Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait:
+
+-- C'est un malheur, que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais
+ça arrive à bien d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera
+plus; et nous pourrons le prendre à notre service avec toi.
+
+Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en
+temps donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir. Jeanne
+reprit:
+
+-- Je comprends bien que tu aies honte, mais tu vois que je ne me
+fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de
+l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin
+qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le
+trouver, vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous
+vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te
+rendre heureuse.
+
+Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses
+mains de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.
+
+Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien:
+
+-- J'ai voulu décider Rosalie à me révéler le nom de son
+séducteur. Je n'ai pu y réussir. Essaie donc de ton côté pour que
+nous contraignions ce misérable à l'épouser.
+
+Mais Julien tout de suite se fâcha:
+
+-- Ah! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-
+là, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne
+m'embête plus à son sujet.
+
+Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable
+encore; et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa
+femme sans crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au
+contraire elle baissait la voix, se faisait douce, conciliante,
+pour éviter toute discussion; et souvent elle pleurait, la nuit,
+dans son lit.
+
+Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des
+habitudes d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare
+qu'il passât trois soirs de suite sans franchir la porte
+conjugale.
+
+Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste,
+quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte
+inconnue.
+
+Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de
+l'interroger de nouveau.
+
+Julien, tout à coup, parut aussi plus aimable; et la jeune femme
+se rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien
+qu'elle se sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont
+elle ne parlait point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt
+cinq semaines un ciel clair comme un cristal bleu le jour, et, la
+nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait crues de givre, tant le
+vaste espace était rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure
+et luisante des neiges.
+
+Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs
+rideaux de grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies
+en leur chemise blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus;
+seules les cheminées des chaumières révélaient la vie cachée, par
+les minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial.
+
+La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort,
+tué par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les
+arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous leur
+écorce; et parfois une grosse branche se détachait et tombait,
+l'invincible gelée pétrifiant la sève et rompant les fibres.
+
+Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes,
+attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances
+vagues qui la traversaient.
+
+Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant
+toute nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses
+faibles repas lui donnaient des écoeurements d'indigestion; et ses
+nerfs tendus, vibrant sans cesse, la faisaient vivre en une
+agitation constante et intolérable.
+
+Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout
+frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n'était
+chauffée à point, tant il économisait sur le bois), se frotta les
+mains en murmurant:
+
+-- Il fera bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?
+
+Il riait de son rire bon enfant d'autrefois, et Jeanne lui sauta
+au cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-
+là, si endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout
+bas, en lui baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle
+lui dit, en quelques mots, son mal:
+
+-- Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne suis pas bien.
+Ça ira mieux demain, sans doute.
+
+Il n'insista pas:
+
+-- Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il faut te
+soigner.
+
+Et on parla d'autre chose.
+
+Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit
+allumer du feu dans sa chambre particulière.
+
+Quand on lui annonça que «ça flambait bien», il baisa sa femme au
+front et s'en alla.
+
+La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs
+pénétrés avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne
+en son lit grelottait.
+
+Deux fois elle se releva pour mettre des bûches au foyer, et
+chercher des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle
+amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait réchauffer, ses pieds
+s'engourdissaient, tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses
+cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner
+sans cesse, s'agiter, s'énerver à l'excès.
+
+Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine
+se serrait; son coeur lent battait de grands coups sourds et
+semblait parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air
+n'y pouvait plus entrer.
+
+Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que
+l'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle
+n'avait éprouvé cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par
+la vie, prête à exhaler son dernier souffle.
+
+Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs...»
+
+Et, frappée d'épouvante, elle sauta hors du lit, sonna Rosalie,
+attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et
+glacée.
+
+La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur
+premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,
+s'élança pieds nus dans l'escalier.
+
+Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela
+«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains
+dessus et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid
+comme si personne n'y eût couché.
+
+Surprise, elle se dit:
+
+-- Comment! elle est encore partie courir par un pareil temps!
+
+Mais comme son coeur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,
+l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de
+réveiller Julien.
+
+Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction
+qu'elle allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre
+connaissance.
+
+À la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de
+son mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.
+
+Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle
+demeura une seconde immobile dans l'effarement de cette
+découverte. Puis elle s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme
+Julien, éperdu, avait appelé «Jeanne!», une peur atroce la saisit
+de le voir, d'entendre sa voix, de l'écouter s'expliquer, mentir,
+de rencontrer son regard face à face; et elle se précipita de
+nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.
+
+Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le
+long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle
+allait devant elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne
+plus apprendre rien, de ne plus voir personne.
+
+Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en
+chemise et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.
+
+Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle se redressa
+pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi l'escalier, et il
+criait:
+
+-- Écoute, Jeanne!
+
+Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des
+doigts; et elle se jeta dans la salle à manger courant comme
+devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un
+coin noir, un moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table.
+Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main, répétant
+toujours: «Jeanne!» et elle repartit comme un lièvre, s'élança
+dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d'une bête
+acculée; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit
+brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.
+
+Le contact glacé de la neige, où ses jambes nues entraient parfois
+jusqu'aux genoux, lui donna soudain une énergie désespérée. Elle
+n'avait pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus
+rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et
+elle courait, blanche comme la terre.
+
+Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le
+fossé et partit à travers la lande.
+
+Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans
+le noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une
+blancheur terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.
+
+Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à
+rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle
+s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée
+et de toute volonté.
+
+Dans le trou sombre devant elle la mer, invisible et muette,
+exhalait l'odeur salée de ses varechs à marée basse.
+
+Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis,
+tout à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement
+comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds
+secoués par une force invincible palpitaient, vibraient de
+sursauts précipités; et la connaissance lui revint brusquement,
+claire et poignante.
+
+Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette
+promenade avec lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie,
+son amour naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta
+plus loin jusqu'à cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux
+Peuples. Et maintenant! maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute
+joie finie, toute attente impossible; et l'épouvantable avenir
+plein de tortures, de trahisons et de désespoirs lui apparut.
+Autant mourir, ce serait fini tout de suite.
+
+Mais une voix criait au loin:
+
+-- C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, par ici!
+
+C'était Julien qui la cherchait.
+
+Oh! elle ne voulait pas le revoir. Dans l'abîme, là, devant elle,
+elle entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de
+la mer sur les roches.
+
+Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer et, jetant à la
+vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des
+mourants, le dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les
+batailles:
+
+-- Maman!
+
+Soudain, la pensée de petite mère la traversa; elle la vit
+sanglotant; elle vit son père à genoux devant son cadavre noyé,
+elle eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir.
+
+Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva
+plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait
+une lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en
+arrière, tant elle était près du bord.
+
+Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus
+remuer. Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans
+un lit, puis qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis
+tout s'effaça, toute connaissance disparut.
+
+Puis un cauchemar -- était-ce un cauchemar? -- l'obséda. Elle
+était couchée dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne
+pouvait pas se lever. Pourquoi? Elle n'en savait rien. Alors elle
+entendit un petit bruit sur le plancher, une sorte de grattement,
+de frôlement, et soudain une souris, une petite souris grise
+passait vivement sur son drap. Une autre aussitôt la suivait, puis
+une troisième qui s'avançait vers la poitrine, de son trot vif et
+menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle voulut prendre la bête et
+lança sa main, sans y parvenir.
+
+Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers
+surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes,
+filaient sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière.
+Et bientôt elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les
+sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et
+monter le long de son corps. Elle les voyait venir du pied du lit
+pour pénétrer dedans contre sa gorge; et elle se débattait, jetait
+ses mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours
+vides.
+
+Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on
+la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la
+paralysaient; mais elle ne voyait personne.
+
+Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très
+long.
+
+Puis elle eut un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle se
+sentait faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de voir
+petite mère assise dans sa chambre avec un gros homme qu'elle ne
+connaissait point.
+
+Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute
+petite fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.
+
+Le gros homme dit:
+
+-- Tenez, la connaissance revient.
+
+Et petite mère se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit:
+
+-- Voyons, soyez calme, madame la baronne, je vous dis que j'en
+réponds maintenant. Mais ne lui parlez de rien, de rien. Qu'elle
+dorme.
+
+Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps
+assoupie, reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de
+penser; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce
+soit, comme si, vaguement, elle avait eu peur de la réalité
+reparue en sa tête.
+
+Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul
+près d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau
+se fût levé qui cachait sa vie passée.
+
+Elle eut au coeur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle
+rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la
+pouvant plus porter.
+
+Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne
+la touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit.
+Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis
+enfin petite mère arriva soufflant, éperdue.
+
+On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour
+ne point parler et pour réfléchir à son aise.
+
+Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient,
+l'interrogeaient:
+
+-- Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?
+
+Elle faisait la sourde, ne répondait pas; et elle s'aperçut très
+bien de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près
+d'elle, et la faisait boire de temps en temps.
+
+Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle
+raisonnait péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient,
+comme si elle avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes
+places blanches et vides où les événements ne s'étaient point
+marqués.
+
+Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.
+
+Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.
+
+Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle
+avait été très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents
+savaient-ils? Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? Une
+idée l'illumina -- retourner avec père et petite mère, à Rouen,
+comme autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.
+
+Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle,
+comprenant fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour
+de raison, patiente et rusée.
+
+Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle
+appela, tout bas:
+
+-- Petite mère!
+
+Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La baronne lui saisit
+les mains:
+
+-- Ma fille, ma Jeanne chérie! ma fille, tu me reconnais?
+
+-- Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à
+causer longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée
+dans la neige?
+
+-- Oui, ma mignonne, tu as eu une fièvre très dangereuse.
+
+-- Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il
+dit qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis
+sauvée?
+
+-- Non, ma chérie.
+
+-- C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.
+
+La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa.
+
+-- Dors, ma mignonne, calme-toi, essaie de dormir.
+
+Mais Jeanne, obstinée, reprit:
+
+-- J'ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de
+folies comme j'ai dû en dire les jours derniers. Je me sentais
+malade une nuit, alors j'ai été chercher Julien. Rosalie était
+couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin et je me suis
+sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.
+
+Mais la baronne répétait:
+
+-- Oui, ma mignonne, tu as été bien malade.
+
+-- Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de
+Julien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à
+Rouen, comme autrefois.
+
+La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier
+Jeanne en rien, répondit:
+
+-- Oui, ma mignonne.
+
+Mais la malade s'impatienta:
+
+-- Je vois bien que tu ne me crois pas. Va chercher petit père,
+lui, il finira bien par me comprendre.
+
+Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit
+en traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le
+baron qui la soutenait.
+
+Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit
+tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère
+bizarre de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son
+infidélité.
+
+Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas,
+mais il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.
+
+Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il
+l'endormait avec des histoires.
+
+-- Écoute, ma chérie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons
+rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au moment où nous aurons
+pris une résolution... Tu me le promets?
+
+Elle murmura:
+
+-- Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai
+guérie.
+
+Puis, tout bas, elle ajouta:
+
+-- Où est Rosalie maintenant?
+
+Le baron reprit:
+
+-- Tu ne la verras plus.
+
+Mais elle s'obstinait.
+
+-- Où est-elle? je veux savoir.
+
+Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté la maison; mais il
+affirma qu'elle allait partir.
+
+En sortant de chez la malade, le baron tout chauffé par la colère,
+blessé dans son coeur de père, alla trouver Julien, et,
+brusquement:
+
+-- Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-
+à-vis de ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela
+est doublement indigne.
+
+Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à
+témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne
+n'était pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre
+cérébrale? ne s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans
+un accès de délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au
+milieu de cet accès, alors qu'elle courait presque nue par la
+maison, qu'elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son
+mari.
+
+Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec
+véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon,
+et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.
+
+Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point
+et répondit:
+
+-- Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.
+
+Et pendant deux jours elle fut taciturne, recueillie, méditant.
+
+Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron
+refusa de faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie.
+Jeanne ne céda point, répétant:
+
+-- Alors qu'on aille la chercher chez elle.
+
+Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout
+pour qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée
+outre mesure, criant presque:
+
+-- Je veux voir Rosalie: je veux la voir!
+
+Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse:
+
+-- Calmez-vous, madame; toute émotion pourrait devenir grave; car
+vous êtes enceinte.
+
+Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup, et il lui sembla
+tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta
+silencieuse, n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en
+sa pensée. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette
+idée nouvelle et singulière qu'un enfant vivait là, dans son
+ventre; et triste, peinée qu'il fût le fils de Julien; inquiète,
+craignant qu'il ne ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit
+appeler le baron.
+
+-- Petit père, ma résolution est bien prise; je veux tout savoir,
+surtout maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut
+pas me contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu
+vas aller chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pour empêcher
+Rosalie de mentir; puis, dès qu'il sera venu, tu la feras monter
+et tu resteras là avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien
+n'ait pas de soupçons.
+
+Une heure plus tard, le prêtre entrait, engraissé encore,
+soufflant autant que petite mère. Il s'assit près d'elle dans un
+fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il
+commença par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à
+carreaux sur son front:
+
+-- Eh bien, madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons
+pas; m'est avis que nous faisons la paire.
+
+Puis, se tournant vers le lit de la malade:
+
+-- Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que nous
+aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque
+cette fois.
+
+Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la
+patrie», puis, après une courte réflexion: «À moins que ce ne soit
+une bonne mère de famille»; et, saluant la baronne, «comme vous,
+madame».
+
+Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant,
+refusait d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le
+baron. Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre.
+Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta debout,
+sanglotant.
+
+Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit,
+plus pâle que ses draps; et son coeur affolé soulevait de ses
+battements la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait
+parler, respirant à peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une
+voix coupée par l'émotion:
+
+-- Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger.
+Il... il me suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta
+honte devant moi.
+
+Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit:
+
+-- Mais je veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le
+curé pour que ce soit comme une confession, tu entends.
+
+Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains
+crispées.
+
+Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta
+violemment, et, la jetant à genoux près du lit:
+
+-- Parle donc... Réponds.
+
+Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines,
+le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé
+de nouveau de ses mains redevenues libres.
+
+Alors le curé lui parla:
+
+-- Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et réponds. Nous ne
+voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce qui s'est
+passé.
+
+Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit:
+
+-- C'est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je
+vous ai surpris.
+
+Rosalie, à travers ses mains, gémit:
+
+-- Oui, madame.
+
+Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros
+bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient
+ceux de Rosalie.
+
+Jeanne, les yeux droit sur la bonne, demanda:
+
+-- Depuis quand cela durait-il?
+
+Rosalie balbutia:
+
+-- Depuis qu'il est v'nu.
+
+Jeanne ne comprenait pas.
+
+-- Depuis qu'il est venu... Alors... depuis... depuis le
+printemps?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Depuis qu'il est entré dans cette maison?
+
+-- Oui, madame.
+
+Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix
+précipitée:
+
+-- Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé?
+Comment t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? À quel moment,
+comment as-tu cédé? comment as-tu pu te donner à lui?
+
+Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une
+fièvre de parler, d'un besoin de répondre:
+
+-- J'sais ti mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois,
+qu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans
+l'grenier. J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est
+couché avec mé; j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a
+fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais
+gentil!...
+
+Alors Jeanne, poussant un cri:
+
+-- Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...
+
+Rosalie sanglota.
+
+-- Oui, madame.
+
+Puis toutes deux se turent.
+
+On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la
+baronne.
+
+Jeanne, accablée, sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les
+gouttes sans bruit coulèrent sur ses joues.
+
+L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère
+était tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un
+désespoir morne, lent, profond, infini.
+
+Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de
+femme qui pleure:
+
+-- Quand nous sommes revenus de... là-bas... du voyage... quand
+est-ce qu'il a recommencé?
+
+La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia;
+
+-- Le... le premier soir, il est v'nu.
+
+Chaque parole tordait le coeur de Jeanne. Ainsi, le premier soir,
+le soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette
+fille. Voilà pourquoi il la laissait dormir seule!
+
+Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien
+apprendre; elle cria:
+
+-- Va-t'en, va-t'en!
+
+Et comme Rosalie ne bougeait point, anéantie, Jeanne appela son
+père:
+
+-- Emmène-la, emporte-la.
+
+Mais le curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de
+placer un petit sermon.
+
+-- C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le
+bon Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui
+t'attend si tu ne gardes pas désormais une bonne conduite.
+Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Mme la
+baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te
+trouverons un mari...
+
+Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi
+Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte,
+et la jeta, comme un paquet, dans le couloir.
+
+Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la
+parole:
+
+-- Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est
+une désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu
+d'indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient
+jamais sans être enceintes, jamais, madame.
+
+Et il ajouta souriant:
+
+-- On dirait une coutume locale.
+
+Puis, d'un ton indigné:
+
+Jusqu'aux enfants qui s'en mêlent! N'ai-je pas trouvé l'an
+dernier, dans le cimetière, deux petits du catéchisme, le garçon
+et la fille! J'ai prévenu les parents! Savez-vous ce qu'ils m'ont
+répondu? «Qu'voulez-vous, monsieur l'curé, c'est pas nous qui leur
+avons appris ces saletés-là, j'y pouvons rien.» Voilà, monsieur,
+votre bonne a fait comme les autres.
+
+Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit:
+
+-- Elle? que m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est
+infâme ce qu'il a fait là, et je vais emmener ma fille.
+
+Et il marchait, s'animant toujours, exaspéré:
+
+-- C'est infâme d'avoir ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un
+gueux, cet homme, une canaille, un misérable; et je le lui dirai,
+je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne!
+
+Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté
+de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son
+ministère d'apaisement, reprit:
+
+-- Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tout le
+monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidèles?
+
+Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse:
+
+-- Tenez, je parie que vous-même, vous avez fait vos farces.
+Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai?
+
+Le baron s'était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua:
+
+-- Eh! oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait même si vous
+n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je vous
+dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été
+moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?
+
+Le baron ne remuait plus, bouleversé.
+
+C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent
+encore, toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté
+non plus le toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il
+n'avait jamais hésité devant les servantes de sa femme! Était-il
+pour cela un misérable? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la
+conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais même songé que la
+sienne pût être coupable?
+
+Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les
+lèvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari,
+car elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et
+bienveillante, pour qui les aventures d'amour font partie de
+l'existence.
+
+Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le
+dos et les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de
+Rosalie lui était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait
+comme une vrille en son coeur: «Moi, j'ai rien dit parce que je le
+trouvais gentil.»
+
+Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela
+qu'elle s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à
+toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout
+l'inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce
+trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette
+tristesse, dans ce désespoir, parce que, comme Rosalie, elle
+l'avait trouvé gentil!
+
+La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air
+féroce. Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il
+venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la
+bonne avait parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.
+
+Il demanda d'une voix tremblante, mais calme:
+
+-- Quoi? qu'y a-t-il?
+
+Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant
+l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre.
+Petite mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur
+ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si
+cruellement souffrir. Elle balbutia:
+
+-- Il y a que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes
+vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes entré dans
+cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est à vous
+comme... comme... le mien... ils seront frères...
+
+Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée,
+elle s'affaissa dans ses draps et pleura frénétiquement.
+
+Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé
+intervint encore.
+
+-- Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune
+dame, soyez raisonnable.
+
+Il se leva, s'approcha du lit et posa sa main tiède sur le front
+de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit étrangement; elle
+se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre,
+habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes,
+lui eût apporté dans son toucher un apaisement mystérieux.
+
+Le bonhomme, demeuré debout, reprit:
+
+-- Madame, il faut toujours pardonner. Voilà un grand malheur qui
+vous arrive; mais Dieu, dans sa miséricorde, l'a compensé par un
+grand bonheur, puisque vous allez être mère. Cet enfant sera votre
+consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous
+adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau
+entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous rester
+séparée de coeur de celui dont vous portez l'oeuvre dans votre
+flanc?
+
+Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant,
+sans force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui
+semblaient lâchés, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à
+peine.
+
+La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et
+dont l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura:
+
+-- Voyons, Jeanne.
+
+Alors le prêtre prit la main du jeune homme et, l'attirant près du
+lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une
+petite tape comme pour les unir d'une façon définitive; et,
+quittant son ton prêcheur et professionnel, il dit, d'un air
+content:
+
+-- Allons, c'est fait: croyez-moi, ça vaut mieux.
+
+Puis, les deux mains rapprochées un moment se séparèrent aussitôt.
+Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front,
+pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire,
+heureux au fond que la chose se fût arrangée ainsi; et ils
+sortirent ensemble pour fumer un cigare.
+
+Alors la malade, anéantie, s'assoupit pendant que le prêtre et
+petite mère causaient doucement à voix basse.
+
+L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne
+consentait toujours d'un signe de tête. Il dit enfin, pour
+conclure:
+
+-- Donc, c'est entendu, vous donnez à cette fille la ferme de
+Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon
+rangé. Oh! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons
+pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix.
+
+Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes
+restées en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était
+déjà séchée.
+
+Elle insistait:
+
+-- C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs;
+mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en
+auront la jouissance pendant leur vie.
+
+Et le curé se leva, serra la main de petite mère:
+
+-- Ne vous dérangez point, madame la baronne, ne vous dérangez
+point; je sais ce que vaut un pas.
+
+Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa
+malade. Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien et elle ne
+sut rien, comme toujours.
+
+
+
+
+-- VIII --
+
+
+Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période
+de sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au coeur aucun
+plaisir à se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée.
+Elle attendait son enfant sans curiosité, courbée encore sous des
+appréhensions de malheurs indéfinis.
+
+Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus
+frémissaient sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe
+humide des fossés, où pourrissaient les feuilles de l'automne, les
+primevères jaunes commençaient à se montrer. De toute la plaine,
+des cours de ferme, des champs détrempés, s'élevait une senteur
+d'humidité, comme un goût de fermentation. Et une foule de petites
+pointes vertes sortaient de la terre brune et luisaient aux rayons
+du soleil.
+
+Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et
+soutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long de
+son allée, où la trace de son pied plus lourd restait sans cesse
+humide et boueuse.
+
+Petit père donnait le bras à Jeanne, alourdie maintenant et
+toujours souffrante; et tante Lison, inquiète, affairée de
+l'événement prochain, lui tenait la main de l'autre côté, toute
+troublée de ce mystère qu'elle ne devait jamais connaître.
+
+Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures,
+tandis que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau
+l'ayant envahi subitement.
+
+Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et
+le vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait
+déjà connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment.
+Une autre visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville,
+toujours cachés en leur manoir dormant.
+
+Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme
+et la femme, entraient au trot dans la cour précédant le château,
+Julien, très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne.
+
+-- Vite, vite, descends. Voici les Fourville. Ils viennent en
+voisins, tout simplement, sachant ton état. Dis que je suis sorti,
+mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette.
+
+Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une
+figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond
+mat comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de
+soleil, présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de
+croque-mitaine à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta:
+
+-- Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer
+M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous êtes souffrante; et
+nous n'avons pas voulu tarder davantage à venir vous voir en
+voisins, sans cérémonie du tout. Vous le voyez, d'ailleurs, nous
+sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre jour, le plaisir de
+recevoir la visite de Mme votre mère et du baron.
+
+Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée.
+Jeanne fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie»,
+pensa-t-elle.
+
+Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans
+un salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise
+voisine, hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains,
+les appuya sur ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis
+enfin croisa les doigts comme pour une prière.
+
+Tout à coup, Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait
+plus. Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme
+aux jours de leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte
+qui sembla réveillé par sa venue, et baisa la main de la comtesse
+dont la joue d'ivoire rosit un peu, et dont les paupières eurent
+un tressaillement.
+
+Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs
+d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à
+l'heure ternes et durs, avaient repris soudain, sous la brosse et
+l'huile parfumée, leurs molles et luisantes ondulations.
+
+Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers
+lui:
+
+-- Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à
+cheval?
+
+Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement,
+madame», elle prit la main de Jeanne et, d'une voix tendre et
+pénétrante, avec un sourire affectueux:
+
+-- Oh! quand vous serez guérie, nous galoperons tous les trois par
+le pays. Ce sera délicieux; voulez-vous?
+
+D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut
+en selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après
+avoir gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande,
+d'aplomb là-dessus comme un centaure.
+
+Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui
+semblait enchanté, s'écria:
+
+-- Quelles charmantes gens! Voilà une connaissance qui nous sera
+utile.
+
+Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit:
+
+-- La petite comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai;
+mais le mari a l'air d'une brute. Où les as-tu donc connus?
+
+Il se frottait gaiement les mains:
+
+-- Je les ai rencontrés par hasard chez les Briseville. Le mari
+semble un peu rude. C'est un chasseur enragé, mais un vrai noble,
+celui-là.
+
+Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était
+entré dans la maison.
+
+Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de
+juillet.
+
+Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour
+d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon
+d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant
+très pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide,
+aiguë, l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte
+aussitôt.
+
+Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui
+fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine à
+rentrer, presque portée par son père et son mari. Le court trajet
+du platane à sa chambre lui parut interminable; et elle geignait
+involontairement, demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par
+une sensation intolérable de pesanteur dans le ventre.
+
+Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour
+septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut
+attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le
+médecin.
+
+Il arriva vers minuit et, du premier coup d'oeil, reconnut les
+symptômes d'un accouchement prématuré.
+
+Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une
+angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de
+tout son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher
+mystérieux de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure
+de si près que son souffle nous glace le coeur.
+
+La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait,
+affaissée dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient,
+courait de tous côtés, apportait des objets, consultait le
+médecin, perdait la tête. Julien marchait de long en large, la
+mine affairée, mais l'esprit calme; et la veuve Dentu se tenait
+debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage
+de femme d'expérience que rien n'étonne. Garde-malade, sage-femme
+et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant
+leur premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle,
+la roulant dans le premier linge, puis écoutant avec la même
+quiétude la dernière parole, le dernier râle, le dernier frisson
+de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière toilette,
+épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du
+dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à
+tous les accidents de la naissance ou de la mort.
+
+La cuisinière, Ludivine, et tante Lison restaient discrètement
+cachées contre la porte du vestibule.
+
+Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.
+
+Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait
+longtemps attendre; mais vers le point du jour, les douleurs
+reprirent tout à coup, avec violence, et devinrent bientôt
+épouvantables.
+
+Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses
+dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point
+souffert, qui n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant
+bâtard, était sorti sans peine et sans tortures.
+
+Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une
+comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru
+juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du
+destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la
+droiture et le bien.
+
+Parfois, la crise devenait tellement violente que toute idée
+s'éteignait en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de
+connaissance que pour souffrir.
+
+Dans les minutes d'apaisement, elle ne pouvait détacher son oeil
+de Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait
+en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce
+même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être
+qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait
+avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles
+de son mari, devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait
+en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses
+mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence que
+pour l'autre, le même insouci d'homme égoïste, que la paternité
+irrite.
+
+Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel
+qu'elle se dit: «Je vais mourir, je meurs!» Alors une révolte
+furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine
+exaspérée contre cet homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant
+inconnu qui la tuait.
+
+Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce
+fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait
+brusquement; et sa souffrance s'apaisa.
+
+La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils
+enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle
+avait entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri
+douloureux, ce miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans
+l'âme, dans le coeur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle
+voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras.
+
+Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur
+nouveau, qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde,
+délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais
+été. Son coeur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!
+
+Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas
+d'ongles, étant venu trop tôt, mais lorsqu'elle vit remuer cette
+larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements,
+qu'elle toucha cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut
+inondée d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était
+sauvée, garantie contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi
+aimer à ne savoir plus faire autre chose.
+
+Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint
+subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait
+été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances.
+Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand
+elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre
+la fenêtre, auprès de la couche légère qu'elle balançait.
+
+Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé
+tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et
+prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et
+plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme
+paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper,
+de déchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement.
+
+Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes
+fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume
+de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait
+plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un
+lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et,
+n'écoutant rien de ce qui se disait autour d'elle, elle
+s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournait longtemps et
+retournait dans sa main levée pour mieux voir; puis soudain elle
+demandait:
+
+-- Croyez-vous qu'il sera beau avec ça?
+
+Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique,
+mais Julien, troublé dans ses habitudes, diminué dans son
+importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-
+puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui
+volait sa place dans la maison, répétait sans cesse, impatient et
+colère:
+
+-- Est-elle assommante avec son mioche!
+
+Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait
+les nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit.
+Comme elle s'épuisait dans cette contemplation passionnée et
+maladive, qu'elle ne prenait plus aucun repos, qu'elle
+s'affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la
+séparer de son fils.
+
+Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières.
+Il fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la
+mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de
+la serrure pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se
+réveillait pas, s'il n'avait besoin de rien.
+
+Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant
+dîné chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa
+chambre pour la contraindre à se mettre au lit.
+
+Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et
+tante Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-
+Paul; Paul pour les appellations courantes.
+
+Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans
+bruit; et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.
+
+Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé,
+comme s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de
+propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder
+quelques instants d'entretien particulier.
+
+Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la
+grande allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul
+avec Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.
+
+Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils
+disparurent ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.
+
+Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon.
+Tout le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement,
+rouge, avec un air indigné.
+
+De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses
+beaux-parents:
+
+-- Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer vingt mille
+francs à cette fille!
+
+Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit,
+beuglant de colère:
+
+-- On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas nous
+laisser un sou!
+
+Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter:
+
+-- Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.
+
+Mais il trépignait d'exaspération:
+
+-- Je m'en fiche un peu, par exemple; elle sait bien ce qu'il en
+est d'ailleurs. C'est un vol à son préjudice.
+
+Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia:
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a donc?
+
+Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une
+associée frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta
+brusquement le complot pour marier Rosalie, le don de la terre de
+Barville qui valait au moins vingt mille francs. Il répétait:
+
+-- Mais tes parents sont fous, ma chère, fous à lier! vingt mille
+francs! vingt mille francs! mais ils ont perdu ta tête! vingt
+mille francs pour un bâtard!
+
+Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même
+de son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas
+son enfant.
+
+Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par
+éclater, tapant du pied, criant:
+
+-- Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à la fin. À qui la
+faute s'il a fallu doter cette fille mère? À qui cet enfant? vous
+auriez voulu l'abandonner maintenant!
+
+Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement.
+Il reprit d'un ton plus posé:
+
+-- Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont toutes,
+des enfants, avant de se marier. Que ce soit à l'un ou à l'autre,
+ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos
+fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre le préjudice que
+vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui est arrivé;
+vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre situation.
+
+Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de
+la logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette
+argumentation inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien,
+sentant son avantage, posa ses conclusions:
+
+-- Heureusement que rien n'est fait encore; je connais le garçon
+qui la prend en mariage, c'est un brave homme, et avec lui tout
+pourra s'arranger. Je m'en charge.
+
+Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la
+discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un
+acquiescement.
+
+Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et
+frémissant:
+
+-- Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!
+
+Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se
+mit brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle
+assistait à quelque drôlerie.
+
+Elle répétait:
+
+-- Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt mille
+francs?
+
+Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les
+larmes, au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses
+exclamations indignées, et de son refus véhément de laisser donner
+à la fille, séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui,
+heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son
+rire poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le
+baron partit à son tour, gagné par la contagion; et tous trois,
+comme aux bons jours passés, s'amusaient à s'en rendre malades.
+
+Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna:
+
+-- C'est curieux, ça ne me fait plus rien. Je le regarde comme un
+étranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme.
+Vous voyez, je m'amuse de ses... de ses... de ses indélicatesses.
+
+Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore
+souriants et attendris.
+
+Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien
+partait à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans,
+vêtu d'une blouse bleue toute neuve, aux plis raides, aux manches
+ballonnées, boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la
+barrière, comme s'il eût été embusqué là depuis le matin, se
+glissa le long du fossé des Couillard, contourna le château et
+s'approcha, à pas suspects, du baron et des deux femmes, assis
+toujours sous le platane.
+
+Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en
+saluant, avec des mines embarrassées.
+
+Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla:
+
+-- Votre serviteur, monsieur le baron, madame et la compagnie.
+
+Puis, comme on ne lui parlait pas, il annonça:
+
+-- C'est moi que je suis Désiré Lecoq.
+
+Ce nom ne révélant rien, le baron demanda:
+
+-- Que voulez-vous?
+
+Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité
+d'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et en relevant les
+yeux coup sur coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au
+sommet du toit du château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché
+deux mots au sujet de c't'affaire...» puis il se tut, par crainte
+d'en trop lâcher et de compromettre ses intérêts.
+
+Le baron, sans comprendre, reprit:
+
+-- Quelle affaire? Je ne sais pas, moi.
+
+L'autre alors, baissant la voix, se décida:
+
+-- C't'affaire de vot'bonne... la Rosalie...
+
+Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans
+les bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra
+la chaise que sa fille venait de quitter.
+
+Le paysan s'assit aussitôt en murmurant:
+
+-- Vous êtes bien honnête.
+
+Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un
+assez long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers
+le ciel bleu:
+
+-- En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre, qui n'en
+profite pour c' qu'y'a déjà d'semé.
+
+Et il se tut de nouveau.
+
+Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un
+ton sec:
+
+-- Alors, c'est vous qui épousez Rosalie?
+
+L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de
+cautèle normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en
+défiance:
+
+-- C'est selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.
+
+Mais le baron s'irritait de ces tergiversations:
+
+-- Sacrebleu! répondez franchement: est-ce pour ça que vous venez,
+oui ou non? La prenez-vous, oui ou non?
+
+L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds:
+
+-- Si c'est c'que dit m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est
+c'que dit m'sieu Julien, j'la prends point.
+
+-- Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?
+
+-- M'sieu Julien, i m'a dit qu'j'aurais quinze cents francs; et
+m'sieu l'curé i m'a dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben
+pour vingt mille, mais j'veux point pour quinze cents.
+
+Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant
+l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites
+secousses. Le paysan la regarda de coin, d'un oeil mécontent, ne
+comprenant pas cette gaieté, et il attendit.
+
+Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court.
+
+-- J'ai dit à M. le curé que vous auriez la ferme de Barville,
+votre vie durant, pour revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt
+mille francs. Je n'ai qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?
+
+L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain
+loquace:
+
+-- Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui
+m'opposait. Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout
+d'suite, pardi, et pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu
+l'baron, qui me r'vaudra ça, je m'le disais. C'est-i pas vrai,
+quand on s'oblige, entre gens, on se r'trouve toujours plus tard;
+et on se r'vaut ça. Mais m'sieu Julien m'a v'nu trouver; et
+c'n'était pu qu'quinze cents. J'mai dit: «Faut savoir», et j'suis
+v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais j'voulais
+savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, pas
+vrai, m'sieu l'baron...
+
+Il fallut l'arrêter; le baron demanda:
+
+-- Quand voulez-vous conclure le mariage?
+
+Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il
+finit par dire, en hésitant:
+
+-- J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?
+
+Le baron, cette fois, se fâcha:
+
+-- Mais nom d'un chien! puisque vous aurez le contrat de mariage.
+C'est là le meilleur des papiers.
+
+Le paysan s'obstinait:
+
+-- En attendant, j'pourrions ben en faire un bout tout d'même, ça
+nuit toujours pas.
+
+Le baron se leva pour en finir:
+
+-- Répondez oui ou non, et tout de suite. Si vous ne voulez plus,
+dites-le, j'ai un autre prétendant.
+
+Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida,
+tendit la main comme après l'achat d'une vache:
+
+-- Topez-là, m'sieu l'baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.
+
+Le baron topa, puis cria:
+
+-- Ludivine!
+
+La cuisinière montra la tête à la fenêtre:
+
+-- Apportez une bouteille de vin.
+
+On trinqua pour arroser l'affaire conclue. Et le gars partit d'un
+pied plus allègre.
+
+On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en
+grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un
+lundi matin.
+
+Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux
+époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le
+pays, ne s'étonna; on enviait Désiré Lecoq. Il était né coiffé,
+disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.
+
+Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses beaux-
+parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse
+trop profonde, Paul étant devenu pour elle une source inépuisable
+de bonheur.
+
+
+
+
+-- IX --
+
+
+Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à
+aller rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi
+chez le marquis de Coutelier.
+
+Julien venait d'acheter, dans une vente publique, une nouvelle
+voiture, un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir
+sortir deux fois par mois.
+
+Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux
+heures de route à travers les plaines normandes, on commença à
+descendre en un petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le
+fond mis en culture.
+
+Puis, les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des
+prairies, et les prairies par un marécage plein de grands roseaux,
+secs en cette saison, et dont les longues feuilles bruissaient,
+pareilles à des rubans jaunes.
+
+Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la
+Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de
+l'autre, trempant toute sa muraille dans un grand étang que
+terminait, en face, un bois de hauts sapins escaladant l'autre
+versant de la vallée.
+
+Il fallut passer par un antique pont-levis et franchir un vaste
+portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un
+élégant manoir de la même époque à encadrements de briques,
+flanqué de tourelles coiffées d'ardoises.
+
+Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en
+habitué qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs,
+s'extasiant sur sa beauté:
+
+-- Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme
+ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron
+royal qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées
+au bas des marches, deux pour le comte et deux pour la comtesse.
+Là-bas à droite, là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la
+fin de l'étang; c'est là que commence la rivière qui va jusqu'à
+Fécamp. C'est plein de sauvagine ce pays. Le comte adore chasser
+là-dedans. Voilà une vraie résidence seigneuriale.
+
+La porte d'entrée s'était ouverte et la pâle comtesse apparut,
+venant au-devant de ses visiteurs, souriante, vêtue d'une robe
+traînante comme une châtelaine d'autrefois. Elle semblait la belle
+dame du lac, née pour ce manoir de conte.
+
+Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce
+d'eau et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste
+en face.
+
+La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre
+l'étang; et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres
+semblaient la voix du marais.
+
+La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été
+une amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près
+d'elle, sur une chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les
+élégances oubliées renaissaient depuis cinq mois, causait,
+souriait, doux et familier.
+
+La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle
+riait un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier
+Trébuche», et il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone».
+Un coup de fusil parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un
+petit cri. C'était le comte qui tuait une sarcelle.
+
+Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le
+choc d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté,
+suivi de deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se
+couchèrent sur le tapis devant la porte.
+
+Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des
+visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de
+Madère et des biscuits; et soudain il s'écria:
+
+-- Mais vous allez dîner avec nous, c'est entendu.
+
+Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son enfant, refusait;
+il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas vouloir, Julien
+fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur de
+réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que
+torturée à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle
+accepta.
+
+L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord.
+Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair
+bassin toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un
+tour en barque à travers de vrais chemins taillés dans une forêt
+de roseaux secs. Le comte, assis entre ses deux chiens qui
+flairaient, le nez au vent, ramait; et chaque secousse de ses
+avirons soulevait la grande barque et la lançait en avant. Jeanne,
+parfois, laissait tremper sa main dans l'eau froide, et elle
+jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait des doigts au
+coeur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la comtesse,
+enveloppée de châles, souriaient de ce sourire continu des gens
+heureux à qui le bonheur ne laisse rien à dire.
+
+Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord
+qui passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé
+derrière les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages
+écarlates et bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder.
+
+On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une
+sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte.
+Alors le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras
+d'athlète, et, l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui
+colla sur les joues deux gros baisers de brave homme satisfait.
+
+Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre
+au seul aspect de ses moustaches; et elle pensait:
+
+-- Comme on se trompe, chaque jour, sur tout le monde.
+
+Ayant alors, presque involontairement, reporté les yeux sur
+Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de la porte,
+horriblement pâle, et l'oeil fixé sur le comte. Inquiète, elle
+s'approcha de son mari, et, à voix basse:
+
+-- Es-tu malade? Qu'as-tu donc?
+
+Il répondit d'un ton courroucé:
+
+-- Rien, laisse-moi tranquille. J'ai eu froid.
+
+Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la
+permission de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt
+se planter sur leur derrière, à droite et à gauche de leur maître.
+Il leur donnait à tout moment quelque morceau et caressait leurs
+longues oreilles soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient
+la queue, frémissaient de contentement.
+
+Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir,
+M. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au
+flambeau.
+
+Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait
+à l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un
+épervier et une torche allumée. La nuit était claire et piquante
+sous un ciel semé d'or.
+
+La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et
+mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait
+le grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une
+ombre colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur
+cette lisière éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se
+perdait dans le ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis
+l'être démesuré éleva les bras comme pour prendre les étoiles. Ils
+se dressèrent brusquement, ces bras immenses, puis retombèrent; et
+on entendit aussitôt un petit bruit d'eau fouettée.
+
+La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme
+sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la
+lumière; puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain
+il reparut, moins grand mais plus net, avec ses mouvements
+singuliers, sur la façade du château.
+
+Et la grosse voix du comte cria:
+
+-- Gilberte, j'en ai huit!
+
+Et les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant
+debout immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de
+taille et d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps
+maigrir; et quand M. de Fourville remonta les marches du perron,
+toujours suivi de son valet portant le feu, elle était réduite aux
+proportions de sa personne, et répétait tous ses gestes.
+
+Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.
+
+Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des
+manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit,
+presque involontairement:
+
+-- Quel brave homme que ce géant!
+
+Et Julien, qui conduisait, répliqua:
+
+-- Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le monde.
+
+Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui
+passaient pour la première famille noble de la province. Leur
+domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf
+bâti sous Louis XIV était caché dans le parc magnifique entouré de
+murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l'ancien château.
+Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une grande
+pièce imposante. Tout au milieu, une espèce de colonne supportait
+une coupe immense de la manufacture de Sèvres, et, dans le socle,
+une lettre autographe du roi, défendue par une plaque de cristal,
+invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer de Varneville, de
+Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du souverain.
+
+Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le
+marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par
+fonction, et maniérée par désir de sembler condescendante.
+L'homme, gros personnage à cheveux blancs relevés droit sur la
+tête, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude,
+une hauteur qui disait son importance.
+
+C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et
+les paroles semblent toujours sur des échasses.
+
+Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air
+indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction, imposée
+par leur naissance, de recevoir avec politesse les petits nobles
+des environs.
+
+Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de
+rester davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina
+elle-même la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à
+point la conversation comme une reine polie qui donne congé.
+
+En revenant, Julien dit:
+
+-- Si tu veux, nous bornerons là nos visites; moi, les Fourville
+me suffisent.
+
+Et Jeanne fut de son avis.
+
+Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond
+de l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne
+ne s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que
+Julien regardait de côté, d'un oeil inquiet et mécontent.
+
+Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec
+ces frénésies de tendresse qu'ont les femmes pour leurs enfants,
+elle le présentait au père, en lui disant:
+
+-- Mais embrasse-le donc; on dirait que tu ne l'aimes pas.
+
+Il effleurait du bout des lèvres, d'un air dégoûté, le front
+glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son corps, comme
+pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispées.
+Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance le
+chassait.
+
+Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps;
+de temps en temps c'étaient les Fourville, avec qui on se liait de
+plus en plus.
+
+Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux
+pendant toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi
+tout entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses
+mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe
+de ses longues moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés,
+à la façon des mères. Il souffrait continuellement de ce que son
+mariage demeurât stérile.
+
+Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla
+de promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble.
+Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs
+jours pareils et monotones, consentit, toute heureuse de ces
+projets; et pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son
+amazone.
+
+Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux
+par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent
+pas derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis,
+car ils étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites,
+de leurs coeurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient
+parfois par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs
+yeux avaient à se dire des choses que ne prononçaient pas leurs
+bouches; et ils partaient brusquement au galop, poussés par un
+désir de fuir, d'aller plus loin, très loin.
+
+Puis, Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par
+des souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux
+cavaliers attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne:
+
+-- Elle n'est pas tous les jours bien levée, ma femme.
+
+Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la
+piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit
+plusieurs fois Julien lui répéter:
+
+-- Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être emportée.
+
+Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un ton si
+clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne
+comme si elles restaient suspendues dans l'air.
+
+L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte, inquiet,
+cria de ses forts poumons:
+
+-- Fais donc attention, Gilberte!
+
+Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que
+rien n'arrête, elle frappa brutalement de sa cravache, entre les
+deux oreilles, la bête qui se dressa, furieuse, battit l'air de
+ses jambes de devant, et, retombant, s'élança d'un bond formidable
+et détala par la plaine, de toute la vigueur de ses jarrets.
+
+Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers
+les labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et
+grasse, et filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et
+l'amazone.
+
+Julien, stupéfait, restait en place, appelant désespérément:
+
+-- Madame, Madame!
+
+Mais le comte eut une sorte de grognement et, se courbant sur
+l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée
+de tout son corps: et il le lança d'une telle allure, l'excitant,
+l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que
+l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses
+et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable
+vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les
+deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer,
+s'effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant,
+se perdre et s'évanouir à l'horizon.
+
+Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air
+furieux:
+
+-- Je crois qu'elle est folle, aujourd'hui.
+
+Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant
+dans une ondulation de plaine.
+
+Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et
+bientôt ils les joignirent.
+
+Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de
+sa poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle
+était pâle, avec un visage douloureux et crispé; et elle se
+soutenait d'une main sur l'épaule de son mari comme si elle allait
+défaillir.
+
+Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.
+
+Puis la comtesse, pendant le mois qui suivit, se montra joyeuse
+comme elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux
+Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de
+tendresse. On eût dit qu'un mystérieux ravissement était descendu
+sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-même, ne la quittait point
+des yeux, et tâchait à tout instant de toucher sa main, sa robe,
+dans un redoublement de passion.
+
+Il disait, un soir, à Jeanne:
+
+-- Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte
+n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus de mauvaise humeur,
+plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à présent je n'en
+étais pas sûr.
+
+Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si
+l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans
+chacune d'elles.
+
+Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.
+
+Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le
+soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une
+brusque et puissante éclosion de tous les germes en même temps,
+une de ces irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à
+renaître que la nature montre quelquefois, en des années
+privilégiées qui feraient croire à des rajeunissements du monde.
+
+Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de
+vie. Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite
+fleur dans l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de
+mollesse rêvassante.
+
+Puis, elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des
+premiers temps de son amour; non qu'il lui revînt au coeur un
+renouveau d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini
+pour toujours; mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée
+des odeurs du printemps, se troublait, comme sollicitée par
+quelque invisible et tendre appel.
+
+Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du
+soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et
+sereines qui n'éveillaient point d'idées.
+
+Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une
+vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres
+feuillages, dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour
+la première fois, elle avait senti frémir son corps auprès de ce
+jeune homme qui l'aimait alors; c'est là qu'il avait balbutié,
+pour la première fois, le timide désir de son coeur; c'est aussi
+là qu'elle avait cru toucher tout à coup l'avenir radieux de ses
+espérances.
+
+Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage
+sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait
+changer quelque chose à la marche de sa vie.
+
+Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc
+seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait
+quelquefois maintenant; et elle partit.
+
+C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue
+nulle part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile
+pour jusqu'à la fin des temps, comme si le vent était mort. On
+dirait disparus les insectes eux-mêmes.
+
+Un calme brûlant et souverain descendait du soleil,
+insensiblement, en buée d'or; et Jeanne allait au pas de son
+bidet, bercée, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux
+pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pincée de
+coton, un flocon de vapeur suspendu, oublié, resté là-haut, tout
+seul, au milieu du ciel bleu.
+
+Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces
+grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et
+tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à
+travers la verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le
+retrouver, errant par les petits chemins.
+
+Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au
+bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les
+reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La
+solitude commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette
+rencontre imprévue; et elle mit au trot sa monture.
+
+Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées
+à ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.
+
+Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon
+foulé. Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés laissant leurs
+chevaux.
+
+Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans
+comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à
+terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux
+petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près
+d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les
+ailes soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; tout
+à coup ils s'accouplèrent.
+
+Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis
+elle se dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre
+pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les
+cravaches, les deux chevaux abandonnés; et elle se remit
+brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir.
+
+Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête
+travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les
+circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment
+n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les
+absences de Julien, le recommencement de ses élégances passées,
+puis l'apaisement de son humeur? Elle se rappelait aussi les
+brusqueries nerveuses de Gilberte, ses câlineries exagérées, et,
+depuis quelque temps, cette espèce de béatitude où elle vivait, et
+dont le comte était heureux.
+
+Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement
+réfléchir, et l'allure vive troublait ses idées.
+
+Après la première émotion passée, son coeur était redevenu presque
+calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle
+ne songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais
+la double trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout
+le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui
+vinrent aux yeux. On pleure parfois des illusions avec autant de
+tristesse que les morts.
+
+Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son
+âme aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses
+parents; et à supporter les autres avec un visage tranquille.
+
+Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa
+chambre et l'embrassa éperdument, pendant une heure sans
+s'arrêter.
+
+Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions
+aimables. Il demanda:
+
+-- Père et petite mère ne viennent donc pas cette année?
+
+Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna
+presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant
+tout à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le
+plus après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour
+hâter leur arrivée.
+
+Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de
+ce mois.
+
+Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle
+eût éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin
+nouveau de frotter son coeur à des coeurs honnêtes, de causer,
+l'âme ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la
+vie, et toutes les actions, et toutes les pensées, et tous les
+désirs avaient toujours été droits.
+
+Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa
+conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes;
+et bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle
+accueillît la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante,
+cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la
+sentait grandir, l'envelopper; et chaque jour les petites
+nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un dégoût plus grand, une
+plus haute mésestime des êtres.
+
+La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage
+allait avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était
+grosse; une petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une
+veuve, une pauvre femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la
+Crotte tant sa saleté paraissait horrible, était grosse.
+
+À tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque
+fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou
+de quelque riche fermier respecté.
+
+Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes
+comme chez les plantes.
+
+Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le
+coeur meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les
+souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs,
+passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels,
+s'étonnait, pleine d'une répugnance qui devenait haineuse, de
+cette sale bestialité.
+
+L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose
+contre nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point
+de lui avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi
+dans cette fange universelle.
+
+Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les
+bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la
+même façon que ces brutes?
+
+Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses
+répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute
+naturelle et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit
+dans son four, la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait
+cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui
+n'enfournait pas du pain».
+
+Et il ajoutait:
+
+-- Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli étouffer là-
+dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a prévenu les
+voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.
+
+Et Julien riait, répétant:
+
+-- Ils nous font manger du pain d'amour, ces facteurs-là. C'est un
+vrai conte de La Fontaine.
+
+Jeanne n'osait plus toucher au pain.
+
+Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la
+figure heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et
+dans la poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un
+tumultueux élan d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.
+
+Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle
+aperçut petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait
+vieilli de dix ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes,
+s'étaient empourprées, comme gonflées de sang; son oeil semblait
+éteint; et elle ne remuait plus que soulevée sous les deux bras;
+sa respiration pénible était devenue sifflante, et si difficile
+qu'on éprouvait près d'elle une sensation de gêne douloureuse.
+
+Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette
+décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements
+continus, de son alourdissement grandissant, il répondait:
+
+-- Mais non, ma chère, je vous ai toujours connue comme ça.
+
+Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira
+dans la sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla
+retrouver son père, et, se jetant sur son coeur, les yeux pleins
+de larmes:
+
+-- Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi,
+qu'est-ce qu'elle a?
+
+Il fut très surpris, et répondit:
+
+-- Tu crois? quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée,
+je t'assure que je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.
+
+Le soir Julien dit à sa femme:
+
+-- Ta mère file un mauvais coton. Je la crois touchée.
+
+Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta.
+
+-- Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es
+toujours follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est
+de son âge.
+
+Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la
+physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses
+craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une
+sorte d'instinct égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme,
+les appréhensions, les soucis menaçants.
+
+La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-
+heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le
+parcours de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et
+demandait à s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait
+incapable même de mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait:
+
+-- Arrêtons-nous; mon hypertrophie me casse les jambes
+aujourd'hui.
+
+Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui
+l'auraient secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses
+yeux étaient demeurés excellents, elle passait des jours à relire
+Corinne ou Les Méditations de Lamartine; puis elle demandait qu'on
+lui apportât le tiroir «aux souvenirs». Alors, ayant vidé sur ses
+genoux les vieilles lettres douces à son coeur, elle posait le
+tiroir sur une chaise à côté d'elle et remettait dedans, une à
+une, ses «reliques», après avoir lentement revu chacune. Et, quand
+elle était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on
+baise secrètement les cheveux des morts qu'on aime.
+
+Quelquefois, Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant,
+pleurant des larmes tristes. Elle s'écriait:
+
+-- Qu'as-tu, petite mère?
+
+Et la baronne, après un long soupir, répondait:
+
+-- Ce sont mes reliques qui m'ont fait ça. On remue des choses qui
+ont été si bonnes et qui sont finies! Et puis il y a des personnes
+auxquelles on ne pensait plus guère et qu'on retrouve tout d'un
+coup. On croit les voir et les entendre, et ça vous produit un
+effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard.
+
+Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il
+murmurait:
+
+-- Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes
+tes lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien
+de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans
+sa jeunesse.
+
+Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte
+aux reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa
+mère, à une sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité
+rêveuse.
+
+Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire
+et il partit.
+
+La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes
+d'astres, succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux
+jours radieux, et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite
+mère se trouva bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les
+amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait presque
+complètement heureuse. Toute la campagne resplendissait du matin
+au soir, sous le soleil.
+
+Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les
+champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée de
+fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité sans
+bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait
+passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse
+odeur de campagne, elle se sentait défaillante, anéantie dans un
+bien-être infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il?
+Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle
+le préférait humble et restant près d'elle, dévoué, tendre, les
+bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait avec son
+coeur égoïste de mère, elle désirait qu'il restât son fils, rien
+que son fils; mais, quand elle l'aimait avec sa raison passionnée,
+elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde.
+
+Elle s'assit au bord d'un fossé et se mit à le regarder. Il lui
+semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna
+brusquement à la pensée que ce petit être serait grand, qu'il
+marcherait d'un pas ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et
+parlerait d'une voix sonore.
+
+Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius
+accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se
+dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à
+toutes jambes, et, quand il fut assez près, il cria:
+
+-- Madame, c'est madame la Baronne qu'est bien mal.
+
+Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le
+long du dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.
+
+Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle
+s'élança et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue
+par terre, la tête soutenue par deux oreillers. La figure était
+toute noire, les yeux fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans
+haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l'enfant dans les
+bras de la jeune femme, et l'emporta.
+
+Jeanne, hagarde, demandait:
+
+-- Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée? Qu'on aille chercher
+le médecin.
+
+Et, comme elle se retournait, elle aperçut le curé, prévenu on ne
+sait comment. Il offrit ses soins, s'empressa en relevant les
+manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l'eau de Cologne, les
+frictions demeurèrent inefficaces.
+
+-- Il faudrait la dévêtir et la coucher, dit le prêtre.
+
+Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon
+et Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la
+baronne; mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en
+arrière, et la robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa
+grosse personne était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne
+se mit à crier d'horreur. On reposa par terre le corps énorme et
+mou.
+
+Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise
+dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron,
+puis l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur
+le lit.
+
+Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la
+veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que
+le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des
+domestiques.
+
+Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur;
+et comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes
+huiles, la garde lui souffla dans l'oreille:
+
+-- Ne vous dérangez point, monsieur le Curé, je m'y connais, elle
+a passé.
+
+Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel
+remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.
+
+Pendant deux heures on attendit auprès du corps violet et sans
+vie. Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée
+d'angoisse et de douleur.
+
+Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut il lui sembla
+voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle
+s'élança vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de
+l'accident:
+
+-- Elle se promenait comme tous les jours... elle allait bien...
+très bien même... elle avait mangé un bouillon et deux oeufs au
+déjeuner... elle est tombée tout d'un coup... elle est devenue
+noire comme vous la voyez... et elle n'a plus remué... nous avons
+essayé de tout pour la ranimer... de tout...
+
+Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au médecin
+pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant à
+comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant:
+
+-- Est-ce grave? croyez-vous que ce soit grave?
+
+Il dit enfin:
+
+-- J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du
+courage, un grand courage.
+
+Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.
+
+Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans
+cri de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop
+brusquement pour se faire d'un seul coup le visage et la
+contenance qu'il fallait. Il murmura:
+
+-- Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.
+
+Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se
+signa, marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi
+relever sa femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le
+baisait, presque couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle
+semblait folle.
+
+Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne
+subsistait. L'appartement était arrangé maintenant en chambre
+mortuaire. Julien et le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre.
+La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d'une façon confortable,
+en femme habituée aux veilles et qui se sent chez elle dans une
+maison dès que la mort vient d'y entrer, paraissait assoupie déjà.
+
+La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains,
+l'encouragea, déversant, sur ce coeur inconsolable, l'onde
+onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla de la
+trépassée, la célébra en termes sacerdotaux, et, triste de cette
+fausse tristesse de prêtre pour qui les cadavres sont
+bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit en prières auprès du
+corps.
+
+Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle
+voulait être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien
+s'avança:
+
+-- Mais ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.
+
+Elle faisait «non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle
+put dire enfin:
+
+-- C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.
+
+Le médecin murmura:
+
+-- Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la
+chambre à côté.
+
+Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé
+Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en
+prononçant: «C'était une sainte», sur le ton dont il disait:
+_Dominus vobiscum_.
+
+Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda:
+
+-- Vas-tu prendre quelque chose?
+
+Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait à elle. Il
+reprit:
+
+-- Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te soutenir.
+
+Elle répliqua d'un air égaré:
+
+-- Envoie tout de suite chercher papa.
+
+Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.
+
+Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si
+elle eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets
+désespérés, l'heure du dernier tête-à-tête.
+
+Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de
+ténèbres. La veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger,
+cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements
+silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elle
+posa doucement sur la table de nuit couverte d'une serviette
+blanche à la tête du lit.
+
+Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle
+attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de
+nouveau, il demanda:
+
+-- Tu ne veux rien prendre?
+
+Sa femme fit «non» de la tête.
+
+Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans
+parler.
+
+Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un
+mouvement, sur leurs sièges.
+
+Par moments, la garde s'endormant ronflait un peu, puis se
+réveillait brusquement.
+
+Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne:
+
+-- Veux-tu rester seule maintenant?
+
+Elle lui prit la main, dans un élan involontaire:
+
+-- Oh oui, laissez-moi.
+
+Il l'embrassa sur le front, en murmurant:
+
+-- Je viendrai te voir de temps en temps.
+
+Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la
+chambre voisine.
+
+Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux
+fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir
+de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient
+couchés sous le clair de lune.
+
+Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.
+
+Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides
+et se mit à considérer sa mère.
+
+Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle
+semblait dormir à présent, plus paisiblement qu'elle n'avait
+jamais fait; et la flamme pâle des bougies, qu'agitaient des
+souffles, déplaçait, à tout moment, les ombres de son visage, la
+faisait vivante comme si elle eût remué.
+
+Jeanne la regardait avidement; et, du fond des lointains de sa
+petite jeunesse, une foule de souvenirs accourait.
+
+Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du
+couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de
+gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de
+petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes
+familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir
+essoufflé quand elle venait de s'asseoir.
+
+Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte
+d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui
+apparut.
+
+Celle couchée là -- maman -- petite mère -- madame Adélaïde, était
+morte? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus,
+ne dînerait plus jamais en face de petit père; elle ne dirait
+plus: «Bonjour Jeannette.» Elle était morte!
+
+On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait
+fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? Elle
+n'aurait plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès
+qu'on a ouvert les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce
+grand déversoir d'affection, cet être unique, la mère, plus
+important pour le coeur que tout le reste des êtres, était
+disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à regarder son
+visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien, plus
+rien, un souvenir.
+
+Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de
+désespoir; et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la
+bouche collée sur le lit, elle cria d'une voix déchirante,
+étouffée dans les draps et les couvertures:
+
+-- Oh! maman, ma pauvre maman, maman!
+
+Puis, comme elle se sentait folle, folle ainsi qu'elle avait été
+dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et
+courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui
+n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.
+
+Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se
+reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme
+tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne
+et elle se mit à pleurer lentement.
+
+Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa
+main la main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.
+
+Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait
+les murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la
+chambre. Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux
+pour le voir; mais elle n'apercevait jamais que son ombre errante
+sur le blanc du plafond.
+
+Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger
+de la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement
+presque imperceptible. C'était la montre de petite mère qui
+continuait à marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise
+aux pieds du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette
+morte et cette mécanique qui ne s'était point arrêtée raviva la
+douleur aiguë au coeur de Jeanne.
+
+Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et
+elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer
+là.
+
+D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie --
+Rosalie, Gilberte -- les amères désillusions de son coeur. Tout
+n'était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait,
+tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu
+de repos et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand
+l'âme était délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit
+à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des
+convictions poétiques que d'autres hypothèses, non moins vagues,
+renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l'âme de sa
+mère? l'âme de ce corps immobile et glacé? Très loin, peut-être.
+Quelque part dans l'espace? Mais où? Évaporée comme le parfum
+d'une fleur sèche? ou errante comme un invisible oiseau échappé de
+sa cage?
+
+Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles,
+mêlée aux germes près d'éclore?
+
+Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair
+inanimée qu'elle avait quittée! Et brusquement Jeanne crut sentir
+un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut
+peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni
+respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son coeur
+battait comme dans les épouvantes.
+
+Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à
+heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la
+tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le
+ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses
+yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble
+aux reliques.
+
+Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en
+cette dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux,
+les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle
+allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de
+vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l'autre monde, à petite
+mère.
+
+C'était l'ancienne correspondance de son grand'père et de sa
+grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre
+les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en
+cette nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une
+sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts
+autrefois, celle qui venait de disparaître à son tour, et elle-
+même restée encore sur la terre.
+
+Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le
+tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes,
+ficelés avec ordre, et rangés côte à côte.
+
+Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par
+une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.
+
+C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques
+secrétaires de famille, ces épîtres qui sentent un autre siècle.
+
+La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle
+petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite» -- «Ma mignonne» -
+- «Ma fille adorée» puis «Ma chère enfant» -- «Ma chère Adélaïde»
+-- «Ma chère fille», selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à
+la jeune fille et, plus tard, à la jeune femme.
+
+Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de
+mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements
+du foyer, si mesquins pour les indifférents: «Père a la grippe; la
+bonne Hortense s'est brûlée au doigt; le chat Croquerat est mort;
+on a abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son
+livre de messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a
+volé.»
+
+On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se
+rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois,
+dans son enfance.
+
+Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des
+révélations; comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la
+vie passée, secrète, la vie du coeur de petite mère. Elle
+regardait le corps gisant; et, brusquement, elle se mit à lire
+tout haut, à lire pour la morte, comme pour la distraire, la
+consoler.
+
+Et le cadavre immobile semblait heureux.
+
+Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle
+pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y
+dépose des fleurs.
+
+Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle
+commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à
+devenir fou.»
+
+Rien de plus; pas de nom.
+
+Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien
+«Madame la baronne Le Perthuis des Vauds».
+
+Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera
+sorti. Nous aurons une heure. Je t'adore.»
+
+Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer
+vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes
+lèvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à
+me jeter par la fenêtre en songeant qu'à cette heure-là tu dormais
+à son côté, qu'il te possédait à son gré...»
+
+Jeanne, interdite, ne comprenait pas.
+
+Qu'était-ce que cela? À qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?
+
+Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des
+rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à
+la fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»
+
+Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner,
+mais de la même écriture et signée: «Paul d'Ennemare», celui que
+le baron appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre
+vieux Paul», et dont la femme avait été la meilleure amie de la
+baronne.
+
+Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint
+tout de suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.
+
+Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces
+papiers infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse
+montée sur elle, et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à
+pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui
+déchiraient la gorge; puis, tout son être se brisant, elle
+s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage pour
+qu'on n'entendît point ses gémissements, elle sanglota, abîmée
+dans un désespoir insondable.
+
+Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de
+pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était
+son père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et
+sur le plancher. Il lui suffirait d'en ouvrir une? Et il saurait
+cela! lui!
+
+Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers
+jaunes, ceux des grands-parents et ceux de l'amant, et ceux
+qu'elle n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore
+ficelés dans les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas
+dans la cheminée. Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur
+la table de nuit et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande
+flamme jaillit qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre
+d'une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau
+blanc du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les
+lignes du corps énorme sous le drap.
+
+Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle
+retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle
+n'eût plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à
+pleurer, la figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré,
+d'un ton de plainte désolée:
+
+-- Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!
+
+Et une atroce réflexion lui vint: si petite mère n'était pas
+morte, par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil
+léthargique, si elle allait soudain se lever, parler? La
+connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas son amour
+filial? L'embrasserait-elle des mêmes lèvres pieuses? La
+chérirait-elle de la même affection sacrée? Non. Ce n'était pas
+possible! et cette pensée lui déchira le coeur.
+
+La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure
+fraîche qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer
+dans la mer qu'elle nacrait sur toute sa surface.
+
+Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre
+lors de son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout
+était changé, comme l'avenir lui semblait différent.
+
+Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux,
+charmant. Elle regardait, surprise maintenant comme devant un
+phénomène, cette radieuse éclosion du jour, se demandant s'il
+était possible que, sur cette terre où se levaient de pareilles
+aurores, il n'y eût ni joie ni bonheur.
+
+Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda:
+
+-- Eh bien? tu n'es pas trop fatiguée?
+
+Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule.
+
+-- À présent, va te reposer, dit-il.
+
+Elle embrassa lentement sa mère d'un baiser lent, douloureux et
+navré; puis elle rentra dans sa chambre.
+
+La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un
+mort. Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.
+
+L'enterrement eut lieu le lendemain.
+
+Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le
+front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu couler
+le corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient
+venir.
+
+Gilberte arriva la première et se jeta, en sanglotant, sur le
+coeur de son amie.
+
+On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en
+venant au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule.
+Des femmes en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes
+que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la
+vicomtesse de Briseville l'embrassèrent.
+
+Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière
+elle. Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque
+défaillir la vieille fille.
+
+Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette
+affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il
+demandait. Il ajouta d'un ton confidentiel:
+
+-- Toute la noblesse est venue, ce sera très bien.
+
+Et il repartit en saluant gravement les dames.
+
+Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de
+Jeanne pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La
+comtesse l'embrassait sans cesse en répétant:
+
+-- Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie!
+
+Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait
+lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.
+
+
+
+
+-- X --
+
+
+Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans
+une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier
+disparu pour toujours, ces jours criblés de souffrance à chaque
+rencontre de tout objet que maniait incessamment la morte.
+D'instant en instant, un souvenir vous tombe sur le coeur et le
+meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle restée dans le
+vestibule, son verre que la bonne n'a point serré! Et dans toutes
+les chambres on retrouve des choses traînant: ses ciseaux, un
+gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts
+alourdis, et mille riens qui prennent une signification
+douloureuse parce qu'ils rappellent mille petits faits.
+
+Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir
+n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut
+rester parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.
+
+Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle
+avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son coeur broyé ne
+se guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce
+secret horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa
+dernière croyance.
+
+Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer,
+de changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de
+plus en plus.
+
+Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps
+disparaître un de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.
+
+Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze
+jours sans dormir, presque sans manger.
+
+Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il
+pouvait mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et
+tout doucement se glissa dans son coeur le vague besoin d'avoir un
+autre enfant. Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son
+ancien désir de voir autour d'elle deux petits êtres, un garçon et
+une fille. Et ce fut une obsession.
+
+Mais, depuis l'affaire de Rosalie, elle vivait séparée de Julien.
+Un rapprochement semblait même impossible dans les situations où
+ils se trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la
+seule pensée de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de
+répugnance.
+
+Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être encore mère
+la harcelait; mais elle se demandait comment pourraient
+recommencer leurs baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt
+que de laisser deviner ses intentions; et il ne paraissait plus
+songer à elle.
+
+Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se
+mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous
+le platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de
+se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans
+sa chambre. Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis
+elle revint vivement, le coeur battant de honte.
+
+Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant
+n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût
+confier ses intimes secrets.
+
+Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire,
+sous le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle
+avait.
+
+Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin
+planté d'arbres fruitiers.
+
+Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle
+balbutia, en rougissant:
+
+-- Je voudrais me confesser, monsieur l'abbé.
+
+Il demeura stupéfait et releva ses lunettes pour la bien
+considérer; puis il se mit à rire.
+
+-- Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés sur la
+conscience.
+
+Elle se troubla tout à fait, et reprit:
+
+-- Non, mais j'ai un conseil à vous demander, un conseil si...
+si... si pénible que je n'ose pas vous en parler comme ça.
+
+Il quitta instantanément son aspect bonhomme et prit son air
+sacerdotal:
+
+-- Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le confessionnal,
+allons.
+
+Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte
+de scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le
+recueillement d'une église vide.
+
+-- Ou bien, non..., monsieur le curé... je puis... je puis... si
+vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons
+nous asseoir là-bas sous votre petite tonnelle.
+
+Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer,
+comment débuter. Ils s'assirent.
+
+Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon
+père...» puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se
+tut, tout à fait troublée.
+
+Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son
+embarras, il l'encouragea:
+
+-- Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; voyons,
+prenez courage.
+
+Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger:
+
+-- Mon père, je voudrais un autre enfant.
+
+Il ne répondit rien, ne comprenant pas. Alors elle s'expliqua,
+perdant les mots, effarée.
+
+-- Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne
+s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...
+
+Elle prononça tout bas en frissonnant...:
+
+-- L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que serais-je devenue
+alors?...
+
+Elle se tut. Le prêtre, dérouté, la regardait.
+
+-- Voyons, arrivez au fait.
+
+Elle répéta:
+
+-- Je voudrais un autre enfant.
+
+Alors il sourit, habitué aux grosses plaisanteries des paysans qui
+ne se gênaient guère devant lui, et il répondit avec un hochement
+de tête malin:
+
+-- Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.
+
+Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de confusion:
+
+-- Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce
+que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous
+vivons... nous vivons tout à fait séparés.
+
+Accoutumé aux promiscuités et aux moeurs sans dignité des
+campagnes, il fut étonné de cette révélation; puis, tout à coup,
+il crut deviner le désir véritable de la jeune femme. Il la
+regarda de coin, plein de bienveillance et de sympathie pour sa
+détresse:
+
+-- Oui, je saisis parfaitement. Je comprends que votre... votre
+veuvage vous pèse. Vous êtes jeune, bien portante. Enfin, c'est
+naturel, trop naturel.
+
+Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de
+prêtre campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:
+
+-- Ça vous est permis, bien permis même par les commandements. --
+L'oeuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement. -- Vous
+êtes mariée, n'est-ce pas? Ce n'est point pour piquer des raves.
+
+À son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus;
+mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie,
+avec des larmes aux yeux.
+
+-- Oh! monsieur le curé, que dites-vous? que pensez-vous? Je vous
+jure... Je vous jure...
+
+Et les sanglots l'étouffèrent.
+
+Il fut surpris; et il la consolait:
+
+-- Allons, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Je plaisantais
+un peu; ça n'est pas défendu quand on est honnête. Mais comptez
+sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je verrai M. Julien.
+
+Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser
+cette intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse,
+mais elle n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié:
+
+-- Je vous remercie, monsieur le curé.
+
+Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse
+d'inquiétude.
+
+Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec
+un certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses
+heures de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de
+galanterie imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient
+ensuite dans la grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas
+dans l'oreille:
+
+-- Il paraît que nous sommes raccommodés.
+
+Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne
+droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé.
+C'était la trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme
+s'efface un souvenir. Et Jeanne se sentait le coeur crispé, noyé
+de tristesse; elle se sentait perdue dans la vie, si loin de tout
+le monde.
+
+Julien reprit:
+
+-- Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te déplaire.
+
+Le soleil se couchait, l'air était doux. Une envie de pleurer
+oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un coeur
+ami, un besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot
+lui montait à la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le coeur
+de Julien.
+
+Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne
+pouvant voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle
+l'aimait encore et déposa sur son chignon un baiser condescendant.
+
+Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre
+et passa la nuit avec elle.
+
+Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait
+comme un devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les
+subissait comme une nécessité écoeurante et pénible, avec la
+résolution de les arrêter pour toujours dès qu'elle se sentirait
+enceinte de nouveau.
+
+Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient
+différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais
+moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non
+plus comme un époux tranquille.
+
+Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses
+étreintes s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.
+
+Alors une nuit, la bouche sur la bouche, elle murmura:
+
+-- Pourquoi ne te donnes-tu plus à moi tout entier comme
+autrefois?
+
+Il se mit à ricaner:
+
+-- Parbleu, pour ne pas t'engrosser.
+
+Elle tressaillit:
+
+-- Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?
+
+Il demeura perclus de surprise:
+
+-- Hein? tu dis? mais tu es folle? Un autre enfant? Ah! mais non,
+par exemple! C'est déjà trop d'un pour piailler, occuper tout le
+monde et coûter de l'argent. Un autre enfant: merci!
+
+Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et,
+tout bas:
+
+-- Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.
+
+Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu
+perds la tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.»
+
+Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le
+bonheur qu'elle rêvait.
+
+Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie
+d'une ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés
+en des transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les
+subterfuges; mais il resta maître de lui; et pas une fois il ne
+s'oublia.
+
+Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à
+bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé
+Picot.
+
+Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des
+palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria:
+«Eh bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations.
+
+Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit
+immédiatement:
+
+-- Mon mari ne veut plus d'enfants.
+
+L'abbé se retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à
+fouiller avec une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui
+lui rendaient plaisant le confessionnal. Il demanda:
+
+-- Comment ça?
+
+Alors, malgré sa détermination, elle se troubla pour expliquer:
+
+-- Mais il... il... il refuse de me rendre mère.
+
+L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à
+interroger avec des détails précis et minutieux, une gourmandise
+d'homme qui jeûne.
+
+Puis il réfléchit quelques instants et, d'une voix tranquille,
+comme s'il lui eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui
+traça un plan de conduite habile, réglant tous les points:
+
+-- Vous n'avez qu'un moyen, ma chère enfant, c'est de lui faire
+accroire que vous êtes grosse. Il ne s'observera plus; et vous le
+deviendrez pour de vrai.
+
+Elle rougit jusqu'aux yeux; mais, déterminée à tout, elle insista.
+
+-- Et... et s'il ne me croit pas?
+
+Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les
+hommes:
+
+-- Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout; il
+finira par y croire lui-même.
+
+Puis il ajouta, comme pour s'absoudre de ce stratagème:
+
+-- C'est votre droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme
+et femme que dans le but de la procréation.
+
+Elle suivit le conseil rusé et, quinze jours plus tard, elle
+annonçait à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.
+
+-- Pas possible! ce n'est pas vrai.
+
+Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se
+rassura.
+
+-- Bah! attends un peu. Tu verras.
+
+Alors chaque matin, il demanda:
+
+-- Eh bien?
+
+Et toujours elle répondait:
+
+-- Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas
+enceinte.
+
+Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris.
+Il répétait:
+
+-- Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela s'est
+fait! je veux bien être pendu.
+
+Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle
+sauf à la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et
+délicate.
+
+Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis
+il prit, en rageant, son parti, et déclara:
+
+-- En voilà un qui n'était pas demandé.
+
+Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.
+
+Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle était
+grosse.
+
+Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque
+soir, se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague
+divinité qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.
+
+Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la
+promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort
+de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux
+mois à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus
+qu'une mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa
+vie. Aucun événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants
+grandiraient, l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente,
+sans s'occuper de son mari.
+
+Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une
+visite de cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore
+que huit jours de taches; et il présenta son successeur, l'abbé
+Tolbiac. C'était un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la
+parole emphatique, et dont les yeux, cerclés de noir et caves,
+indiquaient une âme violente. Le vieux curé était nommé doyen de
+Goderville.
+
+Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du
+bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il
+l'avait mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle
+ne se figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot
+passant le long des cours des fermes; et elle l'aimait parce qu'il
+était joyeux et naturel.
+
+Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait:
+
+-- Ça me coûte, ça me coûte, madame la comtesse. Voilà dix-huit
+ans que je suis ici. Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point
+grand-chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut,
+et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont guère de conduite.
+Les filles ne passent à l'église pour le mariage qu'après avoir
+fait un pèlerinage à Notre- Dame du Gros-Ventre, et la fleur
+d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais,
+moi.
+
+Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait
+rouge. Il dit brusquement:
+
+-- Avec moi, il faudra que tout cela change.
+
+Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans
+sa soutane usée déjà, mais propre.
+
+L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments
+de gaieté, et il reprit:
+
+-- Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là, il faudrait
+enchaîner vos paroissiens, et encore ça ne servirait à rien.
+
+Le petit prêtre répondit d'un ton cassant:
+
+-- Nous verrons bien.
+
+Et le vieux curé sourit en humant sa prise:
+
+-- L'âge vous calmera, l'abbé, et l'expérience aussi; vous
+éloignerez de l'église vos derniers fidèles; et voilà tout. Dans
+ce pays-ci, on est croyant, mais tête de chien: prenez garde. Ma
+foi, quand je vois entrer au prône une fille qui me paraît un peu
+grasse, je me dis: «C'est un paroissien de plus qu'elle m'amène»
+et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas de fauter,
+voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et l'empêcher
+d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne vous
+occupez pas d'autre chose.
+
+Le nouveau curé répondit avec rudesse:
+
+-- Nous pensons différemment; il est inutile d'insister.
+
+Et l'abbé Picot se remit à regretter son village, la mer qu'il
+voyait des fenêtres du presbytère, les petites vallées en
+entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant au loin
+passer les bateaux.
+
+Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne, qui
+faillit pleurer.
+
+Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes
+qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant
+possession de son royaume. Puis il pria la comtesse de ne point
+manquer l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.
+
+-- Vous et moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous
+devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple à
+suivre. Il faut que nous soyons unis pour être puissants et
+respectés. L'église et le château se donnant la main, la chaumière
+nous craindra et nous obéira.
+
+La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette
+foi rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle
+accomplissait à peu près ses devoirs, c'était surtout par habitude
+gardée du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis
+longtemps jeté bas ses convictions.
+
+L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne
+la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à
+l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.
+
+Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se
+réservant de ne se montrer assidue que par complaisance dans les
+premières semaines.
+
+Mais, peu à peu, elle prit l'habitude de l'église et subit
+l'influence de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il
+lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer
+en elle la corde de poésie religieuse que toutes les femmes ont
+dans l'âme. Son austérité intraitable, son mépris du monde et des
+sensualités, son dégoût des préoccupations humaines, son amour de
+Dieu, son inexpérience juvénile et sauvage, sa parole dure, sa
+volonté inflexible donnaient à Jeanne l'impression de ce que
+devaient être les martyrs; et elle se laissait séduire, elle,
+cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide de cet
+enfant, ministre du Ciel.
+
+Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies
+pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et
+elle s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant
+petite et faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.
+
+Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.
+
+D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les
+autres d'une implacable intolérance. Une chose surtout le
+soulevait de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans
+ses prêches avec emportement, en termes crus, selon l'usage
+ecclésiastique, jetant sur cet auditoire de rustres des périodes
+tonnantes contre la concupiscence; et il tremblait de fureur,
+trépignait, l'esprit hanté des images qu'il évoquait dans ses
+fureurs.
+
+Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois à
+travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à
+plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du
+petit curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils
+en blouse bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la
+contrée était en émoi.
+
+On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les
+pénitences sévères qu'il infligeait; et, comme il s'obstinait à
+refuser l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des
+atteintes, la moquerie s'en mêla. On riait, aux grand-messes des
+fêtes, quand on voyait des jeunesses rester à leurs bancs au lieu
+d'aller communier avec les autres.
+
+Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme
+fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long
+des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans
+les touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes.
+
+Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui;
+ils se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans
+un ravin rempli de pierres.
+
+L'abbé cria:
+
+-- Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!
+
+Et le gars, s'étant retourné, lui répondit:
+
+-- Mêlez-vous d'vos affaires, m'sieu l'curé, celles-là n'vous
+r'gardent pas.
+
+Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait
+aux chiens.
+
+Ils s'enfuirent en riant tous deux; et le dimanche suivant, il les
+dénonça par leurs noms en pleine église.
+
+Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices.
+
+Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en
+semaine causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui,
+discutait sur les choses immatérielles, maniait tout l'arsenal
+antique et compliqué des controverses religieuses.
+
+Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la
+baronne en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et
+des Pères de l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils
+s'arrêtaient parfois pour se poser des questions profondes qui les
+faisaient divaguer mystiquement, elle, se perdant en des
+raisonnements poétiques qui montaient au ciel comme des fusées,
+lui plus précis, arguant comme un avoué monomane qui démontrerait
+mathématiquement la quadrature du cercle.
+
+Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant
+sans cesse:
+
+-- Il me va, ce prêtre-là, il ne pactise pas.
+
+Et il se confessait et communiait à volonté, donnant l'exemple
+prodigalement.
+
+Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville,
+chassant avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et
+montant à cheval avec la comtesse, malgré les pluies et les gros
+temps. Le comte disait:
+
+-- Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma
+femme.
+
+Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli,
+éteint, baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son
+esprit. Et tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla
+accru comme si ces quelques mois de morne solitude eussent
+exaspéré son besoin d'affection, de confiance et de tendresse.
+
+Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec
+l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois
+qu'il vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié
+véhémente.
+
+Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-
+tu?» il répondit:
+
+-- Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très
+dangereux.
+
+Puis quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami, les
+sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de
+persécution qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés,
+ce fut une haine qui éclata dans son coeur.
+
+Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la
+nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux
+devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la
+conception catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à
+colères jésuitiques et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui
+rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute-
+puissante, la création vie, lumière, terre, pensée, plante, roche,
+homme, air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant
+parce qu'elle est création, plus forte qu'une volonté, plus vaste
+qu'un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin
+dans tous les sens et dans toutes les formes à travers l'espace
+infini, suivant les nécessités du hasard et le voisinage des
+soleils chauffant les mondes.
+
+La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se
+développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.
+
+Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale,
+l'acte sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et
+constante volonté de l'Être Universel. Et il commença, de ferme en
+ferme, une campagne ardente contre le prêtre intolérant,
+persécuteur de la vie.
+
+Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il
+répondait toujours:
+
+-- Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre droit et notre
+devoir. Ils ne sont pas humains.
+
+Il répétait, en secouant ses longs cheveux blancs:
+
+-- Ils ne sont pas humains; ils ne comprennent rien, rien, rien.
+Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont anti-physiques.
+
+Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une
+malédiction.
+
+Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester
+maître du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la
+victoire finale.
+
+Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les
+amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à
+tout prix.
+
+Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien
+mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer
+le mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.
+
+Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit:
+
+-- L'heure n'est pas venue, je vous reverrai bientôt.
+
+Et il partit brusquement.
+
+L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux
+champs, humide et tiède.
+
+L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs
+d'une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être
+irréprochables. Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient
+connaissance de ces faits, de les arrêter par tous les moyens.
+Puis il entra en des considérations élevées, puis, prenant la main
+de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les yeux, de comprendre et de
+l'aider.
+
+Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à
+la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa
+maison tranquille à présent, et elle feignit de ne pas savoir ce
+que l'abbé voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla
+clairement.
+
+-- C'est un devoir pénible que je vais accomplir, madame la
+comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je
+remplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous
+pouvez empêcher. Sachez donc que votre mari entretient une amitié
+criminelle avec Mme de Fourville.
+
+Elle baissa la tête, résignée et sans force.
+
+Le prêtre reprit:
+
+-- Que comptez-vous faire, maintenant?
+
+Alors elle balbutia:
+
+-- Que voulez-vous que je fasse, monsieur l'abbé?
+
+Il répondit violemment:
+
+-- Vous jeter en travers de cette passion coupable.
+
+Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:
+
+-- Mais il m'a déjà trompée avec une bonne; mais il ne m'écoute
+pas; il ne m'aime plus; il me maltraite sitôt que je manifeste un
+désir qui ne lui convient pas. Que puis-je?
+
+Le curé, sans répondre directement, s'écria:
+
+-- Alors, vous vous inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez!
+L'adultère est sous votre toit; et vous le tolérez! Le crime
+s'accomplit sous vos yeux, et vous détournez le regard? Êtes-vous
+une épouse? une chrétienne? une mère?
+
+Elle sanglotait:
+
+-- Que voulez-vous que je fasse?
+
+Il répliqua:
+
+-- Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous dis-je.
+Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.
+
+Elle dit:
+
+-- Mais je n'ai pas d'argent, monsieur l'abbé; et puis je suis
+sans courage, maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je
+n'en ai même pas le droit.
+
+Le prêtre se leva, frémissant:
+
+-- C'est la lâcheté qui vous conseille, madame, je vous croyais
+autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de Dieu!
+
+Elle tomba à ses genoux:
+
+-- Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, conseillez-moi!
+
+Il prononça d'une voix brève:
+
+-- Ouvrez les yeux de M. de Fourville. C'est à lui qu'il
+appartient de rompre cette liaison.
+
+À cette pensée une épouvante la saisit:
+
+-- Mais il les tuerait, monsieur l'abbé! Et je commettrais une
+dénonciation! Oh! pas cela, jamais!
+
+Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de
+colère:
+
+-- Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes plus
+coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus
+rien à faire ici.
+
+Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.
+
+Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre.
+Mais il demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en
+secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que
+lui.
+
+Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des
+travaux d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la
+ferme des Couillard; et il répétait:
+
+-- Laissez-moi, madame, je n'ai plus rien à vous dire.
+
+Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux
+de la maison et ceux des voisins attroupés autour de la loge de la
+chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une
+attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les
+mains derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit
+un maître d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en
+alla pour éviter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.
+
+Jeanne disait, suppliante:
+
+-- Laissez-moi quelques jours, monsieur l'abbé, et revenez au
+château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu faire, et ce que
+j'aurai préparé; et nous aviserons.
+
+Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé
+s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la
+chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient
+déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur
+le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la
+bête crispée s'allongea et un sixième petit toutou parut. Tous les
+galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des
+mains:
+
+-- En v'là encore un, en v'là encore un!
+
+C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait.
+Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé
+tomber des pommes.
+
+L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur
+irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans
+le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins
+effarés s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en
+face de la chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il
+ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête
+perdue, il commença à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle
+ne pouvait s'enfuir, et gémissait affreusement en se débattant
+sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il
+monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l'écrasant.
+Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la
+pression; et il acheva, d'un talon forcené, le corps saignant qui
+remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et
+lourds, cherchant déjà les mamelles.
+
+Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au
+cou, un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré,
+l'emporta jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.
+
+Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux,
+sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa
+jupe. Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il
+criait:
+
+-- Le voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?
+
+Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête
+éventrée; et la mère Couillard déclara:
+
+-- C'est-il possible d'être sauvage comme ça!
+
+Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les
+élever.
+
+On essaya de leur donner du lait: trois moururent le lendemain.
+Alors le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne
+allaitant. Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en
+affirmant qu'elle ferait l'affaire. On tua donc trois autres
+petits et on confia le dernier à cette nourrice d'une autre race.
+Elle l'adopta immédiatement, et lui tendit sa mamelle en se
+couchant sur le côté.
+
+Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien
+quinze jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même
+au biberon. Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom
+d'autorité, et le baptisa «Massacre».
+
+Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du
+haut de la chaire des imprécations, des malédictions et des
+menaces contre le château, disant qu'il faut porter le fer rouge
+dans les plaies, anathématisant le baron qui s'en amusa, et
+marquant d'une allusion voilée, encore timide, les nouvelles
+amours de Julien. Le vicomte fut exaspéré, mais la crainte d'un
+scandale affreux éteignit sa colère.
+
+Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa
+vengeance, prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses
+ennemis seraient frappés.
+
+Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse mais
+énergique. L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.
+
+On le rencontrait maintenant faisant de longues courses
+solitaires, à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien
+dans leurs promenades à cheval l'apercevaient à tout moment,
+parfois au loin comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le
+bord de la falaise, parfois lisant son bréviaire dans quelque
+étroit vallon où ils allaient entrer. Ils tournaient bride alors
+pour ne point passer près de lui.
+
+Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque
+jour aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout
+abri où les portaient leurs courses.
+
+Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe
+humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au coeur de l'été,
+s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus
+souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un
+berger, abandonnée depuis l'automne au sommet de la côte de
+Vaucotte.
+
+Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents
+mètres de la falaise, juste au point où commençait la descente
+rapide du vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils
+dominaient la plaine; et les chevaux attachés aux brancards
+attendaient qu'ils fussent las de baisers.
+
+Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils
+aperçurent l'abbé Tolbiac assis presque caché dans les joncs
+marins de la côte.
+
+-- Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils
+pourraient nous dénoncer de loin.
+
+Et ils prirent l'habitude d'attacher les bêtes dans un repli du
+val plein de broussailles.
+
+Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils
+devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent
+qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et
+salua sans qu'ils rencontrassent ses yeux.
+
+Une inquiétude les saisit qui se dissipa bientôt.
+
+Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup
+de vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut
+soudain le comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite
+qu'elle crut un malheur arrivé.
+
+Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en
+face de lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une
+grosse casquette fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa
+blouse de chasse, et si pâle que sa moustache rousse, qui ne
+tranchait point d'ordinaire sur son teint coloré, semblait une
+flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides de
+pensée.
+
+Il balbutia:
+
+-- Ma femme est ici, n'est-ce pas?
+
+Jeanne, perdant la tête, répondit:
+
+-- Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.
+
+Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées, il ôta
+sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs
+fois, par un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il
+s'avança vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche
+ouverte, prêt à parler, à lui confier quelque affreuse douleur;
+puis il s'arrêta, la regarda fixement, prononça dans une sorte de
+délire:
+
+-- Mais c'est votre mari... vous aussi...
+
+Et il s'enfuit du côté de la mer.
+
+Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le coeur
+crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh!
+pourvu qu'il ne les trouve point!»
+
+Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il
+allait devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le
+fossé, puis enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la
+falaise.
+
+Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps
+des yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée
+d'angoisse.
+
+Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer
+houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient
+d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun
+d'eux criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait,
+geignait, rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait,
+pareils à des flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il
+entraînait au loin dans les terres.
+
+Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte,
+trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait,
+emplissaient de bruit ses oreilles et son coeur de tumulte.
+
+Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde.
+Rien jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons
+vide. Deux chevaux étaient attachés aux brancards de la maison
+roulante. Que pouvait-on craindre par cette tempête?
+
+Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis
+il se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une
+sorte de monstre avec son grand corps souillé de boue et sa
+coiffure en poil de bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et
+se cacha dessous pour n'être point découvert par les fentes des
+planches.
+
+Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs
+brides avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main et, une
+bourrasque étant survenue, les animaux s'enfuirent, harcelés par
+la grêle qui cinglait le toit penché de la maison de bois, la
+faisant trembler sur ses roues.
+
+Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son oeil au bas de
+la porte, en regardant dedans.
+
+Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long
+s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux
+pieds. Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait
+l'auvent au-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à
+secouer cette niche comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis
+soudain, il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort
+désespéré, tirant comme un boeuf, et haletant; et il entraîna,
+vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle
+enfermait.
+
+Ils criaient là-dedans, heurtant la cloison du poing, ne
+comprenant pas ce qui leur arrivait.
+
+Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure
+qui se mit à rouler sur la côte inclinée.
+
+Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours
+plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de
+ses brancards.
+
+Un vieux mendiant, blotti dans un fossé, la vit passer d'un élan
+sur sa tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le
+coffre de bois.
+
+Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit
+sur le flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une
+maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont. Puis,
+arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une
+courbe, et, tombant au fond, s'y creva comme un oeuf.
+
+Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant,
+qui l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les
+ronces; et, mû par une prudence de paysan, n'osant approcher du
+coffre éventré, il alla jusqu'à la ferme voisine annoncer
+l'accident.
+
+On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils
+étaient meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert
+et toute la face écrasée. La mâchoire de la femme pendait,
+détachée dans un choc; et leurs membres cassés étaient mous comme
+s'il n'y avait plus d'os sous la chair.
+
+On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur
+les causes de ce malheur.
+
+-- Qué qui faisaient dans c'té cahute? dit une femme.
+
+Alors, le vieux pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment
+réfugiés là-dedans pour se mettre à l'abri d'une bourrasque, et
+que le vent furieux avait dû chavirer et précipiter la cabane. Et
+il expliquait que lui-même allait s'y cacher quand il avait vu les
+chevaux attachés aux brancards, et compris par là que la place
+était occupée.
+
+Il ajouta d'un air satisfait:
+
+-- Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.
+
+Une voix dit:
+
+-- Ça aurait-il pas mieux valu?
+
+Alors, le bonhomme se mit dans une colère terrible:
+
+-- Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce qu'je sieus pauvre et
+qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...
+
+Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe
+mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait
+les deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara:
+
+-- J'sommes tous égaux, là-devant.
+
+Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un
+oeil inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on
+délibéra sur ce qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir
+d'une récompense, que les corps seraient reportés aux châteaux. On
+attela donc deux carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit.
+Les uns voulaient simplement garnir de paille le fond des
+voitures; les autres étaient d'avis d'y placer des matelas par
+convenance.
+
+La femme qui avait déjà parlé cria:
+
+-- Mais y s'ront pleins d'sang, ces matelas, qu'y faudra les
+r'laver à l'ieau de javelle.
+
+Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:
+
+-- Y les paieront donc. Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.
+
+L'argument fut décisif.
+
+Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts,
+partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et
+ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres
+qui s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.
+
+Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure
+descente, s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à
+travers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendant
+plusieurs heures, coupant les routes, sautant les talus, crevant
+les haies; et il était rentré chez lui à la tombée du jour, sans
+savoir comment.
+
+Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les
+deux chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien
+ayant suivi l'autre.
+
+Alors M. de Fourville chancela; et d'une voix entrecoupée:
+
+-- Il leur sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que
+tout le monde se mette à leur recherche.
+
+Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha
+sous une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou
+mourante, ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il
+aimait encore d'une passion sauvage.
+
+Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque
+chose d'étrange.
+
+Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui,
+c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une
+peur horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne
+remuait plus, blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre
+bruit.
+
+Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne
+sortait pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la
+voir, de rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur qu'il
+craignit soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de
+rentrer pour assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore
+jusqu'au milieu des bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle
+avait peut-être besoin de secours, que personne sans doute ne
+pouvait la soigner; et il revint en courant éperdument.
+
+Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria:
+
+-- Eh bien?
+
+L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant
+presque:
+
+-- Est-elle morte?
+
+Et le serviteur balbutia:
+
+-- Oui, monsieur le comte.
+
+Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans
+son sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme
+les marches de son grand perron.
+
+L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne, de loin,
+l'aperçut, vit le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et
+comprit tout. Son émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans
+connaissance.
+
+Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui
+mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:
+
+-- Tu sais?...
+
+Elle murmura:
+
+-- Oui, père.
+
+Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle
+souffrait.
+
+Le soir même elle accoucha d'un enfant mort: d'une fille.
+
+Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien.
+Elle s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison
+était revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient,
+elle cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille
+fille était repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles
+circonstances. Elle n'y pouvait parvenir, même en ses heures de
+lucidité, sûre seulement qu'elle l'avait vue après la mort de
+petite mère.
+
+
+
+
+-- XI --
+
+
+Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si
+pâle qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu
+elle se ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient pas,
+installés tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette
+secousse une maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait
+défaillir, et elle tombait en de longues syncopes provoquées par
+les causes les plus insignifiantes.
+
+Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que
+lui importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à
+un accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son
+coeur ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère,
+et la vision de cette brusque et terrible visite du comte, le jour
+de la catastrophe.
+
+Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs
+attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que
+lui avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout
+moment à des réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait
+tel qu'il avait été en ces jours de fiançailles, et tel aussi
+qu'elle l'avait chéri en ses seules heures de passion écloses sous
+le grand soleil de la Corse. Tous les défauts diminuaient, toutes
+les duretés disparaissaient, les infidélités elles-mêmes
+s'atténuaient maintenant dans l'éloignement grandissant du tombeau
+fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude
+posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, pardonnait
+les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments heureux.
+Puis, le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois
+poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses
+réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son
+fils.
+
+Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour
+de lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara
+même entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant
+nerveusement les grands baisers donnés au baron après les séances
+de cheval sur un genou. Et tante Lison, négligée par lui comme
+elle l'avait toujours été par tout le monde, traitée parfois en
+bonne par ce maître qui ne parlait guère encore, s'en allait
+pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantes caresses
+mendiées par elle et obtenues à peine aux étreintes qu'il gardait
+pour sa mère et pour son grand-père.
+
+Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la
+préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième
+hiver, on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et
+toute la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison
+abandonnée et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on
+craignit une pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent
+qu'il ne pouvait se passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès
+qu'il fut guéri.
+
+Alors commença une série d'années monotones et douces.
+
+Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt
+dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur
+ses bégaiements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.
+
+Sa mère l'appelait Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler
+ce mot et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires
+interminables. Le surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait
+plus autrement.
+
+Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des
+trois parents que le baron appelait «ses trois mères» était de
+mesurer sa taille.
+
+On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série
+de petits traits au canif indiquant, de mois en mois, sa
+croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait
+une place considérable dans l'existence de tout le monde.
+
+Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la
+famille, le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée
+uniquement de son fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux
+baril devant l'écurie, il vivait solitaire, toujours à la chaîne.
+
+Paul, un matin, le remarqua, et se mit à crier pour aller
+l'embrasser. On l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien
+fit fête à l'enfant qui beugla quand on voulut les séparer. Alors
+Massacre fut lâché et installé dans la maison. Il devint
+l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se
+roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis
+bientôt Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne
+consentait plus à le quitter. Jeanne se désolait parfois à cause
+des puces; et tante Lison en voulait au chien de prendre une si
+grosse part de l'affection du petit, de l'affection volée par
+cette bête, lui semblait-il, de l'affection qu'elle aurait tant
+désirée.
+
+De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les
+Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls la solitude du
+vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne et les
+soupçons que lui avait inspirés le prêtre lors de la mort horrible
+de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église, irritée
+contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.
+
+L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions
+directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit
+d'Éternelle Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit
+d'Iniquité, l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait
+ainsi le baron.
+
+Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long
+des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans
+ne s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour
+le saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait
+chassé le démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on,
+des paroles mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient,
+selon lui, que des espèces de farces de Satan. Il imposait les
+mains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui portaient la
+queue en cercle, et par quelques mots inconnus il faisait
+retrouver les objets perdus.
+
+Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude
+des livres religieux contenant l'histoire des apparitions du
+Diable sur la terre, les diverses manifestations de son pouvoir,
+ses influences occultes et variées, toutes les ressources qu'il
+avait, et les tours ordinaires de ses ruses. Et comme il se
+croyait appelé particulièrement à combattre cette Puissance
+mystérieuse et fatale, il avait appris toutes les formules
+d'exorcisme indiquées dans les manuels ecclésiastiques.
+
+Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit;
+et la phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: _Sicut
+leo rugiens circuit quaerens quem devoret_.
+
+Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses
+confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui
+Belzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions
+minutieuses des rites en cas de manifestation de cette puissance
+du mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie,
+considéraient l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le
+respectaient autant pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient
+que pour l'inattaquable austérité de sa vie.
+
+Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.
+
+Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne
+comprenait point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on
+n'allât pas à l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute
+elle se confessait et communiait; mais personne ne le savait, ne
+cherchait à le savoir.
+
+Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui
+parlait, tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand
+elle lui racontait les histoires miraculeuses des premiers temps
+du monde; mais, quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup,
+beaucoup le bon Dieu, il répondait parfois:
+
+-- Où qu'il est, tante?
+
+Alors elle montrait le ciel avec son doigt:
+
+-- Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.
+
+Elle avait peur du baron. Mais un jour Poulet lui déclara:
+
+-- Le bon Dieu, il est partout, mais il est pas dans l'église.
+
+Il avait parlé à son grand-père des révélations mystérieuses de
+tante.
+
+L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il
+était fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il
+ne savait pas grand-chose. Les leçons l'ennuyant, il les
+interrompait tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le
+retenait un peu longtemps devant un livre, Jeanne aussitôt
+arrivait, disant:
+
+-- Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il
+est si jeune.
+
+Pour elle, il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si
+elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un
+petit homme; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne
+tombât, qu'il n'eût froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il
+ne mangeât trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance.
+
+Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit; celle de la
+première communion.
+
+Lise, un matin, vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne
+pouvait laisser plus longtemps le petit sans instruction
+religieuse et sans remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de
+toutes les façons, invoquant mille raisons, et, avant tout,
+l'opinion des gens qu'ils voyaient. La mère, troublée, indécise,
+hésitait, affirmant qu'on pouvait attendre encore.
+
+Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la
+vicomtesse de Briseville, cette dame lui demanda par hasard:
+
+-- C'est cette année sans doute que votre Paul va faire sa
+première communion.
+
+Et Jeanne, prise au dépourvu, répondit:
+
+-- Oui, madame.
+
+Ce simple mot la décida, et, sans en rien confier à son père, elle
+pria Lise de conduire l'enfant au catéchisme.
+
+Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec la
+gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée
+l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre
+la fin de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du
+porche, parce qu'il s'était mal tenu.
+
+Elle le garda donc chez elle et lui fit apprendre elle-même cet
+alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les
+supplications de Lison, refusa de l'admettre parmi les
+communiants, comme étant insuffisamment instruit.
+
+Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron, exaspéré, jura que
+l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce
+symbole puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête
+homme; et il fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non
+pas en catholique pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait
+libre de devenir ce qu'il lui plairait.
+
+Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux
+Briseville, n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant
+la méticuleuse politesse de ses voisins; mais la marquise de
+Coutelier lui révéla, avec hauteur, la raison de cette abstention.
+
+Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien
+authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de
+reine de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie
+reine, parlait en liberté, se montrait gracieuse ou cassante,
+selon les occasions, admonestait, redressait, félicitait à tout
+propos. Jeanne, donc, s'étant présentée chez elle, cette dame,
+après quelques paroles glaciales, prononça d'un ton sec:
+
+-- La société se divise en deux classes: les gens qui croient en
+Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus humbles,
+sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.
+
+Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:
+
+-- Mais ne peut-on croire en Dieu sans fréquenter les églises?
+
+La marquise répondit:
+
+-- Non, madame; les fidèles vont prier Dieu dans son église comme
+on va trouver les hommes en leurs demeures.
+
+Jeanne, blessée, reprit:
+
+-- Dieu est partout, madame. Quant à moi qui crois, du fond du
+coeur, à sa bonté, je ne le sens plus présent quand certains
+prêtres se trouvent entre lui et moi.
+
+La marquise se leva:
+
+-- Le prêtre porte le drapeau de l'Église, madame; quiconque ne
+suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.
+
+Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:
+
+-- Vous croyez, madame, au Dieu d'un parti. Moi, je crois au Dieu
+des honnêtes gens.
+
+Elle salua et sortit.
+
+Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait
+faire à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux
+offices, n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les
+recevaient qu'à Pâques selon les prescriptions formelles de
+l'Église; mais pour les mioches, c'était autre chose; et tous
+auraient reculé devant l'audace d'élever un enfant hors de cette
+loi commune, parce que la Religion, c'est la Religion.
+
+Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes
+ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette
+universelle peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de
+tous les coeurs, et parée, quand elle se montre, de tant de
+masques respectables.
+
+Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin.
+La mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue
+pas», et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons,
+petit père lui en ayant interdit l'entrée parce qu'elle
+interrompait à tout instant l'enseignement pour demander: «Tu n'as
+pas froid aux pieds, Poulet?» Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête,
+Poulet?» Ou bien pour arrêter le maître: «Ne le fais pas tant
+parler, tu vas lui fatiguer la gorge.»
+
+Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et
+tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la
+terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps,
+semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les
+passionnaient, taillaient des branches, coupaient des fleurs pour
+faire des bouquets.
+
+Le plus grand souci du jeune homme était la production des
+salades. Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il
+élevait avec un soin extrême, Laitues, Romaines, Chicorées,
+Barbes-de-capucin, Royales, toutes les espèces connues de ces
+feuilles comestibles. Il bêchait, arrosait, sarclait, repiquait,
+aidé de ses deux mères qu'il faisait travailler comme des femmes
+de journée. On les voyait, pendant des heures entières, à genoux
+dans les plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains
+occupées à introduire la racine des jeunes plantes en des trous
+qu'elles creusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la terre.
+
+Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du
+salon marquait un mètre cinquante-huit. Mais il restait enfant
+d'esprit, ignorant, niais, étouffé par ces deux jupes et ce vieil
+homme aimable qui n'était plus du siècle.
+
+Un soir, enfin, le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se
+mit à sangloter. Tante Lison, effarée, se tenait dans un coin
+sombre.
+
+La mère répondait:
+
+-- Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un homme des
+champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera des terres comme
+font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette
+maison où nous aurons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-
+on demander de plus?
+
+Mais le baron hochait la tête.
+
+-- Que répondras-tu s'il vient te dire, lorsqu'il aura vingt-cinq
+ans: Je ne suis rien, je ne sais rien par ta faute, par la faute
+de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de travailler, de
+devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour la vie
+obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse
+imprévoyante m'a condamné.
+
+Elle pleurait toujours, implorant son fils.
+
+-- Dis, Poulet, tu ne me reprocheras jamais de t'avoir trop aimé,
+n'est-ce pas?
+
+Et le grand enfant, surpris, promettait:
+
+-- Non, maman.
+
+-- Tu me le jures?
+
+-- Oui, maman.
+
+-- Tu veux rester ici, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, maman.
+
+Alors le baron parla ferme et haut:
+
+-- Jeanne, tu n'as pas le droit de disposer de cette vie. Ce que
+tu fais là est lâche et presque criminel; tu sacrifies ton enfant
+à ton bonheur particulier.
+
+Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots
+précipités, et elle balbutiait dans ses larmes:
+
+-- J'ai été si malheureuse... si malheureuse! Maintenant que je
+suis tranquille avec lui, on me l'enlève... Qu'est- ce que je
+deviendrai... toute seule... à présent?...
+
+Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses
+bras.
+
+-- Et moi, Jeanne?
+
+Elle le saisit brusquement par le cou, l'embrassa avec violence,
+puis, toute suffoquée encore, elle articula au milieu
+d'étranglements:
+
+-- Oui. Tu as raison... peut-être... petit père. J'étais folle,
+mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille au collège.
+
+Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, à
+son tour, se mit à larmoyer.
+
+Alors ses trois mères, l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent.
+Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le coeur serré et tous
+pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu.
+
+Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au
+collège du Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries
+que jamais.
+
+Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle
+prépara son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de
+dix ans; puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil,
+les deux femmes et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui
+partit au trot des deux chevaux.
+
+On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et
+sa place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le
+jour à ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble
+ne contenait pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla
+trouver le proviseur pour en obtenir un second. L'économe fut
+appelé; il représenta que tant de linges et d'effets ne feraient
+que gêner sans servir jamais; et il refusa, au nom du règlement,
+de céder une autre commode. La mère, désolée, se résolut alors à
+louer une chambre dans un petit hôtel voisin, en recommandant à
+l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce dont il aurait
+besoin, au premier appel de l'enfant.
+
+Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer
+les navires.
+
+Le triste soir tomba sur la ville qui s'illuminait peu à peu. On
+entra pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et
+ils se regardaient d'un oeil humide pendant que les plats
+défilaient devant eux et s'en retournaient presque pleins.
+
+Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de
+toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par
+leurs familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On
+entendait un bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.
+
+Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait
+derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais
+le baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa
+fille. La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans
+tous trois et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.
+
+Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.
+
+Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit
+atteler le phaéton et partit pour Le Havre. Poulet semblait avoir
+déjà pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa
+vie il avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir
+sur sa chaise au parloir.
+
+Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les
+sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les
+récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force
+ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier
+de monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle
+ne tint pas compte de cette recommandation.
+
+Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de
+jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant
+sans cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut
+prévenu par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples,
+comme une prisonnière.
+
+Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant.
+
+Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder
+par le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des
+jours entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois, elle restait
+assise durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la
+falaise; parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois,
+refaisant des promenades anciennes dont le souvenir la
+poursuivait. Comme c'était loin, comme c'était loin le temps où
+elle parcourait ce même pays, jeune fille, et grise de rêves.
+
+Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils
+avaient été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en
+mois; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son père
+paraissait son frère, et tante Lison, qui ne vieillissait point,
+restée fanée dès son âge de vingt-cinq ans, avait l'air d'une
+soeur aînée.
+
+Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième
+alla tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et
+il se trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans.
+
+Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà
+touffus et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui
+venait aux Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis
+longtemps des leçons d'équitation, il louait simplement un cheval
+et faisait la route en deux heures.
+
+Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le
+baron qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit
+vieux, les mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher
+de tomber sur le nez.
+
+Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant
+parfois sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas
+encore le cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur
+la ligne blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et
+il mettait son cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce
+qui faisait palpiter de peur Jeanne et Lison et s'exalter le
+grand-père qui criait «Bravo» dans un enthousiasme d'impotent.
+
+Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait
+toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid
+aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron,
+après déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre
+pour lui crier:
+
+-- Ne sors pas nu-tête, je t'en prie, tu vas attraper un rhume de
+cerveau.
+
+Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans
+la nuit:
+
+-- Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent,
+pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait
+quelque chose.
+
+Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul
+annonçant qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis
+avaient organisé une partie de plaisir à laquelle il était invité.
+
+Elle fut torturée d'angoisse pendant toute la journée du dimanche
+comme sous la menace d'un malheur puis, le jeudi, n'y tenant plus,
+elle partit pour Le Havre.
+
+Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il
+semblait animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui
+dit, comme une chose toute naturelle:
+
+-- Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd'hui, je n'irai pas
+aux Peuples dimanche prochain, parce que nous recommençons notre
+fête.
+
+Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il
+partait pour le Nouveau Monde; puis, quand elle put enfin parler:
+
+-- Oh! Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?
+
+Il se mit à rire et l'embrassa:
+
+-- Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis, c'est
+de mon âge.
+
+Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute
+seule dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle
+ne l'avait plus reconnu son Poulet, son petit Poulet de jadis.
+Pour la première fois elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il
+n'était plus à elle, qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper
+des vieux. Il lui semblait qu'en un jour il s'était transformé.
+Quoi! c'était son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait
+autrefois repiquer des salades, ce fort garçon barbu dont la
+volonté s'affirmait!
+
+Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps
+en temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus
+vite, cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne
+s'effrayait, et le baron sans cesse la consolait répétant:
+
+-- Laisse-le faire; il a vingt ans, ce garçon.
+
+Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français
+d'Allemagne:
+
+-- Matame la vicomtesse.
+
+Et, après beaucoup de saluts cérémonieux, il tira de sa poche un
+portefeuille sordide en déclarant: «Ché un bétit bapier bour
+fous», et il tendit, en le dépliant, un morceau de papier
+graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et
+demanda:
+
+-- Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+L'homme, obséquieux, expliqua:
+
+-- Ché fé fous tire. Votre fils il afé pesoin d'un peu d'archent,
+et comme ché safais que fous êtes une ponne mère, che lui prêté
+quelque betite chose bour son pesoin.
+
+Elle tremblait.
+
+-- Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?
+
+Le Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu
+devant être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas
+encore majeur, personne ne lui aurait rien prêté et que son
+«honneur été gombromise» sans le «bétit service obligeant» qu'il
+avait rendu à ce jeune homme.
+
+Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever
+tant l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:
+
+-- Voulez-vous avoir la complaisance de sonner?
+
+Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:
+
+-- Si che fous chêne, che refiendrai.
+
+Elle remua la tête pour dire non. Elle sonna; et ils attendirent,
+muets, l'un en face de l'autre.
+
+Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation.
+Le billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant
+à l'homme entre les yeux:
+
+-- Surtout ne revenez pas.
+
+L'autre remercia, salua, et disparut.
+
+Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour Le Havre; mais en
+arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y
+était point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées
+de Jeanne pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour
+donner des nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un
+certificat de médecin; le tout faux, naturellement. Ils furent
+atterrés, et ils restaient là, se regardant.
+
+Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police.
+Les deux parents couchèrent à l'hôtel.
+
+Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue
+de la ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples
+sans qu'un mot fût échangé entre eux tout le long de la route.
+Jeanne pleurait, la figure dans son mouchoir. Paul regardait la
+campagne d'un air indifférent.
+
+En huit jours on découvrit que, pendant les trois derniers mois,
+il avait fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne
+s'étaient point montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt
+majeur.
+
+Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la
+douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait,
+on le gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport,
+malgré les terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire des promenades
+en mer.
+
+On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au
+Havre.
+
+Il demeurait désoeuvré, irritable, parfois brutal. Le baron
+s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la
+pensée d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait
+faire de lui.
+
+Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque
+avec deux matelots. Sa mère, éperdue, descendit nu-tête jusqu'à
+Yport, dans la nuit.
+
+Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de
+l'embarcation.
+
+Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul
+ne se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.
+
+La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La
+fille qui l'avait caché une première fois avait aussi disparu,
+sans laisser de traces, son mobilier vendu, et son terme payé.
+Dans la chambre de Paul, aux Peuples, on découvrit deux lettres de
+cette créature qui paraissait folle d'amour pour lui. Elle parlait
+d'un voyage en Angleterre, ayant trouvé les fonds nécessaires,
+disait-elle.
+
+Et les trois habitants du château vécurent, silencieux et sombres,
+dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne,
+gris déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement
+pourquoi la destinée la frappait ainsi.
+
+Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac: «Madame, la main de Dieu
+s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il
+vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée.
+N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La
+miséricorde du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-
+il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble
+serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y
+viendrez frapper.»
+
+Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était
+vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les
+incertitudes religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu
+pouvait-il être vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il
+ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne
+l'adorerait plus. Pour se faire mieux connaître à nous, sans
+doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres
+sentiments. Et le doute lâche, qui pousse aux églises les
+hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut furtivement,
+un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et,
+s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.
+
+Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses
+grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron: «Vous
+sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine
+Mansuétude.»
+
+Elle reçut, en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils
+et elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le
+début des soulagements promis par l'abbé.
+
+«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en
+bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un
+sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui
+m'accompagne, et que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce
+qu'elle avait pour ne pas me quitter: cinq mille francs; et tu
+comprends que je suis engagé d'honneur à lui rendre cette somme
+d'abord. Tu serais donc bien aimable de m'avancer une quinzaine de
+mille francs sur l'héritage de papa, puisque je vais être bientôt
+majeur; tu me tireras d'un grand embarras.
+
+«Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que
+grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt.
+
+«Ton fils, Vicomte Paul de LAMARE.»
+
+Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea
+point qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il
+n'en avait plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit!
+
+Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante
+Lison fut appelée; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait
+de lui. On en discuta chaque terme.
+
+Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte
+d'enivrement d'espoir, défendait Paul:
+
+-- Il reviendra, il va revenir puisqu'il écrit.
+
+Le baron, plus calme, prononça:
+
+-- C'est égal, il nous a quittés pour cette créature. Il l'aime
+donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas hésité.
+
+Une douleur subite et épouvantable traversa le coeur de Jeanne; et
+tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse
+qui lui volait son fils, une haine inapaisable, sauvage, une haine
+de mère jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul.
+À peine songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses
+égarements. Mais soudain cette réflexion du baron avait évoqué
+cette rivale, lui avait révélé sa puissance fatale; et elle sentit
+qu'entre cette femme et elle une lutte commençait, acharnée, et
+elle sentait aussi qu'elle aimerait mieux perdre son fils que de
+le partager avec l'autre.
+
+Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de
+nouvelles pendant cinq mois. Puis, un homme d'affaires se présenta
+pour régler les détails de la succession de Julien. Jeanne et le
+baron rendirent les comptes sans discuter, abandonnant même
+l'usufruit qui revenait à la mère. Et, rentré à Paris, Paul toucha
+cent vingt mille francs. Il écrivit alors quatre lettres en six
+mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de
+froides protestations de tendresse: «Je travaille, affirmait-il;
+j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous
+embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.»
+
+Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait
+plus que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans
+ces lettres glacées, sentait cette femme, embusquée, implacable,
+l'ennemie éternelle des mères, la fille.
+
+Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour
+sauver Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? À quoi
+bon?
+
+Le baron disait:
+
+-- Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra tout seul.
+
+Et leur vie était lamentable.
+
+Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du
+baron.
+
+Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une
+lettre désespérée les terrifia.
+
+«Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la
+cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui
+présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer;
+et je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si
+je ne paie pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais.
+Je suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt
+que de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà
+sans les encouragements d'une femme dont je ne parle jamais et qui
+est ma Providence.
+
+«Je t'embrasse du fond du coeur, ma chère maman; c'est peut-être
+pour toujours. Adieu.
+
+«Paul.»
+
+Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient
+des explications détaillées sur le désastre.
+
+Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il
+partit pour Le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des
+terres pour se procurer de l'argent qui fut envoyé à Paul.
+
+Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements
+enthousiastes et de tendresses passionnées, annonçant sa venue
+immédiate pour embrasser ses chers parents.
+
+Il ne vint pas.
+
+Une année entière s'écoula.
+
+Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver
+et de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il
+était à Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à
+vapeur, sous la raison sociale «PAUL DELAMARE ET Cie». Il
+écrivait: «C'est la fortune assurée pour moi, peut-être la
+richesse. Et je ne risque rien. Vous voyez d'ici tous les
+avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai une belle position dans
+le monde. Il n'y a que les affaires pour se tirer d'embarras
+aujourd'hui.»
+
+Trois mois plus tard, la compagnie de paquebots était mise en
+faillite et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les
+écritures commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura
+plusieurs heures; puis elle prit le lit.
+
+Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes
+d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de
+la société Delamare était de deux cent trente-cinq mille francs,
+et il hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et
+les deux fermes furent grevés pour une grosse somme.
+
+Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet
+d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une
+attaque d'apoplexie.
+
+Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était
+mort.
+
+Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur
+était plutôt de l'engourdissement que du désespoir.
+
+L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les
+supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la
+nuit tombante, sans cérémonie aucune.
+
+Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa
+faillite. Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour
+s'excuser de n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur.
+«D'ailleurs, maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère
+maman, je rentre en France, et je t'embrasserai bientôt.»
+
+Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait
+ne plus rien comprendre.
+
+Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit
+ans, eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et
+elle expira doucement en balbutiant:
+
+-- Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au bon Dieu qu'il ait
+pitié de toi.
+
+Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le
+cercueil, et, comme elle s'affaissait avec l'envie au coeur de
+mourir aussi, de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte
+paysanne la saisit dans ses bras et l'emporta comme elle eût fait
+d'un petit enfant.
+
+En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au
+chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans
+résistance par cette campagnarde inconnue qui la maniait avec
+douceur et autorité; et elle tomba dans un sommeil d'épuisement,
+accablée de fatigue et de souffrance.
+
+Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait
+sur la cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était
+cette femme? Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait,
+s'étant penchée au bord de sa couche, pour bien distinguer ses
+traits sous la lueur tremblotante de la mèche flottant sur l'huile
+dans un verre de cuisine.
+
+Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais
+quand? Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée
+sur l'épaule, le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir
+quarante ou quarante-cinq ans. Elle était forte, colorée, carrée,
+puissante. Ses larges mains pendaient des deux côtés du siège. Ses
+cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait obstinément dans ce
+trouble d'esprit du réveil après le sommeil fiévreux qui suit les
+grands malheurs.
+
+Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce
+récemment? Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait,
+l'énervait. Elle se leva doucement pour regarder de plus près la
+dormeuse, et elle s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la
+femme qui l'avait relevée au cimetière, puis couchée. Elle se
+rappelait cela confusément.
+
+Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa
+vie? Ou bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le
+souvenir obscur de la dernière journée? Et puis comment était-elle
+là, dans sa chambre? Pourquoi?
+
+La femme souleva sa paupière, aperçut Jeanne et se dressa
+brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs
+poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela:
+
+-- Comment! vous v'là d'bout! Vous allez attraper du mal à
+c't'heure. Voulez-vous bien vous r'coucher!
+
+Jeanne demanda:
+
+-- Qui êtes-vous?
+
+Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau,
+et la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle
+la reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur
+Jeanne, elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les
+joues, dans les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de
+ses larmes, et balbutiant:
+
+-- Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre maîtresse,
+vous ne me reconnaissez donc point?
+
+Et Jeanne s'écria:
+
+-- Rosalie, ma fille.
+
+Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l'étreignit en la
+baisant; et elles sanglotaient toutes les deux, enlacées
+étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs
+bras.
+
+Rosalie se calma la première:
+
+-- Allons, faut être sage, dit-elle, et ne pas attraper froid.
+
+Et elle ramassa les couvertures, reborda le lit, replaça
+l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui continuait à
+suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son âme.
+
+Elle finit par demander:
+
+-- Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?
+
+Rosalie répondit:
+
+-- Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça, toute seule,
+maintenant!
+
+Jeanne reprit:
+
+-- Allume donc une bougie que je te voie.
+
+Et, quand la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se
+considérèrent longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne, tendant la
+main à sa vieille bonne, murmura:
+
+-- Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien changée,
+sais-tu, mais pas tant que moi, encore.
+
+Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et
+fanée, qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:
+
+-- Ça c'est vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que
+de raison. Mais songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous
+nous sommes pas vues.
+
+Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin,
+balbutia:
+
+-- As-tu été heureuse au moins?
+
+Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir
+trop douloureux, bégayait:
+
+-- Mais... oui..., oui..., madame. J'ai pas trop à me plaindre,
+j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a qu'une chose
+qui m'a toujours gâté le coeur, c'est de ne pas être restée ici...
+
+Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans y
+songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:
+
+-- Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
+Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?
+
+Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:
+
+-- As-tu d'autres... d'autres enfants?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Et, lui, ton... ton fils, qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu
+satisfaite?
+
+-- Oui, madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il
+s'est marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me
+v'là revenue avec vous.
+
+Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:
+
+-- Alors, tu ne me quitteras plus, ma fille?
+
+Et Rosalie, d'un ton brusque:
+
+-- Pour sûr, madame, que j'ai pris mes dispositions pour ça.
+
+Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps. Jeanne, malgré elle,
+se remettait à comparer leurs existences, mais sans amertume au
+coeur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. Elle
+dit:
+
+-- Ton mari, comment a-t-il été pour toi?
+
+-- Oh! c'était un brave homme, madame, et pas feignant, qui a su
+amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine.»
+
+Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de
+savoir:
+
+-- Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera
+du bien, aujourd'hui.
+
+Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler
+d'elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails
+chers aux gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de
+choses anciennes déjà qui lui rappelaient de bons moments passés,
+haussant le ton peu à peu, en fermière habituée à commander. Elle
+finit par déclarer:
+
+-- Oh! j'ai du bien au soleil, aujourd'hui. Je ne crains rien.
+
+Puis elle se troubla encore et reprit plus bas:
+
+-- C'est à vous que je dois ça tout de même: aussi vous savez que
+je n'veux pas de gages. Ah! mais non. Ah! mais non! Et puis, si
+vous n' voulez point, je m'en vas.
+
+Jeanne reprit:
+
+-- Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?
+
+-- Ah! mais que oui, madame. De l'argent! Vous me donneriez de
+l'argent! Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous
+seulement c'qui vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques
+et d'empruntages, et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui
+s'augmentent à chaque terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh
+bien, je vous promets que vous n'avez seulement plus dix mille
+livres de revenu. Pas dix mille, entendez-vous. Mais je vas vous
+régler tout ça, et vite encore.
+
+Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces
+intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague
+sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle
+s'écria, révoltée:
+
+-- Il ne faut pas rire de ça, madame, parce que sans argent, il
+n'y a plus que des manants.
+
+Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis
+elle prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui
+l'obsédait:
+
+-- Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi.
+La fatalité s'est acharnée sur ma vie.
+
+Mais Rosalie hocha la tête:
+
+-- Faut pas dire ça, madame, faut pas dire ça. Vous avez mal été
+mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça aussi, sans
+seulement connaître son prétendu.
+
+Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux
+vieilles amies.
+
+Le soleil se leva comme elles causaient encore.
+
+
+
+
+-- XII --
+
+
+Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses
+et des gens du château. Jeanne, résignée, obéissait passivement.
+Faible et traînant les jambes comme jadis petite mère, elle
+sortait au bras de sa servante qui la promenait à pas lents, la
+sermonnait, la réconfortait avec des paroles brusques et tendres,
+la traitant comme une enfant malade.
+
+Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans
+la gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles.
+La vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions
+d'intérêts en souffrance, puis elle exigea qu'on lui livrât les
+papiers que Jeanne, ignorante de toute affaire, lui cachait par
+honte pour son fils.
+
+Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à
+Fécamp pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle
+connaissait.
+
+Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à
+son chevet, et brusquement:
+
+-- Maintenant que vous v'là couchée, madame, nous allons causer.
+
+Et elle exposa la situation.
+
+Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille
+francs de rentes. Rien de plus.
+
+Jeanne répondit:
+
+-- Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai pas de
+vieux os; j'en aurai toujours assez.
+
+Mais Rosalie se fâcha:
+
+-- Vous, madame, c'est possible; mais M. Paul, vous ne lui
+laisserez rien alors?
+
+Jeanne frissonna.
+
+-- Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre trop quand
+j'y pense.
+
+-- Je veux vous en parler au contraire, parce que vous n'êtes pas
+brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il
+n'en fera pas toujours: et puis il se mariera, il aura des
+enfants. Il faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien:
+Vous allez vendre les Peuples!...
+
+Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit:
+
+-- Vendre les Peuples! Y penses-tu? Oh! jamais, par exemple!
+
+Mais Rosalie ne se troubla pas.
+
+-- Je vous dis que vous les vendrez, moi, madame, parce qu'il le
+faut.
+
+Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.
+
+Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un
+amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à
+Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque,
+constitueraient un revenu de huit mille trois cents francs. On
+mettrait de côté treize cents francs par an pour les réparations
+et l'entretien des biens; il resterait donc sept mille francs sur
+lesquels on prendrait cinq mille pour les dépenses de l'année; et
+on en réserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance.
+
+
+Elle ajouta:
+
+-- Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi qui
+garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura
+plus rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.
+
+Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:
+
+-- Mais s'il n'a pas de quoi manger?
+
+-- Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura
+toujours un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait
+fait toutes ces bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou
+du commencement?
+
+-- Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.
+
+-- Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire?
+Vous avez payé, c'est bien; mais vous ne paierez plus, c'est moi
+qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame.
+
+Et elle s'en alla.
+
+Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les
+Peuples, de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie
+était attachée.
+
+Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle
+lui dit:
+
+-- Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner
+d'ici.
+
+Mais la bonne se fâcha:
+
+-- Faut que ça soit comme ça pourtant, madame. Le notaire va venir
+tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça, dans quatre
+ans, vous n'auriez plus un radis.
+
+Jeanne restait anéantie, répétant:
+
+-- Je ne pourrai pas; je ne pourrai jamais.
+
+Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui
+demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle
+consulta Rosalie qui leva les bras:
+
+-- Qu'est-ce que je vous disais, madame? Ah! vous auriez été
+propres tous les deux si je n'étais pas revenue!
+
+Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune
+homme:
+
+«Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruinée; je
+me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que
+j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta
+vieille mère que tu as bien fait souffrir.
+
+«JEANNE.»
+
+Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de
+sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en
+détail.
+
+Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente, et achetait
+en même temps une petite maison bourgeoise sise auprès de
+Goderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de
+Batteville.
+
+Puis, jusqu'au soir elle se promena toute seule dans l'allée de
+petite mère, le coeur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à
+l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes
+ces choses si connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et
+dans son âme, au bosquet, au talus devant la lande où elle s'était
+si souvent assise, d'où elle avait vu courir vers la mer le comte
+de Fourville en ce jour terrible de la mort de Julien, à un vieil
+orme sans tête contre lequel elle s'appuyait souvent, à tout ce
+jardin familier, des adieux désespérés et sanglotants.
+
+Rosalie vint la prendre par le bras pour la forcer à rentrer.
+
+Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la
+salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps.
+
+-- Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir
+pour le déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu
+que je ferai ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de
+la terre.
+
+C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.
+
+Il lui sembla que son coeur s'arrêtait; et pourtant elle aurait
+voulu embrasser ce garçon.
+
+Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il
+ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les
+cheveux blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il
+ressemblait à Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas
+trop; mais il avait quelque chose de lui dans l'ensemble de la
+physionomie.
+
+Le gars reprit:
+
+-- Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça m'obligerait.
+
+Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever,
+sa nouvelle maison étant fort petite, et elle le pria de revenir
+au bout de la semaine.
+
+Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction
+triste dans sa vie morne et sans attentes.
+
+Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui
+rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de
+notre vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et
+auxquels sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses,
+des dates de notre histoire, qui ont été les compagnons muets de
+nos heures douces ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à
+côté de nous, dont l'étoffe est crevée par places et la doublure
+déchirée, dont les articulations branlent, dont la couleur s'est
+effacée.
+
+Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme
+avant de prendre des déterminations capitales, revenant à tout
+instant sur sa décision, balançant les mérites de deux fauteuils
+ou de quelque vieux secrétaire comparé à une ancienne table à
+ouvrage.
+
+Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis,
+quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci», on
+descendait l'objet dans la salle à manger.
+
+Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses
+tapisseries, sa pendule, tout.
+
+Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les
+dessins dès sa petite enfance: le renard et la cigogne, le renard
+et le corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.
+
+Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait
+abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.
+
+Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de
+toute nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les
+autres montés là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient
+plus, parce qu'ils avaient été remplacés. Elle apercevait mille
+bibelots connus jadis, et disparus tout à coup sans qu'elle y eût
+songé, des riens qu'elle avait maniés, ces vieux petits objets
+insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d'elle, qu'elle
+avait vus chaque jour sans les remarquer, et qui, tout à coup,
+retrouvés là, dans ce grenier, à côté d'autres plus anciens dont
+elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de
+son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins oubliés,
+d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on a
+fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui
+soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans
+fin, à raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas.
+
+Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au coeur, se
+disant: «Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un
+soir, quelques jours avant mon mariage. Ah! voici la petite
+lanterne de mère et la canne que petit père a cassée en voulant
+ouvrir la barrière dont le bois était gonflé par la pluie.»
+
+Il y avait aussi là-dedans beaucoup de choses qu'elle ne
+connaissait pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses
+grands-parents, ou de ses arrière-grands-parents, de ces choses
+poudreuses qui ont l'air exilées dans un temps qui n'est plus le
+leur, et qui semblent tristes de leur abandon, dont personne ne
+sait l'histoire, les aventures, personne n'ayant vu ceux qui les
+ont choisies, achetées, possédées, aimées, personne n'ayant connu
+les mains qui les maniaient familièrement et les yeux qui les
+regardaient avec plaisir.
+
+Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la
+poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces
+vieilleries, sous le jour terne qui tombait par quelques petits
+carreaux de verre encastrés dans la toiture.
+
+Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant
+si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une
+chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas
+d'ustensiles de ménage hors de service.
+
+Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et,
+redescendant, elle envoya Rosalie le chercher. La bonne, indignée,
+refusait de descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait
+cependant plus aucune volonté, tint bon cette fois; et il fallut
+obéir.
+
+Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq, s'en vint
+avec sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie
+l'accompagna afin de veiller au déchargement et de déposer les
+meubles aux places qu'ils devaient occuper.
+
+Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château,
+saisie d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans
+d'amour exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les
+grands oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux
+flambeaux, tout ce qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à
+l'autre, affolée, les yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit
+pour «dire adieu» à la mer.
+
+C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait
+peser sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à
+perte de vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant
+en sa tête des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait,
+elle rentra, ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus
+grands chagrins.
+
+Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle
+maison, la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de
+bâtiment qui n'était seulement pas au bord d'une route.
+
+Jeanne pleura toute la soirée.
+
+Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient
+pour elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient,
+l'appelant entre eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans
+doute parce qu'ils devinaient, avec leur instinct de brutes, sa
+sentimentalité maladive et grandissante, ses rêvasseries exaltées,
+tout le désordre de sa pauvre âme secouée par le malheur.
+
+La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un
+grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle
+n'avait plus songé depuis des mois. Aveugle et paralytique,
+parvenu à un âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivait
+encore sur un lit de paille, soigné par Lucienne qui ne l'oubliait
+pas. Elle le prit dans ses bras, l'embrassa, et l'emporta dans la
+maison. Gros comme une tonne, il se traînait à peine sur ses
+pattes écartées et raides, et il aboyait à la façon des chiens de
+bois qu'on donne aux enfants.
+
+Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne
+chambre de Julien, la sienne étant démeublée.
+
+Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût
+fait une grande course. La voiture contenant les malles et le
+reste du mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre
+carriole à deux roues était attelée derrière, qui devait emporter
+la maîtresse et la bonne.
+
+Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du
+nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents,
+Jeanne leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des
+économies d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux
+serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris femme, avait
+depuis longtemps quitté la maison.
+
+Vers huit heures, la pluie se mit à tomber, une pluie fine et
+glacée que chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des
+couvertures sur la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des
+arbres.
+
+Sur la table de la cuisine, des tasses de café au lait fumaient.
+Jeanne s'assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis,
+se levant:
+
+-- Allons! dit-elle.
+
+Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la
+chaussait de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée:
+
+-- Te rappelles-tu, ma fille, comme il pleuvait quand nous sommes
+parties de Rouen pour venir ici...
+
+Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine
+et s'abattit sur le dos, sans connaissance.
+
+Pendant plus d'une heure, elle demeura comme morte; puis elle
+rouvrit les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées
+d'un débordement de larmes.
+
+Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle
+ne pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres
+crises si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la
+prirent, l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la
+carriole, sur le banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille
+bonne, montée à côté de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit
+les épaules d'un gros manteau, puis, tenant ouvert un parapluie
+au-dessus de sa tête, elle s'écria:
+
+-- Vite, Denis, allons-nous-en.
+
+Le jeune homme grimpa près de sa mère et, s'asseyant sur une seule
+cuisse, faute de place, il lança au grand trot son cheval dont
+l'allure saccadée faisait sauter les deux femmes.
+
+Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant
+de long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait
+guetter ce départ.
+
+Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main
+sa soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes
+maigres, vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers
+fangeux.
+
+Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et
+Rosalie, qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait:
+«Manant, manant!» puis, saisissant la main de son fils:
+
+-- Fiches-y donc un coup de fouet.
+
+Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre, fit
+tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde lancée à
+toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit
+l'ecclésiastique des pieds à la tête.
+
+Et Rosalie, radieuse, se retourna pour lui montrer le poing,
+pendant que le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir.
+
+Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria:
+
+-- Massacre que nous avons oublié!
+
+Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le
+chien, tandis que Rosalie tenait les guides.
+
+Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête
+informe et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes.
+
+
+
+
+-- XIII --
+
+
+La voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison
+de briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en
+quenouilles, sur le bord de la grand-route.
+
+Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de
+clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par
+petits carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés
+d'arbres fruitiers.
+
+Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété,
+qu'un champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait
+de cent pas sur la route. Les autres habitations les plus proches
+se trouvaient distantes d'un kilomètre.
+
+La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute
+parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes de
+grands arbres enfermant la cour à pommiers.
+
+Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le
+lui permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser.
+
+Le menuisier de Goderville était là, venu pour l'installation; et
+on commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés
+déjà, en attendant la dernière voiture.
+
+Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et
+de grands raisonnements.
+
+Puis la charrette, au bout d'une heure, apparut à la barrière, et
+il fallut la décharger sous la pluie.
+
+La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre,
+pleine d'objets empilés au hasard; et Jeanne, harassée, s'endormit
+aussitôt qu'elle fut au lit.
+
+Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant
+elle se trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain
+plaisir à faire jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils
+y reviendrait la poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son
+ancienne chambre furent tendues dans la salle à manger, qui
+servait en même temps de salon; et elle organisa avec un soin
+particulier une des deux pièces du premier qui prit en sa pensée
+le nom «d'appartement de Poulet».
+
+Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du
+grenier.
+
+La petite maison, arrangée avec soin, était gentille, et Jeanne
+s'y plut dans les premiers temps, bien que quelque chose lui
+manquât dont elle ne se rendait pas bien compte.
+
+Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille
+six cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés
+par un tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un
+frémissement de plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle
+s'empressa de mettre son chapeau, voulant gagner Goderville au
+plus vite pour faire tenir à Paul cette somme inespérée.
+
+Mais, comme elle se hâtait sur la grand-route, elle rencontra
+Rosalie qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans
+deviner tout de suite la vérité, puis, quand elle l'eut
+découverte, car Jeanne ne lui savait plus rien cacher, elle posa
+son panier par terre pour se fâcher tout à son aise.
+
+Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa
+maîtresse du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours
+furieuse, elle se remit en marche vers la maison.
+
+Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de
+l'argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa
+ruse fut vite percée par la servante mise en défiance; et elle dut
+livrer le tout.
+
+Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au
+jeune homme.
+
+Il remercia au bout de quelques jours.»Tu m'as rendu un grand
+service, ma chère maman, car nous étions dans une profonde
+misère.»
+
+Jeanne, cependant, ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui
+semblait sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois,
+qu'elle était plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue.
+Elle sortait pour faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil,
+revenait par les Trois-Mares puis, une fois rentrée, se relevait,
+prise d'une envie de ressortir comme si elle eût oublié d'aller là
+justement où elle devait se rendre, où elle avait envie de se
+promener.
+
+Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la
+raison de cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint
+inconsciemment qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle
+dit, en s'asseyant, pour dîner:
+
+-- Oh! comme j'ai envie de voir la mer!
+
+Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, sa grande voisine
+depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa
+voix grondeuse, ses souffles puissants, la mer que, chaque matin,
+elle voyait de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et
+nuit, qu'elle sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer
+comme une personne sans s'en douter.
+
+Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était
+installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la
+cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là
+tout le jour, presque immobile, se retournant seulement de temps
+en temps avec un grognement sourd.
+
+Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait
+vers la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il
+avait passé dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il
+rentrait, s'asseyait sur son derrière devant le fourneau encore
+chaud, et, dès que ses deux maîtresses étaient parties se coucher,
+il se mettait à hurler.
+
+Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et
+lamentable, s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton
+plus déchirant encore. On l'attacha devant la maison dans un
+baril. Il hurla sous les fenêtres. Puis, comme il était infirme et
+bien près de mourir, on le remit à la cuisine.
+
+Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil
+animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître
+dans cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus
+chez lui.
+
+Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses
+yeux éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de
+se mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se
+mettait à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il
+n'eût plus osé vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font
+tous les êtres aveugles.
+
+On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.
+
+L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une
+invincible désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës
+qui semblent tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse.
+
+Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait
+d'elle. La grand-route devant sa porte se déroulait à droite et à
+gauche presque toujours vide. De temps en temps un tilbury passait
+au trot, conduit par un homme à figure rouge dont la blouse,
+gonflée au vent de la course, faisait une sorte de ballon bleu;
+parfois c'était une charrette lente, ou bien on voyait venir de
+loin deux paysans, l'homme et la femme, tout petits à l'horizon,
+puis grandissant, puis, quand ils avaient dépassé la maison,
+rediminuant, devenant gros comme deux insectes, là-bas, tout au
+bout de la ligne blanche qui s'allongeait à perte de vue, montant
+et descendant selon les molles ondulations du sol.
+
+Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte
+passait tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches
+maigres qui broutaient le long des fossés de la route. Elle
+revenait le soir, de la même allure endormie, faisant un pas
+toutes les dix minutes derrière ses bêtes.
+
+Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples.
+
+Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et
+parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées
+et finies, s'imaginait soutenir Mme Adélaïde voyageant dans son
+allée. Et chaque réveil était suivi de larmes.
+
+Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment
+est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant
+lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait
+dans sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle
+souffrait surtout d'une jalousie inapaisable contre cette femme
+inconnue qui lui avait ravi son fils. Cette haine seule la
+retenait, l'empêchait d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer
+chez lui. Il lui semblait voir la maîtresse debout sur la porte et
+demandant:
+
+-- Que voulez-vous ici, madame?
+
+Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de cette
+rencontre; et son orgueil hautain de femme toujours pure, sans
+défaillances et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre
+toutes ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de
+l'amour charnel qui rend lâches les coeurs eux-mêmes. L'humanité
+lui semblait immonde quand elle songeait à tous les secrets
+malpropres des sens, aux caresses qui avilissent, à tous les
+mystères devinés des accouplements indissolubles.
+
+Le printemps et l'été passèrent encore.
+
+Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel
+grisâtre, les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi
+la saisit, qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour
+reprendre son Poulet.
+
+La passion du jeune homme devait être usée à présent.
+
+Elle lui écrivit une lettre éplorée.
+
+«Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi.
+Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute
+l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison
+auprès de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là tout
+changerait pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu
+depuis sept ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et
+combien j'avais reposé mon coeur sur toi. Tu étais ma vie, mon
+rêve, mon seul espoir, mon seul amour, et tu me manques, et tu
+m'as abandonnée.
+
+«Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens
+auprès de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.
+
+«JEANNE.»
+
+Il répondit quelques jours plus tard.
+
+«Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir,
+mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai.
+J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler
+d'un projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.
+
+«Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne
+dans les vilains jours que je traverse, demeurent sans limites à
+mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans
+reconnaître publiquement son amour et son dévouement si fidèles.
+Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier.
+Et elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te
+fais pas l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais
+une brute, si je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens
+donc te demander l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais
+mes escapades et nous habiterions tous ensemble dans ta nouvelle
+maison.
+
+«Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton
+consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très
+distinguée. Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne
+pourrais pas vivre sans elle.
+
+«J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous
+t'embrassons de tout coeur.
+
+«Ton fils.
+
+«Vicomte PAUL DE LAMARE.»
+
+Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les
+genoux, devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse
+retenu son fils, qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois,
+attendant son heure, l'heure où la vieille mère désespérée, ne
+pouvant plus résister au désir d'étreindre son enfant, faiblirait,
+accorderait tout.
+
+Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour
+cette créature déchirait son coeur. Elle répétait:
+
+-- Il ne m'aime pas. Il ne m'aime pas.
+
+Rosalie entra. Jeanne balbutia:
+
+-- Il veut l'épouser maintenant.
+
+La bonne eut un sursaut:
+
+-- Oh! madame, vous ne permettrez pas ça. M. Paul ne va pas
+ramasser cette traînée.
+
+Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit:
+
+-- Ça, jamais, ma fille. Et, puisqu'il ne veut pas venir, je vais
+aller le trouver, moi, et nous verrons laquelle de nous deux
+l'emportera.
+
+Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et
+pour le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.
+
+Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie
+commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets
+de sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne
+robe de campagne, elle s'écria:
+
+-- Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur le dos. Je ne vous
+permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte à tout le
+monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une
+servante.
+
+Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à
+Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts qui fut
+confiée à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le
+notaire, maître Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une
+quinzaine dans la capitale, afin d'obtenir de lui des
+renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ans n'avait pas revu
+Paris.
+
+Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les
+voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de
+coudre l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder
+dans la poche que l'indispensable; il parla longuement des
+restaurants à prix moyens dont il désigna deux ou trois fréquentés
+par des femmes; et il indiqua l'hôtel de Normandie où il
+descendait lui-même, auprès de la gare du chemin de fer. On
+pouvait s'y présenter de sa part.
+
+Depuis six ans, ces chemins de fer, dont on parlait partout,
+fonctionnaient entre Paris et Le Havre. Mais Jeanne, obsédée de
+chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui
+révolutionnaient tout le pays.
+
+Cependant, Paul ne répondait pas.
+
+Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin
+sur la route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant:
+
+-- Vous n'avez rien pour moi, père Malandain?
+
+Et l'homme répondait toujours de sa voix enrouée par les
+intempéries des saisons:
+
+-- Encore rien c'te fois, ma bonne dame.
+
+C'était cette femme, assurément, qui empêchait Paul de répondre!
+
+Jeanne alors résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre
+Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas
+augmenter les frais de voyage.
+
+Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de
+trois cents francs:
+
+-- S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et j'irai chez
+le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en donne
+plus, c'est M. Paul qui l'empochera.
+
+Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de
+Denis Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare,
+Rosalie faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.
+
+Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets,
+puis, quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles
+attendirent devant ces lignes de fer, cherchant à comprendre
+comment manoeuvrait cette chose, si préoccupées de ce mystère
+qu'elles ne pensaient plus aux tristes raisons du voyage.
+
+Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles
+aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un
+bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne
+de petites maisons roulantes; et un employé ayant ouvert une
+porte, Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de
+ces cases.
+
+Rosalie, émue, criait:
+
+-- Au revoir, madame; bon voyage, à bientôt!
+
+-- Au revoir, ma fille.
+
+Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures
+se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une
+rapidité effrayante.
+
+Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs
+dormaient adossés à deux coins.
+
+Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les
+villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie
+nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien,
+celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.
+
+Le soir venait, lorsque le train entra dans Paris.
+
+Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit
+effarée, bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante,
+courant presque derrière l'homme dans la crainte de le perdre de
+vue.
+
+Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa
+d'annoncer:
+
+-- Je vous suis recommandée par M. Roussel.
+
+La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau,
+demanda:
+
+-- Qui ça, M. Roussel?
+
+Jeanne interdite reprit:
+
+-- Mais le notaire de Goderville, qui descend chez vous tous les
+ans.
+
+La grosse dame déclara:
+
+-- C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?
+
+-- Oui, madame.
+
+Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.
+
+Elle se sentait le coeur serré. Elle s'assit devant une petite
+table et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de
+poulet. Elle n'avait rien pris depuis l'aurore.
+
+Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille
+choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de
+son voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien,
+apparus lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et
+confiante et vaillante. Maintenant, elle se sentait vieille,
+embarrassée, craintive même, faible et troublée pour un rien.
+Quand elle eut fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda
+la rue pleine de monde. Elle avait envie de sortir et n'osait
+point. Elle allait infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle
+se coucha; et souffla sa lumière.
+
+Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue et le trouble
+du voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les
+rumeurs du dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir,
+énervée par ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée
+à ce calme et profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les
+hommes, les bêtes et les plantes; et elle sentait maintenant,
+autour d'elle, toute une agitation mystérieuse. Des voix presque
+insaisissables lui parvenaient comme si elles eussent glissé dans
+les murs de l'hôtel. Parfois un plancher craquait, une porte se
+fermait, une sonnette tintait.
+
+Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à
+s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine;
+Jeanne s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre
+un rire d'homme.
+
+Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul
+l'envahit; et elle s'habilla dès que le crépuscule parut.
+
+Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à
+pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il
+faisait beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés
+couraient sur les trottoirs. Elle allait le plus vite possible,
+suivant une rue indiquée au bout de laquelle elle devait tourner à
+droite, puis à gauche; puis arrivée sur une place, il lui faudrait
+s'informer à nouveau. Elle ne trouva pas la place et se renseigna
+auprès d'un boulanger qui lui donna des indications différentes.
+Elle repartit, s'égara, erra, suivit d'autres conseils, se perdit
+tout à fait.
+
+Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait
+se décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors
+elle longea les quais.
+
+Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage,
+une sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte,
+tellement émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.
+
+Il était là, dans cette maison, Poulet.
+
+Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin, elle entra,
+suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant
+une pièce d'argent:
+
+-- Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une vieille
+dame, une amie de sa mère, l'attend en bas?
+
+Le portier répondit:
+
+-- Il n'habite plus ici, madame.
+
+Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:
+
+-- Ah! où... où demeure-t-il maintenant?
+
+-- Je ne sais pas.
+
+Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle
+demeura quelque temps sans pouvoir parler.
+
+Enfin, par un effort violent, elle reprit sa raison, et murmura:
+
+-- Depuis quand est-il parti?
+
+L'homme la renseigna abondamment.
+
+-- Voilà quinze jours. Ils sont partis comme ça, un soir, et pas
+revenus. Ils devaient partout dans le quartier; aussi vous
+comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur adresse.
+
+Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on
+lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée
+fixe la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence,
+et réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.
+
+-- Alors il n'a rien dit, en s'en allant?
+
+-- Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.
+
+-- Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.
+
+-- Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient
+pas dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant
+qu'ils s'en aillent.
+
+C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment:
+
+-- Écoutez, je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le
+chercher. Voilà dix francs pour vous. Si vous savez quelque
+nouvelle ou quelque renseignement sur lui, apportez-les-moi à
+l'hôtel de Normandie, rue du Havre, et je vous paierai bien.
+
+Et elle se sauva.
+
+Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se
+hâtait comme pressée par une course importante; elle filait le
+long des murs, heurtée par des gens à paquets; elle traversait les
+rues sans regarder les voitures venir, injuriée par les cochers;
+elle trébuchait aux marches des trottoirs auxquelles elle ne
+prenait point garde; elle courait devant elle, l'âme perdue.
+
+Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si
+fatiguée qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort
+longtemps apparemment, pleurant sans s'en apercevoir, car des
+passants s'arrêtaient pour la regarder. Puis elle sentit qu'elle
+avait très froid; et elle se leva pour repartir; ses jambes la
+portaient à peine tant elle était accablée et faible.
+
+Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais
+elle n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une
+espèce de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin
+qu'elle sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la
+porte, regardait au-dedans, voyait tous ces gens attablés et
+mangeant, et s'enfuyait intimidée, se disant: «J'entrerai dans le
+prochain.» Et elle ne pénétrait pas davantage dans le suivant.
+
+À la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de
+lune, et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait
+grand-soif, mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.
+
+Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré
+d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.
+
+Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle
+s'assit encore une heure ou deux.
+
+Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait,
+saluait, cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les
+hommes riches, qui ne vit que pour la parure et les joies.
+
+Jeanne, effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva
+pour s'enfuir; mais, soudain, la pensée lui vint qu'elle pourrait
+rencontrer Paul en ce lieu; et elle se mit à errer en épiant les
+visages, allant et venant sans cesse, d'un bout à l'autre du
+Jardin, de son pas humble et rapide.
+
+Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se
+la montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans
+doute, on s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts
+choisie par Rosalie et exécutée sur ses indications par la
+couturière de Goderville.
+
+Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y
+hasarda pourtant et finit par retrouver son hôtel.
+
+Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit,
+sans remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un
+peu de viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte
+machinalement par habitude.
+
+Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on
+lui retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en
+occuperait cependant.
+
+Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le
+rencontrer. Et elle se sentait plus seule dans cette foule agitée,
+plus perdue, plus misérable qu'au milieu des champs déserts.
+
+Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme
+l'avait demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le
+lendemain. Un flot de sang lui jaillit au coeur et elle ne ferma
+pas l'oeil de la nuit. Si c'était lui? Oui, c'était lui
+assurément, bien qu'elle ne l'eût pas reconnu aux détails qu'on
+lui avait donnés.
+
+Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!»
+prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et,
+pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée et qu'il expliquait
+son affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se
+sentait pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les
+larmes du bout du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des
+yeux.
+
+Il avait appris sa venue par le concierge de la rue du Sauvage,
+et, comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à
+la mère. Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien.
+Elle lut un chiffre: 90 francs, tira son argent et paya.
+
+Elle ne sortit pas ce jour-là.
+
+Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout
+ce qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et
+elle écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.
+
+Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne,
+ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures
+interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne
+qui connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent
+par un besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite
+maison sur le bord de la route solitaire.
+
+Elle n'y pouvait plus vivre, quelques jours auparavant, tant la
+tristesse l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne
+saurait plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes
+s'étaient enracinées.
+
+Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs.
+Rosalie disait:
+
+«Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus
+rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous
+aurons de ses nouvelles.
+
+«Je vous salue. Votre servante.
+
+«ROSALIE.»
+
+Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et
+qu'il faisait grand froid.
+
+
+
+
+-- XIV --
+
+
+Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait
+chaque matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre,
+puis descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.
+
+Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur
+la flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et
+suivant le triste défilé de ses misères. Les ténèbres, peu à peu,
+envahissaient la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre
+mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alors
+apportait la lampe et s'écriait:
+
+-- Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous
+n'aurez pas encore faim ce soir.
+
+Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et
+torturée par des préoccupations insignifiantes, les moindres
+choses, dans sa tête malade, prenant une importance extrême.
+
+Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée
+par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-
+bas en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps,
+surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée;
+et elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits,
+toutes les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean
+Ravoli la poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.
+
+Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors
+qu'il lui faisait repiquer des salades, et qu'elle s'agenouillait
+dans la terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins
+toutes les deux pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait
+reprendre les jeunes plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait
+le plus d'élèves.
+
+Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet»,
+comme si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot,
+elle essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de
+son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait
+lentement, devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant
+s'être trompée, elle recommençait le P d'un bras tremblant de
+fatigue, s'efforçant de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand
+elle avait fini, elle recommençait.
+
+À la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres
+mots, s'énervant jusqu'à la folie.
+
+Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose
+changée de place l'irritait.
+
+Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route;
+mais Jeanne, au bout de vingt minutes, déclarait: «Je n'en puis
+plus, ma fille», et elle s'asseyait au bord du fossé.
+
+Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le
+plus tard possible.
+
+Depuis son enfance, une seule habitude lui était demeurée
+invariablement tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt
+après avoir bu son café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce
+mélange d'une façon exagérée; et la privation lui en aurait été
+plus sensible que celle de n'importe quoi. Elle attendait, chaque
+matin, l'arrivée de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle;
+et, dès que la tasse pleine était posée sur la table de nuit, elle
+se mettait sur son séant et la vidait vivement d'une manière un
+peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commençait à se vêtir.
+
+Mais, peu à peu, elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après
+avoir reposé le bol dans son assiette, puis elle s'étendit de
+nouveau dans le lit; puis elle prolongea, de jour en jour, cette
+paresse jusqu'au moment où Rosalie revenait, furieuse, et
+l'habillait presque de force.
+
+Elle n'avait plus, d'ailleurs, une apparence de volonté et, chaque
+fois que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une
+question, s'informait de son avis, elle répondait:
+
+-- Fais comme tu voudras, ma fille.
+
+Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance
+obstinée contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental;
+et l'habitude de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses
+espoirs faisait qu'elle n'osait plus rien entreprendre, et qu'elle
+hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus
+simple, persuadée qu'elle s'engageait toujours dans la mauvaise
+voie et que cela tournerait mal.
+
+Elle répétait à tout moment:
+
+-- C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie.
+
+Alors Rosalie s'écriait:
+
+-- Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travailler
+pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever tous les
+jours à six heures du matin pour aller en journée! Il y en a bien
+qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles
+deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.
+
+Jeanne répondait:
+
+-- Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m'a
+abandonnée.
+
+Et Rosalie alors se fâchait furieusement:
+
+-- En voilà une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au
+service militaire! et ceux qui vont s'établir en Amérique.
+
+L'Amérique représentait pour elle un pays vague, où l'on va faire
+fortune et dont on ne revient jamais.
+
+Elle continuait:
+
+-- Il y a toujours un moment où il faut se séparer, parce que les
+vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble.
+
+Et elle concluait d'un ton féroce:
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que vous diriez s'il était mort?
+
+Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.
+
+Un peu de force lui revint quand l'air s'amollit aux premiers
+jours du printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité
+qu'à se jeter de plus en plus dans ses pensées sombres.
+
+Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher
+quelque objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux
+calendriers; on les avait conservés selon la coutume de certaines
+gens de campagne.
+
+Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son
+passé, et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion
+devant ce tas de cartons carrés.
+
+Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait
+de toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à
+les ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le
+premier, celui qu'elle avait apporté aux Peuples.
+
+Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le
+matin de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du
+couvent. Et elle pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes,
+de pauvres larmes de vieille en face de sa vie misérable, étalée
+devant elle sur cette table.
+
+Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible,
+incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour
+ce qu'elle avait fait.
+
+Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre,
+ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou
+de l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?»
+
+Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire,
+et elle parvenait parfois à retrouver un mois entier,
+reconstituant un à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous
+les petits faits qui avaient précédé ou suivi un événement
+important.
+
+Elle réussit, à force d'attention obstinée, d'efforts de mémoire,
+de volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux
+premières années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie
+lui revenant avec une facilité singulière et une sorte de relief.
+
+Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un
+brouillard, se mêler, enjamber, l'une sur l'autre; et elle
+demeurait parfois un temps infini, la tête penchée vers un
+calendrier, l'esprit tendu sur l'Autrefois, sans parvenir même à
+se rappeler si c'était dans ce carton-là que tel souvenir pouvait
+être retrouvé.
+
+Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient,
+comme les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours
+finis. Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et
+restait jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses
+recherches.
+
+Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la
+chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les
+champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours
+s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une
+grande agitation la saisit.
+
+Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et
+rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le
+long des fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.
+
+La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un
+rayon de soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau
+dans une ornière où se mirait le bleu du ciel, la remuait,
+l'attendrissait, la bouleversait en lui redonnant des sensations
+lointaines, comme l'écho de ses émotions de jeune fille, quand
+elle rêvait par la campagne.
+
+Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et
+cette griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait
+l'avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était
+clos. Elle en jouissait encore dans son coeur; mais elle en
+souffrait en même temps, comme si la joie éternelle du monde
+réveillé en pénétrant sa peau séchée, son sang refroidi, son âme
+accablée, n'y pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et
+douloureux.
+
+Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé
+partout autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud
+que dans sa jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu
+moins verte; et les fleurs, plus pâles et moins odorantes,
+n'enivraient plus tout à fait autant.
+
+Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la
+pénétrait, qu'elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre;
+car peut-on, malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer
+toujours, quand il fait beau?
+
+Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des
+heures, comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois
+elle s'arrêtait tout à coup, et s'asseyait au bord de la route
+pour réfléchir à des choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été
+aimée comme d'autres? Pourquoi n'avait-elle pas même connu les
+simples bonheurs d'une existence calme?
+
+Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille,
+qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres
+et solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle
+bâtissait, comme jadis, à seize ans, des projets doux à son coeur;
+elle combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la dure
+sensation du réel tombait sur elle; elle se relevait courbaturée
+comme sous la chute d'un poids qui lui aurait cassé les reins; et
+elle reprenait plus lentement le chemin de sa demeure en
+murmurant:
+
+-- Oh! vieille folle! vieille folle!
+
+Rosalie maintenant lui répétait à tout moment:
+
+-- Mais restez donc tranquille, madame, qu'est-ce que vous avez à
+vous émouver comme ça?
+
+Et Jeanne répondait tristement:
+
+-- Que veux-tu, je suis comme «Massacre» aux derniers jours.
+
+La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant
+sur sa table de nuit le bol de café au lait:
+
+-- Allons, buvez vite, Denis est devant la porte qui nous attend.
+Nous allons aux Peuples parce que j'ai affaire là-bas.
+
+Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et
+elle s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la
+pensée de revoir sa chère maison.
+
+Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de
+gaietés, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la
+commune d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine
+tant sa poitrine palpitait; et quand elle aperçut les piliers de
+brique de la barrière, elle dit à voix basse deux ou trois fois,
+et malgré elle: «Oh! oh! oh!» comme devant les choses qui
+révolutionnent le coeur.
+
+On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que
+Rosalie et son fils allaient à leurs affaires, les fermiers
+offrirent à Jeanne de faire un tour au château, les maîtres étant
+absents, et on lui donna les clefs.
+
+Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du
+côté de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était
+changé au-dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur
+ses murs ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents
+étaient clos.
+
+Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva
+les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la
+peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son
+pied heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le
+dernier fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec
+tous les siens, du banc qu'on avait posé le jour même de la
+première visite de Julien.
+
+Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand-peine à
+l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure,
+enfin, céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un
+peu résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.
+
+Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa
+chambre. Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair;
+mais, ayant ouvert une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond
+de sa chair devant tout cet horizon tant aimé, le bosquet, les
+ormes, la lande, et la mer semée de voiles brunes qui semblaient
+immobiles au loin.
+
+Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle
+regardait, sur les murailles, des taches familières à ses yeux.
+Elle s'arrêta devant un petit trou creusé dans le plâtre par le
+baron qui s'amusait souvent, en souvenir de son jeune temps, à
+faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait
+devant cet endroit.
+
+Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une
+porte, dans un coin sombre auprès du lit, une fine épingle à tête
+d'or qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait
+maintenant), et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des
+années. Personne ne l'avait trouvée. Elle la prit comme une
+inappréciable relique et la baisa.
+
+Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque
+invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point
+changées, revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête
+souvent aux dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des
+plafonds salis par le temps.
+
+Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château
+silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là-
+dedans.
+
+Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets
+fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis,
+son regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les
+hautes tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils
+étaient restés devant la cheminée comme si on venait de les
+quitter; et l'odeur même de la pièce, une odeur qu'elle avait
+toujours gardée, comme les êtres ont la leur, une odeur vague,
+bien reconnaissable cependant, douce senteur indécise des vieux
+appartements, pénétrait Jeanne, l'enveloppait de souvenirs,
+grisait sa mémoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine
+du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. Et soudain, dans
+une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe, elle crut
+voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père et
+sa mère chauffant leurs pieds au feu.
+
+Elle recula, épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y
+soutint pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les
+fauteuils.
+
+La vision avait disparu.
+
+Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit
+lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur
+d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel
+elle s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.
+
+Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des
+intervalles inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient
+les âges, les mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était
+l'écriture du baron, plus grande, tantôt la sienne, plus petite,
+tantôt celle de tante Lison, un peu tremblée. Et il lui sembla que
+l'enfant d'autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux
+blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurât
+sa taille.
+
+Le baron criait:
+
+-- Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six semaines.
+
+Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.
+
+Mais on l'appelait au-dehors. C'était la voix de Rosalie:
+
+-- Madame Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.
+
+Elle sortit, perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de
+ce qu'on lui disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit,
+écouta parler sans savoir de quoi, causa sans doute avec les
+fermiers qui s'informaient de sa santé, se laissa embrasser,
+embrassa elle-même des joues qu'on lui tendait, et elle remonta
+dans la voiture.
+
+Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture
+du château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible.
+Elle sentait en son coeur qu'elle venait de dire adieu pour
+toujours à sa maison.
+
+On s'en revint à Batteville.
+
+Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle
+aperçut quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre
+que le facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut
+aussitôt qu'elle venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant
+d'angoisse. Il disait:
+
+«Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne
+voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-
+même aller te voir incessamment. Je suis, à l'heure présente, sous
+le coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme
+est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois
+jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que
+ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de
+la perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que
+faire et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds
+poste pour poste.
+
+«Ton fils qui t'aime,
+
+«PAUL.»
+
+Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler
+Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble,
+puis demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre,
+longtemps.
+
+Rosalie, enfin, parla:
+
+-- J'vas aller chercher la petite moi, madame. On ne peut pas la
+laisser comme ça.
+
+Jeanne répondit:
+
+-- Va, ma fille.
+
+Elles se turent encore, puis la bonne reprit:
+
+-- Mettez votre chapeau, madame, et puis allons à Goderville chez
+le notaire. Si l'autre va mourir, faut que M. Paul l'épouse, pour
+la petite, plus tard.
+
+Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie
+profonde et inavouable inondait son coeur, une joie perfide
+qu'elle voulait cacher à tout prix, une de ces joies abominables
+dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret
+mystérieux de l'âme: la maîtresse de son fils allait mourir.
+
+Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se
+fit répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre
+d'erreur, elle déclara:
+
+-- Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.
+
+Elle partit pour Paris la nuit même.
+
+Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait
+incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un
+seul mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir.
+Rien de plus.
+
+Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la
+conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.
+
+Elle restait debout sur le quai, l'oeil tendu sur la ligne droite
+des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, au bout de
+l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge. Encore dix
+minutes. Encore cinq minutes. Encore deux minutes. Voici l'heure.
+Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup, elle
+aperçut une tache blanche, une fumée, puis au-dessous un point
+noir qui grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine
+enfin, ralentissant sa marche, passa, en ronflant, devant Jeanne
+qui guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des
+gens descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des
+paniers, des petits-bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut
+Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.
+
+Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant
+ses jambes étaient devenues molles. Sa bonne, l'ayant vue, la
+rejoignit avec son air calme ordinaire; et elle dit:
+
+-- Bonjour, madame; me v'là revenue, c'est pas sans peine.
+
+Jeanne balbutia:
+
+-- Eh bien?
+
+Rosalie répondit:
+
+-- Eh bien, elle est morte, c'te nuit. Ils sont mariés, v'là la
+petite.
+
+Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses linges.
+
+Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis
+montèrent dans la voiture.
+
+Rosalie reprit:
+
+-- M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la même heure,
+faut croire.
+
+Jeanne murmura «Paul...» et n'ajouta rien.
+
+Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines
+verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en
+fleur, et par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie
+planait sur la terre tranquille où germaient les sèves. La
+carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour
+exciter son cheval.
+
+Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que
+coupait, comme des fusées, le vol cintré des hirondelles. Et
+soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses
+robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du
+petit être qui dormait sur ses genoux.
+
+Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la
+figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son
+fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive,
+ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à
+l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant
+de baisers.
+
+Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta.
+
+-- Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez; vous allez la faire
+crier.
+
+Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée:
+
+-- La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on
+croit.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une vie, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE VIE ***
+
+***** This file should be named 17457-8.txt or 17457-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/4/5/17457/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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