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+ <title>Marcof le Maloin</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Marcof le Malouin, by Ernest Capendu
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Marcof le Malouin
+
+Author: Ernest Capendu
+
+Release Date: December 22, 2005 [EBook #17372]
+[Date last updated: February 12, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<h2>LES PROMIS DE FOUESNAN</h2>
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LE JEAN-LOUIS.</h3>
+
+
+<p>Dans les derniers jours de juin 1791, au moment où le
+soleil couchant dorait de ses rayonnements splendides la
+surface moutonneuse de l'Océan, embrasant l'occident des
+flots d'une lumière pourpre, comparable, par l'éclat, à des
+métaux en fusion, un petit lougre, fin de carène, élancé
+de mâture, marchant sous sa misaine, ses basses voiles,
+ses huniers et ses focs, filait gaiement sur la lame, par
+une belle brise du sud-ouest. L'atmosphère, lourde et
+épaisse, chargée d'électricité, se rafraîchissait peu à peu,
+car le vent augmentant progressivement d'intensité, menaçait
+de se changer en rafale. Les vagues, roulant plus
+précipitées sous l'action de la bourrasque naissante, déferlaient
+avec force sur les bordages du frêle bâtiment
+qui, insoucieux de l'orage, ne diminuait ni sa voilure ni
+la rapidité de sa marche. Il courait, serrant le vent au
+plus près, bondissant sur l'Océan comme un enfant qui se
+joue sur le sein maternel.</p>
+
+<p>Son équipage, composé de quelques hommes, les uns
+fumant accoudés sur le bastingage, les autres accroupis
+avec nonchalance sur le pont, semblait lui-même n'avoir
+aucune préoccupation des nuages plombés et couleur de
+cuivre qui s'amoncelaient au sud et s'emparaient du firmament
+avec une vélocité incroyable pour tous ceux qui
+n'ont pas assisté à ce sublime spectacle de la nature que
+l'on nomme une tempête.</p>
+
+<p>Ce lougre, baptisé sous le nom de <i>Jean-Louis</i>, parti la
+veille au soir de l'île de Groix, avait mis le cap sur Penmarckh.
+Quelques ballots de marchandises entassés au
+pied du grand mât et solidement amarrés contre le roulis,
+expliquaient suffisamment son voyage. Cependant ce petit
+navire, qu'à son aspect il était impossible de ne pas
+prendre tout d'abord pour l'un de ces paisibles et inoffensifs
+caboteurs faisant le commerce des côtes, offrait à l'oeil
+exercé du marin un problème difficile à résoudre. En dépit
+de son extérieur innocent, il avait dans toutes ses allures
+quelque chose du bâtiment de guerre. Sa mâture,
+coquettement inclinée en arrière, s'élevait haute et fière
+vers les nuages qu'elle semblait braver. Son gréement,
+soigné et admirablement entretenu, dénotait de la part de
+celui qui commandait <i>le Jean-Louis</i> des connaissances
+maritimes peu communes.</p>
+
+<p>On sentait qu'à un moment donné, le lougre pouvait
+en un clin d'oeil se couvrir de toile, prendre chasse ou la
+donner, suivant la circonstance. Peut-être même les ballots
+qui couvraient son pont, sans l'encombrer toutefois,
+n'étaient-ils là que pour faire prendre le change aux
+curieux.</p>
+
+<p>Au moment où nous rencontrons <i>le Jean-Louis</i>, rien
+pourtant ne décelait des intentions guerrières, il se
+contentait de filer gaiement sous la brise fraîchissante,
+s'inclinant sous la vague et bondissant comme un cheval
+de steeple-chase, par-dessus les barrières humides qui
+voulaient s'opposer à son passage. Les matelots insouciants
+regardaient d'un oeil calme approcher la tempête.</p>
+
+<p>A l'arrière du petit bâtiment, le dos appuyé contre la
+muraille du couronnement, se tenait debout, une main
+passée dans la ceinture qui lui serrait le corps, un homme
+de taille moyenne, aux épaules larges et carrées, aux bras
+musculeux, aux longs cheveux tombant sur le cou, et dont
+le costume indiquait au premier coup d'oeil le marin de la
+vieille Bretagne.</p>
+
+<p>Depuis trois quarts d'heure environ que la brise se carabinait
+de plus en plus, ce personnage n'avait pas fait un
+seul mouvement. Ses yeux vifs et pénétrants étaient fixés
+sur le ciel. De temps à autre une sorte de rayonnement
+intérieur illuminait sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Avant une heure d'ici, nous aurons un vrai temps de
+damnés! murmura-t-il en faisant un mouvement brusque.</p>
+
+<p>Un petit mousse, accroupi au pied du mât d'artimon, se
+releva vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre! lui dit le commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, fit l'enfant en s'avançant avec timidité.</p>
+
+<p>&mdash;Va te poster dans les hautes vergues. Tu me signaleras
+la terre.</p>
+
+<p>Le mousse, sans répondre, s'élança dans les enfléchures,
+et avec la rapidité et l'agilité d'un singe, il se mit en
+devoir de gagner la première hune de misaine.</p>
+
+<p>&mdash;Amarre-toi solidement, lui cria son chef.</p>
+
+<p>Puis, marchant à grands pas sur le pont, le personnage
+s'approcha d'un vieux matelot à la figure basanée, aux
+cheveux grisonnants, qui regardait froidement l'horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Bervic, lui demanda-t-il après un moment de silence,
+que penses-tu du grain qui se prépare?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'avant dix minutes nous en verrons le
+commencement, répondit le matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'il dure?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul le sait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en ce cas, fais fermer les écoutilles et nettoyer
+les dallots.</p>
+
+<p>«Bien, continua le patron du <i>Jean-Louis</i> en voyant
+ses ordres exécutés. Alerte, enfants! Carguez les huniers
+et amenez les focs!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas mal, mais c'est pas encore ça, murmura
+Bervic resté seul à côté du commandant auquel il servait
+de contre-maître et de second.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis, vieux caïman?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que, pendant qu'on y est, autant carguer la
+misaine; le lougre est assez jeune pour marcher à sec, et
+si nous laissons prise au vent, il ne se passera pas cinq
+minutes avant que la voilure ne s'en aille à tous les grands
+diables d'enfer...</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, vieux gabier, répondit le commandant,
+si la brise est forte, ma misaine est plus forte encore.
+Envoie prendre deux ris, amarre deux écoutes et tiens
+bon la barre. Tu gouverneras jusqu'en vue de terre. Va!
+je réponds de tout. Marcof n'a jamais culé devant la tempête,
+et <i>le Jean-Louis</i> obéit mieux qu'une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tenter Dieu! grommela le vieux marin, qui
+néanmoins s'empressa d'obéir à son chef.</p>
+
+<p>La tempête éclatait alors dans toute sa fureur. Les
+rayons du soleil, entièrement masqués par des nuées livides,
+n'éclairaient plus que faiblement l'horizon. Cinq heures
+sonnaient à peine aux clochers de la côte voisine, et la
+nuit semblait avoir déjà jeté sur la terre son manteau de
+deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme
+elles le sont toujours dans ces parages hérissés de brisants
+et de rochers, s'élançaient avec furie les unes contre les
+autres, par suite du ressac que la proximité de la terre
+rendait terrible. La rafale passant sur la mer échevelée,
+comme un vol de djinns fantastiques, tordait les vergues
+et sifflait dans les agrès du navire.</p>
+
+<p>Le petit lougre bondissait, emporté par le tourbillon;
+mais néanmoins il tenait ferme, et gouvernait bien. Presque
+à sec de voiles, ne marchant plus que sous sa misaine,
+obéissant comme un enfant aux impulsions de la main
+savante qui tenait la barre, il présentait sans cesse son
+avant aux plus fortes lames, tout en évitant avec soin de
+se laisser emporter par les courants multipliés qui offrent
+tant de périls aux navires longeant les côtes de la Cornouaille.</p>
+
+<p>Personne à bord n'ignorait les dangers que courait
+<i>le Jean-Louis</i>. Mais, soit confiance dans la bonne construction
+du lougre, soit certitude de l'infaillibilité de leur
+chef, soit indifférence de la mort imminente, les matelots,
+rudement ballotés par le tangage, n'avaient rien perdu
+de leur attitude calme et passive, presque semblable à
+l'allure fataliste des musulmans fumeurs d'opium. Le patron
+lui-même sifflait gaiement entre ses dents en regardant
+d'un oeil presque ironique la fureur croissante des
+flots. On eût dit que cet homme éprouvait une sorte de
+joie intérieure à lutter ainsi contre les éléments, lui, si faible,
+contre eux si forts!...</p>
+
+<p>Au moment où il passait devant l'écoutille qui servait
+de communication avec l'entre-pont du navire, deux têtes
+jeunes et souriantes apparurent au sommet de l'escalier,
+et deux nouveaux personnages firent leur entrée sur l'arrière
+du <i>Jean-Louis</i>.</p>
+
+<p>Le premier qui se présenta était un grand et beau
+jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux yeux
+bleus et aux cheveux blonds. Il portait avec grâce le costume
+simple et élégant des habitants de Roscof. Des braies
+blanches, une veste de même couleur en fine toile, serrée
+à la taille par une large ceinture de serge rouge, et laissant
+apercevoir le grand gilet vert à manches bleues,
+commun à presque tous les Bretons. Un chapeau aux larges
+bords, tout entouré de chenilles de couleurs vives et
+bariolées, lui couvrait la tête. Ses jambes se dessinaient
+fines et nerveuses sous de longues guêtres de toile blanche.
+Il portait à la main le penbas traditionnel.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint en
+équilibre, malgré les rudes mouvements d'un tangage
+énergique, il se retourna et offrit la main à une jeune fille
+qui venait derrière lui.</p>
+
+<p>Cette charmante créature, âgée de dix-huit ans tout au
+plus, offrait dans sa personne le type poétique et accompli
+des belles pennerès de la Bretagne. Le contraste de ses
+grands yeux noirs, pleins de vivacité et presque de passion,
+avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et cendrés,
+présentait tout d'abord un aspect d'une originalité
+séduisante, tandis que l'ovale parfait de la figure, la petite
+bouche fine et carminée, le nez droit aux narines mobiles
+et la peau d'une blancheur mate et rosée, constituaient
+un ensemble d'une saisissante beauté. Une large bande de
+toile duement empesée, relevée de chaque côté de la tête
+par deux épingles d'or, formait la coiffure de cette gracieuse
+tête. Le corsage de la robe, en étoffe de laine bleue,
+tout chamarré de velours noir et, de broderies de couleur
+jonquille, dessinait une taille ronde et cambrée et une poitrine
+élégante et riche de promesses presque réalisées. Les
+manches, en mousseline blanche à mille plis, s'ajustaient
+à la robe par deux larges poignets de velours entourant
+la naissance du bras. La jupe bleue retombait sur une seconde
+jupe orange, laquelle, à son tour, laissait apercevoir
+un troisième jupon de laine noire. Des bas de coton cerise,
+à broderie noire, modelaient à ravir une fine et délicieuse
+jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette
+belle fille était enfermé dans un simple soulier de cuir
+bien ciré, orné d'une boucle d'or. D'énormes anneaux
+d'oreilles et une chaîne de cou à laquelle pendait une petite
+croix d'or, complétaient ce costume pittoresque.</p>
+
+<p>En s'élançant légère sur le pont du lougre, la jeune Bretonne
+déplia une sorte de manteau à capuchon à fond gris
+rayé de vert, qu'elle se jeta gracieusement sur les épaules.
+Précaution d'autant moins inutile, que les vagues qui
+déferlaient contre le bordage du <i>Jean-Louis</i> retombaient
+en pluie fine sur le pont du navire, qu'elles balayaient
+même quelquefois dans toute sa largeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! les promis, vous avez donc assez du tête-à-tête?
+demanda en souriant le patron du lougre, dès qu'il
+eut vu les deux jeunes gens s'avancer vers lui.</p>
+
+<p>Il avait formulé cette question en français. Jusqu'alors,
+pour causer avec Bervic et pour donner des ordres à son
+équipage, il avait employé le dialecte breton.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! monsieur Marcof, répondit la jeune fille, depuis
+que vous avez fait fermer les panneaux, l'air commence
+à manquer là-dedans...</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai fait fermer les panneaux, ma belle petite
+Yvonne, c'est que, sans cela, les lames auraient fort bien pu
+troubler votre conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Marie! quel changement de temps! s'écria le
+jeune homme en jetant autour de lui un regard plein d'étonnement
+et presque d'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! mon gars, fit Marcof en souriant, il paraît
+que quand tu es en train de gazouiller des chansons d'amour,
+le bon Dieu peut déchaîner toutes ses colères et
+tous ses tonnerres sans que tu y prêtes seulement attention!
+Voici près d'une heure que nous dansons sur des
+vagues diaboliques, et, ce qui m'étonne le plus, c'est que
+tu sois là, debout devant moi, au lieu de t'affaler dans ton
+hamac...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi souffrirais-je, Marcof, quand Yvonne
+ne souffre pas?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'Yvonne est fille de matelot; c'est qu'elle a
+le pied et le coeur marins, et qu'elle serait capable de tenir
+la barre si elle en avait la force. N'est-ce pas, ma
+fille? continua Marcof en se retournant vers Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit-elle; vous savez bien que je
+n'ai pas quitté mon père tant qu'il a navigué...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que tu es une brave Bretonne, et que la
+sainte Vierge qui te protége portera bonheur au <i>Jean-Louis</i>.
+Ah! Jahoua, mon gars, tu auras là une sainte et
+honnête femme; et si tu ne te montrais pas digne de ton
+bonheur, ce serait un rude compte à régler entre toi et
+tous les marins de Penmarkh, moi en tête! Vois-tu,
+Yvonne, c'est notre enfant à tous! Quand un navire vire
+au cabestan pour venir à pic sur son ancre, il faut qu'elle
+soit là, il faut qu'elle prie au milieu de l'équipage qui va
+partir! Un <i>Pater</i> d'Yvonne, c'est une recommandation
+pour le paradis.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime Yvonne de toute mon âme et de tout mon
+coeur, répondit Jahoua avec simplicité, et la preuve que je
+l'aime, c'est que je suis son promis.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mon gars; mais, vois-tu, dans tout cet
+amour-là, il y a quelque chose qui me met vent dessous
+vent dedans, c'est...</p>
+
+<p>Marcof s'arrêta brusquement, comme si la crainte d'entamer
+un sujet pénible ou embarrassant lui eût fermé la
+bouche. Jahoua lui-même fit un signe d'impatience, et
+Yvonne, dont son fiancé tenait les deux mains, se recula
+vivement en rougissant et en baissant la tête. A coup sûr,
+les paroles du patron avaient éveillé dans leurs âmes un
+triste souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'écria Marcof après un moment de silence,
+voilà la rafale qui redouble. La barre à bâbord,
+Bervic! Vieux caïman, tu ne gouvernes plus! continua-t-il
+en breton en s'adressant au marin chargé de la direction
+du lougre.</p>
+
+<p>La tempête, en effet, prenait des proportions formidables.
+Un coup de tonnerre effrayant succéda si rapidement
+à l'éclair qui le précédait qu'Yvonne, épouvantée, se
+laissa tomber à genoux. Marcof saisit lui-même la barre
+du gouvernail.</p>
+
+<p>&mdash;Largue les focs et les huniers! commandait-il d'une
+voix brusque et saccadée.</p>
+
+<p>A cet ordre inattendu de livrer de la toile au vent dans
+cette infernale tourmente, les marins, stupéfaits, demeurèrent
+immobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre d'enfer!... chacun à son poste! hurla
+Marcof d'une voix tellement impérieuse que ses hommes
+bondirent en avant.</p>
+
+<p>Quelques secondes plus tard, <i>le Jean-Louis</i>, chargé de
+toiles, filait sur les vagues, tellement penché à tribord que
+ses basses vergues plongeaient entièrement dans l'Océan.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne, reprit plus doucement Marcof en s'adressant
+à la jeune fille, je suis fâché que ton père t'ait conduite
+à bord...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le temps est rude, ma fille, et que, s'il
+arrivait malheur au <i>Jean-Louis</i>, le vieil Yvon ne s'en relèverait
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous craignez pour le lougre? demanda
+Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Il est entre les mains de Dieu, mon gars. Je fais ce
+que je puis, mais la tempête est dure et les rochers de
+Penmarckh sont bien près.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! protégez-nous! murmura la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, ma douce Yvonne, dit Jahoua en
+s'approchant d'elle; le bon Dieu voit notre amour et il
+nous sauvera. Si nous nous trouvons embarqués à bord
+du <i>Jean-Louis</i>, n'allions-nous pas faire un pèlerinage à la
+Vierge de l'Ile de Groix pour qu'elle bénisse notre union?
+Dieu nous éprouve, mais il ne veut pas nous punir.....
+nous ne l'avons pas mérité...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Pierre, ayons confiance.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, ma fille, reprit Marcof, va me chercher
+ce bout de grelin qui est là roulé au pied du mât de
+misaine. Là, c'est bien! Maintenant amarre-le solidement
+autour de ta taille; aide-la, Jahoua. Bon, ça y est; approche,
+continua le marin en passant à son tour son bras
+droit dans le reste de la corde à laquelle Yvonne avait fait
+un noeud coulant. Va! ne crains rien, si nous sombrons en
+mer ou si nous nous brisons sur les côtes, je te sauverai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria impétueusement Jahoua; si quelqu'un
+doit sauver Yvonne en cas de péril, c'est à moi que
+ce droit appartient...</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon gars, occupe-toi de tes affaires, et laisse-moi
+arranger les miennes à ma guise. Yvon m'a confié sa
+fille, à moi, entends-tu, et je dois la lui ramener ou mourir
+avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a du danger, Marcof, laissez-moi et sauvez-vous!...
+s'écria Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Terre! cria tout à coup une voix aiguë partie du
+haut de la mâture.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le péril qui approche, murmura vivement
+Marcof à voix basse. Silence tous deux et laissez-moi.</p>
+
+<p>En ce moment, un éclair qui déchira les nues illumina
+l'horizon, et malgré la nuit déjà sombre on put distinguer
+les falaises s'élevant comme de gigantesques masses noires,
+par le tribord du <i>Jean-Louis</i>. La rafale poussait le
+navire à la côte avec une effroyable rapidité.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! dit le vieux Bervic en s'approchant vivement
+de son chef, au nom de Dieu! fais carguer la toile
+ou nous sommes perdus.</p>
+
+<p>&mdash;Silence... s'écria durement Marcof; à ton poste!
+Prends ta hache, et, sur ta vie, fends la tête au premier
+qui hésiterait à obéir.</p>
+
+<p>Le matelot gagna l'avant du navire sans répondre un
+seul mot, mais en pensant à part lui que son chef était devenu
+fou.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LA BAIE DES TRÉPASSÉS.</h3>
+
+
+
+
+<p>De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui offre
+l'aspect le plus sauvage, le plus sinistre, le plus désolé,
+est sans contredit la <i>Torche de la tête du cheval</i>, en
+breton Penmarckh. Là, rien ne manque pour frapper
+d'horreur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque
+fantastique, des amoncellements étranges de rochers
+granitiques qu'on croirait foudroyés, encombrent le rivage.
+La tradition prétend qu'à cette place s'élevait jadis
+une cité vaste et florissante submergée en une seule nuit
+par une mer en fureur. Mais de cette cité, il ne reste pas
+même le nom! Des falaises à pic, des blocs écrasés les uns
+sur les autres par quelque cataclysme épouvantable, pas
+un arbre, pas d'autre verdure que celle des algues marines
+poussant aux crevasses des brisants, un promontoire
+étroit, vacillant sans cesse sous les coups de mer et formé
+lui-même de quartiers de rocs entassés pêle-mêle dans
+l'Océan par les convulsions de quelque Titan agonisant;
+voilà quel est l'aspect de Penmarckh, même par un temps
+calme et par une mer tranquille.</p>
+
+<p>Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les
+côtes, lorsque le ciel s'assombrit, lorsque la tempête éclate,
+il est impossible à l'imagination de rêver un spectacle plus
+grandiose, plus émouvant, plus terrible, que ne l'offre
+cette partie des côtes de la Cornouaille. On dirait alors
+que les vagues et que les rochers, que le démon des eaux
+et celui de la terre se livrent un de ces combats formidables
+dont l'issue doit être l'anéantissement des deux adversaires.
+L'Océan, furieux, bondit écumant hors de son
+lit, et vient saisir corps à corps ces falaises hérissées qui
+tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si haut
+qu'on l'entend à plus de cinq lieues dans l'intérieur des
+terres, et que les habitants de Quimper même frémissent
+à ce bruit redoutable. La langue humaine n'offre pas d'expressions
+capables de dépeindre ce bouleversement et ce
+chaos. Ce bruit infernal possède, pour qui l'entend de
+près, les propriétés étranges de la fascination. Il attire
+comme un gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés
+de tous côtés dans la mer, obstruent le passage et
+s'élèvent comme une première et insuffisante barrière
+contre la fureur du flot qui les heurte et les ébranle.</p>
+
+<p>En franchissant cette sorte de fortification naturelle, en
+suivant la falaise dans la direction d'Audierne, après avoir
+doublé à demi la pointe de Penmarckh, on découvre une
+crique étroite offrant un fond suffisant aux navires d'un
+médiocre tirant d'eau. Cette crique, refuge momentané
+de quelques barques de pêche, est le plus souvent déserte.</p>
+
+<p>Les rocs qui encombrent sa passe présentent de tels
+dangers au navigateur, qu'il est rare de voir s'y aventurer
+d'autres marins que ceux qui sont originaires du
+pays.</p>
+
+<p>Néanmoins, c'est au milieu du bruit assourdissant, c'est
+en passant entre ces écueils perfides, par une nuit sombre
+et par un vent de tempête, que <i>le Jean-Louis</i> doit
+gagner ce douteux port de salut.</p>
+
+<p>Le lougre avançait avec la rapidité d'une flèche lancée
+par une main vigoureuse. Marcof, toujours attaché à
+Yvonne, tenait la barre du gouvernail.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! murmura-t-il brusquement en interrogeant
+l'horizon; tous ces gars de Penmarckh sont donc
+devenus idiots! Pas un feu sur les côtes!</p>
+
+<p>&mdash;Un feu à l'arrière! cria le mousse toujours amarré
+au sommet du mât, et semblant répondre ainsi à l'exclamation
+du marin.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! fit Marcof, nous n'avons pas doublé la
+baie, j'en suis sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Un feu à l'avant! dit Bervic.</p>
+
+<p>&mdash;Un feu par la hanche de tribord! s'écria un autre
+matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Un feu par le bossoir de bâbord! ajouta un troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! rugit Marcof en frappant du pied avec
+fureur. Tous les diables de l'enfer ont-ils donc allumé des
+feux sur les falaises!</p>
+
+<p>On distinguait alors, perçant la nuit sombre et la brume
+épaisse, des clartés rougeâtres dont la quantité augmentait
+à chaque instant, et qui semblaient autant de
+météores allumés par la tempête.</p>
+
+<p>&mdash;Que Satan nous vienne en aide; murmura le
+marin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne blasphémez pas, Marcof! s'écria vivement Yvonne.
+La tourmente nous a fait oublier que c'était aujourd'hui
+le jour de la Saint-Jean. Ce que nous voyons, ce sont les
+feux de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Damnés feux de joie, qui nous indiquent aussi bien
+les récifs que la baie.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! entendez-vous? fit tout à coup Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu que j'entende, si ce n'est les hurlements
+du ressac?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? écoutez!</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! murmura Yvonne après avoir prêté l'oreille,
+ce sont les âmes de la <i>baie des Trépassés</i> qui demandent
+des prières!...</p>
+
+<p>Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit
+nouveau se mêlant à l'assourdissant tapage de la tempête
+déchaînée, car il porta vivement un sifflet d'argent à ses
+lèvres et il en tira un son aigu. Bervic accourut. Le patron
+délia la corde qui l'attachait à Yvonne, et remettant
+la barre du gouvernail entre les mains du matelot:</p>
+
+<p>&mdash;Gouverne droit, dit-il, évite les courants, toujours à
+bâbord, et toi, ma fille, continua-t-il en se retournant vers
+Yvonne, demeure au pied du mât. Sur ton salut, ne
+bouge pas!... Que je te retrouve là au moment du danger!
+Seulement, appelle le ciel à notre aide! Sans lui,
+nous sommes perdus!</p>
+
+<p>La jolie Bretonne se prosterna, et ôtant la petite croix
+d'or qu'elle portait à son cou, elle la baisa pieusement et
+commença une ardente prière. Jahoua, agenouillé à côté
+d'elle, joignit ses prières aux siennes.</p>
+
+<p>Marcof s'était élancé dans la mâture. A cheval sur une
+vergue, balancé au-dessus de l'abîme, il tira de sa poche
+une petite lunette de nuit et interrogea de nouveau l'horizon.
+Malgré le puissant secours de cette lunette, il fallait
+l'oeil profond et exercé du marin, cet oeil habitué à percer
+la brume et à sonder les ténèbres, pour distinguer autre
+chose que le ciel et l'eau. A peine la masse des nuages,
+paraissant plus sombre sur la droite du lougre, indiquait-elle
+l'approche de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ces feux nous perdront! murmura Marcof. <i>Le Jean-Louis</i>
+a doublé Penmarckh, et il court sur la baie des
+Trépassés.</p>
+
+<p>Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour
+jeter l'épouvante dans l'âme des marins et des pêcheurs,
+était une petite anse abrupte et sauvage, vers laquelle un
+courant invincible emportait les navires imprudents qui
+s'engageaient dans ses eaux. Elle avait été le théâtre de si
+nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres
+sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était
+trop pleinement justifiée. La légende, et qui dit <i>légende</i>
+en Bretagne, dit article de foi, la légende racontait que
+lorsque la nuit était orageuse, lorsque la vague déferlait
+rudement sur la côte, on entendait des clameurs s'élever
+dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs
+étaient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes,
+de prières et de sépultures chrétiennes, étaient impitoyablement
+repoussées du paradis, et erraient désolées
+sur cette partie des côtes de la Cornouaille. Un navire eût
+mieux aimé courir à une perte certaine sur les rochers de
+Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique
+de désolation.</p>
+
+<p>En constatant la direction prise par son lougre, Marcof
+ne put retenir un mouvement de colère et de désespoir.
+A peine eut-il reconnu les côtes que, s'abandonnant à un
+cordage, il se laissa glisser du haut de la mâture.</p>
+
+<p>&mdash;Aux bras et aux boulines! commanda-t-il en tombant
+comme une avalanche sur le pont, et en reprenant
+son poste à la barre. Pare à virer! Hardi, les gars! Notre-Dame
+de Groix ne nous abandonnera pas! Allons, Jahoua!
+tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main à
+mes hommes.</p>
+
+<p>La manoeuvre était difficile. Il s'agissait de virer sous
+le vent. Une rafale plus forte, une vague plus monstrueuse
+prenant le navire par le travers opposé, au moment de
+son abattée, pouvait le faire engager. Or, un navire engagé,
+c'est-à-dire couché littéralement sur la mer et ne
+gouvernant plus, se relève rarement. Il devient le jouet des
+flots, qui le déchirent pièce à pièce, sans qu'il puisse leur
+opposer la moindre résistance.</p>
+
+<p><i>Le Jean-Louis</i>, néanmoins, grâce à l'habileté de son
+patron et à l'agilité de son équipage, sortit victorieux de
+cette dangereuse entreprise. Le péril n'avait fait que changer
+de nature, sans diminuer en rien d'imminence et d'intensité.
+Il ne s'agissait pas de tenir contre le vent debout
+et de gagner sur lui, chose matériellement impossible; il
+fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de reprendre
+peu à peu la haute mer. Malheureusement, la
+marée, la tempête et le vent du sud se réunissaient pour
+pousser le lougre à la côte. En virant de bord, il s'était
+bien éloigné de la baie des Trépassés; mais il s'approchait
+de plus en plus des roches de Penmarck. Déjà la Torche,
+le plus avancé des brisants, se détachait comme un point
+noir et sinistre sur les vagues.</p>
+
+<p>Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses
+basses voiles. <i>Le Jean-Louis</i> gouvernait sous ses focs. Des
+fanaux avaient été hissés à ses mâts et à ses hautes vergues.</p>
+
+<p>Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place
+auprès d'elle. L'équipage, morne et silencieux, s'attendait
+à chaque instant à voir le petit bâtiment se briser sur
+quelque rocher sous-marin.</p>
+
+<p>&mdash;Jette le loch! ordonna Marcof en s'adressant à Bervic.</p>
+
+<p>Celui-ci s'éloigna, et, au bout de quelques minutes, revint
+près du patron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Nous culons de trois brasses par minute, répondit le
+vieux Breton avec cette résignation subite et ce calme absolu
+du marin qui se trouve en face de la mort sans
+moyen de l'éviter.</p>
+
+<p>&mdash;A combien sommes-nous de la Torche?</p>
+
+<p>&mdash;A trente brasses environ.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous avons dix minutes! murmura froidement
+Marcof. Tu entends, Yvonne? Prie, ma fille, mais prie en
+breton; le bon Dieu n'entend peut-être plus le français!...</p>
+
+<p>Un silence d'agonie régnait à bord. La tempête seule
+mugissait.</p>
+
+<p>La voix de la jeune fille s'éleva pure et touchante, implorant
+la miséricorde du Dieu des tempêtes. Tous les matelots
+s'agenouillèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans
+le sauvage et poétique dialecte de la Cornouaille; va vatimant
+a zo kes bian ag ar mor a zo ker brus<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>«Mon Dieu, protégez-moi, mon navire est si petit et votre mer si grande.»</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Amen! répondit pieusement l'équipage en se relevant.</p>
+
+<p>&mdash;Un canot à bâbord! cria brusquement Bervic.</p>
+
+<p>Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait
+pour contempler celui, plus terrible encore, qu'affrontait
+une frêle barque sur ces flots en courroux, tous les matelots,
+disons-nous, se tournèrent vers la direction indiquée.</p>
+
+<p>Un spectacle saisissant s'offrit à leurs regards. Tantôt
+lancée au sommet des vagues, tantôt glissant rapidement
+dans les profondeurs de l'abîme, une chaloupe s'avançait
+vers le lougre, et le lougre, par suite de son mouvement
+rétrograde, s'avançait également vers elle. Un seul homme
+était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageait
+vigoureusement, coupant les lames avec une habileté
+et une hardiesse véritablement féeriques.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut-être qu'un démon! grommela Bervic à
+l'oreille de Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d'amarre
+s'il veut venir à bord, répondit le marin, car, à coup sûr,
+c'est un vrai matelot!</p>
+
+<p>En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la
+falaise, revenait en mugissant vers la pleine mer. Le canot
+bondit au sommet de cette vague, puis, disparaissant
+sous un nuage d'écume, il fut lancé avec une force irrésistible
+contre les parois du lougre.</p>
+
+<p>Un cri d'horreur retentit à bord. La barque venait d'être
+broyée entre la vague et le bordage. Les débris, lancés
+au loin, avaient déjà disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme à la mer! répétèrent les matelots.</p>
+
+<p>Mais avant qu'on ait eu le temps de couper le câble qui
+retenait la bouée de sauvetage, un homme cramponné à
+un grelin extérieur escaladait le bastingage et s'élançait
+sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! s'écrièrent les marins.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement
+de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! répéta faiblement Yvonne en reculant de
+quelques pas et en cachant son doux visage dans ses petites
+mains.</p>
+
+<p>Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tête
+et s'appuyant sur son pen-bas, il lança un regard de défi
+au nouveau venu. Celui-ci, jeune et vigoureux, ruisselant
+d'eau de toute part, ne daigna pas même laisser tomber
+un coup d'oeil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof
+et il lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reconnu ton lougre à ses fanaux, dit-il lentement;
+tu étais en péril, je suis venu.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, matelot; c'est Dieu qui t'envoie! répondit
+Marcof. Tu connais la côte. Prends la barre, gouverne et
+commande!</p>
+
+<p>&mdash;Un moment; j'ai mes conditions à faire, murmura
+Keinec. Une fois à terre, jure-moi, si j'ai fait entrer <i>le Jean-Louis</i>
+dans la crique, jure-moi de m'accorder ce que je
+te demanderai.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien contre le salut de mon âme?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je le jure! Ce que tu me demanderas je te
+l'accorderai.</p>
+
+<p>Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidité
+sans bornes et une sûreté de coup d'oeil infaillible,
+il fit courir une nouvelle bordée au bâtiment, et il
+s'avança droit vers la passe de Penmarckh.</p>
+
+<p>Malgré la violence du vent, malgré les vagues, <i>le Jean-Louis</i>,
+gouverné par une main ferme et audacieuse, s'engagea
+dans un véritable dédale de récifs et de brisants.
+Peu à peu on put distinguer les hautes falaises derrière
+lesquelles s'élevait une lune rougeâtre toute maculée de
+larges taches noires et livides.</p>
+
+<p>Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promontoire
+et sur la grève, fut à même de lancer à bord
+un cordage que l'on amarra solidement au cabestan. <i>Le
+Jean-Louis</i> était sauvé!</p>
+
+<p>Keinec, impassible, n'avait pas prononcé une parole
+depuis le peu de mots qu'il avait échangés avec Marcof.
+Soit hasard, soit intention arrêtée, il n'avait pas une seule
+fois non plus laissé tomber ses regards sur Yvonne et sur
+Jahoua. La jeune fille, appuyée contre le bastingage, semblait
+absorbée par une rêverie profonde. Jahoua, lui, serrait
+convulsivement son pen-bas dans sa main crispée.</p>
+
+<p>Dès que les pêcheurs de la côte eurent halé le lougre
+vers la terre, Bervic s'approcha de Marcof, et se penchant
+vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge
+entre les deux sourcils? demanda-t-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Non! répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, regardez-y! Vrai comme je suis un bon
+chrétien, il ne se passera pas vingt-quatre heures avant
+que le gars n'ait répandu du sang!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Yvonne! murmura Marcof.</p>
+
+<p>Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait.
+Jahoua, saisissant Yvonne et l'enlevant dans ses bras, s'élança
+à terre d'un seul bond.</p>
+
+<p>Au moment où le couple passait devant Keinec, celui-ci
+fit un mouvement: ses traits se décomposèrent, et il porta
+vivement la main à sa ceinture, de laquelle il tira un couteau
+tout ouvert. Peut-être allait-il s'élancer, lorsque la
+main puissante de Marcof s'appesantit sur son épaule.
+Keinec tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi! fit-il d'une voix sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gars, c'est moi qui viens te rappeler tes
+paroles; si je ne me trompe, nous avons à causer...</p>
+
+<p>Les deux hommes ouvrirent l'écoutille et s'engouffrèrent
+dans l'entrepont. Arrivés à la chambre du commandant,
+Marcof entra le premier. Keinec le suivit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu boiras bien un verre de gui-arden (eau-de-vie)?
+demanda Marcof en s'asseyant.</p>
+
+<p>Keinec, sans répondre, attira à lui une longue caisse
+placée contre une des parois de la cabine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes
+carabines? demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'as-tu pas promis de me donner la première
+chose que je te demanderais après avoir sauvé <i>le Jean-Louis</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! dit lentement Marcof, je vais te donner ce
+que tu demandes; mais Bervic a raison, tu as une tache
+rouge entre les yeux, tu vas faire un malheur!...</p>
+
+<p>Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience.
+Marcof ouvrit la caisse.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+
+<h3>KEINEC.</h3>
+
+
+
+<p>Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir
+en liberté une arme à sa convenance. Le jeune homme
+prit une carabine à canon d'acier fondu, courte, légère,
+et admirablement proportionnée.</p>
+
+<p>&mdash;Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule
+pour en fondre de nouvelles. Décroche cette poire à poudre
+placée à la tête de mon hamac. Elle contient une livre
+et demie. Tu vois que je tiens religieusement ma
+parole?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Tu ne me dois plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ne veux-tu donc pas de mon amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle franche?</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais
+bien que je ne demande pas mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, tu sais aussi que je t'aime comme mon matelot,
+et que j'estime comme il convient ton courage et
+ton brave coeur! C'est pour cela, vois-tu, mon gars, c'est
+pour cela que je suis fâché de ce que tu vas faire!...</p>
+
+<p>&mdash;Et que vais-je donc faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n'aurais
+eu qu'à rester à terre, et, à cette heure, ils rouleraient
+noyés sous les vagues.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais c'est la main de Dieu et non la tienne qui
+les aurait frappés! Tu n'aurais pas assisté au spectacle de
+leur agonie; tu n'aurais pas répandu toi-même ce sang
+dont ta haine est avide et dont ton amour est jaloux!.....</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Marcof, tais-toi!... murmura Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne dis pas la vérité?.... Ai-je
+raison?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que, maintenant qu'ils sont à terre,
+maintenant qu'ils n'ont plus rien à craindre de la tempête,
+tu vois bien que c'est toi qui les tueras!</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime Yvonne comme si elle était ma fille!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheur, Marcof, mais il faut qu'Yvonne
+meure; il le faut!... Elle a trahi ses serments! elle est
+parjure! elle sera punie! répliqua Keinec d'une voix sombre
+et résolue.</p>
+
+<p>Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis,
+revenant brusquement à son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, dit-il, je te répète que j'aime Yvonne
+comme ma fille. Si tu dois la tuer, ne reparais jamais devant
+moi, jamais, tu m'entends? Si, au contraire, tu pardonnes,
+eh bien! ta place est marquée dans cette cabine,
+et je te la garderai jusqu'au jour où tu voudras venir la
+prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec,
+pourquoi ne m'empêches-tu pas d'accomplir mon
+projet?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faudrait te tuer toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Tue-moi donc! tue-moi, Marcof! au moins je ne souffrirai
+plus.</p>
+
+<p>Marcof, ému par l'accent déchirant avec lequel le jeune
+homme avait prononcé ces mots, lui prit la main dans les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, lui dit-il d'une voix plus douce, ne te rappelles-tu
+pas que c'est en voulant sauver le navire que je commandais
+et qui a failli périr sur les côtes, que ton pauvre
+père est mort? Toi-même ne viens-tu pas de te dévouer
+pour mon lougre? Va, pour ne pas te voir souffrir, je
+donnerais dix ans de ma vie, et c'est pour t'éviter un désespoir
+sans fin, un remords éternel, que je te supplie encore
+de ne pas aller à terre!</p>
+
+<p>Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expressifs
+reflétaient le combat qui se livrait dans son âme.
+Enfin, s'arrachant pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient,
+il fit un brusque mouvement, serra les mains
+de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et s'élança au dehors
+en emportant sa carabine.</p>
+
+<p>&mdash;Il va la tuer! s'écria Marcof en brisant d'un coup de
+poing une petite table qui se trouvait à sa portée.</p>
+
+<p>Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence
+et s'élança sur le pont de son navire. Keinec n'y
+était plus. Quelques marins, étendus çà et là, sommeillaient
+paisiblement, se remettant de leurs fatigues de la
+soirée.</p>
+
+<p>La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permis
+au lougre de venir s'amarrer bord à bord avec elle. Une
+planche, posée d'un côté sur le rocher et de l'autre sur le
+bastingage de l'arrière, établissait la communication entre
+<i>le Jean-Louis</i> et la terre ferme. Marcof se dirigea de ce
+côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-volant,
+un homme s'avança venant de l'extrémité opposée.
+Le marin se recula et livra passage.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau
+venu.&mdash;Vous avez à me parler?</p>
+
+<p>&mdash;De la part de monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il désire me voir?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit même.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc appris mon arrivée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; un domestique à cheval attendait à Penmarckh
+pendant l'orage, et avait ordre de revenir au château dès
+l'entrée du <i>Jean-Louis</i> dans la crique.&mdash;Vous viendrez
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Jocelyn; aussitôt que les feux de la Saint-Jean
+seront éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres.
+Marcof réveilla Bervic, lui donna quelques ordres,
+puis, passant une paire de pistolets dans sa large ceinture,
+il descendit à terre et s'enfonça dans un étroit sentier qui
+longeait le pied des falaises.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dès qu'Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile
+sous leurs pieds, le jeune Breton poussa un soupir de
+satisfaction. Glissant son bras autour de la taille de sa
+fiancée, il entraîna rapidement la jeune fille vers l'intérieur
+du village. Ils firent ainsi deux cents pas environ sans
+échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! fit-il d'une voix lente.</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua! répondit la jeune fille en levant sur son
+promis ses grands yeux expressifs tout chargés de langueur.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Yvonne! je sens votre bras trembler sous le
+mien. Les coups de mer vous ont mouillée; avez-vous
+froid?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Jahoua, mais je me sens faible.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit vivement la jolie Bretonne; marchons
+plus vite, au contraire.</p>
+
+<p>Un court silence régna de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère âme! reprit le jeune homme, vous semblez
+triste et soucieuse. Est-ce que vous ne m'aimez
+plus?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit
+Yvonne avec un adorable accent de sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;La présence de Keinec vous a fait mal? avouez-le...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu peur, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Craignez-vous donc Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le devrais pas; car, lui ne m'a jamais fait mal;
+bien au contraire, il m'a toujours prodigué les soins affectueux
+d'un frère; mais, depuis qu'il est revenu au pays,
+depuis que nous sommes promis, Jahoua, je ne m'explique
+pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait trembler.</p>
+
+<p>&mdash;N'y pensez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le
+coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a
+pas seulement regardés, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Keinec n'a rien à se reprocher envers moi, tandis
+que moi, j'ai repris la parole que je lui avais donnée...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous ne l'aimiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il m'aime, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'il vienne me trouver, nous réglerons la
+chose ensemble!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, Jahoua, s'écria vivement la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, chère Yvonne! je ferai ce que vous
+voudrez. Mais ne vous occupez plus de Keinec, par grâce!
+Songez plutôt à votre père, que la tempête aura si fort
+tourmenté! Quelle sera sa joie en vous revoyant saine et
+sauve! Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez!
+voici ma jument grise qui nous attend...</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant
+la porte d'une sorte de grange située au milieu du village.
+Un paysan bas-breton tenait les rênes d'une belle bête des
+Pointes de la Coquille, achetée à la dernière foire de la
+Martyre.</p>
+
+<p>Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre.
+Lui-même s'élança sur le cheval, et, contraignant l'animal
+à s'approcher de la pierre, il prit Yvonne en croupe.
+La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille de son
+fiancé, et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne.
+Ils se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan,
+qu'habitait le père d'Yvonne.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.</h3>
+
+
+
+
+<p>La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit
+était sombre encore, mais les nuages, déchirés par la rafale,
+permettaient de temps à autre d'apercevoir un coin
+du ciel bleu éclairé par le scintillement de quelques étoiles.
+Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points
+de la campagne, formaient une illumination pittoresque.</p>
+
+<p>En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagèrent
+dans un sentier encaissé et bordé d'un rideau
+d'ajoncs entremêlés de chênes séculaires. Ce sentier se
+nommait le chemin des Pierres-Noires. Il devait cette dénomination
+à des vestiges de monuments druidiques noircis
+par le temps, qui s'élevaient à une petite distance de
+Penmarckh, et auxquels il conduisait.</p>
+
+<p>Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur
+projets, négligeaient le présent pour ne songer qu'à l'avenir,
+un homme, traversant la campagne en ligne droite,
+gagnait rapidement le chemin creux. Cet homme était
+Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son pen-bas à la
+main, courait sur les roches avec l'agilité d'un chamois.
+En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui
+bordait le sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant
+sans bruit et avec des précautions infinies les branches
+épineuses des ajoncs, il prêta l'oreille d'abord, puis ensuite
+il avança lentement la tête. Il entendit les sabots de
+la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du
+chemin, et il vit venir de loin, à travers l'ombre, les deux
+amoureux. Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots
+à la main, il courut parallèlement au sentier jusqu'à
+un endroit où celui-ci décrivait un coude pour s'enfoncer
+dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient un rideau
+impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau.
+Cela fait, il planta en terre une petite fourche, et appuyant
+sur cette fourche le canon de sa carabine, il attendit:</p>
+
+<p>Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils
+avançaient dans le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean
+devenaient de plus en plus distincts. Les montagnes
+et la plaine offraient le coup d'oeil féerique d'une splendide
+illumination.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix
+a eu pitié de nous; elle nous a sauvés de la tempête. Elle
+a calmé l'orage pour que nous puissions achever la route
+sans danger.</p>
+
+<p>&mdash;La première fois que nous retournerons à Groix, il
+faudra faire présent à Notre-Dame d'une pièce de toile fine
+pour son autel, répondit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre
+mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez donc garde! votre jument vient de
+butter!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle a glissé sur une roche. Mais voilà que
+nous atteignons le coude du sentier, et de l'autre côté, la
+chaussée est meilleure.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit
+où Keinec se tenait embusqué. La crosse de la carabine
+solidement appuyée sur son épaule, le doigt sur la détente,
+dans une immobilité absolue, Keinec était prêt à faire feu.</p>
+
+<p>Les voyageurs s'avançaient en lui faisant face. Mais la
+jument grise allait à petits pas; elle s'arrêtait parfois, et
+Jahoua ne songeait guère à lui faire hâter sa marche.</p>
+
+<p>De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa
+poitrine que déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment
+favorable arriva. Keinec voulut presser la détente,
+mais sa main demeura inerte, un nuage passa sur ses yeux.
+Sa tête s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une
+réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les
+deux jeunes gens étaient passés, et c'était maintenant
+Yvonne qu'il allait frapper la première. Deux fois Keinec
+la coucha en joue. Deux fois sa main tremblante releva
+son arme inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis un lâche! murmura-t-il avec rage.</p>
+
+<p>Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur
+la falaise pour devancer de nouveau les deux promis. Les
+pauvres jeunes gens continuaient gaiement leur route,
+ignorant que la mort fût si près d'eux, menaçante, presque
+inévitable.</p>
+
+<p>Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit
+ravin, il se heurta contre un homme qui se dressa subitement
+devant lui. En même temps il sentit une main de
+fer lui saisir le poignet et le clouer sur place, sans qu'il
+lui fût possible de faire un pas en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu
+ne dois pas les tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Ian Carfor! s'écria Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand,
+et Yvonne n'est pas encore la femme de Jahoua!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle le sera dans sept jours!</p>
+
+<p>&mdash;En sept jours, Dieu a créé le monde et s'est reposé!
+Crois-tu qu'il ne puisse en sept jours délier un mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, Carfor?</p>
+
+<p>&mdash;Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai...</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;A minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;A la baie des Trépassés.</p>
+
+<p>&mdash;J'y serai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches,
+ton fusil, tes balles et ta poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;J'interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté
+de Dieu.</p>
+
+<p>Ian Carfor s'éloigna dans la direction des pierres druidiques
+auxquelles aboutissait le chemin creux.</p>
+
+<p>Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu'au moment
+où il disparut dans les ténèbres. Quand il l'eut complètement
+perdu de vue, il désarma sa carabine, il la jeta
+sur son épaule, il s'avança jusqu'au bord du chemin et il
+se laissa glisser le long du talus.</p>
+
+<p>Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en
+murmurant à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je la revoie encore!</p>
+
+<p>En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan,
+dont la population tout entière dansait joyeusement
+autour d'un immense brasier.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LA SAINT-JEAN.</h3>
+
+
+
+
+<p>La fête de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque année,
+est une des solennités les plus remarquables et les plus
+religieusement célébrées de la Bretagne. La veille, on
+voit des troupes de petits garçons et de petites filles, la
+plupart couverts de haillons et de mauvaises peaux de
+moutons dont la clavée a rongé la laine, parcourir pieds
+nus les routes et les chemins creux. Une assiette à la
+main, ils s'en vont quêter de porte en porte. Ce sont les
+pauvres qui, n'ayant pu économiser assez pour faire l'acquisition
+d'une fascine d'ajoncs, envoient leurs gars et
+leurs fillettes mendier chez les paysans plus riches de quoi
+acheter les quelques branches destinées à illuminer un feu
+en l'honneur de <i>monsieur saint Jean</i>.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque la nuit étend ses voiles sur la vieille Armorique,
+de l'orient au couchant, du sud au septentrion,
+sur la plage baignée par la mer, sur la montagne s'élevant
+vers le ciel, dans la vallée où serpente la rivière, il
+n'est pas à l'horizon un seul point qui demeure plongé
+dans les ténèbres. Nombreux comme les étoiles de la
+voûte céleste, les feux de saint Jean luttent de scintillement
+avec ces diamants que la main du Créateur a semés
+sur le manteau bleu du ciel. Partout la joie, l'espérance
+éclatent en rumeur confuse.</p>
+
+<p>Les enfants qui, là comme ailleurs, font consister l'expression
+du bonheur dans le retentissement du bruit, les
+enfants, disons-nous, sentant leurs petites voix frêles étouffées
+parmi les clameurs de leurs pères, ont imaginé un
+moyen aussi simple qu'ingénieux d'avoir une part active
+au tumulte. Ils prennent une bassine de cuivre qu'ils emplissent
+d'eau et de morceaux de fer; ils fixent un jonc
+aux deux parois opposées, puis ils passent le doigt sur
+cette chanterelle d'une nouvelle espèce, qui rend une vibration
+mixte tenant à la fois du tam-tam indien et de
+l'harmonica. Un pâtre du voisinage les accompagne
+avec son bigniou. C'est aux accords de cette musique
+étrange que jeunes gens et jeunes filles dansent autour du
+feu de saint Jean, surmonté toujours d'une belle couronne
+de fleurs d'ajoncs.</p>
+
+<p>Les vieillards et les femmes entonnent des noëls et des
+psaumes. Une superstition touchante fait disposer des
+siéges autour du brasier; ces siéges vides sont offerts aux
+âmes des morts qui, invisibles, viennent prendre part à la
+fête annuelle. Il est de toute notoriété que les <i>pennères</i>
+(jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit,
+trouvent un époux dans le cours de l'année qui commence,
+surtout si elles ont pris soin d'aller deux jours auparavant
+jeter une épingle de leur <i>justin</i> (corset en étoffe) dans
+la fontaine du bois de l'église. De temps à autre on
+interrompt la danse pour laisser passer les troupeaux; car
+il est également avéré que les bêtes qui ont franchi le brasier
+sacré seront préservées de la maladie.</p>
+
+<p>A minuit les feux s'éteignent, et chacun se précipite
+pour emporter un tison fumant que l'on place près du lit,
+entre un buis béni le dimanche des Rameaux, et un morceau
+du gâteau des Rois.</p>
+
+<p>Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir
+des parcelles de la couronne roussie. Ces fleurs sont
+des talismans contre les maux du corps et les peines de
+l'âme. Les jeunes filles les portent suspendues sur leur poitrine
+par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme personne
+ne l'ignore, pour guérir instantanément les douleurs
+nerveuses.</p>
+
+<p>Ce soir-là tous les habitants de Fouesnan avaient déserté
+leurs demeures pour accourir sur la place principale du
+village, où s'élevait majestueusement une immense gerbe
+de flammes. L'entrée de Jahoua et d'Yvonne fut saluée
+par des cris de joie. Nul n'ignorait que les promis étaient
+en mer, et que la tempête avait été rude.</p>
+
+<p>Au moment où la jument grise s'arrêta sur la place, un
+beau vieillard aux cheveux blancs et à la barbe également
+blanche, accourut appuyé sur son pen-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Béni soit le Seigneur Jésus-Christ et madame la
+sainte Vierge de Groix! s'écria-t-il en tendant ses bras
+vers Yvonne qui, plus légère qu'un oiseau, s'élança à terre
+et se jeta au cou du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu peur, mon père? demanda-t-elle d'une
+voix émue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant; car je savais bien que le ciel ne
+t'abandonnerait pas. Le lougre a-t-il eu des avaries?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas; mais nous avons couru un grand danger....</p>
+
+<p>&mdash;Lequel mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Celui d'aller sombrer dans la baie des Trépassés,
+père Yvon!... dit Jahoua en serrant la main du vieux
+Breton.</p>
+
+<p>En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous
+les assistants se signèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que Marcof est un bon marin! reprit
+Yvon après un moment de silence et en embrassant de
+nouveau sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en réponds! Il courait sur les rochers
+de Penmarckh sans plus s'en soucier que s'ils n'existaient
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc manoeuvré bien habilement?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Yvonne en courbant la tête, ce n'est
+pas lui qui a sauvé <i>le Jean-Louis</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc? Le vieux Bervic, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père; c'est...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, répéta Yvon avec mécontentement. Il était
+donc à bord?</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu quand le lougre dérivait. Sa barque s'est
+brisée contre les bordages au moment où elle accostait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un brave gars et un fier matelot! fit Yvon
+avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court
+à la conversation, ne voulez-vous pas, vous aussi, fêter
+monsieur saint Jean?</p>
+
+<p>&mdash;Allez à la danse, mes enfants, répondit le vieillard
+en mettant la main de sa fille dans celle du fermier. Allez
+à la danse, et chantez des noëls pour remercier Dieu.</p>
+
+<p>Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le
+bras de son fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens
+et aux jeunes filles qui s'empressèrent de leur faire place
+dans la ronde.</p>
+
+<p>Yvon retourna s'asseoir à côté des vieillards, en dehors
+du cercle des siéges consacrés aux défunts. Près de lui se
+trouvait un personnage à la physionomie vénérable, à la
+chevelure argentée, et que sa longue soutane noire désignait
+à tous les regards comme un ministre du Seigneur.
+C'était le recteur de Fouesnan.</p>
+
+<p>Les Bretons donnent ce titre de <i>recteur</i> au curé de
+leur paroisse, n'employant cette dernière dénomination
+qu'à l'égard du prêtre qui remplit les fonctions de vicaire.</p>
+
+<p>Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les
+consciences du village, était le grand ami du père de la
+jolie Bretonne. Lui aussi s'était levé lors de l'arrivée des
+promis, et avait manifesté une joie franche et cordiale en
+les revoyant sains et saufs. Le mécontentement d'Yvon,
+en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé.
+Aussi, dès que les vieillards eurent repris leur place, il
+examina attentivement la figure de son ami. Elle était
+sombre et sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Yvon, dit-il en se penchant vers lui.</p>
+
+<p>Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prêtre le toucha
+du bout du doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Yvon, reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant
+comme si on l'arrachait à un songe pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieil ami, j'ai des reproches à te faire. Tu gardes
+un chagrin, là au fond de ton coeur, et tu ne me permets
+pas de le partager.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu?
+chacun a ses peines ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur
+soit béni! je ne me plains pas...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ta pensée! dit vivement Yvon en saisissant
+la main du prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins!</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant
+que les jeunes gens dansent et que les hommes et les
+femmes chantent les louanges du Seigneur, veux-tu que
+nous causions sans témoins? Voici ta fille de retour. Jahoua
+ne te quittera guère jusqu'au jour de son mariage.
+Peut-être n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je
+devine bien, tes chagrins proviennent de l'union qui se
+prépare...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pensé juste.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc alors, Dieu nous éclairera.</p>
+
+<p>Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la
+demeure d'Yvon, située précisément sur la place du village.
+Yvon offrit un siége à son ami, approcha une table
+de la fenêtre, posa sur cette table un pichet plein et deux
+gobelets en étain; puis éclairés par les reflets rougeâtres
+du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se disposèrent,
+l'un à écouter, l'autre à entamer la confidence demandée
+et attendue.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour
+où je conduisis en terre sainte le corps de ma pauvre défunte?
+Tu avais béni la fosse et prié pour l'âme de la
+morte. Yvonne était bien jeune alors, et je demeurais veuf
+avec un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J'étais
+pauvre: ma barque de pêche avait été brisée par la mer;
+mes filets étaient en mauvais état; il y avait peu de pain
+à la maison. La mort de ma femme m'avait porté un tel
+coup que ma raison était ébranlée et mon courage affaibli...</p>
+
+<p>«A cette époque, j'avais pour matelot un brave homme
+de Penmarckh qui se nommait Maugueron. C'était le père
+de Keinec. Son fils, de quatre ans plus âgé qu'Yvonne,
+était déjà fort et vigoureux. Un matin que je demeurais
+sombre et désolé, contemplant d'un oeil terne mes avirons
+devenus inutiles, Maugueron entra chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n'as pris la
+mer; tu n'as plus de barque et tu as une fille à nourrir.
+Mon canot de pêche est à flot; apporte tes filets; viens
+avec moi, nous partagerons l'argent que nous gagnerons.</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule à la
+maison? répondis-je. Tout le monde est aux champs et la
+petite a besoin de soin.</p>
+
+<p>«&mdash;Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la
+gardera.</p>
+
+<p>«J'acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous
+pêchâmes ensemble. Yvonne fut élevée par Keinec, qui l'adorait
+comme une soeur. Les enfants grandirent. Entre
+Maugueron et moi, il était convenu que, dès qu'ils seraient
+en âge, les jeunes gens seraient fiancés. Seulement, j'avais
+mis pour condition qu'Yvonne aurait le droit de me
+délier de ma parole, car je ne voulais pas la forcer.</p>
+
+<p>«Tu sais comment mourut mon ami? En voulant aller
+secourir un brick en perdition sur les côtes, il fut brisé sur
+les rochers. Keinec avait quatorze ans. Le gars a toujours
+été d'un caractère sombre et résolu. Un an après qu'il
+était orphelin et qu'il m'accompagnait en mer, il me prit
+à part un soir en rentrant de la pêche.</p>
+
+<p>«&mdash;Père, me dit-il, c'est ainsi que l'enfant m'appelait
+depuis qu'il avait perdu le sien, père, vous êtes pauvre,
+et je le suis aussi. Yvonne aime les beaux justins de fine
+laine et les croix d'or. Je veux la rendre heureuse. J'ai
+trouvé un engagement avec Marcof. Nous allons courir le
+monde durant quelques années, et, Dieu aidant, je reviendrai
+riche... Alors vous mettrez la main d'Yvonne dans
+la mienne et nous serons vos enfants.</p>
+
+<p>«Je voulus le détourner de son projet, il fut inébranlable.
+Le jour où il partit, après avoir embrassé ma fille
+qui pleurait à grosses larmes, je l'accompagnai jusqu'à
+Audierne, où il devait s'embarquer.</p>
+
+<p>«&mdash;Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine,
+car je l'aime comme s'il était mon fils, mon gars, reviens
+vite; mais rappelle-toi encore que ma parole n'engage pas
+Yvonne.</p>
+
+<p>«&mdash;J'ai la sienne, me répondit-il. Et il partit.</p>
+
+<p>«Nous restâmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au
+bout de ce temps Marcof revint; mais il était seul. Il avait
+été faire la guerre là-bas, de l'autre côté de la mer, et il
+nous raconta que le pauvre Keinec était mort en combattant,
+dans un débarquement sur la terre ferme. Il le
+croyait, car il ne savait pas que Keinec, blessé seulement,
+avait été recueilli par des mains charitables, qu'il était
+guéri et qu'il attendait une occasion pour revenir en Bretagne.
+Cette occasion, il l'attendit cinq années. Deux fois
+il avait tenté de s'embarquer, deux fois, le navire, à bord
+duquel il était, avait fait naufrage.</p>
+
+<p>«Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que
+nous avait dit Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleuré,
+et tu sais combien tu as dit de messes pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit le recteur; et je savais aussi
+tout ce que tu viens de dire.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe; il me fallait le répéter pour arriver à la
+fin. Écoute encore: Yvonne grandissait et devenait la plus
+belle fille du pays. Pendant quatre ans passés elle ne
+voulut écouter aucun demandeur. Enfin, bien persuadée
+que Keinec était mort, elle consentit, l'année dernière, à
+aller au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours
+les pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de
+la Cornouaille. Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau
+garçon. Jamais je n'avais pu rêver un gars plus fortuné
+pour lui donner Yvonne. Quand il vint me parler et me
+dire qu'il voulait m'appeler son père, je fis venir ma fille
+et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant
+s'était aperçue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour
+Keinec n'était qu'une affection toute fraternelle.</p>
+
+<p>«Que devais-je faire?... Pouvais-je hésiter à assurer
+le bonheur d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis:
+ils étaient heureux tous deux. Il y a deux mois seulement,
+Keinec revint au pays. Le pauvre gars apprit par d'autres
+qu'Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me voir; il
+n'adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti
+de nouveau, lorsque, tout à l'heure, la petiote vient de me
+dire que c'était lui qui avait sauvé <i>le Jean-Louis</i>. S'il a
+sauvé le lougre, vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien
+qu'Yvonne était à bord, et c'est qu'il aime toujours
+Yvonne!...</p>
+
+<p>«Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime
+Jahoua et mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur
+ce qui me fait souffrir et m'inquiète. J'ai peur que le
+pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il ne fasse un coup
+de désespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne peux
+pas forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, que
+dois-je faire?»</p>
+
+<p>Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait
+parler, lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre
+la lueur jetée par le feu qui brûlait sur la grande place et
+la petite fenêtre auprès de laquelle causaient les deux
+vieillards. Un homme, caché sous l'appui de cette fenêtre
+et qui avait tout entendu, s'était dressé brusquement. Le
+recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant
+le nouveau venu pour un ami, lui tendit vivement la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas,
+mon gars?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que au moment où j'allais entrer chez vous,
+j'ai aperçu Keinec qui rôdait au bout du village, et que je
+ne voulais pas le perdre de vue. Maintenant je vous dirai,
+Yvon, et à vous aussi, monsieur le recteur, que c'est dans
+la crainte que mon nom prononcé tout haut ne parvint à
+l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre et
+que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est
+le bon Dieu qui l'a voulu sans doute, car je venais vous
+parler à tous deux d'Yvonne et de Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Et Keinec? demanda Yvon.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec a gagné la montagne, c'est pourquoi je me
+suis montré....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à nous dire, Marcof? fit le recteur dès
+que le marin eut franchi le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Des choses graves, très-graves. D'abord, j'ai peur
+que le pauvre Keinec ne soit fou!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il aime toujours Yvonne; et votre vieil ami ne s'est
+pas trompé en redoutant un coup de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec voudrait-il se tuer? demanda le digne pasteur
+avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien; mais avant tout, il tuera Jahoua,
+c'est moi qui vous le dis!...</p>
+
+<p>Marcof n'osa pas exprimer toute sa pensée devant le
+père de la jeune Bretonne, mais il ajouta à part lui:</p>
+
+<p>&mdash;Et, bien sûr, il tuera Yvonne!...</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>PHILIPPE DE LOC-RONAN.</h3>
+
+
+
+
+<p>Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l'Odet,
+au sommet d'une colline dominant le pays, s'élevait jadis
+un château seigneurial dont il ne reste aujourd'hui que
+des ruines pittoresques. A l'époque vers laquelle nous
+avons fait remonter nos lecteurs, c'est-à-dire au milieu
+de l'année 1791, ce château, planté fièrement sur le roc
+comme l'aire d'un aigle, dominait majestueusement les
+environs. Il appartenait à la famille des marquis de Loc-Ronan,
+dont il portait le nom et les armes. Les seigneurs
+de Loc-Ronan étaient de vieux gentilshommes bretons,
+compromis dans toutes les conspirations qui avaient eu
+pour but de conserver ou de rétablir les droits féodaux,
+et qui, trop puissants pour ne pas être charitables, trop
+véritablement nobles pour ne pas être simples, trop Bretons
+pour ne pas être braves, étaient adorés dans le pays.</p>
+
+<p>Le dernier marquis de Loc-Ronan était veuf depuis
+plusieurs années. Jeune encore, âgé de quarante ans à
+peine, il avait quitté complètement Versailles et s'était
+retiré dans ses terres. Jadis grand chasseur, il avait déserté
+les bois. Une profonde mélancolie semblait l'accabler.
+Recherchant la solitude, évitant soigneusement le
+bruit des fêtes, n'allant nulle part et ne recevant personne,
+le marquis vivait entouré de quelques vieux serviteurs,
+dans le château où avaient vécu ses pères. Quelquefois,
+mais rarement, les paysans le rencontraient chevauchant
+sur un bidet du pays. Alors les bonnes gens ôtaient respectueusement
+leurs grands chapeaux, s'inclinaient humblement
+et saluaient leur seigneur d'un:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il ne t'abandonne jamais, mon gars! répondait
+invariablement le gentilhomme en ôtant lui-même
+son chapeau pour rendre le salut à son vassal, circonstance
+qui faisait qu'à dix lieues à la ronde, il n'y avait
+pas un paysan qui ne se fût détourné volontiers d'une lieue
+de sa route pour recevoir un si grand honneur.</p>
+
+<p>Dans les mauvaises années, loin de tourmenter ses
+vasseaux, le marquis leur remettait leurs fermages et
+leur venait encore en aide. Rempli d'une piété bien entendue,
+il ne manquait pas un office et partageait son
+banc seigneurial avec les vieillards, auxquels il serrait la
+main.</p>
+
+<p>Au moment où nous pénétrons dans le château, le gentilhomme,
+retiré dans une petite pièce située dans une
+des tourelles, était en train de consulter deux énormes
+manuscrits in-folio placés sur une table en vieux chêne
+admirablement travaillée. Cette petite pièce, formant bibliothèque,
+était le séjour favori du marquis. Éclairée
+par une seule fenêtre en ogive, de laquelle on découvrait
+les falaises d'abord, la pleine mer ensuite, elle était
+garnie de boiseries sculptées. D'épais rideaux et des portières
+en tapisseries masquaient la fenêtre et les portes.</p>
+
+<p>Une cheminée armoriée, petite pour l'époque, mais
+sous le manteau de laquelle on pouvait néanmoins s'asseoir,
+faisait face à la porte d'entrée donnant sur l'escalier.
+Quatre corps de bibliothèques, ployant sous la charge
+des livres qui y étaient entassés, ornaient les boiseries.
+Près de la fenêtre se trouvait la petite table.</p>
+
+<p>Le marquis était un homme de quarante ans environ.
+Sa taille élevée, noble et majestueuse, n'était nullement
+dépourvue de grâce. Son front haut, ombragé par une
+épaisse chevelure brune (depuis son retour en Bretagne
+le marquis ne portait plus la poudre), son front haut,
+indiquait une vaste intelligence, comme ses yeux
+grands et sérieux décelaient une réelle profondeur de
+jugement. Ses extrémités étaient de bonne race; et sa
+main surtout, blanche et fine, eût fait envie à plus d'une
+grande dame.</p>
+
+<p>L'ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan
+inspirait tout d'abord le respect et la confiance; mais
+l'expression de ce beau visage était si profondément soucieuse
+et mélancolique, qu'on se sentait malgré soi attristé
+en le contemplant.</p>
+
+<p>Une heure et demie du matin venait de sonner. La
+tempête entièrement dissipée avait fait place à un calme
+profond, troublé seulement par le mugissement sourd
+et monotone des flots se brisant contre les rochers.
+La lune, débarrassée de son rempart de nuages,
+étincelait comme un disque d'argent au milieu de
+son cortége d'étoiles. Le vent, s'affaiblissant d'instants
+en instants, ne soufflait plus que par courtes rafales.</p>
+
+<p>Le marquis, plongé dans sa lecture, offrait la complète
+immobilité d'une statue. La fenêtre ouverte laissait librement
+pénétrer les rayons blancs de la lune, qui venaient
+livrer un combat inoffensif aux faibles rayons d'une lampe
+placée sur la petite table. En entendant le marteau de la
+pendule frapper sur le timbre, le marquis leva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien!</p>
+
+<p>Puis prenant un sifflet en or posé à côté des livres, il le
+porta à ses lèvres et en tira un son aigu. La porte s'ouvrit
+aussitôt, et un homme de quarante à cinquante ans
+parut sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as été à Penmarckh?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a dit qu'il viendrait!</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit même.</p>
+
+<p>&mdash;Il tarde bien!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut-il que je retourne à Penmarckh?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon bon Jocelyn; ce serait trop de fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'importe beaucoup! Je n'entends pas que tu
+abuses de tes forces!... J'ai besoin que tu vives, Jocelyn;
+tu le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, encore cette pensée qui vous occupe?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'occupera toujours, mon vieil ami.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn
+après un moment de silence, et en cherchant évidemment
+à détourner le cours des idées de son maître; ne voulez-vous
+pas prendre un peu de repos?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! J'attends celui que tu as été chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! j'entends la cloche de la grille; c'est
+lui sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! va vite, et introduis-le sans tarder.</p>
+
+<p>Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le
+replaça dans les rayons de la bibliothèque. A peine avait-il
+achevé, qu'un homme, enveloppé dans un caban de matelot
+en toile cirée, parut sur le seuil. Il salua le marquis
+avec aisance, entra, referma la petite porte, fit retomber
+la lourde portière, ôta vivement son caban qu'il jeta à
+terre, et, s'avançant vers le marquis, il lui prit la main et
+voulut la baiser. Le marquis retira vivement cette main,
+et attira le nouveau venu sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou, Marcof? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, répondit le marin, car c'était
+lui qui venait d'entrer; non, monseigneur, je ne suis pas
+fou; mais il s'en faut de bien peu, car vos bontés pour
+moi me feront perdre la tête!</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a
+mérité ce titre? Vous m'avez quatre fois sauvé la vie;
+vous avez reçu deux blessures en me couvrant de votre
+corps, lorsque nous faisions ensemble la guerre d'Amérique.
+Vous m'avez donné la moitié de votre pain lorsque
+nous ne savions pas si nous en aurions le lendemain. Vous
+n'avez jamais trahi un secret duquel dépend mon honneur,
+et dont le hasard vous a fait dépositaire. Que diable
+un homme peut-il faire de plus pour un autre homme? et,
+en vous appelant mon ami, ne l'oubliez pas, c'est moi
+seul qui dois être fier de votre affection!...</p>
+
+<p>Marcof porta vivement la main à ses yeux et essuya
+une larme.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! dit-il en frappant du pied, ne parlez
+donc jamais de toutes ces choses passées qui n'en valent
+pas la peine, et qui peut-être vous compromettraient
+si elles étaient entendues.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes seuls ici, répondit lentement le marquis.
+Donc, plus de gêne! Frère, embrasse-moi.</p>
+
+<p>Marcof lança autour de lui un coup d'oeil rapide. Pour
+plus de précaution, il poussa la fenêtre, et, serrant vivement
+et à deux reprises le marquis dans ses bras, il l'embrassa
+en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon bon Philippe, j'avais besoin de te voir.</p>
+
+<p>Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par
+la main, demeurèrent pendant quelques minutes immobiles
+en face l'un de l'autre. Leurs bouches étaient muettes,
+leurs regards seuls lançaient des éclairs joyeux.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>UN SECRET DE FAMILLE.</h3>
+
+
+
+
+<p>Marcof fut le premier qui parvint à dominer les sensations
+tumultueuses qui agitaient son coeur. Il prit un siége,
+s'assit, et, après avoir encore passé une fois la main sur
+ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, Philippe, dit-il à voix basse, et, pour
+Dieu! remets-toi; si quelqu'un de tes gens entrait, notre
+secret ne serait plus à nous seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn veille, répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien
+savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te défies de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Quand il s'agit d'un secret pareil au nôtre, je me
+défie de moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc éterniser ce secret?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Frère!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit vivement le marin en posant son doigt sur
+les lèvres du marquis. Il n'y a ici que deux hommes, dont
+l'un est le serviteur de l'autre. Le noble marquis de Loc-Ronan
+et Marcof le Malouin!</p>
+
+<p>&mdash;Encore!</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, vous dis-je, monseigneur; je vous en conjure!</p>
+
+<p>&mdash;Soit donc!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Maintenant occupons-nous de
+choses sérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Marcof, reprit le marquis après un silence,
+et en faisant un effort visible pour traiter son interlocuteur
+avec une indifférence apparente; mon cher Marcof,
+vous avez été à Paris dernièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, et j'ai scrupuleusement suivi vos
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que l'on m'a écrit est-il vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement vrai. Le roi n'a plus de sa puissance
+que le titre de roi, et, avant peu, il n'aura même plus ce
+titre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le peuple de Paris oublierait à ce point ses
+devoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Le peuple ne sait pas ce qu'il fait. On le pousse,
+il va!</p>
+
+<p>&mdash;Et la noblesse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se sauve.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se sauve? répéta le gentilhomme stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais elle appelle cela <i>émigrer</i>. Au demeurant,
+le mot seul est changé; mais il signifie bien
+<i>fuite</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'espère-t-elle donc, cette noblesse insensée?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en sait rien. Fuir est à la mode; elle suit la
+mode.</p>
+
+<p>&mdash;Et la bourgeoisie?</p>
+
+<p>&mdash;La bourgeoisie agit en se cachant. Elle pousse à la
+révolution; et rappelez-vous ceci, monseigneur, si cette
+révolution éclate, la bourgeoisie seule en profitera.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... pauvre France! murmura le marquis.</p>
+
+<p>Puis, relevant la tête, il ajouta avec fierté:</p>
+
+<p>&mdash;Toute la noblesse ne fuit pas, au moins! La Bretagne
+est pleine de braves gentilshommes. Que devrons-nous
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui a été convenu.</p>
+
+<p>&mdash;La guerre?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la guerre! Que le roi revienne parmi nous, et
+nous saurons bien le défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous été à Saint-Tady?</p>
+
+<p>&mdash;Hier même j'étais à l'île de Groix, et j'en arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez rencontré le marquis de La Rouairie?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes restés deux heures ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a montré deux lettres de Paris, trois de Londres,
+deux autres datées de Coblentz. De tous côtés on le
+pousse, on le presse, on le conjure d'agir sans retard.</p>
+
+<p>&mdash;Et La Rouairie est prêt à agir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Les proclamations sont faites, les hommes vont
+être rassemblés. Les armes sont en suffisante quantité
+pour en donner à qui jurera d'être fidèle au roi et à l'honneur!
+Avant deux mois la conspiration éclatera, si toutefois
+l'on doit donner ce nom à la noble cause qui nous
+ralliera tous.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous donc vous joindre à eux?</p>
+
+<p>&mdash;Provisoirement, oui; plus tard, je servirai le roi à
+bord de mon lougre quand la guerre maritime sera possible.</p>
+
+<p>&mdash;Quand devez-vous rejoindre La Rouairie?</p>
+
+<p>&mdash;Dans quinze ou vingt jours seulement.</p>
+
+<p>Le marquis, en proie à de sombres réflexions, parcourut
+vivement la petite pièce: puis, s'arrêtant enfin brusquement
+devant Marcof, et lui prenant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Frère, lui dit-il à voix basse, la guerre va bientôt
+éclater dans le pays. Qui sait si nous pourrons encore une
+fois causer ensemble comme nous sommes libres de le faire
+aujourd'hui. Écoute-moi donc: Si je suis tué par une
+balle sur le champ de bataille, ou si je meurs dans mon
+lit de ma mort naturelle, souviens-toi de mes paroles. Tu
+vois ce casier de la seconde bibliothèque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Marcof, je le vois.</p>
+
+<p>&mdash;En dérangeant les livres, on découvre la boiserie.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;A droite, au milieu de la rosace, il y a un bouton de
+bois sculpté en forme de gland de chêne. Ce bouton est
+mobile. En le pressant, il fait jouer un ressort qui démasque
+une porte secrète donnant dans une armoire de fer.
+Moi mort, tu ouvrirais cette armoire et tu y trouverais
+des papiers. Il te faudrait, tu m'entends bien, il te faudrait
+les lire avec une profonde et religieuse attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que j'avais à te dire; et, maintenant
+que j'ai ta promesse, je suis tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monseigneur, je me retire, reprit Marcof à
+voix haute.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous reverrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Dans douze jours; le temps d'aller à Paimboeuf et
+d'en revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous besoin d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trois cent mille francs en or dans la cale de mon
+lougre.</p>
+
+<p>En ce moment, la cloche du château retentit de nouveau
+et avec force.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable peut venir à pareille heure? s'écria
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Des voyageurs égarés peut-être, qui demandent
+l'hospitalité.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! nous allons le savoir. J'entends Jocelyn
+qui monte.</p>
+
+<p>En effet, le vieux serviteur, après avoir discrètement
+gratté à la porte, pénétra dans la petite pièce. Marcof tenait
+respectueusement son chapeau à la main et il avait
+repris son caban.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, Jocelyn? demanda le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit Jocelyn dont la physionomie
+décelait un mécontentement manifeste, ce sont deux voyageurs
+qui demandent à vous parler sur l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ont-ils dit leur nom?</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'ont remis cette lettre.</p>
+
+<p>Le marquis prit la lettre que lui présentait Jocelyn et
+l'ouvrit. A peine en eut-il parcouru quelques lignes qu'il
+devint très-pâle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit-il en s'adressant à Jocelyn. Faites
+entrer ces étrangers dans la salle basse; je vais descendre.</p>
+
+<p>Jocelyn n'avait pas franchi le seuil de la porte que, se
+retournant vivement vers Marcof, le marquis ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas sortir par la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interroge pas! Tu sauras tout plus tard. Passe
+par l'escalier secret qui aboutit à ma chambre. Tiens,
+voici la clef de la petite porte qui donne sur les falaises...
+Pars vite!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda Marcof en remarquant la
+subite altération des traits du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Va! je n'ai pas le temps de t'expliquer. Seulement
+souviens-toi de l'armoire secrète, et n'oublie pas ta parole.</p>
+
+<p>Et le gentilhomme, serrant les mains du marin, s'élança
+vivement au dehors. Marcof, demeuré seul, resta
+quelques moments pensif, puis il sortit à son tour; il traversa
+un corridor, et, en homme qui connaissait bien les
+aîtres du château, il ouvrit une porte donnant sur une
+vaste chambre éclairée par les rayons de la lune. En traversant
+cette pièce, le marin s'arrêta devant un magnifique
+portrait de vieillard. Il inclina la tête, il murmura
+tout bas quelques paroles, une prière peut-être; puis
+s'approchant du cadre, il déposa un respectueux baiser
+sur l'écusson placé dans l'angle gauche du tableau. Cela
+fait, il ouvrit une autre porte, et il descendit les marches
+d'un petit escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille.</p>
+
+<p>Les deux étrangers que Jocelyn avait introduits dans
+la salle basse du château, d'après les ordres de son maître,
+y entraient à peine lorsque le marquis de Loc-Ronan se
+présenta à eux. Ils échangèrent tous trois un salut cérémonieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit l'un des deux personnages,
+nous devons faire un appel à votre indulgence; nous eussions
+dû arriver à une heure plus convenable, et nous
+l'eussions fait (ayant pris nos mesures en conséquence),
+si la tempête qui nous a assaillis dans la montagne n'était
+venue mettre une entrave à notre marche.</p>
+
+<p>&mdash;Je joins mes excuses à celles du chevalier de Tessy,
+dit le second des deux étrangers en s'avançant à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Je les reçois, comte de Fougueray, répondit le marquis
+avec une extrême hauteur.</p>
+
+<p>Après cet échange de paroles, les trois hommes demeurèrent
+quelques moments silencieux. Le marquis
+froissait dans sa main droite avec une colère sourde la
+lettre que lui avait remise Jocelyn, et qui avait précédé
+l'introduction des deux gentilshommes. Enfin, se calmant
+peu à peu, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, messieurs, que vous ayez fait une
+centaine de lieues pour venir me trouver, sans un autre
+motif que celui d'en appeler à mon indulgence pour votre
+arrivée inattendue. Nous avons à causer ensemble; vous
+plaît-il que cela soit immédiatement?</p>
+
+<p>&mdash;Nous craindrions d'être indiscrets et de vous fatiguer,
+répondit le chevalier de Tessy.</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement, messieurs. A cette heure avancée,
+nous n'en serons que moins troublés, et c'est, je crois, ce
+qu'il faut avant tout pour la conversation que nous allons
+avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Cette salle me paraît fort convenable, monsieur,
+dit le comte de Fougueray en regardant autour de lui.
+Seulement, notre souper ayant été des plus mauvais, je
+vous serais infiniment obligé de nous faire servir quoi que
+ce soit...</p>
+
+<p>&mdash;Dites plutôt, interrompit brusquement le marquis,
+que vous connaissez la vieille coutume bretonne qui veut
+qu'un homme soit sacré pour celui sous le toit duquel il a
+brisé un pain.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela serait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez en convenir?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi diable me gênerais-je? Ne sommes-nous
+pas de vieilles connaissances? Vous savez bien, marquis,
+qu'entre nous il n'y a pas de secret!...</p>
+
+<p>Le comte appuya sur ce dernier mot. Le marquis de
+Loc-Ronan se mordit les lèvres avec une telle violence
+que quelques gouttelettes de sang jaillirent sous sa dent
+convulsive. Il agita une sonnette. Jocelyn parut.</p>
+
+<p>&mdash;Servez à ces messieurs ce que vous trouverez de
+meilleur à l'office, dit-il.</p>
+
+<p>Le domestique s'inclina et sortit. Cinq minutes après
+il rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je n'ai rien trouvé à l'office; mais, en
+revanche, il y avait cette paire de pistolets tout chargés
+sur la table de votre chambre, et je vous les apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un guet-apens? s'écria le chevalier en portant
+la main à la garde de son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait tout au plus un duel, répondit tranquillement
+le marquis, car vous voyez que votre digne compagnon
+a pris ses précautions...</p>
+
+<p>Le comte, en effet, tenait un pistolet de chaque main.
+Jocelyn s'avança près de son maître en levant son pen-bas.
+Mais le marquis, posant froidement ses pistolets sur
+un meuble voisin, ordonna au serviteur de sortir. Jocelyn
+hésita, mais il obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous passerons donc de souper? demanda le
+comte en remettant ses armes à sa ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Finissons, messieurs! s'écria le marquis; si nous
+continuions longtemps sur ce ton, je sens que la colère
+me dominerait bien vite. Vous êtes venu ici pour me proposer
+un marché. Ce marché est infâme, je le sais d'avance;
+mais n'importe! détaillez-le. J'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant à lui
+un siége et s'y installant sans façon, vous avez une façon
+d'exprimer votre pensée qui ne nous semblerait nullement
+parlementaire (comme le dit si bien Mirabeau du haut de
+la tribune de l'Assemblée nationale), si nous vous connaissions
+moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles
+que ce qu'il faut y voir, c'est-à-dire que vous êtes prêt à
+nous donner toute votre attention.</p>
+
+<p>Le comte fit un geste brusque d'assentiment, tandis que
+le marquis, se laissant tomber dans un vaste fauteuil,
+passait une main sur son front, où perlait une sueur
+abondante.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d'entamer
+l'entretien?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, mon très-cher. Vous parlez à merveille,
+et vous avez, comme l'on dit, la langue fort bien pendue.
+J'imiterai M. de Loc-Ronan; je vous écouterai.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, monsieur le marquis, je
+commence. Laissez-moi cependant vous dire que, pour
+établir correctement l'affaire que nous allons avoir l'honneur
+de débattre avec vous, il est de toute utilité de bien
+poser tout de suite les jalons de départ. Puis il n'est peut-être
+pas moins essentiel que vous sachiez jusqu'à quel
+point nous sommes instruits, le comte de Fougueray et
+moi...</p>
+
+<p>Le marquis ne répondant pas, le chevalier ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc faire un appel à vos souvenirs et vous
+prier de remonter avec moi jusqu'à l'époque où, après
+avoir perdu votre père et recueilli son immense héritage,
+vous vous décidâtes à venir présenter vos hommages à
+Sa Majesté Louis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux
+ans alors, et vous étiez véritablement fort beau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis n'a jamais cessé de l'être! interrompit
+le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit l'orateur: mais, en outre, à cette
+époque, le marquis possédait le charme entraînant de la
+première jeunesse. Croyez bien que je n'ai nullement
+l'intention de détailler ici vos nombreux succès, mon cher
+hôte; je les mentionne seulement en masse, afin de vous
+rendre la justice qui vous est due...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! dit le marquis d'une voix impatiente.</p>
+
+<p>&mdash;J'y arrive. A cette époque donc, après avoir fait
+tourner bien des têtes féminines, il arriva que la vôtre
+devint elle-même le point de mire des traits du petit dieu
+malin. Le 15 août 1776, jour d'une grande fête, celle du
+roi, pardieu! à l'occasion de je ne sais quel tumulte et
+quelle perturbation causée par la foule en démence, vous
+eûtes le bonheur de sauver et d'emporter dans vos bras
+une jeune fille, belle comme la déesse Vénus elle-même.
+En échange de la vie que vous lui aviez conservée, elle
+vous ravit votre coeur et vous donna le sien...</p>
+
+<p>&mdash;Dorat n'aurait pas mieux dit, interrompit de nouveau
+le comte.</p>
+
+<p>Le marquis demeurait toujours impassible. Évidemment
+il avait pris le parti d'écouter jusqu'au bout ses
+deux interlocuteurs et de ne leur point mesurer le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille, dont la beauté avait fait sur vous
+une si vive impression, appartenait à une famille honorable
+de vieux gentilshommes de Basse-Normandie, dont
+M. le comte de Fougueray et moi avons l'honneur d'être
+les uniques représentants mâles. Il s'agit donc de notre
+soeur qui, vous le savez aussi bien que nous, se nomme
+Marie-Augustine. Il est inutile, je le pense, de vous rappeler
+que vous vous fîtes présenter dans la famille, que
+vous demandâtes la main de Marie-Augustine, et qu'enfin,
+d'heureux fiancé devenant heureux époux, vous conduisîtes
+cette chère enfant aux pieds des autels, où vous
+lui jurâtes fidélité et protection... Cela nous conduit tout
+droit à la fin de l'année 1777.</p>
+
+<p>«Vous êtes d'une humeur un peu jalouse, mon cher
+marquis; les adorateurs qui papillonnaient autour de
+votre femme vous donnèrent quelques soucis... En véritable
+femme jolie et coquette qu'elle était, Marie-Augustine
+se prit à vous rire au nez lorsque vous lui proposâtes
+de quitter Versailles. Malheureusement la pauvre enfant
+ne savait pas encore ce que c'était qu'une cervelle bretonne.
+Elle ne tarda guère à l'apprendre.&mdash;Sans plus de
+cérémonies, vous fîtes enlever la marquise, et huit jours
+après votre départ clandestin, vous étiez installés tous deux
+dans ce vieux château de vos ancêtres. Marie-Augustine
+pleura, pria, supplia. Vous l'aimiez et vous étiez jaloux;
+double raison pour demeurer inébranlable dans votre résolution
+de vivre isolé avec elle dans cette farouche
+solitude.</p>
+
+<p>Vous n'aviez oublié qu'une chose, mon cher marquis,
+c'était l'histoire de notre grand'mère Ève et celle
+du fruit défendu... Marie-Augustine se voyant en prison,
+ne rêva plus qu'évasion et liberté. Tous les moyens lui
+semblèrent bons, et elle n'hésita pas même à se compromettre
+pour voir tomber les barreaux et les grilles. Comment
+s'y prit-elle? Par ma foi, je l'ignore. Toujours est-il
+qu'elle trouva moyen d'entretenir une correspondance active
+avec un beau gentilhomme de Quimper, qui jadis
+avait été votre compagnon de plaisirs...</p>
+
+<p>&mdash;Comment elle s'y prit? s'écria le marquis en se levant
+brusquement. Je vais vous l'expliquer!... A prix
+d'or, cette misérable femme, indigne du nom que je lui
+avais donné, séduisit le valet et parvint à se ménager
+plusieurs entrevues avec son amant, car vous oubliez de
+le dire, messieurs, votre soeur était devenue la maîtresse
+du baron d'Audierne!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit depuis, mais nous ne l'avons jamais
+cru! répondit le comte de Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;En voulez-vous les preuves? J'ai les lettres ici.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, continua le chevalier. Que notre soeur soit
+coupable ou non, là n'est pas la question. Permettez-moi
+d'achever. Donc les deux... comment dirais-je? les deux
+amants, puisque vous le voulez absolument, ayant pris
+d'avance toutes leurs mesures, attendaient une nuit favorable
+pour accomplir leur projet. Ils ne savaient pas,
+qu'instruit de tout, vous les faisiez épier, et que vous attendiez
+le moment d'agir... Aussi, la nuit où la fuite devait
+avoir lieu, vous trouvèrent-ils sur leur passage. Le
+baron tira son épée; Marie-Augustine s'évanouit. Ils ne
+vous connaissaient pas encore!... Vous emportâtes votre
+femme dans vos bras en priant le baron de vous suivre.
+Le gentilhomme, sommé par vous au nom de son honneur,
+obéit.</p>
+
+<p>Ah! pardon, fit le chevalier en s'interrompant, j'oubliais,
+pour la clarté de ce qui va suivre, de mentionner
+ici que votre mariage avait eu lieu sur les terres mêmes
+de mon frère, et que les témoins d'usage assistaient seuls
+à la cérémonie...</p>
+
+<p>&mdash;C'était le comte de Fougueray qui l'avait voulu ainsi,
+répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'empresse de le reconnaître, ajouta le comte en
+s'inclinant. Continuez, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi seul qui continuerai! s'écria le marquis.
+Écoutez-moi tous deux à votre tour. Lorsque je tins entre
+mes mains la misérable qui avait déshonoré mon nom, et
+son indigne complice, ma première pensée fut de les
+tuer tous les deux. Cependant j'hésitai!... Mon mépris
+pour cette femme était tellement profond, que ma main
+dédaigna de verser son sang!... D'ailleurs, j'avais mieux
+à faire!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'était fort ingénieux ce que vous avez trouvé,
+fit observer le comte en chiffonnant coquettement la dentelle
+de son jabot.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>LE MARCHÉ.</h3>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Oh! cette scène est encore présente à ma pensée
+comme si elle venait d'avoir lieu à l'instant même, continua
+le marquis sans paraître avoir entendu l'observation
+de son singulier beau-frère. Marie-Augustine était là
+couchée sur ce fauteuil; car c'est dans cette salle que je
+l'avais amenée avec son complice. Ce fauteuil est précisément
+celui sur lequel vous êtes assis, chevalier. Le
+baron d'Audierne, debout devant elle, attendait mes
+ordres, et je suis convaincu qu'il se croyait en ce moment
+bien près de sa dernière heure. Dès que votre soeur revint
+à elle j'appelai tous mes gens; tous, sans exception:
+depuis mon maître d'hôtel jusqu'à mon dernier valet de
+chiens... Alors, désignant du geste Marie-Augustine, que
+l'incertitude et l'épouvante rendaient muette et à demi
+morte:</p>
+
+<p>«&mdash;Mes amis, m'écriai-je, vous voyez cette femme que,
+jusqu'ici, vous avez crue digne de votre respect, parce que
+vous pensiez qu'elle portait mon nom? Eh bien! je vous
+avais trompés. Cette fille n'a jamais été ma femme légitime!...
+Elle n'était que ma maîtresse jadis, comme elle
+est aujourd'hui celle du baron d'Audierne! Si je parle
+ainsi devant vous tous, c'est que, comme j'ai commis une
+faute en vous faisant honorer une méprisable créature,
+je me devais à moi-même, et je vous devais à vous aussi,
+de révéler publiquement la vérité tout entière. Et, maintenant,
+monsieur le baron peut emmener sa maîtresse à
+laquelle je renonce, et que je lui abandonne...</p>
+
+<p>«Une heure après, ajouta le marquis, Marie-Augustine
+partait avec son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon cher ami, interrompit le comte, vous
+qui aviez pris au sérieux votre belle et ingénieuse invention,
+vous vous faisiez seller un bon cheval le soir
+même, et vous gagniez au galop la route de Fougueray,
+bien décidé à changer en réalité le conte dont vous veniez
+très-spirituellement de faire part à vos domestiques. Je
+vous le répète, c'était bien joué!... C'était tout bonnement
+de première force!... Nous devons reconnaître, et
+nous reconnaissons, croyez-le, qu'il vous était impossible
+de supposer un seul instant que le désir de voir notre
+soeur nous eût fait faire le voyage de Quimper, que
+l'épouse outragée nous rencontrât à quelques lieues à
+peine de ce château, et qu'elle nous racontât ce qui venait
+de se passer...</p>
+
+<p>«Mais je le dis encore, marquis, vous ne pouviez savoir
+cela; de sorte qu'arrivé à Fougueray par une nuit sombre,
+vous vous fîtes indiquer la porte du presbytère. Le vieux
+prêtre qui avait célébré votre union l'habitait seul avec
+une servante. Intimidé par votre rang, convaincu surtout
+par vos pistolets, il consentit à vous laisser arracher du
+registre de la paroisse la feuille sur laquelle votre mariage
+se trouvait inscrit.</p>
+
+<p>«Cela était d'autant mieux imaginé, que, sur les quatre
+témoins signataires, deux, le chevalier et moi, ne pouvions
+rien prouver en justice en raison de notre proche
+degré de parenté avec la victime, et que les deux autres
+étaient morts... Donc, la feuille enlevée, rien n'existait
+plus... La marquise de Loc-Ronan n'était désormais que
+mademoiselle de Fougueray. Vous affirmiez qu'elle avait
+été votre maîtresse et non votre femme; personne ne
+pouvait prouver le contraire... Aussi, comme vous étiez
+joyeux en reprenant la route de votre château! Vous
+étiez dégagé d'un lien qui commençait à vous peser; vous
+étiez libre!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, monsieur, interrompit le marquis
+avec émotion; à l'époque dont vous parlez, Dieu sait bien
+que j'aimais encore votre soeur! Oui, je l'aimais. Il a
+fallu, pour arracher cet amour de mon coeur, toutes les
+heures de jalousie, de tortures, d'angoisses, dont celle
+que vous défendez s'est montrée si prodigue à mon
+égard!... Il a fallu le déshonneur menaçant mon nom
+jusqu'alors sans tache, la boue prête à souiller l'écusson
+de mes ancêtres, pour me contraindre à un acte qu'aujourd'hui
+je réprouve!... Au reste, Dieu n'a pas voulu
+que l'accomplissement du forfait eût lieu dans toute son
+étendue, puisqu'il avait permis que, dans une intention
+que j'ignore, et avec cette prescience infernale qui n'appartient
+qu'à vous, vous eussiez pris d'avance le double
+de cet acte maudit!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! cher marquis! répondit le comte en souriant,
+nous avons joué au plus fin et vous avez perdu. Enfin, je
+reprends les choses où nous les avons laissées: lorsque
+vous partîtes de Fougueray, vous crûtes être libre, si bien
+libre même, et si peu marié que, deux années plus tard,
+à Rennes, vous vous épreniez d'amour pour une charmante
+jeune fille, et que, n'ayant aucunement entendu
+parler de votre ex-femme ni de vos ex-beaux-frères, vous
+pensâtes qu'en toute sécurité vous pouviez suivre les
+inspirations de votre coeur... Ce qui signifie que trente
+et un mois après votre séparation violente d'avec Marie-Augustine
+de Fougueray, vous devîntes l'époux heureux
+de Julie-Antoinette de Château-Giron.</p>
+
+<p>«Rendez-nous la justice d'avouer que nous vous laissâmes
+jouir en paix des charmants délices de la lune de
+miel. Mais aussi quel réveil, lorsqu'après quelques semaines
+d'un bonheur sans nuages, du moins je me plais
+à penser qu'il fut tel, vous vous trouvâtes tout à coup face
+à face avec la première marquise de Loc-Ronan; lorsque,
+poussé sans doute par votre mauvais génie, vous voulûtes
+faire jeter notre soeur à la porte de l'hôtel que vous
+habitiez à Rennes, et qu'elle vous jeta, elle, son acte de
+mariage à la face!...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, misérable! s'écria le marquis avec une telle
+violence, que les deux interlocuteurs se levèrent spontanément,
+croyant à une attaque; assez! Osez-vous me
+rappeler ces heures douloureuses, vous qui ne songiez, au
+moment où vous me brisiez le coeur, qu'à exploiter ce
+secret au détriment de ma fortune et au profit de la
+vôtre? Rappelez-vous les sommes immenses que vous
+m'avez arrachées pour vous faire payer votre douteux
+silence!...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de nous, mais de vous, interrompit
+le chevalier; et permettez-moi de vous faire observer que
+les grandes phrases inutiles ne feront qu'allonger la conversation...
+Si nous vous avons rappelé un passé peu
+agréable, c'était afin d'établir le présent sur de solides
+bases... Or, le présent, le voici: Vous avez deux femmes.
+L'une, Marie-Augustine de Fougueray, qui habite Paris
+sous un nom d'emprunt, suivant nos conventions, vous
+le savez. L'autre, Julie-Antoinette de Château-Giron, laquelle,
+en apprenant l'étrange position que vous lui aviez
+faite, a voulu se retirer du monde et s'enfermer dans un
+cloître. Vous et la famille de cette femme aviez trop d'intérêt
+à étouffer l'affaire pour que l'on essayât de s'opposer
+à ses volontés. Bref, vous avez en ce moment deux femmes,
+marquis de Loc-Ronan, et deux femmes bien vivantes.
+Or, la polygamie, vous le savez, a toujours été un cas
+pendable en France, et la pendaison une vilaine mort
+pour un gentilhomme!</p>
+
+<p>&mdash;Allez droit au fait, interrompit encore le marquis,
+quelle somme vous faut-il aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, répondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, appuya le comte.</p>
+
+<p>Le seigneur de Loc-Ronan demeura un moment
+interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc? demanda-t-il lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez le chevalier, et vous allez le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! parlez vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'explique en quelques mots, fit le chevalier en
+s'inclinant avec cette politesse railleuse qui ne l'avait pas
+abandonné un seul moment durant cette longue conversation.
+Nous avons pensé, mon frère et moi, qu'il serait
+fâcheux que le vieux nom de Loc-Ronan vînt à s'éteindre.
+Or, vous avez deux femmes, c'est un fait incontestable;
+mais d'enfants, point! Eh bien! celle lacune qui doit
+assombrir un peu vos pensées, nous avons résolu de la
+combler... A partir de ce jour, vous allez être père. Vous
+comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas le sens de vos paroles, je le
+répète, et je vous serai fort reconnaissant de bien vouloir
+me l'expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'écria le comte avec impatience, notre soeur
+est votre femme, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Nul arrêt de parlement n'a annulé votre mariage;
+elle peut reprendre votre nom demain, si bon lui semble...</p>
+
+<p>&mdash;Je le reconnais.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez sans doute aussi certaine axiome
+en droit romain qui dit: <i>Ille pater est, quem nuptiæ
+demonstrant?</i></p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je crois que je commence à comprendre,
+fit le marquis en conservant un calme et une froideur
+bien étranges chez le fougueux gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, pardieu, bien heureux!</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, achevez!</p>
+
+<p>&mdash;Donc, si votre femme est mère, vous, marquis, vous
+êtes père! Voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi
+donc, monsieur le chevalier de Tessy, ce que vous êtes
+venus me proposer à moi, marquis de Loc-Ronan, c'est
+d'abriter sous l'égide de mon nom ce fruit honteux d'un
+infâme adultère? c'est de consentir à admettre dans ma
+famille, à donner pour descendant à mes aïeux l'enfant
+né d'un crime, le fils d'une courtisane; car votre soeur,
+messieurs, n'est qu'une courtisane, et vous le savez
+comme moi!...</p>
+
+<p>En parlant ainsi d'une voix brève et sèche, le marquis,
+les bras croisés sur sa large poitrine, dardait sur ses interlocuteurs
+des regards d'où jaillissait une flamme si vive
+qu'ils ne purent en supporter l'éclat. Les misérables
+courbèrent un moment la tête. Cependant le comte se
+remit le premier, et répondit avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher marquis!... vous forgez de la tragédie
+à plaisir! Qui diable vous parle du fruit d'un adultère?
+Je vous ai dit: Supposez! Je ne vous ai pas dit:
+Cela est! Bref, voici la vérité; Il existe, de par le monde,
+un enfant mâle âgé de huit ans, bien constitué, et beau
+comme un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet
+enfant, le chevalier et moi nous nous intéressons vivement.
+Or, il est orphelin. Pour des raisons qu'il ne nous
+plaît pas de vous communiquer, nous ne pouvons personnellement
+rien pour lui. Il faut donc que vous nous veniez
+en aide. Voici ce que vous aurez à faire. Adopter cet
+enfant, et le reconnaître comme un fils issu de votre mariage
+avec Marie-Augustine. Lui transmettre votre nom
+et votre fortune, à l'exception d'une rente viagère de
+douze mille livres que vous vous conserverez. Enfin, nous
+nommer, le chevalier et moi, tuteurs de votre fils. Mais
+l'acte doit être fait de telle sorte que nous ayons la libre
+et immédiate gestion des biens, meubles et immeubles,
+que nous puissions vendre, aliéner, réaliser, échanger à
+notre volonté, comme si vous étiez réellement mort.</p>
+
+<p>&mdash;Après? demanda le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Après? mais je crois que ce sont là les articles principaux.
+Au reste, voici un modèle fort exact de l'acte
+que vous devez faire dresser.</p>
+
+<p>Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers
+manuscrits.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je refuse de donner mon nom à un enfant que
+je ne connais pas et qui pourra le déshonorer un jour, si
+je ne consens pas à me dépouiller de toute ma fortune en
+votre faveur, vous me menacez, comme toujours, de divulguer
+le secret qui me lie à vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous nous y contraindriez! dit mielleusement
+le chevalier. Et vilaine mort que cette mort par la
+potence!... Mort infamante qui entraîne avec elle la
+dégradation de noblesse, vous ne l'ignorez pas, marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, voici ma réponse: Vous êtes
+fous tous les deux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? fit le comte d'un ton railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous êtes fous; car vous n'avez pas réfléchi
+que je préférerais toujours la mort au déshonneur, mais
+qu'avant de me frapper je vous tuerais tous deux, vous,
+mes bourreaux! Non! non! je n'introduirai pas quelque
+ignoble rejeton d'une souche odieuse dans la noble lignée
+des Loc-Ronan! Non! non! je ne dépouillerai pas, moi,
+les héritiers de mon choix de ce que m'ont légué mes aïeux!
+Non! non! je ne jetterai pas entre vos mains avides une
+fortune que vous iriez fondre au creuset de vos passions
+infâmes!... Allons! comte de Fougueray! allons, chevalier
+de Tessy! nous devons mourir tous trois ensemble, et nous
+mourrons cette nuit même.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le marquis avait saisi les pistolets
+que Jocelyn lui avait apportés. Les armant rapidement, il
+s'était élancé au-devant de la porte. Le comte de Fougueray,
+lui aussi, avait pris ses armes. Les deux hommes,
+se menaçant réciproquement d'une double gueule de fer
+prête à vomir la mort, restèrent un moment immobiles.
+La porte s'ouvrit brusquement, et Jocelyn, complétant le
+tableau, parut sur le seuil, un mousquet à la main. Il mit
+en joue le chevalier.</p>
+
+<p>Une catastrophe terrible était imminente. Quelques
+secondes encore, et ces quatre hommes forts et vigoureux
+allaient s'entre-tuer sans merci ni pitié. La résolution du
+marquis se lisait si nettement arrêtée sur son visage, que
+le comte de Fougueray, avec lequel il se trouvait face à
+face, devint pâle comme un linceul. Néanmoins il sut
+conserver une apparente fermeté.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis de Loc-Ronan! dit tout à coup le chevalier,
+souvenez-vous que, nous une fois morts, ceux qui
+doivent nous venger le feront sur Marcof le Malouin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous dit? Quel nom venez-vous de prononcer?
+s'écria le marquis dont les mains défaillantes
+laissèrent échapper les armes.</p>
+
+<p>&mdash;Celui de votre frère naturel, lui répondit le chevalier
+à l'oreille, de manière à ce que Jocelyn ne pût entendre
+ces quelques mots; vous voyez que vous êtes bien
+et complètement entre nos mains. Renvoyez donc ce
+valet, plus de violence, et agissez, ainsi que nous le demandons,
+au mieux de nos intérêts.</p>
+
+<p>Jocelyn sortit sur un signe de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le comte, lorsque les trois
+hommes se trouvèrent seuls de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit lentement le marquis, je vais
+réfléchir à ce que vous exigez de moi!... En ce moment,
+il me serait impossible de continuer la discussion. Nous
+sommes aujourd'hui au 25 juin, car voici le soleil qui se
+lève; revenez le 1er juillet, messieurs, et alors vous aurez
+ma réponse... Telle est ma résolution formelle et inébranlable.</p>
+
+<p>&mdash;Nous acceptons votre parole, répondit le comte;
+le 1er juillet, au lever du soleil, nous serons ici.</p>
+
+<p>Les deux hommes saluèrent froidement, sortirent de la
+salle basse et traversèrent la cour précédés par Jocelyn,
+lequel referma sur eux les grilles du château. Ceci fait, il
+accourut auprès de son maître. Le marquis, sombre et
+résolu, parcourait vivement la vaste pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn! dit-il à son vieux serviteur en le voyant
+entrer, tu vois que je ne m'étais pas trompé, tu vois
+qu'il faut agir, et agir sans retard. Je puis toujours
+compter sur toi?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous voulez? s'écria Jocelyn avec épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, répondit froidement le marquis. Point
+d'observation, Jocelyn. Les gens du château vont s'éveiller,
+et ils ne doivent pas nous trouver debout si matin. Je
+rentre dans mes appartements. Tu monteras à huit heures.</p>
+
+<p>Jocelyn s'inclina et le marquis gagna la chambre où se
+trouvait le portrait de vieillard que Marcof avait embrassé
+en partant cette même nuit.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>DIÉGO ET RAPHAEL.</h3>
+
+
+
+
+<p>Le chevalier de Tessy et le comte son frère s'étaient
+éloignés assez vivement du château, se retournant de
+temps à autre comme s'ils eussent craint d'entendre siffler
+à leurs oreilles quelques balles de mousquet ou de carabine.
+Arrivés au bas de la côte, ils frappèrent à la porte
+d'une humble cabane, laquelle ne tarda pas à s'ouvrir.
+Un domestique parut sur le seuil. En apercevant les deux
+gentilshommes, il salua respectueusement, courut à l'écurie,
+brida deux beaux chevaux normands auxquels on
+n'avait point enlevé la selle, et, les attirant à sa suite, il
+les conduisit vers l'endroit où les deux gentilshommes attendaient.
+Le chevalier se mit en selle avec la grâce et
+l'aisance d'un écuyer de premier ordre. Le comte, gêné
+par un embonpoint prononcé, enfourcha néanmoins sa
+monture avec plus de légèreté qu'on n'aurait pu en attendre
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Picard, dit-il au valet qui lui tenait l'étrier, vous allez
+retourner à Quimper.&mdash;Vous direz à madame la
+baronne, que nous serons de retour demain matin seulement.</p>
+
+<p>Le valet s'inclina et les deux cavaliers, rendant la bride
+à leurs montures, partirent au trot dans la direction de
+Penmarckh.</p>
+
+<p>&mdash;Sang de Dieu! caro mio! fit le comte en ralentissant
+quelque peu l'allure de son cheval et en frappant légèrement
+sur l'épaule du chevalier, sang de Dieu! carissimo!
+nos affaires sont en bonne voie! Que t'en semble?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, Diégo, répondit le chevalier en souriant,
+que nous tenons déjà les écus du bélître!</p>
+
+<p>&mdash;Corps du Christ! nous les aurons entre les mains
+avant qu'il soit huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Il adoptera Henrique, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa va nager dans la joie!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je lui devais bien de lui faire ce plaisir,
+n'est-ce pas, Raphaël, à cette chère belle?</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que cela nous rapportera beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, carissimo! et notre avenir m'apparaît émaillé
+de fêtes et d'amours.</p>
+
+<p>&mdash;Nous quitterons Paris, j'imagine?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et où irons-nous, Diégo?</p>
+
+<p>&mdash;Partout, excepté à Naples!</p>
+
+<p>&mdash;Corpo di Bacco! je le crois aisément. Quittons Paris,
+d'accord, on ne saurait trop prendre de précautions;
+mais pourquoi fuir la France?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, après ce qui nous reste encore à faire
+dans ce pays, mon très-cher, nous ne serions pas plus en
+sûreté à Marseille, à Bordeaux ou à Lille qu'au centre
+même de Paris. Mon bon chevalier, nous irons à Séville,
+la cité par excellence des petits pieds et des beaux grands
+yeux, la ville des sérénades et des fandangos! Grâce à
+notre fortune, nous y vivrons en grands seigneurs. Cela
+te va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Touche-là, Diégo!... C'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu et parfaitement arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Et Hermosa?</p>
+
+<p>&mdash;Son fils aura un nom, elle touchera sa part de l'argent,
+ma foi, elle fera ce qu'elle voudra... Si elle souhaite
+venir avec nous, je n'y mettrai nul obstacle...</p>
+
+<p>&mdash;Palsambleu! la belle vie que nous mènerons à nous
+trois...</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, songeons au présent et veillons à ce
+qui se passe autour de nous; car, tu le sais, chevalier, ce
+brave Marat est un ami précieux, mais il entend peu la
+plaisanterie en matière politique, et ma foi, à la façon
+dont tournent les choses, je pense toujours avec un secret
+frisson à cette ingénieuse machine de M. Guillotin, que
+l'on a essayée devant nous à Bicêtre, le 15 avril dernier,
+avec de si charmants résultats...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... quel rapport établis-tu entre cette ingénieuse
+machine, comme tu l'appelles, et notre excellent
+ami Marat?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est pardieu bien lui qui l'établit, ce rapport,
+puisqu'il répète à satiété dans ses conversations intimes
+qu'il faut faire tomber deux cent mille têtes. Or, l'invention
+de M. Guillotin arrivant tout à souhait pour réaliser
+son désir, je trouve la circonstance de fâcheux augure...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! que nous importe qu'on fauche deux ou trois
+cent mille têtes, pourvu que les nôtres soient toujours solides
+sur nos épaules? Allons, Diégo, depuis quand as-tu
+donc une telle horreur du sang répandu?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que je n'ai plus besoin d'en verser pour
+avoir de l'or! répondit à voix basse le comte de Fougueray
+en se penchant vers son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends ce raisonnement, et j'avoue qu'il
+ne manque pas de justesse; mais, crois-moi, laissons Marat
+agir à sa guise, et servons-le bien. S'il ne nous paie pas
+en argent, il nous laissera nous payer nous-mêmes comme
+nous l'entendrons, et nous n'aurons pas à nous plaindre,
+je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère aussi.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, hâtons le pas et pressons un peu nos
+chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile par ce chemin d'enfer tout pavé de rochers
+glissants, répondit le comte en relevant vertement
+sa monture qui venait de faire une faute.</p>
+
+<p>Les deux hommes avaient, tout en causant, atteint les
+hauteurs de Penmarckh, et suivaient la crête des falaises
+dans la baie des Trépassés, qui avait failli devenir si funeste,
+la veille au soir, au lougre de Marcof. Le soleil s'élevant
+rapidement derrière eux, donnait aux roches aiguës
+des teintes roses, violettes et orangées, des reflets aux
+splendides couleurs, des tons d'une chaleur et d'une magnificence
+capables de désespérer le pinceau vigoureux de
+Salvator Rosa lui-même. La brise de mer apportait jusqu'à
+eux les âcres parfums de ses émanations salines. Les
+mouettes, les goëlands, les frégates décrivaient mille cercles
+rapides au-dessus de la vague poussée par la marée
+montante, et venaient se poser, en poussant un cri aigu,
+sur les pics les plus élevés des falaises. Le ciel pur et limpide
+reflétait dans l'Océan calme et paresseux l'azur de sa
+coupole. Aux pieds des voyageurs, au fond d'un abîme
+profond à donner le vertige, s'élevaient les cabanes des
+habitants de Penmarckh. En dépit de leur nature matérialiste,
+les deux cavaliers arrêtèrent instinctivement leurs
+montures pour contempler le spectacle grandiose qui s'offrait
+à leurs regards.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! chevalier, fit le comte en rompant le silence,
+l'aspect de ce pays a quelque chose de vraiment original!
+Ces falaises, ces rochers sont splendidement sauvages, et
+j'aime assez, comme dernier plan, cette mer azurée qui
+n'offre pas de limites au tableau...</p>
+
+<p>&mdash;Cher comte, répondit le chevalier, l'Océan ne vaut
+pas la Méditerranée; ces falaises et ces blocs de rochers
+ne peuvent lutter contre nos forêts des Abruzzes, et j'avoue
+que la vue de la baie de Naples me réjouirait autrement
+le coeur que celle de cette crique étroite et déchirée.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, cher ami, c'était dans cette crique que
+Marcof avait jeté l'ancre hier soir, et le diable m'emporte
+si je vois l'ombre d'un lougre!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, la crique est vide.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc mis à la voile ce matin, ce Marcof enragé?</p>
+
+<p>&mdash;Probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!</p>
+
+<p>&mdash;Cela te contrarie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en y réfléchissant, je pense, au contraire, que
+ce départ est pour le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Marcof est difficile à intimider, et si le
+marquis de Loc-Ronan avait eu la fantaisie de lui demander
+conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains pas cela, Raphaël, interrompit le comte.
+Le marquis ne révélera jamais un tel secret à son frère.
+Non, ce qui me fait dire que le départ de Marcof nous
+sert, c'est que, tu le sais comme moi, jadis cet homme,
+lui aussi, a été à Naples, et qu'il pourrait peut-être nous
+reconnaître, s'il nous rencontrait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, Diégo! Il ne nous a parlé qu'une seule
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Il a bonne mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu crains donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, puisqu'il est absent. Seulement je désirerais
+fort savoir combien de jours durera cette absence. Eh!
+justement, voici venir à nous des braves Bretons et une
+jolie fille qui seront peut-être en mesure de nous renseigner.</p>
+
+<p>Trois personnages en effet gravissant un sentier taillé
+dans les flancs de la falaise, se dirigeaient vers les cavaliers.
+Ces trois personnages étaient le vieil Yvon, sa fille
+et Jahoua. Les promis et le père avaient voulu aller remercier
+Marcof, et n'avaient quitté Penmarckh que lorsque
+le lougre avait repris la mer. Puis, après être demeurés
+quelque temps à le suivre au milieu de sa course
+périlleuse à travers les brisants, ils reprenaient le chemin
+de Fouesnan. En apercevant les deux seigneurs, dont les
+riches costumes attirèrent leurs regards, ils s'arrêtèrent
+d'un commun accord.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, mes braves gens, fit le comte en s'avançant
+de quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit le vieillard en se découvrant
+avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons du château de Loc-Ronan, et nous
+craignons de nous être égarés. Où conduit la route sur laquelle
+nous sommes?</p>
+
+<p>&mdash;En descendant à gauche, elle mène à Audierne en
+passant par la route des Trépassés.</p>
+
+<p>&mdash;Et, à droite, en remontant?</p>
+
+<p>&mdash;Elle va à Fouesnan.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;A votre service, monseigneur.</p>
+
+<p>Pendant ce dialogue, le chevalier de Tessy contemplait
+avec une vive admiration la beauté virginale de la charmante
+Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! s'écria-t-il en se mêlant à la conversation,
+si toutes les filles de ce pays ressemblent à cette belle
+enfant, Mahomet, je le jure, y établira quelque jour son
+paradis, et, quitte à damner mon âme, je me ferai mahométan!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! Vous scandalisez ces honnêtes chrétiens!
+fit observer le comte.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Yvon:</p>
+
+<p>&mdash;N'y avait-il pas un lougre dans la crique hier au soir?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Il a mis à la voile, ce matin même.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où il allait?</p>
+
+<p>&mdash;A Paimboeuf, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle le patron?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof le Malouin, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Et quand revient-il, ce lougre?</p>
+
+<p>&mdash;Dans douze jours si la mer est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de nouveau, mon brave. Comment vous nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Yvon pour vous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette belle fille que mon frère trouve si charmante
+est votre fille, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce jeune gars est-il votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;Il le sera bientôt. Dans six jours, à compter d'aujourd'hui,
+Jahoua épouse Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! interrompit le chevalier; et s'adressant à
+Yvonne: Puisque vous allez vous marier, ma jolie Bretonne,
+et que ce mariage tombe le premier juillet, jour
+que notre ami le marquis de Loc-Ronan nous a priés de
+lui consacrer tout entier, je prétends aller avec lui jusqu'à
+Fouesnan pour assister à votre union et pour vous
+porter mon cadeau de noces.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est bien bon, balbutia Yvonne en ébauchant
+une révérence.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur nous comble! ajouta Jahoua en saluant
+profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, bonnes gens, allez à vos affaires et que
+le ciel vous conduise! reprit le comte avec un geste tout à
+fait aristocratique, et qui sentait d'une lieue son grand
+seigneur.</p>
+
+<p>Yvonne et les deux Bretons saluèrent une dernière fois,
+et continuèrent leur route non pas sans se retourner pour
+admirer encore les riches costumes des voyageurs et la
+beauté de leurs chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie d'aller à la
+noce? demanda le comte en souriant, et en dirigeant sa
+monture vers l'embranchement de la route qui conduisait
+à Audierne.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissante?</p>
+
+<p>&mdash;Si, elle est gentille.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que gentille!... Adorable! divine!...</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! La Bretonne me plaît; c'est une fantaisie
+que je veux contenter, mais rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'elle se marie...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! d'ici à six jours nous avons dix fois le temps
+d'empêcher le mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! agis à ta guise; mais en attendant hâtons-nous
+un peu, sinon nous n'arriverons jamais assez tôt!...</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu le chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut descendre jusqu'à la baie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il nous attendra sur la grève même, et, grâce
+à la superstition qui fait de cet endroit le séjour des spectres
+et des âmes en peine, il est impossible que nous puissions
+être dérangés dans notre conversation...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, essayons de trotter, si toutefois nos chevaux
+peuvent avoir pied sur ces miroirs.</p>
+
+<p>Et les deux cavaliers pressant leurs montures, les soutenant
+des jambes et de la main pour éviter un accident,
+allongèrent leur allure autant que faire se pouvait. Ils
+parcoururent ainsi une demi-lieue environ, toujours sur
+la crête des falaises. Enfin, arrivés à un endroit où un
+sentier presque à pic descendait vers la grève, ils mirent
+pied à terre, et, reconnaissant l'impossibilité où se trouvaient
+leurs chevaux d'effectuer cette descente périlleuse,
+ils les attachèrent à de gros troncs d'arbres dont les cimes
+mutilées avaient attiré plus d'une fois le feu du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc arrivés? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous reste plus qu'à descendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une opération de lézards que nous allons
+tenter là, mon cher!...</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi nos escalades dans les Abruzzes, Raphaël,
+et tu n'hésiteras plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'hésite pas, Diégo. Tu sais bien que je n'ai
+jamais eu peur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, tu es brave...</p>
+
+<p>&mdash;Et défiant, ajouta le chevalier. C'est pourquoi je te
+prie de passer le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te défies donc de moi, Raphaël?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! cher Diégo, nous nous connaissons si
+bien!...</p>
+
+<p>Le comte ne répondit point; et, passant devant le chevalier,
+il se disposa à entreprendre sa descente. L'opération
+était réellement difficile et périlleuse. Il fallait avoir
+la main prête à s'accrocher à toutes les aspérités, le pied
+sûr, l'oeil ferme, et un cerveau à l'abri des fascinations du
+vertige pour l'accomplir sans catastrophe. Aussi les deux
+hommes, employant tout ce que la nature leur avait donné
+d'agilité, de force et de sang-froid, ne négligèrent-ils aucune
+précaution pour éviter un accident fatal. Enfin ils
+touchèrent la grève.</p>
+
+<p>Ils étaient alors au centre d'une petite baie semi-circulaire,
+cachée à tous les regards par d'énormes blocs de rochers
+qui surplombaient sur elle, et qui, depuis la haute
+mer, semblaient une simple crevasse dans la falaise. Les
+vagues, même en temps calme, se brisaient furieuses sur
+cette plage encombrée de sinistres débris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la baie des Trépassés? demanda le chevalier en
+regardant autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le comte; et élevant le doigt dans la
+direction opposée, c'est-à-dire vers l'extrême limite de l'un
+des promontoires, il ajouta:&mdash;Voici l'homme auquel nous
+avons affaire.</p>
+
+<p>En effet, debout et immobile sur un quartier de roc
+contre lequel déferlaient les lames, on apercevait un personnage
+de haute taille, la tête couverte d'un vaste chapeau
+breton, le corps entouré d'un vêtement indescriptible,
+assemblage étrange de haillons, la main droite appuyée
+sur un long bâton ferré.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+
+<h3>IAN CARFOR.</h3>
+
+
+
+<p>En voyant les deux étrangers s'avancer vers lui,
+l'homme descendit à son tour sur la grève et se dirigea
+vers eux. Quand ils furent à quelques pas seulement les
+uns des autres, ils s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ian Carfor, dit le comte, me reconnais-tu?</p>
+
+<p>Le berger demeura pendant quelques secondes immobile;
+puis relevant la tête, il fixa sur les deux étrangers
+un regard froid et investigateur.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu? demanda-t-il d'une voix lente.</p>
+
+<p>&mdash;De la cité de l'oppression, répondit gravement le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;A la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui est ta haine?</p>
+
+<p>&mdash;Pour les tyrans!</p>
+
+<p>&mdash;Que portes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;La mort!</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi tous deux.</p>
+
+<p>Et Ian Carfor, marchant le premier, conduisit le comte
+et le chevalier vers l'entrée d'une petite grotte creusée
+dans le rocher, et que la mer devait envahir dans les hautes
+marées. Il fit signe aux deux hommes de s'asseoir sur
+un banc de mousse et de fougère. Lui-même s'installa sur
+une grosse pierre. La conversation continua entre Ian et
+le comte. Le chevalier paraissait avoir accepté le rôle de
+témoin muet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux des nouvelles? demanda Ian Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Le pays se remue?</p>
+
+<p>&mdash;Avant quinze jours il sera en armes!</p>
+
+<p>&mdash;Qui commande ici?</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Loc-Ronan; qui correspond avec le
+marquis de la Rouairie.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Marat avait dit vrai! fit le comte en s'adressant
+cette fois au chevalier. Tu le vois, la Bretagne va se
+soulever.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'elle se soulève! répondit le chevalier
+avec indifférence; cela nous servira.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne servira pas la France, citoyens! s'écria
+brusquement une voix venant du fond de la grotte, où
+régnait une obscurité complète.</p>
+
+<p>Le comte et son compagnon se levèrent vivement et
+avec une surprise mêlée d'effroi. Ian Carfor ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc nous écoute? demanda le comte avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un qui en a le droit, répondit la voix.</p>
+
+<p>Et un nouvel interlocuteur, sortant des ténèbres, vint
+se placer en pleine lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un qui a le droit de t'entendre, citoyen Fougueray,
+continua-t-il, et qui trouve étrange la réponse de
+ton compagnon!</p>
+
+<p>&mdash;Billaud-Varenne! murmura le comte en reculant
+d'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi diable trouves-tu ma réponse étrange?
+demanda le chevalier, sans rien perdre de son aisance ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle n'est pas d'un bon citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu souhaites la rébellion de ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je la souhaite pour qu'il nous soit plus facile de connaître
+les traîtres, et par conséquent de les châtier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu! s'écria Ian Carfor. Celui-là est un
+bon!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Billaud-Varenne. C'est le chevalier de
+Tessy, et je n'ignore pas les services qu'il nous a déjà rendus.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter ceux qu'il peut rendre encore!</p>
+
+<p>&mdash;Reprenez donc vos places, citoyens, et causons donc
+sérieusement, car, ainsi que vous l'a dit Ian Carfor, la situation
+est grave, et la guerre civile imminente. Déjà la
+Vendée se remue; la Bretagne ne tardera pas à suivre
+son exemple...</p>
+
+<p>Alors les quatre personnages enfermés dans l'étroite
+demeure du berger entamèrent une de ces longues conversations
+politiques, telles que pouvaient les avoir des
+amis de Marat et de Billaud-Varenne.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà haut sur l'horizon lorsque la séance
+fut levée. Au moment où les quatre hommes allaient se
+séparer, Billaud-Varenne s'adressa au berger.</p>
+
+<p>&mdash;Ian Carfor, lui dit-il, tu nous as promis de nous tenir
+au courant des messages qui seraient échangés entre
+La Rouairie et Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai promis et je le promets encore, répondit
+le berger.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous as pas expliqué par quels moyens tu
+parviendrais à te renseigner toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple. L'agent entre les deux marquis
+est Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais Marcof n'est pas facile à exploiter...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, citoyen; mais il a pour ami un garçon
+en qui il a une confiance absolue, et qui se nomme
+Keinec. Or, Keinec me dira tout, j'en réponds. Je le surveille
+à cet effet, et ce soir même il sera à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! Seconde-nous, sois fidèle, et la patrie se
+montrera reconnaissante, reprit Billaud-Varenne.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant aux deux gentilshommes, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, citoyens: je pars, je vous laisse; mais il est
+bien convenu que vous séjournerez encore trois mois dans
+ce pays. J'ai dans l'idée que le mois de septembre prochain
+nous sera favorable, à nous et à nos amis; et si nous frappons
+un grand coup à Paris, il est urgent que dans les provinces
+il y ait des têtes et des bras qui nous soutiennent.</p>
+
+<p>En disant ces mots, qu'il accentua par un geste énergique,
+le futur terroriste salua lestement les trois hommes et
+s'éloigna. Il gravit, non sans quelque difficulté, un petit sentier,
+moins escarpé cependant que celui par lequel étaient
+descendus le comte et le chevalier, et situé au flanc opposé
+de la baie. Arrivé sur la falaise, il se retourna, salua de
+la main une dernière fois, et prit, selon toute apparence,
+la direction de Quimper. A peine eut-il disparu, que le
+chevalier, pressant le bras du comte pour l'entraîner à
+l'écart, lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu comptes lui obéir, Diégo, et rester ici
+encore trois mois?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! quelle plaisanterie! Nous agirons pour
+notre compte et non pour le leur et pour celui de leur patrie
+bien-aimée, qu'ils ne songent qu'à ensanglanter.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, nous resterons ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que nous le jugerons convenable à nos intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Or çà, très-cher, continua le comte de Fougueray,
+il me paraît que notre mission diplomatique est terminée
+et que nous n'avons plus rien à faire ici. Le soleil descend
+rapidement vers la mer; mon estomac est creux
+comme le tonneau des Danaïdes, songeons un peu, s'il
+vous plaît, à regagner l'endroit où nous avons laissé nos
+chevaux et à trouver pour cette nuit bonne table et bon
+gîte!...</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, j'ai quelques mots à dire à Ian Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Encore de la politique?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'amour, cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cette folie, chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Folie ou non, la petite Bretonne me tient fort au
+coeur!</p>
+
+<p>&mdash;La Bretonne de ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Une paysanne!... fi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais jamais fi d'une charmante créature! Paysanne
+ou duchesse, je les estime autant l'une que l'autre,
+et, pour les femmes seulement, j'admets l'égalité absolue.</p>
+
+<p>&mdash;L'égalité comme la comprend si bien ce bon M. de
+Robespierre?...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois que Carfor peut quelque chose pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.... Je vais le lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Demande, cher, demande! Pendant ce temps, je vais
+admirer le paysage; j'aime la belle nature, moi, voilà
+mes seules amours!</p>
+
+<p>Et le comte de Fougueray, après avoir émis cette réflexion
+philosophique, commença une promenade sur la
+grève les mains enfoncées dans les poches de sa veste de
+satin, la tête légèrement inclinée sur l'épaule droite, dans
+une attitude toute gracieuse.</p>
+
+<p>Le chevalier se rapprocha du berger.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier! répondit l'agent révolutionnaire
+avec plus de respect qu'il n'en avait affecté en présence
+de Billaud-Varenne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu habites ce pays depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quinze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;A dix lieues à la ronde, sans exception.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! J'ai besoin de toi. Aimerais-tu gagner
+cinquante louis d'un seul coup?</p>
+
+<p>Les yeux de Ian Carfor lancèrent des éclairs; mais éteignant
+soudain ces lueurs compromettantes, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;On n'est jamais fâché de gagner honnêtement sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Nous nous entendrons... Connais-tu un paysan
+qui s'appelle Yvon et qui a pour fille une jolie enfant,
+aux yeux noirs et aux cheveux blonds?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est fiancée au fermier Jahoua?... ajouta Carfor.
+Je connais le père et la fille!... ils habitent Fouesnan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même, je les ai rencontrés ce matin; la
+petite m'a plu, et je serais assez disposé à l'emmener à
+Paris avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez lui faire quitter le pays?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cela peut se faire...</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Avant son mariage, s'entend?</p>
+
+<p>&mdash;Avant son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! si nous réussissons, il y aura deux cents
+louis pour toi!</p>
+
+<p>&mdash;Je les accepterai, monsieur; mais si vous ne me
+donniez rien, je vous aiderais tout de même, foi de Breton!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Quel intérêt as-tu donc à tout cela, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de la vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Contre Yvonne?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interrogez pas! Je ne répondrais rien! Tout ce
+que je puis affirmer, c'est que la belle se marie le 1er juillet
+prochain, à dix heures du matin. Eh bien! ce même
+jour, vous entendez? ce même jour, à la tombée de la
+nuit, elle sera en route avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Et les moyens sur lesquels tu comptes pour opérer
+ce miracle?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai, et je me charge de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Quand devrai-je te revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Le 1er juillet, ici même, à quatre heures de relevée!</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà dix louis d'à-compte, mon brave!... fit le
+chevalier en jetant sa bourse dans la main de Carfor. Au
+1er juillet je serai exact, je t'en préviens!</p>
+
+<p>Et le chevalier pirouettant vivement sur le talon,
+chiffonna son jabot d'une main assez élégante, et, tendant
+la pointe en homme qui croit à une victoire prochaine, il se
+dirigea vers le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cher, si Hermosa part avec nous, nous partirons
+quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;D'honneur! ce Carfor est un homme précieux! Çà,
+mon excellent ami, je me sens maintenant tout à fait disposé
+à fêter un solide repas!... Si vous le trouvez bon,
+en route!</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répondit le comte.</p>
+
+<p>Et les deux hommes, prenant congé de Carfor, regagnèrent
+le sentier périlleux qu'ils se mirent en devoir
+d'escalader.</p>
+
+<p>&mdash;Je préfère cent fois cela!... murmura Carfor en les
+suivant d'un oeil distrait. Cette vengeance vaut mieux que
+toutes celles qu'aurait pu me procurer Keinec! Mais lui
+aussi me servira!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>LE SORCIER DE PENMARCKH.</h3>
+
+
+
+<p>C'était pour la nuit même de ce jour, lendemain de la
+Saint-Jean, que le sorcier avait donné rendez-vous au triste
+amoureux de la belle Yvonne. Keinec attendait avec impatience
+l'heure de se rendre à la baie des Trépassés. Enfin
+la nuit vint; dix heures sonnèrent à la petite église de
+Penmarckh. Keinec, alors, se dirigea vers la crique en
+portant sur ses épaules le bouc noir, et sous son bras les
+poules blanches que Carfor avait demandés.</p>
+
+<p>Arrivé sur la plage, il détacha un canot, il y jeta son
+paquet, il sauta légèrement à bord et poussa au large. En
+marin consommé, en homme intrépide, Keinec allait braver
+les rochers et les âmes errantes de la baie des Trépassés;
+il se rendait par mer à la sinistre demeure du sorcier.
+A onze heures et demie, il abordait devant la grotte.
+Carfor était accroupi sur le rivage, occupé, en apparence,
+à contempler les astres.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà, mon gars? dit-il avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'attendais-tu pas? répondit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait; mais pas par mer...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je pensais que tu aurais peur des esprits...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai peur ni des morts ni des vivants, entends-tu!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es un brave matelot!...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela. Tu sais ce qui m'amène?
+Voici le bouc noir, voici les poules blanches, voilà ma carabine,
+de la poudre et des balles. Tu as tout ce que tu
+m'as demandé!</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Parle vite!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Parle, te dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Attends! interrompit Keinec. Avant de commencer,
+rappelle-toi quelle est ma volonté inflexible!... il faut, ou
+qu'Yvonne soit ma femme! ou qu'elle meure! ou que je
+meure moi-même!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas venu ici pour ordonner!... s'écria Carfor
+avec violence, mais bien pour obéir! Orgueilleux insensé,
+courbe la tête! J'ai interrogé les astres la nuit dernière,
+et voici ce qu'ils m'ont répondu:</p>
+
+<p>«Jahoua épousera Yvonne, et pourtant Yvonne ne sera
+pas la femme de Jahoua!...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? demanda Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que le mariage à l'église aura lieu quoi
+que tu tentes pour l'empêcher, car, jusqu'à l'heure où le
+prêtre aura béni les promis, Jahoua sera invulnérable pour
+tes balles!...</p>
+
+<p>&mdash;Invulnérable?</p>
+
+<p>&mdash;Au moment où il sortira de l'église, il cessera d'être
+défendu contre toi!... Écoute encore, Keinec, et ne prends
+pas une résolution avant de m'avoir entendu jusqu'au
+bout!... Yvonne aime Jahoua. Ne tourmente pas ainsi
+la batterie de ta carabine et écoute toujours, car je te dis
+la vérité!... Yvonne aime Jahoua. Yvonne ne pardonnera
+jamais à son meurtrier si elle le connaît; il faut donc que
+Jahoua meure, mais il faut aussi que sa fiancée ignore
+toujours quelle est la main qui l'aura frappé! Jahoua doit
+paraître mourir par un accident. Le jour fixé pour le mariage
+est celui de la fête de la Soule! C'est le village de
+Fouesnan qui, cette année, disputera le prix au village de
+Penmarckh: les vieillards l'ont décidé. Ce hasard semble
+fait pour toi!... tu sais qu'il y a souvent mort d'homme à la
+fête de la Soule?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce jour-là Jahoua peut mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne pleurera son fiancé; mais Yvonne est coquette!
+les femmes le sont toutes! Quand le temps aura
+calmé sa douleur, elle pensera aux beaux justins et aux
+jupes de couleurs vives. Elle écoutera, comme elle l'a fait
+déjà... le plus riche de nos gars...</p>
+
+<p>&mdash;Après?... après?</p>
+
+<p>&mdash;Il te faut donc devenir riche pour ranimer son
+amour éteint... car elle t'a aimé, Keinec... elle t'a aimé,
+autrefois... Si tu es riche, elle t'aimera encore...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et que feras-tu pour conquérir cette richesse?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'un homme peut faire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne reculeras devant rien?</p>
+
+<p>&mdash;Devant rien, je le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Yvonne t'appartiendra, car tu seras riche,
+c'est moi qui te le promets!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas; j'ai les moyens de te donner une
+fortune...</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je les connaître?</p>
+
+<p>&mdash;Non!... maintenant du moins!... C'est seulement
+dans l'heure qui suivra la mort de Jahoua que je pourrai
+te révéler mes secrets, qui alors deviendront les tiens. Sache
+seulement qu'avant une année révolue, nous aurons
+tous deux des trésors cent fois plus considérables que ceux
+du marquis de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le jures, Carfor?</p>
+
+<p>&mdash;Sur le salut de mon âme! Nous serons riches dans
+un an!</p>
+
+<p>&mdash;Un an! répéta Keinec, c'est bien long!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien pour toi avant cette époque.</p>
+
+<p>&mdash;Et si d'ici à un an Yvonne allait en aimer un
+autre?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, le jour même de la mort de Jahoua,
+Yvonne quittera le pays...</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne quittera le pays! s'écria Keinec, et où donc
+ira-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le dirai quand il sera temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le savoir à l'instant même!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis te répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne le peux ni ne le veux faire!</p>
+
+<p>Un long silence interrompit la conversation commencée.
+Carfor, plongé dans des rêveries profondes, paraissait
+avoir oublié la présence de Keinec. Le marin, lui aussi,
+réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre. Enfin il releva les
+yeux sur le berger, et lui posant sa main nerveuse sur
+l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Ian Carfor, lui dit-il, il court de singuliers bruits sur
+ton compte! On prétend que tu trahis ceux qui te donnent
+leur confiance. On ajoute que tu jettes des sorts, que
+tu évoques le démon, que tu te fais un jeu des souffrances
+de tes semblables. Écoute-moi bien! Réfléchis, Ian Carfor,
+avant de vouloir faire de moi ta risée et ton jouet!... Tu
+me connais assez pour savoir que j'ai la main rude, eh
+bien! par la sainte croix, entends-tu? si tu me trompais,
+si tu me guidais mal, je te tuerais comme un chien!</p>
+
+<p>Le berger haussa froidement les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu crains mes trahisons, répondit-il d'un ton parfaitement
+calme, agis à ta guise et n'écoute pas mes conseils...
+Qui donc te force à les suivre?... Si au contraire,
+tu veux te laisser guider par moi, il est inutile de proférer
+des menaces que je ne crains pas. Je t'ai dit ce que j'avais
+lu dans les astres. Maintenant décide toi-même. Tue Jahoua
+tout de suite! tue Yvonne avec lui! que m'importe?...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je t'obéis?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'obéis, Keinec, je te le répète, avant un an
+écoulé, celle que tu aimes sera ta femme!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je t'obéirai; conseille ou plutôt ordonne!...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... Le jour de la Soule tu t'attacheras à Jahoua,
+tu lutteras avec lui, et tu l'étoufferas dans tes bras!...
+T'en sens-tu la force?...</p>
+
+<p>Keinec sourit. Promenant autour de lui un regard investigateur,
+il aperçut une longue barre de fer que la mer
+avait rejetée sur le rivage, et qui provenait, comme les
+débris au milieu desquels elle se trouvait, de quelque récent
+naufrage. Il se baissa sans mot dire, il ramassa la
+barre de métal et il retourna vers Carfor.</p>
+
+<p>Alors il prit le morceau de fer par chaque extrémité, il
+plaça le milieu sur son genou, et il roidit ses bras dont
+les muscles saillirent et dont les veines se gonflèrent
+comme des cordes entrecroisées, puis il appuya lentement.
+La barre ploya peu à peu, et finit par former un demi-cercle.
+Keinec appuyait toujours. Bientôt les deux extrémités
+se touchèrent. Alors il retourna la barre ployée en
+deux, et, l'écartant en sens inverse, il entreprit de la redresser.
+Mais le fer craqua, et la barre se rompit en deux
+morceaux au premier effort. Keinec en jeta les tronçons
+dans la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que je puisse étouffer un homme entre mes
+bras? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes!</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, peut-être Jahoua ne prendra-t-il point
+part à la Soule; il n'est pas de Fouesnan, lui...</p>
+
+<p>&mdash;Il épouse une fille du village; il doit soutenir les gars
+du village ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maintenant, va me chercher le bouc noir,
+et les poules blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel
+sera ton avenir!</p>
+
+<p>Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bouc
+noir qu'il apporta devant Carfor. Ce dernier contempla
+pendant quelques instants l'animal, puis il avisa sur la
+grève un rocher dont la surface polie présentait l'aspect
+d'une table de marbre. Il en fit une sorte d'autel en le posant
+sur trois pierres disposées en triangle, et il y plaça le
+bouc en prononçant quelques paroles à voix basse.</p>
+
+<p>La pauvre bête, étourdie encore par le roulis du canot,
+les quatre pieds engourdis et meurtris, restait étendue sur
+le flanc sans donner signe de vie. Carfor lui ouvrit les
+yeux avec le doigt, puis il prit dans sa bouche une gorgée
+d'eau de mer, et il insuffla cette eau dans les oreilles de la
+victime. Le bouc essaya de relever la tête, et la balança
+de droite à gauche pendant quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Il consent! il consent! murmura Carfor.</p>
+
+<p>Le berger courut à sa grotte, et en rapporta une énorme
+brassée de bruyères sèches qu'il disposa symétriquement
+en cercle autour de l'autel improvisé. Il ajouta quelques
+branches de lauriers et d'oliviers qu'il tira d'un petit sac.
+Cela fait, il ordonna à Keinec de s'asseoir sur la grève à
+quelque distance du cercle magique, et il se mit en devoir
+de commencer l'opération mystérieuse et cabalistique.</p>
+
+<p>Il se dépouilla d'abord d'une partie de ses vêtements, il
+se lava les bras dans la mer, et il entonna d'une voix lugubre
+un chant étrange dans une langue inconnue, et bizarrement
+rhytmée. A mesure qu'il chantait, le sang lui
+montait au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et
+ses pieds martelaient le sol en exécutant une sorte de
+danse assez semblable à celle des sauvages. C'était un
+spectacle vraiment fantastique que celui qu'offrait cet
+homme au corps décharné dansant et chantant autour
+d'un animal destiné au sacrifice. Les rayons tremblants
+de la lune éclairaient cette scène et lui donnaient un aspect
+lugubre.</p>
+
+<p>Carfor n'était plus le même. Le conspirateur républicain,
+l'agent révolutionnaire, avaient complètement disparu.
+Ils cédaient la place au fils des Celtes, au descendant
+des druides, au vieil enfant de la superstitieuse
+Armorique. Évidemment Carfor avait foi en ce qu'il accomplissait.
+Il se regardait comme le prêtre d'une religion
+infernale. A force de jouer le rôle de sorcier, il s'était
+tellement identifié avec son personnage que, malgré sa
+volonté peut-être, il en était venu à croire à ses cabales
+magiques. Keinec était brave, et pourtant il se sentit frissonner
+en présence de l'exaltation fanatique et hallucinée
+du berger sorcier.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de chants et de danse, Carfor
+alluma une branche de bruyère, il versa quelques gouttes
+de l'eau-de-vie enfermée dans sa gourde sur le reste du
+bûcher, et il approcha la flamme. Aussitôt une fumée
+épaisse s'éleva, et enveloppa l'autel et la victime. Carfor
+continua sa pantomime entremêlée de paroles prononcées
+tantôt d'une voix brève et impérative, comme s'il donnait
+des ordres à quelque puissance invisible; tantôt murmurées
+sur le ton de la prière.</p>
+
+<p>Lorsque la flamme s'éleva claire et brillante, illuminant
+la grève, il entra dans le cercle de feu et s'approcha de
+l'autel. Saisissant un couteau affilé, il écarta les pieds de
+la victime, et, avec une adresse merveilleuse, il éventra le
+bouc d'un seul coup. L'animal ne poussa pas une plainte.
+Carfor sourit de plaisir. Sa rude physionomie, éclairée par
+les rayonnements du feu, offrait une expression sauvage
+et inspirée. Le bouc éventré, le berger plongea ses mains
+dans les entrailles palpitantes, et les ramena à lui en les
+arrachant. Il les déposa sur la pierre. Puis il sépara la
+tête du tronc, et il jeta dans le brasier ardent le reste du
+corps. Alors il se prosterna et demeura en prière pendant
+deux ou trois minutes. Se relevant ensuite il se pencha
+avidement vers les entrailles, et il commença l'examen
+avec une attention minutieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Les poules blanches? demanda-t-il à Keinec.</p>
+
+<p>Celui-ci s'empressa de les lui remettre. Carfor recommença
+pour les poules ce qu'il avait fait pour le bouc.
+Lorsque les entrailles des trois victimes furent rassemblées
+en un monceau sanglant, le berger éparpilla le
+feu qui commençait à s'éteindre faute d'aliments. Il alluma
+une torche de résine, et il la planta dans la fente d'un
+rocher voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Approche! dit-il à Keinec.</p>
+
+<p>Le marin, dont l'imagination était frappée par ce qu'il
+venait de voir, hésita en se signant...</p>
+
+<p>&mdash;Approche sans crainte! répéta Carfor.</p>
+
+<p>Keinec obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le livre du destin! continua le sorcier en désignant
+les entrailles des victimes immolées. Regarde et
+écoute, car ton sort y est tracé en lettres ineffaçables!</p>
+
+<p>Combien m'as-tu apporté d'animaux, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Trois, répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Trois seulement, n'est-ce pas? Eh bien! vois, cependant,
+il y a là quatre foies! Quatre foies rouges, sains
+et sans taches. Regarde, Keinec! Celui du bouc noir était
+double! Signe infaillible de succès et de prospérités! Maintenant
+regarde encore! examine les coeurs. Ils sont tous
+les trois larges, et leurs palpitations sont égales. Heureux
+présages, Keinec! Heureux présages! Vois comme ces
+entrailles glissent facilement entre mes mains. Elles ne
+sont ni souillées de pustules, ni déchirées, ni desséchées,
+ni tachetées. Heureux présages, Keinec! Heureux présages!
+Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et
+facile à dédoubler. Indices certains de débats violents, de
+combats sanglants, mais dont l'issue te sera favorable!
+Va, mon gars. Les esprits sont avec toi; ils te soutiennent!
+Yvonne t'appartiendra, et tu tueras Jahoua!...</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, Carfor se laissa glisser sur la
+grève comme s'il se fût senti à bout de forces. Keinec
+tressaillit de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera à moi! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Carfor était revenu à lui. Il se redressa, et il fit signe
+de la main à Keinec de s'agenouiller. Celui-ci obéit. Le
+berger prit une poignée de feuilles de laurier, les alluma
+à la torche, les éteignit ensuite dans le sang des victimes,
+et les secoua sur la tête du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Va! dit-il à voix haute. Va, Keinec!... Tu seras riche,
+tu seras puissant, tu seras redouté! Les biens de la
+terre t'appartiendront. Et, je te le dis, Yvonne sera ta
+femme!... Va donc, et tue Jahoua!</p>
+
+<p>&mdash;Je le tuerai! répondit Keinec en se relevant.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LE TAILLEUR DE FOUESNAN.</h3>
+
+
+
+
+<p>Trois jours après le dernier de ceux pendant lesquels
+se sont passés les divers événements qui ont fait le sujet
+des précédents chapitres, les cloches de l'église du petit
+village de Fouesnan, lancées à toutes volées, appelaient
+les fidèles à l'office du dimanche, et les fidèles s'empressaient
+de répondre à ce pieux appel. Aussi depuis le matin,
+comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers
+des montagnes, les chemins creux bordés d'ajoncs et de
+houx, les routes serpentant au milieu des landes et des
+bruyères, étaient-ils couverts de braves paysans portant
+leurs costumes de fêtes, leurs grands chapeaux enrubannés,
+et s'appuyant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait
+les jeunes filles et les femmes. Les unes parées de
+leurs plus beaux corsages, de leurs jupes aux plus éclatantes
+couleurs, marchant deux à deux ou donnant le doigt
+à leurs «promis,» tandis que les parents, qui suivaient à
+courte distance, admiraient naïvement la brave tournure
+du gars, et la gracieuse démarche de la «fillette» Les
+autres, escortées par leur maris, par leurs frères, par
+leurs enfants, portant dans leurs bras le dernier né, et dans
+la poche de leur tablier le gros missel acheté à Quimper
+et donné par l'époux le jour du mariage. Puis au milieu
+de toute cette population jeune, alerte et remuante, s'avançaient
+gravement les vieillards et les matrones. Tous
+se dirigeaient vers l'église paroissiale de Fouesnan. A dix
+heures la place du village regorgeait de monde, et personne
+pourtant n'entrait dans l'église où l'on allait célébrer
+la grand'messe. On attendait le marquis de Loc-Ronan,
+qui jamais n'avait manqué d'assister à l'office.</p>
+
+<p>Enfin un mouvement se fit à l'extrémité de la foule, un
+passage se forma de lui-même, et le marquis, suivi de
+Jocelyn qui portait son livre, et de deux domestiques à ses
+livrées, fit son entrée sur la place. Toutes les têtes se découvrirent;
+le marquis, poli lui-même comme on l'était
+autrefois, poli comme un véritable grand seigneur qui
+laisse l'insolence aux laquais et aux parvenus, le marquis,
+disons-nous, porta la main à son chapeau et salua
+les paysans; puis il traversa lentement la foule, s'arrêtant
+pour adresser à l'un quelques mots affectueux, à l'autre
+quelque amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs
+enfants malades; aux jeunes filles il faisait compliment
+de leur bonne mine. Aux vieillards il leur serrait la main.
+Et c'était sur toutes ces braves et franches physionomies
+bretonnes des sourires de joie, des rougeurs de plaisir,
+des yeux s'humectant de douces larmes, toutes les expressions,
+enfin, de l'amour, du respect, et de la reconnaissance.
+Aussi, on se pressait, on se poussait, pour
+obtenir la faveur d'un regard du marquis, à défaut d'un
+mot de sa bouche. Les pères lui présentaient leurs enfants
+pour qu'il passât ses doigts blancs et aristocratiques sur
+leur tête ronde et couverte de cheveux dorés. Les vieillards
+s'inclinaient sur la main qui serrait la leur. Les gars jeunes
+et vigoureux se redressaient fièrement sous les doigts qui
+leur touchaient l'épaule; et les jeunes filles rougissaient
+en répondant par une révérence aux paroles affectueuses
+de leur seigneur.</p>
+
+<p>Arrivé devant l'église, le marquis appela du geste les
+élus, parmi les vieillards, qui devaient ce jour là s'asseoir
+à ses côtés. Au nombre de ces derniers se trouvait
+le vieil Yvon, que le marquis honorait d'une affection toute
+particulière. Il avait même coutume de baiser sur le front
+la jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fière, et rendait
+fort jalouses ses jeunes amies moins bien traitées par le
+gentilhomme.</p>
+
+<p>Au moment où le marquis arrivait sur le seuil, le recteur,
+en étole et en surplis blanc comme la neige de sa
+chevelure, s'avança suivi de son modeste clergé, pour
+lui offrir l'eau bénite. Le marquis la reçut avec respect,
+et, saluant amicalement le vénérable prêtre, il le suivit
+jusqu'à son banc seigneurial. Ce banc, plus élevé que les
+autres, et situé près du maître-autel, était remarquable
+par les sculptures qui le décoraient. C'était un cadeau
+qu'un des ancêtres du marquis avait fait à la paroisse,
+car, bien qu'il y eût une chapelle au château, l'habitude
+de la famille de Loc-Ronan était, depuis des siècles, d'aller
+entendre la messe du dimanche à l'église du village.</p>
+
+<p>Après la célébration de l'office divin, le marquis, reconduit
+par le recteur, traversa l'église et retourna au
+château. Les paysans se réunissant suivant leurs fantaisies,
+leurs habitudes ou leurs amitiés, allèrent, en attendant
+vêpres, les uns faire une promenade dans les bruyères,
+les autres vider quelques pichets de cidre en devisant
+des nouvelles du jour.</p>
+
+<p>Ce dimanche-là, il y avait réunion chez Yvon. La jolie
+Yvonne, plus charmante encore sous sa riche parure, entraîna
+ses amies pour leur faire voir les cadeaux de noce
+de son fiancé. Jahoua et les hommes se réunirent aux
+vieillards, et s'assirent à la porte en plein air, autour
+d'une longue table de chêne, sur laquelle circulaient les
+verres et les pichets.</p>
+
+<p>Déjà la conversation s'engageait joyeuse et bruyante,
+lorsque l'arrivée d'un nouveau personnage vint porter la
+gaieté à son apogée. Ce dernier venu était un petit homme
+d'apparence grêle et délicate, aux jambes un peu arc-boutées,
+aux pieds longs et plats, aux bras énormes et
+maigres et dont le dos était affligé de cette proéminence
+naturelle que les gens trop sincères appellent une bosse,
+et que ceux mieux élevés nomment une déviation de la
+taille. Sa tête, large et grosse, paraissait hors de proportion
+avec le reste du corps. Une bouche énorme, un nez
+épaté, des joues vermillonnées, de petits yeux noirs, vifs
+et spirituels, complétaient l'ensemble de sa figure. Ce
+pauvre disgracié de la nature se nommait Kersan; mais
+il était beaucoup plus connu sous le nom de <i>Tailleur</i>, qui
+était celui de la profession qu'il exerçait.</p>
+
+<p>Pour bien comprendre l'importance du personnage
+nouveau que nous mettons en scène, il nous faut expliquer
+brièvement au lecteur les diverses attributions du
+tailleur dans la Basse-Bretagne. Un fait remarquable,
+c'est que dans la vieille Armorique tous les tailleurs sont
+contrefaits: les uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela
+s'explique en ce que cet état n'est guère adopté que par
+les gens qu'une complexion débile ou défectueuse empêche
+de se livrer aux travaux de l'agriculture. Un tailleur
+possesseur d'une bosse, de deux yeux louches, de cheveux
+roux, est le <i>nec plus ultra</i> du genre, le beau idéal
+de l'espèce. Au moral, le tailleur est généralement conteur,
+hableur, vantard et peureux. Il se marie rarement,
+mais il fait le galentin auprès des filles, qui se moquent
+de lui. Les hommes le méprisent à cause de ses occupations
+casanières et féminines. S'ils parlent de lui, c'est en
+ajoutant: «Sauf votre respect!» comme lorsqu'il s'agit
+de choses dégoûtantes. En général, il est le favori des
+femmes que ses contes amusent, que son babil réjouit,
+que sa gourmandise fait sourire. Il n'a pas de domicile. Il
+va de ferme en ferme, séjournant dans l'une, passant dans
+l'autre le temps pendant lequel on l'occupe à raccommoder
+les habits des gars et les justins des filles. Il est poëte,
+faiseur de chansons, chanteur et musicien. Vivant d'une
+existence nomade, il sert de journal au pays dans lequel il
+arrive. Il arrange les événements, recueille les légendes;
+seulement il a grand soin que la plaisanterie domine toujours
+dans ses récits.</p>
+
+<p>Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brille
+de tout son éclat, c'est celle d'agent matrimonial. Dès
+qu'un gars éprouve le désir de prendre femme, il va faire
+part au tailleur de ses dispositions conjugales, et il lui
+demande quelles sont les filles à marier. Le tailleur les
+connaît toutes et les lui désigne.</p>
+
+<p>Le jeune homme fait son choix, déterminé le plus souvent
+par les conseils du tailleur, et il le charge de porter
+la parole à la «pennère.» Aussitôt le tailleur se met en
+campagne. Il se rend à la ferme qu'habite la jeune fille
+désignée, et il s'arrange de façon à lui parler sans témoins.
+La rencontre paraît fortuite; il parle du temps,
+de la récolte, des <i>pardons</i> prochains; puis, par une transition
+ingénieuse, il en arrive à aborder la question... Il
+vante le prétendant; il appelle l'attention sur la force dont
+il a fait preuve à la lutte ou à la Soule; il parle de son
+talent pour conduire les boeufs; il laisse échapper quelques
+mots touchant la dot. Enfin il cite son bon air lorsqu'il
+s'habille le dimanche, et sa mémoire imperturbable,
+qui a retenu les plus belles complaintes de la côte. La
+nouvelle Ève écoute le serpent tentateur, tout en rougissant
+et en roulant entre ses doigts le bord de son tablier.</p>
+
+<p>«Parlez à mon père et à ma mère,» dit-elle enfin.</p>
+
+<p>C'est la manière d'exprimer que le parti lui convient.
+Les parents avertis et consultés, si le jeune homme est
+agréé, au jour convenu, le tailleur, portant à la main une
+baguette blanche et chaussé d'un bas rouge et d'un bas
+violet, le leur amène accompagné de son plus proche parent.
+Cette démarche s'appelle «demande de la parole.» Là
+cessent les fonctions du tailleur. Il ne les reprend plus
+que pour le jour du mariage; mais elles changent de nature,
+et rentrent alors dans les attributions du poète, ainsi
+que nous le verrons plus tard.</p>
+
+<p>C'était le tailleur de Fouesnan qui avait arrangé le mariage
+de Jahoua et d'Yvonne. Jahoua avait vu la jeune
+fille au pardon de la Saint-Michel, et en était devenu
+amoureux. Jahoua habitait à dix lieues de Fouesnan. Ne
+connaissant ni Yvonne ni son père, il avait, suivant la
+coutume, été trouver le tailleur, et l'avait prié de parler
+en son nom. Le tailleur très-fier d'être employé par un
+fermier comme Jahoua, n'avait pas demandé mieux que
+de se charger de l'affaire, et, sans retard, il s'était mis à
+l'oeuvre, et il avait réussi.</p>
+
+<p>Donc, l'arrivée du tailleur devait être, à bon droit, saluée
+par les acclamations des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, tailleur! s'écria Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gars, c'est moi!</p>
+
+<p>&mdash;Approchez et prenez un gobelet, ajouta Yvon.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous et contez-nous les nouvelles, fit un
+troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les nouvelles, mes gars, elles ne sont pas gaies
+aujourd'hui, répondit le tailleur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est arrivé un malheur à quelqu'un? demanda
+Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;A Rose Le Far, de Rosporden.</p>
+
+<p>&mdash;Contez-nous cela, tailleur, contez-nous cela! s'écria
+l'assistance avec un ensemble parfait.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! c'est bien simple. La pauvre Rose a eu l'imprudence
+de ne pas écouter les vieillards: elle refusait de
+croire aux vérités que l'on raconte sur les âmes des morts.
+Si bien que dernièrement, comme elle revenait de la ville
+un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit.</p>
+
+<p>Ici un frémissement parcourut l'assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Après, après! demandèrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait
+avec un recueillement plein de terreur, lorsqu'elle fut arrivée
+au milieu des tombes, le sixième coup de minuit
+sonnait. Alors elle entendit autour d'elle un bruit étrange.
+Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui s'ouvraient
+lentement. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur
+linceul et les étendirent proprement sur leur fosse; ensuite,
+marchant deux par deux, ils se dirigèrent à pas
+comptés vers l'église qui s'illumina tout à coup, et ils entrèrent...
+Rose ne pouvait plus bouger de sa place. Elle
+entendit des voix lugubres entonner le <i>De Profundis</i>.
+Alors elle voulut fuir, mais il était trop tard, les morts
+revenaient vers le cimetière. Elle saisit un linceul et s'en
+enveloppa pour se cacher. Les morts défilaient devant elle.
+Rose reconnut sa mère et son père. Ils la virent, eux aussi,
+et ils l'appelèrent... Rose voulut fuir encore. Les mains
+des squelettes avaient pris les siennes et l'entraînaient.
+Le lendemain, un prêtre, qui traversait le cimetière,
+trouva le corps de la malheureuse Rose étendu sans vie
+auprès de la tombe de sa mère. Voilà, mes gars, ce que
+j'avais à vous raconter...»</p>
+
+<p>Le tailleur avait cessé de parler que le silence régnait
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Faut dire aussi, reprit-il, car il y a toujours des impies
+qui sont prêts à tout nier, faut dire que le médecin
+de Quimper, qui passait par Rosporden dans la journée,
+ayant entendu raconter l'histoire de Rose Le Far, voulut
+à toute force la voir. On le conduisit auprès du corps. Il
+la regarda bien, et puis, savez-vous ce qu'il a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a dit? demandèrent les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit que Rose était morte d'une maladie qu'il a
+appelée d'un drôle de nom. Attendez un peu... une apatre...
+une acotreplie... Ah! voilà, une <i>apotre</i>... <i>plécie</i>.
+Eh bien! moi je dis qu'elle n'est pas morte autrement que
+par la main des trépassés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sûr! s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra prier le recteur de dire une messe pour son
+âme, fit observer Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Justement le voici! dit Yvon en désignant le pasteur
+qui se dirigeait vers lui.</p>
+
+<p>Au moment où le recteur allait s'asseoir à côté de son
+vieil ami, un galop furieux se fit entendre à l'extrémité
+du village, puis on vit, au milieu d'un tourbillon de poussière,
+un cavalier déboucher à toute bride sur la place de
+Fouesnan. Ce cavalier était un piqueur du château de
+Loc-Ronan. En arrivant devant la maison d'Yvon, il s'arrêta.
+Son cheval était blanc d'écume.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gars! s'écria-t-il, où est M. le recteur?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, mon ami, répondit le prêtre en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le recteur, il faut que vous veniez au
+château au plus vite...</p>
+
+<p>&mdash;On a besoin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le confesser, hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Le confesser! s'écrièrent les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc malade, lui que j'ai vu il y a deux heures
+si bien portant? demanda le recteur avec épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, oui! Cela lui a pris tout de suite en
+rentrant; il est tombé de cheval, et le vieux Jocelyn dit
+qu'il se meurt!...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur mon Dieu! ayez pitié de lui! murmura le
+prêtre en quittant le cercle des paysans. Je cours au château,
+mon ami, je cours au château... Voyons, mes enfants,
+qui veut me prêter un bidet?</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... moi!... moi!... répétèrent vingt voix diverses,
+tandis que vingt paysans se précipitèrent de tous
+les côtés.</p>
+
+<p>L'événement qu'annonçait le piqueur était si inattendu,
+si terrifiant, que la foule accourue ne pouvait se remettre
+de la stupeur dont elle était frappée. Nous avons dit combien
+le marquis était adoré dans le pays; cette vive affection
+explique cette grande douleur.</p>
+
+<p>Enfin le bidet fut amené. Le recteur l'enfourcha aussi
+vivement que possible, et suivant le piqueur, suivi lui-même
+par une partie des hommes du village, il se dirigea
+rapidement vers le château de Loc-Ronan. Les femmes se
+précipitèrent vers l'église, et, d'un commun accord, entourèrent
+l'autel de cierges allumés devant lesquels elles
+s'agenouillèrent en priant.</p>
+
+<p>Lorsque le digne recteur arriva en vue du château, une
+bannière noire flottait sur la tour principale. La foule
+poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard! murmura le prêtre; le marquis est
+mort!... Dieu ait son âme!</p>
+
+<p>Et, mettant pied à terre, il s'agenouilla dans la poussière
+au milieu des paysans courbés comme lui, et tous
+prièrent à haute voix pour le repos de l'âme du marquis
+de Loc-Ronan.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LE DERNIER DES LOCK-RONAN.</h3>
+
+
+
+
+<p>Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitté la place
+de Fouesnan, il était remonté à cheval, et, toujours suivi
+de Jocelyn et de ses deux autres domestiques, il avait repris
+ainsi le chemin du château. Près de trois lieues séparaient
+l'habitation seigneuriale du petit village. Pendant
+la première moitié de la route, le marquis avait chevauché
+sans prononcer un mot. Il semblait plus triste
+qu'à l'ordinaire, et sa grande taille se voûtait sous le poids
+d'une fatigue physique ou d'une pensée incessante de l'esprit.
+Arrivé à un quart de lieue du château, il arrêta son
+cheval et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis
+était d'une pâleur extrême.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez, monseigneur? demanda Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Horriblement, mon ami, répondit le gentilhomme.
+J'ai la gorge en feu; je voudrais boire.</p>
+
+<p>&mdash;La source est à deux pas, fit Jocelyn en s'éloignant
+rapidement.</p>
+
+<p>Il revint bientôt, apportant à son maître un vase de
+terre rempli d'eau fraîche. Le marquis n'était plus pâle,
+il était devenu livide, et ses joues se tachetaient de larges
+plaques rouges. Jocelyn le regardait avec effroi. Le gentilhomme
+porta le vase à ses lèvres et but avec avidité.</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route.
+Le petit cortége avança silencieux pendant quelques
+minutes. Puis le marquis chancela sur sa selle et s'arrêta
+de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! s'écria Jocelyn de plus en plus inquiet et
+affligé.</p>
+
+<p>&mdash;Un étourdissement, répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Seigneur! ayez pitié de nous! murmura
+le vieux serviteur à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn! appela de nouveau le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, tu étais à Brest avec moi l'an dernier lorsque
+j'allai visiter le baron de Pont-Louis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il se mourait à cette époque.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et même il se mourait par suite d'une substance vénéneuse
+qu'il avait absorbée. Bref, il était empoisonné.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins on le disait, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on ne se trompait pas, Jocelyn.</p>
+
+<p>Le serviteur ne répondit pas. Le marquis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a détaillé ses souffrances, et il me semble que
+ce sont les mêmes que je ressens aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon bon maître, ne dites pas cela!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? la mort n'a rien qui m'effraye!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! pourquoi donc avez-vous voulu faire
+ce que vous avez fait? murmura Jocelyn à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai cru que Dieu m'inspirait et que je le
+crois encore. Seulement je ne pensais pas tant souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un damné, Jocelyn; comme un véritable
+damné! J'ai encore soif.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes près du château.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne respire plus; il me semble qu'un
+nuage épais descend sur mes yeux, qu'un cercle de fer
+rougi étreint mes tempes.</p>
+
+<p>&mdash;N'auriez-vous pas la force d'arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas.
+Reste là, à mes côtés, ne me quitte plus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de
+donner un ordre à Dominique.</p>
+
+<p>Et Jocelyn s'adressant à l'un des domestiques de suite,
+lui commanda de courir au château, de faire atteler le carrosse
+et de venir en toute hâte au devant du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! inutile! fit vivement celui-ci en arrêtant
+du geste le domestique qui rassemblait déjà les rênes de
+son cheval. Galopons plutôt, galopons!...</p>
+
+<p>Et enfonçant les molettes de ses éperons dans le ventre
+de sa monture qui bondit en avant, le gentilhomme s'élança
+suivi de ses domestiques. Jocelyn se tenait botte à
+botte avec lui, ne le quittant pas des yeux. Il parcourut,
+en fournissant ainsi une course furieuse, la presque totalité
+de la distance qu'il avait encore à franchir pour gagner
+son habitation. Seulement, lui que l'on admirait d'ordinaire
+pour sa tenue élégante et la manière gracieuse dont
+il conduisait son cheval; lui qui passait à juste titre pour
+le meilleur écuyer de la province, il ne se maintenait plus
+que par un miracle d'équilibre, et, en termes de manége,
+il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite montée qui
+conduisait au château, il fut même obligé, tant sa faiblesse
+était grande et ses douleurs aiguës, il fut même
+obligé, disons-nous, d'abandonner les rênes et de saisir à
+deux mains la crinière de son cheval.</p>
+
+<p>Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En
+arrivant dans la cour, la force lui manqua complètement,
+il s'évanouit. Jocelyn n'eut que le temps de se précipiter
+pour le soutenir. Aidé des autres domestiques, il transporta
+le marquis, privé de sentiment, dans la chambre à
+coucher et il le déposa sur le lit. Au bout de quelques minutes,
+le gentilhomme ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? murmura Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mourir, répondit faiblement le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, monseigneur.</p>
+
+<p>Tout à coup le marquis se dressa sur son séant, et regardant
+son vieux serviteur avec des yeux hagards:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous étions trompés! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! s'écria Jocelyn
+dont la terreur bouleversa soudain les traits expressifs.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être serait-ce un bien!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon bon maître! ne dites pas cela!</p>
+
+<p>Jocelyn s'arrachait les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je
+le sens! Envoie chercher un prêtre...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, Jocelyn.</p>
+
+<p>Jocelyn transmit l'ordre, et un piqueur partit à cheval
+chercher le recteur de Fouesnan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous mieux, monseigneur? demanda Jocelyn
+après le départ du valet.</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez autant?</p>
+
+<p>&mdash;Plus encore!</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! donne-moi de l'air! J'étouffe!</p>
+
+<p>Jocelyn, la tête perdue, arracha les rideaux et ouvrit
+les fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn! appela le malade.</p>
+
+<p>Le serviteur revint vivement auprès du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te souviens de mes ordres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les exécuteras?</p>
+
+<p>&mdash;De point en point; je vous le jure sur le salut de
+mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta main; je ne vois plus.</p>
+
+<p>La respiration du marquis, devenue courte et précipitée,
+se changeait rapidement en un râle d'agonisant. Ses
+traits se décomposaient à vue d'oeil. Ses doigts, crispés
+et déjà froids, tordaient les draps et brisaient leurs ongles
+sur les boiseries.</p>
+
+<p>Le marquis ne voyait plus, n'entendait plus... Jocelyn,
+ivre de douleur, courait follement par la chambre. Il
+pleurait, il priait, il maudissait. Cependant un moment
+de calme parut apporter quelque soulagement au malade.</p>
+
+<p>&mdash;A boire! dit-il pour la troisième fois.</p>
+
+<p>Jocelyn lui offrit une coupe pleine d'un breuvage rafraîchissant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envoyé à Quimper chercher un médecin, fit-il
+en s'adressant à son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Un médecin, non! Dans aucun cas je ne veux le
+voir; Jocelyn, je le défends!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! Je l'ordonne! c'est un prêtre que je veux!
+Oh! un prêtre! un prêtre!</p>
+
+<p>&mdash;Le recteur de Fouesnan va venir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis plus attendre. Ah! les douleurs me reprennent!
+Ah! Seigneur Dieu! que je souffre, que je...</p>
+
+<p>Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise,
+plus forte que la première, venait de s'emparer de lui.
+Jocelyn essaya de lui glisser un peu du breuvage dans la
+gorge en desserrant les dents à l'aide d'une lame de couteau.
+Il ne put y parvenir. L'air sifflait dans cette gorge
+aride qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le
+marquis balbutia quelques mots:</p>
+
+<p>&mdash;Le portrait de mon père! le portrait! demanda-t-il
+d'une façon inintelligible.</p>
+
+<p>Mais comme du geste il désignait le cadre appendu à
+la muraille, en face du lit, Jocelyn devina. Il décrocha la
+toile et s'approcha. Puis il souleva le tableau dans ses
+deux mains, et, le plaçant en lumière, il le présenta à
+son maître.</p>
+
+<p>Le marquis fit un effort suprême. Il parvint à se soulever
+à demi. Il contempla le portrait pendant quelques
+secondes.</p>
+
+<p>Tout à coup son oeil s'ouvrit démesurément; il porta
+la main à sa poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles
+qui sortirent de ses lèvres en sons rauques et indistincts;
+puis, battant l'air de ses bras, il retomba sur sa
+couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura
+immobile. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita
+vers le malade. Il lui saisit les bras et les mains;
+mais ces mains et ces bras avaient la rigidité de la mort.</p>
+
+<p>Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait
+un reste de chaleur. Les yeux, toujours démesurément
+ouverts, étaient dilatés et sans regard. Jocelyn
+posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait plus. Il
+approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la
+glace demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.</p>
+
+<p>Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au
+ciel, poussa un cri suprême et s'abattit comme une masse
+sur le tapis. Les domestiques accoururent. Ils relevèrent
+Jocelyn qui revint bientôt à lui; puis ils entourèrent le
+lit de leur maître.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis? murmuraient-ils à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est mort! répondit Jocelyn. Déployez
+la bannière noire. Telle est sa volonté suprême.</p>
+
+<p>A ces mots: «Monseigneur est mort!» un concert de
+larmes et de sanglots retentit dans la chambre. Tous
+ces braves gens (nous parlons ici des domestiques d'il
+y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient
+leur maître et le regrettaient sincèrement. Mais celui
+dont le désespoir était véritablement effrayant était le
+vieux Jocelyn. Quoi qu'on pût faire pour l'entraîner, il
+s'obstina à vouloir garder le cadavre du marquis, sans
+s'éloigner de lui, ne fût-ce que pour une minute.</p>
+
+<p>Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le
+recteur de Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son
+entrée dans le château. Le vénérable prêtre s'approcha
+du lit. Après avoir reconnu que tous secours corporels et
+spirituels étaient devenus désormais inutiles, il récita les
+prières des morts.</p>
+
+<p>Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec
+une rapidité foudroyante. Quelques heures à peine après
+que la bannière de deuil, arborée sur le château, eut annoncé
+la mort du dernier des Loc-Ronan, toute la campagne
+environnante était instruite de cette mort, et, le soir
+même, le bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient
+pas assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient
+profondément.</p>
+
+<p>Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant,
+la désolation ne fut aussi vive qu'à Fouesnan. Après
+la mort de son maître, le vieux Jocelyn avait fait faire
+tous les préparatifs nécessaires pour la célébration d'un
+service somptueux.</p>
+
+<p>En deux heures, la physionomie du vieux serviteur
+avait subi une transformation étrange et mystérieuse. Ses
+yeux brillaient d'un éclat fiévreux. Ses mains s'agitaient
+convulsivement. Tout son corps paraissait en proie à des
+secousses galvaniques. A chaque instant il pénétrait dans
+la chambre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en
+éloignait tout le monde, à l'exception du recteur, qui,
+agenouillé au pied du grand lit, priait à voix haute pour
+le repos de l'âme du défunt. Jocelyn, alors, s'approchait
+du cadavre. Il le contemplait longuement en attachant
+sur lui des regards humides de larmes. Par moments des
+lueurs de désespoir sombre, auxquelles succédaient d'autres
+lueurs d'espérance folle, étincelaient dans ses yeux
+et faisaient jaillir des éclairs fauves de ses prunelles. Puis,
+s'agenouillant et joignant ses prières à celles du prêtre,
+il s'inclinait sur la main glacée du marquis et la baisait
+avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn
+se relevait, il paraissait plus calme.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, des ouvriers appelés en toute hâte,
+auxquels les paysans prêtaient le secours de leurs bras,
+élevaient une estrade dans la chapelle du château. Aux
+quatre coins de cette estrade, on plaçait quatre brûle-parfums
+d'argent massif. On tendait les murailles avec
+des draps noirs. Les armes des Loc-Ronan, voilées
+d'un crêpe funèbre, y étaient appendues de distance en
+distance, et ajoutaient à la tristesse de l'ensemble.
+Des profusions de cierges se dressaient dans d'énormes
+chandeliers d'église.</p>
+
+<p>A deux heures du soir, la chapelle ardente était prête.
+Alors on plaça le corps du marquis, vêtu de ses plus riches
+habits et décoré des ordres du roi, dans une bière
+tout ouverte. Les domestiques, en grand deuil, ne voulurent
+céder à personne l'honneur de porter le corps de leur
+maître. Le cortége se mit en devoir de descendre l'escalier
+de marbre du château. Les clergés des villages voisins
+étaient accourus accompagnés des populations entières.
+Les paysans chantaient des psaumes. Les femmes
+éplorées les suivaient. Tous pleuraient, et pleuraient amèrement
+celui qui était moins leur maître que leur bienfaiteur
+et leur ami.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus
+triste encore que ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres
+vieillards accompagnaient les recteurs et les vicaires
+précédés du bon prêtre de Fouesnan.</p>
+
+<p>On déposa le cercueil sur l'estrade. Quatre prêtres demeurèrent
+dans la chapelle pour veiller le corps. Puis la
+foule s'écoula tristement. Tous devaient revenir le lendemain,
+car le lendemain était le jour fixé pour la cérémonie
+funèbre.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LES FUNÉRAILLES.</h3>
+
+
+
+<p>Bien avant que les premières lueurs de l'aube naissante
+vinssent teinter l'horizon de nuances orangées, les cloches
+des églises environnantes firent entendre leur glas
+sinistre. Presque partout les paysans étaient demeurés en
+prières pendant la plus grande partie de la nuit. Des
+cierges brûlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes
+filles préparaient les vêtements noirs et bleus, qui
+sont les couleurs du deuil en Bretagne. Mais, nulle part
+la douleur n'était aussi profonde qu'à Fouesnan.</p>
+
+<p>Les principaux habitants avaient passé la nuit dans la
+maison d'Yvon. Tandis que les femmes priaient dans une
+salle voisine, les hommes causaient à voix basse, se racontaient
+mutuellement les nombreux traits de bienfaisance
+qui avaient honoré la vie du défunt.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étais pas son fermier, disait Jahoua, je ne suis
+pas né sur ses terres, et pourtant je l'aimais comme s'il
+eût été mon seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et dire que voilà une si noble famille éteinte! fit le
+vieil Yvon en passant la main sur ses yeux; c'est une
+vraie calamité pour le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Une vraie calamité, eh! oui... répondit un paysan,
+car, enfin, qui sait entre quelles mains vont passer les
+domaines? A qui aurons-nous affaire? Peut-être à quelque
+beau muguet de la France, qui nous enverra son intendant
+pour nous appauvrir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur Dieu! fit le tailleur qui, malgré sa loquacité
+ordinaire, était demeuré bouche close depuis le
+commencement de la conversation; Seigneur Dieu! je
+n'en puis revenir! dire qu'il n'y a pas vingt-quatre heures
+qu'il était là, sur la place, au milieu de nous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant la vérité! répondirent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, il y a dans cette mort quelque chose de
+surnaturel?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez dire, tailleur?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire ce que je dis, et je m'entends. La dernière
+fois que je suis monté au château, j'ai rencontré
+trois pies sur la route!</p>
+
+<p>&mdash;Trois pies! fit observer Jahoua, ça signifie malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis après? demanda un paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Après, mon gars? Dame! l'année passée, quand
+j'étais à Brest, vous savez que le pauvre baron de Pont-Louis,
+Dieu veuille avoir son âme! est mort comme notre
+digne marquis, presque subitement, sans avoir eu le
+temps de se confesser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui; continuez, tailleur.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce qu'on disait?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on disait?</p>
+
+<p>Et les paysans, se pressant autour de l'orateur, attendaient
+avec avidité les paroles qui allaient sortir de ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes gars, on disait que le baron avait été
+empoisonné!</p>
+
+<p>&mdash;Empoisonné! s'écria l'assemblée avec terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, empoisonné! et m'est avis que la mort de monseigneur
+le marquis de Loc-Ronan ressemble beaucoup
+à celle de M. le baron.</p>
+
+<p>Les paysans étaient tellement loin de s'attendre à une
+semblable conclusion, qu'ils restèrent stupéfaits, et qu'un
+profond silence fut la réponse qu'obtint tout d'abord le
+tailleur. Cependant Jahoua, plus hardi que les autres,
+reprit après quelques minutes:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tailleur, vous croyez qu'on aurait commis
+un crime sur la personne de M. le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que ça y ressemble.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui accusez-vous?</p>
+
+<p>Le tailleur haussa les épaules, puis il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis plusieurs jours on a vu des étrangers rôder
+autour du château.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne savez-vous pas ce qu'on dit de ce qui
+se passe en France? Après cela, continua-t-il avec un
+peu de dédain, dans ces campagnes reculées, on n'apprend
+jamais les nouvelles; mais moi qui vais souvent
+dans les villes, je suis au courant des événements...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda un vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a qu'à Paris on s'est battu, on a pendu des nobles.</p>
+
+<p>&mdash;Pendu des nobles! s'écrièrent les paysans avec une
+réprobation évidente.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes gars. Ils font là-bas, à ce qu'ils disent,
+une révolution. Ils veulent contraindre le roi à signer
+des édits; et comme les gentilshommes soutiennent le roi,
+ils tuent les gentilshommes. Qu'est-ce qu'il y aurait d'étonnant
+à ce qu'on se soit attaqué à notre pauvre marquis,
+car chacun sait qu'il aimait son roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a raconté qu'en Vendée il y avait déjà des
+soldats bleus qui brûlaient les fermes et massacraient les
+gars!</p>
+
+<p>&mdash;Des soldats! s'écria Jahoua en se redressant. Eh
+bien! qu'ils osent venir en Bretagne! Nous avons des fusils
+et nous les recevrons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondit l'assemblée; nous nous défendrons
+contre les égorgeurs!</p>
+
+<p>&mdash;Mes gars! s'écria le vieil Yvon en se levant, si ce
+que dit le tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigneur,
+nous le vengerons, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous tuerons les bleus!</p>
+
+<p>Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait
+rapidement à la politique. Le tailleur, agent royaliste,
+avait su amener fort adroitement, à propos de la mort du
+marquis, une effervescence que l'on pouvait sans peine
+exploiter au profit des idées naissantes de guerre civile
+qui s'agitaient à cette époque dans quelques esprits de la
+Bretagne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le
+premier qui ait osé lever un drapeau en faveur de la
+contre-révolution, avait eu l'habileté de se mettre en
+communication avec tout ce qui possédait une influence
+grande ou minime sur les terres de Vendée et de Bretagne.
+Pour nous servir d'un terme vulgaire, «il échauffait
+les esprits.» Au reste, n'oublions pas que nous sommes
+au milieu de l'année 1791, et que le moment était
+proche où toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer
+l'étendard de la révolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient
+pas ces dispositions de la population bretonne et de
+la population vendéenne. Quelques mois plus tard, le 5
+octobre de la même année, MM. Gallois et Gensonné,
+commissaires envoyés le 19 juillet précédent dans le département
+de la Vendée, pour s'informer des causes de la
+fermentation qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport
+à l'Assemblée constituante.</p>
+
+<p>«L'exigence de la prestation du serment ecclésiastique,
+disaient-ils dans ce rapport, a été pour le département
+de la Vendée la première cause de ces troubles. La
+division des prêtres en assermentés et non assermentés a
+établi une véritable scission dans le peuple des paroisses.
+Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque
+jour des femmes se séparer de leur mari, des enfants
+abandonner leur père. Les municipalités sont désorganisées.
+Une grande partie des citoyens ont renoncé au service
+de la garde nationale. Il est à craindre que les mesures
+vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre
+les perturbateurs de repos public, ne paraissent plutôt
+une persécution qu'un châtiment infligé par la loi.»</p>
+
+<p>Le rapport entendu, l'Assemblée décréta qu'il serait
+envoyé des troupes en Vendée. Donc la Vendée s'agitait
+déjà, ou du moins la partie du pays où se passent les
+faits de ce récit, était encore à peu près calme, seulement
+on profitait des moindres circonstances pour animer les
+esprits.</p>
+
+<p>La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un
+puissant auxiliaire au secours des agents royalistes.</p>
+
+<p>La conversation des paysans bretons fut interrompue
+par la sonnerie lugubre des cloches. Tous se mirent en
+prières, et, oubliant les orages politiques pour la calamité
+présente, ils se disposèrent à gagner le château. Seulement,
+avant de partir, Yvon, après avoir échangé tout
+bas quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait
+parler. On fit silence et on l'écouta.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage
+de ma fille et la fête de la Soule. Dans un pareil
+moment, tout ce qui ressemblerait à une réjouissance publique
+serait peu convenable. Nous venons de décider,
+vos pères et moi, que l'une et l'autre cérémonies seraient
+remises à huit jours.</p>
+
+<p>Les paysans s'inclinèrent en signe d'assentiment, et la
+population du village se réunissant sur la grande place,
+aux premiers rayons du soleil levant, se dirigea vers le
+château.</p>
+
+<p>A ce moment précis deux cavaliers, lancés à fond de
+train sur la route de Quimper, prenaient la même direction.
+Ces deux cavaliers étaient le comte de Fougueray et le
+chevalier de Tessy. Ils avaient appris la fatale nouvelle
+quelques heures auparavant, et, ne pouvant en croire
+leurs oreilles, ils se hâtaient d'accourir. Tous deux étaient
+pâles, et leurs traits contractés indiquaient les émotions
+qui les agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est vrai, nous sommes perdus; disait le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore! répondait le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai guère d'espoir!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai deux, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Celui, d'abord, que la nouvelle est fausse; celui,
+ensuite, que le marquis ait eu recours à quelque subterfuge
+pour essayer de nous tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! si telle a été sa pensée, il ignore à qui il a
+affaire? Le médecin est-il parti?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai réveillé moi-même, et je l'ai vu monter à
+cheval... Il doit être arrivé depuis près d'une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faudra voir le cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous le verrons!</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on s'opposait à notre examen?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Nous ferions tant de bruit que l'on n'oserait...
+et s'il y a fourberie...</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous
+constaterons le fait, en silence! Ce sera une arme de plus
+entre nos mains, et une arme terrible!...</p>
+
+<p>Les deux cavaliers arrivèrent à la porte du château. La
+cour était pleine de paysans et de domestiques. On prit
+les deux arrivants pour d'anciens amis du marquis, et
+chacun s'empressa de leur faire place. Le comte et le chevalier
+mirent pied à terre. Aussitôt un homme vêtu de
+noir s'avança vers eux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, docteur! fit le chevalier. Avez-vous
+vu notre pauvre marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; je vous attendais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! Suivez-nous.</p>
+
+<p>Le comte marchant en tête, les trois hommes pénétrèrent
+dans la salle basse. Jocelyn prévenu de leur arrivée
+les attendait sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Loc-Ronan? répondit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Hier à midi et demi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernière
+fois?</p>
+
+<p>&mdash;Entrez dans la chapelle, messieurs.</p>
+
+<p>Et Jocelyn, saluant à peine, désigna du geste l'entrée
+du lieu sacré et se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me présage
+rien de bon, murmura le comte. Est-ce que ce
+damné marquis serait mort et bien mort!</p>
+
+<p>&mdash;Entrons toujours! répondit le chevalier.</p>
+
+<p>Une fois dans la chapelle, et en présence du recteur et
+des nombreux assistants, les deux aventuriers, car désormais
+nous devons leur donner ce titre qui, le lecteur l'a
+deviné sans doute, leur convient de tout point, les deux
+aventuriers crurent nécessaire de jouer une comédie larmoyante.
+Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris
+et des pleurs mal essuyés attestant une douleur vive
+et profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations différentes,
+mais au fond sur le même thème, jamais ils n'auraient
+pu songer, en quittant quelques jours auparavant
+leur cher et bien-aimé marquis, qu'ils le serraient dans
+leurs bras pour la dernière fois!... Puis suivaient des
+soupirs, des hélas! des sanglots difficilement contenus.</p>
+
+<p>Il fallait que ces hommes fussent de bien complets misérables,
+il fallait que leur coeur fût gangrené tout entier
+et dénué de l'ombre même d'un sentiment de décence
+pour qu'ils osassent jouer une si infâme comédie en présence
+d'un cadavre et d'une foule désolée. Ils poussèrent
+l'audace jusqu'à dire que leur tendre affection n'avait pu
+encore se résoudre à ajouter foi à toute l'étendue du malheur
+qui les frappait, et qu'ils avaient amené un médecin
+pour s'assurer que l'espoir d'une léthargie ou de
+toute autre maladie donnant l'apparence de la mort était
+anéanti pour eux. Bref, ils jouèrent leur rôle avec une
+telle perfection que, Jocelyn n'étant pas présent, les prêtres
+et les témoins de cette douleur bruyante ne purent
+s'empêcher de compatir à cette désolation sans borne.</p>
+
+<p>Le pieux recteur de Fouesnan voulut même leur prodiguer
+les consolations de la parole. On tenta de les arracher
+à ce spectacle qui semblait déchirer leur coeur. Soins
+inutiles!... Instances vaines! Ils persistèrent dans leur
+désir de rester présents, et ils déclarèrent formellement
+ne vouloir se retirer qu'après que le célèbre praticien
+qu'ils avaient amené avec eux, aurait bien et dûment constaté
+que le malheur était irréparable et que la science devenait
+impuissante. Force fut donc de leur laisser tromper
+leur douleur pour quelques instants, en leur permettant
+de satisfaire un désir si légitime et si ardemment exprimé.
+Les prêtres s'écartèrent, et le médecin, sur un
+signe du comte, gravit les marches du catafalque.</p>
+
+<p>Le docteur avait sans aucun doute reçu des ordres antérieurs,
+car il procéda minutieusement à l'examen du
+corps. Après dix minutes d'une attention scrupuleuse, il
+secoua la tête, laissa retomber dans la bière la main
+inerte qu'il avait prise, et s'adressant au comte et au
+chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il.
+Pour faire revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait
+plus que le pouvoir des hommes, il faudrait un miracle de
+Dieu. Le marquis est bien mort!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LES HÉRITIERS PRESSÉS.</h3>
+
+
+
+<p>Le comte et son compagnon courbèrent la tête sous
+cet arrêt sans appel prononcé à voix haute. Ils se retirèrent
+ensuite à pas lents, au milieu des témoignages d'estime
+et de sympathie. Arrivés à la porte de la chapelle,
+ils en franchirent silencieusement le seuil. Mais une fois
+dans, la cour, ils traversèrent une voûte, descendirent au
+jardin, et, ayant trouvé un endroit solitaire:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur? demanda brusquement le chevalier
+en s'adressant au médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, j'ai dit la vérité, répondit froidement
+celui-ci. Le marquis de Loc-Ronan est bien
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est simulé?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en répondez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en fais serment. Au reste, si vous doutez de mes
+paroles, adressez-vous à quelqu'un de mes confrères.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile! répondit le comte en frappant du pied avec
+colère; inutile! Nous n'avons plus besoin de vous, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis repartir?</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous reverrons ce soir à Quimper, ajouta le
+chevalier, et nous vous récompenserons de vos peines et
+de vos bons soins.</p>
+
+<p>Le médecin s'inclina et sortit du petit parc. Les deux
+hommes, demeurés seuls, se regardèrent pendant quelques
+minutes avec anxiété. Puis le comte laissa s'échapper
+de ses lèvres une série de malédictions qui, si elles
+eussent été entendues, auraient singulièrement compromi
+sa douleur affectée.</p>
+
+<p>&mdash;Sang du Christ! murmura-t-il; corps du diable!
+nous sommes ruinés, Raphaël!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! pas de noms propres ici! répliqua vivement
+le chevalier.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence. Tout à coup le comte releva
+fièrement la tête. Une pensée soudaine illumina son
+front soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Voir Jocelyn à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un projet.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bon, ce projet?</p>
+
+<p>&mdash;Tu en jugeras, Raphaël, viens avec moi.</p>
+
+<p>Le comte rencontra Jocelyn dans la cour. Il alla droit
+à lui, et, le prenant à part:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons à vous parler, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;A moi? répondit le serviteur étonné.</p>
+
+<p>&mdash;A vous-même, sans retard et sans témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dans un semblable moment... balbutia Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement le moment qui nous décide et qui
+nous fournira le sujet de notre conférence.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, messieurs, je suis à vos ordres...</p>
+
+<p>&mdash;Alors conduisez-nous quelque part où l'on ne puisse
+nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Montons à la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Montons!</p>
+
+<p>Les trois hommes gravirent rapidement le premier
+étage de l'escalier du château. Jocelyn introduisit ses
+deux interlocuteurs dans la petite pièce que nous connaissons
+déjà. Rien n'y était changé. Les livres que le marquis
+avait feuilletés la veille au matin étaient encore ouverts
+sur la table. Jocelyn poussa un soupir. Le comte et
+le chevalier n'y prêtèrent pas la moindre attention. Seulement
+ils s'assurèrent que personne ne pouvait les entendre.
+Cette précaution prise, ils attirèrent à eux des
+siéges.</p>
+
+<p>&mdash;Pas là! s'écria Jocelyn en voyant le comte s'emparer
+du fauteuil armorié que nous avons décrit précédemment.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que vous ne vous assiérez pas dans ce fauteuil,
+fit résolûment le serviteur en éloignant ce meuble
+révéré.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est le fauteuil de feu le marquis! répondit le
+comte avec insouciance et en prenant un autre siége.
+Soit, je ne vous contrarierai pas pour si peu. Puis je vous
+jure que la chose m'est complètement indifférente.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn, dit à son tour le chevalier, mon frère a le
+désir de vous faire une communication importante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, répondit Jocelyn en demeurant debout,
+non par respect, mais par habitude. Seulement je
+vous ferai observer que j'ai peu de temps à vous donner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez sans crainte, estimable Jocelyn, fit le
+comte en souriant; je serai bref dans mon discours, et il
+ne tiendra qu'à vous de terminer promptement notre
+conversation...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez donc commencer...</p>
+
+<p>&mdash;Ça, d'abord, maître valet! il me semble que vous
+manquez étrangement, vis-à-vis de nous, au respect
+qu'un manant de votre sorte doit à deux gentilshommes
+tels que le chevalier de Tessy et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout manant que je sois, répondit Jocelyn avec
+hauteur, sachez bien que j'ai quelque influence ici. Tous
+ces braves paysans qui remplissent la cour et le parc
+adoraient mon pauvre maître; si je leur disais que les tortures
+que vous lui avez avez infligées l'ont conduit au
+tombeau, soyez convaincus que vous ne sortiriez pas vivants
+de ce château, et que, tout bons gentilshommes que
+vous puissiez être, vous seriez infailliblement pendus aux
+grilles avant que cinq minutes se fussent écoulées...</p>
+
+<p>&mdash;Oses-tu bien parler ainsi, drôle?</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous curieux d'en faire l'expérience?...</p>
+
+<p>Jocelyn se dirigeait vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas venus pour discuter avec vous,
+fit vivement le chevalier. Écoutez-nous, mon cher Jocelyn,
+et vous agirez ensuite comme bon vous semblera.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous l'ai déjà dit; parlez promptement,
+messieurs, je vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn, reprit le comte, vous aviez toute la confiance
+de votre maître?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais effectivement cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais quitté le marquis depuis trente
+ans...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous nous connaissez tous deux, mon frère et
+moi, et vous n'ignorez pas de quelle nature étaient nos
+relations avec le marquis?</p>
+
+<p>Jocelyn ne répondit pas. Le comte de Fougueray continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je prends votre silence pour une réponse affirmative.
+Donc, vous savez que votre maître était en notre
+puissance, et que son honneur était entre nos mains. Or,
+vous devez savoir aussi que l'honneur d'un gentilhomme
+surtout lorsque ce gentilhomme est un Loc-Ronan, vous
+devez savoir, dis-je, que cet honneur ne meurt point au
+moment où la vie s'éteint.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, je veux dire que, vivant ou
+mort, le marquis de Loc-Ronan peut être déshonoré par
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous voudriez?...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc! La mort du marquis est un obstacle
+à l'exécution de certaines conventions arrêtées entre
+nous, conventions d'où dépend notre fortune à venir, et
+dont l'inexécution nous porte un préjudice déplorable.
+Or, vous comprenez sans peine que nous éprouvions en
+ce moment quelques velléités de vengeance contre ce
+marquis qui vient nous frustrer!... Il est mort, cela est
+vrai, et nous ne pouvons nous en prendre à son corps;
+mais sa mémoire et son nom nous restent, et nous sommes
+décidés à les livrer à l'infamie!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est horrible! s'écria Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de cette résolution, estimable serviteur?
+parlez sans crainte...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous êtes des misérables!</p>
+
+<p>&mdash;Paroles perdues que tout cela!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que je vous laisserai agir?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous vous trompez!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais...</p>
+
+<p>&mdash;Ameuter ces drôles contre nous? interrompit le
+comte en désignant les paysans assemblés dans la cour.
+Erreur, mon cher, grave erreur! Ce serait le moyen le
+plus certain de voir déshonorer à l'instant la mémoire de
+votre maître, Nous ne sommes pas si nigauds que de
+nous être mis de cette façon à la merci des gens! Nous
+jeter ainsi dans la gueule du loup, pour qu'il nous croque!...
+Allons donc! Le chevalier et moi sommes des
+gens fort adroits, mon cher Jocelyn. Vous avez vu, lorsqu'il
+y a quelques jours le marquis voulut faire de nous
+un massacre général, qu'il a suffi d'un seul mot pour le
+désarmer et l'amener à composition? Sachez bien, mon
+brave ami, que les papiers qui renferment les secrets de
+la vie de votre maître sont déposés à Quimper, entre les
+mains d'une personne qui nous est toute dévouée... Si,
+par un hasard quelconque, nous ne reparaissions pas ce
+soir, ces papiers seraient remis à l'instant entre les mains
+de la justice. Or, vous n'ignorez pas, vous qui êtes au
+courant des événements politiques, que la justice aime
+assez en ce moment à courir sus aux bons gentilshommes,
+pour flatter les instincts populaires en vue de ce qui doit
+arriver? Donc, quoi que vous fassiez, si nous ne nous entendons
+pas, le marquis de Loc-Ronan, mort ou vivant,
+sera jugé!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'oseriez évoquer cette affaire! répondit Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je raconterais la vérité, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Je dirais ce que vous avez fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi donc! qu'avons-nous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirais que vous avez spéculé sur ce secret pour
+arracher des sommes énormes à mon maître. Enfin, je
+raconterais votre dernière visite.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! on ne vous croirait pas!</p>
+
+<p>&mdash;On ne me croirait pas! s'écria Jocelyn avec impétuosité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! Quelle preuve avez-vous? Nous démentirons
+vos paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mais enfin que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous prévenir que nous allons agir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! vous ne le ferez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! messieurs! je vous en conjure! Rappelez-vous
+que mon pauvre maître vous a toujours comblés
+de bienfaits. Ne déshonorez pas sa mémoire ne révélez pas
+cet affreux mystère, oh! je vous en supplie!... Voyez! je
+me traîne à vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez
+pas les cendres qui reposent au fond d'un cercueil?
+Mon Dieu! mais quel intérêt vous pousserait? La vengeance
+est stérile!</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes,
+les mains suppliantes, s'adressait tour à tour au
+chevalier et au comte. En voyant le désespoir du fidèle
+serviteur, le comte lança à son compagnon un regard de
+triomphe. Puis, revenant à Jocelyn, il sembla prêt à se
+laisser fléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être dépend-il de vous que nous n'agissions
+pas ainsi que nous l'avons résolu, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que dois-je faire pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Répondre franchement.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>&mdash;A ce que nous allons vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc, messieurs, et si je puis vous répondre
+selon vos désirs, je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis a-t-il fait un testament?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien; mais je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, n'ayant eu aucun enfant de ses deux mariages,
+ses biens reviendront à des collatéraux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>Le comte et le chevalier poussèrent un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait.
+Nous ne pouvons malheureusement rien prétendre sur
+l'héritage; mais, avant que la justice soit venue ici mettre
+les scellés, nous sommes les maîtres de la maison... Or,
+la justice va venir avant une heure; d'ici là, agissons.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc? demanda Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons que tu nous livres immédiatement
+tout ce qu'il y a au château, d'or, d'argent et de pierreries...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'hésite pas! l'honneur de ton maître te met
+à notre discrétion; souviens-toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je ne puis...</p>
+
+<p>&mdash;Dépêche-toi!... te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;On m'accusera de vol! Encore une fois...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, dépêche-toi! ou, je te le jure par
+tous les démons de l'enfer! si tu nous laisses sortir d'ici
+les mains vides, avant qu'il soit nuit, nous aurons publié
+dans tout le pays la bigamie du marquis de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>Jocelyn demeura pendant quelques secondes indécis.
+Un violent combat se lisait sur sa figure et contractait sa
+physionomie expressive. Enfin, il sembla avoir pris un
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Venez! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez,
+mais que le crime en retombe sur vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! nous achèterons des indulgences à Rome!
+répondit le marquis; nous sommes au mieux avec trois
+cardinaux!...</p>
+
+<p>Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pièce voisine
+qui contenait les annales du château et de la famille
+des Loc-Ronan. Il prit une clef qu'il tira de la poche de
+son habit, et il ouvrit une énorme armoire en chêne toute
+doublée de fer. Cette armoire était, à l'intérieur, composée
+de divers compartiments. Le comte exigea qu'ils fussent
+ouverts successivement. A l'exception d'un seul, ils
+renfermaient des papiers. Mais ce que contenait le dernier
+valait la peine d'une recherche minutieuse. Il y avait
+là, enfermées dans une petite caisse en fer ciselé, des valeurs
+pour plus de cent cinquante mille livres; les unes
+en des traites sur l'intendance de Brest, d'autres sur celle
+de Rennes; puis des diamants de famille non montés, de
+l'or pour une somme de près de trente mille livres, etc., etc.</p>
+
+<p>Le comte et le chevalier, éblouis par la vue de tant de
+richesses et n'espérant pas trouver un pareil trésor, ne
+purent retenir un mouvement de joie. Sans plus tarder ils
+s'emparèrent des traites, toutes au porteur, et des diamants
+qu'ils firent disparaître dans leurs poches profondes.
+A les voir ainsi âpres à la curée, on devinait les bandits
+sous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien,
+probablement, car il ne s'étonna pas.</p>
+
+<p>Restait l'or dont le volume offrait un obstacle pour
+l'emporter facilement. Le comte fit preuve alors de toute
+l'ingéniosité de son esprit fertile en expédients. Après en
+avoir fait prendre au chevalier et après en avoir pris lui-même
+tout ce qu'ils pouvaient porter, il versa le reste des
+louis dans une sacoche qu'il se fit donner par Jocelyn.
+Puis, dégrafant son manteau, il l'enroula autour du sac et
+il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis de manière
+à dissimuler le fardeau.</p>
+
+<p>&mdash;Là! dit-il quand cela fut fait; maintenant, mon
+brave Jocelyn, tu vas nous reconduire avec force politesse,
+et pour te récompenser de ton zèle, nous te jurons que tu
+n'entendras plus jamais parler de nous!</p>
+
+<p>Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement
+et s'empressa de précéder les deux larrons.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LA ROUTE DES FALAISES.</h3>
+
+
+
+
+<p>Au moment où le comte et le chevalier se mettaient en
+selle, le lieutenant civil de Quimper, accompagné de divers
+magistrats et suivi d'une escorte, arrivait au château
+pour dresser un inventaire détaillé et apposer officiellement
+les scellés. Le comte poussa du coude son compagnon.
+Ils échangèrent un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dis-tu? murmura le comte en mettant son
+cheval au pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il était temps! répondit le chevalier.</p>
+
+<p>Les deux cavaliers franchirent le seuil du château en
+affectant beaucoup d'indifférence et de calme, et en laissant
+échapper quelques mots qui pouvaient donner à
+penser qu'ils se rendaient au-devant d'autres gentilshommes
+arrivant par la route de Quimper. Mais une fois sur
+la pente douce qui aboutissait au point où se croisaient le
+chemin de la ville et celui des falaises, ils s'empressèrent
+de suivre ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Un temps de galop, Raphaël! dit le comte en éperonnant
+son cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver...</p>
+
+<p>Dix minutes après, jugeant qu'ils étaient hors de vue
+et rien n'indiquant qu'ils eussent un danger à redouter,
+ils mirent leurs chevaux à une allure plus douce.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu, Diégo! s'écria Raphaël, la matinée n'est
+pas perdue!</p>
+
+<p>&mdash;Certes! répondit le comte, la journée a été moins
+mauvaise que nous le pensions. Ah! ce matin, je n'espérais
+plus!</p>
+
+<p>&mdash;Le morceau est joli, à défaut du gâteau tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ton avis, n'est-ce pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et le tien aussi, je suppose!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma foi! mais en y réfléchissant, je ne puis
+m'empêcher de me désoler un peu! Cette mort est venue
+faire avorter un plan si beau! Nous avons de l'or, Raphaël,
+mais nous ne sommes pas riches et Henrique n'a
+pas de nom!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu lui donneras le tien! Maintenant que le
+marquis est mort, rien ne t'empêche d'épouser Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa n'est plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voilà la pierre d'achoppement. Mais après tout
+elle est belle encore, et quand elle aura cessé de l'être tu
+t'en consoleras avec d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Là n'est point la question. Je pense plus à l'argent
+qu'à l'amour. Or, environ soixante-quinze mille livres
+pour chacun ce n'est guère!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne quittons pas le pays. Lançons-nous dans la
+politique. Si Billaud-Varenne tient parole, avant peu la
+noblesse va se voir assez malmenée. Alors nous quitterons
+nos titres, nous reprendrons nos véritables noms, et nous
+trouverons bien au milieu de la révolution qui éclatera,
+le moyen de faire fructifier nos capitaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et si la noblesse triomphe?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous
+connaissons une partie des secrets des révolutionnaires,
+nous les combattrons plus facilement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as réponse à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'embarrasses d'un rien.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! Raphaël! je suis fier de toi. Tu es mon
+élève, et bientôt tu seras plus fort que ton maître!...</p>
+
+<p>Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire,
+et ses yeux se fermant à demi laissèrent glisser entre les
+paupières un regard moqueur qui enveloppa son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Maître corbeau!... pensa-t-il.</p>
+
+<p>Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux
+hommes, qui avaient quitté la route des falaises pour une
+chaussée plus commode située à peu de distance et tracée
+parallèlement à la mer, les deux hommes, disons-nous,
+chevauchaient dans un étroit sentier bordé de genêts et
+d'ajoncs. Ces derniers, s'élevant à cinq et six pieds de
+hauteur, formaient un rideau qui leur dérobait la vue du
+pays. Les chevaux, auxquels ils avaient rendu la main,
+allongeaient leur cou et avançaient d'un pas égal et mesuré.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants le comte semblait prêter une
+oreille attentive à ces mille bruits indescriptibles de la
+campagne, auxquels se mêlait le murmure sourd de la houle.
+Le chevalier paraissait plongé dans des rêveries qui absorbaient
+toute son intelligence. Enfin il redressa la tête,
+et s'adressant à son ami:</p>
+
+<p>&mdash;Diégo! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! répondit le comte en se penchant vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;On nous suit!</p>
+
+<p>&mdash;On nous suit? répéta le chevalier en se retournant
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Pas sur la route: mais là dans les genêts, il y a
+quelqu'un qui nous épie... Tiens la bride de mon cheval...</p>
+
+<p>Le chevalier s'empressa d'obéir. Le comte sauta lestement
+à terre et s'élança sur le côté droit du sentier. Il
+écarta les genêts, il les fouilla de la main et du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Personne! s'écria-t-il ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te seras trompé!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien étrange!</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, après tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ne remontes-tu pas à cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure.</p>
+
+<p>Le comte recommença son investigation, mais sans plus
+de résultat que la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! fit-il en revenant à sa monture, corbleu!
+ces genêts sont insupportables! On peut vous espionner,
+vous suivre pas à pas sans que l'on puisse prendre l'espion
+sur le fait!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou, Diégo, lors même qu'un homme eût
+marché dans le même sens que nous, pourquoi penser
+qu'il nous épiât?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je me serai trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche.
+Écoute-moi, mon cher, j'ai à te communiquer une
+idée lumineuse qui vient de me surgir tout à coup...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette idée?...</p>
+
+<p>&mdash;Voici la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord
+le sentier des falaises. Du haut des rochers au moins on
+domine la campagne, et personne ne peut vous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! regagnons les falaises...</p>
+
+<p>Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèrent
+vers les hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrémité
+des genêts, de telle sorte que ni le chevalier, ni le
+comte ne purent remarquer l'ondulation causée par le
+passage d'un homme qui courait en se baissant pour les
+devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas
+de distinguer la taille ni de voir le visage, arriva sur les
+rochers, les franchit d'un seul bond, tandis que les cavaliers
+étaient encore engagés dans les ajoncs, et, avec l'agilité
+d'un singe, il se laissa glisser sur une sorte d'étroite
+corniche suspendue au-dessus de l'abîme.</p>
+
+<p>Cette arête du roc longeait les falaises jusqu'à la baie
+des Trépassés. Elle était large de dix-huit pouces à peine,
+située à quatre pieds environ en contre-bas de la route,
+et elle dominait la mer. On ne pouvait en deviner l'existence
+qu'en s'approchant tout à fait du pic des falaises.</p>
+
+<p>L'homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre
+la même route que les cavaliers, et à écouter toutes leurs
+paroles sans crainte d'être découvert par eux. D'autant
+mieux que la surface glissante des rochers ne permettait
+aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il
+fallait que cet homme eût une habitude extrême de suivre
+un pareil chemin; car, il se trouvait sur une corniche
+large de dix-huit pouces, et la mort était au bas!</p>
+
+<p>Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuèrent
+leur route et reprirent la conversation un moment
+interrompue.</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais donc? demanda le comte en regardant
+autour de lui, et en poussant un soupir de satisfaction, tu
+disais donc, mon cher Raphaël?...</p>
+
+<p>&mdash;Que si tu veux m'en croire, Diégo, nous allons
+chercher dans le pays une retraite impénétrable, ignorée
+de tous les partis et où nous serons en sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta
+pensée!</p>
+
+<p>&mdash;Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée,
+et nous parviendrons à la découvrir avec l'aide de
+Carfor, nous nous y enfermerons pour y attendre les événements.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours,
+quoi que tu en dises; car elle est encore fort belle et n'a
+pas quarante ans, ce qui lui donne le droit d'en avoir
+vingt-neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Tu y cacheras Henrique. De mon côté j'y mènerai
+ma petite Bretonne, et nous passerons joyeusement là les
+trois mois d'attente dont nous a parlé Billaud-Varenne.
+Bien entendu que l'un de nous ira de temps à autre aux
+nouvelles, et que, si les événements l'exigent, nous agirons
+plus tôt...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cela me sourit assez.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait, même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en vois enchanté.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, avoue une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de
+Fouesnan, la fiancée de ce rustre, te tient plus au coeur
+que tu ne voulais en convenir ces jours passés?</p>
+
+<p>En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme
+qui suivait les falaises en rampant sur la corniche fit un
+tel mouvement de surprise qu'il faillit perdre pied, et
+qu'il n'eut que le temps de s'accrocher à une crevasse
+placée heureusement à portée de sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que
+la belle enfant me plaît assez.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, soit!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, après la célébration du mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant à
+la figure que fera le marié!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce sera, j'imagine, assez réjouissant à voir.
+Les deux hommes se laissèrent aller à un joyeux accent
+d'hilarité.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en
+redevenant sérieux, il nous faudra nous en occuper ces
+jours-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en parlerons à Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous fier à lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il connaît le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux
+vaut agir soi-même et sans l'aide de personne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous agirons...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; mais avant tout, il faut songer à mettre
+notre trésor à l'abri des mains profanes.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, Diégo; allons d'abord à Quimper.
+Dès demain, nous entrerons en campagne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est arrêté!</p>
+
+<p>Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaises,
+dominaient la hauts mer, nous le savons. Le ciel
+était pur, la brume, presque constante sur cette partie
+des côtes, s'était évanouie sous les rayons ardents du soleil;
+l'atmosphère limpide permettait à la vue de s'étendre
+jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon. Le comte,
+qui laissait errer ses regards sur l'Océan, arrêta si brusquement
+son cheval que l'animal, surpris par le mors,
+pointa en se jetant de côté.</p>
+
+<p>&mdash;Raphaël! dit le comte. Regarde! Là, sur notre
+gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement
+vers Penmarckh?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Le lougre de Marcof! répéta Raphaël.</p>
+
+<p>&mdash;C'est <i>le Jean-Louis</i>, sang du Christ! Je le reconnais
+à sa mâture élevée et à ses allures de brick de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Le paysan que nous avons rencontré il
+y a trois jours à peine, nous a dit que Marcof était allé à
+Paimboeuf et qu'il ne reviendrait que dans douze jours au
+plus tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais; mais néanmoins, c'est <i>le Jean-Louis</i>, j'en
+réponds!...</p>
+
+<p>&mdash;Marcof n'est peut-être pas à bord.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! <i>Le Jean-Louis</i> ne prend jamais la mer
+sans son damné patron.</p>
+
+<p>&mdash;Alors si c'est Marcof, Diégo, raison de plus pour
+chercher promptement un asile sûr!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, Raphaël; car si ce diable incarné
+connaît la vérité, et Jocelyn la lui apprendra sans doute,
+il va se mettre à nos trousses. Or, je l'ai vu à l'oeuvre, et
+je sais de quoi il est capable. Je suis brave, Raphaël, je
+ne crains personne, et tu as assisté, près de moi, à plus
+d'une rencontre périlleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout
+brave que je sois et que tu sois toi-même, nous ne pouvons
+rivaliser d'audace et d'intrépidité avec cet homme.
+Il semble que la lutte, le carnage et la mort soient ses
+éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans hésiter
+deux hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu'il sortirait
+vainqueur de la lutte! Hâtons-nous donc de regagner
+Quimper, Raphaël, et mettons sans plus tarder ton sage
+projet à exécution. Un jour nous trouverons l'occasion de
+nous défaire de cet homme, j'en ai le pressentiment! Mais,
+en ce moment, ne compromettons point l'avenir par une
+imprudence.</p>
+
+<p>Le comte et le chevalier, pressant leurs montures,
+quittèrent la route des falaises en prenant la direction de
+Quimper.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>MARCOF.</h3>
+
+
+
+
+<p>Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était
+bien le lougre de Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la
+mer. Cette fois, comme le ciel était pur et la brise favorable,
+<i>le Jean-Louis</i> avait donné au vent tout ce qu'il avait
+de toile sur ses vergues.</p>
+
+<p>Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse,
+et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait
+constaté la vitesse remarquable de quatorze noeuds à
+l'heure.</p>
+
+<p>Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée
+inattendue du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché
+qu'il était par la falaise, un homme, disons-nous, suivait
+depuis longtemps les moindres mouvements du <i>Jean-Louis</i>.
+Cet homme était Keinec.</p>
+
+<p>Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse,
+il s'arrêtait de temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait
+ses regards sur un canot amarré à ses pieds. Au
+gré de son impatience, le lougre n'avançait pas assez vite.
+Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait trembler
+ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât,
+hissa une voile, et, poussant au large, il gouverna en
+mettant le cap sur <i>le Jean-Louis</i>.</p>
+
+<p>En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord
+à bord. Bervic, reconnaissant Keinec, lui jeta un câble
+que le jeune marin amarra à l'avant de son embarcation,
+puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux flancs du petit navire,
+il bondit sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic.</p>
+
+<p>&mdash;Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Bon; je descends.</p>
+
+<p>Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre
+de Marcof dont la porte était ouverte. Le patron du
+<i>Jean-Louis</i>, courbé sur une table, était en train de pointer
+des cartes marines. Il était tellement absorbé par son travail
+qu'il n'entendit pas Keinec entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! fit le jeune homme après un moment de
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un
+éclair de plaisir illumina sa physionomie. Ta présence
+m'en dit plus que tes paroles ne pourraient le faire, et je
+devine que je puis te tendre la main, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.</p>
+
+<p>Et les deux marins échangèrent une amicale poignée
+de main.</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi de mauvaises pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le
+marquis de Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans
+doute! je l'aime et je le respecte de toute mon âme! il a
+toujours été si bon pour moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon pauvre ami, du courage!</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Marcof, il t'en faut!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?... pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>Keinec s'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! parle donc!</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis est mort hier!</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin
+d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Par accident?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dans son lit.</p>
+
+<p>Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée
+indiquait énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle
+lui causait de douleurs. Le sang lui monta au visage. Il
+arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses yeux s'ouvrirent
+comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il se
+laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses
+mains. Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine;
+des cris rauques s'échappèrent de sa gorge, et au
+travers de ses doigts crispés des larmes brûlantes roulèrent
+sur ses joues bronzées par le vent de la mer. Le désespoir
+de cet homme était terrible et puissant comme sa
+nature.</p>
+
+<p>Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin
+Marcof releva lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il
+quitta son siége et il marcha rapidement quelques secondes
+dans l'entre-pont. Puis il revint près de Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi des détails, lui dit-il.</p>
+
+<p>Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort
+du marquis, et ce qu'il raconta était l'expression la plus
+simplement exacte de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que
+le marquis est mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend
+dans le caveau de ses pères.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière
+fois son visage?...</p>
+
+<p>&mdash;Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe,
+continua Keinec, je pensai à t'en donner avis en
+te faisant passer une lettre par le premier chasse-marée
+en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf. J'ignorais que
+tu revinsses si promptement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est
+Dieu qui sans doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que
+je pusse arriver le jour même de l'enterrement du
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures,
+je me suis mis en mer pour venir à toi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh!
+vois-tu, je souffre autant que puisse souffrir un homme!
+continua Marcof, dont les larmes débordèrent de nouveau.</p>
+
+<p>Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par
+le chagrin? moi, que tu as vu si souvent donner la mort
+avec un sang-froid farouche! Cela te paraît bizarre, ridicule
+peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof le coeur
+d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes
+et tu doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan,
+entends-tu? le marquis de Loc-Ronan, c'était tout ce que
+j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais embrassé ni mon père ni
+ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la tendresse
+d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une
+femme! Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les
+pour n'en former qu'un seul. Joins-y l'admiration,
+l'estime, le respect, et tu n'auras pas encore une idée de
+ce que je ressentais pour le marquis de Loc-Ronan!... Tu
+ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il
+peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une
+telle affection à un gentilhomme d'une ancienne et illustre
+famille?... C'est un secret, Keinec, un secret que je t'expliquerai
+peut-être un jour. Aujourd'hui sache seulement
+que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le mien
+le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux!
+bien malheureux!...</p>
+
+<p>Et il murmura à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il
+fallait me frapper, moi, et l'épargner, lui!</p>
+
+<p>Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les
+consolations seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence,
+et profondément ému lui-même. Marcof se calma
+peu à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps
+pour assister à l'office des morts?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai
+quitté la côte, les prières étaient commencées, et maintenant
+le corps du marquis repose dans le caveau mortuaire
+du château.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais!
+murmurait avec amertume le patron du <i>Jean-Louis</i>.</p>
+
+<p>Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'es fidèle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Marcof, fidèle et dévoué!...</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit, comme toujours, je suis à toi!</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure veux-tu que je sois prêt?</p>
+
+<p>&mdash;A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès
+du mur du parc, à l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.</p>
+
+<p>&mdash;J'y serai.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon gars.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je encore autre chose pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur
+le pont et prends le commandement du lougre pour franchir
+la passe.</p>
+
+<p>Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face
+avec lui-même, l'homme de bronze se laissa aller à toute
+l'expansion de sa douleur. Pendant deux heures, prières
+et cris d'angoisse s'échappèrent confusément de ses lèvres.
+Ses yeux devenus arides, étaient bordés d'un cercle
+écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets
+qu'elle prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé,
+l'âme torturée, Marcof se jeta sur son hamac.</p>
+
+<p>La douleur avait terrassé cette vaillante nature!...
+Jusqu'à la nuit Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse
+chargé du soin de préparer son repas entra dans la cabine.
+Deux fois le pauvre enfant sortit sans avoir osé
+troubler les rêveries désolées de son chef.</p>
+
+<p>Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider
+au mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux
+Bervic surtout exprimait sa surprise par des bordées de
+jurons énergiques empruntés à toutes les langues connues,
+et qui s'échappaient de sa large bouche avec une
+facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement
+défendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont.
+Le jeune homme voulait qu'on laissât Marcof
+libre dans sa douleur.</p>
+
+<p>Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son
+hamac. Il ouvrit un meuble et il en tira une petite clé
+d'abord, puis une plus grande, et il les serra précieusement
+toutes deux dans la poche de sa veste. Il passa ses
+pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage,
+et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela
+fait, il mit le tout sous son bras et monta sur le pont.</p>
+
+<p>Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant
+Bervic sans prononcer une parole, et il descendit à
+terre. Il traversa rapidement Penmarck, il prit le chemin
+des Pierres-Noires, et, tournant brusquement sur la gauche,
+il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire.
+La lune ne s'était point encore levée, et une brume assez
+forte couvrait la terre.</p>
+
+<p>Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof
+continua sa route, longea le mur du parc et s'engagea
+dans le sentier conduisant à la montagne. Tout à coup
+une forme humaine se dressa devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, Keinec? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Viens!</p>
+
+<p>Après avoir franchi l'espace d'une centaine de pas,
+Marcof s'arrêta devant une porte étroite et basse, pratiquée
+dans la muraille. Il tira la petite clé de sa poche et
+il ouvrit cette porte.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-moi, dit-il à Keinec.</p>
+
+<p>Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît
+parfaitement les aîtres, guida son compagnon à travers le
+dédale des allées et des taillis. Bientôt ils arrivèrent devant
+le corps de bâtiment principal.</p>
+
+<p>Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton
+de cuivre, il fit jouer un ressort, et une porte massive
+tourna lentement sur ses gonds. A peine cette porte fut-elle
+ouverte, qu'une bouffée de cet air frais et humide, atmosphère
+habituelle des souterrains, les frappa au
+visage.</p>
+
+<p>Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma
+une torche et avança. Keinec le suivit silencieusement.
+Un escalier taillé dans le roc les conduisit en tournant
+sur lui-même dans un premier étage inférieur.</p>
+
+<p>&mdash;Où sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec à
+voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit
+le marin.</p>
+
+<p>Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir
+traversé une longue galerie voûtée, il se trouva en face
+d'une porte en fer, percée d'ouvertures en forme d'arabesques,
+qui permettaient de distinguer à l'intérieur.</p>
+
+<p>Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof,
+on pouvait apercevoir une longue rangée de sépulcres.
+Le marin prit alors la plus grande des deux clés
+qu'il avait apportées et l'introduisit dans la serrure.</p>
+
+<p>Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa
+la torche qui s'éteignit. Les deux hommes demeurèrent
+plongés dans une obscurité profonde. Tout autre à leur
+place eût sans doute été en proie à un mouvement de
+frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne
+parurent ressentir aucune émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement
+calme, tandis qu'il battait le briquet.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, répondit Keinec.</p>
+
+<p>La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres
+rangés symétriquement, la tête adossée à la muraille,
+on en distinguait un, le dernier, dont la teinte plus
+claire attestait une construction récente; des fragments
+du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle
+étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en
+approcher, se dirigea vers celui qui le précédait. C'était
+la tombe du père du marquis de Loc-Ronan. Il s'agenouilla
+et pria longuement. Keinec l'imita. Puis se relevant, il
+revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement
+placée la première en entrant dans le caveau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là qu'il repose! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et, prenant une résolution:</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, dit-il, à l'oeuvre, mon gars!...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu donc faire, Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Enlever cette pierre, d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernière
+fois le marquis, et le recoucher ensuite dans sa dernière
+demeure!...</p>
+
+<p>&mdash;Une profanation, Marcof!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je
+veux le faire!...</p>
+
+<p>&mdash;Marcof!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne veux-tu pas me prêter ton aide?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, songe donc...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof; réponds
+oui ou non. Pars ou reste!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence;
+je t'ai promis de t'aider et je t'aiderai.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à
+l'oeuvre sans plus tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le
+répète encore, que ta conscience soit en repos. J'ai le
+droit de faire ce que je fais.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe,
+dispose de moi!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LE SÉPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN.</h3>
+
+
+
+
+<p>Marcof donna la pioche à Keinec et prit sa torche. Tous
+deux se mirent en devoir de desceller la large dalle. Le
+plâtre, qui n'avait pas eu le temps de durcir depuis les
+quelques heures qu'il avait été employé, céda facilement.</p>
+
+<p>Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les
+bords de la tombe, Keinec s'en servit comme d'un levier.
+Marcof joignit ses efforts aux siens. Tous deux roidissant
+leurs bras, la dalle se souleva lentement, puis elle glissa
+sur le bord opposé et tomba sur la terre molle. Le sépulcre
+était ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le vide
+et dit à Keinec:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais descendre, allume la seconde torche qui est
+dans mon caban, et tu me la donneras.</p>
+
+<p>Keinec obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes
+et donne-le moi aussi.</p>
+
+<p>Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et
+éclairé par Keinec, il descendit avec précaution dans le
+caveau. La bière reposait sur deux barres de fer scellées
+dans la muraille. Marcof l'attacha solidement, puis pressant
+l'extrémité de la corde entre ses dents, il remonta.
+Keinec, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous
+deux tirèrent doucement, sans secousses, pour hisser le
+cercueil à l'orifice du caveau.</p>
+
+<p>La tâche était rude et difficile, car le cercueil, en chêne
+massif et doublé de plomb, était d'une extrême pesanteur.
+Mais la volonté froide et inébranlable de Marcof décuplait
+ses forces. Keinec l'aidait de tout son pouvoir.</p>
+
+<p>Après un travail opiniâtre, l'extrémité du cercueil apparut
+enfin. Les deux hommes redoublèrent d'efforts.
+Marcof, laissant à son compagnon le soin de maintenir en
+équilibre le funèbre fardeau, quitta la corde, se glissa
+dans le caveau et poussa le cercueil de toute la vigueur
+de ses mains puissantes. Keinec l'attira à lui.</p>
+
+<p>Certes, quiconque eût pu assister à ce spectacle, aurait
+cru à quelque effroyable profanation. L'ensemble de ces
+deux hommes ainsi occupés, offrait un aspect fantastique
+et lugubre. Travaillant dans ce caveau sépulcral à la pâle
+clarté de deux torches vacillantes qui laissaient dans l'obscurité
+les trois quarts du souterrain, on les eût pris pour
+deux de ces vampires des légendes du moyen-âge qui déterraient
+les corps fraîchement ensevelis, pour satisfaire
+leur infâme et dégoûtante voracité. Leurs vêtements en
+désordre, leur figure pâle, leurs longs cheveux flottants
+ajoutaient encore à l'illusion. Et cependant c'était l'amour
+fraternel qui conduisait l'un de ces hardis fossoyeurs;
+c'était l'amitié qui guidait l'autre!... Marcof voulait revoir
+les restes chéris de celui qu'il avait perdu. Keinec
+aidait Marcof dans l'accomplissement de ce pieux désir,
+parce que Marcof était son ami.</p>
+
+<p>Encore quelques efforts et leur travail pénible allait
+être couronné de succès. Marcof voyant la bière maintenue
+par Keinec, se hissa hors du tombeau. Puis tous deux
+attirèrent le cercueil pour le déposer doucement à terre.</p>
+
+<p>Malheureusement ils avaient compté sans le poids
+énorme du cercueil. A peine l'eurent-ils incliné de leur
+côté, que la masse les entraîna. Leurs ongles se brisèrent
+sur le coffre de chêne; le cercueil, poussé par sa propre
+pesanteur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un
+effort suprême pour le retenir, ils ne purent en venir à
+bout. La bière tomba lourdement à terre.</p>
+
+<p>Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa échapper
+une exclamation de terreur folle, et il recula comme
+pris de vertige, jusqu'à ce qu'il fût adossé à la muraille.
+C'est qu'en tombant à terre le cercueil, au lieu de rendre
+un son mat, avait semblé pousser un soupir métallique.
+On eût dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes
+contre les autres.</p>
+
+<p>Keinec et Marcof se regardèrent. Ils frémissaient tous
+deux.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu? demanda Keinec à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;L'âme du marquis qui revient!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si cela pouvait être! fit Marcof en s'inclinant,
+ce serait trop de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof, si tu m'en crois, tu renonceras à ton projet.</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! achevons donc à l'instant, car j'étouffe
+ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Achevons.</p>
+
+<p>Ils déclouèrent la bière. Au moment d'enlever le couvercle
+ils s'arrêtèrent tous deux et firent le signe de la
+croix. Puis, d'une main ferme, Marcof souleva les planches
+déclouées.</p>
+
+<p>Un long suaire blanc leur apparut.</p>
+
+<p>Marcof porta la main sur l'extrémité du suaire pour le
+soulever à son tour. Keinec recula. Marcof écarta le linceul
+et se pencha en avant. Ses yeux devinrent hagards,
+ses cheveux se hérissèrent, il poussa un grand cri et
+tomba à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! s'écria-t-il, le marquis n'est pas mort.</p>
+
+<p>Keinec, domptant sa terreur, se précipita vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, reprit Marcof, le marquis n'est pas mort.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Regarde!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! répondit Keinec qui crut que son compagnon
+était devenu fou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais regarde donc, te dis-je!</p>
+
+<p>Et Marcof, arrachant le linceul, découvrit, au lieu d'un
+cadavre, un rouleau de feuilles de cuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! s'écria Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Non! pas de miracle! répondit Marcof. Le marquis
+a voulu faire croire à sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je?... Mais, viens! j'étouffe de joie. Le vieux
+Jocelyn nous dira tout!</p>
+
+<p>Et, se précipitant hors du caveau sépulcral, Marcof
+entraîna Keinec avec lui. Dès qu'ils furent remontés, et
+après avoir refermé l'entrée secrète du souterrain, ils se
+dirigèrent vers une autre porte, dissimulée dans la muraille.
+Mais au moment de frapper à cette porte ou de
+faire jouer un ressort, Marcof s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il; faisons le
+tour et allons sonner à la grille. Mais, écoute, Keinec,
+avant de sortir d'ici, il faut que tu me fasses un serment,
+un serment solennel! Jure-moi, sur ce qu'il y a de plus
+saint et de plus sacré au monde, de ne jamais révéler à
+personne ce dont nous venons d'être témoins!</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure, Marcof! répondit Keinec. Pour moi,
+comme pour tous, M. le marquis de Loc-Ronan est mort,
+et bien mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Partons, maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas remis ce cercueil à sa place, et
+nous avons laissé la tombe ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! Jocelyn et moi avons seuls les clés du
+caveau, et je vais parler à Jocelyn...</p>
+
+<p>Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour
+du mur extérieur, et allèrent sonner à la grille d'honneur.
+On fut longtemps sans leur répondre. Enfin un domestique
+accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Que demandez-vous? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous demandons à entrer au château.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? M. le marquis est mort et les scellés
+sont posés partout.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-nous parler à Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;A Jocelyn? répéta le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute! répondit Marcof avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tonnerre! t'expliqueras-tu? s'écria le marin.
+Parle vite, ou sinon je t'envoie à travers les barreaux de
+la grille une balle pour te délier la langue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! fit le domestique avec effroi, je crois
+que c'est le capitaine Marcof!</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! c'est moi-même; et, puisque tu m'as reconnu,
+ouvre-moi vite ou fais venir Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, cela ne se peut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Jocelyn est malade?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Parti! Jocelyn a quitté le château?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui même, pendant que la justice posait les
+scellés, et tout de suite après que l'on eut descendu dans
+les caveaux le corps de notre pauvre maître.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il allé?</p>
+
+<p>&mdash;On l'ignore; on l'a cherché partout. Il y en a qui
+disent qu'il s'est tué de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Où peut-il être? se demandait Marcof en se frappant
+le front.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'il est inutile que vous entriez,
+dit le domestique.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse, il se hâta de se retirer.
+Marcof et Keinec s'éloignèrent. Arrivés sur les falaises,
+Marcof s'arrêta, et, saisissant le bras du jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je mets à la voile à la marée montante; tu vas venir
+à bord.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le puis pas, Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est bientôt qu'Yvonne se marie...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Et tu sais bien qu'il faut que je tue Jahoua!...</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette pensée de meurtre?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours!</p>
+
+<p>Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait depuis mon départ? demanda brusquement
+le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Rien!</p>
+
+<p>&mdash;Ne mens pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu quelqu'un cependant?</p>
+
+<p>Keinec se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré de me taire.</p>
+
+<p>&mdash;Je devine. Tu as consulté Carfor?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui te pousse au mal.</p>
+
+<p>&mdash;Non! ma résolution était prise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui te l'a inspirée jadis, je le sais.</p>
+
+<p>Keinec fit un geste d'étonnement, mais il ne démentit
+pas l'assertion de Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Sorcier de malheur! reprit celui-ci avec violence, je
+t'attacherai un jour au bout d'une de mes vergues!</p>
+
+<p>Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied
+avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, viens à bord.</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Tu refuses?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras malgré toi! s'écria le marin.</p>
+
+<p>Et, se précipitant sur Keinec, il le terrassa avec une
+rapidité effrayante. Keinec ne put même pas se défendre.
+Il fut lié, garrotté et bâillonné en un clin d'oeil. Cela fait,
+Marcof le prit dans ses bras et le transporta dans les
+genêts.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, se dit-il, les papiers de l'armoire de fer
+m'apprendront peut-être la vérité.</p>
+
+<p>Abandonnant Keinec, qu'il devait reprendre à son retour,
+il se dirigea rapidement vers le château. A peine
+eut-il disparu, qu'un homme de haute taille, écartant les
+genêts, se glissa jusqu'à Keinec, tira un couteau de sa
+poche, trancha les liens et enleva le bâillon.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Carfor! fit Keinec en se remettant sur ses
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Viens vite! répondit celui-ci.</p>
+
+<p>Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la falaise,
+Carfor murmurait à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre à
+l'une de tes vergues! tu apprendras à connaître celui que
+tu menaces, je te le jure!</p>
+
+<p>Puis, sans échanger une parole, les deux hommes se
+dirigèrent vers la grotte de Carfor.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Marcof pénétrant de nouveau dans
+le parc, arrivait à la petite porte qu'il n'avait pas voulu
+ouvrir.</p>
+
+<p>Il fit jouer un ressort. La porte s'écarta. Il entra. Sans
+allumer de torche cette fois, il gravit l'escalier qui se présentait
+à lui, il pénétra dans la chambre mortuaire, et il
+voulut ouvrir la porte donnant sur le corridor. Il sentit
+une légère résistance. Cette résistance provenait de la
+bande de parchemin des scellés apposés sur toutes les
+portes du château.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre!... murmura-t-il, la bibliothèque doit être
+fermée également.</p>
+
+<p>Il réfléchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la
+fenêtre, et montant sur l'appui, il se laissa glisser jusqu'à
+la corniche. Grâce à cette agilité, qui est l'apanage de
+l'homme de mer, il gagna extérieurement la petite croisée
+en ogive qui éclairait la pièce dans laquelle il voulait pénétrer.</p>
+
+<p>Il brisa un carreau, il passa son bras dans l'intérieur,
+il tira les verrous, il poussa les battants de la fenêtre, et
+il pénétra dans la bibliothèque. Alors il alluma une bougie
+et se dirigea vers la partie de la pièce que lui avait désignée
+son frère. Il déplaça les volumes. Il reconnut le secret
+indiqué. L'armoire s'ouvrit sans résistance. Elle renfermait
+une liasse de papiers.</p>
+
+<p>Marcof tira ces papiers à lui, s'assura que l'armoire ne
+renfermait pas autre chose, la referma et remit les in-folio
+en place dans leurs rayons. Puis, la curiosité le poussant,
+il entr'ouvrit les papiers et en parcourut quelques-uns.
+Tout à coup il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre Philippe! murmura-t-il, je devine tout
+maintenant! je devine!...</p>
+
+<p>Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les assura
+avec l'aide de sa ceinture, et reprenant la route
+aérienne qu'il avait suivie, il regagna le petit escalier du
+parc. Quelques minutes après, il atteignait l'endroit où il
+avait laissé Keinec. La lune s'était levée et éclairait splendidement
+la campagne. Marcof reconnut la place; il la vit
+foulée encore par le corps du jeune homme, mais elle était
+déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor nous épiait!... dit-il au bout d'un instant.
+Keinec est libre. Ah! malheur au pauvre Jahoua! malheur
+à lui et à Yvonne! Damné sorcier! je fais serment
+que tout le sang qui sera versé par ta faute, tu me le
+payeras goutte pour goutte!</p>
+
+<p>Puis, se remettant en marche, il aperçut bientôt les
+maisons de Penmarckh et la mâture élancée de son lougre
+qui se balançait sur la mer.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>CARFOR ET RAPHAEL.</h3>
+
+
+
+<p>Dès que Carfor et Keinec furent arrivés à la baie des
+Trépassés, ils entrèrent dans la grotte. Keinec était toujours
+silencieux et sombre. Carfor souriait de ce mauvais
+sourire du démon triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tenté
+contre toi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de Marcof, répondit Keinec avec
+impatience; Marcof est mon ami. Quoi que tu dises,
+Carfor, tu ne parviendras pas à me faire changer d'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi tu lui pardonnes de t'avoir violenté?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'en remercies même?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, car je juge son intention.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille, mon gars! N'en parlons plus, comme
+tu dis, mais tu aurais tort de t'arrêter en si belle voie!
+Tu pardonnes à Marcof; pendant que tu es en train, pardonne
+à Yvonne, et remercie-la d'épouser Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Carfor!... tais-toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! pourquoi te contraindre?...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, te dis-je! répéta Keinec d'une voix tellement
+impérative que Carfor se recula. Si j'ai accepté la liberté
+que tu m'as rendue ce soir, c'est que je veux me venger.</p>
+
+<p>&mdash;Dès aujourd'hui?...</p>
+
+<p>&mdash;Le puis-je donc?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu le mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, Carfor; la mort du marquis de Loc-Ronan
+a fait remettre la fête de la Soule, et la cérémonie
+du mariage de Jahoua et d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu sais cela? fit Carfor avec un peu de dépit.</p>
+
+<p>&mdash;L'ignorais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd'hui,
+lorsque toi-même tu m'as affirmé qu'il me fallait
+attendre le jour de la bénédiction nuptiale.</p>
+
+<p>Carfor ne répondit pas. Depuis quelques instants il paraissait
+réfléchir profondément. Enfin il se leva, sortit de
+la grotte, interrogea le ciel, et revenant vers le jeune
+homme:</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures passées, dit-il. Keinec, il faut que je te
+quitte. Je m'absenterai jusqu'au soleil levé mais il faut
+que tu m'attendes ici, il le faut, Keinec, au nom même
+de ta vengeance, dont le moment est plus proche que tu
+ne le crois...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'expliquerai à mon retour. M'attendras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s'éloigna.
+Après avoir regagné les falaises, le berger longea
+la route de Quimper et s'enfonça dans les genêts. Il avait
+sans doute une direction arrêtée d'avance, car il marcha
+sans hésiter et arriva à une saulaie située à peu de distance
+d'un petit ruisseau. Au moment où il y pénétrait,
+un cavalier débouchait de l'autre côté. Ce cavalier était
+le chevalier de Tessy.</p>
+
+<p>&mdash;Palsambleu! s'écria-t-il joyeusement en apercevant
+Carfor, te voilà enfin! Sais-tu que j'allais parodier
+le mot fameux de Sa Majesté Louis XIV, et dire: j'ai
+failli attendre!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas pu venir plus tôt, répondit Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Tu arrives à l'heure, c'est tout ce qu'il me faut. Ta
+présence me prouve que tu as trouvé mon message dans
+le tronc du vieux chêne, ainsi que cela était convenu
+entre nous...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouvé. Que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! je trouve la question passablement originale.
+Est-ce que par hasard tu aurais oublié les dix louis que
+je t'ai donnés et les cinquante autres que je t'ai promis?</p>
+
+<p>&mdash;Cent, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! tu as bonne mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je n'ai rien oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si je ne m'abuse, maître sorcier, c'est demain
+que nous nous occupons de l'enlèvement.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut plus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous attendiez huit jours encore.</p>
+
+<p>&mdash;Corps du Christ! je n'attendrai seulement pas une
+heure de plus que le temps que je t'ai donné, maraud!
+s'écria le chevalier en mettant pied à terre et en attachant
+la bride de son cheval à une branche de saule.</p>
+
+<p>Puis il fouetta cavalièrement ses bottes molles avec
+l'extrémité d'une charmante cravache. Carfor le regardait
+et ne répondait point.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'as-tu pas entendu? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dis encore, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je te répète que je ne veux pas attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle cause?</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage de la jeune fille a été reculé de huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de la mort du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Damné marquis! grommela le chevalier, il faut que
+sa mort vienne contrarier tous mes projets; mais, palsambleu!
+nous verrons bien.</p>
+
+<p>Puis s'adressant au berger:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la
+mort du marquis de Loc-Ronan dont Satan emporte
+l'âme?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de la mort du marquis, répondit
+Carfor, mais bien du mariage qui se trouve reculé par
+cette mort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher, je ne tiens en aucune façon à ce que
+la belle ait prononcé des serments au pied des autels. Que
+je l'enlève, c'est pardieu bien tout ce qu'il me faut!...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors?</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage nous est cependant indispensable pour
+réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Que chantes-tu là, corbeau de mauvais augure?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité. Ce mariage doit être notre plus puissant
+auxiliaire.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi clairement.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez donc que mes mesures étaient prises. Aujourd'hui
+même, jour de la bénédiction des deux promis, la
+fête de la Soule devait avoir lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que la fête de la Soule?</p>
+
+<p>&mdash;Une vieille coutume du pays qu'il serait trop long
+de vous expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Passons alors.</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua, le fiancé d'Yvonne, aurait été tué à cette
+fête.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez quel tumulte aurait occasionné sa
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Dès lors, rien n'était plus facile, par ruse ou par
+violence, que de s'emparer d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens! s'écria le chevalier en riant;
+mais c'était fort bien imaginé tout cela!...</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que j'aurais augmenté ce tumulte par
+des moyens qui sont à ma disposition, et peut-être réussi
+à faire un peu de politique en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Très-ingénieux, sur ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, vous le savez, la fête de la Soule
+et le mariage sont reculés. Il faut donc ajourner notre expédition.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de ton avis.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux enlever Yvonne aujourd'hui, et, morbleu!
+je l'enlèverai!</p>
+
+<p>&mdash;Sans moi?</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi attentivement.</p>
+
+<p>Carfor fit signe qu'il était disposé à ne pas laisser
+échapper un mot de ce qu'allait dire le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous disons, continua celui-ci, qu'il te faut un tumulte
+quelconque dans le village de Fouesnan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le berger.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est indispensable?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon gars, j'ai ton affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sauras qu'aujourd'hui même il y aura à Fouesnan,
+non-seulement un tumulte, mais encore un véritable
+orage, une émeute même, et peut-être bien un commencement
+de contre-révolution.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur le chevalier! s'écria Carfor
+avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne sais rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien!</p>
+
+<p>&mdash;Toi? un agent révolutionnaire? continua le gentilhomme,
+ou celui qui en portait l'habit, ravi intérieurement
+de prouver au berger que lui, Carfor, n'était qu'un
+de ces agents subalternes qui ne savent jamais tout, tandis
+que lui, le chevalier de Tessy, connaissait à fond les
+intrigues politiques du département.</p>
+
+<p>Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience.
+Le chevalier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, je veux bien t'éclairer. Tu dois au moins
+savoir que, depuis quelques mois, une partie de la Bretagne
+s'agite à propos des prêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le serment à la constitution?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les assermentés et les insermentés, les jureurs
+et les vrais prêtres, comme on les appelle dans le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais cela, monsieur; mais je savais aussi que,
+jusqu'ici, la Cornouaille était restée calme, et que le département
+ne tourmentait pas les recteurs comme dans
+le pays de Léon, dans celui de Tréguier et dans celui de
+Vannes...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher; mais tu n'ignores pas non plus que
+l'Assemblée législative a rendu un décret par lequel il
+est formellement interdit aux prêtres non assermentés d'exercer
+dans les paroisses? Comme tu viens de le dire, la
+Cornouaille, autrement dit le département de Finistère,
+n'avait pas encore sévi contre ses calotins. Mais l'administration
+a reçu des ordres précis auxquels il faut obéir
+sans retard.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va sévir contre les recteurs? demanda vivement
+Carfor dont l'oeil brilla d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous certain?</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nouvelle!</p>
+
+<p>&mdash;Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connaître
+l'arrêt de l'administration?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai la copie dans ma poche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lisez vite, monsieur le chevalier!</p>
+
+<p>Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit,
+et il s'apprêta à en donner lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, dit-il, je passe sur les formules d'usage et
+j'arrive au point important:</p>
+
+<p>&mdash;Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui
+suit:</p>
+
+<p>«1º Que toutes les églises et chapelles, autres que les
+églises paroissiales, seront fermées dans les vingt-quatre
+heures.</p>
+
+<p>«2º Que tous les prêtres insermentés demeureront en
+état d'arrestation.</p>
+
+<p>«3º Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses
+enfants par le prêtre constitutionnel, recourrait aux insoumis,
+sera déféré à l'accusateur public.</p>
+
+<p>«Arrêté du département du Finistère, 30 juin 1791.»</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua le chevalier après avoir terminé sa lecture,
+il résulte des informations que j'ai prises, que le
+recteur de Fouesnan n'est nullement assermenté. Aujourd'hui
+même, messieurs les gendarmes se présenteront au
+presbytère et l'arrêteront. Les gars du village tiennent
+plus à leur curé qu'à la peau de leur crâne. Crois-tu qu'ils
+le laisseront emmener?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes! répondit Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;En poussant adroitement les masses, et c'est là ton
+affaire, on arrivera facilement à une petite rébellion. Or,
+une rébellion, maître Carfor, quelque minime qu'elle soit,
+ne s'accomplit pas sans beaucoup de tumulte, et, dans
+un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles. Comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu agiras?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous en rapporter à moi. A quelle
+heure les gendarmes doivent-ils venir au presbytère de
+Fouesnan?</p>
+
+<p>&mdash;Vers la tombée de la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis parfaitement certain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domestique
+dévoué à l'entrée du village du côté du chemin des
+Pierres-Noires.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! à quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;A sept heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'amèneras Yvonne?</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour je vous en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Seras-tu obligé d'employer du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il me répugne de mettre beaucoup d'étrangers
+au courant de mes affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, j'agirai seul.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! maître Carfor. Tu es décidément un sorcier
+accompli.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le jour qui se lève. Séparons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;A ce soir, à Fouesnan.</p>
+
+<p>&mdash;A sept heures, mais à condition que les gendarmes
+agiront de leur côté.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monsieur le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon gars.</p>
+
+<p>Et le chevalier de Tessy, enchanté de la tournure que
+prenaient ses affaires, décrocha la bride de son cheval, se
+mit légèrement en selle et partit au galop. Carfor demeura
+seul à réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les prêtres vont être poursuivis maintenant!
+pensait-il, et un éclair joyeux se reflétait sur ses traits
+amaigris. On va donner la chasse aux recteurs! Tant mieux!
+Les paysans se révolteront, les coups de fusil retentiront.
+C'est la guerre dans le pays! La guerre! Oh! il sera facile
+alors de frapper ses ennemis! Quel malheur que ce
+marquis de Loc-Ronan soit mort si vite! Dans quelques
+mois, j'aurais peut-être pu le tuer moi-même! N'importe,
+les autres me restent et Jahoua sera le premier!</p>
+
+<p>Et Carfor, poussant un éclat de rire sauvage, frappa
+ses mains l'une dans l'autre en murmurant d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Tous! ils mourront tous! et je serai riche et puissant!</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>UN PRÊTRE ASSERMENTÉ.</h3>
+
+
+<p>En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouvertement,
+mais de sourdes menées faisaient fermenter dans
+la tête des paysans de vagues idées de lutte contre le
+nouveau mode de gouvernement établi. Depuis la proclamation
+de la constitution, une scission s'était opérée
+dans le clergé, et cette scission menaçait de partager non-seulement
+les prêtres, mais encore les paroisses.</p>
+
+<p>Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fête
+de la Fédération, Armand-Gaston Camus, prêtre janséniste,
+aidé par ses amis, avait provoqué la régularisation
+du temporel de l'Église. Le temporel est, on le sait, le
+revenu qu'un ecclésiastique tire de ses bénéfices. D'abord,
+la proposition fut mal accueillie par l'Assemblée; Camus
+prétendait vouloir mettre le clergé en communion d'intérêt
+avec le peuple, mais le côté droit crut apercevoir dans
+cette motion un moyen employé pour servir la cause de
+Jansénius, et il la repoussa de toutes ses forces, n'épargnant
+pas à l'orateur le ridicule ni les injures.</p>
+
+<p>Camus, néanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du
+même mois, il revint à la charge et développa ses idées.
+Il ne s'agissait de rien moins que d'une révolution dans
+l'établissement de la constitution existante du clergé. Camus
+assimilait la division ecclésiastique à la division civile,
+réduisait les cent trente-cinq évêques à quatre-vingt-trois,
+détruisait les chapitres, les abbayes, les prieurés, les chapelles
+et les bénéfices, confiait le choix des évêques et des
+curés aux mêmes corps électoraux chargés de nommer les
+administrations civiles, et statuait enfin qu'aucun évêque,
+à l'avenir, ne pourrait s'adresser au pape pour en obtenir
+la confirmation. De plus, le casuel était supprimé et
+remplacé par un traitement fixe.</p>
+
+<p>Après une vive et orageuse discussion, l'Assemblée
+adopta ce projet que l'on nomma la <i>Constitution civile
+du clergé</i>. Louis XVI, cependant, n'approuva pas immédiatement
+cette décision; et avant de la sanctionner de
+son pouvoir royal, il demanda du temps pour réfléchir.
+Puis il écrivit au pape de venir en aide à sa conscience.
+Le pape fit longtemps attendre sa réponse, et pendant de
+longs mois, la constitution devint un obstacle à la concorde
+générale. Enfin, le 26 décembre, le roi, obsédé par
+les manoeuvres de ceux qui le poussaient, approuva le décret
+et sanctionna du même coup l'article relatif au serment
+que devaient donner les prêtres à cette constitution
+nouvelle, article arrêté depuis peu par l'Assemblée. Le
+lendemain de ce jour, cinquante-huit ecclésiastiques prêtèrent
+ce serment au sein de l'Assemblée, et le décret fut
+bientôt placardé par toute la France avec ordre d'y obéir,
+en dépit des sages observations de Cazalès qui s'y opposa
+vivement.</p>
+
+<p>«Les querelles religieuses vont recommencer, s'écria-t-il
+du haut de la tribune; le royaume sera divisé et
+réduit bientôt à cet état de misère et de guerre civile qui
+rappellera l'époque sanglante de la révocation de l'édit
+de Nantes!</p>
+
+<p>Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d'Agen,
+monte à son tour à la tribune et refuse le serment prêté
+par l'abbé Grégoire; d'autres prêtres suivent son exemple.
+La séance devient orageuse; on entend des cris dans les
+tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemblée décrète
+que les membres interpellés répondront seulement
+<i>oui</i> ou <i>non</i>. Tous les évêques et tous les ecclésiastiques
+qui siégent à droite répondent par un refus formel. Le 9,
+vingt-neuf curés des paroisses de Paris refusent d'accepter
+la constitution. Le 10, l'abbé Noy envoie à Bailly son serment
+civique signé de son sang. Le même jour, une caricature,
+colportée dans tout Paris, représente un prêtre en
+chaire: une corde, mue par une poulie et tirée par les
+patriotes, lui fait lever les bras. Enfin, sur huit cents ecclésiastiques
+employés dans la capitale, plus de six cents
+préfèrent renoncer à leurs places plutôt que d'obéir à
+l'ordre de l'Assemblée.</p>
+
+<p>Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces
+réfractaires. Sur les cent trente-cinq évêques, quatre
+seulement prêtèrent le serment exigé; les autres se renfermèrent
+dans un refus absolu, déclarant que leur conscience
+les empêchait d'accéder à ce que l'on exigeait d'eux.
+Les populations des campagnes, tiraillées en sens contraire,
+penchaient ouvertement du côté de leurs anciens
+pasteurs. En Bretagne, surtout, l'émotion fut vive et profonde,
+bien qu'elle se produisît tardivement en raison de
+l'éloignement de la province de la capitale et de la façon
+de vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791
+jusqu'à l'époque à laquelle se passe notre récit, cependant,
+les départements de l'Ouest s'étaient peu à peu occupés
+de leur clergé menacé, et le schisme s'y faisait jour.
+Certains ecclésiastiques, adoptant les doctrines à l'ordre
+du jour, s'étaient empressés de se rallier au parti triomphant,
+et n'avaient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance.
+D'autres, au contraire, et surtout les prêtres des
+départements de l'Ouest, avaient refusé obstinément de
+reconnaître la constitution, et par conséquent de lui prêter
+serment.</p>
+
+<p>De là les assermentés et les insermentés. Ces derniers
+luttaient contre le pouvoir, excitant même le zèle de leurs
+concitoyens, et les conduisant de l'opposition passive à la
+révolte ouverte. Agissant soit avec connaissance de cause,
+soit par ignorance, ils prêchaient la guerre civile. D'un
+autre côté, les persécutions sans nombre qui devaient les
+atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire,
+parmi ces prêtres réfractaires, il se trouvait de dignes
+pasteurs, amis du repos et de la tranquillité, et ne comprenant
+pas comment eux, ministres du Dieu de miséricorde,
+étaient ou n'étaient pas déchus de leur sacerdoce,
+suivant qu'ils avaient prêté ou non un serment entre les
+mains de citoyens revêtus d'écharpes tricolores. Ils disaient
+qu'ils servaient Dieu d'abord et non la révolution;
+ils demandaient simplement qu'on les laissât continuer en
+paix leur pieuse mission, et qu'on ne les chassât pas des
+cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais l'Assemblée
+législative voyait en eux des agents provocateurs,
+et, les poursuivant sans relâche, augmentait encore leur
+influence. Mis en révolte ouverte contre la loi, ils agirent
+contre elle, et se firent un honneur et un devoir de ne pas
+céder. Non contents de blâmer ce qu'ils nommaient l'apostasie
+des prêtres assermentés, ils excitaient les fidèles
+à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les traiter
+comme des profanateurs et des impies.</p>
+
+<p>Presque toutes les communes avaient repoussé par la
+force les curés que l'on voulait leur imposer. Dans celles
+où on les souffrait, l'église était déserte. Les enfants mêmes
+se sauvaient en désignant le nouveau prêtre sous le
+nom de «jureur.»</p>
+
+<p>Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait
+donné une sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au
+moins un de ces proscrits. La nuit on leur conduisait, de
+plusieurs lieues, les enfants nouveau-nés et les malades,
+pour baptiser les uns et bénir les autres. Tout mariage
+qui n'eût pas été consacré par eux eût été réputé impur
+et presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les
+églises qui leur étaient fermées, ils improvisaient des autels
+dans les bruyères, sur quelque pierre druidique, au
+fond des bois, sur des souches amoncelées, au bord des
+grèves, sur des rochers laissés à sec par la marée basse.
+Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient
+au petit volet extérieur, et disaient à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel
+autel.</p>
+
+<p>Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au
+moment indiqués pour assistera la célébration de l'office
+divin. Ces offices avaient toujours lieu la nuit. Souvent
+les sermons succédant à la messe faisaient germer dans
+les esprits de sourdes colères, et préparaient peu à peu à
+la guerre qui devait bientôt éclater.</p>
+
+<p>Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils
+étaient prêts à bénir les armes de l'insurrection. Des proclamations
+étaient presque toujours distribuées à la fin
+de chaque sermon, proclamations écrites dans un style politico-religieux,
+et propre à frapper l'imagination de ceux
+qui les lisaient.</p>
+
+<p>De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre
+de la bouche de leurs moines un catéchisme composé
+contre les Français, de même les paysans bretons et vendéens
+recevaient des mains de leurs recteurs des actes
+religieux dans le genre de ceux-ci.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>ACTE DE FOI.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je crois fermement que l'Église,</p>
+<p>Quoi que la nation en dise,</p>
+<p>Du Saint-Père relèvera</p>
+<p>Tant que le monde durera;</p>
+<p>Que les évêques qu'elle nomme,</p>
+<p>N'étant point reconnus de Rome,</p>
+<p>Sont des intrus, des apostats,</p>
+<p>Et les curés des scélérats,</p>
+<p>Qui devraient craindre davantage</p>
+<p>Un Dieu que leur serment outrage.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>ACTE D'ESPÉRANCE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'espère, avant que ce soit peu,</p>
+<p>Les apostats verront beau jeu,</p>
+<p>Que nous reverrons dans nos chaires</p>
+<p>Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires;</p>
+<p>Que les intrus disparaîtront;</p>
+<p>Que la divine Providence,</p>
+<p>Qui veille toujours sur la France,</p>
+<p>En dépit de la nation,</p>
+<p>Nous rendra la religion.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>ACTE DE CHARITÉ.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aime, avec un amour de frère,</p>
+<p>Les rois d'Espagne et d'Angleterre,</p>
+<p>Et les émigrés réunis,</p>
+<p>Qui rendront la paix au pays;</p>
+<p>J'aime les juges qui sans fautes</p>
+<p>Condamneront les patriotes,</p>
+<p>Le fer chaud qui les marquera,</p>
+<p>Et le bourreau qui les pendra.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Lassés par ces résistances, la plus grande partie des
+administrateurs essayèrent d'user de rigueur et de réprimer
+par la force. D'autres fermèrent bénévolement les
+yeux. Indulgence et sévérité demeurèrent impuissantes.</p>
+
+<p>Jusqu'alors le département du Finistère, et surtout les
+côtes méridionales, avaient été à l'abri de ces calamités.
+Les recteurs réfractaires ou constitutionnels vivaient en
+paix dans leurs paroisses. Malheureusement cette tranquillité
+ne pouvait être de longue durée. Ainsi que le chevalier
+de Tessy l'avait dit à Carfor, l'administration du
+département, agissant d'après des ordres supérieurs, avait
+rendu un arrêté contre les prêtres non assermentés, et
+cet arrêté allait recevoir le jour même à Fouesnan son
+application rigoureuse.</p>
+
+<p>Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil
+semblait prêt à s'enfoncer dans l'Océan, une douzaine de
+cavaliers portant l'uniforme de la gendarmerie, commandés
+par un brigadier, arrivèrent au grand trot par la route
+de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant
+le piétinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement
+de leurs demeures et s'avançaient sur le pas de
+leur porte.</p>
+
+<p>C'était encore un spectacle nouveau pour eux, dans
+cette partie de la Cornouaille, que de voir passer un détachement
+de soldats bleus. Les enfants criaient en courant
+pour suivre les gendarmes, chacun croyait à une
+ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne
+ne devinait le véritable but de la cavalcade. Arrivés
+sur la place du village, le brigadier et six de ses hommes
+mirent pied à terre, tandis que les autres gardaient les
+chevaux.</p>
+
+<p>Les gendarmes s'avancèrent vers le presbytère. Par un
+singulier hasard, le vieux recteur sortait précisément de
+l'église, et s'apprêtait à regagner son humble demeure.
+Son costume l'indiquait trop clairement au brigadier pour
+qu'il pût y avoir l'ombre d'une hésitation dans son esprit.
+Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre.</p>
+
+<p>En voyant les soldats s'arrêter sur la place au lieu de
+continuer leur route, les paysans étaient successivement
+sortis de leurs maisons et s'étaient rapprochés. Ils formaient
+un cercle autour des gendarmes. L'un d'eux, qui
+connaissait le brigadier, s'approcha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, l'ancien, répondit le brigadier qui parlait
+assez bien le bas-breton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous amène donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Une réquisition de corbeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le
+présent, ôte-toi un peu de mon passage; j'aperçois là-bas
+l'oiseau que je veux dénicher...</p>
+
+<p>Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa
+outre en se dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant
+sans doute que c'était à lui que le sous-officier en voulait,
+attendait paisiblement sous le porche de l'église. Quand
+le gendarme fut en face du vieux recteur:</p>
+
+<p>&mdash;Le curé de Fouesnan? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si
+vous avez prêté serment à la constitution?</p>
+
+<p>&mdash;Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de
+politique. Il prêche la paix, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Connu! les grandes phrases et autres frimes pour
+ne pas répondre; mais je représente la nation, moi, et la
+nation n'a pas le temps d'écouter les sermons. Répondez
+catégoriquement.</p>
+
+<p>Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A
+moins qu'il n'y en ait parmi vous qui aient envie que je
+leur lie les pouces et que je les emmène avec moi.</p>
+
+<p>Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, continua le gendarme en s'adressant au
+recteur; répondez, l'ancien!</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je
+vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution,
+ainsi que l'ordonne la loi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez donc que vous êtes réfractaire?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants.</p>
+
+<p>Et le recteur désignait du geste les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon
+vieux, et en route.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'emmenez?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Et où allez-vous me conduire, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;A Quimper.</p>
+
+<p>&mdash;En prison peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous
+vous arrangerez avec les membres de la commune.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes insermenté.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le brigadier...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! pas tant de manières, et filons! interrompit
+le soldat en portant la main sur le collet de la soutane du
+prêtre.</p>
+
+<p>Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité.
+Mais les murmures des paysans se changeaient en vociférations,
+et déjà les gars les plus solides et les plus hardis
+s'étaient jetés entre le prêtre et les gendarmes. Au plus
+fort du tumulte, le vieil Yvon accourut, son pen-bas à la
+main. Il se précipita vers son ami le recteur, et s'adressant
+aux paysans:</p>
+
+<p>&mdash;Mes gars! s'écria-t-il, on a tué notre marquis, on
+veut emprisonner notre recteur. Le souffrirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! répondirent les paysans en formant autour
+des gendarmes un cercle plus étroit.</p>
+
+<p>&mdash;La Rose! commanda le brigadier à un trompette,
+sonne un appel!...</p>
+
+<p>Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture
+l'arrêté du département, le lut à haute et intelligible
+voix. Après cette lecture, il y eut un moment d'hésitation
+parmi la foule. Le brigadier voulut en profiter. Saisissant
+une seconde fois le vieillard, il fit un effort pour l'entraîner,
+mais les paysans se précipitèrent de nouveau et le
+recteur fut dégagé. Jusqu'alors là résistance se bornait à
+une simple opposition passive. Cependant cette opposition
+était tellement évidente, que le brigadier frappa la terre
+de la crosse de sa carabine avec une sourde colère.</p>
+
+<p>Il y avait là douze soldats en présence de près de cinquante
+paysan. Le gendarme comprenait qu'en dépit des
+carabines, des pistolets et des sabres, la partie ne serait
+pas égale.</p>
+
+<p>&mdash;A cheval! commanda-t-il à ses hommes.</p>
+
+<p>La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du départ
+sans exécuter son mandat, lui livra passage. Mais se retournant
+vers le recteur:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne
+de me suivre! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! hurlèrent les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant à ses
+soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants! mes enfants! disait le prêtre en s'efforçant
+d'apaiser le tumulte.</p>
+
+<p>Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu
+du bruit. Puis les enfants se glissaient silencieusement
+dans la foule et apportaient à leurs pères les pen-bas que
+leur envoyaient les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Sabre en main! ordonna le brigadier.</p>
+
+<p>Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se
+reculèrent. Le moment était décisif. Tout à coup un bruit
+de galop de chevaux retentit, et une nouvelle troupe de
+soldats, plus nombreuse que la première, déboucha sur la
+place. Le brigadier poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Gendarmes! ordonna-t-il en s'élançant, sabrez-moi
+cette canaille!</p>
+
+<p>&mdash;A bas les gendarmes! à bas les bleus! répondirent
+les paysans. Vive le recteur! à bas la constitution!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons!
+s'écria la voix du sous-lieutenant commandant le nouveau
+détachement. Attention, vous autres! Placez les prisonniers
+dans les rangs.</p>
+
+<p>Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les
+paysans, refoulés, en obstruaient les issues. Une collision
+était imminente. Les femmes pleuraient, les enfants
+criaient, les soldats juraient, et les paysans, calmes et
+froids, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les autres
+du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme
+la charge des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes
+n'avaient pu s'emparer, était agenouillé sous le
+porche de l'église et implorait la miséricorde divine.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>LES DEUX RIVAUX.</h3>
+
+
+
+
+<p>En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre
+en bataille, le vieil Yvon s'était précipité vers sa demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père? répondit la jeune fille toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Jahoua?</p>
+
+<p>&mdash;A Penmarkh, père, vous le savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il ne va pas revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Si, père, je l'attends.</p>
+
+<p>Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard
+avait décroché un fusil pendu au-dessus de la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu prendras la traverse par les genêts.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant
+de Jahoua, et tu lui diras de hâter sa venue...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas trop de gars ici...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! s'écria Yvonne, on va donc se battre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père, prenez garde...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, enfant; songe à mes ordres et obéis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son
+front au vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne,
+la poussa vers le verger, et la suivant de l'oeil;</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, murmura-t-il, elle sera à l'abri de tout
+danger!</p>
+
+<p>Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En
+ce moment, l'officier qui avait pris le commandement renouvelait
+l'ordre d'exécuter la loi. Les paysans, faisant
+bonne contenance, répondaient aux menaces par des
+huées.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent
+dans le village de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la
+jolie Yvonne, suivait en trottant sur son bidet ce chemin
+des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru jadis un si
+grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves
+enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée
+de son prochain mariage, chantonnait gaiement un noël,
+laissant marcher son cheval à sa fantaisie.</p>
+
+<p>Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir
+Yvonne sur sa croupe rebondie, lors du retour des
+promis de leur voyage à l'île de Groix. L'imagination
+emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua se
+voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture,
+criant, pleurant et dansant dans la salle basse de la
+ferme. De temps en temps il portait la main à la poche
+de sa veste, en tirait un petit paquet sous forme de boîte,
+l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite renfermait une
+magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur, commissionné
+par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour
+même de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie
+qu'allait éprouver sa coquette fiancée. Alors il activait
+l'allure du bidet. Déjà l'extrémité du clocher de Fouesnan
+lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore une demi-heure
+de route et il serait arrivé. C'était précisément à
+ce moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans
+le village.</p>
+
+<p>Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita
+l'allure de son cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en
+avant qu'un homme, écartant brusquement les ajoncs, se
+dressa devant lui, à un endroit où la route faisait coude.</p>
+
+<p>Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était
+Keinec.</p>
+
+<p>Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait
+à la main sa carabine. Les deux hommes demeurèrent
+un moment immobiles, les regards fixés l'un sur
+l'autre.</p>
+
+<p>Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ
+qu'une scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins
+son visage n'exprima pas la moindre crainte, et,
+lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé
+quelquefois si tu devais redouter ma vengeance?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher
+pour me parler ainsi de vengeance?</p>
+
+<p>&mdash;Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler
+les serments d'Yvonne et sa trahison?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis
+longtemps, je désirais trouver une occasion de te
+parler sans témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? fit le marin avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, car une explication est nécessaire entre
+nous, et le bonheur et la tranquillité d'Yvonne en dépendent.
+Keinec, tu me reproches de t'avoir enlevé l'amour
+de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches à Yvonne d'avoir
+trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de
+ta vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un
+malheur, c'est que la volonté de Dieu s'y est opposée!
+Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, répondit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre
+un crime. Que t'ai-je fait, moi? Je ne te connaissais pas.
+Tu passais pour mort dans le pays. Je vis Yvonne et je
+l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont j'ignorais
+l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps
+pleuré! Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu
+que, jeune et jolie comme elle l'est, elle se condamnât à
+vivre dans une éternelle solitude?...</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne
+suis pas venu pour écouter ici des explications quelles
+qu'elles soient!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu venu alors?</p>
+
+<p>&mdash;Pour te tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas assassiné mon bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte
+d'un lâche!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je serai lâche! que m'importe.</p>
+
+<p>Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement.
+Jahoua pâlit, mais il ne bougea point.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était
+plus livide et plus effrayant que celui du fermier; écoute,
+je ne veux pas tuer l'âme en même temps que le corps.
+Je t'accorde cinq minutes pour faire ta prière...</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse! répondit Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos
+coeurs; Dieu nous jugera.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer
+ton arrêt! Tu es décidé à mourir? Eh bien! meurs
+sans prières!... meurs comme un chien!</p>
+
+<p>Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula,
+appuya son doigt sur la détente et fit feu. L'amorce brûla
+seule. Keinec poussa un cri de rage. Jahoua respira fortement.</p>
+
+<p>&mdash;Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin;
+Carfor l'avait bien dit!</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!</p>
+
+<p>En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le
+talus de la route, et se tint debout à trois pas de Keinec.
+Ce dernier saisit sa carabine par le canon, et la fit tournoyer
+comme une massue. Les deux hommes se regardèrent
+face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes
+dans une menaçante immobilité. On devinait
+qu'entre eux la lutte serait terrible, car ils étaient tous
+deux de même âge et de même force.</p>
+
+<p>Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque
+pied contre pied, la tête haute, les bras prêts à frapper.
+Ils allaient s'élancer. Tout à coup un bruit de fusillade retentit
+derrière eux dans le lointain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne est peut-être en danger!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger
+menace Yvonne, c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!</p>
+
+<p>Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la
+gorge. D'un commun accord ils avaient abandonné, l'un
+son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils voulaient sentir leurs
+ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes! Ils restèrent
+ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement
+de s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient
+et semblaient des cordes tendues. Leurs yeux injectés
+de sang lançaient des éclairs fauves. L'égalité de
+puissance musculaire de chacun d'eux annihilait pour
+ainsi dire leurs forces.</p>
+
+<p>Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec,
+ainsi que nous l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux
+sur le talus coupé à pic de la chaussée. Insensiblement ils
+se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua, dans un effort
+suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied
+glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement
+Keinec, et tous deux, sans pousser un cri, sans cesser de
+s'étreindre, roulèrent d'une hauteur de sept ou huit pieds
+sur les cailloux du chemin.</p>
+
+<p>La violence de la chute les contraignit à se disjoindre.
+Chacun d'eux se releva en même temps. Silencieux toujours,
+ils recommencèrent la lutte avec plus d'acharnement
+encore. Il était évident que l'un de ces deux hommes
+devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait
+mieux ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait
+lentement en arrière le corps du fermier.</p>
+
+<p>Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait
+de la poitrine des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua
+fit un effort désespéré. Rassemblant ses forces suprêmes,
+il étreignit son ennemi. Keinec, ébranlé par la
+secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son
+pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il
+chancela. Jahoua redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent
+pour la seconde fois sur la chaussée, Keinec renversé
+sous son adversaire.</p>
+
+<p>Profitant habilement de l'avantage de sa position, le
+fermier s'efforça de contenir les mouvements de Keinec
+et de l'étreindre à la gorge pour l'étrangler. Déjà ses
+doigts crispés meurtrissaient le cou du marin. Keinec
+poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier
+par les hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte,
+il le lança de côté. Se relevant alors, il bondit à
+son tour sur son ennemi terrassé.</p>
+
+<p>Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux
+hommes il ne resterait plus qu'un vivant. En ce moment,
+le galop d'un cheval lancé à fond de train retentit sur les
+pierres de la route dans la direction du village. Ce galop
+se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les
+deux rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre
+attention, non plus qu'à la fusillade qui retentissait
+sans relâche. Liés l'un à l'autre, tous deux n'avaient qu'une
+volonté, qu'une pensée, qu'un sentiment: celui de se
+tuer mutuellement. La lutte était trop violente pour pouvoir
+être longue encore.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>YVONNE.</h3>
+
+
+<p>Tandis que les gendarmes procédaient à l'arrestation
+du recteur de Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son père,
+avait pris en toute hâte la route de Penmarckh pour
+aller au-devant de son fiancé, et presser son arrivée au
+village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon
+voulait que son futur gendre fît cause commune avec les
+gars du pays. Yvonne traversa donc rapidement le verger
+et s'élança dans les genêts pour couper au plus court.
+La jeune fille marchait rapidement.</p>
+
+<p>Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour.
+C'était donc à cette heure indécise, où la lumière mourante
+lutte faiblement avec l'obscurité, que se passaient
+les événements.</p>
+
+<p>La jolie Bretonne, vive et légère comme l'hirondelle,
+rasait la terre de son pied rapide. Déjà elle atteignait le
+rebord de la route, lorsqu'une exclamation poussée près
+d'elle l'arrêta brusquement dans sa course. Avant qu'elle
+eût le temps de reconnaître le côté d'où partait ce bruit
+inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille,
+l'enlevèrent de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne
+voulut se débattre, et sa bouche essaya un cri. Mais un
+mouchoir noué rapidement sur ses lèvres étouffa sa voix,
+et ses mains, attachées par un noeud coulant préparé d'avance,
+ne purent lui venir en aide pour la résistance.
+Trois hommes l'entouraient. Sans prononcer un seul
+mot, l'un de ces hommes prit la jeune fille dans ses bras
+et courut vers la route. Avant de descendre le talus, il regarda
+attentivement autour de lui. Assuré qu'il n'y avait
+personne qui pût gêner ses projets, il s'élança sur la
+chaussée.</p>
+
+<p>Un vigoureux bidet d'allure était attaché aux branches
+d'un chêne voisin. L'inconnu déposa Yvonne sur le cou
+du cheval et sauta lui-même en selle. Ses deux compagnon
+s'avancèrent alors. Le cavalier prit une bourse dans
+sa poche et la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne
+de son bras droit, et rendant de l'autre la main à sa monture,
+il partit au galop dans la direction de Penmarckh.</p>
+
+<p>La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan,
+la fusillade augmentait d'intensité. A peine le cheval emportant
+Yvonne et son ravisseur avait-il fait deux cents
+pas, que ce dernier aperçut deux ombres se mouvant sur
+la route d'une façon bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant
+un peu le galop de sa monture.</p>
+
+<p>Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard
+sur le chemin; mais il ne distingua pas autre chose
+qu'une forme étrange et double roulant sur la chaussée.
+Un moment il parut vouloir retourner en arrière. Mais le
+bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus pressé, lui fit
+abandonner ce dessein.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et
+en armant un pistolet qu'il tira de l'une des fontes de sa
+selle.</p>
+
+<p>La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait
+avec la rapidité de la foudre. Déjà les ombres n'étaient
+qu'à quelques pas, et l'on pouvait distinguer deux hommes
+luttant l'un contre l'autre avec l'énergie du désespoir. Le
+cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à franchir
+l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança,
+bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir
+Yvonne à elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards
+s'arrêtèrent sur le visage de son ravisseur. Alors,
+d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les liens qui
+retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir
+qui lui couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant
+les lèvres avec la paume de sa main, et il précipita de
+nouveau la course de son cheval.</p>
+
+<p>Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux
+combattants s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul
+bond ils furent debout.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu? demanda Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Jahoua.</p>
+
+<p>En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement
+d'énergie. Les deux hommes se regardèrent: ils ne
+pensaient plus à s'entre-tuer. Tous deux aimaient trop
+Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour.
+Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux
+corps enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant
+poussé presque au-dessus de leurs têtes, ils
+avaient cru reconnaître la forme gracieuse et la voix altérée
+d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui retentissait
+du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à
+leurs pensées.</p>
+
+<p>&mdash;On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble.</p>
+
+<p>Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions
+successives durèrent à peine une seconde. Keinec
+prit sur-le-champ un parti.</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver
+demain, au point du jour, à cette même place..</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre
+a passé sur nos têtes. J'ai cru reconnaître Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, elle est en péril...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Keinec; courons!</p>
+
+<p>&mdash;Attends! On se bat à Fouesnan.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être avons-nous été le jouet d'une illusion tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne,
+je veux la sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant si nous nous sommes trompés?</p>
+
+<p>&mdash;Non; c'était Yvonne, te dis-je! j'en suis sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue
+mais encore une fois, cependant, nous pouvons nous être
+trompés, et dans ce cas nous la laisserions donc à Fouesnan
+exposée au tumulte et au danger du combat qui s'y
+livre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des
+yeux brillants de courroux: leur volonté, qui se contredisait,
+allait peut-être ranimer la lutte. Jahoua se baissa et
+ramassa une poignée de petites pierres.</p>
+
+<p>&mdash;Que le sort décide! s'écria-t-il. Pair ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Pair! répondit Keinec.</p>
+
+<p>La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le
+jeune marin poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc à Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays
+et gagner la mer. C'est là que le chemin aboutit.</p>
+
+<p>Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot
+dire, il saisit son pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et
+tous deux, dans une direction opposée, s'élancèrent rapidement.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier,
+placé les prisonniers au milieu d'eux, ils se préparèrent
+à forcer l'une des issues de la place. En conséquence,
+ils s'avancèrent le sabre en main, et au petit pas
+de leurs chevaux, jusqu'à la barrière vivante qui s'opposait
+à leur passage. Là, l'officier commanda: Halte!</p>
+
+<p>Suivant les instructions qu'il avait reçues, il devait éviter,
+autant que possible, l'effusion du sang. Mais, avant
+tout, il avait mission d'arrêter les prêtres insermentés et
+de les ramener, coûte que coûte, dans les prisons de
+Quimper. Il improvisa donc une petite harangue arrangée
+pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforçait de
+démontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation
+leur enlevait leur recteur, c'était pour le bien général.
+En 1791, on n'avait pas encore pris l'habitude de mettre:&mdash;<i>la
+patrie en danger</i>.&mdash;Les Bas-Bretons écoutèrent
+paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier,
+et c'est là un trait distinctif du caractère des fils de
+l'Armorique, c'est que, bonnes ou mauvaises, le paysan
+breton écoute toujours les raisons données par son interlocuteur;
+seulement, il prend pour les écouter un air de
+stupidité sauvage qui indique sa résolution de ne pas
+vouloir comprendre. Inutile de dire que ces raisons données
+ne changent exactement rien à sa résolution arrêtée.
+En second lieu, et peut-être eussions-nous dû commencer
+par là, le discours du lieutenant étant en français et
+les habitants de Fouesnan ne parlant guère que le dialecte
+breton, il était difficile, malgré tout le talent de l'orateur,
+qu'il parvînt à persuader son auditoire. Aussi les paysans,
+la harangue terminée, ne firent-ils pas mine de bouger de
+place et de livrer passage. Tout au contraire, les cris s'élevèrent
+plus violents encore.</p>
+
+<p>&mdash;Notre recteur! notre recteur! hurla la foule.</p>
+
+<p>Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans
+ne reculèrent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Chargez! commanda le gendarme exaspéré par cette
+froide résistance.</p>
+
+<p>Les cavaliers s'élancèrent. Un long cri retentit dans la
+foule. Trois paysans venaient de tomber sous les sabres
+des gendarmes. Alors le combat commença. Les Bas-Bretons,
+exaspérés, attaquèrent à leur tour. Une mêlée
+épouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints
+par le fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs
+cavaliers. Les gendarmes se replièrent et firent feu de
+leurs carabines. Les paysans ripostèrent. Mal armés, mal
+dirigés ils ne maintenaient l'égalité de la lutte que par
+leur nombre; mais il était évident qu'à la fin les soldats
+devaient l'emporter.</p>
+
+<p>Pendant près d'une heure chacun fit bravement son devoir.
+De chaque côté les morts et les blessés tombaient à
+tous moments. Au premier rang des combattants on distinguait
+le vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua arriva.
+Le brave fermier se joignit à ses amis, et leur apporta
+le puissant concours de son bras robuste.</p>
+
+<p>Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient
+parvenus à s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne
+serrée, ils se préparaient à faire une trouée pour
+quitter le village. Les paysans reculaient quand une
+troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la route
+du château, vint tout à coup changer la face du combat.</p>
+
+<p>Cette troupe, composée d'une trentaine de gars armés
+de carabines, de piques et de haches, s'élança au secours
+des paysans. C'étaient les marins du <i>Jean-Louis</i>, commandés
+par Marcof. Le patron du lougre était magnifique
+à voir. Brandissant d'une main une courte hache,
+tenant de l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar.
+Ses yeux lançaient des éclairs, ses narines dilatées
+respiraient avec joie l'odeur du sang et l'odeur de la poudre.
+En arrivant en face des gendarmes, il poussa un rugissement
+de joie farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les
+écartant de la main. Et se retournant vers sa troupe: A
+moi, les gars! En avant et feu partout! Tue! tue!</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie.
+Vive la nation!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi! A bas la constitution! répondit Marcof
+en fendant la tête du sous-lieutenant qui roula en bas de
+son cheval.</p>
+
+<p>Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats,
+ce fut une boucherie épouvantable. Au milieu de la
+mêlée la plus sanglante, et au moment où Marcof, pressé,
+entouré par cinq gendarmes, se défendait comme un lion,
+mais ne parvenait pas toujours à parer les coups qui lui
+étaient portés, un nouvel arrivant s'élança vers lui, et
+abattit d'un coup de carabine d'abord, et d'un coup de
+crosse ensuite, deux de ceux qui menaçaient le plus l'intrépide
+marin.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! s'écria Marcof en se détournant. Merci,
+mon gars.</p>
+
+<p>Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent
+de l'oeil. Ils n'étaient plus que sept ou huit privés
+d'officier. Ils firent signe qu'ils se rendaient. Marcof arrêta
+le feu et s'avança vers eux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il;
+vous êtes de bons soldats; partez vite; regagnez Quimper;
+car je ne répondrais pas de vous ici.</p>
+
+<p>Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'élancèrent
+poursuivis par les rires et les huées. Alors les paysans
+entourèrent leur vieux recteur, et, l'enlevant dans
+leurs bras, le portèrent en triomphe jusque sur le seuil
+de l'église. Le vieillard épouvanté de ce qui venait d'avoir
+lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les
+mains vers la foule, et, désignant les blessés et les morts:</p>
+
+<p>&mdash;Songez à eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytère
+ceux qui n'ont pas d'asile.</p>
+
+<p>Une heure après, le village, naguère si calme, offrait
+encore tous les aspects de l'agitation la plus vive. Marcof,
+dans la crainte d'un retour de nouveaux soldats, avait
+placé des vedettes sur les hauteurs. Les hommes étaient
+réunis dans la maison d'Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu
+de la chaleur du combat, et pendant les premiers
+instants consacrés aux blessés et aux morts, n'avait pu
+constater l'absence de sa fille. En rentrant chez lui il
+aperçut Jahoua qui, tout ensanglanté par sa double lutte
+de la soirée, accourait vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Yvonne? demanda vivement le fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! répéta le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu dois le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le saurai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est allée au-devant de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Quand donc?</p>
+
+<p>&mdash;Au commencement du combat.</p>
+
+<p>&mdash;Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle n'est pas revenue?</p>
+
+<p>&mdash;Non! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleversement
+subit des traits du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas revenue! répéta ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne l'as donc pas ramenée avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai même pas rencontrée!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux
+heures?</p>
+
+<p>Les paysans qui entraient successivement dans la maison
+d'Yvon avaient entendu ce dialogue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit observer l'un d'eux, peut-être qu'Yvonne
+aura eu peur et qu'elle se sera cachée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua,
+cherchons dans la maison, et vous autres, mes gars,
+cherchez dans le village.</p>
+
+<p>Plusieurs paysans sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura Jahoua, c'était bien elle que j'avais
+vue, et Keinec aussi l'avait bien reconnue!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>DEUX COEURS POUR UN AMOUR.</h3>
+
+
+
+
+<p>Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof
+revint avec les paysans, et là, devant tous, Jahoua
+raconta sa rencontre avec Keinec, la lutte qui s'en était
+suivie, et l'apparition étrange qui les avait séparés. Il termina
+en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du
+cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Il est revenu? s'écria Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! répondit la voix du marin.</p>
+
+<p>Et Keinec s'avança au milieu du cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec
+désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une
+voix sombre.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu
+as fait au moins! dit vivement Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires
+n'aboutit qu'à Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises
+pour couper au plus court. J'entendais de loin le galop
+précipité du cheval. Arrivé au village, j'écoutai pour tâcher
+de deviner la direction prise, mais je n'entendis plus
+rien. Alors l'idée me vint que l'on pouvait avoir gagné la
+mer. Je me laissai glisser sur les pentes et je touchai
+promptement la plage. Elle était déserte. J'écoutai de
+nouveau. Rien! Cependant, en m'avançant sur les rochers,
+il me sembla voir au loin une barque glisser sur
+les vagues. Je courus à mon canot. L'amarre avait été
+coupée et la marée l'avait entraîné. Aucune autre embarcation
+n'était là. Aucune des chaloupes du <i>Jean-Louis</i>
+n'était à la mer. A bord, j'appris que Marcof et ses hommes
+étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s'empara de
+moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rêve
+et que rien de ce que j'avais vu et entendu n'était vrai.
+Je me dis que personne n'avait intérêt à enlever Yvonne,
+et qu'elle devait être à Fouesnan. D'ailleurs, la fusillade
+que j'entendais m'attirait de ce côté. Convaincu que je
+retrouverais la jeune fille au village, je repris la route des
+falaises. Vous savez le reste.</p>
+
+<p>Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des
+assistants ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement
+à mille conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait
+profondément. Le vieil Yvon s'abandonnait sans réserve
+à toute sa douleur. Jahoua et Keinec s'étaient rapprochés
+du père d'Yvonne et s'efforçaient de le consoler.
+Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force
+de leur passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils
+s'étaient livré quelques heures auparavant, ni à celui qui
+devait avoir lieu le lendemain. Marcof se leva, et, frappant
+du poing sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Nous la retrouverons, mes gars! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Tous se rapprochèrent de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? demandèrent à la fois le fermier et
+le jeune marin.</p>
+
+<p>&mdash;Cesser de vous haïr, d'abord, et m'aider loyalement
+tous deux.</p>
+
+<p>Les deux hommes se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons
+tous deux Yvonne, et nous étions prêts tout à l'heure
+à nous entretuer pour satisfaire notre amour et nous débarrasser
+mutuellement d'un rival. Aujourd'hui Yvonne
+est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce que
+dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu'au
+moment où nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne
+plus avoir de haine pour toi, et d'être même un allié sincère
+et loyal. Le veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte! répondit Keinec; plus tard, nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Touchez-vous la main! ordonna Marcof.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins
+ils obéirent.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes gars! s'écria Yvon avec attendrissement,
+bien! Vous êtes braves et vigoureux tous deux; aidez
+Marcof, et Dieu récompensera vos efforts!</p>
+
+<p>Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux
+devenus alliés, le tailleur de Fouesnan se précipita dans
+la chambre. La physionomie du bossu reflétait tant de
+sensations diverses, que tous les yeux se fixèrent sur lui.
+Il était accouru droit à Yvon.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui
+cherche à reprendre haleine, votre fille, père Yvon?</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement
+Marcof.</p>
+
+<p>Le tailleur fit signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! parle vite! s'écrièrent les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;On l'a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires!</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu celui qui l'enlevait.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom? s'écria Keinec en se levant avec violence.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus
+dont je vous ai parlé, et que j'avais vu rôder autour
+du château?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, firent les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval,
+est l'un de ces hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr? dit Marcof avec vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté
+seigneur, je les ai suivis tous les deux, et, caché dans les
+genêts d'abord, sur la corniche des falaises ensuite, j'ai
+entendu leur conversation presque tout entière. Ils parlaient
+d'enlèvement; mais je n'avais pas compris qu'il
+s'agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant
+de Penmarckh et au moment où je longeais la grève pour
+regagner la route, j'ai parfaitement reconnu le plus jeune
+des deux hommes dont je vous parlais. Il portait une
+femme dans ses bras. Comme j'étais dans l'ombre, il ne
+m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un
+cri, il s'élançait dans une barque que montaient déjà deux
+autres hommes, et ils ont poussé au large... C'est alors
+que, la lune se levant, il m'a semblé reconnaître Yvonne.
+Je n'en étais pas certain néanmoins, lorsque leur conversation
+m'est revenue à la mémoire tout à coup, et j'ai pris
+ma course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont
+appris qu'Yvonne avait disparu... Alors je n'ai plus douté.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre
+le cap? demanda Yvon.</p>
+
+<p>&mdash;Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais
+j'ai dans l'idée qu'ils s'orientaient vers la baie des Trépassés.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'en suis sûr! dit brusquement Marcof. Allons,
+mes gars, continua-t-il en s'adressant à Keinec et à
+Jahoua, en route et vivement. Je laisse ici mes hommes
+pour la garde du village, Bervic les commandera. Nous
+reviendrons probablement au point du jour. D'ici là, mes
+enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains
+que les gendarmes reviendront.</p>
+
+<p>Puis, prenant le tailleur à part, il l'entraîna au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu toute la conversation de ces deux
+hommes? dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il donc été question que de cet enlèvement?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh non!</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont parlé du marquis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien.</p>
+
+<p>Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation
+qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le
+chevalier de Tessy. Seulement la brise de mer, en empêchant
+parfois le tailleur de saisir tout ce que se communiquaient
+les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu'il comprît
+qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlèvement.
+Le nom de Carfor, revenu plusieurs fois dans la
+conversation l'avait singulièrement frappé. En entendant
+prononcer ce nom, Marcof tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue! murmura-t-il;
+j'aurais dû le prévoir. C'est le mauvais génie
+du pays! Merci, continua-t-il en s'adressant au tailleur;
+viens demain à bord de mon lougre, et je te remettrai
+l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour
+tes services.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient
+silencieusement la route des falaises, se dirigeant
+vers la crique où était amarré <i>le Jean-Louis</i>. Deux
+hommes seulement veillaient à bord, mais ils faisaient
+bonne garde, car les arrivants ne les avaient pas encore
+pu distinguer, que le cri de «Qui vive!» retentit à leurs
+oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie
+d'un fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de répondre,
+porta la main à sa bouche et imita le cri sauvage de la
+chouette. A ce signal, un second cri retentit à quelque
+distance.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrêtant. Ce cri
+vient de terre et je n'y ai laissé personne.</p>
+
+<p>Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons
+de demeurer à la même place, il s'avança avec précaution
+en suivant le pied des falaises. Au bout d'une centaine de
+pas, il recommença le même cri quoique plus faiblement.
+Aussitôt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher
+et s'avança vers lui. Marcof le regarda fixement,
+puis, lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air étonné. Que
+viens-tu faire en ce pays?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais prévenu depuis huit jours de l'arrêté que le
+département allait rendre, répondit le chef si connu des
+rebelles de l'Ouest, et je suis venu seul dans la Cornouaille
+pour savoir ce que les gars voudraient faire...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela
+n'avait pas trop mal marché?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu
+les as bien secondés.</p>
+
+<p>&mdash;Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères
+de Boennalie. La Rouairie sera avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que les gendarmes reviendront au point du
+jour et brûleront les fermes. Il faudrait faire prévenir les
+gars.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu
+y amèneras tes hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que j'avais à te dire, Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Jean Chouan.</p>
+
+<p>Et le futur général de l'insurrection, dont le nom était
+alors presque inconnu, disparut en remontant vers le village.
+Marcof revint à ses deux compagnons, et tous trois
+s'élancèrent à bord du lougre. Marcof leur donna des
+armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la
+mer, et, s'embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement
+au large.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quel point de la côte mettons-nous le cap? demanda
+Keinec en armant un aviron.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à la grotte de Carfor?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a
+conduit Yvonne, répondit Marcof; et, par l'âme de mon
+père, il le dira. J'en réponds!</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient
+avec force pendant que Marcof tenait la barre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme
+qui enlevait Yvonne, le tailleur de Fouesnan ne s'était pas
+trompé. Ainsi que cela avait été convenu entre lui et
+Carfor, le chevalier, accompagné d'un domestique, sorte
+de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu
+se poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté
+se glisser dans le village, et, sous un prétexte quelconque,
+isoler Yvonne, s'en faire suivre ou l'enlever. Il pénétrait
+par le verger dans la maison d'Yvon, lorsqu'il entendit le
+vieillard donner à sa fille l'ordre d'aller au-devant de Jahoua.
+Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux qu'il
+n'aurait pu l'espérer. En conséquence, il se retira vivement
+et courut dans les genêts prévenir le chevalier.
+Tous trois se tinrent prêts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent
+leur audacieux projet sans éprouver la moindre
+résistance.</p>
+
+<p>A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le
+valet gagnèrent la grève par le sentier des falaises. Pour
+première précaution ils coupèrent les amarres du canot
+de Keinec, le seul qui se trouvât sur la côte. Puis ils
+allèrent à la crique et armèrent promptement une embarcation
+préparée d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le
+chevalier ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta
+à terre. Le valet prit le cheval et le conduisit dans une
+grange dont la porte était ouverte. Ensuite ils s'embarquèrent.
+Carfor, assez bon pilote, dirigea l'embarcation,
+et ils franchirent les brisants. Yvonne s'était évanouie de
+nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille
+de se débattre et de crier, facilitait singulièrement leur
+fuite. En moins d'une heure ils doublèrent la baie des
+Trépassés et mirent le cap sur l'île de Seint; mais, arrivés
+à la hauteur d'Audierne, ils coururent une bordée vers la
+côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent dans
+une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y
+attendait avec des chevaux frais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-il au chevalier en lui voyant
+mettre le pied sur la plage.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai réussi, Diégo, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! A cheval, alors!</p>
+
+<p>&mdash;A cheval!</p>
+
+<p>&mdash;Et la belle Bretonne?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! Hermosa a tout préparé pour la recevoir.
+Débarrasse-toi d'abord du berger.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>Et le chevalier, emmenant Carfor à l'écart, lui remit
+une nouvelle bourse complétant la somme promise.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous reverrai-je? demanda Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt: mais il ne serait pas prudent que nous ayons
+une conférence avant quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'écrirez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre toujours dans le tronc du grand chêne?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier
+prit Yvonne entre ses bras, et, suivis du valet, ils s'éloignèrent
+rapidement. Carfor les suivit des yeux un instant
+et se rembarqua. Il revint vers la baie des Trépassés...</p>
+
+<p>La route qu'avaient prise le comte et le chevalier s'enfonçait
+dans l'intérieur des terres. Le chevalier pressait
+sa monture.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! fit le comte en l'arrêtant du geste. Pas si
+vite, Raphaël, et songe que le cheval porte double poids.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai hâte d'arriver, répondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous
+avons devant nous une des plus belles routes de la Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais être à même de donner des soins à
+Yvonne. Voici près de trois heures qu'elle est sans connaissance,
+et cet évanouissement prolongé m'effraye.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! sans cette pâmoison venue si à propos, nous
+ne saurions qu'en faire.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, hâtons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, galopons.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment
+de silence, tu es content de l'asile que tu as trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté! Personne ne viendra nous chercher là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ancien couvent, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par
+ordre du département, et j'ai obtenu la permission de m'y
+installer à ma guise. Or, à dix lieues à la ronde, tout le
+monde croit le cloître inhabité.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il pas des souterrains?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; et de magnifiques.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là qu'il faudra nous installer.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; et j'ai donné des ordres en conséquence?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as commis l'imprudence d'amener nos
+gens avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Raphaël; pour qui me prends-tu? Emmener
+nos gens!... quelle folie! Hermosa est seule là-bas
+avec Henrique, et nous n'aurons avec nous que le fidèle
+Jasmin.</p>
+
+<p>Et du geste le comte désignait le valet qui suivait.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, fit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Jasmin! appela le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur? répondit le laquais en s'avançant au
+galop.</p>
+
+<p>&mdash;Prends les devants, et préviens madame la baronne
+de notre arrivée.</p>
+
+<p>Jasmin obéit; et, piquant son cheval, il partit à fond de
+train.</p>
+
+<p>&mdash;J'aperçois les clochetons de l'abbaye, dit alors le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Yvonne revient à elle! s'écria le chevalier.</p>
+
+<p>La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux.
+Elle promena autour d'elle un regard étonné. La nuit
+était sur son déclin, et l'aurore commençait à blanchir
+l'horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis sa tête retomba
+sur sa poitrine, et elle parut succomber à un nouvel évanouissement.
+Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle
+se ranima insensiblement et fixa ses yeux sur l'homme qui
+la tenait entre ses bras. Alors elle se jeta en arrière, et,
+rassemblant toutes ses forces, elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je disais? fit le comte. Mieux la valait
+évanouie; heureusement nous sommes arrivés.</p>
+
+<p>Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la
+cour d'une vaste habitation, dont le style et l'architecture
+indiquaient la destination religieuse.</p>
+
+
+<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+
+<h2>L'ABBAYE DE PLOGASTEL.</h2>
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+
+<h3>L'ABBAYE DE PLOGASTEL</h3>
+
+
+<p>L'abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes,
+dans la partie sud-ouest du département du Finistère,
+était depuis longtemps le siége d'une communauté religieuse,
+ouverte aux jeunes filles nobles de la province.
+Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors,
+vivaient en paix dans leurs étroites cellules, lorsque
+l'Assemblée constituante d'abord, et l'Assemblée législative
+ensuite, jugèrent à propos de désorganiser les couvents
+et d'exiger surtout ce fameux serment à la constitution,
+qui devait faire tant de mal dans ses effets, et qui
+était si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de
+Plogastel refusa fort nettement de reconnaître d'autre
+souveraineté que celle du roi, et ne voulut, en aucune
+sorte, se soumettre à celle de la nation. Comme on le
+pense, cet état de rébellion ouverte ne pouvait durer. Les
+autorités du département délibérèrent, décrétèrent et ordonnèrent.
+En conséquence de ces délibérations, décrets
+et ordonnances, les nonnes furent expulsées de l'abbaye,
+le couvent fermé, et la propriété du clergé mise en vente.
+Aucun acquéreur ne se présenta. L'abbaye resta donc déserte.
+Le comte de Fougueray, en apprenant par hasard
+tous ces détails, résolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel.
+L'ayant trouvée fort à son goût et lui présentant tous
+les avantages de la retraite isolée qu'il cherchait, il se
+rendit chez le maire, fit valoir les lettres de ses amis de
+Paris, et toutes étant de chauds patriotes, il obtint facilement
+l'autorisation d'habiter temporairement le couvent
+désert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne,
+offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans
+eux-mêmes. Le comte choisit l'aile du bâtiment qu'habitait
+jadis l'abbesse et qui était encore fort bien décorée.
+En quelques heures il eut tout fait préparer, et ainsi que
+nous l'avons vu, il s'y était installé pendant l'absence du
+chevalier.</p>
+
+<p>En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied
+à terre. Le chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattait,
+et l'emporta dans l'intérieur du couvent, tandis
+que Jasmin prenait soin des chevaux. Le comte jeta autour
+de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Corpo di Bacco! dit-il tout à coup en patois napolitain
+et avec un accent de mauvaise humeur très-marqué.
+Au diable les amoureux et leurs donzelles!... Celle-ci me
+fend les oreilles avec ses criailleries. Sang du Christ!
+pourquoi lui as-tu enlevé son bâillon?</p>
+
+<p>&mdash;Elle étouffait, répondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagrées?
+Voyons, tourne à droite, maintenant; là, nous voici dans
+l'ancienne cellule de l'abbesse. Il y a de bons verrous extérieurs,
+tu peux déposer la Bretonne ici.</p>
+
+<p>Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil
+brodé au petit point. Mais la jeune fille, s'échappant de
+ses bras et poussant des cris inarticulés, se précipita vers
+la porte. Le comte la retint par le poignet.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas
+ainsi! C'est que, par ma foi! elle est charmante cette
+tourterelle effarouchée, continua-t-il en regardant attentivement
+la pauvre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire pour la calmer? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon cher; une déclaration d'amour ne serait
+pas de mise. La fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la!
+nous reviendrons, ou, pour mieux dire, tu reviendras
+plus tard. D'ici là, nous consulterons Hermosa, et tu sais
+qu'elle est femme de bon conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, répondit le chevalier; maintenant que la petite
+est ici, je ne crains plus qu'elle m'échappe, et j'ai, pour
+la revoir, tout le temps nécessaire. D'ailleurs, j'aime autant
+éviter les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphaël! Les
+pleurs d'une jolie femme t'ont toujours attendri... témoin
+notre dernière aventure dans les gorges de Tarente.
+Vois, pourtant, si je t'avais écouté et que nous eussions
+épargné cette petite Française, où en serions-nous aujourd'hui?
+Tu porterais encore la veste déguenillée du
+lazzarone Raphaël, et peut-être même, ajouta-t-il en baissant
+la voix, bien qu'il parlât toujours italien, et peut-être
+même ramerions-nous à bord de quelque tartane de Sa
+Majesté le roi de Naples.</p>
+
+<p>Le chevalier frissonna involontairement en entendant
+ces paroles si étranges; puis jetant un coup d'oeil sur
+Yvonne qui était agenouillée et priait avec ferveur:</p>
+
+<p>&mdash;Viens! dit-il.</p>
+
+<p>Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous
+extérieurs. Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent
+dans une sorte d'antichambre ornée de torchères
+d'argent massif. Trois portes différentes s'ouvraient sur
+cette pièce. Le comte souleva familièrement une portière
+en s'effaçant pour livrer passage au chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se
+plaint de ne pas t'avoir vu depuis vingt-quatre heures!</p>
+
+<p>La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient
+Diégo et Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons
+plus que ces noms qui sont véritablement les leurs), cette
+nouvelle pièce, disons-nous, servait évidemment d'oratoire
+à l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore conservé
+une partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de
+couleur violette, toute parsemée d'étoiles d'argent, tapissait
+les murailles. Des vitraux admirablement peints ornaient
+les fenêtres ogivales. Deux tableaux de sainteté,
+chefs-d'oeuvre des grands maîtres italiens, étaient appendus
+aux murs.</p>
+
+<p>On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les
+religieuses, ne pouvant croire à une expulsion violente,
+n'avaient pris aucune précaution, et que les gendarmes
+les avaient surprises et arrachées au luxe des cloîtres (si
+luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de sauver les
+débris. Les bandes noires n'étaient pas alors suffisamment
+organisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens
+avaient cependant été respectées.</p>
+
+<p>Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une
+vaste bergère, on apercevait une femme qui, vue à distance,
+produisait cette impression que cause la souveraine
+beauté. En se rapprochant même, on voyait que cette
+femme, quoiqu'elle eût depuis longtemps dépassé les limites
+de la première jeunesse, pouvait soutenir encore un
+examen attentif. De magnifiques cheveux noirs, que la
+poudre n'avait jamais touchés en dépit de la mode. Un
+nez romain, d'une finesse et d'un dessin irréprochables.
+Une bouche mignonne, aux lèvres rouges. Des yeux de
+Sicilienne, surmontés de sourcils mauresques. Le teint
+était brun et mat comme celui des femmes du Midi, qui
+ne craignent pas de braver les rayons de flamme de leur
+soleil.</p>
+
+<p>Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait
+aux tempes quelques rides habilement dissimulées. Les
+plis de la bouche étaient un peu fanés. Les contours du
+visage avaient perdu de leur fraîcheur et s'étaient arrêtés.
+Néanmoins, si l'on veut bien joindre à l'ensemble, un cou
+remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine
+fort belle, une main d'enfant et un pied patricien, on
+conviendra que, telle qu'elle était encore, cette femme
+pouvait passer pour une créature fort séduisante. Seulement,
+on demeurait émerveillé en songeant à ce qu'elle
+avait dû être à vingt ans.</p>
+
+<p>Au moment où les deux hommes pénétraient dans l'oratoire,
+Hermosa avait auprès d'elle un jeune garçon de
+dix à onze ans, blond et rose comme une fille, et qui
+semblait fort gravement occupé à tirer les longues oreilles
+d'un magnifique épagneul couché aux pieds de la dame.
+De temps en temps le chien poussait un petit cri de douleur
+et secouait sa tête intelligente, puis il se prêtait de
+bonne grâce à la continuation de ce jeu qui devait souverainement
+lui déplaire, mais qui charmait l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tableau de famille! s'écria le comte. D'honneur! je
+sentirais mes yeux humides de larmes si j'avais l'estomac
+moins affamé!</p>
+
+<p>&mdash;Fi! Diégo, répondit Hermosa en se levant; vous parlez
+comme un paysan!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je me sens un véritable appétit de manant,
+chère amie.</p>
+
+<p>&mdash;On va servir, répondit Hermosa.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, petite soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'a-t-on dit? que vous étiez en expédition
+amoureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! on ne vous a pas menti.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Fat!</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! interrompit le comte avec impatience,
+vous vous ferez vos confidences plus tard. Pour Dieu!
+mettons-nous à table!...</p>
+
+<p>&mdash;Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis
+que vous avoisinez la cinquantaine, vous devenez d'un
+matérialisme dont rien n'approche! Cela est véritablement
+désolant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus
+trente ans et que je possède une taille largement arrondie,
+j'ai hérité de tous les défauts qui vous sont le plus antipathiques.
+Je l'admets; mais, corps du Christ! si je consens
+à être affublé de tous ces vices que vous me donnez
+si généreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices!
+Encore une fois, je meurs de faim!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, chevalier? demanda Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour
+être assujetti aux besoins de l'estomac.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'êtes pas, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux!</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux? Ce serait joli, à mon âge.</p>
+
+<p>Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes
+après, Jasmin dressait un couvert dans un angle de la
+pièce, et après avoir encombré la table de mets abondants,
+il se disposa à servir ses maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre
+en conversation réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi,
+chevalier, votre expédition de cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Avec d'autant plus de plaisir, chère soeur, que j'ai
+grand besoin de votre aide et de vos conseils, répondit
+Raphaël.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; la jeune fille se révolte.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Ces cris que j'ai entendus étaient donc les
+siens?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer,
+Cette petite doit être nerveuse...</p>
+
+<p>&mdash;J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée.</p>
+
+<p>&mdash;Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans
+laquelle ils avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa
+vivement. Ses yeux rougis se séchèrent. Une résolution
+soudaine et hardie se refléta sur son joli visage. Elle
+fit lentement le tour de la pièce. Elle s'assura d'abord que
+la porte était verrouillée au dehors; puis elle alla droit à
+la fenêtre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir
+à bout. Cette fenêtre était grillée.</p>
+
+<p>&mdash;Où m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura
+la pauvre enfant en demeurant immobile, le front
+appuyé sur la vitre. Qu'est-il arrivé à Fouesnan depuis
+mon absence? Que doit penser mon pauvre père? Et ces
+deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!...
+Il m'a semblé reconnaître Jahoua et Keinec.
+Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il passé?</p>
+
+<p>Et le désespoir s'emparant de nouveau de son coeur,
+Yvonne éclata en sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je
+ne m'étais pas évanouie, j'aurais pu voir; je saurais où
+ils m'ont amenée! Où suis-je, Seigneur? où suis-je?</p>
+
+<p>Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heures,
+brisaient l'organisation délicate de la pauvre enfant,
+succéda une prostration complète. A demi ployée sur
+elle-même, Yvonne demeura accroupie sur le fauteuil,
+sans pensée et sans vue. Des visions fantastiques, forgées
+par son imagination en délire, dansaient autour d'elle et
+lui faisaient oublier sa situation présente. Le sang montait
+avec violence au cerveau. Les artères de ses tempes battaient
+à se rompre. Son visage s'empourprait. Ses yeux
+s'injectaient de sang. Enfin ses extrémités se glacèrent, et
+elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le
+sol. Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à
+coup vers le coeur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable,
+s'empara de son corps brisé. Elle roula sur les
+dalles de la cellule, se meurtrissant les bras, frappant sa
+tête contre les meubles, et poussant des cris déchirants.
+La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier.
+Ils s'empressèrent de relever Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à
+Raphaël qui s'empressa de faire exécuter l'ordre par
+Jasmin.</p>
+
+<p>Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec
+la jeune fille, la déshabilla complètement et la coucha.
+Yvonne était plus calme; mais une fièvre ardente et un
+délire affreux s'étaient emparés d'elle. Hermosa envoya
+chercher le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès
+qu'il parut. Voyez donc ce qu'a cette enfant, et ce que
+nous devons faire...</p>
+
+<p>Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade,
+et après avoir réfléchi quelques minutes:</p>
+
+<p>&mdash;Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère,
+répondit-il froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale,
+que nous n'avons aucun médicament ici pour la
+soigner, et qu'avant quarante-huit heures elle sera morte.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait
+d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Et ne peux-tu rien, Diégo?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée:
+mauvaise affaire, cher ami, mauvaise affaire; c'est une
+centaine de louis que tu as jeté à la mer.</p>
+
+<p>Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il
+portait toujours sur lui, en tira une lancette et ouvrit la
+veine de la jeune fille, qui ne parut pas avoir conscience
+de cette opération.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte
+de Plogastel, avait choisi pour corps-de-logis l'aile
+où étaient situés les appartements de l'ancienne abbesse.
+Ce couvent, l'un des plus considérables de la Bretagne,
+renfermait jadis plus de quatre cents religieuses. Simple
+chapelle aux premières années de la Bretagne chrétienne,
+il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye.
+Aussi les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils
+chacun le cachet d'une époque différente. Le style gothique
+surtout y dominait et découpait sur la façade du centre
+ses plus riches dessins et ses plus merveilleuses dentelles.</p>
+
+<p>Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de
+Bretagne, qui avaient vu plusieurs des filles de leur sang
+princier quitter le monde pour se retirer au fond de cette
+magnifique abbaye, le cloître, l'un des plus riches de la
+province, avait acquis une réputation méritée de sainteté
+et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne,
+il fallait faire ses preuves pour voir les portes
+du couvent s'ouvrir devant la vierge qui désertait la famille
+pour se fiancer au Christ. Aussi est-il facile de se
+figurer l'élégance et le caractère solennel de ces bâtiments
+spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à
+bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial.</p>
+
+<p>L'aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens
+s'étendait vers le nord. Autrefois consacrée aux religieuses,
+elle ne contenait que des cellules étroites et sombres;
+c'est ce qui l'avait fait dédaigner par le comte. Seulement,
+celui-ci ignorait qu'au-dessous des étages des cellules s'élevant
+sur le sol, existait un second étage souterrain
+d'autres cellules plus étroites encore, et naturellement
+plus sombres que les premières. Rien, extérieurement,
+ne pouvait indiquer l'existence de ces sortes de caves organisées
+en habitation. Il fallait faire jouer un ressort habilement
+caché dans la muraille, pour découvrir la porte
+donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du côté des souterrains,
+souterrains que le comte avait entièrement parcourus,
+aucun indice ne laissait soupçonner ces cachettes
+impénétrables. Le couvent de Plogastel, construit au
+moyen-âge par des moines et des gentilshommes entrés
+en religion, offrait le type complet de ces établissements
+mystérieux, où la partie des bâtisses s'élevant au soleil
+n'était pas toujours la plus importante. Ainsi, passages
+secrets, impasses, souterrains, prisons, oubliettes, s'y
+trouvaient à profusion et semblaient défier la curiosité.</p>
+
+<p>Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans
+l'une de ces pièces obscures et étroites qui reçoivent
+toute leur lumière d'un petit soupirail artistement dissimulé
+au dehors par des arabesques sculptées dans le mur,
+se trouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq
+ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi
+cachés par une coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien
+costume des nonnes de l'abbaye: la robe de laine
+blanche, la coiffure de toile blanche et la ceinture violette.
+Sous ce vêtement d'une simplicité extrême, la religieuse
+était belle, de cette beauté que les peintres s'accordent
+à prêter aux anges.</p>
+
+<p>Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d'un
+Christ en ivoire, elle priait dévotement en tenant entre
+ses mains un chapelet surchargé de médailles d'or et d'argent.
+A peine terminait-elle ses oraisons, qu'un coup
+frappé discrètement à la petite porte la fit tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! dit-elle en se relevant.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé
+dans un ample manteau, entra doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l'étranger
+une main sur laquelle celui-ci posa ses lèvres
+avec un mélange de respect profond et d'amour brûlant.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, chère Julie, répondit l'inconnu. Comment
+avez-vous passé la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je vous remercie; et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous accoutumez un peu à cette existence
+étrange que vous vous êtes faite?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de
+vous voir, vous le savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords!</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutôt si vous avez
+eu soin de fermer la porte des souterrains.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Pourquoi cette demande?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants
+dans l'abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Je le saurai, Julie.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosité qui
+me pousse; car ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons
+braver tous les regards extérieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Jocelyn? demanda la religieuse après un
+court silence.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance,
+le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan
+en paraissant sur le seuil de la cellule.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous apporté des provisions, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Dis: «Soeur Julie,» mon bon Jocelyn, interrompit
+l'inconnu. Madame ne veut plus être nommée autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur! répondit Jocelyn.</p>
+
+<p>L'étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une
+chaise. Cet homme était le marquis de Loc-Ronan.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>II</H3>
+
+<h3>L'ABBAYE DE PLOGASTEL</h3>
+
+
+
+
+<p>Le vieux Jocelyn s'empressa de placer sur la petite table
+un frugal repas, bien différent de celui auquel avaient
+pris part les habitants de l'aile opposée du couvent. Le
+marquis offrit la main à la religieuse, et tous deux s'assirent
+en face l'un de l'autre. Jocelyn demeura debout,
+appuyé contre le chambranle de la porte, et, aux éclairs
+de joie que lançaient ses yeux, il était facile de deviner
+tout le bonheur qu'éprouvait le fidèle et dévoué serviteur.
+Le marquis se pencha vers la religieuse et lui fit une question
+à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute, Philippe, répondit-elle vivement;
+vous savez bien que vous n'avez pas besoin de ma permission
+pour agir ainsi...</p>
+
+<p>Le marquis se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partagé ma
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me l'avez ordonné, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et madame permet que je te l'ordonne encore, mon
+vieux Jocelyn. Viens donc prendre place à nos côtés...</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon maître, n'exigez pas cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu refuses de m'obéir?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, songez donc qui je suis!...</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c'est parce
+que M. le marquis se rappelle qui vous êtes, que nous
+vous prions tous deux de vous asseoir auprès de nous;
+venez, mon ami, venez, et songez vous-même que vous
+faites partie de la famille... Vous n'êtes plus un serviteur,
+vous êtes un ami...</p>
+
+<p>Et la religieuse, avec un geste d'une adorable bonté,
+tendit la main au vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de
+larmes, s'agenouilla pour baiser cette main blanche et
+fine. Puis, comme un enfant qui n'ose résister aux volontés
+d'un maître qu'il craint et qu'il aime tout à la fois, il
+prit place timidement en face du marquis et de sa gracieuse
+compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Julie! dit Philippe avec émotion, que
+vous êtes bonne et charmante!</p>
+
+<p>&mdash;Je m'inspire de Dieu qui nous voit et de vous que
+j'aimerai toujours, mon Philippe! répondit la religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je suis heureux ainsi! Je vous jure que depuis
+dix ans, voici le premier moment de bonheur que je
+goûte, et c'est à vous que je le dois...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manque donc rien à ce bonheur dont vous
+parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon amie, le coeur de l'homme est ainsi fait
+qu'il désire toujours! Je serais véritablement heureux, je
+vous l'affirme, si devant moi je voyais encore un ami...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof?... En effet, Philippe, jadis déjà, lorsque
+nous habitions Rennes, ce nom vous échappait parfois...
+c'est donc celui d'un homme que vous aimez bien tendrement?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui d'un homme, chère Julie, envers lequel
+la destinée s'est montrée aussi cruelle qu'envers vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est-il, cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon frère!</p>
+
+<p>&mdash;Votre frère, Philippe! s'écria la religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre frère, monseigneur! répéta Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon frère, mes amis, et pardonnez-moi de
+vous avoir jusqu'ici caché ce secret qui n'était pas entièrement
+le mien! Aujourd'hui, si je vous le révèle, c'est
+que les circonstances sont changées; c'est que, passant
+pour mort vis-à-vis du reste du monde, je crois utile de
+ne pas laisser ensevelir à tout jamais ce mystère... Marcof,
+lui, ce noble coeur, ne voudra point déchirer le voile
+qui le couvre, et cependant il doit y avoir après moi des
+êtres qui soient à même de dire la vérité... la vérité tout
+entière!...</p>
+
+<p>Un silence suivit ces paroles du marquis.</p>
+
+<p>La religieuse attachait sur le marquis des regards investigateurs,
+n'osant pas exprimer à haute voix la curiosité
+qu'elle ressentait. Quant à Jocelyn, qui avait été témoin
+des relations fréquentes de son maître avec Marcof,
+il n'avait cependant jamais supposé qu'un lien de parenté
+aussi sérieux alliât le noble seigneur à l'humble corsaire.
+Le marquis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn,
+parmi les papiers que nous avons emportés du château,
+il est un manuscrit relié en velours noir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement...</p>
+
+<p>Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son
+maître.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brièvement
+comme il se fait que nous retrouvions dans les
+cellules souterraines du couvent de Plogastel, le marquis
+de Loc-Ronan, aux funérailles duquel nous avons assisté.</p>
+
+<p>On se souvient sans doute de la conversation qui avait
+eu lieu entre le marquis et les deux frères de sa première
+femme. On se rappelle les menaces de Diégo et de Raphaël,
+et la proposition qu'ils avaient osé faire au gentilhomme
+breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes de
+ces deux vautours, plus altérés de son or que de son sang,
+avait résolu de tenter un effort suprême pour s'arracher
+à ces mains qui l'étreignaient sans pitié.</p>
+
+<p>Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d'un
+voyage qu'il avait fait en Italie, un narcotique tout-puissant,
+dû aux secrets travaux d'un chimiste habile, narcotique
+qui parvenait à simuler entièrement l'action destructive
+de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconquérir
+sa liberté individuelle, il avait résolu depuis
+longtemps d'avoir recours à ce breuvage, à l'effet duquel
+il ajoutait une foi entière.</p>
+
+<p>Le marquis était honnête homme, et homme d'honneur
+par excellence. A l'époque de son mariage avec mademoiselle
+de Fougueray, il n'avait pas tardé à s'apercevoir
+de l'indigne conduite de celle à laquelle il avait eu
+la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il
+anéantit son acte de mariage, sa conscience ne lui
+reprocha-t-elle rien. Pour lui, c'était faire justice; peut
+être se trompait-il, mais à coup sûr, il était de bonne foi.</p>
+
+<p>Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu
+son bonheur se briser, grâce à l'adresse infernale du comte
+de Fougueray et du chevalier de Tessy. A partir de ce
+moment, son existence était devenue celle des damnés.
+Mademoiselle de Château-Giron s'était réfugiée dans un
+cloître, et lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles
+de ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu
+d'en finir, coûte que coûte, avec cette domination intolérable.
+Ne confiant son dessein qu'à son fidèle serviteur, et
+ne pouvant prévenir Marcof qui, on le sait, avait pris la
+mer à la suite de sa conférence avec son frère, le marquis
+avait mis sans retard ses projets à exécution. Nous en
+connaissons les résultats.</p>
+
+<p>Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jocelyn,
+faisant valoir deux ordres écrits de son maître,
+avait exigé qu'après la cérémonie funèbre lui seul procédât
+à la fermeture du cercueil. Tout le monde s'était donc
+éloigné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le soi-disant
+cadavre et l'avait déposé dans une chambre secrète
+réservée derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé
+dans le linceuil un énorme lingot de cuivre préparé d'avance.
+Cela fait, et la bière refermée, on avait procédé à
+la descente du cercueil dans les caveaux du château.</p>
+
+<p>La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil
+léthargique, et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieusement
+sa demeure à l'heure à laquelle Marcof arrivait
+à Penmarckh. Le gentilhomme et son serviteur se
+dirigèrent à pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel
+le marquis savait que s'était nouvellement retirée sa
+femme. Seulement il ignorait l'expulsion récente des nonnes.
+Aussi, lorsqu'à l'aube du jour il pénétra dans le cloître,
+grande fut sa stupéfaction en trouvant l'abbaye déserte.</p>
+
+<p>Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespéré,
+il prit la résolution de se cacher jusqu'à la nuit
+dans les souterrains. Alors il se mettrait en quête de la
+cause de cette solitude désolée. Jocelyn connaissait les
+habitations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré.
+Son père avait été jardinier du couvent de Plogastel, et
+l'enfant avait joué bien souvent dans ces cellules obscures
+que se réservaient les religieuses les plus austères. Ils
+descendirent donc tous les deux, et cherchèrent à s'orienter
+au milieu de ce dédale de voûtes et de corridors sombres.
+Bref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à
+introduire son maître dans ces réduits inconnus de tous.</p>
+
+<p>Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la
+clarté d'une petite lampe dont les rayons filtraient sous la
+porte mal jointe d'une cellule. Convaincus que quelque
+gardien du couvent s'était retiré dans les souterrains, ils
+avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des renseignements
+sur ce qu'étaient devenues les nonnes. Mais à peine
+eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri
+de joie s'échappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeurée
+fidèle à son cloître, le marquis et Jocelyn venaient
+de reconnaître mademoiselle Julie de Château-Giron,
+marquise de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous
+avons nous-même introduit le lecteur près de la belle religieuse.
+Le marquis passa les heures de cette première
+journée à raconter à sa femme et les événements survenus
+et la résolution qu'il avait prise.</p>
+
+<p>Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attachement.
+Si elle avait pris le voile lors de la découverte
+du fatal secret, cela avait été dans l'espoir d'assurer la
+tranquillité à venir du marquis. La courageuse femme,
+faisant abnégation de sa jeunesse et de sa beauté, s'était
+dévouée, s'offrant en holocauste pour apaiser la colère de
+Dieu.</p>
+
+<p>Elle avait même obtenu la permission de changer de
+cloître et de quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel,
+dans le seul but de se rapprocher de l'endroit où
+vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans l'espoir d'entendre
+quelquefois prononcer ce nom si connu dans la province.</p>
+
+<p>La religieuse accueillit donc son mari, non comme un
+époux dont elle était séparée depuis longtemps, mais
+comme un frère et comme un ami pour lequel elle eût
+volontiers donné sa vie entière. Elle approuva aveuglément
+ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta
+que, lors de l'expulsion de la communauté, elle se trouvait
+seule dans les cellules souterraines. La crainte l'avait
+empêchée de se montrer en présence des soldats, et, les
+gendarmes une fois partis, ne sachant que faire, elle
+avait résolu de conserver l'asile que la Providence
+lui avait ménagé; seule, une vieille fermière des environs
+était dans le secret de sa présence et lui apportait chaque
+jour ses provisions qu'elle déposait à l'entrée des souterrains.
+Dès lors il fut convenu que le marquis et Jocelyn
+habiteraient une cellule voisine et qu'ils ne sortiraient
+que la nuit, revêtus tous deux du costume des paysans
+bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer
+avec l'aide de la fermière. C'est donc à la seconde
+visite seulement du marquis auprès de sa femme, que
+nous assistons en ce moment. Les deux époux, calmes et
+heureux, ignoraient qu'à quelques pas de leur retraite et
+dans le même corps de bâtiment, demeuraient ceux qui
+leur avait fait tant de mal et avaient brisé à jamais leurs
+deux existences.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un
+in-folio relié en velours noir, rehaussé de garnitures en
+argent massif, et fermé à l'aide d'une double serrure dont
+la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le marquis ouvrit
+le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant à
+sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance
+de ce que contient ce volume, vous connaîtrez dans
+leur entier tous les secrets de ma famille. Écoutez-moi
+donc attentivement. Toi aussi, mon fidèle serviteur, continua-t-il
+en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi, n'oublie
+jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle
+à lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire,
+jurez-moi que vous réunirez tous deux vos efforts pour
+exécuter mes volontés suprêmes! Jurez-moi, Julie, que
+vous considérerez toujours, et quoi qu'il arrive, Marcof le
+Malouin comme votre frère! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes
+circonstances tu lui obéiras comme à ton maître.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure, monseigneur! s'écria Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en
+étendant la main sur le crucifix cloué à la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Julie! Merci, Jocelyn!</p>
+
+<p>Et le marquis, après une légère pose, reprit avant de
+commencer sa lecture:</p>
+
+<p>&mdash;L'époque à laquelle nous allons remonter est à peu
+près celle de ma naissance. Vous n'étiez pas au monde,
+chère Julie; vous n'étiez pas encore entrée dans cette vie
+qui devrait être si belle et si heureuse, et que j'ai rendue,
+moi, si tristement misérable...</p>
+
+<p>&mdash;M'avez-vous donc entendue jamais me plaindre,
+pour que vous me parliez ainsi, Philippe? répondit vivement
+la religieuse en saisissant la main du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaindre, vous, Julie! Est-ce que les anges du
+Seigneur savent autre chose qu'aimer et que pardonner?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me comparez pas aux anges, mon ami, répondit
+Julie avec un accent empreint d'une douce mélancolie.
+Leurs prières sont entendues de Dieu, et, hélas! les miennes
+demeurent stériles; car, depuis dix années, j'implore
+la miséricorde divine pour que votre âme soit calme et
+heureuse; et vous le savez, Philippe, vous venez de l'avouer
+vous-même, vous n'avez fait que souffrir longuement,
+cruellement, sans relâche!...</p>
+
+<p>Le marquis baissa la tête et sembla se plonger dans de
+sombres réflexions. Enfin il se redressa, et prenant la
+main de Julie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe ce que j'ai souffert, dit-il, si maintenant
+je dois être heureux par vous et près de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Un bonheur fugitif, mon ami. L'habit que je porte
+ne vous indique-t-il pas que j'appartiens à Dieu seul?</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous être relevée de vos voeux?</p>
+
+<p>&mdash;Et que deviendrions-nous, Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Nous fuirions loin, bien loin d'ici... Nous cacherions,
+dans une patrie nouvelle et ignorée, notre amour et notre
+bonheur!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause
+royale!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, lors même que nous parviendrions à fuir, en
+quel endroit de la terre trouverions-nous la tranquillité?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!... Julie, ces misérables nous poursuivraient
+sans trêve et sans pitié s'ils découvraient que je suis encore
+vivant! C'est là ce que vous voulez dire, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Julie garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura le marquis dont l'indignation douloureuse
+s'accroissait à chaque parole, oh! les infâmes.
+Ne pourrai-je donc jamais les écraser sous mes pieds
+comme de venimeux reptiles!...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, Philippe! s'écria la jeune femme. N'oubliez
+pas que notre religion interdit toute vengeance!</p>
+
+<p>Le marquis ne répondit pas; mais il lança un regard
+étincelant à Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d'un
+sourire étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez ces rêves, Philippe; oubliez cet avenir impossible!
+continua Julie. Pour rompre mes voeux, il faudrait
+un bref de Sa Sainteté; et croyez-vous qu'un tel
+acte puisse s'accomplir dans le mystère? On s'informerait
+de la cause qui me fait agir, et on ne tarderait pas à
+découvrir la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! répondit lentement le marquis. Lorsque
+vous connaîtrez davantage l'homme dont je vais lire l'histoire,
+histoire tracée de sa propre main, vous changerez
+sans doute d'opinion, et vous penserez avec moi que celui
+qui fut capable de faire ce qu'il a fait, peut nous sauver
+tous deux, et assurer notre bonheur à venir...</p>
+
+<p>&mdash;Lisez donc, mon ami. J'écoute.</p>
+
+<p>Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commença
+à voix haute sa lecture.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+
+<h3>L'ENFANT PERDU</h3>
+
+
+
+
+<p>«Vers la fin de l'année 1756, habitait à Saint-Malo un
+pauvre pêcheur nommé Marcof. Cet homme vivait seul,
+sans famille, du produit de son industrie. D'un caractère
+taciturne et sauvage, il fuyait la société des autres hommes
+plutôt qu'il ne la recherchait.</p>
+
+<p>Un soir qu'il était, comme toujours, isolé et morose sur
+le seuil de son humble cabane, occupé à refaire les mailles
+de ses filets, il vit venir à lui un cavalier qui semblait en
+quête de renseignements. Ce cavalier, qu'à son costume
+il était facile de reconnaître pour un riche gentilhomme,
+jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s'arrêta,
+le considéra attentivement, et, mettant pied à terre, il
+passa la bride de son cheval dans son bras droit et se dirigea
+vers la cabane.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte
+breton.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? répondit le pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que tu ne penses, peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc moi que vous cherchez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous tromper...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma
+question. Comment te nommes-tu.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof le Malouin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton état.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets.</p>
+
+<p>&mdash;Pêcheur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es né dans ce pays?</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-Malo même, comme l'indique mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas marié?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis seul au monde.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des amis?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, bien décidément, c'est à toi que j'ai affaire,
+dit le gentilhomme en attachant son cheval à un piquet,
+tandis que le pêcheur le regardait avec étonnement. Entrons
+chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas rester ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce que j'ai à te dire ne doit pas être dit
+en plein air...</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un secret?</p>
+
+<p>&mdash;D'où dépend ta fortune; oui.</p>
+
+<p>Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit
+sa porte, et livra passage à son singulier interlocuteur.
+Le gentilhomme entra et s'assit sur un escabeau.</p>
+
+<p>&mdash;Que possèdes-tu? demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que ma barque et mes filets.</p>
+
+<p>&mdash;Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne
+possèdes pas grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; mais je ne demande rien à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fier?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit dans le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel
+qu'il a plu au bon Dieu de me faire.</p>
+
+<p>&mdash;Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit le gentilhomme en levant à son tour
+un oeil étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez
+l'être, offre une telle somme à un pauvre homme comme
+moi, c'est pour l'engager à faire une mauvaise action, et
+j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience; d'autant
+que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le
+pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tu es honnête.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vante.</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai jeté les yeux sur toi; tu es l'homme qui me
+convient, et tu me serviras.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous allons voir.</p>
+
+<p>Marcof était d'une nature violente. Il chercha de l'oeil
+son pen-bas. Le gentilhomme sourit en suivant son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Honnête, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence
+qui m'a conduit vers lui!...</p>
+
+<p>Marcof attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je
+reste plus longtemps près de toi; je vais t'adresser une
+seule question. Tu y répondras. Si nous ne nous entendons
+pas, je partirai.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait
+offerte pour accomplir une mauvaise action.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit, et je le répète.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne
+action?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prendrais peut-être pas l'argent, mais je ferais
+le bien... si cela était en mon pouvoir...</p>
+
+<p>&mdash;Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant
+une oeuvre charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre.
+Il s'agit, je te le répète, d'une bonne action qui te rapportera
+cent louis. Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... dit le pêcheur en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis oui ou non!</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! s'écria le gentilhomme en se levant, je
+reviendrai demain à pareille heure.</p>
+
+<p>Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s'éloigna
+rapidement. Marcof se gratta la tête; réfléchit quelques
+instants, puis, haussant les épaules, il se remit à travailler.</p>
+
+<p>Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous.
+Seulement, cette fois, il venait à pied et tenait par la main
+un jeune garçon âgé d'environ trois ans. Il entra dans la
+cabane, et déposa sur la table une bourse gonflée d'or. Le
+marché qu'il avait à proposer au pêcheur était de prendre
+l'argent et l'enfant. Le pêcheur accepta.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle le petit? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il porte ton nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Vous reverrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous rencontrais?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me rencontreras pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est
+pas mon fils et il me demandera où sont ses parents...</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui diras que tu l'as trouvé dans un naufrage, et
+que ses parents sort sans doute morts.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il baptisé, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez
+partir.</p>
+
+<p>Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait
+ému. Enfin, s'approchant brusquement de l'enfant,
+il l'enleva dans ses bras, le pressa sur son coeur, l'embrassa,
+puis, le déposant à terre, il s'élança au dehors.
+Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays...</p>
+
+<p>Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant
+était son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et il l'abandonnait ainsi? s'écria Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le marquis; mais cet abandon a été
+pendant toute sa vie le sujet d'un remords cuisant! Ce fut
+à son lit d'agonie et de sa bouche même que tous ces détails
+me furent confirmés. Il me donna, en outre, les
+moyens de reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi
+que vous le verrez plus tard. Je continue.</p>
+
+<p>Et le marquis se remit à lire:</p>
+
+<p>«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement,
+c'était une nature singulière que celle de ce Marcof:
+l'argent que lui avait donné le gentilhomme lui pesait
+comme une mauvaise action. Il le fit distribuer aux pauvres,
+et n'en garda pas pour lui la moindre part. Bientôt l'enfant
+devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif
+crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer,
+dans sa barque de pêche. Le dur métier de mousse développa
+ses membres, et l'aguerrit de bonne heure à tous les
+dangers auxquels sont exposés les marins. A dix ans, il
+était le plus adroit, le plus intrépide et le plus batailleur
+de tous les gars du pays.</p>
+
+<p>Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec
+les forts. Un jour, un méchant gars de dix-huit à vingt
+ans frappait un enfant pauvre et débile que sa faiblesse
+empêchait de travailler. Le jeune Marcof voulut intervenir.
+Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à
+celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.</p>
+
+<p>Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots,
+qui riaient de l'arrogance du «moussaillon,»
+comme ils le nommaient. Le jeune homme s'avança vers
+Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il se baissa,
+ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire
+étendait la main pour le saisir au collet, il lui lança le
+projectile en pleine poitrine. La pierre ne fit pas grand
+mal au paysan, mais elle excita sa colère outre mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!...</p>
+
+<p>Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant.
+Marcof devint pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts
+à jaillir de leurs orbites. Un charpentier présent à la discussion
+était appuyé sur sa hache. Marcof la lui arracha,
+et, la brandissant avec force, tandis que le paysan levait
+son bâton pour le frapper:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!</p>
+
+<p>Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent
+l'enfant avec eux au cabaret, où ils le baptisèrent
+«matelot.» Marcof était enchanté.</p>
+
+<p>L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur
+tomba gravement malade. En quelques jours la
+maladie fit de rapides progrès. Un vieux chirurgien de
+marine déclara sans la moindre précaution que tous les
+remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir.
+En entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof,
+qui prodiguait ses soins à celui qu'il croyait son père,
+Marcof se laissa aller à un profond désespoir.</p>
+
+<p>Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du
+docteur, et se prépara à entreprendre ce dernier voyage,
+qui s'achève dans l'éternité. Comme presque tous les marins,
+il craignait peu la mort, pour l'avoir souvent bravée,
+et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde
+vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti,
+il se fit donner sa gourde, avala à longs traits quelques
+gorgées de rhum, et, ensuite, il alluma sa pipe.</p>
+
+<p>Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu,
+et le vieux matelot se sentait calme et tranquille. Il profita
+de cet instant de repos pour appeler près de lui son fils
+adoptif. Marcof accourut en s'efforçant de cacher ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pleures, mon gars? lui dit le pêcheur d'une voix
+douce.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père, répondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et à cause de quoi pleures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;A cause de ce que m'a dit le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me
+larguer la vérité. Vois-tu, mon gars, je file ma dernière
+écoute. Je suis comme un vieux navire qui chasse sur
+son ancre de miséricorde... Dans quelques heures je vais
+m'en aller à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma
+voile de fortune. Ne t'afflige pas comme ça, mon gars!
+Je n'ai jamais fait de mal à personne; ma conscience est
+nette comme la patente d'un caboteur, et quand la mort
+va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne refuserai
+pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne
+d'Auray me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme
+j'ai toujours été bon matelot et bon Breton, le paradis me
+sera ouvert... Sois donc tranquille et ne t'occupe plus de
+moi!...</p>
+
+<p>Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa
+pendant quelques secondes, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit
+au cimetière, qu'est-ce que tu feras?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni
+l'un ni l'autre. J'ai bien encore, dans un vieux sabot enterré
+sous le foyer une dizaine de louis; mais ça ne peut
+te mettre à même de vivre longtemps... Tu n'es pas encore
+assez fort pour conduire seul une barque de pêche!
+Et pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir à
+l'abri du besoin, car je t'aime, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes
+forces!... répondit Marcof en embrassant le mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes, bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je n'aime que vous au monde!</p>
+
+<p>Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées
+assombrissaient son visage. Il se rappelait la visite du
+gentilhomme et la promesse qu'il avait faite de ne pas
+révéler à l'enfant la manière dont il avait été abandonné.
+Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait
+de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable
+envers lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait
+sincèrement Marcof, et il pensait aussi qu'un jour peut-être
+il pourrait retrouver ses parents qui, sans aucun
+doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre enfant
+se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore
+dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant
+de prendre un parti, il envoya chercher un prêtre. Il se
+confessa et raconta naïvement ce qui s'était passé entre
+lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur ce qu'il devait
+faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond.
+Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa
+conscience, et de ne rien cacher à son fils adoptif de ce
+qu'il savait sur son passé. Malheureusement, il ne savait
+pas grand'chose.</p>
+
+<p>Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur
+dévoila à Marcof le mystère qui avait entouré sa
+venue dans la cabane de celui qu'il avait coutume d'appeler
+son père. Ce récit ne produisit pas une bien grande
+impression sur l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec
+fermeté, c'est que probablement il avait ses raisons pour
+le faire. Je ne chercherai jamais à retrouver ceux qui ont
+eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme qui mérite
+de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous!
+continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant.
+Bénissez-moi donc, mon père, et ne voyez en moi que
+votre enfant...</p>
+
+<p>Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la
+tête de Marcof. Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria
+longuement, implorant pour l'enfant la miséricorde du
+Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses prières à celles de
+l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le pêcheur et
+Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis.</p>
+
+<p>Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof
+le pleura amèrement. Il employa la meilleure partie des
+dix louis qui composaient l'actif de la succession, à faire
+célébrer un enterrement convenable, à orner la fosse d'une
+pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte inscription.
+Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui
+parut si triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul,
+qu'il résolut de quitter non-seulement sa demeure, mais
+encore Saint-Malo. Il partit pour Brest.</p>
+
+<p>On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine.
+Il trouva un engagement comme novice à bord d'un navire
+dont le commandant avait une réputation de dureté
+et d'habileté devenue proverbiale dans tous les ports de
+la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la
+Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son
+retour, son engagement était terminé. Mais le vieux loup
+de mer qui se connaissait en hommes, le retint à son bord
+en qualité de matelot.</p>
+
+<p>Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité
+du surnom de son père adoptif, avait navigué sur tous
+les océans connus. Il avait essuyé de nombreuses tempêtes,
+fait cinq ou six fois naufrage, et il avait manqué
+quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches
+d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime
+était complète. Aussi était-il connu de tous les officiers
+dénicheurs de bons marins, et les armateurs eux-mêmes
+engageaient souvent les commandants de leurs navires à
+embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure,
+d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque
+jour.</p>
+
+<p>Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse,
+sauf, bien entendu, les dangers inséparables de la vie de
+l'homme de mer. Cependant on le voyait parfois triste et
+soucieux. Il se sentait mal à l'aise en ce cadre étroit dans
+lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il voyait devant
+lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait en
+pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un
+soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante,
+à cette intelligence élevée et hardie, une existence
+remplie de périls, d'aventures, de jouissances de toutes
+sortes. Il n'allait pas tarder à voir son ambition satisfaite,
+et ces périls qu'il appelait n'allaient pas lui faire défaut.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LA FIDÉLITÉ</h3>
+
+
+
+
+<p>Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretagne
+qui avait perdu successivement sept navires, tous
+pris et coulés par les navires musulmans qui sillonnaient
+la Méditerranée depuis des siècles, eut le désir bien légitime
+de venger ces désastres. De plus, le digne négociant
+pensa avec raison que voler des voleurs étant une oeuvre
+pie, pirater des pirates serait une action bien plus méritoire
+encore, puisqu'elle aurait le double avantage de leur
+prendre ce qu'ils avaient pris, et de les punir ensuite. En
+conséquence, il fit construire, à Lorient, un charmant brick
+savamment gréé, élancé de carène, propre à donner la
+chasse, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons
+de douze. Le brick, une fois lancé et prêt à prendre la mer,
+fut baptisé sous le nom de <i>la Félicité</i>, et on obtint du ministre
+des lettres de marque pour le capitaine qui le commanderait.
+C'était ce capitaine qu'il s'agissait de trouver.</p>
+
+<p>Il faut dire qu'à cette époque vivait à Brest un officier
+de marine nommé Charles Cornic. Charles Cornic était
+né à Morlaix, et était un émule des Jean-Bart et des Duguay-Trouin.
+Malheureusement pour lui, Cornic était
+aussi ce que l'on nommait alors un «officier bleu.»</p>
+
+<p>Pour comprendre la valeur négative de ce titre, il faut
+savoir qu'à l'époque dont nous parlons, le corps des officiers
+de marine se divisait en deux catégories bien tranchées.
+Les officiers nobles d'une part, et les officiers sans
+naissance de l'autre. Ces derniers étaient en butte continuellement
+aux vexations des premiers qui, non-seulement
+refusaient souvent de leur obéir, mais encore ne
+voulaient pas toujours les prendre sous leurs ordres. Et
+cependant, pour de simple matelot devenir officier, il fallait
+avoir fait preuve d'un courage et d'une habileté bien
+rares. Mais le préjugé était là, comme une barrière infranchissable,
+et les parvenus, les intrus, comme on les
+nommait aussi, se voyaient toujours l'objet des risées des
+élégants gentilshommes.</p>
+
+<p>Cornic, surtout, était presque un objet d'horreur parmi
+les officiers nobles. Brave, fier, hautain, il répondait par
+le mépris aux provocations, et, lorsqu'on le contraignait
+à mettre l'épée à la main, il revenait à son bord en laissant
+un cadavre derrière lui. Deux fois le ministre avait
+voulu lui donner un commandement, et deux fois il s'était
+vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui retirer.
+Fatigué de prodiguer son sang et son intelligence,
+blessé dans son orgueil et déçu dans ses légitimes espérances,
+Cornic, alors, avait abandonné la marine royale
+et avait accepté le commandement d'un petit corsaire. Il
+courut les mers des Indes faire la chasse à tout ce qui
+portait un pavillon ennemi.</p>
+
+<p>Un jour, après un combat sanglant, il s'empara d'une
+frégate anglaise de guerre, à bord de laquelle il y avait
+six officiers de la marine française prisonniers. Tous les
+six étaient nobles. Tous les six étaient connus de Cornic,
+qu'ils avaient toujours repoussé. Grand fut leur désappointement
+de devoir la liberté à un officier bleu. Cornic,
+pour toute vengeance, leur demanda avec ironie un très-humble
+pardon de les avoir délivrés, ajoutant que c'était
+trop d'honneur pour lui, pauvre officier de fortune,
+d'avoir châtié des Anglais qui avaient eu l'audace de faire
+prisonniers des gentilshommes français, marins comme
+lui. Puis il les ramena à Brest sans leur avoir adressé la
+parole pendant tout le temps que dura la traversée.</p>
+
+<p>Une fois à terre, l'aventure se répandit à la grande
+gloire du corsaire et à la profonde humiliation des officiers
+nobles. Aussi jurèrent-ils d'en tirer une vengeance
+éclatante. Quelques jours après, Cornic reçut, dans la
+même matinée, huit provocations différentes. Il fixa le
+même jour et la même heure, à ses huit adversaires.
+Puis, une fois sur le terrain, il mit l'épée à la main, et les
+blessa successivement tous les huit. Ce duel eut un retentissement
+énorme. Les familles des blessés portèrent plainte,
+et, quoique l'officier bleu eût combattu loyalement, il se
+vit contraint de s'éloigner de Brest.</p>
+
+<p>Ce fut sur ces entrefaites que l'armateur de <i>la Félicité</i>
+s'adressa à lui et lui proposa le commandement du nouveau
+corsaire. Cornic accepta. Seulement, il mit pour
+condition qu'il prendrait un second à sa guise; et comme
+il était lié avec Marcof, il lui demanda s'il voulait embarquer
+à bord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement
+Cornic, et signa l'engagement avec une ardeur impatiente.
+Tous deux, alors, composèrent un équipage de
+cent cinquante hommes, tous dignes de combattre sous
+de tels chefs. Puis <i>la Félicité</i> prit la mer.</p>
+
+<p>Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur
+les côtes d'Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates
+qu'autant que ces derniers, par leur ventre arrondi
+et leurs lourdes allures, indiqueraient qu'ils avaient dans
+leurs flancs la cargaison de quelque riche navire de commerce.
+Les débuts de <i>la Félicité</i> furent brillants. En quittant
+le détroit de Gibraltar et en entrant dans la Méditerranée,
+le brick, déguisé en bâtiment marchand, se laissa
+donner la chasse par un pirate algérien. Puis, lorsque les
+deux navires furent presque bord à bord, la toile peinte,
+qui masquait les sabords de <i>la Félicité</i>, tomba subitement
+à la mer et une grêle de boulets balaya le pont du pirate
+stupéfait. Moins d'une heure après, la cargaison du navire
+algérien passait dans la cale du corsaire; les pirates
+étaient pendus au bout des vergues, et le vautour, devenu
+victime de l'épervier, coulait bas aux yeux des marins
+français qui dansaient joyeusement en poussant des cris
+de triomphe.</p>
+
+<p>Six mois plus tard, <i>la Félicité</i> rentrait à Brest, et Cornic
+remettait entre les mains de son armateur, pour près
+de cinq millions de diamants et de marchandises de toute
+espèce. On procéda alors à la répartition de ces richesses.
+Marcof emporta deux cent mille livres. Le soir même, il
+montait dans une chaise de poste, et, précédé d'un courrier,
+il prenait avec fracas la route de Paris. Il avait compris
+que Brest était une trop petite ville pour pouvoir y
+dépenser rapidement son or. Il voulait connaître toutes
+les merveilles de la capitale et se procurer toutes les jouissances
+que rêvait son ardente imagination. Pendant quatre
+mois, il gaspilla follement cet or gagné au prix de sa
+vie; pendant quatre mois il mena cette existence curieuse
+du marin grand seigneur, qui n'admet aucun obstacle pour
+son plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et brise ce qui
+s'oppose à ses volontés et à ses caprices.</p>
+
+<p>Ce temps écoulé, Marcof s'aperçut un beau matin que
+son portefeuille était vide et sa bourse à peu près à sec.
+Il reprit philosophiquement la route de Brest, et il arriva
+au moment où Cornic réengageait un nouvel équipage
+et s'apprêtait à reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau.</p>
+
+<p>Comme la première fois, <i>la Félicité</i> mit le cap sur la Méditerranée,
+et, comme la première fois encore, elle ouvrit
+la campagne sous les plus heureux auspices. Le corsaire
+avait déjà fait amener pavillon à deux pirates de l'archipel
+grec et se disposait à continuer ses courses sur le littoral
+de l'Afrique, lorsqu'à la hauteur de Malte il fut assailli
+par une tempête qui le rejeta entre les côtes d'Italie
+et celles de Sardaigne.</p>
+
+<p>Pendant les trois premiers jours, <i>la Félicité</i> tint bravement
+contre le vent et les vagues; mais, vers le commencement
+du quatrième, elle se démâta de son misaine et
+une voie d'eau se déclara dans sa cale. La tempête ne ralentissait
+pas de fureur. Cornic essaya de gagner la côte.
+Ce fut en vain. Les pompes ne suffisaient plus à alléger
+le navire de l'eau qui montait de minute en minute. Il
+fallut abandonner le brick.</p>
+
+<p>Les deux canots qui n'avaient pas été brisés ou entraînés
+par les lames, furent mis à la mer. L'équipage se sépara
+en deux parties. La première, commandée par Cornic,
+monta dans l'une des embarcations; la seconde, ayant
+pour chef Marcof, se jeta dans l'autre.</p>
+
+<p>Durant quelques heures, les deux canots firent route
+de conserve; mais la tempête les sépara bientôt. Celui de
+Cornic put atteindre Naples et s'y réfugier. Celui de Marcof
+fut moins heureux. Entraîné vers la haute mer, il doubla
+la Sicile.</p>
+
+<p>Pendant trois jours la frêle barque fut ballottée au gré
+des flots. N'ayant pas eu le temps d'emporter des vivres,
+les pauvres naufragés mouraient de fatigue et de faim.
+Déjà on parlait de tirer au sort et de sacrifier une victime
+pour essayer de sauver ceux qui survivraient, lorsque, la
+nuit suivante, le canot fut jeté sur les côtes de la Calabre
+méridionale, et se brisa sur les rochers. A l'exception
+de Marcof, tous les marins périrent. Seul il parvint à gagner
+la plage. Une fois en sûreté sur la terre ferme, les
+forces l'abandonnèrent et il tomba évanoui.</p>
+
+<p>Combien de temps dura cet évanouissement? Marcof
+l'ignora toujours. Lorsqu'il reprit ses sens, il se trouvait
+au milieu d'une vaste salle meublée, on plutôt démeublée,
+comme le sont d'ordinaire les hôtelleries italiennes. Il
+faisait grand jour. Les rayons de l'ardent soleil des Calabres,
+perçant les couches épaisses de poussière qui encrassaient
+les vitres des croisées, se ruaient dans la pièce
+en l'inondant d'un flot de lumière dorée.</p>
+
+<p>Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes différentes,
+une quinzaine d'hommes à figure sinistre, à costume
+indescriptible, tenant le milieu entre celui du montagnard
+et celui du soldat. Les uns, appuyés sur de
+longues carabines, les autres, chantant ou causant, tous
+buvant à plein verre le vin blanc capiteux des coteaux de la
+Sicile, ce <i>Marsalla</i> dont on a à peine l'idée dans les autres
+contrées de l'Europe, car il perd tout son arôme en
+subissant un transport lointain. Marcof, en ouvrant les
+yeux, fit un léger mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Piétro? demanda l'un de ceux qui étaient
+debout, en s'adressant à un jeune homme assis près du
+marin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! capitaine, je crois que le noyé n'est pas
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte madone! il peut se vanter alors d'avoir la vie
+dure, et il devra bien des cierges à son patron.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! voici qu'il remue.</p>
+
+<p>Marcof, en effet, se dressait sur son séant. La conversation
+qui précède avait eu lieu en patois napolitain. Marcof,
+en sa qualité de navigateur, avait une légère teinture
+de toutes les langues qui se parlent sur les côtes, et
+depuis, surtout, les courses de <i>la Félicité</i> dans la Méditerranée,
+il avait appris assez d'italien pour comprendre
+les paroles qui se prononçaient, et, au besoin même,
+pour converser avec les hommes auprès desquels il se
+trouvait. Celui qu'on avait qualifié de capitaine s'avança
+gravement vers le naufragé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment te trouves-tu? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais trop rien, répondit naïvement Marcof,
+qui, le corps brisé et la tête vide, était effectivement incapable
+de constater l'état de santé dans lequel il était.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Par saint Janvier! je le sais bien, puisque nous t'avons
+trouvé évanoui sur la plage. Ce n'est pas cela que je te demande.
+Tu es Français?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et marin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ton navire a donc fait naufrage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit une troisième fois Marcof, incapable
+de prononcer un mot plus long.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es laconique! fit observer son interlocuteur d'un
+air mécontent.</p>
+
+<p>Marcof fit un effort et rassembla ses forces.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois jours que je n'ai mangé, balbutia-t-il;
+par grâce, donnez-moi à boire, je meurs de faim, de soif
+et de fatigue!</p>
+
+<p>Le jeune homme qui le veillait parut ému.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! fit-il vivement en lui offrant une gourde;
+buvez d'abord, je vais vous donner à manger.</p>
+
+<p>Marcof prit la gourde et la porta avidement à ses
+lèvres.</p>
+
+<p>Le capitaine appela Piétro.</p>
+
+<p>&mdash;Nous retournons à la montagne, lui dit-il. Tu vas
+rester près de cet homme; demain nous reviendrons, et,
+s'il le veut, nous l'enrôlerons parmi nous. Il paraît vigoureux,
+ce sera une bonne recrue.</p>
+
+<p>Quelques instants après, on servait à Marcof un mauvais
+dîner, et on lui donnait ensuite un lit plus mauvais
+encore. Mais, dans la position où se trouvait le marin,
+on n'a pas le droit d'être bien difficile. Il mangea avec
+avidité et dormit quinze heures consécutives. A son
+réveil, il se sentit frais et dispos. Piétro était près de lui;
+il entama la conversation. Le jeune Calabrais était bavard
+comme la plupart de ses compatriotes; il parla
+longtemps, et Marcof apprit qu'il avait été recueilli par
+une de ces bandes si redoutées de bandits des Abruzzes.
+N'ayant rien sur lui qui pût tenter la cupidité de ces
+hommes, il reçut cette confidence avec le plus grand
+calme.</p>
+
+<p>Dans la journée, les bandits de la veille revinrent dans
+l'hôtellerie. Le chef, qui se nommait Gavaccioli, proposa,
+sans préambule, à Marcof de s'enrégimenter sous ses
+ordres, lui vantant la grâce et les séductions de l'état.
+Marcof hésitait.</p>
+
+<p>Ce mot de bandit sonnait désagréablement à ses
+oreilles. Mais, d'un autre côté, il réfléchissait qu'il se
+trouvait sur une terre étrangère, sans aucun moyen
+d'existence. Son navire était perdu, ses compagnons
+avaient tous péri. Quelle ressource lui restait-il! Aucune.
+Cavaccioli renouvela ses offres. Marcof n'hésita plus.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, dit-il, à une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je serai entièrement libre de ma volonté
+quant à ce qui concernera mon séjour parmi vous.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé! fit le bandit en souriant, tandis qu'il murmurait
+à part: Une fois avec nous, tu y resteras; et si
+tu veux fuir, une balle dans la tête nous répondra de ta
+discrétion.</p>
+
+<p>Marcof fut présenté officiellement à la bande et accueilli
+avec acclamations. Piétro, surtout, paraissait des plus
+joyeux. Marcof lui en demanda la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondit le jeune homme; mais dès que
+je vous ai vu rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir;
+il me semblait que vous étiez pour moi un ancien camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures
+partout.</p>
+
+<p>Le soir même, il y eut festin dans l'hôtellerie, et Marcof
+en eut les honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue
+dont les membres athlétiques indiquaient la force peu
+commune, et inspiraient la crainte à défaut de la sympathie.
+Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu
+bandit calabrais, s'enfonçait dans la montagne en compagnie
+de ses nouveaux camarades.</p>
+
+<p>En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin
+avait songé qu'il pourrait promptement gagner Naples
+ou Reggio, et de là s'embarquer pour la France. Il était
+trop bon matelot pour se trouver embarrassé dans un
+port de mer, quel qu'il fût.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LES CALABRES</h3>
+
+<p>Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au
+poing et la cartouchière au côté, les routes rocheuses des
+Abruzzes. Les bandits calabrais étaient alors en guerre
+ouverte avec les troupes régulières du roi de Naples.
+Douze heures se passaient rarement sans voir livrer quelque
+combat plus ou moins meurtrier. Cette existence
+aventureuse ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment
+à faire preuve d'adresse, de courage et d'intrépidité.
+Bientôt ses compagnons reconnurent en lui un
+homme supérieur. Il acquit ainsi une sorte de supériorité
+morale, et son nom, répété avec éloges, était connu dans
+la montagne pour celui d'un combattant intrépide.</p>
+
+<p>Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritable.
+Il en faisait preuve en toutes circonstances. Au
+reste, cette amitié s'était encore accrue de ce que, dans
+deux combats successifs, Marcof avait arraché Piétro des
+mains des carabiniers royaux et des gardes suisses. Or,
+être prisonnier des troupes napolitaines, se résumait pour
+tout bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof,
+en réalité, avait donc deux fois sauvé la vie au jeune
+homme. Aussi l'amitié de Piétro s'était-elle peu à peu
+transformée en véritable adoration. Marcof était son dieu.</p>
+
+<p>Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre
+dans laquelle elles trouvaient rarement un ennemi à
+combattre mais où elles étaient sans cesse harcelées, se
+replièrent sur Naples. Puis elles rentrèrent dans la ville
+et laissèrent, comme par le passé, les Abruzzes et les Calabres
+sous la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci
+retournèrent à leurs anciennes habitudes. Les embuscades,
+le pillage, le vol, l'assassinat devinrent le but de
+leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de combattre vaillamment
+des hommes armés, il fallut attaquer, assassiner et
+voler des êtres sans défense, tuer lâchement des femmes
+qui demandaient inutilement merci, égorger d'une main
+ferme de faibles enfants qui tendaient leurs petits bras
+avec des cris et des larmes, Marcof sentit tout ce qu'il y
+avait de noble dans sa nature se révolter en lui.</p>
+
+<p>A la première expédition de ce genre, il brisa sa carabine
+contre un rocher. A la seconde, il refusa nettement
+d'accompagner les bandits. Gavaccioli, étonné, lui commanda
+impérativement d'obéir. Marcof lui répondit qu'il
+n'était ni un lâche, ni un infâme, et que s'il allait avec
+les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de
+poste et des mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs,
+mais bien pour les défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi, ajouta-t-il avec énergie, que j'ai été
+corsaire et non pirate; que je sais me battre et non pas
+assassiner. J'ai honte et horreur de demeurer plus longtemps
+parmi des êtres de l'espèce de ceux qui m'entourent;
+demain je partirai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu insultes tes amis! s'écria le chef avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'insultes toi-même en supposant que ces hommes
+me soient quelque chose!</p>
+
+<p>A ces mots, prononcés à voix haute, des rumeurs et
+des cris menaçants s'élevèrent de toute part. Quelques-uns
+des bandits portèrent la main à leur poignard. Marcof
+leva la tête, croisa ses bras nerveux sur sa vaste poitrine
+et marcha droit vers le groupe le plus menaçant. En présence
+de cette contenance froide et calme, les bandits se
+turent. Marcof revint vers le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as entendu? dit-il; demain soir même je partirai.
+Jusque-là, je ne t'obéirai plus.</p>
+
+<p>Puis il s'éloigna à pas lents, sans daigner tourner la
+tête. Marcof avait l'habitude de se retirer vers le soir
+dans une sorte de petit jardin naturel situé au milieu des
+rochers. Une fontaine voisine, jaillissant d'un bloc de
+porphyre, entretenait dans ce lieu une fraîcheur agréable.
+La nature sauvage qui dominait ce site pittoresque en
+rehaussait encore la beauté. C'était là que, mollement
+étendu sur son manteau, le marin rêvait à la France, à
+ses compagnons, à ses combats passés, à son avenir dès
+qu'il aurait quitté la Calabre.</p>
+
+<p>Le jour où eut lieu la scène dont nous venons de parler,
+Marcof, suivant sa coutume, s'était dirigé vers le lieu
+habituel de ses rêveries solitaires. La nuit venue, il prépara
+ses armes et se disposa à veiller, car il connaissait
+assez ses compagnons pour se défier d'une attaque.</p>
+
+<p>Les premières heures se passèrent dans le calme et
+dans le silence; mais au moment où la lune se voilait sous
+un nuage, il crut percevoir un léger bruit dans le feuillage.
+Il écouta attentivement. Le bruit devint plus distinct;
+il résultait évidemment d'un corps rampant sur les
+rochers. Était-ce un serpent? était-ce un homme? Marcof
+prit un pistolet et l'arma froidement.</p>
+
+<p>Sans doute le froissement sec de la batterie avait été
+entendu de celui qui se glissait ainsi vers le marin, car
+le bruit cessa tout à coup. Marcof attendit néanmoins,
+toujours prêt à faire feu. Enfin les branches s'entr'ouvrirent,
+et une voix amie fit entendre un appel. Marcof
+avait reconnu Piétro. Le jeune homme s'élança vivement
+près du marin.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu donc? demanda Marcof étonné des
+allures mystérieuses de son fidèle camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit Piétro à voix basse et en indiquant du
+geste à Marcof qu'il parlait trop haut.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu? répéta le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Te sauver d'une mort inévitable. Nos compagnons
+dorment; j'étais de veille cette nuit, et j'ai abandonné
+mon poste pour te prévenir. Si Cavaccioli s'apercevait de
+mon absence il me casserait la tête; mais comme il s'agissait
+de toi, j'ai tout bravé.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il?... Parle vite!</p>
+
+<p>&mdash;Dès que tu fus parti, dit Piétro avec volubilité et en
+baissant encore la voix, tous nos hommes se rassemblèrent;
+eux et Cavaccioli étaient furieux de la manière dont
+tu les avais traités.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! interrompit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi achever! Ils résolurent de te tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment?... Et qui diable voudra se charger
+de la commission? demanda le marin avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément ce choix qui a causé un long
+débat.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on a décidé?...</p>
+
+<p>&mdash;On a décidé que, connaissant ta force et ton courage
+à toute épreuve, on aurait recours à la ruse.</p>
+
+<p>&mdash;Les lâches! murmura Marcof. Après?</p>
+
+<p>&mdash;On sait que tu viens tous les soirs à cet endroit, et
+il a été convenu que demain cinq de nous te précéderaient,
+s'embusqueraient derrière ce rocher au pied duquel tu te
+couches, et lorsque tu serais sans défiance, cinq balles de
+carabine te frapperaient d'un même coup.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont ceux qui doivent prendre part à cette
+ingénieuse expédition?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais pas encore; demain on tirera au sort.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as risqué ta vie pour venir m'avertir?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ce que je devais. Ne m'as-tu pas deux
+fois sauvé de la corde en m'arrachant aux carabiniers?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as une bonne nature, Piétro, et si tu veux, je
+t'emmènerai avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas partir, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;La nuit prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais l'air de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils te tueront demain!</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Songe donc...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai songé, interrompit Marcof, et mon plan est fait;
+ne crains rien. Seulement sache bien que dans vingt-quatre
+heures je quitterai la bande de Cavaccioli, et je te propose
+de venir avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis quitter la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis amoureux d'une jeune fille de Lorenzana que
+je dois épouser dans quelques mois, puis mon père est
+infirme et a besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors quitte ce métier infâme.</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel veux-tu que je fasse? Il n'y en a pas d'autre
+dans les Calabres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Marcof.</p>
+
+<p>Puis après un moment de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien décidé? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Marcof, répondit Piétro. Seulement je te conjure
+de partir cette nuit même.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois ne t'inquiète de rien, mon brave:
+j'ai mon projet. Maintenant regagne vite ton poste, et
+merci.</p>
+
+<p>Marcof serra vivement la main du jeune homme. Piétro
+allait s'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, cependant, fit le marin en l'arrêtant.
+Quand et comment les assassins doivent-ils se rendre
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit: quelques instants avant l'heure où tu
+as l'habitude d'y venir.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils arriveront tous les cinq ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non pas! Pour que tu ne puisses concevoir aucun
+soupçon, Cavaccioli leur donnera publiquement un
+ordre différent à chacun; puis ils arriveront ici l'un par
+un sentier, l'autre par une autre voie, de manière à se
+trouver réunis à l'heure convenue.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. C'est tout ce que je voulais savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as plus rien à me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je retourne à mon poste.</p>
+
+<p>&mdash;Va, cher ami; mais tâche que le sort ne tombe pas
+sur toi demain pour faire partie de l'expédition.</p>
+
+<p>&mdash;Je briserais ma carabine! s'écria Piétro vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais tu t'arrangerais de façon à arriver le
+dernier, voilà tout. Va donc maintenant, et merci encore!
+Puisque je n'ai rien à redouter pour cette nuit, je
+vais dormir.</p>
+
+<p>Et Marcof, serra de nouveau la main de Piétro, s'étendit
+sur la terre, et s'endormit aussi profondément et aussi
+tranquillement que lorsqu'il était balancé dans son hamac
+à bord de la Félicité.</p>
+
+<p>Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne.
+Il rencontra Cavaccioli et échangea avec lui quelques
+phrases banales, annonçant, comme toujours, pour la nuit
+même, le départ dont il avait parlé.</p>
+
+<p>Cavaccioli poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer un
+guide et à lui donner un sauf-conduit pour la route. Marcof
+accepta, lui disant que le soir venu il lui rappellerait
+ses promesses. Puis les deux hommes se quittèrent, l'un
+calme et froid, l'autre aimable et souple comme tous ses
+compatriotes lorsqu'ils veulent tromper quelqu'un ou lui
+tendre une embûche.</p>
+
+<p>Marcof continua sa promenade, pour s'assurer qu'il
+n'était ni épié ni suivi. Bien convaincu qu'il était libre de
+ses mouvements, il prit un sentier détourné et revint
+promptement à l'endroit où devait s'accomplir le crime
+projeté contre lui. Sans s'arrêter à la source, il gravit le
+rocher derrière lequel Piétro l'avait averti que s'embusqueraient
+les assassins; puis, profitant d'une large crevasse
+qui l'abritait à tous les regards, il s'y blottit vivement.</p>
+
+<p>A sa droite s'élevait un chêne gigantesque qui, enfonçant
+ses racines près de la source, étendait ses branches
+énormes au-dessus des rochers. Marcof posa ses armes
+contre lui, puis il tira de ses poches une large feuille de
+papier blanc qu'il plaça sur ses pistolets, et un bout de
+corde d'une vingtaine de pieds de longueur. A l'aide de
+son couteau il partagea la corde en cinq parties égales, à
+chacune desquelles il fit artistement un noeud coulant
+qu'il maintint ouvert au moyen d'une petite branche. Cela
+fait, il mit les bouts à portée de sa main, en ayant soin de
+les séparer les uns des autres, puis il demeura dans une
+immobilité complète, toujours caché dans la crevasse du
+rocher. Il n'attendit pas longtemps.</p>
+
+<p>Un bruit de pas retentit à sa gauche. Aussitôt il se replia
+sur lui-même dans la position d'un tigre qui va bondir
+sur sa proie, et l'oeil ardent, la lèvre légèrement crispée,
+il se prépara à s'élancer en avant. Un bandit, sa carabine
+armée à la main, parut à l'extrémité du sentier qui aboutissait
+à la source. Le misérable regarda attentivement
+autour de lui.</p>
+
+<p>Convaincu que l'endroit était désert et que Marcof n'était
+pas encore arrivé, il se dirigea rapidement vers le
+rocher et l'escalada avec une agilité d'écureuil. Au moment
+où il atteignait le sommet, Marcof lui apparut face à
+face. Le bandit n'eut le temps ni de se servir de sa carabine
+ni même de pousser un cri d'alarme. Marcof, l'étreignant
+à la gorge, l'avait renversé sous lui. Puis, tandis
+que d'une main de fer il étranglait son ennemi, de l'autre
+il attirait à lui une des cordes et la passait autour du cou
+du brigand avec une dextérité digne d'un muet du sérail.
+Alors se relevant d'un bond, il appuya son pied sur la
+poitrine du Calabrais, et tira sur l'extrémité de la corde.</p>
+
+<p>Il sentit le corps qu'il foulait frémir dans une suprême
+convulsion. La face du bandit, déjà empourprée, devint
+violette et bleuâtre; les yeux parurent prêts à jaillir hors
+de la tête, la bouche s'ouvrit démesurément; enfin le
+corps demeura immobile. Marcof le repoussa du pied pour
+ne pas qu'il gênât ses opérations à venir, et reprit sa
+place dans la crevasse.</p>
+
+<p>Ce qu'il avait fait pour le premier, il l'accomplit pour
+les quatre suivants; de sorte qu'une demi-heure après,
+il avait cinq cadavres autour de lui. Alors il s'approcha
+du chêne, passa successivement les cordes autour d'une
+branche, les y attacha solidement, et lança les corps dans
+le vide. Les cinq bandits se balançaient dans l'air, au-dessus
+de l'endroit même où avait coutume de se coucher
+Marcof.</p>
+
+<p>Le marin ouvrit une veine à l'un des pendus, trempa
+dans le sang noir qui en coula lentement l'extrémité d'un
+roseau, et prenant la feuille de papier blanc qu'il avait
+apportée, il traça dessus en lettres énormes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> AVIS AUX LACHES!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Puis il se lava les mains dans l'eau pure de la source,
+reprit ses armes et s'éloigna tranquillement. Cinq minutes
+après, il faisait son entrée au milieu du cercle des brigands
+qui, à son aspect, reculèrent muets de surprise et
+d'épouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin,
+crurent à une apparition surnaturelle.</p>
+
+<p>Quant à Marcof, il ne se préoccupa pas le moins du
+monde de l'impression qu'il produisait, et marcha droit à
+Cavaccioli. Arrivé en face du chef, il tira un pistolet de
+sa ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'engage, lui dit-il, à ordonner à tes hommes de
+ne pas faire un geste; car si j'entendais seulement soulever
+une carabine, je te jure, foi de chrétien, que je te
+brûlerais la cervelle avant qu'une balle m'eût atteint.</p>
+
+<p>Puis, se retournant à demi sans cesser d'appuyer le
+canon de son pistolet sur la poitrine de Cavaccioli:</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, continua-t-il en s'adressant aux bandits,
+vous pouvez, si bon vous semble, aller voir ce que
+sont devenus ceux qui devaient m'assassiner; mais si
+vous tenez à la vie de votre capitaine, je vous engage à
+vous retirer, car j'ai à lui parler seul à seul.</p>
+
+<p>Les brigands, interdits et dominés par l'accent impératif
+de celui qui leur parlait, se reculèrent à distance respectueuse.
+Marcof et Cavaccioli demeurèrent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux me tuer? demanda le chef en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, répondit Marcof; à moins que tu ne
+m'y contraignes.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu de moi alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux te faire mes adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pars donc?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit même, ainsi que je l'avais annoncé ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu tomberas entre les mains des troupes
+royales.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais nos secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les révélerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais nos points de refuge dans la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un traître; je les oublierai en vous
+quittant.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pourquoi agir comme tu le fais?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il me plaît d'agir ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait de ceux qui t'attendaient?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me tuer? interrompit Marcof.</p>
+
+<p>Cavaccioli ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai pendus, continua le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Pendus tous les cinq?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les cinq!</p>
+
+<p>&mdash;A toi seul?</p>
+
+<p>&mdash;A moi seul.</p>
+
+<p>Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa
+la tête. Il semblait méditer un projet.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>L'AVENTURIER.</h3>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Écoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en
+face d'un homme aussi brave que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, répondit Marcof, tu n'as vu jusqu'ici que
+des figures italiennes, et moi je suis Français, et qui plus
+est, Breton!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux demeurer avec nous, j'oublierai tout, et
+je te prends pour chef après moi.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de tant causer, je suis pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Que désires-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Que tu tiennes tes promesses.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux un guide?</p>
+
+<p>&mdash;Piétro m'en servira; c'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Un sauf-conduit pour tes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... fit le chef en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dépêche! dit Marcof en lui saisissant le bras.</p>
+
+<p>Cavaccioli s'apprêta à obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques,
+pas de mots à double sens! Que je lise et que je
+comprenne clairement ce que tu écris! Tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier;
+voici le sauf-conduit que tu m'as demandé. A trente
+lieues d'ici environ tu trouveras la bande de Diégo; sur
+ma recommandation il te fournira les moyens d'aller où
+bon te semblera.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de
+rester ici; tu vas y laisser tes armes et tu m'accompagneras
+jusqu'à la route. Songe bien que je ne te quitte
+pas, et que lors même que je recevrais une balle par derrière
+j'aurais encore assez de force pour te poignarder
+avant de mourir.</p>
+
+<p>Cavaccioli se sentait sous une main de fer; il fit de
+point en point ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les
+devants, et tous trois quittèrent l'endroit où séjournait la
+bande. Arrivés à une distance convenable, Marcof lâcha
+Cavaccioli.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes
+hommes et garde-toi de la potence.</p>
+
+<p>Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s'éloigna
+vivement. Le chef des bandits ne se crut en sûreté que
+lorsqu'il eut rejoint ses compagnons. Quant à Marcof et à
+Piétro ils continuèrent leur route en s'enfonçant dans la
+partie méridionale de la péninsule italienne.</p>
+
+<p>Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port
+assez commerçant, et il espérait y trouver le moyen de
+passer d'abord en Sicile puis de là en Espagne et en
+France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait de
+revoir les côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne.
+Tout en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de
+Lorient, de Roscoff. Le Calabrais l'écoutait; mais il ne
+comprenait pas qu'on pût aimer ainsi un pays qui n'était
+pas chaudement éclairé par ce soleil italien si cher à ceux
+qui sont nés sous ses rayons ardents.</p>
+
+<p>Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans
+faire aucune mauvaise rencontre, se dirigeant vers l'endroit
+où se trouvait la bande de ce Diégo, pour lequel Cavaccioli
+avait donné un sauf-conduit à Marcof. Il leur
+fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la fin du
+troisième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof
+se trouvait alors dans un petit bois touffu sous les arbres
+duquel il passa la nuit.</p>
+
+<p>A la pointe du jour il se remit en marche. N'ayant rien
+à redouter des carabiniers royaux qui ne s'aventuraient
+pas aussi loin, Marcof quitta la montagne et suivit une
+sorte de mauvais chemin décoré du titre de route. Il
+marchait depuis une heure environ lorsqu'un bruit de
+fouets et de pas de chevaux retentit derrière lui.</p>
+
+<p>Étonné qu'une voiture se hasardât dans un tel pays,
+Marcof se retourna et attendit. Au bout de quelques minutes
+il vit passer une chaise de poste armoriée traînée
+par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua deux
+jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute
+jeune et fort jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais
+Piétro s'était probablement trompé dans ses calculs, ou
+Marcof s'était fourvoyé dans les sentiers, car la nuit vint
+sans qu'il découvrît ni le vestige d'un gîte quelconque ni
+l'ombre d'un être humain quel qu'il fût.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! se dit-il avec insouciance, j'ai encore quelques
+provisions, je vais souper et je coucherai à la belle étoile.
+Demain Dieu m'aidera. Pour le présent, il s'agit de découvrir
+une source, car je me sens la gorge aride et brûlante
+comme une véritable fournaise de l'enfer.</p>
+
+<p>Marcof fit quelques pas dans l'intérieur des terres, et
+rencontra promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans
+lequel il pénétra était un délicieux réduit de verdure tout
+entouré de rosiers sauvages, et abrité par des orangers et
+des chênes séculaires. Au milieu, sur un tapis de gazon
+dont la couleur eût défié la pureté de l'émeraude, coulait
+une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis,
+murmurant harmonieusement ces airs divins composés
+par la nature. Marcof, charmé et séduit, se laissa aller
+sur l'herbe tendre, étala devant lui ses provisions frugales,
+et se disposa à faire un véritable repas de sybarite,
+grâce à la beauté de la salle à manger.</p>
+
+<p>Mais au moment où il portait les premières bouchées
+à ses lèvres une vive fusillade retentit à une courte distance.
+Marcof bondit comme mu par un ressort d'acier. Il
+écouta en se courbant sur le sol.</p>
+
+<p>La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des
+cris de détresse parvenir jusqu'à lui. Oubliant son dîner
+et sa fatigue, Marcof visita les amorces de ses pistolets,
+suspendit sa hache à son poignet droit, à l'aide d'une
+chaînette d'acier et se dirigea rapidement vers l'endroit
+d'où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son
+manteau parsemé d'étoiles sur la voûte céleste. Marcof
+marchait au hasard. Deux fois il fut obligé de faire un
+long détour pour tourner un précipice qui ouvrait tout
+à coup sous ses pieds sa gueule large et béante.</p>
+
+<p>La fusillade avait cessé; mais plus il avançait et plus
+les cris devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés
+s'en joignaient d'autres d'un caractère tout différent.
+C'était des éclats de voix, des rires, des chansons.
+Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut la lumière de
+plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour.
+Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir
+éveillé un moment l'attention des gens qu'il voulait surprendre,
+jusqu'à un épais massif de jasmin d'où il pouvait
+voir aisément ce qui se passait dans le carrefour.</p>
+
+<p>Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un
+horrible spectacle s'offrit ses regards. Quinze à vingt
+hommes, qu'à leur costume et à leur physionomie il était
+facile de reconnaître pour de misérables brigands, étaient
+les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés sur
+leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux
+dés, et se passaient successivement le cornet. Ceux qui
+étaient debout, attendant probablement leur tour de prendre
+part à la partie, les regardaient. Presque tous buvaient
+dans d'énormes outres qui passaient de mains en
+mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et
+chaleureuse accolade. Près de la moitié de la bande était
+plongée dans l'ivresse. A quelques pas d'eux gisaient
+deux cadavres baignés dans leur sang, et transpercés tous
+deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres étaient
+ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L'un
+tenait encore dans sa main crispée un tronçon d'épée. Un
+peu plus loin, une jeune femme demi-nue était attachée
+au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du carrefour, on distinguait
+une voiture encore attelée.</p>
+
+<p>Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de
+poste qu'il avait vue passer sur la route. Il ne douta
+pas que les deux hommes tués ne fussent ceux qui voyageaient
+en compagnie de la jeune femme qu'il reconnut
+également dans la pauvre créature attachée au tronc du
+chêne. Elle poussait des cris lamentables dont les bandits
+ne semblaient nullement se préoccuper. Les postillons
+qui conduisaient la voiture riaient et jouaient aux dés
+avec les misérables. Comme presque tous les postillons et
+les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande
+des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de
+ces messieurs pour ne pas comprendre leur occupation
+présente. Les bandits avaient trouvé la jeune femme fort
+belle, et ils la jouaient froidement aux dés. Au point du
+jour elle devait être poignardée.</p>
+
+<p>Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra
+hardiment dans le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas,
+qu'à un cri poussé par l'un des bandits huit ou dix carabines
+se dirigèrent vers la poitrine du nouvel arrivant.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! dit Marcof en relevant les canons des carabines
+avec le manche de sa hache. Vous avez une singulière
+façon, vous autres, d'accueillir les gens qui vous sont recommandés.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras tout à l'heure. Ce n'est pas pour vous
+dire mon nom et vous apprendre mes qualités que je suis
+venu troubler vos loisirs.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, alors?... Parle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu es bien pressé!</p>
+
+<p>&mdash;Corps du Christ! s'écria le bandit; faut-il t'envoyer
+une balle dans le crâne pour te délier la langue?</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit
+tranquillement Marcof. Allons! ne te mets pas en colère.
+Tu es fort laid, mio caro, quand tu fais la grimace.
+Tiens, prends ce papier et tâche de lire si tu peux.</p>
+
+<p>Le bandit, stupéfait d'une pareille audace, étendit machinalement
+la main pour prendre le sauf-conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant! fit Marcof en l'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquillité
+de cet homme qui ne paraissait nullement intimidé
+de se trouver entre ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute donc! il faut s'entendre avant tout; connais-tu
+Diégo?</p>
+
+<p>&mdash;Diégo?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi?</p>
+
+<p>&mdash;En personne.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu peux prendre connaissance du papier.</p>
+
+<p>Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis
+que ses compagnons, moitié curieux, moitié menaçants,
+entouraient Marcof qui les toisait avec dédain. A
+peine Diégo eût-il parcouru l'écrit que, se tournant vers
+le marin:</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'appelles Marcof? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comme toi Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Corps du Christ, je ne m'étonne plus de ton audace!
+Tu fais partie de la bande de Cavaccioli?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à dire que j'ai combattu avec ses hommes les
+carabiniers du roi; mais je n'ai jamais fait partie de cette
+bande d'assassins.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit Diégo en se reculant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit ce que j'ai dit; c'est inutile que je le répète.
+Ta m'as demandé si je me nommais Marcof, je t'ai répondu
+que tel était mon nom. Tu as lu le papier de Cavaccioli;
+feras-tu ce qu'il te prie de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t'engager
+sous mes ordres, et, comme ta réputation de bravoure
+m'est connue, je te reçois avec plaisir.</p>
+
+<p>Marcof secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu refuses? dit Diégo étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas là ce que je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Un guide pour me conduire à Reggio.</p>
+
+<p>&mdash;Tu quittes les Calabres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle raison?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne te regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien hardi d'oser me parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle comme il me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je te punissais de ton insolence?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en défie.</p>
+
+<p>&mdash;Oublies-tu que tu es entre mes mains?</p>
+
+<p>&mdash;Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes?
+répondit Marcof d'un ton menaçant, et en désignant sa
+hache.</p>
+
+<p>Les deux hommes se regardèrent quelques instants au
+milieu du silence général. Les bandits semblaient ne pas
+comprendre, tant leur stupéfaction était grande. Marcof
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez
+lâche ni assez misérable pour me livrer à un honteux métier.
+Il a voulu me faire assassiner. J'ai pendu de ma main
+les cinq drôles qu'il m'avait envoyés. Maintenant, contraint
+par moi, il m'a remis ce sauf-conduit. Songe à suivre
+ces instructions, ou sinon ne t'en prends qu'à toi du
+sang qui sera versé!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! répondit Diégo en souriant, tu ne fais
+pas mentir ta réputation d'audace et de bravoure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu vas me donner un guide?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! je veux en parler sans tarder d'une minute!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! tu n'y songes pas! Tu es un brave compagnon;
+ta hardiesse me plaît. Demeure avec nous! Vois! ce soir
+j'ai fait une riche proie, continua le bandit en désignant
+du geste les cadavres et la jeune femme. Je ne puis t'offrir
+une part du butin puisque tu es arrivé trop tard pour
+combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves
+belle, je te permets de jouer aux dés avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je la gagne, je l'emmènerai avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Elle sera poignardée au point du jour. Elle
+pourrait nous trahir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu fais bien, répondit un bandit en s'adressant à
+Marcof; car je viens de gagner la belle et je ne suis nullement
+disposé à la céder à personne.</p>
+
+<p>En disant ces mots le misérable, trébuchant par l'effet
+de l'ivresse, s'avança vers la victime. Il posa sa main encore
+ensanglantée sur l'épaule nue de la jeune femme. Au contact
+de ces doigts grossiers, celle-ci tressaillit. Elle poussa un
+cri d'horreur; puis, rassemblant ses forces:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! murmura-elle en français.</p>
+
+<p>&mdash;Une Française! s'écria Marcof en repoussant rudement
+le bandit qui alla rouler à quelques pas. Que personne
+ne porte la main sur cette femme!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>L'INCONNUE.</h3>
+
+
+
+<p>&mdash;De quoi te mêles-tu? demanda vivement Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant
+entre la jeune femme et les misérables qui l'entouraient
+en tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Écarte-toi! tu as refusé de jouer cette femme, un
+autre l'a gagnée; elle ne t'appartient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que celui qui la veut ose donc venir la
+chercher!</p>
+
+<p>&mdash;A mort! crièrent les bandits furieux de cette atteinte
+portée à leurs droits.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi tous! fit le marin dont la voix habituée
+à dominer la tempête s'éleva haute et fière au-dessus du
+tumulte; écoutez-moi tous! Cette femme est faible et sans
+défense. La massacrer serait la dernière des lâchetés; la
+violenter serait la dernière des infamies! Elle est Française
+comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur
+à qui l'approcherait.</p>
+
+<p>Il y eut parmi les bandits ce moment d'hésitation qui
+précède les combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient
+ivres-morts et incapables de comprendre ce qui se passait.
+Dix seulement avaient conservé assez de raison pour
+opposer une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il
+était aisé de comprendre qu'une scène de carnage allait
+avoir lieu, et en voyant un homme seul en menacer dix
+autres, on pouvait prévoir l'issue de la lutte. Cependant
+il y avait tant d'énergie et tant d'audace dans l'oeil expressif
+de Marcof que les brigands n'osaient avancer,
+sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait
+mort. Diégo s'était mis à l'écart et armait sa carabine.</p>
+
+<p>Marcof jetait autour de lui un coup d'oeil rapide. Il
+voyait à l'expression de la physionomie des brigands que
+le combat était certain. Aussi, voulant avoir l'avantage
+de l'attaque, il n'attendit pas et bondit sur les misérables.
+De ses deux coups de pistolets il en abattit deux. Cela se
+passa en moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire.
+Les bandits reculèrent. Puis les carabines s'abaissèrent
+dans la direction de l'ennemi commun. Mais encore sous
+l'influence du vin sicilien, les Calabrais avaient oublié
+dans leur précipitation de recharger leurs armes dont ils
+avaient fait usage dans le combat contre les deux gentilshommes.</p>
+
+<p>Les chiens s'abattirent, mais deux détonations seules
+firent vibrer les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidement
+à terre, et évita facilement le premier feu. Cependant
+l'une des deux balles tirée plus bas que l'autre lui
+effleura l'épaule et lui fit une légère blessure. Alors le
+marin poussa un cri tellement puissant que les brigands
+reculèrent encore. En même temps, il fondit sur eux.</p>
+
+<p>Sa hache s'abaissait, se relevait et s'abaissait encore
+avec la rapidité de la foudre. Frappant sans trêve et sans
+relâche, déployant toute l'agilité et toute la puissance de
+sa force herculéenne, il s'entoura d'un cercle de morts et
+de mourants. Trois des bandits étaient étendus à ses
+pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux
+coups de pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.</p>
+
+<p>La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste,
+c'est à tort que l'on a fait aux bandits calabrais une réputation
+d'audace et de bravoure qu'ils sont loin de
+mériter. Ils ne savent pas ce que c'est que d'affronter le
+péril en face. Ils ignorent le combat à nombre égal. S'ils
+veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante.
+Encore s'embusqueront-ils la plupart du temps
+pour surprendre ceux qu'ils veulent assassiner.</p>
+
+<p>Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du
+marin, les bandits commencèrent à lâcher pied. Marcof
+frappait toujours. Diégo avait disparu. Les trois brigands,
+encore debout, croyant avoir à combattre un démon invulnérable,
+ne songèrent plus qu'à fuir. Tous trois s'échappèrent
+en prenant des directions différentes.</p>
+
+<p>Marcof, entraîné par l'ardeur du carnage, les poursuivit,
+et atteignit un dernier qu'il étendit à ses pieds.
+Puis, couvert de sang et de poussière, il revint auprès de
+la jeune femme. Elle était complètement évanouie. Comprenant
+le danger, car il ne doutait pas du retour des
+brigands avec des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement
+celle qu'il venait de sauver et l'enleva dans ses
+bras. Espérant ne pas être éloigné de la mer, et se dirigeant
+d'après les étoiles, il courut vers l'orient.</p>
+
+<p>Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche,
+bravant la fatigue et portant soigneusement son précieux
+fardeau. Aux premiers rayons du soleil, il atteignit le
+sommet d'une petite colline. D'un regard rapide, il embrassa
+l'horizon. La mer était devant lui. Marcof poussa
+un cri de joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit
+les yeux. Marcof la déposa sur l'herbe et la contempla
+quelques moments. C'était une belle et charmante personne
+âgée au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux
+noirs, dénoués, flottant autour d'elle, faisaient ressortir la
+blancheur de sa peau, doucement veinée. Elle porta ses
+deux mains à son front et rejeta ses cheveux en arrière.
+Puis elle promena autour d'elle ses regards étonnés.
+Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa quelques
+questions. La jeune fille ne répondit pas. Marcof
+renouvela ses demandes. Alors elle le regarda encore,
+puis ses lèvres s'entr'ouvrirent, et elle poussa un éclat de
+rire effrayant. La malheureuse était devenue folle.</p>
+
+<p>Marcof et sa compagne étaient alors en vue d'un petit
+village situé à l'extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe
+de Tarente. Le marin avait d'abord pensé à laisser la
+jeune femme à l'endroit où ils étaient arrêtés, et à aller
+lui-même aux informations. Mais, en constatant le triste
+état dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la
+quitter un seul instant.</p>
+
+<p>Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son
+manteau et l'en enveloppa. Elle se laissa faire sans la
+moindre résistance. Alors il reprit la jeune femme dans
+ses bras et se dirigea vers le village.</p>
+
+<p>Au moment où il allait atteindre les premières cabanes,
+il aperçut sur la grève un pêcheur en train d'armer sa
+barque. Changeant aussitôt de résolution, il appela cet
+homme. Le pêcheur vint à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas mettre à la mer? lui demanda Marcof, qui,
+pendant son séjour dans les montagnes, s'était familiarisé
+avec le rude patois du pays, au point de le parler couramment.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le détroit de Messine.</p>
+
+<p>&mdash;Où comptes-tu relâcher en premier?</p>
+
+<p>&mdash;A Catane.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme
+et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, si vous payez généreusement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trois sequins dans ma bourse; je t'en donnerai
+deux pour le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Embarquez alors.</p>
+
+<p>La traversée fut courte et heureuse. En touchant à
+Catane, Marcof conduisit sa compagne dans une auberge
+et s'informa d'un médecin. On lui indiqua le meilleur
+docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter la jeune
+femme, et, après une consultation longue, le médecin
+déclara que la pauvre enfant était folle, et qu'il fallait lui
+faire suivre un traitement en règle. Encore le médecin
+ajouta-t-il qu'il ne répondait de rien. Marcof ne possédait
+plus qu'un sequin. Il raconta sa triste situation au
+docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche
+pour soigner chez moi cette jeune femme; mais je puis
+vous donner une lettre pour l'un de mes confrères de
+Messine. Il dirige l'hôpital des fous, et il y recevra celle
+dont vous prenez soin si charitablement.</p>
+
+<p>Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce
+à la recommandation du médecin de Catane, il vit sa protégée
+installée à l'hospice des aliénés. Mais le voyage
+terminé, il ne lui restait pas deux paoli.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent coeur! dit la religieuse en interrompant le
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Marcof est une noble nature! répondit Philippe
+de Loc-Ronan; c'est une âme grande et généreuse,
+forte dans l'adversité, toujours prête à protéger les faibles.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette jeune femme, quel était son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof ne l'a jamais su; elle avait été complètement
+dépouillée par les bandits; rien sur elle ne pouvait indiquer
+son origine, et son état de santé ne lui permettait
+de donner aucun renseignement à cet égard. La seule
+remarque que fit mon frère fut que le mouchoir brodé
+que la pauvre folle portait à la main était marqué d'un F
+surmonté d'une couronne de comte.</p>
+
+<p>&mdash;La revit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ignore si elle a recouvré la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme
+appartenait probablement à une puissante famille. Sa
+disparition et celle des cavaliers qui l'accompagnaient
+eussent dû être remarquées?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n'ai
+jamais entendu parler de ce malheur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange!</p>
+
+<p>&mdash;Et que devint Marcof? Que fit-il après avoir conduit
+sa protégée à l'hôpital des fous? demanda la religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il trouva à s'embarquer et revint en France. A
+cette époque, la guerre d'Amérique venait d'éclater.
+Marcof résolut d'aller combattre pour la cause de l'indépendance.
+C'est ici que commence la seconde partie de
+sa vie; mais cette seconde partie est tellement liée à mon
+existence, continua la marquis, que je vais cesser de lire,
+chère Julie, et que je vous raconterai.</p>
+
+<p>Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre,
+c'est-à-dire vers 1780, il y a bientôt douze années, chère
+Julie, et vous devez d'autant mieux vous souvenir de
+cette date que cette année dont je vous parle fut celle de
+notre séparation, je m'embarquai moi-même pour l'Amérique,
+où M. de La Fayette, mon ami, me fit l'accueil le
+plus cordial.</p>
+
+<p>Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odyssée
+des combats auxquels je pris part. Je vous dirai seulement
+qu'au commencement de 1783, me trouvant avec
+un parti de volontaires chargé d'explorer les frontières
+de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade
+tendue habilement par les Anglais. Nous nous
+battîmes avec acharnement.</p>
+
+<p>Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l'action
+une part que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse,
+quand je me vis brusquement séparé des miens et entouré
+par une troupe d'ennemis. On me somma de me rendre.
+Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa l'insolent
+qui me demandait mon épée. Dès lors il s'agissait de
+mourir bravement, et je me préparai à me faire des funérailles
+dignes de mes ancêtres. Bientôt le nombre allait
+l'emporter. Mes blessures me faisaient cruellement souffrir;
+la perte de mon sang détruisait mes forces; ma vue
+s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais succomber,
+quand une voix retentit soudain à mes oreilles,
+et me cria en excellent français:</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux
+maintenant.</p>
+
+<p>Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux,
+je distinguai un homme qu'à son agilité, à sa vigueur,
+à la force avec laquelle il frappait, je fus tenté de prendre
+pour un être surnaturel. Il me couvrit de son corps et
+reçut à la poitrine un coup de lance qui m'était destiné.
+Je poussai un cri.</p>
+
+<p>Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots,
+ivre de poudre et de carnage, il était à la fois effrayant et
+admirable à contempler. Pendant cinq minutes il soutint
+seul le choc des Anglais, et cinq minutes, dans une bataille,
+sont plus longues que cinq années dans toute autre
+circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lâché
+pied, revinrent à la charge et nous délivrèrent.</p>
+
+<p>Après le combat, je cherchai partout mon généreux
+sauveur, mais je ne pus le découvrir. Transporté au poste
+des blessés, j'appris, le lendemain, qu'après s'être fait
+panser il s'était élancé à la poursuite des Anglais.</p>
+
+<p>Six mois après, chère Julie, au milieu d'un autre combat,
+et dans des circonstances à peu près semblables, je
+dus encore la vie au même homme, qui fut encore blessé
+pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure était
+grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l'ambulance.
+Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait
+en voyant ce corps sillonné par plus de quatorze cicatrices.</p>
+
+<p>Une fièvre ardente s'empara du blessé et le tint trois
+semaines entre la vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa
+puissante nature triompha de la maladie. Il entra en convalescence.
+J'ignorais encore qui il était. Je lui avais
+prodigué mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en
+s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes Français, lui dis-je, cela s'entend; mais
+dans quelle partie de la France êtes-vous né?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, me répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ignorez l'endroit de votre naissance?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos parents?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les ai jamais connus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes orphelin?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un enfant perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le nom que vous portez?</p>
+
+<p>&mdash;Est celui d'un brave homme qui a pris soin de mon
+enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Et où avez-vous été élevé?</p>
+
+<p>&mdash;En Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle partie de la province?</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-Malo.</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-Malo! m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous
+seriez né dans cette ville?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis né à
+Loc-Ronan, dans le château de mes ancêtres.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence, je repris avec une
+émotion que je pouvais à peine contenir:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit que vous portiez le nom du brave
+homme qui vous avait élevé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle profession exerçait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Celle de pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Et il se nommait?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof le Malouin.</p>
+
+<p>En entendant prononcer ce nom, j'eus peine à retenir
+un cri prêt à jaillir de ma poitrine; mais cependant je
+parvins à le retenir et à comprimer l'élan qui me poussait
+vers mon sauveur.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>LES DEUX FRÈRES.</h3>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Pour comprendre cette émotion profonde que je ressentais,
+continua le marquis de Loc-Ronan, il me faut
+vous rappeler les recommandations faites par mon père à
+son lit de mort. Je vous ai déjà dit que l'abandon de cet
+enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le
+reste de ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain,
+à retrouver plus tard les traces de ce fils délaissé, et confié
+à des mains étrangères. Aussi, lorsqu'il m'eut révélé
+dans ses moindres détails le secret qui le tourmentait,
+lorsqu'il m'en eut raconté toutes les circonstances, me
+disant et le nom du pêcheur, et l'âge que devait avoir
+mon frère, et le lieu dans lequel il l'avait abandonné; lorsqu'après
+m'avoir fait jurer de ne pas repousser ce frère si
+le hasard me faisait trouver face à face avec lui, mon père
+mourut content de mon serment, je me mis en devoir de
+faire toutes les recherches nécessaires pour accomplir ma
+promesse. Mais les recherches furent vaines. Je fouillai
+inutilement toutes les côtes de la Bretagne. A Saint-Malo,
+depuis plus de dix ans que le vieux pêcheur était mort,
+on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif. A Brest,
+une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille;
+mais ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait
+s'était perdu jadis corps et bien sur les côtes d'Italie.</p>
+
+<p>Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof
+était en Calabre. Lorsque je tentai les miennes, il était
+déjà en Amérique. Et voilà qu'au moment où j'y songeais
+le moins, au moment où j'avais perdu tout espoir de rencontrer
+ce frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel
+me mettait sur sa route, et, dans ce second fils
+de mon père, je reconnaissais celui qui deux fois m'avait
+sauvé la vie au péril de la sienne; celui qui, deux fois,
+avait prodigué son sang pour épargner le mien! Maintenant
+vous comprenez, n'est-ce pas, les élans de mon coeur?
+Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins à me contenir et
+à ne rien laisser deviner. J'avais mes projets.</p>
+
+<p>Nous étions en 1784. Nous venions d'apprendre que la
+France avait reconnu enfin l'indépendance des États-Unis,
+et que la guerre allait cesser. J'avais résolu de revenir en
+Bretagne et d'y ramener avec moi ce frère si miraculeusement
+retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans le
+château de nos aïeux qu'eût lieu cette reconnaissance tant
+souhaitée. Je me faisais une joie de celle qu'éprouverait
+Marcof en retrouvant une famille et en apprenant le nom
+de son père. Je lui proposai donc de m'accompagner en
+France.</p>
+
+<p>La guerre était terminée; il n'avait plus rien à faire en
+Amérique; il consentit. Deux mois après, nous abordâmes
+à Brest. Le lendemain nous étions à Loc-Ronan. Tu te
+rappelles notre arrivée, Jocelyn?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux
+serviteur.</p>
+
+<p>Le marquis continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'impatience me dévorait. Le soir même j'emmenai
+Marcof dans ma bibliothèque, et là je le priai de me raconter
+son histoire. Il le fit avec simplicité. Lorsqu'il eut
+terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre
+arrivée chez le pécheur? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, me répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas même les traits de celui qui vous y conduisit?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement
+confus, et j'étais si jeune alors.</p>
+
+<p>&mdash;Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais cherche à le deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si j'avais supposé que cet homme dont
+vous parlez fût mon père, cela m'eût été trop pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Et si c'était lui, et qu'il se fût repenti plus tard?</p>
+
+<p>&mdash;Alors je le plaindrais.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, votre abandon.</p>
+
+<p>&mdash;Un fils n'a rien à pardonner à son père; car il n'a
+pas le droit de l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que
+la Providence l'a voulu. Il a dû souffrir plus tard, et j'espère
+que Dieu lui aura pardonné; quant à moi, je ne
+puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets
+pour sa mémoire.</p>
+
+<p>Toute la grandeur d'âme de Marcof se révélait dans ce
+peu de mots. Je le quittai et revins bientôt, apportant
+dans mes bras le portrait de mon père; ce portrait, qui
+est d'une ressemblance tellement admirable que, lorsque
+je le contemple, il me semble que le vieillard va se détacher
+de son cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez ce portrait! m'écriai-je, et dites-moi s'il
+ne vous rappelle aucun souvenir?</p>
+
+<p>Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la
+main sur son front et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rêve?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en
+suivant d'un oeil humide l'émotion qui se reflétait sur sa
+mâle physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fit-il sans me répondre; et cependant il
+me semble que je ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs!
+continua-t-il en pressant sa tête entre ses mains.</p>
+
+<p>Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! s'écria-t-il, je le reconnais. C'est là l'homme
+qui m'a conduit chez le pêcheur de Saint-Malo.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme est-il donc de votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Loc-Ronan! répéta Marcof qui vint
+tout à coup se placer en face de moi. Mais alors, si ce que
+vous me disiez était vrai, ce serait...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père! lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous! vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Marcof, je suis ton frère!</p>
+
+<p>Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y précipita en fondant
+en larmes. Pendant deux semaines j'oubliai presque
+mes douleurs quotidiennes. Votre charmante image, Julie,
+venait seule se placer en tiers entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria vivement la religieuse, auriez-vous
+confié à votre frère...</p>
+
+<p>&mdash;Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma
+vie passée. Connaissant la violence de son caractère, je
+n'osai pas lui révéler un tel secret. Marcof, par amitié
+pour moi, aurait été capable d'aller poignarder à Versailles
+même les infâmes qui se jouaient de mon repos et menaçaient
+sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui
+dis rien; il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.</p>
+
+<p>Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels
+souvenirs, tandis que la religieuse lui serrait tendrement
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour écarter
+les nuages qui assombrissaient le front de son époux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant
+son récit.</p>
+
+<p>Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirations
+de mon coeur, je conjurai mon frère d'accepter une
+partie de ma fortune, et de prendre avec la terre de Brévelay
+le nom et les armes de la branche cadette de notre
+famille, branche alors éteinte, et qu'il eût fait dignement
+revivre, lors même que son écusson eût porté la barre de
+bâtardise. Mais il refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus
+vivement d'accéder à mes prières, Philippe, n'insiste pas.
+Je suis un matelot, vois-tu, et je ne suis pas fait pour porter
+un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude de me nommer
+Marcof; laisse-moi paisiblement continuer à m'appeler
+ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être
+de ta famille, on fouillerait dans mon passé, et on ne
+manquerait pas de le calomnier. Mes courses à bord des
+corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon séjour dans
+les Calabres, on le considérerait comme celui d'un voleur
+de grand chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe,
+sous prétexte de me plaindre, et nous ne devons pas
+le souffrir. Demeurons tels que nous sommes. Soyons toujours,
+l'un le noble marquis de Loc-Ronan; l'autre le
+pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et
+nous nous embrasserons alors comme deux frères.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis! lui dis-je; ne prends pas une résolution
+aussi prompte.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne est inébranlable, Philippe; n'insiste plus.</p>
+
+<p>En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser,
+et rien de ce que je pus faire ne le ramena à d'autres sentiments.
+Bientôt même je crus m'apercevoir que le séjour
+du château commençait à lui devenir à charge. Je le lui
+dis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, me répondit-il naïvement; j'aime la
+mer, les dangers et les tempêtes; je ne suis pas fait pour
+vivre paisiblement dans une chambre. Il me faut le grand
+air, la brise et la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux partir, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne puis-je rien pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, tu peux me rendre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc!</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me
+donner; mais j'accepte la somme qui m'est nécessaire
+pour fréter un navire, engager un équipage et reprendre
+ma vie d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que tu voudras, lui répondis-je; ce que j'ai
+t'appartient.</p>
+
+<p>Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un
+lougre qu'il fit gréer à sa fantaisie, et trois semaines après,
+il mettait à la voile. Nous fûmes deux ans sans nous revoir.
+Pendant cet espace de temps, il avait parcouru les
+mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis il retourna
+en Amérique et continua cette vie d'aventures qui semble
+un besoin pour sa nature énergique.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit à Brest, soit
+à Lorient, il accourait au château. Enfin, il finit par
+adopter pour refuge la petite crique de Penmarckh. Lorsque
+les événements politiques commencèrent à agiter la
+France et à ébranler le trône, Marcof se lança dans le
+parti royaliste. C'est là, chère Julie, où nous en sommes,
+et voici ce que je connais de l'existence et du caractère
+de mon frère.»</p>
+
+<p>Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieuse
+et Jocelyn réfléchissaient profondément. Le vieux
+serviteur prit le premier la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au
+château, il y a quelques jours, l'avez-vous prévenu de ce
+qui allait se passer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, répondit le marquis; j'ignorais alors
+que le moment fût si proche, n'ayant pas encore vu les
+deux misérables que tu connais si bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vous croit donc mort? s'écria la religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof, d'après nos conventions, devait revoir le
+marquis de La Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu'ils
+se rencontreraient à l'embouchure de la Loire. Le matin
+même qui suivit notre dernière entrevue, il mettait à la
+voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit, être douze
+jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti.
+Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh; je
+lui donnerai les instructions nécessaires, et il préviendra
+mon frère.</p>
+
+<p>Le marquis ignorait le prompt retour du <i>Jean-Louis</i> et
+la subite arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin,
+le croyant mort, avait pénétré dans le château et s'était
+emparé des papiers que le marquis lui avait indiqués.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondit Philippe; mais peu importe!
+Écoute-moi seulement, et retiens bien mes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que
+toutes les fois qu'il aborderait à terre et que tu ne lui porterais
+aucun message de ma part, il pénétrerait dans
+le parc de Loc-Ronan par la petite porte donnant sur
+la montagne, et dont je lui ai remis une double clé.
+Une fois entré, il se dirigerait vers la grande coupe de
+marbre placée sur le second piédestal à droite. C'est à
+l'aide de cette coupe que nous échangions nos secrètes
+correspondances. Bien des fois nous avons communiqué
+ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres.
+Demain, ou plutôt cette nuit même, Jocelyn, je te remettrai
+une lettre que tu iras déposer dans la coupe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre,
+le capitaine apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans
+tout le pays, il croira à un malheur véritable, et qui sait
+alors s'il viendra comme d'ordinaire dans le parc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément ce à quoi je songeais, répondit le
+marquis. Je connais le coeur de Marcof; je sais combien il
+m'aime, et son désespoir, quelque court qu'il fût, serait
+affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec
+anxiété. Que devons-nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je crois que j'ai trouvé ce qu'il fallait que je
+fisse, dit Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on
+ignore ce que je suis devenu, et l'on doit penser au château
+que je reviendrai d'un instant à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s'oppose
+à ce que je retourne à Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras
+l'arrivée du <i>Jean-Louis</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le
+lougre sera en vue, je l'attendrai dans la crique.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Jocelyn! fit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai
+cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez,
+faudra-t-il le lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'amener?</p>
+
+<p>Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter
+son approbation. Julie devina sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le
+frère de votre maître.</p>
+
+<p>Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la
+remercia par un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Ange de bonté et de consolation! murmura-t-il.</p>
+
+<p>A peine se relevait-il qu'un bruit léger retentit dans le
+souterrain et fit pâlir la religieuse et Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit Jocelyn en se levant.</p>
+
+<p>Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait
+retiré un pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la
+cellule. Il avança doucement dans la demi-obscurité et se
+dirigea vers la petite porte secrète qui faisait communiquer
+la partie du cloître cachée sous la terre avec les galeries
+souterraines dont nous avons déjà parlé.</p>
+
+<p>Arrivé à cet endroit, il s'arrêta et se coucha sur le sol.
+Il appuya son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit
+aucun bruit. Puis il distingua des pas lourds et irréguliers
+comme ceux d'une personne dont la marche serait embarrassée.</p>
+
+<p>Il entendit le sifflement d'une respiration haletante.
+Enfin, les pas se rapprochèrent, s'arrêtèrent, une main
+s'appuya contre la porte secrète, Jocelyn écoutait avec
+anxiété. Il s'attendait à voir jouer le ressort. Il n'en fut
+rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur
+la terre parvint jusqu'à lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir.
+Puis tout rentra dans le plus profond silence.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LA CELLULE DE L'ABBESSE.</h3>
+
+
+
+<p>Si le lecteur ne se fatigue pas d'un séjour trop prolongé
+dans le couvent de Plogastel, nous allons le prier de
+quitter le cloître souterrain et de retourner avec nous
+dans cette partie de l'abbaye où nous l'avons conduit
+déjà.</p>
+
+<p>Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où
+le comte de Fougueray s'apprêtait à la saigner, tout en se
+livrant à de sinistres pronostics à l'endroit de la jeune
+malade.</p>
+
+<p>Avec un sang-froid et une habileté dignes d'un disciple
+d'Esculape, le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda
+aux préliminaires de l'opération. Il releva la manche
+de la jeune fille, mit à nu son bras blanc et arrondi, et,
+gonflant la veine par la pression du pouce, il la piqua de
+l'extrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en abondance.</p>
+
+<p>Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que
+le chevalier lui baignait les tempes avec de l'eau fraîche.
+Mais qu'il y avait loin de la contenance froide et presque
+indifférente de ces trois personnages aux soins affectueux
+que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade
+aimé! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel,
+agissant plutôt comme opérateur que comme médecin.
+Hermosa se préoccupait d'empêcher les gouttelettes de
+sang de tacher sa robe. Le chevalier insouciant de l'état
+alarmant de la jeune fille, promenait ses regards animés
+sur les charmes que lui révélait le désordre de toilette
+dans lequel se trouvait la malade.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il
+l'arrêta et banda le bras de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire
+ici. Laissons la nature agir à sa guise. Le sujet est jeune
+et vigoureux; il y a peut-être de la ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais
+Jasmin.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, ma chère; qu'elle dorme, cela vaut mieux</p>
+
+<p>&mdash;Au diable cette maladie subite! s'écria le chevalier.
+Nous allons avoir une succession d'ennuis à la place des
+jours de plaisirs que j'espérais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu?
+il faut prendre son mal en patience. Si la petite doit
+mourir ici, mieux vaut que ce soit aujourd'hui que demain;
+nous en serons débarrassés plus tôt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plaît énormément.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher;
+tes galanteries sont donc en pure perte. Laisse-la reposer
+quelques heures, et peut-être qu'à son réveil tu pourras
+causer avec elle; en attendant, quittons cette chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons la laisser seule?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! Elle ne songera pas à fuir, je t'en réponds;
+y songeât-elle, que les grilles et les verrous s'opposeraient
+à son dessein. Partons! c'est, je le répète, ce qu'il y a de
+mieux à faire en ce moment. Il ne faut pas nous dissimuler,
+Raphaël, que tu es un peu cause de l'état dans lequel
+se trouve ta bien-aimée. Tu l'entends?... elle délire. Je
+pense que ma saignée et le repos ramèneront le calme et
+la raison. Néanmoins, si à son réveil elle voyait quelque
+chose qui l'effrayât, le délire pourrait revenir plus violent
+encore. Donc, allons-nous-en et attendons.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons...
+je reviendrai dans deux heures!</p>
+
+<p>Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme conduite
+et ses violences avaient amenée aux portes du tombeau,
+Raphaël descendit l'escalier de l'abbaye et se rendit
+aux écuries pour s'assurer que ses chevaux étaient convenablement
+soignés.</p>
+
+<p>&mdash;Bien décidément, se dit-il tout en passant la main
+sur la croupe arrondie et luisante de son cheval favori,
+bien décidément, cette petite est charmante, et je serais
+fâché qu'elle mourût sitôt! En tout cas, je remonterai
+tout à l'heure, et si elle est en état de m'entendre, je lui
+parlerai fort nettement. De cette façon, j'éviterai les premières
+scènes de larmes et de cris, car elle sera trop faible
+pour me répondre.</p>
+
+<p>Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution,
+se promena dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient
+du regard à travers l'étroite fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers
+Hermosa et en donnant à ses paroles un accent d'ironie
+amère, pauvre chevalier! sa douleur me fait mal!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que Raphaël n'a jamais eu de coeur!
+répondit Hermosa à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Lui?... Tu oublies, Diégo, que l'amour de l'or est le
+seul amour que connaisse Raphaël. Il craint de s'ennuyer
+ici, et s'il a enlevé cette enfant, c'est pour lui servir de
+passe-temps.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa?</p>
+
+<p>&mdash;Je le hais!</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce très-bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'entends, fit le comte avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je ne t'entends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! il te faut des explications?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! chère Hermosa, continua le comte en refermant
+la porte de la cellule où se trouvait Yvonne et en
+entraînant sa compagne vers son appartement, combien
+avons-nous rapporté du château de Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en
+traites qu'en bijoux et en pierreries.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui fait, après le partage?...</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-quinze mille livres chacun.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Fort peu.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout après ce que nous avions rêvé!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si nous avions les cinquante mille écus
+à nous seuls, ce serait une fiche de consolation?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nous ne les avons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous héritions de Raphaël?</p>
+
+<p>&mdash;Il est plus jeune que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! la vie est semée de dangereux hasards.</p>
+
+<p>&mdash;Cite-m'en un?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes
+seuls, et si Raphaël était atteint subitement d'une indisposition.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Je parle d'une de ces indispositions graves qui entraînent
+la mort dans les vingt-quatre heures!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne,
+Diégo? dit Hermosa en regardant fixement son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Jalouse! répondit le comte avec un sourire. Tu sais
+bien que je n'aime que toi, Hermosa; toi et notre Henrique.
+Si Raphaël venait à trépasser, Henrique hériterait
+de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui assureraient
+un commencement de dot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me prends par l'amour maternel, Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, es-tu de mon avis?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphaël se
+porte bien.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de
+l'avouer.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon alors toutes ces suppositions?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon, dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon.
+Et Diégo tira de sa poitrine une petite fiole en cristal,
+hermétiquement bouchée, contenant une liqueur incolore.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au
+vin, il n'en change le goût ni n'en altère la couleur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel effet produit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles.</p>
+
+<p>&mdash;Qui amènent infailliblement la mort, n'est-ce pas,
+dit Hermosa en baissant encore la voix. Ce que contient
+cette fiole est un poison violent?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalité révoltante,
+permets-moi de le dire. Il ne s'agit nullement de
+poison. L'effet de ces douleurs d'entrailles cause un malaise
+général d'abord, puis détermine ensuite un épanchement
+au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à
+cette liqueur meurt, non pas empoisonné, mais par la
+suite d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu nommes ce que contient ce flacon?</p>
+
+<p>&mdash;De l'extrait «d'aqua-tofana!»</p>
+
+<p>&mdash;Le poison perdu des Borgia?</p>
+
+<p>&mdash;Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu
+en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Cavaccioli, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;En personne!</p>
+
+<p>Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit
+quelques tours dans la chambre, ouvrit une tabatière
+d'or, y plongea l'index et le pouce, en écarquillant gracieusement
+les autres doigts de la main, et après avoir
+dégusté savamment le tabac d'Espagne, il lança délicatement
+à la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes,
+qui eurent l'avantage de faire ressortir l'éclat d'un
+magnifique solitaire qui brillait à son petit doigt. Puis,
+revenant près d'Hermosa:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l'oreille, qui as
+l'habitude de nous verser le syracuse à la fin de chaque
+repas. Je te laisse ce flacon. Par le temps qui court cette
+composition peut devenir de la plus grande utilité. On ne
+sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice d'en faire
+l'épreuve, ne va pas te tromper! Je te préviens que j'ai
+le coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol!</p>
+
+<p>Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table
+près de laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredonnant
+une tarentelle. Arrivé près de la porte il se retourna.
+Hermosa avait la main appuyée sur la table, et le flacon
+avait disparu. Le comte sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette Hermosa est véritablement une créature des
+plus intelligentes, murmura-t-il en traversant le corridor
+pour gagner l'escalier du couvent. Il n'est vraisemblablement
+pas impossible que je consente un jour à lui donner
+mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour
+le présent, ce cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est
+au mieux. Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne
+charmante, et j'ai toujours jugé fort sage cette sorte
+de parabole diplomatique qui traite de la façon de faire
+tirer les marrons du feu. Allons, Raphaël n'est pas encore
+de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver
+jamais à ce degré de supériorité.</p>
+
+<p>Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un
+souper des plus délicats. Je me sens en disposition de fêter
+tes connaissances dans l'art culinaire!</p>
+
+<p>Jasmin s'inclina en signe d'assentiment; et le comte
+hâta le pas pour rejoindre son ami le chevalier, dont il
+passa le bras sous le sien avec une familiarité charmante.
+Puis tous deux continuèrent leur promenade. Pendant ce
+temps Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons
+de syracuse.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+
+<h3>L'AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY.</h3>
+
+
+
+
+<p>Une heure environ s'était écoulée depuis qu'Yvonne se
+trouvait seule dans la cellule où on l'avait transportée.
+Un profond silence régnait dans la petite pièce. Tout à
+coup la jeune fille fit un mouvement et entr'ouvrit les
+yeux.</p>
+
+<p>Son front devint moins rouge, sa respiration moins
+pressée, son oeil moins hagard. Évidemment la saignée
+avait produit un mieux sensible. Yvonne se dressa péniblement
+sur son séant et regarda avec attention autour
+d'elle.</p>
+
+<p>D'abord son gracieux visage n'exprima que l'étonnement.
+Elle ne se souvenait plus. Mais bientôt la mémoire
+lui revint.</p>
+
+<p>Alors elle poussa un cri étouffé, et une troisième crise,
+plus terrible que les deux premières peut-être, faillit
+s'emparer d'elle. Elle demeura quelques minutes les yeux
+fixes, les doigts crispés. Elle étouffait.</p>
+
+<p>Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux
+yeux et la soulagèrent. Les nerfs se détendirent peu à
+peu et la faiblesse causée par la saignée arrêta la crise.
+Après avoir pleuré, elle se laissa glisser silencieusement à
+bas de son lit et s'achemina vers la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! où suis-je? se demandait-elle avec angoisse.</p>
+
+<p>En parcourant des yeux l'étroite cellule, ses regards
+rencontrèrent un crucifix appendu à la muraille. Yvonne
+se traîna jusqu'au pied du signe rédempteur, s'agenouilla,
+et pria avec ferveur. Puis, se relevant péniblement, elle
+étendit la main vers le crucifix, et le décrocha pour le
+baiser.</p>
+
+<p>C'était un magnifique Christ, largement fouillé dans un
+morceau d'ivoire, et encadré sur un fond de velours noir.
+Yvonne le contempla longuement, et, par un mouvement
+machinal, elle le retourna. Sur le dos du cadre étaient
+tracées quelques lignes à l'encre rouge. Yvonne les lut
+d'abord avec une sorte d'indifférence, puis elle les relut
+attentivement, et un cri de joie s'échappa de ses lèvres,
+tandis que ses yeux lancèrent un rayon d'espérance.</p>
+
+<p>Voici ce qui était écrit derrière ce Christ encadré.</p>
+
+<p>«Le vingt-cinquième jour d'août mil sept cent soixante-dix-huit,
+voulant témoigner à ma fille en Jésus-Christ,
+tout l'amour évangélique que ses vertus m'inspirent, moi,
+Louis-Claude de Vannes, évêque diocésain, et humble
+serviteur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapporté
+de Rome et béni par les mains sacrées de Sa Sainteté
+Pie VI, à Marie-Ursule de Mortemart, abbesse du
+couvent de Plogastel.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, mon Dieu! Vous avez exaucé ma prière!
+dit Yvonne en baisant encore le crucifix. Le couvent de
+Plogastel! C'est donc là où je me trouve?</p>
+
+<p>«Le couvent de Plogastel! répétait-elle. Comment
+n'ai-je pas reconnu cette cellule de la bonne abbesse, moi,
+qui, tout enfant, y suis venue si souvent? Mais comment
+se fait-il que ces hommes m'aient conduite dans ce saint-lieu?...
+Ah! je me rappelle! Dernièrement on racontait
+chez mon père que les pauvres nonnes en avaient été
+chassées. L'abbaye est déserte et les misérables en ont
+fait leur retraite! Oh! ces hommes! ces hommes que je
+ne connais pas! que me veulent-ils donc?</p>
+
+<p>En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor.
+Elle se hâta de remettre le crucifix à sa place et de
+regagner son lit. Il était temps, car la porte tourna doucement
+sur ses gonds et le chevalier de Tessy pénétra
+dans la cellule.</p>
+
+<p>En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement
+nerveux. Raphaël s'avança avec précaution. Arrivé
+près du lit, il se pencha vers la jeune fille, qu'il croyait
+endormie, et approcha ses lèvres de ce front si pur. Yvonne
+se recula vivement, avec un mouvement de dégoût semblable
+à celui que l'on éprouve au contact d'une bête venimeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! chère petite, dit le chevalier, il paraît que
+cela va mieux et que vous me reconnaissez?</p>
+
+<p>Yvonne ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Yvonne, continua le chevalier de sa voix la
+plus douce, je vous en conjure, dites-moi si vous voulez
+m'entendre et si vous vous sentez en état de comprendre
+mes paroles. De grâce! répondez-moi! Il y va de votre
+bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? répondit Yvonne d'une voix
+faible et en faisant un visible effort pour surmonter la répugnance
+qu'elle ressentait en présence de son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous m'accordiez quelques minutes
+d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir.</p>
+
+<p>Et le chevalier, attirant à lui un fauteuil, s'assit familièrement
+au chevet de la malade. Yvonne s'éloigna le plus
+possible en se rapprochant de la muraille. Raphaël remarqua
+ce mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne vous crains pas! répondit fièrement la
+Bretonne.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! mais ne me bravez pas non plus! N'oubliez
+pas, avant tout, que vous êtes en ma puissance!</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit agissez-vous ainsi vis-à-vis de moi?
+s'écria Yvonne avec colère et indignation, car le ton menaçant
+avec lequel Raphaël avait prononcé la phrase
+précédente avait ranimé les forces de la malade. De quel
+droit m'avez-vous enlevée à mon père? Savez-vous bien
+que pour abuser de votre force envers une femme, il faut
+que vous soyez le dernier des lâches! Et vous osez me
+menacer, me rappeler que je suis en votre puissance!</p>
+
+<p>Le chevalier était sans doute préparé à recevoir les reproches
+d'Yvonne, et il avait fait une ample provision de
+patience, présumons-nous, car loin de répondre à la jeune
+fille indignée qui l'accablait de sa colère et de son mépris,
+il s'enfonça mollement dans le fauteuil sur lequel il était
+assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux, il se mit
+à tourner tranquillement ses pouces.</p>
+
+<p>En présence de cette contenance froide qui indiquait
+de la part de cet homme une résolution fermement arrêtée,
+Yvonne sentit son courage prêt à défaillir de nouveau.
+Elle se voyait perdue, et bien perdue, sans espoir d'échapper
+aux mains qui la retenaient prisonnière. Cependant
+son énergie bretonne surmonta la terreur qui s'était
+emparée d'elle. S'enveloppant dans les draps qui la couvraient,
+et se drapant pour se dresser, elle prit une pose
+si sublimement digne, que le chevalier laissa échapper
+une exclamation admirative.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! s'écria-t-il, la déesse Junon ne serait pas
+digne de délacer les cordons de votre justin, ma belle
+Bretonne!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Yvonne dont les yeux étincelaient, si
+vous n'êtes pas le plus misérable et le plus dégradé des
+hommes, vous allez sortir de cette chambre et me laisser
+libre de quitter cet endroit où vous me retenez par la
+force!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! chère enfant! répondit Raphaël, comme vous
+y allez! Croyez-vous donc que j'ai fait la nuit dernière
+douze lieues à franc étrier et vidé ma bourse pour me
+priver aussi vite de votre charmante présence? Non pas!
+de par Dieu! vous êtes ici et vous y resterez de gré ou de
+force, bien qu'à vrai dire je préférerais vous garder près
+de moi sans avoir recours à la violence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, s'écria la pauvre enfant, de
+quel droit agissez-vous ainsi que vous le faites? Où suis-je
+donc ici? Qui êtes-vous? Vous me retenez par la force,
+vous l'avouez! Vous violentez une femme et vous osez encore
+l'insulter! Au costume que vous portez, monsieur, je
+vous eusse pris pour un gentilhomme. N'êtes-vous donc
+qu'un bandit et avez-vous volé l'habit qui vous couvre!</p>
+
+<p>&mdash;Là! ma toute belle! répondit le chevalier en souriant
+et en s'efforçant de prendre une main qu'Yvonne retira
+vivement; là, ne vous emportez pas! Si mes paroles vous
+ont offensée, je ne fais nulle difficulté de les rétracter, et
+cela à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez! dit Yvonne avec violence, répondez,
+monsieur!... De quel droit avez-vous attenté à ma liberté?
+je ne vous connais pas; je ne vous ai jamais vu!
+Qui êtes-vous et que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quel déluge de questions! Ma chère enfant, je veux
+bien vous répondre; mais, s'il vous plait, procédons par
+ordre! Vous me demandez de quel droit je vous ai enlevée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc nécessaire que je le dise et ne le devinez-vous
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, parlez vite!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous
+voulez sans doute me contester maintenant, ce sont, vos
+beaux yeux qui me l'ont donné jadis!</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez dire cela! s'écria Yvonne, stupéfaite de
+l'aplomb de son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur! Ne
+voyez-vous pas que vous me torturez?</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, de grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Répondez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous ai dit la vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vous connais pas, je vous le répète. Je ne
+vous ai vu qu'au moment où vous avez accompli votre infâme
+dessein.</p>
+
+<p>Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s'efforçait d'arrêter
+les sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle tordait
+ses mains dans des crispations nerveuses. Semblable à la
+tourterelle se débattant sous les serres du gerfaut, elle
+s'efforçait de lutter contre cet homme, dont l'oeil fixé sur
+elle dégageait une sorte de fluide magnétique.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de réveiller vos souvenirs, reprit le
+chevalier, et de vous rappeler ce certain jour où vous reveniez
+de Penmarckh avec votre père et un gros rustre
+que l'on m'a dit depuis être votre fiancé? Vous avez rencontré
+sur la route des falaises deux cavaliers qui vous
+ont arrêtés tous trois pour se renseigner sur leur
+chemin.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je me le rappelle.</p>
+
+<p>&mdash;L'un d'eux vous promit même d'assister à votre
+prochain mariage et de vous porter un cadeau de noce.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne me reconnaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ce cavalier?</p>
+
+<p>&mdash;C'était moi, chère Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous reconnais maintenant, répondit la jeune
+fille dont la tête commençait de nouveau à s'embarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant cette courte conférence, continua le chevalier,
+vous avez peut-être remarqué que je n'eus de regards
+que pour vous, que pour contempler et admirer cette
+beauté radieuse qui m'enivrait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! fit Yvonne en rougissant instinctivement,
+bien qu'elle ne devinât pas encore dans son innocence
+virginale où en voulait venir son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous effarouchez pas pour un compliment que
+bien d'autres avant moi vous ont adressé sans doute.
+Écoutez-moi encore, et sachez que cette beauté dont je
+vous parle a allumé dans mon coeur une passion subite.
+Oui, à partir du moment où je vous ai rencontrée, un
+amour violent s'est emparé de moi. Si les sentiments que
+je viens de vous peindre vous déplaisent, ne vous en prenez
+qu'au charme tout-puissant qui s'exhale de votre personne!
+Ne vous en prenez qu'à ces yeux si beaux, qu'à
+ce front si pur, qu'à cette perfection de l'ensemble capable
+de rendre jalouses toutes les vierges de Raphaël et toutes
+les courtisanes du Titien. Et c'est là ce qui me fait vous
+ce droit dont nous parlons, que ce droit que vous
+me reprochez si amèrement d'avoir pris, c'est vous-même
+qui me l'avez donné en faisant éclore en moi ce sentiment
+invincible que je ne puis vous exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas! répondit Yvonne atterrée
+par cette révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devinez pas que je vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez! s'écria la jeune fille qui, bien que
+s'attendant à cet aveu, ne put retenir un mouvement de
+terreur folle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez! répéta Yvonne. Oh! seigneur mon
+Dieu! ayez pitié de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que diable cela a-t-il de si effrayant! dit le chevalier
+en se levant avec brusquerie. Beaucoup de belles et
+nobles dames ont été fort heureuses d'entendre de semblables
+paroles sortir de mes lèvres. Corbleu! que l'on
+est farouche en Bretagne! Allons, chère petite! tranquillisez-vous!
+nous vous humaniserons!</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! laissez-moi! s'écria la pauvre enfant avec désespoir
+et colère. Vous m'aimez, dites-vous? Moi je vous
+hais et je vous méprise!</p>
+
+<p>&mdash;C'est de toute rigueur ce que vous dites là. Une
+jeune fille parle toujours ainsi la première fois, puis elle
+change de manière de voir, et vous en changerez aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons.</p>
+
+<p>Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposait
+Yvonne, voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne
+poussa un cri d'horreur, mais elle ne put éviter
+l'étreinte du chevalier qui couvrait ses épaules de baisers
+ardents. Enfin Yvonne, réunissant toute sa force, repoussa
+violemment le misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! à moi! cria-t-elle avec désespoir.</p>
+
+<p>Mais, dans la lutte qu'elle venait de soutenir, la bande
+qui enveloppait son bras blessé s'était dérangée. La veine
+se rouvrit et le sang coula à flots. Yvonne, épuisée, retomba
+presque sans connaissance. En la voyant ainsi à sa
+merci, Raphaël s'avança vivement.</p>
+
+<p>Yvonne était d'une pâleur effrayante et incapable de
+faire un seul mouvement, de jeter un seul cri. Raphaël
+s'arrêta. La vue du sang qui teignait les draps parut faire
+impression sur lui. Il prit le bras de la jeune fille, rétablit
+la bande de toile qui empêcha la veine de se rouvrir, et
+s'occupa de faire revenir Yvonne à elle. Puis il marcha
+silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temps
+de se remettre.</p>
+
+<p>Des pensées opposées se succédaient en lui. Son front,
+tour à tour sombre et joyeux, exprimait le combat de ses
+passions tumultueuses. Enfin, il sembla s'arrêter à une
+résolution. Il revint vers la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, lui dit-il brusquement; vous repoussez
+mes paroles, vous refusez de vous laisser aimer; c'est là
+un jeu auquel je suis trop habitué pour m'y laisser prendre.
+Vous ne pouvez regretter le paysan grossier auquel
+vous êtes fiancée, et qui est indigne de vous. Moi, je vous
+aime, et vous êtes en ma puissance. Donc, vous serez à
+moi. Inutile, par conséquent, de continuer une comédie
+ridicule. Je n'y croirai pas. Réfléchissez à ce que je vais vous
+dire. Je suis riche. Laissez-vous aimer, consentez à vivre
+quelque temps auprès de moi, et vous aurez à jamais la
+fortune. Quand je quitterai la Bretagne, vous serez libre.
+Alors, vous pourrez retourner auprès de votre père et
+devenir, si bon vous semble, la femme du rustre auquel
+vous êtes fiancée. Mais si, comme je l'espère, vous sentez
+tout le prix de mon amour, vous me suivrez à Paris. Jusque-là,
+vous commanderez ici en souveraine, et chacun
+vous obéira, tant, bien entendu, que vous ne voudrez
+pas fuir. Vous aurez une compagne charmante dans la
+noble dame qui vous a déjà prodigué ses soins. Vous quitterez
+ces vêtements grossiers, pour la soie, le velours et
+les riches joyaux. Puis, une fois à Paris, ce seront des
+fêtes, des bals, des plaisirs de toutes les heures. Vous
+jetterez à pleines mains l'or et l'argent, pour satisfaire vos
+caprices et vos moindres fantaisies. Pour vous parer vous
+me trouverez prodigue. Voilà l'existence que vous mènerez
+et à laquelle il n'est pas trop cruel de vous soumettre.
+Maintenant que vous êtes éclairée sur votre situation présente,
+je ne vous fatiguerai pas par un long verbiage.
+Réfléchissez! Soyez raisonnable. Vous me reverrez ce
+soir même. Dans tous les cas, souvenez-vous de mes premières
+paroles: Je vous aime, vous êtes en ma puissance,
+vous serez à moi!</p>
+
+<p>Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononcée
+d'un ton calme, froid et résolu, sortit à pas lents
+de la cellule et poussa les verrous extérieurs avec le plus
+grand soin.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>LES SOUTERRAINS.</h3>
+
+
+
+<p>Pendant les quelques instants qui suivirent le départ
+du chevalier de Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile,
+sans voir et sans penser. La fièvre qui s'était
+emparée d'elle redoublait de violence sous le poids de
+ces secousses successives. Un miracle de la Providence
+fit qu'heureusement le délire ne revint pas. Un peu de
+calme même prit naissance dans la solitude profonde où
+elle se trouvait.</p>
+
+<p>Alors elle attira à elle d'une main défaillante les vêtements
+épars sur son lit, et essaya de s'en couvrir. A
+force de patience et de courage, elle parvint à s'habiller
+à peu près. Elle se leva.</p>
+
+<p>Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intérieurement
+Dieu de lui faire trouver, c'était une arme, un couteau,
+un poignard à l'aide duquel elle pût essayer de se défendre
+ou de se donner la mort. Cependant le temps s'écoulait
+rapidement: d'un moment à l'autre quelqu'un pouvait
+venir la surprendre faible et sans aucun espoir de
+secours, car ses regards anxieux interrogeaient en vain
+les murailles nues de la cellule.</p>
+
+<p>Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n'y avait
+dans la petite chambre que deux sièges: un divan, et
+une sorte de bahut en ébène adossé à la muraille. Ce fut
+vers ce meuble qu'Yvonne se traîna, trébuchant à chaque
+pas, mais soutenue par la pensée que peut-être l'intérieur
+du bahut lui offrirait ce moyen de défense qu'elle
+sollicitait si ardemment.</p>
+
+<p>Deux portes massives et finement sculptées le fermaient
+extérieurement. La jeune fille essaya en vain de
+les ouvrir. Elles étaient fermées à clef. Yvonne passa
+plus d'une heure à user ses ongles roses sur les boiseries
+du bahut.</p>
+
+<p>Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre,
+pouvant à peine se soutenir, elle se laissa glisser sur les
+dalles, en proie au plus sombre désespoir. Un bruit
+qu'elle entendit extérieurement la fit revenir à elle.</p>
+
+<p>C'étaient des pas dans le corridor: mais personne
+n'entra dans la cellule. La jeune fille essaya de se relever.
+Ne pouvant y parvenir, elle chercha un point d'appui
+en s'appuyant sur le meuble.</p>
+
+<p>Sa main se posa sur la tête d'une cariatide de bronze
+qui ornait l'un des angles. Dans le mouvement que fit
+Yvonne, elle attira à elle la cariatide.</p>
+
+<p>Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statuette
+s'abattit sur deux charnières qui la retenaient au
+pied, et découvrit une petite plaque de cuivre au centre
+de laquelle se trouvait un anneau de même métal. Sans
+se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne
+agenouillée passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau
+céda.</p>
+
+<p>Aussitôt un mouvement lent et régulier s'opéra dans
+le bahut, qui tourna sur un de ses deux angles appuyés
+à la muraille, et découvrit une ouverture étroite, mais
+néanmoins assez grande pour qu'une femme y pût passer
+facilement. Yvonne étouffa un cri et joignit les mains pour
+remercier le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent,
+dont j'ai tant entendu parler.</p>
+
+<p>Les forces lui étaient revenues avec l'espoir d'un moyen
+de salut. Elle alla jusqu'à la porte et écouta attentivement.
+Elle n'entendit rien qui pût l'inquiéter.</p>
+
+<p>Alors, revenant à l'ouverture pratiquée dans le mur,
+elle s'avança doucement. Le bahut en s'écartant avait
+donné libre accès sur un escalier qui descendait dans les
+profondeurs du cloître. Seulement une obscurité complète
+ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais
+Yvonne n'hésita pas.</p>
+
+<p>Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la
+cariatide qui pouvait déceler son moyen d'évasion, et posant
+le pied sur les premières marches, elle attira le bahut
+à elle. Le meuble vint reprendre sa place avec un
+bruit sec attestant la bonté du ressort. Yvonne s'appuyant
+contre la muraille commença à descendre.</p>
+
+<p>L'obscurité, ainsi que nous l'avons dit, était tellement
+profonde que la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec
+les plus grandes précautions. Trois fois elle trébucha sur
+les marches usées, et trois fois elle se releva pour continuer
+sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là son
+embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait.</p>
+
+<p>Elle avait bien deviné qu'elle était dans les souterrains
+de l'abbaye; mais où ces souterrains aboutissaient-ils?
+Elle ne le savait pas.</p>
+
+<p>Les issues mêmes n'avaient-elles pas pu être comblées
+lorsqu'on avait expulsé les nonnes? Si cela était, ou
+même si la fièvre et la maladie empêchaient Yvonne de
+continuer à se traîner vers une ouverture praticable, une
+mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait à
+subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de
+la soif. Un moment elle eut regret de sa fuite.</p>
+
+<p>Puis l'image du chevalier s'offrit à elle, et elle se dit
+que mieux valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle
+fût, que d'être restée entre les mains de pareils misérables.
+Soutenue par cette pensée, elle s'engagea dans le
+dédale des souterrains.</p>
+
+<p>Ce qu'elle redoutait encore, c'était que le secret qu'elle
+avait découvert fût à la connaissance des hommes qui l'avaient
+enlevée; car, si cela était, on se mettrait à sa
+poursuite dès qu'en pénétrant dans la cellule on s'apercevrait
+de son évasion. Cette autre pensée, plus effrayante
+que la perspective de la mort, lui rendit complètement
+le courage prêt à l'abandonner. Elle réunit le peu
+de forces qui lui restaient par une suprême énergie, et s'avança
+courageusement.</p>
+
+<p>Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir
+se rendre compte du temps écoulé. Aucun point lumineux
+indiquant une ouverture ne brillait à l'extrémité des
+galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide inondait
+son visage. A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait
+à peine le long de la muraille humide. De distance en
+distance, ses pieds rencontraient des flaques d'eau bourbeuse
+creusées par les pluies qui, filtrant à travers le sol
+supérieur, rongeaient la pierre et pénétraient dans les
+galeries.</p>
+
+<p>Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de
+frayeur. Des hallucinations étranges s'emparaient de son
+cerveau. Peu à peu la fièvre redoublant d'intensité ramena
+avec elle le délire.</p>
+
+<p>Une force factice la faisait encore avancer cependant,
+mais il était évident que celle force se briserait à la première
+secousse. Il lui semblait entendre tourbillonner et
+voir voltiger autour d'elle des monstres aux proportions
+gigantesques, des insectes hideux, des êtres aux formes
+indescriptibles qui l'étreignaient dans une ronde infernale.
+Des paroles confuses étaient murmurées à son
+oreille. Le souterrain tremblait sous ses pieds vacillants.
+Se sentant tomber, elle s'appuya contre le mur, et demeura
+immobile, la tête penchée sur son sein agité par
+la terreur et par la fièvre. Ses paupières alourdies s'abaissèrent,
+et un frissonnement agita tout son être.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle
+d'une voix brisée et saccadée, et en se rendant si peu
+compte du sentiment qui faisait mouvoir ses lèvres, que
+le bruit des paroles qu'elle prononçait augmentait encore
+son trouble et son effroi en venant frapper son
+oreille.</p>
+
+<p>Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux
+visions fantastiques que causait son imagination affolée;
+mais, loin de s'évanouir, ces visions devenaient alors
+plus effrayantes, et se transformaient pour ainsi dire en
+réalité; car, aux êtres fabuleux qu'il lui semblait entendre
+voltiger autour d'elle, se joignait le bruit véritable
+causé par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires
+des endroits humides et délaissés.</p>
+
+<p>Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu
+de sentiment et de calme. Se soutenant toujours à la muraille,
+elle continua sa marche sans paraître se soucier
+des êtres immondes que le bruit de ses pas faisait fuir de
+tous côtés.</p>
+
+<p>Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée,
+car deux fois elle aperçut une lueur lointaine qui lui sembla
+être celle causée par la lumière du ciel pénétrant par
+une étroite ouverture. Ces lueurs successives émanaient
+de vers luisants rampant sur la voûte des galeries souterraines.
+Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement
+épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les
+artères de ses tempes battaient avec violence et lui martelaient
+le cerveau. Tout à coup le point d'appui que lui
+offrait le mur lui manqua. Sa main ne rencontra que le
+vide. Incapable de se soutenir elle trébucha, chancela,
+perdit l'équilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir.
+Elle avait perdu entièrement connaissance.</p>
+
+<p>C'étaient les pas incertains d'Yvonne, c'était ce soupir
+exhalé de sa poitrine haletante que Jocelyn avait entendus.
+Le vieux serviteur, le corps penché, demeura immobile
+et silencieux, les traits contractés par l'épouvante.
+Prêtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn
+écouta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il
+revint vers son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn;
+mais je suis certain qu'il y a quelqu'un dans les
+galeries.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu parler?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai entendu marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Un pas d'homme? demanda la religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous le dire, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces pas se sont éloignés?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps,
+puis un soupir, puis plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours!
+s'écria le marquis. Allons, viens, Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le
+marquis, Philippe, ne me quittez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à
+celles de Julie, monseigneur! ne sortez pas! Songez que
+vous pourriez vous compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Faire découvrir notre retraite! continua Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui sait si ce n'est pas une ruse!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons
+laisser ainsi une créature humaine qui peut-être a
+besoin de nous.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit
+que l'autre aile du couvent était habitée par des gens que
+je ne connaissais point. Ils ont découvert sans doute le
+secret des galeries souterraines; mais ils ne peuvent venir
+jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse
+qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans
+laquelle nous sommes. Une imprudence pourrait nous
+perdre tous!</p>
+
+<p>&mdash;Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt
+venir; alors je sortirai par l'ouverture secrète d'en
+haut; je connais les autres entrées des souterrains; je
+ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai et j'atteindrai ainsi
+la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en conjure, ne
+tentons rien!</p>
+
+<p>&mdash;Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.</p>
+
+<p>Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de
+laquelle le marquis s'était déjà avancé.</p>
+
+<p>Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement.
+Alors le vieux serviteur se disposa à accomplir
+son dessein. Seulement, au lieu de se diriger vers la porte
+secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait toujours évanouie,
+il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt
+il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé
+au sommet il pénétra dans une pièce voûtée qu'il
+traversa, et, au moyen d'une clé qu'il portait sur lui, il
+ouvrit une porte de fer imperceptible aux yeux de quiconque
+n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture,
+artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles
+noircies.</p>
+
+<p>Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la
+faveur de l'obscurité il atteignit la cour commune. Là,
+caché derrière un pilier, il jeta autour de lui des regards
+interrogateurs. Deux fenêtres de l'aile gauche étaient
+splendidement éclairées.</p>
+
+<p>Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa
+rapidement. Il voulait, en gagnant une hauteur voisine,
+essayer de voir dans l'intérieur, et de connaître les nouveaux
+habitants. Malheureusement les vitraux des fenêtres
+étaient peints, et ne permettaient pas aux regards
+de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir,
+abandonna la petite éminence, et songea à pénétrer
+dans les souterrains par une des issues donnant sur
+la campagne, et dont il connaissait à merveille les
+entrées.</p>
+
+<p>Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il
+aperçut un homme qui traversait la cour et qui marchait
+dans sa direction. Jocelyn, vêtu du costume des paysans
+bretons, était méconnaissable. Il attendit donc assez
+tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance
+fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui
+sans le voir, et se dirigea tout droit vers un rez-de-chaussée
+que le comte avait converti en écurie. Cet
+homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende
+aux chevaux.</p>
+
+<p>Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit
+saisi d'une inspiration subite. Dévoré par le désir de
+connaître de quelle espèce étaient les gens qui habitaient
+si près de son maître, et pouvaient d'un moment à l'autre
+devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans la
+cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la
+plaça devant l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.</p>
+
+<p>En voyant le domestique du comte sortir du corps de
+bâtiment, en entendant les chevaux hennir à l'approche
+de leur avoine, Jocelyn avait supposé la vérité, et il avait
+mentalement calculé qu'il avait le temps d'accomplir
+son projet avant que le domestique eût terminé ses
+fonctions de palefrenier.</p>
+
+<p>Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui
+permettait de plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il
+fut saisi d'un tremblement nerveux, et qu'il sauta à terre
+plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn venait de reconnaître
+le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et la première
+marquise de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces
+deux hommes dans l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement
+qu'ils avaient deviné et la supercherie de son maître,
+et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant le bruit qu'il
+avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la
+cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle
+à sa place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il
+franchit la distance qui le séparait de l'entrée du cloître
+mystérieux où l'attendaient Julie et Philippe.</p>
+
+<p>En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre,
+l'oeil égaré, le marquis et la religieuse poussèrent une exclamation
+d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il? demanda la religieuse.</p>
+
+<p>Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion
+l'étouffait.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée,
+monseigneur, fuyez! fuyez sans retard!</p>
+
+<p>&mdash;Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel
+propos?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!...</p>
+
+<p>&mdash;De qui parles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;D'eux!... de ces misérables!</p>
+
+<p>&mdash;Du comte et du chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Si, vous dis-je!</p>
+
+<p>La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger
+ni de se mêler à la conversation rapide qui avait
+lieu entre son mari et le vieux serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore
+comprendre le danger dont il était menacé, Jocelyn, ton
+dévouement t'abuse; tu te crées des fantômes.</p>
+
+<p>&mdash;Plût au ciel, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, qui te fait supposer?...</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont ici!</p>
+
+<p>&mdash;Ces hommes dont tu parles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont à Plogastel?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'abbaye même.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai vus! répondit Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même!</p>
+
+<p>&mdash;Dans les souterrains?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!</p>
+
+<p>Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire
+et de voir. Il dit que lorsque ses regards plongèrent dans
+la chambre éclairée, il avait aperçu le comte et le chevalier
+à table, et auprès d'eux une autre personne encore.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme? demanda le marquis.</p>
+
+<p>Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse
+et se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée
+subite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.</p>
+
+<p>Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La
+religieuse, agenouillée, priait avec ferveur. De sombres
+résolutions se lisaient sur le front du marquis. Pour lui,
+comme pour Jocelyn, il était manifeste que le comte et
+le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis à sa
+poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée
+dans l'abbaye déserte?</p>
+
+<p>Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait
+encore se retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui
+plus était, s'y retrouver en entraînant Julie avec lui.
+Pour sortir libre de l'abbaye, il lui faudrait sans aucun
+doute accéder aux propositions qui lui avaient été faites.
+Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était
+rien, mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de
+quelque crime qui déshonorerait le nom si respecté de
+ses aïeux.</p>
+
+<p>Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la
+pensée d'en finir d'un seul coup avec cette existence horrible
+et de se donner la mort. La vue de Julie priant à
+ses côtés le retint.</p>
+
+<p>Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait
+son maître de fuir promptement sans tarder d'un seul
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun
+me connaît dans la province! Je ne ferai pas cent pas
+en plein soleil sans être salué par une voix amie. Oh! si
+Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas! J'irais lui
+demander un refuge à bord de son lougre!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant,
+Dieu vient de m'envoyer une inspiration. Voici ce
+que vous devez, ce que vous allez faire: Je vous ai dit
+que, seule dans le pays, une vieille fermière connaissait
+mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement
+dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre
+dépositaire du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec
+empressement à mes ordres et consentira à faire tout ce
+qui dépendra d'elle pour nous être utile, j'en suis certaine.
+Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous pouvons
+encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons
+chez elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine,
+près d'Audierne. Vous vous embarquerez avec lui. Vous
+gagnerez promptement les îles anglaises, et une fois là,
+vous serez en sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Julie? demanda le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je
+reviendrai ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici!... oh! je ne le veux pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces
+misérables! Vous ne savez pas, comme moi, de quoi ils
+sont capables!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je à craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Tout!</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne me connaissent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître,
+ils vous devineront.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'accompagnerez en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut pas, Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je reste!</p>
+
+<p>&mdash;Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse
+désolée. Partez! consentez à fuir!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, tant que vous serez exposée, Julie!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous promets de demeurer quelques
+jours chez la fermière. Je ne reviendrai à l'abbaye que
+lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne pars pas sans vous!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint
+à abandonner votre maison! dit la religieuse en levant
+les mains vers le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous voit, Julie; il m'absout!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression
+de résolution sublime.</p>
+
+<p>Jocelyn se dirigea vers les souterrains.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils
+déjà. Partons par le cloître.</p>
+
+<p>Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il
+avait parcourue lui-même quelques minutes auparavant.
+Pour plus de précaution, Jocelyn sortit seul d'abord. Il
+s'assura que le cloître était désert. Puis il revint prévenir
+le marquis et Julie.</p>
+
+<p>Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour,
+ainsi que l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse
+leur fit suivre les arcades, et bientôt ils atteignirent le
+jardin du couvent qu'ils parcoururent avec mille précautions
+dans toute sa longueur. A l'extrémité de ce petit
+parc, Julie se dirigea vers une petite porte qu'elle ouvrit
+et qui donnait sur la campagne.</p>
+
+<p>Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de
+genêts hauts et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent,
+certains d'être ainsi à l'abri des poursuites.
+Puis Julie, leur indiquant la route, se mit en devoir de
+les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur
+avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre
+Yvonne.</p>
+
+<p>Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant
+était demeurée dans la même position. Étendue sur le sol
+humide, dévorée par une fièvre brûlante, en proie à
+un délire épouvantable, sans voix et sans force, elle se
+mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LE POISON DES BORGIA.</h3>
+
+
+
+
+<p>Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en
+attirant l'attention de Jocelyn, avait été cause de la découverte
+de la présence des beaux-frères et de la première
+femme de son maître dans l'abbaye de Plogastel; dans
+cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray était
+assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne,
+la belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui
+que suivant les circonstances, il appelait tantôt son ami
+Raphaël, tantôt son très-cher frère, le chevalier de Tessy.
+Jasmin avait fidèlement exécuté les ordres reçus. Combinant
+avec un soin digne d'éloges ses talents dans l'art
+culinaire et ses habitudes de service élégant, le respectable
+valet cumulait, à la grande satisfaction de ses maîtres,
+l'office du cuisinier et celui du maître d'hôtel.</p>
+
+<p>Depuis son entrée dans l'abbaye, Jasmin avait fouillé
+l'aile choisie par le comte, du rez-de-chaussée aux combles.
+Il avait déployé un tel luxe d'activité dans ses recherches
+que vaisselle, argenterie, vins, liqueurs, conserves, cristaux,
+rien n'avait échappé à son oeil scrutateur.</p>
+
+<p>Peut-être bien qu'en suivant les explorations du valet,
+on eût pu s'étonner et de son activité et de son adresse à
+trouver les cachettes, à fouiller les bons coins et à forcer
+les serrures; peut-être qu'en examinant attentivement le
+riche service de table de l'abbesse, on se fût aperçu de la
+disparition de plusieurs vases de vermeil et de nombreuses
+timbales d'argent massif; peut-être qu'en constatant
+l'énormité d'un feu de bois allumé dans une salle basse,
+on eût pu établir un rapprochement probable entre ce
+foyer incandescent et ces objets détournés, en but d'un
+lingot facile à emporter; mais les résultats des investigations
+de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit, si heureux,
+si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni
+Hermosa n'avaient songé à s'inquiéter du reste.</p>
+
+<p>A l'annonce de Jasmin que le souper était servi, tous
+trois s'étaient mis à table, et le jeune Henrique n'avait
+pas tardé à les rejoindre. Le menu était simple, mais parfaitement
+entendu. Les pauvres soeurs, nous le savons,
+avaient été contraintes à abandonner brusquement l'abbaye
+sans qu'il leur fût permis de sauver leurs richesses.</p>
+
+<p>Aussi rien ne manquait-il à l'élégance de la table.
+Le linge, d'une finesse extrême, avait évidemment été
+tissé dans les meilleures fabriques de la Hollande. Les
+verres et les carafes étaient taillés dans le plus pur cristal
+de la Bohême. La vaisselle d'argent s'étalait somptueusement,
+entourée d'admirables porcelaines de Sèvres;
+des candélabres en même métal que la vaisselle, et surchargés
+de bougies, inondaient la table d'un torrent de
+rayons lumineux qui se brisaient en se reflétant aux arêtes
+tranchantes et aiguës des verreries, ou qui caressaient,
+en en doublant l'éclat, les contours arrondis des pièces
+d'argenterie et des porcelaines transparentes.</p>
+
+<p>Les meilleurs vins, que l'abbesse dépossédée réservait
+soigneusement pour les visites de l'évêque diocésain, étincelaient
+dans les coupes de cristal, auxquelles ils donnaient
+les tons chauds de la topaze brûlée ou ceux du rubis
+oriental, suivant que les convives s'adressaient aux
+crûs bourguignons ou aux produits généreux des coteaux
+espagnols.</p>
+
+<p>Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, entremets
+et desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient à
+confectionner dans le silence du cloître pour envoyer en
+présent à leurs amis de Quimper et de Vannes, gisaient
+éventrés, renversés par les mains profanes des deux hommes
+et de leur compagne.</p>
+
+<p>Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée
+dans la pièce, ployant sous le poids d'un plateau d'argent
+richement ciselé, et encombré de la plus merveilleuse collection
+de liqueurs qu'eut pu désirer un disciple de Grimod
+de la Reynière. Flacons de toutes formes et de toutes
+couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la
+marche du valet. Il déposa le tout sur la table, et sur un
+signe d'Hermosa, il sortit en emmenant Henrique.</p>
+
+<p>Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffées
+par les libations copieuses faites aux dépens des habiles
+trouvailles du cuisinier, commençaient à fermenter outre
+mesure, les convives voulaient se débarrasser de la présence
+de témoins gênants.</p>
+
+<p>Aucun d'eux n'avait pu soupçonner la disparition
+d'Yvonne, que le chevalier voulait laisser reposer avant
+d'entamer un second tête-à-tête, qu'il espérait bien rendre
+définitif. La conversation, que la présence du jeune
+Henrique avait jusqu'alors renfermée dans les bornes d'une
+causerie presque convenable, s'élança rapidement dans
+les hautes régions du dévergondage le plus éhonté.</p>
+
+<p>Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d'une
+partie de ses vêtements que la chaleur rendait gênants, à
+demi couchée sur les genoux de Diégo, les épaules nues,
+les lèvres rouges et humides, les regards étincelants de
+cynisme et de débauche, la magnifique créature avait recouvré
+tout l'éclat de cette beauté de bacchante qui faisait
+d'elle une véritable sirène aux charmes invincibles. Se
+prêtant aux caresses du comte, sans fuir celles du chevalier,
+elle buvait dans tous les verres, lançait des quolibets
+capable d'amener le rouge sur le visage d'un garde-française.</p>
+
+<p>Aucune contrainte ne régnait pins dans les paroles
+des trois convives; aucune gêne n'entravait leurs actions.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant
+tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! s'écria Diégo; laisse-nous faire en paix
+notre digestion. Ta Bretonne va crier comme une fauvette
+à laquelle on arrache les plumes, et les pleurs des femmes
+ont le don de m'agacer les nerfs après souper.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine,
+ajouta Hermosa en souriant; mais Diégo a raison:
+finissons d'abord de souper et de boire. Allons, mio caro,
+verse-moi de ce xérès aux reflets dorés, et oublie un peu tes
+amours champêtres pour songer à l'avenir. Je suis veuve,
+Raphaël, tu le sais bien, et j'ai besoin d'être entourée de
+mes amis, pour m'aider à supporter mes douleurs et me
+décider sur le parti que je dois prendre. Voyons, mes aimables
+frères, parlez: me faut-il revêtir les noirs vêtements
+de circonstance, et larmoyer en public sur ma triste
+situation?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement
+Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes
+droits, peut-être aurais-je une part dans l'héritage?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas.
+Au diable les vêtements de deuil et la comédie de veuvage!
+Elle ne nous rapporterait pas une obole. Non! non!
+j'ai une autre idée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le présent,
+soupons gaîment! Allons, Hermosa, ma diva, ma reine,
+ma belle maîtresse, à toi à nous verser le syracuse, ce
+vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote qui noie
+la raison, raffermit le coeur, réjouit l'âme, et nous rappelle
+nos Calabres bien-aimées! Donne-nous à chacun un
+flacon entier, comme jadis après une expédition. Part
+égale!</p>
+
+<p>&mdash;Part égale! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse
+à ton tour!</p>
+
+<p>Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le
+buffet en chêne sculpté sur lequel elle avait déposé les
+flacons du vin sicilien. Mais Diégo, la saisissant par la taille,
+l'attira à lui et la renversa sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente
+ans!</p>
+
+<p>Et se penchant vers sa compagne:</p>
+
+<p>&mdash;Ne va pas te tromper! murmura-t-il à son oreille.</p>
+
+<p>Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide
+regard, puis elle alla prendre les flacons et les plaça sur
+la table. Chacun prit celui qui lui était offert. A les voir
+ainsi tous trois, chancelant à demi sous l'effet de l'ivresse
+naissante, on devinait facilement que ce n'étaient pas là
+deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble:
+c'étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefois
+Marcof, et une courtisane éhontée comme on en a
+rencontré et comme on en rencontrera toujours, tant que
+la débauche existera sur un coin de la terre. Le souper
+avait dégénéré en orgie.</p>
+
+<p>&mdash;Raphaël! s'écria Diégo en remplissant son verre,
+buvons et portons une santé à nos amis d'autrefois, à ces
+pauvres diables qui se déchirent encore les pieds sur les
+roches des Abruzzes, à nos compagnons de misère, de
+gaieté et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes!</p>
+
+<p>&mdash;A Cavaccioli! dit Hermosa; et puisse-t-il danser le
+plus tard possible au bout d'une corde!</p>
+
+<p>&mdash;A Cavaccioli! répéta Raphaël en choquant son verre
+contre celui que lui présentait Diégo.</p>
+
+<p>Et il but à longs traits.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Hermosa! reprit Raphaël en posant son
+verre vide sur la table et en saisissant le flacon d'une autre
+main pour le remplir de nouveau. Allons, Hermosa!
+chante-nous quelque-uns de tes joyeux refrains, cela
+égayera un peu ces murailles, qui n'ont guère entendu que
+des psaumes et des litanies!</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu que je chante, Raphaël?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu voudras, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Une chanson française?</p>
+
+<p>&mdash;Sang du Christ! interrompit Diégo en italien, fi des
+chansons françaises! Une chanson du pays, cara mia!
+une chanson en patois napolitain.</p>
+
+<p>Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se
+leva et commença d'une voix fraîche encore et vibrante
+ces couplets si répétés à Naples, et que depuis plus d'un
+siècle les lazzaroni ont chantés sur tous les airs connus:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pecque qu'a ne me vide</p>
+<p>T'en griffe com agato?</p>
+<p>Nene que t'aggio fato</p>
+<p>Quà non me pui vide.</p>
+<p>O jestemma voria</p>
+<p>Le giorno que t'amaï</p>
+<p>Io te voglio ben assaï</p>
+<p>E tu non me pui vide!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Bravo! s'écria Raphaël.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! répéta Diégo. Il me semble être encore dans
+les Abruzzes! Ah! l'on a bien raison de dire que les années
+de la jeunesse ne se remplacent pas! Depuis que nous
+avons quitté les Calabres, depuis le jour où ce damné
+Marcof, que Dieu confonde! a détruit à lui seul une partie
+de ma bande, nous n'avons jamais cessé d'avoir de l'or
+et d'en dépenser à pleines mains. Eh bien! je regrette
+néanmoins cette vie d'autrefois, si misérable peut-être,
+mais si belle et si libre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, je ne suis pas de ton avis, répondit Hermosa,
+et je suis certaine que Raphaël ne pense pas autrement
+que je le fais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Hermosa, fit Raphaël. Eh bien! continua-t-il
+en tressaillant, que diable ai-je donc? Un étourdissement!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as besoin d'air peut-être? fit observer Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre la fenêtre, Hermosa.</p>
+
+<p>Hermosa obéit en lançant un nouveau coup d'oeil à
+Diégo, qui laissa errer un sourire sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mieux! fit Raphaël en s'approchant de
+la fenêtre.</p>
+
+<p>Diégo se leva, et passant son bras autour de la taille
+d'Hermosa, il se pencha vers elle comme pour lui baiser
+le cou, mais il lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vidé tout le flacon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Per Bacco!</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop?</p>
+
+<p>&mdash;C'est énorme!</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce sera plus tôt fini, voilà tout.</p>
+
+<p>Et celle fois, il embrassa Hermosa au moment où Raphaël
+se retournait.</p>
+
+<p>&mdash;Corps du Christ! s'écria celui-ci en les voyant dans
+les bras l'un de l'autre, quelle tendresse! quel amour!
+quelle passion! cela fait plaisir à voir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! caro mio! répondit Diégo, n'as-tu pas aussi une
+belle compagne qui t'attend?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! pardieu! ma jolie Yvonne! Je n'y songeais
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! quelle indifférence pour un amoureux!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est la faute de ce vin de Syracuse! Il me produit
+ce soir un effet étrange; à tous moments j'ai des
+éblouissements. Il me semble que le plancher vacille sous
+mes pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as la tête faible!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est une mauvaise disposition passagère!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. En attendant, j'ai laissé, je crois, à
+la belle enfant, tout le temps nécessaire pour mûrir mes
+paroles. Corpo di Bacco! j'ai dans l'idée que je vais la
+trouver docile comme une fiancée, et amoureuse comme
+une courtisane romaine!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas à la cellule?</p>
+
+<p>&mdash;De ce pas, mio caro.</p>
+
+<p>Et Raphaël se dirigea vers la porte; mais à moitié chemin,
+il chancela, fit un effort pour se soutenir et tomba
+sur une chaise. Diégo suivait tous ses mouvements de
+l'oeil du tigre qui veille sur sa proie.</p>
+
+<p>Hermosa, indifférente à ce qui se passait autour d'elle,
+trempait le petit doigt de sa main mignonne dans son
+verre à demi rempli et s'amusait à laisser tomber sur la
+nappe, déjà maculée, les gouttelettes brillantes du vin liquoreux
+que les rayons des bougies transformaient en
+perles orangées. Tandis que sa main droite se livrait à cet
+innocent exercice, la gauche s'approchait, en se jouant,
+du flacon qu'avait aux trois quarts vidé Raphaël. Agitant
+doucement la tête, elle lança un regard autour d'elle. Diégo
+lui tournait le dos, Raphaël avait la main sur ses yeux.
+Alors la belle figure de l'Italienne prit une expression
+sauvage et épouvantable: ses doigts fiévreux saisirent le
+flacon et l'attirèrent à la place de celui appartenant au
+comte de Fougueray. Puis une idée nouvelle lui traversa
+sans doute l'esprit, car ses traits se détendirent, et elle
+remit la bouteille devant le couvert de Raphaël. Les deux
+hommes n'avaient rien vu.</p>
+
+<p>Diégo paraissait absorbé plus que jamais dans la contemplation
+de son compagnon, et celui-ci, pâle et la bouche
+crispée, était incapable de voir ni d'entendre. Le poison
+opérait rapidement, car la physionomie du chevalier
+se décomposait à vue d'oeil.</p>
+
+<p>Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphaël
+respira bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner
+la porte; mais une nouvelle faiblesse s'empara de
+lui et le fit retomber sur un siège. Il passa la main sur
+son front humide de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, j'ai la poitrine qui me brûle!</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu boire? demanda Diégo.</p>
+
+<p>Raphaël ne répondit pas. Diégo s'avança vers la
+table, prit un verre qu'il remplit encore de syracuse, et
+le présenta à Raphaël. Celui-ci tendit la main et leva les
+yeux sur son compagnon. Puis une pensée subite illumina
+sa physionomie cadavéreuse. Il ouvrit démesurément les
+yeux, se redressa vivement en repoussant le verre, et saisissant
+le bras de Diégo:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous as-tu fait donner à chacun un flacon
+séparé de syracuse? demanda-t-il d'une voix rauque.
+Pourquoi n'as-tu pas bu dans le mien?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle diable de folie me contes-tu là? répondit
+Diégo en souriant avec calme.</p>
+
+<p>Mais Raphaël se précipitant vers la table, prit son verre,
+vida dedans ce qui restait du breuvage empoisonné placé
+devant lui, et l'offrant à Diégo:</p>
+
+<p>&mdash;Bois! lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas soif! répondit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Bois, te dis-je, je le veux!</p>
+
+<p>&mdash;Au diable!</p>
+
+<p>Et Diégo, d'un revers de main, fit voler le verre à l'autre
+bout de la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Raphaël dont l'expression de la physionomie
+devint effrayante. Ah! tu m'as empoisonné!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou, Raphaël! ne suis-je pas ton ami?</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as empoisonné! Le flacon? où est le flacon
+que Cavaccioli t'a donné?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Hermosa qui l'a.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? Je veux le voir!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je souffre! je ne vois plus! je brûle! s'écria
+Raphaël en se tordant dans des convulsions horribles.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? demanda Hermosa à Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Attendre! cela ne sera pas long!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que tu m'as empoisonné! s'écria Raphaël,
+qui, avec cette perception mystérieuse des sens qui
+résulte en général de l'absorption d'un poison végétal,
+avait entendu ces paroles. Tu m'as empoisonné! continua-t-il
+en tirant son poignard; mais nous allons mourir
+ensemble!</p>
+
+<p>Et Raphaël essaya de s'élancer sur Diégo, mais un nouvel
+éblouissement la cloua à la même place. Hermosa s'était
+rapprochée de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en! lui dit vivement Diégo, va-t'en! et empêche
+Jasmin de pénétrer jusqu'ici.</p>
+
+<p>Hermosa obéit avec un empressement visible.</p>
+
+<p>&mdash;Si Raphaël pouvait le tuer avant de mourir! murmura-t-elle
+en entrant dans une pièce voisine.</p>
+
+<p>Là, s'agenouillant sur un prie-Dieu:</p>
+
+<p>&mdash;Sainte madone! exaucez ma prière! dit-elle avec onction;
+je promets une robe de dentelle à la vierge de Reggio!</p>
+
+<p>Raphaël s'était relevé. Rassemblant ses forces, et soutenu
+par la suprême énergie du désespoir, par le désir de
+la vengeance, par la volonté d'entraîner avec lui son meurtrier
+dans la tombe, il marcha vers Diégo. Celui-ci connaissait
+trop la violence du poison qu'il avait fait prendre
+à Raphaël pour douter de son efficacité. Aussi ne cherchait-il
+qu'à gagner du temps.</p>
+
+<p>Alors commença entre ces deux hommes un combat
+horrible à voir. L'un fuyait en se faisant un rempart de
+chaque meuble. L'autre, pâle, haletant, se soutenant à
+peine trébuchant devant chaque obstacle, essayait en vain
+d'atteindre son ennemi.</p>
+
+<p>Le silence le plus profond régnait dans la pièce. On entendait
+seulement la respiration de chacun, l'une sifflante
+avec bruit, l'autre égale et sonore.</p>
+
+<p>Diégo renversa avec intention les candélabres placés
+sur la table encore toute servie. L'obscurité ajouta à l'horreur
+de la situation. Devinant que son adversaire n'avait renversé
+les flambeaux que pour gagner plus facilement la
+porte de sortie et fuir, Raphaël s'appuya immobile contre
+le chambranle, serrant le manche de son poignard entre
+ses doigts humides et crispés.</p>
+
+<p>Diégo fit quelques pas, se tenant toujours sur la défensive.
+Il avait pris sur la table un long couteau à lame
+courte et acérée qui avait servi à trancher un magnifique
+jambon de Westphalie. N'entendant Raphaël faire
+aucun mouvement, il le crut évanoui de nouveau. Alors
+il se dirigea rapidement vers la porte. Sa main, étendue,
+rencontra celle de son ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'écria Raphaël en levant son poignard.</p>
+
+<p>Et d'un bras encore assez ferme il frappa. Diégo, avec
+une présence d'esprit qui indiquait un sang-froid remarquable,
+se baissa vivement. Raphaël frappa dans le
+vide.</p>
+
+<p>Alors Diégo, se relevant, saisit son adversaire dans ses
+bras, le souleva de terre et le renversa sur la dalle. Puis,
+entr'ouvrant vivement la porte, il s'élança en la retirant
+à lui. La clef, placée extérieurement, lui permit de la refermer.
+Une fois dans le corridor, il respira. Hermosa
+était en face de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il va mourir! répondit Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ce n'est pas encore fini?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas répandre son sang.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il avait été ton compagnon?</p>
+
+<p>Diégo haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire à
+ce que nous dirons lorsque nous lui parlerons de cette
+mort subite.</p>
+
+<p>A travers l'épaisseur de la boiserie de la porte, on entendait
+Raphaël blasphèmer. Seulement les blasphèmes
+étaient interrompus de temps à autre par un râle d'agonie.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, rentre chez toi! dit Diégo à Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne viens pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;A la cellule de l'abbesse.</p>
+
+<p>&mdash;Trouver la Bretonne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour savoir si, elle aussi, elle est morte.</p>
+
+<p>Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand oeil noir
+pénétrant.</p>
+
+<p>&mdash;Diégo! fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa? répondit tranquillement le comte en soutenant
+sans trouble le regard de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Diégo! tu m'as dit que cette jeune fille t'était indifférente?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as menti!</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as menti! te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je te jure...</p>
+
+<p>&mdash;Allons-donc! interrompit Hermosa avec dédain,
+crois-tu donc que je t'aime encore assez pour être jalouse?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu me dises la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dite.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien; je vais alors aller moi-même dans la cellule,
+et comme cette jeune fille nous est inutile...</p>
+
+<p>&mdash;Après? dit Diégo en voyant qu'elle n'achevait pas sa
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon,
+continua-t-elle froidement.</p>
+
+<p>Diégo fit un geste violent d'impatience. Hermosa se
+rapprocha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Avoue-donc! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quand cela serait? que t'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'importe qu'avant toute chose je veux que nous
+partagions ce que vous avez rapporté du château de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! que ne le disais-tu plus tôt?</p>
+
+<p>Et Diégo entraîna rapidement Hermosa dans une chambre
+voisine. On entendait toujours le râle et les blasphèmes
+de Raphaël qui lacérait la boiserie de la porte avec
+la pointe de son poignard. A l'aide d'un briquet qu'il portait
+constamment sur lui, le malheureux avait encore eu
+la force de faire jaillir la lumière et de rallumer une bougie.
+Il espérait pouvoir démonter les gonds de la porte et
+joindre alors son ennemi, mais sa main vacillante frappait
+la boiserie et non le fer.</p>
+
+<p>Diégo se dirigea vers un énorme coffre placé dans un
+des angles de la pièce dont Hermosa avait fait sa retraite.
+Ce coffre était doublé en fer et avait servi sans doute à
+renfermer les trésors du couvent. Les religieuses avaient
+fui si promptement qu'elles n'en avaient pas emporté les
+clefs. Lorsque le comte de Fougueray était arrivé dans
+l'abbaye, le coffre était ouvert et vide. C'était là qu'avec
+Raphaël ils avaient déposé l'or, les bijoux et les papiers
+arrachés à Jocelyn.</p>
+
+<p>Diégo ouvrit le coffre. Il allait procéder au partage, lorsque
+Hermosa lui posa la main sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Attends! dit-elle.</p>
+
+<p>Diégo la regarda étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard!</p>
+
+<p>&mdash;De suite!</p>
+
+<p>&mdash;Fais vite en ce cas.</p>
+
+<p>&mdash;Cette demande de partage, mon cher, est un prétexte,
+dit Hermosa en souriant. Je n'ai pas peur que tu me trompes
+jamais; car nous avons trop besoin l'un de l'autre pour que
+tu songes à faire de moi ton ennemie. Ne t'impatiente
+pas! Si tout à l'heure j'avais voulu t'amener ici pour causer,
+tu aurais refusé! Je connais ton caractère gai et j'ai
+suivant mes appréciations. Maintenant que nous sommes
+seuls, oublie un moment la belle Yvonne, tu as trop d'esprit,
+et tu n'es plus assez jeune pour sacrifier ton intérêt
+à l'amour. Or, il s'agit de notre fortune, Diégo! de notre
+fortune que la mort de Philippe nous a enlevée tout à coup,
+et qu'il dépend de moi de nous rendre! Ah! tu es devenu
+attentif? Tu m'écoutes, maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! tu m'intrigues énormément. Parle vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon projet sera court à expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;La mort du marquis est tellement récente, continua
+Hermosa, qu'elle est à peine connue dans cette partie de
+la province, et que bien certainement on l'ignore à vingt
+lieues.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est incontestable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles, Diégo, lors de notre arrivée à Rennes,
+jadis ce que nous avons entendu dire de l'amour de Julie
+de Château-Giron pour Philippe de Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;On prétendait cet amour fort sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on ne se trompait pas! Ce qui a déterminé la
+nouvelle marquise à prendre le voile a été la pensée de
+rendre le repos à son époux, croyant le mettre ainsi à
+l'abri de nos poursuites. Tu avoueras qu'elle se sacrifiait.
+Or, une femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour
+l'amour d'un homme, cette femme-la, ferait à plus forte
+raison, le sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillité
+de ce même homme?</p>
+
+<p>&mdash;Puissamment raisonné! interrompit Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Julie de Château-Giron a perdu son père il y a quatre
+mois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc des espions partout?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! tu es bien décidément d'une force remarquable!
+dit Diégo en baisant la main de sa compagne.</p>
+
+<p>Il avait entièrement oublié Yvonne.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LES PROJETS D'HERMOSA.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tu disais donc, reprit Diégo après quelques instants,
+que Julie de Château-Giron avait perdu son père il y a
+quatre mois?</p>
+
+<p>-Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle était fille unique, si j'ai bonne mémoire?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, tu ne te trompes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors elle a hérité?...</p>
+
+<p>&mdash;De trois millions environ.</p>
+
+<p>&mdash;Elle les a donnés à sa communauté? demanda vivement
+Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>-Qu'en a-t-elle fait?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a donné cinq cent mille livres au couvent dans
+lequel elle résidait, et dont j'ignore le nom.</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Le reste, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille
+livres, est demeuré à Rennes entre les mains de son notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en fera-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle veut en disposer en faveur du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a donné tous ces détails?</p>
+
+<p>&mdash;L'intendant de la Bretagne qui a été destitué dernièrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc cela que tu le recevais si fréquemment à
+Paris? fit Diégo avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu es certaine de ce que tu me dis?</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds!</p>
+
+<p>&mdash;Et que conclus-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne devines pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais de l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Suppose que j'en manque, et explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut d'abord connaître le nom du couvent où s'est
+retirée Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Nous saurons cela facilement à Rennes, dit Diégo.
+Au pis-aller, nous interrogerions le notaire lui-même
+sous un prétexte quelconque. Bref, je m'en charge!
+Après?</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois te faire une idée de la terreur qu'inspirent
+seulement nos noms à la marquise?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Tu avoueras aussi qu'elle doit ignorer encore la
+mort de son époux?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, tu iras la trouver hardiment.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; j'irai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas à lui parler en particulier. Au besoin,
+j'obtiendrai la permission.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui diras que nous sommes décidés à faire un
+éclat...</p>
+
+<p>&mdash;Si elle n'abandonne pas entre nos mains les deux
+millions cinq cent mille livres? interrompit Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Elle les abandonnera, Hermosa; elle les abandonnera!</p>
+
+<p>Et Diégo marcha avec agitation dans la chambre en se
+frottant les mains avec joie.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable! s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant devant
+sa compagne, admirable! Tu es un génie!</p>
+
+<p>&mdash;Tu approuves mon projet?</p>
+
+<p>&mdash;Je le trouve sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu le mettras à exécution?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Donc nous partons?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit même!</p>
+
+<p>&mdash;Et la Bretonne? demanda Hermosa avec coquetterie.</p>
+
+<p>Le comte la prit dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je n'aime que toi! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Hermosa en désignant le flacon qu'elle
+tenait dans sa main droite, alors finissons-en. Ne laissons
+personne ici. Raphaël doit être mort; qu'Yvonne meure
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! répondit Diégo après un moment de réflexion;
+mais va seule et présente lui le breuvage toi-même! je
+ne veux pas la voir.</p>
+
+<p>Hermosa sortit rapidement. Diégo, alors, s'occupa de
+refermer le coffre. Il achevait à peine que Jasmin parut
+discrètement sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il desservir? répondit le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile; nous n'avons pas le temps; aide-moi à
+descendre cette caisse, nous la chargerons sur le cheval
+du chevalier. Ah! à propos du chevalier, continua-t-il
+après un moment de silence, tu sais qu'il s'occupait de
+politique?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il est urgent que l'on ignore où il est.</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier est donc parti?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu.</p>
+
+<p>&mdash;Il a passé par les souterrains.</p>
+
+<p>Jasmin avait chargé le coffre sur ses épaules et descendait
+aidé par le comte. Ils l'attachèrent solidement sur
+la croupe d'un cheval que Jasmin devait mener en main.
+Lorsqu'ils eurent terminé, le comte ordonna au valet de
+l'attendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il en la lui remettant, sois toujours discret
+sur tout ce que tu vois et entends.</p>
+
+<p>Jasmin s'inclina et le comte remonta vivement. Au
+sommet de l'escalier il rencontra Hermosa. Celle-ci était
+un peu pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda Diégo.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-moi! répondit-elle.</p>
+
+<p>Hermosa saisit la main de Diégo et l'entraîna vivement
+vers la cellule de l'abbesse.</p>
+
+<p>&mdash;Entre! dit-elle en se rangeant pour lui faire place.</p>
+
+<p>Diégo pénétra dans la pièce éclairée par un candélabre
+qu'Hermosa y avait apporté. La cellule était déserte.
+Diégo la parcourut rapidement du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la jeune fille? fit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais te le demander! répondit froidement Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;A toi-même!</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle doit être ici?</p>
+
+<p>&mdash;Regarde!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie, Hermosa?</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, Diégo, que tu as probablement pris
+tes mesures d'avance et que tu as fait évader la belle enfant.
+C'est ce qui m'explique ta facilité de tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Sang du Christ! j'ignore ce que tu veux dire!</p>
+
+<p>&mdash;Tu le jurerais?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise garantie.</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa!</p>
+
+<p>&mdash;Je dis mauvaise garantie! répéta l'Italienne.</p>
+
+<p>&mdash;Par tous les démons de l'enfer et sur ma damnation
+éternelle! s'écria Diégo, je te fais serment que je ne
+comprends pas tes paroles.</p>
+
+<p>Il parlait avec un tel accent de vérité, qu'Hermosa fut
+convaincue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je!</p>
+
+<p>&mdash;Raphaël l'aurait-il rendue à la liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Rappelle-toi qu'après souper il voulait
+aller auprès d'elle, lorsque... l'accident est arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons! dit vivement Diégo.</p>
+
+<p>Et tous deux se mirent à explorer la cellule, sondant
+les murailles et les dalles du plancher. Partout le son
+était mat et attestait l'épaisseur. Aucun indice ne pouvait
+leur révéler la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? dit Hermosa en s'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas à hésiter! répondit vivement
+Diégo. Yvonne a pris la fuite par un moyen que nous
+ignorons.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Une fois hors d'ici, elle ira implorer du secours, et
+peut-être même ramènera-t-elle les paysans des environs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;On nous trouvera tous deux, et l'on découvrira la
+cadavre de Raphaël. Or, si la justice met le nez dans
+nos affaires, nous ne savons pas où cela peut nous mener.
+Fuyons donc au plus vite, si nous en avons encore
+le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons à Rennes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais allons à Brest d'abord, et demain, sans
+plus tarder, nous nous embarquerons pour gagner Nantes
+ou Saint-Malo.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu t'assurais avant tout que Raphaël est bien
+mort?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile! la dose était trop violente pour qu'elle ne
+l'ait pas déjà tué. Nous pourrions voir recommencer une
+scène qui nous retarderait et mettrait forcément Jasmin
+dans notre confidence, ce qui nous gênerait très-certainement
+un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Henrique?</p>
+
+<p>&mdash;Il dort.</p>
+
+<p>&mdash;Réveille-le promptement et descends. Je t'attends
+en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Va; je te suis.</p>
+
+<p>Hermosa courut vers la chambre où reposait son fils.
+Diégo descendit dans la cour. Les chevaux étaient bridés.
+Jasmin, tenant les rênes réunies dans sa main droite,
+attendait au pied de l'escalier. Le ciel était pur. Des myriades
+de diamants étincelants étaient semés sur l'horizon
+à la teinte bleue foncée. Quelques nuages blancs s'élevaient
+gracieusement et enveloppaient au passage la
+blanche Phébé dans un brouillard semblable à une gaze
+diaphane.</p>
+
+<p>Diégo frappait sa botte molle du manche de son fouet.
+Enfin Hermosa parut. Elle tenait son fils par la main.
+Diégo souleva dans ses bras l'enfant mal réveillé et le
+jeta sur le cou du cheval qui lui était destiné. Puis, se
+retournant vers sa compagne, il lui tendit sa main ouverte
+en se baissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya
+sur la main de Diégo un pied fort élégamment
+chaussé et assez mignon pour celui d'une Italienne, et
+s'élança en selle en écuyère habile. Diégo enfourcha alors
+sa monture, prit Henrique entre ses bras, et, appelant le
+domestique:</p>
+
+<p>&mdash;Jasmin, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Attache à ton bras la bride du cheval de main et
+prends la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle route, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Celle de Brest.</p>
+
+<p>Et Jasmin, sur cette réponse, piqua en avant, tenant
+soigneusement les rênes du cheval sur lequel il avait
+placé le coffre. Hermosa et Diégo le suivirent.</p>
+
+<p>Ils ne pouvaient pas songer, à cause de leurs montures,
+à traverser les champs de genêts. Il fallait suivre la
+route. Or, cette route conduisait précisément dans la direction
+qu'avaient prise le marquis de Loc-Ronan, Julie,
+et Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprès
+de la vieille fermière.</p>
+
+<p>&mdash;Diégo, dit tout à coup Hermosa, si au lieu de gagner
+Brest, où nous n'arriverons que demain, nous nous
+dirigions vers Audierne, où nous pourrions être facilement
+en moins d'une heure?</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que nous trouvions à nous embarquer?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute! Avec de l'argent ne trouve-t-on
+pas tout ce que l'on veut?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Diégo, piquons vers Audierne.</p>
+
+<p>Et il transmit l'ordre à Jasmin qui, arrivé à un endroit
+où la route se bifurquait, continua de courir en ligne
+droite, au lieu de suivre le chemin qui conduisait à Brest.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as eu une excellente inspiration, reprit Diégo
+en se penchant vers sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! répondit celle-ci. Nous ne saurions être
+trop tôt à l'abri des recherches que va provoquer Yvonne
+d'une part, en racontant ce qu'elle sait, et de l'autre le
+cadavre de Raphaël que l'on trouvera dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Puis nous ne saurions trop nous presser également
+d'arriver à Rennes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les deux millions te tiennent au coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Énormément!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis fort aise.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu es habile, Diégo, et que, si tu emploies
+dans cette affaire tout le génie d'intrigue dont le
+ciel t'a si amplement pourvu, nous réussirons.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, belle Hermosa.</p>
+
+<p>Et tous deux activèrent encore les allures rapides de
+leurs chevaux. Ainsi qu'Hermosa l'avait dit, en moins
+d'une heure ils aperçurent les premières maisons de la
+petite ville maritime. Ils étaient alors au sommet d'une
+colline.</p>
+
+<p>&mdash;Demeure ici avec Henrique et Jasmin, fit Diégo en
+s'adressant à Hermosa. Le galop de nos chevaux au milieu
+du silence de la nuit pourrait éveiller l'attention des
+habitants d'Audierne. Je vais aller frapper seul à la porte
+d'un pêcheur et obtenir de gré ou de force qu'il nous embarque
+sur l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Voici précisément un canot qui rentre au port, répondit
+Hermosa en désignant du geste le rivage sur lequel
+venaient doucement mourir les vagues.</p>
+
+<p>Diégo regarda attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, dit-il, c'est une barque qui gagne la
+haute mer.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu distinguer ce qu'elle contient?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quatre personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une femme parmi ces gens?</p>
+
+<p>&mdash;Attends!</p>
+
+<p>Diégo posa la main sur ses yeux pour concentrer leurs
+rayons visuels.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, répondit-il vivement; je distingue une
+coiffe blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était Yvonne?</p>
+
+<p>&mdash;Que nous importe, maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions peut-être gagner de vitesse sur cette
+embarcation. Elle n'est montée que par trois hommes:
+prends-en six, paie sans marchander, et assurons-nous
+le silence de cette jeune fille; si quelquefois nous étions
+forcés par les circonstances de revenir plus tard dans ce
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison.</p>
+
+<p>&mdash;Hâte-toi donc.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars.</p>
+
+<p>Diégo lança son cheval au galop. Au moment où il disparaissait,
+une chouette fit entendre dans les genêts qui
+bordaient la route son cri triste et sauvage, Hermosa n'y
+fit aucune attention. Ses yeux étaient fixés sur la barque
+qui gagnait la haute mer et sur Diégo qui courait vers
+Audierne. Un second cri pareil au premier retentit de
+nouveau, mais de l'autre côté du chemin. Puis un troisième
+lui succéda, et si l'Italienne eût regardé à droite
+ou à gauche au lieu de regarder en avant, elle eût vu
+l'extrémité des genêts s'agiter avec un mouvement imperceptible.</p>
+
+<p>Tout à coup deux coups de feu retentirent. Le cheval
+que montait Jasmin fit un écart et s'abattit. Hermosa sentit
+le sien trembler sous elle; avant qu'elle eût pu le relever
+de la main, l'animal roula sur la route en l'entraînant
+avec lui. Le cheval que Jasmin conduisait, se sentant
+libre, et effrayé par les coups de feu, bondit dans les
+genêts, mais une main de fer le saisit à la bride tandis
+qu'un couteau à lame large lui ouvrait le flanc. L'animal
+hennit de douleur, se cabra et tomba à son tour.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Pendant ce temps, Diégo frappait à la porte d'un pêcheur,
+et le contraignait à se relever, faisant marché avec
+lui pour qu'il armât sa barque et qu'il engageât quelques
+camarades. L'Italien était trop rusé pour parler de ses
+intentions de poursuivre le canot qu'il avait aperçu. Une
+fois en mer, il se flattait de faire faire aux matelots ce
+qu'il jugerait convenable. Le pêcheur promit que l'embarcation
+serait parée avant que dix minutes se fussent
+écoulées, et que les autres marins seraient à bord dans
+ce court espace de temps.</p>
+
+<p>Diégo lui jeta quelques louis, et reprit la route qu'il venait
+de parcourir, afin d'aller chercher Hermosa, Henrique
+et Jasmin. Il avait déjà gravi la colline, lorsque son
+cheval s'arrêta tellement court que le cavalier faillit être
+lancé à terre. Diégo irrité enfonça ses éperons dans le
+ventre de sa monture; mais le cheval, refusant d'avancer,
+pointa et se défendit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc sur la route? murmura l'Italien en
+se rendant maître de l'animal effrayé.</p>
+
+<p>Et il se pencha en avant fixant ses regards sur le sol.</p>
+
+<p>&mdash;Un cheval mort! s'écria-t-il; le cheval d'Hermosa!
+Corps du Christ! qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>Saisissant ses pistolets, il sauta vivement à terre. Trois
+pas plus loin, il rencontra la monture de Jasmin. Enfin,
+à moitié caché par les genêts, il aperçut le cheval porteur
+du trésor qui se débattait encore dans les convulsions de
+l'agonie et inondait la terre du sang qui coulait en abondance
+de sa blessure. Mais Jasmin, Henrique et Hermosa
+avaient disparu.</p>
+
+<p>Rendons justice à Diégo, il courut tout d'abord au cheval
+auquel il avait confié le fameux coffre. La précieuse
+caisse était toujours attachée sur la croupe de l'animal.
+Diégo poussa un cri de joie suivi bientôt d'un hideux
+blasphème. Il venait d'ouvrir le coffre et l'avait trouvé
+vide.</p>
+
+<p>&mdash;Saint Janvier soit maudit! hurla-t-il en patois napolitain.
+La misérable m'a joué! Elle m'a envoyé à Audierne
+et son plan était fait d'avance. Elle était d'accord
+avec Jasmin!</p>
+
+<p>Puis il s'arrêta tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il plus froidement, ils auraient fui avec les
+chevaux.</p>
+
+<p>Un cri semblable à ceux qui avaient retenti aux oreilles
+de l'Italienne, un cri imitant à s'y méprendre celui de
+la chouette fit résonner les échos. Ainsi qu'Hermosa un
+quart d'heure auparavant, Diégo n'y prêta pas la moindre
+attention: il réfléchissait toujours, et se creusait de
+plus en plus la tête pour donner un motif raisonnable à la
+subite disparition de sa compagne, d'Henrique et de Jasmin,
+et à la mort des chevaux qui gisaient à ses pieds.
+Un second cri plus rapproché se fit entendre sans troubler
+davantage les pensées qui absorbaient le beau-frère du
+marquis de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable peuvent-ils être devenus? s'écria-t-il en
+se frappant le front avec la paume de la main droite et
+en promenant autour de lui un regard interrogateur,
+comme s'il eût supposé que les arbres ou les genêts qui
+projetaient jusqu'à ses pieds leurs ombres noires eussent
+pu lui répondre.</p>
+
+<p>Tout à coup il tressaillit et fit un pas en arrière. Son
+oeil venait de rencontrer le canon luisant d'un fusil passant
+au-dessus des genêts, et sur l'extrémité duquel se
+jouait un rayon de lune. Un troisième cri, semblable aux
+deux premiers, retentit derrière lui. Diégo pâlit, et saisissant
+la bride de son cheval, il sauta lestement en selle.</p>
+
+<p>&mdash;Les royalistes! murmura-t-il en se courbant sur
+l'encolure de sa monture dans les flancs de laquelle il enfonça
+les molettes de ses éperons, les royalistes! Ce sont
+eux qui ont enlevé Hermosa!</p>
+
+<p>Et il partit à fond de train en courbant plus que jamais
+la tête, car cinq à six balles vinrent siffler en même
+temps à ses oreilles. Aucune cependant ne l'atteignit.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LA POURSUITE.</h3>
+
+
+
+
+<p>On n'a pas oublié, que le soir même où eut lieu l'enlèvement
+d'Yvonne, ce soir où les gendarmes livrèrent
+un combat aux paysans de Fouesnan qui s'opposaient à
+l'emprisonnement de leur recteur, Marcof, Keinec et Jahoua
+s'étaient mis tous trois en route pour suivre les
+traces du ravisseur de la jolie Bretonne. On se rappelle
+que le tailleur de Fouesnan avait révélé la conversation
+entendue par lui, conversation qui avait eu lieu
+entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy
+lorsqu'ils suivaient la route des falaises, et dans laquelle
+le nom de Carfor était revenu plusieurs fois à l'occasion
+d'un enlèvement projeté. Seulement le tailleur, n'ayant
+pas entendu prononcer celui d'Yvonne, n'avait pu rien
+prévoir. La coïncidence était tellement grande, que Marcof
+et Jahoua ne doutaient pas que le berger-sorcier ne
+fût un des principaux agents de la violence exercée envers
+la jeune fille. Keinec même, malgré l'ascendant que
+Carfor avait dû prendre sur lui, paraissait également
+convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles de Carfor.
+Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le pays
+pour quelque temps, et, à son retour, devenir la femme
+de Keinec.</p>
+
+<p>Cependant son premier mouvement avait été de se
+précipiter à la poursuite de celui qui emportait Yvonne
+sur le cou de son cheval. Évidemment la volonté de la
+jeune fille avait été violentée; évidemment on l'avait contrainte
+par surprise à s'éloigner du village. Donc, elle
+devait souffrir, et Keinec ne voulait pas qu'elle fût malheureuse.
+Il était résolu à forcer Carfor à lui indiquer
+l'endroit où il avait conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi
+qu'il l'avait dit à Jahoua, Yvonne retrouvée, Yvonne rendue
+à son père, chacun des deux prétendants défendrait
+ses droits. Aussi, les trois hommes s'étaient-ils rapidement
+dirigés vers la crique de Penmarck.</p>
+
+<p>Nous avons assisté à la courte conférence qui avait eu
+lieu entre Marcof et Jean Chouan, lequel lui avait annoncé
+que la Bretagne se soulevait en masse, et lui avait
+donné rendez-vous pour la nuit suivante en lui recommandant
+de prévenir les gars de Fouesnan de se rendre à
+la forêt voisine, et d'y conduire le vieux recteur. Marcof
+avait promis et Chouan s'était éloigné.</p>
+
+<p>Alors les trois hommes s'étaient jetés dans une embarcation.
+Mais à quelques brasses de la côte, Marcof avait
+ordonné de revenir au <i>Jean-Louis</i>. Puis il avait laissé
+Keinec et Jahoua dans le canot, et il était monté lestement
+sur le pont de son lougre.</p>
+
+<p>Il avait appelé un matelot et lui avait donné plusieurs
+ordres, entre autres celui de se rendre à Fouesnan, et
+d'engager les gars à suivre les avis de Jean Chouan dès
+la nuit même, afin de mettre le recteur et les plus compromis
+d'entre eux en sûreté. Ensuite il était descendu
+dans sa cabine. Il avait pris une bourse pleine d'or, trois
+carabines, des balles, de la poudre, trois haches d'abordage,
+et il était remonté. Deux secondes après il avait repris
+sa place dans le canot.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua avaient armé chacun un aviron, et
+Marcof, tenant la barre, on avait poussé au large.</p>
+
+<p>&mdash;Nageons vigoureusement, mes gars! dit le marin;
+souque ferme et avant partout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mets le cap sur la baie des Trépassés? demanda
+Keinec.</p>
+
+<p>-Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons chez Carfor? fit Jahoua à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque
+fendait la lame et voguait avec la rapidité de la flèche.
+Keinec et Jahoua avaient leurs bras nus jusqu'à l'épaule.
+Marcof contemplait en souriant les muscles saillants
+de ces membres vigoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mes gars! reprit-il. Nagez ferme; nous
+arriverons promptement. Seulement, faisons nos conditions
+d'avance. Pour mener à bien un projet quelconque,
+il faut se concerter et combiner ses actions. Nous faisons
+là une expédition dangereuse. Les brigands qui ont enlevé
+Yvonne doivent se douter qu'on se mettra à leur
+poursuite; donc ils sont sur leurs gardes. Il y va de la vie
+dans ce que nous entreprenons.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens firent en même temps un geste
+de dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! continua Marcof, je sais que vous êtes braves
+tous les deux, et que vous ne craignez pas la mort. Ce
+n'est pas là ce que je veux dire. Comprenez bien mes paroles:
+elles signifient que, là où il y a danger de perdre
+l'existence, le plus courageux doit raisonner le péril. Souvenez-vous
+que, si nous nous faisions tuer tous les trois,
+notre mort ne rendrait pas Yvonne à son père; et c'est
+là le but de notre expédition. Rappelez-vous encore, mes
+gars, que, pour bien combattre, il faut à une réunion
+d'hommes, quelque petite qu'elle soit, un chef à qui l'on
+obéisse. Voulez-vous me reconnaître pour chef?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! répondit vivement Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Tu fus toujours le mien, Marcof; je t'obéirai.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! Mais sachez qu'il me faut une obéissance
+passive.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens firent un signe approbatif.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez! dit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le jurons! répondirent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Alors commencez par me raconter ce qui s'est passé
+entre vous ce soir.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Parle d'abord, toi! commanda Marcof en s'adressant
+à Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit le jeune homme en continuant à
+ramer avec vigueur, tu sais que je voulais tuer Jahoua?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai attendu ce soir sur la route de Penmarck.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tiré sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'as manqué? fit Marcof avec étonnement;
+car il connaissait l'adresse de Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit celui-ci en baissant la tête, ma carabine
+a fait long feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi tu commettais un assassinat?</p>
+
+<p>Keinec ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu tirais sur un homme sans défense, continua durement
+Marcof. Est-ce ainsi que je t'ai appris à combattre?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof!... fit Keinec humilié.</p>
+
+<p>&mdash;Un assassinat, c'est une lâcheté!</p>
+
+<p>&mdash;Marcof!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! Si je supposais que tu eusses agi de toi-même
+je te jetterais à la mer plutôt que de te garder près
+de moi! Mais quelqu'un te poussait au crime! Qui t'a délivré,
+l'autre nuit, lorsque je t'avais garrotté et laissé dans
+les genêts? Parle!</p>
+
+<p>Keinec garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Parleras-tu? s'écria Marcof d'un accent tellement
+impératif, que le jeune homme tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor! répondit-il lentement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui t'excitait à tuer Jahoua?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que te disait-il pour te mener au crime?</p>
+
+<p>&mdash;Que Jahoua mort, Yvonne serait à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre niais! fit Marcof. Tu ne t'apercevais donc
+pas qu'il te jouait?</p>
+
+<p>Jahoua ne prononçait pas une parole; mais ses yeux
+expressifs lançaient des éclairs.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor est un infâme! continua le marin avec véhémence.
+C'est un lâche, un misérable, un traître! Sais-tu
+ce qu'il a dit il y a cinq jours? ce qu'il a dit dans cette
+grotte de la baie des Trépassés, ce qu'il a dit en présence
+de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus
+calme, se rendait compte de toute la honte de l'action
+qu'il avait failli commettre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit que par toi il saurait mes secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Par moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; qu'il ferait de toi un espion et un délateur.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme, chargé par moi de l'épier sans relâche,
+a tout entendu. Malheureusement la conversation n'a
+pas eu lieu que dans la grotte, et il n'a pu surprendre les
+paroles prononcées en plein air. Oh! Carfor et ceux qui
+le font agir ne savent pas qu'ils sont dans une main de
+fer, et que cette main est en train de se refermer sur eux.
+Ils ignorent ce que nous pouvons, nous autres, qui restons
+fidèles à notre roi! Mais comprends-tu, Keinec, ce que l'on
+voulait faire de toi? On voulait te conduire à assassiner
+lâchement un homme que tu hais, mais qui est brave et
+loyal, et que tu devais combattre face à face. On voulait
+t'amener à trahir celui que tu nommes ton ami! S'il avait
+réussi, pauvre malheureux! il aurait rendu ton nom infâme
+et méprisable! Assassin, traître et délateur, tu aurais
+été repoussé par tous les coeurs honnêtes. Il exploitait
+ton amour. Il te promettait Yvonne, et il faisait enlever
+la jeune fille pour le compte de quelque misérable
+qui lui payait largement sa complaisance. Il se servait
+de toi comme d'une machine inintelligente qu'il aurait
+peut-être désavouée plus tard. Dis, Keinec, comprends-tu?</p>
+
+<p>Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, pâle et les
+yeux baissés, écoutait en silence. Sa physionomie reflétait
+les sentiments tumultueux qui s'agitaient en lui.
+Quand Marcof eut achevé, il releva lentement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Jure-moi que tout cela est vrai? fit-il</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n'ai
+jamais menti!</p>
+
+<p>Keinec, soutenant d'une main son aviron, se souleva
+sur son banc. Ses traits décomposés par la colère, offraient
+une expression de férocité effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il enfin en accentuant fortement ses
+paroles, moi aussi je fais un serment! Je jure devant Dieu et
+devant vous que Carfor souffrira toutes les tortures qu'il m'a
+fait souffrir! Je jure de verser son sang goutte à goutte!
+Je jure de hacher son corps en morceaux et de disperser
+ces morceaux sur le rivage, pour qu'ils soient dévorés par
+les oiseaux de proie!</p>
+
+<p>&mdash;Je retiens ton serment, répondit Marcof; mais souviens-toi
+de celui que tu as prononcé tout à l'heure. Tu
+me dois avant tout obéissance, et tu n'agiras librement
+envers Carfor que lorsque je t'aurai délié moi-même. Jusque-là
+cet homme m'appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit sourdement Keinec.</p>
+
+<p>Un moment de silence régna dans la barque.</p>
+
+<p>&mdash;Et lorsque tu as eu manqué Jahoua, reprit Marcof,
+que s'est-il passé?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis élancé sur lui, dit le fermier; nous avons
+combattu quelque temps sans trop d'avantage marqué.
+Enfin le cheval qui emportait Yvonne a passé; nous l'avons
+entendu, et comme il nous est venu à tous deux la
+même pensée, nous nous sommes arrêtés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez reconnu la jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j'ai couru
+au village, et Keinec a couru après le cheval. Seulement
+nous étions convenus tous deux que nous nous rejoindrions
+au lever du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes
+deux gars braves et vigoureux. A nous trois nous ne
+craindrions pas une dizaine d'hommes, surtout bien armés
+comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua
+que tu as regret de ce que tu as fait ou tenté de
+faire envers lui. Allons! parle sans mauvaise grâce.
+Songe que tu as failli commettre une mauvaise action et
+que tu dois la réparer.</p>
+
+<p>&mdash;Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande
+pardon à Jahoua, et je te suis reconnaissant, Marcof,
+d'avoir réveillé dans mon coeur des sentiments dignes
+de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec
+serra vivement la main que lui tendait Marcof; puis, se
+retournant vers Jahoua:</p>
+
+<p>&mdash;Me pardonnes-tu? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! répondit le brave fermier. Puisque tu ne
+m'as pas tué, je ne dois pas te garder rancune. Si tu veux
+même me donner la main, voici la mienne, à condition
+que, dès que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan,
+nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu, Jahoua! Jusque-là, combattons ensemble
+pour sauver celle que nous aimons. Soyons-nous fidèles
+l'un à l'autre. Qui sait? peut-être qu'une balle ou un
+coup de poignard des misérables que nous allons chercher
+simplifiera la situation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de même possible, Keinec!</p>
+
+<p>Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n'était
+plus le même: sous l'influence du coeur loyal de Marcof,
+sa loyauté était revenue. Il se repentait sincèrement
+des horribles projets qu'avait fait naître Carfor, et s'il
+était toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne le
+ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver
+en face du berger et de lui faire payer la honte qui venait
+de faire rougir son front.</p>
+
+<p>Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivement
+sur sa physionomie les sensations diverses qui s'y
+reflétaient. Heureux d'avoir ramené dans le sentier de
+l'honneur le jeune homme qui avait été près de s'en écarter
+en commettant un crime, il espérait trouver plus tard
+un moyen de s'opposer au combat projeté. Au reste, il ne
+blâmait pas cette manière de terminer les choses; mais
+sans savoir encore précisément ce qu'il ferait, il songeait
+à empêcher l'effusion du sang.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison:
+une balle ou un coup de poignard peuvent trancher
+la difficulté.</p>
+
+<p>Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le
+promontoire qui fermait d'un côté la baie des Trépassés.
+Marcof, gouvernant au milieu des récifs, longeait la côte
+pour tenir son embarcation dans la masse d'ombre projetée
+par les falaises. Peu à peu ses pensées l'absorbèrent
+complètement.</p>
+
+<p>En se mettant à la poursuite des ravisseurs d'Yvonne,
+le marin agissait sous l'influence d'un triple sentiment. Il
+avait lu attentivement les papiers qu'il avait trouvés dans
+l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Ces papiers,
+écrits entièrement de la main de Philippe, contenaient le
+récit exact de ces deux mariages successifs, et des douleurs
+sans nombre qui avaient suivi le premier.</p>
+
+<p>Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le
+tailleur, lequel, nous le savons, était un espion royaliste,
+que ces deux hommes qui avaient rôdé autour du château,
+qui avaient été à la grotte de Carfor, qui, le jour
+même de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu
+du pays, pouvaient bien être les deux frères de la
+première femme de Philippe. On comprend tout ce que
+Marcof était disposé à faire pour s'assurer de la véracité
+de ces pensées et pour se mettre à la poursuite des misérables.
+Donc, au désir de sauver Yvonne et de la ramener
+à son père, se joignait d'abord celui d'éclaircir ses
+soupçons à l'endroit des deux hommes indiqués par le
+tailleur; puis enfin celui non moins grand de contraindre
+Carfor, par quelque moyen que ce fût, à lui révéler les
+secrets des agents de la révolution.</p>
+
+<p>S'il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour
+qu'une sorte de réconciliation eût lieu entre eux, s'il avait
+parlé au premier comme il avait fait, c'est qu'avant
+d'arriver en face du berger, il voulait que Keinec ne s'opposât
+à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et qu'il
+désirait être certain qu'aucune mauvaise pensée ne germerait
+dans l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait
+ainsi entraver ses projets. Certain d'avoir réussi auprès
+des jeunes gens, à la loyauté desquels il pouvait se fier,
+il attendait avec impatience le moment où il aborderait
+dans la baie.</p>
+
+<p>Longeant le promontoire pour rester toujours dans
+l'ombre, il recommanda à ses compagnons de ramer silencieusement.
+Tous deux obéirent. Les avirons, maniés
+par des bras habiles, s'enfonçaient dans la mer sans faire
+jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre
+bruit. Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire.</p>
+
+<p>La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans
+toute sa largeur. Il était donc inutile de prendre les
+mêmes précautions, car l'oeil pouvait facilement distinguer
+au loin le canot qui se dirigeait vers la terre. Aussi
+Marcof quitta-t-il la côte qui, en la suivant, aurait augmenté
+la longueur du parcours, et gouverna droit vers
+le centre de la baie.</p>
+
+<p>&mdash;Nagez, mes gars, répéta-t-il.</p>
+
+<p>Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient
+la fatigue à la vue de la terre. Keinec tourna la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un feu sur la grève! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Un feu qui s'éteint! répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? demanda Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, selon toute probabilité, que Carfor,
+n'attendant personne à cette heure, s'est retiré dans sa
+grotte.</p>
+
+<p>&mdash;Ou qu'il n'y est pas encore, fit observer Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous
+cas, nous approchons; de la prudence! Jahoua, quitte ta
+rame et donne-la à Keinec. Bien! Maintenant étends-toi
+au fond du canot; là, comme je le fais moi-même... que
+Carfor ne puisse voir qu'un seul homme. Et toi, Keinec,
+lève la tête, mets-toi en lumière. Le brigand, en te reconnaissant,
+s'il était caché dans quelque crevasse, ne se
+défiera pas.</p>
+
+<p>Et Marcof, mettant ses paroles à exécution, baissa la
+tête de façon que le bordage de la barque le cachât complètement.
+Jahoua demeurait immobile, étendu aux pieds
+de Keinec.</p>
+
+<p>Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux
+reflets sombres. Le silence de la nuit n'était troublé que
+par le cri du milan ou celui de l'orfraie perchés sur les
+rocs qui enfermaient la baie, et par le bruit que faisaient
+de temps à autres les marsouins que les rames de Keinec
+dérangeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur
+la vague, plongeaient en faisant jaillir l'écume blanchâtre.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LA CHOUANNERIE.</h3>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Ainsi, nous voici dans la baie des Trépassés! dit
+Jahoua à voix basse et en répondant à ses pensées secrètes.</p>
+
+<p>Le fermier regardait autour de lui avec une sorte d'attention
+mêlée de crainte superstitieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Marcof. Mais ne t'effraye pas, Jahoua,
+nous allons accomplir une bonne action, et s'il est
+vrai que les âmes des morts errent autour de notre canot,
+aucune ne doit chercher à nous nuire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le fermier, je n'ai peur ni des morts ni des
+vivants quand il s'agit d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua, interrompit brusquement Keinec, je crois
+que nous devons nous abstenir tous deux de parler de notre
+amour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Jahoua, tu as raison; ne
+songeons qu'à arracher la jeune fille à ceux qui l'ont enlevée.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse aller! ordonna Marcof.</p>
+
+<p>Keinec cessa aussitôt de ramer, releva ses avirons, et
+le canot, poussé seulement par l'impulsion de sa propre
+vitesse, s'approcha rapidement de la grève. La quille laboura
+le sable.</p>
+
+<p>Sur un geste de Marcof, Keinec s'élança hors de l'embarcation
+et sauta dans la mer, qui lui monta jusqu'à la
+ceinture. Marcof et Jahoua demeurèrent dans le canot.
+Keinec s'avança vers la terre ferme qu'il atteignit en quelques
+pas.</p>
+
+<p>Là, il sauta sur un quartier de roc isolé, et examina attentivement
+la plage étroite qui lui faisait face. Aucun
+être humain ne se présenta à ses regards investigateurs.
+Marchant avec précaution, il alla jusqu'aux roches énormes
+qui s'élevaient fièrement vers le ciel. Tout était désert
+autour de lui.</p>
+
+<p>Keinec, connaissant les habitudes mystérieuses et étranges
+du berger-sorcier, pensa que Carfor était caché
+dans quelque anfractuosité qui le dérobait à la vue. Alors
+il s'arrêta de nouveau et appela plusieurs fois à voix basse.
+Personne ne lui répondit. Enfin, convaincu que celui qu'il
+cherchait n'était pas dans la baie ou qu'il refusait de se
+montrer, il retourna vers l'endroit où il avait laissé ses
+compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Marcof en le voyant près de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! répondit Keinec; Carfor est absent ou bien il
+nous a vus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu probable.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire!</p>
+
+<p>&mdash;Le chercher d'abord et ensuite l'attendre, si réellement
+il est absent.</p>
+
+<p>Et Marcof, se levant vivement, sauta également à la
+mer.</p>
+
+<p>&mdash;Garde le canot, dit-il à Jahoua qui avait fait un mouvement
+pour le suivre.</p>
+
+<p>Le fermier s'arrêta et garda sa position au fond de la
+barque. Keinec et Marcof gagnèrent vivement la grotte.
+Le jeune homme avait pris, en passant près du brasier à
+moitié éteint, une branche de résine qui brûlait encore.
+Il pénétra hardiment dans la demeure de Carfor. La grotte
+était vide. Ces deux hommes se regardèrent, se consultant
+mutuellement des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas rentré, dit Keinec. Tu le vois.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être a-t-il pris la fuite! répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sans doute dans les genêts.</p>
+
+<p>&mdash;Ou en mer.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas d'embarcation.</p>
+
+<p>&mdash;La tienne n'était plus à Penmarckh.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ne serait pas revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses donc qu'il a conduit Yvonne loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'il aura accompagné celui qui enlevait
+la pauvre enfant, et c'est plus que probable, pour détourner
+les soupçons. Il serait ici sans cela!</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'il y revienne?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Attendre! fit Keinec en frappant la terre avec impatience;
+attendre! Yvonne a besoin de nous!</p>
+
+<p>&mdash;Si nous n'attendons pas, de quel côté dirigerons-nous
+nos recherches? Où sont allés ceux qui l'ont enlevée?
+Ont-ils suivi les côtes? ont-ils abordé dans les îles? ont-ils
+rejoint quelque croiseur anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire alors?</p>
+
+<p>&mdash;Rester ici! Carfor reviendra, te dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous le forcerons à parler?</p>
+
+<p>&mdash;J'en fais mon affaire, répondit Marcof. Va retrouver
+Jahoua. Cherchez tous deux un abri pour le canot, afin
+qu'on ne puisse le voir de la haute mer, et tenez-vous à
+l'ombre des rochers.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Si Carfor, contre mon attente, nous avait aperçus
+et s'était sauvé dans les genêts, je vais le savoir. Mais,
+va; laisse-moi agir à ma guise.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis! dit Keinec en s'éloignant.</p>
+
+<p>Jahoua, impatient, se tenait à genoux dans le canot,
+sa carabine à la main, prêt à sauter à terre. Keinec lui
+transmit les ordres de Marcof.</p>
+
+<p>Tous deux conduisirent l'embarcation derrière un
+énorme bloc de rocher à moitié enfoui dans l'Océan. Le
+canot disparaissait complètement sous la masse de granit.
+Keinec l'amarra solidement.</p>
+
+<p>&mdash;Que devons-nous faire maintenant? demanda Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Attendre Marcof! répondit Keinec, et veiller attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! aie l'oeil sur la mer, moi je me charge de
+la grève.</p>
+
+<p>&mdash;Reste à l'ombre! que l'on ne puisse nous apercevoir
+d'aucun côté.</p>
+
+<p>Et les deux jeunes gens, ne s'adressant plus la parole
+tant leur attention était absorbée par leurs propres pensées
+et par l'espérance de découvrir l'arrivée de Carfor,
+demeurèrent immobiles, les regards de l'un fixés sur
+l'Océan, ceux de l'autre sur la plage et sur les falaises.
+Pendant ce temps Marcof avait quitté la grotte, et s'était
+avancé vers ce sentier escarpé par lequel Raphaël et Diégo
+étaient jadis descendus dans la baie.</p>
+
+<p>Marcof, pour ne pas être embarrassé dans ses mouvements,
+déposa sa carabine contre le rocher, affermit les
+pistolets passés dans sa ceinture, et consolida, par un
+double tour, la petite chaîne qui, suivant son habitude,
+suspendait sa hache à son poignet droit. Posant son pied
+dans les crevasses, s'accrochant aux aspérités des falaises,
+s'aidant, enfin, de tout ce qu'il rencontrait, il entreprit
+l'ascension périlleuse, et gagna la crête des rochers avec
+une merveilleuse agilité.</p>
+
+<p>Une fois sur les falaises, il se jeta dans les genêts qui
+s'élevaient à quelque distance. Puis il écouta avec une
+profonde et scrupuleuse attention. Ce bruit vague qui
+règne dans la solitude arriva seul jusqu'à lui. Alors portant
+ses deux mains à sa bouche pour mieux conduire le
+son, il imita le cri de la chouette.</p>
+
+<p>Trois fois, à intervalles égaux, il répéta le même cri.
+Après quelques secondes de silence, un sifflement aigu et
+cadencé se fit entendre au loin. Un rayon de joie illumina
+la figure de Marcof.</p>
+
+<p>Dix minutes après le même sifflement se fit encore
+entendre, mais beaucoup plus rapproché. Marcof imita
+de nouveau le cri de l'oiseau de nuit et s'avança doucement
+dans les genêts en les fouillant du regard.
+Bientôt il vit les genêts s'agiter faiblement; puis l'extrémité
+du canon d'un fusil écarter les plantes.</p>
+
+<p>Marcof fit un pas en avant et se trouva face à face avec
+un homme de haute taille, portant le costume breton, et
+dont le large chapeau était constellé de médailles de sainteté,
+et orné d'une petite cocarde noire. Un étroit carré
+d'étoffe blanche, sur laquelle était gravée l'image du sacré
+coeur, se distinguait du côté gauche de sa veste. Quoique
+vêtu en simple paysan, cet homme avait dans toute sa
+personne un véritable cachet d'élégance. Sa figure mâle
+et belle inspirait l'intérêt et la confiance. Une large cicatrice,
+dont la teinte annonçait une blessure récemment
+fermée, partageait son front élevé, et donnait à sa figure
+un aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof
+il lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous croyais pas de retour? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé hier, répondit le marin. Le pays de
+Vannes et celui de Tréguier sont en feu!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais! Vous avez vu La Rouairie?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fait dire par un ami de Saint-Tady qu'il ne
+pouvait se rendre à Paimboeuf.</p>
+
+<p>&mdash;Et Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le marquis est mort! répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Tué, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mort dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Un malheur pour nous, Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Un véritable malheur, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;On s'est battu à Fouesnan? reprit l'inconnu après
+quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y étiez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné un coup de main aux gars.</p>
+
+<p>&mdash;Qui les attaquait?</p>
+
+<p>&mdash;Les gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;A propos du recteur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurais parié. L'arrêté du département nous servira
+à merveille. On dirait qu'ils prennent à tâche de tout
+faire pour seconder nos plans et nous envoyer des soldats.
+A l'heure où je vous parlé, dix communes sont déjà soulevées.</p>
+
+<p>&mdash;Combien avez-vous d'hommes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents à peine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu.</p>
+
+<p>&mdash;Boishardy doit m'en amener autant ce soir ou demain
+au plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous occupez les genêts?</p>
+
+<p>&mdash;Tous! Nous avons déjà attaqué deux convois destinés
+aux bataillons qui occupent Brest.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas que le premier coup de feu ait été
+tiré encore dans cette partie de la Cornouaille? dit Marcof
+avec un peu d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a été avant-hier, et vous arrivez au bon moment,
+car maintenant la guerre va commencer dans toute
+la Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis demeurer auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reprenez la mer?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore.</p>
+
+<p>&mdash;Aviez-vous quelque chose d'important à me communiquer
+cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Jean Chouan était à Fouesnan ce soir même.</p>
+
+<p>&mdash;Que venait-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Engager les gars à quitter le village.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Vous a-t-il chargé de quelque chose pour
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, monsieur le comte.</p>
+
+<p>Et Marcof raconta brièvement l'histoire de l'enlèvement
+d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Tout me porte à croire, ajouta-t-il en terminant,
+que le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy sont
+les deux hommes qui, vous le savez, se sont entretenus
+avec Carfor. L'un deux serait également l'auteur du rapt
+dont je viens de vous parler. Or, je crois important de
+vous emparer de ces deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'efforcer d'atteindre Carfor, et si je l'ai entre
+mes mains, je saurai le faire parler. Pendant ce
+temps, faites surveiller les côtes et les campagnes. Durant
+quelques jours, arrêtez tous ceux que vous ne connaîtrez
+pas pour faire partie des nôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-les jusqu'à ce que nous nous soyons revus.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Quand voulez-vous que nous nous rencontrions?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Marcof réfléchit.</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain, à la même heure, dans la forêt de
+Plogastel, près de l'abbaye, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'y serai.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissions
+les interroger ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Après-demain,
+Boishardy sera avec nous.</p>
+
+<p>Et les deux hommes, échangeant un salut affectueux,
+se séparèrent. L'inconnu, pour s'enfoncer dans les
+genêts. Marcof, pour revenir à la falaise. Quelques minutes
+après, Marcof était de retour auprès de ses deux
+compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-il vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Rien encore, répondit Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons!</p>
+
+<p>&mdash;Mais le jour va venir! s'écria Keinec; nous perdons
+un temps précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec a raison, ajouta Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, mes gars, répondit Marcof en les
+calmant du geste. Les côtes et les campagnes sont gardées.
+Si les ravisseurs d'Yvonne nous échappent à nous,
+ils n'échapperont pas à d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc? fit Jahoua avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;A des amis à moi que je viens de prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Des amis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute. Je m'expliquerai plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas maintenant? dit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne suis pas assez sûr de vous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas vos paroles, Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se
+passe autour de toi? Écoutez-moi tous deux, et si vos réponses
+sont franches, nous nous entendrons vite. Vous
+avez vu ce soir ce qui a eu lieu à Fouesnan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dix communes se sont soulevées également
+à propos de leurs recteurs. Les paysans, traqués,
+se sont réfugiés dans les bois. Le pays de Vannes et
+celui de Tréguier sont en feu à l'heure qu'il est. Par toute
+la Bretagne la guerre éclate pour soutenir les droits du
+roi et ne reconnaître que sa puissance. Des chefs habiles
+et hardis conduisent les bandes qui, d'attaquées qu'elles
+étaient, attaquent à leur tour. Avant six mois peut-être,
+nous lutterons ouvertement contre les soldats bleus qui
+emprisonnent nos prêtres, détruisent nos moissons et incendient
+nos fermes. Dites-moi maintenant si, après avoir
+ramené Yvonne à son père, vous voudrez me suivre encore
+et combattre pour le roi et la religion?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bon Breton, moi, répondit Jahoua; je n'abandonnerai
+pas les gars, et j'irai avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, ajouta Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit Marcof. Quoi qu'il arrive, je vous conduirai
+après-demain à la forêt de Plogastel. Nous y trouverons
+M. de La Bourdonnaie.</p>
+
+<p>&mdash;M. de La Bourdonnaie! s'écria Jahoua avec, étonnement
+et respect.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Je viens de le voir, et c'est lui qui
+arrêtera ceux que nous cherchons, s'ils parviennent à nous
+échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le jour, dit Keinec en désignant l'horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Et une barque qui double le promontoire, ajouta
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Carfor, sans doute, dit Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ton canot, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce n'est pas le berger.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, Marcof! fit brusquement le jeune homme
+en arrêtant le marin par le bras. Voici une seconde barque,
+et cette fois c'est la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tout va bien! répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Que devons-nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons
+dans son terrier, dit vivement Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous avons le temps, mon gars; Carfor a la
+marée contre lui. Il n'abordera pas avant deux heures d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes
+cachés par le rocher. Dès qu'il sera à terre, nous pourrons
+lui couper la retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Bien pensé, Keinec! et nous ferons comme tu le dis,
+répondit Marcof.</p>
+
+<p>Les trois hommes effectivement entrèrent dans leur
+canot et attendirent. A l'horizon, à la lueur des premiers
+rayons du jour naissant, on voyait un point noir se détacher
+sur les vagues; mais il fallait l'oeil exercé d'un marin
+pour reconnaître une barque.</p>
+
+<p>Le moment où Keinec avait signalé l'arrivée du canot
+monté par Carfor, du moins il le supposait, ce moment,
+disons-nous, correspondait à peu près à celui de l'entrée
+de Raphaël et de Diégo dans l'abbaye de Plogastel; car
+nos lecteurs se sont aperçus sans doute que pour revenir
+à Marcof et à ses deux compagnons, nous les avions fait
+rétrograder de vingt-quatre heures. Keinec ne s'était pas
+trompé dans la supposition qu'il avait faite. C'était effectivement
+Ian Carfor qui, après avoir quitté le comte de
+Fougueray et le chevalier de Tessy près d'Audierne,
+avait remis à la voile pour regagner la baie des Trépassés.</p>
+
+<p>Après avoir doublé le promontoire, le vent changeant
+brusquement de direction et venant de terre, le sorcier
+s'était vu contraint de carguer sa voile et de prendre les
+avirons. Aussi avançait-il lentement, et Marcof n'avait-il
+pas eu tort en annonçant à Jahoua que celui qu'ils attendaient
+tous trois ne toucherait pas la terre avant deux
+heures écoulées.</p>
+
+<p>Carfor était seul dans le canot. Ramant avec nonchalance,
+il repassait dans sa tête les événements de la nuit
+dernière. De temps en temps il laissait glisser les avirons
+le long du bordage de la barque, et portait la main à sa
+ceinture, à laquelle était attachée la bourse que lui avait
+donnée le chevalier. Il l'ouvrait, contemplait l'or d'un oeil
+étincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des
+louis, et un sourire de joie illuminait sa physionomie sinistre.
+Puis il reprenait les rames, et gouvernait vers le
+fond de la baie.</p>
+
+<p>&mdash;Cent louis! murmurait-il; cent louis d'abord, sans
+compter ce que j'aurai encore demain. Ah! si l'on pouvait
+acheter des douleurs avec de l'or, comme je viderais
+cette bourse pour songer à ma vengeance. Que je les hais
+ces nobles maudits! Quand donc pourrais-je frapper du
+pied leurs cadavres sanglants? Billaud-Varenne et Carrier
+me disent d'attendre! Attendre! Et qui sait si je vivrai
+assez pour voir luire ce jour tant souhaité! Keinec
+a-t-il suivi mes instructions? reprit-il après quelques minutes
+de silence. Aura-t-il tué Jahoua? Oh! si cela est
+Keinec m'appartiendra tout à fait. Le sang qu'il aura
+versé sera le lien qui l'unira à moi, et alors je le ferai
+agir. Il me servira, lui!... il frappera pour moi!</p>
+
+<p>La quille du canot s'enfonçant dans le sable fin qui couvrait
+les bas-fonds de la baie, vint, en rendant l'embarcation
+stationnaire, interrompre le cours des pensées du
+sorcier breton. Il abordait.</p>
+
+<p>Marcof s'avança doucement dans l'ombre, guettant l'instant
+favorable pour se placer entre Carfor et la mer, tandis
+que ses deux compagnons gagnaient chacun l'un des
+sentiers des falaises, afin de couper tout moyen de fuite
+à celui qu'ils supposaient avec raison avoir contribué à
+l'enlèvement d'Yvonne.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LES TORTURES.</h3>
+
+
+
+
+<p>Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot
+à un gros piquet enfoncé sur la plage.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il,
+et je dirai à Keinec que j'en ai eu besoin... Le
+gars ne se doutera de rien.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte,
+lorsqu'il s'arrêta tout à coup. La branche de résine dont
+Keinec s'était servi pour pénétrer dans la grotte avec
+Marcof, et que le jeune marin avait jetée à terre sans
+prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de
+frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours
+prompte à soupçonner, lui dit qu'il fallait que quelqu'un
+fût venu, pour que cette branche aux trois quarts brûlée
+fût éloignée de plus de cent pas du feu qu'il avait laissé
+allumé toute la nuit pour faire croire à sa présence.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc est venu? se demanda-t-il. Le comte et le
+chevalier, Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui
+eussent osé, à dix lieues à la ronde, s'aventurer la nuit
+dans la baie des Trépassés! Or, je quitte à l'instant le
+comte et le chevalier; Billaud-Varenne est à Brest. Keinec
+n'avait pas son canot! Qui donc serait-ce?</p>
+
+<p>Carfor réfléchit longuement; puis il se frappa le front
+et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! murmura-t-il; Marcof, peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude.</p>
+
+<p>Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof était
+debout entre le berger et le canot.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu? demanda Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Te parler.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;En personne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas t'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en es pas le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc résolu de me contraindre.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Assez.</p>
+
+<p>Et Marcof se retournant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit-il.</p>
+
+<p>Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie
+de Carfor exprima une joie réelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pensa le berger, Keinec est ici; il est fort: tout
+n'est pas perdu.</p>
+
+<p>Et s'adressant à Marcof:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, dit-il, que me veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Entrons dans la grotte, tu le sauras.</p>
+
+<p>Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle
+il pénétra. Marcof et ses deux compagnons l'y suivirent
+pas à pas. Marcof prit pour siége un quartier de rocher.
+Keinec et Jahoua se tinrent debout à l'entrée de la grotte.
+Carfor promenait autour de lui un regard sombre et résolu;
+il attendait que Marcof lui adressât la parole.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu? lui dit le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit m'interroges-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Du droit qu'il me plaît de prendre, et, si tu le veux,
+du droit du plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton dernier mot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis!</p>
+
+<p>&mdash;Inutile!</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! dit froidement Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor! s'écria Keinec en s'avançant, il faut que tu
+parles!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait d'Yvonne? demanda Jahoua en même
+temps.</p>
+
+<p>Le jour qui naissait à peine n'avait pas jusqu'alors permis
+à Carfor de distinguer les traits du second compagnon
+de Marcof. Terrifié par la subite apparition du marin
+qu'il redoutait et savait son ennemi, le berger ne
+s'était remis de son trouble qu'en reconnaissant Keinec
+dont il espérait un secours. Mais, en voyant tout à coup
+Jahoua, qu'il croyait mort, car il n'avait pas douté un
+seul instant que Keinec ne l'eût tué, en voyant le fermier,
+disons-nous, ses yeux exprimèrent malgré lui ce qui se
+passait dans son âme. Marcof sourit ironiquement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'attendais pas à les voir ensemble, n'est-ce
+pas? dit-il.</p>
+
+<p>Carfor garda le silence. Alors Marcof s'adressant aux
+deux jeunes gens:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l'entrée
+de la grotte; je vous l'ordonne.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se
+tournant vers Carfor, reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, veux-tu répondre aux questions
+que je vais t'adresser?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! tu parleras, cependant.</p>
+
+<p>Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et,
+sans ajouter un seul mot, il le coupa en deux à l'aide d'un
+poignard qu'il tira de sa ceinture. Cela fait, il répandit
+un peu de poudre sur un rocher, et roula dedans le bout
+de la corde qu'il convertit ainsi en mèche.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la troisième fois, fit-il encore en s'adressant à
+Carfor, veux-tu répondre!</p>
+
+<p>Le berger détourna la tâte.</p>
+
+<p>&mdash;Garrottez-le! ordonna le marin.</p>
+
+<p>Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérable
+voulut opposer de la résistance, mais, terrassé en
+une seconde, il fut bientôt mis dans l'impossibilité de
+faire un seul mouvement. Les deux hommes lui tinrent
+solidement les jambes et les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible;
+seulement, laissez-lui les pouces libres... Là, continua-t-il
+en voyant ses ordres exécutés. Maintenant, Keinec,
+prends ce bout de mèche et place-le entre ses pouces;
+mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans
+les chairs.</p>
+
+<p>Keinec s'empressa d'obéir. Lorsque les deux pouces de
+Carfor furent liés ensemble, de façon que la mèche se
+trouvât prise entre eux et passât de quelques lignes, Marcof
+tira un briquet de sa poche, fit du feu et approcha l'amadou
+allumé du bout de corde. Le feu se communiqua
+rapidement à la poudre dont la mèche était saupoudrée.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d'une
+voix parfaitement calme. Le drôle va parler tout à
+l'heure, et il sera aussi bavard que nous le voudrons.</p>
+
+<p>Carfor sourit avec incrédulité.</p>
+
+<p>&mdash;De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là!...
+continua le marin en reprenant sa place. Demande
+à Keinec, il connaît l'invention pour l'avoir vu pratiquer
+en Amérique parmi les peuplades sauvages. Tu souris,
+à présent, mais quand les chairs commenceront à
+griller lentement, tu parleras, et même tu crieras.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua frémissaient d'impatience. Marcof les
+calma du geste. Les deux jeunes gens se rappelant le serment
+d'obéissance qu'ils avaient fait à leur compagnon,
+n'osaient exprimer toute leur pensée, mais ils trouvaient
+la torture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne
+et à ce que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant
+quelques minutes, le plus profond silence régna
+dans la grotte. Puis Carfor ne put retenir un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela commence! fit observer Marcof. Je savais bien
+que le procédé était infaillible.</p>
+
+<p>En effet, l'extrémité de la mèche s'était consumée et la
+corde commençait à brûler plus lentement encore les pouces
+du berger. Suivant l'expression de Marcof, la chair
+grillait sous l'action du feu. La peau se noircit et la chair
+vive se trouva en contact avec la mèche enflammée. La
+souffrance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle
+comme un linceul, s'empourprait par moments, et les
+veines de son cou et de son front se gonflaient à faire
+croire qu'elles allaient éclater. Une sueur abondante perlait
+à la racine des cheveux et inonda bientôt son visage.
+Sa bouche se crispa; ses membres se roidirent. Marcof
+contemplait d'un oeil froid les progrès de la douleur qui
+commençait à terrasser le sauvage Breton.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu parler? dit-il.</p>
+
+<p>Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.</p>
+
+<p>&mdash;Non! répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;A ton aise! nous ne sommes pas pressés.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le tuais! s'écria Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit Marcof en écartant le jeune homme qui
+s'était avancé.</p>
+
+<p>La douleur devint tellement vive que Carfor ne put
+étouffer un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! cria-t-il; à moi!... à l'aide!...</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu donc que quelqu'un soit ici pour t'entendre?
+Tes amis les révolutionnaires ne sont pas là.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! les âmes des Trépassés! hurla le berger,
+Keinec et Jahoua tressaillirent. Marcof remarqua le
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de
+dire. Inutile de jouer au sorcier, entends-tu? Tes contes
+sont bons pour effrayer les enfants et les femmes, mais
+nous sommes ici trois hommes qui ne craignons rien.
+N'est-ce pas, mes gars?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous où est Yvonne? fit Keinec en secouant le
+berger par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le! il te le dira tout à l'heure, répondit
+Marcof.</p>
+
+<p>Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans
+des convulsions effrayantes.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne parlera pas! fit Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! continua Marcof en haussant les épaules. J'ai
+vu des Indiens qui n'avaient la langue déliée qu'à la troisième
+mèche, et j'ai de quoi en faire deux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Déliez-moi! déliez-moi! s'écria Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parleras?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras la vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Détache la mèche, Jahoua.</p>
+
+<p>Le fermier trancha les liens d'un coup de couteau. Carfor
+poussa un soupir et s'évanouit.</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher de l'eau, Keinec, continua froidement
+Marcof.</p>
+
+<p>Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger
+avait rouvert les yeux. Marcof alors procéda à l'interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais qu'Yvonne a disparu? dit-il à Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit le berger.</p>
+
+<p>&mdash;On l'a enlevée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as aidé à l'enlèvement?</p>
+
+<p>Carfor hésita.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde mèche! fit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai tout! s'écria Carfor, dont les cheveux se
+hérissèrent à la pensée d'une torture nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis avant de répondre! Ne dis que la vérité,
+ou tu mourras comme un chien que tu es.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai ce que je sais; je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds: tu as aidé à l'enlèvement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'étais pas seul?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'accompagnait?</p>
+
+<p>&mdash;Deux hommes: le maître et le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom du maître?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore!</p>
+
+<p>&mdash;Le nom du maître!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'écria Marcof en laissant enfin éclater la
+colère qu'il s'efforçait de contenir depuis si longtemps.
+Tonnerre! le temps presse, et l'on martyrise peut-être la
+jeune fille, tandis que les gendarmes vont revenir à Fouesnan
+traquer le père. La seconde mèche!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! s'écria Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde mèche!</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai!...</p>
+
+<p>&mdash;Faites vite, mes gars! continua le marin.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défendre,
+poussait des cris déchirants. La seconde mèche,
+fut attachée et allumée. Le malheureux devenait fou de
+douleur; car les chairs se rongeaient au point de laisser
+l'os à nu.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de cet homme? demanda Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Tessy!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'aimait!</p>
+
+<p>&mdash;Combien t'a-t-il payé, misérable infâme?</p>
+
+<p>Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante louis! murmura le berger.</p>
+
+<p>&mdash;Chien! tu ne mérites pas de pitié!</p>
+
+<p>Qu'il meure! s'écria Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, répondit Keinec, Après Marcof, c'est à
+moi qu'il appartient.</p>
+
+<p>Carfor s'était évanoui de nouveau. Marcof délia une
+seconde fois les cordes, et le berger revint à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Yvonne? demanda le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai laissée près d'Audierne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où l'a-t-on emmenée?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent
+de vérité, que Marcof vit bien qu'il ignorait en effet
+ce qu'était devenue la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Allez armer le canot!</p>
+
+<p>Les jeunes gens s'élancèrent. Marcof se rapprocha de
+Carfor et lui posa la pointe de son poignard sur la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de ce compagnon?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des agents révolutionnaires?</p>
+
+<p>Carfor leva sur le marin un oeil où se peignait la stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds! ou je t'enfonce ce poignard dans la gorge!
+continua Marcof en faisant sentir au misérable la pointe
+de son arme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as deviné.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont les autres agents avec toi et eux deux?</p>
+
+<p>&mdash;Billaud-Varenne et Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;A Brest</p>
+
+<p>&mdash;Les mots de passe et de reconnaissance? Parle vite,
+et ne te trompe pas!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Patrie et Brutus</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils bons pour toute la Bretagne?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Pour la Cornouaille seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la
+grotte.</p>
+
+<p>&mdash;L'embarcation est à flot, et la brise vient de terre,
+dit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Embarquons, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, continua le jeune homme en s'avançant
+vers Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;M'assurer qu'il ne fuira pas.</p>
+
+<p>Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient
+Carfor, le bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il
+le porta vers une crevasse de la falaise. Puis, aidé par
+Jahoua, il y introduisit le corps du berger et combla l'entrée
+avec un quartier de roc.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai!
+murmura-t-il.</p>
+
+<p>Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussèrent
+au large.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>AUDIERNE.</h3>
+
+
+
+
+<p>Ainsi que l'avait fait remarquer Keinec, la brise était
+bonne, car le vent venait de terre. Le canot glissant rapidement
+sur la vague, doubla le promontoire de la baie
+et mit le cap sur Audierne, où Carfor avait dit avoir laissé
+Yvonne.</p>
+
+<p>Marcof espérait obtenir là de précieux renseignements.
+Mais le destin semblait avoir pris à tâche de contrarier
+et de retarder les recherches des trois hommes en venant
+au secours des misérables qu'ils poursuivaient. A peine
+l'embarcation prenait-elle la haute mer qu'une saute de
+vent vint entraver sa marche. Une forte brise de nordouest
+souffla tout à coup.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur
+les avirons sans pouvoir gagner sur le vent debout qui
+se carabinait de plus en plus, suivant l'expression des matelots.
+Marcof était trop bon marin pour ne pas reconnaître
+qu'il deviendrait bientôt impossible de lutter contre la
+brise. Risquer de faire sombrer le canot eût été l'acte
+d'un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut retourner à Penmarckh! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Retourner! s'écrièrent ensemble les deux jeunes
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute! que voulez-vous faire? Bientôt nous
+reculerons au lieu d'avancer. Virons de bord et retournons
+au <i>Jean-Louis</i>. La brise nous y portera promptement.
+Je ferai armer le grand canot; je prendrai avec nous
+douze hommes, et alors nous gagnerons sur le vent.</p>
+
+<p>Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons par terre! dit Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arriverons une heure plus tard, répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Alors virons de bord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton avis, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Armez les deux avirons à tribord et attendons, car
+nous allons virer sons le vent, et la lame commence à être
+forte.</p>
+
+<p>Ces ordres exécutés, l'embarcation, obéissant à l'impulsion
+du gouvernail, présenta d'abord le travers à la brise,
+puis tourna vivement sur elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marcof.</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure ne s'étaient pas écoulés que le
+canot accostait le lougre. Le soleil s'élevait rapidement
+sur l'horizon. Marcof fit armer le grand canot, commanda
+les canotiers de service, et sans prendre le temps de descendre
+à terre il fit pousser au large.</p>
+
+<p>La nouvelle embarcation était vaste et spacieuse, et
+pouvait aisément contenir trente hommes. Tenant admirablement
+la mer, et enlevée par douze avirons habilement
+maniés, elle luttait avec avantage contre le vent.
+Néanmoins, ce ne fut que vers l'approche de la nuit qu'elle
+parvint à gagner Audierne.</p>
+
+<p>L'entrée du canot dans le petit port vient donc correspondre
+au moment où Jocelyn venait de reconnaître le chevalier
+de Tessy et le comte de Fougueray dans les habitants
+mystérieux de l'aile droite de l'abbaye de Plogastel,
+au moment aussi où Hermosa plaçait devant Raphaël la
+carafe de Syracuse contenant le poison des Borgia. Marcof,
+Jahoua, et Keinec se séparèrent pour aller aux renseignements.</p>
+
+<p>Partout ils interrogèrent. Partout ils racontèrent brièvement
+la disparition d'Yvonne. Nulle part ils ne purent
+obtenir une seule parole qui les mît sur la trace des ravisseurs.
+Les deux jeunes gens étaient en proie au plus
+violent désespoir. Marcof seul conservait sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillons le pays, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a ni village ni château dans les environs!
+répondit Jahoua. Carfor nous aura trompés.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbaye de Plogastel est déserte, fit observer Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Dirigeons-nous toujours vers l'abbaye. La forêt est
+voisine, et le comte de La Bourdonnaie aura peut-être
+été plus heureux que nous.</p>
+
+<p>Jahoua secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'espère plus, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ils auront gagné les îles anglaises, ajouta Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'écria Marcof avec colère, le désespoir
+est bon pour les faibles! Restez donc ici. Si vous ne voulez
+plus continuer les recherches, je les ferai seul!</p>
+
+<p>Et, jetant sa carabine sur son épaule, le marin se dirigea
+vers la campagne. Keinec et Jahoua s'élancèrent à
+sa suite. Arrivé à la porte d'une ferme voisine, Marcof
+s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois avoir des amis dans ce pays? dit-il à Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu le propriétaire de cette ferme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Louis Kéric, mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Frappe alors, et demande des chevaux.</p>
+
+<p>En voyant Marcof ferme et résolu, ses deux compagnons
+sentirent renaître une lueur d'espoir; Jahoua obéit
+vivement. Le fermier auquel il s'adressait mit son écurie
+à la disposition de son cousin. Trois bidets vigoureux furent
+lestement sellés et bridés. Les trois hommes partirent
+au galop. Dix heures du soir sonnaient à l'église
+d'Audierne à l'instant où ils s'élançaient dans la direction
+de l'abbaye. Marcof était en tête.</p>
+
+<p>Arrivés à la moitié environ du chemin qu'ils avaient à
+parcourir pour atteindre l'abbaye de Plogastel, les trois
+cavaliers, qui suivaient au galop la route bordée de genêts,
+entendirent un sifflement aigu retentir à peu de distance.
+Marcof étendit vivement la main.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! dit-il en retenant son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous arrêter? demanda Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nos amis pourraient nous prendre pour
+des ennemis et tirer sur nos chevaux. Attendez!</p>
+
+<p>Le marin répondit par un sifflement semblable à celui
+qu'il avait entendu, puis il l'accompagna du cri delà
+chouette.</p>
+
+<p>Alors il mit pied à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens mon cheval, dit-il à Jahoua. Et il s'approcha
+des genêts. Deux ou trois hommes apparurent de chaque
+côté de la route.</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Chêne! dit Marcof en reconnaissant l'un
+d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine! répondit le paysan en saluant avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun encore.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'écria le marin en laissant échapper un
+geste d'impatience furieuse. Vous veillez cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les genêts sont gardés.</p>
+
+<p>&mdash;Et les routes?</p>
+
+<p>&mdash;Surveillées.</p>
+
+<p>&mdash;Où est M. le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, j'y vais. Donne le signal pour qu'on laisse continuer
+notre route, car nous n'avons pas le temps de nous
+arrêter.</p>
+
+<p>Fleur-de-Chêne prit une petite corne de berger suspendue
+à son cou et en tira un son plaintif. Le même bruit
+fut répété quatre fois, affaibli successivement par la distance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez partir, dit le paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, veille attentivement.</p>
+
+<p>Marcof se remit en selle, et les trois hommes continuèrent
+leur route en activant encore les allures de leurs chevaux.
+Bientôt ils atteignirent l'endroit où se soudait au
+chemin qu'ils parcouraient l'embranchement de celui conduisant
+à Brest.</p>
+
+<p>&mdash;Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le marin. Peut-être se sont-ils réfugiés
+dans l'abbaye, et alors ils doivent garder l'entrée de
+la route. Prenons celle de Brest, nous traverserons les
+genêts en mettant pied à terre, et nous pénétrerons en
+escaladant les murs de clôture du jardin. De ce côté, on
+ne nous attendra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Au galop! fit Keinec en s'élançant sur la route indiquée.</p>
+
+<p>Bien évidemment le hasard protégeait Diégo, car, sans
+la réflexion de Marcof, les trois cavaliers, continuant droit
+devant eux, se fussent trouvés face à face avec le comte
+et Hermosa, qui quittaient en ce moment l'abbaye après
+le meurtre de Raphaël.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LE MOURANT.</h3>
+
+
+
+
+<p>Après avoir fourni une course rapide, accomplie dans
+le plus profond silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent
+les genêts. De l'autre côté, on apercevait les clochetons
+aigus, les tourelles gothiques et les toits aux
+corniches sculptées de l'abbaye de Plogastel, qui, plus
+sombres encore que le ciel noir, se détachaient au milieu
+des ténèbres.</p>
+
+<p>Marcof et ses deux compagnons entrèrent dans les genêts.
+Mettant tous trois pied à terre, ils attachèrent solidement
+les brides de leur monture à un bouquet de vieux
+saules qui se dressait à peu de distance de la route. Puis
+ils s'enfoncèrent dans la direction de l'abbaye, se frayant
+un chemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux
+anguleux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs
+têtes bientôt ils atteignirent le mur du jardin.</p>
+
+<p>Ce mur très-élevé eût rendu l'escalade assez difficile, si
+le temps et la négligence des employés de la communauté
+n'eussent laissé à la pluie le soin d'établir de petites brèches
+praticables pour des gens même moins agiles que les
+deux marins. Marcof et Keinec furent bientôt sur l'arête
+du mur et aidèrent Jahoua à les rejoindre. Tous trois
+sautèrent ensemble dans le jardin parfaitement désert,
+à l'extrémité duquel se dressait la façade noire du bâtiment.</p>
+
+<p>Ils traversèrent le petit parc dans toute sa longueur et
+examinèrent attentivement l'abbaye. Aucune lumière révélatrice
+ne brillait aux fenêtres de ce côté.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbaye est déserte! murmura Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Allons dans la cour! répondit Marcof.</p>
+
+<p>Ils pénétrèrent dans le rez-de-chaussée du couvent à
+l'aide d'une croisée entr'ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, traversant en silence les cellules et le corridor,
+ils se trouvèrent au pied de l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de la lumière au premier étage! fit Keinec à
+voix basse, en désignant de la main une faible lueur qui
+rayonnait doucement au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Montons, répondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Je garde la porte ajouta Jahoua; vous m'appellerez
+si besoin est.</p>
+
+<p>Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de
+l'escalier. Arrivés sur le palier du premier étage, ils s'arrêtèrent
+indécis et hésitants. Un long corridor se présentait
+à eux.</p>
+
+<p>A droite une porte ouverte donnait accès dans une pièce
+éclairée. C'était la chambre d'Hermosa, que, dans leur
+précipitation, les deux misérables n'avaient pas pris soin
+de refermer. Marcof s'avança vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Personne! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Personne! répéta Keinec étonné.</p>
+
+<p>Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le corridor,
+se présenta une seconde porte, fermée cette fois,
+mais sous laquelle passait une traînée de lumière. Marcof
+et Keinec écoutèrent, lis entendirent un soupir, une
+sorte de plainte douloureuse ressemblant au râle d'un
+agonisant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre est habitée, murmura le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons! répondit Marcof sans hésitation.</p>
+
+<p>La porte résista.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est fermée en dedans! reprit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, on dirait entendre les plaintes d'un mourant.
+Écoute!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! enfonçons la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Frappe!</p>
+
+<p>Keinec, d'un violent coup de hache, fit sauter la serrure.
+La porte s'ouvrit, mais ils demeurèrent tous deux
+immobiles sur le seuil. Ils venaient d'apercevoir un horrible
+spectacle.</p>
+
+<p>Cette cellule était celle dans laquelle expirait le chevalier
+de Tessy. Diégo, on s'en souvient peut-être, avait
+renversé les candélabres. Raphaël, seul et se sentant mourir,
+s'était traîné sur les dalles et était parvenu à allumer
+une bougie. Mais sa main vacillante n'avait pu achever
+son oeuvre. La bougie enflammée s'était renversée sur la
+table et avait communiqué le feu à la nappe. La flamme,
+brûlant lentement, avait gagné les draperies des fenêtres.
+Raphaël, en proie aux douleurs que lui causait le poison,
+se sentait étouffer par les tourbillons de fumée qui emplissaient
+la chambre. Dans les convulsions de son agonie,
+il avait renversé la table et le feu avait atteint ses
+vêtement. Incapable de tenter un effort pour se relever,
+il subissait une torture épouvantable. Ses jambes étaient
+couvertes d'horribles brûlures, et au moment où Marcof et
+Keinec pénétrèrent dans la pièce sur le plancher de laquelle
+il gisait, le feu gagnait son habit.</p>
+
+<p>Marcof s'élança, brisa la fenêtre, arracha les rideaux à
+demi consumés et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce
+temps, avait saisi un seau d'argent dans lequel Jasmin
+avait fait frapper du champagne, et en versait le contenu
+sur Raphaël. Puis, aidé par le marin, il transporta le
+mourant dans la chambre d'Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme se meurt et est incapable de nous donner
+aucun renseignement, dit Marcof après avoir déposé Raphaël
+sur un divan. Il y a eu un crime commis ici; tout
+nous porte à le croire. Fouillons l'abbaye, Keinec, et peut-être
+découvrirons-nous ce que nous cherchons.</p>
+
+<p>Keinec pour toute réponse saisit un candélabre chargé
+de bougies et s'élança au dehors. Marcof redescendit près
+de Jahoua.</p>
+
+<p>Tous deux fermèrent soigneusement la porte d'entrée,
+en retirèrent la clé, et, remontant au premier étage, ils
+se séparèrent pour parcourir, chacun d'un côté différent,
+le dédale des corridors et des cellules. Mais ce fut en vain
+qu'ils fouillèrent le couvent depuis le premier étage jusqu'aux
+combles, ils ne découvrirent rien.</p>
+
+<p>Jahoua, qui était redescendu et pénétrait successivement
+dans les cellules, poussa tout à coup un cri terrible.
+Keinec et Marcof accoururent. Ils trouvèrent le fermier
+à genoux dans la chambre de l'abbesse et tenant entre ses
+mains une petite croix d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? s'écria Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Cette croix! répondit Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;En es-tu certain fit Keinec en bondissant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est sur cette croix qu'Yvonne priait à bord
+du lougre pendant la tempête. Elle la portait toujours à
+son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Alors! on l'avait conduite ici? dit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-elle devenue?</p>
+
+<p>&mdash;L'abbaye est déserte!</p>
+
+<p>&mdash;On l'aura enlevée de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! où l'aura-t-on conduite?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme que nous avons trouvé nous le dira! s'écria
+Keinec.</p>
+
+<p>Et tous trois se précipitèrent vers la chambre d'Hermosa.
+Raphaël n'avait pas fait un seul mouvement; seulement
+le râle était devenu plus sourd et bientôt même
+il cessa tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! fit Jahoua.</p>
+
+<p>Marcof lui posa la main sur le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, répondit-il; mais il n'en vaut guère
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le faire parler?</p>
+
+<p>&mdash;Fouille-le, Keinec; peut-être trouverons-nous quelque
+indice.</p>
+
+<p>Keinec arracha l'habit et la veste qui couvraient Raphaël.
+Il plongea ses mains frémissantes dans les poches,
+et en retira un papier.</p>
+
+<p>&mdash;Donne s'écria Marcof en le lui arrachant.</p>
+
+<p>C'était une lettre. Le marin l'ouvrit rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;L'écriture de Carfor! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Lis! dit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Adressée au chevalier de Tessy! continua Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui a enlevé Yvonne! s'écrièrent les deux
+jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est le chevalier de Tessy, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens donc l'un de ces misérables! murmura
+Marcof avec une joie féroce.</p>
+
+<p>Tous trois d'un même mouvement soulevèrent Raphaël.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui donner la force de parler! s'écria Jahoua;
+que nous sachions ce qu'il a fait d'Yvonne et ce
+qui s'est passé ici, dussions-nous pour cela hâter sa
+mort.</p>
+
+<p>Raphaël fit un mouvement. Il porta la main à sa poitrine
+et à sa gorge, et balbutia quelques mots qu'il fut
+impossible de comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut boire dit Marcof en interprétant le geste dû
+mourant.</p>
+
+<p>Jahoua descendit et remonta bientôt, apportant un vase
+plein d'eau fraîche qu'il approcha de la bouche du chevalier.
+Raphaël y trempa ses lèvres et parut éprouver un
+peu de bien-être. Keinec le soutenait. Les lumières des
+bougies frappaient en plein sur la figure décomposée du
+misérable. Marcof porta la main à son front.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda Keinec.</p>
+
+<p>Marcof ne lui répondit pas, mais, prenant un flambeau,
+il l'approcha du visage de Raphaël pour mieux en examiner
+les traits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange! répéta-t-il, il me semble reconnaître
+cet homme! et j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je
+ne puis me rappeler positivement à quelle époque ni dans
+quelles circonstances je l'ai rencontré.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce donc pas là le chevalier de Tessy? s'écria
+Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondit Marcof, et cependant cette lettre
+porte bien ce nom et semble lui appartenir.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il a fait un mouvement! dit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous allons savoir qui il est.</p>
+
+<p>Et tous trois se rapprochèrent du moribond, Marcof de
+plus en plus singulièrement préoccupé, Keinec et Jahoua
+poussés par l'unique désir d'apprendre de cet homme ce
+qu'était devenue la jeune fille qu'ils aimaient tous deux.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LA FORÊT DE PLOGASTEL.</h3>
+
+
+
+
+
+
+<p>Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait
+déjà, mais il ne voyait pas encore. Il éprouvait cette courte
+absence de douleurs qui précède le dernier moment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda
+Marcof.</p>
+
+<p>Raphaël fit un effort. Un «oui» bien faible vint expirer
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'écria Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne... balbutia le mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua.
+Réponds vite! qu'en as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a empoisonné! fit Raphaël en suivant le cours
+de ses pensées sans paraître avoir compris ce que lui demandait
+le fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Empoisonné? s'écria Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, empoisonné! «L'aqua-tofana!» la fiole que
+lui avait donnée...</p>
+
+<p>Raphaël ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient
+ses traits bouleversés. Marcof lui secoua le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a empoisonné? dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Lui...</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... J'étouffe!... Je brûle!... A moi! balbutia le
+malheureux en se tordant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'écria Jahoua
+avec désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens
+à notre aide!</p>
+
+<p>&mdash;Marcof?... répéta Raphaël que ce nom prononcé parut
+faire revenir à lui. Marcof!</p>
+
+<p>&mdash;Me connais-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, réponds-moi. Où est Yvonne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu me vengeras! fit Raphaël en se cramponnant
+au bras du marin, tu me vengeras!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, de qui?</p>
+
+<p>&mdash;De lui.... de celui qui... m'a assassiné.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... je ne puis... J'étouffe trop... je...</p>
+
+<p>Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha
+ses vêtements et s'enfonça les ongles dans les chairs.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! Yvonne! s'écria Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, répondit le mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé ici? fit Marcof en regardant
+autour de lui.</p>
+
+<p>Puis revenant à Raphaël:</p>
+
+<p>&mdash;Qui était avec toi ici?</p>
+
+<p>&mdash;Lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui t'a empoisonné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ton frère! s'écria le marin en reculant d'épouvante.
+Raphaël se dressa sur son séant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon frère! dit-il d'une voix nette.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? fit Marcof en s'élançant près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans
+les Abruzzes!</p>
+
+<p>Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Ton nom! s'écria le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Raphaël! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te
+dire. Tu sauras la vérité... tu les livreras à la justice...
+Elle n'est pas notre soeur... c'est sa maîtresse à lui... à...</p>
+
+<p>Raphaël s'arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche
+entr'ouverte comme s'il allait prononcer un mot, puis
+il retomba sur le divan, et se roidit dans une convulsion
+suprême.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! s'écria Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! répéta Marcof avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant
+les mains.</p>
+
+<p>Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le
+bruit d'une détonation lointaine arriva jusqu'à eux par la
+fenêtre ouverte. Cette détonation fut suivie de plusieurs
+autres; puis tout rentra dans le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce cela? fit Keinec.</p>
+
+<p>Marcof, sans répondre, s'élança vers la fenêtre. Il écouta
+attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore
+résonner les échos, et ces coups de feu furent suivis rapidement
+d'un sifflement aigu et du son d'une corne.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis
+viennent d'arrêter quelqu'un! Peut-être est-ce l'autre,
+son complice, son meurtrier qu'ils ont pris! Hâtons-nous.
+Cet homme est bien mort! continua-t-il en s'approchant
+de Raphaël. Le couvent est désert, allons à la forêt.</p>
+
+<p>Tous trois quittèrent vivement l'abbaye. La forêt de
+Plogastel était proche; ils y arrivèrent rapidement en
+passant au milieu des embuscades royalistes. Marcof se fit
+reconnaître des paysans et demanda un guide pour le
+conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des
+royalistes était assis au pied d'un chêne gigantesque situé
+au centre d'un vaste carrefour vers lequel rayonnaient
+quatre routes différentes. Debout, près de lui, appuyé
+sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne, mais
+dont l'extérieur décelait une force musculaire peu commune.
+Cet homme était M. de Boishardy.</p>
+
+<p>Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et
+s'avança seul vers les deux chefs qui paraissaient plongés
+dans une conversation des plus attachantes et des plus sérieuses.
+M. de Boishardy parlait; M. de La Bourdonnaie
+écoutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit
+pour lui tendre familièrement la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda
+le marin en se tournant vers le comte de La Bourdonnaie,
+après avoir répondu au salut amical qui lui était
+adressé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le royaliste; j'ai entendu les coups do
+feu et le signal.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;On va les amener ici.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne
+suis pas un tiers importun.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire,
+dans un moment favorable. Il n'y a pas de secret
+entre nous, et M. de Boishardy me rapportait des nouvelles
+des plus graves.</p>
+
+<p>&mdash;Des nouvelles de Paris? demanda Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a
+quatre heures à peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir
+vous les communiquer.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-elles donc si importantes?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ
+de la capitale il s'y est passé d'étranges choses. Écoutez.</p>
+
+<p>Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers
+qu'il avait posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à
+côté de lui, se mit à les parcourir rapidement tout en
+s'adressant à ses deux auditeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la
+date du 26 mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le
+5 juin l'Assemblée nationale a ôté au roi le plus beau
+de ses droits, celui de faire grâce. Le 6, le roi et la famille
+royale, qui allaient monter en voiture pour accomplir
+une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux
+Tuileries sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une
+nouvelle publication du «<i>Credo d'un bon Français</i>» a eu
+lieu dans plusieurs journaux, et a excité encore la fureur
+populaire. Vous vous rappelez cette pièce ridiculement
+fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être
+causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires
+ont cru flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers
+du Poignard?»</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo
+dont vous parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois
+en un roi, descendu de son trône pour nous, qui étant
+venu au sein de la capitale par l'opération d'un général,
+s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir royal fût
+mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...»</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette
+seconde publication a fait plus de mal encore peut-être
+que la première. «Pour se venger du dévouement dont
+faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le
+peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre
+malheureux prince, sous les fenêtres duquel les chansons
+insultantes retentissaient à toute heure. Enfin, le 20
+juin, le roi prit un parti énergique que lui conseillaient
+depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit
+fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné
+de la reine, du dauphin, de Madame Royale, de
+madame Élisabeth et de madame de Tourzel, gouvernante
+des enfants de France, il s'est élancé sur la route de Montmédy.
+Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient
+du Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa
+propre cause? Il quitte Paris, il quitte la France peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Telle était son intention effectivement, dit le comte
+de La Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment
+de Royal-Allemand, était parti de Metz pour aller
+au-devant du roi et protéger sa fuite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pu le faire!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le roi est revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu
+à Sainte-Menehould par le maître de postes Drouet, il a
+été arrêté à Varennes par les soins de Sauze, procureur
+de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de Lafayette,
+envoyé de Paris en toute diligence.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi arrêté! dit Marcof avec une stupeur profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, arrêté! et écroué le 25 dans son propre palais,
+interrogé comme un criminel par des commissaires de
+l'Assemblée, et gardé à vue ainsi que sa famille, par les
+soldats révolutionnaires!</p>
+
+<p>Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer,
+par un mouvement involontaire, la batterie de sa
+carabine.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, continua Boishardy, avait été ramené de Varennes
+par trois envoyés de l'Assemblée: Latour-Maubourg,
+Pétion et Barnave, qui ont voyagé dans la même
+voiture que la famille royale, tandis que Maldan, Valory
+et Dumoutier, les trois gardes-du-corps qui s'étaient dévoués
+pour accompagner leur prince, étaient liés et garrottés
+sur le siége, exposés aux injures de la populace,
+qui riait autour du cortége de la royale victime! Pendant
+ce temps, savez-vous ce que faisait le bon peuple parisien?
+Il arrachait les enseignes où se trouvait l'effigie,
+les armoiries ou seulement le nom du roi; il brisait dans
+tous les lieux publics le buste de Louis XVI et un piquet
+de cinquante lances faisait des patrouilles jusque dans le
+jardin des Tuilleries en portant sur une bannière: «<i>Vivre
+libre ou mourir Louis XVI s'expatriant n'existe
+plus pour nous.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche,
+la classe aisée?</p>
+
+<p>&mdash;La bourgeoisie? répondit Boishardy; elle fait chauffer
+le four pour manger les gâteaux. Elle rit, elle plaisante;
+elle a adopté un nouveau jeu, celui de «<i>l'émigrette</i>»
+ou de «<i>l'émigrant</i>» ou de «<i>Coblentz</i>. C'est une espèce
+de roulette suspendue à un cordon qui lui donne un
+mouvement de va-et-vient perpétuel. «C'est une rage!
+Aux portes des boutiques, m'écrit-on, aux fenêtres, dans
+les promenades, dans les salons, à toute heure et partout,
+les hommes, les femmes et les enfants s'en amusent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le roi, le roi? dit encore Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète qu'il est prisonnier. Tenez, voici
+le journal <i>l'Ami du roi</i>, lisez, et vous verrez qu'il ne peut
+tenter une nouvelle évasion: un commandant de bataillon
+passe la nuit dans le vestibule séparant le salon de la
+chambre à coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes
+de la milice citoyenne vont monter la garde dans
+l'intérieur des appartements. Un égoût conduisant les
+eaux du château des Tuileries à la rivière doit être bouché,
+et on doit même murer les cheminées. Lafayette
+donnera dorénavant le mot d'ordre sans le recevoir du roi,
+et les grilles des cours et des jardins seront tenues fermées.
+Quant à l'Assemblée nationale, elle cumule maintenant
+les deux pouvoirs exécutif et délibérant.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy
+s'arrêter, et remettre ses papiers, ses lettres et ses
+journaux dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici où s'arrêtent mes nouvelles, à la date du 26
+juin. Le dernier acte de l'Assemblée nationale a été de
+faire apporter le sceau de l'État sur son bureau, et de déclarer
+pour l'avenir ses décrets exécutoires, quoique privés
+de la sanction royale.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Marcof, le roi n'est plus rien?</p>
+
+<p>&mdash;A peine existe-t-il même de nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont osé cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ils oseront bien autre chose encore si on les
+laisse faire!</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne les laissera pas faire! s'écria le comte de
+La Bourdonnaie en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il faut espérer! répondit Boishardy. Cependant
+l'insurrection a bien de la peine à lever hautement
+la tête.</p>
+
+<p>Marcof réfléchissait profondément.</p>
+
+<p>&mdash;La Rouairie commence à agir, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous n'avons encore que quelques hommes autour
+de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Les autres viendront.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt, mon cher. Mes renseignements sont certains
+et précis; avant un an, la Bretagne et la Vendée seront
+en armes: avant un an, la contre-révolution aura sur pied
+une armée formidable; avant un an, nous serons les maîtres
+de l'ouest de la France!</p>
+
+<p>&mdash;Un an, c'est trop long. Qui sait d'ici là ce que deviendra
+le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Nos paysans se décident lentement, vous le savez.</p>
+
+<p>&mdash;Activons-les, poussons-les, entraînons-les!</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Tuez les boeufs des retardataires et allumez une botte
+de foin sous leurs toits; tous marcheront.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils viennent à nous par force, ils nous abandonneront
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être; mais le point essentiel est d'agir vite.</p>
+
+<p>&mdash;Que font les émigrés?</p>
+
+<p>&mdash;Ils dansent de l'autre côté du Rhin, et se moquent
+de nous!...</p>
+
+<p>Le comte de La Bourdonnaie haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ils nous enverront bientôt des quenouilles comme à
+ceux de la noblesse qui n'ont pas encore quitté la France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à quoi ils songent, soyez-en certains!</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! que le roi ne s'appuie donc que sur sa noblesse
+de province. Elle ne l'abandonnera pas, celle-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous le prouverons, Boishardy.</p>
+
+<p>Marcof, on le voit, ne prenait plus qu'une part silencieuse
+à la conversation. Toujours absorbé par ses pensées
+intimes, il était trop préoccupé pour pouvoir s'y mêler
+activement. Son esprit, un moment distrait par les récits
+de Boishardy, s'était promptement reporté sur la situation
+présente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine:</p>
+
+<p>&mdash;Ces prisonniers ne viennent pas! dit-il avec impatience.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>L'INTERROGATOIRE.</h3>
+
+
+
+<p>Un cri d'appel retentit au loin. Un second plus rapproché
+lui succéda.</p>
+
+<p>&mdash;Voici nos hommes! fit le comte.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua s'étaient rapprochés. Une douzaine
+de chouans, conduisant au milieu d'eux une femme, un
+homme et un enfant, sortirent d'une allée voisine et s'avancèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Où les avez-vous pris, mon gars? demanda M. de
+La Bourdonnaie.</p>
+
+<p>&mdash;Près d'Audierne, répondit un paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'étaient que trois?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un
+autre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris la fuite et nos balles n'ont pu l'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Maladroits!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait pour le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Les prisonniers sont attachés?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... je vais les interroger.</p>
+
+<p>Les paysans se retirèrent, et les prisonniers demeurèrent
+en face du comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l'ont
+deviné sans doute, n'étaient autres que Jasmin, Hermosa
+et Henrique. L'enfant, nous pensons l'avoir dit, n'avait
+pas onze ans encore. Effrayé de ce qui se passait, il se tenait
+étroitement serré contre sa mère.</p>
+
+<p>Jasmin, pâle et défait, tremblait de tous ses membres,
+jetant autour de lui des regards effarés. Hermosa, fière et
+hautaine, relevait dédaigneusement la tête, et semblait
+défier ceux entre les mains desquels elle se trouvait. Le
+comte de La Bourdonnaie commença par interroger
+Jasmin.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>Mais avant que le valet pût ouvrir la bouche pour répondre,
+Hermosa se tournant vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Je te défends de parler! dit-elle d'une voix impérative.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! belle dame! fit Boishardy en souriant ironiquement,
+vous oubliez, je crois, devant qui vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je m'en souviens que je parle ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis femme de qualité!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous sommes gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'en douterait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plairait-il de vous expliquer?</p>
+
+<p>&mdash;Des gentilshommes ne font pas d'ordinaire le métier
+de voleurs de grand chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'écria Marcof, ne discutons pas et dépêchons.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy
+en s'adressant au comte de La Bourdonnaie et au marin.
+Madame voudrait sans doute prolonger la conversation,
+mais je vous réponds qu'elle va parler nettement.</p>
+
+<p>Hermosa sourit.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes
+nullement des voleurs, mais bien des personnages politiques.
+Veuillez vous rappeler cela. Une insulte nouvelle
+pourrait vous coûter la vie à tous trois. Réfléchissez!...
+Vous venez de défendre à cet homme de répondre, n'est-ce
+pas? Eh bien! ce sera vous alors, madame, qui allez
+nous faire cet honneur. Ne riez pas!... je vous affirme
+que je ne mens jamais. Veuillez m'écouter; je commence:
+Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger,
+pas plus que celui de m'avoir arrêtée, je ne vous
+répondrai pas.</p>
+
+<p>&mdash;La chose devient piquante! Cet enfant est votre fils?
+continua Boishardy en indiquant Henrique.</p>
+
+<p>Hermosa ne répondit que par un sourire railleur. Marcof
+se mordait les lèvres avec impatience et tourmentait
+la batterie de sa carabine. Boishardy, parfaitement calme,
+siffla doucement. Un paysan s'avança: c'était Fleur-de-Chêne.</p>
+
+<p>&mdash;Ton fusil est-il chargé? demanda le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine
+de cet enfant.</p>
+
+<p>Fleur-de-Chêne épaula son arme et en dirigea l'extrémité
+à bout portant sur Henrique. Hermosa poussa un cri
+et voulut se jeter entre son fils et l'arme meurtrière, mais
+Marcof lui saisit le bras et la cloua sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! dit-elle. Grâce!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! je savais bien que je vous ferais répondre!
+continua Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chêne,
+attention, mon gars; je vais interroger madame, à la
+moindre hésitation de sa part à me répondre, tu feras feu
+sans que je t'en donne l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sera fait! répondit le paysan.</p>
+
+<p>Hermosa était d'une pâleur extrême. En proie à la rage
+de se voir contrainte à obéir, effrayée du péril qui menaçait
+Henrique, elle tordait ses belles mains sous les cordes
+qui les retenaient captives.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la marquise de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;La marquise de Loc-Ronan! s'écria Marcof en bondissant.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'elle mente? fit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! répondit le marin. Elle doit dire vrai, et
+c'est la Providence qui l'a conduite ici!</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Hermosa:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la soeur du comte de Fougueray et du
+Chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez! dit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes yeux s'ouvrent enfin! murmura Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! Yvonne! glissa Keinec son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons tout savoir, patience! répondit le
+marin.</p>
+
+<p>Boishardy continua l'interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De chez mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Où était votre frère?</p>
+
+<p>&mdash;A l'abbaye de Plogastel.</p>
+
+<p>&mdash;Ici près?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Où alliez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A Audierne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour m'y embarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vouliez quitter la France?</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais seulement quitter la Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est l'homme qui vous accompagne?</p>
+
+<p>&mdash;Mon valet.</p>
+
+<p>&mdash;Il se nomme?</p>
+
+<p>&mdash;Jasmin.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui qui a fui</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Fougueray?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous ce comte? demanda Boishardy à
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le marin; c'est un agent révolutionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes certain?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai les preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut les faire fusiller, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis!... dit le comte de La Bourdonnaie;
+quoique tuer une femme me répugne, môme lorsqu'il s'agit
+du bien de notre cause.</p>
+
+<p>Boishardy fit un geste d'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! s'écria Marcof, il faut que je l'interroge.</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez, mon cher ami!</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Chêne, dit Marcof, fais toujours attention...</p>
+
+<p>Puis, revenant à Hermosa:</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui étiez-vous à l'abbaye?</p>
+
+<p>&mdash;Avec mon frère, je l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Avec le comte seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous hésitez?</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'écria Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait un autre homme avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de celui-là?</p>
+
+<p>&mdash;La chevalier de Tessy.</p>
+
+<p>&mdash;Votre second frère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme n'est pas votre frère.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Chêne! s'écria Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce!.... fit Hermosa en se laissant tomber à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il faire feu? demanda froidement le paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Attends encore!... répondit Marcof.</p>
+
+<p>Hermosa réfléchit rapidement. Elle se sentait prise
+dans des mains de fer. Fallait-il avouer tout? Fallait-il
+nier obstinément?</p>
+
+<p>Un aveu la perdait à tout jamais, car c'était raconter
+sa vie infâme. D'un autre côté, ceux qui lui parlaient et
+qui l'interrogeaient ne pouvaient pas avoir de preuves
+contre ses assertions au sujet de sa famille. Elle se résolut
+à soutenir le mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez! reprit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez
+me faire tuer ensuite, fit Hermosa avec l'apparence
+d'une victime résignée; mais vous ne sauriez me contraindre
+à mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi le chevalier de Tessy est votre frère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; je ne puis pas malheureusement vous prouver
+le contraire. Mais songez bien maintenant à me répondre
+franchement, car je jure Dieu que votre fils mourrait
+sans pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous laissé le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;A l'abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il était malade.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Je dis la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Attention, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars, et
+tire sur l'enfant à mon premier geste.</p>
+
+<p>Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait où
+allait en venir son interrogateur.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier était empoisonné! accentua fortement
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Hermosa sans hésiter, car elle comprenait
+que le moindre retard dans ses paroles coûterait
+la vie à Henrique.</p>
+
+<p>Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle débauche,
+cette femme avait conservé au fond de son coeur
+un amour effréné pour son enfant. Mais cet amour était
+celui de la louve pour ses louveteaux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a empoisonné le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;Son frère! s'écria Marcof. Vous entendez, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Qui a versé le poison? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle meure donc! fit le comte de La Bourdonnaie.
+Cette misérable me fait horreur!</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit vivement Marcof; je lui promets la vie si
+elle dit là vérité sur ce que j'ai encore à lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, répondit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait
+enlevé une jeune fille? continua le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se nomme Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y quelques heures à peine.</p>
+
+<p>Keinec et Jahoua poussèrent un rugissement de joie et
+de colère. Marcof les arrêta de la main. Puis, revenant à
+Hermosa:</p>
+
+<p>&mdash;Où était cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;A l'abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, fit vivement la misérable, craignant
+qu'on ne prit pour hésitation de sa part l'ignorance où
+elle était effectivement de ce qu'était devenue Yvonne.</p>
+
+<p>Elle raconta brièvement ce qu'elle savait. Elle dit comment
+Yvonne avait été atteinte par les crises nerveuses,
+comment le comte l'avait saignée, comment lui et le chevalier
+l'avaient enfermée dans la cellule de l'abbesse, et
+comment enfin elle, Hermosa, avait constaté le soir la
+disparition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un
+tel cachet de vérité à ses paroles, il était si naturel de
+supposer qu'Yvonne eût profité de la plus légère circonstance
+favorable pour fuir, que Marcof et ceux qui écoutaient
+Hermosa ne doutèrent pas qu'elle ne parlât sincèrement.</p>
+
+<p>&mdash;La jeune fille est peut-être retournée à son village,
+dit le comte de La Bourdonnaie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Marcof; elle devait être trop faible, et il y
+a loin d'ici à Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le
+pays l'auraient déjà arrêtée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-elle devenue alors? s'écria Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous visité les souterrains? demanda Hermosa
+qui avait compris facilement que les trois hommes avaient
+été à l'abbaye.</p>
+
+<p>Il lui était fort indifférent que l'on retrouvât ou non
+Yvonne, et elle espérait attendrir ses juges en ayant l'air
+de leur donner tous les éclaircissements qui étaient en son
+pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc des souterrains dans l'abbaye? demanda
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Fleur-de-Chêne, et de fameux!</p>
+
+<p>&mdash;Tu les connais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas venir avec nous et nous conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Guides-les, Fleur-de-Chêne. Je vous rejoins, mes
+gars, dit Marcof.</p>
+
+<p>Fleur-de-Chêne et les deux jeunes gars disparurent
+promptement. Hermosa poussa un soupir de soulagement.
+Henrique n'était plus menacé par le fusil du paysan
+breton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire de cette femme? demanda
+M. de La Bourdonnaie en désignant Hermosa.</p>
+
+<p>Marcof l'entraîna, ainsi que Boishardy, à quelques pas,
+et, baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas la tuer, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle peut nous être utile?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Nous devons la garder à vie, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, fit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Où la conduirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Au château de La Guiomarais, où est le quartier général
+de La Rouairie.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'emmènerai cette nuit même.</p>
+
+<p>Les trois chefs allaient se séparer, lorsqu'un paysan parut
+dans la petite clairière où ils se trouvaient.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, Liguerou? demanda vivement le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Un message pour vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle part?</p>
+
+<p>&mdash;De la part d'un monsieur que je ne connais pas,
+répondit le paysan en présentant une lettre à La Bourdonnaie.</p>
+
+<p>&mdash;Où as-tu vu ce monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;A deux lieues d'ici, sur la route d'Audierne. Il traversait
+les genêts avec une femme habillée en religieuse
+et un autre homme âgé. Nous les avons arrêtés, mais il
+nous a donné le mot de passe et il a ajouté les paroles
+convenues et qui désignent un chef. Alors, au moment
+de s'éloigner, il m'a rappelé; je suis revenu; il a écrit
+une lettre sur un papier avec un crayon, et il me l'a remise
+en m'ordonnant de vous la porter sans retard. J'ai
+obéi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon gars.</p>
+
+<p>Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cachet
+ou plutôt déchirait une enveloppe collée avec de la
+mie de pain.</p>
+
+<p>&mdash;Kérouët, dit-il en s'adressant à un homme qui tenait
+à la main une torche de résine enflammée, éclaire-moi.</p>
+
+<p>Kérouët s'approcha vivement pour obéir à son chef.
+Quelques lignes étaient tracées sur le verso de l'enveloppe.
+Ces quelques lignes contenaient les mots suivants:</p>
+
+<p>«Prière au comte de La Bourdonnaie de faire passer
+cette lettre par une main fidèle au capitaine Marcof,
+commandant le lougre <i>le Jean-Louis</i> en relâche à Penmarckh.»</p>
+
+<p>&mdash;Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin,
+ceci est pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ce que l'on m'écrit.</p>
+
+<p>Marcof prit la lettre et l'enveloppe. A peine eut-il jeté
+les yeux sur les lignes tracées au crayon qu'il tressaillit
+et qu'une joie immense illumina sa mâle figure. Il venait
+de reconnaître l'écriture du marquis de Loc-Ronan.
+Prenant la torche des mains de Kérouët et se retirant à
+l'écart, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et
+son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. Éloignez
+tout le monde.</p>
+
+<p>La Bourdonnaie donna l'ordre d'emmener les prisonniers
+et de veiller sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Boishardy lorsqu'ils furent
+seuls tous trois.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis autorisé à vous révéler un secret, répondit
+Marcof. Écoutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan
+n'est pas mort.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe n'est pas mort! s'écria Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! fit le comte; j'ai assisté à ses funérailles.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répète pourtant: le marquis de Loc-Ronan
+n'est pas mort.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est
+datée de ce soir même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bénédiction du ciel! murmura M. de La
+Bourdonnaie en regardant la lettre que lui présentait
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bras et un coeur de plus dans nos rangs,
+ajouta Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-nous ce mystère, Marcof!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous révéler les causes qui ont déterminé
+le marquis à se faire passer pour mort. Il faut même que
+vous gardiez le plus profond secret à cet égard. Toujours
+est-il qu'il est vivant. Il quitte la Bretagne cette nuit
+même, et voici ce qu'il m'écrit avec ordre de vous communiquer
+ses intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Nous écoutons.</p>
+
+<p>Marcof commença la lecture de la lettre:</p>
+
+<p>«Mon cher et aimé Marcof, écrivait le marquis, si tu
+m'as cru mort, je viens porter d'un seul coup et sans préparation
+aucune la joie dans ton âme, car je n'ignore pas
+les sentiments qui t'attachent à moi. Si le bruit de ma
+mort n'est pas encore arrivé jusqu'à toi, j'en bénirai le
+ciel qui t'aura ainsi évité une douleur profonde. Dans
+tous les cas, voici ce qu'il est important que tu saches;
+le soir même du jour où mes funérailles ont été célébrées
+dans le château de mes pères, je prenais la fuite avec Jocelyn.</p>
+
+<p>«Je me suis retiré dans l'abbaye de Plogastel, près de
+mademoiselle de Château-Giron, qui avait continué à
+habiter le couvent. Je comptais attendre là ton retour et
+te donner les moyens de venir m'y joindre. Malheureusement,
+Dieu en a ordonné autrement. Des misérables
+m'ont poursuivi et ont découvert ma retraite. Je fuis
+donc; je passe en Angleterre.</p>
+
+<p>«Communique cette lettre à nos principaux amis, afin
+qu'ils sachent ce que je vais faire et qu'ils connaissent nos
+moyens de correspondre. Je vais à Londres d'abord; là,
+je verrai Pitt, et je m'efforcerai d'obtenir des secours en
+armes et en argent. Je solliciterais l'appui d'une flotte
+anglaise, s'il ne me répugnait d'associer des étrangers à
+notre cause.</p>
+
+<p>«S'il m'accorde les secours que je demande, le roi
+pourra l'en récompenser plus tard et rendre à l'Angleterre
+ce qu'elle nous aura prêté. D'Angleterre j'irai en
+Allemagne; je verrai Son Altesse Royale monseigneur le
+comte de Provence. Je prendrai ses ordres que je vous ferai
+passer.</p>
+
+<p>«Tu pourras te mettre facilement en communication
+avec le pêcheur qui me conduit en Angleterre; il se
+nomme Salaün et habite Audierne. A son retour, il te
+remettra une nouvelle lettre de moi.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est là tout ce qui concerne notre cause, messieurs,
+dit Marcof en repliant la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je répondrai à Philippe, dit Boishardy, et je vous
+remettrai la lettre, Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous encore à Penmarckh dans quatre jours?
+demanda le comte de La Bourdonnaie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je ne mettrai à la voile qu'après avoir reçu la
+seconde lettre du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; nous irons vous trouver à bord de votre lougre
+dans quatre nuits.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendrai, messieurs.</p>
+
+<p>Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de honte entre nous, dit-il; avez-vous besoin
+d'argent?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur de Boishardy?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue qu'il m'en faudrait pour augmenter l'entraînement
+général.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq mille écus environ.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les aurez.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous viendrez à mon bord.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le
+pont de votre lougre? dit Boishardy en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas sur le pont, mais dans la cale.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! sérieusement, cet argent est à vous? demanda
+La Bourdonnaie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trois cent mille livres à votre disposition, à bord
+du <i>Jean-Louis</i>, et cinq cent mille autres cachées dans un
+endroit connu de moi seul. Cet or est consacré au besoin
+de notre cause.</p>
+
+<p>&mdash;Brave coeur! s'écria Boishardy; il donne plus que
+nous!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours pensé que Marcof était un gentilhomme
+qui reniait son origine et se cachait sous les habits
+d'un matelot, ajouta M. de La Bourdonnaie en s'inclinant
+avec une gracieuse politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous occupez pas de cela, messieurs, répondit
+Marcof en souriant avec fierté. Sachez seulement que je
+puis vous recevoir et vous serrer la main sans que vous
+descendiez trop du rang où vous a placé chacun le nom
+de vos aïeux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa
+main ouverte au marin.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quatre nuits, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Et les prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds, dit encore Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc!</p>
+
+<p>Marcof quitta rapidement la clairière et prit la route de
+l'abbaye de Plogastel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! se disait-il en se glissant dans les genêts.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Philippe! je sais maintenant tes secrets. Je
+connais la cause de ta fuite. Je devine celle qui te fait
+abandonner la Bretagne au moment du danger. Mais je
+suis là, frère, et je veille. Déjà deux des misérables qui
+ont torturé ta vie sont entre mes mains, et le troisième
+ne m'échappera pas? Mon Dieu! faites que je puisse rendre
+à celui que j'aime de toute la force de mon coeur cette
+tranquilité qu'il a perdue! Que je le voie heureux et que
+je meure après s'il le faut. Mais comment se fait-il que ce
+chevalier de Tessy soit le même homme que ce Raphaël
+que j'ai rencontré jadis dans les Abruzzes? Il y a là-dessous
+quelque horrible mystère que je saurai bien découvrir
+plus tard. Oh! que je trouve ce comte de Fougueray,
+que je le tienne en ma puissance comme j'y tiens sa
+soeur maudite, et je parviendrai à leur faire révéler la
+vérité! Va, Philippe, tu seras heureux peut-être, mais je
+te ferai libre, je le jure!</p>
+
+<p>Marcof était arrivé devant l'abbaye. Il monta rapidement
+à la chambre où il avait laissé Raphaël. Le cadavre
+du malheureux était dans une décomposition complète.
+La force du poison était telle qu'en quelques heures
+il avait accompli l'oeuvre que la mort met plusieurs jours
+à faire. L'air de la cellule était vicié par une odeur infecte
+et insoutenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec
+et Jahoua. Aucun d'eux ne lui répondit. L'abbaye semblait
+déserte et abandonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof; ils
+n'ont pas besoin de moi en ce moment. Je vais visiter encore
+la chambre qu'a habitée Yvonne et la sonder attentivement.
+La jeune fille n'a pu fuir que par une ouverture
+secrète qu'elle aura découverte.</p>
+
+<p>Ce disant, le marin entra dans la cellule de l'abbesse.
+Il visita avec une profonde attention le plancher et les
+murailles; puis, ne découvrant rien et supposant que les
+meubles pouvaient cacher ce qu'il cherchait, il se mit en
+devoir de les enlever de la chambre. Il s'adressa d'abord
+au lit.</p>
+
+<p>Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof
+sur la voie qu'Yvonne avait dû prendre pour se sauver.
+Alors il voulut repousser le bahut d'ébène. Le meuble
+résista. On se rappelle qu'il était scellé à la muraille
+par l'un de ses angles.</p>
+
+<p>Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa
+hache, il attaqua les deux battants de la porte du bahut.
+Le bois craqua sous l'acier. Marcof arracha la porte qui
+céda, et sonda l'intérieur avec le manche de son arme.</p>
+
+<p>Le fond, élevé sur quatre pieds, ne pouvait évidemment
+pas mériter un long examen. Il frappa sur le côté
+du meuble, qui devait être appuyé au mur. Le panneau
+rendit ce son sec du bois derrière lequel il y a vide.
+Marcof poussa un cri de joie et attaqua plus vigoureusement
+encore l'ébène, qui bientôt joncha le plancher de
+ses débris mutilés.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>DIÉGO ET MARCOF.</h3>
+
+
+
+
+<p>Une heure avant que Marcof ne franchit le seuil de l'abbaye
+un homme chevauchant sur un magnifique étalon
+anglais, galopait à fond de train sur la plage, dans la direction
+d'Audierne. Cet homme étant le comte de Fougueray.
+Arrivé dans la petite ville, et se jugeant à l'abri,
+il s'était arrêté pour réfléchir à sa situation et prendre un
+parti quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais tort d'accuser Hermosa, pensait-il tandis
+que son cheval reprenait haleine, et que la vapeur s'échappant
+de ses flancs enveloppait le cavalier dans un
+nuage de brouillard. Évidemment elle est tombée entre
+les mains des paysans. Pourquoi ne l'ai-je pas emmenée
+de suite à Audierne? Les drôles ont fait main basse sur
+l'or qui se trouvait dans le coffre! Je suis ruiné, complètement
+ruiné! mauvaise nuit! C'est ce Raphaël maudit
+qui est cause de tout cela avec sa manie d'enlever les
+jeunes filles! Que Satan torture ce bélître amoureux, et
+j'espère pardieu qu'il n'y manque pas à cette heure. Que
+dois-je faire? M'embarquer? A peine me reste-il dix louis!
+Ah! si j'avais eu le temps d'emporter cette argenterie
+massive que nous avons découverte dans l'abbaye! J'aurais
+dû la fondre en lingots; rien n'était plus facile.... Je
+réponds qu'il y en a bien pour vingt mille livres! Vingt
+mille livres! continua-t-il en soupirant. Joli denier pour
+un homme qui n'a pas le sou! Ah! si je pouvais... Pour
+quoi pas? fit-il tout à coup en se redressant sur sa selle.
+Les souterrains du château m'offrent un asile, et, en quelques
+heures, j'aurai terminé mon opération métallurgique.
+Excellente idée! Oui; mais ces damnés chouans
+gardent les alentours. Ah! bah! qui ne risque rien n'a
+rien! Risquons!</p>
+
+<p>Et, rassemblant ses rênes, Diégo se remit en marche;
+mais cette fois au pas de son cheval. Au moment de s'engager
+de nouveau sur la route de l'abbaye, il s'arrêta encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien bon, murmura-t-il, de risquer à me
+faire prendre pour une cible par ces fusils bas-bretons!
+N'ai-je pas, pour pénétrer dans l'abbaye, les entrées des
+souterrains qui donnent dans la campagne! Réfléchissons
+un peu! La galerie que nous avons explorée en premier
+donne dans la forêt de Plogastel. N'y songeons pas.
+La forêt doit servir de quartier général à ces royalistes
+endiablés. La seconde est sur la route de Penmarckh.
+Si Yvonne a fui c'est par là qu'elle ramènera du secours.
+Mais la troisième?...</p>
+
+<p>Et Diégo réfléchit profondément. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La troisième, si j'ai bonne mémoire, aboutit près de
+Douarnenez, entre ce village et Pont-Croix, à quelque distance
+de la mer. Environ à une lieue d'ici. Vingt minutes
+de galop m'y conduiront, et, comme je suivrai la
+plage, je n'aurai pas la crainte de rencontrer les chouans
+qui n'occupent que le haut pays. En route!</p>
+
+<p>Diégo revint sur ses pas, traversa de nouveau Audierne,
+et s'élança dans la direction indiquée. Diégo montait un
+excellent coursier. En un quart d'heure il eut atteint Pont-Croix.
+Rien n'était venu inquiéter sa marche. Là il s'orienta.</p>
+
+<p>Lorsque, après avoir pris possession de l'abbaye quelques
+jours auparavant, il avait soigneusement visité les
+souterrains, il avait attentivement examiné les entrées qui
+y donnaient accès. Celle située sur le bord de la mer, à
+peu de distance des falaises, était cachée aux regards des
+passants par un travail admirable, oeuvre d'une main habile.
+Elle donnait dans une petite grotte étroite et fort
+basse dans laquelle il fallait pénétrer en se glissant sur les
+genoux. Une porte, enduite d'une épaisse couche de granit,
+était pratiquée au fond de cette grotte, et, se mouvant
+par un ressort artistement dissimulé, s'ouvrait sur
+la galerie. Diégo avait découvert le ressort faisant céder
+la porte intérieurement. Donc, lorsqu'il eut dépassé Pont-Croix,
+il mit pied à terre, et conduisant son cheval par
+la bride, il se dirigea vers la grotte qu'il atteignit bientôt.</p>
+
+<p>Alors il attacha son cheval à un arbre voisin et se glissa
+dans l'intérieur. Diégo était un homme de précaution. Il
+avait sur lui une bougie et un briquet. Il fit du feu à l'aide
+de l'un, et, le feu fait, il alluma l'autre. Puis il pressa le
+ressort; la porte s'ouvrit et il pénétra dans la galerie.</p>
+
+<p>Ce moment coïncidait précisément avec celui où Hermosa,
+Jasmin et Henrique étaient amenés devant le comte
+de La Bourdonnaie, M. de Boishardy et Marcof. Il y avait
+six heures environ que la pauvre Yvonne gisait à terre
+en proie à la fièvre et au délire.</p>
+
+<p>Diégo, certain d'être seul, avança hardiment. Par mesure
+de précaution, il tenait un pistolet à la main. Diégo
+avait été doué par la nature prodigue d'une imagination
+des plus vives. Son esprit, continuellement éveillé, travaillait
+sans relâche. En traversant les souterrains, le
+projet d'Hermosa, relatif à la seconde marquise de Loc-Ronan,
+lui revint en tête. Il sourit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les
+chouans m'ont rendu grand service. Ils m'ont pris
+soixante-quinze mille livres, mais ils me mettent en possession
+de plus de deux millions. «Ils m'ont ruiné pour
+le moment, mais ils me font riche pour l'avenir et libre
+pour le présent. Ma foi! j'avais assez d'Hermosa! Elle
+est entre leurs mains, qu'elle y reste! C'est le seul souhait
+que je forme. J'irai seul à Rennes. Je verrai Julie de
+Château-Giron, et je saurai bien la contraindre à m'abandonner
+sa fortune, lors même qu'elle aurait appris la
+mort du marquis. Elle ne voudra pas que l'on déshonore
+sa mémoire. L'argenterie de la mère abbesse me mettra
+à même de faire le voyage et d'attendre, s'il le faut, pour
+mieux réussir. Allons! saint Janvier le patron des lazzaroni,
+veille toujours sur moi! Grâce lui soient rendues!
+Ah! fit-il tout à coup en poussant un cri de surprise et en
+trébuchant. Il se retint à la muraille. Mais la bougie lui
+avait échappé et s'était éteinte en tombant. Diégo était
+brave. Cependant sa position était assez critique pour
+qu'il fût excusable de ressentir un mouvement de terreur.</p>
+
+<p>Il était au milieu de souterrains inhabités depuis longtemps.
+Quelque bête fauve avait pu en avoir fait son repaire.
+Il avait heurté du pied un obstacle que l'on devait
+supposer être un corps étendu en travers de la galerie.</p>
+
+<p>Aussi, s'appuyant à la muraille, son pistolet à la main,
+il s'efforça de sonder les ténèbres. Il s'attendait à voir des
+yeux flamboyants luire dans l'obscurité. Il n'en fut rien.
+Rassuré par le silence qui régnait, Diégo se baissa et chercha
+sa bougie. Bientôt il la retrouva et l'alluma promptement.
+Alors il regarda à ses pieds. Un corps inanimé gisait
+sur le sol humide, et c'était l'obstacle causé par ce
+corps qui avait fait trébucher l'Italien.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme! s'écria Diégo en s'approchant davantage
+et en se baissant pour mieux éclairer l'être privé de
+sentiment qui demeurait immobile à ses pieds. Une
+femme! répéta-t-il en posant la bougie sur la terre.</p>
+
+<p>Ce corps, le lecteur l'a deviné, était celui de la malheureuse
+Yvonne. Lorsque les forces avaient manqué à
+la jeune fille, elle était tombée en avant la face contre
+terre. Depuis elle n'avait pas bougé. Diégo l'enleva dans
+ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne!... dit-il en demeurant stupéfait. Yvonne!...
+morte peut-être! Non, continua-t-il, son coeur bat encore.
+Comment a-t-elle pu se traîner jusqu'ici? Oh! je devine!
+Elle aura découvert dans la cellule quelque ouverture secrète
+que j'ignorais. Ma foi! je lui ai rendu un grand service
+en la débarrassant de Raphaël, et elle m'en devra
+quelque reconnaissance si elle en réchappe. Quelle jolie
+tête! Per Bacco! Hermosa n'avait pas eu tort d'en être jalouse.
+Que diable vais-je en faire?</p>
+
+<p>Diégo se mit à réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps presse, ajouta-t-il. Il faut prendre un parti.
+Elle est sans connaissance, incapable de se défendre. Si
+Je l'enlevais à mon tour? Oui, mais elle m'embarrassera.
+D'un autre côté, j'ai la solitude en horreur! Elle remplacera
+Hermosa!</p>
+
+<p>Sur cette détermination, Diégo prit dans ses bras le
+corps de la jeune fille, retourna vivement sur ses pas et
+atteignit bientôt l'entrée du souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Je la retrouverai ici, murmura-t-il en la déposant
+doucement à terre, près de la porte donnant dans la grotte.
+Maintenant faisons vite!</p>
+
+<p>Et, pressant sa course, il revint vers l'abbaye. Il pénétra
+dans le corps de bâtiment, et gravit rapidement le
+premier étage de l'escalier. En poussant la porte de la
+chambre d'Hermosa, il recula.</p>
+
+<p>&mdash;Raphaël ici! s'écria-t-il à la vue du cadavre couché
+sur le divan. N'est-il pas mort encore?</p>
+
+<p>Il s'approcha vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, il est mort et bien mort! continua-t-il. Mais
+alors quelqu'un est venu ici! On l'a transporté dans cette
+pièce! Oh! pourvu que le misérable n'ait pas eu le temps
+de parler!</p>
+
+<p>Diégo demeura immobile. Un bruit de pas retentit au
+dehors. Diégo bondit vers le corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdu! on pénètre dans l'étage supérieur.</p>
+
+<p>Il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide. Une cellule
+était ouverte; il s'y précipita. Là, il retint sa respiration,
+pour être à même de mieux entendre. Keinec, Jahoua et
+Fleur-de-chêne venaient d'entrer dans l'abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;Montons-nous? demanda Fleur-de-Chêne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Jahoua.</p>
+
+<p>Diégo sentit une sueur froide inonder son visage. Le
+misérable craignait la mort, et il ne s'illusionnait pas sur
+sa position. Être pris était, pour lui, être tué.</p>
+
+<p>Il ne doutait pas que les hommes qu'il entendait ne fussent
+des chouans, et lui, agent révolutionnaire, devait périr
+sans miséricorde. Fleur-de-Chêne s'était élancé sur
+l'escalier. Keinec le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, dit-il; nous avons fouillé les étages supérieurs.
+Allons de suite aux souterrains.</p>
+
+<p>&mdash;Soit!</p>
+
+<p>Les trois hommes s'éloignèrent. Diégo sentit une joie
+suprême succéder à l'angoisse qui le torturait. Il n'était
+pas découvert, donc il y avait encore de l'espérance. Il
+entendit les pas résonner sur les dalles du corridor, puis
+s'éloigner rapidement. Alors Diégo sortit de la cellule.
+Il ne songeait plus à l'argenterie de l'abbesse.</p>
+
+<p>Retenant sa respiration, se coulant le long des murailles,
+il descendit les marches avec des précautions infinies. Une
+fois au rez-de-chaussé, il écouta attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Si je fuyais par la cour? pensait-il.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas et s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Non! elle est sans doute gardée; puis, je serais arrêté
+dans les genêts!</p>
+
+<p>Il revint vers l'escalier conduisant aux souterrains.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils sont dans les deux autres galeries, je suis sauvé!
+murmura-t-il.</p>
+
+<p>Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne étaient demeurés
+à l'entrée des trois galeries, se consultant sur celle qu'ils
+devaient explorer la première. Diégo pouvait entendre
+leurs paroles de l'endroit où il était.</p>
+
+<p>Il sentait que des quelques minutes qui allaient suivre
+dépendait son existence. Il essaya de balbutier une prière,
+mais ses lèvres ne trouvaient que des blasphèmes.</p>
+
+<p>Pâle et tremblant, il écoutait comme le criminel qui attend
+l'arrêt de ses juges. Enfin les trois hommes prirent
+une décision. Ils continuèrent leurs recherches en poussant
+en avant. Seulement Diégo ne put deviner tout d'abord,
+au bruit de leurs pas, la direction qu'ils avaient prise.</p>
+
+<p>Il resta au sommet de l'escalier souterrain, n'osant
+avancer encore, lorsqu'un nouveau bruit retentit derrière
+lui. Quelqu'un pénétrait dans le couvent. Diégo se précipita
+en avant et descendit quelques marches sous l'empire
+d'une terreur folle.</p>
+
+<p>C'étaient les pas de Marcof que l'Italien avaient entendus.
+Le marin, arrivant en dernier, avait voulu retourner
+à la cellule qu'avait probablement occupée Yvonne.
+Une fois de plus, Diégo voyait s'éloigner le péril.</p>
+
+<p>Bientôt la marche de Marcof résonna au-dessus de la
+tête du misérable. Alors il continua à descendre. Les
+trois galeries s'offrirent à lui. Toutes les trois étaient
+sombres, et aucun rayon de lumière ne lui indiquait
+celle qu'avaient suivie ceux qui venaient d'y pénétrer.
+C'était la galerie de gauche qui conduisait à la grotte.</p>
+
+<p>Diégo examina d'abord attentivement celle de droite.
+Il avança doucement; il ne vit rien. Alors il prit celle
+du milieu. Au bout de quelques pas, il aperçut au loin
+la lueur d'une torche.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvé! murmura-t-il avec joie.</p>
+
+<p>La galerie de gauche était libre. Diégo n'avait pas de
+lumière. Dans la précipitation de sa fuite, il avait laissé
+la bougie allumée dans les souterrains près du cadavre
+de Raphaël. Il se précipita donc dans l'obscurité, se guidant
+sur la muraille qu'il suivait de la main. Cependant
+il avançait rapidement. Déjà il avait franchi plus d'un tiers
+de la distance qui le séparait encore de la grotte, lorsqu'une
+porte s'ouvrit brusquement derrière lui et qu'un
+homme s'élança à son tour dans la galerie. Cet homme
+tenait une torche à la main. C'était Marcof.</p>
+
+<p>Le marin, après avoir brisé le bahut d'ébène, avait
+facilement découvert l'ouverture secrète donnant dans la
+cellule de l'abbesse, et espérant être sur les traces d'Yvonne,
+il était descendu. En pénétrant dans la galerie, il vit un
+homme bondir devant lui et s'éloigner.</p>
+
+<p>Marcof appela, croyant avoir affaire à l'un de ses compagnons
+qu'il savait être dans les souterrains. Ne recevant
+pas de réponse, il poursuivit celui qui fuyait.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête! cria-t-il en tirant on pistolet de sa ceinture,
+Arrête!... ou je fais feu!</p>
+
+<p>Diégo continua sa course en augmentant de vitesse; il
+était protégé par l'obscurité. Marcof fut donc obligé d'ajuster
+au hasard et de tirer au juger.</p>
+
+<p>La balle effleura la tête de l'Italien et se perdit dans la
+voûte. Mais Marcof, sa torche d'une main, sa hache de
+l'autre, bondissait comme un lion en fureur à la poursuite
+de sa proie.</p>
+
+<p>Diégo s'aperçut promptement qu'il ne pouvait lutter
+d'agilité; il se retourna. Ne voyant qu'un seul homme,
+il tint ferme. Le marin arriva sur lui. La torche qu'il portait
+le mettait en pleine lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! s'écria Diégo dont les dents grincèrent
+de rage. Marcof! je vais te payer la dette que je te dois!</p>
+
+<p>Et levant son pistolet, il fit feu presque à bout portant.
+La balle atteignit le marin en pleine poitrine. Marcof
+poussa un cri rauque, tourna sur lui-même et tomba. En
+ce moment Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne, attirés
+par le bruit de la première détonation, accouraient en
+toute hâte.</p>
+
+<p>Diégo était à l'extrémité du souterrain. Il saisit Yvonne
+toujours étendue sans connaissance à l'endroit où il l'avait
+laissée, et faisant jouer le ressort, il s'élança dans la grotte
+en attirant vivement la porte à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvé, vengé, j'emporte la jolie Bretonne! fit-il
+en souriant et en pressant Yvonne sur sa poitrine. C'est
+trop de bonheur! A moi maintenant le plaisir, la liberté
+et les millions de la marquise!</p>
+
+<p>Puis il se glissa avec son fardeau par l'étroite ouverture,
+courut à son cheval, le détacha, plaça Yvonne sur
+l'encolure, sauta en selle, et disparut au galop dans la direction
+de Brest au moment où Keinec, après avoir arraché
+les gonds de la porte, bondissait sur la plage. Jahoua
+le suivait.</p>
+
+<p>Tous deux avaient vu tomber Marcof et enlever celle
+qu'ils aimaient. L'expression de leur physionomie était effrayante.
+On y lisait, comme ont eût lu dans un livre ouvert,
+les sentiments terribles de la colère, de la haine, de
+la rage, de la soif du sang. Leur impuissance présente
+ajoutait encore à l'horreur de leur situation morale, car
+ils ne pouvaient espérer, à pied, atteindre le ravisseur qui
+fuyait sur un bon cheval. Ils se regardèrent muets de
+douleur.</p>
+
+<p>Puis, par un mouvement admirable qui décelait tout
+ce que ces deux jeunes et vaillants coeurs renfermaient de
+richesses, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.
+Ces deux hommes, ennemis la veille, s'étreignirent en
+frères.</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua! s'écria Keinec, si tu sauve Yvonne je te
+jure, par le Dieu vivant, que je ne m'opposerai pas à
+votre union.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais le même serment, Keinec! répondit le fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, elle sera à celui qui l'aura sauvée!</p>
+
+<p>&mdash;A celui qui l'aura sauvée! répéta Jahoua.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Fleur-de-Chêne essayait d'arrêter le
+sang qui coulait à flots de la poitrine de Marcof, et Diégo,
+longeant les falaises, disparaissait à l'horizon. La coiffe
+blanche d'Yvonne, dont la tête ballottée par le galop du
+cheval vacillait sur le bras du ravisseur, se distingua
+quelque temps encore, puis tout disparut dans un nuage
+de poussière.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens devaient-ils tenir leur serment?
+Yvonne devait-elle demeurer la proie du bandit? Marcof
+devait-il mourir? Que ceux de mes lecteurs, que la longueur
+de ce volume n'aura pas lassés, veulent bien s'adresser
+au Marquis de Loc-Ronan et ils auront réponse
+aux précédentes questions.</p>
+
+
+
+<p>FIN.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN ***
+
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
+
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+
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+
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