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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:00 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Marcof le Malouin + +Author: Ernest Capendu + +Release Date: December 22, 2005 [EBook #17372] +[Date last updated: February 12, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +ERNEST CAPENDU + +MARCOF-LE-MALOUIN + + +[Illustration] + + +PARIS +A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR +9, RUE DE VERNEUIL, 9 + + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +LES PROMIS DE FOUESNAN + + + + +I + +LE JEAN-LOUIS. + + +Dans les derniers jours de juin 1791, au moment où le soleil couchant +dorait de ses rayonnements splendides la surface moutonneuse de l'Océan, +embrasant l'occident des flots d'une lumière pourpre, comparable, par +l'éclat, à des métaux en fusion, un petit lougre, fin de carène, élancé +de mâture, marchant sous sa misaine, ses basses voiles, ses huniers et +ses focs, filait gaiement sur la lame, par une belle brise du +sud-ouest. L'atmosphère, lourde et épaisse, chargée d'électricité, +se rafraîchissait peu à peu, car le vent augmentant progressivement +d'intensité, menaçait de se changer en rafale. Les vagues, roulant plus +précipitées sous l'action de la bourrasque naissante, déferlaient avec +force sur les bordages du frêle bâtiment qui, insoucieux de l'orage, ne +diminuait ni sa voilure ni la rapidité de sa marche. Il courait, serrant +le vent au plus près, bondissant sur l'Océan comme un enfant qui se joue +sur le sein maternel. + +Son équipage, composé de quelques hommes, les uns fumant accoudés sur le +bastingage, les autres accroupis avec nonchalance sur le pont, semblait +lui-même n'avoir aucune préoccupation des nuages plombés et couleur de +cuivre qui s'amoncelaient au sud et s'emparaient du firmament avec une +vélocité incroyable pour tous ceux qui n'ont pas assisté à ce sublime +spectacle de la nature que l'on nomme une tempête. + +Ce lougre, baptisé sous le nom de _Jean-Louis_, parti la veille au soir +de l'île de Groix, avait mis le cap sur Penmarckh. Quelques ballots de +marchandises entassés au pied du grand mât et solidement amarrés contre +le roulis, expliquaient suffisamment son voyage. Cependant ce petit +navire, qu'à son aspect il était impossible de ne pas prendre tout +d'abord pour l'un de ces paisibles et inoffensifs caboteurs faisant +le commerce des côtes, offrait à l'oeil exercé du marin un problème +difficile à résoudre. En dépit de son extérieur innocent, il avait +dans toutes ses allures quelque chose du bâtiment de guerre. Sa mâture, +coquettement inclinée en arrière, s'élevait haute et fière vers les +nuages qu'elle semblait braver. Son gréement, soigné et admirablement +entretenu, dénotait de la part de celui qui commandait _le Jean-Louis_ +des connaissances maritimes peu communes. + +On sentait qu'à un moment donné, le lougre pouvait en un clin d'oeil se +couvrir de toile, prendre chasse ou la donner, suivant la circonstance. +Peut-être même les ballots qui couvraient son pont, sans l'encombrer +toutefois, n'étaient-ils là que pour faire prendre le change aux +curieux. + +Au moment où nous rencontrons _le Jean-Louis_, rien pourtant ne décelait +des intentions guerrières, il se contentait de filer gaiement sous la +brise fraîchissante, s'inclinant sous la vague et bondissant comme un +cheval de steeple-chase, par-dessus les barrières humides qui voulaient +s'opposer à son passage. Les matelots insouciants regardaient d'un oeil +calme approcher la tempête. + +A l'arrière du petit bâtiment, le dos appuyé contre la muraille du +couronnement, se tenait debout, une main passée dans la ceinture qui +lui serrait le corps, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et +carrées, aux bras musculeux, aux longs cheveux tombant sur le cou, et +dont le costume indiquait au premier coup d'oeil le marin de la vieille +Bretagne. + +Depuis trois quarts d'heure environ que la brise se carabinait de plus +en plus, ce personnage n'avait pas fait un seul mouvement. Ses yeux vifs +et pénétrants étaient fixés sur le ciel. De temps à autre une sorte de +rayonnement intérieur illuminait sa physionomie. + +--Avant une heure d'ici, nous aurons un vrai temps de damnés! +murmura-t-il en faisant un mouvement brusque. + +Un petit mousse, accroupi au pied du mât d'artimon, se releva vivement. + +--Pierre! lui dit le commandant. + +--Maître, fit l'enfant en s'avançant avec timidité. + +--Va te poster dans les hautes vergues. Tu me signaleras la terre. + +Le mousse, sans répondre, s'élança dans les enfléchures, et avec la +rapidité et l'agilité d'un singe, il se mit en devoir de gagner la +première hune de misaine. + +--Amarre-toi solidement, lui cria son chef. + +Puis, marchant à grands pas sur le pont, le personnage s'approcha +d'un vieux matelot à la figure basanée, aux cheveux grisonnants, qui +regardait froidement l'horizon. + +--Bervic, lui demanda-t-il après un moment de silence, que penses-tu du +grain qui se prépare? + +--Je pense qu'avant dix minutes nous en verrons le commencement, +répondit le matelot. + +--Crois-tu qu'il dure? + +--Dieu seul le sait. + +--Eh bien! en ce cas, fais fermer les écoutilles et nettoyer les +dallots. + +«Bien, continua le patron du _Jean-Louis_ en voyant ses ordres exécutés. +Alerte, enfants! Carguez les huniers et amenez les focs! + +--C'est pas mal, mais c'est pas encore ça, murmura Bervic resté seul à +côté du commandant auquel il servait de contre-maître et de second. + +--Qu'est-ce que tu dis, vieux caïman? + +--Je dis que, pendant qu'on y est, autant carguer la misaine; le lougre +est assez jeune pour marcher à sec, et si nous laissons prise au vent, +il ne se passera pas cinq minutes avant que la voilure ne s'en aille à +tous les grands diables d'enfer... + +--Tu te trompes, vieux gabier, répondit le commandant, si la brise est +forte, ma misaine est plus forte encore. Envoie prendre deux ris, amarre +deux écoutes et tiens bon la barre. Tu gouverneras jusqu'en vue de +terre. Va! je réponds de tout. Marcof n'a jamais culé devant la tempête, +et _le Jean-Louis_ obéit mieux qu'une jeune fille. + +--C'est tenter Dieu! grommela le vieux marin, qui néanmoins s'empressa +d'obéir à son chef. + +La tempête éclatait alors dans toute sa fureur. Les rayons du soleil, +entièrement masqués par des nuées livides, n'éclairaient plus que +faiblement l'horizon. Cinq heures sonnaient à peine aux clochers de +la côte voisine, et la nuit semblait avoir déjà jeté sur la terre son +manteau de deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme +elles le sont toujours dans ces parages hérissés de brisants et de +rochers, s'élançaient avec furie les unes contre les autres, par suite +du ressac que la proximité de la terre rendait terrible. La rafale +passant sur la mer échevelée, comme un vol de djinns fantastiques, +tordait les vergues et sifflait dans les agrès du navire. + +Le petit lougre bondissait, emporté par le tourbillon; mais néanmoins il +tenait ferme, et gouvernait bien. Presque à sec de voiles, ne marchant +plus que sous sa misaine, obéissant comme un enfant aux impulsions de la +main savante qui tenait la barre, il présentait sans cesse son avant aux +plus fortes lames, tout en évitant avec soin de se laisser emporter par +les courants multipliés qui offrent tant de périls aux navires longeant +les côtes de la Cornouaille. + +Personne à bord n'ignorait les dangers que courait _le Jean-Louis_. +Mais, soit confiance dans la bonne construction du lougre, soit +certitude de l'infaillibilité de leur chef, soit indifférence de la mort +imminente, les matelots, rudement ballotés par le tangage, n'avaient +rien perdu de leur attitude calme et passive, presque semblable à +l'allure fataliste des musulmans fumeurs d'opium. Le patron lui-même +sifflait gaiement entre ses dents en regardant d'un oeil presque +ironique la fureur croissante des flots. On eût dit que cet homme +éprouvait une sorte de joie intérieure à lutter ainsi contre les +éléments, lui, si faible, contre eux si forts!... + +Au moment où il passait devant l'écoutille qui servait de communication +avec l'entre-pont du navire, deux têtes jeunes et souriantes apparurent +au sommet de l'escalier, et deux nouveaux personnages firent leur entrée +sur l'arrière du _Jean-Louis_. + +Le premier qui se présenta était un grand et beau jeune homme de +vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Il +portait avec grâce le costume simple et élégant des habitants de Roscof. +Des braies blanches, une veste de même couleur en fine toile, serrée à +la taille par une large ceinture de serge rouge, et laissant apercevoir +le grand gilet vert à manches bleues, commun à presque tous les Bretons. +Un chapeau aux larges bords, tout entouré de chenilles de couleurs vives +et bariolées, lui couvrait la tête. Ses jambes se dessinaient fines et +nerveuses sous de longues guêtres de toile blanche. Il portait à la main +le penbas traditionnel. + +Dès qu'il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint en équilibre, +malgré les rudes mouvements d'un tangage énergique, il se retourna et +offrit la main à une jeune fille qui venait derrière lui. + +Cette charmante créature, âgée de dix-huit ans tout au plus, offrait +dans sa personne le type poétique et accompli des belles pennerès de la +Bretagne. Le contraste de ses grands yeux noirs, pleins de vivacité +et presque de passion, avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et +cendrés, présentait tout d'abord un aspect d'une originalité séduisante, +tandis que l'ovale parfait de la figure, la petite bouche fine et +carminée, le nez droit aux narines mobiles et la peau d'une blancheur +mate et rosée, constituaient un ensemble d'une saisissante beauté. Une +large bande de toile duement empesée, relevée de chaque côté de la tête +par deux épingles d'or, formait la coiffure de cette gracieuse tête. Le +corsage de la robe, en étoffe de laine bleue, tout chamarré de velours +noir et, de broderies de couleur jonquille, dessinait une taille ronde +et cambrée et une poitrine élégante et riche de promesses presque +réalisées. Les manches, en mousseline blanche à mille plis, s'ajustaient +à la robe par deux larges poignets de velours entourant la naissance du +bras. La jupe bleue retombait sur une seconde jupe orange, laquelle, à +son tour, laissait apercevoir un troisième jupon de laine noire. Des +bas de coton cerise, à broderie noire, modelaient à ravir une fine et +délicieuse jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette belle +fille était enfermé dans un simple soulier de cuir bien ciré, orné +d'une boucle d'or. D'énormes anneaux d'oreilles et une chaîne de cou +à laquelle pendait une petite croix d'or, complétaient ce costume +pittoresque. + +En s'élançant légère sur le pont du lougre, la jeune Bretonne déplia une +sorte de manteau à capuchon à fond gris rayé de vert, qu'elle se jeta +gracieusement sur les épaules. Précaution d'autant moins inutile, que +les vagues qui déferlaient contre le bordage du _Jean-Louis_ retombaient +en pluie fine sur le pont du navire, qu'elles balayaient même +quelquefois dans toute sa largeur. + +--Ah! ah! les promis, vous avez donc assez du tête-à-tête? demanda en +souriant le patron du lougre, dès qu'il eut vu les deux jeunes gens +s'avancer vers lui. + +Il avait formulé cette question en français. Jusqu'alors, pour causer +avec Bervic et pour donner des ordres à son équipage, il avait employé +le dialecte breton. + +--Dame! monsieur Marcof, répondit la jeune fille, depuis que vous avez +fait fermer les panneaux, l'air commence à manquer là-dedans... + +--Si j'ai fait fermer les panneaux, ma belle petite Yvonne, c'est que, +sans cela, les lames auraient fort bien pu troubler votre conversation. + +--Sainte Marie! quel changement de temps! s'écria le jeune homme +en jetant autour de lui un regard plein d'étonnement et presque +d'épouvante. + +--Ah ça! mon gars, fit Marcof en souriant, il paraît que quand tu es +en train de gazouiller des chansons d'amour, le bon Dieu peut déchaîner +toutes ses colères et tous ses tonnerres sans que tu y prêtes seulement +attention! Voici près d'une heure que nous dansons sur des vagues +diaboliques, et, ce qui m'étonne le plus, c'est que tu sois là, debout +devant moi, au lieu de t'affaler dans ton hamac... + +--Et pourquoi souffrirais-je, Marcof, quand Yvonne ne souffre pas?... + +--C'est qu'Yvonne est fille de matelot; c'est qu'elle a le pied et le +coeur marins, et qu'elle serait capable de tenir la barre si elle en +avait la force. N'est-ce pas, ma fille? continua Marcof en se retournant +vers Yvonne. + +--Sans doute, répondit-elle; vous savez bien que je n'ai pas quitté mon +père tant qu'il a navigué... + +--Je sais que tu es une brave Bretonne, et que la sainte Vierge qui te +protége portera bonheur au _Jean-Louis_. Ah! Jahoua, mon gars, tu auras +là une sainte et honnête femme; et si tu ne te montrais pas digne de ton +bonheur, ce serait un rude compte à régler entre toi et tous les marins +de Penmarkh, moi en tête! Vois-tu, Yvonne, c'est notre enfant à tous! +Quand un navire vire au cabestan pour venir à pic sur son ancre, il faut +qu'elle soit là, il faut qu'elle prie au milieu de l'équipage qui va +partir! Un _Pater_ d'Yvonne, c'est une recommandation pour le paradis. + +--J'aime Yvonne de toute mon âme et de tout mon coeur, répondit Jahoua +avec simplicité, et la preuve que je l'aime, c'est que je suis son +promis. + +--Je sais bien, mon gars; mais, vois-tu, dans tout cet amour-là, il y a +quelque chose qui me met vent dessous vent dedans, c'est... + +Marcof s'arrêta brusquement, comme si la crainte d'entamer un sujet +pénible ou embarrassant lui eût fermé la bouche. Jahoua lui-même fit un +signe d'impatience, et Yvonne, dont son fiancé tenait les deux mains, +se recula vivement en rougissant et en baissant la tête. A coup sûr, les +paroles du patron avaient éveillé dans leurs âmes un triste souvenir. + +--Tonnerre! s'écria Marcof après un moment de silence, voilà la rafale +qui redouble. La barre à bâbord, Bervic! Vieux caïman, tu ne gouvernes +plus! continua-t-il en breton en s'adressant au marin chargé de la +direction du lougre. + +La tempête, en effet, prenait des proportions formidables. Un coup de +tonnerre effrayant succéda si rapidement à l'éclair qui le précédait +qu'Yvonne, épouvantée, se laissa tomber à genoux. Marcof saisit lui-même +la barre du gouvernail. + +--Largue les focs et les huniers! commandait-il d'une voix brusque et +saccadée. + +A cet ordre inattendu de livrer de la toile au vent dans cette infernale +tourmente, les marins, stupéfaits, demeurèrent immobiles. + +--Tonnerre d'enfer!... chacun à son poste! hurla Marcof d'une voix +tellement impérieuse que ses hommes bondirent en avant. + +Quelques secondes plus tard, _le Jean-Louis_, chargé de toiles, filait +sur les vagues, tellement penché à tribord que ses basses vergues +plongeaient entièrement dans l'Océan. + +--Yvonne, reprit plus doucement Marcof en s'adressant à la jeune fille, +je suis fâché que ton père t'ait conduite à bord... + +--Et pourquoi cela, Marcof? + +--Parce que le temps est rude, ma fille, et que, s'il arrivait malheur +au _Jean-Louis_, le vieil Yvon ne s'en relèverait pas... + +--Est-ce que vous craignez pour le lougre? demanda Jahoua. + +--Il est entre les mains de Dieu, mon gars. Je fais ce que je puis, mais +la tempête est dure et les rochers de Penmarckh sont bien près. + +--Sainte Vierge! protégez-nous! murmura la jeune fille. + +--Ne craignez rien, ma douce Yvonne, dit Jahoua en s'approchant d'elle; +le bon Dieu voit notre amour et il nous sauvera. Si nous nous trouvons +embarqués à bord du _Jean-Louis_, n'allions-nous pas faire un pèlerinage +à la Vierge de l'Ile de Groix pour qu'elle bénisse notre union? Dieu +nous éprouve, mais il ne veut pas nous punir..... nous ne l'avons pas +mérité... + +--Vous avez raison, Pierre, ayons confiance. + +--En attendant, ma fille, reprit Marcof, va me chercher ce bout de +grelin qui est là roulé au pied du mât de misaine. Là, c'est bien! +Maintenant amarre-le solidement autour de ta taille; aide-la, Jahoua. +Bon, ça y est; approche, continua le marin en passant à son tour son +bras droit dans le reste de la corde à laquelle Yvonne avait fait un +noeud coulant. Va! ne crains rien, si nous sombrons en mer ou si nous +nous brisons sur les côtes, je te sauverai. + +--Non, non, s'écria impétueusement Jahoua; si quelqu'un doit sauver +Yvonne en cas de péril, c'est à moi que ce droit appartient... + +--Toi, mon gars, occupe-toi de tes affaires, et laisse-moi arranger les +miennes à ma guise. Yvon m'a confié sa fille, à moi, entends-tu, et je +dois la lui ramener ou mourir avec elle. + +--S'il y a du danger, Marcof, laissez-moi et sauvez-vous!... s'écria +Yvonne. + +--Terre! cria tout à coup une voix aiguë partie du haut de la mâture. + +--Voilà le péril qui approche, murmura vivement Marcof à voix basse. +Silence tous deux et laissez-moi. + +En ce moment, un éclair qui déchira les nues illumina l'horizon, et +malgré la nuit déjà sombre on put distinguer les falaises s'élevant +comme de gigantesques masses noires, par le tribord du _Jean-Louis_. La +rafale poussait le navire à la côte avec une effroyable rapidité. + +--Marcof! dit le vieux Bervic en s'approchant vivement de son chef, au +nom de Dieu! fais carguer la toile ou nous sommes perdus. + +--Silence... s'écria durement Marcof; à ton poste! Prends ta hache, et, +sur ta vie, fends la tête au premier qui hésiterait à obéir. + +Le matelot gagna l'avant du navire sans répondre un seul mot, mais en +pensant à part lui que son chef était devenu fou. + + + + +II + +LA BAIE DES TRÉPASSÉS. + + +De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui offre l'aspect le +plus sauvage, le plus sinistre, le plus désolé, est sans contredit la +_Torche de la tête du cheval_, en breton Penmarckh. Là, rien ne manque +pour frapper d'horreur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque +fantastique, des amoncellements étranges de rochers granitiques qu'on +croirait foudroyés, encombrent le rivage. La tradition prétend qu'à +cette place s'élevait jadis une cité vaste et florissante submergée en +une seule nuit par une mer en fureur. Mais de cette cité, il ne reste +pas même le nom! Des falaises à pic, des blocs écrasés les uns sur les +autres par quelque cataclysme épouvantable, pas un arbre, pas d'autre +verdure que celle des algues marines poussant aux crevasses des +brisants, un promontoire étroit, vacillant sans cesse sous les coups +de mer et formé lui-même de quartiers de rocs entassés pêle-mêle dans +l'Océan par les convulsions de quelque Titan agonisant; voilà quel +est l'aspect de Penmarckh, même par un temps calme et par une mer +tranquille. + +Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les côtes, lorsque +le ciel s'assombrit, lorsque la tempête éclate, il est impossible à +l'imagination de rêver un spectacle plus grandiose, plus émouvant, plus +terrible, que ne l'offre cette partie des côtes de la Cornouaille. On +dirait alors que les vagues et que les rochers, que le démon des eaux et +celui de la terre se livrent un de ces combats formidables dont l'issue +doit être l'anéantissement des deux adversaires. L'Océan, furieux, +bondit écumant hors de son lit, et vient saisir corps à corps ces +falaises hérissées qui tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si +haut qu'on l'entend à plus de cinq lieues dans l'intérieur des terres, +et que les habitants de Quimper même frémissent à ce bruit redoutable. +La langue humaine n'offre pas d'expressions capables de dépeindre ce +bouleversement et ce chaos. Ce bruit infernal possède, pour qui l'entend +de près, les propriétés étranges de la fascination. Il attire comme un +gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés de tous côtés dans +la mer, obstruent le passage et s'élèvent comme une première et +insuffisante barrière contre la fureur du flot qui les heurte et les +ébranle. + +En franchissant cette sorte de fortification naturelle, en suivant +la falaise dans la direction d'Audierne, après avoir doublé à demi la +pointe de Penmarckh, on découvre une crique étroite offrant un fond +suffisant aux navires d'un médiocre tirant d'eau. Cette crique, refuge +momentané de quelques barques de pêche, est le plus souvent déserte. + +Les rocs qui encombrent sa passe présentent de tels dangers au +navigateur, qu'il est rare de voir s'y aventurer d'autres marins que +ceux qui sont originaires du pays. + +Néanmoins, c'est au milieu du bruit assourdissant, c'est en passant +entre ces écueils perfides, par une nuit sombre et par un vent de +tempête, que _le Jean-Louis_ doit gagner ce douteux port de salut. + +Le lougre avançait avec la rapidité d'une flèche lancée par une main +vigoureuse. Marcof, toujours attaché à Yvonne, tenait la barre du +gouvernail. + +--Tonnerre! murmura-t-il brusquement en interrogeant l'horizon; tous ces +gars de Penmarckh sont donc devenus idiots! Pas un feu sur les côtes! + +--Un feu à l'arrière! cria le mousse toujours amarré au sommet du mât, +et semblant répondre ainsi à l'exclamation du marin. + +--Impossible! fit Marcof, nous n'avons pas doublé la baie, j'en suis +sûr! + +--Un feu à l'avant! dit Bervic. + +--Un feu par la hanche de tribord! s'écria un autre matelot. + +--Un feu par le bossoir de bâbord! ajouta un troisième. + +--Tonnerre! rugit Marcof en frappant du pied avec fureur. Tous les +diables de l'enfer ont-ils donc allumé des feux sur les falaises! + +On distinguait alors, perçant la nuit sombre et la brume épaisse, des +clartés rougeâtres dont la quantité augmentait à chaque instant, et qui +semblaient autant de météores allumés par la tempête. + +--Que Satan nous vienne en aide; murmura le marin. + +--Ne blasphémez pas, Marcof! s'écria vivement Yvonne. La tourmente nous +a fait oublier que c'était aujourd'hui le jour de la Saint-Jean. Ce que +nous voyons, ce sont les feux de joie. + +--Damnés feux de joie, qui nous indiquent aussi bien les récifs que la +baie. + +--Marcof! entendez-vous? fit tout à coup Jahoua. + +--Et que veux-tu que j'entende, si ce n'est les hurlements du ressac? + +--Quoi? écoutez! + +--Ciel! murmura Yvonne après avoir prêté l'oreille, ce sont les âmes de +la _baie des Trépassés_ qui demandent des prières!... + +Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit nouveau se mêlant à +l'assourdissant tapage de la tempête déchaînée, car il porta vivement +un sifflet d'argent à ses lèvres et il en tira un son aigu. Bervic +accourut. Le patron délia la corde qui l'attachait à Yvonne, et +remettant la barre du gouvernail entre les mains du matelot: + +--Gouverne droit, dit-il, évite les courants, toujours à bâbord, et toi, +ma fille, continua-t-il en se retournant vers Yvonne, demeure au pied du +mât. Sur ton salut, ne bouge pas!... Que je te retrouve là au moment du +danger! Seulement, appelle le ciel à notre aide! Sans lui, nous sommes +perdus! + +La jolie Bretonne se prosterna, et ôtant la petite croix d'or qu'elle +portait à son cou, elle la baisa pieusement et commença une ardente +prière. Jahoua, agenouillé à côté d'elle, joignit ses prières aux +siennes. + +Marcof s'était élancé dans la mâture. A cheval sur une vergue, balancé +au-dessus de l'abîme, il tira de sa poche une petite lunette de nuit +et interrogea de nouveau l'horizon. Malgré le puissant secours de cette +lunette, il fallait l'oeil profond et exercé du marin, cet oeil habitué +à percer la brume et à sonder les ténèbres, pour distinguer autre chose +que le ciel et l'eau. A peine la masse des nuages, paraissant plus +sombre sur la droite du lougre, indiquait-elle l'approche de la terre. + +--Ces feux nous perdront! murmura Marcof. _Le Jean-Louis_ a doublé +Penmarckh, et il court sur la baie des Trépassés. + +Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour jeter +l'épouvante dans l'âme des marins et des pêcheurs, était une petite anse +abrupte et sauvage, vers laquelle un courant invincible emportait les +navires imprudents qui s'engageaient dans ses eaux. Elle avait été le +théâtre de si nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres +sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était trop +pleinement justifiée. La légende, et qui dit _légende_ en Bretagne, dit +article de foi, la légende racontait que lorsque la nuit était orageuse, +lorsque la vague déferlait rudement sur la côte, on entendait des +clameurs s'élever dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs +étaient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes, de prières +et de sépultures chrétiennes, étaient impitoyablement repoussées +du paradis, et erraient désolées sur cette partie des côtes de la +Cornouaille. Un navire eût mieux aimé courir à une perte certaine sur +les rochers de Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique de +désolation. + +En constatant la direction prise par son lougre, Marcof ne put retenir +un mouvement de colère et de désespoir. A peine eut-il reconnu les côtes +que, s'abandonnant à un cordage, il se laissa glisser du haut de la +mâture. + +--Aux bras et aux boulines! commanda-t-il en tombant comme une avalanche +sur le pont, et en reprenant son poste à la barre. Pare à virer! Hardi, +les gars! Notre-Dame de Groix ne nous abandonnera pas! Allons, Jahoua! +tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main à mes hommes. + +La manoeuvre était difficile. Il s'agissait de virer sous le vent. Une +rafale plus forte, une vague plus monstrueuse prenant le navire par le +travers opposé, au moment de son abattée, pouvait le faire engager. Or, +un navire engagé, c'est-à-dire couché littéralement sur la mer et ne +gouvernant plus, se relève rarement. Il devient le jouet des flots, qui +le déchirent pièce à pièce, sans qu'il puisse leur opposer la moindre +résistance. + +_Le Jean-Louis_, néanmoins, grâce à l'habileté de son patron et à +l'agilité de son équipage, sortit victorieux de cette dangereuse +entreprise. Le péril n'avait fait que changer de nature, sans diminuer +en rien d'imminence et d'intensité. Il ne s'agissait pas de tenir contre +le vent debout et de gagner sur lui, chose matériellement impossible; il +fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de reprendre peu +à peu la haute mer. Malheureusement, la marée, la tempête et le vent du +sud se réunissaient pour pousser le lougre à la côte. En virant de bord, +il s'était bien éloigné de la baie des Trépassés; mais il s'approchait +de plus en plus des roches de Penmarck. Déjà la Torche, le plus avancé +des brisants, se détachait comme un point noir et sinistre sur les +vagues. + +Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses basses voiles. +_Le Jean-Louis_ gouvernait sous ses focs. Des fanaux avaient été hissés +à ses mâts et à ses hautes vergues. + +Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place auprès d'elle. +L'équipage, morne et silencieux, s'attendait à chaque instant à voir le +petit bâtiment se briser sur quelque rocher sous-marin. + +--Jette le loch! ordonna Marcof en s'adressant à Bervic. + +Celui-ci s'éloigna, et, au bout de quelques minutes, revint près du +patron. + +--Eh bien? + +--Nous culons de trois brasses par minute, répondit le vieux Breton avec +cette résignation subite et ce calme absolu du marin qui se trouve en +face de la mort sans moyen de l'éviter. + +--A combien sommes-nous de la Torche? + +--A trente brasses environ. + +--Alors nous avons dix minutes! murmura froidement Marcof. Tu entends, +Yvonne? Prie, ma fille, mais prie en breton; le bon Dieu n'entend +peut-être plus le français!... + +Un silence d'agonie régnait à bord. La tempête seule mugissait. + +La voix de la jeune fille s'éleva pure et touchante, implorant la +miséricorde du Dieu des tempêtes. Tous les matelots s'agenouillèrent. + +--Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans le sauvage et poétique +dialecte de la Cornouaille; va vatimant a zo kes bian ag ar mor a zo ker +brus[1]! + +[Note 1: «Mon Dieu, protégez-moi, mon navire est si petit et votre +mer si grande.»] + +--Amen! répondit pieusement l'équipage en se relevant. + +--Un canot à bâbord! cria brusquement Bervic. + +Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait pour contempler +celui, plus terrible encore, qu'affrontait une frêle barque sur ces +flots en courroux, tous les matelots, disons-nous, se tournèrent vers la +direction indiquée. + +Un spectacle saisissant s'offrit à leurs regards. Tantôt lancée au +sommet des vagues, tantôt glissant rapidement dans les profondeurs de +l'abîme, une chaloupe s'avançait vers le lougre, et le lougre, par suite +de son mouvement rétrograde, s'avançait également vers elle. Un seul +homme était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageait +vigoureusement, coupant les lames avec une habileté et une hardiesse +véritablement féeriques. + +--Ce ne peut-être qu'un démon! grommela Bervic à l'oreille de Marcof. + +--Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d'amarre s'il veut venir à +bord, répondit le marin, car, à coup sûr, c'est un vrai matelot! + +En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la falaise, revenait +en mugissant vers la pleine mer. Le canot bondit au sommet de cette +vague, puis, disparaissant sous un nuage d'écume, il fut lancé avec une +force irrésistible contre les parois du lougre. + +Un cri d'horreur retentit à bord. La barque venait d'être broyée +entre la vague et le bordage. Les débris, lancés au loin, avaient déjà +disparu. + +--Un homme à la mer! répétèrent les matelots. + +Mais avant qu'on ait eu le temps de couper le câble qui retenait la +bouée de sauvetage, un homme cramponné à un grelin extérieur escaladait +le bastingage et s'élançait sur le pont. + +--Keinec! s'écrièrent les marins. + +--Keinec! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement de joie. + +--Keinec! répéta faiblement Yvonne en reculant de quelques pas et en +cachant son doux visage dans ses petites mains. + +Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tête et s'appuyant sur +son pen-bas, il lança un regard de défi au nouveau venu. Celui-ci, jeune +et vigoureux, ruisselant d'eau de toute part, ne daigna pas même laisser +tomber un coup d'oeil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof et +il lui tendit la main. + +--J'ai reconnu ton lougre à ses fanaux, dit-il lentement; tu étais en +péril, je suis venu. + +--Merci, matelot; c'est Dieu qui t'envoie! répondit Marcof. Tu connais +la côte. Prends la barre, gouverne et commande! + +--Un moment; j'ai mes conditions à faire, murmura Keinec. Une fois à +terre, jure-moi, si j'ai fait entrer _le Jean-Louis_ dans la crique, +jure-moi de m'accorder ce que je te demanderai. + +--Ce n'est rien contre le salut de mon âme? + +--Non. + +--Eh bien! je le jure! Ce que tu me demanderas je te l'accorderai. + +Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidité sans bornes +et une sûreté de coup d'oeil infaillible, il fit courir une nouvelle +bordée au bâtiment, et il s'avança droit vers la passe de Penmarckh. + +Malgré la violence du vent, malgré les vagues, _le Jean-Louis_, gouverné +par une main ferme et audacieuse, s'engagea dans un véritable dédale de +récifs et de brisants. Peu à peu on put distinguer les hautes falaises +derrière lesquelles s'élevait une lune rougeâtre toute maculée de larges +taches noires et livides. + +Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promontoire et sur la +grève, fut à même de lancer à bord un cordage que l'on amarra solidement +au cabestan. _Le Jean-Louis_ était sauvé! + +Keinec, impassible, n'avait pas prononcé une parole depuis le peu de +mots qu'il avait échangés avec Marcof. Soit hasard, soit intention +arrêtée, il n'avait pas une seule fois non plus laissé tomber ses +regards sur Yvonne et sur Jahoua. La jeune fille, appuyée contre le +bastingage, semblait absorbée par une rêverie profonde. Jahoua, lui, +serrait convulsivement son pen-bas dans sa main crispée. + +Dès que les pêcheurs de la côte eurent halé le lougre vers la terre, +Bervic s'approcha de Marcof, et se penchant vers lui: + +--Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge entre les deux +sourcils? demanda-t-il à voix basse. + +--Non! répondit Marcof. + +--Eh bien, regardez-y! Vrai comme je suis un bon chrétien, il ne se +passera pas vingt-quatre heures avant que le gars n'ait répandu du sang! + +--Pauvre Yvonne! murmura Marcof. + +Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait. Jahoua, saisissant +Yvonne et l'enlevant dans ses bras, s'élança à terre d'un seul bond. + +Au moment où le couple passait devant Keinec, celui-ci fit un mouvement: +ses traits se décomposèrent, et il porta vivement la main à sa ceinture, +de laquelle il tira un couteau tout ouvert. Peut-être allait-il +s'élancer, lorsque la main puissante de Marcof s'appesantit sur son +épaule. Keinec tressaillit. + +--C'est toi! fit-il d'une voix sombre. + +--Oui, mon gars, c'est moi qui viens te rappeler tes paroles; si je ne +me trompe, nous avons à causer... + +Les deux hommes ouvrirent l'écoutille et s'engouffrèrent dans +l'entrepont. Arrivés à la chambre du commandant, Marcof entra le +premier. Keinec le suivit. + +--Tu boiras bien un verre de gui-arden (eau-de-vie)? demanda Marcof en +s'asseyant. + +Keinec, sans répondre, attira à lui une longue caisse placée contre une +des parois de la cabine. + +--C'est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes carabines? +demanda-t-il brusquement. + +--Oui. + +--Ne m'as-tu pas promis de me donner la première chose que je te +demanderais après avoir sauvé _le Jean-Louis_? + +--Sans doute. Que veux-tu? + +--Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles. + +--Keinec! dit lentement Marcof, je vais te donner ce que tu demandes; +mais Bervic a raison, tu as une tache rouge entre les yeux, tu vas faire +un malheur!... + +Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience. Marcof ouvrit la +caisse. + + + + +III + +KEINEC. + + +Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir en liberté une +arme à sa convenance. Le jeune homme prit une carabine à canon d'acier +fondu, courte, légère, et admirablement proportionnée. + +--Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule pour en fondre +de nouvelles. Décroche cette poire à poudre placée à la tête de +mon hamac. Elle contient une livre et demie. Tu vois que je tiens +religieusement ma parole? + +--C'est vrai! Tu ne me dois plus rien. + +--Ne veux-tu donc pas de mon amitié? + +--Est-elle franche? + +--Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec? + +--Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien que je ne +demande pas mieux... + +--Et moi, tu sais aussi que je t'aime comme mon matelot, et que j'estime +comme il convient ton courage et ton brave coeur! C'est pour cela, +vois-tu, mon gars, c'est pour cela que je suis fâché de ce que tu vas +faire!... + +--Et que vais-je donc faire? + +--Tu vas tuer Yvonne et Jahoua. + +--Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n'aurais eu qu'à +rester à terre, et, à cette heure, ils rouleraient noyés sous les +vagues. + +--Oui! mais c'est la main de Dieu et non la tienne qui les aurait +frappés! Tu n'aurais pas assisté au spectacle de leur agonie; tu +n'aurais pas répandu toi-même ce sang dont ta haine est avide et dont +ton amour est jaloux!..... + +--Tais-toi, Marcof, tais-toi!... murmura Keinec. + +--Est-ce que je ne dis pas la vérité?.... Ai-je raison?... + +--C'est possible! + +--Tu vois bien que, maintenant qu'ils sont à terre, maintenant qu'ils +n'ont plus rien à craindre de la tempête, tu vois bien que c'est toi qui +les tueras! + +--Que t'importe. + +--J'aime Yvonne comme si elle était ma fille!... + +--C'est un malheur, Marcof, mais il faut qu'Yvonne meure; il le faut!... +Elle a trahi ses serments! elle est parjure! elle sera punie! répliqua +Keinec d'une voix sombre et résolue. + +Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, revenant +brusquement à son interlocuteur: + +--Keinec, dit-il, je te répète que j'aime Yvonne comme ma fille. Si tu +dois la tuer, ne reparais jamais devant moi, jamais, tu m'entends? Si, +au contraire, tu pardonnes, eh bien! ta place est marquée dans cette +cabine, et je te la garderai jusqu'au jour où tu voudras venir la +prendre. + +--Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pourquoi ne +m'empêches-tu pas d'accomplir mon projet? + +--Parce qu'il faudrait te tuer toi-même? + +--Tue-moi donc! tue-moi, Marcof! au moins je ne souffrirai plus. + +Marcof, ému par l'accent déchirant avec lequel le jeune homme avait +prononcé ces mots, lui prit la main dans les siennes. + +--Ami, lui dit-il d'une voix plus douce, ne te rappelles-tu pas que +c'est en voulant sauver le navire que je commandais et qui a failli +périr sur les côtes, que ton pauvre père est mort? Toi-même ne viens-tu +pas de te dévouer pour mon lougre? Va, pour ne pas te voir souffrir, je +donnerais dix ans de ma vie, et c'est pour t'éviter un désespoir sans +fin, un remords éternel, que je te supplie encore de ne pas aller à +terre! + +Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expressifs +reflétaient le combat qui se livrait dans son âme. Enfin, s'arrachant +pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient, il fit un brusque +mouvement, serra les mains de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et +s'élança au dehors en emportant sa carabine. + +--Il va la tuer! s'écria Marcof en brisant d'un coup de poing une petite +table qui se trouvait à sa portée. + +Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence et s'élança +sur le pont de son navire. Keinec n'y était plus. Quelques marins, +étendus çà et là, sommeillaient paisiblement, se remettant de leurs +fatigues de la soirée. + +La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permis au lougre de +venir s'amarrer bord à bord avec elle. Une planche, posée d'un côté sur +le rocher et de l'autre sur le bastingage de l'arrière, établissait la +communication entre _le Jean-Louis_ et la terre ferme. Marcof se dirigea +de ce côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-volant, +un homme s'avança venant de l'extrémité opposée. Le marin se recula et +livra passage. + +--Jocelyn! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau venu.--Vous avez +à me parler? + +--De la part de monseigneur. + +--Est-ce qu'il désire me voir? + +--Cette nuit même. + +--Il a donc appris mon arrivée? + +--Oui; un domestique à cheval attendait à Penmarckh pendant l'orage, et +avait ordre de revenir au château dès l'entrée du _Jean-Louis_ dans la +crique.--Vous viendrez n'est-ce pas? + +--Sans doute, Jocelyn; aussitôt que les feux de la Saint-Jean seront +éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan. + +Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres. Marcof +réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis, passant une paire de +pistolets dans sa large ceinture, il descendit à terre et s'enfonça dans +un étroit sentier qui longeait le pied des falaises. + + * * * * * + +Dès qu'Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile sous leurs +pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satisfaction. Glissant son +bras autour de la taille de sa fiancée, il entraîna rapidement la jeune +fille vers l'intérieur du village. Ils firent ainsi deux cents pas +environ sans échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence. + +--Yvonne! fit-il d'une voix lente. + +--Jahoua! répondit la jeune fille en levant sur son promis ses grands +yeux expressifs tout chargés de langueur. + +--Chère Yvonne! je sens votre bras trembler sous le mien. Les coups de +mer vous ont mouillée; avez-vous froid? + +--Non, Jahoua, mais je me sens faible. + +--Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment? + +--Oh! non, dit vivement la jolie Bretonne; marchons plus vite, au +contraire. + +Un court silence régna de nouveau. + +--Ma chère âme! reprit le jeune homme, vous semblez triste et soucieuse. +Est-ce que vous ne m'aimez plus? + +--Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit Yvonne avec un +adorable accent de sincérité. + +--La présence de Keinec vous a fait mal? avouez-le... + +--Oh! oui. + +--Vous avez eu peur, peut-être? + +--Oh! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois. + +--Craignez-vous donc Keinec? + +--Je ne le devrais pas; car, lui ne m'a jamais fait mal; bien au +contraire, il m'a toujours prodigué les soins affectueux d'un frère; +mais, depuis qu'il est revenu au pays, depuis que nous sommes promis, +Jahoua, je ne m'explique pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait +trembler. + +--N'y pensez pas! + +--Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le coeur! + +--Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas seulement +regardés, lui! + +--Keinec n'a rien à se reprocher envers moi, tandis que moi, j'ai repris +la parole que je lui avais donnée... + +--Puisque vous ne l'aimiez pas. + +--Mais il m'aime, lui! + +--Eh bien! qu'il vienne me trouver, nous réglerons la chose ensemble!... + +--Ne dites pas cela, Jahoua, s'écria vivement la jeune fille. + +--Calmez-vous, chère Yvonne! je ferai ce que vous voudrez. Mais ne vous +occupez plus de Keinec, par grâce! Songez plutôt à votre père, que la +tempête aura si fort tourmenté! Quelle sera sa joie en vous revoyant +saine et sauve! Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez! +voici ma jument grise qui nous attend... + +Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant la porte d'une +sorte de grange située au milieu du village. Un paysan bas-breton tenait +les rênes d'une belle bête des Pointes de la Coquille, achetée à la +dernière foire de la Martyre. + +Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre. Lui-même s'élança sur +le cheval, et, contraignant l'animal à s'approcher de la pierre, il prit +Yvonne en croupe. La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille +de son fiancé, et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne. Ils +se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu'habitait le père +d'Yvonne. + + + + +IV + +LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES. + + +La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit était sombre +encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, permettaient de temps à +autre d'apercevoir un coin du ciel bleu éclairé par le scintillement de +quelques étoiles. Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points +de la campagne, formaient une illumination pittoresque. + +En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagèrent dans un +sentier encaissé et bordé d'un rideau d'ajoncs entremêlés de chênes +séculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il +devait cette dénomination à des vestiges de monuments druidiques noircis +par le temps, qui s'élevaient à une petite distance de Penmarckh, et +auxquels il conduisait. + +Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur projets, +négligeaient le présent pour ne songer qu'à l'avenir, un homme, +traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin +creux. Cet homme était Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son +pen-bas à la main, courait sur les roches avec l'agilité d'un chamois. +En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui bordait le +sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant sans bruit et avec +des précautions infinies les branches épineuses des ajoncs, il prêta +l'oreille d'abord, puis ensuite il avança lentement la tête. Il entendit +les sabots de la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du +chemin, et il vit venir de loin, à travers l'ombre, les deux amoureux. +Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots à la main, il courut +parallèlement au sentier jusqu'à un endroit où celui-ci décrivait un +coude pour s'enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient +un rideau impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait, +il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le +canon de sa carabine, il attendit: + +Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils avançaient dans +le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus +distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d'oeil féerique +d'une splendide illumination. + +--Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix a eu pitié de nous; +elle nous a sauvés de la tempête. Elle a calmé l'orage pour que nous +puissions achever la route sans danger. + +--La première fois que nous retournerons à Groix, il faudra faire +présent à Notre-Dame d'une pièce de toile fine pour son autel, répondit +la jeune fille. + +--Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre mariage. + +--Ah! prenez donc garde! votre jument vient de butter! + +--C'est qu'elle a glissé sur une roche. Mais voilà que nous atteignons +le coude du sentier, et de l'autre côté, la chaussée est meilleure. + +Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit où Keinec se +tenait embusqué. La crosse de la carabine solidement appuyée sur son +épaule, le doigt sur la détente, dans une immobilité absolue, Keinec +était prêt à faire feu. + +Les voyageurs s'avançaient en lui faisant face. Mais la jument grise +allait à petits pas; elle s'arrêtait parfois, et Jahoua ne songeait +guère à lui faire hâter sa marche. + +De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que +déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment favorable arriva. Keinec +voulut presser la détente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa +sur ses yeux. Sa tête s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une +réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les deux jeunes +gens étaient passés, et c'était maintenant Yvonne qu'il allait frapper +la première. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main +tremblante releva son arme inutile. + +--Oh! je suis un lâche! murmura-t-il avec rage. + +Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise +pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens +continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort fût si près +d'eux, menaçante, presque inévitable. + +Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit ravin, il se heurta +contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En même temps il +sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place, +sans qu'il lui fût possible de faire un pas en avant. + +--Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les +tuer? + +--Ian Carfor! s'écria Keinec. + +--Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand, et Yvonne n'est +pas encore la femme de Jahoua!... + +--Elle le sera dans sept jours! + +--En sept jours, Dieu a créé le monde et s'est reposé! Crois-tu qu'il ne +puisse en sept jours délier un mariage? + +--Que dis-tu, Carfor? + +--Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai... + +--A quelle heure? + +--A minuit. + +--Où cela? + +--A la baie des Trépassés. + +--J'y serai. + +--Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes +balles et ta poudre. + +--Ensuite? + +--J'interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté de Dieu. + +Ian Carfor s'éloigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles +aboutissait le chemin creux. + +Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu'au moment où il disparut +dans les ténèbres. Quand il l'eut complètement perdu de vue, il désarma +sa carabine, il la jeta sur son épaule, il s'avança jusqu'au bord du +chemin et il se laissa glisser le long du talus. + +Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en murmurant à +voix basse: + +--Il faut que je la revoie encore! + +En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population +tout entière dansait joyeusement autour d'un immense brasier. + + + + +V + +LA SAINT-JEAN. + + +La fête de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque année, est une des +solennités les plus remarquables et les plus religieusement célébrées +de la Bretagne. La veille, on voit des troupes de petits garçons et de +petites filles, la plupart couverts de haillons et de mauvaises peaux de +moutons dont la clavée a rongé la laine, parcourir pieds nus les routes +et les chemins creux. Une assiette à la main, ils s'en vont quêter de +porte en porte. Ce sont les pauvres qui, n'ayant pu économiser assez +pour faire l'acquisition d'une fascine d'ajoncs, envoient leurs gars et +leurs fillettes mendier chez les paysans plus riches de quoi acheter les +quelques branches destinées à illuminer un feu en l'honneur de _monsieur +saint Jean_. + +Aussi, lorsque la nuit étend ses voiles sur la vieille Armorique, de +l'orient au couchant, du sud au septentrion, sur la plage baignée par la +mer, sur la montagne s'élevant vers le ciel, dans la vallée où serpente +la rivière, il n'est pas à l'horizon un seul point qui demeure plongé +dans les ténèbres. Nombreux comme les étoiles de la voûte céleste, les +feux de saint Jean luttent de scintillement avec ces diamants que la +main du Créateur a semés sur le manteau bleu du ciel. Partout la joie, +l'espérance éclatent en rumeur confuse. + +Les enfants qui, là comme ailleurs, font consister l'expression du +bonheur dans le retentissement du bruit, les enfants, disons-nous, +sentant leurs petites voix frêles étouffées parmi les clameurs de leurs +pères, ont imaginé un moyen aussi simple qu'ingénieux d'avoir une part +active au tumulte. Ils prennent une bassine de cuivre qu'ils emplissent +d'eau et de morceaux de fer; ils fixent un jonc aux deux parois +opposées, puis ils passent le doigt sur cette chanterelle d'une nouvelle +espèce, qui rend une vibration mixte tenant à la fois du tam-tam +indien et de l'harmonica. Un pâtre du voisinage les accompagne avec son +bigniou. C'est aux accords de cette musique étrange que jeunes gens et +jeunes filles dansent autour du feu de saint Jean, surmonté toujours +d'une belle couronne de fleurs d'ajoncs. + +Les vieillards et les femmes entonnent des noëls et des psaumes. Une +superstition touchante fait disposer des siéges autour du brasier; ces +siéges vides sont offerts aux âmes des morts qui, invisibles, viennent +prendre part à la fête annuelle. Il est de toute notoriété que les +_pennères_ (jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit, +trouvent un époux dans le cours de l'année qui commence, surtout si +elles ont pris soin d'aller deux jours auparavant jeter une épingle de +leur _justin_ (corset en étoffe) dans la fontaine du bois de l'église. +De temps à autre on interrompt la danse pour laisser passer les +troupeaux; car il est également avéré que les bêtes qui ont franchi le +brasier sacré seront préservées de la maladie. + +A minuit les feux s'éteignent, et chacun se précipite pour emporter un +tison fumant que l'on place près du lit, entre un buis béni le dimanche +des Rameaux, et un morceau du gâteau des Rois. + +Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir des parcelles +de la couronne roussie. Ces fleurs sont des talismans contre les maux du +corps et les peines de l'âme. Les jeunes filles les portent suspendues +sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme +personne ne l'ignore, pour guérir instantanément les douleurs nerveuses. + +Ce soir-là tous les habitants de Fouesnan avaient déserté leurs +demeures pour accourir sur la place principale du village, où s'élevait +majestueusement une immense gerbe de flammes. L'entrée de Jahoua et +d'Yvonne fut saluée par des cris de joie. Nul n'ignorait que les promis +étaient en mer, et que la tempête avait été rude. + +Au moment où la jument grise s'arrêta sur la place, un beau vieillard +aux cheveux blancs et à la barbe également blanche, accourut appuyé sur +son pen-bas. + +--Béni soit le Seigneur Jésus-Christ et madame la sainte Vierge de +Groix! s'écria-t-il en tendant ses bras vers Yvonne qui, plus légère +qu'un oiseau, s'élança à terre et se jeta au cou du vieillard. + +--Vous avez eu peur, mon père? demanda-t-elle d'une voix émue. + +--Non, mon enfant; car je savais bien que le ciel ne t'abandonnerait +pas. Le lougre a-t-il eu des avaries? + +--Je ne crois pas; mais nous avons couru un grand danger.... + +--Lequel mon enfant? + +--Celui d'aller sombrer dans la baie des Trépassés, père Yvon!... dit +Jahoua en serrant la main du vieux Breton. + +En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous les assistants se +signèrent. + +--Heureusement que Marcof est un bon marin! reprit Yvon après un moment +de silence et en embrassant de nouveau sa fille. + +--Oh! je vous en réponds! Il courait sur les rochers de Penmarckh sans +plus s'en soucier que s'ils n'existaient pas... + +--Il a donc manoeuvré bien habilement? + +--Mon père, dit Yvonne en courbant la tête, ce n'est pas lui qui a sauvé +_le Jean-Louis_... + +--Et qui donc? Le vieux Bervic, peut-être? + +--Non, mon père; c'est... + +--Qui? + +--Keinec. + +--Keinec, répéta Yvon avec mécontentement. Il était donc à bord? + +--Il est venu quand le lougre dérivait. Sa barque s'est brisée contre +les bordages au moment où elle accostait. + +--Ah! c'est un brave gars et un fier matelot! fit Yvon avec un soupir. + +--Chère Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court à la conversation, +ne voulez-vous pas, vous aussi, fêter monsieur saint Jean? + +--Allez à la danse, mes enfants, répondit le vieillard en mettant la +main de sa fille dans celle du fermier. Allez à la danse, et chantez des +noëls pour remercier Dieu. + +Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le bras de son +fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens et aux jeunes filles qui +s'empressèrent de leur faire place dans la ronde. + +Yvon retourna s'asseoir à côté des vieillards, en dehors du cercle des +siéges consacrés aux défunts. Près de lui se trouvait un personnage à la +physionomie vénérable, à la chevelure argentée, et que sa longue soutane +noire désignait à tous les regards comme un ministre du Seigneur. +C'était le recteur de Fouesnan. + +Les Bretons donnent ce titre de _recteur_ au curé de leur paroisse, +n'employant cette dernière dénomination qu'à l'égard du prêtre qui +remplit les fonctions de vicaire. + +Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les consciences du +village, était le grand ami du père de la jolie Bretonne. Lui aussi +s'était levé lors de l'arrivée des promis, et avait manifesté une joie +franche et cordiale en les revoyant sains et saufs. Le mécontentement +d'Yvon, en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé. +Aussi, dès que les vieillards eurent repris leur place, il examina +attentivement la figure de son ami. Elle était sombre et sévère. + +--Yvon, dit-il en se penchant vers lui. + +Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prêtre le toucha du bout du doigt. + +--Yvon, reprit-il. + +--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant comme si on +l'arrachait à un songe pénible. + +--Mon vieil ami, j'ai des reproches à te faire. Tu gardes un chagrin, là +au fond de ton coeur, et tu ne me permets pas de le partager. + +--C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu? chacun a ses peines +ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur soit béni! je ne me plains +pas... + +--Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en moi? + +--Ce n'est pas ta pensée! dit vivement Yvon en saisissant la main du +prêtre. + +--Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins! + +--Tu le veux? + +--Je l'exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant que les jeunes +gens dansent et que les hommes et les femmes chantent les louanges du +Seigneur, veux-tu que nous causions sans témoins? Voici ta fille de +retour. Jahoua ne te quittera guère jusqu'au jour de son mariage. +Peut-être n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je devine bien, +tes chagrins proviennent de l'union qui se prépare... + +--Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pensé juste. + +--Viens donc alors, Dieu nous éclairera. + +Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la demeure d'Yvon, +située précisément sur la place du village. Yvon offrit un siége à son +ami, approcha une table de la fenêtre, posa sur cette table un +pichet plein et deux gobelets en étain; puis éclairés par les +reflets rougeâtres du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se +disposèrent, l'un à écouter, l'autre à entamer la confidence demandée et +attendue. + +--Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour où je conduisis +en terre sainte le corps de ma pauvre défunte? Tu avais béni la fosse +et prié pour l'âme de la morte. Yvonne était bien jeune alors, et je +demeurais veuf avec un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J'étais +pauvre: ma barque de pêche avait été brisée par la mer; mes filets +étaient en mauvais état; il y avait peu de pain à la maison. La mort de +ma femme m'avait porté un tel coup que ma raison était ébranlée et mon +courage affaibli... + +«A cette époque, j'avais pour matelot un brave homme de Penmarckh qui +se nommait Maugueron. C'était le père de Keinec. Son fils, de quatre +ans plus âgé qu'Yvonne, était déjà fort et vigoureux. Un matin que je +demeurais sombre et désolé, contemplant d'un oeil terne mes avirons +devenus inutiles, Maugueron entra chez moi. + +--Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n'as pris la mer; tu n'as +plus de barque et tu as une fille à nourrir. Mon canot de pêche est à +flot; apporte tes filets; viens avec moi, nous partagerons l'argent que +nous gagnerons. + +--Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule à la maison? répondis-je. +Tout le monde est aux champs et la petite a besoin de soin. + +«--Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la gardera. + +«J'acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous pêchâmes ensemble. +Yvonne fut élevée par Keinec, qui l'adorait comme une soeur. Les enfants +grandirent. Entre Maugueron et moi, il était convenu que, dès qu'ils +seraient en âge, les jeunes gens seraient fiancés. Seulement, j'avais +mis pour condition qu'Yvonne aurait le droit de me délier de ma parole, +car je ne voulais pas la forcer. + +«Tu sais comment mourut mon ami? En voulant aller secourir un brick +en perdition sur les côtes, il fut brisé sur les rochers. Keinec avait +quatorze ans. Le gars a toujours été d'un caractère sombre et résolu. Un +an après qu'il était orphelin et qu'il m'accompagnait en mer, il me prit +à part un soir en rentrant de la pêche. + +«--Père, me dit-il, c'est ainsi que l'enfant m'appelait depuis qu'il +avait perdu le sien, père, vous êtes pauvre, et je le suis aussi. Yvonne +aime les beaux justins de fine laine et les croix d'or. Je veux la +rendre heureuse. J'ai trouvé un engagement avec Marcof. Nous allons +courir le monde durant quelques années, et, Dieu aidant, je reviendrai +riche... Alors vous mettrez la main d'Yvonne dans la mienne et nous +serons vos enfants. + +«Je voulus le détourner de son projet, il fut inébranlable. Le jour où +il partit, après avoir embrassé ma fille qui pleurait à grosses larmes, +je l'accompagnai jusqu'à Audierne, où il devait s'embarquer. + +«--Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine, car je l'aime +comme s'il était mon fils, mon gars, reviens vite; mais rappelle-toi +encore que ma parole n'engage pas Yvonne. + +«--J'ai la sienne, me répondit-il. Et il partit. + +«Nous restâmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au bout de ce temps +Marcof revint; mais il était seul. Il avait été faire la guerre là-bas, +de l'autre côté de la mer, et il nous raconta que le pauvre Keinec +était mort en combattant, dans un débarquement sur la terre ferme. Il +le croyait, car il ne savait pas que Keinec, blessé seulement, avait +été recueilli par des mains charitables, qu'il était guéri et qu'il +attendait une occasion pour revenir en Bretagne. Cette occasion, il +l'attendit cinq années. Deux fois il avait tenté de s'embarquer, deux +fois, le navire, à bord duquel il était, avait fait naufrage. + +«Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que nous avait dit +Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleuré, et tu sais combien tu as dit +de messes pour lui. + +--Sans doute, répondit le recteur; et je savais aussi tout ce que tu +viens de dire. + +--N'importe; il me fallait le répéter pour arriver à la fin. Écoute +encore: Yvonne grandissait et devenait la plus belle fille du pays. +Pendant quatre ans passés elle ne voulut écouter aucun demandeur. Enfin, +bien persuadée que Keinec était mort, elle consentit, l'année dernière, +à aller au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours les +pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de la Cornouaille. +Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau garçon. Jamais je n'avais +pu rêver un gars plus fortuné pour lui donner Yvonne. Quand il vint +me parler et me dire qu'il voulait m'appeler son père, je fis venir ma +fille et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant s'était +aperçue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour Keinec n'était qu'une +affection toute fraternelle. + +«Que devais-je faire?... Pouvais-je hésiter à assurer le bonheur +d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis: ils étaient heureux tous +deux. Il y a deux mois seulement, Keinec revint au pays. Le pauvre gars +apprit par d'autres qu'Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me +voir; il n'adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti +de nouveau, lorsque, tout à l'heure, la petiote vient de me dire que +c'était lui qui avait sauvé _le Jean-Louis_. S'il a sauvé le lougre, +vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien qu'Yvonne était à bord, et +c'est qu'il aime toujours Yvonne!... + +«Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime Jahoua et +mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur ce qui me fait souffrir et +m'inquiète. J'ai peur que le pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il +ne fasse un coup de désespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne +peux pas forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, que dois-je +faire?» + +Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait parler, +lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre la lueur jetée par +le feu qui brûlait sur la grande place et la petite fenêtre auprès de +laquelle causaient les deux vieillards. Un homme, caché sous l'appui de +cette fenêtre et qui avait tout entendu, s'était dressé brusquement. +Le recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant le nouveau +venu pour un ami, lui tendit vivement la main. + +--C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas, mon gars? + +--Parce que au moment où j'allais entrer chez vous, j'ai aperçu Keinec +qui rôdait au bout du village, et que je ne voulais pas le perdre +de vue. Maintenant je vous dirai, Yvon, et à vous aussi, monsieur le +recteur, que c'est dans la crainte que mon nom prononcé tout haut ne +parvint à l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre et +que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est le bon Dieu +qui l'a voulu sans doute, car je venais vous parler à tous deux d'Yvonne +et de Jahoua. + +--Et Keinec? demanda Yvon. + +--Keinec a gagné la montagne, c'est pourquoi je me suis montré.... + +--Qu'avez-vous à nous dire, Marcof? fit le recteur dès que le marin eut +franchi le seuil de la porte. + +--Des choses graves, très-graves. D'abord, j'ai peur que le pauvre +Keinec ne soit fou! + +--Comment cela? + +--Il aime toujours Yvonne; et votre vieil ami ne s'est pas trompé en +redoutant un coup de désespoir. + +--Keinec voudrait-il se tuer? demanda le digne pasteur avec anxiété. + +--Peut-être bien; mais avant tout, il tuera Jahoua, c'est moi qui vous +le dis!... + +Marcof n'osa pas exprimer toute sa pensée devant le père de la jeune +Bretonne, mais il ajouta à part lui: + +--Et, bien sûr, il tuera Yvonne!... + + + + +VI + +PHILIPPE DE LOC-RONAN. + + +Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l'Odet, au sommet d'une +colline dominant le pays, s'élevait jadis un château seigneurial dont +il ne reste aujourd'hui que des ruines pittoresques. A l'époque vers +laquelle nous avons fait remonter nos lecteurs, c'est-à-dire au milieu +de l'année 1791, ce château, planté fièrement sur le roc comme l'aire +d'un aigle, dominait majestueusement les environs. Il appartenait à la +famille des marquis de Loc-Ronan, dont il portait le nom et les armes. +Les seigneurs de Loc-Ronan étaient de vieux gentilshommes bretons, +compromis dans toutes les conspirations qui avaient eu pour but de +conserver ou de rétablir les droits féodaux, et qui, trop puissants +pour ne pas être charitables, trop véritablement nobles pour ne pas être +simples, trop Bretons pour ne pas être braves, étaient adorés dans le +pays. + +Le dernier marquis de Loc-Ronan était veuf depuis plusieurs années. +Jeune encore, âgé de quarante ans à peine, il avait quitté complètement +Versailles et s'était retiré dans ses terres. Jadis grand chasseur, il +avait déserté les bois. Une profonde mélancolie semblait l'accabler. +Recherchant la solitude, évitant soigneusement le bruit des fêtes, +n'allant nulle part et ne recevant personne, le marquis vivait entouré +de quelques vieux serviteurs, dans le château où avaient vécu ses pères. +Quelquefois, mais rarement, les paysans le rencontraient chevauchant sur +un bidet du pays. Alors les bonnes gens ôtaient respectueusement leurs +grands chapeaux, s'inclinaient humblement et saluaient leur seigneur +d'un: + +--Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis! + +--Et qu'il ne t'abandonne jamais, mon gars! répondait invariablement +le gentilhomme en ôtant lui-même son chapeau pour rendre le salut à +son vassal, circonstance qui faisait qu'à dix lieues à la ronde, il n'y +avait pas un paysan qui ne se fût détourné volontiers d'une lieue de sa +route pour recevoir un si grand honneur. + +Dans les mauvaises années, loin de tourmenter ses vasseaux, le marquis +leur remettait leurs fermages et leur venait encore en aide. Rempli +d'une piété bien entendue, il ne manquait pas un office et partageait +son banc seigneurial avec les vieillards, auxquels il serrait la main. + +Au moment où nous pénétrons dans le château, le gentilhomme, retiré +dans une petite pièce située dans une des tourelles, était en train de +consulter deux énormes manuscrits in-folio placés sur une table en +vieux chêne admirablement travaillée. Cette petite pièce, formant +bibliothèque, était le séjour favori du marquis. Éclairée par une seule +fenêtre en ogive, de laquelle on découvrait les falaises d'abord, la +pleine mer ensuite, elle était garnie de boiseries sculptées. D'épais +rideaux et des portières en tapisseries masquaient la fenêtre et les +portes. + +Une cheminée armoriée, petite pour l'époque, mais sous le manteau +de laquelle on pouvait néanmoins s'asseoir, faisait face à la porte +d'entrée donnant sur l'escalier. Quatre corps de bibliothèques, +ployant sous la charge des livres qui y étaient entassés, ornaient les +boiseries. Près de la fenêtre se trouvait la petite table. + +Le marquis était un homme de quarante ans environ. Sa taille élevée, +noble et majestueuse, n'était nullement dépourvue de grâce. Son front +haut, ombragé par une épaisse chevelure brune (depuis son retour +en Bretagne le marquis ne portait plus la poudre), son front haut, +indiquait une vaste intelligence, comme ses yeux grands et sérieux +décelaient une réelle profondeur de jugement. Ses extrémités étaient de +bonne race; et sa main surtout, blanche et fine, eût fait envie à plus +d'une grande dame. + +L'ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan inspirait tout d'abord +le respect et la confiance; mais l'expression de ce beau visage était +si profondément soucieuse et mélancolique, qu'on se sentait malgré soi +attristé en le contemplant. + +Une heure et demie du matin venait de sonner. La tempête entièrement +dissipée avait fait place à un calme profond, troublé seulement par le +mugissement sourd et monotone des flots se brisant contre les rochers. +La lune, débarrassée de son rempart de nuages, étincelait comme +un disque d'argent au milieu de son cortége d'étoiles. Le vent, +s'affaiblissant d'instants en instants, ne soufflait plus que par +courtes rafales. + +Le marquis, plongé dans sa lecture, offrait la complète immobilité d'une +statue. La fenêtre ouverte laissait librement pénétrer les rayons blancs +de la lune, qui venaient livrer un combat inoffensif aux faibles rayons +d'une lampe placée sur la petite table. En entendant le marteau de la +pendule frapper sur le timbre, le marquis leva la tête. + +--Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien! + +Puis prenant un sifflet en or posé à côté des livres, il le porta à ses +lèvres et en tira un son aigu. La porte s'ouvrit aussitôt, et un homme +de quarante à cinquante ans parut sur le seuil. + +--Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as été à Penmarckh? + +--Oui, monseigneur. + +--Il t'a dit qu'il viendrait! + +--Cette nuit même. + +--Il tarde bien! + +--Monseigneur veut-il que je retourne à Penmarckh? + +--Non, mon bon Jocelyn; ce serait trop de fatigue. + +--Qu'importe? + +--Il m'importe beaucoup! Je n'entends pas que tu abuses de tes +forces!... J'ai besoin que tu vives, Jocelyn; tu le sais bien. + +--Monseigneur, encore cette pensée qui vous occupe? + +--Elle m'occupera toujours, mon vieil ami. + +--Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn après un moment +de silence, et en cherchant évidemment à détourner le cours des idées de +son maître; ne voulez-vous pas prendre un peu de repos? + +--Impossible! J'attends celui que tu as été chercher. + +--Monseigneur! j'entends la cloche de la grille; c'est lui sans doute. + +--Eh bien! va vite, et introduis-le sans tarder. + +Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le replaça dans +les rayons de la bibliothèque. A peine avait-il achevé, qu'un homme, +enveloppé dans un caban de matelot en toile cirée, parut sur le seuil. +Il salua le marquis avec aisance, entra, referma la petite porte, fit +retomber la lourde portière, ôta vivement son caban qu'il jeta à terre, +et, s'avançant vers le marquis, il lui prit la main et voulut la baiser. +Le marquis retira vivement cette main, et attira le nouveau venu sur sa +poitrine. + +--Êtes-vous fou, Marcof? dit-il. + +--Non, monseigneur, répondit le marin, car c'était lui qui venait +d'entrer; non, monseigneur, je ne suis pas fou; mais il s'en faut de +bien peu, car vos bontés pour moi me feront perdre la tête! + +--N'êtes-vous pas mon ami? + +--Oh! monseigneur! + +--Eh! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a mérité ce titre? Vous +m'avez quatre fois sauvé la vie; vous avez reçu deux blessures en +me couvrant de votre corps, lorsque nous faisions ensemble la guerre +d'Amérique. Vous m'avez donné la moitié de votre pain lorsque nous ne +savions pas si nous en aurions le lendemain. Vous n'avez jamais trahi +un secret duquel dépend mon honneur, et dont le hasard vous a fait +dépositaire. Que diable un homme peut-il faire de plus pour un autre +homme? et, en vous appelant mon ami, ne l'oubliez pas, c'est moi seul +qui dois être fier de votre affection!... + +Marcof porta vivement la main à ses yeux et essuya une larme. + +--Au nom du ciel! dit-il en frappant du pied, ne parlez donc jamais de +toutes ces choses passées qui n'en valent pas la peine, et qui peut-être +vous compromettraient si elles étaient entendues. + +--Nous sommes seuls ici, répondit lentement le marquis. Donc, plus de +gêne! Frère, embrasse-moi. + +Marcof lança autour de lui un coup d'oeil rapide. Pour plus de +précaution, il poussa la fenêtre, et, serrant vivement et à deux +reprises le marquis dans ses bras, il l'embrassa en murmurant: + +--Oui, mon bon Philippe, j'avais besoin de te voir. + +Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par la main, +demeurèrent pendant quelques minutes immobiles en face l'un de l'autre. +Leurs bouches étaient muettes, leurs regards seuls lançaient des éclairs +joyeux. + + + + +VII + +UN SECRET DE FAMILLE. + + +Marcof fut le premier qui parvint à dominer les sensations tumultueuses +qui agitaient son coeur. Il prit un siége, s'assit, et, après avoir +encore passé une fois la main sur ses yeux: + +--Assieds-toi, Philippe, dit-il à voix basse, et, pour Dieu! remets-toi; +si quelqu'un de tes gens entrait, notre secret ne serait plus à nous +seuls. + +--Jocelyn veille, répondit le marquis. + +--Sans doute; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien savoir. + +--Tu te défies de lui? + +--Quand il s'agit d'un secret pareil au nôtre, je me défie de moi-même. + +--Et pourquoi donc éterniser ce secret? + +--Parce qu'il le faut. + +--Frère! + +--Chut! fit vivement le marin en posant son doigt sur les lèvres du +marquis. Il n'y a ici que deux hommes, dont l'un est le serviteur de +l'autre. Le noble marquis de Loc-Ronan et Marcof le Malouin! + +--Encore! + +--Il le faut, vous dis-je, monseigneur; je vous en conjure! + +--Soit donc! + +--A la bonne heure! Maintenant occupons-nous de choses sérieuses. + +--Mon cher Marcof, reprit le marquis après un silence, et en faisant +un effort visible pour traiter son interlocuteur avec une indifférence +apparente; mon cher Marcof, vous avez été à Paris dernièrement. + +--Oui, monseigneur, et j'ai scrupuleusement suivi vos ordres. + +--Ce que l'on m'a écrit est-il vrai? + +--Parfaitement vrai. Le roi n'a plus de sa puissance que le titre de +roi, et, avant peu, il n'aura même plus ce titre. + +--Quoi! le peuple de Paris oublierait à ce point ses devoirs? + +--Le peuple ne sait pas ce qu'il fait. On le pousse, il va! + +--Et la noblesse? + +--Elle se sauve. + +--Elle se sauve? répéta le gentilhomme stupéfait. + +--Oui; mais elle appelle cela _émigrer_. Au demeurant, le mot seul est +changé; mais il signifie bien _fuite_. + +--Qu'espère-t-elle donc, cette noblesse insensée? + +--Elle n'en sait rien. Fuir est à la mode; elle suit la mode. + +--Et la bourgeoisie? + +--La bourgeoisie agit en se cachant. Elle pousse à la révolution; +et rappelez-vous ceci, monseigneur, si cette révolution éclate, la +bourgeoisie seule en profitera. + +--Mon Dieu!... pauvre France! murmura le marquis. + +Puis, relevant la tête, il ajouta avec fierté: + +--Toute la noblesse ne fuit pas, au moins! La Bretagne est pleine de +braves gentilshommes. Que devrons-nous faire? + +--Ce qui a été convenu. + +--La guerre?... + +--Oui, la guerre! Que le roi revienne parmi nous, et nous saurons bien +le défendre. + +--Avez-vous été à Saint-Tady? + +--Hier même j'étais à l'île de Groix, et j'en arrive. + +--Vous avez rencontré le marquis de La Rouairie? + +--Nous sommes restés deux heures ensemble. + +--Que vous a-t-il dit? + +--Il m'a montré deux lettres de Paris, trois de Londres, deux autres +datées de Coblentz. De tous côtés on le pousse, on le presse, on le +conjure d'agir sans retard. + +--Et La Rouairie est prêt à agir? + +--Oui. Les proclamations sont faites, les hommes vont être rassemblés. +Les armes sont en suffisante quantité pour en donner à qui jurera d'être +fidèle au roi et à l'honneur! Avant deux mois la conspiration éclatera, +si toutefois l'on doit donner ce nom à la noble cause qui nous ralliera +tous. + +--Allez-vous donc vous joindre à eux? + +--Provisoirement, oui; plus tard, je servirai le roi à bord de mon +lougre quand la guerre maritime sera possible. + +--Quand devez-vous rejoindre La Rouairie? + +--Dans quinze ou vingt jours seulement. + +Le marquis, en proie à de sombres réflexions, parcourut vivement la +petite pièce: puis, s'arrêtant enfin brusquement devant Marcof, et lui +prenant la main: + +--Frère, lui dit-il à voix basse, la guerre va bientôt éclater dans le +pays. Qui sait si nous pourrons encore une fois causer ensemble comme +nous sommes libres de le faire aujourd'hui. Écoute-moi donc: Si je suis +tué par une balle sur le champ de bataille, ou si je meurs dans mon lit +de ma mort naturelle, souviens-toi de mes paroles. Tu vois ce casier de +la seconde bibliothèque? + +--Oui, répondit Marcof, je le vois. + +--En dérangeant les livres, on découvre la boiserie. + +--Ensuite? + +--A droite, au milieu de la rosace, il y a un bouton de bois sculpté en +forme de gland de chêne. Ce bouton est mobile. En le pressant, il fait +jouer un ressort qui démasque une porte secrète donnant dans une armoire +de fer. Moi mort, tu ouvrirais cette armoire et tu y trouverais des +papiers. Il te faudrait, tu m'entends bien, il te faudrait les lire avec +une profonde et religieuse attention. + +--Je te le promets! + +--C'est tout ce que j'avais à te dire; et, maintenant que j'ai ta +promesse, je suis tranquille. + +--Alors, monseigneur, je me retire, reprit Marcof à voix haute. + +--Quand vous reverrai-je? + +--Dans douze jours; le temps d'aller à Paimboeuf et d'en revenir. + +--Avez-vous besoin d'argent? + +--J'ai trois cent mille francs en or dans la cale de mon lougre. + +En ce moment, la cloche du château retentit de nouveau et avec force. + +--Qui diable peut venir à pareille heure? s'écria Marcof. + +--Des voyageurs égarés peut-être, qui demandent l'hospitalité. + +--Pardieu! nous allons le savoir. J'entends Jocelyn qui monte. + +En effet, le vieux serviteur, après avoir discrètement gratté à la +porte, pénétra dans la petite pièce. Marcof tenait respectueusement son +chapeau à la main et il avait repris son caban. + +--Qu'est-ce donc, Jocelyn? demanda le marquis. + +--Monseigneur, répondit Jocelyn dont la physionomie décelait un +mécontentement manifeste, ce sont deux voyageurs qui demandent à vous +parler sur l'heure. + +--Vous ont-ils dit leur nom? + +--Ils m'ont remis cette lettre. + +Le marquis prit la lettre que lui présentait Jocelyn et l'ouvrit. A +peine en eut-il parcouru quelques lignes qu'il devint très-pâle. + +--C'est bien, fit-il en s'adressant à Jocelyn. Faites entrer ces +étrangers dans la salle basse; je vais descendre. + +Jocelyn n'avait pas franchi le seuil de la porte que, se retournant +vivement vers Marcof, le marquis ajouta: + +--Il ne faut pas sortir par la grille. + +--Pourquoi? + +--Ne m'interroge pas! Tu sauras tout plus tard. Passe par l'escalier +secret qui aboutit à ma chambre. Tiens, voici la clef de la petite porte +qui donne sur les falaises... Pars vite! + +--Qu'as-tu donc? demanda Marcof en remarquant la subite altération des +traits du marquis. + +--Va! je n'ai pas le temps de t'expliquer. Seulement souviens-toi de +l'armoire secrète, et n'oublie pas ta parole. + +Et le gentilhomme, serrant les mains du marin, s'élança vivement au +dehors. Marcof, demeuré seul, resta quelques moments pensif, puis il +sortit à son tour; il traversa un corridor, et, en homme qui connaissait +bien les aîtres du château, il ouvrit une porte donnant sur une vaste +chambre éclairée par les rayons de la lune. En traversant cette pièce, +le marin s'arrêta devant un magnifique portrait de vieillard. Il inclina +la tête, il murmura tout bas quelques paroles, une prière peut-être; +puis s'approchant du cadre, il déposa un respectueux baiser sur +l'écusson placé dans l'angle gauche du tableau. Cela fait, il ouvrit une +autre porte, et il descendit les marches d'un petit escalier pratiqué +dans l'épaisseur de la muraille. + +Les deux étrangers que Jocelyn avait introduits dans la salle basse du +château, d'après les ordres de son maître, y entraient à peine lorsque +le marquis de Loc-Ronan se présenta à eux. Ils échangèrent tous trois un +salut cérémonieux. + +--Monsieur le marquis, dit l'un des deux personnages, nous devons faire +un appel à votre indulgence; nous eussions dû arriver à une heure +plus convenable, et nous l'eussions fait (ayant pris nos mesures en +conséquence), si la tempête qui nous a assaillis dans la montagne +n'était venue mettre une entrave à notre marche. + +--Je joins mes excuses à celles du chevalier de Tessy, dit le second des +deux étrangers en s'avançant à son tour. + +--Je les reçois, comte de Fougueray, répondit le marquis avec une +extrême hauteur. + +Après cet échange de paroles, les trois hommes demeurèrent quelques +moments silencieux. Le marquis froissait dans sa main droite avec une +colère sourde la lettre que lui avait remise Jocelyn, et qui avait +précédé l'introduction des deux gentilshommes. Enfin, se calmant peu à +peu, il reprit: + +--Je ne crois pas, messieurs, que vous ayez fait une centaine de lieues +pour venir me trouver, sans un autre motif que celui d'en appeler à mon +indulgence pour votre arrivée inattendue. Nous avons à causer ensemble; +vous plaît-il que cela soit immédiatement? + +--Nous craindrions d'être indiscrets et de vous fatiguer, répondit le +chevalier de Tessy. + +--Aucunement, messieurs. A cette heure avancée, nous n'en serons que +moins troublés, et c'est, je crois, ce qu'il faut avant tout pour la +conversation que nous allons avoir? + +--Cette salle me paraît fort convenable, monsieur, dit le comte de +Fougueray en regardant autour de lui. Seulement, notre souper ayant été +des plus mauvais, je vous serais infiniment obligé de nous faire servir +quoi que ce soit... + +--Dites plutôt, interrompit brusquement le marquis, que vous connaissez +la vieille coutume bretonne qui veut qu'un homme soit sacré pour celui +sous le toit duquel il a brisé un pain. + +--Quand cela serait? + +--Vous osez en convenir? + +--Eh! pourquoi diable me gênerais-je? Ne sommes-nous pas de vieilles +connaissances? Vous savez bien, marquis, qu'entre nous il n'y a pas de +secret!... + +Le comte appuya sur ce dernier mot. Le marquis de Loc-Ronan se mordit +les lèvres avec une telle violence que quelques gouttelettes de sang +jaillirent sous sa dent convulsive. Il agita une sonnette. Jocelyn +parut. + +--Servez à ces messieurs ce que vous trouverez de meilleur à l'office, +dit-il. + +Le domestique s'inclina et sortit. Cinq minutes après il rentra. + +--Eh bien? lui demanda son maître. + +--Monseigneur, je n'ai rien trouvé à l'office; mais, en revanche, il +y avait cette paire de pistolets tout chargés sur la table de votre +chambre, et je vous les apporte. + +--Est-ce un guet-apens? s'écria le chevalier en portant la main à la +garde de son épée. + +--Ce serait tout au plus un duel, répondit tranquillement le marquis, +car vous voyez que votre digne compagnon a pris ses précautions... + +Le comte, en effet, tenait un pistolet de chaque main. Jocelyn s'avança +près de son maître en levant son pen-bas. Mais le marquis, posant +froidement ses pistolets sur un meuble voisin, ordonna au serviteur de +sortir. Jocelyn hésita, mais il obéit. + +--Nous nous passerons donc de souper? demanda le comte en remettant ses +armes à sa ceinture. + +--Finissons, messieurs! s'écria le marquis; si nous continuions +longtemps sur ce ton, je sens que la colère me dominerait bien vite. +Vous êtes venu ici pour me proposer un marché. Ce marché est infâme, je +le sais d'avance; mais n'importe! détaillez-le. J'écoute. + +--Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant à lui un siége et s'y +installant sans façon, vous avez une façon d'exprimer votre pensée +qui ne nous semblerait nullement parlementaire (comme le dit si bien +Mirabeau du haut de la tribune de l'Assemblée nationale), si nous vous +connaissions moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles que ce qu'il +faut y voir, c'est-à-dire que vous êtes prêt à nous donner toute votre +attention. + +Le comte fit un geste brusque d'assentiment, tandis que le marquis, se +laissant tomber dans un vaste fauteuil, passait une main sur son front, +où perlait une sueur abondante. + +--Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d'entamer l'entretien? + +--Nullement, mon très-cher. Vous parlez à merveille, et vous avez, comme +l'on dit, la langue fort bien pendue. J'imiterai M. de Loc-Ronan; je +vous écouterai. + +--Avec votre permission, monsieur le marquis, je commence. Laissez-moi +cependant vous dire que, pour établir correctement l'affaire que nous +allons avoir l'honneur de débattre avec vous, il est de toute utilité de +bien poser tout de suite les jalons de départ. Puis il n'est peut-être +pas moins essentiel que vous sachiez jusqu'à quel point nous sommes +instruits, le comte de Fougueray et moi... + +Le marquis ne répondant pas, le chevalier ajouta: + +--Je vais donc faire un appel à vos souvenirs et vous prier de remonter +avec moi jusqu'à l'époque où, après avoir perdu votre père et recueilli +son immense héritage, vous vous décidâtes à venir présenter vos hommages +à Sa Majesté Louis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux ans alors, et +vous étiez véritablement fort beau. + +--Monsieur le marquis n'a jamais cessé de l'être! interrompit le comte. + +--Sans doute, reprit l'orateur: mais, en outre, à cette époque, le +marquis possédait le charme entraînant de la première jeunesse. Croyez +bien que je n'ai nullement l'intention de détailler ici vos nombreux +succès, mon cher hôte; je les mentionne seulement en masse, afin de vous +rendre la justice qui vous est due... + +--Au fait! dit le marquis d'une voix impatiente. + +--J'y arrive. A cette époque donc, après avoir fait tourner bien des +têtes féminines, il arriva que la vôtre devint elle-même le point de +mire des traits du petit dieu malin. Le 15 août 1776, jour d'une grande +fête, celle du roi, pardieu! à l'occasion de je ne sais quel tumulte +et quelle perturbation causée par la foule en démence, vous eûtes le +bonheur de sauver et d'emporter dans vos bras une jeune fille, belle +comme la déesse Vénus elle-même. En échange de la vie que vous lui aviez +conservée, elle vous ravit votre coeur et vous donna le sien... + +--Dorat n'aurait pas mieux dit, interrompit de nouveau le comte. + +Le marquis demeurait toujours impassible. Évidemment il avait pris le +parti d'écouter jusqu'au bout ses deux interlocuteurs et de ne leur +point mesurer le temps. + +--Cette jeune fille, dont la beauté avait fait sur vous une si vive +impression, appartenait à une famille honorable de vieux gentilshommes +de Basse-Normandie, dont M. le comte de Fougueray et moi avons l'honneur +d'être les uniques représentants mâles. Il s'agit donc de notre soeur +qui, vous le savez aussi bien que nous, se nomme Marie-Augustine. Il +est inutile, je le pense, de vous rappeler que vous vous fîtes présenter +dans la famille, que vous demandâtes la main de Marie-Augustine, et +qu'enfin, d'heureux fiancé devenant heureux époux, vous conduisîtes +cette chère enfant aux pieds des autels, où vous lui jurâtes fidélité et +protection... Cela nous conduit tout droit à la fin de l'année 1777. + +«Vous êtes d'une humeur un peu jalouse, mon cher marquis; les adorateurs +qui papillonnaient autour de votre femme vous donnèrent quelques +soucis... En véritable femme jolie et coquette qu'elle était, +Marie-Augustine se prit à vous rire au nez lorsque vous lui proposâtes +de quitter Versailles. Malheureusement la pauvre enfant ne savait pas +encore ce que c'était qu'une cervelle bretonne. Elle ne tarda guère à +l'apprendre.--Sans plus de cérémonies, vous fîtes enlever la marquise, +et huit jours après votre départ clandestin, vous étiez installés tous +deux dans ce vieux château de vos ancêtres. Marie-Augustine pleura, +pria, supplia. Vous l'aimiez et vous étiez jaloux; double raison pour +demeurer inébranlable dans votre résolution de vivre isolé avec elle +dans cette farouche solitude. + +Vous n'aviez oublié qu'une chose, mon cher marquis, c'était l'histoire +de notre grand'mère Ève et celle du fruit défendu... Marie-Augustine se +voyant en prison, ne rêva plus qu'évasion et liberté. Tous les moyens +lui semblèrent bons, et elle n'hésita pas même à se compromettre pour +voir tomber les barreaux et les grilles. Comment s'y prit-elle? Par ma +foi, je l'ignore. Toujours est-il qu'elle trouva moyen d'entretenir une +correspondance active avec un beau gentilhomme de Quimper, qui jadis +avait été votre compagnon de plaisirs... + +--Comment elle s'y prit? s'écria le marquis en se levant brusquement. Je +vais vous l'expliquer!... A prix d'or, cette misérable femme, indigne +du nom que je lui avais donné, séduisit le valet et parvint à se +ménager plusieurs entrevues avec son amant, car vous oubliez de le dire, +messieurs, votre soeur était devenue la maîtresse du baron d'Audierne! + +--Vous l'avez dit depuis, mais nous ne l'avons jamais cru! répondit le +comte de Fougueray. + +--En voulez-vous les preuves? J'ai les lettres ici. + +--Inutile, continua le chevalier. Que notre soeur soit coupable ou non, +là n'est pas la question. Permettez-moi d'achever. Donc les deux... +comment dirais-je? les deux amants, puisque vous le voulez absolument, +ayant pris d'avance toutes leurs mesures, attendaient une nuit favorable +pour accomplir leur projet. Ils ne savaient pas, qu'instruit de tout, +vous les faisiez épier, et que vous attendiez le moment d'agir... Aussi, +la nuit où la fuite devait avoir lieu, vous trouvèrent-ils sur leur +passage. Le baron tira son épée; Marie-Augustine s'évanouit. Ils ne vous +connaissaient pas encore!... Vous emportâtes votre femme dans vos bras +en priant le baron de vous suivre. Le gentilhomme, sommé par vous au nom +de son honneur, obéit. + +Ah! pardon, fit le chevalier en s'interrompant, j'oubliais, pour la +clarté de ce qui va suivre, de mentionner ici que votre mariage avait +eu lieu sur les terres mêmes de mon frère, et que les témoins d'usage +assistaient seuls à la cérémonie... + +--C'était le comte de Fougueray qui l'avait voulu ainsi, répondit le +marquis. + +--Je m'empresse de le reconnaître, ajouta le comte en s'inclinant. +Continuez, chevalier. + +--C'est moi seul qui continuerai! s'écria le marquis. Écoutez-moi tous +deux à votre tour. Lorsque je tins entre mes mains la misérable qui +avait déshonoré mon nom, et son indigne complice, ma première pensée fut +de les tuer tous les deux. Cependant j'hésitai!... Mon mépris pour +cette femme était tellement profond, que ma main dédaigna de verser son +sang!... D'ailleurs, j'avais mieux à faire! + +--Oui, c'était fort ingénieux ce que vous avez trouvé, fit observer le +comte en chiffonnant coquettement la dentelle de son jabot. + + + + +VIII + +LE MARCHÉ. + + +--Oh! cette scène est encore présente à ma pensée comme si elle venait +d'avoir lieu à l'instant même, continua le marquis sans paraître avoir +entendu l'observation de son singulier beau-frère. Marie-Augustine était +là couchée sur ce fauteuil; car c'est dans cette salle que je l'avais +amenée avec son complice. Ce fauteuil est précisément celui sur lequel +vous êtes assis, chevalier. Le baron d'Audierne, debout devant elle, +attendait mes ordres, et je suis convaincu qu'il se croyait en ce +moment bien près de sa dernière heure. Dès que votre soeur revint à elle +j'appelai tous mes gens; tous, sans exception: depuis mon maître +d'hôtel jusqu'à mon dernier valet de chiens... Alors, désignant du geste +Marie-Augustine, que l'incertitude et l'épouvante rendaient muette et à +demi morte: + +«--Mes amis, m'écriai-je, vous voyez cette femme que, jusqu'ici, vous +avez crue digne de votre respect, parce que vous pensiez qu'elle portait +mon nom? Eh bien! je vous avais trompés. Cette fille n'a jamais été ma +femme légitime!... Elle n'était que ma maîtresse jadis, comme elle est +aujourd'hui celle du baron d'Audierne! Si je parle ainsi devant vous +tous, c'est que, comme j'ai commis une faute en vous faisant honorer une +méprisable créature, je me devais à moi-même, et je vous devais à vous +aussi, de révéler publiquement la vérité tout entière. Et, maintenant, +monsieur le baron peut emmener sa maîtresse à laquelle je renonce, et +que je lui abandonne... + +«Une heure après, ajouta le marquis, Marie-Augustine partait avec son +amant. + +--Et vous, mon cher ami, interrompit le comte, vous qui aviez pris au +sérieux votre belle et ingénieuse invention, vous vous faisiez seller un +bon cheval le soir même, et vous gagniez au galop la route de +Fougueray, bien décidé à changer en réalité le conte dont vous veniez +très-spirituellement de faire part à vos domestiques. Je vous le répète, +c'était bien joué!... C'était tout bonnement de première force!... Nous +devons reconnaître, et nous reconnaissons, croyez-le, qu'il vous était +impossible de supposer un seul instant que le désir de voir notre soeur +nous eût fait faire le voyage de Quimper, que l'épouse outragée nous +rencontrât à quelques lieues à peine de ce château, et qu'elle nous +racontât ce qui venait de se passer... + +«Mais je le dis encore, marquis, vous ne pouviez savoir cela; de sorte +qu'arrivé à Fougueray par une nuit sombre, vous vous fîtes indiquer +la porte du presbytère. Le vieux prêtre qui avait célébré votre union +l'habitait seul avec une servante. Intimidé par votre rang, convaincu +surtout par vos pistolets, il consentit à vous laisser arracher du +registre de la paroisse la feuille sur laquelle votre mariage se +trouvait inscrit. + +«Cela était d'autant mieux imaginé, que, sur les quatre témoins +signataires, deux, le chevalier et moi, ne pouvions rien prouver en +justice en raison de notre proche degré de parenté avec la victime, +et que les deux autres étaient morts... Donc, la feuille enlevée, +rien n'existait plus... La marquise de Loc-Ronan n'était désormais +que mademoiselle de Fougueray. Vous affirmiez qu'elle avait été +votre maîtresse et non votre femme; personne ne pouvait prouver le +contraire... Aussi, comme vous étiez joyeux en reprenant la route de +votre château! Vous étiez dégagé d'un lien qui commençait à vous peser; +vous étiez libre! + +--Ne dites pas cela, monsieur, interrompit le marquis avec émotion; +à l'époque dont vous parlez, Dieu sait bien que j'aimais encore votre +soeur! Oui, je l'aimais. Il a fallu, pour arracher cet amour de mon +coeur, toutes les heures de jalousie, de tortures, d'angoisses, dont +celle que vous défendez s'est montrée si prodigue à mon égard!... Il +a fallu le déshonneur menaçant mon nom jusqu'alors sans tache, la boue +prête à souiller l'écusson de mes ancêtres, pour me contraindre à un +acte qu'aujourd'hui je réprouve!... Au reste, Dieu n'a pas voulu que +l'accomplissement du forfait eût lieu dans toute son étendue, puisqu'il +avait permis que, dans une intention que j'ignore, et avec cette +prescience infernale qui n'appartient qu'à vous, vous eussiez pris +d'avance le double de cet acte maudit! + +--Dame! cher marquis! répondit le comte en souriant, nous avons joué au +plus fin et vous avez perdu. Enfin, je reprends les choses où nous les +avons laissées: lorsque vous partîtes de Fougueray, vous crûtes être +libre, si bien libre même, et si peu marié que, deux années plus tard, +à Rennes, vous vous épreniez d'amour pour une charmante jeune fille, +et que, n'ayant aucunement entendu parler de votre ex-femme ni de vos +ex-beaux-frères, vous pensâtes qu'en toute sécurité vous pouviez suivre +les inspirations de votre coeur... Ce qui signifie que trente et un mois +après votre séparation violente d'avec Marie-Augustine de Fougueray, +vous devîntes l'époux heureux de Julie-Antoinette de Château-Giron. + +«Rendez-nous la justice d'avouer que nous vous laissâmes jouir en +paix des charmants délices de la lune de miel. Mais aussi quel réveil, +lorsqu'après quelques semaines d'un bonheur sans nuages, du moins je +me plais à penser qu'il fut tel, vous vous trouvâtes tout à coup face à +face avec la première marquise de Loc-Ronan; lorsque, poussé sans doute +par votre mauvais génie, vous voulûtes faire jeter notre soeur à la +porte de l'hôtel que vous habitiez à Rennes, et qu'elle vous jeta, elle, +son acte de mariage à la face!... + +--Assez, misérable! s'écria le marquis avec une telle violence, que les +deux interlocuteurs se levèrent spontanément, croyant à une attaque; +assez! Osez-vous me rappeler ces heures douloureuses, vous qui ne +songiez, au moment où vous me brisiez le coeur, qu'à exploiter ce secret +au détriment de ma fortune et au profit de la vôtre? Rappelez-vous les +sommes immenses que vous m'avez arrachées pour vous faire payer votre +douteux silence!... + +--Il ne s'agit pas de nous, mais de vous, interrompit le chevalier; et +permettez-moi de vous faire observer que les grandes phrases inutiles +ne feront qu'allonger la conversation... Si nous vous avons rappelé un +passé peu agréable, c'était afin d'établir le présent sur de solides +bases... Or, le présent, le voici: Vous avez deux femmes. L'une, +Marie-Augustine de Fougueray, qui habite Paris sous un nom d'emprunt, +suivant nos conventions, vous le savez. L'autre, Julie-Antoinette de +Château-Giron, laquelle, en apprenant l'étrange position que vous lui +aviez faite, a voulu se retirer du monde et s'enfermer dans un cloître. +Vous et la famille de cette femme aviez trop d'intérêt à étouffer +l'affaire pour que l'on essayât de s'opposer à ses volontés. Bref, vous +avez en ce moment deux femmes, marquis de Loc-Ronan, et deux femmes +bien vivantes. Or, la polygamie, vous le savez, a toujours été un +cas pendable en France, et la pendaison une vilaine mort pour un +gentilhomme! + +--Allez droit au fait, interrompit encore le marquis, quelle somme vous +faut-il aujourd'hui? + +--Aucune, répondit le chevalier. + +--Aucune, appuya le comte. + +Le seigneur de Loc-Ronan demeura un moment interdit. + +--Que voulez-vous donc? demanda-t-il lentement. + +--Écoutez le chevalier, et vous allez le savoir. + +--Soit! parlez vite. + +--Je m'explique en quelques mots, fit le chevalier en s'inclinant avec +cette politesse railleuse qui ne l'avait pas abandonné un seul moment +durant cette longue conversation. Nous avons pensé, mon frère et moi, +qu'il serait fâcheux que le vieux nom de Loc-Ronan vînt à s'éteindre. +Or, vous avez deux femmes, c'est un fait incontestable; mais d'enfants, +point! Eh bien! celle lacune qui doit assombrir un peu vos pensées, nous +avons résolu de la combler... A partir de ce jour, vous allez être père. +Vous comprenez? + +--Nullement. + +--Allons donc! impossible? + +--Je ne comprends pas le sens de vos paroles, je le répète, et je vous +serai fort reconnaissant de bien vouloir me l'expliquer. + +--Eh! s'écria le comte avec impatience, notre soeur est votre femme, +n'est-il pas vrai? + +--C'est possible. + +--Nul arrêt de parlement n'a annulé votre mariage; elle peut reprendre +votre nom demain, si bon lui semble... + +--Je le reconnais. + +--Et vous connaissez sans doute aussi certaine axiome en droit romain +qui dit: _Ille pater est, quem nuptiæ demonstrant?_ + +--Vraiment, je crois que je commence à comprendre, fit le marquis en +conservant un calme et une froideur bien étranges chez le fougueux +gentilhomme. + +--C'est, pardieu, bien heureux! + +--N'importe, achevez! + +--Donc, si votre femme est mère, vous, marquis, vous êtes père! Voilà! + +--Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi donc, monsieur le +chevalier de Tessy, ce que vous êtes venus me proposer à moi, marquis de +Loc-Ronan, c'est d'abriter sous l'égide de mon nom ce fruit honteux d'un +infâme adultère? c'est de consentir à admettre dans ma famille, à +donner pour descendant à mes aïeux l'enfant né d'un crime, le fils d'une +courtisane; car votre soeur, messieurs, n'est qu'une courtisane, et vous +le savez comme moi!... + +En parlant ainsi d'une voix brève et sèche, le marquis, les bras croisés +sur sa large poitrine, dardait sur ses interlocuteurs des regards d'où +jaillissait une flamme si vive qu'ils ne purent en supporter l'éclat. +Les misérables courbèrent un moment la tête. Cependant le comte se remit +le premier, et répondit avec un sourire: + +--Eh! mon cher marquis!... vous forgez de la tragédie à plaisir! Qui +diable vous parle du fruit d'un adultère? Je vous ai dit: Supposez! Je +ne vous ai pas dit: Cela est! Bref, voici la vérité; Il existe, de par +le monde, un enfant mâle âgé de huit ans, bien constitué, et beau comme +un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet enfant, le chevalier et moi +nous nous intéressons vivement. Or, il est orphelin. Pour des +raisons qu'il ne nous plaît pas de vous communiquer, nous ne pouvons +personnellement rien pour lui. Il faut donc que vous nous veniez +en aide. Voici ce que vous aurez à faire. Adopter cet enfant, et le +reconnaître comme un fils issu de votre mariage avec Marie-Augustine. +Lui transmettre votre nom et votre fortune, à l'exception d'une rente +viagère de douze mille livres que vous vous conserverez. Enfin, nous +nommer, le chevalier et moi, tuteurs de votre fils. Mais l'acte doit +être fait de telle sorte que nous ayons la libre et immédiate gestion +des biens, meubles et immeubles, que nous puissions vendre, aliéner, +réaliser, échanger à notre volonté, comme si vous étiez réellement mort. + +--Après? demanda le marquis. + +--Après? mais je crois que ce sont là les articles principaux. Au reste, +voici un modèle fort exact de l'acte que vous devez faire dresser. + +Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers manuscrits. + +--Et si je refuse de donner mon nom à un enfant que je ne connais pas et +qui pourra le déshonorer un jour, si je ne consens pas à me dépouiller +de toute ma fortune en votre faveur, vous me menacez, comme toujours, de +divulguer le secret qui me lie à vous, n'est-ce pas? + +--Hélas! vous nous y contraindriez! dit mielleusement le chevalier. +Et vilaine mort que cette mort par la potence!... Mort infamante qui +entraîne avec elle la dégradation de noblesse, vous ne l'ignorez pas, +marquis? + +--Eh bien! messieurs, voici ma réponse: Vous êtes fous tous les deux! + +--Vous croyez? fit le comte d'un ton railleur. + +--Oui, vous êtes fous; car vous n'avez pas réfléchi que je préférerais +toujours la mort au déshonneur, mais qu'avant de me frapper je vous +tuerais tous deux, vous, mes bourreaux! Non! non! je n'introduirai pas +quelque ignoble rejeton d'une souche odieuse dans la noble lignée des +Loc-Ronan! Non! non! je ne dépouillerai pas, moi, les héritiers de mon +choix de ce que m'ont légué mes aïeux! Non! non! je ne jetterai pas +entre vos mains avides une fortune que vous iriez fondre au creuset de +vos passions infâmes!... Allons! comte de Fougueray! allons, chevalier +de Tessy! nous devons mourir tous trois ensemble, et nous mourrons cette +nuit même. + +En disant ces mots, le marquis avait saisi les pistolets que Jocelyn lui +avait apportés. Les armant rapidement, il s'était élancé au-devant de la +porte. Le comte de Fougueray, lui aussi, avait pris ses armes. Les deux +hommes, se menaçant réciproquement d'une double gueule de fer prête +à vomir la mort, restèrent un moment immobiles. La porte s'ouvrit +brusquement, et Jocelyn, complétant le tableau, parut sur le seuil, un +mousquet à la main. Il mit en joue le chevalier. + +Une catastrophe terrible était imminente. Quelques secondes encore, et +ces quatre hommes forts et vigoureux allaient s'entre-tuer sans merci ni +pitié. La résolution du marquis se lisait si nettement arrêtée sur son +visage, que le comte de Fougueray, avec lequel il se trouvait face +à face, devint pâle comme un linceul. Néanmoins il sut conserver une +apparente fermeté. + +--Marquis de Loc-Ronan! dit tout à coup le chevalier, souvenez-vous que, +nous une fois morts, ceux qui doivent nous venger le feront sur Marcof +le Malouin. + +--Qu'avez-vous dit? Quel nom venez-vous de prononcer? s'écria le marquis +dont les mains défaillantes laissèrent échapper les armes. + +--Celui de votre frère naturel, lui répondit le chevalier à l'oreille, +de manière à ce que Jocelyn ne pût entendre ces quelques mots; vous +voyez que vous êtes bien et complètement entre nos mains. Renvoyez donc +ce valet, plus de violence, et agissez, ainsi que nous le demandons, au +mieux de nos intérêts. + +Jocelyn sortit sur un signe de son maître. + +--Eh bien? demanda le comte, lorsque les trois hommes se trouvèrent +seuls de nouveau. + +--Eh bien! répondit lentement le marquis, je vais réfléchir à ce +que vous exigez de moi!... En ce moment, il me serait impossible de +continuer la discussion. Nous sommes aujourd'hui au 25 juin, car voici +le soleil qui se lève; revenez le 1er juillet, messieurs, et alors vous +aurez ma réponse... Telle est ma résolution formelle et inébranlable. + +--Nous acceptons votre parole, répondit le comte; le 1er juillet, au +lever du soleil, nous serons ici. + +Les deux hommes saluèrent froidement, sortirent de la salle basse et +traversèrent la cour précédés par Jocelyn, lequel referma sur eux les +grilles du château. Ceci fait, il accourut auprès de son maître. Le +marquis, sombre et résolu, parcourait vivement la vaste pièce. + +--Jocelyn! dit-il à son vieux serviteur en le voyant entrer, tu vois que +je ne m'étais pas trompé, tu vois qu'il faut agir, et agir sans retard. +Je puis toujours compter sur toi? + +--Quoi! vous voulez? s'écria Jocelyn avec épouvante. + +--Il le faut, répondit froidement le marquis. Point d'observation, +Jocelyn. Les gens du château vont s'éveiller, et ils ne doivent pas nous +trouver debout si matin. Je rentre dans mes appartements. Tu monteras à +huit heures. + +Jocelyn s'inclina et le marquis gagna la chambre où se trouvait le +portrait de vieillard que Marcof avait embrassé en partant cette même +nuit. + + + + +IX + +DIÉGO ET RAPHAEL. + + +Le chevalier de Tessy et le comte son frère s'étaient éloignés assez +vivement du château, se retournant de temps à autre comme s'ils eussent +craint d'entendre siffler à leurs oreilles quelques balles de mousquet +ou de carabine. Arrivés au bas de la côte, ils frappèrent à la porte +d'une humble cabane, laquelle ne tarda pas à s'ouvrir. Un domestique +parut sur le seuil. En apercevant les deux gentilshommes, il salua +respectueusement, courut à l'écurie, brida deux beaux chevaux normands +auxquels on n'avait point enlevé la selle, et, les attirant à sa suite, +il les conduisit vers l'endroit où les deux gentilshommes attendaient. +Le chevalier se mit en selle avec la grâce et l'aisance d'un écuyer +de premier ordre. Le comte, gêné par un embonpoint prononcé, enfourcha +néanmoins sa monture avec plus de légèreté qu'on n'aurait pu en attendre +de lui. + +--Picard, dit-il au valet qui lui tenait l'étrier, vous allez retourner +à Quimper.--Vous direz à madame la baronne, que nous serons de retour +demain matin seulement. + +Le valet s'inclina et les deux cavaliers, rendant la bride à leurs +montures, partirent au trot dans la direction de Penmarckh. + +--Sang de Dieu! caro mio! fit le comte en ralentissant quelque peu +l'allure de son cheval et en frappant légèrement sur l'épaule du +chevalier, sang de Dieu! carissimo! nos affaires sont en bonne voie! Que +t'en semble? + +--Il me semble, Diégo, répondit le chevalier en souriant, que nous +tenons déjà les écus du bélître! + +--Corps du Christ! nous les aurons entre les mains avant qu'il soit huit +jours. + +--Il adoptera Henrique, n'est-ce pas? + +--Certes! + +--Hermosa va nager dans la joie!... + +--Ma foi! je lui devais bien de lui faire ce plaisir, n'est-ce pas, +Raphaël, à cette chère belle? + +--D'autant plus que cela nous rapportera beaucoup. + +--Oui, carissimo! et notre avenir m'apparaît émaillé de fêtes et +d'amours. + +--Nous quitterons Paris, j'imagine? + +--Sans doute. + +--Et où irons-nous, Diégo? + +--Partout, excepté à Naples! + +--Corpo di Bacco! je le crois aisément. Quittons Paris, d'accord, on ne +saurait trop prendre de précautions; mais pourquoi fuir la France? + +--Parce que, après ce qui nous reste encore à faire dans ce pays, mon +très-cher, nous ne serions pas plus en sûreté à Marseille, à Bordeaux +ou à Lille qu'au centre même de Paris. Mon bon chevalier, nous irons +à Séville, la cité par excellence des petits pieds et des beaux grands +yeux, la ville des sérénades et des fandangos! Grâce à notre fortune, +nous y vivrons en grands seigneurs. Cela te va-t-il? + +--Touche-là, Diégo!... C'est convenu. + +--Convenu et parfaitement arrêté. + +--Et Hermosa? + +--Son fils aura un nom, elle touchera sa part de l'argent, ma foi, +elle fera ce qu'elle voudra... Si elle souhaite venir avec nous, je n'y +mettrai nul obstacle... + +--Palsambleu! la belle vie que nous mènerons à nous trois... + +--En attendant, songeons au présent et veillons à ce qui se passe autour +de nous; car, tu le sais, chevalier, ce brave Marat est un ami précieux, +mais il entend peu la plaisanterie en matière politique, et ma foi, à la +façon dont tournent les choses, je pense toujours avec un secret frisson +à cette ingénieuse machine de M. Guillotin, que l'on a essayée devant +nous à Bicêtre, le 15 avril dernier, avec de si charmants résultats... + +--Eh bien!... quel rapport établis-tu entre cette ingénieuse machine, +comme tu l'appelles, et notre excellent ami Marat? + +--Eh! c'est pardieu bien lui qui l'établit, ce rapport, puisqu'il répète +à satiété dans ses conversations intimes qu'il faut faire tomber deux +cent mille têtes. Or, l'invention de M. Guillotin arrivant tout à +souhait pour réaliser son désir, je trouve la circonstance de fâcheux +augure... + +--Bah! que nous importe qu'on fauche deux ou trois cent mille têtes, +pourvu que les nôtres soient toujours solides sur nos épaules? Allons, +Diégo, depuis quand as-tu donc une telle horreur du sang répandu?... + +--Depuis que je n'ai plus besoin d'en verser pour avoir de l'or! +répondit à voix basse le comte de Fougueray en se penchant vers son +compagnon. + +--Oui, je comprends ce raisonnement, et j'avoue qu'il ne manque pas de +justesse; mais, crois-moi, laissons Marat agir à sa guise, et servons-le +bien. S'il ne nous paie pas en argent, il nous laissera nous payer +nous-mêmes comme nous l'entendrons, et nous n'aurons pas à nous +plaindre, je te le promets. + +--Je l'espère aussi. + +--En ce cas, hâtons le pas et pressons un peu nos chevaux. + +--C'est difficile par ce chemin d'enfer tout pavé de rochers glissants, +répondit le comte en relevant vertement sa monture qui venait de faire +une faute. + +Les deux hommes avaient, tout en causant, atteint les hauteurs +de Penmarckh, et suivaient la crête des falaises dans la baie des +Trépassés, qui avait failli devenir si funeste, la veille au soir, au +lougre de Marcof. Le soleil s'élevant rapidement derrière eux, donnait +aux roches aiguës des teintes roses, violettes et orangées, des reflets +aux splendides couleurs, des tons d'une chaleur et d'une magnificence +capables de désespérer le pinceau vigoureux de Salvator Rosa lui-même. +La brise de mer apportait jusqu'à eux les âcres parfums de ses +émanations salines. Les mouettes, les goëlands, les frégates décrivaient +mille cercles rapides au-dessus de la vague poussée par la marée +montante, et venaient se poser, en poussant un cri aigu, sur les pics +les plus élevés des falaises. Le ciel pur et limpide reflétait +dans l'Océan calme et paresseux l'azur de sa coupole. Aux pieds des +voyageurs, au fond d'un abîme profond à donner le vertige, s'élevaient +les cabanes des habitants de Penmarckh. En dépit de leur nature +matérialiste, les deux cavaliers arrêtèrent instinctivement leurs +montures pour contempler le spectacle grandiose qui s'offrait à leurs +regards. + +--Corbleu! chevalier, fit le comte en rompant le silence, l'aspect de +ce pays a quelque chose de vraiment original! Ces falaises, ces rochers +sont splendidement sauvages, et j'aime assez, comme dernier plan, cette +mer azurée qui n'offre pas de limites au tableau... + +--Cher comte, répondit le chevalier, l'Océan ne vaut pas la +Méditerranée; ces falaises et ces blocs de rochers ne peuvent lutter +contre nos forêts des Abruzzes, et j'avoue que la vue de la baie de +Naples me réjouirait autrement le coeur que celle de cette crique +étroite et déchirée. + +--A propos, cher ami, c'était dans cette crique que Marcof avait jeté +l'ancre hier soir, et le diable m'emporte si je vois l'ombre d'un +lougre! + +--En effet, la crique est vide. + +--Il a donc mis à la voile ce matin, ce Marcof enragé? + +--Probablement. + +--Diable! + +--Cela te contrarie? + +--Mais, en y réfléchissant, je pense, au contraire, que ce départ est +pour le mieux. + +--Sans doute. Marcof est difficile à intimider, et si le marquis de +Loc-Ronan avait eu la fantaisie de lui demander conseil... + +--Ne crains pas cela, Raphaël, interrompit le comte. Le marquis ne +révélera jamais un tel secret à son frère. Non, ce qui me fait dire que +le départ de Marcof nous sert, c'est que, tu le sais comme moi, jadis +cet homme, lui aussi, a été à Naples, et qu'il pourrait peut-être nous +reconnaître, s'il nous rencontrait jamais. + +--Impossible, Diégo! Il ne nous a parlé qu'une seule fois. + +--Il a bonne mémoire. + +--Alors tu crains donc? + +--Rien, puisqu'il est absent. Seulement je désirerais fort savoir +combien de jours durera cette absence. Eh! justement, voici venir à nous +des braves Bretons et une jolie fille qui seront peut-être en mesure de +nous renseigner. + +Trois personnages en effet gravissant un sentier taillé dans les flancs +de la falaise, se dirigeaient vers les cavaliers. Ces trois personnages +étaient le vieil Yvon, sa fille et Jahoua. Les promis et le père avaient +voulu aller remercier Marcof, et n'avaient quitté Penmarckh que lorsque +le lougre avait repris la mer. Puis, après être demeurés quelque temps à +le suivre au milieu de sa course périlleuse à travers les brisants, ils +reprenaient le chemin de Fouesnan. En apercevant les deux seigneurs, +dont les riches costumes attirèrent leurs regards, ils s'arrêtèrent d'un +commun accord. + +--Dites-moi, mes braves gens, fit le comte en s'avançant de quelques +pas. + +--Monseigneur, répondit le vieillard en se découvrant avec respect. + +--Nous venons du château de Loc-Ronan, et nous craignons de nous être +égarés. Où conduit la route sur laquelle nous sommes? + +--En descendant à gauche, elle mène à Audierne en passant par la route +des Trépassés. + +--Et, à droite, en remontant? + +--Elle va à Fouesnan. + +--Merci, mon ami... + +--A votre service, monseigneur. + +Pendant ce dialogue, le chevalier de Tessy contemplait avec une vive +admiration la beauté virginale de la charmante Yvonne. + +--Vive Dieu! s'écria-t-il en se mêlant à la conversation, si toutes les +filles de ce pays ressemblent à cette belle enfant, Mahomet, je le jure, +y établira quelque jour son paradis, et, quitte à damner mon âme, je me +ferai mahométan! + +--Silence! Vous scandalisez ces honnêtes chrétiens! fit observer le +comte. + +Puis, se retournant vers Yvon: + +--N'y avait-il pas un lougre dans la crique hier au soir? demanda-t-il. + +--Si fait, monseigneur. + +--Qu'est-il devenu? + +--Il a mis à la voile, ce matin même. + +--Savez-vous où il allait? + +--A Paimboeuf, je crois. + +--Comment s'appelle le patron? + +--Marcof le Malouin, monseigneur. + +--C'est bien cela. Et quand revient-il, ce lougre? + +--Dans douze jours si la mer est bonne. + +--Merci de nouveau, mon brave. Comment vous nommez-vous? + +--Yvon pour vous servir. + +--Et cette belle fille que mon frère trouve si charmante est votre +fille, sans doute? + +--Oui, monseigneur. + +--Et ce jeune gars est-il votre fils? + +--Il le sera bientôt. Dans six jours, à compter d'aujourd'hui, Jahoua +épouse Yvonne. + +--Ah! ah! interrompit le chevalier; et s'adressant à Yvonne: Puisque +vous allez vous marier, ma jolie Bretonne, et que ce mariage tombe le +premier juillet, jour que notre ami le marquis de Loc-Ronan nous a +priés de lui consacrer tout entier, je prétends aller avec lui jusqu'à +Fouesnan pour assister à votre union et pour vous porter mon cadeau de +noces. + +--Monseigneur est bien bon, balbutia Yvonne en ébauchant une révérence. + +--Monseigneur nous comble! ajouta Jahoua en saluant profondément. + +--Maintenant, bonnes gens, allez à vos affaires et que le ciel vous +conduise! reprit le comte avec un geste tout à fait aristocratique, et +qui sentait d'une lieue son grand seigneur. + +Yvonne et les deux Bretons saluèrent une dernière fois, et continuèrent +leur route non pas sans se retourner pour admirer encore les riches +costumes des voyageurs et la beauté de leurs chevaux. + +--Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie d'aller à la noce? demanda le +comte en souriant, et en dirigeant sa monture vers l'embranchement de la +route qui conduisait à Audierne. + +--Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissante? + +--Si, elle est gentille. + +--Mieux que gentille!... Adorable! divine!... + +--Te voilà amoureux? + +--Fi donc! La Bretonne me plaît; c'est une fantaisie que je veux +contenter, mais rien de plus. + +--Puisqu'elle se marie... + +--Bah! d'ici à six jours nous avons dix fois le temps d'empêcher le +mariage. + +--Soit! agis à ta guise; mais en attendant hâtons-nous un peu, sinon +nous n'arriverons jamais assez tôt!... + +--Connais-tu le chemin? + +--Parfaitement. + +--Il nous faut descendre jusqu'à la baie, n'est-ce pas? + +--Oui; il nous attendra sur la grève même, et, grâce à la superstition +qui fait de cet endroit le séjour des spectres et des âmes en peine, +il est impossible que nous puissions être dérangés dans notre +conversation... + +--Allons, essayons de trotter, si toutefois nos chevaux peuvent avoir +pied sur ces miroirs. + +Et les deux cavaliers pressant leurs montures, les soutenant des jambes +et de la main pour éviter un accident, allongèrent leur allure autant +que faire se pouvait. Ils parcoururent ainsi une demi-lieue environ, +toujours sur la crête des falaises. Enfin, arrivés à un endroit où un +sentier presque à pic descendait vers la grève, ils mirent pied à +terre, et, reconnaissant l'impossibilité où se trouvaient leurs chevaux +d'effectuer cette descente périlleuse, ils les attachèrent à de gros +troncs d'arbres dont les cimes mutilées avaient attiré plus d'une fois +le feu du ciel. + +--Nous sommes donc arrivés? demanda le chevalier. + +--Il ne nous reste plus qu'à descendre. + +--Mais c'est une opération de lézards que nous allons tenter là, mon +cher!... + +--Rappelle-toi nos escalades dans les Abruzzes, Raphaël, et tu +n'hésiteras plus. + +--Oh! je n'hésite pas, Diégo. Tu sais bien que je n'ai jamais eu peur. + +--C'est vrai, tu es brave... + +--Et défiant, ajouta le chevalier. C'est pourquoi je te prie de passer +le premier. + +--Tu te défies donc de moi, Raphaël? + +--Dame! cher Diégo, nous nous connaissons si bien!... + +Le comte ne répondit point; et, passant devant le chevalier, il se +disposa à entreprendre sa descente. L'opération était réellement +difficile et périlleuse. Il fallait avoir la main prête à s'accrocher à +toutes les aspérités, le pied sûr, l'oeil ferme, et un cerveau à l'abri +des fascinations du vertige pour l'accomplir sans catastrophe. Aussi les +deux hommes, employant tout ce que la nature leur avait donné d'agilité, +de force et de sang-froid, ne négligèrent-ils aucune précaution pour +éviter un accident fatal. Enfin ils touchèrent la grève. + +Ils étaient alors au centre d'une petite baie semi-circulaire, cachée +à tous les regards par d'énormes blocs de rochers qui surplombaient sur +elle, et qui, depuis la haute mer, semblaient une simple crevasse dans +la falaise. Les vagues, même en temps calme, se brisaient furieuses sur +cette plage encombrée de sinistres débris. + +--C'est la baie des Trépassés? demanda le chevalier en regardant autour +de lui. + +--Oui, répondit le comte; et élevant le doigt dans la direction +opposée, c'est-à-dire vers l'extrême limite de l'un des promontoires, il +ajouta:--Voici l'homme auquel nous avons affaire. + +En effet, debout et immobile sur un quartier de roc contre lequel +déferlaient les lames, on apercevait un personnage de haute taille, la +tête couverte d'un vaste chapeau breton, le corps entouré d'un vêtement +indescriptible, assemblage étrange de haillons, la main droite appuyée +sur un long bâton ferré. + + + + +X + +IAN CARFOR. + + +En voyant les deux étrangers s'avancer vers lui, l'homme descendit à son +tour sur la grève et se dirigea vers eux. Quand ils furent à quelques +pas seulement les uns des autres, ils s'arrêtèrent. + +--Ian Carfor, dit le comte, me reconnais-tu? + +Le berger demeura pendant quelques secondes immobile; puis relevant la +tête, il fixa sur les deux étrangers un regard froid et investigateur. + +--D'où viens-tu? demanda-t-il d'une voix lente. + +--De la cité de l'oppression, répondit gravement le comte. + +--Où vas-tu? + +--A la liberté. + +--Pour qui est ta haine? + +--Pour les tyrans! + +--Que portes-tu? + +--La mort! + +--Suivez-moi tous deux. + +Et Ian Carfor, marchant le premier, conduisit le comte et le chevalier +vers l'entrée d'une petite grotte creusée dans le rocher, et que la mer +devait envahir dans les hautes marées. Il fit signe aux deux hommes de +s'asseoir sur un banc de mousse et de fougère. Lui-même s'installa sur +une grosse pierre. La conversation continua entre Ian et le comte. Le +chevalier paraissait avoir accepté le rôle de témoin muet. + +--Tu veux des nouvelles? demanda Ian Carfor. + +--Sans doute. Le pays se remue? + +--Avant quinze jours il sera en armes! + +--Qui commande ici? + +--Le marquis de Loc-Ronan; qui correspond avec le marquis de la +Rouairie. + +--Ainsi, Marat avait dit vrai! fit le comte en s'adressant cette fois au +chevalier. Tu le vois, la Bretagne va se soulever. + +--Eh bien, qu'elle se soulève! répondit le chevalier avec indifférence; +cela nous servira. + +--Mais cela ne servira pas la France, citoyens! s'écria brusquement une +voix venant du fond de la grotte, où régnait une obscurité complète. + +Le comte et son compagnon se levèrent vivement et avec une surprise +mêlée d'effroi. Ian Carfor ne bougea pas. + +--Qui donc nous écoute? demanda le comte avec hauteur. + +--Quelqu'un qui en a le droit, répondit la voix. + +Et un nouvel interlocuteur, sortant des ténèbres, vint se placer en +pleine lumière. + +--Quelqu'un qui a le droit de t'entendre, citoyen Fougueray, +continua-t-il, et qui trouve étrange la réponse de ton compagnon! + +--Billaud-Varenne! murmura le comte en reculant d'un pas. + +--Eh! pourquoi diable trouves-tu ma réponse étrange? demanda le +chevalier, sans rien perdre de son aisance ordinaire. + +--Parce qu'elle n'est pas d'un bon citoyen. + +--Qu'en sais-tu? + +--Tu souhaites la rébellion de ce pays. + +--Je la souhaite pour qu'il nous soit plus facile de connaître les +traîtres, et par conséquent de les châtier. + +--Bien répondu! s'écria Ian Carfor. Celui-là est un bon!... + +--C'est vrai, dit Billaud-Varenne. C'est le chevalier de Tessy, et je +n'ignore pas les services qu'il nous a déjà rendus. + +--Sans compter ceux qu'il peut rendre encore! + +--Reprenez donc vos places, citoyens, et causons donc sérieusement, car, +ainsi que vous l'a dit Ian Carfor, la situation est grave, et la guerre +civile imminente. Déjà la Vendée se remue; la Bretagne ne tardera pas à +suivre son exemple... + +Alors les quatre personnages enfermés dans l'étroite demeure du berger +entamèrent une de ces longues conversations politiques, telles que +pouvaient les avoir des amis de Marat et de Billaud-Varenne. + +Le soleil était déjà haut sur l'horizon lorsque la séance fut levée. +Au moment où les quatre hommes allaient se séparer, Billaud-Varenne +s'adressa au berger. + +--Ian Carfor, lui dit-il, tu nous as promis de nous tenir au courant des +messages qui seraient échangés entre La Rouairie et Loc-Ronan? + +--Oui, je l'ai promis et je le promets encore, répondit le berger. + +--Tu ne nous as pas expliqué par quels moyens tu parviendrais à te +renseigner toi-même? + +--C'est bien simple. L'agent entre les deux marquis est Marcof. + +--Oui; mais Marcof n'est pas facile à exploiter... + +--C'est possible, citoyen; mais il a pour ami un garçon en qui il a une +confiance absolue, et qui se nomme Keinec. Or, Keinec me dira tout, j'en +réponds. Je le surveille à cet effet, et ce soir même il sera à moi. + +--Très-bien! Seconde-nous, sois fidèle, et la patrie se montrera +reconnaissante, reprit Billaud-Varenne. + +Puis, s'adressant aux deux gentilshommes, il ajouta: + +--Adieu, citoyens: je pars, je vous laisse; mais il est bien convenu que +vous séjournerez encore trois mois dans ce pays. J'ai dans l'idée que le +mois de septembre prochain nous sera favorable, à nous et à nos amis; +et si nous frappons un grand coup à Paris, il est urgent que dans les +provinces il y ait des têtes et des bras qui nous soutiennent. + +En disant ces mots, qu'il accentua par un geste énergique, le futur +terroriste salua lestement les trois hommes et s'éloigna. Il gravit, non +sans quelque difficulté, un petit sentier, moins escarpé cependant que +celui par lequel étaient descendus le comte et le chevalier, et situé au +flanc opposé de la baie. Arrivé sur la falaise, il se retourna, salua de +la main une dernière fois, et prit, selon toute apparence, la direction +de Quimper. A peine eut-il disparu, que le chevalier, pressant le bras +du comte pour l'entraîner à l'écart, lui dit à voix basse: + +--Est-ce que tu comptes lui obéir, Diégo, et rester ici encore trois +mois? + +--Allons donc! quelle plaisanterie! Nous agirons pour notre compte et +non pour le leur et pour celui de leur patrie bien-aimée, qu'ils ne +songent qu'à ensanglanter. + +--Donc, nous resterons ici?... + +--Tant que nous le jugerons convenable à nos intérêts. + +--Et ensuite? + +--Nous partirons. + +--A merveille. + +--Or çà, très-cher, continua le comte de Fougueray, il me paraît que +notre mission diplomatique est terminée et que nous n'avons plus rien +à faire ici. Le soleil descend rapidement vers la mer; mon estomac est +creux comme le tonneau des Danaïdes, songeons un peu, s'il vous plaît, +à regagner l'endroit où nous avons laissé nos chevaux et à trouver pour +cette nuit bonne table et bon gîte!... + +--Un instant, j'ai quelques mots à dire à Ian Carfor. + +--Encore de la politique? + +--Non pas! + +--Quoi donc? + +--Il s'agit d'amour, cette fois. + +--Qu'est-ce que cette folie, chevalier? + +--Folie ou non, la petite Bretonne me tient fort au coeur! + +--La Bretonne de ce matin? + +--Oui! + +--Une paysanne!... fi! + +--Je ne fais jamais fi d'une charmante créature! Paysanne ou duchesse, +je les estime autant l'une que l'autre, et, pour les femmes seulement, +j'admets l'égalité absolue. + +--L'égalité comme la comprend si bien ce bon M. de Robespierre?... + +--Précisément. + +--Et tu crois que Carfor peut quelque chose pour toi? + +--Je n'en sais rien.... Je vais le lui demander. + +--Demande, cher, demande! Pendant ce temps, je vais admirer le paysage; +j'aime la belle nature, moi, voilà mes seules amours! + +Et le comte de Fougueray, après avoir émis cette réflexion +philosophique, commença une promenade sur la grève les mains enfoncées +dans les poches de sa veste de satin, la tête légèrement inclinée sur +l'épaule droite, dans une attitude toute gracieuse. + +Le chevalier se rapprocha du berger. + +--Carfor! dit-il. + +--Monsieur le chevalier! répondit l'agent révolutionnaire avec plus de +respect qu'il n'en avait affecté en présence de Billaud-Varenne. + +--Tu habites ce pays depuis longtemps? + +--Depuis quinze ans. + +--Tu connais tout le monde? + +--A dix lieues à la ronde, sans exception. + +--Très-bien! J'ai besoin de toi. Aimerais-tu gagner cinquante louis d'un +seul coup? + +Les yeux de Ian Carfor lancèrent des éclairs; mais éteignant soudain ces +lueurs compromettantes, il répondit: + +--On n'est jamais fâché de gagner honnêtement sa vie. + +--Bien! Nous nous entendrons... Connais-tu un paysan qui s'appelle Yvon +et qui a pour fille une jolie enfant, aux yeux noirs et aux cheveux +blonds? + +--Et qui est fiancée au fermier Jahoua?... ajouta Carfor. Je connais le +père et la fille!... ils habitent Fouesnan. + +--C'est cela même, je les ai rencontrés ce matin; la petite m'a plu, et +je serais assez disposé à l'emmener à Paris avec moi. + +--Vous voulez lui faire quitter le pays? + +--Oui. + +--Eh bien! cela peut se faire... + +--Tu crois? + +--J'en réponds. + +--Avant son mariage, s'entend? + +--Avant son mariage. + +--Corbleu! si nous réussissons, il y aura deux cents louis pour toi! + +--Je les accepterai, monsieur; mais si vous ne me donniez rien, je vous +aiderais tout de même, foi de Breton! + +--Bah! Quel intérêt as-tu donc à tout cela, toi? + +--Celui de la vengeance. + +--Contre Yvonne? + +--Ne m'interrogez pas! Je ne répondrais rien! Tout ce que je puis +affirmer, c'est que la belle se marie le 1er juillet prochain, à dix +heures du matin. Eh bien! ce même jour, vous entendez? ce même jour, à +la tombée de la nuit, elle sera en route avec vous... + +--Et les moyens sur lesquels tu comptes pour opérer ce miracle? + +--Je les ai, et je me charge de tout. + +--Quand devrai-je te revoir? + +--Le 1er juillet, ici même, à quatre heures de relevée! + +--Et voilà dix louis d'à-compte, mon brave!... fit le chevalier en +jetant sa bourse dans la main de Carfor. Au 1er juillet je serai exact, +je t'en préviens! + +Et le chevalier pirouettant vivement sur le talon, chiffonna son jabot +d'une main assez élégante, et, tendant la pointe en homme qui croit à +une victoire prochaine, il se dirigea vers le comte. + +--Eh bien? lui demanda celui-ci. + +--Eh bien, cher, si Hermosa part avec nous, nous partirons quatre. + +--Vraiment! + +--D'honneur! ce Carfor est un homme précieux! Çà, mon excellent ami, je +me sens maintenant tout à fait disposé à fêter un solide repas!... Si +vous le trouvez bon, en route! + +--Volontiers, répondit le comte. + +Et les deux hommes, prenant congé de Carfor, regagnèrent le sentier +périlleux qu'ils se mirent en devoir d'escalader. + +--Je préfère cent fois cela!... murmura Carfor en les suivant d'un oeil +distrait. Cette vengeance vaut mieux que toutes celles qu'aurait pu me +procurer Keinec! Mais lui aussi me servira! + + + + +XI + +LE SORCIER DE PENMARCKH. + + +C'était pour la nuit même de ce jour, lendemain de la Saint-Jean, que le +sorcier avait donné rendez-vous au triste amoureux de la belle Yvonne. +Keinec attendait avec impatience l'heure de se rendre à la baie des +Trépassés. Enfin la nuit vint; dix heures sonnèrent à la petite église +de Penmarckh. Keinec, alors, se dirigea vers la crique en portant sur +ses épaules le bouc noir, et sous son bras les poules blanches que +Carfor avait demandés. + +Arrivé sur la plage, il détacha un canot, il y jeta son paquet, il +sauta légèrement à bord et poussa au large. En marin consommé, en homme +intrépide, Keinec allait braver les rochers et les âmes errantes de +la baie des Trépassés; il se rendait par mer à la sinistre demeure du +sorcier. A onze heures et demie, il abordait devant la grotte. Carfor +était accroupi sur le rivage, occupé, en apparence, à contempler les +astres. + +--Te voilà, mon gars? dit-il avec étonnement. + +--Ne m'attendais-tu pas? répondit Keinec. + +--Si fait; mais pas par mer... + +--Pourquoi? + +--Parce que je pensais que tu aurais peur des esprits... + +--Je n'ai peur ni des morts ni des vivants, entends-tu!... + +--Ah! tu es un brave matelot!... + +--Il ne s'agit pas de cela. Tu sais ce qui m'amène? Voici le bouc +noir, voici les poules blanches, voilà ma carabine, de la poudre et des +balles. Tu as tout ce que tu m'as demandé! + +--Je le vois. + +--Eh bien! Parle vite!... + +--Tu le veux, Keinec? + +--Parle, te dis-je! + +--Écoute-moi donc! + +--Attends! interrompit Keinec. Avant de commencer, rappelle-toi quelle +est ma volonté inflexible!... il faut, ou qu'Yvonne soit ma femme! ou +qu'elle meure! ou que je meure moi-même!... + +--Tu n'es pas venu ici pour ordonner!... s'écria Carfor avec violence, +mais bien pour obéir! Orgueilleux insensé, courbe la tête! J'ai +interrogé les astres la nuit dernière, et voici ce qu'ils m'ont répondu: + +«Jahoua épousera Yvonne, et pourtant Yvonne ne sera pas la femme de +Jahoua!... + +--Que veux-tu dire? demanda Keinec. + +--Je veux dire que le mariage à l'église aura lieu quoi que tu tentes +pour l'empêcher, car, jusqu'à l'heure où le prêtre aura béni les promis, +Jahoua sera invulnérable pour tes balles!... + +--Invulnérable? + +--Au moment où il sortira de l'église, il cessera d'être défendu contre +toi!... Écoute encore, Keinec, et ne prends pas une résolution avant de +m'avoir entendu jusqu'au bout!... Yvonne aime Jahoua. Ne tourmente pas +ainsi la batterie de ta carabine et écoute toujours, car je te dis +la vérité!... Yvonne aime Jahoua. Yvonne ne pardonnera jamais à son +meurtrier si elle le connaît; il faut donc que Jahoua meure, mais il +faut aussi que sa fiancée ignore toujours quelle est la main qui l'aura +frappé! Jahoua doit paraître mourir par un accident. Le jour fixé +pour le mariage est celui de la fête de la Soule! C'est le village de +Fouesnan qui, cette année, disputera le prix au village de Penmarckh: +les vieillards l'ont décidé. Ce hasard semble fait pour toi!... tu sais +qu'il y a souvent mort d'homme à la fête de la Soule? + +--Je le sais. + +--Eh bien! ce jour-là Jahoua peut mourir. + +--Après? + +--Yvonne pleurera son fiancé; mais Yvonne est coquette! les femmes le +sont toutes! Quand le temps aura calmé sa douleur, elle pensera aux +beaux justins et aux jupes de couleurs vives. Elle écoutera, comme elle +l'a fait déjà... le plus riche de nos gars... + +--Après?... après? + +--Il te faut donc devenir riche pour ranimer son amour éteint... car +elle t'a aimé, Keinec... elle t'a aimé, autrefois... Si tu es riche, +elle t'aimera encore... + +--Oui. + +--Et que feras-tu pour conquérir cette richesse? + +--Tout ce qu'un homme peut faire. + +--Tu ne reculeras devant rien? + +--Devant rien, je le jure! + +--Alors, Yvonne t'appartiendra, car tu seras riche, c'est moi qui te le +promets! + +--Comment cela? + +--Ne t'inquiète pas; j'ai les moyens de te donner une fortune... + +--Ne puis-je les connaître? + +--Non!... maintenant du moins!... C'est seulement dans l'heure qui +suivra la mort de Jahoua que je pourrai te révéler mes secrets, qui +alors deviendront les tiens. Sache seulement qu'avant une année révolue, +nous aurons tous deux des trésors cent fois plus considérables que ceux +du marquis de Loc-Ronan. + +--Tu me le jures, Carfor? + +--Sur le salut de mon âme! Nous serons riches dans un an! + +--Un an! répéta Keinec, c'est bien long! + +--Je ne puis rien pour toi avant cette époque. + +--Et si d'ici à un an Yvonne allait en aimer un autre? + +--Impossible! + +--Pourquoi? + +--Parce que, le jour même de la mort de Jahoua, Yvonne quittera le +pays... + +--Yvonne quittera le pays! s'écria Keinec, et où donc ira-t-elle? + +--Je te le dirai quand il sera temps. + +--Je veux le savoir à l'instant même! + +--Je ne puis te répondre. + +--Il le faut cependant. + +--Non! je ne le peux ni ne le veux faire! + +Un long silence interrompit la conversation commencée. Carfor, plongé +dans des rêveries profondes, paraissait avoir oublié la présence de +Keinec. Le marin, lui aussi, réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre. +Enfin il releva les yeux sur le berger, et lui posant sa main nerveuse +sur l'épaule: + +--Ian Carfor, lui dit-il, il court de singuliers bruits sur ton compte! +On prétend que tu trahis ceux qui te donnent leur confiance. On ajoute +que tu jettes des sorts, que tu évoques le démon, que tu te fais un +jeu des souffrances de tes semblables. Écoute-moi bien! Réfléchis, Ian +Carfor, avant de vouloir faire de moi ta risée et ton jouet!... Tu me +connais assez pour savoir que j'ai la main rude, eh bien! par la sainte +croix, entends-tu? si tu me trompais, si tu me guidais mal, je te +tuerais comme un chien! + +Le berger haussa froidement les épaules. + +--Si tu crains mes trahisons, répondit-il d'un ton parfaitement calme, +agis à ta guise et n'écoute pas mes conseils... Qui donc te force à les +suivre?... Si au contraire, tu veux te laisser guider par moi, il est +inutile de proférer des menaces que je ne crains pas. Je t'ai dit ce que +j'avais lu dans les astres. Maintenant décide toi-même. Tue Jahoua tout +de suite! tue Yvonne avec lui! que m'importe?... + +--Et si je t'obéis? + +--Si tu m'obéis, Keinec, je te le répète, avant un an écoulé, celle que +tu aimes sera ta femme! + +--Eh bien! je t'obéirai; conseille ou plutôt ordonne!... + +--Soit!... Le jour de la Soule tu t'attacheras à Jahoua, tu lutteras +avec lui, et tu l'étoufferas dans tes bras!... T'en sens-tu la force?... + +Keinec sourit. Promenant autour de lui un regard investigateur, il +aperçut une longue barre de fer que la mer avait rejetée sur le rivage, +et qui provenait, comme les débris au milieu desquels elle se trouvait, +de quelque récent naufrage. Il se baissa sans mot dire, il ramassa la +barre de métal et il retourna vers Carfor. + +Alors il prit le morceau de fer par chaque extrémité, il plaça le milieu +sur son genou, et il roidit ses bras dont les muscles saillirent et dont +les veines se gonflèrent comme des cordes entrecroisées, puis il appuya +lentement. La barre ploya peu à peu, et finit par former un demi-cercle. +Keinec appuyait toujours. Bientôt les deux extrémités se touchèrent. +Alors il retourna la barre ployée en deux, et, l'écartant en sens +inverse, il entreprit de la redresser. Mais le fer craqua, et la +barre se rompit en deux morceaux au premier effort. Keinec en jeta les +tronçons dans la mer. + +--Crois-tu que je puisse étouffer un homme entre mes bras? dit-il. + +--Oui, certes! + +--Seulement, peut-être Jahoua ne prendra-t-il point part à la Soule; il +n'est pas de Fouesnan, lui... + +--Il épouse une fille du village; il doit soutenir les gars du village +ce jour-là. + +--C'est vrai. + +--Eh bien! maintenant, va me chercher le bouc noir, et les poules +blanches. + +--Que veux-tu faire? + +--Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel sera ton avenir! + +Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bouc noir qu'il +apporta devant Carfor. Ce dernier contempla pendant quelques instants +l'animal, puis il avisa sur la grève un rocher dont la surface polie +présentait l'aspect d'une table de marbre. Il en fit une sorte d'autel +en le posant sur trois pierres disposées en triangle, et il y plaça le +bouc en prononçant quelques paroles à voix basse. + +La pauvre bête, étourdie encore par le roulis du canot, les quatre pieds +engourdis et meurtris, restait étendue sur le flanc sans donner signe +de vie. Carfor lui ouvrit les yeux avec le doigt, puis il prit dans +sa bouche une gorgée d'eau de mer, et il insuffla cette eau dans les +oreilles de la victime. Le bouc essaya de relever la tête, et la balança +de droite à gauche pendant quelques secondes. + +--Il consent! il consent! murmura Carfor. + +Le berger courut à sa grotte, et en rapporta une énorme brassée de +bruyères sèches qu'il disposa symétriquement en cercle autour de l'autel +improvisé. Il ajouta quelques branches de lauriers et d'oliviers qu'il +tira d'un petit sac. Cela fait, il ordonna à Keinec de s'asseoir sur la +grève à quelque distance du cercle magique, et il se mit en devoir de +commencer l'opération mystérieuse et cabalistique. + +Il se dépouilla d'abord d'une partie de ses vêtements, il se lava les +bras dans la mer, et il entonna d'une voix lugubre un chant étrange dans +une langue inconnue, et bizarrement rhytmée. A mesure qu'il chantait, le +sang lui montait au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et ses +pieds martelaient le sol en exécutant une sorte de danse assez semblable +à celle des sauvages. C'était un spectacle vraiment fantastique que +celui qu'offrait cet homme au corps décharné dansant et chantant autour +d'un animal destiné au sacrifice. Les rayons tremblants de la lune +éclairaient cette scène et lui donnaient un aspect lugubre. + +Carfor n'était plus le même. Le conspirateur républicain, l'agent +révolutionnaire, avaient complètement disparu. Ils cédaient la place +au fils des Celtes, au descendant des druides, au vieil enfant de +la superstitieuse Armorique. Évidemment Carfor avait foi en ce qu'il +accomplissait. Il se regardait comme le prêtre d'une religion infernale. +A force de jouer le rôle de sorcier, il s'était tellement identifié +avec son personnage que, malgré sa volonté peut-être, il en était venu +à croire à ses cabales magiques. Keinec était brave, et pourtant il se +sentit frissonner en présence de l'exaltation fanatique et hallucinée du +berger sorcier. + +Après quelques minutes de chants et de danse, Carfor alluma une branche +de bruyère, il versa quelques gouttes de l'eau-de-vie enfermée dans sa +gourde sur le reste du bûcher, et il approcha la flamme. Aussitôt +une fumée épaisse s'éleva, et enveloppa l'autel et la victime. Carfor +continua sa pantomime entremêlée de paroles prononcées tantôt d'une voix +brève et impérative, comme s'il donnait des ordres à quelque puissance +invisible; tantôt murmurées sur le ton de la prière. + +Lorsque la flamme s'éleva claire et brillante, illuminant la grève, +il entra dans le cercle de feu et s'approcha de l'autel. Saisissant un +couteau affilé, il écarta les pieds de la victime, et, avec une adresse +merveilleuse, il éventra le bouc d'un seul coup. L'animal ne poussa pas +une plainte. Carfor sourit de plaisir. Sa rude physionomie, éclairée par +les rayonnements du feu, offrait une expression sauvage et inspirée. +Le bouc éventré, le berger plongea ses mains dans les entrailles +palpitantes, et les ramena à lui en les arrachant. Il les déposa sur +la pierre. Puis il sépara la tête du tronc, et il jeta dans le brasier +ardent le reste du corps. Alors il se prosterna et demeura en prière +pendant deux ou trois minutes. Se relevant ensuite il se pencha +avidement vers les entrailles, et il commença l'examen avec une +attention minutieuse. + +--Les poules blanches? demanda-t-il à Keinec. + +Celui-ci s'empressa de les lui remettre. Carfor recommença pour les +poules ce qu'il avait fait pour le bouc. Lorsque les entrailles des +trois victimes furent rassemblées en un monceau sanglant, le berger +éparpilla le feu qui commençait à s'éteindre faute d'aliments. Il alluma +une torche de résine, et il la planta dans la fente d'un rocher voisin. + +--Approche! dit-il à Keinec. + +Le marin, dont l'imagination était frappée par ce qu'il venait de voir, +hésita en se signant... + +--Approche sans crainte! répéta Carfor. + +Keinec obéit. + +--Voici le livre du destin! continua le sorcier en désignant les +entrailles des victimes immolées. Regarde et écoute, car ton sort y est +tracé en lettres ineffaçables! + +Combien m'as-tu apporté d'animaux, Keinec? + +--Trois, répondit le jeune homme. + +--Trois seulement, n'est-ce pas? Eh bien! vois, cependant, il y a +là quatre foies! Quatre foies rouges, sains et sans taches. Regarde, +Keinec! Celui du bouc noir était double! Signe infaillible de succès et +de prospérités! Maintenant regarde encore! examine les coeurs. Ils +sont tous les trois larges, et leurs palpitations sont égales. Heureux +présages, Keinec! Heureux présages! Vois comme ces entrailles glissent +facilement entre mes mains. Elles ne sont ni souillées de pustules, +ni déchirées, ni desséchées, ni tachetées. Heureux présages, Keinec! +Heureux présages! Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et +facile à dédoubler. Indices certains de débats violents, de combats +sanglants, mais dont l'issue te sera favorable! Va, mon gars. Les +esprits sont avec toi; ils te soutiennent! Yvonne t'appartiendra, et tu +tueras Jahoua!... + +En prononçant ces mots, Carfor se laissa glisser sur la grève comme s'il +se fût senti à bout de forces. Keinec tressaillit de joie. + +--Elle sera à moi! murmura-t-il. + +Carfor était revenu à lui. Il se redressa, et il fit signe de la main à +Keinec de s'agenouiller. Celui-ci obéit. Le berger prit une poignée de +feuilles de laurier, les alluma à la torche, les éteignit ensuite dans +le sang des victimes, et les secoua sur la tête du jeune homme. + +--Va! dit-il à voix haute. Va, Keinec!... Tu seras riche, tu seras +puissant, tu seras redouté! Les biens de la terre t'appartiendront. Et, +je te le dis, Yvonne sera ta femme!... Va donc, et tue Jahoua! + +--Je le tuerai! répondit Keinec en se relevant. + + + + +XII + +LE TAILLEUR DE FOUESNAN. + + +Trois jours après le dernier de ceux pendant lesquels se sont passés les +divers événements qui ont fait le sujet des précédents chapitres, les +cloches de l'église du petit village de Fouesnan, lancées à toutes +volées, appelaient les fidèles à l'office du dimanche, et les fidèles +s'empressaient de répondre à ce pieux appel. Aussi depuis le matin, +comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers des montagnes, +les chemins creux bordés d'ajoncs et de houx, les routes serpentant +au milieu des landes et des bruyères, étaient-ils couverts de braves +paysans portant leurs costumes de fêtes, leurs grands chapeaux +enrubannés, et s'appuyant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait +les jeunes filles et les femmes. Les unes parées de leurs plus beaux +corsages, de leurs jupes aux plus éclatantes couleurs, marchant deux à +deux ou donnant le doigt à leurs «promis,» tandis que les parents, qui +suivaient à courte distance, admiraient naïvement la brave tournure du +gars, et la gracieuse démarche de la «fillette» Les autres, escortées +par leur maris, par leurs frères, par leurs enfants, portant dans leurs +bras le dernier né, et dans la poche de leur tablier le gros missel +acheté à Quimper et donné par l'époux le jour du mariage. Puis au +milieu de toute cette population jeune, alerte et remuante, s'avançaient +gravement les vieillards et les matrones. Tous se dirigeaient vers +l'église paroissiale de Fouesnan. A dix heures la place du village +regorgeait de monde, et personne pourtant n'entrait dans l'église +où l'on allait célébrer la grand'messe. On attendait le marquis de +Loc-Ronan, qui jamais n'avait manqué d'assister à l'office. + +Enfin un mouvement se fit à l'extrémité de la foule, un passage se forma +de lui-même, et le marquis, suivi de Jocelyn qui portait son livre, et +de deux domestiques à ses livrées, fit son entrée sur la place. Toutes +les têtes se découvrirent; le marquis, poli lui-même comme on l'était +autrefois, poli comme un véritable grand seigneur qui laisse l'insolence +aux laquais et aux parvenus, le marquis, disons-nous, porta la main à +son chapeau et salua les paysans; puis il traversa lentement la foule, +s'arrêtant pour adresser à l'un quelques mots affectueux, à l'autre +quelque amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs enfants +malades; aux jeunes filles il faisait compliment de leur bonne mine. Aux +vieillards il leur serrait la main. Et c'était sur toutes ces braves et +franches physionomies bretonnes des sourires de joie, des rougeurs de +plaisir, des yeux s'humectant de douces larmes, toutes les expressions, +enfin, de l'amour, du respect, et de la reconnaissance. Aussi, on se +pressait, on se poussait, pour obtenir la faveur d'un regard du marquis, +à défaut d'un mot de sa bouche. Les pères lui présentaient leurs enfants +pour qu'il passât ses doigts blancs et aristocratiques sur leur tête +ronde et couverte de cheveux dorés. Les vieillards s'inclinaient sur la +main qui serrait la leur. Les gars jeunes et vigoureux se redressaient +fièrement sous les doigts qui leur touchaient l'épaule; et les +jeunes filles rougissaient en répondant par une révérence aux paroles +affectueuses de leur seigneur. + +Arrivé devant l'église, le marquis appela du geste les élus, parmi les +vieillards, qui devaient ce jour là s'asseoir à ses côtés. Au nombre de +ces derniers se trouvait le vieil Yvon, que le marquis honorait d'une +affection toute particulière. Il avait même coutume de baiser sur le +front la jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fière, et rendait fort +jalouses ses jeunes amies moins bien traitées par le gentilhomme. + +Au moment où le marquis arrivait sur le seuil, le recteur, en étole et +en surplis blanc comme la neige de sa chevelure, s'avança suivi de son +modeste clergé, pour lui offrir l'eau bénite. Le marquis la reçut avec +respect, et, saluant amicalement le vénérable prêtre, il le suivit +jusqu'à son banc seigneurial. Ce banc, plus élevé que les autres, et +situé près du maître-autel, était remarquable par les sculptures qui le +décoraient. C'était un cadeau qu'un des ancêtres du marquis avait fait +à la paroisse, car, bien qu'il y eût une chapelle au château, l'habitude +de la famille de Loc-Ronan était, depuis des siècles, d'aller entendre +la messe du dimanche à l'église du village. + +Après la célébration de l'office divin, le marquis, reconduit par +le recteur, traversa l'église et retourna au château. Les paysans se +réunissant suivant leurs fantaisies, leurs habitudes ou leurs amitiés, +allèrent, en attendant vêpres, les uns faire une promenade dans les +bruyères, les autres vider quelques pichets de cidre en devisant des +nouvelles du jour. + +Ce dimanche-là, il y avait réunion chez Yvon. La jolie Yvonne, plus +charmante encore sous sa riche parure, entraîna ses amies pour leur +faire voir les cadeaux de noce de son fiancé. Jahoua et les hommes se +réunirent aux vieillards, et s'assirent à la porte en plein air, autour +d'une longue table de chêne, sur laquelle circulaient les verres et les +pichets. + +Déjà la conversation s'engageait joyeuse et bruyante, lorsque l'arrivée +d'un nouveau personnage vint porter la gaieté à son apogée. Ce dernier +venu était un petit homme d'apparence grêle et délicate, aux jambes un +peu arc-boutées, aux pieds longs et plats, aux bras énormes et maigres +et dont le dos était affligé de cette proéminence naturelle que les gens +trop sincères appellent une bosse, et que ceux mieux élevés nomment une +déviation de la taille. Sa tête, large et grosse, paraissait hors de +proportion avec le reste du corps. Une bouche énorme, un nez épaté, +des joues vermillonnées, de petits yeux noirs, vifs et spirituels, +complétaient l'ensemble de sa figure. Ce pauvre disgracié de la nature +se nommait Kersan; mais il était beaucoup plus connu sous le nom de +_Tailleur_, qui était celui de la profession qu'il exerçait. + +Pour bien comprendre l'importance du personnage nouveau que nous mettons +en scène, il nous faut expliquer brièvement au lecteur les diverses +attributions du tailleur dans la Basse-Bretagne. Un fait remarquable, +c'est que dans la vieille Armorique tous les tailleurs sont contrefaits: +les uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela s'explique en ce que cet +état n'est guère adopté que par les gens qu'une complexion débile +ou défectueuse empêche de se livrer aux travaux de l'agriculture. Un +tailleur possesseur d'une bosse, de deux yeux louches, de cheveux roux, +est le _nec plus ultra_ du genre, le beau idéal de l'espèce. Au moral, +le tailleur est généralement conteur, hableur, vantard et peureux. Il +se marie rarement, mais il fait le galentin auprès des filles, qui +se moquent de lui. Les hommes le méprisent à cause de ses occupations +casanières et féminines. S'ils parlent de lui, c'est en ajoutant: +«Sauf votre respect!» comme lorsqu'il s'agit de choses dégoûtantes. En +général, il est le favori des femmes que ses contes amusent, que son +babil réjouit, que sa gourmandise fait sourire. Il n'a pas de domicile. +Il va de ferme en ferme, séjournant dans l'une, passant dans l'autre le +temps pendant lequel on l'occupe à raccommoder les habits des gars et +les justins des filles. Il est poëte, faiseur de chansons, chanteur et +musicien. Vivant d'une existence nomade, il sert de journal au pays dans +lequel il arrive. Il arrange les événements, recueille les légendes; +seulement il a grand soin que la plaisanterie domine toujours dans ses +récits. + +Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brille de tout son +éclat, c'est celle d'agent matrimonial. Dès qu'un gars éprouve le désir +de prendre femme, il va faire part au tailleur de ses dispositions +conjugales, et il lui demande quelles sont les filles à marier. Le +tailleur les connaît toutes et les lui désigne. + +Le jeune homme fait son choix, déterminé le plus souvent par les +conseils du tailleur, et il le charge de porter la parole à la +«pennère.» Aussitôt le tailleur se met en campagne. Il se rend à la +ferme qu'habite la jeune fille désignée, et il s'arrange de façon à lui +parler sans témoins. La rencontre paraît fortuite; il parle du temps, +de la récolte, des _pardons_ prochains; puis, par une transition +ingénieuse, il en arrive à aborder la question... Il vante le +prétendant; il appelle l'attention sur la force dont il a fait preuve à +la lutte ou à la Soule; il parle de son talent pour conduire les boeufs; +il laisse échapper quelques mots touchant la dot. Enfin il cite son bon +air lorsqu'il s'habille le dimanche, et sa mémoire imperturbable, qui a +retenu les plus belles complaintes de la côte. La nouvelle Ève écoute le +serpent tentateur, tout en rougissant et en roulant entre ses doigts le +bord de son tablier. + +«Parlez à mon père et à ma mère,» dit-elle enfin. + +C'est la manière d'exprimer que le parti lui convient. Les parents +avertis et consultés, si le jeune homme est agréé, au jour convenu, le +tailleur, portant à la main une baguette blanche et chaussé d'un bas +rouge et d'un bas violet, le leur amène accompagné de son plus proche +parent. Cette démarche s'appelle «demande de la parole.» Là cessent +les fonctions du tailleur. Il ne les reprend plus que pour le jour +du mariage; mais elles changent de nature, et rentrent alors dans les +attributions du poète, ainsi que nous le verrons plus tard. + +C'était le tailleur de Fouesnan qui avait arrangé le mariage de +Jahoua et d'Yvonne. Jahoua avait vu la jeune fille au pardon de la +Saint-Michel, et en était devenu amoureux. Jahoua habitait à dix lieues +de Fouesnan. Ne connaissant ni Yvonne ni son père, il avait, suivant la +coutume, été trouver le tailleur, et l'avait prié de parler en son +nom. Le tailleur très-fier d'être employé par un fermier comme Jahoua, +n'avait pas demandé mieux que de se charger de l'affaire, et, sans +retard, il s'était mis à l'oeuvre, et il avait réussi. + +Donc, l'arrivée du tailleur devait être, à bon droit, saluée par les +acclamations des assistants. + +--Ah! c'est vous, tailleur! s'écria Jahoua. + +--Oui, mon gars, c'est moi! + +--Approchez et prenez un gobelet, ajouta Yvon. + +--Asseyez-vous et contez-nous les nouvelles, fit un troisième. + +--Ah! les nouvelles, mes gars, elles ne sont pas gaies aujourd'hui, +répondit le tailleur. + +--Est-ce qu'il est arrivé un malheur à quelqu'un? demanda Jahoua. + +--Oui. + +--A qui donc? + +--A Rose Le Far, de Rosporden. + +--Contez-nous cela, tailleur, contez-nous cela! s'écria l'assistance +avec un ensemble parfait. + +--Dame! c'est bien simple. La pauvre Rose a eu l'imprudence de ne pas +écouter les vieillards: elle refusait de croire aux vérités que l'on +raconte sur les âmes des morts. Si bien que dernièrement, comme elle +revenait de la ville un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit. + +Ici un frémissement parcourut l'assemblée. + +--Après, après! demandèrent plusieurs voix. + +--Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait avec un +recueillement plein de terreur, lorsqu'elle fut arrivée au milieu des +tombes, le sixième coup de minuit sonnait. Alors elle entendit autour +d'elle un bruit étrange. Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui +s'ouvraient lentement. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur +linceul et les étendirent proprement sur leur fosse; ensuite, marchant +deux par deux, ils se dirigèrent à pas comptés vers l'église qui +s'illumina tout à coup, et ils entrèrent... Rose ne pouvait plus bouger +de sa place. Elle entendit des voix lugubres entonner le _De Profundis_. +Alors elle voulut fuir, mais il était trop tard, les morts revenaient +vers le cimetière. Elle saisit un linceul et s'en enveloppa pour se +cacher. Les morts défilaient devant elle. Rose reconnut sa mère et son +père. Ils la virent, eux aussi, et ils l'appelèrent... Rose voulut +fuir encore. Les mains des squelettes avaient pris les siennes et +l'entraînaient. Le lendemain, un prêtre, qui traversait le cimetière, +trouva le corps de la malheureuse Rose étendu sans vie auprès de la +tombe de sa mère. Voilà, mes gars, ce que j'avais à vous raconter...» + +Le tailleur avait cessé de parler que le silence régnait encore. + +--Faut dire aussi, reprit-il, car il y a toujours des impies qui sont +prêts à tout nier, faut dire que le médecin de Quimper, qui passait par +Rosporden dans la journée, ayant entendu raconter l'histoire de Rose Le +Far, voulut à toute force la voir. On le conduisit auprès du corps. Il +la regarda bien, et puis, savez-vous ce qu'il a dit? + +--Qu'est-ce qu'il a dit? demandèrent les paysans. + +--Il a dit que Rose était morte d'une maladie qu'il a appelée d'un drôle +de nom. Attendez un peu... une apatre... une acotreplie... Ah! voilà, +une _apotre_... _plécie_. Eh bien! moi je dis qu'elle n'est pas morte +autrement que par la main des trépassés. + +--C'est sûr! s'écria-t-on de toutes parts. + +--Faudra prier le recteur de dire une messe pour son âme, fit observer +Jahoua. + +--Justement le voici! dit Yvon en désignant le pasteur qui se dirigeait +vers lui. + +Au moment où le recteur allait s'asseoir à côté de son vieil ami, un +galop furieux se fit entendre à l'extrémité du village, puis on vit, au +milieu d'un tourbillon de poussière, un cavalier déboucher à toute bride +sur la place de Fouesnan. Ce cavalier était un piqueur du château de +Loc-Ronan. En arrivant devant la maison d'Yvon, il s'arrêta. Son cheval +était blanc d'écume. + +--Mes gars! s'écria-t-il, où est M. le recteur? + +--Me voici, mon ami, répondit le prêtre en se levant. + +--Ah! monsieur le recteur, il faut que vous veniez au château au plus +vite... + +--On a besoin de moi? + +--M. le marquis vous demande. + +--Savez-vous pourquoi? + +--Pour le confesser, hélas! + +--Le confesser! s'écrièrent les paysans. + +--Est-il donc malade, lui que j'ai vu il y a deux heures si bien +portant? demanda le recteur avec épouvante. + +--Ah! mon Dieu, oui! Cela lui a pris tout de suite en rentrant; il est +tombé de cheval, et le vieux Jocelyn dit qu'il se meurt!... + +--Seigneur mon Dieu! ayez pitié de lui! murmura le prêtre en quittant le +cercle des paysans. Je cours au château, mon ami, je cours au château... +Voyons, mes enfants, qui veut me prêter un bidet? + +--Moi!... moi!... moi!... répétèrent vingt voix diverses, tandis que +vingt paysans se précipitèrent de tous les côtés. + +L'événement qu'annonçait le piqueur était si inattendu, si terrifiant, +que la foule accourue ne pouvait se remettre de la stupeur dont elle +était frappée. Nous avons dit combien le marquis était adoré dans le +pays; cette vive affection explique cette grande douleur. + +Enfin le bidet fut amené. Le recteur l'enfourcha aussi vivement que +possible, et suivant le piqueur, suivi lui-même par une partie +des hommes du village, il se dirigea rapidement vers le château de +Loc-Ronan. Les femmes se précipitèrent vers l'église, et, d'un commun +accord, entourèrent l'autel de cierges allumés devant lesquels elles +s'agenouillèrent en priant. + +Lorsque le digne recteur arriva en vue du château, une bannière noire +flottait sur la tour principale. La foule poussa un cri. + +--Il est trop tard! murmura le prêtre; le marquis est mort!... Dieu ait +son âme! + +Et, mettant pied à terre, il s'agenouilla dans la poussière au milieu +des paysans courbés comme lui, et tous prièrent à haute voix pour le +repos de l'âme du marquis de Loc-Ronan. + + + + +XIII + +LE DERNIER DES LOC-RONAN. + + +Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitté la place de Fouesnan, il +était remonté à cheval, et, toujours suivi de Jocelyn et de ses deux +autres domestiques, il avait repris ainsi le chemin du château. Près +de trois lieues séparaient l'habitation seigneuriale du petit village. +Pendant la première moitié de la route, le marquis avait chevauché sans +prononcer un mot. Il semblait plus triste qu'à l'ordinaire, et sa grande +taille se voûtait sous le poids d'une fatigue physique ou d'une pensée +incessante de l'esprit. Arrivé à un quart de lieue du château, il arrêta +son cheval et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis était +d'une pâleur extrême. + +--Vous souffrez, monseigneur? demanda Jocelyn. + +--Horriblement, mon ami, répondit le gentilhomme. J'ai la gorge en feu; +je voudrais boire. + +--La source est à deux pas, fit Jocelyn en s'éloignant rapidement. + +Il revint bientôt, apportant à son maître un vase de terre rempli d'eau +fraîche. Le marquis n'était plus pâle, il était devenu livide, et ses +joues se tachetaient de larges plaques rouges. Jocelyn le regardait avec +effroi. Le gentilhomme porta le vase à ses lèvres et but avec avidité. + +--Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route. Le petit cortége +avança silencieux pendant quelques minutes. Puis le marquis chancela sur +sa selle et s'arrêta de nouveau. + +--Encore! s'écria Jocelyn de plus en plus inquiet et affligé. + +--Un étourdissement, répondit le marquis. + +--Mon Dieu! Seigneur! ayez pitié de nous! murmura le vieux serviteur à +voix basse. + +--Jocelyn! appela de nouveau le marquis. + +--Monseigneur? + +--Dis-moi, tu étais à Brest avec moi l'an dernier lorsque j'allai +visiter le baron de Pont-Louis? + +--Oui, monseigneur. + +--Il se mourait à cette époque. + +--Cela est vrai. + +--Et même il se mourait par suite d'une substance vénéneuse qu'il avait +absorbée. Bref, il était empoisonné. + +--Du moins on le disait, monseigneur. + +--Et l'on ne se trompait pas, Jocelyn. + +Le serviteur ne répondit pas. Le marquis reprit: + +--Il m'a détaillé ses souffrances, et il me semble que ce sont les mêmes +que je ressens aujourd'hui. + +--Oh! mon bon maître, ne dites pas cela! + +--Pourquoi? la mort n'a rien qui m'effraye!... + +--Oh! mon Dieu! pourquoi donc avez-vous voulu faire ce que vous avez +fait? murmura Jocelyn à voix basse. + +--Parce que j'ai cru que Dieu m'inspirait et que je le crois encore. +Seulement je ne pensais pas tant souffrir! + +--Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur? + +--Comme un damné, Jocelyn; comme un véritable damné! J'ai encore soif. + +--Nous sommes près du château. + +--Oui, mais je ne respire plus; il me semble qu'un nuage épais descend +sur mes yeux, qu'un cercle de fer rougi étreint mes tempes. + +--N'auriez-vous pas la force d'arriver? + +--Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas. Reste là, à mes +côtés, ne me quitte plus. + +--Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de donner un ordre à +Dominique. + +Et Jocelyn s'adressant à l'un des domestiques de suite, lui commanda +de courir au château, de faire atteler le carrosse et de venir en toute +hâte au devant du marquis. + +--Non! non! inutile! fit vivement celui-ci en arrêtant du geste le +domestique qui rassemblait déjà les rênes de son cheval. Galopons +plutôt, galopons!... + +Et enfonçant les molettes de ses éperons dans le ventre de sa monture +qui bondit en avant, le gentilhomme s'élança suivi de ses domestiques. +Jocelyn se tenait botte à botte avec lui, ne le quittant pas des yeux. +Il parcourut, en fournissant ainsi une course furieuse, la presque +totalité de la distance qu'il avait encore à franchir pour gagner son +habitation. Seulement, lui que l'on admirait d'ordinaire pour sa tenue +élégante et la manière gracieuse dont il conduisait son cheval; lui qui +passait à juste titre pour le meilleur écuyer de la province, il ne se +maintenait plus que par un miracle d'équilibre, et, en termes de manége, +il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite montée qui conduisait +au château, il fut même obligé, tant sa faiblesse était grande et ses +douleurs aiguës, il fut même obligé, disons-nous, d'abandonner les rênes +et de saisir à deux mains la crinière de son cheval. + +Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En arrivant dans la +cour, la force lui manqua complètement, il s'évanouit. Jocelyn n'eut que +le temps de se précipiter pour le soutenir. Aidé des autres domestiques, +il transporta le marquis, privé de sentiment, dans la chambre à coucher +et il le déposa sur le lit. Au bout de quelques minutes, le gentilhomme +ouvrit les yeux. + +--Eh bien? murmura Jocelyn. + +--Je me sens mourir, répondit faiblement le marquis. + +--Du courage, monseigneur. + +Tout à coup le marquis se dressa sur son séant, et regardant son vieux +serviteur avec des yeux hagards: + +--Si nous nous étions trompés! dit-il. + +--Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! s'écria Jocelyn dont la terreur +bouleversa soudain les traits expressifs. + +--Peut-être serait-ce un bien! + +--Oh! mon bon maître! ne dites pas cela! + +Jocelyn s'arrachait les cheveux. + +--N'importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je le sens! Envoie +chercher un prêtre... + +--Monseigneur! + +--Je le veux, Jocelyn. + +Jocelyn transmit l'ordre, et un piqueur partit à cheval chercher le +recteur de Fouesnan. + +--Vous sentez-vous mieux, monseigneur? demanda Jocelyn après le départ +du valet. + +--Non! + +--Vous souffrez autant? + +--Plus encore! + +--Que faire, mon Dieu? + +--Rien! donne-moi de l'air! J'étouffe! + +Jocelyn, la tête perdue, arracha les rideaux et ouvrit les fenêtres. + +--Jocelyn! appela le malade. + +Le serviteur revint vivement auprès du lit. + +--Tu te souviens de mes ordres? + +--Oui, monseigneur. + +--Tu les exécuteras? + +--De point en point; je vous le jure sur le salut de mon âme. + +--Donne-moi ta main; je ne vois plus. + +La respiration du marquis, devenue courte et précipitée, se changeait +rapidement en un râle d'agonisant. Ses traits se décomposaient à vue +d'oeil. Ses doigts, crispés et déjà froids, tordaient les draps et +brisaient leurs ongles sur les boiseries. + +Le marquis ne voyait plus, n'entendait plus... Jocelyn, ivre de douleur, +courait follement par la chambre. Il pleurait, il priait, il maudissait. +Cependant un moment de calme parut apporter quelque soulagement au +malade. + +--A boire! dit-il pour la troisième fois. + +Jocelyn lui offrit une coupe pleine d'un breuvage rafraîchissant. + +--J'ai envoyé à Quimper chercher un médecin, fit-il en s'adressant à son +maître. + +--Un médecin, non! Dans aucun cas je ne veux le voir; Jocelyn, je le +défends! + +--Mais, monseigneur. + +--Assez! Je l'ordonne! c'est un prêtre que je veux! Oh! un prêtre! un +prêtre! + +--Le recteur de Fouesnan va venir. + +--Je ne puis plus attendre. Ah! les douleurs me reprennent! Ah! Seigneur +Dieu! que je souffre, que je... + +Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise, plus forte que la +première, venait de s'emparer de lui. Jocelyn essaya de lui glisser un +peu du breuvage dans la gorge en desserrant les dents à l'aide d'une +lame de couteau. Il ne put y parvenir. L'air sifflait dans cette gorge +aride qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le marquis balbutia +quelques mots: + +--Le portrait de mon père! le portrait! demanda-t-il d'une façon +inintelligible. + +Mais comme du geste il désignait le cadre appendu à la muraille, en +face du lit, Jocelyn devina. Il décrocha la toile et s'approcha. Puis il +souleva le tableau dans ses deux mains, et, le plaçant en lumière, il le +présenta à son maître. + +Le marquis fit un effort suprême. Il parvint à se soulever à demi. Il +contempla le portrait pendant quelques secondes. + +Tout à coup son oeil s'ouvrit démesurément; il porta la main à sa +poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles qui sortirent de ses +lèvres en sons rauques et indistincts; puis, battant l'air de ses bras, +il retomba sur sa couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura +immobile. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita vers le +malade. Il lui saisit les bras et les mains; mais ces mains et ces bras +avaient la rigidité de la mort. + +Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste +de chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés +et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait +plus. Il approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace +demeura brillante; aucun souffle ne la ternit. + +Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au ciel, poussa un +cri suprême et s'abattit comme une masse sur le tapis. Les domestiques +accoururent. Ils relevèrent Jocelyn qui revint bientôt à lui; puis ils +entourèrent le lit de leur maître. + +--Monsieur le marquis? murmuraient-ils à voix basse. + +--Monseigneur est mort! répondit Jocelyn. Déployez la bannière noire. +Telle est sa volonté suprême. + +A ces mots: «Monseigneur est mort!» un concert de larmes et de sanglots +retentit dans la chambre. Tous ces braves gens (nous parlons ici des +domestiques d'il y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient leur +maître et le regrettaient sincèrement. Mais celui dont le désespoir +était véritablement effrayant était le vieux Jocelyn. Quoi qu'on pût +faire pour l'entraîner, il s'obstina à vouloir garder le cadavre du +marquis, sans s'éloigner de lui, ne fût-ce que pour une minute. + +Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le recteur de +Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son entrée dans le château. Le +vénérable prêtre s'approcha du lit. Après avoir reconnu que tous secours +corporels et spirituels étaient devenus désormais inutiles, il récita +les prières des morts. + +Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec une rapidité +foudroyante. Quelques heures à peine après que la bannière de deuil, +arborée sur le château, eut annoncé la mort du dernier des Loc-Ronan, +toute la campagne environnante était instruite de cette mort, et, le +soir même, le bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient pas +assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient profondément. + +Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant, la désolation +ne fut aussi vive qu'à Fouesnan. Après la mort de son maître, le vieux +Jocelyn avait fait faire tous les préparatifs nécessaires pour la +célébration d'un service somptueux. + +En deux heures, la physionomie du vieux serviteur avait subi une +transformation étrange et mystérieuse. Ses yeux brillaient d'un +éclat fiévreux. Ses mains s'agitaient convulsivement. Tout son corps +paraissait en proie à des secousses galvaniques. A chaque instant il +pénétrait dans la chambre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en +éloignait tout le monde, à l'exception du recteur, qui, agenouillé au +pied du grand lit, priait à voix haute pour le repos de l'âme du défunt. +Jocelyn, alors, s'approchait du cadavre. Il le contemplait longuement en +attachant sur lui des regards humides de larmes. Par moments des lueurs +de désespoir sombre, auxquelles succédaient d'autres lueurs d'espérance +folle, étincelaient dans ses yeux et faisaient jaillir des éclairs +fauves de ses prunelles. Puis, s'agenouillant et joignant ses prières +à celles du prêtre, il s'inclinait sur la main glacée du marquis et +la baisait avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn se +relevait, il paraissait plus calme. + +Pendant ce temps, des ouvriers appelés en toute hâte, auxquels les +paysans prêtaient le secours de leurs bras, élevaient une estrade dans +la chapelle du château. Aux quatre coins de cette estrade, on plaçait +quatre brûle-parfums d'argent massif. On tendait les murailles avec +des draps noirs. Les armes des Loc-Ronan, voilées d'un crêpe funèbre, y +étaient appendues de distance en distance, et ajoutaient à la tristesse +de l'ensemble. Des profusions de cierges se dressaient dans d'énormes +chandeliers d'église. + +A deux heures du soir, la chapelle ardente était prête. Alors on plaça +le corps du marquis, vêtu de ses plus riches habits et décoré des ordres +du roi, dans une bière tout ouverte. Les domestiques, en grand deuil, ne +voulurent céder à personne l'honneur de porter le corps de leur maître. +Le cortége se mit en devoir de descendre l'escalier de marbre du +château. Les clergés des villages voisins étaient accourus accompagnés +des populations entières. Les paysans chantaient des psaumes. Les femmes +éplorées les suivaient. Tous pleuraient, et pleuraient amèrement celui +qui était moins leur maître que leur bienfaiteur et leur ami. + +Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus triste encore que +ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres vieillards accompagnaient les +recteurs et les vicaires précédés du bon prêtre de Fouesnan. + +On déposa le cercueil sur l'estrade. Quatre prêtres demeurèrent dans la +chapelle pour veiller le corps. Puis la foule s'écoula tristement. Tous +devaient revenir le lendemain, car le lendemain était le jour fixé pour +la cérémonie funèbre. + + + + +XIV + +LES FUNÉRAILLES. + + +Bien avant que les premières lueurs de l'aube naissante vinssent teinter +l'horizon de nuances orangées, les cloches des églises environnantes +firent entendre leur glas sinistre. Presque partout les paysans étaient +demeurés en prières pendant la plus grande partie de la nuit. Des +cierges brûlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes filles +préparaient les vêtements noirs et bleus, qui sont les couleurs du deuil +en Bretagne. Mais, nulle part la douleur n'était aussi profonde qu'à +Fouesnan. + +Les principaux habitants avaient passé la nuit dans la maison d'Yvon. +Tandis que les femmes priaient dans une salle voisine, les hommes +causaient à voix basse, se racontaient mutuellement les nombreux traits +de bienfaisance qui avaient honoré la vie du défunt. + +--Je n'étais pas son fermier, disait Jahoua, je ne suis pas né sur ses +terres, et pourtant je l'aimais comme s'il eût été mon seigneur. + +--Et dire que voilà une si noble famille éteinte! fit le vieil Yvon en +passant la main sur ses yeux; c'est une vraie calamité pour le pays. + +--Une vraie calamité, eh! oui... répondit un paysan, car, enfin, qui +sait entre quelles mains vont passer les domaines? A qui aurons-nous +affaire? Peut-être à quelque beau muguet de la France, qui nous enverra +son intendant pour nous appauvrir! + +--Ah! seigneur Dieu! fit le tailleur qui, malgré sa loquacité ordinaire, +était demeuré bouche close depuis le commencement de la conversation; +Seigneur Dieu! je n'en puis revenir! dire qu'il n'y a pas vingt-quatre +heures qu'il était là, sur la place, au milieu de nous! + +--C'est pourtant la vérité! répondirent plusieurs voix. + +--Pour sûr, il y a dans cette mort quelque chose de surnaturel? + +--Qu'est-ce que vous voulez dire, tailleur? + +--Je veux dire ce que je dis, et je m'entends. La dernière fois que je +suis monté au château, j'ai rencontré trois pies sur la route! + +--Trois pies! fit observer Jahoua, ça signifie malheur! + +--Et puis après? demanda un paysan. + +--Après, mon gars? Dame! l'année passée, quand j'étais à Brest, vous +savez que le pauvre baron de Pont-Louis, Dieu veuille avoir son âme! +est mort comme notre digne marquis, presque subitement, sans avoir eu le +temps de se confesser. + +--Oui, oui; continuez, tailleur. + +--Savez-vous ce qu'on disait? + +--Non. + +--Qu'est-ce qu'on disait? + +Et les paysans, se pressant autour de l'orateur, attendaient avec +avidité les paroles qui allaient sortir de ses lèvres. + +--Eh bien! mes gars, on disait que le baron avait été empoisonné! + +--Empoisonné! s'écria l'assemblée avec terreur. + +--Oui, empoisonné! et m'est avis que la mort de monseigneur le marquis +de Loc-Ronan ressemble beaucoup à celle de M. le baron. + +Les paysans étaient tellement loin de s'attendre à une semblable +conclusion, qu'ils restèrent stupéfaits, et qu'un profond silence fut la +réponse qu'obtint tout d'abord le tailleur. Cependant Jahoua, plus hardi +que les autres, reprit après quelques minutes: + +--Comment, tailleur, vous croyez qu'on aurait commis un crime sur la +personne de M. le marquis? + +--Je dis que ça y ressemble. + +--Et qui accusez-vous? + +Le tailleur haussa les épaules, puis il répondit: + +--Depuis plusieurs jours on a vu des étrangers rôder autour du château. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ne savez-vous pas ce qu'on dit de ce qui se passe en France? +Après cela, continua-t-il avec un peu de dédain, dans ces campagnes +reculées, on n'apprend jamais les nouvelles; mais moi qui vais souvent +dans les villes, je suis au courant des événements... + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda un vieillard. + +--Il y a qu'à Paris on s'est battu, on a pendu des nobles. + +--Pendu des nobles! s'écrièrent les paysans avec une réprobation +évidente. + +--Oui, mes gars. Ils font là-bas, à ce qu'ils disent, une révolution. +Ils veulent contraindre le roi à signer des édits; et comme les +gentilshommes soutiennent le roi, ils tuent les gentilshommes. Qu'est-ce +qu'il y aurait d'étonnant à ce qu'on se soit attaqué à notre pauvre +marquis, car chacun sait qu'il aimait son roi. + +--C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule. + +--On m'a raconté qu'en Vendée il y avait déjà des soldats bleus qui +brûlaient les fermes et massacraient les gars! + +--Des soldats! s'écria Jahoua en se redressant. Eh bien! qu'ils osent +venir en Bretagne! Nous avons des fusils et nous les recevrons. + +--Oui, oui, répondit l'assemblée; nous nous défendrons contre les +égorgeurs! + +--Mes gars! s'écria le vieil Yvon en se levant, si ce que dit le +tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigneur, nous le vengerons, +n'est-ce pas? + +--Oui, nous tuerons les bleus! + +Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait rapidement à +la politique. Le tailleur, agent royaliste, avait su amener fort +adroitement, à propos de la mort du marquis, une effervescence que l'on +pouvait sans peine exploiter au profit des idées naissantes de guerre +civile qui s'agitaient à cette époque dans quelques esprits de la +Bretagne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le premier qui +ait osé lever un drapeau en faveur de la contre-révolution, avait eu +l'habileté de se mettre en communication avec tout ce qui possédait une +influence grande ou minime sur les terres de Vendée et de Bretagne. Pour +nous servir d'un terme vulgaire, «il échauffait les esprits.» Au reste, +n'oublions pas que nous sommes au milieu de l'année 1791, et que le +moment était proche où toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer +l'étendard de la révolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient pas ces +dispositions de la population bretonne et de la population vendéenne. +Quelques mois plus tard, le 5 octobre de la même année, MM. Gallois +et Gensonné, commissaires envoyés le 19 juillet précédent dans le +département de la Vendée, pour s'informer des causes de la fermentation +qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport à l'Assemblée +constituante. + +«L'exigence de la prestation du serment ecclésiastique, disaient-ils +dans ce rapport, a été pour le département de la Vendée la première +cause de ces troubles. La division des prêtres en assermentés et +non assermentés a établi une véritable scission dans le peuple des +paroisses. Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque jour +des femmes se séparer de leur mari, des enfants abandonner leur père. +Les municipalités sont désorganisées. Une grande partie des citoyens +ont renoncé au service de la garde nationale. Il est à craindre que +les mesures vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les +perturbateurs de repos public, ne paraissent plutôt une persécution +qu'un châtiment infligé par la loi.» + +Le rapport entendu, l'Assemblée décréta qu'il serait envoyé des troupes +en Vendée. Donc la Vendée s'agitait déjà, ou du moins la partie du pays +où se passent les faits de ce récit, était encore à peu près calme, +seulement on profitait des moindres circonstances pour animer les +esprits. + +La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un puissant auxiliaire au +secours des agents royalistes. + +La conversation des paysans bretons fut interrompue par la sonnerie +lugubre des cloches. Tous se mirent en prières, et, oubliant les orages +politiques pour la calamité présente, ils se disposèrent à gagner le +château. Seulement, avant de partir, Yvon, après avoir échangé tout bas +quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait parler. On +fit silence et on l'écouta. + +--Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage de ma fille et +la fête de la Soule. Dans un pareil moment, tout ce qui ressemblerait à +une réjouissance publique serait peu convenable. Nous venons de décider, +vos pères et moi, que l'une et l'autre cérémonies seraient remises à +huit jours. + +Les paysans s'inclinèrent en signe d'assentiment, et la population du +village se réunissant sur la grande place, aux premiers rayons du soleil +levant, se dirigea vers le château. + +A ce moment précis deux cavaliers, lancés à fond de train sur la route +de Quimper, prenaient la même direction. Ces deux cavaliers étaient +le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Ils avaient appris la +fatale nouvelle quelques heures auparavant, et, ne pouvant en croire +leurs oreilles, ils se hâtaient d'accourir. Tous deux étaient pâles, et +leurs traits contractés indiquaient les émotions qui les agitaient. + +--Si cela est vrai, nous sommes perdus; disait le comte. + +--Pas encore! répondait le chevalier. + +--Oh! je n'ai guère d'espoir! + +--J'en ai deux, moi. + +--Lesquels? + +--Celui, d'abord, que la nouvelle est fausse; celui, ensuite, que +le marquis ait eu recours à quelque subterfuge pour essayer de nous +tromper. + +--Corbleu! si telle a été sa pensée, il ignore à qui il a affaire? Le +médecin est-il parti? + +--Je l'ai réveillé moi-même, et je l'ai vu monter à cheval... Il doit +être arrivé depuis près d'une heure. + +--Bien. + +--Il nous faudra voir le cadavre. + +--Oh! nous le verrons! + +--Et si l'on s'opposait à notre examen? + +--Impossible! Nous ferions tant de bruit que l'on n'oserait... et s'il y +a fourberie... + +--S'il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous constaterons le +fait, en silence! Ce sera une arme de plus entre nos mains, et une arme +terrible!... + +Les deux cavaliers arrivèrent à la porte du château. La cour était +pleine de paysans et de domestiques. On prit les deux arrivants pour +d'anciens amis du marquis, et chacun s'empressa de leur faire place. +Le comte et le chevalier mirent pied à terre. Aussitôt un homme vêtu de +noir s'avança vers eux. + +--Ah! c'est vous, docteur! fit le chevalier. Avez-vous vu notre pauvre +marquis? + +--Pas encore; je vous attendais. + +--C'est bien! Suivez-nous. + +Le comte marchant en tête, les trois hommes pénétrèrent dans la salle +basse. Jocelyn prévenu de leur arrivée les attendait sur le seuil. + +--Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement. + +--Le marquis de Loc-Ronan? répondit le comte. + +--Monseigneur est mort! + +--Quand cela? + +--Hier à midi et demi. + +--Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernière fois? + +--Entrez dans la chapelle, messieurs. + +Et Jocelyn, saluant à peine, désigna du geste l'entrée du lieu sacré et +se retira. + +--Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me présage rien de bon, +murmura le comte. Est-ce que ce damné marquis serait mort et bien mort! + +--Entrons toujours! répondit le chevalier. + +Une fois dans la chapelle, et en présence du recteur et des nombreux +assistants, les deux aventuriers, car désormais nous devons leur donner +ce titre qui, le lecteur l'a deviné sans doute, leur convient de tout +point, les deux aventuriers crurent nécessaire de jouer une comédie +larmoyante. Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris et des +pleurs mal essuyés attestant une douleur vive et profonde. + +--Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations différentes, mais au +fond sur le même thème, jamais ils n'auraient pu songer, en quittant +quelques jours auparavant leur cher et bien-aimé marquis, qu'ils le +serraient dans leurs bras pour la dernière fois!... Puis suivaient des +soupirs, des hélas! des sanglots difficilement contenus. + +Il fallait que ces hommes fussent de bien complets misérables, il +fallait que leur coeur fût gangrené tout entier et dénué de l'ombre +même d'un sentiment de décence pour qu'ils osassent jouer une si infâme +comédie en présence d'un cadavre et d'une foule désolée. Ils poussèrent +l'audace jusqu'à dire que leur tendre affection n'avait pu encore se +résoudre à ajouter foi à toute l'étendue du malheur qui les frappait, +et qu'ils avaient amené un médecin pour s'assurer que l'espoir d'une +léthargie ou de toute autre maladie donnant l'apparence de la mort était +anéanti pour eux. Bref, ils jouèrent leur rôle avec une telle perfection +que, Jocelyn n'étant pas présent, les prêtres et les témoins de cette +douleur bruyante ne purent s'empêcher de compatir à cette désolation +sans borne. + +Le pieux recteur de Fouesnan voulut même leur prodiguer les consolations +de la parole. On tenta de les arracher à ce spectacle qui semblait +déchirer leur coeur. Soins inutiles!... Instances vaines! Ils +persistèrent dans leur désir de rester présents, et ils déclarèrent +formellement ne vouloir se retirer qu'après que le célèbre praticien +qu'ils avaient amené avec eux, aurait bien et dûment constaté que le +malheur était irréparable et que la science devenait impuissante. Force +fut donc de leur laisser tromper leur douleur pour quelques instants, +en leur permettant de satisfaire un désir si légitime et si ardemment +exprimé. Les prêtres s'écartèrent, et le médecin, sur un signe du comte, +gravit les marches du catafalque. + +Le docteur avait sans aucun doute reçu des ordres antérieurs, car il +procéda minutieusement à l'examen du corps. Après dix minutes d'une +attention scrupuleuse, il secoua la tête, laissa retomber dans la +bière la main inerte qu'il avait prise, et s'adressant au comte et au +chevalier: + +--La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il. Pour faire +revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait plus que le pouvoir des +hommes, il faudrait un miracle de Dieu. Le marquis est bien mort! + + + + +XV + +DES HÉRITIERS PRESSÉS. + + +Le comte et son compagnon courbèrent la tête sous cet arrêt sans appel +prononcé à voix haute. Ils se retirèrent ensuite à pas lents, au milieu +des témoignages d'estime et de sympathie. Arrivés à la porte de la +chapelle, ils en franchirent silencieusement le seuil. Mais une fois +dans, la cour, ils traversèrent une voûte, descendirent au jardin, et, +ayant trouvé un endroit solitaire: + +--Eh bien! docteur? demanda brusquement le chevalier en s'adressant au +médecin. + +--Eh bien! messieurs, j'ai dit la vérité, répondit froidement celui-ci. +Le marquis de Loc-Ronan est bien mort. + +--Rien n'est simulé? + +--Tout est vrai. + +--Vous en répondez? + +--J'en fais serment. Au reste, si vous doutez de mes paroles, +adressez-vous à quelqu'un de mes confrères. + +--Inutile! répondit le comte en frappant du pied avec colère; inutile! +Nous n'avons plus besoin de vous, docteur. + +--Je puis repartir? + +--Quand vous voudrez. + +--Nous vous reverrons ce soir à Quimper, ajouta le chevalier, et nous +vous récompenserons de vos peines et de vos bons soins. + +Le médecin s'inclina et sortit du petit parc. Les deux hommes, demeurés +seuls, se regardèrent pendant quelques minutes avec anxiété. Puis le +comte laissa s'échapper de ses lèvres une série de malédictions qui, si +elles eussent été entendues, auraient singulièrement compromi sa douleur +affectée. + +--Sang du Christ! murmura-t-il; corps du diable! nous sommes ruinés, +Raphaël! + +--Chut! pas de noms propres ici! répliqua vivement le chevalier. + +Il y eut un instant de silence. Tout à coup le comte releva fièrement la +tête. Une pensée soudaine illumina son front soucieux. + +--Que faire? demanda le chevalier. + +--Voir Jocelyn à l'instant même. + +--Pourquoi? + +--J'ai un projet. + +--Est-il bon, ce projet? + +--Tu en jugeras, Raphaël, viens avec moi. + +Le comte rencontra Jocelyn dans la cour. Il alla droit à lui, et, le +prenant à part: + +--Nous avons à vous parler, lui dit-il. + +--A moi? répondit le serviteur étonné. + +--A vous-même, sans retard et sans témoins. + +--Mais, dans un semblable moment... balbutia Jocelyn. + +--C'est justement le moment qui nous décide et qui nous fournira le +sujet de notre conférence. + +--Soit, messieurs, je suis à vos ordres... + +--Alors conduisez-nous quelque part où l'on ne puisse nous entendre. + +--Montons à la bibliothèque. + +--Montons! + +Les trois hommes gravirent rapidement le premier étage de l'escalier +du château. Jocelyn introduisit ses deux interlocuteurs dans la petite +pièce que nous connaissons déjà. Rien n'y était changé. Les livres que +le marquis avait feuilletés la veille au matin étaient encore ouverts +sur la table. Jocelyn poussa un soupir. Le comte et le chevalier n'y +prêtèrent pas la moindre attention. Seulement ils s'assurèrent que +personne ne pouvait les entendre. Cette précaution prise, ils attirèrent +à eux des siéges. + +--Pas là! s'écria Jocelyn en voyant le comte s'emparer du fauteuil +armorié que nous avons décrit précédemment. + +--Que dites-vous? + +--Je dis que vous ne vous assiérez pas dans ce fauteuil, fit résolûment +le serviteur en éloignant ce meuble révéré. + +--Ah! c'est le fauteuil de feu le marquis! répondit le comte avec +insouciance et en prenant un autre siége. Soit, je ne vous contrarierai +pas pour si peu. Puis je vous jure que la chose m'est complètement +indifférente. + +--Jocelyn, dit à son tour le chevalier, mon frère a le désir de vous +faire une communication importante. + +--Je vous écoute, répondit Jocelyn en demeurant debout, non par respect, +mais par habitude. Seulement je vous ferai observer que j'ai peu de +temps à vous donner. + +--Oh! soyez sans crainte, estimable Jocelyn, fit le comte en souriant; +je serai bref dans mon discours, et il ne tiendra qu'à vous de terminer +promptement notre conversation... + +--Veuillez donc commencer... + +--Ça, d'abord, maître valet! il me semble que vous manquez étrangement, +vis-à-vis de nous, au respect qu'un manant de votre sorte doit à deux +gentilshommes tels que le chevalier de Tessy et moi. + +--Tout manant que je sois, répondit Jocelyn avec hauteur, sachez bien +que j'ai quelque influence ici. Tous ces braves paysans qui remplissent +la cour et le parc adoraient mon pauvre maître; si je leur disais que +les tortures que vous lui avez avez infligées l'ont conduit au tombeau, +soyez convaincus que vous ne sortiriez pas vivants de ce château, +et que, tout bons gentilshommes que vous puissiez être, vous seriez +infailliblement pendus aux grilles avant que cinq minutes se fussent +écoulées... + +--Oses-tu bien parler ainsi, drôle? + +--Êtes-vous curieux d'en faire l'expérience?... + +Jocelyn se dirigeait vers la porte. + +--Nous ne sommes pas venus pour discuter avec vous, fit vivement le +chevalier. Écoutez-nous, mon cher Jocelyn, et vous agirez ensuite comme +bon vous semblera. + +--Eh bien! je vous l'ai déjà dit; parlez promptement, messieurs, je vous +écoute... + +--Jocelyn, reprit le comte, vous aviez toute la confiance de votre +maître? + +--J'avais effectivement cet honneur. + +--Vous n'avez jamais quitté le marquis depuis trente ans... + +--Cela est vrai. + +--Donc, vous nous connaissez tous deux, mon frère et moi, et vous +n'ignorez pas de quelle nature étaient nos relations avec le marquis? + +Jocelyn ne répondit pas. Le comte de Fougueray continua: + +--Je prends votre silence pour une réponse affirmative. Donc, vous savez +que votre maître était en notre puissance, et que son honneur était +entre nos mains. Or, vous devez savoir aussi que l'honneur d'un +gentilhomme surtout lorsque ce gentilhomme est un Loc-Ronan, vous devez +savoir, dis-je, que cet honneur ne meurt point au moment où la vie +s'éteint. + +--Je ne vous comprends pas. + +--En d'autres termes, je veux dire que, vivant ou mort, le marquis de +Loc-Ronan peut être déshonoré par nous. + +--Quoi! vous voudriez?... + +--Attendez donc! La mort du marquis est un obstacle à l'exécution de +certaines conventions arrêtées entre nous, conventions d'où dépend +notre fortune à venir, et dont l'inexécution nous porte un préjudice +déplorable. Or, vous comprenez sans peine que nous éprouvions en ce +moment quelques velléités de vengeance contre ce marquis qui vient nous +frustrer!... Il est mort, cela est vrai, et nous ne pouvons nous en +prendre à son corps; mais sa mémoire et son nom nous restent, et nous +sommes décidés à les livrer à l'infamie! + +--Mais c'est horrible! s'écria Jocelyn. + +--Que pensez-vous de cette résolution, estimable serviteur? parlez sans +crainte... + +--Je pense que vous êtes des misérables! + +--Paroles perdues que tout cela! + +--Et vous croyez que je vous laisserai agir? + +--Parbleu! + +--Eh bien! vous vous trompez! + +--Vraiment? + +--Je vais... + +--Ameuter ces drôles contre nous? interrompit le comte en désignant +les paysans assemblés dans la cour. Erreur, mon cher, grave erreur! +Ce serait le moyen le plus certain de voir déshonorer à l'instant la +mémoire de votre maître, Nous ne sommes pas si nigauds que de nous être +mis de cette façon à la merci des gens! Nous jeter ainsi dans la gueule +du loup, pour qu'il nous croque!... Allons donc! Le chevalier et moi +sommes des gens fort adroits, mon cher Jocelyn. Vous avez vu, lorsqu'il +y a quelques jours le marquis voulut faire de nous un massacre général, +qu'il a suffi d'un seul mot pour le désarmer et l'amener à composition? +Sachez bien, mon brave ami, que les papiers qui renferment les secrets +de la vie de votre maître sont déposés à Quimper, entre les mains d'une +personne qui nous est toute dévouée... Si, par un hasard quelconque, +nous ne reparaissions pas ce soir, ces papiers seraient remis à +l'instant entre les mains de la justice. Or, vous n'ignorez pas, vous +qui êtes au courant des événements politiques, que la justice aime +assez en ce moment à courir sus aux bons gentilshommes, pour flatter les +instincts populaires en vue de ce qui doit arriver? Donc, quoi que vous +fassiez, si nous ne nous entendons pas, le marquis de Loc-Ronan, mort ou +vivant, sera jugé! + +--Vous n'oseriez évoquer cette affaire! répondit Jocelyn. + +--Pourquoi pas? + +--Parce que je raconterais la vérité, moi! + +--Vraiment! + +--Je dirais ce que vous avez fait. + +--Et quoi donc! qu'avons-nous fait? + +--Je dirais que vous avez spéculé sur ce secret pour arracher des sommes +énormes à mon maître. Enfin, je raconterais votre dernière visite. + +--Bah! on ne vous croirait pas! + +--On ne me croirait pas! s'écria Jocelyn avec impétuosité. + +--Eh non! Quelle preuve avez-vous? Nous démentirons vos paroles. + +--Mon Dieu! Mais enfin que voulez-vous de moi? + +--Vous prévenir que nous allons agir. + +--Oh! non! vous ne le ferez pas!... + +--Si fait, parbleu! + +--Messieurs! messieurs! je vous en conjure! Rappelez-vous que mon +pauvre maître vous a toujours comblés de bienfaits. Ne déshonorez pas sa +mémoire ne révélez pas cet affreux mystère, oh! je vous en supplie!... +Voyez! je me traîne à vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez +pas les cendres qui reposent au fond d'un cercueil? Mon Dieu! mais quel +intérêt vous pousserait? La vengeance est stérile! + +Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes, les mains +suppliantes, s'adressait tour à tour au chevalier et au comte. En voyant +le désespoir du fidèle serviteur, le comte lança à son compagnon un +regard de triomphe. Puis, revenant à Jocelyn, il sembla prêt à se +laisser fléchir. + +--Peut-être dépend-il de vous que nous n'agissions pas ainsi que nous +l'avons résolu, dit-il. + +--Eh! que dois-je faire pour cela? + +--Répondre franchement. + +--A quoi? + +--A ce que nous allons vous demander. + +--Parlez donc, messieurs, et si je puis vous répondre selon vos désirs, +je le ferai. + +--Le marquis a-t-il fait un testament? + +--Je n'en sais rien; mais je ne le crois pas. + +--Alors, n'ayant eu aucun enfant de ses deux mariages, ses biens +reviendront à des collatéraux? + +--C'est possible. + +Le comte et le chevalier poussèrent un profond soupir. + +--Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait. Nous ne pouvons +malheureusement rien prétendre sur l'héritage; mais, avant que la +justice soit venue ici mettre les scellés, nous sommes les maîtres de la +maison... Or, la justice va venir avant une heure; d'ici là, agissons. + +--Que voulez-vous donc? demanda Jocelyn. + +--Nous voulons que tu nous livres immédiatement tout ce qu'il y a au +château, d'or, d'argent et de pierreries... + +--Mais... + +--Oh! n'hésite pas! l'honneur de ton maître te met à notre discrétion; +souviens-toi!... + +--Messieurs, je ne puis... + +--Dépêche-toi!... te dis-je. + +--On m'accusera de vol! Encore une fois... + +--Encore une fois, dépêche-toi! ou, je te le jure par tous les démons +de l'enfer! si tu nous laisses sortir d'ici les mains vides, avant qu'il +soit nuit, nous aurons publié dans tout le pays la bigamie du marquis de +Loc-Ronan. + +Jocelyn demeura pendant quelques secondes indécis. Un violent combat se +lisait sur sa figure et contractait sa physionomie expressive. Enfin, il +sembla avoir pris un parti. + +--Venez! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez, mais que le +crime en retombe sur vous! + +--C'est bon! nous achèterons des indulgences à Rome! répondit le +marquis; nous sommes au mieux avec trois cardinaux!... + +Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pièce voisine qui contenait +les annales du château et de la famille des Loc-Ronan. Il prit une clef +qu'il tira de la poche de son habit, et il ouvrit une énorme armoire en +chêne toute doublée de fer. Cette armoire était, à l'intérieur, +composée de divers compartiments. Le comte exigea qu'ils fussent ouverts +successivement. A l'exception d'un seul, ils renfermaient des papiers. +Mais ce que contenait le dernier valait la peine d'une recherche +minutieuse. Il y avait là, enfermées dans une petite caisse en fer +ciselé, des valeurs pour plus de cent cinquante mille livres; les unes +en des traites sur l'intendance de Brest, d'autres sur celle de Rennes; +puis des diamants de famille non montés, de l'or pour une somme de près +de trente mille livres, etc., etc. + +Le comte et le chevalier, éblouis par la vue de tant de richesses et +n'espérant pas trouver un pareil trésor, ne purent retenir un mouvement +de joie. Sans plus tarder ils s'emparèrent des traites, toutes au +porteur, et des diamants qu'ils firent disparaître dans leurs poches +profondes. A les voir ainsi âpres à la curée, on devinait les bandits +sous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien, probablement, car +il ne s'étonna pas. + +Restait l'or dont le volume offrait un obstacle pour l'emporter +facilement. Le comte fit preuve alors de toute l'ingéniosité de son +esprit fertile en expédients. Après en avoir fait prendre au chevalier +et après en avoir pris lui-même tout ce qu'ils pouvaient porter, il +versa le reste des louis dans une sacoche qu'il se fit donner par +Jocelyn. Puis, dégrafant son manteau, il l'enroula autour du sac et +il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis de manière à +dissimuler le fardeau. + +--Là! dit-il quand cela fut fait; maintenant, mon brave Jocelyn, tu +vas nous reconduire avec force politesse, et pour te récompenser de ton +zèle, nous te jurons que tu n'entendras plus jamais parler de nous! + +Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement et s'empressa de +précéder les deux larrons. + + + + +XVI + +LA ROUTE DES FALAISES. + + +Au moment où le comte et le chevalier se mettaient en selle, le +lieutenant civil de Quimper, accompagné de divers magistrats et suivi +d'une escorte, arrivait au château pour dresser un inventaire détaillé +et apposer officiellement les scellés. Le comte poussa du coude son +compagnon. Ils échangèrent un sourire. + +--Qu'en dis-tu? murmura le comte en mettant son cheval au pas. + +--Je dis qu'il était temps! répondit le chevalier. + +Les deux cavaliers franchirent le seuil du château en affectant beaucoup +d'indifférence et de calme, et en laissant échapper quelques mots +qui pouvaient donner à penser qu'ils se rendaient au-devant d'autres +gentilshommes arrivant par la route de Quimper. Mais une fois sur la +pente douce qui aboutissait au point où se croisaient le chemin de la +ville et celui des falaises, ils s'empressèrent de suivre ce dernier. + +--Un temps de galop, Raphaël! dit le comte en éperonnant son cheval. On +ne sait pas ce qui peut arriver... + +Dix minutes après, jugeant qu'ils étaient hors de vue et rien +n'indiquant qu'ils eussent un danger à redouter, ils mirent leurs +chevaux à une allure plus douce. + +--Corbleu, Diégo! s'écria Raphaël, la matinée n'est pas perdue! + +--Certes! répondit le comte, la journée a été moins mauvaise que nous le +pensions. Ah! ce matin, je n'espérais plus! + +--Le morceau est joli, à défaut du gâteau tout entier. + +--C'est là ton avis, n'est-ce pas! + +--Et le tien aussi, je suppose! + +--Oui, ma foi! mais en y réfléchissant, je ne puis m'empêcher de me +désoler un peu! Cette mort est venue faire avorter un plan si beau! Nous +avons de l'or, Raphaël, mais nous ne sommes pas riches et Henrique n'a +pas de nom! + +--Bah! tu lui donneras le tien! Maintenant que le marquis est mort, rien +ne t'empêche d'épouser Hermosa. + +--Hermosa n'est plus jeune. + +--Oui, voilà la pierre d'achoppement. Mais après tout elle est belle +encore, et quand elle aura cessé de l'être tu t'en consoleras avec +d'autres. + +--Là n'est point la question. Je pense plus à l'argent qu'à l'amour. Or, +environ soixante-quinze mille livres pour chacun ce n'est guère!... + +--Eh! ne quittons pas le pays. Lançons-nous dans la politique. Si +Billaud-Varenne tient parole, avant peu la noblesse va se voir assez +malmenée. Alors nous quitterons nos titres, nous reprendrons nos +véritables noms, et nous trouverons bien au milieu de la révolution qui +éclatera, le moyen de faire fructifier nos capitaux. + +--Et si la noblesse triomphe? + +--Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous connaissons une +partie des secrets des révolutionnaires, nous les combattrons plus +facilement. + +--Tu as réponse à tout. + +--Tu t'embarrasses d'un rien. + +--Corbleu! Raphaël! je suis fier de toi. Tu es mon élève, et bientôt tu +seras plus fort que ton maître!... + +Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire, et ses yeux se +fermant à demi laissèrent glisser entre les paupières un regard moqueur +qui enveloppa son compagnon. + +--Maître corbeau!... pensa-t-il. + +Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux hommes, qui avaient +quitté la route des falaises pour une chaussée plus commode située à +peu de distance et tracée parallèlement à la mer, les deux hommes, +disons-nous, chevauchaient dans un étroit sentier bordé de genêts +et d'ajoncs. Ces derniers, s'élevant à cinq et six pieds de hauteur, +formaient un rideau qui leur dérobait la vue du pays. Les chevaux, +auxquels ils avaient rendu la main, allongeaient leur cou et avançaient +d'un pas égal et mesuré. + +Depuis quelques instants le comte semblait prêter une oreille attentive +à ces mille bruits indescriptibles de la campagne, auxquels se mêlait +le murmure sourd de la houle. Le chevalier paraissait plongé dans des +rêveries qui absorbaient toute son intelligence. Enfin il redressa la +tête, et s'adressant à son ami: + +--Diégo! dit-il. + +--Chut! répondit le comte en se penchant vers lui. + +--Qu'est-ce donc? + +--On nous suit! + +--On nous suit? répéta le chevalier en se retournant vivement. + +--Pas sur la route: mais là dans les genêts, il y a quelqu'un qui nous +épie... Tiens la bride de mon cheval... + +Le chevalier s'empressa d'obéir. Le comte sauta lestement à terre et +s'élança sur le côté droit du sentier. Il écarta les genêts, il les +fouilla de la main et du regard. + +--Personne! s'écria-t-il ensuite. + +--Tu te seras trompé! + +--C'est bien étrange! + +--Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un homme. + +--C'est possible, après tout. + +--Ne remontes-tu pas à cheval? + +--Tout à l'heure. + +Le comte recommença son investigation, mais sans plus de résultat que la +première fois. + +--Corbleu! fit-il en revenant à sa monture, corbleu! ces genêts sont +insupportables! On peut vous espionner, vous suivre pas à pas sans que +l'on puisse prendre l'espion sur le fait! + +--Tu es fou, Diégo, lors même qu'un homme eût marché dans le même sens +que nous, pourquoi penser qu'il nous épiât? + +--Allons, je me serai trompé. + +--Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche. Écoute-moi, +mon cher, j'ai à te communiquer une idée lumineuse qui vient de me +surgir tout à coup... + +--Quelle est cette idée?... + +--Voici la chose. + +--Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord le sentier des +falaises. Du haut des rochers au moins on domine la campagne, et +personne ne peut vous entendre. + +--Soit! regagnons les falaises... + +Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèrent vers les +hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrémité des genêts, de telle +sorte que ni le chevalier, ni le comte ne purent remarquer l'ondulation +causée par le passage d'un homme qui courait en se baissant pour les +devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas de distinguer la +taille ni de voir le visage, arriva sur les rochers, les franchit d'un +seul bond, tandis que les cavaliers étaient encore engagés dans les +ajoncs, et, avec l'agilité d'un singe, il se laissa glisser sur une +sorte d'étroite corniche suspendue au-dessus de l'abîme. + +Cette arête du roc longeait les falaises jusqu'à la baie des Trépassés. +Elle était large de dix-huit pouces à peine, située à quatre pieds +environ en contre-bas de la route, et elle dominait la mer. On ne +pouvait en deviner l'existence qu'en s'approchant tout à fait du pic des +falaises. + +L'homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre la même route que +les cavaliers, et à écouter toutes leurs paroles sans crainte d'être +découvert par eux. D'autant mieux que la surface glissante des rochers +ne permettait aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il +fallait que cet homme eût une habitude extrême de suivre un pareil +chemin; car, il se trouvait sur une corniche large de dix-huit pouces, +et la mort était au bas! + +Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuèrent leur route +et reprirent la conversation un moment interrompue. + +--Tu disais donc? demanda le comte en regardant autour de lui, et en +poussant un soupir de satisfaction, tu disais donc, mon cher Raphaël?... + +--Que si tu veux m'en croire, Diégo, nous allons chercher dans le pays +une retraite impénétrable, ignorée de tous les partis et où nous serons +en sûreté. + +--Pourquoi faire? + +--Tu ne comprends pas? + +--Non; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta pensée! + +--Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée, et nous +parviendrons à la découvrir avec l'aide de Carfor, nous nous y +enfermerons pour y attendre les événements. + +--Bon! + +--Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, quoi que tu en dises; +car elle est encore fort belle et n'a pas quarante ans, ce qui lui donne +le droit d'en avoir vingt-neuf. + +--Après? + +--Tu y cacheras Henrique. De mon côté j'y mènerai ma petite Bretonne, et +nous passerons joyeusement là les trois mois d'attente dont nous a parlé +Billaud-Varenne. Bien entendu que l'un de nous ira de temps à autre aux +nouvelles, et que, si les événements l'exigent, nous agirons plus tôt... + +--Eh bien! cela me sourit assez. + +--N'est-ce pas? + +--Tout à fait, même. + +--Tu m'en vois enchanté. + +--Seulement, avoue une chose. + +--Laquelle? + +--C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de Fouesnan, la +fiancée de ce rustre, te tient plus au coeur que tu ne voulais en +convenir ces jours passés? + +En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme qui suivait les falaises +en rampant sur la corniche fit un tel mouvement de surprise qu'il +faillit perdre pied, et qu'il n'eut que le temps de s'accrocher à une +crevasse placée heureusement à portée de sa main. + +--Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que la belle enfant me +plaît assez. + +--Dis donc beaucoup. + +--Beaucoup, soit! + +--Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever? + +--Sans doute. + +--C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu? + +--Demain, après la célébration du mariage. + +--Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant à la figure que fera +le marié! + +--Oui, ce sera, j'imagine, assez réjouissant à voir. Les deux hommes se +laissèrent aller à un joyeux accent d'hilarité. + +--Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en redevenant +sérieux, il nous faudra nous en occuper ces jours-ci. + +--Nous en parlerons à Carfor. + +--Pourquoi nous fier à lui? + +--Il connaît le pays. + +--Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux vaut agir soi-même +et sans l'aide de personne. + +--Eh bien! nous agirons... + +--C'est cela; mais avant tout, il faut songer à mettre notre trésor à +l'abri des mains profanes. + +--Bien entendu, Diégo; allons d'abord à Quimper. Dès demain, nous +entrerons en campagne. + +--C'est arrêté! + +Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaises, dominaient +la hauts mer, nous le savons. Le ciel était pur, la brume, presque +constante sur cette partie des côtes, s'était évanouie sous les rayons +ardents du soleil; l'atmosphère limpide permettait à la vue de s'étendre +jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon. Le comte, qui laissait +errer ses regards sur l'Océan, arrêta si brusquement son cheval que +l'animal, surpris par le mors, pointa en se jetant de côté. + +--Raphaël! dit le comte. Regarde! Là, sur notre gauche. + +--Eh bien? + +--Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement vers Penmarckh? + +--Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire? + +--Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof. + +--Le lougre de Marcof! répéta Raphaël. + +--C'est _le Jean-Louis_, sang du Christ! Je le reconnais à sa mâture +élevée et à ses allures de brick de guerre. + +--Impossible! Le paysan que nous avons rencontré il y a trois jours +à peine, nous a dit que Marcof était allé à Paimboeuf et qu'il ne +reviendrait que dans douze jours au plus tôt. + +--Je le sais; mais néanmoins, c'est _le Jean-Louis_, j'en réponds!... + +--Marcof n'est peut-être pas à bord. + +--Allons donc! _Le Jean-Louis_ ne prend jamais la mer sans son damné +patron. + +--Alors si c'est Marcof, Diégo, raison de plus pour chercher promptement +un asile sûr!... + +--C'est mon avis, Raphaël; car si ce diable incarné connaît la vérité, +et Jocelyn la lui apprendra sans doute, il va se mettre à nos trousses. +Or, je l'ai vu à l'oeuvre, et je sais de quoi il est capable. Je suis +brave, Raphaël, je ne crains personne, et tu as assisté, près de moi, +à plus d'une rencontre périlleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout brave +que je sois et que tu sois toi-même, nous ne pouvons rivaliser d'audace +et d'intrépidité avec cet homme. Il semble que la lutte, le carnage +et la mort soient ses éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans +hésiter deux hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu'il sortirait +vainqueur de la lutte! Hâtons-nous donc de regagner Quimper, Raphaël, +et mettons sans plus tarder ton sage projet à exécution. Un jour +nous trouverons l'occasion de nous défaire de cet homme, j'en ai le +pressentiment! Mais, en ce moment, ne compromettons point l'avenir par +une imprudence. + +Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, quittèrent la route +des falaises en prenant la direction de Quimper. + + + + +XVII + +MARCOF. + + +Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était bien le lougre de +Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel +était pur et la brise favorable, _le Jean-Louis_ avait donné au vent +tout ce qu'il avait de toile sur ses vergues. + +Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse, +et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constaté la vitesse +remarquable de quatorze noeuds à l'heure. + +Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée inattendue +du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché qu'il était par la +falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres +mouvements du _Jean-Louis_. Cet homme était Keinec. + +Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il s'arrêtait de +temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait ses regards sur un +canot amarré à ses pieds. Au gré de son impatience, le lougre n'avançait +pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait +trembler ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât, hissa +une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap sur _le +Jean-Louis_. + +En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord à bord. Bervic, +reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que le jeune marin amarra à +l'avant de son embarcation, puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux +flancs du petit navire, il bondit sur le pont. + +--Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic. + +--Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot. + +--Bon; je descends. + +Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre de Marcof +dont la porte était ouverte. Le patron du _Jean-Louis_, courbé sur une +table, était en train de pointer des cartes marines. Il était tellement +absorbé par son travail qu'il n'entendit pas Keinec entrer. + +--Marcof! fit le jeune homme après un moment de silence. + +--Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un éclair de plaisir +illumina sa physionomie. Ta présence m'en dit plus que tes paroles +ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main, +n'est-ce pas. + +--Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec. + +Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de main. + +--J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof. + +--Et moi de mauvaises pour toi. + +--Qu'est-ce donc? + +--Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de +Loc-Ronan? + +--Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans doute! je l'aime et je +le respecte de toute mon âme! il a toujours été si bon pour moi!... + +--Alors, mon pauvre ami, du courage! + +--Du courage, dis-tu? + +--Oui, Marcof, il t'en faut! + +--Mais pourquoi?... pourquoi? + +--Parce que... + +Keinec s'interrompit. + +--Tonnerre! parle donc! + +--Le marquis est mort hier! + +--Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin d'une voix +étranglée. + +--Oui! + +--Par accident? + +--Non, dans son lit. + +Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiquait +énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle lui causait de douleurs. +Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses +yeux s'ouvrirent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il +se laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains. +Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine; des cris rauques +s'échappèrent de sa gorge, et au travers de ses doigts crispés des +larmes brûlantes roulèrent sur ses joues bronzées par le vent de la mer. +Le désespoir de cet homme était terrible et puissant comme sa nature. + +Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva +lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il quitta son siége et il marcha +rapidement quelques secondes dans l'entre-pont. Puis il revint près de +Keinec. + +--Donne-moi des détails, lui dit-il. + +Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort du marquis, et ce +qu'il raconta était l'expression la plus simplement exacte de la vérité. + +--De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que le marquis est +mort?... + +--Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans le caveau de +ses pères. + +--Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois son visage?... + +--Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua +Keinec, je pensai à t'en donner avis en te faisant passer une lettre +par le premier chasse-marée en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf. +J'ignorais que tu revinsses si promptement. + +--Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est Dieu qui sans +doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que je pusse arriver le jour +même de l'enterrement du marquis. + +--Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures, je me suis mis +en mer pour venir à toi. + +--Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! vois-tu, je souffre +autant que puisse souffrir un homme! continua Marcof, dont les larmes +débordèrent de nouveau. + +Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin? moi, +que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche! Cela +te paraît bizarre, ridicule peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof +le coeur d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes et tu +doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu? le marquis +de Loc-Ronan, c'était tout ce que j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais +embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la +tendresse d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une femme! +Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les pour n'en former +qu'un seul. Joins-y l'admiration, l'estime, le respect, et tu n'auras +pas encore une idée de ce que je ressentais pour le marquis de +Loc-Ronan!... Tu ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il +peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une telle affection +à un gentilhomme d'une ancienne et illustre famille?... C'est un secret, +Keinec, un secret que je t'expliquerai peut-être un jour. Aujourd'hui +sache seulement que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le +mien le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! bien +malheureux!... + +Et il murmura à voix basse: + +--Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper, +moi, et l'épargner, lui! + +Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les consolations +seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, et profondément ému +lui-même. Marcof se calma peu à peu. + +--Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps pour assister à +l'office des morts?... + +--Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai quitté la côte, +les prières étaient commencées, et maintenant le corps du marquis repose +dans le caveau mortuaire du château. + +--Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! murmurait +avec amertume le patron du _Jean-Louis_. + +Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup. + +--Keinec! s'écria-t-il. + +--Que veux-tu? + +--Tu m'aimes, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Tu m'es fidèle? + +--Oui, Marcof, fidèle et dévoué!... + +--J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider? + +--Cette nuit, comme toujours, je suis à toi! + +--Bien. + +--A quelle heure veux-tu que je sois prêt? + +--A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mur du parc, à +l'angle du sentier qui rejoint l'avenue. + +--J'y serai. + +--Merci, mon gars. + +--Puis-je encore autre chose pour toi? + +--Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur le pont et prends le +commandement du lougre pour franchir la passe. + +Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face avec lui-même, +l'homme de bronze se laissa aller à toute l'expansion de sa douleur. +Pendant deux heures, prières et cris d'angoisse s'échappèrent +confusément de ses lèvres. Ses yeux devenus arides, étaient bordés +d'un cercle écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets qu'elle +prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé, l'âme torturée, Marcof se +jeta sur son hamac. + +La douleur avait terrassé cette vaillante nature!... Jusqu'à la nuit +Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse chargé du soin de préparer +son repas entra dans la cabine. Deux fois le pauvre enfant sortit sans +avoir osé troubler les rêveries désolées de son chef. + +Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider au +mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux Bervic surtout exprimait +sa surprise par des bordées de jurons énergiques empruntés à toutes +les langues connues, et qui s'échappaient de sa large bouche avec une +facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement +défendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont. Le jeune homme +voulait qu'on laissât Marcof libre dans sa douleur. + +Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son hamac. Il ouvrit +un meuble et il en tira une petite clé d'abord, puis une plus grande, +et il les serra précieusement toutes deux dans la poche de sa veste. Il +passa ses pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage, +et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela fait, il mit le +tout sous son bras et monta sur le pont. + +Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant Bervic sans +prononcer une parole, et il descendit à terre. Il traversa rapidement +Penmarck, il prit le chemin des Pierres-Noires, et, tournant brusquement +sur la gauche, il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. La +lune ne s'était point encore levée, et une brume assez forte couvrait la +terre. + +Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continua sa route, +longea le mur du parc et s'engagea dans le sentier conduisant à la +montagne. Tout à coup une forme humaine se dressa devant lui. + +--C'est toi, Keinec? demanda-t-il. + +--Oui, répondit le jeune homme. + +--Viens! + +Après avoir franchi l'espace d'une centaine de pas, Marcof s'arrêta +devant une porte étroite et basse, pratiquée dans la muraille. Il tira +la petite clé de sa poche et il ouvrit cette porte. + +--Suis-moi, dit-il à Keinec. + +Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît parfaitement les +aîtres, guida son compagnon à travers le dédale des allées et des +taillis. Bientôt ils arrivèrent devant le corps de bâtiment principal. + +Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton de cuivre, +il fit jouer un ressort, et une porte massive tourna lentement sur ses +gonds. A peine cette porte fut-elle ouverte, qu'une bouffée de cet air +frais et humide, atmosphère habituelle des souterrains, les frappa au +visage. + +Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma une torche et +avança. Keinec le suivit silencieusement. Un escalier taillé dans le roc +les conduisit en tournant sur lui-même dans un premier étage inférieur. + +--Où sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec à voix basse. + +--Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit le marin. + +Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir traversé une +longue galerie voûtée, il se trouva en face d'une porte en fer, percée +d'ouvertures en forme d'arabesques, qui permettaient de distinguer à +l'intérieur. + +Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof, on pouvait +apercevoir une longue rangée de sépulcres. Le marin prit alors la plus +grande des deux clés qu'il avait apportées et l'introduisit dans la +serrure. + +Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa la torche qui +s'éteignit. Les deux hommes demeurèrent plongés dans une obscurité +profonde. Tout autre à leur place eût sans doute été en proie à un +mouvement de frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne +parurent ressentir aucune émotion. + +--Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement calme, tandis +qu'il battait le briquet. + +--La voici, répondit Keinec. + +La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres rangés +symétriquement, la tête adossée à la muraille, on en distinguait un, le +dernier, dont la teinte plus claire attestait une construction récente; +des fragments du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle +étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en approcher, se +dirigea vers celui qui le précédait. C'était la tombe du père du marquis +de Loc-Ronan. Il s'agenouilla et pria longuement. Keinec l'imita. Puis +se relevant, il revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement +placée la première en entrant dans le caveau. + +--C'est là qu'il repose! murmura-t-il. + +Et, prenant une résolution: + +--Keinec, dit-il, à l'oeuvre, mon gars!... + +--Que veux-tu donc faire, Marcof? + +--Enlever cette pierre, d'abord. + +--Et ensuite? + +--Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernière fois le marquis, +et le recoucher ensuite dans sa dernière demeure!... + +--Une profanation, Marcof!... + +--Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je veux le +faire!... + +--Marcof!... + +--Ne veux-tu pas me prêter ton aide? + +--Mais, songe donc... + +--Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof; réponds oui ou non. Pars +ou reste! + +--Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence; je t'ai promis de +t'aider et je t'aiderai. + +--Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à l'oeuvre sans plus +tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le répète encore, que ta +conscience soit en repos. J'ai le droit de faire ce que je fais. + +--Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe, dispose de moi! + + + + +XVIII + +LE SÉPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN. + + +Marcof donna la pioche à Keinec et prit sa torche. Tous deux se mirent +en devoir de desceller la large dalle. Le plâtre, qui n'avait pas eu le +temps de durcir depuis les quelques heures qu'il avait été employé, céda +facilement. + +Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les bords de la +tombe, Keinec s'en servit comme d'un levier. Marcof joignit ses +efforts aux siens. Tous deux roidissant leurs bras, la dalle se souleva +lentement, puis elle glissa sur le bord opposé et tomba sur la terre +molle. Le sépulcre était ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le +vide et dit à Keinec: + +--Je vais descendre, allume la seconde torche qui est dans mon caban, et +tu me la donneras. + +Keinec obéit. + +--Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes et donne-le moi +aussi. + +Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et éclairé par +Keinec, il descendit avec précaution dans le caveau. La bière reposait +sur deux barres de fer scellées dans la muraille. Marcof l'attacha +solidement, puis pressant l'extrémité de la corde entre ses dents, il +remonta. Keinec, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous +deux tirèrent doucement, sans secousses, pour hisser le cercueil à +l'orifice du caveau. + +La tâche était rude et difficile, car le cercueil, en chêne massif et +doublé de plomb, était d'une extrême pesanteur. Mais la volonté froide +et inébranlable de Marcof décuplait ses forces. Keinec l'aidait de tout +son pouvoir. + +Après un travail opiniâtre, l'extrémité du cercueil apparut enfin. Les +deux hommes redoublèrent d'efforts. Marcof, laissant à son compagnon le +soin de maintenir en équilibre le funèbre fardeau, quitta la corde, se +glissa dans le caveau et poussa le cercueil de toute la vigueur de ses +mains puissantes. Keinec l'attira à lui. + +Certes, quiconque eût pu assister à ce spectacle, aurait cru à quelque +effroyable profanation. L'ensemble de ces deux hommes ainsi occupés, +offrait un aspect fantastique et lugubre. Travaillant dans ce caveau +sépulcral à la pâle clarté de deux torches vacillantes qui laissaient +dans l'obscurité les trois quarts du souterrain, on les eût pris pour +deux de ces vampires des légendes du moyen-âge qui déterraient les +corps fraîchement ensevelis, pour satisfaire leur infâme et dégoûtante +voracité. Leurs vêtements en désordre, leur figure pâle, leurs longs +cheveux flottants ajoutaient encore à l'illusion. Et cependant c'était +l'amour fraternel qui conduisait l'un de ces hardis fossoyeurs; c'était +l'amitié qui guidait l'autre!... Marcof voulait revoir les restes chéris +de celui qu'il avait perdu. Keinec aidait Marcof dans l'accomplissement +de ce pieux désir, parce que Marcof était son ami. + +Encore quelques efforts et leur travail pénible allait être couronné de +succès. Marcof voyant la bière maintenue par Keinec, se hissa hors du +tombeau. Puis tous deux attirèrent le cercueil pour le déposer doucement +à terre. + +Malheureusement ils avaient compté sans le poids énorme du cercueil. +A peine l'eurent-ils incliné de leur côté, que la masse les entraîna. +Leurs ongles se brisèrent sur le coffre de chêne; le cercueil, poussé +par sa propre pesanteur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un +effort suprême pour le retenir, ils ne purent en venir à bout. La bière +tomba lourdement à terre. + +Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa échapper une exclamation +de terreur folle, et il recula comme pris de vertige, jusqu'à ce qu'il +fût adossé à la muraille. C'est qu'en tombant à terre le cercueil, au +lieu de rendre un son mat, avait semblé pousser un soupir métallique. +On eût dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes contre les +autres. + +Keinec et Marcof se regardèrent. Ils frémissaient tous deux. + +--As-tu entendu? demanda Keinec à voix basse. + +--Quoi? Qu'est-ce que cela? + +--L'âme du marquis qui revient! + +--Oh! si cela pouvait être! fit Marcof en s'inclinant, ce serait trop de +bonheur. + +--Marcof, si tu m'en crois, tu renonceras à ton projet. + +--Non! + +--Eh bien! achevons donc à l'instant, car j'étouffe ici!... + +--Achevons. + +Ils déclouèrent la bière. Au moment d'enlever le couvercle ils +s'arrêtèrent tous deux et firent le signe de la croix. Puis, d'une main +ferme, Marcof souleva les planches déclouées. + +Un long suaire blanc leur apparut. + +Marcof porta la main sur l'extrémité du suaire pour le soulever à son +tour. Keinec recula. Marcof écarta le linceul et se pencha en avant. Ses +yeux devinrent hagards, ses cheveux se hérissèrent, il poussa un grand +cri et tomba à genoux. + +--Keinec! s'écria-t-il, le marquis n'est pas mort. + +Keinec, domptant sa terreur, se précipita vers lui. + +--Keinec, reprit Marcof, le marquis n'est pas mort. + +--Que dis-tu? + +--Regarde! + +--Non! non! répondit Keinec qui crut que son compagnon était devenu fou. + +--Mais regarde donc, te dis-je! + +Et Marcof, arrachant le linceul, découvrit, au lieu d'un cadavre, un +rouleau de feuilles de cuivre. + +--Miracle! s'écria Keinec. + +--Non! pas de miracle! répondit Marcof. Le marquis a voulu faire croire +à sa mort. + +--Dans quel but? + +--Le sais-je?... Mais, viens! j'étouffe de joie. Le vieux Jocelyn nous +dira tout! + +Et, se précipitant hors du caveau sépulcral, Marcof entraîna Keinec avec +lui. Dès qu'ils furent remontés, et après avoir refermé l'entrée secrète +du souterrain, ils se dirigèrent vers une autre porte, dissimulée dans +la muraille. Mais au moment de frapper à cette porte ou de faire jouer +un ressort, Marcof s'arrêta. + +--Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il; faisons le tour et allons +sonner à la grille. Mais, écoute, Keinec, avant de sortir d'ici, il faut +que tu me fasses un serment, un serment solennel! Jure-moi, sur ce qu'il +y a de plus saint et de plus sacré au monde, de ne jamais révéler à +personne ce dont nous venons d'être témoins! + +--Je te le jure, Marcof! répondit Keinec. Pour moi, comme pour tous, M. +le marquis de Loc-Ronan est mort, et bien mort!... + +--Partons, maintenant. + +--Tu oublies quelque chose. + +--Quoi donc? + +--Nous n'avons pas remis ce cercueil à sa place, et nous avons laissé la +tombe ouverte. + +--Qu'importe! Jocelyn et moi avons seuls les clés du caveau, et je vais +parler à Jocelyn... + +Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour du mur extérieur, +et allèrent sonner à la grille d'honneur. On fut longtemps sans leur +répondre. Enfin un domestique accourut. + +--Que demandez-vous? fit-il. + +--Nous demandons à entrer au château. + +--Pourquoi faire? M. le marquis est mort et les scellés sont posés +partout. + +--Faites-nous parler à Jocelyn. + +--A Jocelyn? répéta le domestique. + +--Oui, sans doute! répondit Marcof avec impatience. + +--Impossible. + +--Pourquoi? + +--Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je... + +--Mais, tonnerre! t'expliqueras-tu? s'écria le marin. Parle vite, ou +sinon je t'envoie à travers les barreaux de la grille une balle pour te +délier la langue. + +--Ah! mon Dieu! fit le domestique avec effroi, je crois que c'est le +capitaine Marcof! + +--Eh oui! c'est moi-même; et, puisque tu m'as reconnu, ouvre-moi vite ou +fais venir Jocelyn. + +--Mais, encore une fois, cela ne se peut pas. + +--Est-ce que Jocelyn est malade? + +--Non. + +--Eh bien?... + +--Mais il est parti. + +--Parti! Jocelyn a quitté le château? + +--Oui, monsieur! + +--Quand cela? + +--Aujourd'hui même, pendant que la justice posait les scellés, et tout +de suite après que l'on eut descendu dans les caveaux le corps de notre +pauvre maître. + +--Où est-il allé? + +--On l'ignore; on l'a cherché partout. Il y en a qui disent qu'il s'est +tué de désespoir. + +--Où peut-il être? se demandait Marcof en se frappant le front. + +--Vous voyez bien qu'il est inutile que vous entriez, dit le domestique. + +Et, sans attendre la réponse, il se hâta de se retirer. Marcof et Keinec +s'éloignèrent. Arrivés sur les falaises, Marcof s'arrêta, et, saisissant +le bras du jeune homme: + +--Keinec! dit-il. + +--Que veux-tu? + +--Je mets à la voile à la marée montante; tu vas venir à bord. + +--Je ne le puis pas, Marcof. + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est bientôt qu'Yvonne se marie... + +--Eh bien? + +--Et tu sais bien qu'il faut que je tue Jahoua!... + +--Encore cette pensée de meurtre? + +--Toujours! + +Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre. + +--Qu'as-tu fait depuis mon départ? demanda brusquement le marin. + +--Rien! + +--Ne mens pas! + +--Je te dis la vérité. + +--Tu as vu quelqu'un cependant? + +Keinec se tut. + +--Réponds! + +--J'ai juré de me taire. + +--Je devine. Tu as consulté Carfor? + +--C'est possible. + +--C'est lui qui te pousse au mal. + +--Non! ma résolution était prise. + +--C'est lui qui te l'a inspirée jadis, je le sais. + +Keinec fit un geste d'étonnement, mais il ne démentit pas l'assertion de +Marcof. + +--Sorcier de malheur! reprit celui-ci avec violence, je t'attacherai un +jour au bout d'une de mes vergues! + +Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied avec colère. + +--Encore une fois, viens à bord. + +--Non! + +--Tu refuses? + +--Oui. + +--Tu viendras malgré toi! s'écria le marin. + +Et, se précipitant sur Keinec, il le terrassa avec une rapidité +effrayante. Keinec ne put même pas se défendre. Il fut lié, garrotté et +bâillonné en un clin d'oeil. Cela fait, Marcof le prit dans ses bras et +le transporta dans les genêts. + +--Maintenant, se dit-il, les papiers de l'armoire de fer m'apprendront +peut-être la vérité. + +Abandonnant Keinec, qu'il devait reprendre à son retour, il se dirigea +rapidement vers le château. A peine eut-il disparu, qu'un homme de haute +taille, écartant les genêts, se glissa jusqu'à Keinec, tira un couteau +de sa poche, trancha les liens et enleva le bâillon. + +--Merci, Carfor! fit Keinec en se remettant sur ses pieds. + +--Viens vite! répondit celui-ci. + +Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la falaise, Carfor +murmurait à voix basse: + +--Ah! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre à l'une de tes vergues! +tu apprendras à connaître celui que tu menaces, je te le jure! + +Puis, sans échanger une parole, les deux hommes se dirigèrent vers la +grotte de Carfor. + +Pendant ce temps, Marcof pénétrant de nouveau dans le parc, arrivait à +la petite porte qu'il n'avait pas voulu ouvrir. + +Il fit jouer un ressort. La porte s'écarta. Il entra. Sans allumer de +torche cette fois, il gravit l'escalier qui se présentait à lui, il +pénétra dans la chambre mortuaire, et il voulut ouvrir la porte donnant +sur le corridor. Il sentit une légère résistance. Cette résistance +provenait de la bande de parchemin des scellés apposés sur toutes les +portes du château. + +--Tonnerre!... murmura-t-il, la bibliothèque doit être fermée également. + +Il réfléchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la fenêtre, et +montant sur l'appui, il se laissa glisser jusqu'à la corniche. Grâce +à cette agilité, qui est l'apanage de l'homme de mer, il gagna +extérieurement la petite croisée en ogive qui éclairait la pièce dans +laquelle il voulait pénétrer. + +Il brisa un carreau, il passa son bras dans l'intérieur, il tira les +verrous, il poussa les battants de la fenêtre, et il pénétra dans la +bibliothèque. Alors il alluma une bougie et se dirigea vers la partie +de la pièce que lui avait désignée son frère. Il déplaça les volumes. +Il reconnut le secret indiqué. L'armoire s'ouvrit sans résistance. Elle +renfermait une liasse de papiers. + +Marcof tira ces papiers à lui, s'assura que l'armoire ne renfermait +pas autre chose, la referma et remit les in-folio en place dans leurs +rayons. Puis, la curiosité le poussant, il entr'ouvrit les papiers et en +parcourut quelques-uns. Tout à coup il s'arrêta. + +--Ah! pauvre Philippe! murmura-t-il, je devine tout maintenant! je +devine!... + +Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les assura avec l'aide +de sa ceinture, et reprenant la route aérienne qu'il avait suivie, il +regagna le petit escalier du parc. Quelques minutes après, il atteignait +l'endroit où il avait laissé Keinec. La lune s'était levée et éclairait +splendidement la campagne. Marcof reconnut la place; il la vit foulée +encore par le corps du jeune homme, mais elle était déserte. + +--Carfor nous épiait!... dit-il au bout d'un instant. Keinec est libre. +Ah! malheur au pauvre Jahoua! malheur à lui et à Yvonne! Damné sorcier! +je fais serment que tout le sang qui sera versé par ta faute, tu me le +payeras goutte pour goutte! + +Puis, se remettant en marche, il aperçut bientôt les maisons de +Penmarckh et la mâture élancée de son lougre qui se balançait sur la +mer. + + + + +XIX + +CARFOR ET RAPHAËL. + + +Dès que Carfor et Keinec furent arrivés à la baie des Trépassés, ils +entrèrent dans la grotte. Keinec était toujours silencieux et sombre. +Carfor souriait de ce mauvais sourire du démon triomphant. + +--Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tenté contre toi? + +--Ne parlons plus de Marcof, répondit Keinec avec impatience; Marcof +est mon ami. Quoi que tu dises, Carfor, tu ne parviendras pas à me faire +changer d'avis. + +--Ainsi tu lui pardonnes de t'avoir violenté? + +--Oui. + +--Tu l'en remercies même? + +--Sans doute, car je juge son intention. + +--A merveille, mon gars! N'en parlons plus, comme tu dis, mais tu aurais +tort de t'arrêter en si belle voie! Tu pardonnes à Marcof; pendant que +tu es en train, pardonne à Yvonne, et remercie-la d'épouser Jahoua. + +--Tais-toi, Carfor!... tais-toi!... + +--Bah! pourquoi te contraindre?... + +--Tais-toi, te dis-je! répéta Keinec d'une voix tellement impérative que +Carfor se recula. Si j'ai accepté la liberté que tu m'as rendue ce soir, +c'est que je veux me venger. + +--Dès aujourd'hui?... + +--Le puis-je donc? + +--N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu le mariage? + +--Tu te trompes, Carfor; la mort du marquis de Loc-Ronan a fait remettre +la fête de la Soule, et la cérémonie du mariage de Jahoua et d'Yvonne. + +--Ah! tu sais cela? fit Carfor avec un peu de dépit. + +--L'ignorais-tu? + +--Non. + +--Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd'hui, lorsque +toi-même tu m'as affirmé qu'il me fallait attendre le jour de la +bénédiction nuptiale. + +Carfor ne répondit pas. Depuis quelques instants il paraissait réfléchir +profondément. Enfin il se leva, sortit de la grotte, interrogea le ciel, +et revenant vers le jeune homme: + +--Trois heures passées, dit-il. Keinec, il faut que je te quitte. Je +m'absenterai jusqu'au soleil levé mais il faut que tu m'attendes ici, +il le faut, Keinec, au nom même de ta vengeance, dont le moment est plus +proche que tu ne le crois... + +--Que veux-tu dire? + +--Je m'expliquerai à mon retour. M'attendras-tu? + +--Oui. + +Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s'éloigna. Après avoir +regagné les falaises, le berger longea la route de Quimper et s'enfonça +dans les genêts. Il avait sans doute une direction arrêtée d'avance, car +il marcha sans hésiter et arriva à une saulaie située à peu de distance +d'un petit ruisseau. Au moment où il y pénétrait, un cavalier débouchait +de l'autre côté. Ce cavalier était le chevalier de Tessy. + +--Palsambleu! s'écria-t-il joyeusement en apercevant Carfor, te voilà +enfin! Sais-tu que j'allais parodier le mot fameux de Sa Majesté Louis +XIV, et dire: j'ai failli attendre! + +--Je n'ai pas pu venir plus tôt, répondit Carfor. + +--Tu arrives à l'heure, c'est tout ce qu'il me faut. Ta présence me +prouve que tu as trouvé mon message dans le tronc du vieux chêne, ainsi +que cela était convenu entre nous... + +--Je l'ai trouvé. Que voulez-vous de moi? + +--Corbleu! je trouve la question passablement originale. Est-ce que +par hasard tu aurais oublié les dix louis que je t'ai donnés et les +cinquante autres que je t'ai promis? + +--Cent, s'il vous plaît. + +--Bravo! tu as bonne mémoire. + +--Oui! je n'ai rien oublié. + +--Eh bien, si je ne m'abuse, maître sorcier, c'est demain que nous nous +occupons de l'enlèvement. + +--Cela ne se peut plus. + +--Qu'est-ce à dire? + +--Il faut que vous attendiez huit jours encore. + +--Corps du Christ! je n'attendrai seulement pas une heure de plus que le +temps que je t'ai donné, maraud! s'écria le chevalier en mettant pied à +terre et en attachant la bride de son cheval à une branche de saule. + +Puis il fouetta cavalièrement ses bottes molles avec l'extrémité d'une +charmante cravache. Carfor le regardait et ne répondait point. + +--Ne m'as-tu pas entendu? demanda le chevalier. + +--Si fait. + +--Eh bien? + +--Je vous le dis encore, c'est impossible. + +--Et moi, je te répète que je ne veux pas attendre. + +--Il le faut cependant. + +--Pour quelle cause? + +--Le mariage de la jeune fille a été reculé de huit jours. + +--A quel propos? + +--A propos de la mort du marquis. + +--Damné marquis! grommela le chevalier, il faut que sa mort vienne +contrarier tous mes projets; mais, palsambleu! nous verrons bien. + +Puis s'adressant au berger: + +--Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la mort du marquis de +Loc-Ronan dont Satan emporte l'âme? + +--Il ne s'agit pas de la mort du marquis, répondit Carfor, mais bien du +mariage qui se trouve reculé par cette mort. + +--Eh! mon cher, je ne tiens en aucune façon à ce que la belle ait +prononcé des serments au pied des autels. Que je l'enlève, c'est pardieu +bien tout ce qu'il me faut!... + +--Je comprends cela. + +--Eh bien! alors? + +--Ce mariage nous est cependant indispensable pour réussir. + +--Que chantes-tu là, corbeau de mauvais augure? + +--La vérité. Ce mariage doit être notre plus puissant auxiliaire. + +--Explique-toi clairement. + +--Sachez donc que mes mesures étaient prises. Aujourd'hui même, jour de +la bénédiction des deux promis, la fête de la Soule devait avoir lieu. + +--Qu'est-ce que c'est que la fête de la Soule? + +--Une vieille coutume du pays qu'il serait trop long de vous expliquer. + +--Passons alors. + +--Jahoua, le fiancé d'Yvonne, aurait été tué à cette fête. + +--Bah! vraiment? + +--Vous comprenez quel tumulte aurait occasionné sa mort. + +--Sans doute! + +--Dès lors, rien n'était plus facile, par ruse ou par violence, que de +s'emparer d'Yvonne. + +--Tiens! tiens! tiens! s'écria le chevalier en riant; mais c'était fort +bien imaginé tout cela!... + +--D'autant plus que j'aurais augmenté ce tumulte par des moyens qui sont +à ma disposition, et peut-être réussi à faire un peu de politique en +même temps. + +--Très-ingénieux, sur ma foi! + +--Malheureusement, vous le savez, la fête de la Soule et le mariage sont +reculés. Il faut donc ajourner notre expédition. + +--Je ne suis pas de ton avis. + +--Cependant... + +--Je veux enlever Yvonne aujourd'hui, et, morbleu! je l'enlèverai! + +--Sans moi? + +--Avec toi, au contraire. + +--Comment cela? + +--Écoute-moi attentivement. + +Carfor fit signe qu'il était disposé à ne pas laisser échapper un mot de +ce qu'allait dire le chevalier. + +--Nous disons, continua celui-ci, qu'il te faut un tumulte quelconque +dans le village de Fouesnan? + +--Oui, répondit le berger. + +--Cela est indispensable? + +--Tout à fait. + +--Eh bien! mon gars, j'ai ton affaire. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu sauras qu'aujourd'hui même il y aura à Fouesnan, non-seulement un +tumulte, mais encore un véritable orage, une émeute même, et peut-être +bien un commencement de contre-révolution. + +--Expliquez-vous, monsieur le chevalier! s'écria Carfor avec anxiété. + +--Comment, tu ne sais rien? + +--Rien! + +--Toi? un agent révolutionnaire? continua le gentilhomme, ou celui qui +en portait l'habit, ravi intérieurement de prouver au berger que lui, +Carfor, n'était qu'un de ces agents subalternes qui ne savent jamais +tout, tandis que lui, le chevalier de Tessy, connaissait à fond les +intrigues politiques du département. + +Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience. Le chevalier +reprit: + +--Voyons, je veux bien t'éclairer. Tu dois au moins savoir que, depuis +quelques mois, une partie de la Bretagne s'agite à propos des prêtres. + +--Pour le serment à la constitution? + +--C'est cela. + +--Oui, les assermentés et les insermentés, les jureurs et les vrais +prêtres, comme on les appelle dans le pays. + +--Parfaitement. + +--Je savais cela, monsieur; mais je savais aussi que, jusqu'ici, la +Cornouaille était restée calme, et que le département ne tourmentait pas +les recteurs comme dans le pays de Léon, dans celui de Tréguier et dans +celui de Vannes... + +--Oui, mon cher; mais tu n'ignores pas non plus que l'Assemblée +législative a rendu un décret par lequel il est formellement interdit +aux prêtres non assermentés d'exercer dans les paroisses? Comme tu viens +de le dire, la Cornouaille, autrement dit le département de Finistère, +n'avait pas encore sévi contre ses calotins. Mais l'administration a +reçu des ordres précis auxquels il faut obéir sans retard. + +--Elle va sévir contre les recteurs? demanda vivement Carfor dont l'oeil +brilla d'espoir. + +--Sans doute. + +--En êtes-vous certain? + +--J'en réponds. + +--Et quand cela? + +--Tout de suite, te dis-je. + +--Bonne nouvelle! + +--Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connaître l'arrêt de +l'administration? + +--Certes!... + +--J'en ai la copie dans ma poche. + +--Oh! lisez vite, monsieur le chevalier! + +Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit, et il s'apprêta +à en donner lecture. + +--Écoute, dit-il, je passe sur les formules d'usage et j'arrive au point +important: + +--Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui suit: + +«1º Que toutes les églises et chapelles, autres que les églises +paroissiales, seront fermées dans les vingt-quatre heures. + +«2º Que tous les prêtres insermentés demeureront en état d'arrestation. + +«3º Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses enfants par +le prêtre constitutionnel, recourrait aux insoumis, sera déféré à +l'accusateur public. + +«Arrêté du département du Finistère, 30 juin 1791.» + +--Or, continua le chevalier après avoir terminé sa lecture, il résulte +des informations que j'ai prises, que le recteur de Fouesnan n'est +nullement assermenté. Aujourd'hui même, messieurs les gendarmes se +présenteront au presbytère et l'arrêteront. Les gars du village +tiennent plus à leur curé qu'à la peau de leur crâne. Crois-tu qu'ils le +laisseront emmener? + +--Non certes! répondit Carfor. + +--En poussant adroitement les masses, et c'est là ton affaire, on +arrivera facilement à une petite rébellion. Or, une rébellion, maître +Carfor, quelque minime qu'elle soit, ne s'accomplit pas sans beaucoup de +tumulte, et, dans un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles. +Comprends-tu? + +--Parfaitement. + +--Et tu agiras? + +--Vous pouvez vous en rapporter à moi. A quelle heure les gendarmes +doivent-ils venir au presbytère de Fouesnan? + +--Vers la tombée de la nuit... + +--Vous en êtes sûr? + +--J'en suis parfaitement certain. + +--Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domestique dévoué à +l'entrée du village du côté du chemin des Pierres-Noires. + +--Bon! à quelle heure? + +--A sept heures du soir. + +--Tu m'amèneras Yvonne? + +--A mon tour je vous en réponds. + +--Seras-tu obligé d'employer du monde? + +--Pourquoi cette question? + +--Parce qu'il me répugne de mettre beaucoup d'étrangers au courant de +mes affaires. + +--Tranquillisez-vous, j'agirai seul. + +--Bravo! maître Carfor. Tu es décidément un sorcier accompli. + +--Voilà le jour qui se lève. Séparons-nous. + +--A ce soir, à Fouesnan. + +--A sept heures, mais à condition que les gendarmes agiront de leur +côté. + +--Cela va sans dire. + +--Adieu, monsieur le chevalier. + +--Adieu, mon gars. + +Et le chevalier de Tessy, enchanté de la tournure que prenaient ses +affaires, décrocha la bride de son cheval, se mit légèrement en selle et +partit au galop. Carfor demeura seul à réfléchir. + +--Oh! les prêtres vont être poursuivis maintenant! pensait-il, et un +éclair joyeux se reflétait sur ses traits amaigris. On va donner la +chasse aux recteurs! Tant mieux! Les paysans se révolteront, les coups +de fusil retentiront. C'est la guerre dans le pays! La guerre! Oh! il +sera facile alors de frapper ses ennemis! Quel malheur que ce marquis de +Loc-Ronan soit mort si vite! Dans quelques mois, j'aurais peut-être pu +le tuer moi-même! N'importe, les autres me restent et Jahoua sera le +premier! + +Et Carfor, poussant un éclat de rire sauvage, frappa ses mains l'une +dans l'autre en murmurant d'une voix vibrante: + +--Tous! ils mourront tous! et je serai riche et puissant! + + + + +XX + +UN PRÊTRE NON ASSERMENTÉ. + + +En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouvertement, mais de +sourdes menées faisaient fermenter dans la tête des paysans de vagues +idées de lutte contre le nouveau mode de gouvernement établi. Depuis +la proclamation de la constitution, une scission s'était opérée dans +le clergé, et cette scission menaçait de partager non-seulement les +prêtres, mais encore les paroisses. + +Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fête de la Fédération, +Armand-Gaston Camus, prêtre janséniste, aidé par ses amis, avait +provoqué la régularisation du temporel de l'Église. Le temporel est, on +le sait, le revenu qu'un ecclésiastique tire de ses bénéfices. D'abord, +la proposition fut mal accueillie par l'Assemblée; Camus prétendait +vouloir mettre le clergé en communion d'intérêt avec le peuple, mais +le côté droit crut apercevoir dans cette motion un moyen employé pour +servir la cause de Jansénius, et il la repoussa de toutes ses forces, +n'épargnant pas à l'orateur le ridicule ni les injures. + +Camus, néanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du même mois, il +revint à la charge et développa ses idées. Il ne s'agissait de rien +moins que d'une révolution dans l'établissement de la constitution +existante du clergé. Camus assimilait la division ecclésiastique à +la division civile, réduisait les cent trente-cinq évêques à +quatre-vingt-trois, détruisait les chapitres, les abbayes, les prieurés, +les chapelles et les bénéfices, confiait le choix des évêques et des +curés aux mêmes corps électoraux chargés de nommer les administrations +civiles, et statuait enfin qu'aucun évêque, à l'avenir, ne pourrait +s'adresser au pape pour en obtenir la confirmation. De plus, le casuel +était supprimé et remplacé par un traitement fixe. + +Après une vive et orageuse discussion, l'Assemblée adopta ce projet que +l'on nomma la _Constitution civile du clergé_. Louis XVI, cependant, +n'approuva pas immédiatement cette décision; et avant de la sanctionner +de son pouvoir royal, il demanda du temps pour réfléchir. Puis il +écrivit au pape de venir en aide à sa conscience. Le pape fit longtemps +attendre sa réponse, et pendant de longs mois, la constitution devint un +obstacle à la concorde générale. Enfin, le 26 décembre, le roi, obsédé +par les manoeuvres de ceux qui le poussaient, approuva le décret et +sanctionna du même coup l'article relatif au serment que devaient donner +les prêtres à cette constitution nouvelle, article arrêté depuis peu +par l'Assemblée. Le lendemain de ce jour, cinquante-huit ecclésiastiques +prêtèrent ce serment au sein de l'Assemblée, et le décret fut bientôt +placardé par toute la France avec ordre d'y obéir, en dépit des sages +observations de Cazalès qui s'y opposa vivement. + +«Les querelles religieuses vont recommencer, s'écria-t-il du haut de la +tribune; le royaume sera divisé et réduit bientôt à cet état de misère +et de guerre civile qui rappellera l'époque sanglante de la révocation +de l'édit de Nantes! + +Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d'Agen, monte à son tour à la +tribune et refuse le serment prêté par l'abbé Grégoire; d'autres prêtres +suivent son exemple. La séance devient orageuse; on entend des cris dans +les tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemblée décrète que +les membres interpellés répondront seulement _oui_ ou _non_. Tous les +évêques et tous les ecclésiastiques qui siégent à droite répondent par +un refus formel. Le 9, vingt-neuf curés des paroisses de Paris refusent +d'accepter la constitution. Le 10, l'abbé Noy envoie à Bailly son +serment civique signé de son sang. Le même jour, une caricature, +colportée dans tout Paris, représente un prêtre en chaire: une corde, +mue par une poulie et tirée par les patriotes, lui fait lever les bras. +Enfin, sur huit cents ecclésiastiques employés dans la capitale, plus de +six cents préfèrent renoncer à leurs places plutôt que d'obéir à l'ordre +de l'Assemblée. + +Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces réfractaires. Sur +les cent trente-cinq évêques, quatre seulement prêtèrent le serment +exigé; les autres se renfermèrent dans un refus absolu, déclarant que +leur conscience les empêchait d'accéder à ce que l'on exigeait d'eux. +Les populations des campagnes, tiraillées en sens contraire, penchaient +ouvertement du côté de leurs anciens pasteurs. En Bretagne, surtout, +l'émotion fut vive et profonde, bien qu'elle se produisît tardivement en +raison de l'éloignement de la province de la capitale et de la façon de +vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791 jusqu'à l'époque +à laquelle se passe notre récit, cependant, les départements de l'Ouest +s'étaient peu à peu occupés de leur clergé menacé, et le schisme s'y +faisait jour. Certains ecclésiastiques, adoptant les doctrines à l'ordre +du jour, s'étaient empressés de se rallier au parti triomphant, et +n'avaient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance. D'autres, au +contraire, et surtout les prêtres des départements de l'Ouest, avaient +refusé obstinément de reconnaître la constitution, et par conséquent de +lui prêter serment. + +De là les assermentés et les insermentés. Ces derniers luttaient +contre le pouvoir, excitant même le zèle de leurs concitoyens, et les +conduisant de l'opposition passive à la révolte ouverte. Agissant soit +avec connaissance de cause, soit par ignorance, ils prêchaient la guerre +civile. D'un autre côté, les persécutions sans nombre qui devaient les +atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire, parmi +ces prêtres réfractaires, il se trouvait de dignes pasteurs, amis du +repos et de la tranquillité, et ne comprenant pas comment eux, ministres +du Dieu de miséricorde, étaient ou n'étaient pas déchus de leur +sacerdoce, suivant qu'ils avaient prêté ou non un serment entre les +mains de citoyens revêtus d'écharpes tricolores. Ils disaient qu'ils +servaient Dieu d'abord et non la révolution; ils demandaient simplement +qu'on les laissât continuer en paix leur pieuse mission, et qu'on ne les +chassât pas des cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais +l'Assemblée législative voyait en eux des agents provocateurs, et, +les poursuivant sans relâche, augmentait encore leur influence. Mis en +révolte ouverte contre la loi, ils agirent contre elle, et se firent un +honneur et un devoir de ne pas céder. Non contents de blâmer ce qu'ils +nommaient l'apostasie des prêtres assermentés, ils excitaient les +fidèles à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les traiter comme +des profanateurs et des impies. + +Presque toutes les communes avaient repoussé par la force les curés que +l'on voulait leur imposer. Dans celles où on les souffrait, l'église +était déserte. Les enfants mêmes se sauvaient en désignant le nouveau +prêtre sous le nom de «jureur.» + +Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait donné une +sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au moins un de ces +proscrits. La nuit on leur conduisait, de plusieurs lieues, les enfants +nouveau-nés et les malades, pour baptiser les uns et bénir les autres. +Tout mariage qui n'eût pas été consacré par eux eût été réputé impur et +presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les églises qui leur +étaient fermées, ils improvisaient des autels dans les bruyères, sur +quelque pierre druidique, au fond des bois, sur des souches amoncelées, +au bord des grèves, sur des rochers laissés à sec par la marée basse. +Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient au petit +volet extérieur, et disaient à voix basse: + +--Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel autel. + +Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au moment indiqués +pour assistera la célébration de l'office divin. Ces offices avaient +toujours lieu la nuit. Souvent les sermons succédant à la messe +faisaient germer dans les esprits de sourdes colères, et préparaient peu +à peu à la guerre qui devait bientôt éclater. + +Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils étaient prêts +à bénir les armes de l'insurrection. Des proclamations étaient presque +toujours distribuées à la fin de chaque sermon, proclamations écrites +dans un style politico-religieux, et propre à frapper l'imagination de +ceux qui les lisaient. + +De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre de la bouche +de leurs moines un catéchisme composé contre les Français, de même les +paysans bretons et vendéens recevaient des mains de leurs recteurs des +actes religieux dans le genre de ceux-ci. + + ACTE DE FOI. + + Je crois fermement que l'Église, + Quoi que la nation en dise, + Du Saint-Père relèvera + Tant que le monde durera; + Que les évêques qu'elle nomme, + N'étant point reconnus de Rome, + Sont des intrus, des apostats, + Et les curés des scélérats, + Qui devraient craindre davantage + Un Dieu que leur serment outrage. + + + ACTE D'ESPÉRANCE. + + J'espère, avant que ce soit peu, + Les apostats verront beau jeu, + Que nous reverrons dans nos chaires + Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires; + Que les intrus disparaîtront; + Que la divine Providence, + Qui veille toujours sur la France, + En dépit de la nation, + Nous rendra la religion. + + ACTE DE CHARITÉ. + + J'aime, avec un amour de frère, + Les rois d'Espagne et d'Angleterre, + Et les émigrés réunis, + Qui rendront la paix au pays; + J'aime les juges qui sans fautes + Condamneront les patriotes, + Le fer chaud qui les marquera, + Et le bourreau qui les pendra. + +Lassés par ces résistances, la plus grande partie des administrateurs +essayèrent d'user de rigueur et de réprimer par la force. D'autres +fermèrent bénévolement les yeux. Indulgence et sévérité demeurèrent +impuissantes. + +Jusqu'alors le département du Finistère, et surtout les côtes +méridionales, avaient été à l'abri de ces calamités. Les recteurs +réfractaires ou constitutionnels vivaient en paix dans leurs paroisses. +Malheureusement cette tranquillité ne pouvait être de longue durée. +Ainsi que le chevalier de Tessy l'avait dit à Carfor, l'administration +du département, agissant d'après des ordres supérieurs, avait rendu un +arrêté contre les prêtres non assermentés, et cet arrêté allait recevoir +le jour même à Fouesnan son application rigoureuse. + +Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil semblait prêt à +s'enfoncer dans l'Océan, une douzaine de cavaliers portant l'uniforme de +la gendarmerie, commandés par un brigadier, arrivèrent au grand trot +par la route de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant le +piétinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement de leurs +demeures et s'avançaient sur le pas de leur porte. + +C'était encore un spectacle nouveau pour eux, dans cette partie de la +Cornouaille, que de voir passer un détachement de soldats bleus. Les +enfants criaient en courant pour suivre les gendarmes, chacun croyait +à une ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne +ne devinait le véritable but de la cavalcade. Arrivés sur la place du +village, le brigadier et six de ses hommes mirent pied à terre, tandis +que les autres gardaient les chevaux. + +Les gendarmes s'avancèrent vers le presbytère. Par un singulier hasard, +le vieux recteur sortait précisément de l'église, et s'apprêtait à +regagner son humble demeure. Son costume l'indiquait trop clairement +au brigadier pour qu'il pût y avoir l'ombre d'une hésitation dans son +esprit. Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre. + +En voyant les soldats s'arrêter sur la place au lieu de continuer leur +route, les paysans étaient successivement sortis de leurs maisons et +s'étaient rapprochés. Ils formaient un cercle autour des gendarmes. L'un +d'eux, qui connaissait le brigadier, s'approcha de lui. + +--Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il. + +--Bonjour, l'ancien, répondit le brigadier qui parlait assez bien le +bas-breton. + +--Qu'est-ce qui vous amène donc ici? + +--Une réquisition de corbeaux. + +--Qu'est-ce que ça veut dire? + +--Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le présent, +ôte-toi un peu de mon passage; j'aperçois là-bas l'oiseau que je veux +dénicher... + +Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa outre en se +dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant sans doute que c'était +à lui que le sous-officier en voulait, attendait paisiblement sous le +porche de l'église. Quand le gendarme fut en face du vieux recteur: + +--Le curé de Fouesnan? demanda-t-il. + +--C'est moi, répondit le prêtre. + +--Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un sourire. + +--Que me voulez-vous, mon ami? + +--Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si vous avez prêté +serment à la constitution? + +--Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de politique. Il prêche +la paix, voilà tout. + +--Connu! les grandes phrases et autres frimes pour ne pas répondre; mais +je représente la nation, moi, et la nation n'a pas le temps d'écouter +les sermons. Répondez catégoriquement. + +Un murmure d'indignation accueillit ces paroles. + +--Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A moins qu'il n'y en +ait parmi vous qui aient envie que je leur lie les pouces et que je les +emmène avec moi. + +Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit. + +--Voyons, continua le gendarme en s'adressant au recteur; répondez, +l'ancien! + +--Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je vous le demande. + +--Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution, ainsi que +l'ordonne la loi? + +--Non, répondit le prêtre. + +--Vous avouez donc que vous êtes réfractaire? + +--J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants. + +Et le recteur désignait du geste les paysans. + +--Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon vieux, et en +route. + +--Vous m'emmenez? + +--Parbleu! + +--Et où allez-vous me conduire, mon Dieu? + +--A Quimper. + +--En prison peut-être? + +--C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous vous arrangerez +avec les membres de la commune. + +--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait? + +--Vous êtes insermenté. + +--Monsieur le brigadier... + +--Allons! pas tant de manières, et filons! interrompit le soldat en +portant la main sur le collet de la soutane du prêtre. + +Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité. Mais les +murmures des paysans se changeaient en vociférations, et déjà les gars +les plus solides et les plus hardis s'étaient jetés entre le prêtre +et les gendarmes. Au plus fort du tumulte, le vieil Yvon accourut, +son pen-bas à la main. Il se précipita vers son ami le recteur, et +s'adressant aux paysans: + +--Mes gars! s'écria-t-il, on a tué notre marquis, on veut emprisonner +notre recteur. Le souffrirez-vous? + +--Non! non! répondirent les paysans en formant autour des gendarmes un +cercle plus étroit. + +--La Rose! commanda le brigadier à un trompette, sonne un appel!... + +Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture l'arrêté du +département, le lut à haute et intelligible voix. Après cette lecture, +il y eut un moment d'hésitation parmi la foule. Le brigadier voulut en +profiter. Saisissant une seconde fois le vieillard, il fit un effort +pour l'entraîner, mais les paysans se précipitèrent de nouveau et le +recteur fut dégagé. Jusqu'alors là résistance se bornait à une simple +opposition passive. Cependant cette opposition était tellement évidente, +que le brigadier frappa la terre de la crosse de sa carabine avec une +sourde colère. + +Il y avait là douze soldats en présence de près de cinquante paysan. +Le gendarme comprenait qu'en dépit des carabines, des pistolets et des +sabres, la partie ne serait pas égale. + +--A cheval! commanda-t-il à ses hommes. + +La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du départ sans exécuter +son mandat, lui livra passage. Mais se retournant vers le recteur: + +--Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne de me +suivre! dit-il. + +--Non! non! hurlèrent les paysans. + +--Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant à ses soldats. + +--Mes enfants! mes enfants! disait le prêtre en s'efforçant d'apaiser le +tumulte. + +Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu du bruit. Puis +les enfants se glissaient silencieusement dans la foule et apportaient à +leurs pères les pen-bas que leur envoyaient les femmes. + +--Sabre en main! ordonna le brigadier. + +Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se reculèrent. Le +moment était décisif. Tout à coup un bruit de galop de chevaux retentit, +et une nouvelle troupe de soldats, plus nombreuse que la première, +déboucha sur la place. Le brigadier poussa un cri de joie. + +--Gendarmes! ordonna-t-il en s'élançant, sabrez-moi cette canaille! + +--A bas les gendarmes! à bas les bleus! répondirent les paysans. Vive le +recteur! à bas la constitution! + +--Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons! s'écria la voix +du sous-lieutenant commandant le nouveau détachement. Attention, vous +autres! Placez les prisonniers dans les rangs. + +Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les paysans, refoulés, +en obstruaient les issues. Une collision était imminente. Les femmes +pleuraient, les enfants criaient, les soldats juraient, et les paysans, +calmes et froids, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les +autres du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme la charge +des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes n'avaient pu +s'emparer, était agenouillé sous le porche de l'église et implorait la +miséricorde divine. + + + + +XXI + +LES DEUX RIVAUX. + + +En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre en bataille, le +vieil Yvon s'était précipité vers sa demeure. + +--Yvonne! cria-t-il. + +--Mon père? répondit la jeune fille toute tremblante. + +--Où est Jahoua? + +--A Penmarkh, père, vous le savez bien. + +--Est-ce qu'il ne va pas revenir? + +--Si, père, je l'attends. + +Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard avait décroché un +fusil pendu au-dessus de la cheminée. + +--Écoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger. + +--Oui, père. + +--Tu prendras la traverse par les genêts. + +--Oui, père. + +--Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant de Jahoua, et tu +lui diras de hâter sa venue... + +--Oui, père. + +--Nous n'avons pas trop de gars ici... + +--Oh! mon Dieu! s'écria Yvonne, on va donc se battre? + +--Tu le vois. + +--Oh! mon père, prenez garde... + +--Silence, enfant; songe à mes ordres et obéis. + +--Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son front au +vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, la poussa vers le +verger, et la suivant de l'oeil; + +--Au moins, murmura-t-il, elle sera à l'abri de tout danger! + +Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En ce moment, +l'officier qui avait pris le commandement renouvelait l'ordre d'exécuter +la loi. Les paysans, faisant bonne contenance, répondaient aux menaces +par des huées. + + * * * * * + +Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent dans le village +de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la jolie Yvonne, suivait en trottant +sur son bidet ce chemin des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru +jadis un si grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves +enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée de son prochain +mariage, chantonnait gaiement un noël, laissant marcher son cheval à sa +fantaisie. + +Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir Yvonne sur +sa croupe rebondie, lors du retour des promis de leur voyage à l'île de +Groix. L'imagination emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua +se voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture, criant, +pleurant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps en temps +il portait la main à la poche de sa veste, en tirait un petit paquet +sous forme de boîte, l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite +renfermait une magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur, +commissionné par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour même +de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie qu'allait éprouver sa +coquette fiancée. Alors il activait l'allure du bidet. Déjà l'extrémité +du clocher de Fouesnan lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore +une demi-heure de route et il serait arrivé. C'était précisément à ce +moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans le village. + +Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita l'allure de son +cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en avant qu'un homme, écartant +brusquement les ajoncs, se dressa devant lui, à un endroit où la route +faisait coude. + +Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était Keinec. + +Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait à la main sa +carabine. Les deux hommes demeurèrent un moment immobiles, les regards +fixés l'un sur l'autre. + +Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une +scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins son visage n'exprima pas la +moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore. + +--Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il + +--Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé quelquefois si tu +devais redouter ma vengeance? + +--Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher pour me parler +ainsi de vengeance? + +--Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments +d'Yvonne et sa trahison? + +--Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je +désirais trouver une occasion de te parler sans témoins. + +--Toi? fit le marin avec étonnement. + +--Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous, et le bonheur +et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. Keinec, tu me reproches de +t'avoir enlevé l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches +à Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta +vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un malheur, c'est que +la volonté de Dieu s'y est opposée! Est-ce vrai? + +--Cela est vrai, répondit Keinec. + +--Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un crime. Que t'ai-je +fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays. +Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont +j'ignorais l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps pleuré! +Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie +comme elle l'est, elle se condamnât à vivre dans une éternelle +solitude?... + +--Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pas venu pour +écouter ici des explications quelles qu'elles soient!... + +--Pourquoi es-tu venu alors? + +--Pour te tuer! + +--Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner? + +--N'as-tu pas assassiné mon bonheur? + +--Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte d'un lâche! + +--Eh bien! je serai lâche! que m'importe. + +Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. Jahoua pâlit, mais +il ne bougea point. + +--Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était plus livide et plus +effrayant que celui du fermier; écoute, je ne veux pas tuer l'âme +en même temps que le corps. Je t'accorde cinq minutes pour faire ta +prière... + +--Je refuse! répondit Jahoua. + +--Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu? + +--Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos coeurs; Dieu nous +jugera. + +--Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne? + +--Jamais! + +--Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer ton arrêt! Tu es +décidé à mourir? Eh bien! meurs sans prières!... meurs comme un chien! + +Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula, appuya son doigt +sur la détente et fit feu. L'amorce brûla seule. Keinec poussa un cri de +rage. Jahoua respira fortement. + +--Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin; Carfor l'avait +bien dit! + +--Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé! + +--Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête. + +--Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas! + +En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le talus de la route, +et se tint debout à trois pas de Keinec. Ce dernier saisit sa carabine +par le canon, et la fit tournoyer comme une massue. Les deux hommes se +regardèrent face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes dans +une menaçante immobilité. On devinait qu'entre eux la lutte serait +terrible, car ils étaient tous deux de même âge et de même force. + +Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque pied contre +pied, la tête haute, les bras prêts à frapper. Ils allaient s'élancer. +Tout à coup un bruit de fusillade retentit derrière eux dans le +lointain. + +--C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua. + +--Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour. + +--Yvonne est peut-être en danger! + +--Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger menace Yvonne, +c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua! + +Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la gorge. D'un commun +accord ils avaient abandonné, l'un son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils +voulaient sentir leurs ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes! +Ils restèrent ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de +s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et semblaient +des cordes tendues. Leurs yeux injectés de sang lançaient des éclairs +fauves. L'égalité de puissance musculaire de chacun d'eux annihilait +pour ainsi dire leurs forces. + +Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec, ainsi que nous +l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux sur le talus coupé à pic de +la chaussée. Insensiblement ils se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua, +dans un effort suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied +glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement Keinec, et tous +deux, sans pousser un cri, sans cesser de s'étreindre, roulèrent d'une +hauteur de sept ou huit pieds sur les cailloux du chemin. + +La violence de la chute les contraignit à se disjoindre. Chacun d'eux se +releva en même temps. Silencieux toujours, ils recommencèrent la lutte +avec plus d'acharnement encore. Il était évident que l'un de ces deux +hommes devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux +ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement en arrière +le corps du fermier. + +Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait de la poitrine +des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua fit un effort désespéré. +Rassemblant ses forces suprêmes, il étreignit son ennemi. Keinec, +ébranlé par la secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son +pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il chancela. Jahoua +redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent pour la seconde fois sur la +chaussée, Keinec renversé sous son adversaire. + +Profitant habilement de l'avantage de sa position, le fermier s'efforça +de contenir les mouvements de Keinec et de l'étreindre à la gorge pour +l'étrangler. Déjà ses doigts crispés meurtrissaient le cou du marin. +Keinec poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les +hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, il le +lança de côté. Se relevant alors, il bondit à son tour sur son ennemi +terrassé. + +Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux hommes il ne resterait +plus qu'un vivant. En ce moment, le galop d'un cheval lancé à fond de +train retentit sur les pierres de la route dans la direction du village. +Ce galop se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les deux +rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre attention, non +plus qu'à la fusillade qui retentissait sans relâche. Liés l'un à +l'autre, tous deux n'avaient qu'une volonté, qu'une pensée, qu'un +sentiment: celui de se tuer mutuellement. La lutte était trop violente +pour pouvoir être longue encore. + + + + +XXII + +YVONNE. + + +Tandis que les gendarmes procédaient à l'arrestation du recteur de +Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son père, avait pris en toute hâte la +route de Penmarckh pour aller au-devant de son fiancé, et presser son +arrivée au village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon +voulait que son futur gendre fît cause commune avec les gars du pays. +Yvonne traversa donc rapidement le verger et s'élança dans les genêts +pour couper au plus court. La jeune fille marchait rapidement. + +Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour. C'était donc à +cette heure indécise, où la lumière mourante lutte faiblement avec +l'obscurité, que se passaient les événements. + +La jolie Bretonne, vive et légère comme l'hirondelle, rasait la terre de +son pied rapide. Déjà elle atteignait le rebord de la route, lorsqu'une +exclamation poussée près d'elle l'arrêta brusquement dans sa course. +Avant qu'elle eût le temps de reconnaître le côté d'où partait ce bruit +inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, l'enlevèrent +de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne voulut se débattre, et +sa bouche essaya un cri. Mais un mouchoir noué rapidement sur ses lèvres +étouffa sa voix, et ses mains, attachées par un noeud coulant préparé +d'avance, ne purent lui venir en aide pour la résistance. Trois hommes +l'entouraient. Sans prononcer un seul mot, l'un de ces hommes prit la +jeune fille dans ses bras et courut vers la route. Avant de descendre +le talus, il regarda attentivement autour de lui. Assuré qu'il n'y avait +personne qui pût gêner ses projets, il s'élança sur la chaussée. + +Un vigoureux bidet d'allure était attaché aux branches d'un chêne +voisin. L'inconnu déposa Yvonne sur le cou du cheval et sauta lui-même +en selle. Ses deux compagnon s'avancèrent alors. Le cavalier prit une +bourse dans sa poche et la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne de +son bras droit, et rendant de l'autre la main à sa monture, il partit au +galop dans la direction de Penmarckh. + +La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan, la fusillade +augmentait d'intensité. A peine le cheval emportant Yvonne et son +ravisseur avait-il fait deux cents pas, que ce dernier aperçut deux +ombres se mouvant sur la route d'une façon bizarre. + +--Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant un peu le galop de +sa monture. + +Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard sur le chemin; +mais il ne distingua pas autre chose qu'une forme étrange et double +roulant sur la chaussée. Un moment il parut vouloir retourner en +arrière. Mais le bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus +pressé, lui fit abandonner ce dessein. + +--En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et en armant un pistolet +qu'il tira de l'une des fontes de sa selle. + +La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait avec la rapidité +de la foudre. Déjà les ombres n'étaient qu'à quelques pas, et l'on +pouvait distinguer deux hommes luttant l'un contre l'autre avec +l'énergie du désespoir. Le cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à +franchir l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança, +bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Yvonne à +elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s'arrêtèrent sur le visage +de son ravisseur. Alors, d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les +liens qui retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir qui lui +couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel. + +--Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant les lèvres avec la +paume de sa main, et il précipita de nouveau la course de son cheval. + +Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux combattants +s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul bond ils furent debout. + +--As-tu entendu? demanda Keinec. + +--Oui, répondit Jahoua. + +En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d'énergie. Les +deux hommes se regardèrent: ils ne pensaient plus à s'entre-tuer. Tous +deux aimaient trop Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour. +Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux corps +enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant poussé presque +au-dessus de leurs têtes, ils avaient cru reconnaître la forme +gracieuse et la voix altérée d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui +retentissait du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à leurs +pensées. + +--On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble. + +Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions +successives durèrent à peine une seconde. Keinec prit sur-le-champ un +parti. + +--Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver demain, au point +du jour, à cette même place.. + +--Je te le jure! + +--Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre a passé sur nos +têtes. J'ai cru reconnaître Yvonne. + +--Moi aussi. + +--Si cela est, elle est en péril... + +--Oui. + +--Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite. + +--Tu as raison, Keinec; courons! + +--Attends! On se bat à Fouesnan. + +--Je le crois. + +--Peut-être avons-nous été le jouet d'une illusion tout à l'heure. + +--C'est possible. + +--Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua. + +--Et toi? + +--Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit! + +--Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne, je veux la +sauver... + +--Cependant si nous nous sommes trompés? + +--Non; c'était Yvonne, te dis-je! j'en suis sûr! + +--Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue mais encore une +fois, cependant, nous pouvons nous être trompés, et dans ce cas nous la +laisserions donc à Fouesnan exposée au tumulte et au danger du combat +qui s'y livre! + +--Eh bien! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi! + +--Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier. + +Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des yeux brillants de +courroux: leur volonté, qui se contredisait, allait peut-être ranimer la +lutte. Jahoua se baissa et ramassa une poignée de petites pierres. + +--Que le sort décide! s'écria-t-il. Pair ou non? + +--Pair! répondit Keinec. + +La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le jeune marin poussa +un cri de joie. + +--Va donc à Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays et gagner la +mer. C'est là que le chemin aboutit. + +Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot dire, il saisit son +pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et tous deux, dans une direction +opposée, s'élancèrent rapidement. + + * * * * * + +Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier, placé les +prisonniers au milieu d'eux, ils se préparèrent à forcer l'une des +issues de la place. En conséquence, ils s'avancèrent le sabre en main, +et au petit pas de leurs chevaux, jusqu'à la barrière vivante qui +s'opposait à leur passage. Là, l'officier commanda: Halte! + +Suivant les instructions qu'il avait reçues, il devait éviter, autant +que possible, l'effusion du sang. Mais, avant tout, il avait mission +d'arrêter les prêtres insermentés et de les ramener, coûte que coûte, +dans les prisons de Quimper. Il improvisa donc une petite harangue +arrangée pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforçait de +démontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation leur enlevait leur +recteur, c'était pour le bien général. En 1791, on n'avait pas encore +pris l'habitude de mettre:--_la patrie en danger_.--Les Bas-Bretons +écoutèrent paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier, et +c'est là un trait distinctif du caractère des fils de l'Armorique, c'est +que, bonnes ou mauvaises, le paysan breton écoute toujours les raisons +données par son interlocuteur; seulement, il prend pour les écouter un +air de stupidité sauvage qui indique sa résolution de ne pas vouloir +comprendre. Inutile de dire que ces raisons données ne changent +exactement rien à sa résolution arrêtée. En second lieu, et peut-être +eussions-nous dû commencer par là, le discours du lieutenant étant en +français et les habitants de Fouesnan ne parlant guère que le dialecte +breton, il était difficile, malgré tout le talent de l'orateur, qu'il +parvînt à persuader son auditoire. Aussi les paysans, la harangue +terminée, ne firent-ils pas mine de bouger de place et de livrer +passage. Tout au contraire, les cris s'élevèrent plus violents encore. + +--Notre recteur! notre recteur! hurla la foule. + +Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans ne reculèrent +pas. + +--Chargez! commanda le gendarme exaspéré par cette froide résistance. + +Les cavaliers s'élancèrent. Un long cri retentit dans la foule. Trois +paysans venaient de tomber sous les sabres des gendarmes. Alors le +combat commença. Les Bas-Bretons, exaspérés, attaquèrent à leur tour. +Une mêlée épouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints +par le fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs cavaliers. Les +gendarmes se replièrent et firent feu de leurs carabines. Les paysans +ripostèrent. Mal armés, mal dirigés ils ne maintenaient l'égalité de la +lutte que par leur nombre; mais il était évident qu'à la fin les soldats +devaient l'emporter. + +Pendant près d'une heure chacun fit bravement son devoir. De chaque côté +les morts et les blessés tombaient à tous moments. Au premier rang des +combattants on distinguait le vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua +arriva. Le brave fermier se joignit à ses amis, et leur apporta le +puissant concours de son bras robuste. + +Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient parvenus +à s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne serrée, ils se +préparaient à faire une trouée pour quitter le village. Les paysans +reculaient quand une troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la +route du château, vint tout à coup changer la face du combat. + +Cette troupe, composée d'une trentaine de gars armés de carabines, de +piques et de haches, s'élança au secours des paysans. C'étaient les +marins du _Jean-Louis_, commandés par Marcof. Le patron du lougre était +magnifique à voir. Brandissant d'une main une courte hache, tenant de +l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar. Ses yeux lançaient +des éclairs, ses narines dilatées respiraient avec joie l'odeur du sang +et l'odeur de la poudre. En arrivant en face des gendarmes, il poussa un +rugissement de joie farouche. + +--Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les écartant de la +main. Et se retournant vers sa troupe: A moi, les gars! En avant et feu +partout! Tue! tue! + +--Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie. Vive la nation! + +--Vive le roi! A bas la constitution! répondit Marcof en fendant la tête +du sous-lieutenant qui roula en bas de son cheval. + +Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats, ce fut une +boucherie épouvantable. Au milieu de la mêlée la plus sanglante, et au +moment où Marcof, pressé, entouré par cinq gendarmes, se défendait +comme un lion, mais ne parvenait pas toujours à parer les coups qui lui +étaient portés, un nouvel arrivant s'élança vers lui, et abattit d'un +coup de carabine d'abord, et d'un coup de crosse ensuite, deux de ceux +qui menaçaient le plus l'intrépide marin. + +--Keinec! s'écria Marcof en se détournant. Merci, mon gars. + +Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent de l'oeil. Ils +n'étaient plus que sept ou huit privés d'officier. Ils firent signe +qu'ils se rendaient. Marcof arrêta le feu et s'avança vers eux. + +--Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il; vous êtes de bons +soldats; partez vite; regagnez Quimper; car je ne répondrais pas de vous +ici. + +Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'élancèrent poursuivis +par les rires et les huées. Alors les paysans entourèrent leur vieux +recteur, et, l'enlevant dans leurs bras, le portèrent en triomphe +jusque sur le seuil de l'église. Le vieillard épouvanté de ce qui venait +d'avoir lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les mains +vers la foule, et, désignant les blessés et les morts: + +--Songez à eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytère ceux qui +n'ont pas d'asile. + +Une heure après, le village, naguère si calme, offrait encore tous les +aspects de l'agitation la plus vive. Marcof, dans la crainte d'un retour +de nouveaux soldats, avait placé des vedettes sur les hauteurs. Les +hommes étaient réunis dans la maison d'Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu +de la chaleur du combat, et pendant les premiers instants consacrés aux +blessés et aux morts, n'avait pu constater l'absence de sa fille. En +rentrant chez lui il aperçut Jahoua qui, tout ensanglanté par sa double +lutte de la soirée, accourait vers lui. + +--Où est Yvonne? demanda vivement le fermier. + +--Yvonne! répéta le vieillard. + +--Oui. + +--Mais tu dois le savoir. + +--Comment le saurai-je? + +--Elle est allée au-devant de toi. + +--Quand donc? + +--Au commencement du combat. + +--Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires? + +--Oui. + +--Et elle n'est pas revenue? + +--Non! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleversement subit des +traits du jeune homme. + +--Elle n'est pas revenue! répéta ce dernier. + +--Mais tu ne l'as donc pas ramenée avec toi? + +--Je ne l'ai même pas rencontrée!... + +--Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux heures? + +Les paysans qui entraient successivement dans la maison d'Yvon avaient +entendu ce dialogue. + +--Mais, fit observer l'un d'eux, peut-être qu'Yvonne aura eu peur et +qu'elle se sera cachée. + +--C'est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua, cherchons dans +la maison, et vous autres, mes gars, cherchez dans le village. + +Plusieurs paysans sortirent. + +--Ah! murmura Jahoua, c'était bien elle que j'avais vue, et Keinec aussi +l'avait bien reconnue! + + + + +XXIII + +DEUX COEURS POUR UN AMOUR. + + +Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les +paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec, +la lutte qui s'en était suivie, et l'apparition étrange qui les avait +séparés. Il termina en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du +cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne. + +--Mais Keinec est ici, interrompit Marcof. + +--Il est revenu? s'écria Jahoua. + +--Me voici! répondit la voix du marin. + +Et Keinec s'avança au milieu du cercle. + +--Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec désespoir. + +--Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une voix sombre. + +--N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu as fait au moins! +dit vivement Marcof. + +--C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires n'aboutit qu'à +Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises pour couper au plus court. +J'entendais de loin le galop précipité du cheval. Arrivé au village, +j'écoutai pour tâcher de deviner la direction prise, mais je n'entendis +plus rien. Alors l'idée me vint que l'on pouvait avoir gagné la mer. Je +me laissai glisser sur les pentes et je touchai promptement la plage. +Elle était déserte. J'écoutai de nouveau. Rien! Cependant, en m'avançant +sur les rochers, il me sembla voir au loin une barque glisser sur les +vagues. Je courus à mon canot. L'amarre avait été coupée et la marée +l'avait entraîné. Aucune autre embarcation n'était là. Aucune des +chaloupes du _Jean-Louis_ n'était à la mer. A bord, j'appris que Marcof +et ses hommes étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s'empara de +moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rêve et que rien +de ce que j'avais vu et entendu n'était vrai. Je me dis que personne +n'avait intérêt à enlever Yvonne, et qu'elle devait être à Fouesnan. +D'ailleurs, la fusillade que j'entendais m'attirait de ce côté. +Convaincu que je retrouverais la jeune fille au village, je repris la +route des falaises. Vous savez le reste. + +Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des assistants +ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement à mille +conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait profondément. Le vieil +Yvon s'abandonnait sans réserve à toute sa douleur. Jahoua et Keinec +s'étaient rapprochés du père d'Yvonne et s'efforçaient de le consoler. +Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force de leur +passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils s'étaient livré +quelques heures auparavant, ni à celui qui devait avoir lieu le +lendemain. Marcof se leva, et, frappant du poing sur la table: + +--Nous la retrouverons, mes gars! s'écria-t-il. + +Tous se rapprochèrent de lui. + +--Que faut-il faire? demandèrent à la fois le fermier et le jeune marin. + +--Cesser de vous haïr, d'abord, et m'aider loyalement tous deux. + +Les deux hommes se regardèrent. + +--Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons tous deux +Yvonne, et nous étions prêts tout à l'heure à nous entretuer pour +satisfaire notre amour et nous débarrasser mutuellement d'un rival. +Aujourd'hui Yvonne est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce +que dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu'au moment où +nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne plus avoir de haine pour toi, +et d'être même un allié sincère et loyal. Le veux-tu? + +--J'accepte! répondit Keinec; plus tard, nous verrons. + +--Touchez-vous la main! ordonna Marcof. + +Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins ils obéirent. + +--Bien, mes gars! s'écria Yvon avec attendrissement, bien! Vous êtes +braves et vigoureux tous deux; aidez Marcof, et Dieu récompensera vos +efforts! + +Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux devenus alliés, +le tailleur de Fouesnan se précipita dans la chambre. La physionomie +du bossu reflétait tant de sensations diverses, que tous les yeux se +fixèrent sur lui. Il était accouru droit à Yvon. + +--Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui cherche à reprendre +haleine, votre fille, père Yvon? + +--Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement Marcof. + +Le tailleur fit signe que oui. + +--Parle! parle vite! s'écrièrent les paysans. + +--On l'a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires! + +--Comment sais-tu cela? + +--J'ai vu celui qui l'enlevait. + +--Son nom? s'écria Keinec en se levant avec violence. + +--Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus dont je vous ai +parlé, et que j'avais vu rôder autour du château? + +--Oui, oui, firent les paysans. + +--Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, est l'un de ces +hommes. + +--Tu en es sûr? dit Marcof avec vivacité. + +--Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté seigneur, je les ai +suivis tous les deux, et, caché dans les genêts d'abord, sur la corniche +des falaises ensuite, j'ai entendu leur conversation presque tout +entière. Ils parlaient d'enlèvement; mais je n'avais pas compris qu'il +s'agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant de Penmarckh +et au moment où je longeais la grève pour regagner la route, j'ai +parfaitement reconnu le plus jeune des deux hommes dont je vous parlais. +Il portait une femme dans ses bras. Comme j'étais dans l'ombre, il +ne m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un cri, il +s'élançait dans une barque que montaient déjà deux autres hommes, et ils +ont poussé au large... C'est alors que, la lune se levant, il m'a semblé +reconnaître Yvonne. Je n'en étais pas certain néanmoins, lorsque leur +conversation m'est revenue à la mémoire tout à coup, et j'ai pris ma +course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont appris qu'Yvonne +avait disparu... Alors je n'ai plus douté. + +--Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre le cap? demanda +Yvon. + +--Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j'ai dans l'idée +qu'ils s'orientaient vers la baie des Trépassés. + +--Et moi j'en suis sûr! dit brusquement Marcof. Allons, mes gars, +continua-t-il en s'adressant à Keinec et à Jahoua, en route et +vivement. Je laisse ici mes hommes pour la garde du village, Bervic les +commandera. Nous reviendrons probablement au point du jour. D'ici là, +mes enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains que les +gendarmes reviendront. + +Puis, prenant le tailleur à part, il l'entraîna au dehors. + +--Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes? dit-il à voix +basse. + +--Oui. + +--N'a-t-il donc été question que de cet enlèvement?... + +--Oh non! + +--Ils ont parlé du marquis, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien. + +Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation qui avait eu +lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Seulement la +brise de mer, en empêchant parfois le tailleur de saisir tout ce que +se communiquaient les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu'il comprît +qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlèvement. Le nom +de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l'avait +singulièrement frappé. En entendant prononcer ce nom, Marcof +tressaillit. + +--Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue! murmura-t-il; j'aurais +dû le prévoir. C'est le mauvais génie du pays! Merci, continua-t-il en +s'adressant au tailleur; viens demain à bord de mon lougre, et je te +remettrai l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes +services. + +Un quart d'heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient +silencieusement la route des falaises, se dirigeant vers la crique où +était amarré _le Jean-Louis_. Deux hommes seulement veillaient à bord, +mais ils faisaient bonne garde, car les arrivants ne les avaient +pas encore pu distinguer, que le cri de «Qui vive!» retentit à leurs +oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d'un +fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de répondre, porta la main à sa +bouche et imita le cri sauvage de la chouette. A ce signal, un second +cri retentit à quelque distance. + +--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrêtant. Ce cri vient de terre et +je n'y ai laissé personne. + +Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons de demeurer à la +même place, il s'avança avec précaution en suivant le pied des falaises. +Au bout d'une centaine de pas, il recommença le même cri quoique plus +faiblement. Aussitôt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher +et s'avança vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui tendant la +main: + +--C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air étonné. Que viens-tu faire en +ce pays? + +--J'étais prévenu depuis huit jours de l'arrêté que le département +allait rendre, répondit le chef si connu des rebelles de l'Ouest, et +je suis venu seul dans la Cornouaille pour savoir ce que les gars +voudraient faire... + +--Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela n'avait pas trop mal +marché? + +--Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as bien secondés. + +--Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes ici. + +--Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères de Boennalie. La +Rouairie sera avec eux. + +--Très-bien. + +--Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour et brûleront +les fermes. Il faudrait faire prévenir les gars. + +--Je m'en charge. + +--Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu y amèneras tes +hommes. + +--Cela sera fait. + +--C'est tout ce que j'avais à te dire, Marcof. + +--Adieu, Jean Chouan. + +Et le futur général de l'insurrection, dont le nom était alors presque +inconnu, disparut en remontant vers le village. Marcof revint à ses deux +compagnons, et tous trois s'élancèrent à bord du lougre. Marcof leur +donna des armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la mer, et, +s'embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement au large. + +--Sur quel point de la côte mettons-nous le cap? demanda Keinec en +armant un aviron. + +--Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof. + +--Nous allons à la grotte de Carfor? + +--Oui. + +--Dans quel but? + +--Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a conduit Yvonne, +répondit Marcof; et, par l'âme de mon père, il le dira. J'en réponds! + +Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient avec force +pendant que Marcof tenait la barre. + + * * * * * + +En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme qui enlevait Yvonne, +le tailleur de Fouesnan ne s'était pas trompé. Ainsi que cela avait été +convenu entre lui et Carfor, le chevalier, accompagné d'un domestique, +sorte de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu se +poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté se glisser dans +le village, et, sous un prétexte quelconque, isoler Yvonne, s'en faire +suivre ou l'enlever. Il pénétrait par le verger dans la maison d'Yvon, +lorsqu'il entendit le vieillard donner à sa fille l'ordre d'aller +au-devant de Jahoua. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux +qu'il n'aurait pu l'espérer. En conséquence, il se retira vivement et +courut dans les genêts prévenir le chevalier. Tous trois se tinrent +prêts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent leur audacieux projet +sans éprouver la moindre résistance. + +A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le valet gagnèrent +la grève par le sentier des falaises. Pour première précaution ils +coupèrent les amarres du canot de Keinec, le seul qui se trouvât sur +la côte. Puis ils allèrent à la crique et armèrent promptement une +embarcation préparée d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier +ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta à terre. Le valet +prit le cheval et le conduisit dans une grange dont la porte était +ouverte. Ensuite ils s'embarquèrent. Carfor, assez bon pilote, dirigea +l'embarcation, et ils franchirent les brisants. Yvonne s'était évanouie +de nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille de se +débattre et de crier, facilitait singulièrement leur fuite. En moins +d'une heure ils doublèrent la baie des Trépassés et mirent le cap sur +l'île de Seint; mais, arrivés à la hauteur d'Audierne, ils coururent +une bordée vers la côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent +dans une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y attendait avec +des chevaux frais. + +--Eh bien? demanda-t-il au chevalier en lui voyant mettre le pied sur la +plage. + +--J'ai réussi, Diégo, répondit celui-ci. + +--Bravo! A cheval, alors! + +--A cheval! + +--Et la belle Bretonne? + +--Elle est toujours évanouie. + +--Viens! Hermosa a tout préparé pour la recevoir. Débarrasse-toi d'abord +du berger. + +--C'est juste. + +Et le chevalier, emmenant Carfor à l'écart, lui remit une nouvelle +bourse complétant la somme promise. + +--Maintenant, lui dit-il, tu peux partir. + +--Quand vous reverrai-je? demanda Carfor. + +--Bientôt: mais il ne serait pas prudent que nous ayons une conférence +avant quelques jours. + +--Vous m'écrirez? + +--Oui. + +--La lettre toujours dans le tronc du grand chêne? + +--Toujours. + +--Bonne chance, alors, monsieur le chevalier. + +--Merci. + +Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier prit Yvonne +entre ses bras, et, suivis du valet, ils s'éloignèrent rapidement. +Carfor les suivit des yeux un instant et se rembarqua. Il revint vers la +baie des Trépassés... + +La route qu'avaient prise le comte et le chevalier s'enfonçait dans +l'intérieur des terres. Le chevalier pressait sa monture. + +--Corbleu! fit le comte en l'arrêtant du geste. Pas si vite, Raphaël, et +songe que le cheval porte double poids. + +--J'ai hâte d'arriver, répondit le chevalier. + +--Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous avons devant nous une +des plus belles routes de la Bretagne. + +--Je voudrais être à même de donner des soins à Yvonne. Voici près +de trois heures qu'elle est sans connaissance, et cet évanouissement +prolongé m'effraye. + +--Bah! sans cette pâmoison venue si à propos, nous ne saurions qu'en +faire. + +--N'importe, hâtons-nous. + +--Soit, galopons. + +--Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment de silence, tu es +content de l'asile que tu as trouvé? + +--Enchanté! Personne ne viendra nous chercher là. + +--C'est un ancien couvent, je crois? + +--Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par ordre du +département, et j'ai obtenu la permission de m'y installer à ma guise. +Or, à dix lieues à la ronde, tout le monde croit le cloître inhabité. + +--N'y a-t-il pas des souterrains? + +--Oui; et de magnifiques. + +--C'est là qu'il faudra nous installer. + +--Sans doute; et j'ai donné des ordres en conséquence? + +--Est-ce que tu as commis l'imprudence d'amener nos gens avec toi? + +--Allons donc, Raphaël; pour qui me prends-tu? Emmener nos gens!... +quelle folie! Hermosa est seule là-bas avec Henrique, et nous n'aurons +avec nous que le fidèle Jasmin. + +Et du geste le comte désignait le valet qui suivait. + +--Très-bien, fit le chevalier. + +--Jasmin! appela le comte. + +--Monseigneur? répondit le laquais en s'avançant au galop. + +--Prends les devants, et préviens madame la baronne de notre arrivée. + +Jasmin obéit; et, piquant son cheval, il partit à fond de train. + +--J'aperçois les clochetons de l'abbaye, dit alors le comte. + +--Ah! Yvonne revient à elle! s'écria le chevalier. + +La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux. Elle +promena autour d'elle un regard étonné. La nuit était sur son déclin, et +l'aurore commençait à blanchir l'horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis +sa tête retomba sur sa poitrine, et elle parut succomber à un nouvel +évanouissement. Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle se ranima +insensiblement et fixa ses yeux sur l'homme qui la tenait entre ses +bras. Alors elle se jeta en arrière, et, rassemblant toutes ses forces, +elle s'écria: + +--Au secours! au secours? + +--Qu'est-ce que je disais? fit le comte. Mieux la valait évanouie; +heureusement nous sommes arrivés. + +Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la cour d'une vaste +habitation, dont le style et l'architecture indiquaient la destination +religieuse. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + +L'ABBAYE DE PLOGASTEL. + + + + +I + +L'ABBAYE DE PLOGASTEL + + +L'abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes, dans la +partie sud-ouest du département du Finistère, était depuis longtemps le +siége d'une communauté religieuse, ouverte aux jeunes filles nobles de +la province. Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors, +vivaient en paix dans leurs étroites cellules, lorsque l'Assemblée +constituante d'abord, et l'Assemblée législative ensuite, jugèrent +à propos de désorganiser les couvents et d'exiger surtout ce fameux +serment à la constitution, qui devait faire tant de mal dans ses +effets, et qui était si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de +Plogastel refusa fort nettement de reconnaître d'autre souveraineté que +celle du roi, et ne voulut, en aucune sorte, se soumettre à celle de +la nation. Comme on le pense, cet état de rébellion ouverte ne pouvait +durer. Les autorités du département délibérèrent, décrétèrent +et ordonnèrent. En conséquence de ces délibérations, décrets et +ordonnances, les nonnes furent expulsées de l'abbaye, le couvent fermé, +et la propriété du clergé mise en vente. Aucun acquéreur ne se présenta. +L'abbaye resta donc déserte. Le comte de Fougueray, en apprenant par +hasard tous ces détails, résolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel. +L'ayant trouvée fort à son goût et lui présentant tous les avantages +de la retraite isolée qu'il cherchait, il se rendit chez le maire, +fit valoir les lettres de ses amis de Paris, et toutes étant de chauds +patriotes, il obtint facilement l'autorisation d'habiter temporairement +le couvent désert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne, +offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans eux-mêmes. Le comte +choisit l'aile du bâtiment qu'habitait jadis l'abbesse et qui était +encore fort bien décorée. En quelques heures il eut tout fait préparer, +et ainsi que nous l'avons vu, il s'y était installé pendant l'absence du +chevalier. + +En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied à terre. Le +chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattait, et l'emporta dans +l'intérieur du couvent, tandis que Jasmin prenait soin des chevaux. +Le comte jeta autour de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son +compagnon. + +--Corpo di Bacco! dit-il tout à coup en patois napolitain et avec un +accent de mauvaise humeur très-marqué. Au diable les amoureux et leurs +donzelles!... Celle-ci me fend les oreilles avec ses criailleries. Sang +du Christ! pourquoi lui as-tu enlevé son bâillon? + +--Elle étouffait, répondit le chevalier. + +--A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagrées? Voyons, tourne à +droite, maintenant; là, nous voici dans l'ancienne cellule de l'abbesse. +Il y a de bons verrous extérieurs, tu peux déposer la Bretonne ici. + +Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil brodé au petit +point. Mais la jeune fille, s'échappant de ses bras et poussant des +cris inarticulés, se précipita vers la porte. Le comte la retint par le +poignet. + +--Holà! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas ainsi! C'est +que, par ma foi! elle est charmante cette tourterelle effarouchée, +continua-t-il en regardant attentivement la pauvre enfant. + +--Que faire pour la calmer? demanda le chevalier. + +--Rien, mon cher; une déclaration d'amour ne serait pas de mise. La +fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la! nous reviendrons, ou, +pour mieux dire, tu reviendras plus tard. D'ici là, nous consulterons +Hermosa, et tu sais qu'elle est femme de bon conseil. + +--Soit, répondit le chevalier; maintenant que la petite est ici, je ne +crains plus qu'elle m'échappe, et j'ai, pour la revoir, tout le temps +nécessaire. D'ailleurs, j'aime autant éviter les larmes. + +--Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphaël! Les pleurs d'une jolie +femme t'ont toujours attendri... témoin notre dernière aventure dans +les gorges de Tarente. Vois, pourtant, si je t'avais écouté et que nous +eussions épargné cette petite Française, où en serions-nous aujourd'hui? +Tu porterais encore la veste déguenillée du lazzarone Raphaël, et +peut-être même, ajouta-t-il en baissant la voix, bien qu'il parlât +toujours italien, et peut-être même ramerions-nous à bord de quelque +tartane de Sa Majesté le roi de Naples. + +Le chevalier frissonna involontairement en entendant ces paroles si +étranges; puis jetant un coup d'oeil sur Yvonne qui était agenouillée et +priait avec ferveur: + +--Viens! dit-il. + +Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous extérieurs. +Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent dans une sorte +d'antichambre ornée de torchères d'argent massif. Trois portes +différentes s'ouvraient sur cette pièce. Le comte souleva familièrement +une portière en s'effaçant pour livrer passage au chevalier. + +--Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se plaint de ne pas +t'avoir vu depuis vingt-quatre heures! + +La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient Diégo et +Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons plus que ces noms qui sont +véritablement les leurs), cette nouvelle pièce, disons-nous, servait +évidemment d'oratoire à l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore +conservé une partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de couleur +violette, toute parsemée d'étoiles d'argent, tapissait les murailles. +Des vitraux admirablement peints ornaient les fenêtres ogivales. Deux +tableaux de sainteté, chefs-d'oeuvre des grands maîtres italiens, +étaient appendus aux murs. + +On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les religieuses, +ne pouvant croire à une expulsion violente, n'avaient pris aucune +précaution, et que les gendarmes les avaient surprises et arrachées au +luxe des cloîtres (si luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de +sauver les débris. Les bandes noires n'étaient pas alors suffisamment +organisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens avaient +cependant été respectées. + +Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une vaste bergère, on +apercevait une femme qui, vue à distance, produisait cette impression +que cause la souveraine beauté. En se rapprochant même, on voyait que +cette femme, quoiqu'elle eût depuis longtemps dépassé les limites de +la première jeunesse, pouvait soutenir encore un examen attentif. De +magnifiques cheveux noirs, que la poudre n'avait jamais touchés en dépit +de la mode. Un nez romain, d'une finesse et d'un dessin irréprochables. +Une bouche mignonne, aux lèvres rouges. Des yeux de Sicilienne, +surmontés de sourcils mauresques. Le teint était brun et mat comme celui +des femmes du Midi, qui ne craignent pas de braver les rayons de flamme +de leur soleil. + +Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait aux tempes +quelques rides habilement dissimulées. Les plis de la bouche étaient +un peu fanés. Les contours du visage avaient perdu de leur fraîcheur et +s'étaient arrêtés. Néanmoins, si l'on veut bien joindre à l'ensemble, +un cou remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine fort +belle, une main d'enfant et un pied patricien, on conviendra que, telle +qu'elle était encore, cette femme pouvait passer pour une créature fort +séduisante. Seulement, on demeurait émerveillé en songeant à ce qu'elle +avait dû être à vingt ans. + +Au moment où les deux hommes pénétraient dans l'oratoire, Hermosa avait +auprès d'elle un jeune garçon de dix à onze ans, blond et rose comme +une fille, et qui semblait fort gravement occupé à tirer les longues +oreilles d'un magnifique épagneul couché aux pieds de la dame. De temps +en temps le chien poussait un petit cri de douleur et secouait sa tête +intelligente, puis il se prêtait de bonne grâce à la continuation de ce +jeu qui devait souverainement lui déplaire, mais qui charmait l'enfant. + +--Tableau de famille! s'écria le comte. D'honneur! je sentirais mes yeux +humides de larmes si j'avais l'estomac moins affamé! + +--Fi! Diégo, répondit Hermosa en se levant; vous parlez comme un paysan! + +--C'est que je me sens un véritable appétit de manant, chère amie. + +--On va servir, répondit Hermosa. + +Puis, se tournant vers le chevalier: + +--Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main. + +--Bonjour, petite soeur. + +--Que m'a-t-on dit? que vous étiez en expédition amoureuse? + +--Par ma foi! on ne vous a pas menti. + +--Et vous avez réussi? + +--Comme toujours. + +--Fat! + +--Corbleu! interrompit le comte avec impatience, vous vous ferez vos +confidences plus tard. Pour Dieu! mettons-nous à table!... + +--Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis que vous avoisinez la +cinquantaine, vous devenez d'un matérialisme dont rien n'approche! Cela +est véritablement désolant. + +--Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus trente ans et que je +possède une taille largement arrondie, j'ai hérité de tous les défauts +qui vous sont le plus antipathiques. Je l'admets; mais, corps du Christ! +si je consens à être affublé de tous ces vices que vous me donnez si +généreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices! Encore une fois, +je meurs de faim! + +--Et vous, chevalier? demanda Hermosa. + +--Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour être assujetti +aux besoins de l'estomac. + +--Et vous ne l'êtes pas, vous? + +--Quoi? + +--Amoureux! + +--Amoureux? Ce serait joli, à mon âge. + +Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes après, Jasmin +dressait un couvert dans un angle de la pièce, et après avoir encombré +la table de mets abondants, il se disposa à servir ses maîtres. + +--Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre en conversation +réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi, chevalier, votre +expédition de cette nuit. + +--Avec d'autant plus de plaisir, chère soeur, que j'ai grand besoin de +votre aide et de vos conseils, répondit Raphaël. + +--Vraiment? + +--Oui; la jeune fille se révolte. + +--Bah! Ces cris que j'ai entendus étaient donc les siens? + +--Précisément. + +--Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer, Cette petite doit +être nerveuse... + +--J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée. + +--Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa. + + * * * * * + +Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans laquelle ils +avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa vivement. Ses yeux +rougis se séchèrent. Une résolution soudaine et hardie se refléta sur +son joli visage. Elle fit lentement le tour de la pièce. Elle s'assura +d'abord que la porte était verrouillée au dehors; puis elle alla droit +à la fenêtre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir à bout. +Cette fenêtre était grillée. + +--Où m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura la pauvre enfant +en demeurant immobile, le front appuyé sur la vitre. Qu'est-il arrivé +à Fouesnan depuis mon absence? Que doit penser mon pauvre père? Et ces +deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!... Il m'a +semblé reconnaître Jahoua et Keinec. Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il +passé? + +Et le désespoir s'emparant de nouveau de son coeur, Yvonne éclata en +sanglots. + +--Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je ne m'étais pas +évanouie, j'aurais pu voir; je saurais où ils m'ont amenée! Où suis-je, +Seigneur? où suis-je? + +Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heures, brisaient +l'organisation délicate de la pauvre enfant, succéda une prostration +complète. A demi ployée sur elle-même, Yvonne demeura accroupie sur le +fauteuil, sans pensée et sans vue. Des visions fantastiques, forgées +par son imagination en délire, dansaient autour d'elle et lui faisaient +oublier sa situation présente. Le sang montait avec violence au +cerveau. Les artères de ses tempes battaient à se rompre. Son visage +s'empourprait. Ses yeux s'injectaient de sang. Enfin ses extrémités se +glacèrent, et elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le +sol. Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à coup vers le +coeur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable, s'empara de son +corps brisé. Elle roula sur les dalles de la cellule, se meurtrissant +les bras, frappant sa tête contre les meubles, et poussant des cris +déchirants. La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. Ils +s'empressèrent de relever Yvonne. + +--Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à Raphaël qui +s'empressa de faire exécuter l'ordre par Jasmin. + +Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec la jeune fille, la +déshabilla complètement et la coucha. Yvonne était plus calme; mais une +fièvre ardente et un délire affreux s'étaient emparés d'elle. Hermosa +envoya chercher le comte. + +--Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès qu'il parut. Voyez +donc ce qu'a cette enfant, et ce que nous devons faire... + +Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade, et après avoir +réfléchi quelques minutes: + +--Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère, répondit-il +froidement. + +--Pourquoi? + +--Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale, que nous +n'avons aucun médicament ici pour la soigner, et qu'avant quarante-huit +heures elle sera morte. + +--Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait d'entrer. + +--Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité! + +--Et ne peux-tu rien, Diégo? + +--Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée: mauvaise affaire, +cher ami, mauvaise affaire; c'est une centaine de louis que tu as jeté à +la mer. + +Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il portait toujours +sur lui, en tira une lancette et ouvrit la veine de la jeune fille, qui +ne parut pas avoir conscience de cette opération. + + * * * * * + +Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte de Plogastel, +avait choisi pour corps-de-logis l'aile où étaient situés les +appartements de l'ancienne abbesse. Ce couvent, l'un des plus +considérables de la Bretagne, renfermait jadis plus de quatre cents +religieuses. Simple chapelle aux premières années de la Bretagne +chrétienne, il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye. Aussi +les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils chacun le cachet +d'une époque différente. Le style gothique surtout y dominait et +découpait sur la façade du centre ses plus riches dessins et ses plus +merveilleuses dentelles. + +Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de Bretagne, qui +avaient vu plusieurs des filles de leur sang princier quitter le monde +pour se retirer au fond de cette magnifique abbaye, le cloître, l'un +des plus riches de la province, avait acquis une réputation méritée de +sainteté et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne, +il fallait faire ses preuves pour voir les portes du couvent s'ouvrir +devant la vierge qui désertait la famille pour se fiancer au Christ. +Aussi est-il facile de se figurer l'élégance et le caractère solennel de +ces bâtiments spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à +bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial. + +L'aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens s'étendait vers +le nord. Autrefois consacrée aux religieuses, elle ne contenait que des +cellules étroites et sombres; c'est ce qui l'avait fait dédaigner par +le comte. Seulement, celui-ci ignorait qu'au-dessous des étages des +cellules s'élevant sur le sol, existait un second étage souterrain +d'autres cellules plus étroites encore, et naturellement plus sombres +que les premières. Rien, extérieurement, ne pouvait indiquer l'existence +de ces sortes de caves organisées en habitation. Il fallait faire jouer +un ressort habilement caché dans la muraille, pour découvrir la porte +donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du côté des souterrains, +souterrains que le comte avait entièrement parcourus, aucun indice +ne laissait soupçonner ces cachettes impénétrables. Le couvent de +Plogastel, construit au moyen-âge par des moines et des gentilshommes +entrés en religion, offrait le type complet de ces établissements +mystérieux, où la partie des bâtisses s'élevant au soleil n'était +pas toujours la plus importante. Ainsi, passages secrets, impasses, +souterrains, prisons, oubliettes, s'y trouvaient à profusion et +semblaient défier la curiosité. + +Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans l'une de ces +pièces obscures et étroites qui reçoivent toute leur lumière d'un petit +soupirail artistement dissimulé au dehors par des arabesques sculptées +dans le mur, se trouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq +ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi cachés par une +coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien costume des nonnes de +l'abbaye: la robe de laine blanche, la coiffure de toile blanche et +la ceinture violette. Sous ce vêtement d'une simplicité extrême, la +religieuse était belle, de cette beauté que les peintres s'accordent à +prêter aux anges. + +Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d'un Christ en ivoire, +elle priait dévotement en tenant entre ses mains un chapelet surchargé +de médailles d'or et d'argent. A peine terminait-elle ses oraisons, +qu'un coup frappé discrètement à la petite porte la fit tressaillir. + +--Entrez! dit-elle en se relevant. + +La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé dans un ample +manteau, entra doucement. + +--Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l'étranger une main +sur laquelle celui-ci posa ses lèvres avec un mélange de respect profond +et d'amour brûlant. + +--Bonjour, chère Julie, répondit l'inconnu. Comment avez-vous passé la +nuit? + +--Bien, je vous remercie; et vous? + +--Parfaitement. + +--Vous vous accoutumez un peu à cette existence étrange que vous vous +êtes faite? + +--Je m'accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de vous voir, vous le +savez bien. + +--Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte! + +--Hélas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords! + +--Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutôt si vous avez eu soin de fermer +la porte des souterrains. + +--Sans doute. Pourquoi cette demande?... + +--C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants dans l'abbaye. + +--Qui donc? + +--Je l'ignore. + +--Je le saurai, Julie. + +--N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!... + +--Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosité qui me pousse; car +ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons braver tous les regards +extérieurs. + +--Où est Jocelyn? demanda la religieuse après un court silence. + +--Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance, le vieux +serviteur du marquis de Loc-Ronan en paraissant sur le seuil de la +cellule. + +--Avez-vous apporté des provisions, mon ami? + +--Oui, madame la marquise. + +--Dis: «Soeur Julie,» mon bon Jocelyn, interrompit l'inconnu. Madame ne +veut plus être nommée autrement. + +--Oui, monseigneur! répondit Jocelyn. + +L'étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une chaise. Cet homme +était le marquis de Loc-Ronan. + + + + +II + +LA RELIGIEUSE. + + +Le vieux Jocelyn s'empressa de placer sur la petite table un frugal +repas, bien différent de celui auquel avaient pris part les habitants de +l'aile opposée du couvent. Le marquis offrit la main à la religieuse, +et tous deux s'assirent en face l'un de l'autre. Jocelyn demeura debout, +appuyé contre le chambranle de la porte, et, aux éclairs de joie +que lançaient ses yeux, il était facile de deviner tout le bonheur +qu'éprouvait le fidèle et dévoué serviteur. Le marquis se pencha vers la +religieuse et lui fit une question à voix basse. + +--Mais sans doute, Philippe, répondit-elle vivement; vous savez bien que +vous n'avez pas besoin de ma permission pour agir ainsi... + +Le marquis se retourna. + +--Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partagé ma table. + +--Vous me l'avez ordonné, monseigneur. + +--Et madame permet que je te l'ordonne encore, mon vieux Jocelyn. Viens +donc prendre place à nos côtés... + +--Mon bon maître, n'exigez pas cela!... + +--Comment, tu refuses de m'obéir? + +--Monseigneur, songez donc qui je suis!... + +--Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c'est parce que M. le marquis se +rappelle qui vous êtes, que nous vous prions tous deux de vous asseoir +auprès de nous; venez, mon ami, venez, et songez vous-même que vous +faites partie de la famille... Vous n'êtes plus un serviteur, vous êtes +un ami... + +Et la religieuse, avec un geste d'une adorable bonté, tendit la main au +vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de larmes, s'agenouilla pour baiser +cette main blanche et fine. Puis, comme un enfant qui n'ose résister aux +volontés d'un maître qu'il craint et qu'il aime tout à la fois, il prit +place timidement en face du marquis et de sa gracieuse compagne. + +--Mon Dieu, Julie! dit Philippe avec émotion, que vous êtes bonne et +charmante! + +--Je m'inspire de Dieu qui nous voit et de vous que j'aimerai toujours, +mon Philippe! répondit la religieuse. + +--Oh! que je suis heureux ainsi! Je vous jure que depuis dix ans, voici +le premier moment de bonheur que je goûte, et c'est à vous que je le +dois... + +--Il ne manque donc rien à ce bonheur dont vous parlez? + +--Hélas! mon amie, le coeur de l'homme est ainsi fait qu'il désire +toujours! Je serais véritablement heureux, je vous l'affirme, si devant +moi je voyais encore un ami... + +--Qui donc? + +--Marcof. + +--Marcof?... En effet, Philippe, jadis déjà, lorsque nous habitions +Rennes, ce nom vous échappait parfois... c'est donc celui d'un homme que +vous aimez bien tendrement? + +--C'est celui d'un homme, chère Julie, envers lequel la destinée s'est +montrée aussi cruelle qu'envers vous... + +--Mais quel est-il, cet homme? + +--C'est mon frère! + +--Votre frère, Philippe! s'écria la religieuse. + +--Votre frère, monseigneur! répéta Jocelyn. + +--Oui, mon frère, mes amis, et pardonnez-moi de vous avoir jusqu'ici +caché ce secret qui n'était pas entièrement le mien! Aujourd'hui, si je +vous le révèle, c'est que les circonstances sont changées; c'est que, +passant pour mort vis-à-vis du reste du monde, je crois utile de ne +pas laisser ensevelir à tout jamais ce mystère... Marcof, lui, ce noble +coeur, ne voudra point déchirer le voile qui le couvre, et cependant il +doit y avoir après moi des êtres qui soient à même de dire la vérité... +la vérité tout entière!... + +Un silence suivit ces paroles du marquis. + +La religieuse attachait sur le marquis des regards investigateurs, +n'osant pas exprimer à haute voix la curiosité qu'elle ressentait. Quant +à Jocelyn, qui avait été témoin des relations fréquentes de son maître +avec Marcof, il n'avait cependant jamais supposé qu'un lien de parenté +aussi sérieux alliât le noble seigneur à l'humble corsaire. Le marquis +reprit: + +--Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn, parmi les +papiers que nous avons emportés du château, il est un manuscrit relié en +velours noir? + +--Oui, monseigneur. + +--Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement... + +Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son maître. + + * * * * * + +Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brièvement comme il +se fait que nous retrouvions dans les cellules souterraines du couvent +de Plogastel, le marquis de Loc-Ronan, aux funérailles duquel nous avons +assisté. + +On se souvient sans doute de la conversation qui avait eu lieu entre +le marquis et les deux frères de sa première femme. On se rappelle les +menaces de Diégo et de Raphaël, et la proposition qu'ils avaient osé +faire au gentilhomme breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes +de ces deux vautours, plus altérés de son or que de son sang, avait +résolu de tenter un effort suprême pour s'arracher à ces mains qui +l'étreignaient sans pitié. + +Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d'un voyage qu'il avait +fait en Italie, un narcotique tout-puissant, dû aux secrets travaux d'un +chimiste habile, narcotique qui parvenait à simuler entièrement l'action +destructive de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconquérir sa +liberté individuelle, il avait résolu depuis longtemps d'avoir recours à +ce breuvage, à l'effet duquel il ajoutait une foi entière. + +Le marquis était honnête homme, et homme d'honneur par excellence. A +l'époque de son mariage avec mademoiselle de Fougueray, il n'avait pas +tardé à s'apercevoir de l'indigne conduite de celle à laquelle il +avait eu la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il +anéantit son acte de mariage, sa conscience ne lui reprocha-t-elle rien. +Pour lui, c'était faire justice; peut être se trompait-il, mais à coup +sûr, il était de bonne foi. + +Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu son bonheur +se briser, grâce à l'adresse infernale du comte de Fougueray et du +chevalier de Tessy. A partir de ce moment, son existence était devenue +celle des damnés. Mademoiselle de Château-Giron s'était réfugiée dans +un cloître, et lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles +de ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu d'en finir, coûte que +coûte, avec cette domination intolérable. Ne confiant son dessein qu'à +son fidèle serviteur, et ne pouvant prévenir Marcof qui, on le sait, +avait pris la mer à la suite de sa conférence avec son frère, le marquis +avait mis sans retard ses projets à exécution. Nous en connaissons les +résultats. + +Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jocelyn, faisant +valoir deux ordres écrits de son maître, avait exigé qu'après la +cérémonie funèbre lui seul procédât à la fermeture du cercueil. Tout le +monde s'était donc éloigné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le +soi-disant cadavre et l'avait déposé dans une chambre secrète réservée +derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé dans le linceuil +un énorme lingot de cuivre préparé d'avance. Cela fait, et la bière +refermée, on avait procédé à la descente du cercueil dans les caveaux du +château. + +La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil léthargique, +et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieusement sa demeure à +l'heure à laquelle Marcof arrivait à Penmarckh. Le gentilhomme et son +serviteur se dirigèrent à pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel +le marquis savait que s'était nouvellement retirée sa femme. Seulement +il ignorait l'expulsion récente des nonnes. Aussi, lorsqu'à l'aube du +jour il pénétra dans le cloître, grande fut sa stupéfaction en trouvant +l'abbaye déserte. + +Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespéré, il prit la +résolution de se cacher jusqu'à la nuit dans les souterrains. Alors +il se mettrait en quête de la cause de cette solitude désolée. Jocelyn +connaissait les habitations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré. +Son père avait été jardinier du couvent de Plogastel, et l'enfant avait +joué bien souvent dans ces cellules obscures que se réservaient les +religieuses les plus austères. Ils descendirent donc tous les deux, +et cherchèrent à s'orienter au milieu de ce dédale de voûtes et de +corridors sombres. Bref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à +introduire son maître dans ces réduits inconnus de tous. + +Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la clarté d'une +petite lampe dont les rayons filtraient sous la porte mal jointe d'une +cellule. Convaincus que quelque gardien du couvent s'était retiré dans +les souterrains, ils avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des +renseignements sur ce qu'étaient devenues les nonnes. Mais à peine +eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri de joie +s'échappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeurée fidèle à son +cloître, le marquis et Jocelyn venaient de reconnaître mademoiselle +Julie de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan. + +Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous avons nous-même +introduit le lecteur près de la belle religieuse. Le marquis passa les +heures de cette première journée à raconter à sa femme et les événements +survenus et la résolution qu'il avait prise. + +Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attachement. Si elle +avait pris le voile lors de la découverte du fatal secret, cela avait +été dans l'espoir d'assurer la tranquillité à venir du marquis. La +courageuse femme, faisant abnégation de sa jeunesse et de sa beauté, +s'était dévouée, s'offrant en holocauste pour apaiser la colère de Dieu. + +Elle avait même obtenu la permission de changer de cloître et de +quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel, dans le seul but de +se rapprocher de l'endroit où vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans +l'espoir d'entendre quelquefois prononcer ce nom si connu dans la +province. + +La religieuse accueillit donc son mari, non comme un époux dont elle +était séparée depuis longtemps, mais comme un frère et comme un ami +pour lequel elle eût volontiers donné sa vie entière. Elle approuva +aveuglément ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta que, +lors de l'expulsion de la communauté, elle se trouvait seule dans les +cellules souterraines. La crainte l'avait empêchée de se montrer en +présence des soldats, et, les gendarmes une fois partis, ne sachant +que faire, elle avait résolu de conserver l'asile que la Providence lui +avait ménagé; seule, une vieille fermière des environs était dans +le secret de sa présence et lui apportait chaque jour ses provisions +qu'elle déposait à l'entrée des souterrains. Dès lors il fut convenu +que le marquis et Jocelyn habiteraient une cellule voisine et qu'ils +ne sortiraient que la nuit, revêtus tous deux du costume des paysans +bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer avec +l'aide de la fermière. C'est donc à la seconde visite seulement du +marquis auprès de sa femme, que nous assistons en ce moment. Les deux +époux, calmes et heureux, ignoraient qu'à quelques pas de leur retraite +et dans le même corps de bâtiment, demeuraient ceux qui leur avait fait +tant de mal et avaient brisé à jamais leurs deux existences. + + * * * * * + +Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un in-folio relié en +velours noir, rehaussé de garnitures en argent massif, et fermé à l'aide +d'une double serrure dont la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le +marquis ouvrit le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant à sa +femme: + +--Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance de ce que +contient ce volume, vous connaîtrez dans leur entier tous les secrets +de ma famille. Écoutez-moi donc attentivement. Toi aussi, mon fidèle +serviteur, continua-t-il en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi, +n'oublie jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle à +lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire, jurez-moi que vous +réunirez tous deux vos efforts pour exécuter mes volontés suprêmes! +Jurez-moi, Julie, que vous considérerez toujours, et quoi qu'il arrive, +Marcof le Malouin comme votre frère! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes +circonstances tu lui obéiras comme à ton maître. + +--Je le jure, monseigneur! s'écria Jocelyn. + +--J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en étendant la main +sur le crucifix cloué à la muraille. + +--Bien, Julie! Merci, Jocelyn! + +Et le marquis, après une légère pose, reprit avant de commencer sa +lecture: + +--L'époque à laquelle nous allons remonter est à peu près celle de ma +naissance. Vous n'étiez pas au monde, chère Julie; vous n'étiez pas +encore entrée dans cette vie qui devrait être si belle et si heureuse, +et que j'ai rendue, moi, si tristement misérable... + +--M'avez-vous donc entendue jamais me plaindre, pour que vous me parliez +ainsi, Philippe? répondit vivement la religieuse en saisissant la main +du marquis. + +--Vous plaindre, vous, Julie! Est-ce que les anges du Seigneur savent +autre chose qu'aimer et que pardonner? + +--Ne me comparez pas aux anges, mon ami, répondit Julie avec un accent +empreint d'une douce mélancolie. Leurs prières sont entendues de Dieu, +et, hélas! les miennes demeurent stériles; car, depuis dix années, +j'implore la miséricorde divine pour que votre âme soit calme et +heureuse; et vous le savez, Philippe, vous venez de l'avouer vous-même, +vous n'avez fait que souffrir longuement, cruellement, sans relâche!... + +Le marquis baissa la tête et sembla se plonger dans de sombres +réflexions. Enfin il se redressa, et prenant la main de Julie: + +--Qu'importe ce que j'ai souffert, dit-il, si maintenant je dois être +heureux par vous et près de vous... + +--Un bonheur fugitif, mon ami. L'habit que je porte ne vous indique-t-il +pas que j'appartiens à Dieu seul? + +--Ne pouvez-vous être relevée de vos voeux? + +--Et que deviendrions-nous, Philippe? + +--Nous fuirions loin, bien loin d'ici... Nous cacherions, dans une +patrie nouvelle et ignorée, notre amour et notre bonheur!... + +--Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause royale! + +--Cela est vrai. + +--Puis, lors même que nous parviendrions à fuir, en quel endroit de la +terre trouverions-nous la tranquillité? + +--Hélas!... Julie, ces misérables nous poursuivraient sans trêve et sans +pitié s'ils découvraient que je suis encore vivant! C'est là ce que vous +voulez dire, n'est-ce pas? + +Julie garda le silence. + +--Oh! murmura le marquis dont l'indignation douloureuse s'accroissait +à chaque parole, oh! les infâmes. Ne pourrai-je donc jamais les écraser +sous mes pieds comme de venimeux reptiles!... + +--Taisez-vous, Philippe! s'écria la jeune femme. N'oubliez pas que notre +religion interdit toute vengeance! + +Le marquis ne répondit pas; mais il lança un regard étincelant à +Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d'un sourire étrange. + +--Oubliez ces rêves, Philippe; oubliez cet avenir impossible! continua +Julie. Pour rompre mes voeux, il faudrait un bref de Sa Sainteté; +et croyez-vous qu'un tel acte puisse s'accomplir dans le mystère? On +s'informerait de la cause qui me fait agir, et on ne tarderait pas à +découvrir la vérité. + +--Peut-être! répondit lentement le marquis. Lorsque vous connaîtrez +davantage l'homme dont je vais lire l'histoire, histoire tracée de sa +propre main, vous changerez sans doute d'opinion, et vous penserez avec +moi que celui qui fut capable de faire ce qu'il a fait, peut nous sauver +tous deux, et assurer notre bonheur à venir... + +--Lisez donc, mon ami. J'écoute. + +Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commença à voix haute +sa lecture. + + + + +III + +L'ENFANT PERDU. + + +«Vers la fin de l'année 1756, habitait à Saint-Malo un pauvre pêcheur +nommé Marcof. Cet homme vivait seul, sans famille, du produit de son +industrie. D'un caractère taciturne et sauvage, il fuyait la société des +autres hommes plutôt qu'il ne la recherchait. + +Un soir qu'il était, comme toujours, isolé et morose sur le seuil de son +humble cabane, occupé à refaire les mailles de ses filets, il vit venir +à lui un cavalier qui semblait en quête de renseignements. Ce +cavalier, qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un riche +gentilhomme, jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s'arrêta, +le considéra attentivement, et, mettant pied à terre, il passa la bride +de son cheval dans son bras droit et se dirigea vers la cabane. + +--Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte breton. + +--Que vous importe? répondit le pêcheur. + +--Plus que tu ne penses, peut-être... + +--Est-ce donc moi que vous cherchez? + +--C'est possible. + +--Vous devez vous tromper... + +--C'est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma question. Comment +te nommes-tu. + +--Marcof le Malouin. + +--Quel est ton état. + +--Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets. + +--Pêcheur? + +--Oui. + +--Tu es né dans ce pays? + +--A Saint-Malo même, comme l'indique mon nom. + +--Tu n'es pas marié? + +--Non! + +--Tu n'as pas de famille? + +--Je suis seul au monde. + +--As-tu des amis? + +--Aucun. + +--Alors, bien décidément, c'est à toi que j'ai affaire, dit le +gentilhomme en attachant son cheval à un piquet, tandis que le pêcheur +le regardait avec étonnement. Entrons chez toi. + +--Pourquoi ne pas rester ici? + +--Parce que ce que j'ai à te dire ne doit pas être dit en plein air... + +--C'est donc un secret? + +--D'où dépend ta fortune; oui. + +Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit sa porte, et +livra passage à son singulier interlocuteur. Le gentilhomme entra et +s'assit sur un escabeau. + +--Que possèdes-tu? demanda-t-il brusquement. + +--Rien que ma barque et mes filets. + +--Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne possèdes pas +grand'chose. + +--C'est possible; mais je ne demande rien à personne. + +--Tu es fier? + +--On le dit dans le pays. + +--Tant mieux. + +--Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel qu'il a plu au bon +Dieu de me faire. + +--Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu? + +--Non. + +--Pourquoi? fit le gentilhomme en levant à son tour un oeil étonné. + +--Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez l'être, offre une telle +somme à un pauvre homme comme moi, c'est pour l'engager à faire une +mauvaise action, et j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience; +d'autant que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le pêcheur. + +--Allons, tu es honnête. + +--Je m'en vante. + +--De mieux en mieux! + +--Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs. + +--Non, j'ai jeté les yeux sur toi; tu es l'homme qui me convient, et tu +me serviras. + +--Je ne crois pas. + +--C'est ce que nous allons voir. + +Marcof était d'une nature violente. Il chercha de l'oeil son pen-bas. Le +gentilhomme sourit en suivant son regard. + +--Honnête, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence qui m'a +conduit vers lui!... + +Marcof attendait. + +--Écoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je reste plus +longtemps près de toi; je vais t'adresser une seule question. Tu y +répondras. Si nous ne nous entendons pas, je partirai. + +--Faites. + +--Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait offerte pour +accomplir une mauvaise action. + +--Je l'ai dit, et je le répète. + +--Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne action? + +--Je ne prendrais peut-être pas l'argent, mais je ferais le bien... si +cela était en mon pouvoir... + +--Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant une oeuvre +charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre. Il s'agit, je te le +répète, d'une bonne action qui te rapportera cent louis. Acceptes-tu? + +--Eh bien... dit le pêcheur en hésitant. + +--Dis oui ou non! + +--J'accepte... + +--Très bien! s'écria le gentilhomme en se levant, je reviendrai demain à +pareille heure. + +Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s'éloigna rapidement. +Marcof se gratta la tête; réfléchit quelques instants, puis, haussant +les épaules, il se remit à travailler. + +Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. Seulement, +cette fois, il venait à pied et tenait par la main un jeune garçon âgé +d'environ trois ans. Il entra dans la cabane, et déposa sur la table une +bourse gonflée d'or. Le marché qu'il avait à proposer au pêcheur était +de prendre l'argent et l'enfant. Le pêcheur accepta. + +--Comment s'appelle le petit? demanda-t-il. + +--Il porte ton nom. + +--Mon nom? + +--Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof. + +--C'est bien. Vous reverrai-je? + +--Jamais. + +--Et si je vous rencontrais? + +--Tu ne me rencontreras pas. + +--Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je? + +--Rien. + +--Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est pas mon fils et +il me demandera où sont ses parents... + +--Tu lui diras que tu l'as trouvé dans un naufrage, et que ses parents +sort sans doute morts. + +--Est-il baptisé, au moins? + +--Oui. + +--Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez partir. + +Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait ému. Enfin, +s'approchant brusquement de l'enfant, il l'enleva dans ses bras, le +pressa sur son coeur, l'embrassa, puis, le déposant à terre, il s'élança +au dehors. Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays... + +Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture. + +--Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant était son fils. + +--Et il l'abandonnait ainsi? s'écria Julie. + +--Oui, répondit le marquis; mais cet abandon a été pendant toute sa vie +le sujet d'un remords cuisant! Ce fut à son lit d'agonie et de sa bouche +même que tous ces détails me furent confirmés. Il me donna, en outre, +les moyens de reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi que vous le +verrez plus tard. Je continue. + +Et le marquis se remit à lire: + +«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement, c'était une +nature singulière que celle de ce Marcof: l'argent que lui avait +donné le gentilhomme lui pesait comme une mauvaise action. Il le fit +distribuer aux pauvres, et n'en garda pas pour lui la moindre part. +Bientôt l'enfant devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif +crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, dans sa barque +de pêche. Le dur métier de mousse développa ses membres, et l'aguerrit +de bonne heure à tous les dangers auxquels sont exposés les marins. +A dix ans, il était le plus adroit, le plus intrépide et le plus +batailleur de tous les gars du pays. + +Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec les forts. Un +jour, un méchant gars de dix-huit à vingt ans frappait un enfant pauvre +et débile que sa faiblesse empêchait de travailler. Le jeune Marcof +voulut intervenir. Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à +celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia. + +Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots, qui +riaient de l'arrogance du «moussaillon,» comme ils le nommaient. Le +jeune homme s'avança vers Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il +se baissa, ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire étendait +la main pour le saisir au collet, il lui lança le projectile en pleine +poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, mais elle excita sa +colère outre mesure. + +--Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!... + +Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. Marcof devint +pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts à jaillir de leurs orbites. +Un charpentier présent à la discussion était appuyé sur sa hache. Marcof +la lui arracha, et, la brandissant avec force, tandis que le paysan +levait son bâton pour le frapper: + +--Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup! + +Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent l'enfant avec +eux au cabaret, où ils le baptisèrent «matelot.» Marcof était enchanté. + +L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur tomba +gravement malade. En quelques jours la maladie fit de rapides progrès. +Un vieux chirurgien de marine déclara sans la moindre précaution que +tous les remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir. En +entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait +ses soins à celui qu'il croyait son père, Marcof se laissa aller à un +profond désespoir. + +Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du docteur, et se +prépara à entreprendre ce dernier voyage, qui s'achève dans l'éternité. +Comme presque tous les marins, il craignait peu la mort, pour l'avoir +souvent bravée, et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde +vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, il se fit +donner sa gourde, avala à longs traits quelques gorgées de rhum, et, +ensuite, il alluma sa pipe. + +Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et le vieux +matelot se sentait calme et tranquille. Il profita de cet instant de +repos pour appeler près de lui son fils adoptif. Marcof accourut en +s'efforçant de cacher ses larmes. + +--Tu pleures, mon gars? lui dit le pêcheur d'une voix douce. + +--Oui, père, répondit l'enfant. + +--Et à cause de quoi pleures-tu? + +--A cause de ce que m'a dit le médecin. + +--Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me larguer la vérité. +Vois-tu, mon gars, je file ma dernière écoute. Je suis comme un vieux +navire qui chasse sur son ancre de miséricorde... Dans quelques heures +je vais m'en aller à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma voile +de fortune. Ne t'afflige pas comme ça, mon gars! Je n'ai jamais fait de +mal à personne; ma conscience est nette comme la patente d'un caboteur, +et quand la mort va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne +refuserai pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne d'Auray +me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme j'ai toujours été bon +matelot et bon Breton, le paradis me sera ouvert... Sois donc tranquille +et ne t'occupe plus de moi!... + +Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa pendant quelques +secondes, et reprit: + +--Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit au cimetière, +qu'est-ce que tu feras? + +--Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant. + +--Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni l'un ni l'autre. J'ai +bien encore, dans un vieux sabot enterré sous le foyer une dizaine de +louis; mais ça ne peut te mettre à même de vivre longtemps... Tu +n'es pas encore assez fort pour conduire seul une barque de pêche! Et +pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir à l'abri du besoin, +car je t'aime, moi... + +--Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes forces!... répondit +Marcof en embrassant le mourant. + +--Tu m'aimes, bien vrai? + +--Dame! je n'aime que vous au monde! + +Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées assombrissaient son +visage. Il se rappelait la visite du gentilhomme et la promesse qu'il +avait faite de ne pas révéler à l'enfant la manière dont il avait été +abandonné. Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait +de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable envers +lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait sincèrement Marcof, et il +pensait aussi qu'un jour peut-être il pourrait retrouver ses parents +qui, sans aucun doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre +enfant se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore +dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant de prendre un +parti, il envoya chercher un prêtre. Il se confessa et raconta naïvement +ce qui s'était passé entre lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur +ce qu'il devait faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond. +Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa conscience, et +de ne rien cacher à son fils adoptif de ce qu'il savait sur son passé. +Malheureusement, il ne savait pas grand'chose. + +Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur dévoila +à Marcof le mystère qui avait entouré sa venue dans la cabane de celui +qu'il avait coutume d'appeler son père. Ce récit ne produisit pas une +bien grande impression sur l'enfant. + +--Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec fermeté, c'est que +probablement il avait ses raisons pour le faire. Je ne chercherai jamais +à retrouver ceux qui ont eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme +qui mérite de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous! +continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. Bénissez-moi +donc, mon père, et ne voyez en moi que votre enfant... + +Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la tête de Marcof. +Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria longuement, implorant pour +l'enfant la miséricorde du Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses +prières à celles de l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le +pêcheur et Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis. + +Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof le pleura +amèrement. Il employa la meilleure partie des dix louis qui composaient +l'actif de la succession, à faire célébrer un enterrement convenable, à +orner la fosse d'une pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte +inscription. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui parut si +triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul, qu'il résolut de +quitter non-seulement sa demeure, mais encore Saint-Malo. Il partit pour +Brest. + +On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. Il trouva un +engagement comme novice à bord d'un navire dont le commandant avait une +réputation de dureté et d'habileté devenue proverbiale dans tous les +ports de la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la +Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son retour, son +engagement était terminé. Mais le vieux loup de mer qui se connaissait +en hommes, le retint à son bord en qualité de matelot. + +Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité du surnom +de son père adoptif, avait navigué sur tous les océans connus. Il avait +essuyé de nombreuses tempêtes, fait cinq ou six fois naufrage, et il +avait manqué quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches +d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime était complète. +Aussi était-il connu de tous les officiers dénicheurs de bons marins, +et les armateurs eux-mêmes engageaient souvent les commandants de leurs +navires à embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure, +d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque jour. + +Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse, sauf, bien +entendu, les dangers inséparables de la vie de l'homme de mer. Cependant +on le voyait parfois triste et soucieux. Il se sentait mal à l'aise en +ce cadre étroit dans lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il +voyait devant lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait +en pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un +soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante, à +cette intelligence élevée et hardie, une existence remplie de périls, +d'aventures, de jouissances de toutes sortes. Il n'allait pas tarder à +voir son ambition satisfaite, et ces périls qu'il appelait n'allaient +pas lui faire défaut. + + + + +IV + +LA FIDÉLITÉ. + + +Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretagne qui avait +perdu successivement sept navires, tous pris et coulés par les navires +musulmans qui sillonnaient la Méditerranée depuis des siècles, eut le +désir bien légitime de venger ces désastres. De plus, le digne négociant +pensa avec raison que voler des voleurs étant une oeuvre pie, pirater +des pirates serait une action bien plus méritoire encore, puisqu'elle +aurait le double avantage de leur prendre ce qu'ils avaient pris, et +de les punir ensuite. En conséquence, il fit construire, à Lorient, +un charmant brick savamment gréé, élancé de carène, propre à donner la +chasse, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons de douze. +Le brick, une fois lancé et prêt à prendre la mer, fut baptisé sous le +nom de _la Félicité_, et on obtint du ministre des lettres de marque +pour le capitaine qui le commanderait. C'était ce capitaine qu'il +s'agissait de trouver. + +Il faut dire qu'à cette époque vivait à Brest un officier de marine +nommé Charles Cornic. Charles Cornic était né à Morlaix, et était un +émule des Jean-Bart et des Duguay-Trouin. Malheureusement pour lui, +Cornic était aussi ce que l'on nommait alors un «officier bleu.» + +Pour comprendre la valeur négative de ce titre, il faut savoir qu'à +l'époque dont nous parlons, le corps des officiers de marine se divisait +en deux catégories bien tranchées. Les officiers nobles d'une part, et +les officiers sans naissance de l'autre. Ces derniers étaient en butte +continuellement aux vexations des premiers qui, non-seulement refusaient +souvent de leur obéir, mais encore ne voulaient pas toujours les +prendre sous leurs ordres. Et cependant, pour de simple matelot devenir +officier, il fallait avoir fait preuve d'un courage et d'une +habileté bien rares. Mais le préjugé était là, comme une barrière +infranchissable, et les parvenus, les intrus, comme on les nommait +aussi, se voyaient toujours l'objet des risées des élégants +gentilshommes. + +Cornic, surtout, était presque un objet d'horreur parmi les officiers +nobles. Brave, fier, hautain, il répondait par le mépris aux +provocations, et, lorsqu'on le contraignait à mettre l'épée à la main, +il revenait à son bord en laissant un cadavre derrière lui. Deux fois le +ministre avait voulu lui donner un commandement, et deux fois il s'était +vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui retirer. Fatigué +de prodiguer son sang et son intelligence, blessé dans son orgueil et +déçu dans ses légitimes espérances, Cornic, alors, avait abandonné la +marine royale et avait accepté le commandement d'un petit corsaire. +Il courut les mers des Indes faire la chasse à tout ce qui portait un +pavillon ennemi. + +Un jour, après un combat sanglant, il s'empara d'une frégate anglaise +de guerre, à bord de laquelle il y avait six officiers de la marine +française prisonniers. Tous les six étaient nobles. Tous les six étaient +connus de Cornic, qu'ils avaient toujours repoussé. Grand fut leur +désappointement de devoir la liberté à un officier bleu. Cornic, pour +toute vengeance, leur demanda avec ironie un très-humble pardon de les +avoir délivrés, ajoutant que c'était trop d'honneur pour lui, pauvre +officier de fortune, d'avoir châtié des Anglais qui avaient eu l'audace +de faire prisonniers des gentilshommes français, marins comme lui. Puis +il les ramena à Brest sans leur avoir adressé la parole pendant tout le +temps que dura la traversée. + +Une fois à terre, l'aventure se répandit à la grande gloire du corsaire +et à la profonde humiliation des officiers nobles. Aussi jurèrent-ils +d'en tirer une vengeance éclatante. Quelques jours après, Cornic reçut, +dans la même matinée, huit provocations différentes. Il fixa le même +jour et la même heure, à ses huit adversaires. Puis, une fois sur le +terrain, il mit l'épée à la main, et les blessa successivement tous les +huit. Ce duel eut un retentissement énorme. Les familles des blessés +portèrent plainte, et, quoique l'officier bleu eût combattu loyalement, +il se vit contraint de s'éloigner de Brest. + +Ce fut sur ces entrefaites que l'armateur de _la Félicité_ s'adressa à +lui et lui proposa le commandement du nouveau corsaire. Cornic accepta. +Seulement, il mit pour condition qu'il prendrait un second à sa guise; +et comme il était lié avec Marcof, il lui demanda s'il voulait embarquer +à bord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement Cornic, et signa +l'engagement avec une ardeur impatiente. Tous deux, alors, composèrent +un équipage de cent cinquante hommes, tous dignes de combattre sous de +tels chefs. Puis _la Félicité_ prit la mer. + +Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur les côtes +d'Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates qu'autant que +ces derniers, par leur ventre arrondi et leurs lourdes allures, +indiqueraient qu'ils avaient dans leurs flancs la cargaison de quelque +riche navire de commerce. Les débuts de _la Félicité_ furent brillants. +En quittant le détroit de Gibraltar et en entrant dans la Méditerranée, +le brick, déguisé en bâtiment marchand, se laissa donner la chasse par +un pirate algérien. Puis, lorsque les deux navires furent presque bord à +bord, la toile peinte, qui masquait les sabords de _la Félicité_, tomba +subitement à la mer et une grêle de boulets balaya le pont du pirate +stupéfait. Moins d'une heure après, la cargaison du navire algérien +passait dans la cale du corsaire; les pirates étaient pendus au bout des +vergues, et le vautour, devenu victime de l'épervier, coulait bas aux +yeux des marins français qui dansaient joyeusement en poussant des cris +de triomphe. + +Six mois plus tard, _la Félicité_ rentrait à Brest, et Cornic remettait +entre les mains de son armateur, pour près de cinq millions de diamants +et de marchandises de toute espèce. On procéda alors à la répartition de +ces richesses. Marcof emporta deux cent mille livres. Le soir même, il +montait dans une chaise de poste, et, précédé d'un courrier, il prenait +avec fracas la route de Paris. Il avait compris que Brest était une +trop petite ville pour pouvoir y dépenser rapidement son or. Il voulait +connaître toutes les merveilles de la capitale et se procurer toutes les +jouissances que rêvait son ardente imagination. Pendant quatre mois, il +gaspilla follement cet or gagné au prix de sa vie; pendant quatre mois +il mena cette existence curieuse du marin grand seigneur, qui n'admet +aucun obstacle pour son plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et +brise ce qui s'oppose à ses volontés et à ses caprices. + +Ce temps écoulé, Marcof s'aperçut un beau matin que son portefeuille +était vide et sa bourse à peu près à sec. Il reprit philosophiquement la +route de Brest, et il arriva au moment où Cornic réengageait un nouvel +équipage et s'apprêtait à reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau. + +Comme la première fois, _la Félicité_ mit le cap sur la Méditerranée, +et, comme la première fois encore, elle ouvrit la campagne sous les plus +heureux auspices. Le corsaire avait déjà fait amener pavillon à deux +pirates de l'archipel grec et se disposait à continuer ses courses sur +le littoral de l'Afrique, lorsqu'à la hauteur de Malte il fut assailli +par une tempête qui le rejeta entre les côtes d'Italie et celles de +Sardaigne. + +Pendant les trois premiers jours, _la Félicité_ tint bravement contre +le vent et les vagues; mais, vers le commencement du quatrième, elle +se démâta de son misaine et une voie d'eau se déclara dans sa cale. La +tempête ne ralentissait pas de fureur. Cornic essaya de gagner la côte. +Ce fut en vain. Les pompes ne suffisaient plus à alléger le navire de +l'eau qui montait de minute en minute. Il fallut abandonner le brick. + +Les deux canots qui n'avaient pas été brisés ou entraînés par les lames, +furent mis à la mer. L'équipage se sépara en deux parties. La première, +commandée par Cornic, monta dans l'une des embarcations; la seconde, +ayant pour chef Marcof, se jeta dans l'autre. + +Durant quelques heures, les deux canots firent route de conserve; mais +la tempête les sépara bientôt. Celui de Cornic put atteindre Naples et +s'y réfugier. Celui de Marcof fut moins heureux. Entraîné vers la haute +mer, il doubla la Sicile. + +Pendant trois jours la frêle barque fut ballottée au gré des flots. +N'ayant pas eu le temps d'emporter des vivres, les pauvres naufragés +mouraient de fatigue et de faim. Déjà on parlait de tirer au sort et +de sacrifier une victime pour essayer de sauver ceux qui survivraient, +lorsque, la nuit suivante, le canot fut jeté sur les côtes de la Calabre +méridionale, et se brisa sur les rochers. A l'exception de Marcof, tous +les marins périrent. Seul il parvint à gagner la plage. Une fois en +sûreté sur la terre ferme, les forces l'abandonnèrent et il tomba +évanoui. + +Combien de temps dura cet évanouissement? Marcof l'ignora toujours. +Lorsqu'il reprit ses sens, il se trouvait au milieu d'une vaste salle +meublée, on plutôt démeublée, comme le sont d'ordinaire les hôtelleries +italiennes. Il faisait grand jour. Les rayons de l'ardent soleil des +Calabres, perçant les couches épaisses de poussière qui encrassaient les +vitres des croisées, se ruaient dans la pièce en l'inondant d'un flot de +lumière dorée. + +Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes différentes, une +quinzaine d'hommes à figure sinistre, à costume indescriptible, tenant +le milieu entre celui du montagnard et celui du soldat. Les uns, appuyés +sur de longues carabines, les autres, chantant ou causant, tous buvant +à plein verre le vin blanc capiteux des coteaux de la Sicile, ce +_Marsalla_ dont on a à peine l'idée dans les autres contrées de +l'Europe, car il perd tout son arôme en subissant un transport lointain. +Marcof, en ouvrant les yeux, fit un léger mouvement. + +--Eh bien! Piétro? demanda l'un de ceux qui étaient debout, en +s'adressant à un jeune homme assis près du marin. + +--Eh bien! capitaine, je crois que le noyé n'est pas mort. + +--Sainte madone! il peut se vanter alors d'avoir la vie dure, et il +devra bien des cierges à son patron. + +--Tenez! voici qu'il remue. + +Marcof, en effet, se dressait sur son séant. La conversation qui précède +avait eu lieu en patois napolitain. Marcof, en sa qualité de navigateur, +avait une légère teinture de toutes les langues qui se parlent sur +les côtes, et depuis, surtout, les courses de _la Félicité_ dans la +Méditerranée, il avait appris assez d'italien pour comprendre les +paroles qui se prononçaient, et, au besoin même, pour converser avec +les hommes auprès desquels il se trouvait. Celui qu'on avait qualifié de +capitaine s'avança gravement vers le naufragé. + +--Comment te trouves-tu? lui demanda-t-il. + +--Je n'en sais trop rien, répondit naïvement Marcof, qui, le corps brisé +et la tête vide, était effectivement incapable de constater l'état de +santé dans lequel il était. + +--D'où viens-tu? + +--De la mer. + +--Par saint Janvier! je le sais bien, puisque nous t'avons trouvé +évanoui sur la plage. Ce n'est pas cela que je te demande. Tu es +Français? + +--Oui. + +--Et marin? + +--Oui. + +--Ton navire a donc fait naufrage? + +--Oui! répondit une troisième fois Marcof, incapable de prononcer un mot +plus long. + +--Tu es laconique! fit observer son interlocuteur d'un air mécontent. + +Marcof fit un effort et rassembla ses forces. + +--Il y a trois jours que je n'ai mangé, balbutia-t-il; par grâce, +donnez-moi à boire, je meurs de faim, de soif et de fatigue! + +Le jeune homme qui le veillait parut ému. + +--Tenez! fit-il vivement en lui offrant une gourde; buvez d'abord, je +vais vous donner à manger. + +Marcof prit la gourde et la porta avidement à ses lèvres. + +Le capitaine appela Piétro. + +--Nous retournons à la montagne, lui dit-il. Tu vas rester près de cet +homme; demain nous reviendrons, et, s'il le veut, nous l'enrôlerons +parmi nous. Il paraît vigoureux, ce sera une bonne recrue. + +Quelques instants après, on servait à Marcof un mauvais dîner, et on lui +donnait ensuite un lit plus mauvais encore. Mais, dans la position où se +trouvait le marin, on n'a pas le droit d'être bien difficile. Il mangea +avec avidité et dormit quinze heures consécutives. A son réveil, il +se sentit frais et dispos. Piétro était près de lui; il entama la +conversation. Le jeune Calabrais était bavard comme la plupart de ses +compatriotes; il parla longtemps, et Marcof apprit qu'il avait été +recueilli par une de ces bandes si redoutées de bandits des Abruzzes. +N'ayant rien sur lui qui pût tenter la cupidité de ces hommes, il reçut +cette confidence avec le plus grand calme. + +Dans la journée, les bandits de la veille revinrent dans l'hôtellerie. +Le chef, qui se nommait Gavaccioli, proposa, sans préambule, à Marcof de +s'enrégimenter sous ses ordres, lui vantant la grâce et les séductions +de l'état. Marcof hésitait. + +Ce mot de bandit sonnait désagréablement à ses oreilles. Mais, d'un +autre côté, il réfléchissait qu'il se trouvait sur une terre étrangère, +sans aucun moyen d'existence. Son navire était perdu, ses compagnons +avaient tous péri. Quelle ressource lui restait-il! Aucune. Cavaccioli +renouvela ses offres. Marcof n'hésita plus. + +--J'accepte, dit-il, à une condition. + +--Laquelle? + +--C'est que je serai entièrement libre de ma volonté quant à ce qui +concernera mon séjour parmi vous. + +--Accordé! fit le bandit en souriant, tandis qu'il murmurait à part: +Une fois avec nous, tu y resteras; et si tu veux fuir, une balle dans la +tête nous répondra de ta discrétion. + +Marcof fut présenté officiellement à la bande et accueilli avec +acclamations. Piétro, surtout, paraissait des plus joyeux. Marcof lui en +demanda la cause. + +--Je l'ignore, répondit le jeune homme; mais dès que je vous ai vu +rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir; il me semblait que vous +étiez pour moi un ancien camarade. + +--Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures partout. + +Le soir même, il y eut festin dans l'hôtellerie, et Marcof en eut les +honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue dont les membres athlétiques +indiquaient la force peu commune, et inspiraient la crainte à défaut +de la sympathie. Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu bandit +calabrais, s'enfonçait dans la montagne en compagnie de ses nouveaux +camarades. + +En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin avait songé qu'il +pourrait promptement gagner Naples ou Reggio, et de là s'embarquer pour +la France. Il était trop bon matelot pour se trouver embarrassé dans un +port de mer, quel qu'il fût. + + + + +V + +LES CALABRES. + + +Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au poing et la +cartouchière au côté, les routes rocheuses des Abruzzes. Les bandits +calabrais étaient alors en guerre ouverte avec les troupes régulières +du roi de Naples. Douze heures se passaient rarement sans voir livrer +quelque combat plus ou moins meurtrier. Cette existence aventureuse +ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment à faire preuve +d'adresse, de courage et d'intrépidité. Bientôt ses compagnons +reconnurent en lui un homme supérieur. Il acquit ainsi une sorte de +supériorité morale, et son nom, répété avec éloges, était connu dans la +montagne pour celui d'un combattant intrépide. + +Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritable. Il en +faisait preuve en toutes circonstances. Au reste, cette amitié s'était +encore accrue de ce que, dans deux combats successifs, Marcof avait +arraché Piétro des mains des carabiniers royaux et des gardes suisses. +Or, être prisonnier des troupes napolitaines, se résumait pour tout +bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, en réalité, avait +donc deux fois sauvé la vie au jeune homme. Aussi l'amitié de Piétro +s'était-elle peu à peu transformée en véritable adoration. Marcof était +son dieu. + +Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre dans laquelle +elles trouvaient rarement un ennemi à combattre mais où elles étaient +sans cesse harcelées, se replièrent sur Naples. Puis elles rentrèrent +dans la ville et laissèrent, comme par le passé, les Abruzzes et les +Calabres sous la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci retournèrent +à leurs anciennes habitudes. Les embuscades, le pillage, le vol, +l'assassinat devinrent le but de leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de +combattre vaillamment des hommes armés, il fallut attaquer, assassiner +et voler des êtres sans défense, tuer lâchement des femmes qui +demandaient inutilement merci, égorger d'une main ferme de faibles +enfants qui tendaient leurs petits bras avec des cris et des larmes, +Marcof sentit tout ce qu'il y avait de noble dans sa nature se révolter +en lui. + +A la première expédition de ce genre, il brisa sa carabine contre un +rocher. A la seconde, il refusa nettement d'accompagner les bandits. +Gavaccioli, étonné, lui commanda impérativement d'obéir. Marcof lui +répondit qu'il n'était ni un lâche, ni un infâme, et que s'il allait +avec les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de poste et des +mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, mais bien pour les +défendre. + +--Rappelle-toi, ajouta-t-il avec énergie, que j'ai été corsaire et +non pirate; que je sais me battre et non pas assassiner. J'ai honte et +horreur de demeurer plus longtemps parmi des êtres de l'espèce de ceux +qui m'entourent; demain je partirai. + +--Tu insultes tes amis! s'écria le chef avec colère. + +--Tu m'insultes toi-même en supposant que ces hommes me soient quelque +chose! + +A ces mots, prononcés à voix haute, des rumeurs et des cris menaçants +s'élevèrent de toute part. Quelques-uns des bandits portèrent la main à +leur poignard. Marcof leva la tête, croisa ses bras nerveux sur sa vaste +poitrine et marcha droit vers le groupe le plus menaçant. En présence de +cette contenance froide et calme, les bandits se turent. Marcof revint +vers le chef. + +--Tu m'as entendu? dit-il; demain soir même je partirai. Jusque-là, je +ne t'obéirai plus. + +Puis il s'éloigna à pas lents, sans daigner tourner la tête. Marcof +avait l'habitude de se retirer vers le soir dans une sorte de petit +jardin naturel situé au milieu des rochers. Une fontaine voisine, +jaillissant d'un bloc de porphyre, entretenait dans ce lieu une +fraîcheur agréable. La nature sauvage qui dominait ce site pittoresque +en rehaussait encore la beauté. C'était là que, mollement étendu sur son +manteau, le marin rêvait à la France, à ses compagnons, à ses combats +passés, à son avenir dès qu'il aurait quitté la Calabre. + +Le jour où eut lieu la scène dont nous venons de parler, Marcof, +suivant sa coutume, s'était dirigé vers le lieu habituel de ses rêveries +solitaires. La nuit venue, il prépara ses armes et se disposa à veiller, +car il connaissait assez ses compagnons pour se défier d'une attaque. + +Les premières heures se passèrent dans le calme et dans le silence; +mais au moment où la lune se voilait sous un nuage, il crut percevoir un +léger bruit dans le feuillage. Il écouta attentivement. Le bruit devint +plus distinct; il résultait évidemment d'un corps rampant sur les +rochers. Était-ce un serpent? était-ce un homme? Marcof prit un pistolet +et l'arma froidement. + +Sans doute le froissement sec de la batterie avait été entendu de celui +qui se glissait ainsi vers le marin, car le bruit cessa tout à coup. +Marcof attendit néanmoins, toujours prêt à faire feu. Enfin les branches +s'entr'ouvrirent, et une voix amie fit entendre un appel. Marcof avait +reconnu Piétro. Le jeune homme s'élança vivement près du marin. + +--Que me veux-tu donc? demanda Marcof étonné des allures mystérieuses de +son fidèle camarade. + +--Silence! fit Piétro à voix basse et en indiquant du geste à Marcof +qu'il parlait trop haut. + +--Que me veux-tu? répéta le marin. + +--Te sauver d'une mort inévitable. Nos compagnons dorment; j'étais de +veille cette nuit, et j'ai abandonné mon poste pour te prévenir. Si +Cavaccioli s'apercevait de mon absence il me casserait la tête; mais +comme il s'agissait de toi, j'ai tout bravé. + +--Que se passe-t-il?... Parle vite! + +--Dès que tu fus parti, dit Piétro avec volubilité et en baissant encore +la voix, tous nos hommes se rassemblèrent; eux et Cavaccioli étaient +furieux de la manière dont tu les avais traités. + +--Que m'importe! interrompit Marcof. + +--Laisse-moi achever! Ils résolurent de te tuer. + +--Bah! vraiment?... Et qui diable voudra se charger de la commission? +demanda le marin avec ironie. + +--C'est précisément ce choix qui a causé un long débat. + +--Et l'on a décidé?... + +--On a décidé que, connaissant ta force et ton courage à toute épreuve, +on aurait recours à la ruse. + +--Les lâches! murmura Marcof. Après? + +--On sait que tu viens tous les soirs à cet endroit, et il a été convenu +que demain cinq de nous te précéderaient, s'embusqueraient derrière ce +rocher au pied duquel tu te couches, et lorsque tu serais sans défiance, +cinq balles de carabine te frapperaient d'un même coup. + +--Et quels sont ceux qui doivent prendre part à cette ingénieuse +expédition? + +--Je ne le sais pas encore; demain on tirera au sort. + +--Et tu as risqué ta vie pour venir m'avertir? + +--J'ai fait ce que je devais. Ne m'as-tu pas deux fois sauvé de la corde +en m'arrachant aux carabiniers? + +--Tu as une bonne nature, Piétro, et si tu veux, je t'emmènerai avec +moi. + +--Tu vas partir, n'est-ce pas? + +--La nuit prochaine. + +--Quoi! pas cette nuit? + +--J'aurais l'air de fuir. + +--Mais ils te tueront demain! + +--Ceci est mon affaire. + +--Songe donc... + +--J'ai songé, interrompit Marcof, et mon plan est fait; ne crains rien. +Seulement sache bien que dans vingt-quatre heures je quitterai la bande +de Cavaccioli, et je te propose de venir avec moi. + +--Je ne puis quitter la montagne. + +--Pourquoi? + +--Je suis amoureux d'une jeune fille de Lorenzana que je dois épouser +dans quelques mois, puis mon père est infirme et a besoin de moi. + +--Alors quitte ce métier infâme. + +--Et lequel veux-tu que je fasse? Il n'y en a pas d'autre dans les +Calabres. + +--C'est vrai, répondit Marcof. + +Puis après un moment de réflexion: + +--Tu es bien décidé? reprit-il. + +--Oui, Marcof, répondit Piétro. Seulement je te conjure de partir cette +nuit même. + +--Encore une fois ne t'inquiète de rien, mon brave: j'ai mon projet. +Maintenant regagne vite ton poste, et merci. + +Marcof serra vivement la main du jeune homme. Piétro allait s'éloigner. + +--Encore un mot, cependant, fit le marin en l'arrêtant. Quand et comment +les assassins doivent-ils se rendre ici? + +--Je te l'ai dit: quelques instants avant l'heure où tu as l'habitude +d'y venir. + +--Et ils arriveront tous les cinq ensemble? + +--Oh! non pas! Pour que tu ne puisses concevoir aucun soupçon, +Cavaccioli leur donnera publiquement un ordre différent à chacun; puis +ils arriveront ici l'un par un sentier, l'autre par une autre voie, de +manière à se trouver réunis à l'heure convenue. + +--Merci. C'est tout ce que je voulais savoir. + +--Tu n'as plus rien à me demander? + +--Non. + +--Alors je retourne à mon poste. + +--Va, cher ami; mais tâche que le sort ne tombe pas sur toi demain pour +faire partie de l'expédition. + +--Je briserais ma carabine! s'écria Piétro vivement. + +--Non; mais tu t'arrangerais de façon à arriver le dernier, voilà tout. +Va donc maintenant, et merci encore! Puisque je n'ai rien à redouter +pour cette nuit, je vais dormir. + +Et Marcof, serra de nouveau la main de Piétro, s'étendit sur la terre, +et s'endormit aussi profondément et aussi tranquillement que lorsqu'il +était balancé dans son hamac à bord de la Félicité. + +Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne. Il rencontra +Cavaccioli et échangea avec lui quelques phrases banales, annonçant, +comme toujours, pour la nuit même, le départ dont il avait parlé. + +Cavaccioli poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer un guide et à lui +donner un sauf-conduit pour la route. Marcof accepta, lui disant que +le soir venu il lui rappellerait ses promesses. Puis les deux hommes se +quittèrent, l'un calme et froid, l'autre aimable et souple comme tous +ses compatriotes lorsqu'ils veulent tromper quelqu'un ou lui tendre une +embûche. + +Marcof continua sa promenade, pour s'assurer qu'il n'était ni épié ni +suivi. Bien convaincu qu'il était libre de ses mouvements, il prit un +sentier détourné et revint promptement à l'endroit où devait s'accomplir +le crime projeté contre lui. Sans s'arrêter à la source, il gravit le +rocher derrière lequel Piétro l'avait averti que s'embusqueraient les +assassins; puis, profitant d'une large crevasse qui l'abritait à tous +les regards, il s'y blottit vivement. + +A sa droite s'élevait un chêne gigantesque qui, enfonçant ses racines +près de la source, étendait ses branches énormes au-dessus des rochers. +Marcof posa ses armes contre lui, puis il tira de ses poches une large +feuille de papier blanc qu'il plaça sur ses pistolets, et un bout de +corde d'une vingtaine de pieds de longueur. A l'aide de son couteau il +partagea la corde en cinq parties égales, à chacune desquelles il fit +artistement un noeud coulant qu'il maintint ouvert au moyen d'une petite +branche. Cela fait, il mit les bouts à portée de sa main, en ayant soin +de les séparer les uns des autres, puis il demeura dans une immobilité +complète, toujours caché dans la crevasse du rocher. Il n'attendit pas +longtemps. + +Un bruit de pas retentit à sa gauche. Aussitôt il se replia sur lui-même +dans la position d'un tigre qui va bondir sur sa proie, et l'oeil +ardent, la lèvre légèrement crispée, il se prépara à s'élancer en avant. +Un bandit, sa carabine armée à la main, parut à l'extrémité du sentier +qui aboutissait à la source. Le misérable regarda attentivement autour +de lui. + +Convaincu que l'endroit était désert et que Marcof n'était pas encore +arrivé, il se dirigea rapidement vers le rocher et l'escalada avec une +agilité d'écureuil. Au moment où il atteignait le sommet, Marcof lui +apparut face à face. Le bandit n'eut le temps ni de se servir de sa +carabine ni même de pousser un cri d'alarme. Marcof, l'étreignant à la +gorge, l'avait renversé sous lui. Puis, tandis que d'une main de fer il +étranglait son ennemi, de l'autre il attirait à lui une des cordes et la +passait autour du cou du brigand avec une dextérité digne d'un muet du +sérail. Alors se relevant d'un bond, il appuya son pied sur la poitrine +du Calabrais, et tira sur l'extrémité de la corde. + +Il sentit le corps qu'il foulait frémir dans une suprême convulsion. La +face du bandit, déjà empourprée, devint violette et bleuâtre; les +yeux parurent prêts à jaillir hors de la tête, la bouche s'ouvrit +démesurément; enfin le corps demeura immobile. Marcof le repoussa du +pied pour ne pas qu'il gênât ses opérations à venir, et reprit sa place +dans la crevasse. + +Ce qu'il avait fait pour le premier, il l'accomplit pour les quatre +suivants; de sorte qu'une demi-heure après, il avait cinq cadavres +autour de lui. Alors il s'approcha du chêne, passa successivement les +cordes autour d'une branche, les y attacha solidement, et lança +les corps dans le vide. Les cinq bandits se balançaient dans l'air, +au-dessus de l'endroit même où avait coutume de se coucher Marcof. + +Le marin ouvrit une veine à l'un des pendus, trempa dans le sang noir +qui en coula lentement l'extrémité d'un roseau, et prenant la feuille de +papier blanc qu'il avait apportée, il traça dessus en lettres énormes: + + AVIS AUX LACHES! + +Puis il se lava les mains dans l'eau pure de la source, reprit ses armes +et s'éloigna tranquillement. Cinq minutes après, il faisait son entrée +au milieu du cercle des brigands qui, à son aspect, reculèrent muets +de surprise et d'épouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin, +crurent à une apparition surnaturelle. + +Quant à Marcof, il ne se préoccupa pas le moins du monde de l'impression +qu'il produisait, et marcha droit à Cavaccioli. Arrivé en face du chef, +il tira un pistolet de sa ceinture. + +--Je t'engage, lui dit-il, à ordonner à tes hommes de ne pas faire un +geste; car si j'entendais seulement soulever une carabine, je te jure, +foi de chrétien, que je te brûlerais la cervelle avant qu'une balle +m'eût atteint. + +Puis, se retournant à demi sans cesser d'appuyer le canon de son +pistolet sur la poitrine de Cavaccioli: + +--Vous autres, continua-t-il en s'adressant aux bandits, vous pouvez, +si bon vous semble, aller voir ce que sont devenus ceux qui devaient +m'assassiner; mais si vous tenez à la vie de votre capitaine, je vous +engage à vous retirer, car j'ai à lui parler seul à seul. + +Les brigands, interdits et dominés par l'accent impératif de celui +qui leur parlait, se reculèrent à distance respectueuse. Marcof et +Cavaccioli demeurèrent seuls. + +--Tu veux me tuer? demanda le chef en pâlissant. + +--Ma foi, non, répondit Marcof; à moins que tu ne m'y contraignes. + +--Que veux-tu de moi alors? + +--Je veux te faire mes adieux. + +--Tu pars donc? + +--Cette nuit même, ainsi que je l'avais annoncé ce matin. + +--Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du pied. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que tu tomberas entre les mains des troupes royales. + +--Cela me regarde. + +--Et puis... + +--Et puis quoi? + +--Tu sais nos secrets. + +--Je ne les révélerai pas. + +--Tu connais nos points de refuge dans la montagne. + +--Je ne suis pas un traître; je les oublierai en vous quittant. + +--Enfin, pourquoi agir comme tu le fais? + +--Parce qu'il me plaît d'agir ainsi. + +--Qu'as-tu fait de ceux qui t'attendaient? + +--Pour me tuer? interrompit Marcof. + +Cavaccioli ne répondit pas. + +--Je les ai pendus, continua le marin. + +--Pendus tous les cinq? + +--Tous les cinq! + +--A toi seul? + +--A moi seul. + +Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa la tête. Il +semblait méditer un projet. + + + + +VI + +L'AVENTURIER. + + +--Écoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en face d'un homme +aussi brave que toi. + +--Parbleu, répondit Marcof, tu n'as vu jusqu'ici que des figures +italiennes, et moi je suis Français, et qui plus est, Breton! + +--Si tu veux demeurer avec nous, j'oublierai tout, et je te prends pour +chef après moi. + +--Inutile de tant causer, je suis pressé. + +--Adieu, alors. + +--Un instant. + +--Que désires-tu? + +--Que tu tiennes tes promesses. + +--Tu veux un guide? + +--Piétro m'en servira; c'est convenu. + +--Et ensuite? + +--Un sauf-conduit pour tes amis. + +--Mais... fit le chef en hésitant. + +--Allons, dépêche! dit Marcof en lui saisissant le bras. + +Cavaccioli s'apprêta à obéir. + +--Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques, pas de mots à +double sens! Que je lise et que je comprenne clairement ce que tu écris! +Tu entends? + +--C'est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier; voici le +sauf-conduit que tu m'as demandé. A trente lieues d'ici environ tu +trouveras la bande de Diégo; sur ma recommandation il te fournira les +moyens d'aller où bon te semblera. + +--Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de rester ici; tu vas y +laisser tes armes et tu m'accompagneras jusqu'à la route. Songe bien +que je ne te quitte pas, et que lors même que je recevrais une balle +par derrière j'aurais encore assez de force pour te poignarder avant de +mourir. + +Cavaccioli se sentait sous une main de fer; il fit de point en point +ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les devants, et tous trois +quittèrent l'endroit où séjournait la bande. Arrivés à une distance +convenable, Marcof lâcha Cavaccioli. + +--Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes hommes et +garde-toi de la potence. + +Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s'éloigna vivement. Le +chef des bandits ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut rejoint ses +compagnons. Quant à Marcof et à Piétro ils continuèrent leur route en +s'enfonçant dans la partie méridionale de la péninsule italienne. + +Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port assez commerçant, +et il espérait y trouver le moyen de passer d'abord en Sicile puis de là +en Espagne et en France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait +de revoir les côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne. Tout +en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de Lorient, de Roscoff. Le +Calabrais l'écoutait; mais il ne comprenait pas qu'on pût aimer ainsi un +pays qui n'était pas chaudement éclairé par ce soleil italien si cher à +ceux qui sont nés sous ses rayons ardents. + +Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans faire aucune +mauvaise rencontre, se dirigeant vers l'endroit où se trouvait la +bande de ce Diégo, pour lequel Cavaccioli avait donné un sauf-conduit à +Marcof. Il leur fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la +fin du troisième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof se trouvait +alors dans un petit bois touffu sous les arbres duquel il passa la nuit. + +A la pointe du jour il se remit en marche. N'ayant rien à redouter des +carabiniers royaux qui ne s'aventuraient pas aussi loin, Marcof quitta +la montagne et suivit une sorte de mauvais chemin décoré du titre de +route. Il marchait depuis une heure environ lorsqu'un bruit de fouets et +de pas de chevaux retentit derrière lui. + +Étonné qu'une voiture se hasardât dans un tel pays, Marcof se retourna +et attendit. Au bout de quelques minutes il vit passer une chaise de +poste armoriée traînée par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua +deux jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute jeune et fort +jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais Piétro s'était probablement +trompé dans ses calculs, ou Marcof s'était fourvoyé dans les sentiers, +car la nuit vint sans qu'il découvrît ni le vestige d'un gîte quelconque +ni l'ombre d'un être humain quel qu'il fût. + +--Bah! se dit-il avec insouciance, j'ai encore quelques provisions, je +vais souper et je coucherai à la belle étoile. Demain Dieu m'aidera. +Pour le présent, il s'agit de découvrir une source, car je me sens la +gorge aride et brûlante comme une véritable fournaise de l'enfer. + +Marcof fit quelques pas dans l'intérieur des terres, et rencontra +promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans lequel il pénétra était +un délicieux réduit de verdure tout entouré de rosiers sauvages, et +abrité par des orangers et des chênes séculaires. Au milieu, sur un +tapis de gazon dont la couleur eût défié la pureté de l'émeraude, +coulait une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis, +murmurant harmonieusement ces airs divins composés par la nature. +Marcof, charmé et séduit, se laissa aller sur l'herbe tendre, étala +devant lui ses provisions frugales, et se disposa à faire un véritable +repas de sybarite, grâce à la beauté de la salle à manger. + +Mais au moment où il portait les premières bouchées à ses lèvres une +vive fusillade retentit à une courte distance. Marcof bondit comme mu +par un ressort d'acier. Il écouta en se courbant sur le sol. + +La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des cris de +détresse parvenir jusqu'à lui. Oubliant son dîner et sa fatigue, Marcof +visita les amorces de ses pistolets, suspendit sa hache à son poignet +droit, à l'aide d'une chaînette d'acier et se dirigea rapidement vers +l'endroit d'où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son +manteau parsemé d'étoiles sur la voûte céleste. Marcof marchait au +hasard. Deux fois il fut obligé de faire un long détour pour tourner +un précipice qui ouvrait tout à coup sous ses pieds sa gueule large et +béante. + +La fusillade avait cessé; mais plus il avançait et plus les cris +devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés s'en +joignaient d'autres d'un caractère tout différent. C'était des éclats de +voix, des rires, des chansons. Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut +la lumière de plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour. +Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir éveillé un moment +l'attention des gens qu'il voulait surprendre, jusqu'à un épais massif +de jasmin d'où il pouvait voir aisément ce qui se passait dans le +carrefour. + +Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un horrible +spectacle s'offrit ses regards. Quinze à vingt hommes, qu'à leur costume +et à leur physionomie il était facile de reconnaître pour de misérables +brigands, étaient les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés +sur leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux dés, et se +passaient successivement le cornet. Ceux qui étaient debout, attendant +probablement leur tour de prendre part à la partie, les regardaient. +Presque tous buvaient dans d'énormes outres qui passaient de mains en +mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse +accolade. Près de la moitié de la bande était plongée dans l'ivresse. +A quelques pas d'eux gisaient deux cadavres baignés dans leur sang, et +transpercés tous deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres étaient +ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L'un tenait encore dans +sa main crispée un tronçon d'épée. Un peu plus loin, une jeune +femme demi-nue était attachée au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du +carrefour, on distinguait une voiture encore attelée. + +Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de poste qu'il avait +vue passer sur la route. Il ne douta pas que les deux hommes tués +ne fussent ceux qui voyageaient en compagnie de la jeune femme qu'il +reconnut également dans la pauvre créature attachée au tronc du chêne. +Elle poussait des cris lamentables dont les bandits ne semblaient +nullement se préoccuper. Les postillons qui conduisaient la voiture +riaient et jouaient aux dés avec les misérables. Comme presque tous les +postillons et les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande +des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de ces messieurs +pour ne pas comprendre leur occupation présente. Les bandits avaient +trouvé la jeune femme fort belle, et ils la jouaient froidement aux dés. +Au point du jour elle devait être poignardée. + +Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra hardiment dans +le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas, qu'à un cri poussé par +l'un des bandits huit ou dix carabines se dirigèrent vers la poitrine du +nouvel arrivant. + +--Holà! dit Marcof en relevant les canons des carabines avec le manche +de sa hache. Vous avez une singulière façon, vous autres, d'accueillir +les gens qui vous sont recommandés. + +--Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes. + +--Tu le sauras tout à l'heure. Ce n'est pas pour vous dire mon nom et +vous apprendre mes qualités que je suis venu troubler vos loisirs. + +--Que veux-tu, alors?... Parle! + +--Oh! tu es bien pressé! + +--Corps du Christ! s'écria le bandit; faut-il t'envoyer une balle dans +le crâne pour te délier la langue? + +--Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit tranquillement +Marcof. Allons! ne te mets pas en colère. Tu es fort laid, mio caro, +quand tu fais la grimace. Tiens, prends ce papier et tâche de lire si tu +peux. + +Le bandit, stupéfait d'une pareille audace, étendit machinalement la +main pour prendre le sauf-conduit. + +--Un instant! fit Marcof en l'arrêtant. + +--Encore! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquillité de cet +homme qui ne paraissait nullement intimidé de se trouver entre ses +mains. + +--Écoute donc! il faut s'entendre avant tout; connais-tu Diégo? + +--Diégo? + +--Oui. + +--C'est moi-même. + +--Ah! c'est toi? + +--En personne. + +--Alors tu peux prendre connaissance du papier. + +Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis que ses +compagnons, moitié curieux, moitié menaçants, entouraient Marcof qui +les toisait avec dédain. A peine Diégo eût-il parcouru l'écrit que, se +tournant vers le marin: + +--Tu t'appelles Marcof? lui dit-il. + +--Comme toi Diégo. + +--Corps du Christ, je ne m'étonne plus de ton audace! Tu fais partie de +la bande de Cavaccioli? + +--C'est-à dire que j'ai combattu avec ses hommes les carabiniers du roi; +mais je n'ai jamais fait partie de cette bande d'assassins. + +--Hein? fit Diégo en se reculant. + +--J'ai dit ce que j'ai dit; c'est inutile que je le répète. Ta m'as +demandé si je me nommais Marcof, je t'ai répondu que tel était mon nom. +Tu as lu le papier de Cavaccioli; feras-tu ce qu'il te prie de faire? + +--Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t'engager sous mes ordres, +et, comme ta réputation de bravoure m'est connue, je te reçois avec +plaisir. + +Marcof secoua la tête. + +--Tu refuses? dit Diégo étonné. + +--Sans doute. + +--Pourquoi? + +--Ce n'est pas là ce que je veux. + +--Et que veux-tu? + +--Un guide pour me conduire à Reggio. + +--Tu quittes les Calabres? + +--Oui. + +--Pour quelle raison? + +--Cela ne te regarde pas. + +--Tu es bien hardi d'oser me parler ainsi. + +--Je parle comme il me plaît. + +--Et si je te punissais de ton insolence? + +--Je t'en défie. + +--Oublies-tu que tu es entre mes mains? + +--Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes? répondit Marcof +d'un ton menaçant, et en désignant sa hache. + +Les deux hommes se regardèrent quelques instants au milieu du +silence général. Les bandits semblaient ne pas comprendre, tant leur +stupéfaction était grande. Marcof reprit: + +--J'ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez lâche ni assez +misérable pour me livrer à un honteux métier. Il a voulu me faire +assassiner. J'ai pendu de ma main les cinq drôles qu'il m'avait envoyés. +Maintenant, contraint par moi, il m'a remis ce sauf-conduit. Songe à +suivre ces instructions, ou sinon ne t'en prends qu'à toi du sang qui +sera versé! + +--Allons! répondit Diégo en souriant, tu ne fais pas mentir ta +réputation d'audace et de bravoure. + +--Alors tu vas me donner un guide? + +--Bah! nous parlerons de cela demain. Il fera jour. + +--Non pas! je veux en parler sans tarder d'une minute! + +--Allons! tu n'y songes pas! Tu es un brave compagnon; ta hardiesse +me plaît. Demeure avec nous! Vois! ce soir j'ai fait une riche proie, +continua le bandit en désignant du geste les cadavres et la jeune femme. +Je ne puis t'offrir une part du butin puisque tu es arrivé trop tard +pour combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves belle, je +te permets de jouer aux dés avec nous. + +--Et si je la gagne, je l'emmènerai avec moi? + +--Non! Elle sera poignardée au point du jour. Elle pourrait nous trahir. + +--Alors je refuse. + +--Et tu fais bien, répondit un bandit en s'adressant à Marcof; car je +viens de gagner la belle et je ne suis nullement disposé à la céder à +personne. + +En disant ces mots le misérable, trébuchant par l'effet de l'ivresse, +s'avança vers la victime. Il posa sa main encore ensanglantée sur +l'épaule nue de la jeune femme. Au contact de ces doigts grossiers, +celle-ci tressaillit. Elle poussa un cri d'horreur; puis, rassemblant +ses forces: + +--Au secours! murmura-elle en français. + +--Une Française! s'écria Marcof en repoussant rudement le bandit qui +alla rouler à quelques pas. Que personne ne porte la main sur cette +femme! + + + + +VII + +L'INCONNUE. + + +--De quoi te mêles-tu? demanda vivement Diégo. + +--De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant entre la jeune +femme et les misérables qui l'entouraient en tumulte. + +--Écarte-toi! tu as refusé de jouer cette femme, un autre l'a gagnée; +elle ne t'appartient pas. + +--Eh bien! que celui qui la veut ose donc venir la chercher! + +--A mort! crièrent les bandits furieux de cette atteinte portée à leurs +droits. + +--Écoutez-moi tous! fit le marin dont la voix habituée à dominer la +tempête s'éleva haute et fière au-dessus du tumulte; écoutez-moi tous! +Cette femme est faible et sans défense. La massacrer serait la dernière +des lâchetés; la violenter serait la dernière des infamies! Elle est +Française comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur à qui +l'approcherait. + +Il y eut parmi les bandits ce moment d'hésitation qui précède les +combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient ivres-morts et incapables +de comprendre ce qui se passait. Dix seulement avaient conservé assez +de raison pour opposer une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il +était aisé de comprendre qu'une scène de carnage allait avoir lieu, +et en voyant un homme seul en menacer dix autres, on pouvait prévoir +l'issue de la lutte. Cependant il y avait tant d'énergie et tant +d'audace dans l'oeil expressif de Marcof que les brigands n'osaient +avancer, sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait mort. +Diégo s'était mis à l'écart et armait sa carabine. + +Marcof jetait autour de lui un coup d'oeil rapide. Il voyait à +l'expression de la physionomie des brigands que le combat était certain. +Aussi, voulant avoir l'avantage de l'attaque, il n'attendit pas et +bondit sur les misérables. De ses deux coups de pistolets il en abattit +deux. Cela se passa en moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire. +Les bandits reculèrent. Puis les carabines s'abaissèrent dans la +direction de l'ennemi commun. Mais encore sous l'influence du vin +sicilien, les Calabrais avaient oublié dans leur précipitation de +recharger leurs armes dont ils avaient fait usage dans le combat contre +les deux gentilshommes. + +Les chiens s'abattirent, mais deux détonations seules firent vibrer +les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidement à terre, et évita +facilement le premier feu. Cependant l'une des deux balles tirée plus +bas que l'autre lui effleura l'épaule et lui fit une légère blessure. +Alors le marin poussa un cri tellement puissant que les brigands +reculèrent encore. En même temps, il fondit sur eux. + +Sa hache s'abaissait, se relevait et s'abaissait encore avec la rapidité +de la foudre. Frappant sans trêve et sans relâche, déployant toute +l'agilité et toute la puissance de sa force herculéenne, il s'entoura +d'un cercle de morts et de mourants. Trois des bandits étaient étendus +à ses pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux coups de +pistolets, faisait cinq hommes hors de combat. + +La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste, c'est à tort +que l'on a fait aux bandits calabrais une réputation d'audace et de +bravoure qu'ils sont loin de mériter. Ils ne savent pas ce que c'est +que d'affronter le péril en face. Ils ignorent le combat à nombre égal. +S'ils veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. Encore +s'embusqueront-ils la plupart du temps pour surprendre ceux qu'ils +veulent assassiner. + +Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du marin, les bandits +commencèrent à lâcher pied. Marcof frappait toujours. Diégo avait +disparu. Les trois brigands, encore debout, croyant avoir à combattre +un démon invulnérable, ne songèrent plus qu'à fuir. Tous trois +s'échappèrent en prenant des directions différentes. + +Marcof, entraîné par l'ardeur du carnage, les poursuivit, et atteignit +un dernier qu'il étendit à ses pieds. Puis, couvert de sang et de +poussière, il revint auprès de la jeune femme. Elle était complètement +évanouie. Comprenant le danger, car il ne doutait pas du retour des +brigands avec des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement celle +qu'il venait de sauver et l'enleva dans ses bras. Espérant ne pas être +éloigné de la mer, et se dirigeant d'après les étoiles, il courut vers +l'orient. + +Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche, bravant la fatigue +et portant soigneusement son précieux fardeau. Aux premiers rayons du +soleil, il atteignit le sommet d'une petite colline. D'un regard rapide, +il embrassa l'horizon. La mer était devant lui. Marcof poussa un cri de +joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit les yeux. Marcof la +déposa sur l'herbe et la contempla quelques moments. C'était une belle +et charmante personne âgée au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux +noirs, dénoués, flottant autour d'elle, faisaient ressortir la blancheur +de sa peau, doucement veinée. Elle porta ses deux mains à son front +et rejeta ses cheveux en arrière. Puis elle promena autour d'elle ses +regards étonnés. Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa +quelques questions. La jeune fille ne répondit pas. Marcof renouvela +ses demandes. Alors elle le regarda encore, puis ses lèvres +s'entr'ouvrirent, et elle poussa un éclat de rire effrayant. La +malheureuse était devenue folle. + +Marcof et sa compagne étaient alors en vue d'un petit village situé à +l'extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe de Tarente. Le marin +avait d'abord pensé à laisser la jeune femme à l'endroit où ils étaient +arrêtés, et à aller lui-même aux informations. Mais, en constatant +le triste état dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la +quitter un seul instant. + +Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son manteau et l'en +enveloppa. Elle se laissa faire sans la moindre résistance. Alors il +reprit la jeune femme dans ses bras et se dirigea vers le village. + +Au moment où il allait atteindre les premières cabanes, il aperçut sur +la grève un pêcheur en train d'armer sa barque. Changeant aussitôt de +résolution, il appela cet homme. Le pêcheur vint à lui. + +--Tu vas mettre à la mer? lui demanda Marcof, qui, pendant son séjour +dans les montagnes, s'était familiarisé avec le rude patois du pays, au +point de le parler couramment. + +--Oui, répondit le pêcheur. + +--Où vas-tu? + +--Dans le détroit de Messine. + +--Où comptes-tu relâcher en premier? + +--A Catane. + +--Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme et moi? + +--Je veux bien, si vous payez généreusement. + +--J'ai trois sequins dans ma bourse; je t'en donnerai deux pour le +passage. + +--Embarquez alors. + +La traversée fut courte et heureuse. En touchant à Catane, Marcof +conduisit sa compagne dans une auberge et s'informa d'un médecin. On lui +indiqua le meilleur docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter +la jeune femme, et, après une consultation longue, le médecin déclara +que la pauvre enfant était folle, et qu'il fallait lui faire suivre un +traitement en règle. Encore le médecin ajouta-t-il qu'il ne répondait +de rien. Marcof ne possédait plus qu'un sequin. Il raconta sa triste +situation au docteur. + +--Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche pour soigner +chez moi cette jeune femme; mais je puis vous donner une lettre pour +l'un de mes confrères de Messine. Il dirige l'hôpital des fous, et il y +recevra celle dont vous prenez soin si charitablement. + +Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce à la +recommandation du médecin de Catane, il vit sa protégée installée à +l'hospice des aliénés. Mais le voyage terminé, il ne lui restait pas +deux paoli. + +--Excellent coeur! dit la religieuse en interrompant le marquis. + +--Oui, Marcof est une noble nature! répondit Philippe de Loc-Ronan; +c'est une âme grande et généreuse, forte dans l'adversité, toujours +prête à protéger les faibles. + +--Et cette jeune femme, quel était son nom? + +--Marcof ne l'a jamais su; elle avait été complètement dépouillée par +les bandits; rien sur elle ne pouvait indiquer son origine, et son état +de santé ne lui permettait de donner aucun renseignement à cet égard. La +seule remarque que fit mon frère fut que le mouchoir brodé que la pauvre +folle portait à la main était marqué d'un F surmonté d'une couronne de +comte. + +--La revit-il? + +--Jamais. + +--Alors il ignore si elle a recouvré la raison. + +--Il l'ignore. + +--Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme appartenait +probablement à une puissante famille. Sa disparition et celle des +cavaliers qui l'accompagnaient eussent dû être remarquées? + +--J'étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n'ai jamais entendu +parler de ce malheur. + +--C'est étrange! + +--Et que devint Marcof? Que fit-il après avoir conduit sa protégée à +l'hôpital des fous? demanda la religieuse. + +--Il trouva à s'embarquer et revint en France. A cette époque, la guerre +d'Amérique venait d'éclater. Marcof résolut d'aller combattre pour la +cause de l'indépendance. C'est ici que commence la seconde partie de +sa vie; mais cette seconde partie est tellement liée à mon existence, +continua la marquis, que je vais cesser de lire, chère Julie, et que je +vous raconterai. + +Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit: + +--Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre, c'est-à-dire vers +1780, il y a bientôt douze années, chère Julie, et vous devez d'autant +mieux vous souvenir de cette date que cette année dont je vous parle fut +celle de notre séparation, je m'embarquai moi-même pour l'Amérique, où +M. de La Fayette, mon ami, me fit l'accueil le plus cordial. + +Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odyssée des combats +auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu'au commencement de +1783, me trouvant avec un parti de volontaires chargé d'explorer les +frontières de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade +tendue habilement par les Anglais. Nous nous battîmes avec acharnement. + +Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l'action une part +que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse, quand je me vis +brusquement séparé des miens et entouré par une troupe d'ennemis. On +me somma de me rendre. Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa +l'insolent qui me demandait mon épée. Dès lors il s'agissait de mourir +bravement, et je me préparai à me faire des funérailles dignes de +mes ancêtres. Bientôt le nombre allait l'emporter. Mes blessures me +faisaient cruellement souffrir; la perte de mon sang détruisait mes +forces; ma vue s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais +succomber, quand une voix retentit soudain à mes oreilles, et me cria en +excellent français: + +--Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux maintenant. + +Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je distinguai +un homme qu'à son agilité, à sa vigueur, à la force avec laquelle il +frappait, je fus tenté de prendre pour un être surnaturel. Il me +couvrit de son corps et reçut à la poitrine un coup de lance qui m'était +destiné. Je poussai un cri. + +Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, ivre de poudre +et de carnage, il était à la fois effrayant et admirable à contempler. +Pendant cinq minutes il soutint seul le choc des Anglais, et cinq +minutes, dans une bataille, sont plus longues que cinq années dans toute +autre circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lâché pied, +revinrent à la charge et nous délivrèrent. + +Après le combat, je cherchai partout mon généreux sauveur, mais je +ne pus le découvrir. Transporté au poste des blessés, j'appris, le +lendemain, qu'après s'être fait panser il s'était élancé à la poursuite +des Anglais. + +Six mois après, chère Julie, au milieu d'un autre combat, et dans des +circonstances à peu près semblables, je dus encore la vie au même homme, +qui fut encore blessé pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure +était grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l'ambulance. +Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait en voyant ce corps +sillonné par plus de quatorze cicatrices. + +Une fièvre ardente s'empara du blessé et le tint trois semaines entre la +vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa puissante nature triompha de la +maladie. Il entra en convalescence. J'ignorais encore qui il était. Je +lui avais prodigué mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en +s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger. + +--Vous êtes Français, lui dis-je, cela s'entend; mais dans quelle partie +de la France êtes-vous né? + +--Je n'en sais rien, me répondit-il. + +--Quoi! vous ignorez l'endroit de votre naissance? + +--Absolument. + +--Et vos parents? + +--Je ne les ai jamais connus. + +--Vous êtes orphelin? + +--Je l'ignore. + +--Comment cela? + +--Je suis un enfant perdu. + +--Alors le nom que vous portez? + +--Est celui d'un brave homme qui a pris soin de mon enfance. + +--Et où avez-vous été élevé? + +--En Bretagne. + +--Dans quelle partie de la province? + +--A Saint-Malo. + +--A Saint-Malo! m'écriai-je. + +--Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous seriez né dans cette +ville? + +--Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis né à Loc-Ronan, dans le +château de mes ancêtres. + +Puis, après un moment de silence, je repris avec une émotion que je +pouvais à peine contenir: + +--Vous m'avez dit que vous portiez le nom du brave homme qui vous avait +élevé? + +--Oui. + +--Quelle profession exerçait-il? + +--Celle de pêcheur. + +--Et il se nommait? + +--Marcof le Malouin. + +En entendant prononcer ce nom, j'eus peine à retenir un cri prêt à +jaillir de ma poitrine; mais cependant je parvins à le retenir et à +comprimer l'élan qui me poussait vers mon sauveur. + + + + +VIII + +LES DEUX FRÈRES. + + +--Pour comprendre cette émotion profonde que je ressentais, continua +le marquis de Loc-Ronan, il me faut vous rappeler les recommandations +faites par mon père à son lit de mort. Je vous ai déjà dit que l'abandon +de cet enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le reste de +ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain, à retrouver plus tard +les traces de ce fils délaissé, et confié à des mains étrangères. +Aussi, lorsqu'il m'eut révélé dans ses moindres détails le secret qui +le tourmentait, lorsqu'il m'en eut raconté toutes les circonstances, me +disant et le nom du pêcheur, et l'âge que devait avoir mon frère, et le +lieu dans lequel il l'avait abandonné; lorsqu'après m'avoir fait jurer +de ne pas repousser ce frère si le hasard me faisait trouver face à face +avec lui, mon père mourut content de mon serment, je me mis en devoir de +faire toutes les recherches nécessaires pour accomplir ma promesse. Mais +les recherches furent vaines. Je fouillai inutilement toutes les côtes +de la Bretagne. A Saint-Malo, depuis plus de dix ans que le vieux +pêcheur était mort, on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif. +A Brest, une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille; mais +ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait s'était perdu jadis +corps et bien sur les côtes d'Italie. + +Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof était en Calabre. +Lorsque je tentai les miennes, il était déjà en Amérique. Et voilà qu'au +moment où j'y songeais le moins, au moment où j'avais perdu tout espoir +de rencontrer ce frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel +me mettait sur sa route, et, dans ce second fils de mon père, je +reconnaissais celui qui deux fois m'avait sauvé la vie au péril de la +sienne; celui qui, deux fois, avait prodigué son sang pour épargner le +mien! Maintenant vous comprenez, n'est-ce pas, les élans de mon coeur? +Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins à me contenir et à ne rien +laisser deviner. J'avais mes projets. + +Nous étions en 1784. Nous venions d'apprendre que la France avait +reconnu enfin l'indépendance des États-Unis, et que la guerre allait +cesser. J'avais résolu de revenir en Bretagne et d'y ramener avec moi ce +frère si miraculeusement retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans +le château de nos aïeux qu'eût lieu cette reconnaissance tant souhaitée. +Je me faisais une joie de celle qu'éprouverait Marcof en retrouvant +une famille et en apprenant le nom de son père. Je lui proposai donc de +m'accompagner en France. + +La guerre était terminée; il n'avait plus rien à faire en Amérique; il +consentit. Deux mois après, nous abordâmes à Brest. Le lendemain nous +étions à Loc-Ronan. Tu te rappelles notre arrivée, Jocelyn? + +--Oh! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux serviteur. + +Le marquis continua: + +--L'impatience me dévorait. Le soir même j'emmenai Marcof dans ma +bibliothèque, et là je le priai de me raconter son histoire. Il le fit +avec simplicité. Lorsqu'il eut terminé: + +--Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre arrivée chez le +pécheur? lui demandai-je. + +--Rien, me répondit-il. + +--Quoi! pas même les traits de celui qui vous y conduisit? + +--Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement confus, et j'étais +si jeune alors. + +--Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme? + +--Je n'ai jamais cherche à le deviner. + +--Pourquoi? + +--Parce que, si j'avais supposé que cet homme dont vous parlez fût mon +père, cela m'eût été trop pénible. + +--Et si c'était lui, et qu'il se fût repenti plus tard? + +--Alors je le plaindrais. + +--Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas? + +--Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec étonnement. + +--Mais, votre abandon. + +--Un fils n'a rien à pardonner à son père; car il n'a pas le droit de +l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que la Providence l'a voulu. Il +a dû souffrir plus tard, et j'espère que Dieu lui aura pardonné; quant +à moi, je ne puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets +pour sa mémoire. + +Toute la grandeur d'âme de Marcof se révélait dans ce peu de mots. Je +le quittai et revins bientôt, apportant dans mes bras le portrait de mon +père; ce portrait, qui est d'une ressemblance tellement admirable que, +lorsque je le contemple, il me semble que le vieillard va se détacher de +son cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof. + +--Regardez ce portrait! m'écriai-je, et dites-moi s'il ne vous rappelle +aucun souvenir? + +Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la main sur son +front et pâlit. + +--Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rêve? + +--Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en suivant d'un oeil +humide l'émotion qui se reflétait sur sa mâle physionomie. + +--Non, non, fit-il sans me répondre; et cependant il me semble que je +ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs! continua-t-il en pressant sa tête +entre ses mains. + +Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait. + +--Oui! s'écria-t-il, je le reconnais. C'est là l'homme qui m'a conduit +chez le pêcheur de Saint-Malo. + +--Vous ne vous trompez pas, lui dis-je. + +--Et cet homme est-il donc de votre famille? + +--Oui. + +--Son nom? + +--Le marquis de Loc-Ronan. + +--Le marquis de Loc-Ronan! répéta Marcof qui vint tout à coup se placer +en face de moi. Mais alors, si ce que vous me disiez était vrai, ce +serait... + +Il n'acheva pas. + +--Votre père! lui dis-je. + +--Et vous! vous?... + +--Moi, Marcof, je suis ton frère! + +Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y précipita en fondant en larmes. +Pendant deux semaines j'oubliai presque mes douleurs quotidiennes. Votre +charmante image, Julie, venait seule se placer en tiers entre nous. + +--Quoi! s'écria vivement la religieuse, auriez-vous confié à votre +frère... + +--Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma vie passée. +Connaissant la violence de son caractère, je n'osai pas lui révéler +un tel secret. Marcof, par amitié pour moi, aurait été capable d'aller +poignarder à Versailles même les infâmes qui se jouaient de mon repos et +menaçaient sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui dis rien; +il ignore tout. Marcof aurait trop souffert. + +Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels souvenirs, tandis +que la religieuse lui serrait tendrement les mains. + +--Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour écarter les nuages qui +assombrissaient le front de son époux. + +--Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant son récit. + +Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirations de mon +coeur, je conjurai mon frère d'accepter une partie de ma fortune, et +de prendre avec la terre de Brévelay le nom et les armes de la branche +cadette de notre famille, branche alors éteinte, et qu'il eût fait +dignement revivre, lors même que son écusson eût porté la barre de +bâtardise. Mais il refusa. + +--Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus vivement d'accéder +à mes prières, Philippe, n'insiste pas. Je suis un matelot, vois-tu, et +je ne suis pas fait pour porter un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude +de me nommer Marcof; laisse-moi paisiblement continuer à m'appeler +ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être de ta famille, +on fouillerait dans mon passé, et on ne manquerait pas de le calomnier. +Mes courses à bord des corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon +séjour dans les Calabres, on le considérerait comme celui d'un voleur de +grand chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe, sous prétexte +de me plaindre, et nous ne devons pas le souffrir. Demeurons tels +que nous sommes. Soyons toujours, l'un le noble marquis de Loc-Ronan; +l'autre le pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et nous +nous embrasserons alors comme deux frères. + +--Réfléchis! lui dis-je; ne prends pas une résolution aussi prompte. + +--La mienne est inébranlable, Philippe; n'insiste plus. + +En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser, et rien de ce que +je pus faire ne le ramena à d'autres sentiments. Bientôt même je crus +m'apercevoir que le séjour du château commençait à lui devenir à charge. +Je le lui dis. + +--Cela est vrai, me répondit-il naïvement; j'aime la mer, les dangers +et les tempêtes; je ne suis pas fait pour vivre paisiblement dans une +chambre. Il me faut le grand air, la brise et la liberté. + +--Tu veux partir, alors? + +--Oui. + +--Mais ne puis-je rien pour toi? + +--Si fait, tu peux me rendre heureux. + +--Parle donc! + +--Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me donner; mais +j'accepte la somme qui m'est nécessaire pour fréter un navire, engager +un équipage et reprendre ma vie d'autrefois. + +--Fais ce que tu voudras, lui répondis-je; ce que j'ai t'appartient. + +Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un lougre qu'il fit +gréer à sa fantaisie, et trois semaines après, il mettait à la voile. +Nous fûmes deux ans sans nous revoir. Pendant cet espace de temps, il +avait parcouru les mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis +il retourna en Amérique et continua cette vie d'aventures qui semble un +besoin pour sa nature énergique. + +Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit à Brest, soit à Lorient, +il accourait au château. Enfin, il finit par adopter pour refuge +la petite crique de Penmarckh. Lorsque les événements politiques +commencèrent à agiter la France et à ébranler le trône, Marcof se lança +dans le parti royaliste. C'est là, chère Julie, où nous en sommes, et +voici ce que je connais de l'existence et du caractère de mon frère.» + +Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieuse et Jocelyn +réfléchissaient profondément. Le vieux serviteur prit le premier la +parole. + +--Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au château, il y a +quelques jours, l'avez-vous prévenu de ce qui allait se passer? + +--Non, mon ami, répondit le marquis; j'ignorais alors que le moment fût +si proche, n'ayant pas encore vu les deux misérables que tu connais si +bien. + +--Mais il vous croit donc mort? s'écria la religieuse. + +--Non, Julie. + +--Comment cela? + +--Marcof, d'après nos conventions, devait revoir le marquis de La +Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu'ils se rencontreraient +à l'embouchure de la Loire. Le matin même qui suivit notre dernière +entrevue, il mettait à la voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit, +être douze jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti. +Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh; je lui donnerai les +instructions nécessaires, et il préviendra mon frère. + +Le marquis ignorait le prompt retour du _Jean-Louis_ et la subite +arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin, le croyant mort, avait +pénétré dans le château et s'était emparé des papiers que le marquis lui +avait indiqués. + +--Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn. + +--Je l'ignore, répondit Philippe; mais peu importe! Écoute-moi +seulement, et retiens bien mes paroles. + +--J'écoute, monseigneur. + +--Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que toutes les fois +qu'il aborderait à terre et que tu ne lui porterais aucun message de +ma part, il pénétrerait dans le parc de Loc-Ronan par la petite porte +donnant sur la montagne, et dont je lui ai remis une double clé. Une +fois entré, il se dirigerait vers la grande coupe de marbre placée sur +le second piédestal à droite. C'est à l'aide de cette coupe que nous +échangions nos secrètes correspondances. Bien des fois nous avons +communiqué ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres. +Demain, ou plutôt cette nuit même, Jocelyn, je te remettrai une lettre +que tu iras déposer dans la coupe. + +--Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre, le capitaine +apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans tout le pays, il croira à +un malheur véritable, et qui sait alors s'il viendra comme d'ordinaire +dans le parc? + +--C'est précisément ce à quoi je songeais, répondit le marquis. Je +connais le coeur de Marcof; je sais combien il m'aime, et son désespoir, +quelque court qu'il fût, serait affreux. + +--Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec anxiété. Que +devons-nous faire? + +--Je ne sais. + +--Et moi, je crois que j'ai trouvé ce qu'il fallait que je fisse, dit +Jocelyn. + +--Qu'est-ce donc? + +--Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on ignore ce que je suis +devenu, et l'on doit penser au château que je reviendrai d'un instant à +l'autre. + +--Eh bien? + +--Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s'oppose à ce que je +retourne à Loc-Ronan. + +--Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras l'arrivée du +_Jean-Louis_? + +--Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le lougre sera en +vue, je l'attendrai dans la crique. + +--Bon Jocelyn! fit le marquis. + +--Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai cette nuit. + +--Je le veux bien. + +--Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez, faudra-t-il le lui +dire? + +--Certes. + +--Et l'amener? + +Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter son approbation. +Julie devina sa pensée. + +--Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le frère de votre +maître. + +Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la remercia par un +baiser. + +--Ange de bonté et de consolation! murmura-t-il. + +A peine se relevait-il qu'un bruit léger retentit dans le souterrain et +fit pâlir la religieuse et Jocelyn. + +--Mon Dieu! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu? + +--Silence! fit Jocelyn en se levant. + +Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait retiré un +pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la cellule. Il avança +doucement dans la demi-obscurité et se dirigea vers la petite porte +secrète qui faisait communiquer la partie du cloître cachée sous la +terre avec les galeries souterraines dont nous avons déjà parlé. + +Arrivé à cet endroit, il s'arrêta et se coucha sur le sol. Il appuya +son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit aucun bruit. Puis il +distingua des pas lourds et irréguliers comme ceux d'une personne dont +la marche serait embarrassée. + +Il entendit le sifflement d'une respiration haletante. Enfin, les pas se +rapprochèrent, s'arrêtèrent, une main s'appuya contre la porte secrète, +Jocelyn écoutait avec anxiété. Il s'attendait à voir jouer le ressort. +Il n'en fut rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur +la terre parvint jusqu'à lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir. Puis tout +rentra dans le plus profond silence. + + + + +IX + +LA CELLULE DE L'ABBESSE. + +Si le lecteur ne se fatigue pas d'un séjour trop prolongé dans le +couvent de Plogastel, nous allons le prier de quitter le cloître +souterrain et de retourner avec nous dans cette partie de l'abbaye où +nous l'avons conduit déjà. + +Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où le comte de +Fougueray s'apprêtait à la saigner, tout en se livrant à de sinistres +pronostics à l'endroit de la jeune malade. + +Avec un sang-froid et une habileté dignes d'un disciple d'Esculape, +le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda aux préliminaires de +l'opération. Il releva la manche de la jeune fille, mit à nu son bras +blanc et arrondi, et, gonflant la veine par la pression du pouce, il +la piqua de l'extrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en +abondance. + +Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que le chevalier lui +baignait les tempes avec de l'eau fraîche. Mais qu'il y avait loin de la +contenance froide et presque indifférente de ces trois personnages aux +soins affectueux que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade +aimé! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel, agissant +plutôt comme opérateur que comme médecin. Hermosa se préoccupait +d'empêcher les gouttelettes de sang de tacher sa robe. Le chevalier +insouciant de l'état alarmant de la jeune fille, promenait ses regards +animés sur les charmes que lui révélait le désordre de toilette dans +lequel se trouvait la malade. + +--Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au comte. + +--Je n'en sais rien, répondit celui-ci. + +Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il l'arrêta et banda le +bras de la jeune fille. + +--Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire ici. Laissons +la nature agir à sa guise. Le sujet est jeune et vigoureux; il y a +peut-être de la ressource. + +--Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais Jasmin. + +--Inutile, ma chère; qu'elle dorme, cela vaut mieux + +--Au diable cette maladie subite! s'écria le chevalier. Nous allons +avoir une succession d'ennuis à la place des jours de plaisirs que +j'espérais. + +--Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu? il faut prendre +son mal en patience. Si la petite doit mourir ici, mieux vaut que ce +soit aujourd'hui que demain; nous en serons débarrassés plus tôt. + +--C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plaît énormément. + +--Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher; tes galanteries sont +donc en pure perte. Laisse-la reposer quelques heures, et peut-être qu'à +son réveil tu pourras causer avec elle; en attendant, quittons cette +chambre. + +--Nous pouvons la laisser seule?... + +--Pardieu! Elle ne songera pas à fuir, je t'en réponds; y songeât-elle, +que les grilles et les verrous s'opposeraient à son dessein. Partons! +c'est, je le répète, ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment. Il ne +faut pas nous dissimuler, Raphaël, que tu es un peu cause de l'état dans +lequel se trouve ta bien-aimée. Tu l'entends?... elle délire. Je pense +que ma saignée et le repos ramèneront le calme et la raison. Néanmoins, +si à son réveil elle voyait quelque chose qui l'effrayât, le délire +pourrait revenir plus violent encore. Donc, allons-nous-en et attendons. + +--Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons... je +reviendrai dans deux heures! + +Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme conduite et ses +violences avaient amenée aux portes du tombeau, Raphaël descendit +l'escalier de l'abbaye et se rendit aux écuries pour s'assurer que ses +chevaux étaient convenablement soignés. + +--Bien décidément, se dit-il tout en passant la main sur la croupe +arrondie et luisante de son cheval favori, bien décidément, cette petite +est charmante, et je serais fâché qu'elle mourût sitôt! En tout cas, je +remonterai tout à l'heure, et si elle est en état de m'entendre, je lui +parlerai fort nettement. De cette façon, j'éviterai les premières scènes +de larmes et de cris, car elle sera trop faible pour me répondre. + +Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution, se promena +dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient du regard à travers +l'étroite fenêtre. + +--Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers Hermosa et en +donnant à ses paroles un accent d'ironie amère, pauvre chevalier! sa +douleur me fait mal! + +--Tu sais bien que Raphaël n'a jamais eu de coeur! répondit Hermosa à +voix basse. + +--J'aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la tête. + +--Lui?... Tu oublies, Diégo, que l'amour de l'or est le seul amour que +connaisse Raphaël. Il craint de s'ennuyer ici, et s'il a enlevé cette +enfant, c'est pour lui servir de passe-temps. + +--On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa? + +--Je le hais! + +--Très-bien! + +--Pourquoi ce très-bien? + +--Je m'entends, fit le comte avec un sourire. + +--Et moi je ne t'entends pas. + +--Quoi! il te faut des explications? + +--Sans doute. + +--Eh bien! chère Hermosa, continua le comte en refermant la porte de +la cellule où se trouvait Yvonne et en entraînant sa compagne vers son +appartement, combien avons-nous rapporté du château de Loc-Ronan? + +--Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en traites qu'en +bijoux et en pierreries. + +--Ce qui fait, après le partage?... + +--Soixante-quinze mille livres chacun. + +--C'est peu, n'est-ce pas? + +--Fort peu. + +--Surtout après ce que nous avions rêvé! + +--Hélas! + +--Cependant, si nous avions les cinquante mille écus à nous seuls, ce +serait une fiche de consolation? + +--Oui, mais nous ne les avons pas. + +--Si nous héritions de Raphaël? + +--Il est plus jeune que toi. + +--Bah! la vie est semée de dangereux hasards. + +--Cite-m'en un? + +--Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes seuls, et si Raphaël +était atteint subitement d'une indisposition. + +--Eh bien?... + +--Je parle d'une de ces indispositions graves qui entraînent la mort +dans les vingt-quatre heures! + +--Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, Diégo? dit Hermosa en +regardant fixement son interlocuteur. + +--Jalouse! répondit le comte avec un sourire. Tu sais bien que je n'aime +que toi, Hermosa; toi et notre Henrique. Si Raphaël venait à trépasser, +Henrique hériterait de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui +assureraient un commencement de dot. + +--Tu me prends par l'amour maternel, Diégo. + +--Enfin, es-tu de mon avis? + +--Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphaël se porte bien. + +--Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de l'avouer. + +--A quoi bon alors toutes ces suppositions? + +--A quoi bon, dis-tu? + +--Oui. + +--Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon. Et Diégo tira +de sa poitrine une petite fiole en cristal, hermétiquement bouchée, +contenant une liqueur incolore. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa. + +--Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au vin, il n'en change +le goût ni n'en altère la couleur. + +--Et quel effet produit-il? + +--Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles. + +--Qui amènent infailliblement la mort, n'est-ce pas, dit Hermosa en +baissant encore la voix. Ce que contient cette fiole est un poison +violent? + +--Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalité révoltante, permets-moi +de le dire. Il ne s'agit nullement de poison. L'effet de ces douleurs +d'entrailles cause un malaise général d'abord, puis détermine ensuite un +épanchement au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à cette liqueur +meurt, non pas empoisonné, mais par la suite d'une attaque d'apoplexie +foudroyante. Voilà tout. + +--Et tu nommes ce que contient ce flacon? + +--De l'extrait «d'aqua-tofana!» + +--Le poison perdu des Borgia? + +--Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu en Italie. + +--Cavaccioli, n'est-ce pas? + +--En personne! + +Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit quelques tours +dans la chambre, ouvrit une tabatière d'or, y plongea l'index et le +pouce, en écarquillant gracieusement les autres doigts de la main, et +après avoir dégusté savamment le tabac d'Espagne, il lança délicatement +à la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, qui eurent +l'avantage de faire ressortir l'éclat d'un magnifique solitaire qui +brillait à son petit doigt. Puis, revenant près d'Hermosa: + +--C'est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l'oreille, qui as l'habitude +de nous verser le syracuse à la fin de chaque repas. Je te laisse ce +flacon. Par le temps qui court cette composition peut devenir de la plus +grande utilité. On ne sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice +d'en faire l'épreuve, ne va pas te tromper! Je te préviens que j'ai le +coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol! + +Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table près de +laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredonnant une tarentelle. +Arrivé près de la porte il se retourna. Hermosa avait la main appuyée +sur la table, et le flacon avait disparu. Le comte sourit. + +--Cette Hermosa est véritablement une créature des plus intelligentes, +murmura-t-il en traversant le corridor pour gagner l'escalier du +couvent. Il n'est vraisemblablement pas impossible que je consente un +jour à lui donner mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour +le présent, ce cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est au mieux. +Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne charmante, et j'ai +toujours jugé fort sage cette sorte de parabole diplomatique qui traite +de la façon de faire tirer les marrons du feu. Allons, Raphaël n'est +pas encore de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver +jamais à ce degré de supériorité. + +Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin. + +--Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un souper des plus +délicats. Je me sens en disposition de fêter tes connaissances dans +l'art culinaire! + +Jasmin s'inclina en signe d'assentiment; et le comte hâta le pas pour +rejoindre son ami le chevalier, dont il passa le bras sous le sien avec +une familiarité charmante. Puis tous deux continuèrent leur promenade. +Pendant ce temps Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons de +syracuse. + + + + +X + +L'AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY. + + +Une heure environ s'était écoulée depuis qu'Yvonne se trouvait seule +dans la cellule où on l'avait transportée. Un profond silence régnait +dans la petite pièce. Tout à coup la jeune fille fit un mouvement et +entr'ouvrit les yeux. + +Son front devint moins rouge, sa respiration moins pressée, son oeil +moins hagard. Évidemment la saignée avait produit un mieux sensible. +Yvonne se dressa péniblement sur son séant et regarda avec attention +autour d'elle. + +D'abord son gracieux visage n'exprima que l'étonnement. Elle ne se +souvenait plus. Mais bientôt la mémoire lui revint. + +Alors elle poussa un cri étouffé, et une troisième crise, plus terrible +que les deux premières peut-être, faillit s'emparer d'elle. Elle demeura +quelques minutes les yeux fixes, les doigts crispés. Elle étouffait. + +Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux yeux et la +soulagèrent. Les nerfs se détendirent peu à peu et la faiblesse causée +par la saignée arrêta la crise. Après avoir pleuré, elle se laissa +glisser silencieusement à bas de son lit et s'achemina vers la fenêtre. + +--Mon Dieu! où suis-je? se demandait-elle avec angoisse. + +En parcourant des yeux l'étroite cellule, ses regards rencontrèrent un +crucifix appendu à la muraille. Yvonne se traîna jusqu'au pied du +signe rédempteur, s'agenouilla, et pria avec ferveur. Puis, se relevant +péniblement, elle étendit la main vers le crucifix, et le décrocha pour +le baiser. + +C'était un magnifique Christ, largement fouillé dans un morceau +d'ivoire, et encadré sur un fond de velours noir. Yvonne le contempla +longuement, et, par un mouvement machinal, elle le retourna. Sur le dos +du cadre étaient tracées quelques lignes à l'encre rouge. Yvonne les +lut d'abord avec une sorte d'indifférence, puis elle les relut +attentivement, et un cri de joie s'échappa de ses lèvres, tandis que ses +yeux lancèrent un rayon d'espérance. + +Voici ce qui était écrit derrière ce Christ encadré. + +«Le vingt-cinquième jour d'août mil sept cent soixante-dix-huit, voulant +témoigner à ma fille en Jésus-Christ, tout l'amour évangélique que ses +vertus m'inspirent, moi, Louis-Claude de Vannes, évêque diocésain, et +humble serviteur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapporté de +Rome et béni par les mains sacrées de Sa Sainteté Pie VI, à Marie-Ursule +de Mortemart, abbesse du couvent de Plogastel.» + +--Oh! merci, mon Dieu! Vous avez exaucé ma prière! dit Yvonne en baisant +encore le crucifix. Le couvent de Plogastel! C'est donc là où je me +trouve? + +«Le couvent de Plogastel! répétait-elle. Comment n'ai-je pas reconnu +cette cellule de la bonne abbesse, moi, qui, tout enfant, y suis venue +si souvent? Mais comment se fait-il que ces hommes m'aient conduite dans +ce saint-lieu?... Ah! je me rappelle! Dernièrement on racontait chez +mon père que les pauvres nonnes en avaient été chassées. L'abbaye est +déserte et les misérables en ont fait leur retraite! Oh! ces hommes! ces +hommes que je ne connais pas! que me veulent-ils donc? + +En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor. Elle se hâta de +remettre le crucifix à sa place et de regagner son lit. Il était temps, +car la porte tourna doucement sur ses gonds et le chevalier de Tessy +pénétra dans la cellule. + +En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement nerveux. Raphaël +s'avança avec précaution. Arrivé près du lit, il se pencha vers la jeune +fille, qu'il croyait endormie, et approcha ses lèvres de ce front si +pur. Yvonne se recula vivement, avec un mouvement de dégoût semblable à +celui que l'on éprouve au contact d'une bête venimeuse. + +--Ah! ah! chère petite, dit le chevalier, il paraît que cela va mieux et +que vous me reconnaissez? + +Yvonne ne répondit pas. + +--Chère Yvonne, continua le chevalier de sa voix la plus douce, je vous +en conjure, dites-moi si vous voulez m'entendre et si vous vous sentez +en état de comprendre mes paroles. De grâce! répondez-moi! Il y va de +votre bonheur. + +--Que me voulez-vous? répondit Yvonne d'une voix faible et en faisant +un visible effort pour surmonter la répugnance qu'elle ressentait en +présence de son interlocuteur. + +--Je veux que vous m'accordiez quelques minutes d'attention. + +--Qu'avez-vous à me dire? + +--Vous allez le savoir. + +Et le chevalier, attirant à lui un fauteuil, s'assit familièrement au +chevet de la malade. Yvonne s'éloigna le plus possible en se rapprochant +de la muraille. Raphaël remarqua ce mouvement. + +--Ne craignez rien, dit-il. + +--Oh! je ne vous crains pas! répondit fièrement la Bretonne. + +--Soit! mais ne me bravez pas non plus! N'oubliez pas, avant tout, que +vous êtes en ma puissance! + +--Et de quel droit agissez-vous ainsi vis-à-vis de moi? s'écria Yvonne +avec colère et indignation, car le ton menaçant avec lequel Raphaël +avait prononcé la phrase précédente avait ranimé les forces de la +malade. De quel droit m'avez-vous enlevée à mon père? Savez-vous bien +que pour abuser de votre force envers une femme, il faut que vous soyez +le dernier des lâches! Et vous osez me menacer, me rappeler que je suis +en votre puissance! + +Le chevalier était sans doute préparé à recevoir les reproches d'Yvonne, +et il avait fait une ample provision de patience, présumons-nous, car +loin de répondre à la jeune fille indignée qui l'accablait de sa colère +et de son mépris, il s'enfonça mollement dans le fauteuil sur lequel +il était assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux, il se mit à +tourner tranquillement ses pouces. + +En présence de cette contenance froide qui indiquait de la part de cet +homme une résolution fermement arrêtée, Yvonne sentit son courage prêt à +défaillir de nouveau. Elle se voyait perdue, et bien perdue, sans +espoir d'échapper aux mains qui la retenaient prisonnière. Cependant +son énergie bretonne surmonta la terreur qui s'était emparée d'elle. +S'enveloppant dans les draps qui la couvraient, et se drapant pour +se dresser, elle prit une pose si sublimement digne, que le chevalier +laissa échapper une exclamation admirative. + +--Corbleu! s'écria-t-il, la déesse Junon ne serait pas digne de délacer +les cordons de votre justin, ma belle Bretonne! + +--Monsieur, dit Yvonne dont les yeux étincelaient, si vous n'êtes pas le +plus misérable et le plus dégradé des hommes, vous allez sortir de cette +chambre et me laisser libre de quitter cet endroit où vous me retenez +par la force! + +--Peste! chère enfant! répondit Raphaël, comme vous y allez! Croyez-vous +donc que j'ai fait la nuit dernière douze lieues à franc étrier et vidé +ma bourse pour me priver aussi vite de votre charmante présence? Non +pas! de par Dieu! vous êtes ici et vous y resterez de gré ou de force, +bien qu'à vrai dire je préférerais vous garder près de moi sans avoir +recours à la violence. + +--Mais, encore une fois, s'écria la pauvre enfant, de quel droit +agissez-vous ainsi que vous le faites? Où suis-je donc ici? Qui +êtes-vous? Vous me retenez par la force, vous l'avouez! Vous violentez +une femme et vous osez encore l'insulter! Au costume que vous portez, +monsieur, je vous eusse pris pour un gentilhomme. N'êtes-vous donc qu'un +bandit et avez-vous volé l'habit qui vous couvre! + +--Là! ma toute belle! répondit le chevalier en souriant et en +s'efforçant de prendre une main qu'Yvonne retira vivement; là, ne +vous emportez pas! Si mes paroles vous ont offensée, je ne fais nulle +difficulté de les rétracter, et cela à l'instant même. + +--Répondez! dit Yvonne avec violence, répondez, monsieur!... De quel +droit avez-vous attenté à ma liberté? je ne vous connais pas; je ne vous +ai jamais vu! Qui êtes-vous et que me voulez-vous? + +--Quel déluge de questions! Ma chère enfant, je veux bien vous répondre; +mais, s'il vous plait, procédons par ordre! Vous me demandez de quel +droit je vous ai enlevée. + +--Oui! + +--Est-il donc nécessaire que je le dise et ne le devinez-vous pas? + +--Parlez, monsieur, parlez vite! + +--Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous voulez sans doute me +contester maintenant, ce sont, vos beaux yeux qui me l'ont donné jadis! + +--Vous osez dire cela! s'écria Yvonne, stupéfaite de l'aplomb de son +interlocuteur. + +--Sans doute. + +--Vous mentez! + +--Non pas! je vous jure... + +--Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur! Ne voyez-vous pas que vous +me torturez? + +--Calmez-vous, de grâce! + +--Répondez-moi! + +--Eh bien! je vous ai dit la vérité! + +--Mais je ne vous connais pas, je vous le répète. Je ne vous ai vu qu'au +moment où vous avez accompli votre infâme dessein. + +Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s'efforçait d'arrêter les +sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle tordait ses mains dans des +crispations nerveuses. Semblable à la tourterelle se débattant sous les +serres du gerfaut, elle s'efforçait de lutter contre cet homme, dont +l'oeil fixé sur elle dégageait une sorte de fluide magnétique. + +--Permettez-moi de réveiller vos souvenirs, reprit le chevalier, et de +vous rappeler ce certain jour où vous reveniez de Penmarckh avec votre +père et un gros rustre que l'on m'a dit depuis être votre fiancé? Vous +avez rencontré sur la route des falaises deux cavaliers qui vous ont +arrêtés tous trois pour se renseigner sur leur chemin. + +--En effet, je me le rappelle. + +--L'un d'eux vous promit même d'assister à votre prochain mariage et de +vous porter un cadeau de noce. + +--Oui. + +--Eh bien! vous ne me reconnaissez pas? + +--Ainsi, ce cavalier? + +--C'était moi, chère Yvonne. + +--Oui, je vous reconnais maintenant, répondit la jeune fille dont la +tête commençait de nouveau à s'embarrasser. + +--Pendant cette courte conférence, continua le chevalier, vous avez +peut-être remarqué que je n'eus de regards que pour vous, que pour +contempler et admirer cette beauté radieuse qui m'enivrait. + +--Monsieur! fit Yvonne en rougissant instinctivement, bien qu'elle ne +devinât pas encore dans son innocence virginale où en voulait venir son +interlocuteur. + +--Ne vous effarouchez pas pour un compliment que bien d'autres avant +moi vous ont adressé sans doute. Écoutez-moi encore, et sachez que cette +beauté dont je vous parle a allumé dans mon coeur une passion subite. +Oui, à partir du moment où je vous ai rencontrée, un amour violent +s'est emparé de moi. Si les sentiments que je viens de vous peindre vous +déplaisent, ne vous en prenez qu'au charme tout-puissant qui s'exhale de +votre personne! Ne vous en prenez qu'à ces yeux si beaux, qu'à ce front +si pur, qu'à cette perfection de l'ensemble capable de rendre jalouses +toutes les vierges de Raphaël et toutes les courtisanes du Titien. Et +c'est là ce qui me fait vous ce droit dont nous parlons, que ce droit +que vous me reprochez si amèrement d'avoir pris, c'est vous-même qui me +l'avez donné en faisant éclore en moi ce sentiment invincible que je ne +puis vous exprimer. + +--Je ne vous comprends pas! répondit Yvonne atterrée par cette +révélation. + +--Vous ne me comprenez pas? + +--Non. + +--Vous ne devinez pas que je vous aime? + +--Vous m'aimez! s'écria la jeune fille qui, bien que s'attendant à cet +aveu, ne put retenir un mouvement de terreur folle. + +--Oui, je vous aime! + +--Vous m'aimez! répéta Yvonne. Oh! seigneur mon Dieu! ayez pitié de moi! + +--Eh! que diable cela a-t-il de si effrayant! dit le chevalier en se +levant avec brusquerie. Beaucoup de belles et nobles dames ont été +fort heureuses d'entendre de semblables paroles sortir de mes lèvres. +Corbleu! que l'on est farouche en Bretagne! Allons, chère petite! +tranquillisez-vous! nous vous humaniserons! + +--Sortez! laissez-moi! s'écria la pauvre enfant avec désespoir et +colère. Vous m'aimez, dites-vous? Moi je vous hais et je vous méprise! + +--C'est de toute rigueur ce que vous dites là. Une jeune fille parle +toujours ainsi la première fois, puis elle change de manière de voir, et +vous en changerez aussi. + +--Jamais! + +--C'est ce que nous verrons. + +Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposait Yvonne, +voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne poussa un cri d'horreur, +mais elle ne put éviter l'étreinte du chevalier qui couvrait ses épaules +de baisers ardents. Enfin Yvonne, réunissant toute sa force, repoussa +violemment le misérable. + +--Au secours! à moi! cria-t-elle avec désespoir. + +Mais, dans la lutte qu'elle venait de soutenir, la bande qui enveloppait +son bras blessé s'était dérangée. La veine se rouvrit et le sang coula à +flots. Yvonne, épuisée, retomba presque sans connaissance. En la voyant +ainsi à sa merci, Raphaël s'avança vivement. + +Yvonne était d'une pâleur effrayante et incapable de faire un seul +mouvement, de jeter un seul cri. Raphaël s'arrêta. La vue du sang qui +teignait les draps parut faire impression sur lui. Il prit le bras de +la jeune fille, rétablit la bande de toile qui empêcha la veine de se +rouvrir, et s'occupa de faire revenir Yvonne à elle. Puis il marcha +silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temps de se +remettre. + +Des pensées opposées se succédaient en lui. Son front, tour à tour +sombre et joyeux, exprimait le combat de ses passions tumultueuses. +Enfin, il sembla s'arrêter à une résolution. Il revint vers la jeune +fille. + +--Écoutez, lui dit-il brusquement; vous repoussez mes paroles, vous +refusez de vous laisser aimer; c'est là un jeu auquel je suis trop +habitué pour m'y laisser prendre. Vous ne pouvez regretter le paysan +grossier auquel vous êtes fiancée, et qui est indigne de vous. Moi, +je vous aime, et vous êtes en ma puissance. Donc, vous serez à moi. +Inutile, par conséquent, de continuer une comédie ridicule. Je n'y +croirai pas. Réfléchissez à ce que je vais vous dire. Je suis riche. +Laissez-vous aimer, consentez à vivre quelque temps auprès de moi, et +vous aurez à jamais la fortune. Quand je quitterai la Bretagne, vous +serez libre. Alors, vous pourrez retourner auprès de votre père et +devenir, si bon vous semble, la femme du rustre auquel vous êtes +fiancée. Mais si, comme je l'espère, vous sentez tout le prix de mon +amour, vous me suivrez à Paris. Jusque-là, vous commanderez ici en +souveraine, et chacun vous obéira, tant, bien entendu, que vous ne +voudrez pas fuir. Vous aurez une compagne charmante dans la noble +dame qui vous a déjà prodigué ses soins. Vous quitterez ces vêtements +grossiers, pour la soie, le velours et les riches joyaux. Puis, une +fois à Paris, ce seront des fêtes, des bals, des plaisirs de toutes les +heures. Vous jetterez à pleines mains l'or et l'argent, pour satisfaire +vos caprices et vos moindres fantaisies. Pour vous parer vous me +trouverez prodigue. Voilà l'existence que vous mènerez et à laquelle +il n'est pas trop cruel de vous soumettre. Maintenant que vous êtes +éclairée sur votre situation présente, je ne vous fatiguerai pas par un +long verbiage. Réfléchissez! Soyez raisonnable. Vous me reverrez ce soir +même. Dans tous les cas, souvenez-vous de mes premières paroles: Je vous +aime, vous êtes en ma puissance, vous serez à moi! + +Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononcée d'un ton +calme, froid et résolu, sortit à pas lents de la cellule et poussa les +verrous extérieurs avec le plus grand soin. + + + + +XI + +LES SOUTERRAINS. + + +Pendant les quelques instants qui suivirent le départ du chevalier de +Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile, sans voir et sans penser. La +fièvre qui s'était emparée d'elle redoublait de violence sous le +poids de ces secousses successives. Un miracle de la Providence fit +qu'heureusement le délire ne revint pas. Un peu de calme même prit +naissance dans la solitude profonde où elle se trouvait. + +Alors elle attira à elle d'une main défaillante les vêtements épars sur +son lit, et essaya de s'en couvrir. A force de patience et de courage, +elle parvint à s'habiller à peu près. Elle se leva. + +Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intérieurement Dieu de lui +faire trouver, c'était une arme, un couteau, un poignard à l'aide duquel +elle pût essayer de se défendre ou de se donner la mort. Cependant le +temps s'écoulait rapidement: d'un moment à l'autre quelqu'un pouvait +venir la surprendre faible et sans aucun espoir de secours, car ses +regards anxieux interrogeaient en vain les murailles nues de la cellule. + +Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n'y avait dans la petite +chambre que deux sièges: un divan, et une sorte de bahut en ébène adossé +à la muraille. Ce fut vers ce meuble qu'Yvonne se traîna, trébuchant +à chaque pas, mais soutenue par la pensée que peut-être l'intérieur +du bahut lui offrirait ce moyen de défense qu'elle sollicitait si +ardemment. + +Deux portes massives et finement sculptées le fermaient extérieurement. +La jeune fille essaya en vain de les ouvrir. Elles étaient fermées à +clef. Yvonne passa plus d'une heure à user ses ongles roses sur les +boiseries du bahut. + +Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre, pouvant à peine +se soutenir, elle se laissa glisser sur les dalles, en proie au plus +sombre désespoir. Un bruit qu'elle entendit extérieurement la fit +revenir à elle. + +C'étaient des pas dans le corridor: mais personne n'entra dans la +cellule. La jeune fille essaya de se relever. Ne pouvant y parvenir, +elle chercha un point d'appui en s'appuyant sur le meuble. + +Sa main se posa sur la tête d'une cariatide de bronze qui ornait l'un +des angles. Dans le mouvement que fit Yvonne, elle attira à elle la +cariatide. + +Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statuette s'abattit +sur deux charnières qui la retenaient au pied, et découvrit une petite +plaque de cuivre au centre de laquelle se trouvait un anneau de même +métal. Sans se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne +agenouillée passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau céda. + +Aussitôt un mouvement lent et régulier s'opéra dans le bahut, qui +tourna sur un de ses deux angles appuyés à la muraille, et découvrit une +ouverture étroite, mais néanmoins assez grande pour qu'une femme y +pût passer facilement. Yvonne étouffa un cri et joignit les mains pour +remercier le ciel. + +--Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent, dont j'ai tant +entendu parler. + +Les forces lui étaient revenues avec l'espoir d'un moyen de salut. Elle +alla jusqu'à la porte et écouta attentivement. Elle n'entendit rien qui +pût l'inquiéter. + +Alors, revenant à l'ouverture pratiquée dans le mur, elle s'avança +doucement. Le bahut en s'écartant avait donné libre accès sur un +escalier qui descendait dans les profondeurs du cloître. Seulement une +obscurité complète ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais +Yvonne n'hésita pas. + +Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la cariatide qui +pouvait déceler son moyen d'évasion, et posant le pied sur les premières +marches, elle attira le bahut à elle. Le meuble vint reprendre sa place +avec un bruit sec attestant la bonté du ressort. Yvonne s'appuyant +contre la muraille commença à descendre. + +L'obscurité, ainsi que nous l'avons dit, était tellement profonde que +la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec les plus grandes précautions. +Trois fois elle trébucha sur les marches usées, et trois fois elle se +releva pour continuer sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là +son embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait. + +Elle avait bien deviné qu'elle était dans les souterrains de l'abbaye; +mais où ces souterrains aboutissaient-ils? Elle ne le savait pas. + +Les issues mêmes n'avaient-elles pas pu être comblées lorsqu'on avait +expulsé les nonnes? Si cela était, ou même si la fièvre et la maladie +empêchaient Yvonne de continuer à se traîner vers une ouverture +praticable, une mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait à +subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de la soif. Un +moment elle eut regret de sa fuite. + +Puis l'image du chevalier s'offrit à elle, et elle se dit que mieux +valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle fût, que d'être restée +entre les mains de pareils misérables. Soutenue par cette pensée, elle +s'engagea dans le dédale des souterrains. + +Ce qu'elle redoutait encore, c'était que le secret qu'elle avait +découvert fût à la connaissance des hommes qui l'avaient enlevée; car, +si cela était, on se mettrait à sa poursuite dès qu'en pénétrant dans +la cellule on s'apercevrait de son évasion. Cette autre pensée, plus +effrayante que la perspective de la mort, lui rendit complètement +le courage prêt à l'abandonner. Elle réunit le peu de forces qui lui +restaient par une suprême énergie, et s'avança courageusement. + +Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir se rendre +compte du temps écoulé. Aucun point lumineux indiquant une ouverture ne +brillait à l'extrémité des galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide +inondait son visage. A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait à +peine le long de la muraille humide. De distance en distance, ses pieds +rencontraient des flaques d'eau bourbeuse creusées par les pluies qui, +filtrant à travers le sol supérieur, rongeaient la pierre et pénétraient +dans les galeries. + +Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de frayeur. Des +hallucinations étranges s'emparaient de son cerveau. Peu à peu la fièvre +redoublant d'intensité ramena avec elle le délire. + +Une force factice la faisait encore avancer cependant, mais il était +évident que celle force se briserait à la première secousse. Il lui +semblait entendre tourbillonner et voir voltiger autour d'elle des +monstres aux proportions gigantesques, des insectes hideux, des êtres +aux formes indescriptibles qui l'étreignaient dans une ronde infernale. +Des paroles confuses étaient murmurées à son oreille. Le souterrain +tremblait sous ses pieds vacillants. Se sentant tomber, elle s'appuya +contre le mur, et demeura immobile, la tête penchée sur son sein agité +par la terreur et par la fièvre. Ses paupières alourdies s'abaissèrent, +et un frissonnement agita tout son être. + +--Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle d'une voix brisée +et saccadée, et en se rendant si peu compte du sentiment qui faisait +mouvoir ses lèvres, que le bruit des paroles qu'elle prononçait +augmentait encore son trouble et son effroi en venant frapper son +oreille. + +Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux visions fantastiques +que causait son imagination affolée; mais, loin de s'évanouir, ces +visions devenaient alors plus effrayantes, et se transformaient pour +ainsi dire en réalité; car, aux êtres fabuleux qu'il lui semblait +entendre voltiger autour d'elle, se joignait le bruit véritable causé +par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires des endroits humides et +délaissés. + +Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu de sentiment et de +calme. Se soutenant toujours à la muraille, elle continua sa marche sans +paraître se soucier des êtres immondes que le bruit de ses pas faisait +fuir de tous côtés. + +Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée, car deux fois +elle aperçut une lueur lointaine qui lui sembla être celle causée par +la lumière du ciel pénétrant par une étroite ouverture. Ces lueurs +successives émanaient de vers luisants rampant sur la voûte des galeries +souterraines. Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement +épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les artères de ses +tempes battaient avec violence et lui martelaient le cerveau. Tout à +coup le point d'appui que lui offrait le mur lui manqua. Sa main ne +rencontra que le vide. Incapable de se soutenir elle trébucha, chancela, +perdit l'équilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. Elle +avait perdu entièrement connaissance. + +C'étaient les pas incertains d'Yvonne, c'était ce soupir exhalé de sa +poitrine haletante que Jocelyn avait entendus. Le vieux serviteur, le +corps penché, demeura immobile et silencieux, les traits contractés +par l'épouvante. Prêtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn +écouta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il revint vers son +maître. + +--Eh bien? demanda le marquis. + +--J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn; mais je suis +certain qu'il y a quelqu'un dans les galeries. + +--Tu as entendu parler? + +--Non, j'ai entendu marcher. + +--Un pas d'homme? demanda la religieuse. + +--Je ne puis vous le dire, madame. + +--Et ces pas se sont éloignés? + +--Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, puis un soupir, +puis plus rien. + +--C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours! s'écria le marquis. +Allons, viens, Jocelyn. + +--Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le marquis, Philippe, +ne me quittez pas! + +--Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à celles de Julie, +monseigneur! ne sortez pas! Songez que vous pourriez vous compromettre. + +--Faire découvrir notre retraite! continua Julie. + +--Et qui sait si ce n'est pas une ruse! + +--Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons laisser ainsi une +créature humaine qui peut-être a besoin de nous. + +--De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit que l'autre aile du +couvent était habitée par des gens que je ne connaissais point. Ils ont +découvert sans doute le secret des galeries souterraines; mais ils ne +peuvent venir jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse +qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans laquelle nous +sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tous! + +--Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt venir; alors +je sortirai par l'ouverture secrète d'en haut; je connais les autres +entrées des souterrains; je ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai +et j'atteindrai ainsi la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en +conjure, ne tentons rien! + +--Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant. + +Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de laquelle le +marquis s'était déjà avancé. + +Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. Alors le +vieux serviteur se disposa à accomplir son dessein. Seulement, au lieu +de se diriger vers la porte secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait +toujours évanouie, il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt +il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé au sommet +il pénétra dans une pièce voûtée qu'il traversa, et, au moyen d'une clé +qu'il portait sur lui, il ouvrit une porte de fer imperceptible aux +yeux de quiconque n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture, +artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles noircies. + +Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la faveur de +l'obscurité il atteignit la cour commune. Là, caché derrière un pilier, +il jeta autour de lui des regards interrogateurs. Deux fenêtres de +l'aile gauche étaient splendidement éclairées. + +Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa rapidement. +Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, essayer de voir dans +l'intérieur, et de connaître les nouveaux habitants. Malheureusement les +vitraux des fenêtres étaient peints, et ne permettaient pas aux regards +de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, abandonna la +petite éminence, et songea à pénétrer dans les souterrains par une des +issues donnant sur la campagne, et dont il connaissait à merveille les +entrées. + +Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il aperçut un homme +qui traversait la cour et qui marchait dans sa direction. Jocelyn, vêtu +du costume des paysans bretons, était méconnaissable. Il attendit donc +assez tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance +fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui sans le voir, et se dirigea +tout droit vers un rez-de-chaussée que le comte avait converti en +écurie. Cet homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende +aux chevaux. + +Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit saisi d'une +inspiration subite. Dévoré par le désir de connaître de quelle espèce +étaient les gens qui habitaient si près de son maître, et pouvaient d'un +moment à l'autre devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans +la cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la plaça devant +l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement. + +En voyant le domestique du comte sortir du corps de bâtiment, en +entendant les chevaux hennir à l'approche de leur avoine, Jocelyn avait +supposé la vérité, et il avait mentalement calculé qu'il avait le temps +d'accomplir son projet avant que le domestique eût terminé ses fonctions +de palefrenier. + +Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui permettait de +plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il fut saisi d'un tremblement +nerveux, et qu'il sauta à terre plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn +venait de reconnaître le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et +la première marquise de Loc-Ronan. + +Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux hommes dans +l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu'ils avaient deviné et la +supercherie de son maître, et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant +le bruit qu'il avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la +cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle à sa +place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il franchit la distance qui +le séparait de l'entrée du cloître mystérieux où l'attendaient Julie et +Philippe. + +En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, l'oeil égaré, le +marquis et la religieuse poussèrent une exclamation d'effroi. + +--Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe. + +--Que se passe-t-il? demanda la religieuse. + +Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion l'étouffait. + +--Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée, monseigneur, fuyez! +fuyez sans retard! + +--Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel propos? + +--Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!... + +--De qui parles-tu? + +--D'eux!... de ces misérables! + +--Du comte et du chevalier? + +--Oui! + +--Impossible! + +--Si, vous dis-je! + +La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger ni de se +mêler à la conversation rapide qui avait lieu entre son mari et le vieux +serviteur. + +--Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore comprendre le danger +dont il était menacé, Jocelyn, ton dévouement t'abuse; tu te crées des +fantômes. + +--Plût au ciel, monseigneur! + +--Mais alors, qui te fait supposer?... + +--Ils sont ici! + +--Ces hommes dont tu parles? + +--Oui! + +--Ils sont à Plogastel? + +--Dans l'abbaye même. + +--Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant. + +--Hélas! oui, madame! + +--Impossible! Impossible!... dit encore le marquis. + +--Je les ai vus! répondit Jocelyn. + +--Quand cela? + +--A l'instant même! + +--Dans les souterrains? + +--Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent! + +Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire et de voir. Il +dit que lorsque ses regards plongèrent dans la chambre éclairée, il +avait aperçu le comte et le chevalier à table, et auprès d'eux une autre +personne encore. + +--Une femme? demanda le marquis. + +Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse et se +tut. + +--Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée subite. + +--Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse. + +Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La religieuse, +agenouillée, priait avec ferveur. De sombres résolutions se lisaient sur +le front du marquis. Pour lui, comme pour Jocelyn, il était manifeste +que le comte et le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis +à sa poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée dans l'abbaye +déserte? + +Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait encore se +retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui plus était, s'y retrouver +en entraînant Julie avec lui. Pour sortir libre de l'abbaye, il lui +faudrait sans aucun doute accéder aux propositions qui lui avaient été +faites. Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était rien, +mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de quelque crime qui +déshonorerait le nom si respecté de ses aïeux. + +Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la pensée d'en +finir d'un seul coup avec cette existence horrible et de se donner la +mort. La vue de Julie priant à ses côtés le retint. + +Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait son maître de +fuir promptement sans tarder d'un seul instant. + +--Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun me connaît dans la +province! Je ne ferai pas cent pas en plein soleil sans être salué par +une voix amie. Oh! si Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas! +J'irais lui demander un refuge à bord de son lougre! + +--Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, Dieu vient +de m'envoyer une inspiration. Voici ce que vous devez, ce que vous allez +faire: Je vous ai dit que, seule dans le pays, une vieille fermière +connaissait mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement +dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre dépositaire +du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empressement à mes ordres +et consentira à faire tout ce qui dépendra d'elle pour nous être utile, +j'en suis certaine. Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous +pouvons encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons chez +elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine, près d'Audierne. +Vous vous embarquerez avec lui. Vous gagnerez promptement les îles +anglaises, et une fois là, vous serez en sûreté. + +--Et vous, Julie? demanda le marquis. + +--Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je reviendrai ici. + +--Ici!... oh! je ne le veux pas! + +--Pourquoi, Philippe? + +--Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misérables! Vous ne +savez pas, comme moi, de quoi ils sont capables! + +--Qu'ai-je à craindre? + +--Tout! + +--Ils ne me connaissent pas. + +--Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître, ils vous +devineront. + +--Qu'importe? + +--Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition. + +--Laquelle? + +--Vous m'accompagnerez en Angleterre. + +--Cela ne se peut pas, Philippe. + +--Alors, je reste! + +--Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse désolée. Partez! +consentez à fuir! + +--Jamais, tant que vous serez exposée, Julie! + +--Eh bien! je vous promets de demeurer quelques jours chez la fermière. +Je ne reviendrai à l'abbaye que lorsqu'elle sera de nouveau solitaire. + +--Non! je ne pars pas sans vous! + +--Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint à abandonner votre +maison! dit la religieuse en levant les mains vers le ciel. + +--Dieu nous voit, Julie; il m'absout! + +--Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression de +résolution sublime. + +Jocelyn se dirigea vers les souterrains. + +--Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils déjà. Partons +par le cloître. + +Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il avait parcourue +lui-même quelques minutes auparavant. Pour plus de précaution, Jocelyn +sortit seul d'abord. Il s'assura que le cloître était désert. Puis il +revint prévenir le marquis et Julie. + +Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, ainsi que +l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse leur fit suivre les +arcades, et bientôt ils atteignirent le jardin du couvent qu'ils +parcoururent avec mille précautions dans toute sa longueur. A +l'extrémité de ce petit parc, Julie se dirigea vers une petite porte +qu'elle ouvrit et qui donnait sur la campagne. + +Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de genêts hauts +et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent, certains d'être +ainsi à l'abri des poursuites. Puis Julie, leur indiquant la route, se +mit en devoir de les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur +avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre Yvonne. + +Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était demeurée dans +la même position. Étendue sur le sol humide, dévorée par une fièvre +brûlante, en proie à un délire épouvantable, sans voix et sans force, +elle se mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible. + + + + +XII + +LE POISON DES BORGIA. + + +Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en attirant l'attention +de Jocelyn, avait été cause de la découverte de la présence des +beaux-frères et de la première femme de son maître dans l'abbaye de +Plogastel; dans cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray +était assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne, la +belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui que suivant les +circonstances, il appelait tantôt son ami Raphaël, tantôt son très-cher +frère, le chevalier de Tessy. Jasmin avait fidèlement exécuté les ordres +reçus. Combinant avec un soin digne d'éloges ses talents dans l'art +culinaire et ses habitudes de service élégant, le respectable valet +cumulait, à la grande satisfaction de ses maîtres, l'office du cuisinier +et celui du maître d'hôtel. + +Depuis son entrée dans l'abbaye, Jasmin avait fouillé l'aile choisie par +le comte, du rez-de-chaussée aux combles. Il avait déployé un tel +luxe d'activité dans ses recherches que vaisselle, argenterie, +vins, liqueurs, conserves, cristaux, rien n'avait échappé à son oeil +scrutateur. + +Peut-être bien qu'en suivant les explorations du valet, on eût pu +s'étonner et de son activité et de son adresse à trouver les cachettes, +à fouiller les bons coins et à forcer les serrures; peut-être qu'en +examinant attentivement le riche service de table de l'abbesse, on +se fût aperçu de la disparition de plusieurs vases de vermeil et +de nombreuses timbales d'argent massif; peut-être qu'en constatant +l'énormité d'un feu de bois allumé dans une salle basse, on eût pu +établir un rapprochement probable entre ce foyer incandescent et +ces objets détournés, en but d'un lingot facile à emporter; mais les +résultats des investigations de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit, +si heureux, si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni Hermosa +n'avaient songé à s'inquiéter du reste. + +A l'annonce de Jasmin que le souper était servi, tous trois s'étaient +mis à table, et le jeune Henrique n'avait pas tardé à les rejoindre. Le +menu était simple, mais parfaitement entendu. Les pauvres soeurs, nous +le savons, avaient été contraintes à abandonner brusquement l'abbaye +sans qu'il leur fût permis de sauver leurs richesses. + +Aussi rien ne manquait-il à l'élégance de la table. Le linge, d'une +finesse extrême, avait évidemment été tissé dans les meilleures +fabriques de la Hollande. Les verres et les carafes étaient taillés +dans le plus pur cristal de la Bohême. La vaisselle d'argent s'étalait +somptueusement, entourée d'admirables porcelaines de Sèvres; des +candélabres en même métal que la vaisselle, et surchargés de bougies, +inondaient la table d'un torrent de rayons lumineux qui se brisaient +en se reflétant aux arêtes tranchantes et aiguës des verreries, ou qui +caressaient, en en doublant l'éclat, les contours arrondis des pièces +d'argenterie et des porcelaines transparentes. + +Les meilleurs vins, que l'abbesse dépossédée réservait soigneusement +pour les visites de l'évêque diocésain, étincelaient dans les coupes de +cristal, auxquelles ils donnaient les tons chauds de la topaze brûlée ou +ceux du rubis oriental, suivant que les convives s'adressaient aux crûs +bourguignons ou aux produits généreux des coteaux espagnols. + +Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, entremets et +desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient à confectionner dans le +silence du cloître pour envoyer en présent à leurs amis de Quimper et +de Vannes, gisaient éventrés, renversés par les mains profanes des deux +hommes et de leur compagne. + +Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée dans la pièce, +ployant sous le poids d'un plateau d'argent richement ciselé, et +encombré de la plus merveilleuse collection de liqueurs qu'eut pu +désirer un disciple de Grimod de la Reynière. Flacons de toutes formes +et de toutes couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la marche +du valet. Il déposa le tout sur la table, et sur un signe d'Hermosa, il +sortit en emmenant Henrique. + +Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffées par les +libations copieuses faites aux dépens des habiles trouvailles du +cuisinier, commençaient à fermenter outre mesure, les convives voulaient +se débarrasser de la présence de témoins gênants. + +Aucun d'eux n'avait pu soupçonner la disparition d'Yvonne, que le +chevalier voulait laisser reposer avant d'entamer un second tête-à-tête, +qu'il espérait bien rendre définitif. La conversation, que la présence +du jeune Henrique avait jusqu'alors renfermée dans les bornes d'une +causerie presque convenable, s'élança rapidement dans les hautes régions +du dévergondage le plus éhonté. + +Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d'une partie de ses +vêtements que la chaleur rendait gênants, à demi couchée sur les genoux +de Diégo, les épaules nues, les lèvres rouges et humides, les regards +étincelants de cynisme et de débauche, la magnifique créature avait +recouvré tout l'éclat de cette beauté de bacchante qui faisait d'elle +une véritable sirène aux charmes invincibles. Se prêtant aux caresses du +comte, sans fuir celles du chevalier, elle buvait dans tous les verres, +lançait des quolibets capable d'amener le rouge sur le visage d'un +garde-française. + +Aucune contrainte ne régnait pins dans les paroles des trois convives; +aucune gêne n'entravait leurs actions. + +--Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant tout à coup. + +--Au diable! s'écria Diégo; laisse-nous faire en paix notre digestion. +Ta Bretonne va crier comme une fauvette à laquelle on arrache les +plumes, et les pleurs des femmes ont le don de m'agacer les nerfs après +souper. + +--Tout à l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine, ajouta +Hermosa en souriant; mais Diégo a raison: finissons d'abord de souper et +de boire. Allons, mio caro, verse-moi de ce xérès aux reflets dorés, +et oublie un peu tes amours champêtres pour songer à l'avenir. Je suis +veuve, Raphaël, tu le sais bien, et j'ai besoin d'être entourée de mes +amis, pour m'aider à supporter mes douleurs et me décider sur le parti +que je dois prendre. Voyons, mes aimables frères, parlez: me faut-il +revêtir les noirs vêtements de circonstance, et larmoyer en public sur +ma triste situation? + +--A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement Diégo. + +--Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes droits, peut-être +aurais-je une part dans l'héritage? + +--Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas. Au diable les +vêtements de deuil et la comédie de veuvage! Elle ne nous rapporterait +pas une obole. Non! non! j'ai une autre idée. + +--Quelle idée? + +--Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le présent, soupons gaîment! +Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, ma belle maîtresse, à toi à nous +verser le syracuse, ce vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote +qui noie la raison, raffermit le coeur, réjouit l'âme, et nous rappelle +nos Calabres bien-aimées! Donne-nous à chacun un flacon entier, comme +jadis après une expédition. Part égale! + +--Part égale! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse à ton tour! + +Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le buffet en chêne +sculpté sur lequel elle avait déposé les flacons du vin sicilien. Mais +Diégo, la saisissant par la taille, l'attira à lui et la renversa sur +ses genoux. + +--Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente ans! + +Et se penchant vers sa compagne: + +--Ne va pas te tromper! murmura-t-il à son oreille. + +Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide regard, puis elle +alla prendre les flacons et les plaça sur la table. Chacun prit celui +qui lui était offert. A les voir ainsi tous trois, chancelant à demi +sous l'effet de l'ivresse naissante, on devinait facilement que ce +n'étaient pas là deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble: +c'étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefois Marcof, et une +courtisane éhontée comme on en a rencontré et comme on en rencontrera +toujours, tant que la débauche existera sur un coin de la terre. Le +souper avait dégénéré en orgie. + +--Raphaël! s'écria Diégo en remplissant son verre, buvons et portons +une santé à nos amis d'autrefois, à ces pauvres diables qui se déchirent +encore les pieds sur les roches des Abruzzes, à nos compagnons de +misère, de gaieté et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes! + +--A Cavaccioli! dit Hermosa; et puisse-t-il danser le plus tard possible +au bout d'une corde! + +--A Cavaccioli! répéta Raphaël en choquant son verre contre celui que +lui présentait Diégo. + +Et il but à longs traits. + +--Allons, Hermosa! reprit Raphaël en posant son verre vide sur la table +et en saisissant le flacon d'une autre main pour le remplir de nouveau. +Allons, Hermosa! chante-nous quelque-uns de tes joyeux refrains, cela +égayera un peu ces murailles, qui n'ont guère entendu que des psaumes et +des litanies! + +--Et que veux-tu que je chante, Raphaël? + +--Ce que tu voudras, pardieu! + +--Une chanson française? + +--Sang du Christ! interrompit Diégo en italien, fi des chansons +françaises! Une chanson du pays, cara mia! une chanson en patois +napolitain. + +Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se leva et commença +d'une voix fraîche encore et vibrante ces couplets si répétés à Naples, +et que depuis plus d'un siècle les lazzaroni ont chantés sur tous les +airs connus: + + Pecque qu'a ne me vide + T'en griffe com agato? + Nene que t'aggio fato + Quà non me pui vide. + O jestemma voria + Le giorno que t'amaï + Io te voglio ben assaï + E tu non me pui vide! + +--Bravo! s'écria Raphaël. + +--Bravo! répéta Diégo. Il me semble être encore dans les Abruzzes! +Ah! l'on a bien raison de dire que les années de la jeunesse ne se +remplacent pas! Depuis que nous avons quitté les Calabres, depuis le +jour où ce damné Marcof, que Dieu confonde! a détruit à lui seul une +partie de ma bande, nous n'avons jamais cessé d'avoir de l'or et d'en +dépenser à pleines mains. Eh bien! je regrette néanmoins cette vie +d'autrefois, si misérable peut-être, mais si belle et si libre. + +--Pour moi, je ne suis pas de ton avis, répondit Hermosa, et je suis +certaine que Raphaël ne pense pas autrement que je le fais. + +--Tu as raison, Hermosa, fit Raphaël. Eh bien! continua-t-il en +tressaillant, que diable ai-je donc? Un étourdissement! + +--Tu as besoin d'air peut-être? fit observer Diégo. + +--C'est possible. + +--Ouvre la fenêtre, Hermosa. + +Hermosa obéit en lançant un nouveau coup d'oeil à Diégo, qui laissa +errer un sourire sur ses lèvres. + +--Je me sens mieux! fit Raphaël en s'approchant de la fenêtre. + +Diégo se leva, et passant son bras autour de la taille d'Hermosa, il se +pencha vers elle comme pour lui baiser le cou, mais il lui dit à voix +basse: + +--Tu as vidé tout le flacon? + +--Oui, répondit la femme. + +--Per Bacco! + +--C'est trop? + +--C'est énorme! + +--Alors? + +--Alors ce sera plus tôt fini, voilà tout. + +Et celle fois, il embrassa Hermosa au moment où Raphaël se retournait. + +--Corps du Christ! s'écria celui-ci en les voyant dans les bras l'un de +l'autre, quelle tendresse! quel amour! quelle passion! cela fait plaisir +à voir! + +--Eh! caro mio! répondit Diégo, n'as-tu pas aussi une belle compagne qui +t'attend? + +--Si fait! pardieu! ma jolie Yvonne! Je n'y songeais plus. + +--Peste! quelle indifférence pour un amoureux! + +--Eh! c'est la faute de ce vin de Syracuse! Il me produit ce soir un +effet étrange; à tous moments j'ai des éblouissements. Il me semble que +le plancher vacille sous mes pieds. + +--Tu as la tête faible! + +--Tu sais bien le contraire. + +--Alors c'est une mauvaise disposition passagère! + +--C'est possible. En attendant, j'ai laissé, je crois, à la belle +enfant, tout le temps nécessaire pour mûrir mes paroles. Corpo di Bacco! +j'ai dans l'idée que je vais la trouver docile comme une fiancée, et +amoureuse comme une courtisane romaine! + +--Tu vas à la cellule? + +--De ce pas, mio caro. + +Et Raphaël se dirigea vers la porte; mais à moitié chemin, il chancela, +fit un effort pour se soutenir et tomba sur une chaise. Diégo suivait +tous ses mouvements de l'oeil du tigre qui veille sur sa proie. + +Hermosa, indifférente à ce qui se passait autour d'elle, trempait +le petit doigt de sa main mignonne dans son verre à demi rempli et +s'amusait à laisser tomber sur la nappe, déjà maculée, les gouttelettes +brillantes du vin liquoreux que les rayons des bougies transformaient +en perles orangées. Tandis que sa main droite se livrait à cet innocent +exercice, la gauche s'approchait, en se jouant, du flacon qu'avait aux +trois quarts vidé Raphaël. Agitant doucement la tête, elle lança un +regard autour d'elle. Diégo lui tournait le dos, Raphaël avait la main +sur ses yeux. Alors la belle figure de l'Italienne prit une expression +sauvage et épouvantable: ses doigts fiévreux saisirent le flacon et +l'attirèrent à la place de celui appartenant au comte de Fougueray. Puis +une idée nouvelle lui traversa sans doute l'esprit, car ses traits se +détendirent, et elle remit la bouteille devant le couvert de Raphaël. +Les deux hommes n'avaient rien vu. + +Diégo paraissait absorbé plus que jamais dans la contemplation de son +compagnon, et celui-ci, pâle et la bouche crispée, était incapable de +voir ni d'entendre. Le poison opérait rapidement, car la physionomie du +chevalier se décomposait à vue d'oeil. + +Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphaël respira +bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner la porte; mais une +nouvelle faiblesse s'empara de lui et le fit retomber sur un siège. Il +passa la main sur son front humide de sueur. + +--Oh! murmura-t-il, j'ai la poitrine qui me brûle! + +--Veux-tu boire? demanda Diégo. + +Raphaël ne répondit pas. Diégo s'avança vers la table, prit un verre +qu'il remplit encore de syracuse, et le présenta à Raphaël. Celui-ci +tendit la main et leva les yeux sur son compagnon. Puis une pensée +subite illumina sa physionomie cadavéreuse. Il ouvrit démesurément les +yeux, se redressa vivement en repoussant le verre, et saisissant le bras +de Diégo: + +--Pourquoi nous as-tu fait donner à chacun un flacon séparé de syracuse? +demanda-t-il d'une voix rauque. Pourquoi n'as-tu pas bu dans le mien? + +--Quelle diable de folie me contes-tu là? répondit Diégo en souriant +avec calme. + +Mais Raphaël se précipitant vers la table, prit son verre, vida dedans +ce qui restait du breuvage empoisonné placé devant lui, et l'offrant à +Diégo: + +--Bois! lui dit-il. + +--Je n'ai pas soif! répondit le comte. + +--Bois, te dis-je, je le veux! + +--Au diable! + +Et Diégo, d'un revers de main, fit voler le verre à l'autre bout de la +pièce. + +--Ah! s'écria Raphaël dont l'expression de la physionomie devint +effrayante. Ah! tu m'as empoisonné! + +--Tu es fou, Raphaël! ne suis-je pas ton ami? + +--Tu m'as empoisonné! Le flacon? où est le flacon que Cavaccioli t'a +donné? + +--C'est Hermosa qui l'a. + +--Où est-il? Je veux le voir! + +--Pourquoi faire? + +--Ah! je souffre! je ne vois plus! je brûle! s'écria Raphaël en se +tordant dans des convulsions horribles. + +--Que faut-il faire? demanda Hermosa à Diégo. + +--Attendre! cela ne sera pas long! + +--Tu vois bien que tu m'as empoisonné! s'écria Raphaël, qui, avec cette +perception mystérieuse des sens qui résulte en général de l'absorption +d'un poison végétal, avait entendu ces paroles. Tu m'as empoisonné! +continua-t-il en tirant son poignard; mais nous allons mourir ensemble! + +Et Raphaël essaya de s'élancer sur Diégo, mais un nouvel éblouissement +la cloua à la même place. Hermosa s'était rapprochée de la porte. + +--Va-t'en! lui dit vivement Diégo, va-t'en! et empêche Jasmin de +pénétrer jusqu'ici. + +Hermosa obéit avec un empressement visible. + +--Si Raphaël pouvait le tuer avant de mourir! murmura-t-elle en entrant +dans une pièce voisine. + +Là, s'agenouillant sur un prie-Dieu: + +--Sainte madone! exaucez ma prière! dit-elle avec onction; je promets +une robe de dentelle à la vierge de Reggio! + +Raphaël s'était relevé. Rassemblant ses forces, et soutenu par la +suprême énergie du désespoir, par le désir de la vengeance, par la +volonté d'entraîner avec lui son meurtrier dans la tombe, il marcha vers +Diégo. Celui-ci connaissait trop la violence du poison qu'il avait fait +prendre à Raphaël pour douter de son efficacité. Aussi ne cherchait-il +qu'à gagner du temps. + +Alors commença entre ces deux hommes un combat horrible à voir. L'un +fuyait en se faisant un rempart de chaque meuble. L'autre, pâle, +haletant, se soutenant à peine trébuchant devant chaque obstacle, +essayait en vain d'atteindre son ennemi. + +Le silence le plus profond régnait dans la pièce. On entendait seulement +la respiration de chacun, l'une sifflante avec bruit, l'autre égale et +sonore. + +Diégo renversa avec intention les candélabres placés sur la table encore +toute servie. L'obscurité ajouta à l'horreur de la situation. Devinant +que son adversaire n'avait renversé les flambeaux que pour gagner plus +facilement la porte de sortie et fuir, Raphaël s'appuya immobile contre +le chambranle, serrant le manche de son poignard entre ses doigts +humides et crispés. + +Diégo fit quelques pas, se tenant toujours sur la défensive. Il avait +pris sur la table un long couteau à lame courte et acérée qui avait +servi à trancher un magnifique jambon de Westphalie. N'entendant Raphaël +faire aucun mouvement, il le crut évanoui de nouveau. Alors il se +dirigea rapidement vers la porte. Sa main, étendue, rencontra celle de +son ennemi. + +--Enfin! s'écria Raphaël en levant son poignard. + +Et d'un bras encore assez ferme il frappa. Diégo, avec une présence +d'esprit qui indiquait un sang-froid remarquable, se baissa vivement. +Raphaël frappa dans le vide. + +Alors Diégo, se relevant, saisit son adversaire dans ses bras, le +souleva de terre et le renversa sur la dalle. Puis, entr'ouvrant +vivement la porte, il s'élança en la retirant à lui. La clef, placée +extérieurement, lui permit de la refermer. Une fois dans le corridor, il +respira. Hermosa était en face de lui. + +--Eh bien? demanda-t-elle. + +--Il va mourir! répondit Diégo. + +--Quoi! ce n'est pas encore fini? + +--Je ne voulais pas répandre son sang. + +--Parce qu'il avait été ton compagnon? + +Diégo haussa les épaules. + +--Non! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire à ce que nous dirons +lorsque nous lui parlerons de cette mort subite. + +A travers l'épaisseur de la boiserie de la porte, on entendait Raphaël +blasphèmer. Seulement les blasphèmes étaient interrompus de temps à +autre par un râle d'agonie. + +--Maintenant, rentre chez toi! dit Diégo à Hermosa. + +--Tu ne viens pas? + +--Non! + +--Où vas-tu donc? + +--A la cellule de l'abbesse. + +--Trouver la Bretonne? + +--Oui. + +--Pourquoi faire? + +--Pour savoir si, elle aussi, elle est morte. + +Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand oeil noir pénétrant. + +--Diégo! fit-elle. + +--Hermosa? répondit tranquillement le comte en soutenant sans trouble le +regard de sa compagne. + +--Diégo! tu m'as dit que cette jeune fille t'était indifférente? + +--Oui. + +--Tu as menti! + +--Hermosa! + +--Tu as menti! te dis-je. + +--Mais, je te jure... + +--Allons-donc! interrompit Hermosa avec dédain, crois-tu donc que je +t'aime encore assez pour être jalouse? + +--Eh bien, alors? + +--Je veux que tu me dises la vérité. + +--Je te l'ai dite. + +--Très-bien; je vais alors aller moi-même dans la cellule, et comme +cette jeune fille nous est inutile... + +--Après? dit Diégo en voyant qu'elle n'achevait pas sa pensée. + +--Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon, continua-t-elle +froidement. + +Diégo fit un geste violent d'impatience. Hermosa se rapprocha de lui. + +--Avoue-donc! dit-elle. + +--Eh! quand cela serait? que t'importe? + +--Il m'importe qu'avant toute chose je veux que nous partagions ce que +vous avez rapporté du château de Loc-Ronan. + +--Morbleu! que ne le disais-tu plus tôt? + +Et Diégo entraîna rapidement Hermosa dans une chambre voisine. On +entendait toujours le râle et les blasphèmes de Raphaël qui lacérait +la boiserie de la porte avec la pointe de son poignard. A l'aide d'un +briquet qu'il portait constamment sur lui, le malheureux avait encore +eu la force de faire jaillir la lumière et de rallumer une bougie. Il +espérait pouvoir démonter les gonds de la porte et joindre alors son +ennemi, mais sa main vacillante frappait la boiserie et non le fer. + +Diégo se dirigea vers un énorme coffre placé dans un des angles de la +pièce dont Hermosa avait fait sa retraite. Ce coffre était doublé en +fer et avait servi sans doute à renfermer les trésors du couvent. Les +religieuses avaient fui si promptement qu'elles n'en avaient pas emporté +les clefs. Lorsque le comte de Fougueray était arrivé dans l'abbaye, +le coffre était ouvert et vide. C'était là qu'avec Raphaël ils avaient +déposé l'or, les bijoux et les papiers arrachés à Jocelyn. + +Diégo ouvrit le coffre. Il allait procéder au partage, lorsque Hermosa +lui posa la main sur l'épaule. + +--Attends! dit-elle. + +Diégo la regarda étonné. + +--Qu'est-ce donc? demanda-t-il. + +--J'ai à te parler. + +--Plus tard! + +--De suite! + +--Fais vite en ce cas. + +--Cette demande de partage, mon cher, est un prétexte, dit Hermosa en +souriant. Je n'ai pas peur que tu me trompes jamais; car nous avons trop +besoin l'un de l'autre pour que tu songes à faire de moi ton ennemie. +Ne t'impatiente pas! Si tout à l'heure j'avais voulu t'amener ici pour +causer, tu aurais refusé! Je connais ton caractère gai et j'ai suivant +mes appréciations. Maintenant que nous sommes seuls, oublie un moment +la belle Yvonne, tu as trop d'esprit, et tu n'es plus assez jeune pour +sacrifier ton intérêt à l'amour. Or, il s'agit de notre fortune, Diégo! +de notre fortune que la mort de Philippe nous a enlevée tout à coup, +et qu'il dépend de moi de nous rendre! Ah! tu es devenu attentif? Tu +m'écoutes, maintenant! + +--Sans doute! tu m'intrigues énormément. Parle vite. + +--Oh! mon projet sera court à expliquer. + +--Je t'écoute. + +--La mort du marquis est tellement récente, continua Hermosa, qu'elle +est à peine connue dans cette partie de la province, et que bien +certainement on l'ignore à vingt lieues. + +--Ceci est incontestable. + +--Tu te rappelles, Diégo, lors de notre arrivée à Rennes, jadis ce +que nous avons entendu dire de l'amour de Julie de Château-Giron pour +Philippe de Loc-Ronan? + +--On prétendait cet amour fort sérieux. + +--Et l'on ne se trompait pas! Ce qui a déterminé la nouvelle marquise à +prendre le voile a été la pensée de rendre le repos à son époux, croyant +le mettre ainsi à l'abri de nos poursuites. Tu avoueras qu'elle se +sacrifiait. Or, une femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour +l'amour d'un homme, cette femme-la, ferait à plus forte raison, le +sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillité de ce même homme? + +--Puissamment raisonné! interrompit Diégo. + +--Julie de Château-Giron a perdu son père il y a quatre mois. + +--Comment sais-tu cela? + +--Que t'importe? + +--Tu as donc des espions partout? + +--Peut-être bien! + +--Allons! tu es bien décidément d'une force remarquable! dit Diégo en +baisant la main de sa compagne. + +Il avait entièrement oublié Yvonne. + + + + +XIII + +LES PROJETS D'HERMOSA. + + +--Tu disais donc, reprit Diégo après quelques instants, que Julie de +Château-Giron avait perdu son père il y a quatre mois? + +-Oui. + +--Mais elle était fille unique, si j'ai bonne mémoire? + +--En effet, tu ne te trompes pas. + +--Alors elle a hérité?... + +--De trois millions environ. + +--Elle les a donnés à sa communauté? demanda vivement Diégo. + +--Non. + +-Qu'en a-t-elle fait? + +--Elle a donné cinq cent mille livres au couvent dans lequel elle +résidait, et dont j'ignore le nom. + +--Et le reste? + +--Le reste, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille livres, est +demeuré à Rennes entre les mains de son notaire. + +--Qu'en fera-t-elle? + +--Elle veut en disposer en faveur du marquis. + +--Qui t'a donné tous ces détails? + +--L'intendant de la Bretagne qui a été destitué dernièrement. + +--C'est donc cela que tu le recevais si fréquemment à Paris? fit Diégo +avec un sourire. + +--Sans doute. + +--Alors, tu es certaine de ce que tu me dis? + +--J'en réponds! + +--Et que conclus-tu? + +--Tu ne devines pas? + +--Pas précisément, je l'avoue. + +--Je te croyais de l'esprit. + +--Suppose que j'en manque, et explique-toi. + +--C'est bien simple. + +--Mais, encore, qu'est-ce que c'est? + +--Il faut d'abord connaître le nom du couvent où s'est retirée Julie. + +--Nous saurons cela facilement à Rennes, dit Diégo. Au pis-aller, nous +interrogerions le notaire lui-même sous un prétexte quelconque. Bref, je +m'en charge! Après? + +--Tu dois te faire une idée de la terreur qu'inspirent seulement nos +noms à la marquise? + +--Parbleu! + +--Tu avoueras aussi qu'elle doit ignorer encore la mort de son époux? + +--Je le crois. + +--Donc, tu iras la trouver hardiment. + +--Bien; j'irai. + +--Tu demanderas à lui parler en particulier. Au besoin, j'obtiendrai la +permission. + +--Ensuite? + +--Tu lui diras que nous sommes décidés à faire un éclat... + +--Si elle n'abandonne pas entre nos mains les deux millions cinq cent +mille livres? interrompit Diégo. + +--Précisément. + +--Elle les abandonnera, Hermosa; elle les abandonnera! + +Et Diégo marcha avec agitation dans la chambre en se frottant les mains +avec joie. + +--Admirable! s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant devant sa compagne, +admirable! Tu es un génie! + +--Tu approuves mon projet? + +--Je le trouve sublime. + +--Et tu le mettras à exécution? + +--Sur l'heure! + +--Donc nous partons? + +--Cette nuit même! + +--Et la Bretonne? demanda Hermosa avec coquetterie. + +Le comte la prit dans ses bras. + +--Tu sais bien que je n'aime que toi! dit-il. + +--Alors, reprit Hermosa en désignant le flacon qu'elle tenait dans sa +main droite, alors finissons-en. Ne laissons personne ici. Raphaël doit +être mort; qu'Yvonne meure aussi. + +--Soit! répondit Diégo après un moment de réflexion; mais va seule et +présente lui le breuvage toi-même! je ne veux pas la voir. + +Hermosa sortit rapidement. Diégo, alors, s'occupa de refermer le coffre. +Il achevait à peine que Jasmin parut discrètement sur le seuil de la +porte. + +--Que veux-tu? demanda le comte. + +--Faut-il desservir? répondit le valet. + +--Inutile; nous n'avons pas le temps; aide-moi à descendre cette +caisse, nous la chargerons sur le cheval du chevalier. Ah! à propos +du chevalier, continua-t-il après un moment de silence, tu sais qu'il +s'occupait de politique? + +--Je le crois, monseigneur. + +--Eh bien! il est urgent que l'on ignore où il est. + +--M. le chevalier est donc parti? + +--Oui. + +--Je ne l'ai pas vu. + +--Il a passé par les souterrains. + +Jasmin avait chargé le coffre sur ses épaules et descendait aidé par le +comte. Ils l'attachèrent solidement sur la croupe d'un cheval que Jasmin +devait mener en main. Lorsqu'ils eurent terminé, le comte ordonna au +valet de l'attendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche: + +--Tiens! dit-il en la lui remettant, sois toujours discret sur tout ce +que tu vois et entends. + +Jasmin s'inclina et le comte remonta vivement. Au sommet de l'escalier +il rencontra Hermosa. Celle-ci était un peu pâle. + +--Qu'as-tu? demanda Diégo. + +--Suis-moi! répondit-elle. + +Hermosa saisit la main de Diégo et l'entraîna vivement vers la cellule +de l'abbesse. + +--Entre! dit-elle en se rangeant pour lui faire place. + +Diégo pénétra dans la pièce éclairée par un candélabre qu'Hermosa y +avait apporté. La cellule était déserte. Diégo la parcourut rapidement +du regard. + +--Où est la jeune fille? fit-il brusquement. + +--J'allais te le demander! répondit froidement Hermosa. + +--A moi? + +--A toi-même! + +--Mais elle doit être ici? + +--Regarde! + +--Qu'est-ce que cela signifie, Hermosa? + +--Cela signifie, Diégo, que tu as probablement pris tes mesures d'avance +et que tu as fait évader la belle enfant. C'est ce qui m'explique ta +facilité de tout à l'heure. + +--Sang du Christ! j'ignore ce que tu veux dire! + +--Tu le jurerais? + +--Sur mon honneur! + +--Mauvaise garantie. + +--Hermosa! + +--Je dis mauvaise garantie! répéta l'Italienne. + +--Par tous les démons de l'enfer et sur ma damnation éternelle! s'écria +Diégo, je te fais serment que je ne comprends pas tes paroles. + +Il parlait avec un tel accent de vérité, qu'Hermosa fut convaincue. + +--Mais alors où est-elle? + +--Le sais-je! + +--Raphaël l'aurait-il rendue à la liberté? + +--Impossible! Rappelle-toi qu'après souper il voulait aller auprès +d'elle, lorsque... l'accident est arrivé. + +--Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d'ici? + +--Cherchons! dit vivement Diégo. + +Et tous deux se mirent à explorer la cellule, sondant les murailles +et les dalles du plancher. Partout le son était mat et attestait +l'épaisseur. Aucun indice ne pouvait leur révéler la vérité. + +--Que faire? dit Hermosa en s'arrêtant. + +--Nous n'avons pas à hésiter! répondit vivement Diégo. Yvonne a pris la +fuite par un moyen que nous ignorons. + +--Après? + +--Une fois hors d'ici, elle ira implorer du secours, et peut-être même +ramènera-t-elle les paysans des environs. + +--C'est probable. + +--On nous trouvera tous deux, et l'on découvrira la cadavre de Raphaël. +Or, si la justice met le nez dans nos affaires, nous ne savons pas où +cela peut nous mener. Fuyons donc au plus vite, si nous en avons encore +le temps. + +--Nous irons à Rennes? + +--Oui, mais allons à Brest d'abord, et demain, sans plus tarder, nous +nous embarquerons pour gagner Nantes ou Saint-Malo. + +--Si tu t'assurais avant tout que Raphaël est bien mort? + +--Inutile! la dose était trop violente pour qu'elle ne l'ait pas déjà +tué. Nous pourrions voir recommencer une scène qui nous retarderait et +mettrait forcément Jasmin dans notre confidence, ce qui nous gênerait +très-certainement un jour. + +--Tu as raison. + +--Où est Henrique? + +--Il dort. + +--Réveille-le promptement et descends. Je t'attends en bas. + +--Va; je te suis. + +Hermosa courut vers la chambre où reposait son fils. Diégo descendit +dans la cour. Les chevaux étaient bridés. Jasmin, tenant les rênes +réunies dans sa main droite, attendait au pied de l'escalier. Le ciel +était pur. Des myriades de diamants étincelants étaient semés sur +l'horizon à la teinte bleue foncée. Quelques nuages blancs s'élevaient +gracieusement et enveloppaient au passage la blanche Phébé dans un +brouillard semblable à une gaze diaphane. + +Diégo frappait sa botte molle du manche de son fouet. Enfin Hermosa +parut. Elle tenait son fils par la main. Diégo souleva dans ses bras +l'enfant mal réveillé et le jeta sur le cou du cheval qui lui était +destiné. Puis, se retournant vers sa compagne, il lui tendit sa main +ouverte en se baissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya sur la +main de Diégo un pied fort élégamment chaussé et assez mignon pour celui +d'une Italienne, et s'élança en selle en écuyère habile. Diégo enfourcha +alors sa monture, prit Henrique entre ses bras, et, appelant le +domestique: + +--Jasmin, dit-il. + +--Monsieur le comte? + +--Attache à ton bras la bride du cheval de main et prends la tête. + +--Quelle route, monsieur? + +--Celle de Brest. + +Et Jasmin, sur cette réponse, piqua en avant, tenant soigneusement les +rênes du cheval sur lequel il avait placé le coffre. Hermosa et Diégo le +suivirent. + +Ils ne pouvaient pas songer, à cause de leurs montures, à traverser les +champs de genêts. Il fallait suivre la route. Or, cette route conduisait +précisément dans la direction qu'avaient prise le marquis de Loc-Ronan, +Julie, et Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprès de la +vieille fermière. + +--Diégo, dit tout à coup Hermosa, si au lieu de gagner Brest, où nous +n'arriverons que demain, nous nous dirigions vers Audierne, où nous +pourrions être facilement en moins d'une heure? + +--Crois-tu que nous trouvions à nous embarquer? + +--Sans aucun doute! Avec de l'argent ne trouve-t-on pas tout ce que l'on +veut? + +--Alors, fit Diégo, piquons vers Audierne. + +Et il transmit l'ordre à Jasmin qui, arrivé à un endroit où la route +se bifurquait, continua de courir en ligne droite, au lieu de suivre le +chemin qui conduisait à Brest. + +--Tu as eu une excellente inspiration, reprit Diégo en se penchant vers +sa compagne. + +--Certes! répondit celle-ci. Nous ne saurions être trop tôt à l'abri des +recherches que va provoquer Yvonne d'une part, en racontant ce qu'elle +sait, et de l'autre le cadavre de Raphaël que l'on trouvera dans la +chambre. + +--Puis nous ne saurions trop nous presser également d'arriver à Rennes. + +--Ah! les deux millions te tiennent au coeur. + +--Énormément! + +--J'en suis fort aise. + +--Pourquoi? + +--Parce que tu es habile, Diégo, et que, si tu emploies dans cette +affaire tout le génie d'intrigue dont le ciel t'a si amplement pourvu, +nous réussirons. + +--Je n'en doute pas, belle Hermosa. + +Et tous deux activèrent encore les allures rapides de leurs chevaux. +Ainsi qu'Hermosa l'avait dit, en moins d'une heure ils aperçurent les +premières maisons de la petite ville maritime. Ils étaient alors au +sommet d'une colline. + +--Demeure ici avec Henrique et Jasmin, fit Diégo en s'adressant à +Hermosa. Le galop de nos chevaux au milieu du silence de la nuit +pourrait éveiller l'attention des habitants d'Audierne. Je vais aller +frapper seul à la porte d'un pêcheur et obtenir de gré ou de force qu'il +nous embarque sur l'heure. + +--Voici précisément un canot qui rentre au port, répondit Hermosa en +désignant du geste le rivage sur lequel venaient doucement mourir les +vagues. + +Diégo regarda attentivement. + +--Tu te trompes, dit-il, c'est une barque qui gagne la haute mer. + +--Peux-tu distinguer ce qu'elle contient? + +--Oui, quatre personnes. + +--Y a-t-il une femme parmi ces gens? + +--Attends! + +Diégo posa la main sur ses yeux pour concentrer leurs rayons visuels. + +--Oui... oui, répondit-il vivement; je distingue une coiffe blanche. + +--Si c'était Yvonne? + +--Que nous importe, maintenant! + +--Nous pourrions peut-être gagner de vitesse sur cette embarcation. Elle +n'est montée que par trois hommes: prends-en six, paie sans marchander, +et assurons-nous le silence de cette jeune fille; si quelquefois nous +étions forcés par les circonstances de revenir plus tard dans ce pays. + +--Tu as raison. + +--Hâte-toi donc. + +--Je pars. + +Diégo lança son cheval au galop. Au moment où il disparaissait, une +chouette fit entendre dans les genêts qui bordaient la route son cri +triste et sauvage, Hermosa n'y fit aucune attention. Ses yeux étaient +fixés sur la barque qui gagnait la haute mer et sur Diégo qui courait +vers Audierne. Un second cri pareil au premier retentit de nouveau, +mais de l'autre côté du chemin. Puis un troisième lui succéda, et si +l'Italienne eût regardé à droite ou à gauche au lieu de regarder en +avant, elle eût vu l'extrémité des genêts s'agiter avec un mouvement +imperceptible. + +Tout à coup deux coups de feu retentirent. Le cheval que montait Jasmin +fit un écart et s'abattit. Hermosa sentit le sien trembler sous elle; +avant qu'elle eût pu le relever de la main, l'animal roula sur la route +en l'entraînant avec lui. Le cheval que Jasmin conduisait, se sentant +libre, et effrayé par les coups de feu, bondit dans les genêts, mais une +main de fer le saisit à la bride tandis qu'un couteau à lame large lui +ouvrait le flanc. L'animal hennit de douleur, se cabra et tomba à son +tour. + + * * * * * + +Pendant ce temps, Diégo frappait à la porte d'un pêcheur, et le +contraignait à se relever, faisant marché avec lui pour qu'il armât sa +barque et qu'il engageât quelques camarades. L'Italien était trop rusé +pour parler de ses intentions de poursuivre le canot qu'il avait aperçu. +Une fois en mer, il se flattait de faire faire aux matelots ce qu'il +jugerait convenable. Le pêcheur promit que l'embarcation serait parée +avant que dix minutes se fussent écoulées, et que les autres marins +seraient à bord dans ce court espace de temps. + +Diégo lui jeta quelques louis, et reprit la route qu'il venait de +parcourir, afin d'aller chercher Hermosa, Henrique et Jasmin. Il avait +déjà gravi la colline, lorsque son cheval s'arrêta tellement court que +le cavalier faillit être lancé à terre. Diégo irrité enfonça ses éperons +dans le ventre de sa monture; mais le cheval, refusant d'avancer, pointa +et se défendit. + +--Qu'y a-t-il donc sur la route? murmura l'Italien en se rendant maître +de l'animal effrayé. + +Et il se pencha en avant fixant ses regards sur le sol. + +--Un cheval mort! s'écria-t-il; le cheval d'Hermosa! Corps du Christ! +qu'est-ce que cela veut dire? + +Saisissant ses pistolets, il sauta vivement à terre. Trois pas plus +loin, il rencontra la monture de Jasmin. Enfin, à moitié caché par les +genêts, il aperçut le cheval porteur du trésor qui se débattait encore +dans les convulsions de l'agonie et inondait la terre du sang qui +coulait en abondance de sa blessure. Mais Jasmin, Henrique et Hermosa +avaient disparu. + +Rendons justice à Diégo, il courut tout d'abord au cheval auquel il +avait confié le fameux coffre. La précieuse caisse était toujours +attachée sur la croupe de l'animal. Diégo poussa un cri de joie suivi +bientôt d'un hideux blasphème. Il venait d'ouvrir le coffre et l'avait +trouvé vide. + +--Saint Janvier soit maudit! hurla-t-il en patois napolitain. La +misérable m'a joué! Elle m'a envoyé à Audierne et son plan était fait +d'avance. Elle était d'accord avec Jasmin! + +Puis il s'arrêta tout à coup. + +--Non, dit-il plus froidement, ils auraient fui avec les chevaux. + +Un cri semblable à ceux qui avaient retenti aux oreilles de l'Italienne, +un cri imitant à s'y méprendre celui de la chouette fit résonner les +échos. Ainsi qu'Hermosa un quart d'heure auparavant, Diégo n'y prêta pas +la moindre attention: il réfléchissait toujours, et se creusait de plus +en plus la tête pour donner un motif raisonnable à la subite disparition +de sa compagne, d'Henrique et de Jasmin, et à la mort des chevaux qui +gisaient à ses pieds. Un second cri plus rapproché se fit entendre sans +troubler davantage les pensées qui absorbaient le beau-frère du marquis +de Loc-Ronan. + +--Que diable peuvent-ils être devenus? s'écria-t-il en se frappant le +front avec la paume de la main droite et en promenant autour de lui +un regard interrogateur, comme s'il eût supposé que les arbres ou les +genêts qui projetaient jusqu'à ses pieds leurs ombres noires eussent pu +lui répondre. + +Tout à coup il tressaillit et fit un pas en arrière. Son oeil venait de +rencontrer le canon luisant d'un fusil passant au-dessus des genêts, +et sur l'extrémité duquel se jouait un rayon de lune. Un troisième cri, +semblable aux deux premiers, retentit derrière lui. Diégo pâlit, et +saisissant la bride de son cheval, il sauta lestement en selle. + +--Les royalistes! murmura-t-il en se courbant sur l'encolure de sa +monture dans les flancs de laquelle il enfonça les molettes de ses +éperons, les royalistes! Ce sont eux qui ont enlevé Hermosa! + +Et il partit à fond de train en courbant plus que jamais la tête, car +cinq à six balles vinrent siffler en même temps à ses oreilles. Aucune +cependant ne l'atteignit. + + + + +XIV + +LA POURSUITE. + + +On n'a pas oublié, que le soir même où eut lieu l'enlèvement d'Yvonne, +ce soir où les gendarmes livrèrent un combat aux paysans de Fouesnan +qui s'opposaient à l'emprisonnement de leur recteur, Marcof, Keinec +et Jahoua s'étaient mis tous trois en route pour suivre les traces +du ravisseur de la jolie Bretonne. On se rappelle que le tailleur de +Fouesnan avait révélé la conversation entendue par lui, conversation +qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy +lorsqu'ils suivaient la route des falaises, et dans laquelle le nom de +Carfor était revenu plusieurs fois à l'occasion d'un enlèvement projeté. +Seulement le tailleur, n'ayant pas entendu prononcer celui d'Yvonne, +n'avait pu rien prévoir. La coïncidence était tellement grande, que +Marcof et Jahoua ne doutaient pas que le berger-sorcier ne fût un des +principaux agents de la violence exercée envers la jeune fille. Keinec +même, malgré l'ascendant que Carfor avait dû prendre sur lui, paraissait +également convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles de Carfor. +Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le pays pour quelque temps, +et, à son retour, devenir la femme de Keinec. + +Cependant son premier mouvement avait été de se précipiter à la +poursuite de celui qui emportait Yvonne sur le cou de son cheval. +Évidemment la volonté de la jeune fille avait été violentée; évidemment +on l'avait contrainte par surprise à s'éloigner du village. Donc, elle +devait souffrir, et Keinec ne voulait pas qu'elle fût malheureuse. +Il était résolu à forcer Carfor à lui indiquer l'endroit où il avait +conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi qu'il l'avait dit à Jahoua, +Yvonne retrouvée, Yvonne rendue à son père, chacun des deux prétendants +défendrait ses droits. Aussi, les trois hommes s'étaient-ils rapidement +dirigés vers la crique de Penmarck. + +Nous avons assisté à la courte conférence qui avait eu lieu entre Marcof +et Jean Chouan, lequel lui avait annoncé que la Bretagne se soulevait +en masse, et lui avait donné rendez-vous pour la nuit suivante en lui +recommandant de prévenir les gars de Fouesnan de se rendre à la forêt +voisine, et d'y conduire le vieux recteur. Marcof avait promis et Chouan +s'était éloigné. + +Alors les trois hommes s'étaient jetés dans une embarcation. Mais +à quelques brasses de la côte, Marcof avait ordonné de revenir au +_Jean-Louis_. Puis il avait laissé Keinec et Jahoua dans le canot, et il +était monté lestement sur le pont de son lougre. + +Il avait appelé un matelot et lui avait donné plusieurs ordres, entre +autres celui de se rendre à Fouesnan, et d'engager les gars à suivre les +avis de Jean Chouan dès la nuit même, afin de mettre le recteur et les +plus compromis d'entre eux en sûreté. Ensuite il était descendu dans +sa cabine. Il avait pris une bourse pleine d'or, trois carabines, des +balles, de la poudre, trois haches d'abordage, et il était remonté. Deux +secondes après il avait repris sa place dans le canot. + +Keinec et Jahoua avaient armé chacun un aviron, et Marcof, tenant la +barre, on avait poussé au large. + +--Nageons vigoureusement, mes gars! dit le marin; souque ferme et avant +partout. + +--Tu mets le cap sur la baie des Trépassés? demanda Keinec. + +-Oui. + +--Nous allons chez Carfor? fit Jahoua à son tour. + +--Sans doute! + +Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque fendait la lame +et voguait avec la rapidité de la flèche. Keinec et Jahoua avaient leurs +bras nus jusqu'à l'épaule. Marcof contemplait en souriant les muscles +saillants de ces membres vigoureux. + +--Courage, mes gars! reprit-il. Nagez ferme; nous arriverons +promptement. Seulement, faisons nos conditions d'avance. Pour mener à +bien un projet quelconque, il faut se concerter et combiner ses actions. +Nous faisons là une expédition dangereuse. Les brigands qui ont enlevé +Yvonne doivent se douter qu'on se mettra à leur poursuite; donc ils sont +sur leurs gardes. Il y va de la vie dans ce que nous entreprenons. + +Les deux jeunes gens firent en même temps un geste de dédain. + +--Ah! continua Marcof, je sais que vous êtes braves tous les deux, et +que vous ne craignez pas la mort. Ce n'est pas là ce que je veux dire. +Comprenez bien mes paroles: elles signifient que, là où il y a danger +de perdre l'existence, le plus courageux doit raisonner le péril. +Souvenez-vous que, si nous nous faisions tuer tous les trois, notre +mort ne rendrait pas Yvonne à son père; et c'est là le but de notre +expédition. Rappelez-vous encore, mes gars, que, pour bien combattre, il +faut à une réunion d'hommes, quelque petite qu'elle soit, un chef à qui +l'on obéisse. Voulez-vous me reconnaître pour chef? + +--Sans doute! répondit vivement Jahoua. + +--Et toi, Keinec? + +--Tu fus toujours le mien, Marcof; je t'obéirai. + +--Très-bien! Mais sachez qu'il me faut une obéissance passive. + +Les deux jeunes gens firent un signe approbatif. + +--Jurez! dit Marcof. + +--Nous le jurons! répondirent-ils. + +--Alors commencez par me raconter ce qui s'est passé entre vous ce soir. + +Keinec et Jahoua se regardèrent. + +--Parle d'abord, toi! commanda Marcof en s'adressant à Keinec. + +--Eh bien! répondit le jeune homme en continuant à ramer avec vigueur, +tu sais que je voulais tuer Jahoua? + +--Oui. + +--Je l'ai attendu ce soir sur la route de Penmarck. + +--Après? + +--J'ai tiré sur lui. + +--Et tu l'as manqué? fit Marcof avec étonnement; car il connaissait +l'adresse de Keinec. + +--Non, répondit celui-ci en baissant la tête, ma carabine a fait long +feu. + +--Ainsi tu commettais un assassinat? + +Keinec ne répondit pas. + +--Tu tirais sur un homme sans défense, continua durement Marcof. Est-ce +ainsi que je t'ai appris à combattre? + +--Marcof!... fit Keinec humilié. + +--Un assassinat, c'est une lâcheté! + +--Marcof! + +--Tais-toi! Si je supposais que tu eusses agi de toi-même je te +jetterais à la mer plutôt que de te garder près de moi! Mais quelqu'un +te poussait au crime! Qui t'a délivré, l'autre nuit, lorsque je t'avais +garrotté et laissé dans les genêts? Parle! + +Keinec garda le silence. + +--Parleras-tu? s'écria Marcof d'un accent tellement impératif, que le +jeune homme tressaillit. + +--Carfor! répondit-il lentement. + +--C'est lui qui t'excitait à tuer Jahoua? + +--Oui. + +--Que te disait-il pour te mener au crime? + +--Que Jahoua mort, Yvonne serait à moi. + +--Pauvre niais! fit Marcof. Tu ne t'apercevais donc pas qu'il te jouait? + +Jahoua ne prononçait pas une parole; mais ses yeux expressifs lançaient +des éclairs. + +--Carfor est un infâme! continua le marin avec véhémence. C'est un +lâche, un misérable, un traître! Sais-tu ce qu'il a dit il y a cinq +jours? ce qu'il a dit dans cette grotte de la baie des Trépassés, ce +qu'il a dit en présence de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec +lui? + +--Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus calme, se rendait +compte de toute la honte de l'action qu'il avait failli commettre. + +--Il a dit que par toi il saurait mes secrets. + +--Par moi? + +--Oui; qu'il ferait de toi un espion et un délateur. + +--Il a dit cela? + +--J'en suis sûr. + +--Comment le sais-tu? + +--Un homme, chargé par moi de l'épier sans relâche, a tout entendu. +Malheureusement la conversation n'a pas eu lieu que dans la grotte, et +il n'a pu surprendre les paroles prononcées en plein air. Oh! Carfor et +ceux qui le font agir ne savent pas qu'ils sont dans une main de fer, et +que cette main est en train de se refermer sur eux. Ils ignorent ce +que nous pouvons, nous autres, qui restons fidèles à notre roi! Mais +comprends-tu, Keinec, ce que l'on voulait faire de toi? On voulait te +conduire à assassiner lâchement un homme que tu hais, mais qui est brave +et loyal, et que tu devais combattre face à face. On voulait t'amener +à trahir celui que tu nommes ton ami! S'il avait réussi, pauvre +malheureux! il aurait rendu ton nom infâme et méprisable! Assassin, +traître et délateur, tu aurais été repoussé par tous les coeurs +honnêtes. Il exploitait ton amour. Il te promettait Yvonne, et il +faisait enlever la jeune fille pour le compte de quelque misérable qui +lui payait largement sa complaisance. Il se servait de toi comme d'une +machine inintelligente qu'il aurait peut-être désavouée plus tard. Dis, +Keinec, comprends-tu? + +Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, pâle et les yeux baissés, +écoutait en silence. Sa physionomie reflétait les sentiments tumultueux +qui s'agitaient en lui. Quand Marcof eut achevé, il releva lentement la +tête. + +--Jure-moi que tout cela est vrai? fit-il + +--Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n'ai jamais menti! + +Keinec, soutenant d'une main son aviron, se souleva sur son banc. Ses +traits décomposés par la colère, offraient une expression de férocité +effrayante. + +--Eh bien! dit-il enfin en accentuant fortement ses paroles, moi aussi +je fais un serment! Je jure devant Dieu et devant vous que Carfor +souffrira toutes les tortures qu'il m'a fait souffrir! Je jure de verser +son sang goutte à goutte! Je jure de hacher son corps en morceaux et de +disperser ces morceaux sur le rivage, pour qu'ils soient dévorés par les +oiseaux de proie! + +--Je retiens ton serment, répondit Marcof; mais souviens-toi de celui +que tu as prononcé tout à l'heure. Tu me dois avant tout obéissance, +et tu n'agiras librement envers Carfor que lorsque je t'aurai délié +moi-même. Jusque-là cet homme m'appartient. + +--Oui! répondit sourdement Keinec. + +Un moment de silence régna dans la barque. + +--Et lorsque tu as eu manqué Jahoua, reprit Marcof, que s'est-il passé? + +--Je me suis élancé sur lui, dit le fermier; nous avons combattu quelque +temps sans trop d'avantage marqué. Enfin le cheval qui emportait Yvonne +a passé; nous l'avons entendu, et comme il nous est venu à tous deux la +même pensée, nous nous sommes arrêtés. + +--Vous avez reconnu la jeune fille? + +--Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j'ai couru au village, et +Keinec a couru après le cheval. Seulement nous étions convenus tous deux +que nous nous rejoindrions au lever du jour. + +--Bien! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes deux gars braves +et vigoureux. A nous trois nous ne craindrions pas une dizaine d'hommes, +surtout bien armés comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua +que tu as regret de ce que tu as fait ou tenté de faire envers lui. +Allons! parle sans mauvaise grâce. Songe que tu as failli commettre une +mauvaise action et que tu dois la réparer. + +--Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande pardon à Jahoua, +et je te suis reconnaissant, Marcof, d'avoir réveillé dans mon coeur des +sentiments dignes de moi! + +--Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec serra vivement la main que +lui tendait Marcof; puis, se retournant vers Jahoua: + +--Me pardonnes-tu? lui dit-il. + +--Certes! répondit le brave fermier. Puisque tu ne m'as pas tué, je ne +dois pas te garder rancune. Si tu veux même me donner la main, voici la +mienne, à condition que, dès que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan, +nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée. + +--Convenu, Jahoua! Jusque-là, combattons ensemble pour sauver celle que +nous aimons. Soyons-nous fidèles l'un à l'autre. Qui sait? peut-être +qu'une balle ou un coup de poignard des misérables que nous allons +chercher simplifiera la situation. + +--C'est tout de même possible, Keinec! + +Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n'était plus le même: +sous l'influence du coeur loyal de Marcof, sa loyauté était revenue. +Il se repentait sincèrement des horribles projets qu'avait fait naître +Carfor, et s'il était toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne +le ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver en face +du berger et de lui faire payer la honte qui venait de faire rougir son +front. + +Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivement sur sa +physionomie les sensations diverses qui s'y reflétaient. Heureux d'avoir +ramené dans le sentier de l'honneur le jeune homme qui avait été près +de s'en écarter en commettant un crime, il espérait trouver plus tard un +moyen de s'opposer au combat projeté. Au reste, il ne blâmait pas cette +manière de terminer les choses; mais sans savoir encore précisément ce +qu'il ferait, il songeait à empêcher l'effusion du sang. + +--Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison: une balle ou un +coup de poignard peuvent trancher la difficulté. + +Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le promontoire qui +fermait d'un côté la baie des Trépassés. Marcof, gouvernant au milieu +des récifs, longeait la côte pour tenir son embarcation dans la masse +d'ombre projetée par les falaises. Peu à peu ses pensées l'absorbèrent +complètement. + +En se mettant à la poursuite des ravisseurs d'Yvonne, le marin agissait +sous l'influence d'un triple sentiment. Il avait lu attentivement +les papiers qu'il avait trouvés dans l'armoire de fer du château de +Loc-Ronan. Ces papiers, écrits entièrement de la main de Philippe, +contenaient le récit exact de ces deux mariages successifs, et des +douleurs sans nombre qui avaient suivi le premier. + +Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le tailleur, lequel, +nous le savons, était un espion royaliste, que ces deux hommes qui +avaient rôdé autour du château, qui avaient été à la grotte de Carfor, +qui, le jour même de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu +du pays, pouvaient bien être les deux frères de la première femme de +Philippe. On comprend tout ce que Marcof était disposé à faire pour +s'assurer de la véracité de ces pensées et pour se mettre à la poursuite +des misérables. Donc, au désir de sauver Yvonne et de la ramener à son +père, se joignait d'abord celui d'éclaircir ses soupçons à l'endroit des +deux hommes indiqués par le tailleur; puis enfin celui non moins grand +de contraindre Carfor, par quelque moyen que ce fût, à lui révéler les +secrets des agents de la révolution. + +S'il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour qu'une sorte de +réconciliation eût lieu entre eux, s'il avait parlé au premier comme il +avait fait, c'est qu'avant d'arriver en face du berger, il voulait que +Keinec ne s'opposât à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et +qu'il désirait être certain qu'aucune mauvaise pensée ne germerait dans +l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait ainsi entraver ses projets. +Certain d'avoir réussi auprès des jeunes gens, à la loyauté desquels il +pouvait se fier, il attendait avec impatience le moment où il aborderait +dans la baie. + +Longeant le promontoire pour rester toujours dans l'ombre, il recommanda +à ses compagnons de ramer silencieusement. Tous deux obéirent. Les +avirons, maniés par des bras habiles, s'enfonçaient dans la mer sans +faire jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre bruit. +Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire. + +La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans toute sa +largeur. Il était donc inutile de prendre les mêmes précautions, car +l'oeil pouvait facilement distinguer au loin le canot qui se dirigeait +vers la terre. Aussi Marcof quitta-t-il la côte qui, en la suivant, +aurait augmenté la longueur du parcours, et gouverna droit vers le +centre de la baie. + +--Nagez, mes gars, répéta-t-il. + +Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient la fatigue à la +vue de la terre. Keinec tourna la tête. + +--Il y a un feu sur la grève! dit-il. + +--Un feu qui s'éteint! répondit Marcof. + +--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Jahoua. + +--Cela signifie, selon toute probabilité, que Carfor, n'attendant +personne à cette heure, s'est retiré dans sa grotte. + +--Ou qu'il n'y est pas encore, fit observer Keinec. + +--C'est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous cas, nous +approchons; de la prudence! Jahoua, quitte ta rame et donne-la à Keinec. +Bien! Maintenant étends-toi au fond du canot; là, comme je le fais +moi-même... que Carfor ne puisse voir qu'un seul homme. Et toi, Keinec, +lève la tête, mets-toi en lumière. Le brigand, en te reconnaissant, s'il +était caché dans quelque crevasse, ne se défiera pas. + +Et Marcof, mettant ses paroles à exécution, baissa la tête de façon +que le bordage de la barque le cachât complètement. Jahoua demeurait +immobile, étendu aux pieds de Keinec. + +Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux reflets sombres. Le +silence de la nuit n'était troublé que par le cri du milan ou celui de +l'orfraie perchés sur les rocs qui enfermaient la baie, et par le bruit +que faisaient de temps à autres les marsouins que les rames de Keinec +dérangeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur la vague, +plongeaient en faisant jaillir l'écume blanchâtre. + + + + +XV + +LA CHOUANNERIE. + + +--Ainsi, nous voici dans la baie des Trépassés! dit Jahoua à voix basse +et en répondant à ses pensées secrètes. + +Le fermier regardait autour de lui avec une sorte d'attention mêlée de +crainte superstitieuse. + +--Oui, répondit Marcof. Mais ne t'effraye pas, Jahoua, nous allons +accomplir une bonne action, et s'il est vrai que les âmes des morts +errent autour de notre canot, aucune ne doit chercher à nous nuire. + +--Oh! fit le fermier, je n'ai peur ni des morts ni des vivants quand il +s'agit d'Yvonne. + +--Jahoua, interrompit brusquement Keinec, je crois que nous devons nous +abstenir tous deux de parler de notre amour. + +--C'est vrai, répondit Jahoua, tu as raison; ne songeons qu'à arracher +la jeune fille à ceux qui l'ont enlevée. + +--Laisse aller! ordonna Marcof. + +Keinec cessa aussitôt de ramer, releva ses avirons, et le canot, poussé +seulement par l'impulsion de sa propre vitesse, s'approcha rapidement de +la grève. La quille laboura le sable. + +Sur un geste de Marcof, Keinec s'élança hors de l'embarcation et +sauta dans la mer, qui lui monta jusqu'à la ceinture. Marcof et Jahoua +demeurèrent dans le canot. Keinec s'avança vers la terre ferme qu'il +atteignit en quelques pas. + +Là, il sauta sur un quartier de roc isolé, et examina attentivement la +plage étroite qui lui faisait face. Aucun être humain ne se présenta à +ses regards investigateurs. Marchant avec précaution, il alla jusqu'aux +roches énormes qui s'élevaient fièrement vers le ciel. Tout était désert +autour de lui. + +Keinec, connaissant les habitudes mystérieuses et étranges du +berger-sorcier, pensa que Carfor était caché dans quelque anfractuosité +qui le dérobait à la vue. Alors il s'arrêta de nouveau et appela +plusieurs fois à voix basse. Personne ne lui répondit. Enfin, convaincu +que celui qu'il cherchait n'était pas dans la baie ou qu'il refusait +de se montrer, il retourna vers l'endroit où il avait laissé ses +compagnons. + +--Eh bien? demanda Marcof en le voyant près de lui. + +--Rien! répondit Keinec; Carfor est absent ou bien il nous a vus. + +--C'est peu probable. + +--Que faut-il faire! + +--Le chercher d'abord et ensuite l'attendre, si réellement il est +absent. + +Et Marcof, se levant vivement, sauta également à la mer. + +--Garde le canot, dit-il à Jahoua qui avait fait un mouvement pour le +suivre. + +Le fermier s'arrêta et garda sa position au fond de la barque. Keinec +et Marcof gagnèrent vivement la grotte. Le jeune homme avait pris, +en passant près du brasier à moitié éteint, une branche de résine qui +brûlait encore. Il pénétra hardiment dans la demeure de Carfor. La +grotte était vide. Ces deux hommes se regardèrent, se consultant +mutuellement des yeux. + +--Il n'est pas rentré, dit Keinec. Tu le vois. + +--Peut-être a-t-il pris la fuite! répondit Marcof. + +--Il est sans doute dans les genêts. + +--Ou en mer. + +--Il n'a pas d'embarcation. + +--La tienne n'était plus à Penmarckh. + +--C'est vrai! + +--Alors il ne serait pas revenu? + +--Tu penses donc qu'il a conduit Yvonne loin d'ici? + +--Je pense qu'il aura accompagné celui qui enlevait la pauvre enfant, et +c'est plus que probable, pour détourner les soupçons. Il serait ici sans +cela! + +--Crois-tu qu'il y revienne? + +--Sans aucun doute! + +--Il faut donc attendre? + +--Oui! + +--Attendre! fit Keinec en frappant la terre avec impatience; attendre! +Yvonne a besoin de nous! + +--Si nous n'attendons pas, de quel côté dirigerons-nous nos recherches? +Où sont allés ceux qui l'ont enlevée? Ont-ils suivi les côtes? ont-ils +abordé dans les îles? ont-ils rejoint quelque croiseur anglais? + +--Mais que faire alors? + +--Rester ici! Carfor reviendra, te dis-je! + +--Et nous le forcerons à parler? + +--J'en fais mon affaire, répondit Marcof. Va retrouver Jahoua. Cherchez +tous deux un abri pour le canot, afin qu'on ne puisse le voir de la +haute mer, et tenez-vous à l'ombre des rochers. + +--Et toi? + +--Si Carfor, contre mon attente, nous avait aperçus et s'était sauvé +dans les genêts, je vais le savoir. Mais, va; laisse-moi agir à ma +guise. + +--J'obéis! dit Keinec en s'éloignant. + +Jahoua, impatient, se tenait à genoux dans le canot, sa carabine à la +main, prêt à sauter à terre. Keinec lui transmit les ordres de Marcof. + +Tous deux conduisirent l'embarcation derrière un énorme bloc de rocher à +moitié enfoui dans l'Océan. Le canot disparaissait complètement sous la +masse de granit. Keinec l'amarra solidement. + +--Que devons-nous faire maintenant? demanda Jahoua. + +--Attendre Marcof! répondit Keinec, et veiller attentivement. + +--Eh bien! aie l'oeil sur la mer, moi je me charge de la grève. + +--Reste à l'ombre! que l'on ne puisse nous apercevoir d'aucun côté. + +Et les deux jeunes gens, ne s'adressant plus la parole tant leur +attention était absorbée par leurs propres pensées et par l'espérance +de découvrir l'arrivée de Carfor, demeurèrent immobiles, les regards +de l'un fixés sur l'Océan, ceux de l'autre sur la plage et sur les +falaises. Pendant ce temps Marcof avait quitté la grotte, et s'était +avancé vers ce sentier escarpé par lequel Raphaël et Diégo étaient jadis +descendus dans la baie. + +Marcof, pour ne pas être embarrassé dans ses mouvements, déposa sa +carabine contre le rocher, affermit les pistolets passés dans sa +ceinture, et consolida, par un double tour, la petite chaîne qui, +suivant son habitude, suspendait sa hache à son poignet droit. Posant +son pied dans les crevasses, s'accrochant aux aspérités des falaises, +s'aidant, enfin, de tout ce qu'il rencontrait, il entreprit l'ascension +périlleuse, et gagna la crête des rochers avec une merveilleuse agilité. + +Une fois sur les falaises, il se jeta dans les genêts qui s'élevaient +à quelque distance. Puis il écouta avec une profonde et scrupuleuse +attention. Ce bruit vague qui règne dans la solitude arriva seul jusqu'à +lui. Alors portant ses deux mains à sa bouche pour mieux conduire le +son, il imita le cri de la chouette. + +Trois fois, à intervalles égaux, il répéta le même cri. Après quelques +secondes de silence, un sifflement aigu et cadencé se fit entendre au +loin. Un rayon de joie illumina la figure de Marcof. + +Dix minutes après le même sifflement se fit encore entendre, mais +beaucoup plus rapproché. Marcof imita de nouveau le cri de l'oiseau de +nuit et s'avança doucement dans les genêts en les fouillant du regard. +Bientôt il vit les genêts s'agiter faiblement; puis l'extrémité du canon +d'un fusil écarter les plantes. + +Marcof fit un pas en avant et se trouva face à face avec un homme de +haute taille, portant le costume breton, et dont le large chapeau était +constellé de médailles de sainteté, et orné d'une petite cocarde noire. +Un étroit carré d'étoffe blanche, sur laquelle était gravée l'image du +sacré coeur, se distinguait du côté gauche de sa veste. Quoique vêtu +en simple paysan, cet homme avait dans toute sa personne un véritable +cachet d'élégance. Sa figure mâle et belle inspirait l'intérêt et la +confiance. Une large cicatrice, dont la teinte annonçait une blessure +récemment fermée, partageait son front élevé, et donnait à sa figure un +aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof il lui tendit la +main. + +--Je ne vous croyais pas de retour? lui dit-il. + +--Je suis arrivé hier, répondit le marin. Le pays de Vannes et celui de +Tréguier sont en feu! + +--Je le sais! Vous avez vu La Rouairie? + +--Il m'a fait dire par un ami de Saint-Tady qu'il ne pouvait se rendre à +Paimboeuf. + +--Et Loc-Ronan? + +--On dit que le marquis est mort! répondit Marcof. + +--Tué, peut-être? + +--Non; mort dans son lit. + +--Un malheur pour nous, Marcof. + +--Un véritable malheur, monsieur le comte. + +--On s'est battu à Fouesnan? reprit l'inconnu après quelques minutes. + +--Oui. + +--Aujourd'hui, n'est-ce pas? + +--Ce soir même. + +--Vous y étiez? + +--J'ai donné un coup de main aux gars. + +--Qui les attaquait? + +--Les gendarmes. + +--A propos du recteur? + +--Oui! + +--Je l'aurais parié. L'arrêté du département nous servira à merveille. +On dirait qu'ils prennent à tâche de tout faire pour seconder nos plans +et nous envoyer des soldats. A l'heure où je vous parlé, dix communes +sont déjà soulevées. + +--Combien avez-vous d'hommes ici? + +--Deux cents à peine. + +--C'est peu. + +--Boishardy doit m'en amener autant ce soir ou demain au plus tard. + +--Vous occupez les genêts? + +--Tous! Nous avons déjà attaqué deux convois destinés aux bataillons qui +occupent Brest. + +--Je ne savais pas que le premier coup de feu ait été tiré encore dans +cette partie de la Cornouaille? dit Marcof avec un peu d'étonnement. + +--Il l'a été avant-hier, et vous arrivez au bon moment, car maintenant +la guerre va commencer dans toute la Bretagne. + +--Je ne puis demeurer auprès de vous. + +--Vous reprenez la mer? + +--Je n'en sais rien encore. + +--Aviez-vous quelque chose d'important à me communiquer cette nuit? + +--Oui. + +--Qu'est-ce donc? + +--Jean Chouan était à Fouesnan ce soir même. + +--Que venait-il faire? + +--Engager les gars à quitter le village. + +--Bien. Vous a-t-il chargé de quelque chose pour moi? + +--Non. + +--Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof? + +--Je vais vous le dire, monsieur le comte. + +Et Marcof raconta brièvement l'histoire de l'enlèvement d'Yvonne. + +--Tout me porte à croire, ajouta-t-il en terminant, que le comte de +Fougueray et le chevalier de Tessy sont les deux hommes qui, vous +le savez, se sont entretenus avec Carfor. L'un deux serait également +l'auteur du rapt dont je viens de vous parler. Or, je crois important de +vous emparer de ces deux hommes. + +--Sans aucun doute. + +--Je vais m'efforcer d'atteindre Carfor, et si je l'ai entre mes mains, +je saurai le faire parler. Pendant ce temps, faites surveiller les côtes +et les campagnes. Durant quelques jours, arrêtez tous ceux que vous ne +connaîtrez pas pour faire partie des nôtres. + +--Je le ferai. + +--Gardez-les jusqu'à ce que nous nous soyons revus. + +--Très-bien. + +--Quand voulez-vous que nous nous rencontrions? + +--Le plus tôt possible. + +Marcof réfléchit. + +--Après-demain, à la même heure, dans la forêt de Plogastel, près de +l'abbaye, dit-il. + +--J'y serai. + +--Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissions les +interroger ensemble. + +--C'est entendu. + +--Adieu donc, monsieur le comte. + +--Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Après-demain, Boishardy sera +avec nous. + +Et les deux hommes, échangeant un salut affectueux, se séparèrent. +L'inconnu, pour s'enfoncer dans les genêts. Marcof, pour revenir à la +falaise. Quelques minutes après, Marcof était de retour auprès de ses +deux compagnons. + +--Eh bien? demanda-t-il vivement. + +--Rien encore, répondit Jahoua. + +--Attendons! + +--Mais le jour va venir! s'écria Keinec; nous perdons un temps précieux. + +--Keinec a raison, ajouta Jahoua. + +--Ne craignez rien, mes gars, répondit Marcof en les calmant du geste. +Les côtes et les campagnes sont gardées. Si les ravisseurs d'Yvonne nous +échappent à nous, ils n'échapperont pas à d'autres. + +--A qui donc? fit Jahoua avec étonnement. + +--A des amis à moi que je viens de prévenir. + +--Des amis? + +--Oui, sans doute. Je m'expliquerai plus tard. + +--Pourquoi pas maintenant? dit Keinec. + +--Parce que je ne suis pas assez sûr de vous deux. + +--Je ne comprends pas vos paroles, Marcof. + +--Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se passe autour de +toi? Écoutez-moi tous deux, et si vos réponses sont franches, nous nous +entendrons vite. Vous avez vu ce soir ce qui a eu lieu à Fouesnan? + +--Oui. + +--Eh bien! dix communes se sont soulevées également à propos de leurs +recteurs. Les paysans, traqués, se sont réfugiés dans les bois. Le pays +de Vannes et celui de Tréguier sont en feu à l'heure qu'il est. Par +toute la Bretagne la guerre éclate pour soutenir les droits du roi et ne +reconnaître que sa puissance. Des chefs habiles et hardis conduisent les +bandes qui, d'attaquées qu'elles étaient, attaquent à leur tour. Avant +six mois peut-être, nous lutterons ouvertement contre les soldats bleus +qui emprisonnent nos prêtres, détruisent nos moissons et incendient nos +fermes. Dites-moi maintenant si, après avoir ramené Yvonne à son père, +vous voudrez me suivre encore et combattre pour le roi et la religion? + +--Je suis bon Breton, moi, répondit Jahoua; je n'abandonnerai pas les +gars, et j'irai avec eux. + +--Moi aussi, ajouta Keinec. + +--C'est bien, fit Marcof. Quoi qu'il arrive, je vous conduirai +après-demain à la forêt de Plogastel. Nous y trouverons M. de La +Bourdonnaie. + +--M. de La Bourdonnaie! s'écria Jahoua avec, étonnement et respect. + +--Lui-même. Je viens de le voir, et c'est lui qui arrêtera ceux que nous +cherchons, s'ils parviennent à nous échapper. + +--Voici le jour, dit Keinec en désignant l'horizon. + +--Et une barque qui double le promontoire, ajouta Marcof. + +--C'est Carfor, sans doute, dit Jahoua. + +--Est-ce ton canot, Keinec? + +--Non. + +--Alors, ce n'est pas le berger. + +--Attends, Marcof! fit brusquement le jeune homme en arrêtant le marin +par le bras. Voici une seconde barque, et cette fois c'est la mienne. + +--Allons, tout va bien! répondit Marcof. + +--Que devons-nous faire? + +--Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons dans son terrier, dit +vivement Jahoua. + +--Oh! nous avons le temps, mon gars; Carfor a la marée contre lui. Il +n'abordera pas avant deux heures d'ici. + +--Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes cachés par le rocher. +Dès qu'il sera à terre, nous pourrons lui couper la retraite. + +--Bien pensé, Keinec! et nous ferons comme tu le dis, répondit Marcof. + +Les trois hommes effectivement entrèrent dans leur canot et attendirent. +A l'horizon, à la lueur des premiers rayons du jour naissant, on voyait +un point noir se détacher sur les vagues; mais il fallait l'oeil exercé +d'un marin pour reconnaître une barque. + +Le moment où Keinec avait signalé l'arrivée du canot monté par Carfor, +du moins il le supposait, ce moment, disons-nous, correspondait à +peu près à celui de l'entrée de Raphaël et de Diégo dans l'abbaye de +Plogastel; car nos lecteurs se sont aperçus sans doute que pour revenir +à Marcof et à ses deux compagnons, nous les avions fait rétrograder de +vingt-quatre heures. Keinec ne s'était pas trompé dans la supposition +qu'il avait faite. C'était effectivement Ian Carfor qui, après avoir +quitté le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy près d'Audierne, +avait remis à la voile pour regagner la baie des Trépassés. + +Après avoir doublé le promontoire, le vent changeant brusquement de +direction et venant de terre, le sorcier s'était vu contraint de carguer +sa voile et de prendre les avirons. Aussi avançait-il lentement, et +Marcof n'avait-il pas eu tort en annonçant à Jahoua que celui qu'ils +attendaient tous trois ne toucherait pas la terre avant deux heures +écoulées. + +Carfor était seul dans le canot. Ramant avec nonchalance, il repassait +dans sa tête les événements de la nuit dernière. De temps en temps il +laissait glisser les avirons le long du bordage de la barque, et portait +la main à sa ceinture, à laquelle était attachée la bourse que lui +avait donnée le chevalier. Il l'ouvrait, contemplait l'or d'un oeil +étincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des louis, et un +sourire de joie illuminait sa physionomie sinistre. Puis il reprenait +les rames, et gouvernait vers le fond de la baie. + +--Cent louis! murmurait-il; cent louis d'abord, sans compter ce que +j'aurai encore demain. Ah! si l'on pouvait acheter des douleurs avec de +l'or, comme je viderais cette bourse pour songer à ma vengeance. Que +je les hais ces nobles maudits! Quand donc pourrais-je frapper du +pied leurs cadavres sanglants? Billaud-Varenne et Carrier me disent +d'attendre! Attendre! Et qui sait si je vivrai assez pour voir luire +ce jour tant souhaité! Keinec a-t-il suivi mes instructions? reprit-il +après quelques minutes de silence. Aura-t-il tué Jahoua? Oh! si cela est +Keinec m'appartiendra tout à fait. Le sang qu'il aura versé sera le lien +qui l'unira à moi, et alors je le ferai agir. Il me servira, lui!... il +frappera pour moi! + +La quille du canot s'enfonçant dans le sable fin qui couvrait les +bas-fonds de la baie, vint, en rendant l'embarcation stationnaire, +interrompre le cours des pensées du sorcier breton. Il abordait. + +Marcof s'avança doucement dans l'ombre, guettant l'instant favorable +pour se placer entre Carfor et la mer, tandis que ses deux compagnons +gagnaient chacun l'un des sentiers des falaises, afin de couper tout +moyen de fuite à celui qu'ils supposaient avec raison avoir contribué à +l'enlèvement d'Yvonne. + + + + +XVI + +LES TORTURES. + + +Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot à un gros piquet +enfoncé sur la plage. + +--Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il, et je dirai à +Keinec que j'en ai eu besoin... Le gars ne se doutera de rien. + +En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, lorsqu'il s'arrêta +tout à coup. La branche de résine dont Keinec s'était servi pour +pénétrer dans la grotte avec Marcof, et que le jeune marin avait jetée +à terre sans prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de +frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours prompte à +soupçonner, lui dit qu'il fallait que quelqu'un fût venu, pour que cette +branche aux trois quarts brûlée fût éloignée de plus de cent pas du feu +qu'il avait laissé allumé toute la nuit pour faire croire à sa présence. + +--Qui donc est venu? se demanda-t-il. Le comte et le chevalier, +Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui eussent osé, à dix lieues +à la ronde, s'aventurer la nuit dans la baie des Trépassés! Or, je +quitte à l'instant le comte et le chevalier; Billaud-Varenne est à +Brest. Keinec n'avait pas son canot! Qui donc serait-ce? + +Carfor réfléchit longuement; puis il se frappa le front et pâlit. + +--Marcof! murmura-t-il; Marcof, peut-être! + +--Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude. + +Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof était debout entre le +berger et le canot. + +--Que me veux-tu? demanda Carfor. + +--Te parler. + +--A moi? + +--En personne. + +--Pourquoi? + +--Tu le sauras. + +--Je ne veux pas t'entendre. + +--Tu n'en es pas le maître. + +--Tu as donc résolu de me contraindre. + +--Certainement. + +--Mais... + +--Assez. + +Et Marcof se retournant: + +--Venez, dit-il. + +Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie de Carfor +exprima une joie réelle. + +--Ah! pensa le berger, Keinec est ici; il est fort: tout n'est pas +perdu. + +Et s'adressant à Marcof: + +--Encore une fois, dit-il, que me veux-tu? + +--Entrons dans la grotte, tu le sauras. + +Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle il pénétra. Marcof +et ses deux compagnons l'y suivirent pas à pas. Marcof prit pour siége +un quartier de rocher. Keinec et Jahoua se tinrent debout à l'entrée de +la grotte. Carfor promenait autour de lui un regard sombre et résolu; il +attendait que Marcof lui adressât la parole. + +--D'où viens-tu? lui dit le marin. + +--Que t'importe? + +--Je veux le savoir. + +--De quel droit m'interroges-tu? + +--Du droit qu'il me plaît de prendre, et, si tu le veux, du droit du +plus fort. + +--Je ne te comprends pas! + +--C'est ton dernier mot? + +--Oui. + +--Réfléchis! + +--Inutile! + +--Très-bien! dit froidement Marcof. + +--Carfor! s'écria Keinec en s'avançant, il faut que tu parles! + +--Qu'as-tu fait d'Yvonne? demanda Jahoua en même temps. + +Le jour qui naissait à peine n'avait pas jusqu'alors permis à Carfor +de distinguer les traits du second compagnon de Marcof. Terrifié par +la subite apparition du marin qu'il redoutait et savait son ennemi, le +berger ne s'était remis de son trouble qu'en reconnaissant Keinec +dont il espérait un secours. Mais, en voyant tout à coup Jahoua, qu'il +croyait mort, car il n'avait pas douté un seul instant que Keinec ne +l'eût tué, en voyant le fermier, disons-nous, ses yeux exprimèrent +malgré lui ce qui se passait dans son âme. Marcof sourit ironiquement. + +--Tu ne t'attendais pas à les voir ensemble, n'est-ce pas? dit-il. + +Carfor garda le silence. Alors Marcof s'adressant aux deux jeunes gens: + +--Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l'entrée de la grotte; je +vous l'ordonne. + +Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se tournant vers +Carfor, reprenait: + +--Encore une fois, veux-tu répondre aux questions que je vais +t'adresser? + +--Non! + +--Tonnerre! tu parleras, cependant. + +Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et, sans ajouter un +seul mot, il le coupa en deux à l'aide d'un poignard qu'il tira de sa +ceinture. Cela fait, il répandit un peu de poudre sur un rocher, et +roula dedans le bout de la corde qu'il convertit ainsi en mèche. + +--Pour la troisième fois, fit-il encore en s'adressant à Carfor, veux-tu +répondre! + +Le berger détourna la tâte. + +--Garrottez-le! ordonna le marin. + +Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérable voulut +opposer de la résistance, mais, terrassé en une seconde, il fut bientôt +mis dans l'impossibilité de faire un seul mouvement. Les deux hommes lui +tinrent solidement les jambes et les bras. + +--Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible; seulement, +laissez-lui les pouces libres... Là, continua-t-il en voyant ses ordres +exécutés. Maintenant, Keinec, prends ce bout de mèche et place-le entre +ses pouces; mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans les +chairs. + +Keinec s'empressa d'obéir. Lorsque les deux pouces de Carfor furent liés +ensemble, de façon que la mèche se trouvât prise entre eux et passât +de quelques lignes, Marcof tira un briquet de sa poche, fit du feu +et approcha l'amadou allumé du bout de corde. Le feu se communiqua +rapidement à la poudre dont la mèche était saupoudrée. + +--Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d'une voix parfaitement +calme. Le drôle va parler tout à l'heure, et il sera aussi bavard que +nous le voudrons. + +Carfor sourit avec incrédulité. + +--De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là!... continua le +marin en reprenant sa place. Demande à Keinec, il connaît l'invention +pour l'avoir vu pratiquer en Amérique parmi les peuplades sauvages. +Tu souris, à présent, mais quand les chairs commenceront à griller +lentement, tu parleras, et même tu crieras. + +Keinec et Jahoua frémissaient d'impatience. Marcof les calma du geste. +Les deux jeunes gens se rappelant le serment d'obéissance qu'ils avaient +fait à leur compagnon, n'osaient exprimer toute leur pensée, mais ils +trouvaient la torture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne +et à ce que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant quelques +minutes, le plus profond silence régna dans la grotte. Puis Carfor ne +put retenir un soupir. + +--Cela commence! fit observer Marcof. Je savais bien que le procédé +était infaillible. + +En effet, l'extrémité de la mèche s'était consumée et la corde +commençait à brûler plus lentement encore les pouces du berger. Suivant +l'expression de Marcof, la chair grillait sous l'action du feu. La +peau se noircit et la chair vive se trouva en contact avec la mèche +enflammée. La souffrance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle +comme un linceul, s'empourprait par moments, et les veines de son cou et +de son front se gonflaient à faire croire qu'elles allaient éclater. Une +sueur abondante perlait à la racine des cheveux et inonda bientôt +son visage. Sa bouche se crispa; ses membres se roidirent. Marcof +contemplait d'un oeil froid les progrès de la douleur qui commençait à +terrasser le sauvage Breton. + +--Veux-tu parler? dit-il. + +Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine. + +--Non! répondit-il. + +--A ton aise! nous ne sommes pas pressés. + +--Si je le tuais! s'écria Keinec. + +--Silence! fit Marcof en écartant le jeune homme qui s'était avancé. + +La douleur devint tellement vive que Carfor ne put étouffer un cri. + +--Au secours! cria-t-il; à moi!... à l'aide!... + +--Crois-tu donc que quelqu'un soit ici pour t'entendre? Tes amis les +révolutionnaires ne sont pas là. + +--A moi! les âmes des Trépassés! hurla le berger, Keinec et Jahoua +tressaillirent. Marcof remarqua le mouvement. + +--Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de dire. Inutile +de jouer au sorcier, entends-tu? Tes contes sont bons pour effrayer +les enfants et les femmes, mais nous sommes ici trois hommes qui ne +craignons rien. N'est-ce pas, mes gars? + +--Dis-nous où est Yvonne? fit Keinec en secouant le berger par le bras. + +--Laisse-le! il te le dira tout à l'heure, répondit Marcof. + +Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans des convulsions +effrayantes. + +--Il ne parlera pas! fit Jahoua. + +--Bah! continua Marcof en haussant les épaules. J'ai vu des Indiens qui +n'avaient la langue déliée qu'à la troisième mèche, et j'ai de quoi en +faire deux autres. + +--Déliez-moi! déliez-moi! s'écria Carfor. + +--Tu parleras? + +--Oui! + +--Tu diras la vérité? + +--Oui! + +--Détache la mèche, Jahoua. + +Le fermier trancha les liens d'un coup de couteau. Carfor poussa un +soupir et s'évanouit. + +--Va chercher de l'eau, Keinec, continua froidement Marcof. + +Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger avait rouvert les +yeux. Marcof alors procéda à l'interrogatoire. + +--Tu sais qu'Yvonne a disparu? dit-il à Carfor. + +--Oui! répondit le berger. + +--On l'a enlevée? + +--Oui! + +--Tu as aidé à l'enlèvement? + +Carfor hésita. + +--La seconde mèche! fit Marcof. + +--Je dirai tout! s'écria Carfor, dont les cheveux se hérissèrent à la +pensée d'une torture nouvelle. + +--Réfléchis avant de répondre! Ne dis que la vérité, ou tu mourras comme +un chien que tu es. + +--Je dirai ce que je sais; je te le jure. + +--Réponds: tu as aidé à l'enlèvement? + +--Oui. + +--Tu n'étais pas seul? + +--Non. + +--Qui t'accompagnait? + +--Deux hommes: le maître et le valet. + +--Le nom du maître? + +--Je l'ignore! + +--Le nom du maître! + +--Je ne sais pas! + +--Tonnerre! s'écria Marcof en laissant enfin éclater la colère qu'il +s'efforçait de contenir depuis si longtemps. Tonnerre! le temps presse, +et l'on martyrise peut-être la jeune fille, tandis que les gendarmes +vont revenir à Fouesnan traquer le père. La seconde mèche! + +--Grâce! s'écria Carfor. + +--La seconde mèche! + +--Je parlerai!... + +--Faites vite, mes gars! continua le marin. + +Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défendre, poussait +des cris déchirants. La seconde mèche, fut attachée et allumée. Le +malheureux devenait fou de douleur; car les chairs se rongeaient au +point de laisser l'os à nu. + +--Le nom de cet homme? demanda Marcof. + +--Grâce! pitié! + +--Son nom? + +--Le chevalier de Tessy! + +--Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne? + +--Il l'aimait! + +--Combien t'a-t-il payé, misérable infâme? + +Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question. + +--Cinquante louis! murmura le berger. + +--Chien! tu ne mérites pas de pitié! + +Qu'il meure! s'écria Jahoua. + +--Plus tard, répondit Keinec, Après Marcof, c'est à moi qu'il +appartient. + +Carfor s'était évanoui de nouveau. Marcof délia une seconde fois les +cordes, et le berger revint à lui. + +--Où est Yvonne? demanda le marin. + +--Je l'ai laissée près d'Audierne. + +--Mais où l'a-t-on emmenée? + +--Je ne sais pas. + +--Réponds! + +--Je ne sais pas. + +Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent de vérité, +que Marcof vit bien qu'il ignorait en effet ce qu'était devenue la jeune +fille. + +--Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec. + +--Allez armer le canot! + +Les jeunes gens s'élancèrent. Marcof se rapprocha de Carfor et lui posa +la pointe de son poignard sur la gorge. + +--Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon? dit-il. + +--Oui, répondit Carfor. + +--Le nom de ce compagnon? + +--Le comte de Fougueray. + +--Ce sont des agents révolutionnaires? + +Carfor leva sur le marin un oeil où se peignait la stupéfaction. + +--Réponds! ou je t'enfonce ce poignard dans la gorge! continua Marcof en +faisant sentir au misérable la pointe de son arme. + +--Tu as deviné. + +--Quels sont les autres agents avec toi et eux deux? + +--Billaud-Varenne et Carrier. + +--Où sont-ils? + +--A Brest + +--Les mots de passe et de reconnaissance? Parle vite, et ne te trompe +pas! + +--_Patrie et Brutus_. + +--Sont-ils bons pour toute la Bretagne? + +--Non! + +--Pour la Cornouaille seulement? + +--Oui! + +--C'est bien. + +En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la grotte. + +--L'embarcation est à flot, et la brise vient de terre, dit Keinec. + +--Embarquons, alors. + +--Un moment, continua le jeune homme en s'avançant vers Carfor. + +--Que veux-tu faire? + +--M'assurer qu'il ne fuira pas. + +Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient Carfor, le +bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il le porta vers une +crevasse de la falaise. Puis, aidé par Jahoua, il y introduisit le corps +du berger et combla l'entrée avec un quartier de roc. + +--Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai! murmura-t-il. + +Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussèrent au large. + + + + +XVII + +AUDIERNE. + + +Ainsi que l'avait fait remarquer Keinec, la brise était bonne, car le +vent venait de terre. Le canot glissant rapidement sur la vague, doubla +le promontoire de la baie et mit le cap sur Audierne, où Carfor avait +dit avoir laissé Yvonne. + +Marcof espérait obtenir là de précieux renseignements. Mais le destin +semblait avoir pris à tâche de contrarier et de retarder les +recherches des trois hommes en venant au secours des misérables qu'ils +poursuivaient. A peine l'embarcation prenait-elle la haute mer qu'une +saute de vent vint entraver sa marche. Une forte brise de nordouest +souffla tout à coup. + +Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur les avirons +sans pouvoir gagner sur le vent debout qui se carabinait de plus en +plus, suivant l'expression des matelots. Marcof était trop bon marin +pour ne pas reconnaître qu'il deviendrait bientôt impossible de lutter +contre la brise. Risquer de faire sombrer le canot eût été l'acte d'un +fou. + +--Il faut retourner à Penmarckh! dit-il. + +--Retourner! s'écrièrent ensemble les deux jeunes gens. + +--Eh! sans doute! que voulez-vous faire? Bientôt nous reculerons au lieu +d'avancer. Virons de bord et retournons au _Jean-Louis_. La brise nous +y portera promptement. Je ferai armer le grand canot; je prendrai avec +nous douze hommes, et alors nous gagnerons sur le vent. + +Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir. + +--Allons par terre! dit Jahoua. + +--Nous arriverons une heure plus tard, répondit Marcof. + +--Alors virons de bord. + +--C'est ton avis, Keinec? + +--Oui. + +--Armez les deux avirons à tribord et attendons, car nous allons virer +sons le vent, et la lame commence à être forte. + +Ces ordres exécutés, l'embarcation, obéissant à l'impulsion du +gouvernail, présenta d'abord le travers à la brise, puis tourna vivement +sur elle-même. + +--Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marcof. + +Trois quarts d'heure ne s'étaient pas écoulés que le canot accostait le +lougre. Le soleil s'élevait rapidement sur l'horizon. Marcof fit armer +le grand canot, commanda les canotiers de service, et sans prendre le +temps de descendre à terre il fit pousser au large. + +La nouvelle embarcation était vaste et spacieuse, et pouvait aisément +contenir trente hommes. Tenant admirablement la mer, et enlevée par +douze avirons habilement maniés, elle luttait avec avantage contre +le vent. Néanmoins, ce ne fut que vers l'approche de la nuit qu'elle +parvint à gagner Audierne. + +L'entrée du canot dans le petit port vient donc correspondre au moment +où Jocelyn venait de reconnaître le chevalier de Tessy et le comte de +Fougueray dans les habitants mystérieux de l'aile droite de l'abbaye de +Plogastel, au moment aussi où Hermosa plaçait devant Raphaël la carafe +de Syracuse contenant le poison des Borgia. Marcof, Jahoua, et Keinec se +séparèrent pour aller aux renseignements. + +Partout ils interrogèrent. Partout ils racontèrent brièvement la +disparition d'Yvonne. Nulle part ils ne purent obtenir une seule parole +qui les mît sur la trace des ravisseurs. Les deux jeunes gens étaient en +proie au plus violent désespoir. Marcof seul conservait sa raison. + +--Fouillons le pays, dit-il. + +--Mais il n'y a ni village ni château dans les environs! répondit +Jahoua. Carfor nous aura trompés. + +--Je ne le crois pas. + +--L'abbaye de Plogastel est déserte, fit observer Keinec. + +--Dirigeons-nous toujours vers l'abbaye. La forêt est voisine, et le +comte de La Bourdonnaie aura peut-être été plus heureux que nous. + +Jahoua secoua la tête. + +--Je n'espère plus, dit-il. + +--Ils auront gagné les îles anglaises, ajouta Keinec. + +--Tonnerre! s'écria Marcof avec colère, le désespoir est bon pour +les faibles! Restez donc ici. Si vous ne voulez plus continuer les +recherches, je les ferai seul! + +Et, jetant sa carabine sur son épaule, le marin se dirigea vers la +campagne. Keinec et Jahoua s'élancèrent à sa suite. Arrivé à la porte +d'une ferme voisine, Marcof s'arrêta. + +--Tu dois avoir des amis dans ce pays? dit-il à Jahoua. + +--Oui, répondit le fermier. + +--Connais-tu le propriétaire de cette ferme? + +--C'est Louis Kéric, mon cousin. + +--Frappe alors, et demande des chevaux. + +En voyant Marcof ferme et résolu, ses deux compagnons sentirent +renaître une lueur d'espoir; Jahoua obéit vivement. Le fermier auquel il +s'adressait mit son écurie à la disposition de son cousin. Trois bidets +vigoureux furent lestement sellés et bridés. Les trois hommes partirent +au galop. Dix heures du soir sonnaient à l'église d'Audierne à l'instant +où ils s'élançaient dans la direction de l'abbaye. Marcof était en tête. + +Arrivés à la moitié environ du chemin qu'ils avaient à parcourir pour +atteindre l'abbaye de Plogastel, les trois cavaliers, qui suivaient au +galop la route bordée de genêts, entendirent un sifflement aigu retentir +à peu de distance. Marcof étendit vivement la main. + +--Halte! dit-il en retenant son cheval. + +--Pourquoi nous arrêter? demanda Keinec. + +--Parce que nos amis pourraient nous prendre pour des ennemis et tirer +sur nos chevaux. Attendez! + +Le marin répondit par un sifflement semblable à celui qu'il avait +entendu, puis il l'accompagna du cri delà chouette. + +Alors il mit pied à terre. + +--Tiens mon cheval, dit-il à Jahoua. Et il s'approcha des genêts. Deux +ou trois hommes apparurent de chaque côté de la route. + +--Fleur-de-Chêne! dit Marcof en reconnaissant l'un d'eux. + +--Capitaine! répondit le paysan en saluant avec respect. + +--Avez-vous des prisonniers? + +--Aucun encore. + +--Tonnerre! s'écria le marin en laissant échapper un geste d'impatience +furieuse. Vous veillez cependant? + +--Tous les genêts sont gardés. + +--Et les routes? + +--Surveillées. + +--Où est M. le comte? + +--Dans la forêt. + +--Bien, j'y vais. Donne le signal pour qu'on laisse continuer notre +route, car nous n'avons pas le temps de nous arrêter. + +Fleur-de-Chêne prit une petite corne de berger suspendue à son cou et +en tira un son plaintif. Le même bruit fut répété quatre fois, affaibli +successivement par la distance. + +--Vous pouvez partir, dit le paysan. + +--Et toi, veille attentivement. + +Marcof se remit en selle, et les trois hommes continuèrent leur route en +activant encore les allures de leurs chevaux. Bientôt ils atteignirent +l'endroit où se soudait au chemin qu'ils parcouraient l'embranchement de +celui conduisant à Brest. + +--Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hésiter. + +--Non, répondit le marin. Peut-être se sont-ils réfugiés dans l'abbaye, +et alors ils doivent garder l'entrée de la route. Prenons celle de +Brest, nous traverserons les genêts en mettant pied à terre, et nous +pénétrerons en escaladant les murs de clôture du jardin. De ce côté, on +ne nous attendra pas. + +--Au galop! fit Keinec en s'élançant sur la route indiquée. + +Bien évidemment le hasard protégeait Diégo, car, sans la réflexion de +Marcof, les trois cavaliers, continuant droit devant eux, se fussent +trouvés face à face avec le comte et Hermosa, qui quittaient en ce +moment l'abbaye après le meurtre de Raphaël. + + + + +XVIII + +LE MOURANT. + + +Après avoir fourni une course rapide, accomplie dans le plus profond +silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent les genêts. De l'autre +côté, on apercevait les clochetons aigus, les tourelles gothiques et +les toits aux corniches sculptées de l'abbaye de Plogastel, qui, plus +sombres encore que le ciel noir, se détachaient au milieu des ténèbres. + +Marcof et ses deux compagnons entrèrent dans les genêts. Mettant tous +trois pied à terre, ils attachèrent solidement les brides de leur +monture à un bouquet de vieux saules qui se dressait à peu de distance +de la route. Puis ils s'enfoncèrent dans la direction de l'abbaye, se +frayant un chemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux +anguleux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs têtes bientôt ils +atteignirent le mur du jardin. + +Ce mur très-élevé eût rendu l'escalade assez difficile, si le temps et +la négligence des employés de la communauté n'eussent laissé à la pluie +le soin d'établir de petites brèches praticables pour des gens même +moins agiles que les deux marins. Marcof et Keinec furent bientôt sur +l'arête du mur et aidèrent Jahoua à les rejoindre. Tous trois sautèrent +ensemble dans le jardin parfaitement désert, à l'extrémité duquel se +dressait la façade noire du bâtiment. + +Ils traversèrent le petit parc dans toute sa longueur et examinèrent +attentivement l'abbaye. Aucune lumière révélatrice ne brillait aux +fenêtres de ce côté. + +--L'abbaye est déserte! murmura Jahoua. + +--Allons dans la cour! répondit Marcof. + +Ils pénétrèrent dans le rez-de-chaussée du couvent à l'aide d'une +croisée entr'ouverte. + +--Puis, traversant en silence les cellules et le corridor, ils se +trouvèrent au pied de l'escalier. + +--Il y a de la lumière au premier étage! fit Keinec à voix basse, en +désignant de la main une faible lueur qui rayonnait doucement au-dessus +de sa tête. + +--Montons, répondit Marcof. + +--Je garde la porte ajouta Jahoua; vous m'appellerez si besoin est. + +Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de l'escalier. Arrivés +sur le palier du premier étage, ils s'arrêtèrent indécis et hésitants. +Un long corridor se présentait à eux. + +A droite une porte ouverte donnait accès dans une pièce éclairée. +C'était la chambre d'Hermosa, que, dans leur précipitation, les +deux misérables n'avaient pas pris soin de refermer. Marcof s'avança +vivement. + +--Personne! dit-il. + +--Personne! répéta Keinec étonné. + +Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le corridor, se +présenta une seconde porte, fermée cette fois, mais sous laquelle +passait une traînée de lumière. Marcof et Keinec écoutèrent, lis +entendirent un soupir, une sorte de plainte douloureuse ressemblant au +râle d'un agonisant. + +--Cette chambre est habitée, murmura le jeune homme. + +--Entrons! répondit Marcof sans hésitation. + +La porte résista. + +--Elle est fermée en dedans! reprit Keinec. + +--Mais, on dirait entendre les plaintes d'un mourant. Écoute!... + +--C'est vrai! + +--Eh bien! enfonçons la porte. + +--Frappe! + +Keinec, d'un violent coup de hache, fit sauter la serrure. La porte +s'ouvrit, mais ils demeurèrent tous deux immobiles sur le seuil. Ils +venaient d'apercevoir un horrible spectacle. + +Cette cellule était celle dans laquelle expirait le chevalier de Tessy. +Diégo, on s'en souvient peut-être, avait renversé les candélabres. +Raphaël, seul et se sentant mourir, s'était traîné sur les dalles et +était parvenu à allumer une bougie. Mais sa main vacillante n'avait pu +achever son oeuvre. La bougie enflammée s'était renversée sur la table +et avait communiqué le feu à la nappe. La flamme, brûlant lentement, +avait gagné les draperies des fenêtres. Raphaël, en proie aux douleurs +que lui causait le poison, se sentait étouffer par les tourbillons de +fumée qui emplissaient la chambre. Dans les convulsions de son agonie, +il avait renversé la table et le feu avait atteint ses vêtement. +Incapable de tenter un effort pour se relever, il subissait une torture +épouvantable. Ses jambes étaient couvertes d'horribles brûlures, et au +moment où Marcof et Keinec pénétrèrent dans la pièce sur le plancher de +laquelle il gisait, le feu gagnait son habit. + +Marcof s'élança, brisa la fenêtre, arracha les rideaux à demi consumés +et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce temps, avait saisi un seau +d'argent dans lequel Jasmin avait fait frapper du champagne, et en +versait le contenu sur Raphaël. Puis, aidé par le marin, il transporta +le mourant dans la chambre d'Hermosa. + +--Cet homme se meurt et est incapable de nous donner aucun +renseignement, dit Marcof après avoir déposé Raphaël sur un divan. Il +y a eu un crime commis ici; tout nous porte à le croire. Fouillons +l'abbaye, Keinec, et peut-être découvrirons-nous ce que nous cherchons. + +Keinec pour toute réponse saisit un candélabre chargé de bougies et +s'élança au dehors. Marcof redescendit près de Jahoua. + +Tous deux fermèrent soigneusement la porte d'entrée, en retirèrent la +clé, et, remontant au premier étage, ils se séparèrent pour parcourir, +chacun d'un côté différent, le dédale des corridors et des cellules. +Mais ce fut en vain qu'ils fouillèrent le couvent depuis le premier +étage jusqu'aux combles, ils ne découvrirent rien. + +Jahoua, qui était redescendu et pénétrait successivement dans les +cellules, poussa tout à coup un cri terrible. Keinec et Marcof +accoururent. Ils trouvèrent le fermier à genoux dans la chambre de +l'abbesse et tenant entre ses mains une petite croix d'or. + +--Qu'y a-t-il? s'écria Marcof. + +--Cette croix! répondit Jahoua. + +--Eh bien! + +--C'est celle d'Yvonne. + +--En es-tu certain fit Keinec en bondissant. + +--Oui! c'est sur cette croix qu'Yvonne priait à bord du lougre pendant +la tempête. Elle la portait toujours à son cou. + +--Alors! on l'avait conduite ici? dit Marcof. + +--Qu'est-elle devenue? + +--L'abbaye est déserte! + +--On l'aura enlevée de nouveau. + +--Mon Dieu! où l'aura-t-on conduite? + +--L'homme que nous avons trouvé nous le dira! s'écria Keinec. + +Et tous trois se précipitèrent vers la chambre d'Hermosa. Raphaël +n'avait pas fait un seul mouvement; seulement le râle était devenu plus +sourd et bientôt même il cessa tout à fait. + +--Il est mort! fit Jahoua. + +Marcof lui posa la main sur le coeur. + +--Pas encore, répondit-il; mais il n'en vaut guère mieux. + +--Comment le faire parler? + +--Fouille-le, Keinec; peut-être trouverons-nous quelque indice. + +Keinec arracha l'habit et la veste qui couvraient Raphaël. Il plongea +ses mains frémissantes dans les poches, et en retira un papier. + +--Donne s'écria Marcof en le lui arrachant. + +C'était une lettre. Le marin l'ouvrit rapidement. + +--L'écriture de Carfor! fit-il. + +--Lis! dit Keinec. + +--Adressée au chevalier de Tessy! continua Marcof. + +--Celui qui a enlevé Yvonne! s'écrièrent les deux jeunes gens. + +--Cet homme est le chevalier de Tessy, alors? + +--Je tiens donc l'un de ces misérables! murmura Marcof avec une joie +féroce. + +Tous trois d'un même mouvement soulevèrent Raphaël. + +--Il faut lui donner la force de parler! s'écria Jahoua; que +nous sachions ce qu'il a fait d'Yvonne et ce qui s'est passé ici, +dussions-nous pour cela hâter sa mort. + +Raphaël fit un mouvement. Il porta la main à sa poitrine et à sa gorge, +et balbutia quelques mots qu'il fut impossible de comprendre. + +--Il veut boire dit Marcof en interprétant le geste dû mourant. + +Jahoua descendit et remonta bientôt, apportant un vase plein d'eau +fraîche qu'il approcha de la bouche du chevalier. Raphaël y trempa ses +lèvres et parut éprouver un peu de bien-être. Keinec le soutenait. Les +lumières des bougies frappaient en plein sur la figure décomposée du +misérable. Marcof porta la main à son front. + +--C'est étrange! murmura-t-il. + +--Qu'est-ce donc? demanda Keinec. + +Marcof ne lui répondit pas, mais, prenant un flambeau, il l'approcha du +visage de Raphaël pour mieux en examiner les traits. + +--C'est étrange! répéta-t-il, il me semble reconnaître cet homme! +et j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis me rappeler +positivement à quelle époque ni dans quelles circonstances je l'ai +rencontré. + +--N'est-ce donc pas là le chevalier de Tessy? s'écria Jahoua. + +--Je l'ignore, répondit Marcof, et cependant cette lettre porte bien ce +nom et semble lui appartenir. + +--Je crois qu'il a fait un mouvement! dit Keinec. + +--Alors nous allons savoir qui il est. + +Et tous trois se rapprochèrent du moribond, Marcof de plus en plus +singulièrement préoccupé, Keinec et Jahoua poussés par l'unique désir +d'apprendre de cet homme ce qu'était devenue la jeune fille qu'ils +aimaient tous deux. + + + + +XIX + +LA FORÊT DE PLOGASTEL. + + +Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait déjà, mais il +ne voyait pas encore. Il éprouvait cette courte absence de douleurs qui +précède le dernier moment. + +--Vous êtes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda Marcof. + +Raphaël fit un effort. Un «oui» bien faible vint expirer sur ses lèvres. + +--Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'écria Keinec. + +--Yvonne... balbutia le mourant. + +--Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua. Réponds vite! +qu'en as-tu fait? + +--Il m'a empoisonné! fit Raphaël en suivant le cours de ses pensées sans +paraître avoir compris ce que lui demandait le fermier. + +--Empoisonné? s'écria Marcof. + +--Oui, empoisonné! «L'aqua-tofana!» la fiole que lui avait donnée... + +Raphaël ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient ses traits +bouleversés. Marcof lui secoua le bras. + +--Qui t'a empoisonné? dit-il à voix basse. + +--Lui... + +--Qui, lui? + +--Oh!... J'étouffe!... Je brûle!... A moi! balbutia le malheureux en se +tordant. + +--Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'écria Jahoua avec désespoir. + +--Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens à notre aide! + +--Marcof?... répéta Raphaël que ce nom prononcé parut faire revenir à +lui. Marcof! + +--Me connais-tu donc? + +--Oui... + +--Alors, réponds-moi. Où est Yvonne? + +--Oh! tu me vengeras! fit Raphaël en se cramponnant au bras du marin, tu +me vengeras!... + +--Mais, de qui? + +--De lui.... de celui qui... m'a assassiné. + +--Son nom? + +--Oh!... je ne puis... J'étouffe trop... je... + +Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha ses vêtements et +s'enfonça les ongles dans les chairs. + +--Yvonne! Yvonne! s'écria Keinec. + +--Je ne sais pas, répondit le mourant. + +--Que s'est-il donc passé ici? fit Marcof en regardant autour de lui. + +Puis revenant à Raphaël: + +--Qui était avec toi ici? + +--Lui. + +--Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-être? + +--Oui. + +--C'est lui qui t'a empoisonné? + +--Oui. + +--Ton frère! s'écria le marin en reculant d'épouvante. Raphaël se dressa +sur son séant. + +--Ce n'est pas mon frère! dit-il d'une voix nette. + +--Que dis-tu? fit Marcof en s'élançant près de lui. + +--La vérité! + +--Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans les Abruzzes! + +Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards. + +--Ton nom! s'écria le marin. + +--Raphaël! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te dire. Tu sauras la +vérité... tu les livreras à la justice... Elle n'est pas notre soeur... +c'est sa maîtresse à lui... à... + +Raphaël s'arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche entr'ouverte +comme s'il allait prononcer un mot, puis il retomba sur le divan, et se +roidit dans une convulsion suprême. + +--Il est mort! s'écria Keinec. + +--Mort! répéta Marcof avec stupeur. + +--Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant les mains. + +Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le bruit d'une détonation +lointaine arriva jusqu'à eux par la fenêtre ouverte. Cette détonation +fut suivie de plusieurs autres; puis tout rentra dans le silence. + +--Qu'est-ce cela? fit Keinec. + +Marcof, sans répondre, s'élança vers la fenêtre. Il écouta +attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore résonner les +échos, et ces coups de feu furent suivis rapidement d'un sifflement aigu +et du son d'une corne. + +--Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis viennent d'arrêter +quelqu'un! Peut-être est-ce l'autre, son complice, son meurtrier +qu'ils ont pris! Hâtons-nous. Cet homme est bien mort! continua-t-il en +s'approchant de Raphaël. Le couvent est désert, allons à la forêt. + +Tous trois quittèrent vivement l'abbaye. La forêt de Plogastel était +proche; ils y arrivèrent rapidement en passant au milieu des embuscades +royalistes. Marcof se fit reconnaître des paysans et demanda un guide +pour le conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des royalistes +était assis au pied d'un chêne gigantesque situé au centre d'un vaste +carrefour vers lequel rayonnaient quatre routes différentes. Debout, +près de lui, appuyé sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne, +mais dont l'extérieur décelait une force musculaire peu commune. Cet +homme était M. de Boishardy. + +Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et s'avança seul vers +les deux chefs qui paraissaient plongés dans une conversation des plus +attachantes et des plus sérieuses. M. de Boishardy parlait; M. de La +Bourdonnaie écoutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit +pour lui tendre familièrement la main. + +--Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda le marin en se +tournant vers le comte de La Bourdonnaie, après avoir répondu au salut +amical qui lui était adressé. + +--Oui, répondit le royaliste; j'ai entendu les coups do feu et le +signal. + +--Où sont-ils? + +--On va les amener ici. + +--Bien! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne suis pas un +tiers importun. + +--Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire, dans un moment +favorable. Il n'y a pas de secret entre nous, et M. de Boishardy me +rapportait des nouvelles des plus graves. + +--Des nouvelles de Paris? demanda Marcof. + +--Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a quatre heures à +peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir vous les communiquer. + +--Sont-elles donc si importantes? + +--Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ de la capitale il +s'y est passé d'étranges choses. Écoutez. + +Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers qu'il avait +posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à côté de lui, se mit à les +parcourir rapidement tout en s'adressant à ses deux auditeurs. + +--Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la date du 26 +mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le 5 juin l'Assemblée +nationale a ôté au roi le plus beau de ses droits, celui de faire grâce. +Le 6, le roi et la famille royale, qui allaient monter en voiture pour +accomplir une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux Tuileries +sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une nouvelle publication du +«_Credo d'un bon Français_» a eu lieu dans plusieurs journaux, et +a excité encore la fureur populaire. Vous vous rappelez cette pièce +ridiculement fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être +causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires ont cru +flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers du Poignard?» + +--Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo dont vous +parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois en un roi, descendu +de son trône pour nous, qui étant venu au sein de la capitale par +l'opération d'un général, s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir +royal fût mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...» + +--Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette seconde publication +a fait plus de mal encore peut-être que la première. «Pour se venger du +dévouement dont faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le +peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre malheureux +prince, sous les fenêtres duquel les chansons insultantes retentissaient +à toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit un parti énergique que +lui conseillaient depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit +fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné de la +reine, du dauphin, de Madame Royale, de madame Élisabeth et de madame de +Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s'est élancé sur la +route de Montmédy. Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient du +Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas. + +--Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa propre cause? Il +quitte Paris, il quitte la France peut-être? + +--Telle était son intention effectivement, dit le comte de La +Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment de Royal-Allemand, +était parti de Metz pour aller au-devant du roi et protéger sa fuite. + +--Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait? + +--Il n'a pu le faire! + +--Quoi! le roi est revenu? + +--Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu à Sainte-Menehould +par le maître de postes Drouet, il a été arrêté à Varennes par les soins +de Sauze, procureur de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de +Lafayette, envoyé de Paris en toute diligence. + +--Le roi arrêté! dit Marcof avec une stupeur profonde. + +--Oui, arrêté! et écroué le 25 dans son propre palais, interrogé comme +un criminel par des commissaires de l'Assemblée, et gardé à vue ainsi +que sa famille, par les soldats révolutionnaires! + +Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer, par un +mouvement involontaire, la batterie de sa carabine. + +--Le roi, continua Boishardy, avait été ramené de Varennes par trois +envoyés de l'Assemblée: Latour-Maubourg, Pétion et Barnave, qui ont +voyagé dans la même voiture que la famille royale, tandis que Maldan, +Valory et Dumoutier, les trois gardes-du-corps qui s'étaient dévoués +pour accompagner leur prince, étaient liés et garrottés sur le siége, +exposés aux injures de la populace, qui riait autour du cortége de +la royale victime! Pendant ce temps, savez-vous ce que faisait le bon +peuple parisien? Il arrachait les enseignes où se trouvait l'effigie, +les armoiries ou seulement le nom du roi; il brisait dans tous les lieux +publics le buste de Louis XVI et un piquet de cinquante lances faisait +des patrouilles jusque dans le jardin des Tuilleries en portant sur une +bannière: «_Vivre libre ou mourir Louis XVI s'expatriant n'existe plus +pour nous._» + +--Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche, la classe aisée? + +--La bourgeoisie? répondit Boishardy; elle fait chauffer le four pour +manger les gâteaux. Elle rit, elle plaisante; elle a adopté un nouveau +jeu, celui de «_l'émigrette_» ou de «_l'émigrant_» ou de «_Coblentz_. +C'est une espèce de roulette suspendue à un cordon qui lui donne un +mouvement de va-et-vient perpétuel. «C'est une rage! Aux portes des +boutiques, m'écrit-on, aux fenêtres, dans les promenades, dans les +salons, à toute heure et partout, les hommes, les femmes et les enfants +s'en amusent. + +--Mais le roi, le roi? dit encore Marcof. + +--Je vous répète qu'il est prisonnier. Tenez, voici le journal _l'Ami du +roi_, lisez, et vous verrez qu'il ne peut tenter une nouvelle évasion: +un commandant de bataillon passe la nuit dans le vestibule séparant le +salon de la chambre à coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes +de la milice citoyenne vont monter la garde dans l'intérieur des +appartements. Un égoût conduisant les eaux du château des Tuileries à la +rivière doit être bouché, et on doit même murer les cheminées. Lafayette +donnera dorénavant le mot d'ordre sans le recevoir du roi, et les +grilles des cours et des jardins seront tenues fermées. Quant à +l'Assemblée nationale, elle cumule maintenant les deux pouvoirs exécutif +et délibérant. + +--Ensuite? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy s'arrêter, et +remettre ses papiers, ses lettres et ses journaux dans sa poche. + +--C'est ici où s'arrêtent mes nouvelles, à la date du 26 juin. Le +dernier acte de l'Assemblée nationale a été de faire apporter le sceau +de l'État sur son bureau, et de déclarer pour l'avenir ses décrets +exécutoires, quoique privés de la sanction royale. + +--Ainsi, dit Marcof, le roi n'est plus rien? + +--A peine existe-t-il même de nom. + +--Ils ont osé cela! + +--Oh! ils oseront bien autre chose encore si on les laisse faire! + +--Mais on ne les laissera pas faire! s'écria le comte de La Bourdonnaie +en se levant. + +--C'est ce qu'il faut espérer! répondit Boishardy. Cependant +l'insurrection a bien de la peine à lever hautement la tête. + +Marcof réfléchissait profondément. + +--La Rouairie commence à agir, dit le comte. + +--Mais nous n'avons encore que quelques hommes autour de nous. + +--Les autres viendront. + +--Quand cela? + +--Bientôt, mon cher. Mes renseignements sont certains et précis; +avant un an, la Bretagne et la Vendée seront en armes: avant un an, la +contre-révolution aura sur pied une armée formidable; avant un an, nous +serons les maîtres de l'ouest de la France! + +--Un an, c'est trop long. Qui sait d'ici là ce que deviendra le roi? + +--Nos paysans se décident lentement, vous le savez. + +--Activons-les, poussons-les, entraînons-les! + +--Comment? + +--Tuez les boeufs des retardataires et allumez une botte de foin sous +leurs toits; tous marcheront. + +--S'ils viennent à nous par force, ils nous abandonneront vite. + +--Peut-être; mais le point essentiel est d'agir vite. + +--Que font les émigrés? + +--Ils dansent de l'autre côté du Rhin, et se moquent de nous!... + +Le comte de La Bourdonnaie haussa les épaules. + +--Ils nous enverront bientôt des quenouilles comme à ceux de la noblesse +qui n'ont pas encore quitté la France. + +--C'est à quoi ils songent, soyez-en certains! + +--Corbleu! que le roi ne s'appuie donc que sur sa noblesse de province. +Elle ne l'abandonnera pas, celle-là!... + +--Nous le prouverons, Boishardy. + +Marcof, on le voit, ne prenait plus qu'une part silencieuse à la +conversation. Toujours absorbé par ses pensées intimes, il était trop +préoccupé pour pouvoir s'y mêler activement. Son esprit, un moment +distrait par les récits de Boishardy, s'était promptement reporté sur la +situation présente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine: + +--Ces prisonniers ne viennent pas! dit-il avec impatience. + + + + +XX + +L'INTERROGATOIRE. + + +Un cri d'appel retentit au loin. Un second plus rapproché lui succéda. + +--Voici nos hommes! fit le comte. + +Keinec et Jahoua s'étaient rapprochés. Une douzaine de chouans, +conduisant au milieu d'eux une femme, un homme et un enfant, sortirent +d'une allée voisine et s'avancèrent. + +--Où les avez-vous pris, mon gars? demanda M. de La Bourdonnaie. + +--Près d'Audierne, répondit un paysan. + +--Ils n'étaient que trois? + +--Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un autre homme. + +--Où est-il? + +--Il a pris la fuite et nos balles n'ont pu l'atteindre. + +--Maladroits! + +--Nous avons fait pour le mieux. + +--Les prisonniers sont attachés? + +--Oui, monsieur le comte. + +--C'est bien... je vais les interroger. + +Les paysans se retirèrent, et les prisonniers demeurèrent en face du +comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l'ont deviné sans doute, n'étaient +autres que Jasmin, Hermosa et Henrique. L'enfant, nous pensons l'avoir +dit, n'avait pas onze ans encore. Effrayé de ce qui se passait, il se +tenait étroitement serré contre sa mère. + +Jasmin, pâle et défait, tremblait de tous ses membres, jetant autour +de lui des regards effarés. Hermosa, fière et hautaine, relevait +dédaigneusement la tête, et semblait défier ceux entre les mains +desquels elle se trouvait. Le comte de La Bourdonnaie commença par +interroger Jasmin. + +--Qui es-tu? lui demanda-t-il. + +Mais avant que le valet pût ouvrir la bouche pour répondre, Hermosa se +tournant vers lui: + +--Je te défends de parler! dit-elle d'une voix impérative. + +--Oh! oh! belle dame! fit Boishardy en souriant ironiquement, vous +oubliez, je crois, devant qui vous êtes. + +--C'est parce que je m'en souviens que je parle ainsi. + +--Vraiment? + +--Je suis femme de qualité! + +--Et nous sommes gentilshommes. + +--On ne s'en douterait pas. + +--Vous plairait-il de vous expliquer? + +--Des gentilshommes ne font pas d'ordinaire le métier de voleurs de +grand chemin. + +--Tonnerre! s'écria Marcof, ne discutons pas et dépêchons. + +--Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy en s'adressant +au comte de La Bourdonnaie et au marin. Madame voudrait sans doute +prolonger la conversation, mais je vous réponds qu'elle va parler +nettement. + +Hermosa sourit. + +--D'abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes nullement des +voleurs, mais bien des personnages politiques. Veuillez vous rappeler +cela. Une insulte nouvelle pourrait vous coûter la vie à tous trois. +Réfléchissez!... Vous venez de défendre à cet homme de répondre, +n'est-ce pas? Eh bien! ce sera vous alors, madame, qui allez nous faire +cet honneur. Ne riez pas!... je vous affirme que je ne mens jamais. +Veuillez m'écouter; je commence: Qui êtes-vous? + +--Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger, pas plus que +celui de m'avoir arrêtée, je ne vous répondrai pas. + +--La chose devient piquante! Cet enfant est votre fils? continua +Boishardy en indiquant Henrique. + +Hermosa ne répondit que par un sourire railleur. Marcof se mordait +les lèvres avec impatience et tourmentait la batterie de sa carabine. +Boishardy, parfaitement calme, siffla doucement. Un paysan s'avança: +c'était Fleur-de-Chêne. + +--Ton fusil est-il chargé? demanda le chef. + +--Oui. + +--Très-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine de cet enfant. + +Fleur-de-Chêne épaula son arme et en dirigea l'extrémité à bout portant +sur Henrique. Hermosa poussa un cri et voulut se jeter entre son fils et +l'arme meurtrière, mais Marcof lui saisit le bras et la cloua sur place. + +--Mon fils! dit-elle. Grâce!... + +--Allons donc! je savais bien que je vous ferais répondre! continua +Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars; je vais +interroger madame, à la moindre hésitation de sa part à me répondre, tu +feras feu sans que je t'en donne l'ordre. + +--Ça sera fait! répondit le paysan. + +Hermosa était d'une pâleur extrême. En proie à la rage de se voir +contrainte à obéir, effrayée du péril qui menaçait Henrique, elle +tordait ses belles mains sous les cordes qui les retenaient captives. + +--Votre nom? demanda Boishardy. + +--Je suis la marquise de Loc-Ronan. + +--La marquise de Loc-Ronan! s'écria Marcof en bondissant. + +--Crois-tu qu'elle mente? fit Boishardy. + +--Non! non! répondit le marin. Elle doit dire vrai, et c'est la +Providence qui l'a conduite ici! + +Puis, se retournant vers Hermosa: + +--Vous êtes la soeur du comte de Fougueray et du Chevalier de Tessy, +n'est-ce pas? demanda-t-il. + +--Répondez! dit Boishardy. + +--Oui. + +--Oh! mes yeux s'ouvrent enfin! murmura Marcof. + +--Yvonne! Yvonne! glissa Keinec son oreille. + +--Nous allons tout savoir, patience! répondit le marin. + +Boishardy continua l'interrogatoire. + +--D'où venez-vous? + +--De chez mon frère. + +--Où était votre frère? + +--A l'abbaye de Plogastel. + +--Ici près? + +--Oui! + +--Où alliez-vous? + +--A Audierne. + +--Pourquoi faire? + +--Pour m'y embarquer. + +--Vous vouliez quitter la France? + +--Je voulais seulement quitter la Bretagne. + +--Quel est l'homme qui vous accompagne? + +--Mon valet. + +--Il se nomme? + +--Jasmin. + +--Et celui qui a fui + +--C'est mon frère. + +--Le comte de Fougueray? + +--Oui. + +--Connaissez-vous ce comte? demanda Boishardy à Marcof. + +--Oui, répondit le marin; c'est un agent révolutionnaire. + +--Vous en êtes certain? + +--J'en ai les preuves. + +--Alors, il faut les faire fusiller, n'est-ce pas? + +--C'est mon avis!... dit le comte de La Bourdonnaie; quoique tuer une +femme me répugne, môme lorsqu'il s'agit du bien de notre cause. + +Boishardy fit un geste d'indifférence. + +--Attendez! s'écria Marcof, il faut que je l'interroge. + +--Interrogez, mon cher ami! + +--Fleur-de-Chêne, dit Marcof, fais toujours attention... + +Puis, revenant à Hermosa: + +--Avec qui étiez-vous à l'abbaye? + +--Avec mon frère, je l'ai dit. + +--Avec le comte seulement? + +--Mais... + +--Vous hésitez? + +--Non! s'écria Hermosa. + +--Répondez donc! + +--Il y avait un autre homme avec nous. + +--Le nom de celui-là? + +--La chevalier de Tessy. + +--Votre second frère? + +--Oui. + +--Vous mentez. + +--Monsieur! + +--Cet homme n'est pas votre frère. + +--Monsieur! + +--Fleur-de-Chêne! s'écria Marcof. + +--Grâce!.... fit Hermosa en se laissant tomber à genoux. + +--Faut-il faire feu? demanda froidement le paysan. + +--Attends encore!... répondit Marcof. + +Hermosa réfléchit rapidement. Elle se sentait prise dans des mains de +fer. Fallait-il avouer tout? Fallait-il nier obstinément? + +Un aveu la perdait à tout jamais, car c'était raconter sa vie infâme. +D'un autre côté, ceux qui lui parlaient et qui l'interrogeaient ne +pouvaient pas avoir de preuves contre ses assertions au sujet de sa +famille. Elle se résolut à soutenir le mensonge. + +--Répondez! reprit Marcof. + +--Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez me faire tuer +ensuite, fit Hermosa avec l'apparence d'une victime résignée; mais vous +ne sauriez me contraindre à mentir. + +--Ainsi le chevalier de Tessy est votre frère? + +--Oui. + +--Soit; je ne puis pas malheureusement vous prouver le contraire. Mais +songez bien maintenant à me répondre franchement, car je jure Dieu que +votre fils mourrait sans pitié! + +--Interrogez donc! + +--Où avez-vous laissé le chevalier? + +--A l'abbaye. + +--Pourquoi? + +--Il était malade. + +--Prenez garde! + +--Je dis la vérité. + +--Attention, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars, et tire sur l'enfant à +mon premier geste. + +Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait où allait en venir +son interrogateur. + +--Le chevalier était empoisonné! accentua fortement Marcof. + +--Oui, répondit Hermosa sans hésiter, car elle comprenait que le moindre +retard dans ses paroles coûterait la vie à Henrique. + +Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle débauche, cette femme +avait conservé au fond de son coeur un amour effréné pour son enfant. +Mais cet amour était celui de la louve pour ses louveteaux. + +--Qui a empoisonné le chevalier? + +--Le comte de Fougueray. + +--Son frère! s'écria Marcof. Vous entendez, messieurs? + +--Qui a versé le poison? demanda Boishardy. + +--Moi! + +--Qu'elle meure donc! fit le comte de La Bourdonnaie. Cette misérable me +fait horreur! + +--Non! dit vivement Marcof; je lui promets la vie si elle dit là vérité +sur ce que j'ai encore à lui demander. + +--Faites, répondit Boishardy. + +--Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait enlevé une jeune +fille? continua le marin. + +--Je le sais. + +--Elle se nomme Yvonne. + +--Oui. + +--L'avez-vous vue? + +--Oui. + +--Quand cela? + +--Il y quelques heures à peine. + +Keinec et Jahoua poussèrent un rugissement de joie et de colère. Marcof +les arrêta de la main. Puis, revenant à Hermosa: + +--Où était cette jeune fille? + +--A l'abbaye. + +--Où est-elle? + +--Écoutez-moi, fit vivement la misérable, craignant qu'on ne prit pour +hésitation de sa part l'ignorance où elle était effectivement de ce +qu'était devenue Yvonne. + +Elle raconta brièvement ce qu'elle savait. Elle dit comment Yvonne avait +été atteinte par les crises nerveuses, comment le comte l'avait saignée, +comment lui et le chevalier l'avaient enfermée dans la cellule de +l'abbesse, et comment enfin elle, Hermosa, avait constaté le soir la +disparition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un tel cachet +de vérité à ses paroles, il était si naturel de supposer qu'Yvonne eût +profité de la plus légère circonstance favorable pour fuir, que Marcof +et ceux qui écoutaient Hermosa ne doutèrent pas qu'elle ne parlât +sincèrement. + +--La jeune fille est peut-être retournée à son village, dit le comte de +La Bourdonnaie. + +--C'est possible, répondit Boishardy. + +--Non, dit Marcof; elle devait être trop faible, et il y a loin d'ici à +Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le pays l'auraient déjà arrêtée. + +--Mais qu'est-elle devenue alors? s'écria Jahoua. + +--Avez-vous visité les souterrains? demanda Hermosa qui avait compris +facilement que les trois hommes avaient été à l'abbaye. + +Il lui était fort indifférent que l'on retrouvât ou non Yvonne, et elle +espérait attendrir ses juges en ayant l'air de leur donner tous les +éclaircissements qui étaient en son pouvoir. + +--Il y a donc des souterrains dans l'abbaye? demanda Marcof. + +--Oui, dit Fleur-de-Chêne, et de fameux! + +--Tu les connais? + +--Oui. + +--Tu vas venir avec nous et nous conduire. + +--Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec. + +--Guides-les, Fleur-de-Chêne. Je vous rejoins, mes gars, dit Marcof. + +Fleur-de-Chêne et les deux jeunes gars disparurent promptement. Hermosa +poussa un soupir de soulagement. Henrique n'était plus menacé par le +fusil du paysan breton. + +--Qu'allons-nous faire de cette femme? demanda M. de La Bourdonnaie en +désignant Hermosa. + +Marcof l'entraîna, ainsi que Boishardy, à quelques pas, et, baissant la +voix: + +--Il ne faut pas la tuer, dit-il. + +--Elle peut nous être utile? + +--Peut-être. + +--Nous devons la garder à vie, alors? + +--Oui. + +--Je m'en charge, fit Boishardy. + +--Où la conduirez-vous? + +--Au château de La Guiomarais, où est le quartier général de La +Rouairie. + +--Très-bien. + +--Je l'emmènerai cette nuit même. + +Les trois chefs allaient se séparer, lorsqu'un paysan parut dans la +petite clairière où ils se trouvaient. + +--Qu'y a-t-il, Liguerou? demanda vivement le comte. + +--Un message pour vous, monsieur. + +--De quelle part? + +--De la part d'un monsieur que je ne connais pas, répondit le paysan en +présentant une lettre à La Bourdonnaie. + +--Où as-tu vu ce monsieur? + +--A deux lieues d'ici, sur la route d'Audierne. Il traversait les genêts +avec une femme habillée en religieuse et un autre homme âgé. Nous les +avons arrêtés, mais il nous a donné le mot de passe et il a ajouté +les paroles convenues et qui désignent un chef. Alors, au moment de +s'éloigner, il m'a rappelé; je suis revenu; il a écrit une lettre sur +un papier avec un crayon, et il me l'a remise en m'ordonnant de vous la +porter sans retard. J'ai obéi. + +--Bien, mon gars. + +Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cachet ou plutôt +déchirait une enveloppe collée avec de la mie de pain. + +--Kérouët, dit-il en s'adressant à un homme qui tenait à la main une +torche de résine enflammée, éclaire-moi. + +Kérouët s'approcha vivement pour obéir à son chef. Quelques lignes +étaient tracées sur le verso de l'enveloppe. Ces quelques lignes +contenaient les mots suivants: + +«Prière au comte de La Bourdonnaie de faire passer cette lettre par une +main fidèle au capitaine Marcof, commandant le lougre _le Jean-Louis_ en +relâche à Penmarckh.» + +--Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin, ceci est pour +vous. + +--Pour moi? + +--Voyez ce que l'on m'écrit. + +Marcof prit la lettre et l'enveloppe. A peine eut-il jeté les yeux sur +les lignes tracées au crayon qu'il tressaillit et qu'une joie immense +illumina sa mâle figure. Il venait de reconnaître l'écriture du marquis +de Loc-Ronan. Prenant la torche des mains de Kérouët et se retirant +à l'écart, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et son +compagnon. + +--Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. Éloignez tout le monde. + +La Bourdonnaie donna l'ordre d'emmener les prisonniers et de veiller sur +eux. + +--Qu'y a-t-il? demanda Boishardy lorsqu'ils furent seuls tous trois. + +--Je suis autorisé à vous révéler un secret, répondit Marcof. +Écoutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort. + +--Philippe n'est pas mort! s'écria Boishardy. + +--Impossible! fit le comte; j'ai assisté à ses funérailles. + +--Je vous le répète pourtant: le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort. + +--Impossible! impossible! + +--Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est datée de ce soir +même. + +--C'est une bénédiction du ciel! murmura M. de La Bourdonnaie en +regardant la lettre que lui présentait Marcof. + +--C'est un bras et un coeur de plus dans nos rangs, ajouta Boishardy. + +--Expliquez-nous ce mystère, Marcof! + +--Je ne puis vous révéler les causes qui ont déterminé le marquis à se +faire passer pour mort. Il faut même que vous gardiez le plus profond +secret à cet égard. Toujours est-il qu'il est vivant. Il quitte la +Bretagne cette nuit même, et voici ce qu'il m'écrit avec ordre de vous +communiquer ses intentions. + +--Nous écoutons. + +Marcof commença la lecture de la lettre: + +«Mon cher et aimé Marcof, écrivait le marquis, si tu m'as cru mort, je +viens porter d'un seul coup et sans préparation aucune la joie dans ton +âme, car je n'ignore pas les sentiments qui t'attachent à moi. Si le +bruit de ma mort n'est pas encore arrivé jusqu'à toi, j'en bénirai le +ciel qui t'aura ainsi évité une douleur profonde. Dans tous les cas, +voici ce qu'il est important que tu saches; le soir même du jour où mes +funérailles ont été célébrées dans le château de mes pères, je prenais +la fuite avec Jocelyn. + +«Je me suis retiré dans l'abbaye de Plogastel, près de mademoiselle +de Château-Giron, qui avait continué à habiter le couvent. Je comptais +attendre là ton retour et te donner les moyens de venir m'y joindre. +Malheureusement, Dieu en a ordonné autrement. Des misérables m'ont +poursuivi et ont découvert ma retraite. Je fuis donc; je passe en +Angleterre. + +«Communique cette lettre à nos principaux amis, afin qu'ils sachent ce +que je vais faire et qu'ils connaissent nos moyens de correspondre. Je +vais à Londres d'abord; là, je verrai Pitt, et je m'efforcerai d'obtenir +des secours en armes et en argent. Je solliciterais l'appui d'une flotte +anglaise, s'il ne me répugnait d'associer des étrangers à notre cause. + +«S'il m'accorde les secours que je demande, le roi pourra l'en +récompenser plus tard et rendre à l'Angleterre ce qu'elle nous aura +prêté. D'Angleterre j'irai en Allemagne; je verrai Son Altesse Royale +monseigneur le comte de Provence. Je prendrai ses ordres que je vous +ferai passer. + +«Tu pourras te mettre facilement en communication avec le pêcheur qui +me conduit en Angleterre; il se nomme Salaün et habite Audierne. A son +retour, il te remettra une nouvelle lettre de moi.» + +--C'est là tout ce qui concerne notre cause, messieurs, dit Marcof en +repliant la lettre. + +--Je répondrai à Philippe, dit Boishardy, et je vous remettrai la +lettre, Marcof. + +--Serez-vous encore à Penmarckh dans quatre jours? demanda le comte de +La Bourdonnaie. + +--Oui; je ne mettrai à la voile qu'après avoir reçu la seconde lettre du +marquis. + +--Bien; nous irons vous trouver à bord de votre lougre dans quatre +nuits. + +--Je vous attendrai, messieurs. + +Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs. + +--Pas de honte entre nous, dit-il; avez-vous besoin d'argent?... + +--Non, répondit le comte. + +--Et vous, monsieur de Boishardy? + +--J'avoue qu'il m'en faudrait pour augmenter l'entraînement général. + +--Combien? + +--Oh! beaucoup. + +--Dites toujours. + +--Vingt-cinq mille écus environ. + +--Vous les aurez. + +--Quand cela? + +--Quand vous viendrez à mon bord. + +--Ah ça! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le pont de votre +lougre? dit Boishardy en riant. + +--Pas sur le pont, mais dans la cale. + +--Quoi! sérieusement, cet argent est à vous? demanda La Bourdonnaie. + +--J'ai trois cent mille livres à votre disposition, à bord du +_Jean-Louis_, et cinq cent mille autres cachées dans un endroit connu de +moi seul. Cet or est consacré au besoin de notre cause. + +--Brave coeur! s'écria Boishardy; il donne plus que nous! + +--J'ai toujours pensé que Marcof était un gentilhomme qui reniait son +origine et se cachait sous les habits d'un matelot, ajouta M. de La +Bourdonnaie en s'inclinant avec une gracieuse politesse. + +--Ne vous occupez pas de cela, messieurs, répondit Marcof en souriant +avec fierté. Sachez seulement que je puis vous recevoir et vous serrer +la main sans que vous descendiez trop du rang où vous a placé chacun le +nom de vos aïeux. + +--Nous n'en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa main ouverte au +marin. + +--Dans quatre nuits, n'est-ce pas? + +--C'est convenu. + +--Et les prisonniers? + +--J'en réponds, dit encore Boishardy. + +--Adieu donc! + +Marcof quitta rapidement la clairière et prit la route de l'abbaye de +Plogastel. + +--Oh! se disait-il en se glissant dans les genêts. + +--Pauvre Philippe! je sais maintenant tes secrets. Je connais la cause +de ta fuite. Je devine celle qui te fait abandonner la Bretagne au +moment du danger. Mais je suis là, frère, et je veille. Déjà deux des +misérables qui ont torturé ta vie sont entre mes mains, et le troisième +ne m'échappera pas? Mon Dieu! faites que je puisse rendre à celui que +j'aime de toute la force de mon coeur cette tranquilité qu'il a perdue! +Que je le voie heureux et que je meure après s'il le faut. Mais comment +se fait-il que ce chevalier de Tessy soit le même homme que ce Raphaël +que j'ai rencontré jadis dans les Abruzzes? Il y a là-dessous quelque +horrible mystère que je saurai bien découvrir plus tard. Oh! que je +trouve ce comte de Fougueray, que je le tienne en ma puissance comme +j'y tiens sa soeur maudite, et je parviendrai à leur faire révéler +la vérité! Va, Philippe, tu seras heureux peut-être, mais je te ferai +libre, je le jure! + +Marcof était arrivé devant l'abbaye. Il monta rapidement à la chambre +où il avait laissé Raphaël. Le cadavre du malheureux était dans une +décomposition complète. La force du poison était telle qu'en quelques +heures il avait accompli l'oeuvre que la mort met plusieurs jours +à faire. L'air de la cellule était vicié par une odeur infecte et +insoutenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec et Jahoua. Aucun +d'eux ne lui répondit. L'abbaye semblait déserte et abandonnée. + +--Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof; ils n'ont pas besoin de +moi en ce moment. Je vais visiter encore la chambre qu'a habitée Yvonne +et la sonder attentivement. La jeune fille n'a pu fuir que par une +ouverture secrète qu'elle aura découverte. + +Ce disant, le marin entra dans la cellule de l'abbesse. Il visita avec +une profonde attention le plancher et les murailles; puis, ne découvrant +rien et supposant que les meubles pouvaient cacher ce qu'il cherchait, +il se mit en devoir de les enlever de la chambre. Il s'adressa d'abord +au lit. + +Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof sur la voie +qu'Yvonne avait dû prendre pour se sauver. Alors il voulut repousser le +bahut d'ébène. Le meuble résista. On se rappelle qu'il était scellé à la +muraille par l'un de ses angles. + +Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa hache, il attaqua +les deux battants de la porte du bahut. Le bois craqua sous l'acier. +Marcof arracha la porte qui céda, et sonda l'intérieur avec le manche de +son arme. + +Le fond, élevé sur quatre pieds, ne pouvait évidemment pas mériter un +long examen. Il frappa sur le côté du meuble, qui devait être appuyé au +mur. Le panneau rendit ce son sec du bois derrière lequel il y a vide. +Marcof poussa un cri de joie et attaqua plus vigoureusement encore +l'ébène, qui bientôt joncha le plancher de ses débris mutilés. + + + + +XXI + +DIÉGO ET MARCOF. + + +Une heure avant que Marcof ne franchit le seuil de l'abbaye un homme +chevauchant sur un magnifique étalon anglais, galopait à fond de train +sur la plage, dans la direction d'Audierne. Cet homme étant le comte +de Fougueray. Arrivé dans la petite ville, et se jugeant à l'abri, +il s'était arrêté pour réfléchir à sa situation et prendre un parti +quelconque. + +--J'avais tort d'accuser Hermosa, pensait-il tandis que son cheval +reprenait haleine, et que la vapeur s'échappant de ses flancs +enveloppait le cavalier dans un nuage de brouillard. Évidemment elle est +tombée entre les mains des paysans. Pourquoi ne l'ai-je pas emmenée +de suite à Audierne? Les drôles ont fait main basse sur l'or qui se +trouvait dans le coffre! Je suis ruiné, complètement ruiné! mauvaise +nuit! C'est ce Raphaël maudit qui est cause de tout cela avec sa manie +d'enlever les jeunes filles! Que Satan torture ce bélître amoureux, et +j'espère pardieu qu'il n'y manque pas à cette heure. Que dois-je faire? +M'embarquer? A peine me reste-il dix louis! Ah! si j'avais eu le temps +d'emporter cette argenterie massive que nous avons découverte dans +l'abbaye! J'aurais dû la fondre en lingots; rien n'était plus facile.... +Je réponds qu'il y en a bien pour vingt mille livres! Vingt mille +livres! continua-t-il en soupirant. Joli denier pour un homme qui n'a +pas le sou! Ah! si je pouvais... Pour quoi pas? fit-il tout à coup en se +redressant sur sa selle. Les souterrains du château m'offrent un asile, +et, en quelques heures, j'aurai terminé mon opération métallurgique. +Excellente idée! Oui; mais ces damnés chouans gardent les alentours. Ah! +bah! qui ne risque rien n'a rien! Risquons! + +Et, rassemblant ses rênes, Diégo se remit en marche; mais cette fois +au pas de son cheval. Au moment de s'engager de nouveau sur la route de +l'abbaye, il s'arrêta encore. + +--Je suis bien bon, murmura-t-il, de risquer à me faire prendre pour +une cible par ces fusils bas-bretons! N'ai-je pas, pour pénétrer dans +l'abbaye, les entrées des souterrains qui donnent dans la campagne! +Réfléchissons un peu! La galerie que nous avons explorée en premier +donne dans la forêt de Plogastel. N'y songeons pas. La forêt doit servir +de quartier général à ces royalistes endiablés. La seconde est sur la +route de Penmarckh. Si Yvonne a fui c'est par là qu'elle ramènera du +secours. Mais la troisième?... + +Et Diégo réfléchit profondément. Puis il reprit: + +--La troisième, si j'ai bonne mémoire, aboutit près de Douarnenez, entre +ce village et Pont-Croix, à quelque distance de la mer. Environ à une +lieue d'ici. Vingt minutes de galop m'y conduiront, et, comme je suivrai +la plage, je n'aurai pas la crainte de rencontrer les chouans qui +n'occupent que le haut pays. En route! + +Diégo revint sur ses pas, traversa de nouveau Audierne, et s'élança dans +la direction indiquée. Diégo montait un excellent coursier. En un +quart d'heure il eut atteint Pont-Croix. Rien n'était venu inquiéter sa +marche. Là il s'orienta. + +Lorsque, après avoir pris possession de l'abbaye quelques jours +auparavant, il avait soigneusement visité les souterrains, il avait +attentivement examiné les entrées qui y donnaient accès. Celle située +sur le bord de la mer, à peu de distance des falaises, était cachée aux +regards des passants par un travail admirable, oeuvre d'une main habile. +Elle donnait dans une petite grotte étroite et fort basse dans laquelle +il fallait pénétrer en se glissant sur les genoux. Une porte, enduite +d'une épaisse couche de granit, était pratiquée au fond de cette grotte, +et, se mouvant par un ressort artistement dissimulé, s'ouvrait sur +la galerie. Diégo avait découvert le ressort faisant céder la porte +intérieurement. Donc, lorsqu'il eut dépassé Pont-Croix, il mit pied +à terre, et conduisant son cheval par la bride, il se dirigea vers la +grotte qu'il atteignit bientôt. + +Alors il attacha son cheval à un arbre voisin et se glissa dans +l'intérieur. Diégo était un homme de précaution. Il avait sur lui une +bougie et un briquet. Il fit du feu à l'aide de l'un, et, le feu fait, +il alluma l'autre. Puis il pressa le ressort; la porte s'ouvrit et il +pénétra dans la galerie. + +Ce moment coïncidait précisément avec celui où Hermosa, Jasmin et +Henrique étaient amenés devant le comte de La Bourdonnaie, M. de +Boishardy et Marcof. Il y avait six heures environ que la pauvre Yvonne +gisait à terre en proie à la fièvre et au délire. + +Diégo, certain d'être seul, avança hardiment. Par mesure de précaution, +il tenait un pistolet à la main. Diégo avait été doué par la nature +prodigue d'une imagination des plus vives. Son esprit, continuellement +éveillé, travaillait sans relâche. En traversant les souterrains, le +projet d'Hermosa, relatif à la seconde marquise de Loc-Ronan, lui revint +en tête. Il sourit. + +--J'ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les chouans m'ont rendu +grand service. Ils m'ont pris soixante-quinze mille livres, mais ils me +mettent en possession de plus de deux millions. «Ils m'ont ruiné pour le +moment, mais ils me font riche pour l'avenir et libre pour le présent. +Ma foi! j'avais assez d'Hermosa! Elle est entre leurs mains, qu'elle +y reste! C'est le seul souhait que je forme. J'irai seul à Rennes. +Je verrai Julie de Château-Giron, et je saurai bien la contraindre à +m'abandonner sa fortune, lors même qu'elle aurait appris la mort du +marquis. Elle ne voudra pas que l'on déshonore sa mémoire. L'argenterie +de la mère abbesse me mettra à même de faire le voyage et d'attendre, +s'il le faut, pour mieux réussir. Allons! saint Janvier le patron des +lazzaroni, veille toujours sur moi! Grâce lui soient rendues! Ah! fit-il +tout à coup en poussant un cri de surprise et en trébuchant. Il se +retint à la muraille. Mais la bougie lui avait échappé et s'était +éteinte en tombant. Diégo était brave. Cependant sa position était assez +critique pour qu'il fût excusable de ressentir un mouvement de terreur. + +Il était au milieu de souterrains inhabités depuis longtemps. Quelque +bête fauve avait pu en avoir fait son repaire. Il avait heurté du pied +un obstacle que l'on devait supposer être un corps étendu en travers de +la galerie. + +Aussi, s'appuyant à la muraille, son pistolet à la main, il s'efforça +de sonder les ténèbres. Il s'attendait à voir des yeux flamboyants luire +dans l'obscurité. Il n'en fut rien. Rassuré par le silence qui régnait, +Diégo se baissa et chercha sa bougie. Bientôt il la retrouva et l'alluma +promptement. Alors il regarda à ses pieds. Un corps inanimé gisait sur +le sol humide, et c'était l'obstacle causé par ce corps qui avait fait +trébucher l'Italien. + +--Une femme! s'écria Diégo en s'approchant davantage et en se baissant +pour mieux éclairer l'être privé de sentiment qui demeurait immobile à +ses pieds. Une femme! répéta-t-il en posant la bougie sur la terre. + +Ce corps, le lecteur l'a deviné, était celui de la malheureuse Yvonne. +Lorsque les forces avaient manqué à la jeune fille, elle était tombée +en avant la face contre terre. Depuis elle n'avait pas bougé. Diégo +l'enleva dans ses bras. + +--Yvonne!... dit-il en demeurant stupéfait. Yvonne!... morte peut-être! +Non, continua-t-il, son coeur bat encore. Comment a-t-elle pu se traîner +jusqu'ici? Oh! je devine! Elle aura découvert dans la cellule quelque +ouverture secrète que j'ignorais. Ma foi! je lui ai rendu un grand +service en la débarrassant de Raphaël, et elle m'en devra quelque +reconnaissance si elle en réchappe. Quelle jolie tête! Per Bacco! +Hermosa n'avait pas eu tort d'en être jalouse. Que diable vais-je en +faire? + +Diégo se mit à réfléchir. + +--Le temps presse, ajouta-t-il. Il faut prendre un parti. Elle est sans +connaissance, incapable de se défendre. Si Je l'enlevais à mon tour? +Oui, mais elle m'embarrassera. D'un autre côté, j'ai la solitude en +horreur! Elle remplacera Hermosa! + +Sur cette détermination, Diégo prit dans ses bras le corps de la jeune +fille, retourna vivement sur ses pas et atteignit bientôt l'entrée du +souterrain. + +--Je la retrouverai ici, murmura-t-il en la déposant doucement à terre, +près de la porte donnant dans la grotte. Maintenant faisons vite! + +Et, pressant sa course, il revint vers l'abbaye. Il pénétra dans le +corps de bâtiment, et gravit rapidement le premier étage de l'escalier. +En poussant la porte de la chambre d'Hermosa, il recula. + +--Raphaël ici! s'écria-t-il à la vue du cadavre couché sur le divan. +N'est-il pas mort encore? + +Il s'approcha vivement. + +--Si fait, il est mort et bien mort! continua-t-il. Mais alors quelqu'un +est venu ici! On l'a transporté dans cette pièce! Oh! pourvu que le +misérable n'ait pas eu le temps de parler! + +Diégo demeura immobile. Un bruit de pas retentit au dehors. Diégo bondit +vers le corridor. + +--Je suis perdu! on pénètre dans l'étage supérieur. + +Il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide. Une cellule était ouverte; +il s'y précipita. Là, il retint sa respiration, pour être à même de +mieux entendre. Keinec, Jahoua et Fleur-de-chêne venaient d'entrer dans +l'abbaye. + +--Montons-nous? demanda Fleur-de-Chêne. + +--Oui, répondit Jahoua. + +Diégo sentit une sueur froide inonder son visage. Le misérable craignait +la mort, et il ne s'illusionnait pas sur sa position. Être pris était, +pour lui, être tué. + +Il ne doutait pas que les hommes qu'il entendait ne fussent des +chouans, et lui, agent révolutionnaire, devait périr sans miséricorde. +Fleur-de-Chêne s'était élancé sur l'escalier. Keinec le retint. + +--Inutile, dit-il; nous avons fouillé les étages supérieurs. Allons de +suite aux souterrains. + +--Soit! + +Les trois hommes s'éloignèrent. Diégo sentit une joie suprême succéder +à l'angoisse qui le torturait. Il n'était pas découvert, donc il y avait +encore de l'espérance. Il entendit les pas résonner sur les dalles du +corridor, puis s'éloigner rapidement. Alors Diégo sortit de la cellule. +Il ne songeait plus à l'argenterie de l'abbesse. + +Retenant sa respiration, se coulant le long des murailles, il descendit +les marches avec des précautions infinies. Une fois au rez-de-chaussé, +il écouta attentivement. + +--Si je fuyais par la cour? pensait-il. + +Il fit quelques pas et s'arrêta. + +--Non! elle est sans doute gardée; puis, je serais arrêté dans les +genêts! + +Il revint vers l'escalier conduisant aux souterrains. + +--S'ils sont dans les deux autres galeries, je suis sauvé! murmura-t-il. + +Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne étaient demeurés à l'entrée des trois +galeries, se consultant sur celle qu'ils devaient explorer la première. +Diégo pouvait entendre leurs paroles de l'endroit où il était. + +Il sentait que des quelques minutes qui allaient suivre dépendait +son existence. Il essaya de balbutier une prière, mais ses lèvres ne +trouvaient que des blasphèmes. + +Pâle et tremblant, il écoutait comme le criminel qui attend l'arrêt de +ses juges. Enfin les trois hommes prirent une décision. Ils continuèrent +leurs recherches en poussant en avant. Seulement Diégo ne put deviner +tout d'abord, au bruit de leurs pas, la direction qu'ils avaient prise. + +Il resta au sommet de l'escalier souterrain, n'osant avancer encore, +lorsqu'un nouveau bruit retentit derrière lui. Quelqu'un pénétrait dans +le couvent. Diégo se précipita en avant et descendit quelques marches +sous l'empire d'une terreur folle. + +C'étaient les pas de Marcof que l'Italien avaient entendus. Le marin, +arrivant en dernier, avait voulu retourner à la cellule qu'avait +probablement occupée Yvonne. Une fois de plus, Diégo voyait s'éloigner +le péril. + +Bientôt la marche de Marcof résonna au-dessus de la tête du misérable. +Alors il continua à descendre. Les trois galeries s'offrirent à lui. +Toutes les trois étaient sombres, et aucun rayon de lumière ne lui +indiquait celle qu'avaient suivie ceux qui venaient d'y pénétrer. +C'était la galerie de gauche qui conduisait à la grotte. + +Diégo examina d'abord attentivement celle de droite. Il avança +doucement; il ne vit rien. Alors il prit celle du milieu. Au bout de +quelques pas, il aperçut au loin la lueur d'une torche. + +--Sauvé! murmura-t-il avec joie. + +La galerie de gauche était libre. Diégo n'avait pas de lumière. Dans la +précipitation de sa fuite, il avait laissé la bougie allumée dans +les souterrains près du cadavre de Raphaël. Il se précipita donc dans +l'obscurité, se guidant sur la muraille qu'il suivait de la main. +Cependant il avançait rapidement. Déjà il avait franchi plus d'un tiers +de la distance qui le séparait encore de la grotte, lorsqu'une porte +s'ouvrit brusquement derrière lui et qu'un homme s'élança à son tour +dans la galerie. Cet homme tenait une torche à la main. C'était Marcof. + +Le marin, après avoir brisé le bahut d'ébène, avait facilement découvert +l'ouverture secrète donnant dans la cellule de l'abbesse, et espérant +être sur les traces d'Yvonne, il était descendu. En pénétrant dans la +galerie, il vit un homme bondir devant lui et s'éloigner. + +Marcof appela, croyant avoir affaire à l'un de ses compagnons qu'il +savait être dans les souterrains. Ne recevant pas de réponse, il +poursuivit celui qui fuyait. + +--Arrête! cria-t-il en tirant on pistolet de sa ceinture, Arrête!... ou +je fais feu! + +Diégo continua sa course en augmentant de vitesse; il était protégé par +l'obscurité. Marcof fut donc obligé d'ajuster au hasard et de tirer au +juger. + +La balle effleura la tête de l'Italien et se perdit dans la voûte. Mais +Marcof, sa torche d'une main, sa hache de l'autre, bondissait comme un +lion en fureur à la poursuite de sa proie. + +Diégo s'aperçut promptement qu'il ne pouvait lutter d'agilité; il se +retourna. Ne voyant qu'un seul homme, il tint ferme. Le marin arriva sur +lui. La torche qu'il portait le mettait en pleine lumière. + +--Marcof! s'écria Diégo dont les dents grincèrent de rage. Marcof! je +vais te payer la dette que je te dois! + +Et levant son pistolet, il fit feu presque à bout portant. La balle +atteignit le marin en pleine poitrine. Marcof poussa un cri rauque, +tourna sur lui-même et tomba. En ce moment Keinec, Jahoua et +Fleur-de-Chêne, attirés par le bruit de la première détonation, +accouraient en toute hâte. + +Diégo était à l'extrémité du souterrain. Il saisit Yvonne toujours +étendue sans connaissance à l'endroit où il l'avait laissée, et faisant +jouer le ressort, il s'élança dans la grotte en attirant vivement la +porte à lui. + +--Sauvé, vengé, j'emporte la jolie Bretonne! fit-il en souriant et en +pressant Yvonne sur sa poitrine. C'est trop de bonheur! A moi maintenant +le plaisir, la liberté et les millions de la marquise! + +Puis il se glissa avec son fardeau par l'étroite ouverture, courut à +son cheval, le détacha, plaça Yvonne sur l'encolure, sauta en selle, et +disparut au galop dans la direction de Brest au moment où Keinec, après +avoir arraché les gonds de la porte, bondissait sur la plage. Jahoua le +suivait. + +Tous deux avaient vu tomber Marcof et enlever celle qu'ils aimaient. +L'expression de leur physionomie était effrayante. On y lisait, comme +ont eût lu dans un livre ouvert, les sentiments terribles de la colère, +de la haine, de la rage, de la soif du sang. Leur impuissance présente +ajoutait encore à l'horreur de leur situation morale, car ils ne +pouvaient espérer, à pied, atteindre le ravisseur qui fuyait sur un bon +cheval. Ils se regardèrent muets de douleur. + +Puis, par un mouvement admirable qui décelait tout ce que ces +deux jeunes et vaillants coeurs renfermaient de richesses, ils se +précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Ces deux hommes, ennemis la +veille, s'étreignirent en frères. + +--Jahoua! s'écria Keinec, si tu sauve Yvonne je te jure, par le Dieu +vivant, que je ne m'opposerai pas à votre union. + +--Je fais le même serment, Keinec! répondit le fermier. + +--Alors, elle sera à celui qui l'aura sauvée! + +--A celui qui l'aura sauvée! répéta Jahoua. + +Pendant ce temps Fleur-de-Chêne essayait d'arrêter le sang qui coulait +à flots de la poitrine de Marcof, et Diégo, longeant les falaises, +disparaissait à l'horizon. La coiffe blanche d'Yvonne, dont la tête +ballottée par le galop du cheval vacillait sur le bras du ravisseur, +se distingua quelque temps encore, puis tout disparut dans un nuage de +poussière. + +Les deux jeunes gens devaient-ils tenir leur serment? Yvonne devait-elle +demeurer la proie du bandit? Marcof devait-il mourir? Que ceux de mes +lecteurs, que la longueur de ce volume n'aura pas lassés, veulent bien +s'adresser au Marquis de Loc-Ronan et ils auront réponse aux précédentes +questions. + + + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN *** + +***** This file should be named 17372-8.txt or 17372-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/7/17372/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Marcof le Malouin + +Author: Ernest Capendu + +Release Date: December 22, 2005 [EBook #17372] +[Date last updated: February 12, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> +<br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h2>LES PROMIS DE FOUESNAN</h2> + +<br><br><br> +<h3>I</h3> + +<h3>LE JEAN-LOUIS.</h3> + + +<p>Dans les derniers jours de juin 1791, au moment où le +soleil couchant dorait de ses rayonnements splendides la +surface moutonneuse de l'Océan, embrasant l'occident des +flots d'une lumière pourpre, comparable, par l'éclat, à des +métaux en fusion, un petit lougre, fin de carène, élancé +de mâture, marchant sous sa misaine, ses basses voiles, +ses huniers et ses focs, filait gaiement sur la lame, par +une belle brise du sud-ouest. L'atmosphère, lourde et +épaisse, chargée d'électricité, se rafraîchissait peu à peu, +car le vent augmentant progressivement d'intensité, menaçait +de se changer en rafale. Les vagues, roulant plus +précipitées sous l'action de la bourrasque naissante, déferlaient +avec force sur les bordages du frêle bâtiment +qui, insoucieux de l'orage, ne diminuait ni sa voilure ni +la rapidité de sa marche. Il courait, serrant le vent au +plus près, bondissant sur l'Océan comme un enfant qui se +joue sur le sein maternel.</p> + +<p>Son équipage, composé de quelques hommes, les uns +fumant accoudés sur le bastingage, les autres accroupis +avec nonchalance sur le pont, semblait lui-même n'avoir +aucune préoccupation des nuages plombés et couleur de +cuivre qui s'amoncelaient au sud et s'emparaient du firmament +avec une vélocité incroyable pour tous ceux qui +n'ont pas assisté à ce sublime spectacle de la nature que +l'on nomme une tempête.</p> + +<p>Ce lougre, baptisé sous le nom de <i>Jean-Louis</i>, parti la +veille au soir de l'île de Groix, avait mis le cap sur Penmarckh. +Quelques ballots de marchandises entassés au +pied du grand mât et solidement amarrés contre le roulis, +expliquaient suffisamment son voyage. Cependant ce petit +navire, qu'à son aspect il était impossible de ne pas +prendre tout d'abord pour l'un de ces paisibles et inoffensifs +caboteurs faisant le commerce des côtes, offrait à l'oeil +exercé du marin un problème difficile à résoudre. En dépit +de son extérieur innocent, il avait dans toutes ses allures +quelque chose du bâtiment de guerre. Sa mâture, +coquettement inclinée en arrière, s'élevait haute et fière +vers les nuages qu'elle semblait braver. Son gréement, +soigné et admirablement entretenu, dénotait de la part de +celui qui commandait <i>le Jean-Louis</i> des connaissances +maritimes peu communes.</p> + +<p>On sentait qu'à un moment donné, le lougre pouvait +en un clin d'oeil se couvrir de toile, prendre chasse ou la +donner, suivant la circonstance. Peut-être même les ballots +qui couvraient son pont, sans l'encombrer toutefois, +n'étaient-ils là que pour faire prendre le change aux +curieux.</p> + +<p>Au moment où nous rencontrons <i>le Jean-Louis</i>, rien +pourtant ne décelait des intentions guerrières, il se +contentait de filer gaiement sous la brise fraîchissante, +s'inclinant sous la vague et bondissant comme un cheval +de steeple-chase, par-dessus les barrières humides qui +voulaient s'opposer à son passage. Les matelots insouciants +regardaient d'un oeil calme approcher la tempête.</p> + +<p>A l'arrière du petit bâtiment, le dos appuyé contre la +muraille du couronnement, se tenait debout, une main +passée dans la ceinture qui lui serrait le corps, un homme +de taille moyenne, aux épaules larges et carrées, aux bras +musculeux, aux longs cheveux tombant sur le cou, et dont +le costume indiquait au premier coup d'oeil le marin de la +vieille Bretagne.</p> + +<p>Depuis trois quarts d'heure environ que la brise se carabinait +de plus en plus, ce personnage n'avait pas fait un +seul mouvement. Ses yeux vifs et pénétrants étaient fixés +sur le ciel. De temps à autre une sorte de rayonnement +intérieur illuminait sa physionomie.</p> + +<p>—Avant une heure d'ici, nous aurons un vrai temps de +damnés! murmura-t-il en faisant un mouvement brusque.</p> + +<p>Un petit mousse, accroupi au pied du mât d'artimon, se +releva vivement.</p> + +<p>—Pierre! lui dit le commandant.</p> + +<p>—Maître, fit l'enfant en s'avançant avec timidité.</p> + +<p>—Va te poster dans les hautes vergues. Tu me signaleras +la terre.</p> + +<p>Le mousse, sans répondre, s'élança dans les enfléchures, +et avec la rapidité et l'agilité d'un singe, il se mit en +devoir de gagner la première hune de misaine.</p> + +<p>—Amarre-toi solidement, lui cria son chef.</p> + +<p>Puis, marchant à grands pas sur le pont, le personnage +s'approcha d'un vieux matelot à la figure basanée, aux +cheveux grisonnants, qui regardait froidement l'horizon.</p> + +<p>—Bervic, lui demanda-t-il après un moment de silence, +que penses-tu du grain qui se prépare?</p> + +<p>—Je pense qu'avant dix minutes nous en verrons le +commencement, répondit le matelot.</p> + +<p>—Crois-tu qu'il dure?</p> + +<p>—Dieu seul le sait.</p> + +<p>—Eh bien! en ce cas, fais fermer les écoutilles et nettoyer +les dallots.</p> + +<p>«Bien, continua le patron du <i>Jean-Louis</i> en voyant +ses ordres exécutés. Alerte, enfants! Carguez les huniers +et amenez les focs!</p> + +<p>—C'est pas mal, mais c'est pas encore ça, murmura +Bervic resté seul à côté du commandant auquel il servait +de contre-maître et de second.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis, vieux caïman?</p> + +<p>—Je dis que, pendant qu'on y est, autant carguer la +misaine; le lougre est assez jeune pour marcher à sec, et +si nous laissons prise au vent, il ne se passera pas cinq +minutes avant que la voilure ne s'en aille à tous les grands +diables d'enfer...</p> + +<p>—Tu te trompes, vieux gabier, répondit le commandant, +si la brise est forte, ma misaine est plus forte encore. +Envoie prendre deux ris, amarre deux écoutes et tiens +bon la barre. Tu gouverneras jusqu'en vue de terre. Va! +je réponds de tout. Marcof n'a jamais culé devant la tempête, +et <i>le Jean-Louis</i> obéit mieux qu'une jeune fille.</p> + +<p>—C'est tenter Dieu! grommela le vieux marin, qui +néanmoins s'empressa d'obéir à son chef.</p> + +<p>La tempête éclatait alors dans toute sa fureur. Les +rayons du soleil, entièrement masqués par des nuées livides, +n'éclairaient plus que faiblement l'horizon. Cinq heures +sonnaient à peine aux clochers de la côte voisine, et la +nuit semblait avoir déjà jeté sur la terre son manteau de +deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme +elles le sont toujours dans ces parages hérissés de brisants +et de rochers, s'élançaient avec furie les unes contre les +autres, par suite du ressac que la proximité de la terre +rendait terrible. La rafale passant sur la mer échevelée, +comme un vol de djinns fantastiques, tordait les vergues +et sifflait dans les agrès du navire.</p> + +<p>Le petit lougre bondissait, emporté par le tourbillon; +mais néanmoins il tenait ferme, et gouvernait bien. Presque +à sec de voiles, ne marchant plus que sous sa misaine, +obéissant comme un enfant aux impulsions de la main +savante qui tenait la barre, il présentait sans cesse son +avant aux plus fortes lames, tout en évitant avec soin de +se laisser emporter par les courants multipliés qui offrent +tant de périls aux navires longeant les côtes de la Cornouaille.</p> + +<p>Personne à bord n'ignorait les dangers que courait +<i>le Jean-Louis</i>. Mais, soit confiance dans la bonne construction +du lougre, soit certitude de l'infaillibilité de leur +chef, soit indifférence de la mort imminente, les matelots, +rudement ballotés par le tangage, n'avaient rien perdu +de leur attitude calme et passive, presque semblable à +l'allure fataliste des musulmans fumeurs d'opium. Le patron +lui-même sifflait gaiement entre ses dents en regardant +d'un oeil presque ironique la fureur croissante des +flots. On eût dit que cet homme éprouvait une sorte de +joie intérieure à lutter ainsi contre les éléments, lui, si faible, +contre eux si forts!...</p> + +<p>Au moment où il passait devant l'écoutille qui servait +de communication avec l'entre-pont du navire, deux têtes +jeunes et souriantes apparurent au sommet de l'escalier, +et deux nouveaux personnages firent leur entrée sur l'arrière +du <i>Jean-Louis</i>.</p> + +<p>Le premier qui se présenta était un grand et beau +jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux yeux +bleus et aux cheveux blonds. Il portait avec grâce le costume +simple et élégant des habitants de Roscof. Des braies +blanches, une veste de même couleur en fine toile, serrée +à la taille par une large ceinture de serge rouge, et laissant +apercevoir le grand gilet vert à manches bleues, +commun à presque tous les Bretons. Un chapeau aux larges +bords, tout entouré de chenilles de couleurs vives et +bariolées, lui couvrait la tête. Ses jambes se dessinaient +fines et nerveuses sous de longues guêtres de toile blanche. +Il portait à la main le penbas traditionnel.</p> + +<p>Dès qu'il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint en +équilibre, malgré les rudes mouvements d'un tangage +énergique, il se retourna et offrit la main à une jeune fille +qui venait derrière lui.</p> + +<p>Cette charmante créature, âgée de dix-huit ans tout au +plus, offrait dans sa personne le type poétique et accompli +des belles pennerès de la Bretagne. Le contraste de ses +grands yeux noirs, pleins de vivacité et presque de passion, +avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et cendrés, +présentait tout d'abord un aspect d'une originalité +séduisante, tandis que l'ovale parfait de la figure, la petite +bouche fine et carminée, le nez droit aux narines mobiles +et la peau d'une blancheur mate et rosée, constituaient +un ensemble d'une saisissante beauté. Une large bande de +toile duement empesée, relevée de chaque côté de la tête +par deux épingles d'or, formait la coiffure de cette gracieuse +tête. Le corsage de la robe, en étoffe de laine bleue, +tout chamarré de velours noir et, de broderies de couleur +jonquille, dessinait une taille ronde et cambrée et une poitrine +élégante et riche de promesses presque réalisées. Les +manches, en mousseline blanche à mille plis, s'ajustaient +à la robe par deux larges poignets de velours entourant +la naissance du bras. La jupe bleue retombait sur une seconde +jupe orange, laquelle, à son tour, laissait apercevoir +un troisième jupon de laine noire. Des bas de coton cerise, +à broderie noire, modelaient à ravir une fine et délicieuse +jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette +belle fille était enfermé dans un simple soulier de cuir +bien ciré, orné d'une boucle d'or. D'énormes anneaux +d'oreilles et une chaîne de cou à laquelle pendait une petite +croix d'or, complétaient ce costume pittoresque.</p> + +<p>En s'élançant légère sur le pont du lougre, la jeune Bretonne +déplia une sorte de manteau à capuchon à fond gris +rayé de vert, qu'elle se jeta gracieusement sur les épaules. +Précaution d'autant moins inutile, que les vagues qui +déferlaient contre le bordage du <i>Jean-Louis</i> retombaient +en pluie fine sur le pont du navire, qu'elles balayaient +même quelquefois dans toute sa largeur.</p> + +<p>—Ah! ah! les promis, vous avez donc assez du tête-à-tête? +demanda en souriant le patron du lougre, dès qu'il +eut vu les deux jeunes gens s'avancer vers lui.</p> + +<p>Il avait formulé cette question en français. Jusqu'alors, +pour causer avec Bervic et pour donner des ordres à son +équipage, il avait employé le dialecte breton.</p> + +<p>—Dame! monsieur Marcof, répondit la jeune fille, depuis +que vous avez fait fermer les panneaux, l'air commence +à manquer là-dedans...</p> + +<p>—Si j'ai fait fermer les panneaux, ma belle petite +Yvonne, c'est que, sans cela, les lames auraient fort bien pu +troubler votre conversation.</p> + +<p>—Sainte Marie! quel changement de temps! s'écria le +jeune homme en jetant autour de lui un regard plein d'étonnement +et presque d'épouvante.</p> + +<p>—Ah ça! mon gars, fit Marcof en souriant, il paraît +que quand tu es en train de gazouiller des chansons d'amour, +le bon Dieu peut déchaîner toutes ses colères et +tous ses tonnerres sans que tu y prêtes seulement attention! +Voici près d'une heure que nous dansons sur des +vagues diaboliques, et, ce qui m'étonne le plus, c'est que +tu sois là, debout devant moi, au lieu de t'affaler dans ton +hamac...</p> + +<p>—Et pourquoi souffrirais-je, Marcof, quand Yvonne +ne souffre pas?...</p> + +<p>—C'est qu'Yvonne est fille de matelot; c'est qu'elle a +le pied et le coeur marins, et qu'elle serait capable de tenir +la barre si elle en avait la force. N'est-ce pas, ma +fille? continua Marcof en se retournant vers Yvonne.</p> + +<p>—Sans doute, répondit-elle; vous savez bien que je +n'ai pas quitté mon père tant qu'il a navigué...</p> + +<p>—Je sais que tu es une brave Bretonne, et que la +sainte Vierge qui te protége portera bonheur au <i>Jean-Louis</i>. +Ah! Jahoua, mon gars, tu auras là une sainte et +honnête femme; et si tu ne te montrais pas digne de ton +bonheur, ce serait un rude compte à régler entre toi et +tous les marins de Penmarkh, moi en tête! Vois-tu, +Yvonne, c'est notre enfant à tous! Quand un navire vire +au cabestan pour venir à pic sur son ancre, il faut qu'elle +soit là, il faut qu'elle prie au milieu de l'équipage qui va +partir! Un <i>Pater</i> d'Yvonne, c'est une recommandation +pour le paradis.</p> + +<p>—J'aime Yvonne de toute mon âme et de tout mon +coeur, répondit Jahoua avec simplicité, et la preuve que je +l'aime, c'est que je suis son promis.</p> + +<p>—Je sais bien, mon gars; mais, vois-tu, dans tout cet +amour-là, il y a quelque chose qui me met vent dessous +vent dedans, c'est...</p> + +<p>Marcof s'arrêta brusquement, comme si la crainte d'entamer +un sujet pénible ou embarrassant lui eût fermé la +bouche. Jahoua lui-même fit un signe d'impatience, et +Yvonne, dont son fiancé tenait les deux mains, se recula +vivement en rougissant et en baissant la tête. A coup sûr, +les paroles du patron avaient éveillé dans leurs âmes un +triste souvenir.</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria Marcof après un moment de silence, +voilà la rafale qui redouble. La barre à bâbord, +Bervic! Vieux caïman, tu ne gouvernes plus! continua-t-il +en breton en s'adressant au marin chargé de la direction +du lougre.</p> + +<p>La tempête, en effet, prenait des proportions formidables. +Un coup de tonnerre effrayant succéda si rapidement +à l'éclair qui le précédait qu'Yvonne, épouvantée, se +laissa tomber à genoux. Marcof saisit lui-même la barre +du gouvernail.</p> + +<p>—Largue les focs et les huniers! commandait-il d'une +voix brusque et saccadée.</p> + +<p>A cet ordre inattendu de livrer de la toile au vent dans +cette infernale tourmente, les marins, stupéfaits, demeurèrent +immobiles.</p> + +<p>—Tonnerre d'enfer!... chacun à son poste! hurla +Marcof d'une voix tellement impérieuse que ses hommes +bondirent en avant.</p> + +<p>Quelques secondes plus tard, <i>le Jean-Louis</i>, chargé de +toiles, filait sur les vagues, tellement penché à tribord que +ses basses vergues plongeaient entièrement dans l'Océan.</p> + +<p>—Yvonne, reprit plus doucement Marcof en s'adressant +à la jeune fille, je suis fâché que ton père t'ait conduite +à bord...</p> + +<p>—Et pourquoi cela, Marcof?</p> + +<p>—Parce que le temps est rude, ma fille, et que, s'il +arrivait malheur au <i>Jean-Louis</i>, le vieil Yvon ne s'en relèverait +pas...</p> + +<p>—Est-ce que vous craignez pour le lougre? demanda +Jahoua.</p> + +<p>—Il est entre les mains de Dieu, mon gars. Je fais ce +que je puis, mais la tempête est dure et les rochers de +Penmarckh sont bien près.</p> + +<p>—Sainte Vierge! protégez-nous! murmura la jeune +fille.</p> + +<p>—Ne craignez rien, ma douce Yvonne, dit Jahoua en +s'approchant d'elle; le bon Dieu voit notre amour et il +nous sauvera. Si nous nous trouvons embarqués à bord +du <i>Jean-Louis</i>, n'allions-nous pas faire un pèlerinage à la +Vierge de l'Ile de Groix pour qu'elle bénisse notre union? +Dieu nous éprouve, mais il ne veut pas nous punir..... +nous ne l'avons pas mérité...</p> + +<p>—Vous avez raison, Pierre, ayons confiance.</p> + +<p>—En attendant, ma fille, reprit Marcof, va me chercher +ce bout de grelin qui est là roulé au pied du mât de +misaine. Là, c'est bien! Maintenant amarre-le solidement +autour de ta taille; aide-la, Jahoua. Bon, ça y est; approche, +continua le marin en passant à son tour son bras +droit dans le reste de la corde à laquelle Yvonne avait fait +un noeud coulant. Va! ne crains rien, si nous sombrons en +mer ou si nous nous brisons sur les côtes, je te sauverai.</p> + +<p>—Non, non, s'écria impétueusement Jahoua; si quelqu'un +doit sauver Yvonne en cas de péril, c'est à moi que +ce droit appartient...</p> + +<p>—Toi, mon gars, occupe-toi de tes affaires, et laisse-moi +arranger les miennes à ma guise. Yvon m'a confié sa +fille, à moi, entends-tu, et je dois la lui ramener ou mourir +avec elle.</p> + +<p>—S'il y a du danger, Marcof, laissez-moi et sauvez-vous!... +s'écria Yvonne.</p> + +<p>—Terre! cria tout à coup une voix aiguë partie du +haut de la mâture.</p> + +<p>—Voilà le péril qui approche, murmura vivement +Marcof à voix basse. Silence tous deux et laissez-moi.</p> + +<p>En ce moment, un éclair qui déchira les nues illumina +l'horizon, et malgré la nuit déjà sombre on put distinguer +les falaises s'élevant comme de gigantesques masses noires, +par le tribord du <i>Jean-Louis</i>. La rafale poussait le +navire à la côte avec une effroyable rapidité.</p> + +<p>—Marcof! dit le vieux Bervic en s'approchant vivement +de son chef, au nom de Dieu! fais carguer la toile +ou nous sommes perdus.</p> + +<p>—Silence... s'écria durement Marcof; à ton poste! +Prends ta hache, et, sur ta vie, fends la tête au premier +qui hésiterait à obéir.</p> + +<p>Le matelot gagna l'avant du navire sans répondre un +seul mot, mais en pensant à part lui que son chef était devenu +fou.</p> + + +<br><br><br> +<h3>II</h3> + +<h3>LA BAIE DES TRÉPASSÉS.</h3> + + + + +<p>De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui offre +l'aspect le plus sauvage, le plus sinistre, le plus désolé, +est sans contredit la <i>Torche de la tête du cheval</i>, en +breton Penmarckh. Là, rien ne manque pour frapper +d'horreur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque +fantastique, des amoncellements étranges de rochers +granitiques qu'on croirait foudroyés, encombrent le rivage. +La tradition prétend qu'à cette place s'élevait jadis +une cité vaste et florissante submergée en une seule nuit +par une mer en fureur. Mais de cette cité, il ne reste pas +même le nom! Des falaises à pic, des blocs écrasés les uns +sur les autres par quelque cataclysme épouvantable, pas +un arbre, pas d'autre verdure que celle des algues marines +poussant aux crevasses des brisants, un promontoire +étroit, vacillant sans cesse sous les coups de mer et formé +lui-même de quartiers de rocs entassés pêle-mêle dans +l'Océan par les convulsions de quelque Titan agonisant; +voilà quel est l'aspect de Penmarckh, même par un temps +calme et par une mer tranquille.</p> + +<p>Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les +côtes, lorsque le ciel s'assombrit, lorsque la tempête éclate, +il est impossible à l'imagination de rêver un spectacle plus +grandiose, plus émouvant, plus terrible, que ne l'offre +cette partie des côtes de la Cornouaille. On dirait alors +que les vagues et que les rochers, que le démon des eaux +et celui de la terre se livrent un de ces combats formidables +dont l'issue doit être l'anéantissement des deux adversaires. +L'Océan, furieux, bondit écumant hors de son +lit, et vient saisir corps à corps ces falaises hérissées qui +tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si haut +qu'on l'entend à plus de cinq lieues dans l'intérieur des +terres, et que les habitants de Quimper même frémissent +à ce bruit redoutable. La langue humaine n'offre pas d'expressions +capables de dépeindre ce bouleversement et ce +chaos. Ce bruit infernal possède, pour qui l'entend de +près, les propriétés étranges de la fascination. Il attire +comme un gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés +de tous côtés dans la mer, obstruent le passage et +s'élèvent comme une première et insuffisante barrière +contre la fureur du flot qui les heurte et les ébranle.</p> + +<p>En franchissant cette sorte de fortification naturelle, en +suivant la falaise dans la direction d'Audierne, après avoir +doublé à demi la pointe de Penmarckh, on découvre une +crique étroite offrant un fond suffisant aux navires d'un +médiocre tirant d'eau. Cette crique, refuge momentané +de quelques barques de pêche, est le plus souvent déserte.</p> + +<p>Les rocs qui encombrent sa passe présentent de tels +dangers au navigateur, qu'il est rare de voir s'y aventurer +d'autres marins que ceux qui sont originaires du +pays.</p> + +<p>Néanmoins, c'est au milieu du bruit assourdissant, c'est +en passant entre ces écueils perfides, par une nuit sombre +et par un vent de tempête, que <i>le Jean-Louis</i> doit +gagner ce douteux port de salut.</p> + +<p>Le lougre avançait avec la rapidité d'une flèche lancée +par une main vigoureuse. Marcof, toujours attaché à +Yvonne, tenait la barre du gouvernail.</p> + +<p>—Tonnerre! murmura-t-il brusquement en interrogeant +l'horizon; tous ces gars de Penmarckh sont donc +devenus idiots! Pas un feu sur les côtes!</p> + +<p>—Un feu à l'arrière! cria le mousse toujours amarré +au sommet du mât, et semblant répondre ainsi à l'exclamation +du marin.</p> + +<p>—Impossible! fit Marcof, nous n'avons pas doublé la +baie, j'en suis sûr!</p> + +<p>—Un feu à l'avant! dit Bervic.</p> + +<p>—Un feu par la hanche de tribord! s'écria un autre +matelot.</p> + +<p>—Un feu par le bossoir de bâbord! ajouta un troisième.</p> + +<p>—Tonnerre! rugit Marcof en frappant du pied avec +fureur. Tous les diables de l'enfer ont-ils donc allumé des +feux sur les falaises!</p> + +<p>On distinguait alors, perçant la nuit sombre et la brume +épaisse, des clartés rougeâtres dont la quantité augmentait +à chaque instant, et qui semblaient autant de +météores allumés par la tempête.</p> + +<p>—Que Satan nous vienne en aide; murmura le +marin.</p> + +<p>—Ne blasphémez pas, Marcof! s'écria vivement Yvonne. +La tourmente nous a fait oublier que c'était aujourd'hui +le jour de la Saint-Jean. Ce que nous voyons, ce sont les +feux de joie.</p> + +<p>—Damnés feux de joie, qui nous indiquent aussi bien +les récifs que la baie.</p> + +<p>—Marcof! entendez-vous? fit tout à coup Jahoua.</p> + +<p>—Et que veux-tu que j'entende, si ce n'est les hurlements +du ressac?</p> + +<p>—Quoi? écoutez!</p> + +<p>—Ciel! murmura Yvonne après avoir prêté l'oreille, +ce sont les âmes de la <i>baie des Trépassés</i> qui demandent +des prières!...</p> + +<p>Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit +nouveau se mêlant à l'assourdissant tapage de la tempête +déchaînée, car il porta vivement un sifflet d'argent à ses +lèvres et il en tira un son aigu. Bervic accourut. Le patron +délia la corde qui l'attachait à Yvonne, et remettant +la barre du gouvernail entre les mains du matelot:</p> + +<p>—Gouverne droit, dit-il, évite les courants, toujours à +bâbord, et toi, ma fille, continua-t-il en se retournant vers +Yvonne, demeure au pied du mât. Sur ton salut, ne +bouge pas!... Que je te retrouve là au moment du danger! +Seulement, appelle le ciel à notre aide! Sans lui, +nous sommes perdus!</p> + +<p>La jolie Bretonne se prosterna, et ôtant la petite croix +d'or qu'elle portait à son cou, elle la baisa pieusement et +commença une ardente prière. Jahoua, agenouillé à côté +d'elle, joignit ses prières aux siennes.</p> + +<p>Marcof s'était élancé dans la mâture. A cheval sur une +vergue, balancé au-dessus de l'abîme, il tira de sa poche +une petite lunette de nuit et interrogea de nouveau l'horizon. +Malgré le puissant secours de cette lunette, il fallait +l'oeil profond et exercé du marin, cet oeil habitué à percer +la brume et à sonder les ténèbres, pour distinguer autre +chose que le ciel et l'eau. A peine la masse des nuages, +paraissant plus sombre sur la droite du lougre, indiquait-elle +l'approche de la terre.</p> + +<p>—Ces feux nous perdront! murmura Marcof. <i>Le Jean-Louis</i> +a doublé Penmarckh, et il court sur la baie des +Trépassés.</p> + +<p>Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour +jeter l'épouvante dans l'âme des marins et des pêcheurs, +était une petite anse abrupte et sauvage, vers laquelle un +courant invincible emportait les navires imprudents qui +s'engageaient dans ses eaux. Elle avait été le théâtre de si +nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres +sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était +trop pleinement justifiée. La légende, et qui dit <i>légende</i> +en Bretagne, dit article de foi, la légende racontait que +lorsque la nuit était orageuse, lorsque la vague déferlait +rudement sur la côte, on entendait des clameurs s'élever +dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs +étaient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes, +de prières et de sépultures chrétiennes, étaient impitoyablement +repoussées du paradis, et erraient désolées +sur cette partie des côtes de la Cornouaille. Un navire eût +mieux aimé courir à une perte certaine sur les rochers de +Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique +de désolation.</p> + +<p>En constatant la direction prise par son lougre, Marcof +ne put retenir un mouvement de colère et de désespoir. +A peine eut-il reconnu les côtes que, s'abandonnant à un +cordage, il se laissa glisser du haut de la mâture.</p> + +<p>—Aux bras et aux boulines! commanda-t-il en tombant +comme une avalanche sur le pont, et en reprenant +son poste à la barre. Pare à virer! Hardi, les gars! Notre-Dame +de Groix ne nous abandonnera pas! Allons, Jahoua! +tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main à +mes hommes.</p> + +<p>La manoeuvre était difficile. Il s'agissait de virer sous +le vent. Une rafale plus forte, une vague plus monstrueuse +prenant le navire par le travers opposé, au moment de +son abattée, pouvait le faire engager. Or, un navire engagé, +c'est-à-dire couché littéralement sur la mer et ne +gouvernant plus, se relève rarement. Il devient le jouet des +flots, qui le déchirent pièce à pièce, sans qu'il puisse leur +opposer la moindre résistance.</p> + +<p><i>Le Jean-Louis</i>, néanmoins, grâce à l'habileté de son +patron et à l'agilité de son équipage, sortit victorieux de +cette dangereuse entreprise. Le péril n'avait fait que changer +de nature, sans diminuer en rien d'imminence et d'intensité. +Il ne s'agissait pas de tenir contre le vent debout +et de gagner sur lui, chose matériellement impossible; il +fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de reprendre +peu à peu la haute mer. Malheureusement, la +marée, la tempête et le vent du sud se réunissaient pour +pousser le lougre à la côte. En virant de bord, il s'était +bien éloigné de la baie des Trépassés; mais il s'approchait +de plus en plus des roches de Penmarck. Déjà la Torche, +le plus avancé des brisants, se détachait comme un point +noir et sinistre sur les vagues.</p> + +<p>Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses +basses voiles. <i>Le Jean-Louis</i> gouvernait sous ses focs. Des +fanaux avaient été hissés à ses mâts et à ses hautes vergues.</p> + +<p>Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place +auprès d'elle. L'équipage, morne et silencieux, s'attendait +à chaque instant à voir le petit bâtiment se briser sur +quelque rocher sous-marin.</p> + +<p>—Jette le loch! ordonna Marcof en s'adressant à Bervic.</p> + +<p>Celui-ci s'éloigna, et, au bout de quelques minutes, revint +près du patron.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Nous culons de trois brasses par minute, répondit le +vieux Breton avec cette résignation subite et ce calme absolu +du marin qui se trouve en face de la mort sans +moyen de l'éviter.</p> + +<p>—A combien sommes-nous de la Torche?</p> + +<p>—A trente brasses environ.</p> + +<p>—Alors nous avons dix minutes! murmura froidement +Marcof. Tu entends, Yvonne? Prie, ma fille, mais prie en +breton; le bon Dieu n'entend peut-être plus le français!...</p> + +<p>Un silence d'agonie régnait à bord. La tempête seule +mugissait.</p> + +<p>La voix de la jeune fille s'éleva pure et touchante, implorant +la miséricorde du Dieu des tempêtes. Tous les matelots +s'agenouillèrent.</p> + +<p>—Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans +le sauvage et poétique dialecte de la Cornouaille; va vatimant +a zo kes bian ag ar mor a zo ker brus<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>«Mon Dieu, protégez-moi, mon navire est si petit et votre mer si grande.»</p></blockquote> + +<p>—Amen! répondit pieusement l'équipage en se relevant.</p> + +<p>—Un canot à bâbord! cria brusquement Bervic.</p> + +<p>Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait +pour contempler celui, plus terrible encore, qu'affrontait +une frêle barque sur ces flots en courroux, tous les matelots, +disons-nous, se tournèrent vers la direction indiquée.</p> + +<p>Un spectacle saisissant s'offrit à leurs regards. Tantôt +lancée au sommet des vagues, tantôt glissant rapidement +dans les profondeurs de l'abîme, une chaloupe s'avançait +vers le lougre, et le lougre, par suite de son mouvement +rétrograde, s'avançait également vers elle. Un seul homme +était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageait +vigoureusement, coupant les lames avec une habileté +et une hardiesse véritablement féeriques.</p> + +<p>—Ce ne peut-être qu'un démon! grommela Bervic à +l'oreille de Marcof.</p> + +<p>—Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d'amarre +s'il veut venir à bord, répondit le marin, car, à coup sûr, +c'est un vrai matelot!</p> + +<p>En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la +falaise, revenait en mugissant vers la pleine mer. Le canot +bondit au sommet de cette vague, puis, disparaissant +sous un nuage d'écume, il fut lancé avec une force irrésistible +contre les parois du lougre.</p> + +<p>Un cri d'horreur retentit à bord. La barque venait d'être +broyée entre la vague et le bordage. Les débris, lancés +au loin, avaient déjà disparu.</p> + +<p>—Un homme à la mer! répétèrent les matelots.</p> + +<p>Mais avant qu'on ait eu le temps de couper le câble qui +retenait la bouée de sauvetage, un homme cramponné à +un grelin extérieur escaladait le bastingage et s'élançait +sur le pont.</p> + +<p>—Keinec! s'écrièrent les marins.</p> + +<p>—Keinec! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement +de joie.</p> + +<p>—Keinec! répéta faiblement Yvonne en reculant de +quelques pas et en cachant son doux visage dans ses petites +mains.</p> + +<p>Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tête +et s'appuyant sur son pen-bas, il lança un regard de défi +au nouveau venu. Celui-ci, jeune et vigoureux, ruisselant +d'eau de toute part, ne daigna pas même laisser tomber +un coup d'oeil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof +et il lui tendit la main.</p> + +<p>—J'ai reconnu ton lougre à ses fanaux, dit-il lentement; +tu étais en péril, je suis venu.</p> + +<p>—Merci, matelot; c'est Dieu qui t'envoie! répondit +Marcof. Tu connais la côte. Prends la barre, gouverne et +commande!</p> + +<p>—Un moment; j'ai mes conditions à faire, murmura +Keinec. Une fois à terre, jure-moi, si j'ai fait entrer <i>le Jean-Louis</i> +dans la crique, jure-moi de m'accorder ce que je +te demanderai.</p> + +<p>—Ce n'est rien contre le salut de mon âme?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien! je le jure! Ce que tu me demanderas je te +l'accorderai.</p> + +<p>Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidité +sans bornes et une sûreté de coup d'oeil infaillible, +il fit courir une nouvelle bordée au bâtiment, et il +s'avança droit vers la passe de Penmarckh.</p> + +<p>Malgré la violence du vent, malgré les vagues, <i>le Jean-Louis</i>, +gouverné par une main ferme et audacieuse, s'engagea +dans un véritable dédale de récifs et de brisants. +Peu à peu on put distinguer les hautes falaises derrière +lesquelles s'élevait une lune rougeâtre toute maculée de +larges taches noires et livides.</p> + +<p>Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promontoire +et sur la grève, fut à même de lancer à bord +un cordage que l'on amarra solidement au cabestan. <i>Le +Jean-Louis</i> était sauvé!</p> + +<p>Keinec, impassible, n'avait pas prononcé une parole +depuis le peu de mots qu'il avait échangés avec Marcof. +Soit hasard, soit intention arrêtée, il n'avait pas une seule +fois non plus laissé tomber ses regards sur Yvonne et sur +Jahoua. La jeune fille, appuyée contre le bastingage, semblait +absorbée par une rêverie profonde. Jahoua, lui, serrait +convulsivement son pen-bas dans sa main crispée.</p> + +<p>Dès que les pêcheurs de la côte eurent halé le lougre +vers la terre, Bervic s'approcha de Marcof, et se penchant +vers lui:</p> + +<p>—Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge +entre les deux sourcils? demanda-t-il à voix basse.</p> + +<p>—Non! répondit Marcof.</p> + +<p>—Eh bien, regardez-y! Vrai comme je suis un bon +chrétien, il ne se passera pas vingt-quatre heures avant +que le gars n'ait répandu du sang!</p> + +<p>—Pauvre Yvonne! murmura Marcof.</p> + +<p>Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait. +Jahoua, saisissant Yvonne et l'enlevant dans ses bras, s'élança +à terre d'un seul bond.</p> + +<p>Au moment où le couple passait devant Keinec, celui-ci +fit un mouvement: ses traits se décomposèrent, et il porta +vivement la main à sa ceinture, de laquelle il tira un couteau +tout ouvert. Peut-être allait-il s'élancer, lorsque la +main puissante de Marcof s'appesantit sur son épaule. +Keinec tressaillit.</p> + +<p>—C'est toi! fit-il d'une voix sombre.</p> + +<p>—Oui, mon gars, c'est moi qui viens te rappeler tes +paroles; si je ne me trompe, nous avons à causer...</p> + +<p>Les deux hommes ouvrirent l'écoutille et s'engouffrèrent +dans l'entrepont. Arrivés à la chambre du commandant, +Marcof entra le premier. Keinec le suivit.</p> + +<p>—Tu boiras bien un verre de gui-arden (eau-de-vie)? +demanda Marcof en s'asseyant.</p> + +<p>Keinec, sans répondre, attira à lui une longue caisse +placée contre une des parois de la cabine.</p> + +<p>—C'est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes +carabines? demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ne m'as-tu pas promis de me donner la première +chose que je te demanderais après avoir sauvé <i>le Jean-Louis</i>?</p> + +<p>—Sans doute. Que veux-tu?</p> + +<p>—Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.</p> + +<p>—Keinec! dit lentement Marcof, je vais te donner ce +que tu demandes; mais Bervic a raison, tu as une tache +rouge entre les yeux, tu vas faire un malheur!...</p> + +<p>Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience. +Marcof ouvrit la caisse.</p> + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> + +<h3>KEINEC.</h3> + + + +<p>Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir +en liberté une arme à sa convenance. Le jeune homme +prit une carabine à canon d'acier fondu, courte, légère, +et admirablement proportionnée.</p> + +<p>—Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule +pour en fondre de nouvelles. Décroche cette poire à poudre +placée à la tête de mon hamac. Elle contient une livre +et demie. Tu vois que je tiens religieusement ma +parole?</p> + +<p>—C'est vrai! Tu ne me dois plus rien.</p> + +<p>—Ne veux-tu donc pas de mon amitié?</p> + +<p>—Est-elle franche?</p> + +<p>—Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec?</p> + +<p>—Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais +bien que je ne demande pas mieux...</p> + +<p>—Et moi, tu sais aussi que je t'aime comme mon matelot, +et que j'estime comme il convient ton courage et +ton brave coeur! C'est pour cela, vois-tu, mon gars, c'est +pour cela que je suis fâché de ce que tu vas faire!...</p> + +<p>—Et que vais-je donc faire?</p> + +<p>—Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.</p> + +<p>—Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n'aurais +eu qu'à rester à terre, et, à cette heure, ils rouleraient +noyés sous les vagues.</p> + +<p>—Oui! mais c'est la main de Dieu et non la tienne qui +les aurait frappés! Tu n'aurais pas assisté au spectacle de +leur agonie; tu n'aurais pas répandu toi-même ce sang +dont ta haine est avide et dont ton amour est jaloux!.....</p> + +<p>—Tais-toi, Marcof, tais-toi!... murmura Keinec.</p> + +<p>—Est-ce que je ne dis pas la vérité?.... Ai-je +raison?...</p> + +<p>—C'est possible!</p> + +<p>—Tu vois bien que, maintenant qu'ils sont à terre, +maintenant qu'ils n'ont plus rien à craindre de la tempête, +tu vois bien que c'est toi qui les tueras!</p> + +<p>—Que t'importe.</p> + +<p>—J'aime Yvonne comme si elle était ma fille!...</p> + +<p>—C'est un malheur, Marcof, mais il faut qu'Yvonne +meure; il le faut!... Elle a trahi ses serments! elle est +parjure! elle sera punie! répliqua Keinec d'une voix sombre +et résolue.</p> + +<p>Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, +revenant brusquement à son interlocuteur:</p> + +<p>—Keinec, dit-il, je te répète que j'aime Yvonne +comme ma fille. Si tu dois la tuer, ne reparais jamais devant +moi, jamais, tu m'entends? Si, au contraire, tu pardonnes, +eh bien! ta place est marquée dans cette cabine, +et je te la garderai jusqu'au jour où tu voudras venir la +prendre.</p> + +<p>—Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, +pourquoi ne m'empêches-tu pas d'accomplir mon +projet?</p> + +<p>—Parce qu'il faudrait te tuer toi-même?</p> + +<p>—Tue-moi donc! tue-moi, Marcof! au moins je ne souffrirai +plus.</p> + +<p>Marcof, ému par l'accent déchirant avec lequel le jeune +homme avait prononcé ces mots, lui prit la main dans les +siennes.</p> + +<p>—Ami, lui dit-il d'une voix plus douce, ne te rappelles-tu +pas que c'est en voulant sauver le navire que je commandais +et qui a failli périr sur les côtes, que ton pauvre +père est mort? Toi-même ne viens-tu pas de te dévouer +pour mon lougre? Va, pour ne pas te voir souffrir, je +donnerais dix ans de ma vie, et c'est pour t'éviter un désespoir +sans fin, un remords éternel, que je te supplie encore +de ne pas aller à terre!</p> + +<p>Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expressifs +reflétaient le combat qui se livrait dans son âme. +Enfin, s'arrachant pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient, +il fit un brusque mouvement, serra les mains +de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et s'élança au dehors +en emportant sa carabine.</p> + +<p>—Il va la tuer! s'écria Marcof en brisant d'un coup de +poing une petite table qui se trouvait à sa portée.</p> + +<p>Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence +et s'élança sur le pont de son navire. Keinec n'y +était plus. Quelques marins, étendus çà et là, sommeillaient +paisiblement, se remettant de leurs fatigues de la +soirée.</p> + +<p>La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permis +au lougre de venir s'amarrer bord à bord avec elle. Une +planche, posée d'un côté sur le rocher et de l'autre sur le +bastingage de l'arrière, établissait la communication entre +<i>le Jean-Louis</i> et la terre ferme. Marcof se dirigea de ce +côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-volant, +un homme s'avança venant de l'extrémité opposée. +Le marin se recula et livra passage.</p> + +<p>—Jocelyn! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau +venu.—Vous avez à me parler?</p> + +<p>—De la part de monseigneur.</p> + +<p>—Est-ce qu'il désire me voir?</p> + +<p>—Cette nuit même.</p> + +<p>—Il a donc appris mon arrivée?</p> + +<p>—Oui; un domestique à cheval attendait à Penmarckh +pendant l'orage, et avait ordre de revenir au château dès +l'entrée du <i>Jean-Louis</i> dans la crique.—Vous viendrez +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Sans doute, Jocelyn; aussitôt que les feux de la Saint-Jean +seront éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan.</p> + +<p>Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres. +Marcof réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, +puis, passant une paire de pistolets dans sa large ceinture, +il descendit à terre et s'enfonça dans un étroit sentier qui +longeait le pied des falaises.</p> + +<hr> + +<p>Dès qu'Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile +sous leurs pieds, le jeune Breton poussa un soupir de +satisfaction. Glissant son bras autour de la taille de sa +fiancée, il entraîna rapidement la jeune fille vers l'intérieur +du village. Ils firent ainsi deux cents pas environ sans +échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le +silence.</p> + +<p>—Yvonne! fit-il d'une voix lente.</p> + +<p>—Jahoua! répondit la jeune fille en levant sur son +promis ses grands yeux expressifs tout chargés de langueur.</p> + +<p>—Chère Yvonne! je sens votre bras trembler sous le +mien. Les coups de mer vous ont mouillée; avez-vous +froid?</p> + +<p>—Non, Jahoua, mais je me sens faible.</p> + +<p>—Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment?</p> + +<p>—Oh! non, dit vivement la jolie Bretonne; marchons +plus vite, au contraire.</p> + +<p>Un court silence régna de nouveau.</p> + +<p>—Ma chère âme! reprit le jeune homme, vous semblez +triste et soucieuse. Est-ce que vous ne m'aimez +plus?</p> + +<p>—Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit +Yvonne avec un adorable accent de sincérité.</p> + +<p>—La présence de Keinec vous a fait mal? avouez-le...</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—Vous avez eu peur, peut-être?</p> + +<p>—Oh! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.</p> + +<p>—Craignez-vous donc Keinec?</p> + +<p>—Je ne le devrais pas; car, lui ne m'a jamais fait mal; +bien au contraire, il m'a toujours prodigué les soins affectueux +d'un frère; mais, depuis qu'il est revenu au pays, +depuis que nous sommes promis, Jahoua, je ne m'explique +pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait trembler.</p> + +<p>—N'y pensez pas!</p> + +<p>—Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le +coeur!</p> + +<p>—Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a +pas seulement regardés, lui!</p> + +<p>—Keinec n'a rien à se reprocher envers moi, tandis +que moi, j'ai repris la parole que je lui avais donnée...</p> + +<p>—Puisque vous ne l'aimiez pas.</p> + +<p>—Mais il m'aime, lui!</p> + +<p>—Eh bien! qu'il vienne me trouver, nous réglerons la +chose ensemble!...</p> + +<p>—Ne dites pas cela, Jahoua, s'écria vivement la jeune +fille.</p> + +<p>—Calmez-vous, chère Yvonne! je ferai ce que vous +voudrez. Mais ne vous occupez plus de Keinec, par grâce! +Songez plutôt à votre père, que la tempête aura si fort +tourmenté! Quelle sera sa joie en vous revoyant saine et +sauve! Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez! +voici ma jument grise qui nous attend...</p> + +<p>Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant +la porte d'une sorte de grange située au milieu du village. +Un paysan bas-breton tenait les rênes d'une belle bête des +Pointes de la Coquille, achetée à la dernière foire de la +Martyre.</p> + +<p>Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre. +Lui-même s'élança sur le cheval, et, contraignant l'animal +à s'approcher de la pierre, il prit Yvonne en croupe. +La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille de son +fiancé, et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne. +Ils se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, +qu'habitait le père d'Yvonne.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> + +<h3>LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.</h3> + + + + +<p>La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit +était sombre encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, +permettaient de temps à autre d'apercevoir un coin +du ciel bleu éclairé par le scintillement de quelques étoiles. +Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points +de la campagne, formaient une illumination pittoresque.</p> + +<p>En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagèrent +dans un sentier encaissé et bordé d'un rideau +d'ajoncs entremêlés de chênes séculaires. Ce sentier se +nommait le chemin des Pierres-Noires. Il devait cette dénomination +à des vestiges de monuments druidiques noircis +par le temps, qui s'élevaient à une petite distance de +Penmarckh, et auxquels il conduisait.</p> + +<p>Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur +projets, négligeaient le présent pour ne songer qu'à l'avenir, +un homme, traversant la campagne en ligne droite, +gagnait rapidement le chemin creux. Cet homme était +Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son pen-bas à la +main, courait sur les roches avec l'agilité d'un chamois. +En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui +bordait le sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant +sans bruit et avec des précautions infinies les branches +épineuses des ajoncs, il prêta l'oreille d'abord, puis ensuite +il avança lentement la tête. Il entendit les sabots de +la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du +chemin, et il vit venir de loin, à travers l'ombre, les deux +amoureux. Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots +à la main, il courut parallèlement au sentier jusqu'à +un endroit où celui-ci décrivait un coude pour s'enfoncer +dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient un rideau +impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. +Cela fait, il planta en terre une petite fourche, et appuyant +sur cette fourche le canon de sa carabine, il attendit:</p> + +<p>Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils +avançaient dans le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean +devenaient de plus en plus distincts. Les montagnes +et la plaine offraient le coup d'oeil féerique d'une splendide +illumination.</p> + +<p>—Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix +a eu pitié de nous; elle nous a sauvés de la tempête. Elle +a calmé l'orage pour que nous puissions achever la route +sans danger.</p> + +<p>—La première fois que nous retournerons à Groix, il +faudra faire présent à Notre-Dame d'une pièce de toile fine +pour son autel, répondit la jeune fille.</p> + +<p>—Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre +mariage.</p> + +<p>—Ah! prenez donc garde! votre jument vient de +butter!</p> + +<p>—C'est qu'elle a glissé sur une roche. Mais voilà que +nous atteignons le coude du sentier, et de l'autre côté, la +chaussée est meilleure.</p> + +<p>Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit +où Keinec se tenait embusqué. La crosse de la carabine +solidement appuyée sur son épaule, le doigt sur la détente, +dans une immobilité absolue, Keinec était prêt à faire feu.</p> + +<p>Les voyageurs s'avançaient en lui faisant face. Mais la +jument grise allait à petits pas; elle s'arrêtait parfois, et +Jahoua ne songeait guère à lui faire hâter sa marche.</p> + +<p>De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa +poitrine que déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment +favorable arriva. Keinec voulut presser la détente, +mais sa main demeura inerte, un nuage passa sur ses yeux. +Sa tête s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une +réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les +deux jeunes gens étaient passés, et c'était maintenant +Yvonne qu'il allait frapper la première. Deux fois Keinec +la coucha en joue. Deux fois sa main tremblante releva +son arme inutile.</p> + +<p>—Oh! je suis un lâche! murmura-t-il avec rage.</p> + +<p>Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur +la falaise pour devancer de nouveau les deux promis. Les +pauvres jeunes gens continuaient gaiement leur route, +ignorant que la mort fût si près d'eux, menaçante, presque +inévitable.</p> + +<p>Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit +ravin, il se heurta contre un homme qui se dressa subitement +devant lui. En même temps il sentit une main de +fer lui saisir le poignet et le clouer sur place, sans qu'il +lui fût possible de faire un pas en avant.</p> + +<p>—Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu +ne dois pas les tuer?</p> + +<p>—Ian Carfor! s'écria Keinec.</p> + +<p>—Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand, +et Yvonne n'est pas encore la femme de Jahoua!...</p> + +<p>—Elle le sera dans sept jours!</p> + +<p>—En sept jours, Dieu a créé le monde et s'est reposé! +Crois-tu qu'il ne puisse en sept jours délier un mariage?</p> + +<p>—Que dis-tu, Carfor?</p> + +<p>—Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai...</p> + +<p>—A quelle heure?</p> + +<p>—A minuit.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—A la baie des Trépassés.</p> + +<p>—J'y serai.</p> + +<p>—Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches, +ton fusil, tes balles et ta poudre.</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—J'interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté +de Dieu.</p> + +<p>Ian Carfor s'éloigna dans la direction des pierres druidiques +auxquelles aboutissait le chemin creux.</p> + +<p>Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu'au moment +où il disparut dans les ténèbres. Quand il l'eut complètement +perdu de vue, il désarma sa carabine, il la jeta +sur son épaule, il s'avança jusqu'au bord du chemin et il +se laissa glisser le long du talus.</p> + +<p>Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en +murmurant à voix basse:</p> + +<p>—Il faut que je la revoie encore!</p> + +<p>En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, +dont la population tout entière dansait joyeusement +autour d'un immense brasier.</p> + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> + +<h3>LA SAINT-JEAN.</h3> + + + + +<p>La fête de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque année, +est une des solennités les plus remarquables et les plus +religieusement célébrées de la Bretagne. La veille, on +voit des troupes de petits garçons et de petites filles, la +plupart couverts de haillons et de mauvaises peaux de +moutons dont la clavée a rongé la laine, parcourir pieds +nus les routes et les chemins creux. Une assiette à la +main, ils s'en vont quêter de porte en porte. Ce sont les +pauvres qui, n'ayant pu économiser assez pour faire l'acquisition +d'une fascine d'ajoncs, envoient leurs gars et +leurs fillettes mendier chez les paysans plus riches de quoi +acheter les quelques branches destinées à illuminer un feu +en l'honneur de <i>monsieur saint Jean</i>.</p> + +<p>Aussi, lorsque la nuit étend ses voiles sur la vieille Armorique, +de l'orient au couchant, du sud au septentrion, +sur la plage baignée par la mer, sur la montagne s'élevant +vers le ciel, dans la vallée où serpente la rivière, il +n'est pas à l'horizon un seul point qui demeure plongé +dans les ténèbres. Nombreux comme les étoiles de la +voûte céleste, les feux de saint Jean luttent de scintillement +avec ces diamants que la main du Créateur a semés +sur le manteau bleu du ciel. Partout la joie, l'espérance +éclatent en rumeur confuse.</p> + +<p>Les enfants qui, là comme ailleurs, font consister l'expression +du bonheur dans le retentissement du bruit, les +enfants, disons-nous, sentant leurs petites voix frêles étouffées +parmi les clameurs de leurs pères, ont imaginé un +moyen aussi simple qu'ingénieux d'avoir une part active +au tumulte. Ils prennent une bassine de cuivre qu'ils emplissent +d'eau et de morceaux de fer; ils fixent un jonc +aux deux parois opposées, puis ils passent le doigt sur +cette chanterelle d'une nouvelle espèce, qui rend une vibration +mixte tenant à la fois du tam-tam indien et de +l'harmonica. Un pâtre du voisinage les accompagne +avec son bigniou. C'est aux accords de cette musique +étrange que jeunes gens et jeunes filles dansent autour du +feu de saint Jean, surmonté toujours d'une belle couronne +de fleurs d'ajoncs.</p> + +<p>Les vieillards et les femmes entonnent des noëls et des +psaumes. Une superstition touchante fait disposer des +siéges autour du brasier; ces siéges vides sont offerts aux +âmes des morts qui, invisibles, viennent prendre part à la +fête annuelle. Il est de toute notoriété que les <i>pennères</i> +(jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit, +trouvent un époux dans le cours de l'année qui commence, +surtout si elles ont pris soin d'aller deux jours auparavant +jeter une épingle de leur <i>justin</i> (corset en étoffe) dans +la fontaine du bois de l'église. De temps à autre on +interrompt la danse pour laisser passer les troupeaux; car +il est également avéré que les bêtes qui ont franchi le brasier +sacré seront préservées de la maladie.</p> + +<p>A minuit les feux s'éteignent, et chacun se précipite +pour emporter un tison fumant que l'on place près du lit, +entre un buis béni le dimanche des Rameaux, et un morceau +du gâteau des Rois.</p> + +<p>Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir +des parcelles de la couronne roussie. Ces fleurs sont +des talismans contre les maux du corps et les peines de +l'âme. Les jeunes filles les portent suspendues sur leur poitrine +par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme personne +ne l'ignore, pour guérir instantanément les douleurs +nerveuses.</p> + +<p>Ce soir-là tous les habitants de Fouesnan avaient déserté +leurs demeures pour accourir sur la place principale du +village, où s'élevait majestueusement une immense gerbe +de flammes. L'entrée de Jahoua et d'Yvonne fut saluée +par des cris de joie. Nul n'ignorait que les promis étaient +en mer, et que la tempête avait été rude.</p> + +<p>Au moment où la jument grise s'arrêta sur la place, un +beau vieillard aux cheveux blancs et à la barbe également +blanche, accourut appuyé sur son pen-bas.</p> + +<p>—Béni soit le Seigneur Jésus-Christ et madame la +sainte Vierge de Groix! s'écria-t-il en tendant ses bras +vers Yvonne qui, plus légère qu'un oiseau, s'élança à terre +et se jeta au cou du vieillard.</p> + +<p>—Vous avez eu peur, mon père? demanda-t-elle d'une +voix émue.</p> + +<p>—Non, mon enfant; car je savais bien que le ciel ne +t'abandonnerait pas. Le lougre a-t-il eu des avaries?</p> + +<p>—Je ne crois pas; mais nous avons couru un grand danger....</p> + +<p>—Lequel mon enfant?</p> + +<p>—Celui d'aller sombrer dans la baie des Trépassés, +père Yvon!... dit Jahoua en serrant la main du vieux +Breton.</p> + +<p>En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous +les assistants se signèrent.</p> + +<p>—Heureusement que Marcof est un bon marin! reprit +Yvon après un moment de silence et en embrassant de +nouveau sa fille.</p> + +<p>—Oh! je vous en réponds! Il courait sur les rochers +de Penmarckh sans plus s'en soucier que s'ils n'existaient +pas...</p> + +<p>—Il a donc manoeuvré bien habilement?</p> + +<p>—Mon père, dit Yvonne en courbant la tête, ce n'est +pas lui qui a sauvé <i>le Jean-Louis</i>...</p> + +<p>—Et qui donc? Le vieux Bervic, peut-être?</p> + +<p>—Non, mon père; c'est...</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Keinec.</p> + +<p>—Keinec, répéta Yvon avec mécontentement. Il était +donc à bord?</p> + +<p>—Il est venu quand le lougre dérivait. Sa barque s'est +brisée contre les bordages au moment où elle accostait.</p> + +<p>—Ah! c'est un brave gars et un fier matelot! fit Yvon +avec un soupir.</p> + +<p>—Chère Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court +à la conversation, ne voulez-vous pas, vous aussi, fêter +monsieur saint Jean?</p> + +<p>—Allez à la danse, mes enfants, répondit le vieillard +en mettant la main de sa fille dans celle du fermier. Allez +à la danse, et chantez des noëls pour remercier Dieu.</p> + +<p>Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le +bras de son fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens +et aux jeunes filles qui s'empressèrent de leur faire place +dans la ronde.</p> + +<p>Yvon retourna s'asseoir à côté des vieillards, en dehors +du cercle des siéges consacrés aux défunts. Près de lui se +trouvait un personnage à la physionomie vénérable, à la +chevelure argentée, et que sa longue soutane noire désignait +à tous les regards comme un ministre du Seigneur. +C'était le recteur de Fouesnan.</p> + +<p>Les Bretons donnent ce titre de <i>recteur</i> au curé de +leur paroisse, n'employant cette dernière dénomination +qu'à l'égard du prêtre qui remplit les fonctions de vicaire.</p> + +<p>Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les +consciences du village, était le grand ami du père de la +jolie Bretonne. Lui aussi s'était levé lors de l'arrivée des +promis, et avait manifesté une joie franche et cordiale en +les revoyant sains et saufs. Le mécontentement d'Yvon, +en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé. +Aussi, dès que les vieillards eurent repris leur place, il +examina attentivement la figure de son ami. Elle était +sombre et sévère.</p> + +<p>—Yvon, dit-il en se penchant vers lui.</p> + +<p>Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prêtre le toucha +du bout du doigt.</p> + +<p>—Yvon, reprit-il.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant +comme si on l'arrachait à un songe pénible.</p> + +<p>—Mon vieil ami, j'ai des reproches à te faire. Tu gardes +un chagrin, là au fond de ton coeur, et tu ne me permets +pas de le partager.</p> + +<p>—C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu? +chacun a ses peines ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur +soit béni! je ne me plains pas...</p> + +<p>—Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en +moi?</p> + +<p>—Ce n'est pas ta pensée! dit vivement Yvon en saisissant +la main du prêtre.</p> + +<p>—Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins!</p> + +<p>—Tu le veux?</p> + +<p>—Je l'exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant +que les jeunes gens dansent et que les hommes et les +femmes chantent les louanges du Seigneur, veux-tu que +nous causions sans témoins? Voici ta fille de retour. Jahoua +ne te quittera guère jusqu'au jour de son mariage. +Peut-être n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je +devine bien, tes chagrins proviennent de l'union qui se +prépare...</p> + +<p>—Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pensé juste.</p> + +<p>—Viens donc alors, Dieu nous éclairera.</p> + +<p>Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la +demeure d'Yvon, située précisément sur la place du village. +Yvon offrit un siége à son ami, approcha une table +de la fenêtre, posa sur cette table un pichet plein et deux +gobelets en étain; puis éclairés par les reflets rougeâtres +du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se disposèrent, +l'un à écouter, l'autre à entamer la confidence demandée +et attendue.</p> + +<p>—Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour +où je conduisis en terre sainte le corps de ma pauvre défunte? +Tu avais béni la fosse et prié pour l'âme de la +morte. Yvonne était bien jeune alors, et je demeurais veuf +avec un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J'étais +pauvre: ma barque de pêche avait été brisée par la mer; +mes filets étaient en mauvais état; il y avait peu de pain +à la maison. La mort de ma femme m'avait porté un tel +coup que ma raison était ébranlée et mon courage affaibli...</p> + +<p>«A cette époque, j'avais pour matelot un brave homme +de Penmarckh qui se nommait Maugueron. C'était le père +de Keinec. Son fils, de quatre ans plus âgé qu'Yvonne, +était déjà fort et vigoureux. Un matin que je demeurais +sombre et désolé, contemplant d'un oeil terne mes avirons +devenus inutiles, Maugueron entra chez moi.</p> + +<p>—Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n'as pris la +mer; tu n'as plus de barque et tu as une fille à nourrir. +Mon canot de pêche est à flot; apporte tes filets; viens +avec moi, nous partagerons l'argent que nous gagnerons.</p> + +<p>—Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule à la +maison? répondis-je. Tout le monde est aux champs et la +petite a besoin de soin.</p> + +<p>«—Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la +gardera.</p> + +<p>«J'acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous +pêchâmes ensemble. Yvonne fut élevée par Keinec, qui l'adorait +comme une soeur. Les enfants grandirent. Entre +Maugueron et moi, il était convenu que, dès qu'ils seraient +en âge, les jeunes gens seraient fiancés. Seulement, j'avais +mis pour condition qu'Yvonne aurait le droit de me +délier de ma parole, car je ne voulais pas la forcer.</p> + +<p>«Tu sais comment mourut mon ami? En voulant aller +secourir un brick en perdition sur les côtes, il fut brisé sur +les rochers. Keinec avait quatorze ans. Le gars a toujours +été d'un caractère sombre et résolu. Un an après qu'il +était orphelin et qu'il m'accompagnait en mer, il me prit +à part un soir en rentrant de la pêche.</p> + +<p>«—Père, me dit-il, c'est ainsi que l'enfant m'appelait +depuis qu'il avait perdu le sien, père, vous êtes pauvre, +et je le suis aussi. Yvonne aime les beaux justins de fine +laine et les croix d'or. Je veux la rendre heureuse. J'ai +trouvé un engagement avec Marcof. Nous allons courir le +monde durant quelques années, et, Dieu aidant, je reviendrai +riche... Alors vous mettrez la main d'Yvonne dans +la mienne et nous serons vos enfants.</p> + +<p>«Je voulus le détourner de son projet, il fut inébranlable. +Le jour où il partit, après avoir embrassé ma fille +qui pleurait à grosses larmes, je l'accompagnai jusqu'à +Audierne, où il devait s'embarquer.</p> + +<p>«—Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine, +car je l'aime comme s'il était mon fils, mon gars, reviens +vite; mais rappelle-toi encore que ma parole n'engage pas +Yvonne.</p> + +<p>«—J'ai la sienne, me répondit-il. Et il partit.</p> + +<p>«Nous restâmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au +bout de ce temps Marcof revint; mais il était seul. Il avait +été faire la guerre là-bas, de l'autre côté de la mer, et il +nous raconta que le pauvre Keinec était mort en combattant, +dans un débarquement sur la terre ferme. Il le +croyait, car il ne savait pas que Keinec, blessé seulement, +avait été recueilli par des mains charitables, qu'il était +guéri et qu'il attendait une occasion pour revenir en Bretagne. +Cette occasion, il l'attendit cinq années. Deux fois +il avait tenté de s'embarquer, deux fois, le navire, à bord +duquel il était, avait fait naufrage.</p> + +<p>«Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que +nous avait dit Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleuré, +et tu sais combien tu as dit de messes pour lui.</p> + +<p>—Sans doute, répondit le recteur; et je savais aussi +tout ce que tu viens de dire.</p> + +<p>—N'importe; il me fallait le répéter pour arriver à la +fin. Écoute encore: Yvonne grandissait et devenait la plus +belle fille du pays. Pendant quatre ans passés elle ne +voulut écouter aucun demandeur. Enfin, bien persuadée +que Keinec était mort, elle consentit, l'année dernière, à +aller au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours +les pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de +la Cornouaille. Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau +garçon. Jamais je n'avais pu rêver un gars plus fortuné +pour lui donner Yvonne. Quand il vint me parler et me +dire qu'il voulait m'appeler son père, je fis venir ma fille +et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant +s'était aperçue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour +Keinec n'était qu'une affection toute fraternelle.</p> + +<p>«Que devais-je faire?... Pouvais-je hésiter à assurer +le bonheur d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis: +ils étaient heureux tous deux. Il y a deux mois seulement, +Keinec revint au pays. Le pauvre gars apprit par d'autres +qu'Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me voir; il +n'adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti +de nouveau, lorsque, tout à l'heure, la petiote vient de me +dire que c'était lui qui avait sauvé <i>le Jean-Louis</i>. S'il a +sauvé le lougre, vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien +qu'Yvonne était à bord, et c'est qu'il aime toujours +Yvonne!...</p> + +<p>«Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime +Jahoua et mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur +ce qui me fait souffrir et m'inquiète. J'ai peur que le +pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il ne fasse un coup +de désespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne peux +pas forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, que +dois-je faire?»</p> + +<p>Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait +parler, lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre +la lueur jetée par le feu qui brûlait sur la grande place et +la petite fenêtre auprès de laquelle causaient les deux +vieillards. Un homme, caché sous l'appui de cette fenêtre +et qui avait tout entendu, s'était dressé brusquement. Le +recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant +le nouveau venu pour un ami, lui tendit vivement la +main.</p> + +<p>—C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas, +mon gars?</p> + +<p>—Parce que au moment où j'allais entrer chez vous, +j'ai aperçu Keinec qui rôdait au bout du village, et que je +ne voulais pas le perdre de vue. Maintenant je vous dirai, +Yvon, et à vous aussi, monsieur le recteur, que c'est dans +la crainte que mon nom prononcé tout haut ne parvint à +l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre et +que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est +le bon Dieu qui l'a voulu sans doute, car je venais vous +parler à tous deux d'Yvonne et de Jahoua.</p> + +<p>—Et Keinec? demanda Yvon.</p> + +<p>—Keinec a gagné la montagne, c'est pourquoi je me +suis montré....</p> + +<p>—Qu'avez-vous à nous dire, Marcof? fit le recteur dès +que le marin eut franchi le seuil de la porte.</p> + +<p>—Des choses graves, très-graves. D'abord, j'ai peur +que le pauvre Keinec ne soit fou!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il aime toujours Yvonne; et votre vieil ami ne s'est +pas trompé en redoutant un coup de désespoir.</p> + +<p>—Keinec voudrait-il se tuer? demanda le digne pasteur +avec anxiété.</p> + +<p>—Peut-être bien; mais avant tout, il tuera Jahoua, +c'est moi qui vous le dis!...</p> + +<p>Marcof n'osa pas exprimer toute sa pensée devant le +père de la jeune Bretonne, mais il ajouta à part lui:</p> + +<p>—Et, bien sûr, il tuera Yvonne!...</p> + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> + +<h3>PHILIPPE DE LOC-RONAN.</h3> + + + + +<p>Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l'Odet, +au sommet d'une colline dominant le pays, s'élevait jadis +un château seigneurial dont il ne reste aujourd'hui que +des ruines pittoresques. A l'époque vers laquelle nous +avons fait remonter nos lecteurs, c'est-à-dire au milieu +de l'année 1791, ce château, planté fièrement sur le roc +comme l'aire d'un aigle, dominait majestueusement les +environs. Il appartenait à la famille des marquis de Loc-Ronan, +dont il portait le nom et les armes. Les seigneurs +de Loc-Ronan étaient de vieux gentilshommes bretons, +compromis dans toutes les conspirations qui avaient eu +pour but de conserver ou de rétablir les droits féodaux, +et qui, trop puissants pour ne pas être charitables, trop +véritablement nobles pour ne pas être simples, trop Bretons +pour ne pas être braves, étaient adorés dans le pays.</p> + +<p>Le dernier marquis de Loc-Ronan était veuf depuis +plusieurs années. Jeune encore, âgé de quarante ans à +peine, il avait quitté complètement Versailles et s'était +retiré dans ses terres. Jadis grand chasseur, il avait déserté +les bois. Une profonde mélancolie semblait l'accabler. +Recherchant la solitude, évitant soigneusement le +bruit des fêtes, n'allant nulle part et ne recevant personne, +le marquis vivait entouré de quelques vieux serviteurs, +dans le château où avaient vécu ses pères. Quelquefois, +mais rarement, les paysans le rencontraient chevauchant +sur un bidet du pays. Alors les bonnes gens ôtaient respectueusement +leurs grands chapeaux, s'inclinaient humblement +et saluaient leur seigneur d'un:</p> + +<p>—Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis!</p> + +<p>—Et qu'il ne t'abandonne jamais, mon gars! répondait +invariablement le gentilhomme en ôtant lui-même +son chapeau pour rendre le salut à son vassal, circonstance +qui faisait qu'à dix lieues à la ronde, il n'y avait +pas un paysan qui ne se fût détourné volontiers d'une lieue +de sa route pour recevoir un si grand honneur.</p> + +<p>Dans les mauvaises années, loin de tourmenter ses +vasseaux, le marquis leur remettait leurs fermages et +leur venait encore en aide. Rempli d'une piété bien entendue, +il ne manquait pas un office et partageait son +banc seigneurial avec les vieillards, auxquels il serrait la +main.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons dans le château, le gentilhomme, +retiré dans une petite pièce située dans une +des tourelles, était en train de consulter deux énormes +manuscrits in-folio placés sur une table en vieux chêne +admirablement travaillée. Cette petite pièce, formant bibliothèque, +était le séjour favori du marquis. Éclairée +par une seule fenêtre en ogive, de laquelle on découvrait +les falaises d'abord, la pleine mer ensuite, elle était +garnie de boiseries sculptées. D'épais rideaux et des portières +en tapisseries masquaient la fenêtre et les portes.</p> + +<p>Une cheminée armoriée, petite pour l'époque, mais +sous le manteau de laquelle on pouvait néanmoins s'asseoir, +faisait face à la porte d'entrée donnant sur l'escalier. +Quatre corps de bibliothèques, ployant sous la charge +des livres qui y étaient entassés, ornaient les boiseries. +Près de la fenêtre se trouvait la petite table.</p> + +<p>Le marquis était un homme de quarante ans environ. +Sa taille élevée, noble et majestueuse, n'était nullement +dépourvue de grâce. Son front haut, ombragé par une +épaisse chevelure brune (depuis son retour en Bretagne +le marquis ne portait plus la poudre), son front haut, +indiquait une vaste intelligence, comme ses yeux +grands et sérieux décelaient une réelle profondeur de +jugement. Ses extrémités étaient de bonne race; et sa +main surtout, blanche et fine, eût fait envie à plus d'une +grande dame.</p> + +<p>L'ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan +inspirait tout d'abord le respect et la confiance; mais +l'expression de ce beau visage était si profondément soucieuse +et mélancolique, qu'on se sentait malgré soi attristé +en le contemplant.</p> + +<p>Une heure et demie du matin venait de sonner. La +tempête entièrement dissipée avait fait place à un calme +profond, troublé seulement par le mugissement sourd +et monotone des flots se brisant contre les rochers. +La lune, débarrassée de son rempart de nuages, +étincelait comme un disque d'argent au milieu de +son cortége d'étoiles. Le vent, s'affaiblissant d'instants +en instants, ne soufflait plus que par courtes rafales.</p> + +<p>Le marquis, plongé dans sa lecture, offrait la complète +immobilité d'une statue. La fenêtre ouverte laissait librement +pénétrer les rayons blancs de la lune, qui venaient +livrer un combat inoffensif aux faibles rayons d'une lampe +placée sur la petite table. En entendant le marteau de la +pendule frapper sur le timbre, le marquis leva la tête.</p> + +<p>—Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien!</p> + +<p>Puis prenant un sifflet en or posé à côté des livres, il le +porta à ses lèvres et en tira un son aigu. La porte s'ouvrit +aussitôt, et un homme de quarante à cinquante ans +parut sur le seuil.</p> + +<p>—Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as été à Penmarckh?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Il t'a dit qu'il viendrait!</p> + +<p>—Cette nuit même.</p> + +<p>—Il tarde bien!</p> + +<p>—Monseigneur veut-il que je retourne à Penmarckh?</p> + +<p>—Non, mon bon Jocelyn; ce serait trop de fatigue.</p> + +<p>—Qu'importe?</p> + +<p>—Il m'importe beaucoup! Je n'entends pas que tu +abuses de tes forces!... J'ai besoin que tu vives, Jocelyn; +tu le sais bien.</p> + +<p>—Monseigneur, encore cette pensée qui vous occupe?</p> + +<p>—Elle m'occupera toujours, mon vieil ami.</p> + +<p>—Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn +après un moment de silence, et en cherchant évidemment +à détourner le cours des idées de son maître; ne voulez-vous +pas prendre un peu de repos?</p> + +<p>—Impossible! J'attends celui que tu as été chercher.</p> + +<p>—Monseigneur! j'entends la cloche de la grille; c'est +lui sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! va vite, et introduis-le sans tarder.</p> + +<p>Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le +replaça dans les rayons de la bibliothèque. A peine avait-il +achevé, qu'un homme, enveloppé dans un caban de matelot +en toile cirée, parut sur le seuil. Il salua le marquis +avec aisance, entra, referma la petite porte, fit retomber +la lourde portière, ôta vivement son caban qu'il jeta à +terre, et, s'avançant vers le marquis, il lui prit la main et +voulut la baiser. Le marquis retira vivement cette main, +et attira le nouveau venu sur sa poitrine.</p> + +<p>—Êtes-vous fou, Marcof? dit-il.</p> + +<p>—Non, monseigneur, répondit le marin, car c'était +lui qui venait d'entrer; non, monseigneur, je ne suis pas +fou; mais il s'en faut de bien peu, car vos bontés pour +moi me feront perdre la tête!</p> + +<p>—N'êtes-vous pas mon ami?</p> + +<p>—Oh! monseigneur!</p> + +<p>—Eh! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a +mérité ce titre? Vous m'avez quatre fois sauvé la vie; +vous avez reçu deux blessures en me couvrant de votre +corps, lorsque nous faisions ensemble la guerre d'Amérique. +Vous m'avez donné la moitié de votre pain lorsque +nous ne savions pas si nous en aurions le lendemain. Vous +n'avez jamais trahi un secret duquel dépend mon honneur, +et dont le hasard vous a fait dépositaire. Que diable +un homme peut-il faire de plus pour un autre homme? et, +en vous appelant mon ami, ne l'oubliez pas, c'est moi +seul qui dois être fier de votre affection!...</p> + +<p>Marcof porta vivement la main à ses yeux et essuya +une larme.</p> + +<p>—Au nom du ciel! dit-il en frappant du pied, ne parlez +donc jamais de toutes ces choses passées qui n'en valent +pas la peine, et qui peut-être vous compromettraient +si elles étaient entendues.</p> + +<p>—Nous sommes seuls ici, répondit lentement le marquis. +Donc, plus de gêne! Frère, embrasse-moi.</p> + +<p>Marcof lança autour de lui un coup d'oeil rapide. Pour +plus de précaution, il poussa la fenêtre, et, serrant vivement +et à deux reprises le marquis dans ses bras, il l'embrassa +en murmurant:</p> + +<p>—Oui, mon bon Philippe, j'avais besoin de te voir.</p> + +<p>Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par +la main, demeurèrent pendant quelques minutes immobiles +en face l'un de l'autre. Leurs bouches étaient muettes, +leurs regards seuls lançaient des éclairs joyeux.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> + +<h3>UN SECRET DE FAMILLE.</h3> + + + + +<p>Marcof fut le premier qui parvint à dominer les sensations +tumultueuses qui agitaient son coeur. Il prit un siége, +s'assit, et, après avoir encore passé une fois la main sur +ses yeux:</p> + +<p>—Assieds-toi, Philippe, dit-il à voix basse, et, pour +Dieu! remets-toi; si quelqu'un de tes gens entrait, notre +secret ne serait plus à nous seuls.</p> + +<p>—Jocelyn veille, répondit le marquis.</p> + +<p>—Sans doute; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien +savoir.</p> + +<p>—Tu te défies de lui?</p> + +<p>—Quand il s'agit d'un secret pareil au nôtre, je me +défie de moi-même.</p> + +<p>—Et pourquoi donc éterniser ce secret?</p> + +<p>—Parce qu'il le faut.</p> + +<p>—Frère!</p> + +<p>—Chut! fit vivement le marin en posant son doigt sur +les lèvres du marquis. Il n'y a ici que deux hommes, dont +l'un est le serviteur de l'autre. Le noble marquis de Loc-Ronan +et Marcof le Malouin!</p> + +<p>—Encore!</p> + +<p>—Il le faut, vous dis-je, monseigneur; je vous en conjure!</p> + +<p>—Soit donc!</p> + +<p>—A la bonne heure! Maintenant occupons-nous de +choses sérieuses.</p> + +<p>—Mon cher Marcof, reprit le marquis après un silence, +et en faisant un effort visible pour traiter son interlocuteur +avec une indifférence apparente; mon cher Marcof, +vous avez été à Paris dernièrement.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, et j'ai scrupuleusement suivi vos +ordres.</p> + +<p>—Ce que l'on m'a écrit est-il vrai?</p> + +<p>—Parfaitement vrai. Le roi n'a plus de sa puissance +que le titre de roi, et, avant peu, il n'aura même plus ce +titre.</p> + +<p>—Quoi! le peuple de Paris oublierait à ce point ses +devoirs?</p> + +<p>—Le peuple ne sait pas ce qu'il fait. On le pousse, +il va!</p> + +<p>—Et la noblesse?</p> + +<p>—Elle se sauve.</p> + +<p>—Elle se sauve? répéta le gentilhomme stupéfait.</p> + +<p>—Oui; mais elle appelle cela <i>émigrer</i>. Au demeurant, +le mot seul est changé; mais il signifie bien +<i>fuite</i>.</p> + +<p>—Qu'espère-t-elle donc, cette noblesse insensée?</p> + +<p>—Elle n'en sait rien. Fuir est à la mode; elle suit la +mode.</p> + +<p>—Et la bourgeoisie?</p> + +<p>—La bourgeoisie agit en se cachant. Elle pousse à la +révolution; et rappelez-vous ceci, monseigneur, si cette +révolution éclate, la bourgeoisie seule en profitera.</p> + +<p>—Mon Dieu!... pauvre France! murmura le marquis.</p> + +<p>Puis, relevant la tête, il ajouta avec fierté:</p> + +<p>—Toute la noblesse ne fuit pas, au moins! La Bretagne +est pleine de braves gentilshommes. Que devrons-nous +faire?</p> + +<p>—Ce qui a été convenu.</p> + +<p>—La guerre?...</p> + +<p>—Oui, la guerre! Que le roi revienne parmi nous, et +nous saurons bien le défendre.</p> + +<p>—Avez-vous été à Saint-Tady?</p> + +<p>—Hier même j'étais à l'île de Groix, et j'en arrive.</p> + +<p>—Vous avez rencontré le marquis de La Rouairie?</p> + +<p>—Nous sommes restés deux heures ensemble.</p> + +<p>—Que vous a-t-il dit?</p> + +<p>—Il m'a montré deux lettres de Paris, trois de Londres, +deux autres datées de Coblentz. De tous côtés on le +pousse, on le presse, on le conjure d'agir sans retard.</p> + +<p>—Et La Rouairie est prêt à agir?</p> + +<p>—Oui. Les proclamations sont faites, les hommes vont +être rassemblés. Les armes sont en suffisante quantité +pour en donner à qui jurera d'être fidèle au roi et à l'honneur! +Avant deux mois la conspiration éclatera, si toutefois +l'on doit donner ce nom à la noble cause qui nous +ralliera tous.</p> + +<p>—Allez-vous donc vous joindre à eux?</p> + +<p>—Provisoirement, oui; plus tard, je servirai le roi à +bord de mon lougre quand la guerre maritime sera possible.</p> + +<p>—Quand devez-vous rejoindre La Rouairie?</p> + +<p>—Dans quinze ou vingt jours seulement.</p> + +<p>Le marquis, en proie à de sombres réflexions, parcourut +vivement la petite pièce: puis, s'arrêtant enfin brusquement +devant Marcof, et lui prenant la main:</p> + +<p>—Frère, lui dit-il à voix basse, la guerre va bientôt +éclater dans le pays. Qui sait si nous pourrons encore une +fois causer ensemble comme nous sommes libres de le faire +aujourd'hui. Écoute-moi donc: Si je suis tué par une +balle sur le champ de bataille, ou si je meurs dans mon +lit de ma mort naturelle, souviens-toi de mes paroles. Tu +vois ce casier de la seconde bibliothèque?</p> + +<p>—Oui, répondit Marcof, je le vois.</p> + +<p>—En dérangeant les livres, on découvre la boiserie.</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—A droite, au milieu de la rosace, il y a un bouton de +bois sculpté en forme de gland de chêne. Ce bouton est +mobile. En le pressant, il fait jouer un ressort qui démasque +une porte secrète donnant dans une armoire de fer. +Moi mort, tu ouvrirais cette armoire et tu y trouverais +des papiers. Il te faudrait, tu m'entends bien, il te faudrait +les lire avec une profonde et religieuse attention.</p> + +<p>—Je te le promets!</p> + +<p>—C'est tout ce que j'avais à te dire; et, maintenant +que j'ai ta promesse, je suis tranquille.</p> + +<p>—Alors, monseigneur, je me retire, reprit Marcof à +voix haute.</p> + +<p>—Quand vous reverrai-je?</p> + +<p>—Dans douze jours; le temps d'aller à Paimboeuf et +d'en revenir.</p> + +<p>—Avez-vous besoin d'argent?</p> + +<p>—J'ai trois cent mille francs en or dans la cale de mon +lougre.</p> + +<p>En ce moment, la cloche du château retentit de nouveau +et avec force.</p> + +<p>—Qui diable peut venir à pareille heure? s'écria +Marcof.</p> + +<p>—Des voyageurs égarés peut-être, qui demandent +l'hospitalité.</p> + +<p>—Pardieu! nous allons le savoir. J'entends Jocelyn +qui monte.</p> + +<p>En effet, le vieux serviteur, après avoir discrètement +gratté à la porte, pénétra dans la petite pièce. Marcof tenait +respectueusement son chapeau à la main et il avait +repris son caban.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, Jocelyn? demanda le marquis.</p> + +<p>—Monseigneur, répondit Jocelyn dont la physionomie +décelait un mécontentement manifeste, ce sont deux voyageurs +qui demandent à vous parler sur l'heure.</p> + +<p>—Vous ont-ils dit leur nom?</p> + +<p>—Ils m'ont remis cette lettre.</p> + +<p>Le marquis prit la lettre que lui présentait Jocelyn et +l'ouvrit. A peine en eut-il parcouru quelques lignes qu'il +devint très-pâle.</p> + +<p>—C'est bien, fit-il en s'adressant à Jocelyn. Faites +entrer ces étrangers dans la salle basse; je vais descendre.</p> + +<p>Jocelyn n'avait pas franchi le seuil de la porte que, se +retournant vivement vers Marcof, le marquis ajouta:</p> + +<p>—Il ne faut pas sortir par la grille.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ne m'interroge pas! Tu sauras tout plus tard. Passe +par l'escalier secret qui aboutit à ma chambre. Tiens, +voici la clef de la petite porte qui donne sur les falaises... +Pars vite!</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? demanda Marcof en remarquant la +subite altération des traits du marquis.</p> + +<p>—Va! je n'ai pas le temps de t'expliquer. Seulement +souviens-toi de l'armoire secrète, et n'oublie pas ta parole.</p> + +<p>Et le gentilhomme, serrant les mains du marin, s'élança +vivement au dehors. Marcof, demeuré seul, resta +quelques moments pensif, puis il sortit à son tour; il traversa +un corridor, et, en homme qui connaissait bien les +aîtres du château, il ouvrit une porte donnant sur une +vaste chambre éclairée par les rayons de la lune. En traversant +cette pièce, le marin s'arrêta devant un magnifique +portrait de vieillard. Il inclina la tête, il murmura +tout bas quelques paroles, une prière peut-être; puis +s'approchant du cadre, il déposa un respectueux baiser +sur l'écusson placé dans l'angle gauche du tableau. Cela +fait, il ouvrit une autre porte, et il descendit les marches +d'un petit escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille.</p> + +<p>Les deux étrangers que Jocelyn avait introduits dans +la salle basse du château, d'après les ordres de son maître, +y entraient à peine lorsque le marquis de Loc-Ronan se +présenta à eux. Ils échangèrent tous trois un salut cérémonieux.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit l'un des deux personnages, +nous devons faire un appel à votre indulgence; nous eussions +dû arriver à une heure plus convenable, et nous +l'eussions fait (ayant pris nos mesures en conséquence), +si la tempête qui nous a assaillis dans la montagne n'était +venue mettre une entrave à notre marche.</p> + +<p>—Je joins mes excuses à celles du chevalier de Tessy, +dit le second des deux étrangers en s'avançant à son tour.</p> + +<p>—Je les reçois, comte de Fougueray, répondit le marquis +avec une extrême hauteur.</p> + +<p>Après cet échange de paroles, les trois hommes demeurèrent +quelques moments silencieux. Le marquis +froissait dans sa main droite avec une colère sourde la +lettre que lui avait remise Jocelyn, et qui avait précédé +l'introduction des deux gentilshommes. Enfin, se calmant +peu à peu, il reprit:</p> + +<p>—Je ne crois pas, messieurs, que vous ayez fait une +centaine de lieues pour venir me trouver, sans un autre +motif que celui d'en appeler à mon indulgence pour votre +arrivée inattendue. Nous avons à causer ensemble; vous +plaît-il que cela soit immédiatement?</p> + +<p>—Nous craindrions d'être indiscrets et de vous fatiguer, +répondit le chevalier de Tessy.</p> + +<p>—Aucunement, messieurs. A cette heure avancée, +nous n'en serons que moins troublés, et c'est, je crois, ce +qu'il faut avant tout pour la conversation que nous allons +avoir?</p> + +<p>—Cette salle me paraît fort convenable, monsieur, +dit le comte de Fougueray en regardant autour de lui. +Seulement, notre souper ayant été des plus mauvais, je +vous serais infiniment obligé de nous faire servir quoi que +ce soit...</p> + +<p>—Dites plutôt, interrompit brusquement le marquis, +que vous connaissez la vieille coutume bretonne qui veut +qu'un homme soit sacré pour celui sous le toit duquel il a +brisé un pain.</p> + +<p>—Quand cela serait?</p> + +<p>—Vous osez en convenir?</p> + +<p>—Eh! pourquoi diable me gênerais-je? Ne sommes-nous +pas de vieilles connaissances? Vous savez bien, marquis, +qu'entre nous il n'y a pas de secret!...</p> + +<p>Le comte appuya sur ce dernier mot. Le marquis de +Loc-Ronan se mordit les lèvres avec une telle violence +que quelques gouttelettes de sang jaillirent sous sa dent +convulsive. Il agita une sonnette. Jocelyn parut.</p> + +<p>—Servez à ces messieurs ce que vous trouverez de +meilleur à l'office, dit-il.</p> + +<p>Le domestique s'inclina et sortit. Cinq minutes après +il rentra.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda son maître.</p> + +<p>—Monseigneur, je n'ai rien trouvé à l'office; mais, en +revanche, il y avait cette paire de pistolets tout chargés +sur la table de votre chambre, et je vous les apporte.</p> + +<p>—Est-ce un guet-apens? s'écria le chevalier en portant +la main à la garde de son épée.</p> + +<p>—Ce serait tout au plus un duel, répondit tranquillement +le marquis, car vous voyez que votre digne compagnon +a pris ses précautions...</p> + +<p>Le comte, en effet, tenait un pistolet de chaque main. +Jocelyn s'avança près de son maître en levant son pen-bas. +Mais le marquis, posant froidement ses pistolets sur +un meuble voisin, ordonna au serviteur de sortir. Jocelyn +hésita, mais il obéit.</p> + +<p>—Nous nous passerons donc de souper? demanda le +comte en remettant ses armes à sa ceinture.</p> + +<p>—Finissons, messieurs! s'écria le marquis; si nous +continuions longtemps sur ce ton, je sens que la colère +me dominerait bien vite. Vous êtes venu ici pour me proposer +un marché. Ce marché est infâme, je le sais d'avance; +mais n'importe! détaillez-le. J'écoute.</p> + +<p>—Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant à lui +un siége et s'y installant sans façon, vous avez une façon +d'exprimer votre pensée qui ne nous semblerait nullement +parlementaire (comme le dit si bien Mirabeau du haut de +la tribune de l'Assemblée nationale), si nous vous connaissions +moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles +que ce qu'il faut y voir, c'est-à-dire que vous êtes prêt à +nous donner toute votre attention.</p> + +<p>Le comte fit un geste brusque d'assentiment, tandis que +le marquis, se laissant tomber dans un vaste fauteuil, +passait une main sur son front, où perlait une sueur +abondante.</p> + +<p>—Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d'entamer +l'entretien?</p> + +<p>—Nullement, mon très-cher. Vous parlez à merveille, +et vous avez, comme l'on dit, la langue fort bien pendue. +J'imiterai M. de Loc-Ronan; je vous écouterai.</p> + +<p>—Avec votre permission, monsieur le marquis, je +commence. Laissez-moi cependant vous dire que, pour +établir correctement l'affaire que nous allons avoir l'honneur +de débattre avec vous, il est de toute utilité de bien +poser tout de suite les jalons de départ. Puis il n'est peut-être +pas moins essentiel que vous sachiez jusqu'à quel +point nous sommes instruits, le comte de Fougueray et +moi...</p> + +<p>Le marquis ne répondant pas, le chevalier ajouta:</p> + +<p>—Je vais donc faire un appel à vos souvenirs et vous +prier de remonter avec moi jusqu'à l'époque où, après +avoir perdu votre père et recueilli son immense héritage, +vous vous décidâtes à venir présenter vos hommages à +Sa Majesté Louis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux +ans alors, et vous étiez véritablement fort beau.</p> + +<p>—Monsieur le marquis n'a jamais cessé de l'être! interrompit +le comte.</p> + +<p>—Sans doute, reprit l'orateur: mais, en outre, à cette +époque, le marquis possédait le charme entraînant de la +première jeunesse. Croyez bien que je n'ai nullement +l'intention de détailler ici vos nombreux succès, mon cher +hôte; je les mentionne seulement en masse, afin de vous +rendre la justice qui vous est due...</p> + +<p>—Au fait! dit le marquis d'une voix impatiente.</p> + +<p>—J'y arrive. A cette époque donc, après avoir fait +tourner bien des têtes féminines, il arriva que la vôtre +devint elle-même le point de mire des traits du petit dieu +malin. Le 15 août 1776, jour d'une grande fête, celle du +roi, pardieu! à l'occasion de je ne sais quel tumulte et +quelle perturbation causée par la foule en démence, vous +eûtes le bonheur de sauver et d'emporter dans vos bras +une jeune fille, belle comme la déesse Vénus elle-même. +En échange de la vie que vous lui aviez conservée, elle +vous ravit votre coeur et vous donna le sien...</p> + +<p>—Dorat n'aurait pas mieux dit, interrompit de nouveau +le comte.</p> + +<p>Le marquis demeurait toujours impassible. Évidemment +il avait pris le parti d'écouter jusqu'au bout ses +deux interlocuteurs et de ne leur point mesurer le temps.</p> + +<p>—Cette jeune fille, dont la beauté avait fait sur vous +une si vive impression, appartenait à une famille honorable +de vieux gentilshommes de Basse-Normandie, dont +M. le comte de Fougueray et moi avons l'honneur d'être +les uniques représentants mâles. Il s'agit donc de notre +soeur qui, vous le savez aussi bien que nous, se nomme +Marie-Augustine. Il est inutile, je le pense, de vous rappeler +que vous vous fîtes présenter dans la famille, que +vous demandâtes la main de Marie-Augustine, et qu'enfin, +d'heureux fiancé devenant heureux époux, vous conduisîtes +cette chère enfant aux pieds des autels, où vous +lui jurâtes fidélité et protection... Cela nous conduit tout +droit à la fin de l'année 1777.</p> + +<p>«Vous êtes d'une humeur un peu jalouse, mon cher +marquis; les adorateurs qui papillonnaient autour de +votre femme vous donnèrent quelques soucis... En véritable +femme jolie et coquette qu'elle était, Marie-Augustine +se prit à vous rire au nez lorsque vous lui proposâtes +de quitter Versailles. Malheureusement la pauvre enfant +ne savait pas encore ce que c'était qu'une cervelle bretonne. +Elle ne tarda guère à l'apprendre.—Sans plus de +cérémonies, vous fîtes enlever la marquise, et huit jours +après votre départ clandestin, vous étiez installés tous deux +dans ce vieux château de vos ancêtres. Marie-Augustine +pleura, pria, supplia. Vous l'aimiez et vous étiez jaloux; +double raison pour demeurer inébranlable dans votre résolution +de vivre isolé avec elle dans cette farouche +solitude.</p> + +<p>Vous n'aviez oublié qu'une chose, mon cher marquis, +c'était l'histoire de notre grand'mère Ève et celle +du fruit défendu... Marie-Augustine se voyant en prison, +ne rêva plus qu'évasion et liberté. Tous les moyens lui +semblèrent bons, et elle n'hésita pas même à se compromettre +pour voir tomber les barreaux et les grilles. Comment +s'y prit-elle? Par ma foi, je l'ignore. Toujours est-il +qu'elle trouva moyen d'entretenir une correspondance active +avec un beau gentilhomme de Quimper, qui jadis +avait été votre compagnon de plaisirs...</p> + +<p>—Comment elle s'y prit? s'écria le marquis en se levant +brusquement. Je vais vous l'expliquer!... A prix +d'or, cette misérable femme, indigne du nom que je lui +avais donné, séduisit le valet et parvint à se ménager +plusieurs entrevues avec son amant, car vous oubliez de +le dire, messieurs, votre soeur était devenue la maîtresse +du baron d'Audierne!</p> + +<p>—Vous l'avez dit depuis, mais nous ne l'avons jamais +cru! répondit le comte de Fougueray.</p> + +<p>—En voulez-vous les preuves? J'ai les lettres ici.</p> + +<p>—Inutile, continua le chevalier. Que notre soeur soit +coupable ou non, là n'est pas la question. Permettez-moi +d'achever. Donc les deux... comment dirais-je? les deux +amants, puisque vous le voulez absolument, ayant pris +d'avance toutes leurs mesures, attendaient une nuit favorable +pour accomplir leur projet. Ils ne savaient pas, +qu'instruit de tout, vous les faisiez épier, et que vous attendiez +le moment d'agir... Aussi, la nuit où la fuite devait +avoir lieu, vous trouvèrent-ils sur leur passage. Le +baron tira son épée; Marie-Augustine s'évanouit. Ils ne +vous connaissaient pas encore!... Vous emportâtes votre +femme dans vos bras en priant le baron de vous suivre. +Le gentilhomme, sommé par vous au nom de son honneur, +obéit.</p> + +<p>Ah! pardon, fit le chevalier en s'interrompant, j'oubliais, +pour la clarté de ce qui va suivre, de mentionner +ici que votre mariage avait eu lieu sur les terres mêmes +de mon frère, et que les témoins d'usage assistaient seuls +à la cérémonie...</p> + +<p>—C'était le comte de Fougueray qui l'avait voulu ainsi, +répondit le marquis.</p> + +<p>—Je m'empresse de le reconnaître, ajouta le comte en +s'inclinant. Continuez, chevalier.</p> + +<p>—C'est moi seul qui continuerai! s'écria le marquis. +Écoutez-moi tous deux à votre tour. Lorsque je tins entre +mes mains la misérable qui avait déshonoré mon nom, et +son indigne complice, ma première pensée fut de les +tuer tous les deux. Cependant j'hésitai!... Mon mépris +pour cette femme était tellement profond, que ma main +dédaigna de verser son sang!... D'ailleurs, j'avais mieux +à faire!</p> + +<p>—Oui, c'était fort ingénieux ce que vous avez trouvé, +fit observer le comte en chiffonnant coquettement la dentelle +de son jabot.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> + +<h3>LE MARCHÉ.</h3> + + + + +<p>—Oh! cette scène est encore présente à ma pensée +comme si elle venait d'avoir lieu à l'instant même, continua +le marquis sans paraître avoir entendu l'observation +de son singulier beau-frère. Marie-Augustine était là +couchée sur ce fauteuil; car c'est dans cette salle que je +l'avais amenée avec son complice. Ce fauteuil est précisément +celui sur lequel vous êtes assis, chevalier. Le +baron d'Audierne, debout devant elle, attendait mes +ordres, et je suis convaincu qu'il se croyait en ce moment +bien près de sa dernière heure. Dès que votre soeur revint +à elle j'appelai tous mes gens; tous, sans exception: +depuis mon maître d'hôtel jusqu'à mon dernier valet de +chiens... Alors, désignant du geste Marie-Augustine, que +l'incertitude et l'épouvante rendaient muette et à demi +morte:</p> + +<p>«—Mes amis, m'écriai-je, vous voyez cette femme que, +jusqu'ici, vous avez crue digne de votre respect, parce que +vous pensiez qu'elle portait mon nom? Eh bien! je vous +avais trompés. Cette fille n'a jamais été ma femme légitime!... +Elle n'était que ma maîtresse jadis, comme elle +est aujourd'hui celle du baron d'Audierne! Si je parle +ainsi devant vous tous, c'est que, comme j'ai commis une +faute en vous faisant honorer une méprisable créature, +je me devais à moi-même, et je vous devais à vous aussi, +de révéler publiquement la vérité tout entière. Et, maintenant, +monsieur le baron peut emmener sa maîtresse à +laquelle je renonce, et que je lui abandonne...</p> + +<p>«Une heure après, ajouta le marquis, Marie-Augustine +partait avec son amant.</p> + +<p>—Et vous, mon cher ami, interrompit le comte, vous +qui aviez pris au sérieux votre belle et ingénieuse invention, +vous vous faisiez seller un bon cheval le soir +même, et vous gagniez au galop la route de Fougueray, +bien décidé à changer en réalité le conte dont vous veniez +très-spirituellement de faire part à vos domestiques. Je +vous le répète, c'était bien joué!... C'était tout bonnement +de première force!... Nous devons reconnaître, et +nous reconnaissons, croyez-le, qu'il vous était impossible +de supposer un seul instant que le désir de voir notre +soeur nous eût fait faire le voyage de Quimper, que +l'épouse outragée nous rencontrât à quelques lieues à +peine de ce château, et qu'elle nous racontât ce qui venait +de se passer...</p> + +<p>«Mais je le dis encore, marquis, vous ne pouviez savoir +cela; de sorte qu'arrivé à Fougueray par une nuit sombre, +vous vous fîtes indiquer la porte du presbytère. Le vieux +prêtre qui avait célébré votre union l'habitait seul avec +une servante. Intimidé par votre rang, convaincu surtout +par vos pistolets, il consentit à vous laisser arracher du +registre de la paroisse la feuille sur laquelle votre mariage +se trouvait inscrit.</p> + +<p>«Cela était d'autant mieux imaginé, que, sur les quatre +témoins signataires, deux, le chevalier et moi, ne pouvions +rien prouver en justice en raison de notre proche +degré de parenté avec la victime, et que les deux autres +étaient morts... Donc, la feuille enlevée, rien n'existait +plus... La marquise de Loc-Ronan n'était désormais que +mademoiselle de Fougueray. Vous affirmiez qu'elle avait +été votre maîtresse et non votre femme; personne ne +pouvait prouver le contraire... Aussi, comme vous étiez +joyeux en reprenant la route de votre château! Vous +étiez dégagé d'un lien qui commençait à vous peser; vous +étiez libre!</p> + +<p>—Ne dites pas cela, monsieur, interrompit le marquis +avec émotion; à l'époque dont vous parlez, Dieu sait bien +que j'aimais encore votre soeur! Oui, je l'aimais. Il a +fallu, pour arracher cet amour de mon coeur, toutes les +heures de jalousie, de tortures, d'angoisses, dont celle +que vous défendez s'est montrée si prodigue à mon +égard!... Il a fallu le déshonneur menaçant mon nom +jusqu'alors sans tache, la boue prête à souiller l'écusson +de mes ancêtres, pour me contraindre à un acte qu'aujourd'hui +je réprouve!... Au reste, Dieu n'a pas voulu +que l'accomplissement du forfait eût lieu dans toute son +étendue, puisqu'il avait permis que, dans une intention +que j'ignore, et avec cette prescience infernale qui n'appartient +qu'à vous, vous eussiez pris d'avance le double +de cet acte maudit!</p> + +<p>—Dame! cher marquis! répondit le comte en souriant, +nous avons joué au plus fin et vous avez perdu. Enfin, je +reprends les choses où nous les avons laissées: lorsque +vous partîtes de Fougueray, vous crûtes être libre, si bien +libre même, et si peu marié que, deux années plus tard, +à Rennes, vous vous épreniez d'amour pour une charmante +jeune fille, et que, n'ayant aucunement entendu +parler de votre ex-femme ni de vos ex-beaux-frères, vous +pensâtes qu'en toute sécurité vous pouviez suivre les +inspirations de votre coeur... Ce qui signifie que trente +et un mois après votre séparation violente d'avec Marie-Augustine +de Fougueray, vous devîntes l'époux heureux +de Julie-Antoinette de Château-Giron.</p> + +<p>«Rendez-nous la justice d'avouer que nous vous laissâmes +jouir en paix des charmants délices de la lune de +miel. Mais aussi quel réveil, lorsqu'après quelques semaines +d'un bonheur sans nuages, du moins je me plais +à penser qu'il fut tel, vous vous trouvâtes tout à coup face +à face avec la première marquise de Loc-Ronan; lorsque, +poussé sans doute par votre mauvais génie, vous voulûtes +faire jeter notre soeur à la porte de l'hôtel que vous +habitiez à Rennes, et qu'elle vous jeta, elle, son acte de +mariage à la face!...</p> + +<p>—Assez, misérable! s'écria le marquis avec une telle +violence, que les deux interlocuteurs se levèrent spontanément, +croyant à une attaque; assez! Osez-vous me +rappeler ces heures douloureuses, vous qui ne songiez, au +moment où vous me brisiez le coeur, qu'à exploiter ce +secret au détriment de ma fortune et au profit de la +vôtre? Rappelez-vous les sommes immenses que vous +m'avez arrachées pour vous faire payer votre douteux +silence!...</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de nous, mais de vous, interrompit +le chevalier; et permettez-moi de vous faire observer que +les grandes phrases inutiles ne feront qu'allonger la conversation... +Si nous vous avons rappelé un passé peu +agréable, c'était afin d'établir le présent sur de solides +bases... Or, le présent, le voici: Vous avez deux femmes. +L'une, Marie-Augustine de Fougueray, qui habite Paris +sous un nom d'emprunt, suivant nos conventions, vous +le savez. L'autre, Julie-Antoinette de Château-Giron, laquelle, +en apprenant l'étrange position que vous lui aviez +faite, a voulu se retirer du monde et s'enfermer dans un +cloître. Vous et la famille de cette femme aviez trop d'intérêt +à étouffer l'affaire pour que l'on essayât de s'opposer +à ses volontés. Bref, vous avez en ce moment deux femmes, +marquis de Loc-Ronan, et deux femmes bien vivantes. +Or, la polygamie, vous le savez, a toujours été un cas +pendable en France, et la pendaison une vilaine mort +pour un gentilhomme!</p> + +<p>—Allez droit au fait, interrompit encore le marquis, +quelle somme vous faut-il aujourd'hui?</p> + +<p>—Aucune, répondit le chevalier.</p> + +<p>—Aucune, appuya le comte.</p> + +<p>Le seigneur de Loc-Ronan demeura un moment +interdit.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc? demanda-t-il lentement.</p> + +<p>—Écoutez le chevalier, et vous allez le savoir.</p> + +<p>—Soit! parlez vite.</p> + +<p>—Je m'explique en quelques mots, fit le chevalier en +s'inclinant avec cette politesse railleuse qui ne l'avait pas +abandonné un seul moment durant cette longue conversation. +Nous avons pensé, mon frère et moi, qu'il serait +fâcheux que le vieux nom de Loc-Ronan vînt à s'éteindre. +Or, vous avez deux femmes, c'est un fait incontestable; +mais d'enfants, point! Eh bien! celle lacune qui doit +assombrir un peu vos pensées, nous avons résolu de la +combler... A partir de ce jour, vous allez être père. Vous +comprenez?</p> + +<p>—Nullement.</p> + +<p>—Allons donc! impossible?</p> + +<p>—Je ne comprends pas le sens de vos paroles, je le +répète, et je vous serai fort reconnaissant de bien vouloir +me l'expliquer.</p> + +<p>—Eh! s'écria le comte avec impatience, notre soeur +est votre femme, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>—Nul arrêt de parlement n'a annulé votre mariage; +elle peut reprendre votre nom demain, si bon lui semble...</p> + +<p>—Je le reconnais.</p> + +<p>—Et vous connaissez sans doute aussi certaine axiome +en droit romain qui dit: <i>Ille pater est, quem nuptiæ +demonstrant?</i></p> + +<p>—Vraiment, je crois que je commence à comprendre, +fit le marquis en conservant un calme et une froideur +bien étranges chez le fougueux gentilhomme.</p> + +<p>—C'est, pardieu, bien heureux!</p> + +<p>—N'importe, achevez!</p> + +<p>—Donc, si votre femme est mère, vous, marquis, vous +êtes père! Voilà!</p> + +<p>—Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi +donc, monsieur le chevalier de Tessy, ce que vous êtes +venus me proposer à moi, marquis de Loc-Ronan, c'est +d'abriter sous l'égide de mon nom ce fruit honteux d'un +infâme adultère? c'est de consentir à admettre dans ma +famille, à donner pour descendant à mes aïeux l'enfant +né d'un crime, le fils d'une courtisane; car votre soeur, +messieurs, n'est qu'une courtisane, et vous le savez +comme moi!...</p> + +<p>En parlant ainsi d'une voix brève et sèche, le marquis, +les bras croisés sur sa large poitrine, dardait sur ses interlocuteurs +des regards d'où jaillissait une flamme si vive +qu'ils ne purent en supporter l'éclat. Les misérables +courbèrent un moment la tête. Cependant le comte se +remit le premier, et répondit avec un sourire:</p> + +<p>—Eh! mon cher marquis!... vous forgez de la tragédie +à plaisir! Qui diable vous parle du fruit d'un adultère? +Je vous ai dit: Supposez! Je ne vous ai pas dit: +Cela est! Bref, voici la vérité; Il existe, de par le monde, +un enfant mâle âgé de huit ans, bien constitué, et beau +comme un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet +enfant, le chevalier et moi nous nous intéressons vivement. +Or, il est orphelin. Pour des raisons qu'il ne nous +plaît pas de vous communiquer, nous ne pouvons personnellement +rien pour lui. Il faut donc que vous nous veniez +en aide. Voici ce que vous aurez à faire. Adopter cet +enfant, et le reconnaître comme un fils issu de votre mariage +avec Marie-Augustine. Lui transmettre votre nom +et votre fortune, à l'exception d'une rente viagère de +douze mille livres que vous vous conserverez. Enfin, nous +nommer, le chevalier et moi, tuteurs de votre fils. Mais +l'acte doit être fait de telle sorte que nous ayons la libre +et immédiate gestion des biens, meubles et immeubles, +que nous puissions vendre, aliéner, réaliser, échanger à +notre volonté, comme si vous étiez réellement mort.</p> + +<p>—Après? demanda le marquis.</p> + +<p>—Après? mais je crois que ce sont là les articles principaux. +Au reste, voici un modèle fort exact de l'acte +que vous devez faire dresser.</p> + +<p>Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers +manuscrits.</p> + +<p>—Et si je refuse de donner mon nom à un enfant que +je ne connais pas et qui pourra le déshonorer un jour, si +je ne consens pas à me dépouiller de toute ma fortune en +votre faveur, vous me menacez, comme toujours, de divulguer +le secret qui me lie à vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Hélas! vous nous y contraindriez! dit mielleusement +le chevalier. Et vilaine mort que cette mort par la +potence!... Mort infamante qui entraîne avec elle la +dégradation de noblesse, vous ne l'ignorez pas, marquis?</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, voici ma réponse: Vous êtes +fous tous les deux!</p> + +<p>—Vous croyez? fit le comte d'un ton railleur.</p> + +<p>—Oui, vous êtes fous; car vous n'avez pas réfléchi +que je préférerais toujours la mort au déshonneur, mais +qu'avant de me frapper je vous tuerais tous deux, vous, +mes bourreaux! Non! non! je n'introduirai pas quelque +ignoble rejeton d'une souche odieuse dans la noble lignée +des Loc-Ronan! Non! non! je ne dépouillerai pas, moi, +les héritiers de mon choix de ce que m'ont légué mes aïeux! +Non! non! je ne jetterai pas entre vos mains avides une +fortune que vous iriez fondre au creuset de vos passions +infâmes!... Allons! comte de Fougueray! allons, chevalier +de Tessy! nous devons mourir tous trois ensemble, et nous +mourrons cette nuit même.</p> + +<p>En disant ces mots, le marquis avait saisi les pistolets +que Jocelyn lui avait apportés. Les armant rapidement, il +s'était élancé au-devant de la porte. Le comte de Fougueray, +lui aussi, avait pris ses armes. Les deux hommes, +se menaçant réciproquement d'une double gueule de fer +prête à vomir la mort, restèrent un moment immobiles. +La porte s'ouvrit brusquement, et Jocelyn, complétant le +tableau, parut sur le seuil, un mousquet à la main. Il mit +en joue le chevalier.</p> + +<p>Une catastrophe terrible était imminente. Quelques +secondes encore, et ces quatre hommes forts et vigoureux +allaient s'entre-tuer sans merci ni pitié. La résolution du +marquis se lisait si nettement arrêtée sur son visage, que +le comte de Fougueray, avec lequel il se trouvait face à +face, devint pâle comme un linceul. Néanmoins il sut +conserver une apparente fermeté.</p> + +<p>—Marquis de Loc-Ronan! dit tout à coup le chevalier, +souvenez-vous que, nous une fois morts, ceux qui +doivent nous venger le feront sur Marcof le Malouin.</p> + +<p>—Qu'avez-vous dit? Quel nom venez-vous de prononcer? +s'écria le marquis dont les mains défaillantes +laissèrent échapper les armes.</p> + +<p>—Celui de votre frère naturel, lui répondit le chevalier +à l'oreille, de manière à ce que Jocelyn ne pût entendre +ces quelques mots; vous voyez que vous êtes bien +et complètement entre nos mains. Renvoyez donc ce +valet, plus de violence, et agissez, ainsi que nous le demandons, +au mieux de nos intérêts.</p> + +<p>Jocelyn sortit sur un signe de son maître.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le comte, lorsque les trois +hommes se trouvèrent seuls de nouveau.</p> + +<p>—Eh bien! répondit lentement le marquis, je vais +réfléchir à ce que vous exigez de moi!... En ce moment, +il me serait impossible de continuer la discussion. Nous +sommes aujourd'hui au 25 juin, car voici le soleil qui se +lève; revenez le 1er juillet, messieurs, et alors vous aurez +ma réponse... Telle est ma résolution formelle et inébranlable.</p> + +<p>—Nous acceptons votre parole, répondit le comte; +le 1er juillet, au lever du soleil, nous serons ici.</p> + +<p>Les deux hommes saluèrent froidement, sortirent de la +salle basse et traversèrent la cour précédés par Jocelyn, +lequel referma sur eux les grilles du château. Ceci fait, il +accourut auprès de son maître. Le marquis, sombre et +résolu, parcourait vivement la vaste pièce.</p> + +<p>—Jocelyn! dit-il à son vieux serviteur en le voyant +entrer, tu vois que je ne m'étais pas trompé, tu vois +qu'il faut agir, et agir sans retard. Je puis toujours +compter sur toi?</p> + +<p>—Quoi! vous voulez? s'écria Jocelyn avec épouvante.</p> + +<p>—Il le faut, répondit froidement le marquis. Point +d'observation, Jocelyn. Les gens du château vont s'éveiller, +et ils ne doivent pas nous trouver debout si matin. Je +rentre dans mes appartements. Tu monteras à huit heures.</p> + +<p>Jocelyn s'inclina et le marquis gagna la chambre où se +trouvait le portrait de vieillard que Marcof avait embrassé +en partant cette même nuit.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> + +<h3>DIÉGO ET RAPHAEL.</h3> + + + + +<p>Le chevalier de Tessy et le comte son frère s'étaient +éloignés assez vivement du château, se retournant de +temps à autre comme s'ils eussent craint d'entendre siffler +à leurs oreilles quelques balles de mousquet ou de carabine. +Arrivés au bas de la côte, ils frappèrent à la porte +d'une humble cabane, laquelle ne tarda pas à s'ouvrir. +Un domestique parut sur le seuil. En apercevant les deux +gentilshommes, il salua respectueusement, courut à l'écurie, +brida deux beaux chevaux normands auxquels on +n'avait point enlevé la selle, et, les attirant à sa suite, il +les conduisit vers l'endroit où les deux gentilshommes attendaient. +Le chevalier se mit en selle avec la grâce et +l'aisance d'un écuyer de premier ordre. Le comte, gêné +par un embonpoint prononcé, enfourcha néanmoins sa +monture avec plus de légèreté qu'on n'aurait pu en attendre +de lui.</p> + +<p>—Picard, dit-il au valet qui lui tenait l'étrier, vous allez +retourner à Quimper.—Vous direz à madame la +baronne, que nous serons de retour demain matin seulement.</p> + +<p>Le valet s'inclina et les deux cavaliers, rendant la bride +à leurs montures, partirent au trot dans la direction de +Penmarckh.</p> + +<p>—Sang de Dieu! caro mio! fit le comte en ralentissant +quelque peu l'allure de son cheval et en frappant légèrement +sur l'épaule du chevalier, sang de Dieu! carissimo! +nos affaires sont en bonne voie! Que t'en semble?</p> + +<p>—Il me semble, Diégo, répondit le chevalier en souriant, +que nous tenons déjà les écus du bélître!</p> + +<p>—Corps du Christ! nous les aurons entre les mains +avant qu'il soit huit jours.</p> + +<p>—Il adoptera Henrique, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Certes!</p> + +<p>—Hermosa va nager dans la joie!...</p> + +<p>—Ma foi! je lui devais bien de lui faire ce plaisir, +n'est-ce pas, Raphaël, à cette chère belle?</p> + +<p>—D'autant plus que cela nous rapportera beaucoup.</p> + +<p>—Oui, carissimo! et notre avenir m'apparaît émaillé +de fêtes et d'amours.</p> + +<p>—Nous quitterons Paris, j'imagine?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et où irons-nous, Diégo?</p> + +<p>—Partout, excepté à Naples!</p> + +<p>—Corpo di Bacco! je le crois aisément. Quittons Paris, +d'accord, on ne saurait trop prendre de précautions; +mais pourquoi fuir la France?</p> + +<p>—Parce que, après ce qui nous reste encore à faire +dans ce pays, mon très-cher, nous ne serions pas plus en +sûreté à Marseille, à Bordeaux ou à Lille qu'au centre +même de Paris. Mon bon chevalier, nous irons à Séville, +la cité par excellence des petits pieds et des beaux grands +yeux, la ville des sérénades et des fandangos! Grâce à +notre fortune, nous y vivrons en grands seigneurs. Cela +te va-t-il?</p> + +<p>—Touche-là, Diégo!... C'est convenu.</p> + +<p>—Convenu et parfaitement arrêté.</p> + +<p>—Et Hermosa?</p> + +<p>—Son fils aura un nom, elle touchera sa part de l'argent, +ma foi, elle fera ce qu'elle voudra... Si elle souhaite +venir avec nous, je n'y mettrai nul obstacle...</p> + +<p>—Palsambleu! la belle vie que nous mènerons à nous +trois...</p> + +<p>—En attendant, songeons au présent et veillons à ce +qui se passe autour de nous; car, tu le sais, chevalier, ce +brave Marat est un ami précieux, mais il entend peu la +plaisanterie en matière politique, et ma foi, à la façon +dont tournent les choses, je pense toujours avec un secret +frisson à cette ingénieuse machine de M. Guillotin, que +l'on a essayée devant nous à Bicêtre, le 15 avril dernier, +avec de si charmants résultats...</p> + +<p>—Eh bien!... quel rapport établis-tu entre cette ingénieuse +machine, comme tu l'appelles, et notre excellent +ami Marat?</p> + +<p>—Eh! c'est pardieu bien lui qui l'établit, ce rapport, +puisqu'il répète à satiété dans ses conversations intimes +qu'il faut faire tomber deux cent mille têtes. Or, l'invention +de M. Guillotin arrivant tout à souhait pour réaliser +son désir, je trouve la circonstance de fâcheux augure...</p> + +<p>—Bah! que nous importe qu'on fauche deux ou trois +cent mille têtes, pourvu que les nôtres soient toujours solides +sur nos épaules? Allons, Diégo, depuis quand as-tu +donc une telle horreur du sang répandu?...</p> + +<p>—Depuis que je n'ai plus besoin d'en verser pour +avoir de l'or! répondit à voix basse le comte de Fougueray +en se penchant vers son compagnon.</p> + +<p>—Oui, je comprends ce raisonnement, et j'avoue qu'il +ne manque pas de justesse; mais, crois-moi, laissons Marat +agir à sa guise, et servons-le bien. S'il ne nous paie pas +en argent, il nous laissera nous payer nous-mêmes comme +nous l'entendrons, et nous n'aurons pas à nous plaindre, +je te le promets.</p> + +<p>—Je l'espère aussi.</p> + +<p>—En ce cas, hâtons le pas et pressons un peu nos +chevaux.</p> + +<p>—C'est difficile par ce chemin d'enfer tout pavé de rochers +glissants, répondit le comte en relevant vertement +sa monture qui venait de faire une faute.</p> + +<p>Les deux hommes avaient, tout en causant, atteint les +hauteurs de Penmarckh, et suivaient la crête des falaises +dans la baie des Trépassés, qui avait failli devenir si funeste, +la veille au soir, au lougre de Marcof. Le soleil s'élevant +rapidement derrière eux, donnait aux roches aiguës +des teintes roses, violettes et orangées, des reflets aux +splendides couleurs, des tons d'une chaleur et d'une magnificence +capables de désespérer le pinceau vigoureux de +Salvator Rosa lui-même. La brise de mer apportait jusqu'à +eux les âcres parfums de ses émanations salines. Les +mouettes, les goëlands, les frégates décrivaient mille cercles +rapides au-dessus de la vague poussée par la marée +montante, et venaient se poser, en poussant un cri aigu, +sur les pics les plus élevés des falaises. Le ciel pur et limpide +reflétait dans l'Océan calme et paresseux l'azur de sa +coupole. Aux pieds des voyageurs, au fond d'un abîme +profond à donner le vertige, s'élevaient les cabanes des +habitants de Penmarckh. En dépit de leur nature matérialiste, +les deux cavaliers arrêtèrent instinctivement leurs +montures pour contempler le spectacle grandiose qui s'offrait +à leurs regards.</p> + +<p>—Corbleu! chevalier, fit le comte en rompant le silence, +l'aspect de ce pays a quelque chose de vraiment original! +Ces falaises, ces rochers sont splendidement sauvages, et +j'aime assez, comme dernier plan, cette mer azurée qui +n'offre pas de limites au tableau...</p> + +<p>—Cher comte, répondit le chevalier, l'Océan ne vaut +pas la Méditerranée; ces falaises et ces blocs de rochers +ne peuvent lutter contre nos forêts des Abruzzes, et j'avoue +que la vue de la baie de Naples me réjouirait autrement +le coeur que celle de cette crique étroite et déchirée.</p> + +<p>—A propos, cher ami, c'était dans cette crique que +Marcof avait jeté l'ancre hier soir, et le diable m'emporte +si je vois l'ombre d'un lougre!</p> + +<p>—En effet, la crique est vide.</p> + +<p>—Il a donc mis à la voile ce matin, ce Marcof enragé?</p> + +<p>—Probablement.</p> + +<p>—Diable!</p> + +<p>—Cela te contrarie?</p> + +<p>—Mais, en y réfléchissant, je pense, au contraire, que +ce départ est pour le mieux.</p> + +<p>—Sans doute. Marcof est difficile à intimider, et si le +marquis de Loc-Ronan avait eu la fantaisie de lui demander +conseil...</p> + +<p>—Ne crains pas cela, Raphaël, interrompit le comte. +Le marquis ne révélera jamais un tel secret à son frère. +Non, ce qui me fait dire que le départ de Marcof nous +sert, c'est que, tu le sais comme moi, jadis cet homme, +lui aussi, a été à Naples, et qu'il pourrait peut-être nous +reconnaître, s'il nous rencontrait jamais.</p> + +<p>—Impossible, Diégo! Il ne nous a parlé qu'une seule +fois.</p> + +<p>—Il a bonne mémoire.</p> + +<p>—Alors tu crains donc?</p> + +<p>—Rien, puisqu'il est absent. Seulement je désirerais +fort savoir combien de jours durera cette absence. Eh! +justement, voici venir à nous des braves Bretons et une +jolie fille qui seront peut-être en mesure de nous renseigner.</p> + +<p>Trois personnages en effet gravissant un sentier taillé +dans les flancs de la falaise, se dirigeaient vers les cavaliers. +Ces trois personnages étaient le vieil Yvon, sa fille +et Jahoua. Les promis et le père avaient voulu aller remercier +Marcof, et n'avaient quitté Penmarckh que lorsque +le lougre avait repris la mer. Puis, après être demeurés +quelque temps à le suivre au milieu de sa course +périlleuse à travers les brisants, ils reprenaient le chemin +de Fouesnan. En apercevant les deux seigneurs, dont les +riches costumes attirèrent leurs regards, ils s'arrêtèrent +d'un commun accord.</p> + +<p>—Dites-moi, mes braves gens, fit le comte en s'avançant +de quelques pas.</p> + +<p>—Monseigneur, répondit le vieillard en se découvrant +avec respect.</p> + +<p>—Nous venons du château de Loc-Ronan, et nous +craignons de nous être égarés. Où conduit la route sur laquelle +nous sommes?</p> + +<p>—En descendant à gauche, elle mène à Audierne en +passant par la route des Trépassés.</p> + +<p>—Et, à droite, en remontant?</p> + +<p>—Elle va à Fouesnan.</p> + +<p>—Merci, mon ami...</p> + +<p>—A votre service, monseigneur.</p> + +<p>Pendant ce dialogue, le chevalier de Tessy contemplait +avec une vive admiration la beauté virginale de la charmante +Yvonne.</p> + +<p>—Vive Dieu! s'écria-t-il en se mêlant à la conversation, +si toutes les filles de ce pays ressemblent à cette belle +enfant, Mahomet, je le jure, y établira quelque jour son +paradis, et, quitte à damner mon âme, je me ferai mahométan!</p> + +<p>—Silence! Vous scandalisez ces honnêtes chrétiens! +fit observer le comte.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Yvon:</p> + +<p>—N'y avait-il pas un lougre dans la crique hier au soir? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Si fait, monseigneur.</p> + +<p>—Qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Il a mis à la voile, ce matin même.</p> + +<p>—Savez-vous où il allait?</p> + +<p>—A Paimboeuf, je crois.</p> + +<p>—Comment s'appelle le patron?</p> + +<p>—Marcof le Malouin, monseigneur.</p> + +<p>—C'est bien cela. Et quand revient-il, ce lougre?</p> + +<p>—Dans douze jours si la mer est bonne.</p> + +<p>—Merci de nouveau, mon brave. Comment vous nommez-vous?</p> + +<p>—Yvon pour vous servir.</p> + +<p>—Et cette belle fille que mon frère trouve si charmante +est votre fille, sans doute?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et ce jeune gars est-il votre fils?</p> + +<p>—Il le sera bientôt. Dans six jours, à compter d'aujourd'hui, +Jahoua épouse Yvonne.</p> + +<p>—Ah! ah! interrompit le chevalier; et s'adressant à +Yvonne: Puisque vous allez vous marier, ma jolie Bretonne, +et que ce mariage tombe le premier juillet, jour +que notre ami le marquis de Loc-Ronan nous a priés de +lui consacrer tout entier, je prétends aller avec lui jusqu'à +Fouesnan pour assister à votre union et pour vous +porter mon cadeau de noces.</p> + +<p>—Monseigneur est bien bon, balbutia Yvonne en ébauchant +une révérence.</p> + +<p>—Monseigneur nous comble! ajouta Jahoua en saluant +profondément.</p> + +<p>—Maintenant, bonnes gens, allez à vos affaires et que +le ciel vous conduise! reprit le comte avec un geste tout à +fait aristocratique, et qui sentait d'une lieue son grand +seigneur.</p> + +<p>Yvonne et les deux Bretons saluèrent une dernière fois, +et continuèrent leur route non pas sans se retourner pour +admirer encore les riches costumes des voyageurs et la +beauté de leurs chevaux.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie d'aller à la +noce? demanda le comte en souriant, et en dirigeant sa +monture vers l'embranchement de la route qui conduisait +à Audierne.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissante?</p> + +<p>—Si, elle est gentille.</p> + +<p>—Mieux que gentille!... Adorable! divine!...</p> + +<p>—Te voilà amoureux?</p> + +<p>—Fi donc! La Bretonne me plaît; c'est une fantaisie +que je veux contenter, mais rien de plus.</p> + +<p>—Puisqu'elle se marie...</p> + +<p>—Bah! d'ici à six jours nous avons dix fois le temps +d'empêcher le mariage.</p> + +<p>—Soit! agis à ta guise; mais en attendant hâtons-nous +un peu, sinon nous n'arriverons jamais assez tôt!...</p> + +<p>—Connais-tu le chemin?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Il nous faut descendre jusqu'à la baie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui; il nous attendra sur la grève même, et, grâce +à la superstition qui fait de cet endroit le séjour des spectres +et des âmes en peine, il est impossible que nous puissions +être dérangés dans notre conversation...</p> + +<p>—Allons, essayons de trotter, si toutefois nos chevaux +peuvent avoir pied sur ces miroirs.</p> + +<p>Et les deux cavaliers pressant leurs montures, les soutenant +des jambes et de la main pour éviter un accident, +allongèrent leur allure autant que faire se pouvait. Ils +parcoururent ainsi une demi-lieue environ, toujours sur +la crête des falaises. Enfin, arrivés à un endroit où un +sentier presque à pic descendait vers la grève, ils mirent +pied à terre, et, reconnaissant l'impossibilité où se trouvaient +leurs chevaux d'effectuer cette descente périlleuse, +ils les attachèrent à de gros troncs d'arbres dont les cimes +mutilées avaient attiré plus d'une fois le feu du ciel.</p> + +<p>—Nous sommes donc arrivés? demanda le chevalier.</p> + +<p>—Il ne nous reste plus qu'à descendre.</p> + +<p>—Mais c'est une opération de lézards que nous allons +tenter là, mon cher!...</p> + +<p>—Rappelle-toi nos escalades dans les Abruzzes, Raphaël, +et tu n'hésiteras plus.</p> + +<p>—Oh! je n'hésite pas, Diégo. Tu sais bien que je n'ai +jamais eu peur.</p> + +<p>—C'est vrai, tu es brave...</p> + +<p>—Et défiant, ajouta le chevalier. C'est pourquoi je te +prie de passer le premier.</p> + +<p>—Tu te défies donc de moi, Raphaël?</p> + +<p>—Dame! cher Diégo, nous nous connaissons si +bien!...</p> + +<p>Le comte ne répondit point; et, passant devant le chevalier, +il se disposa à entreprendre sa descente. L'opération +était réellement difficile et périlleuse. Il fallait avoir +la main prête à s'accrocher à toutes les aspérités, le pied +sûr, l'oeil ferme, et un cerveau à l'abri des fascinations du +vertige pour l'accomplir sans catastrophe. Aussi les deux +hommes, employant tout ce que la nature leur avait donné +d'agilité, de force et de sang-froid, ne négligèrent-ils aucune +précaution pour éviter un accident fatal. Enfin ils +touchèrent la grève.</p> + +<p>Ils étaient alors au centre d'une petite baie semi-circulaire, +cachée à tous les regards par d'énormes blocs de rochers +qui surplombaient sur elle, et qui, depuis la haute +mer, semblaient une simple crevasse dans la falaise. Les +vagues, même en temps calme, se brisaient furieuses sur +cette plage encombrée de sinistres débris.</p> + +<p>—C'est la baie des Trépassés? demanda le chevalier en +regardant autour de lui.</p> + +<p>—Oui, répondit le comte; et élevant le doigt dans la +direction opposée, c'est-à-dire vers l'extrême limite de l'un +des promontoires, il ajouta:—Voici l'homme auquel nous +avons affaire.</p> + +<p>En effet, debout et immobile sur un quartier de roc +contre lequel déferlaient les lames, on apercevait un personnage +de haute taille, la tête couverte d'un vaste chapeau +breton, le corps entouré d'un vêtement indescriptible, +assemblage étrange de haillons, la main droite appuyée +sur un long bâton ferré.</p> + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> + +<h3>IAN CARFOR.</h3> + + + +<p>En voyant les deux étrangers s'avancer vers lui, +l'homme descendit à son tour sur la grève et se dirigea +vers eux. Quand ils furent à quelques pas seulement les +uns des autres, ils s'arrêtèrent.</p> + +<p>—Ian Carfor, dit le comte, me reconnais-tu?</p> + +<p>Le berger demeura pendant quelques secondes immobile; +puis relevant la tête, il fixa sur les deux étrangers +un regard froid et investigateur.</p> + +<p>—D'où viens-tu? demanda-t-il d'une voix lente.</p> + +<p>—De la cité de l'oppression, répondit gravement le +comte.</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—A la liberté.</p> + +<p>—Pour qui est ta haine?</p> + +<p>—Pour les tyrans!</p> + +<p>—Que portes-tu?</p> + +<p>—La mort!</p> + +<p>—Suivez-moi tous deux.</p> + +<p>Et Ian Carfor, marchant le premier, conduisit le comte +et le chevalier vers l'entrée d'une petite grotte creusée +dans le rocher, et que la mer devait envahir dans les hautes +marées. Il fit signe aux deux hommes de s'asseoir sur +un banc de mousse et de fougère. Lui-même s'installa sur +une grosse pierre. La conversation continua entre Ian et +le comte. Le chevalier paraissait avoir accepté le rôle de +témoin muet.</p> + +<p>—Tu veux des nouvelles? demanda Ian Carfor.</p> + +<p>—Sans doute. Le pays se remue?</p> + +<p>—Avant quinze jours il sera en armes!</p> + +<p>—Qui commande ici?</p> + +<p>—Le marquis de Loc-Ronan; qui correspond avec le +marquis de la Rouairie.</p> + +<p>—Ainsi, Marat avait dit vrai! fit le comte en s'adressant +cette fois au chevalier. Tu le vois, la Bretagne va se +soulever.</p> + +<p>—Eh bien, qu'elle se soulève! répondit le chevalier +avec indifférence; cela nous servira.</p> + +<p>—Mais cela ne servira pas la France, citoyens! s'écria +brusquement une voix venant du fond de la grotte, où +régnait une obscurité complète.</p> + +<p>Le comte et son compagnon se levèrent vivement et +avec une surprise mêlée d'effroi. Ian Carfor ne bougea pas.</p> + +<p>—Qui donc nous écoute? demanda le comte avec hauteur.</p> + +<p>—Quelqu'un qui en a le droit, répondit la voix.</p> + +<p>Et un nouvel interlocuteur, sortant des ténèbres, vint +se placer en pleine lumière.</p> + +<p>—Quelqu'un qui a le droit de t'entendre, citoyen Fougueray, +continua-t-il, et qui trouve étrange la réponse de +ton compagnon!</p> + +<p>—Billaud-Varenne! murmura le comte en reculant +d'un pas.</p> + +<p>—Eh! pourquoi diable trouves-tu ma réponse étrange? +demanda le chevalier, sans rien perdre de son aisance ordinaire.</p> + +<p>—Parce qu'elle n'est pas d'un bon citoyen.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu?</p> + +<p>—Tu souhaites la rébellion de ce pays.</p> + +<p>—Je la souhaite pour qu'il nous soit plus facile de connaître +les traîtres, et par conséquent de les châtier.</p> + +<p>—Bien répondu! s'écria Ian Carfor. Celui-là est un +bon!...</p> + +<p>—C'est vrai, dit Billaud-Varenne. C'est le chevalier de +Tessy, et je n'ignore pas les services qu'il nous a déjà rendus.</p> + +<p>—Sans compter ceux qu'il peut rendre encore!</p> + +<p>—Reprenez donc vos places, citoyens, et causons donc +sérieusement, car, ainsi que vous l'a dit Ian Carfor, la situation +est grave, et la guerre civile imminente. Déjà la +Vendée se remue; la Bretagne ne tardera pas à suivre +son exemple...</p> + +<p>Alors les quatre personnages enfermés dans l'étroite +demeure du berger entamèrent une de ces longues conversations +politiques, telles que pouvaient les avoir des +amis de Marat et de Billaud-Varenne.</p> + +<p>Le soleil était déjà haut sur l'horizon lorsque la séance +fut levée. Au moment où les quatre hommes allaient se +séparer, Billaud-Varenne s'adressa au berger.</p> + +<p>—Ian Carfor, lui dit-il, tu nous as promis de nous tenir +au courant des messages qui seraient échangés entre +La Rouairie et Loc-Ronan?</p> + +<p>—Oui, je l'ai promis et je le promets encore, répondit +le berger.</p> + +<p>—Tu ne nous as pas expliqué par quels moyens tu +parviendrais à te renseigner toi-même?</p> + +<p>—C'est bien simple. L'agent entre les deux marquis +est Marcof.</p> + +<p>—Oui; mais Marcof n'est pas facile à exploiter...</p> + +<p>—C'est possible, citoyen; mais il a pour ami un garçon +en qui il a une confiance absolue, et qui se nomme +Keinec. Or, Keinec me dira tout, j'en réponds. Je le surveille +à cet effet, et ce soir même il sera à moi.</p> + +<p>—Très-bien! Seconde-nous, sois fidèle, et la patrie se +montrera reconnaissante, reprit Billaud-Varenne.</p> + +<p>Puis, s'adressant aux deux gentilshommes, il ajouta:</p> + +<p>—Adieu, citoyens: je pars, je vous laisse; mais il est +bien convenu que vous séjournerez encore trois mois dans +ce pays. J'ai dans l'idée que le mois de septembre prochain +nous sera favorable, à nous et à nos amis; et si nous frappons +un grand coup à Paris, il est urgent que dans les provinces +il y ait des têtes et des bras qui nous soutiennent.</p> + +<p>En disant ces mots, qu'il accentua par un geste énergique, +le futur terroriste salua lestement les trois hommes et +s'éloigna. Il gravit, non sans quelque difficulté, un petit sentier, +moins escarpé cependant que celui par lequel étaient +descendus le comte et le chevalier, et situé au flanc opposé +de la baie. Arrivé sur la falaise, il se retourna, salua de +la main une dernière fois, et prit, selon toute apparence, +la direction de Quimper. A peine eut-il disparu, que le +chevalier, pressant le bras du comte pour l'entraîner à +l'écart, lui dit à voix basse:</p> + +<p>—Est-ce que tu comptes lui obéir, Diégo, et rester ici +encore trois mois?</p> + +<p>—Allons donc! quelle plaisanterie! Nous agirons pour +notre compte et non pour le leur et pour celui de leur patrie +bien-aimée, qu'ils ne songent qu'à ensanglanter.</p> + +<p>—Donc, nous resterons ici?...</p> + +<p>—Tant que nous le jugerons convenable à nos intérêts.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Nous partirons.</p> + +<p>—A merveille.</p> + +<p>—Or çà, très-cher, continua le comte de Fougueray, +il me paraît que notre mission diplomatique est terminée +et que nous n'avons plus rien à faire ici. Le soleil descend +rapidement vers la mer; mon estomac est creux +comme le tonneau des Danaïdes, songeons un peu, s'il +vous plaît, à regagner l'endroit où nous avons laissé nos +chevaux et à trouver pour cette nuit bonne table et bon +gîte!...</p> + +<p>—Un instant, j'ai quelques mots à dire à Ian Carfor.</p> + +<p>—Encore de la politique?</p> + +<p>—Non pas!</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Il s'agit d'amour, cette fois.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cette folie, chevalier?</p> + +<p>—Folie ou non, la petite Bretonne me tient fort au +coeur!</p> + +<p>—La Bretonne de ce matin?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Une paysanne!... fi!</p> + +<p>—Je ne fais jamais fi d'une charmante créature! Paysanne +ou duchesse, je les estime autant l'une que l'autre, +et, pour les femmes seulement, j'admets l'égalité absolue.</p> + +<p>—L'égalité comme la comprend si bien ce bon M. de +Robespierre?...</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Et tu crois que Carfor peut quelque chose pour toi?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.... Je vais le lui demander.</p> + +<p>—Demande, cher, demande! Pendant ce temps, je vais +admirer le paysage; j'aime la belle nature, moi, voilà +mes seules amours!</p> + +<p>Et le comte de Fougueray, après avoir émis cette réflexion +philosophique, commença une promenade sur la +grève les mains enfoncées dans les poches de sa veste de +satin, la tête légèrement inclinée sur l'épaule droite, dans +une attitude toute gracieuse.</p> + +<p>Le chevalier se rapprocha du berger.</p> + +<p>—Carfor! dit-il.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier! répondit l'agent révolutionnaire +avec plus de respect qu'il n'en avait affecté en présence +de Billaud-Varenne.</p> + +<p>—Tu habites ce pays depuis longtemps?</p> + +<p>—Depuis quinze ans.</p> + +<p>—Tu connais tout le monde?</p> + +<p>—A dix lieues à la ronde, sans exception.</p> + +<p>—Très-bien! J'ai besoin de toi. Aimerais-tu gagner +cinquante louis d'un seul coup?</p> + +<p>Les yeux de Ian Carfor lancèrent des éclairs; mais éteignant +soudain ces lueurs compromettantes, il répondit:</p> + +<p>—On n'est jamais fâché de gagner honnêtement sa vie.</p> + +<p>—Bien! Nous nous entendrons... Connais-tu un paysan +qui s'appelle Yvon et qui a pour fille une jolie enfant, +aux yeux noirs et aux cheveux blonds?</p> + +<p>—Et qui est fiancée au fermier Jahoua?... ajouta Carfor. +Je connais le père et la fille!... ils habitent Fouesnan.</p> + +<p>—C'est cela même, je les ai rencontrés ce matin; la +petite m'a plu, et je serais assez disposé à l'emmener à +Paris avec moi.</p> + +<p>—Vous voulez lui faire quitter le pays?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! cela peut se faire...</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—J'en réponds.</p> + +<p>—Avant son mariage, s'entend?</p> + +<p>—Avant son mariage.</p> + +<p>—Corbleu! si nous réussissons, il y aura deux cents +louis pour toi!</p> + +<p>—Je les accepterai, monsieur; mais si vous ne me +donniez rien, je vous aiderais tout de même, foi de Breton!</p> + +<p>—Bah! Quel intérêt as-tu donc à tout cela, toi?</p> + +<p>—Celui de la vengeance.</p> + +<p>—Contre Yvonne?</p> + +<p>—Ne m'interrogez pas! Je ne répondrais rien! Tout ce +que je puis affirmer, c'est que la belle se marie le 1er juillet +prochain, à dix heures du matin. Eh bien! ce même +jour, vous entendez? ce même jour, à la tombée de la +nuit, elle sera en route avec vous...</p> + +<p>—Et les moyens sur lesquels tu comptes pour opérer +ce miracle?</p> + +<p>—Je les ai, et je me charge de tout.</p> + +<p>—Quand devrai-je te revoir?</p> + +<p>—Le 1er juillet, ici même, à quatre heures de relevée!</p> + +<p>—Et voilà dix louis d'à-compte, mon brave!... fit le +chevalier en jetant sa bourse dans la main de Carfor. Au +1er juillet je serai exact, je t'en préviens!</p> + +<p>Et le chevalier pirouettant vivement sur le talon, +chiffonna son jabot d'une main assez élégante, et, tendant +la pointe en homme qui croit à une victoire prochaine, il se +dirigea vers le comte.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda celui-ci.</p> + +<p>—Eh bien, cher, si Hermosa part avec nous, nous partirons +quatre.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—D'honneur! ce Carfor est un homme précieux! Çà, +mon excellent ami, je me sens maintenant tout à fait disposé +à fêter un solide repas!... Si vous le trouvez bon, +en route!</p> + +<p>—Volontiers, répondit le comte.</p> + +<p>Et les deux hommes, prenant congé de Carfor, regagnèrent +le sentier périlleux qu'ils se mirent en devoir +d'escalader.</p> + +<p>—Je préfère cent fois cela!... murmura Carfor en les +suivant d'un oeil distrait. Cette vengeance vaut mieux que +toutes celles qu'aurait pu me procurer Keinec! Mais lui +aussi me servira!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> + +<h3>LE SORCIER DE PENMARCKH.</h3> + + + +<p>C'était pour la nuit même de ce jour, lendemain de la +Saint-Jean, que le sorcier avait donné rendez-vous au triste +amoureux de la belle Yvonne. Keinec attendait avec impatience +l'heure de se rendre à la baie des Trépassés. Enfin +la nuit vint; dix heures sonnèrent à la petite église de +Penmarckh. Keinec, alors, se dirigea vers la crique en +portant sur ses épaules le bouc noir, et sous son bras les +poules blanches que Carfor avait demandés.</p> + +<p>Arrivé sur la plage, il détacha un canot, il y jeta son +paquet, il sauta légèrement à bord et poussa au large. En +marin consommé, en homme intrépide, Keinec allait braver +les rochers et les âmes errantes de la baie des Trépassés; +il se rendait par mer à la sinistre demeure du sorcier. +A onze heures et demie, il abordait devant la grotte. +Carfor était accroupi sur le rivage, occupé, en apparence, +à contempler les astres.</p> + +<p>—Te voilà, mon gars? dit-il avec étonnement.</p> + +<p>—Ne m'attendais-tu pas? répondit Keinec.</p> + +<p>—Si fait; mais pas par mer...</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je pensais que tu aurais peur des esprits...</p> + +<p>—Je n'ai peur ni des morts ni des vivants, entends-tu!...</p> + +<p>—Ah! tu es un brave matelot!...</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cela. Tu sais ce qui m'amène? +Voici le bouc noir, voici les poules blanches, voilà ma carabine, +de la poudre et des balles. Tu as tout ce que tu +m'as demandé!</p> + +<p>—Je le vois.</p> + +<p>—Eh bien! Parle vite!...</p> + +<p>—Tu le veux, Keinec?</p> + +<p>—Parle, te dis-je!</p> + +<p>—Écoute-moi donc!</p> + +<p>—Attends! interrompit Keinec. Avant de commencer, +rappelle-toi quelle est ma volonté inflexible!... il faut, ou +qu'Yvonne soit ma femme! ou qu'elle meure! ou que je +meure moi-même!...</p> + +<p>—Tu n'es pas venu ici pour ordonner!... s'écria Carfor +avec violence, mais bien pour obéir! Orgueilleux insensé, +courbe la tête! J'ai interrogé les astres la nuit dernière, +et voici ce qu'ils m'ont répondu:</p> + +<p>«Jahoua épousera Yvonne, et pourtant Yvonne ne sera +pas la femme de Jahoua!...</p> + +<p>—Que veux-tu dire? demanda Keinec.</p> + +<p>—Je veux dire que le mariage à l'église aura lieu quoi +que tu tentes pour l'empêcher, car, jusqu'à l'heure où le +prêtre aura béni les promis, Jahoua sera invulnérable pour +tes balles!...</p> + +<p>—Invulnérable?</p> + +<p>—Au moment où il sortira de l'église, il cessera d'être +défendu contre toi!... Écoute encore, Keinec, et ne prends +pas une résolution avant de m'avoir entendu jusqu'au +bout!... Yvonne aime Jahoua. Ne tourmente pas ainsi +la batterie de ta carabine et écoute toujours, car je te dis +la vérité!... Yvonne aime Jahoua. Yvonne ne pardonnera +jamais à son meurtrier si elle le connaît; il faut donc que +Jahoua meure, mais il faut aussi que sa fiancée ignore +toujours quelle est la main qui l'aura frappé! Jahoua doit +paraître mourir par un accident. Le jour fixé pour le mariage +est celui de la fête de la Soule! C'est le village de +Fouesnan qui, cette année, disputera le prix au village de +Penmarckh: les vieillards l'ont décidé. Ce hasard semble +fait pour toi!... tu sais qu'il y a souvent mort d'homme à la +fête de la Soule?</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Eh bien! ce jour-là Jahoua peut mourir.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Yvonne pleurera son fiancé; mais Yvonne est coquette! +les femmes le sont toutes! Quand le temps aura +calmé sa douleur, elle pensera aux beaux justins et aux +jupes de couleurs vives. Elle écoutera, comme elle l'a fait +déjà... le plus riche de nos gars...</p> + +<p>—Après?... après?</p> + +<p>—Il te faut donc devenir riche pour ranimer son +amour éteint... car elle t'a aimé, Keinec... elle t'a aimé, +autrefois... Si tu es riche, elle t'aimera encore...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et que feras-tu pour conquérir cette richesse?</p> + +<p>—Tout ce qu'un homme peut faire.</p> + +<p>—Tu ne reculeras devant rien?</p> + +<p>—Devant rien, je le jure!</p> + +<p>—Alors, Yvonne t'appartiendra, car tu seras riche, +c'est moi qui te le promets!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas; j'ai les moyens de te donner une +fortune...</p> + +<p>—Ne puis-je les connaître?</p> + +<p>—Non!... maintenant du moins!... C'est seulement +dans l'heure qui suivra la mort de Jahoua que je pourrai +te révéler mes secrets, qui alors deviendront les tiens. Sache +seulement qu'avant une année révolue, nous aurons +tous deux des trésors cent fois plus considérables que ceux +du marquis de Loc-Ronan.</p> + +<p>—Tu me le jures, Carfor?</p> + +<p>—Sur le salut de mon âme! Nous serons riches dans +un an!</p> + +<p>—Un an! répéta Keinec, c'est bien long!</p> + +<p>—Je ne puis rien pour toi avant cette époque.</p> + +<p>—Et si d'ici à un an Yvonne allait en aimer un +autre?</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, le jour même de la mort de Jahoua, +Yvonne quittera le pays...</p> + +<p>—Yvonne quittera le pays! s'écria Keinec, et où donc +ira-t-elle?</p> + +<p>—Je te le dirai quand il sera temps.</p> + +<p>—Je veux le savoir à l'instant même!</p> + +<p>—Je ne puis te répondre.</p> + +<p>—Il le faut cependant.</p> + +<p>—Non! je ne le peux ni ne le veux faire!</p> + +<p>Un long silence interrompit la conversation commencée. +Carfor, plongé dans des rêveries profondes, paraissait +avoir oublié la présence de Keinec. Le marin, lui aussi, +réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre. Enfin il releva les +yeux sur le berger, et lui posant sa main nerveuse sur +l'épaule:</p> + +<p>—Ian Carfor, lui dit-il, il court de singuliers bruits sur +ton compte! On prétend que tu trahis ceux qui te donnent +leur confiance. On ajoute que tu jettes des sorts, que +tu évoques le démon, que tu te fais un jeu des souffrances +de tes semblables. Écoute-moi bien! Réfléchis, Ian Carfor, +avant de vouloir faire de moi ta risée et ton jouet!... Tu +me connais assez pour savoir que j'ai la main rude, eh +bien! par la sainte croix, entends-tu? si tu me trompais, +si tu me guidais mal, je te tuerais comme un chien!</p> + +<p>Le berger haussa froidement les épaules.</p> + +<p>—Si tu crains mes trahisons, répondit-il d'un ton parfaitement +calme, agis à ta guise et n'écoute pas mes conseils... +Qui donc te force à les suivre?... Si au contraire, +tu veux te laisser guider par moi, il est inutile de proférer +des menaces que je ne crains pas. Je t'ai dit ce que j'avais +lu dans les astres. Maintenant décide toi-même. Tue Jahoua +tout de suite! tue Yvonne avec lui! que m'importe?...</p> + +<p>—Et si je t'obéis?</p> + +<p>—Si tu m'obéis, Keinec, je te le répète, avant un an +écoulé, celle que tu aimes sera ta femme!</p> + +<p>—Eh bien! je t'obéirai; conseille ou plutôt ordonne!...</p> + +<p>—Soit!... Le jour de la Soule tu t'attacheras à Jahoua, +tu lutteras avec lui, et tu l'étoufferas dans tes bras!... +T'en sens-tu la force?...</p> + +<p>Keinec sourit. Promenant autour de lui un regard investigateur, +il aperçut une longue barre de fer que la mer +avait rejetée sur le rivage, et qui provenait, comme les +débris au milieu desquels elle se trouvait, de quelque récent +naufrage. Il se baissa sans mot dire, il ramassa la +barre de métal et il retourna vers Carfor.</p> + +<p>Alors il prit le morceau de fer par chaque extrémité, il +plaça le milieu sur son genou, et il roidit ses bras dont +les muscles saillirent et dont les veines se gonflèrent +comme des cordes entrecroisées, puis il appuya lentement. +La barre ploya peu à peu, et finit par former un demi-cercle. +Keinec appuyait toujours. Bientôt les deux extrémités +se touchèrent. Alors il retourna la barre ployée en +deux, et, l'écartant en sens inverse, il entreprit de la redresser. +Mais le fer craqua, et la barre se rompit en deux +morceaux au premier effort. Keinec en jeta les tronçons +dans la mer.</p> + +<p>—Crois-tu que je puisse étouffer un homme entre mes +bras? dit-il.</p> + +<p>—Oui, certes!</p> + +<p>—Seulement, peut-être Jahoua ne prendra-t-il point +part à la Soule; il n'est pas de Fouesnan, lui...</p> + +<p>—Il épouse une fille du village; il doit soutenir les gars +du village ce jour-là.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Eh bien! maintenant, va me chercher le bouc noir, +et les poules blanches.</p> + +<p>—Que veux-tu faire?</p> + +<p>—Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel +sera ton avenir!</p> + +<p>Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bouc +noir qu'il apporta devant Carfor. Ce dernier contempla +pendant quelques instants l'animal, puis il avisa sur la +grève un rocher dont la surface polie présentait l'aspect +d'une table de marbre. Il en fit une sorte d'autel en le posant +sur trois pierres disposées en triangle, et il y plaça le +bouc en prononçant quelques paroles à voix basse.</p> + +<p>La pauvre bête, étourdie encore par le roulis du canot, +les quatre pieds engourdis et meurtris, restait étendue sur +le flanc sans donner signe de vie. Carfor lui ouvrit les +yeux avec le doigt, puis il prit dans sa bouche une gorgée +d'eau de mer, et il insuffla cette eau dans les oreilles de la +victime. Le bouc essaya de relever la tête, et la balança +de droite à gauche pendant quelques secondes.</p> + +<p>—Il consent! il consent! murmura Carfor.</p> + +<p>Le berger courut à sa grotte, et en rapporta une énorme +brassée de bruyères sèches qu'il disposa symétriquement +en cercle autour de l'autel improvisé. Il ajouta quelques +branches de lauriers et d'oliviers qu'il tira d'un petit sac. +Cela fait, il ordonna à Keinec de s'asseoir sur la grève à +quelque distance du cercle magique, et il se mit en devoir +de commencer l'opération mystérieuse et cabalistique.</p> + +<p>Il se dépouilla d'abord d'une partie de ses vêtements, il +se lava les bras dans la mer, et il entonna d'une voix lugubre +un chant étrange dans une langue inconnue, et bizarrement +rhytmée. A mesure qu'il chantait, le sang lui +montait au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et +ses pieds martelaient le sol en exécutant une sorte de +danse assez semblable à celle des sauvages. C'était un +spectacle vraiment fantastique que celui qu'offrait cet +homme au corps décharné dansant et chantant autour +d'un animal destiné au sacrifice. Les rayons tremblants +de la lune éclairaient cette scène et lui donnaient un aspect +lugubre.</p> + +<p>Carfor n'était plus le même. Le conspirateur républicain, +l'agent révolutionnaire, avaient complètement disparu. +Ils cédaient la place au fils des Celtes, au descendant +des druides, au vieil enfant de la superstitieuse +Armorique. Évidemment Carfor avait foi en ce qu'il accomplissait. +Il se regardait comme le prêtre d'une religion +infernale. A force de jouer le rôle de sorcier, il s'était +tellement identifié avec son personnage que, malgré sa +volonté peut-être, il en était venu à croire à ses cabales +magiques. Keinec était brave, et pourtant il se sentit frissonner +en présence de l'exaltation fanatique et hallucinée +du berger sorcier.</p> + +<p>Après quelques minutes de chants et de danse, Carfor +alluma une branche de bruyère, il versa quelques gouttes +de l'eau-de-vie enfermée dans sa gourde sur le reste du +bûcher, et il approcha la flamme. Aussitôt une fumée +épaisse s'éleva, et enveloppa l'autel et la victime. Carfor +continua sa pantomime entremêlée de paroles prononcées +tantôt d'une voix brève et impérative, comme s'il donnait +des ordres à quelque puissance invisible; tantôt murmurées +sur le ton de la prière.</p> + +<p>Lorsque la flamme s'éleva claire et brillante, illuminant +la grève, il entra dans le cercle de feu et s'approcha de +l'autel. Saisissant un couteau affilé, il écarta les pieds de +la victime, et, avec une adresse merveilleuse, il éventra le +bouc d'un seul coup. L'animal ne poussa pas une plainte. +Carfor sourit de plaisir. Sa rude physionomie, éclairée par +les rayonnements du feu, offrait une expression sauvage +et inspirée. Le bouc éventré, le berger plongea ses mains +dans les entrailles palpitantes, et les ramena à lui en les +arrachant. Il les déposa sur la pierre. Puis il sépara la +tête du tronc, et il jeta dans le brasier ardent le reste du +corps. Alors il se prosterna et demeura en prière pendant +deux ou trois minutes. Se relevant ensuite il se pencha +avidement vers les entrailles, et il commença l'examen +avec une attention minutieuse.</p> + +<p>—Les poules blanches? demanda-t-il à Keinec.</p> + +<p>Celui-ci s'empressa de les lui remettre. Carfor recommença +pour les poules ce qu'il avait fait pour le bouc. +Lorsque les entrailles des trois victimes furent rassemblées +en un monceau sanglant, le berger éparpilla le +feu qui commençait à s'éteindre faute d'aliments. Il alluma +une torche de résine, et il la planta dans la fente d'un +rocher voisin.</p> + +<p>—Approche! dit-il à Keinec.</p> + +<p>Le marin, dont l'imagination était frappée par ce qu'il +venait de voir, hésita en se signant...</p> + +<p>—Approche sans crainte! répéta Carfor.</p> + +<p>Keinec obéit.</p> + +<p>—Voici le livre du destin! continua le sorcier en désignant +les entrailles des victimes immolées. Regarde et +écoute, car ton sort y est tracé en lettres ineffaçables!</p> + +<p>Combien m'as-tu apporté d'animaux, Keinec?</p> + +<p>—Trois, répondit le jeune homme.</p> + +<p>—Trois seulement, n'est-ce pas? Eh bien! vois, cependant, +il y a là quatre foies! Quatre foies rouges, sains +et sans taches. Regarde, Keinec! Celui du bouc noir était +double! Signe infaillible de succès et de prospérités! Maintenant +regarde encore! examine les coeurs. Ils sont tous +les trois larges, et leurs palpitations sont égales. Heureux +présages, Keinec! Heureux présages! Vois comme ces +entrailles glissent facilement entre mes mains. Elles ne +sont ni souillées de pustules, ni déchirées, ni desséchées, +ni tachetées. Heureux présages, Keinec! Heureux présages! +Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et +facile à dédoubler. Indices certains de débats violents, de +combats sanglants, mais dont l'issue te sera favorable! +Va, mon gars. Les esprits sont avec toi; ils te soutiennent! +Yvonne t'appartiendra, et tu tueras Jahoua!...</p> + +<p>En prononçant ces mots, Carfor se laissa glisser sur la +grève comme s'il se fût senti à bout de forces. Keinec +tressaillit de joie.</p> + +<p>—Elle sera à moi! murmura-t-il.</p> + +<p>Carfor était revenu à lui. Il se redressa, et il fit signe +de la main à Keinec de s'agenouiller. Celui-ci obéit. Le +berger prit une poignée de feuilles de laurier, les alluma +à la torche, les éteignit ensuite dans le sang des victimes, +et les secoua sur la tête du jeune homme.</p> + +<p>—Va! dit-il à voix haute. Va, Keinec!... Tu seras riche, +tu seras puissant, tu seras redouté! Les biens de la +terre t'appartiendront. Et, je te le dis, Yvonne sera ta +femme!... Va donc, et tue Jahoua!</p> + +<p>—Je le tuerai! répondit Keinec en se relevant.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> + +<h3>LE TAILLEUR DE FOUESNAN.</h3> + + + + +<p>Trois jours après le dernier de ceux pendant lesquels +se sont passés les divers événements qui ont fait le sujet +des précédents chapitres, les cloches de l'église du petit +village de Fouesnan, lancées à toutes volées, appelaient +les fidèles à l'office du dimanche, et les fidèles s'empressaient +de répondre à ce pieux appel. Aussi depuis le matin, +comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers +des montagnes, les chemins creux bordés d'ajoncs et de +houx, les routes serpentant au milieu des landes et des +bruyères, étaient-ils couverts de braves paysans portant +leurs costumes de fêtes, leurs grands chapeaux enrubannés, +et s'appuyant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait +les jeunes filles et les femmes. Les unes parées de +leurs plus beaux corsages, de leurs jupes aux plus éclatantes +couleurs, marchant deux à deux ou donnant le doigt +à leurs «promis,» tandis que les parents, qui suivaient à +courte distance, admiraient naïvement la brave tournure +du gars, et la gracieuse démarche de la «fillette» Les +autres, escortées par leur maris, par leurs frères, par +leurs enfants, portant dans leurs bras le dernier né, et dans +la poche de leur tablier le gros missel acheté à Quimper +et donné par l'époux le jour du mariage. Puis au milieu +de toute cette population jeune, alerte et remuante, s'avançaient +gravement les vieillards et les matrones. Tous +se dirigeaient vers l'église paroissiale de Fouesnan. A dix +heures la place du village regorgeait de monde, et personne +pourtant n'entrait dans l'église où l'on allait célébrer +la grand'messe. On attendait le marquis de Loc-Ronan, +qui jamais n'avait manqué d'assister à l'office.</p> + +<p>Enfin un mouvement se fit à l'extrémité de la foule, un +passage se forma de lui-même, et le marquis, suivi de +Jocelyn qui portait son livre, et de deux domestiques à ses +livrées, fit son entrée sur la place. Toutes les têtes se découvrirent; +le marquis, poli lui-même comme on l'était +autrefois, poli comme un véritable grand seigneur qui +laisse l'insolence aux laquais et aux parvenus, le marquis, +disons-nous, porta la main à son chapeau et salua +les paysans; puis il traversa lentement la foule, s'arrêtant +pour adresser à l'un quelques mots affectueux, à l'autre +quelque amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs +enfants malades; aux jeunes filles il faisait compliment +de leur bonne mine. Aux vieillards il leur serrait la main. +Et c'était sur toutes ces braves et franches physionomies +bretonnes des sourires de joie, des rougeurs de plaisir, +des yeux s'humectant de douces larmes, toutes les expressions, +enfin, de l'amour, du respect, et de la reconnaissance. +Aussi, on se pressait, on se poussait, pour +obtenir la faveur d'un regard du marquis, à défaut d'un +mot de sa bouche. Les pères lui présentaient leurs enfants +pour qu'il passât ses doigts blancs et aristocratiques sur +leur tête ronde et couverte de cheveux dorés. Les vieillards +s'inclinaient sur la main qui serrait la leur. Les gars jeunes +et vigoureux se redressaient fièrement sous les doigts qui +leur touchaient l'épaule; et les jeunes filles rougissaient +en répondant par une révérence aux paroles affectueuses +de leur seigneur.</p> + +<p>Arrivé devant l'église, le marquis appela du geste les +élus, parmi les vieillards, qui devaient ce jour là s'asseoir +à ses côtés. Au nombre de ces derniers se trouvait +le vieil Yvon, que le marquis honorait d'une affection toute +particulière. Il avait même coutume de baiser sur le front +la jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fière, et rendait +fort jalouses ses jeunes amies moins bien traitées par le +gentilhomme.</p> + +<p>Au moment où le marquis arrivait sur le seuil, le recteur, +en étole et en surplis blanc comme la neige de sa +chevelure, s'avança suivi de son modeste clergé, pour +lui offrir l'eau bénite. Le marquis la reçut avec respect, +et, saluant amicalement le vénérable prêtre, il le suivit +jusqu'à son banc seigneurial. Ce banc, plus élevé que les +autres, et situé près du maître-autel, était remarquable +par les sculptures qui le décoraient. C'était un cadeau +qu'un des ancêtres du marquis avait fait à la paroisse, +car, bien qu'il y eût une chapelle au château, l'habitude +de la famille de Loc-Ronan était, depuis des siècles, d'aller +entendre la messe du dimanche à l'église du village.</p> + +<p>Après la célébration de l'office divin, le marquis, reconduit +par le recteur, traversa l'église et retourna au +château. Les paysans se réunissant suivant leurs fantaisies, +leurs habitudes ou leurs amitiés, allèrent, en attendant +vêpres, les uns faire une promenade dans les bruyères, +les autres vider quelques pichets de cidre en devisant +des nouvelles du jour.</p> + +<p>Ce dimanche-là, il y avait réunion chez Yvon. La jolie +Yvonne, plus charmante encore sous sa riche parure, entraîna +ses amies pour leur faire voir les cadeaux de noce +de son fiancé. Jahoua et les hommes se réunirent aux +vieillards, et s'assirent à la porte en plein air, autour +d'une longue table de chêne, sur laquelle circulaient les +verres et les pichets.</p> + +<p>Déjà la conversation s'engageait joyeuse et bruyante, +lorsque l'arrivée d'un nouveau personnage vint porter la +gaieté à son apogée. Ce dernier venu était un petit homme +d'apparence grêle et délicate, aux jambes un peu arc-boutées, +aux pieds longs et plats, aux bras énormes et +maigres et dont le dos était affligé de cette proéminence +naturelle que les gens trop sincères appellent une bosse, +et que ceux mieux élevés nomment une déviation de la +taille. Sa tête, large et grosse, paraissait hors de proportion +avec le reste du corps. Une bouche énorme, un nez +épaté, des joues vermillonnées, de petits yeux noirs, vifs +et spirituels, complétaient l'ensemble de sa figure. Ce +pauvre disgracié de la nature se nommait Kersan; mais +il était beaucoup plus connu sous le nom de <i>Tailleur</i>, qui +était celui de la profession qu'il exerçait.</p> + +<p>Pour bien comprendre l'importance du personnage +nouveau que nous mettons en scène, il nous faut expliquer +brièvement au lecteur les diverses attributions du +tailleur dans la Basse-Bretagne. Un fait remarquable, +c'est que dans la vieille Armorique tous les tailleurs sont +contrefaits: les uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela +s'explique en ce que cet état n'est guère adopté que par +les gens qu'une complexion débile ou défectueuse empêche +de se livrer aux travaux de l'agriculture. Un tailleur +possesseur d'une bosse, de deux yeux louches, de cheveux +roux, est le <i>nec plus ultra</i> du genre, le beau idéal +de l'espèce. Au moral, le tailleur est généralement conteur, +hableur, vantard et peureux. Il se marie rarement, +mais il fait le galentin auprès des filles, qui se moquent +de lui. Les hommes le méprisent à cause de ses occupations +casanières et féminines. S'ils parlent de lui, c'est en +ajoutant: «Sauf votre respect!» comme lorsqu'il s'agit +de choses dégoûtantes. En général, il est le favori des +femmes que ses contes amusent, que son babil réjouit, +que sa gourmandise fait sourire. Il n'a pas de domicile. Il +va de ferme en ferme, séjournant dans l'une, passant dans +l'autre le temps pendant lequel on l'occupe à raccommoder +les habits des gars et les justins des filles. Il est poëte, +faiseur de chansons, chanteur et musicien. Vivant d'une +existence nomade, il sert de journal au pays dans lequel il +arrive. Il arrange les événements, recueille les légendes; +seulement il a grand soin que la plaisanterie domine toujours +dans ses récits.</p> + +<p>Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brille +de tout son éclat, c'est celle d'agent matrimonial. Dès +qu'un gars éprouve le désir de prendre femme, il va faire +part au tailleur de ses dispositions conjugales, et il lui +demande quelles sont les filles à marier. Le tailleur les +connaît toutes et les lui désigne.</p> + +<p>Le jeune homme fait son choix, déterminé le plus souvent +par les conseils du tailleur, et il le charge de porter +la parole à la «pennère.» Aussitôt le tailleur se met en +campagne. Il se rend à la ferme qu'habite la jeune fille +désignée, et il s'arrange de façon à lui parler sans témoins. +La rencontre paraît fortuite; il parle du temps, +de la récolte, des <i>pardons</i> prochains; puis, par une transition +ingénieuse, il en arrive à aborder la question... Il +vante le prétendant; il appelle l'attention sur la force dont +il a fait preuve à la lutte ou à la Soule; il parle de son +talent pour conduire les boeufs; il laisse échapper quelques +mots touchant la dot. Enfin il cite son bon air lorsqu'il +s'habille le dimanche, et sa mémoire imperturbable, +qui a retenu les plus belles complaintes de la côte. La +nouvelle Ève écoute le serpent tentateur, tout en rougissant +et en roulant entre ses doigts le bord de son tablier.</p> + +<p>«Parlez à mon père et à ma mère,» dit-elle enfin.</p> + +<p>C'est la manière d'exprimer que le parti lui convient. +Les parents avertis et consultés, si le jeune homme est +agréé, au jour convenu, le tailleur, portant à la main une +baguette blanche et chaussé d'un bas rouge et d'un bas +violet, le leur amène accompagné de son plus proche parent. +Cette démarche s'appelle «demande de la parole.» Là +cessent les fonctions du tailleur. Il ne les reprend plus +que pour le jour du mariage; mais elles changent de nature, +et rentrent alors dans les attributions du poète, ainsi +que nous le verrons plus tard.</p> + +<p>C'était le tailleur de Fouesnan qui avait arrangé le mariage +de Jahoua et d'Yvonne. Jahoua avait vu la jeune +fille au pardon de la Saint-Michel, et en était devenu +amoureux. Jahoua habitait à dix lieues de Fouesnan. Ne +connaissant ni Yvonne ni son père, il avait, suivant la +coutume, été trouver le tailleur, et l'avait prié de parler +en son nom. Le tailleur très-fier d'être employé par un +fermier comme Jahoua, n'avait pas demandé mieux que +de se charger de l'affaire, et, sans retard, il s'était mis à +l'oeuvre, et il avait réussi.</p> + +<p>Donc, l'arrivée du tailleur devait être, à bon droit, saluée +par les acclamations des assistants.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, tailleur! s'écria Jahoua.</p> + +<p>—Oui, mon gars, c'est moi!</p> + +<p>—Approchez et prenez un gobelet, ajouta Yvon.</p> + +<p>—Asseyez-vous et contez-nous les nouvelles, fit un +troisième.</p> + +<p>—Ah! les nouvelles, mes gars, elles ne sont pas gaies +aujourd'hui, répondit le tailleur.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est arrivé un malheur à quelqu'un? demanda +Jahoua.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A qui donc?</p> + +<p>—A Rose Le Far, de Rosporden.</p> + +<p>—Contez-nous cela, tailleur, contez-nous cela! s'écria +l'assistance avec un ensemble parfait.</p> + +<p>—Dame! c'est bien simple. La pauvre Rose a eu l'imprudence +de ne pas écouter les vieillards: elle refusait de +croire aux vérités que l'on raconte sur les âmes des morts. +Si bien que dernièrement, comme elle revenait de la ville +un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit.</p> + +<p>Ici un frémissement parcourut l'assemblée.</p> + +<p>—Après, après! demandèrent plusieurs voix.</p> + +<p>—Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait +avec un recueillement plein de terreur, lorsqu'elle fut arrivée +au milieu des tombes, le sixième coup de minuit +sonnait. Alors elle entendit autour d'elle un bruit étrange. +Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui s'ouvraient +lentement. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur +linceul et les étendirent proprement sur leur fosse; ensuite, +marchant deux par deux, ils se dirigèrent à pas +comptés vers l'église qui s'illumina tout à coup, et ils entrèrent... +Rose ne pouvait plus bouger de sa place. Elle +entendit des voix lugubres entonner le <i>De Profundis</i>. +Alors elle voulut fuir, mais il était trop tard, les morts +revenaient vers le cimetière. Elle saisit un linceul et s'en +enveloppa pour se cacher. Les morts défilaient devant elle. +Rose reconnut sa mère et son père. Ils la virent, eux aussi, +et ils l'appelèrent... Rose voulut fuir encore. Les mains +des squelettes avaient pris les siennes et l'entraînaient. +Le lendemain, un prêtre, qui traversait le cimetière, +trouva le corps de la malheureuse Rose étendu sans vie +auprès de la tombe de sa mère. Voilà, mes gars, ce que +j'avais à vous raconter...»</p> + +<p>Le tailleur avait cessé de parler que le silence régnait +encore.</p> + +<p>—Faut dire aussi, reprit-il, car il y a toujours des impies +qui sont prêts à tout nier, faut dire que le médecin +de Quimper, qui passait par Rosporden dans la journée, +ayant entendu raconter l'histoire de Rose Le Far, voulut +à toute force la voir. On le conduisit auprès du corps. Il +la regarda bien, et puis, savez-vous ce qu'il a dit?</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a dit? demandèrent les paysans.</p> + +<p>—Il a dit que Rose était morte d'une maladie qu'il a +appelée d'un drôle de nom. Attendez un peu... une apatre... +une acotreplie... Ah! voilà, une <i>apotre</i>... <i>plécie</i>. +Eh bien! moi je dis qu'elle n'est pas morte autrement que +par la main des trépassés.</p> + +<p>—C'est sûr! s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—Faudra prier le recteur de dire une messe pour son +âme, fit observer Jahoua.</p> + +<p>—Justement le voici! dit Yvon en désignant le pasteur +qui se dirigeait vers lui.</p> + +<p>Au moment où le recteur allait s'asseoir à côté de son +vieil ami, un galop furieux se fit entendre à l'extrémité +du village, puis on vit, au milieu d'un tourbillon de poussière, +un cavalier déboucher à toute bride sur la place de +Fouesnan. Ce cavalier était un piqueur du château de +Loc-Ronan. En arrivant devant la maison d'Yvon, il s'arrêta. +Son cheval était blanc d'écume.</p> + +<p>—Mes gars! s'écria-t-il, où est M. le recteur?</p> + +<p>—Me voici, mon ami, répondit le prêtre en se levant.</p> + +<p>—Ah! monsieur le recteur, il faut que vous veniez au +château au plus vite...</p> + +<p>—On a besoin de moi?</p> + +<p>—M. le marquis vous demande.</p> + +<p>—Savez-vous pourquoi?</p> + +<p>—Pour le confesser, hélas!</p> + +<p>—Le confesser! s'écrièrent les paysans.</p> + +<p>—Est-il donc malade, lui que j'ai vu il y a deux heures +si bien portant? demanda le recteur avec épouvante.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, oui! Cela lui a pris tout de suite en +rentrant; il est tombé de cheval, et le vieux Jocelyn dit +qu'il se meurt!...</p> + +<p>—Seigneur mon Dieu! ayez pitié de lui! murmura le +prêtre en quittant le cercle des paysans. Je cours au château, +mon ami, je cours au château... Voyons, mes enfants, +qui veut me prêter un bidet?</p> + +<p>—Moi!... moi!... moi!... répétèrent vingt voix diverses, +tandis que vingt paysans se précipitèrent de tous +les côtés.</p> + +<p>L'événement qu'annonçait le piqueur était si inattendu, +si terrifiant, que la foule accourue ne pouvait se remettre +de la stupeur dont elle était frappée. Nous avons dit combien +le marquis était adoré dans le pays; cette vive affection +explique cette grande douleur.</p> + +<p>Enfin le bidet fut amené. Le recteur l'enfourcha aussi +vivement que possible, et suivant le piqueur, suivi lui-même +par une partie des hommes du village, il se dirigea +rapidement vers le château de Loc-Ronan. Les femmes se +précipitèrent vers l'église, et, d'un commun accord, entourèrent +l'autel de cierges allumés devant lesquels elles +s'agenouillèrent en priant.</p> + +<p>Lorsque le digne recteur arriva en vue du château, une +bannière noire flottait sur la tour principale. La foule +poussa un cri.</p> + +<p>—Il est trop tard! murmura le prêtre; le marquis est +mort!... Dieu ait son âme!</p> + +<p>Et, mettant pied à terre, il s'agenouilla dans la poussière +au milieu des paysans courbés comme lui, et tous +prièrent à haute voix pour le repos de l'âme du marquis +de Loc-Ronan.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> + +<h3>LE DERNIER DES LOCK-RONAN.</h3> + + + + +<p>Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitté la place +de Fouesnan, il était remonté à cheval, et, toujours suivi +de Jocelyn et de ses deux autres domestiques, il avait repris +ainsi le chemin du château. Près de trois lieues séparaient +l'habitation seigneuriale du petit village. Pendant +la première moitié de la route, le marquis avait chevauché +sans prononcer un mot. Il semblait plus triste +qu'à l'ordinaire, et sa grande taille se voûtait sous le poids +d'une fatigue physique ou d'une pensée incessante de l'esprit. +Arrivé à un quart de lieue du château, il arrêta son +cheval et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis +était d'une pâleur extrême.</p> + +<p>—Vous souffrez, monseigneur? demanda Jocelyn.</p> + +<p>—Horriblement, mon ami, répondit le gentilhomme. +J'ai la gorge en feu; je voudrais boire.</p> + +<p>—La source est à deux pas, fit Jocelyn en s'éloignant +rapidement.</p> + +<p>Il revint bientôt, apportant à son maître un vase de +terre rempli d'eau fraîche. Le marquis n'était plus pâle, +il était devenu livide, et ses joues se tachetaient de larges +plaques rouges. Jocelyn le regardait avec effroi. Le gentilhomme +porta le vase à ses lèvres et but avec avidité.</p> + +<p>—Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route. +Le petit cortége avança silencieux pendant quelques +minutes. Puis le marquis chancela sur sa selle et s'arrêta +de nouveau.</p> + +<p>—Encore! s'écria Jocelyn de plus en plus inquiet et +affligé.</p> + +<p>—Un étourdissement, répondit le marquis.</p> + +<p>—Mon Dieu! Seigneur! ayez pitié de nous! murmura +le vieux serviteur à voix basse.</p> + +<p>—Jocelyn! appela de nouveau le marquis.</p> + +<p>—Monseigneur?</p> + +<p>—Dis-moi, tu étais à Brest avec moi l'an dernier lorsque +j'allai visiter le baron de Pont-Louis?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Il se mourait à cette époque.</p> + +<p>—Cela est vrai.</p> + +<p>—Et même il se mourait par suite d'une substance vénéneuse +qu'il avait absorbée. Bref, il était empoisonné.</p> + +<p>—Du moins on le disait, monseigneur.</p> + +<p>—Et l'on ne se trompait pas, Jocelyn.</p> + +<p>Le serviteur ne répondit pas. Le marquis reprit:</p> + +<p>—Il m'a détaillé ses souffrances, et il me semble que +ce sont les mêmes que je ressens aujourd'hui.</p> + +<p>—Oh! mon bon maître, ne dites pas cela!</p> + +<p>—Pourquoi? la mort n'a rien qui m'effraye!...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! pourquoi donc avez-vous voulu faire +ce que vous avez fait? murmura Jocelyn à voix basse.</p> + +<p>—Parce que j'ai cru que Dieu m'inspirait et que je le +crois encore. Seulement je ne pensais pas tant souffrir!</p> + +<p>—Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur?</p> + +<p>—Comme un damné, Jocelyn; comme un véritable +damné! J'ai encore soif.</p> + +<p>—Nous sommes près du château.</p> + +<p>—Oui, mais je ne respire plus; il me semble qu'un +nuage épais descend sur mes yeux, qu'un cercle de fer +rougi étreint mes tempes.</p> + +<p>—N'auriez-vous pas la force d'arriver?</p> + +<p>—Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas. +Reste là, à mes côtés, ne me quitte plus.</p> + +<p>—Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de +donner un ordre à Dominique.</p> + +<p>Et Jocelyn s'adressant à l'un des domestiques de suite, +lui commanda de courir au château, de faire atteler le carrosse +et de venir en toute hâte au devant du marquis.</p> + +<p>—Non! non! inutile! fit vivement celui-ci en arrêtant +du geste le domestique qui rassemblait déjà les rênes de +son cheval. Galopons plutôt, galopons!...</p> + +<p>Et enfonçant les molettes de ses éperons dans le ventre +de sa monture qui bondit en avant, le gentilhomme s'élança +suivi de ses domestiques. Jocelyn se tenait botte à +botte avec lui, ne le quittant pas des yeux. Il parcourut, +en fournissant ainsi une course furieuse, la presque totalité +de la distance qu'il avait encore à franchir pour gagner +son habitation. Seulement, lui que l'on admirait d'ordinaire +pour sa tenue élégante et la manière gracieuse dont +il conduisait son cheval; lui qui passait à juste titre pour +le meilleur écuyer de la province, il ne se maintenait plus +que par un miracle d'équilibre, et, en termes de manége, +il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite montée qui +conduisait au château, il fut même obligé, tant sa faiblesse +était grande et ses douleurs aiguës, il fut même +obligé, disons-nous, d'abandonner les rênes et de saisir à +deux mains la crinière de son cheval.</p> + +<p>Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En +arrivant dans la cour, la force lui manqua complètement, +il s'évanouit. Jocelyn n'eut que le temps de se précipiter +pour le soutenir. Aidé des autres domestiques, il transporta +le marquis, privé de sentiment, dans la chambre à +coucher et il le déposa sur le lit. Au bout de quelques minutes, +le gentilhomme ouvrit les yeux.</p> + +<p>—Eh bien? murmura Jocelyn.</p> + +<p>—Je me sens mourir, répondit faiblement le marquis.</p> + +<p>—Du courage, monseigneur.</p> + +<p>Tout à coup le marquis se dressa sur son séant, et regardant +son vieux serviteur avec des yeux hagards:</p> + +<p>—Si nous nous étions trompés! dit-il.</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! s'écria Jocelyn +dont la terreur bouleversa soudain les traits expressifs.</p> + +<p>—Peut-être serait-ce un bien!</p> + +<p>—Oh! mon bon maître! ne dites pas cela!</p> + +<p>Jocelyn s'arrachait les cheveux.</p> + +<p>—N'importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je +le sens! Envoie chercher un prêtre...</p> + +<p>—Monseigneur!</p> + +<p>—Je le veux, Jocelyn.</p> + +<p>Jocelyn transmit l'ordre, et un piqueur partit à cheval +chercher le recteur de Fouesnan.</p> + +<p>—Vous sentez-vous mieux, monseigneur? demanda Jocelyn +après le départ du valet.</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Vous souffrez autant?</p> + +<p>—Plus encore!</p> + +<p>—Que faire, mon Dieu?</p> + +<p>—Rien! donne-moi de l'air! J'étouffe!</p> + +<p>Jocelyn, la tête perdue, arracha les rideaux et ouvrit +les fenêtres.</p> + +<p>—Jocelyn! appela le malade.</p> + +<p>Le serviteur revint vivement auprès du lit.</p> + +<p>—Tu te souviens de mes ordres?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Tu les exécuteras?</p> + +<p>—De point en point; je vous le jure sur le salut de +mon âme.</p> + +<p>—Donne-moi ta main; je ne vois plus.</p> + +<p>La respiration du marquis, devenue courte et précipitée, +se changeait rapidement en un râle d'agonisant. Ses +traits se décomposaient à vue d'oeil. Ses doigts, crispés +et déjà froids, tordaient les draps et brisaient leurs ongles +sur les boiseries.</p> + +<p>Le marquis ne voyait plus, n'entendait plus... Jocelyn, +ivre de douleur, courait follement par la chambre. Il +pleurait, il priait, il maudissait. Cependant un moment +de calme parut apporter quelque soulagement au malade.</p> + +<p>—A boire! dit-il pour la troisième fois.</p> + +<p>Jocelyn lui offrit une coupe pleine d'un breuvage rafraîchissant.</p> + +<p>—J'ai envoyé à Quimper chercher un médecin, fit-il +en s'adressant à son maître.</p> + +<p>—Un médecin, non! Dans aucun cas je ne veux le +voir; Jocelyn, je le défends!</p> + +<p>—Mais, monseigneur.</p> + +<p>—Assez! Je l'ordonne! c'est un prêtre que je veux! +Oh! un prêtre! un prêtre!</p> + +<p>—Le recteur de Fouesnan va venir.</p> + +<p>—Je ne puis plus attendre. Ah! les douleurs me reprennent! +Ah! Seigneur Dieu! que je souffre, que je...</p> + +<p>Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise, +plus forte que la première, venait de s'emparer de lui. +Jocelyn essaya de lui glisser un peu du breuvage dans la +gorge en desserrant les dents à l'aide d'une lame de couteau. +Il ne put y parvenir. L'air sifflait dans cette gorge +aride qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le +marquis balbutia quelques mots:</p> + +<p>—Le portrait de mon père! le portrait! demanda-t-il +d'une façon inintelligible.</p> + +<p>Mais comme du geste il désignait le cadre appendu à +la muraille, en face du lit, Jocelyn devina. Il décrocha la +toile et s'approcha. Puis il souleva le tableau dans ses +deux mains, et, le plaçant en lumière, il le présenta à +son maître.</p> + +<p>Le marquis fit un effort suprême. Il parvint à se soulever +à demi. Il contempla le portrait pendant quelques +secondes.</p> + +<p>Tout à coup son oeil s'ouvrit démesurément; il porta +la main à sa poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles +qui sortirent de ses lèvres en sons rauques et indistincts; +puis, battant l'air de ses bras, il retomba sur sa +couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura +immobile. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita +vers le malade. Il lui saisit les bras et les mains; +mais ces mains et ces bras avaient la rigidité de la mort.</p> + +<p>Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait +un reste de chaleur. Les yeux, toujours démesurément +ouverts, étaient dilatés et sans regard. Jocelyn +posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait plus. Il +approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la +glace demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.</p> + +<p>Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au +ciel, poussa un cri suprême et s'abattit comme une masse +sur le tapis. Les domestiques accoururent. Ils relevèrent +Jocelyn qui revint bientôt à lui; puis ils entourèrent le +lit de leur maître.</p> + +<p>—Monsieur le marquis? murmuraient-ils à voix +basse.</p> + +<p>—Monseigneur est mort! répondit Jocelyn. Déployez +la bannière noire. Telle est sa volonté suprême.</p> + +<p>A ces mots: «Monseigneur est mort!» un concert de +larmes et de sanglots retentit dans la chambre. Tous +ces braves gens (nous parlons ici des domestiques d'il +y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient +leur maître et le regrettaient sincèrement. Mais celui +dont le désespoir était véritablement effrayant était le +vieux Jocelyn. Quoi qu'on pût faire pour l'entraîner, il +s'obstina à vouloir garder le cadavre du marquis, sans +s'éloigner de lui, ne fût-ce que pour une minute.</p> + +<p>Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le +recteur de Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son +entrée dans le château. Le vénérable prêtre s'approcha +du lit. Après avoir reconnu que tous secours corporels et +spirituels étaient devenus désormais inutiles, il récita les +prières des morts.</p> + +<p>Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec +une rapidité foudroyante. Quelques heures à peine après +que la bannière de deuil, arborée sur le château, eut annoncé +la mort du dernier des Loc-Ronan, toute la campagne +environnante était instruite de cette mort, et, le soir +même, le bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient +pas assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient +profondément.</p> + +<p>Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant, +la désolation ne fut aussi vive qu'à Fouesnan. Après +la mort de son maître, le vieux Jocelyn avait fait faire +tous les préparatifs nécessaires pour la célébration d'un +service somptueux.</p> + +<p>En deux heures, la physionomie du vieux serviteur +avait subi une transformation étrange et mystérieuse. Ses +yeux brillaient d'un éclat fiévreux. Ses mains s'agitaient +convulsivement. Tout son corps paraissait en proie à des +secousses galvaniques. A chaque instant il pénétrait dans +la chambre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en +éloignait tout le monde, à l'exception du recteur, qui, +agenouillé au pied du grand lit, priait à voix haute pour +le repos de l'âme du défunt. Jocelyn, alors, s'approchait +du cadavre. Il le contemplait longuement en attachant +sur lui des regards humides de larmes. Par moments des +lueurs de désespoir sombre, auxquelles succédaient d'autres +lueurs d'espérance folle, étincelaient dans ses yeux +et faisaient jaillir des éclairs fauves de ses prunelles. Puis, +s'agenouillant et joignant ses prières à celles du prêtre, +il s'inclinait sur la main glacée du marquis et la baisait +avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn +se relevait, il paraissait plus calme.</p> + +<p>Pendant ce temps, des ouvriers appelés en toute hâte, +auxquels les paysans prêtaient le secours de leurs bras, +élevaient une estrade dans la chapelle du château. Aux +quatre coins de cette estrade, on plaçait quatre brûle-parfums +d'argent massif. On tendait les murailles avec +des draps noirs. Les armes des Loc-Ronan, voilées +d'un crêpe funèbre, y étaient appendues de distance en +distance, et ajoutaient à la tristesse de l'ensemble. +Des profusions de cierges se dressaient dans d'énormes +chandeliers d'église.</p> + +<p>A deux heures du soir, la chapelle ardente était prête. +Alors on plaça le corps du marquis, vêtu de ses plus riches +habits et décoré des ordres du roi, dans une bière +tout ouverte. Les domestiques, en grand deuil, ne voulurent +céder à personne l'honneur de porter le corps de leur +maître. Le cortége se mit en devoir de descendre l'escalier +de marbre du château. Les clergés des villages voisins +étaient accourus accompagnés des populations entières. +Les paysans chantaient des psaumes. Les femmes +éplorées les suivaient. Tous pleuraient, et pleuraient amèrement +celui qui était moins leur maître que leur bienfaiteur +et leur ami.</p> + +<p>Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus +triste encore que ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres +vieillards accompagnaient les recteurs et les vicaires +précédés du bon prêtre de Fouesnan.</p> + +<p>On déposa le cercueil sur l'estrade. Quatre prêtres demeurèrent +dans la chapelle pour veiller le corps. Puis la +foule s'écoula tristement. Tous devaient revenir le lendemain, +car le lendemain était le jour fixé pour la cérémonie +funèbre.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> + +<h3>LES FUNÉRAILLES.</h3> + + + +<p>Bien avant que les premières lueurs de l'aube naissante +vinssent teinter l'horizon de nuances orangées, les cloches +des églises environnantes firent entendre leur glas +sinistre. Presque partout les paysans étaient demeurés en +prières pendant la plus grande partie de la nuit. Des +cierges brûlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes +filles préparaient les vêtements noirs et bleus, qui +sont les couleurs du deuil en Bretagne. Mais, nulle part +la douleur n'était aussi profonde qu'à Fouesnan.</p> + +<p>Les principaux habitants avaient passé la nuit dans la +maison d'Yvon. Tandis que les femmes priaient dans une +salle voisine, les hommes causaient à voix basse, se racontaient +mutuellement les nombreux traits de bienfaisance +qui avaient honoré la vie du défunt.</p> + +<p>—Je n'étais pas son fermier, disait Jahoua, je ne suis +pas né sur ses terres, et pourtant je l'aimais comme s'il +eût été mon seigneur.</p> + +<p>—Et dire que voilà une si noble famille éteinte! fit le +vieil Yvon en passant la main sur ses yeux; c'est une +vraie calamité pour le pays.</p> + +<p>—Une vraie calamité, eh! oui... répondit un paysan, +car, enfin, qui sait entre quelles mains vont passer les +domaines? A qui aurons-nous affaire? Peut-être à quelque +beau muguet de la France, qui nous enverra son intendant +pour nous appauvrir!</p> + +<p>—Ah! seigneur Dieu! fit le tailleur qui, malgré sa loquacité +ordinaire, était demeuré bouche close depuis le +commencement de la conversation; Seigneur Dieu! je +n'en puis revenir! dire qu'il n'y a pas vingt-quatre heures +qu'il était là, sur la place, au milieu de nous!</p> + +<p>—C'est pourtant la vérité! répondirent plusieurs voix.</p> + +<p>—Pour sûr, il y a dans cette mort quelque chose de +surnaturel?</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire, tailleur?</p> + +<p>—Je veux dire ce que je dis, et je m'entends. La dernière +fois que je suis monté au château, j'ai rencontré +trois pies sur la route!</p> + +<p>—Trois pies! fit observer Jahoua, ça signifie malheur!</p> + +<p>—Et puis après? demanda un paysan.</p> + +<p>—Après, mon gars? Dame! l'année passée, quand +j'étais à Brest, vous savez que le pauvre baron de Pont-Louis, +Dieu veuille avoir son âme! est mort comme notre +digne marquis, presque subitement, sans avoir eu le +temps de se confesser.</p> + +<p>—Oui, oui; continuez, tailleur.</p> + +<p>—Savez-vous ce qu'on disait?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'on disait?</p> + +<p>Et les paysans, se pressant autour de l'orateur, attendaient +avec avidité les paroles qui allaient sortir de ses +lèvres.</p> + +<p>—Eh bien! mes gars, on disait que le baron avait été +empoisonné!</p> + +<p>—Empoisonné! s'écria l'assemblée avec terreur.</p> + +<p>—Oui, empoisonné! et m'est avis que la mort de monseigneur +le marquis de Loc-Ronan ressemble beaucoup +à celle de M. le baron.</p> + +<p>Les paysans étaient tellement loin de s'attendre à une +semblable conclusion, qu'ils restèrent stupéfaits, et qu'un +profond silence fut la réponse qu'obtint tout d'abord le +tailleur. Cependant Jahoua, plus hardi que les autres, +reprit après quelques minutes:</p> + +<p>—Comment, tailleur, vous croyez qu'on aurait commis +un crime sur la personne de M. le marquis?</p> + +<p>—Je dis que ça y ressemble.</p> + +<p>—Et qui accusez-vous?</p> + +<p>Le tailleur haussa les épaules, puis il répondit:</p> + +<p>—Depuis plusieurs jours on a vu des étrangers rôder +autour du château.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! ne savez-vous pas ce qu'on dit de ce qui +se passe en France? Après cela, continua-t-il avec un +peu de dédain, dans ces campagnes reculées, on n'apprend +jamais les nouvelles; mais moi qui vais souvent +dans les villes, je suis au courant des événements...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda un vieillard.</p> + +<p>—Il y a qu'à Paris on s'est battu, on a pendu des nobles.</p> + +<p>—Pendu des nobles! s'écrièrent les paysans avec une +réprobation évidente.</p> + +<p>—Oui, mes gars. Ils font là-bas, à ce qu'ils disent, +une révolution. Ils veulent contraindre le roi à signer +des édits; et comme les gentilshommes soutiennent le roi, +ils tuent les gentilshommes. Qu'est-ce qu'il y aurait d'étonnant +à ce qu'on se soit attaqué à notre pauvre marquis, +car chacun sait qu'il aimait son roi.</p> + +<p>—C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule.</p> + +<p>—On m'a raconté qu'en Vendée il y avait déjà des +soldats bleus qui brûlaient les fermes et massacraient les +gars!</p> + +<p>—Des soldats! s'écria Jahoua en se redressant. Eh +bien! qu'ils osent venir en Bretagne! Nous avons des fusils +et nous les recevrons.</p> + +<p>—Oui, oui, répondit l'assemblée; nous nous défendrons +contre les égorgeurs!</p> + +<p>—Mes gars! s'écria le vieil Yvon en se levant, si ce +que dit le tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigneur, +nous le vengerons, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, nous tuerons les bleus!</p> + +<p>Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait +rapidement à la politique. Le tailleur, agent royaliste, +avait su amener fort adroitement, à propos de la mort du +marquis, une effervescence que l'on pouvait sans peine +exploiter au profit des idées naissantes de guerre civile +qui s'agitaient à cette époque dans quelques esprits de la +Bretagne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le +premier qui ait osé lever un drapeau en faveur de la +contre-révolution, avait eu l'habileté de se mettre en +communication avec tout ce qui possédait une influence +grande ou minime sur les terres de Vendée et de Bretagne. +Pour nous servir d'un terme vulgaire, «il échauffait +les esprits.» Au reste, n'oublions pas que nous sommes +au milieu de l'année 1791, et que le moment était +proche où toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer +l'étendard de la révolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient +pas ces dispositions de la population bretonne et de +la population vendéenne. Quelques mois plus tard, le 5 +octobre de la même année, MM. Gallois et Gensonné, +commissaires envoyés le 19 juillet précédent dans le département +de la Vendée, pour s'informer des causes de la +fermentation qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport +à l'Assemblée constituante.</p> + +<p>«L'exigence de la prestation du serment ecclésiastique, +disaient-ils dans ce rapport, a été pour le département +de la Vendée la première cause de ces troubles. La +division des prêtres en assermentés et non assermentés a +établi une véritable scission dans le peuple des paroisses. +Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque +jour des femmes se séparer de leur mari, des enfants +abandonner leur père. Les municipalités sont désorganisées. +Une grande partie des citoyens ont renoncé au service +de la garde nationale. Il est à craindre que les mesures +vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre +les perturbateurs de repos public, ne paraissent plutôt +une persécution qu'un châtiment infligé par la loi.»</p> + +<p>Le rapport entendu, l'Assemblée décréta qu'il serait +envoyé des troupes en Vendée. Donc la Vendée s'agitait +déjà, ou du moins la partie du pays où se passent les +faits de ce récit, était encore à peu près calme, seulement +on profitait des moindres circonstances pour animer les +esprits.</p> + +<p>La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un +puissant auxiliaire au secours des agents royalistes.</p> + +<p>La conversation des paysans bretons fut interrompue +par la sonnerie lugubre des cloches. Tous se mirent en +prières, et, oubliant les orages politiques pour la calamité +présente, ils se disposèrent à gagner le château. Seulement, +avant de partir, Yvon, après avoir échangé tout +bas quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait +parler. On fit silence et on l'écouta.</p> + +<p>—Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage +de ma fille et la fête de la Soule. Dans un pareil +moment, tout ce qui ressemblerait à une réjouissance publique +serait peu convenable. Nous venons de décider, +vos pères et moi, que l'une et l'autre cérémonies seraient +remises à huit jours.</p> + +<p>Les paysans s'inclinèrent en signe d'assentiment, et la +population du village se réunissant sur la grande place, +aux premiers rayons du soleil levant, se dirigea vers le +château.</p> + +<p>A ce moment précis deux cavaliers, lancés à fond de +train sur la route de Quimper, prenaient la même direction. +Ces deux cavaliers étaient le comte de Fougueray et le +chevalier de Tessy. Ils avaient appris la fatale nouvelle +quelques heures auparavant, et, ne pouvant en croire +leurs oreilles, ils se hâtaient d'accourir. Tous deux étaient +pâles, et leurs traits contractés indiquaient les émotions +qui les agitaient.</p> + +<p>—Si cela est vrai, nous sommes perdus; disait le +comte.</p> + +<p>—Pas encore! répondait le chevalier.</p> + +<p>—Oh! je n'ai guère d'espoir!</p> + +<p>—J'en ai deux, moi.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Celui, d'abord, que la nouvelle est fausse; celui, +ensuite, que le marquis ait eu recours à quelque subterfuge +pour essayer de nous tromper.</p> + +<p>—Corbleu! si telle a été sa pensée, il ignore à qui il a +affaire? Le médecin est-il parti?</p> + +<p>—Je l'ai réveillé moi-même, et je l'ai vu monter à +cheval... Il doit être arrivé depuis près d'une heure.</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—Il nous faudra voir le cadavre.</p> + +<p>—Oh! nous le verrons!</p> + +<p>—Et si l'on s'opposait à notre examen?</p> + +<p>—Impossible! Nous ferions tant de bruit que l'on n'oserait... +et s'il y a fourberie...</p> + +<p>—S'il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous +constaterons le fait, en silence! Ce sera une arme de plus +entre nos mains, et une arme terrible!...</p> + +<p>Les deux cavaliers arrivèrent à la porte du château. La +cour était pleine de paysans et de domestiques. On prit +les deux arrivants pour d'anciens amis du marquis, et +chacun s'empressa de leur faire place. Le comte et le chevalier +mirent pied à terre. Aussitôt un homme vêtu de +noir s'avança vers eux.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, docteur! fit le chevalier. Avez-vous +vu notre pauvre marquis?</p> + +<p>—Pas encore; je vous attendais.</p> + +<p>—C'est bien! Suivez-nous.</p> + +<p>Le comte marchant en tête, les trois hommes pénétrèrent +dans la salle basse. Jocelyn prévenu de leur arrivée +les attendait sur le seuil.</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—Le marquis de Loc-Ronan? répondit le comte.</p> + +<p>—Monseigneur est mort!</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Hier à midi et demi.</p> + +<p>—Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernière +fois?</p> + +<p>—Entrez dans la chapelle, messieurs.</p> + +<p>Et Jocelyn, saluant à peine, désigna du geste l'entrée +du lieu sacré et se retira.</p> + +<p>—Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me présage +rien de bon, murmura le comte. Est-ce que ce +damné marquis serait mort et bien mort!</p> + +<p>—Entrons toujours! répondit le chevalier.</p> + +<p>Une fois dans la chapelle, et en présence du recteur et +des nombreux assistants, les deux aventuriers, car désormais +nous devons leur donner ce titre qui, le lecteur l'a +deviné sans doute, leur convient de tout point, les deux +aventuriers crurent nécessaire de jouer une comédie larmoyante. +Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris +et des pleurs mal essuyés attestant une douleur vive +et profonde.</p> + +<p>—Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations différentes, +mais au fond sur le même thème, jamais ils n'auraient +pu songer, en quittant quelques jours auparavant +leur cher et bien-aimé marquis, qu'ils le serraient dans +leurs bras pour la dernière fois!... Puis suivaient des +soupirs, des hélas! des sanglots difficilement contenus.</p> + +<p>Il fallait que ces hommes fussent de bien complets misérables, +il fallait que leur coeur fût gangrené tout entier +et dénué de l'ombre même d'un sentiment de décence +pour qu'ils osassent jouer une si infâme comédie en présence +d'un cadavre et d'une foule désolée. Ils poussèrent +l'audace jusqu'à dire que leur tendre affection n'avait pu +encore se résoudre à ajouter foi à toute l'étendue du malheur +qui les frappait, et qu'ils avaient amené un médecin +pour s'assurer que l'espoir d'une léthargie ou de +toute autre maladie donnant l'apparence de la mort était +anéanti pour eux. Bref, ils jouèrent leur rôle avec une +telle perfection que, Jocelyn n'étant pas présent, les prêtres +et les témoins de cette douleur bruyante ne purent +s'empêcher de compatir à cette désolation sans borne.</p> + +<p>Le pieux recteur de Fouesnan voulut même leur prodiguer +les consolations de la parole. On tenta de les arracher +à ce spectacle qui semblait déchirer leur coeur. Soins +inutiles!... Instances vaines! Ils persistèrent dans leur +désir de rester présents, et ils déclarèrent formellement +ne vouloir se retirer qu'après que le célèbre praticien +qu'ils avaient amené avec eux, aurait bien et dûment constaté +que le malheur était irréparable et que la science devenait +impuissante. Force fut donc de leur laisser tromper +leur douleur pour quelques instants, en leur permettant +de satisfaire un désir si légitime et si ardemment exprimé. +Les prêtres s'écartèrent, et le médecin, sur un +signe du comte, gravit les marches du catafalque.</p> + +<p>Le docteur avait sans aucun doute reçu des ordres antérieurs, +car il procéda minutieusement à l'examen du +corps. Après dix minutes d'une attention scrupuleuse, il +secoua la tête, laissa retomber dans la bière la main +inerte qu'il avait prise, et s'adressant au comte et au +chevalier:</p> + +<p>—La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il. +Pour faire revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait +plus que le pouvoir des hommes, il faudrait un miracle de +Dieu. Le marquis est bien mort!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> + +<h3>LES HÉRITIERS PRESSÉS.</h3> + + + +<p>Le comte et son compagnon courbèrent la tête sous +cet arrêt sans appel prononcé à voix haute. Ils se retirèrent +ensuite à pas lents, au milieu des témoignages d'estime +et de sympathie. Arrivés à la porte de la chapelle, +ils en franchirent silencieusement le seuil. Mais une fois +dans, la cour, ils traversèrent une voûte, descendirent au +jardin, et, ayant trouvé un endroit solitaire:</p> + +<p>—Eh bien! docteur? demanda brusquement le chevalier +en s'adressant au médecin.</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, j'ai dit la vérité, répondit froidement +celui-ci. Le marquis de Loc-Ronan est bien +mort.</p> + +<p>—Rien n'est simulé?</p> + +<p>—Tout est vrai.</p> + +<p>—Vous en répondez?</p> + +<p>—J'en fais serment. Au reste, si vous doutez de mes +paroles, adressez-vous à quelqu'un de mes confrères.</p> + +<p>—Inutile! répondit le comte en frappant du pied avec +colère; inutile! Nous n'avons plus besoin de vous, docteur.</p> + +<p>—Je puis repartir?</p> + +<p>—Quand vous voudrez.</p> + +<p>—Nous vous reverrons ce soir à Quimper, ajouta le +chevalier, et nous vous récompenserons de vos peines et +de vos bons soins.</p> + +<p>Le médecin s'inclina et sortit du petit parc. Les deux +hommes, demeurés seuls, se regardèrent pendant quelques +minutes avec anxiété. Puis le comte laissa s'échapper +de ses lèvres une série de malédictions qui, si elles +eussent été entendues, auraient singulièrement compromi +sa douleur affectée.</p> + +<p>—Sang du Christ! murmura-t-il; corps du diable! +nous sommes ruinés, Raphaël!</p> + +<p>—Chut! pas de noms propres ici! répliqua vivement +le chevalier.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence. Tout à coup le comte releva +fièrement la tête. Une pensée soudaine illumina son +front soucieux.</p> + +<p>—Que faire? demanda le chevalier.</p> + +<p>—Voir Jocelyn à l'instant même.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—J'ai un projet.</p> + +<p>—Est-il bon, ce projet?</p> + +<p>—Tu en jugeras, Raphaël, viens avec moi.</p> + +<p>Le comte rencontra Jocelyn dans la cour. Il alla droit +à lui, et, le prenant à part:</p> + +<p>—Nous avons à vous parler, lui dit-il.</p> + +<p>—A moi? répondit le serviteur étonné.</p> + +<p>—A vous-même, sans retard et sans témoins.</p> + +<p>—Mais, dans un semblable moment... balbutia Jocelyn.</p> + +<p>—C'est justement le moment qui nous décide et qui +nous fournira le sujet de notre conférence.</p> + +<p>—Soit, messieurs, je suis à vos ordres...</p> + +<p>—Alors conduisez-nous quelque part où l'on ne puisse +nous entendre.</p> + +<p>—Montons à la bibliothèque.</p> + +<p>—Montons!</p> + +<p>Les trois hommes gravirent rapidement le premier +étage de l'escalier du château. Jocelyn introduisit ses +deux interlocuteurs dans la petite pièce que nous connaissons +déjà. Rien n'y était changé. Les livres que le marquis +avait feuilletés la veille au matin étaient encore ouverts +sur la table. Jocelyn poussa un soupir. Le comte et +le chevalier n'y prêtèrent pas la moindre attention. Seulement +ils s'assurèrent que personne ne pouvait les entendre. +Cette précaution prise, ils attirèrent à eux des +siéges.</p> + +<p>—Pas là! s'écria Jocelyn en voyant le comte s'emparer +du fauteuil armorié que nous avons décrit précédemment.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Je dis que vous ne vous assiérez pas dans ce fauteuil, +fit résolûment le serviteur en éloignant ce meuble +révéré.</p> + +<p>—Ah! c'est le fauteuil de feu le marquis! répondit le +comte avec insouciance et en prenant un autre siége. +Soit, je ne vous contrarierai pas pour si peu. Puis je vous +jure que la chose m'est complètement indifférente.</p> + +<p>—Jocelyn, dit à son tour le chevalier, mon frère a le +désir de vous faire une communication importante.</p> + +<p>—Je vous écoute, répondit Jocelyn en demeurant debout, +non par respect, mais par habitude. Seulement je +vous ferai observer que j'ai peu de temps à vous donner.</p> + +<p>—Oh! soyez sans crainte, estimable Jocelyn, fit le +comte en souriant; je serai bref dans mon discours, et il +ne tiendra qu'à vous de terminer promptement notre +conversation...</p> + +<p>—Veuillez donc commencer...</p> + +<p>—Ça, d'abord, maître valet! il me semble que vous +manquez étrangement, vis-à-vis de nous, au respect +qu'un manant de votre sorte doit à deux gentilshommes +tels que le chevalier de Tessy et moi.</p> + +<p>—Tout manant que je sois, répondit Jocelyn avec +hauteur, sachez bien que j'ai quelque influence ici. Tous +ces braves paysans qui remplissent la cour et le parc +adoraient mon pauvre maître; si je leur disais que les tortures +que vous lui avez avez infligées l'ont conduit au +tombeau, soyez convaincus que vous ne sortiriez pas vivants +de ce château, et que, tout bons gentilshommes que +vous puissiez être, vous seriez infailliblement pendus aux +grilles avant que cinq minutes se fussent écoulées...</p> + +<p>—Oses-tu bien parler ainsi, drôle?</p> + +<p>—Êtes-vous curieux d'en faire l'expérience?...</p> + +<p>Jocelyn se dirigeait vers la porte.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas venus pour discuter avec vous, +fit vivement le chevalier. Écoutez-nous, mon cher Jocelyn, +et vous agirez ensuite comme bon vous semblera.</p> + +<p>—Eh bien! je vous l'ai déjà dit; parlez promptement, +messieurs, je vous écoute...</p> + +<p>—Jocelyn, reprit le comte, vous aviez toute la confiance +de votre maître?</p> + +<p>—J'avais effectivement cet honneur.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais quitté le marquis depuis trente +ans...</p> + +<p>—Cela est vrai.</p> + +<p>—Donc, vous nous connaissez tous deux, mon frère et +moi, et vous n'ignorez pas de quelle nature étaient nos +relations avec le marquis?</p> + +<p>Jocelyn ne répondit pas. Le comte de Fougueray continua:</p> + +<p>—Je prends votre silence pour une réponse affirmative. +Donc, vous savez que votre maître était en notre +puissance, et que son honneur était entre nos mains. Or, +vous devez savoir aussi que l'honneur d'un gentilhomme +surtout lorsque ce gentilhomme est un Loc-Ronan, vous +devez savoir, dis-je, que cet honneur ne meurt point au +moment où la vie s'éteint.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—En d'autres termes, je veux dire que, vivant ou +mort, le marquis de Loc-Ronan peut être déshonoré par +nous.</p> + +<p>—Quoi! vous voudriez?...</p> + +<p>—Attendez donc! La mort du marquis est un obstacle +à l'exécution de certaines conventions arrêtées entre +nous, conventions d'où dépend notre fortune à venir, et +dont l'inexécution nous porte un préjudice déplorable. +Or, vous comprenez sans peine que nous éprouvions en +ce moment quelques velléités de vengeance contre ce +marquis qui vient nous frustrer!... Il est mort, cela est +vrai, et nous ne pouvons nous en prendre à son corps; +mais sa mémoire et son nom nous restent, et nous sommes +décidés à les livrer à l'infamie!</p> + +<p>—Mais c'est horrible! s'écria Jocelyn.</p> + +<p>—Que pensez-vous de cette résolution, estimable serviteur? +parlez sans crainte...</p> + +<p>—Je pense que vous êtes des misérables!</p> + +<p>—Paroles perdues que tout cela!</p> + +<p>—Et vous croyez que je vous laisserai agir?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—Eh bien! vous vous trompez!</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Je vais...</p> + +<p>—Ameuter ces drôles contre nous? interrompit le +comte en désignant les paysans assemblés dans la cour. +Erreur, mon cher, grave erreur! Ce serait le moyen le +plus certain de voir déshonorer à l'instant la mémoire de +votre maître, Nous ne sommes pas si nigauds que de +nous être mis de cette façon à la merci des gens! Nous +jeter ainsi dans la gueule du loup, pour qu'il nous croque!... +Allons donc! Le chevalier et moi sommes des +gens fort adroits, mon cher Jocelyn. Vous avez vu, lorsqu'il +y a quelques jours le marquis voulut faire de nous +un massacre général, qu'il a suffi d'un seul mot pour le +désarmer et l'amener à composition? Sachez bien, mon +brave ami, que les papiers qui renferment les secrets de +la vie de votre maître sont déposés à Quimper, entre les +mains d'une personne qui nous est toute dévouée... Si, +par un hasard quelconque, nous ne reparaissions pas ce +soir, ces papiers seraient remis à l'instant entre les mains +de la justice. Or, vous n'ignorez pas, vous qui êtes au +courant des événements politiques, que la justice aime +assez en ce moment à courir sus aux bons gentilshommes, +pour flatter les instincts populaires en vue de ce qui doit +arriver? Donc, quoi que vous fassiez, si nous ne nous entendons +pas, le marquis de Loc-Ronan, mort ou vivant, +sera jugé!</p> + +<p>—Vous n'oseriez évoquer cette affaire! répondit Jocelyn.</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Parce que je raconterais la vérité, moi!</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Je dirais ce que vous avez fait.</p> + +<p>—Et quoi donc! qu'avons-nous fait?</p> + +<p>—Je dirais que vous avez spéculé sur ce secret pour +arracher des sommes énormes à mon maître. Enfin, je +raconterais votre dernière visite.</p> + +<p>—Bah! on ne vous croirait pas!</p> + +<p>—On ne me croirait pas! s'écria Jocelyn avec impétuosité.</p> + +<p>—Eh non! Quelle preuve avez-vous? Nous démentirons +vos paroles.</p> + +<p>—Mon Dieu! Mais enfin que voulez-vous de moi?</p> + +<p>—Vous prévenir que nous allons agir.</p> + +<p>—Oh! non! vous ne le ferez pas!...</p> + +<p>—Si fait, parbleu!</p> + +<p>—Messieurs! messieurs! je vous en conjure! Rappelez-vous +que mon pauvre maître vous a toujours comblés +de bienfaits. Ne déshonorez pas sa mémoire ne révélez pas +cet affreux mystère, oh! je vous en supplie!... Voyez! je +me traîne à vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez +pas les cendres qui reposent au fond d'un cercueil? +Mon Dieu! mais quel intérêt vous pousserait? La vengeance +est stérile!</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes, +les mains suppliantes, s'adressait tour à tour au +chevalier et au comte. En voyant le désespoir du fidèle +serviteur, le comte lança à son compagnon un regard de +triomphe. Puis, revenant à Jocelyn, il sembla prêt à se +laisser fléchir.</p> + +<p>—Peut-être dépend-il de vous que nous n'agissions +pas ainsi que nous l'avons résolu, dit-il.</p> + +<p>—Eh! que dois-je faire pour cela?</p> + +<p>—Répondre franchement.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>—A ce que nous allons vous demander.</p> + +<p>—Parlez donc, messieurs, et si je puis vous répondre +selon vos désirs, je le ferai.</p> + +<p>—Le marquis a-t-il fait un testament?</p> + +<p>—Je n'en sais rien; mais je ne le crois pas.</p> + +<p>—Alors, n'ayant eu aucun enfant de ses deux mariages, +ses biens reviendront à des collatéraux?</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>Le comte et le chevalier poussèrent un profond soupir.</p> + +<p>—Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait. +Nous ne pouvons malheureusement rien prétendre sur +l'héritage; mais, avant que la justice soit venue ici mettre +les scellés, nous sommes les maîtres de la maison... Or, +la justice va venir avant une heure; d'ici là, agissons.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc? demanda Jocelyn.</p> + +<p>—Nous voulons que tu nous livres immédiatement +tout ce qu'il y a au château, d'or, d'argent et de pierreries...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Oh! n'hésite pas! l'honneur de ton maître te met +à notre discrétion; souviens-toi!...</p> + +<p>—Messieurs, je ne puis...</p> + +<p>—Dépêche-toi!... te dis-je.</p> + +<p>—On m'accusera de vol! Encore une fois...</p> + +<p>—Encore une fois, dépêche-toi! ou, je te le jure par +tous les démons de l'enfer! si tu nous laisses sortir d'ici +les mains vides, avant qu'il soit nuit, nous aurons publié +dans tout le pays la bigamie du marquis de Loc-Ronan.</p> + +<p>Jocelyn demeura pendant quelques secondes indécis. +Un violent combat se lisait sur sa figure et contractait sa +physionomie expressive. Enfin, il sembla avoir pris un +parti.</p> + +<p>—Venez! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez, +mais que le crime en retombe sur vous!</p> + +<p>—C'est bon! nous achèterons des indulgences à Rome! +répondit le marquis; nous sommes au mieux avec trois +cardinaux!...</p> + +<p>Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pièce voisine +qui contenait les annales du château et de la famille +des Loc-Ronan. Il prit une clef qu'il tira de la poche de +son habit, et il ouvrit une énorme armoire en chêne toute +doublée de fer. Cette armoire était, à l'intérieur, composée +de divers compartiments. Le comte exigea qu'ils fussent +ouverts successivement. A l'exception d'un seul, ils +renfermaient des papiers. Mais ce que contenait le dernier +valait la peine d'une recherche minutieuse. Il y avait +là, enfermées dans une petite caisse en fer ciselé, des valeurs +pour plus de cent cinquante mille livres; les unes +en des traites sur l'intendance de Brest, d'autres sur celle +de Rennes; puis des diamants de famille non montés, de +l'or pour une somme de près de trente mille livres, etc., etc.</p> + +<p>Le comte et le chevalier, éblouis par la vue de tant de +richesses et n'espérant pas trouver un pareil trésor, ne +purent retenir un mouvement de joie. Sans plus tarder ils +s'emparèrent des traites, toutes au porteur, et des diamants +qu'ils firent disparaître dans leurs poches profondes. +A les voir ainsi âpres à la curée, on devinait les bandits +sous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien, +probablement, car il ne s'étonna pas.</p> + +<p>Restait l'or dont le volume offrait un obstacle pour +l'emporter facilement. Le comte fit preuve alors de toute +l'ingéniosité de son esprit fertile en expédients. Après en +avoir fait prendre au chevalier et après en avoir pris lui-même +tout ce qu'ils pouvaient porter, il versa le reste des +louis dans une sacoche qu'il se fit donner par Jocelyn. +Puis, dégrafant son manteau, il l'enroula autour du sac et +il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis de manière +à dissimuler le fardeau.</p> + +<p>—Là! dit-il quand cela fut fait; maintenant, mon +brave Jocelyn, tu vas nous reconduire avec force politesse, +et pour te récompenser de ton zèle, nous te jurons que tu +n'entendras plus jamais parler de nous!</p> + +<p>Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement +et s'empressa de précéder les deux larrons.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> + +<h3>LA ROUTE DES FALAISES.</h3> + + + + +<p>Au moment où le comte et le chevalier se mettaient en +selle, le lieutenant civil de Quimper, accompagné de divers +magistrats et suivi d'une escorte, arrivait au château +pour dresser un inventaire détaillé et apposer officiellement +les scellés. Le comte poussa du coude son compagnon. +Ils échangèrent un sourire.</p> + +<p>—Qu'en dis-tu? murmura le comte en mettant son +cheval au pas.</p> + +<p>—Je dis qu'il était temps! répondit le chevalier.</p> + +<p>Les deux cavaliers franchirent le seuil du château en +affectant beaucoup d'indifférence et de calme, et en laissant +échapper quelques mots qui pouvaient donner à +penser qu'ils se rendaient au-devant d'autres gentilshommes +arrivant par la route de Quimper. Mais une fois sur +la pente douce qui aboutissait au point où se croisaient le +chemin de la ville et celui des falaises, ils s'empressèrent +de suivre ce dernier.</p> + +<p>—Un temps de galop, Raphaël! dit le comte en éperonnant +son cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver...</p> + +<p>Dix minutes après, jugeant qu'ils étaient hors de vue +et rien n'indiquant qu'ils eussent un danger à redouter, +ils mirent leurs chevaux à une allure plus douce.</p> + +<p>—Corbleu, Diégo! s'écria Raphaël, la matinée n'est +pas perdue!</p> + +<p>—Certes! répondit le comte, la journée a été moins +mauvaise que nous le pensions. Ah! ce matin, je n'espérais +plus!</p> + +<p>—Le morceau est joli, à défaut du gâteau tout entier.</p> + +<p>—C'est là ton avis, n'est-ce pas!</p> + +<p>—Et le tien aussi, je suppose!</p> + +<p>—Oui, ma foi! mais en y réfléchissant, je ne puis +m'empêcher de me désoler un peu! Cette mort est venue +faire avorter un plan si beau! Nous avons de l'or, Raphaël, +mais nous ne sommes pas riches et Henrique n'a +pas de nom!</p> + +<p>—Bah! tu lui donneras le tien! Maintenant que le +marquis est mort, rien ne t'empêche d'épouser Hermosa.</p> + +<p>—Hermosa n'est plus jeune.</p> + +<p>—Oui, voilà la pierre d'achoppement. Mais après tout +elle est belle encore, et quand elle aura cessé de l'être tu +t'en consoleras avec d'autres.</p> + +<p>—Là n'est point la question. Je pense plus à l'argent +qu'à l'amour. Or, environ soixante-quinze mille livres +pour chacun ce n'est guère!...</p> + +<p>—Eh! ne quittons pas le pays. Lançons-nous dans la +politique. Si Billaud-Varenne tient parole, avant peu la +noblesse va se voir assez malmenée. Alors nous quitterons +nos titres, nous reprendrons nos véritables noms, et nous +trouverons bien au milieu de la révolution qui éclatera, +le moyen de faire fructifier nos capitaux.</p> + +<p>—Et si la noblesse triomphe?</p> + +<p>—Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous +connaissons une partie des secrets des révolutionnaires, +nous les combattrons plus facilement.</p> + +<p>—Tu as réponse à tout.</p> + +<p>—Tu t'embarrasses d'un rien.</p> + +<p>—Corbleu! Raphaël! je suis fier de toi. Tu es mon +élève, et bientôt tu seras plus fort que ton maître!...</p> + +<p>Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire, +et ses yeux se fermant à demi laissèrent glisser entre les +paupières un regard moqueur qui enveloppa son compagnon.</p> + +<p>—Maître corbeau!... pensa-t-il.</p> + +<p>Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux +hommes, qui avaient quitté la route des falaises pour une +chaussée plus commode située à peu de distance et tracée +parallèlement à la mer, les deux hommes, disons-nous, +chevauchaient dans un étroit sentier bordé de genêts et +d'ajoncs. Ces derniers, s'élevant à cinq et six pieds de +hauteur, formaient un rideau qui leur dérobait la vue du +pays. Les chevaux, auxquels ils avaient rendu la main, +allongeaient leur cou et avançaient d'un pas égal et mesuré.</p> + +<p>Depuis quelques instants le comte semblait prêter une +oreille attentive à ces mille bruits indescriptibles de la +campagne, auxquels se mêlait le murmure sourd de la houle. +Le chevalier paraissait plongé dans des rêveries qui absorbaient +toute son intelligence. Enfin il redressa la tête, +et s'adressant à son ami:</p> + +<p>—Diégo! dit-il.</p> + +<p>—Chut! répondit le comte en se penchant vers lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—On nous suit!</p> + +<p>—On nous suit? répéta le chevalier en se retournant +vivement.</p> + +<p>—Pas sur la route: mais là dans les genêts, il y a +quelqu'un qui nous épie... Tiens la bride de mon cheval...</p> + +<p>Le chevalier s'empressa d'obéir. Le comte sauta lestement +à terre et s'élança sur le côté droit du sentier. Il +écarta les genêts, il les fouilla de la main et du regard.</p> + +<p>—Personne! s'écria-t-il ensuite.</p> + +<p>—Tu te seras trompé!</p> + +<p>—C'est bien étrange!</p> + +<p>—Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un +homme.</p> + +<p>—C'est possible, après tout.</p> + +<p>—Ne remontes-tu pas à cheval?</p> + +<p>—Tout à l'heure.</p> + +<p>Le comte recommença son investigation, mais sans plus +de résultat que la première fois.</p> + +<p>—Corbleu! fit-il en revenant à sa monture, corbleu! +ces genêts sont insupportables! On peut vous espionner, +vous suivre pas à pas sans que l'on puisse prendre l'espion +sur le fait!</p> + +<p>—Tu es fou, Diégo, lors même qu'un homme eût +marché dans le même sens que nous, pourquoi penser +qu'il nous épiât?</p> + +<p>—Allons, je me serai trompé.</p> + +<p>—Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche. +Écoute-moi, mon cher, j'ai à te communiquer une +idée lumineuse qui vient de me surgir tout à coup...</p> + +<p>—Quelle est cette idée?...</p> + +<p>—Voici la chose.</p> + +<p>—Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord +le sentier des falaises. Du haut des rochers au moins on +domine la campagne, et personne ne peut vous entendre.</p> + +<p>—Soit! regagnons les falaises...</p> + +<p>Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèrent +vers les hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrémité +des genêts, de telle sorte que ni le chevalier, ni le +comte ne purent remarquer l'ondulation causée par le +passage d'un homme qui courait en se baissant pour les +devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas +de distinguer la taille ni de voir le visage, arriva sur les +rochers, les franchit d'un seul bond, tandis que les cavaliers +étaient encore engagés dans les ajoncs, et, avec l'agilité +d'un singe, il se laissa glisser sur une sorte d'étroite +corniche suspendue au-dessus de l'abîme.</p> + +<p>Cette arête du roc longeait les falaises jusqu'à la baie +des Trépassés. Elle était large de dix-huit pouces à peine, +située à quatre pieds environ en contre-bas de la route, +et elle dominait la mer. On ne pouvait en deviner l'existence +qu'en s'approchant tout à fait du pic des falaises.</p> + +<p>L'homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre +la même route que les cavaliers, et à écouter toutes leurs +paroles sans crainte d'être découvert par eux. D'autant +mieux que la surface glissante des rochers ne permettait +aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il +fallait que cet homme eût une habitude extrême de suivre +un pareil chemin; car, il se trouvait sur une corniche +large de dix-huit pouces, et la mort était au bas!</p> + +<p>Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuèrent +leur route et reprirent la conversation un moment +interrompue.</p> + +<p>—Tu disais donc? demanda le comte en regardant +autour de lui, et en poussant un soupir de satisfaction, tu +disais donc, mon cher Raphaël?...</p> + +<p>—Que si tu veux m'en croire, Diégo, nous allons +chercher dans le pays une retraite impénétrable, ignorée +de tous les partis et où nous serons en sûreté.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Tu ne comprends pas?</p> + +<p>—Non; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta +pensée!</p> + +<p>—Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée, +et nous parviendrons à la découvrir avec l'aide de +Carfor, nous nous y enfermerons pour y attendre les événements.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, +quoi que tu en dises; car elle est encore fort belle et n'a +pas quarante ans, ce qui lui donne le droit d'en avoir +vingt-neuf.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Tu y cacheras Henrique. De mon côté j'y mènerai +ma petite Bretonne, et nous passerons joyeusement là les +trois mois d'attente dont nous a parlé Billaud-Varenne. +Bien entendu que l'un de nous ira de temps à autre aux +nouvelles, et que, si les événements l'exigent, nous agirons +plus tôt...</p> + +<p>—Eh bien! cela me sourit assez.</p> + +<p>—N'est-ce pas?</p> + +<p>—Tout à fait, même.</p> + +<p>—Tu m'en vois enchanté.</p> + +<p>—Seulement, avoue une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de +Fouesnan, la fiancée de ce rustre, te tient plus au coeur +que tu ne voulais en convenir ces jours passés?</p> + +<p>En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme +qui suivait les falaises en rampant sur la corniche fit un +tel mouvement de surprise qu'il faillit perdre pied, et +qu'il n'eut que le temps de s'accrocher à une crevasse +placée heureusement à portée de sa main.</p> + +<p>—Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que +la belle enfant me plaît assez.</p> + +<p>—Dis donc beaucoup.</p> + +<p>—Beaucoup, soit!</p> + +<p>—Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu?</p> + +<p>—Demain, après la célébration du mariage.</p> + +<p>—Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant à +la figure que fera le marié!</p> + +<p>—Oui, ce sera, j'imagine, assez réjouissant à voir. +Les deux hommes se laissèrent aller à un joyeux accent +d'hilarité.</p> + +<p>—Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en +redevenant sérieux, il nous faudra nous en occuper ces +jours-ci.</p> + +<p>—Nous en parlerons à Carfor.</p> + +<p>—Pourquoi nous fier à lui?</p> + +<p>—Il connaît le pays.</p> + +<p>—Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux +vaut agir soi-même et sans l'aide de personne.</p> + +<p>—Eh bien! nous agirons...</p> + +<p>—C'est cela; mais avant tout, il faut songer à mettre +notre trésor à l'abri des mains profanes.</p> + +<p>—Bien entendu, Diégo; allons d'abord à Quimper. +Dès demain, nous entrerons en campagne.</p> + +<p>—C'est arrêté!</p> + +<p>Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaises, +dominaient la hauts mer, nous le savons. Le ciel +était pur, la brume, presque constante sur cette partie +des côtes, s'était évanouie sous les rayons ardents du soleil; +l'atmosphère limpide permettait à la vue de s'étendre +jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon. Le comte, +qui laissait errer ses regards sur l'Océan, arrêta si brusquement +son cheval que l'animal, surpris par le mors, +pointa en se jetant de côté.</p> + +<p>—Raphaël! dit le comte. Regarde! Là, sur notre +gauche.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement +vers Penmarckh?</p> + +<p>—Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire?</p> + +<p>—Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof.</p> + +<p>—Le lougre de Marcof! répéta Raphaël.</p> + +<p>—C'est <i>le Jean-Louis</i>, sang du Christ! Je le reconnais +à sa mâture élevée et à ses allures de brick de guerre.</p> + +<p>—Impossible! Le paysan que nous avons rencontré il +y a trois jours à peine, nous a dit que Marcof était allé à +Paimboeuf et qu'il ne reviendrait que dans douze jours au +plus tôt.</p> + +<p>—Je le sais; mais néanmoins, c'est <i>le Jean-Louis</i>, j'en +réponds!...</p> + +<p>—Marcof n'est peut-être pas à bord.</p> + +<p>—Allons donc! <i>Le Jean-Louis</i> ne prend jamais la mer +sans son damné patron.</p> + +<p>—Alors si c'est Marcof, Diégo, raison de plus pour +chercher promptement un asile sûr!...</p> + +<p>—C'est mon avis, Raphaël; car si ce diable incarné +connaît la vérité, et Jocelyn la lui apprendra sans doute, +il va se mettre à nos trousses. Or, je l'ai vu à l'oeuvre, et +je sais de quoi il est capable. Je suis brave, Raphaël, je +ne crains personne, et tu as assisté, près de moi, à plus +d'une rencontre périlleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout +brave que je sois et que tu sois toi-même, nous ne pouvons +rivaliser d'audace et d'intrépidité avec cet homme. +Il semble que la lutte, le carnage et la mort soient ses +éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans hésiter +deux hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu'il sortirait +vainqueur de la lutte! Hâtons-nous donc de regagner +Quimper, Raphaël, et mettons sans plus tarder ton sage +projet à exécution. Un jour nous trouverons l'occasion de +nous défaire de cet homme, j'en ai le pressentiment! Mais, +en ce moment, ne compromettons point l'avenir par une +imprudence.</p> + +<p>Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, +quittèrent la route des falaises en prenant la direction de +Quimper.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> + +<h3>MARCOF.</h3> + + + + +<p>Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était +bien le lougre de Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la +mer. Cette fois, comme le ciel était pur et la brise favorable, +<i>le Jean-Louis</i> avait donné au vent tout ce qu'il avait +de toile sur ses vergues.</p> + +<p>Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse, +et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait +constaté la vitesse remarquable de quatorze noeuds à +l'heure.</p> + +<p>Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée +inattendue du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché +qu'il était par la falaise, un homme, disons-nous, suivait +depuis longtemps les moindres mouvements du <i>Jean-Louis</i>. +Cet homme était Keinec.</p> + +<p>Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, +il s'arrêtait de temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait +ses regards sur un canot amarré à ses pieds. Au +gré de son impatience, le lougre n'avançait pas assez vite. +Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait trembler +ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât, +hissa une voile, et, poussant au large, il gouverna en +mettant le cap sur <i>le Jean-Louis</i>.</p> + +<p>En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord +à bord. Bervic, reconnaissant Keinec, lui jeta un câble +que le jeune marin amarra à l'avant de son embarcation, +puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux flancs du petit navire, +il bondit sur le pont.</p> + +<p>—Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic.</p> + +<p>—Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.</p> + +<p>—Bon; je descends.</p> + +<p>Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre +de Marcof dont la porte était ouverte. Le patron du +<i>Jean-Louis</i>, courbé sur une table, était en train de pointer +des cartes marines. Il était tellement absorbé par son travail +qu'il n'entendit pas Keinec entrer.</p> + +<p>—Marcof! fit le jeune homme après un moment de +silence.</p> + +<p>—Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un +éclair de plaisir illumina sa physionomie. Ta présence +m'en dit plus que tes paroles ne pourraient le faire, et je +devine que je puis te tendre la main, n'est-ce pas.</p> + +<p>—Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.</p> + +<p>Et les deux marins échangèrent une amicale poignée +de main.</p> + +<p>—J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit +Marcof.</p> + +<p>—Et moi de mauvaises pour toi.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le +marquis de Loc-Ronan?</p> + +<p>—Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans +doute! je l'aime et je le respecte de toute mon âme! il a +toujours été si bon pour moi!...</p> + +<p>—Alors, mon pauvre ami, du courage!</p> + +<p>—Du courage, dis-tu?</p> + +<p>—Oui, Marcof, il t'en faut!</p> + +<p>—Mais pourquoi?... pourquoi?</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>Keinec s'interrompit.</p> + +<p>—Tonnerre! parle donc!</p> + +<p>—Le marquis est mort hier!</p> + +<p>—Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin +d'une voix étranglée.</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Par accident?</p> + +<p>—Non, dans son lit.</p> + +<p>Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée +indiquait énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle +lui causait de douleurs. Le sang lui monta au visage. Il +arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses yeux s'ouvrirent +comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il se +laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses +mains. Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine; +des cris rauques s'échappèrent de sa gorge, et au +travers de ses doigts crispés des larmes brûlantes roulèrent +sur ses joues bronzées par le vent de la mer. Le désespoir +de cet homme était terrible et puissant comme sa +nature.</p> + +<p>Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin +Marcof releva lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il +quitta son siége et il marcha rapidement quelques secondes +dans l'entre-pont. Puis il revint près de Keinec.</p> + +<p>—Donne-moi des détails, lui dit-il.</p> + +<p>Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort +du marquis, et ce qu'il raconta était l'expression la plus +simplement exacte de la vérité.</p> + +<p>—De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que +le marquis est mort?...</p> + +<p>—Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend +dans le caveau de ses pères.</p> + +<p>—Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière +fois son visage?...</p> + +<p>—Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, +continua Keinec, je pensai à t'en donner avis en +te faisant passer une lettre par le premier chasse-marée +en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf. J'ignorais que +tu revinsses si promptement.</p> + +<p>—Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est +Dieu qui sans doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que +je pusse arriver le jour même de l'enterrement du +marquis.</p> + +<p>—Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures, +je me suis mis en mer pour venir à toi.</p> + +<p>—Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! +vois-tu, je souffre autant que puisse souffrir un homme! +continua Marcof, dont les larmes débordèrent de nouveau.</p> + +<p>Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par +le chagrin? moi, que tu as vu si souvent donner la mort +avec un sang-froid farouche! Cela te paraît bizarre, ridicule +peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof le coeur +d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes +et tu doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, +entends-tu? le marquis de Loc-Ronan, c'était tout ce que +j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais embrassé ni mon père ni +ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la tendresse +d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une +femme! Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les +pour n'en former qu'un seul. Joins-y l'admiration, +l'estime, le respect, et tu n'auras pas encore une idée de +ce que je ressentais pour le marquis de Loc-Ronan!... Tu +ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il +peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une +telle affection à un gentilhomme d'une ancienne et illustre +famille?... C'est un secret, Keinec, un secret que je t'expliquerai +peut-être un jour. Aujourd'hui sache seulement +que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le mien +le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! +bien malheureux!...</p> + +<p>Et il murmura à voix basse:</p> + +<p>—Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il +fallait me frapper, moi, et l'épargner, lui!</p> + +<p>Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les +consolations seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, +et profondément ému lui-même. Marcof se calma +peu à peu.</p> + +<p>—Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps +pour assister à l'office des morts?...</p> + +<p>—Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai +quitté la côte, les prières étaient commencées, et maintenant +le corps du marquis repose dans le caveau mortuaire +du château.</p> + +<p>—Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! +murmurait avec amertume le patron du <i>Jean-Louis</i>.</p> + +<p>Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup.</p> + +<p>—Keinec! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—Tu m'aimes, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu m'es fidèle?</p> + +<p>—Oui, Marcof, fidèle et dévoué!...</p> + +<p>—J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?</p> + +<p>—Cette nuit, comme toujours, je suis à toi!</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—A quelle heure veux-tu que je sois prêt?</p> + +<p>—A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès +du mur du parc, à l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.</p> + +<p>—J'y serai.</p> + +<p>—Merci, mon gars.</p> + +<p>—Puis-je encore autre chose pour toi?</p> + +<p>—Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur +le pont et prends le commandement du lougre pour franchir +la passe.</p> + +<p>Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face +avec lui-même, l'homme de bronze se laissa aller à toute +l'expansion de sa douleur. Pendant deux heures, prières +et cris d'angoisse s'échappèrent confusément de ses lèvres. +Ses yeux devenus arides, étaient bordés d'un cercle +écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets +qu'elle prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé, +l'âme torturée, Marcof se jeta sur son hamac.</p> + +<p>La douleur avait terrassé cette vaillante nature!... +Jusqu'à la nuit Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse +chargé du soin de préparer son repas entra dans la cabine. +Deux fois le pauvre enfant sortit sans avoir osé +troubler les rêveries désolées de son chef.</p> + +<p>Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider +au mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux +Bervic surtout exprimait sa surprise par des bordées de +jurons énergiques empruntés à toutes les langues connues, +et qui s'échappaient de sa large bouche avec une +facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement +défendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont. +Le jeune homme voulait qu'on laissât Marcof +libre dans sa douleur.</p> + +<p>Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son +hamac. Il ouvrit un meuble et il en tira une petite clé +d'abord, puis une plus grande, et il les serra précieusement +toutes deux dans la poche de sa veste. Il passa ses +pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage, +et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela +fait, il mit le tout sous son bras et monta sur le pont.</p> + +<p>Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant +Bervic sans prononcer une parole, et il descendit à +terre. Il traversa rapidement Penmarck, il prit le chemin +des Pierres-Noires, et, tournant brusquement sur la gauche, +il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. +La lune ne s'était point encore levée, et une brume assez +forte couvrait la terre.</p> + +<p>Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof +continua sa route, longea le mur du parc et s'engagea +dans le sentier conduisant à la montagne. Tout à coup +une forme humaine se dressa devant lui.</p> + +<p>—C'est toi, Keinec? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit le jeune homme.</p> + +<p>—Viens!</p> + +<p>Après avoir franchi l'espace d'une centaine de pas, +Marcof s'arrêta devant une porte étroite et basse, pratiquée +dans la muraille. Il tira la petite clé de sa poche et +il ouvrit cette porte.</p> + +<p>—Suis-moi, dit-il à Keinec.</p> + +<p>Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît +parfaitement les aîtres, guida son compagnon à travers le +dédale des allées et des taillis. Bientôt ils arrivèrent devant +le corps de bâtiment principal.</p> + +<p>Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton +de cuivre, il fit jouer un ressort, et une porte massive +tourna lentement sur ses gonds. A peine cette porte fut-elle +ouverte, qu'une bouffée de cet air frais et humide, atmosphère +habituelle des souterrains, les frappa au +visage.</p> + +<p>Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma +une torche et avança. Keinec le suivit silencieusement. +Un escalier taillé dans le roc les conduisit en tournant +sur lui-même dans un premier étage inférieur.</p> + +<p>—Où sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec à +voix basse.</p> + +<p>—Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit +le marin.</p> + +<p>Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir +traversé une longue galerie voûtée, il se trouva en face +d'une porte en fer, percée d'ouvertures en forme d'arabesques, +qui permettaient de distinguer à l'intérieur.</p> + +<p>Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof, +on pouvait apercevoir une longue rangée de sépulcres. +Le marin prit alors la plus grande des deux clés +qu'il avait apportées et l'introduisit dans la serrure.</p> + +<p>Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa +la torche qui s'éteignit. Les deux hommes demeurèrent +plongés dans une obscurité profonde. Tout autre à leur +place eût sans doute été en proie à un mouvement de +frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne +parurent ressentir aucune émotion.</p> + +<p>—Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement +calme, tandis qu'il battait le briquet.</p> + +<p>—La voici, répondit Keinec.</p> + +<p>La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres +rangés symétriquement, la tête adossée à la muraille, +on en distinguait un, le dernier, dont la teinte plus +claire attestait une construction récente; des fragments +du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle +étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en +approcher, se dirigea vers celui qui le précédait. C'était +la tombe du père du marquis de Loc-Ronan. Il s'agenouilla +et pria longuement. Keinec l'imita. Puis se relevant, il +revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement +placée la première en entrant dans le caveau.</p> + +<p>—C'est là qu'il repose! murmura-t-il.</p> + +<p>Et, prenant une résolution:</p> + +<p>—Keinec, dit-il, à l'oeuvre, mon gars!...</p> + +<p>—Que veux-tu donc faire, Marcof?</p> + +<p>—Enlever cette pierre, d'abord.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernière +fois le marquis, et le recoucher ensuite dans sa dernière +demeure!...</p> + +<p>—Une profanation, Marcof!...</p> + +<p>—Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je +veux le faire!...</p> + +<p>—Marcof!...</p> + +<p>—Ne veux-tu pas me prêter ton aide?</p> + +<p>—Mais, songe donc...</p> + +<p>—Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof; réponds +oui ou non. Pars ou reste!</p> + +<p>—Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence; +je t'ai promis de t'aider et je t'aiderai.</p> + +<p>—Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à +l'oeuvre sans plus tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le +répète encore, que ta conscience soit en repos. J'ai le +droit de faire ce que je fais.</p> + +<p>—Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe, +dispose de moi!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVIII</h3> + +<h3>LE SÉPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN.</h3> + + + + +<p>Marcof donna la pioche à Keinec et prit sa torche. Tous +deux se mirent en devoir de desceller la large dalle. Le +plâtre, qui n'avait pas eu le temps de durcir depuis les +quelques heures qu'il avait été employé, céda facilement.</p> + +<p>Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les +bords de la tombe, Keinec s'en servit comme d'un levier. +Marcof joignit ses efforts aux siens. Tous deux roidissant +leurs bras, la dalle se souleva lentement, puis elle glissa +sur le bord opposé et tomba sur la terre molle. Le sépulcre +était ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le vide +et dit à Keinec:</p> + +<p>—Je vais descendre, allume la seconde torche qui est +dans mon caban, et tu me la donneras.</p> + +<p>Keinec obéit.</p> + +<p>—Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes +et donne-le moi aussi.</p> + +<p>Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et +éclairé par Keinec, il descendit avec précaution dans le +caveau. La bière reposait sur deux barres de fer scellées +dans la muraille. Marcof l'attacha solidement, puis pressant +l'extrémité de la corde entre ses dents, il remonta. +Keinec, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous +deux tirèrent doucement, sans secousses, pour hisser le +cercueil à l'orifice du caveau.</p> + +<p>La tâche était rude et difficile, car le cercueil, en chêne +massif et doublé de plomb, était d'une extrême pesanteur. +Mais la volonté froide et inébranlable de Marcof décuplait +ses forces. Keinec l'aidait de tout son pouvoir.</p> + +<p>Après un travail opiniâtre, l'extrémité du cercueil apparut +enfin. Les deux hommes redoublèrent d'efforts. +Marcof, laissant à son compagnon le soin de maintenir en +équilibre le funèbre fardeau, quitta la corde, se glissa +dans le caveau et poussa le cercueil de toute la vigueur +de ses mains puissantes. Keinec l'attira à lui.</p> + +<p>Certes, quiconque eût pu assister à ce spectacle, aurait +cru à quelque effroyable profanation. L'ensemble de ces +deux hommes ainsi occupés, offrait un aspect fantastique +et lugubre. Travaillant dans ce caveau sépulcral à la pâle +clarté de deux torches vacillantes qui laissaient dans l'obscurité +les trois quarts du souterrain, on les eût pris pour +deux de ces vampires des légendes du moyen-âge qui déterraient +les corps fraîchement ensevelis, pour satisfaire +leur infâme et dégoûtante voracité. Leurs vêtements en +désordre, leur figure pâle, leurs longs cheveux flottants +ajoutaient encore à l'illusion. Et cependant c'était l'amour +fraternel qui conduisait l'un de ces hardis fossoyeurs; +c'était l'amitié qui guidait l'autre!... Marcof voulait revoir +les restes chéris de celui qu'il avait perdu. Keinec +aidait Marcof dans l'accomplissement de ce pieux désir, +parce que Marcof était son ami.</p> + +<p>Encore quelques efforts et leur travail pénible allait +être couronné de succès. Marcof voyant la bière maintenue +par Keinec, se hissa hors du tombeau. Puis tous deux +attirèrent le cercueil pour le déposer doucement à terre.</p> + +<p>Malheureusement ils avaient compté sans le poids +énorme du cercueil. A peine l'eurent-ils incliné de leur +côté, que la masse les entraîna. Leurs ongles se brisèrent +sur le coffre de chêne; le cercueil, poussé par sa propre +pesanteur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un +effort suprême pour le retenir, ils ne purent en venir à +bout. La bière tomba lourdement à terre.</p> + +<p>Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa échapper +une exclamation de terreur folle, et il recula comme +pris de vertige, jusqu'à ce qu'il fût adossé à la muraille. +C'est qu'en tombant à terre le cercueil, au lieu de rendre +un son mat, avait semblé pousser un soupir métallique. +On eût dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes +contre les autres.</p> + +<p>Keinec et Marcof se regardèrent. Ils frémissaient tous +deux.</p> + +<p>—As-tu entendu? demanda Keinec à voix basse.</p> + +<p>—Quoi? Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—L'âme du marquis qui revient!</p> + +<p>—Oh! si cela pouvait être! fit Marcof en s'inclinant, +ce serait trop de bonheur.</p> + +<p>—Marcof, si tu m'en crois, tu renonceras à ton projet.</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Eh bien! achevons donc à l'instant, car j'étouffe +ici!...</p> + +<p>—Achevons.</p> + +<p>Ils déclouèrent la bière. Au moment d'enlever le couvercle +ils s'arrêtèrent tous deux et firent le signe de la +croix. Puis, d'une main ferme, Marcof souleva les planches +déclouées.</p> + +<p>Un long suaire blanc leur apparut.</p> + +<p>Marcof porta la main sur l'extrémité du suaire pour le +soulever à son tour. Keinec recula. Marcof écarta le linceul +et se pencha en avant. Ses yeux devinrent hagards, +ses cheveux se hérissèrent, il poussa un grand cri et +tomba à genoux.</p> + +<p>—Keinec! s'écria-t-il, le marquis n'est pas mort.</p> + +<p>Keinec, domptant sa terreur, se précipita vers lui.</p> + +<p>—Keinec, reprit Marcof, le marquis n'est pas mort.</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Regarde!</p> + +<p>—Non! non! répondit Keinec qui crut que son compagnon +était devenu fou.</p> + +<p>—Mais regarde donc, te dis-je!</p> + +<p>Et Marcof, arrachant le linceul, découvrit, au lieu d'un +cadavre, un rouleau de feuilles de cuivre.</p> + +<p>—Miracle! s'écria Keinec.</p> + +<p>—Non! pas de miracle! répondit Marcof. Le marquis +a voulu faire croire à sa mort.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Le sais-je?... Mais, viens! j'étouffe de joie. Le vieux +Jocelyn nous dira tout!</p> + +<p>Et, se précipitant hors du caveau sépulcral, Marcof +entraîna Keinec avec lui. Dès qu'ils furent remontés, et +après avoir refermé l'entrée secrète du souterrain, ils se +dirigèrent vers une autre porte, dissimulée dans la muraille. +Mais au moment de frapper à cette porte ou de +faire jouer un ressort, Marcof s'arrêta.</p> + +<p>—Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il; faisons le +tour et allons sonner à la grille. Mais, écoute, Keinec, +avant de sortir d'ici, il faut que tu me fasses un serment, +un serment solennel! Jure-moi, sur ce qu'il y a de plus +saint et de plus sacré au monde, de ne jamais révéler à +personne ce dont nous venons d'être témoins!</p> + +<p>—Je te le jure, Marcof! répondit Keinec. Pour moi, +comme pour tous, M. le marquis de Loc-Ronan est mort, +et bien mort!...</p> + +<p>—Partons, maintenant.</p> + +<p>—Tu oublies quelque chose.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Nous n'avons pas remis ce cercueil à sa place, et +nous avons laissé la tombe ouverte.</p> + +<p>—Qu'importe! Jocelyn et moi avons seuls les clés du +caveau, et je vais parler à Jocelyn...</p> + +<p>Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour +du mur extérieur, et allèrent sonner à la grille d'honneur. +On fut longtemps sans leur répondre. Enfin un domestique +accourut.</p> + +<p>—Que demandez-vous? fit-il.</p> + +<p>—Nous demandons à entrer au château.</p> + +<p>—Pourquoi faire? M. le marquis est mort et les scellés +sont posés partout.</p> + +<p>—Faites-nous parler à Jocelyn.</p> + +<p>—A Jocelyn? répéta le domestique.</p> + +<p>—Oui, sans doute! répondit Marcof avec impatience.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je...</p> + +<p>—Mais, tonnerre! t'expliqueras-tu? s'écria le marin. +Parle vite, ou sinon je t'envoie à travers les barreaux de +la grille une balle pour te délier la langue.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! fit le domestique avec effroi, je crois +que c'est le capitaine Marcof!</p> + +<p>—Eh oui! c'est moi-même; et, puisque tu m'as reconnu, +ouvre-moi vite ou fais venir Jocelyn.</p> + +<p>—Mais, encore une fois, cela ne se peut pas.</p> + +<p>—Est-ce que Jocelyn est malade?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Mais il est parti.</p> + +<p>—Parti! Jocelyn a quitté le château?</p> + +<p>—Oui, monsieur!</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Aujourd'hui même, pendant que la justice posait les +scellés, et tout de suite après que l'on eut descendu dans +les caveaux le corps de notre pauvre maître.</p> + +<p>—Où est-il allé?</p> + +<p>—On l'ignore; on l'a cherché partout. Il y en a qui +disent qu'il s'est tué de désespoir.</p> + +<p>—Où peut-il être? se demandait Marcof en se frappant +le front.</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'il est inutile que vous entriez, +dit le domestique.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse, il se hâta de se retirer. +Marcof et Keinec s'éloignèrent. Arrivés sur les falaises, +Marcof s'arrêta, et, saisissant le bras du jeune homme:</p> + +<p>—Keinec! dit-il.</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—Je mets à la voile à la marée montante; tu vas venir +à bord.</p> + +<p>—Je ne le puis pas, Marcof.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que c'est bientôt qu'Yvonne se marie...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Et tu sais bien qu'il faut que je tue Jahoua!...</p> + +<p>—Encore cette pensée de meurtre?</p> + +<p>—Toujours!</p> + +<p>Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre.</p> + +<p>—Qu'as-tu fait depuis mon départ? demanda brusquement +le marin.</p> + +<p>—Rien!</p> + +<p>—Ne mens pas!</p> + +<p>—Je te dis la vérité.</p> + +<p>—Tu as vu quelqu'un cependant?</p> + +<p>Keinec se tut.</p> + +<p>—Réponds!</p> + +<p>—J'ai juré de me taire.</p> + +<p>—Je devine. Tu as consulté Carfor?</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>—C'est lui qui te pousse au mal.</p> + +<p>—Non! ma résolution était prise.</p> + +<p>—C'est lui qui te l'a inspirée jadis, je le sais.</p> + +<p>Keinec fit un geste d'étonnement, mais il ne démentit +pas l'assertion de Marcof.</p> + +<p>—Sorcier de malheur! reprit celui-ci avec violence, je +t'attacherai un jour au bout d'une de mes vergues!</p> + +<p>Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied +avec colère.</p> + +<p>—Encore une fois, viens à bord.</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Tu refuses?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu viendras malgré toi! s'écria le marin.</p> + +<p>Et, se précipitant sur Keinec, il le terrassa avec une +rapidité effrayante. Keinec ne put même pas se défendre. +Il fut lié, garrotté et bâillonné en un clin d'oeil. Cela fait, +Marcof le prit dans ses bras et le transporta dans les +genêts.</p> + +<p>—Maintenant, se dit-il, les papiers de l'armoire de fer +m'apprendront peut-être la vérité.</p> + +<p>Abandonnant Keinec, qu'il devait reprendre à son retour, +il se dirigea rapidement vers le château. A peine +eut-il disparu, qu'un homme de haute taille, écartant les +genêts, se glissa jusqu'à Keinec, tira un couteau de sa +poche, trancha les liens et enleva le bâillon.</p> + +<p>—Merci, Carfor! fit Keinec en se remettant sur ses +pieds.</p> + +<p>—Viens vite! répondit celui-ci.</p> + +<p>Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la falaise, +Carfor murmurait à voix basse:</p> + +<p>—Ah! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre à +l'une de tes vergues! tu apprendras à connaître celui que +tu menaces, je te le jure!</p> + +<p>Puis, sans échanger une parole, les deux hommes se +dirigèrent vers la grotte de Carfor.</p> + +<p>Pendant ce temps, Marcof pénétrant de nouveau dans +le parc, arrivait à la petite porte qu'il n'avait pas voulu +ouvrir.</p> + +<p>Il fit jouer un ressort. La porte s'écarta. Il entra. Sans +allumer de torche cette fois, il gravit l'escalier qui se présentait +à lui, il pénétra dans la chambre mortuaire, et il +voulut ouvrir la porte donnant sur le corridor. Il sentit +une légère résistance. Cette résistance provenait de la +bande de parchemin des scellés apposés sur toutes les +portes du château.</p> + +<p>—Tonnerre!... murmura-t-il, la bibliothèque doit être +fermée également.</p> + +<p>Il réfléchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la +fenêtre, et montant sur l'appui, il se laissa glisser jusqu'à +la corniche. Grâce à cette agilité, qui est l'apanage de +l'homme de mer, il gagna extérieurement la petite croisée +en ogive qui éclairait la pièce dans laquelle il voulait pénétrer.</p> + +<p>Il brisa un carreau, il passa son bras dans l'intérieur, +il tira les verrous, il poussa les battants de la fenêtre, et +il pénétra dans la bibliothèque. Alors il alluma une bougie +et se dirigea vers la partie de la pièce que lui avait désignée +son frère. Il déplaça les volumes. Il reconnut le secret +indiqué. L'armoire s'ouvrit sans résistance. Elle renfermait +une liasse de papiers.</p> + +<p>Marcof tira ces papiers à lui, s'assura que l'armoire ne +renfermait pas autre chose, la referma et remit les in-folio +en place dans leurs rayons. Puis, la curiosité le poussant, +il entr'ouvrit les papiers et en parcourut quelques-uns. +Tout à coup il s'arrêta.</p> + +<p>—Ah! pauvre Philippe! murmura-t-il, je devine tout +maintenant! je devine!...</p> + +<p>Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les assura +avec l'aide de sa ceinture, et reprenant la route +aérienne qu'il avait suivie, il regagna le petit escalier du +parc. Quelques minutes après, il atteignait l'endroit où il +avait laissé Keinec. La lune s'était levée et éclairait splendidement +la campagne. Marcof reconnut la place; il la vit +foulée encore par le corps du jeune homme, mais elle était +déserte.</p> + +<p>—Carfor nous épiait!... dit-il au bout d'un instant. +Keinec est libre. Ah! malheur au pauvre Jahoua! malheur +à lui et à Yvonne! Damné sorcier! je fais serment +que tout le sang qui sera versé par ta faute, tu me le +payeras goutte pour goutte!</p> + +<p>Puis, se remettant en marche, il aperçut bientôt les +maisons de Penmarckh et la mâture élancée de son lougre +qui se balançait sur la mer.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIX</h3> + +<h3>CARFOR ET RAPHAEL.</h3> + + + +<p>Dès que Carfor et Keinec furent arrivés à la baie des +Trépassés, ils entrèrent dans la grotte. Keinec était toujours +silencieux et sombre. Carfor souriait de ce mauvais +sourire du démon triomphant.</p> + +<p>—Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tenté +contre toi?</p> + +<p>—Ne parlons plus de Marcof, répondit Keinec avec +impatience; Marcof est mon ami. Quoi que tu dises, +Carfor, tu ne parviendras pas à me faire changer d'avis.</p> + +<p>—Ainsi tu lui pardonnes de t'avoir violenté?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu l'en remercies même?</p> + +<p>—Sans doute, car je juge son intention.</p> + +<p>—A merveille, mon gars! N'en parlons plus, comme +tu dis, mais tu aurais tort de t'arrêter en si belle voie! +Tu pardonnes à Marcof; pendant que tu es en train, pardonne +à Yvonne, et remercie-la d'épouser Jahoua.</p> + +<p>—Tais-toi, Carfor!... tais-toi!...</p> + +<p>—Bah! pourquoi te contraindre?...</p> + +<p>—Tais-toi, te dis-je! répéta Keinec d'une voix tellement +impérative que Carfor se recula. Si j'ai accepté la liberté +que tu m'as rendue ce soir, c'est que je veux me venger.</p> + +<p>—Dès aujourd'hui?...</p> + +<p>—Le puis-je donc?</p> + +<p>—N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu le mariage?</p> + +<p>—Tu te trompes, Carfor; la mort du marquis de Loc-Ronan +a fait remettre la fête de la Soule, et la cérémonie +du mariage de Jahoua et d'Yvonne.</p> + +<p>—Ah! tu sais cela? fit Carfor avec un peu de dépit.</p> + +<p>—L'ignorais-tu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd'hui, +lorsque toi-même tu m'as affirmé qu'il me fallait +attendre le jour de la bénédiction nuptiale.</p> + +<p>Carfor ne répondit pas. Depuis quelques instants il paraissait +réfléchir profondément. Enfin il se leva, sortit de +la grotte, interrogea le ciel, et revenant vers le jeune +homme:</p> + +<p>—Trois heures passées, dit-il. Keinec, il faut que je te +quitte. Je m'absenterai jusqu'au soleil levé mais il faut +que tu m'attendes ici, il le faut, Keinec, au nom même +de ta vengeance, dont le moment est plus proche que tu +ne le crois...</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Je m'expliquerai à mon retour. M'attendras-tu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s'éloigna. +Après avoir regagné les falaises, le berger longea +la route de Quimper et s'enfonça dans les genêts. Il avait +sans doute une direction arrêtée d'avance, car il marcha +sans hésiter et arriva à une saulaie située à peu de distance +d'un petit ruisseau. Au moment où il y pénétrait, +un cavalier débouchait de l'autre côté. Ce cavalier était +le chevalier de Tessy.</p> + +<p>—Palsambleu! s'écria-t-il joyeusement en apercevant +Carfor, te voilà enfin! Sais-tu que j'allais parodier +le mot fameux de Sa Majesté Louis XIV, et dire: j'ai +failli attendre!</p> + +<p>—Je n'ai pas pu venir plus tôt, répondit Carfor.</p> + +<p>—Tu arrives à l'heure, c'est tout ce qu'il me faut. Ta +présence me prouve que tu as trouvé mon message dans +le tronc du vieux chêne, ainsi que cela était convenu +entre nous...</p> + +<p>—Je l'ai trouvé. Que voulez-vous de moi?</p> + +<p>—Corbleu! je trouve la question passablement originale. +Est-ce que par hasard tu aurais oublié les dix louis que +je t'ai donnés et les cinquante autres que je t'ai promis?</p> + +<p>—Cent, s'il vous plaît.</p> + +<p>—Bravo! tu as bonne mémoire.</p> + +<p>—Oui! je n'ai rien oublié.</p> + +<p>—Eh bien, si je ne m'abuse, maître sorcier, c'est demain +que nous nous occupons de l'enlèvement.</p> + +<p>—Cela ne se peut plus.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire?</p> + +<p>—Il faut que vous attendiez huit jours encore.</p> + +<p>—Corps du Christ! je n'attendrai seulement pas une +heure de plus que le temps que je t'ai donné, maraud! +s'écria le chevalier en mettant pied à terre et en attachant +la bride de son cheval à une branche de saule.</p> + +<p>Puis il fouetta cavalièrement ses bottes molles avec +l'extrémité d'une charmante cravache. Carfor le regardait +et ne répondait point.</p> + +<p>—Ne m'as-tu pas entendu? demanda le chevalier.</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je vous le dis encore, c'est impossible.</p> + +<p>—Et moi, je te répète que je ne veux pas attendre.</p> + +<p>—Il le faut cependant.</p> + +<p>—Pour quelle cause?</p> + +<p>—Le mariage de la jeune fille a été reculé de huit jours.</p> + +<p>—A quel propos?</p> + +<p>—A propos de la mort du marquis.</p> + +<p>—Damné marquis! grommela le chevalier, il faut que +sa mort vienne contrarier tous mes projets; mais, palsambleu! +nous verrons bien.</p> + +<p>Puis s'adressant au berger:</p> + +<p>—Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la +mort du marquis de Loc-Ronan dont Satan emporte +l'âme?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de la mort du marquis, répondit +Carfor, mais bien du mariage qui se trouve reculé par +cette mort.</p> + +<p>—Eh! mon cher, je ne tiens en aucune façon à ce que +la belle ait prononcé des serments au pied des autels. Que +je l'enlève, c'est pardieu bien tout ce qu'il me faut!...</p> + +<p>—Je comprends cela.</p> + +<p>—Eh bien! alors?</p> + +<p>—Ce mariage nous est cependant indispensable pour +réussir.</p> + +<p>—Que chantes-tu là, corbeau de mauvais augure?</p> + +<p>—La vérité. Ce mariage doit être notre plus puissant +auxiliaire.</p> + +<p>—Explique-toi clairement.</p> + +<p>—Sachez donc que mes mesures étaient prises. Aujourd'hui +même, jour de la bénédiction des deux promis, la +fête de la Soule devait avoir lieu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que la fête de la Soule?</p> + +<p>—Une vieille coutume du pays qu'il serait trop long +de vous expliquer.</p> + +<p>—Passons alors.</p> + +<p>—Jahoua, le fiancé d'Yvonne, aurait été tué à cette +fête.</p> + +<p>—Bah! vraiment?</p> + +<p>—Vous comprenez quel tumulte aurait occasionné sa +mort.</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>—Dès lors, rien n'était plus facile, par ruse ou par +violence, que de s'emparer d'Yvonne.</p> + +<p>—Tiens! tiens! tiens! s'écria le chevalier en riant; +mais c'était fort bien imaginé tout cela!...</p> + +<p>—D'autant plus que j'aurais augmenté ce tumulte par +des moyens qui sont à ma disposition, et peut-être réussi +à faire un peu de politique en même temps.</p> + +<p>—Très-ingénieux, sur ma foi!</p> + +<p>—Malheureusement, vous le savez, la fête de la Soule +et le mariage sont reculés. Il faut donc ajourner notre expédition.</p> + +<p>—Je ne suis pas de ton avis.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Je veux enlever Yvonne aujourd'hui, et, morbleu! +je l'enlèverai!</p> + +<p>—Sans moi?</p> + +<p>—Avec toi, au contraire.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Écoute-moi attentivement.</p> + +<p>Carfor fit signe qu'il était disposé à ne pas laisser +échapper un mot de ce qu'allait dire le chevalier.</p> + +<p>—Nous disons, continua celui-ci, qu'il te faut un tumulte +quelconque dans le village de Fouesnan?</p> + +<p>—Oui, répondit le berger.</p> + +<p>—Cela est indispensable?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Eh bien! mon gars, j'ai ton affaire.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Tu sauras qu'aujourd'hui même il y aura à Fouesnan, +non-seulement un tumulte, mais encore un véritable +orage, une émeute même, et peut-être bien un commencement +de contre-révolution.</p> + +<p>—Expliquez-vous, monsieur le chevalier! s'écria Carfor +avec anxiété.</p> + +<p>—Comment, tu ne sais rien?</p> + +<p>—Rien!</p> + +<p>—Toi? un agent révolutionnaire? continua le gentilhomme, +ou celui qui en portait l'habit, ravi intérieurement +de prouver au berger que lui, Carfor, n'était qu'un +de ces agents subalternes qui ne savent jamais tout, tandis +que lui, le chevalier de Tessy, connaissait à fond les +intrigues politiques du département.</p> + +<p>Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience. +Le chevalier reprit:</p> + +<p>—Voyons, je veux bien t'éclairer. Tu dois au moins +savoir que, depuis quelques mois, une partie de la Bretagne +s'agite à propos des prêtres.</p> + +<p>—Pour le serment à la constitution?</p> + +<p>—C'est cela.</p> + +<p>—Oui, les assermentés et les insermentés, les jureurs +et les vrais prêtres, comme on les appelle dans le pays.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Je savais cela, monsieur; mais je savais aussi que, +jusqu'ici, la Cornouaille était restée calme, et que le département +ne tourmentait pas les recteurs comme dans +le pays de Léon, dans celui de Tréguier et dans celui de +Vannes...</p> + +<p>—Oui, mon cher; mais tu n'ignores pas non plus que +l'Assemblée législative a rendu un décret par lequel il +est formellement interdit aux prêtres non assermentés d'exercer +dans les paroisses? Comme tu viens de le dire, la +Cornouaille, autrement dit le département de Finistère, +n'avait pas encore sévi contre ses calotins. Mais l'administration +a reçu des ordres précis auxquels il faut obéir +sans retard.</p> + +<p>—Elle va sévir contre les recteurs? demanda vivement +Carfor dont l'oeil brilla d'espoir.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—En êtes-vous certain?</p> + +<p>—J'en réponds.</p> + +<p>—Et quand cela?</p> + +<p>—Tout de suite, te dis-je.</p> + +<p>—Bonne nouvelle!</p> + +<p>—Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connaître +l'arrêt de l'administration?</p> + +<p>—Certes!...</p> + +<p>—J'en ai la copie dans ma poche.</p> + +<p>—Oh! lisez vite, monsieur le chevalier!</p> + +<p>Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit, +et il s'apprêta à en donner lecture.</p> + +<p>—Écoute, dit-il, je passe sur les formules d'usage et +j'arrive au point important:</p> + +<p>—Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui +suit:</p> + +<p>«1º Que toutes les églises et chapelles, autres que les +églises paroissiales, seront fermées dans les vingt-quatre +heures.</p> + +<p>«2º Que tous les prêtres insermentés demeureront en +état d'arrestation.</p> + +<p>«3º Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses +enfants par le prêtre constitutionnel, recourrait aux insoumis, +sera déféré à l'accusateur public.</p> + +<p>«Arrêté du département du Finistère, 30 juin 1791.»</p> + +<p>—Or, continua le chevalier après avoir terminé sa lecture, +il résulte des informations que j'ai prises, que le +recteur de Fouesnan n'est nullement assermenté. Aujourd'hui +même, messieurs les gendarmes se présenteront au +presbytère et l'arrêteront. Les gars du village tiennent +plus à leur curé qu'à la peau de leur crâne. Crois-tu qu'ils +le laisseront emmener?</p> + +<p>—Non certes! répondit Carfor.</p> + +<p>—En poussant adroitement les masses, et c'est là ton +affaire, on arrivera facilement à une petite rébellion. Or, +une rébellion, maître Carfor, quelque minime qu'elle soit, +ne s'accomplit pas sans beaucoup de tumulte, et, dans +un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles. Comprends-tu?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Et tu agiras?</p> + +<p>—Vous pouvez vous en rapporter à moi. A quelle +heure les gendarmes doivent-ils venir au presbytère de +Fouesnan?</p> + +<p>—Vers la tombée de la nuit...</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—J'en suis parfaitement certain.</p> + +<p>—Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domestique +dévoué à l'entrée du village du côté du chemin des +Pierres-Noires.</p> + +<p>—Bon! à quelle heure?</p> + +<p>—A sept heures du soir.</p> + +<p>—Tu m'amèneras Yvonne?</p> + +<p>—A mon tour je vous en réponds.</p> + +<p>—Seras-tu obligé d'employer du monde?</p> + +<p>—Pourquoi cette question?</p> + +<p>—Parce qu'il me répugne de mettre beaucoup d'étrangers +au courant de mes affaires.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, j'agirai seul.</p> + +<p>—Bravo! maître Carfor. Tu es décidément un sorcier +accompli.</p> + +<p>—Voilà le jour qui se lève. Séparons-nous.</p> + +<p>—A ce soir, à Fouesnan.</p> + +<p>—A sept heures, mais à condition que les gendarmes +agiront de leur côté.</p> + +<p>—Cela va sans dire.</p> + +<p>—Adieu, monsieur le chevalier.</p> + +<p>—Adieu, mon gars.</p> + +<p>Et le chevalier de Tessy, enchanté de la tournure que +prenaient ses affaires, décrocha la bride de son cheval, se +mit légèrement en selle et partit au galop. Carfor demeura +seul à réfléchir.</p> + +<p>—Oh! les prêtres vont être poursuivis maintenant! +pensait-il, et un éclair joyeux se reflétait sur ses traits +amaigris. On va donner la chasse aux recteurs! Tant mieux! +Les paysans se révolteront, les coups de fusil retentiront. +C'est la guerre dans le pays! La guerre! Oh! il sera facile +alors de frapper ses ennemis! Quel malheur que ce +marquis de Loc-Ronan soit mort si vite! Dans quelques +mois, j'aurais peut-être pu le tuer moi-même! N'importe, +les autres me restent et Jahoua sera le premier!</p> + +<p>Et Carfor, poussant un éclat de rire sauvage, frappa +ses mains l'une dans l'autre en murmurant d'une voix vibrante:</p> + +<p>—Tous! ils mourront tous! et je serai riche et puissant!</p> + +<br><br><br> +<h3>XX</h3> + +<h3>UN PRÊTRE ASSERMENTÉ.</h3> + + +<p>En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouvertement, +mais de sourdes menées faisaient fermenter dans +la tête des paysans de vagues idées de lutte contre le +nouveau mode de gouvernement établi. Depuis la proclamation +de la constitution, une scission s'était opérée +dans le clergé, et cette scission menaçait de partager non-seulement +les prêtres, mais encore les paroisses.</p> + +<p>Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fête +de la Fédération, Armand-Gaston Camus, prêtre janséniste, +aidé par ses amis, avait provoqué la régularisation +du temporel de l'Église. Le temporel est, on le sait, le +revenu qu'un ecclésiastique tire de ses bénéfices. D'abord, +la proposition fut mal accueillie par l'Assemblée; Camus +prétendait vouloir mettre le clergé en communion d'intérêt +avec le peuple, mais le côté droit crut apercevoir dans +cette motion un moyen employé pour servir la cause de +Jansénius, et il la repoussa de toutes ses forces, n'épargnant +pas à l'orateur le ridicule ni les injures.</p> + +<p>Camus, néanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du +même mois, il revint à la charge et développa ses idées. +Il ne s'agissait de rien moins que d'une révolution dans +l'établissement de la constitution existante du clergé. Camus +assimilait la division ecclésiastique à la division civile, +réduisait les cent trente-cinq évêques à quatre-vingt-trois, +détruisait les chapitres, les abbayes, les prieurés, les chapelles +et les bénéfices, confiait le choix des évêques et des +curés aux mêmes corps électoraux chargés de nommer les +administrations civiles, et statuait enfin qu'aucun évêque, +à l'avenir, ne pourrait s'adresser au pape pour en obtenir +la confirmation. De plus, le casuel était supprimé et +remplacé par un traitement fixe.</p> + +<p>Après une vive et orageuse discussion, l'Assemblée +adopta ce projet que l'on nomma la <i>Constitution civile +du clergé</i>. Louis XVI, cependant, n'approuva pas immédiatement +cette décision; et avant de la sanctionner de +son pouvoir royal, il demanda du temps pour réfléchir. +Puis il écrivit au pape de venir en aide à sa conscience. +Le pape fit longtemps attendre sa réponse, et pendant de +longs mois, la constitution devint un obstacle à la concorde +générale. Enfin, le 26 décembre, le roi, obsédé par +les manoeuvres de ceux qui le poussaient, approuva le décret +et sanctionna du même coup l'article relatif au serment +que devaient donner les prêtres à cette constitution +nouvelle, article arrêté depuis peu par l'Assemblée. Le +lendemain de ce jour, cinquante-huit ecclésiastiques prêtèrent +ce serment au sein de l'Assemblée, et le décret fut +bientôt placardé par toute la France avec ordre d'y obéir, +en dépit des sages observations de Cazalès qui s'y opposa +vivement.</p> + +<p>«Les querelles religieuses vont recommencer, s'écria-t-il +du haut de la tribune; le royaume sera divisé et +réduit bientôt à cet état de misère et de guerre civile qui +rappellera l'époque sanglante de la révocation de l'édit +de Nantes!</p> + +<p>Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d'Agen, +monte à son tour à la tribune et refuse le serment prêté +par l'abbé Grégoire; d'autres prêtres suivent son exemple. +La séance devient orageuse; on entend des cris dans les +tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemblée décrète +que les membres interpellés répondront seulement +<i>oui</i> ou <i>non</i>. Tous les évêques et tous les ecclésiastiques +qui siégent à droite répondent par un refus formel. Le 9, +vingt-neuf curés des paroisses de Paris refusent d'accepter +la constitution. Le 10, l'abbé Noy envoie à Bailly son serment +civique signé de son sang. Le même jour, une caricature, +colportée dans tout Paris, représente un prêtre en +chaire: une corde, mue par une poulie et tirée par les +patriotes, lui fait lever les bras. Enfin, sur huit cents ecclésiastiques +employés dans la capitale, plus de six cents +préfèrent renoncer à leurs places plutôt que d'obéir à +l'ordre de l'Assemblée.</p> + +<p>Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces +réfractaires. Sur les cent trente-cinq évêques, quatre +seulement prêtèrent le serment exigé; les autres se renfermèrent +dans un refus absolu, déclarant que leur conscience +les empêchait d'accéder à ce que l'on exigeait d'eux. +Les populations des campagnes, tiraillées en sens contraire, +penchaient ouvertement du côté de leurs anciens +pasteurs. En Bretagne, surtout, l'émotion fut vive et profonde, +bien qu'elle se produisît tardivement en raison de +l'éloignement de la province de la capitale et de la façon +de vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791 +jusqu'à l'époque à laquelle se passe notre récit, cependant, +les départements de l'Ouest s'étaient peu à peu occupés +de leur clergé menacé, et le schisme s'y faisait jour. +Certains ecclésiastiques, adoptant les doctrines à l'ordre +du jour, s'étaient empressés de se rallier au parti triomphant, +et n'avaient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance. +D'autres, au contraire, et surtout les prêtres des +départements de l'Ouest, avaient refusé obstinément de +reconnaître la constitution, et par conséquent de lui prêter +serment.</p> + +<p>De là les assermentés et les insermentés. Ces derniers +luttaient contre le pouvoir, excitant même le zèle de leurs +concitoyens, et les conduisant de l'opposition passive à la +révolte ouverte. Agissant soit avec connaissance de cause, +soit par ignorance, ils prêchaient la guerre civile. D'un +autre côté, les persécutions sans nombre qui devaient les +atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire, +parmi ces prêtres réfractaires, il se trouvait de dignes +pasteurs, amis du repos et de la tranquillité, et ne comprenant +pas comment eux, ministres du Dieu de miséricorde, +étaient ou n'étaient pas déchus de leur sacerdoce, +suivant qu'ils avaient prêté ou non un serment entre les +mains de citoyens revêtus d'écharpes tricolores. Ils disaient +qu'ils servaient Dieu d'abord et non la révolution; +ils demandaient simplement qu'on les laissât continuer en +paix leur pieuse mission, et qu'on ne les chassât pas des +cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais l'Assemblée +législative voyait en eux des agents provocateurs, +et, les poursuivant sans relâche, augmentait encore leur +influence. Mis en révolte ouverte contre la loi, ils agirent +contre elle, et se firent un honneur et un devoir de ne pas +céder. Non contents de blâmer ce qu'ils nommaient l'apostasie +des prêtres assermentés, ils excitaient les fidèles +à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les traiter +comme des profanateurs et des impies.</p> + +<p>Presque toutes les communes avaient repoussé par la +force les curés que l'on voulait leur imposer. Dans celles +où on les souffrait, l'église était déserte. Les enfants mêmes +se sauvaient en désignant le nouveau prêtre sous le +nom de «jureur.»</p> + +<p>Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait +donné une sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au +moins un de ces proscrits. La nuit on leur conduisait, de +plusieurs lieues, les enfants nouveau-nés et les malades, +pour baptiser les uns et bénir les autres. Tout mariage +qui n'eût pas été consacré par eux eût été réputé impur +et presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les +églises qui leur étaient fermées, ils improvisaient des autels +dans les bruyères, sur quelque pierre druidique, au +fond des bois, sur des souches amoncelées, au bord des +grèves, sur des rochers laissés à sec par la marée basse. +Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient +au petit volet extérieur, et disaient à voix basse:</p> + +<p>—Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel +autel.</p> + +<p>Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au +moment indiqués pour assistera la célébration de l'office +divin. Ces offices avaient toujours lieu la nuit. Souvent +les sermons succédant à la messe faisaient germer dans +les esprits de sourdes colères, et préparaient peu à peu à +la guerre qui devait bientôt éclater.</p> + +<p>Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils +étaient prêts à bénir les armes de l'insurrection. Des proclamations +étaient presque toujours distribuées à la fin +de chaque sermon, proclamations écrites dans un style politico-religieux, +et propre à frapper l'imagination de ceux +qui les lisaient.</p> + +<p>De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre +de la bouche de leurs moines un catéchisme composé +contre les Français, de même les paysans bretons et vendéens +recevaient des mains de leurs recteurs des actes +religieux dans le genre de ceux-ci.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>ACTE DE FOI.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je crois fermement que l'Église,</p> +<p>Quoi que la nation en dise,</p> +<p>Du Saint-Père relèvera</p> +<p>Tant que le monde durera;</p> +<p>Que les évêques qu'elle nomme,</p> +<p>N'étant point reconnus de Rome,</p> +<p>Sont des intrus, des apostats,</p> +<p>Et les curés des scélérats,</p> +<p>Qui devraient craindre davantage</p> +<p>Un Dieu que leur serment outrage.</p> + </div> </div> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>ACTE D'ESPÉRANCE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'espère, avant que ce soit peu,</p> +<p>Les apostats verront beau jeu,</p> +<p>Que nous reverrons dans nos chaires</p> +<p>Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires;</p> +<p>Que les intrus disparaîtront;</p> +<p>Que la divine Providence,</p> +<p>Qui veille toujours sur la France,</p> +<p>En dépit de la nation,</p> +<p>Nous rendra la religion.</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>ACTE DE CHARITÉ.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aime, avec un amour de frère,</p> +<p>Les rois d'Espagne et d'Angleterre,</p> +<p>Et les émigrés réunis,</p> +<p>Qui rendront la paix au pays;</p> +<p>J'aime les juges qui sans fautes</p> +<p>Condamneront les patriotes,</p> +<p>Le fer chaud qui les marquera,</p> +<p>Et le bourreau qui les pendra.</p> + </div> </div> + +<p>Lassés par ces résistances, la plus grande partie des +administrateurs essayèrent d'user de rigueur et de réprimer +par la force. D'autres fermèrent bénévolement les +yeux. Indulgence et sévérité demeurèrent impuissantes.</p> + +<p>Jusqu'alors le département du Finistère, et surtout les +côtes méridionales, avaient été à l'abri de ces calamités. +Les recteurs réfractaires ou constitutionnels vivaient en +paix dans leurs paroisses. Malheureusement cette tranquillité +ne pouvait être de longue durée. Ainsi que le chevalier +de Tessy l'avait dit à Carfor, l'administration du +département, agissant d'après des ordres supérieurs, avait +rendu un arrêté contre les prêtres non assermentés, et +cet arrêté allait recevoir le jour même à Fouesnan son +application rigoureuse.</p> + +<p>Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil +semblait prêt à s'enfoncer dans l'Océan, une douzaine de +cavaliers portant l'uniforme de la gendarmerie, commandés +par un brigadier, arrivèrent au grand trot par la route +de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant +le piétinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement +de leurs demeures et s'avançaient sur le pas de +leur porte.</p> + +<p>C'était encore un spectacle nouveau pour eux, dans +cette partie de la Cornouaille, que de voir passer un détachement +de soldats bleus. Les enfants criaient en courant +pour suivre les gendarmes, chacun croyait à une +ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne +ne devinait le véritable but de la cavalcade. Arrivés +sur la place du village, le brigadier et six de ses hommes +mirent pied à terre, tandis que les autres gardaient les +chevaux.</p> + +<p>Les gendarmes s'avancèrent vers le presbytère. Par un +singulier hasard, le vieux recteur sortait précisément de +l'église, et s'apprêtait à regagner son humble demeure. +Son costume l'indiquait trop clairement au brigadier pour +qu'il pût y avoir l'ombre d'une hésitation dans son esprit. +Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre.</p> + +<p>En voyant les soldats s'arrêter sur la place au lieu de +continuer leur route, les paysans étaient successivement +sortis de leurs maisons et s'étaient rapprochés. Ils formaient +un cercle autour des gendarmes. L'un d'eux, qui +connaissait le brigadier, s'approcha de lui.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.</p> + +<p>—Bonjour, l'ancien, répondit le brigadier qui parlait +assez bien le bas-breton.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous amène donc ici?</p> + +<p>—Une réquisition de corbeaux.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça veut dire?</p> + +<p>—Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le +présent, ôte-toi un peu de mon passage; j'aperçois là-bas +l'oiseau que je veux dénicher...</p> + +<p>Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa +outre en se dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant +sans doute que c'était à lui que le sous-officier en voulait, +attendait paisiblement sous le porche de l'église. Quand +le gendarme fut en face du vieux recteur:</p> + +<p>—Le curé de Fouesnan? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est moi, répondit le prêtre.</p> + +<p>—Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un +sourire.</p> + +<p>—Que me voulez-vous, mon ami?</p> + +<p>—Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si +vous avez prêté serment à la constitution?</p> + +<p>—Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de +politique. Il prêche la paix, voilà tout.</p> + +<p>—Connu! les grandes phrases et autres frimes pour +ne pas répondre; mais je représente la nation, moi, et la +nation n'a pas le temps d'écouter les sermons. Répondez +catégoriquement.</p> + +<p>Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.</p> + +<p>—Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A +moins qu'il n'y en ait parmi vous qui aient envie que je +leur lie les pouces et que je les emmène avec moi.</p> + +<p>Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit.</p> + +<p>—Voyons, continua le gendarme en s'adressant au +recteur; répondez, l'ancien!</p> + +<p>—Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je +vous le demande.</p> + +<p>—Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution, +ainsi que l'ordonne la loi?</p> + +<p>—Non, répondit le prêtre.</p> + +<p>—Vous avouez donc que vous êtes réfractaire?</p> + +<p>—J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants.</p> + +<p>Et le recteur désignait du geste les paysans.</p> + +<p>—Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon +vieux, et en route.</p> + +<p>—Vous m'emmenez?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—Et où allez-vous me conduire, mon Dieu?</p> + +<p>—A Quimper.</p> + +<p>—En prison peut-être?</p> + +<p>—C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous +vous arrangerez avec les membres de la commune.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait?</p> + +<p>—Vous êtes insermenté.</p> + +<p>—Monsieur le brigadier...</p> + +<p>—Allons! pas tant de manières, et filons! interrompit +le soldat en portant la main sur le collet de la soutane du +prêtre.</p> + +<p>Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité. +Mais les murmures des paysans se changeaient en vociférations, +et déjà les gars les plus solides et les plus hardis +s'étaient jetés entre le prêtre et les gendarmes. Au plus +fort du tumulte, le vieil Yvon accourut, son pen-bas à la +main. Il se précipita vers son ami le recteur, et s'adressant +aux paysans:</p> + +<p>—Mes gars! s'écria-t-il, on a tué notre marquis, on +veut emprisonner notre recteur. Le souffrirez-vous?</p> + +<p>—Non! non! répondirent les paysans en formant autour +des gendarmes un cercle plus étroit.</p> + +<p>—La Rose! commanda le brigadier à un trompette, +sonne un appel!...</p> + +<p>Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture +l'arrêté du département, le lut à haute et intelligible +voix. Après cette lecture, il y eut un moment d'hésitation +parmi la foule. Le brigadier voulut en profiter. Saisissant +une seconde fois le vieillard, il fit un effort pour l'entraîner, +mais les paysans se précipitèrent de nouveau et le +recteur fut dégagé. Jusqu'alors là résistance se bornait à +une simple opposition passive. Cependant cette opposition +était tellement évidente, que le brigadier frappa la terre +de la crosse de sa carabine avec une sourde colère.</p> + +<p>Il y avait là douze soldats en présence de près de cinquante +paysan. Le gendarme comprenait qu'en dépit des +carabines, des pistolets et des sabres, la partie ne serait +pas égale.</p> + +<p>—A cheval! commanda-t-il à ses hommes.</p> + +<p>La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du départ +sans exécuter son mandat, lui livra passage. Mais se retournant +vers le recteur:</p> + +<p>—Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne +de me suivre! dit-il.</p> + +<p>—Non! non! hurlèrent les paysans.</p> + +<p>—Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant à ses +soldats.</p> + +<p>—Mes enfants! mes enfants! disait le prêtre en s'efforçant +d'apaiser le tumulte.</p> + +<p>Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu +du bruit. Puis les enfants se glissaient silencieusement +dans la foule et apportaient à leurs pères les pen-bas que +leur envoyaient les femmes.</p> + +<p>—Sabre en main! ordonna le brigadier.</p> + +<p>Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se +reculèrent. Le moment était décisif. Tout à coup un bruit +de galop de chevaux retentit, et une nouvelle troupe de +soldats, plus nombreuse que la première, déboucha sur la +place. Le brigadier poussa un cri de joie.</p> + +<p>—Gendarmes! ordonna-t-il en s'élançant, sabrez-moi +cette canaille!</p> + +<p>—A bas les gendarmes! à bas les bleus! répondirent +les paysans. Vive le recteur! à bas la constitution!</p> + +<p>—Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons! +s'écria la voix du sous-lieutenant commandant le nouveau +détachement. Attention, vous autres! Placez les prisonniers +dans les rangs.</p> + +<p>Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les +paysans, refoulés, en obstruaient les issues. Une collision +était imminente. Les femmes pleuraient, les enfants +criaient, les soldats juraient, et les paysans, calmes et +froids, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les autres +du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme +la charge des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes +n'avaient pu s'emparer, était agenouillé sous le +porche de l'église et implorait la miséricorde divine.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXI</h3> + +<h3>LES DEUX RIVAUX.</h3> + + + + +<p>En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre +en bataille, le vieil Yvon s'était précipité vers sa demeure.</p> + +<p>—Yvonne! cria-t-il.</p> + +<p>—Mon père? répondit la jeune fille toute tremblante.</p> + +<p>—Où est Jahoua?</p> + +<p>—A Penmarkh, père, vous le savez bien.</p> + +<p>—Est-ce qu'il ne va pas revenir?</p> + +<p>—Si, père, je l'attends.</p> + +<p>Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard +avait décroché un fusil pendu au-dessus de la cheminée.</p> + +<p>—Écoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger.</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Tu prendras la traverse par les genêts.</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant +de Jahoua, et tu lui diras de hâter sa venue...</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Nous n'avons pas trop de gars ici...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! s'écria Yvonne, on va donc se battre?</p> + +<p>—Tu le vois.</p> + +<p>—Oh! mon père, prenez garde...</p> + +<p>—Silence, enfant; songe à mes ordres et obéis.</p> + +<p>—Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son +front au vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, +la poussa vers le verger, et la suivant de l'oeil;</p> + +<p>—Au moins, murmura-t-il, elle sera à l'abri de tout +danger!</p> + +<p>Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En +ce moment, l'officier qui avait pris le commandement renouvelait +l'ordre d'exécuter la loi. Les paysans, faisant +bonne contenance, répondaient aux menaces par des +huées.</p> + +<hr> + +<p>Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent +dans le village de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la +jolie Yvonne, suivait en trottant sur son bidet ce chemin +des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru jadis un si +grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves +enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée +de son prochain mariage, chantonnait gaiement un noël, +laissant marcher son cheval à sa fantaisie.</p> + +<p>Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir +Yvonne sur sa croupe rebondie, lors du retour des +promis de leur voyage à l'île de Groix. L'imagination +emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua se +voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture, +criant, pleurant et dansant dans la salle basse de la +ferme. De temps en temps il portait la main à la poche +de sa veste, en tirait un petit paquet sous forme de boîte, +l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite renfermait une +magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur, commissionné +par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour +même de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie +qu'allait éprouver sa coquette fiancée. Alors il activait +l'allure du bidet. Déjà l'extrémité du clocher de Fouesnan +lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore une demi-heure +de route et il serait arrivé. C'était précisément à +ce moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans +le village.</p> + +<p>Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita +l'allure de son cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en +avant qu'un homme, écartant brusquement les ajoncs, se +dressa devant lui, à un endroit où la route faisait coude.</p> + +<p>Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était +Keinec.</p> + +<p>Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait +à la main sa carabine. Les deux hommes demeurèrent +un moment immobiles, les regards fixés l'un sur +l'autre.</p> + +<p>Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ +qu'une scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins +son visage n'exprima pas la moindre crainte, et, +lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.</p> + +<p>—Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il</p> + +<p>—Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé +quelquefois si tu devais redouter ma vengeance?</p> + +<p>—Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher +pour me parler ainsi de vengeance?</p> + +<p>—Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler +les serments d'Yvonne et sa trahison?</p> + +<p>—Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis +longtemps, je désirais trouver une occasion de te +parler sans témoins.</p> + +<p>—Toi? fit le marin avec étonnement.</p> + +<p>—Moi-même, car une explication est nécessaire entre +nous, et le bonheur et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. +Keinec, tu me reproches de t'avoir enlevé l'amour +de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches à Yvonne d'avoir +trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de +ta vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un +malheur, c'est que la volonté de Dieu s'y est opposée! +Est-ce vrai?</p> + +<p>—Cela est vrai, répondit Keinec.</p> + +<p>—Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre +un crime. Que t'ai-je fait, moi? Je ne te connaissais pas. +Tu passais pour mort dans le pays. Je vis Yvonne et je +l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont j'ignorais +l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps +pleuré! Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu +que, jeune et jolie comme elle l'est, elle se condamnât à +vivre dans une éternelle solitude?...</p> + +<p>—Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne +suis pas venu pour écouter ici des explications quelles +qu'elles soient!...</p> + +<p>—Pourquoi es-tu venu alors?</p> + +<p>—Pour te tuer!</p> + +<p>—Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?</p> + +<p>—N'as-tu pas assassiné mon bonheur?</p> + +<p>—Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte +d'un lâche!</p> + +<p>—Eh bien! je serai lâche! que m'importe.</p> + +<p>Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. +Jahoua pâlit, mais il ne bougea point.</p> + +<p>—Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était +plus livide et plus effrayant que celui du fermier; écoute, +je ne veux pas tuer l'âme en même temps que le corps. +Je t'accorde cinq minutes pour faire ta prière...</p> + +<p>—Je refuse! répondit Jahoua.</p> + +<p>—Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?</p> + +<p>—Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos +coeurs; Dieu nous jugera.</p> + +<p>—Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne?</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer +ton arrêt! Tu es décidé à mourir? Eh bien! meurs +sans prières!... meurs comme un chien!</p> + +<p>Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula, +appuya son doigt sur la détente et fit feu. L'amorce brûla +seule. Keinec poussa un cri de rage. Jahoua respira fortement.</p> + +<p>—Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin; +Carfor l'avait bien dit!</p> + +<p>—Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé!</p> + +<p>—Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête.</p> + +<p>—Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!</p> + +<p>En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le +talus de la route, et se tint debout à trois pas de Keinec. +Ce dernier saisit sa carabine par le canon, et la fit tournoyer +comme une massue. Les deux hommes se regardèrent +face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes +dans une menaçante immobilité. On devinait +qu'entre eux la lutte serait terrible, car ils étaient tous +deux de même âge et de même force.</p> + +<p>Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque +pied contre pied, la tête haute, les bras prêts à frapper. +Ils allaient s'élancer. Tout à coup un bruit de fusillade retentit +derrière eux dans le lointain.</p> + +<p>—C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour.</p> + +<p>—Yvonne est peut-être en danger!</p> + +<p>—Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger +menace Yvonne, c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!</p> + +<p>Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la +gorge. D'un commun accord ils avaient abandonné, l'un +son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils voulaient sentir leurs +ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes! Ils restèrent +ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement +de s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient +et semblaient des cordes tendues. Leurs yeux injectés +de sang lançaient des éclairs fauves. L'égalité de +puissance musculaire de chacun d'eux annihilait pour +ainsi dire leurs forces.</p> + +<p>Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec, +ainsi que nous l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux +sur le talus coupé à pic de la chaussée. Insensiblement ils +se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua, dans un effort +suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied +glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement +Keinec, et tous deux, sans pousser un cri, sans cesser de +s'étreindre, roulèrent d'une hauteur de sept ou huit pieds +sur les cailloux du chemin.</p> + +<p>La violence de la chute les contraignit à se disjoindre. +Chacun d'eux se releva en même temps. Silencieux toujours, +ils recommencèrent la lutte avec plus d'acharnement +encore. Il était évident que l'un de ces deux hommes +devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait +mieux ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait +lentement en arrière le corps du fermier.</p> + +<p>Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait +de la poitrine des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua +fit un effort désespéré. Rassemblant ses forces suprêmes, +il étreignit son ennemi. Keinec, ébranlé par la +secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son +pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il +chancela. Jahoua redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent +pour la seconde fois sur la chaussée, Keinec renversé +sous son adversaire.</p> + +<p>Profitant habilement de l'avantage de sa position, le +fermier s'efforça de contenir les mouvements de Keinec +et de l'étreindre à la gorge pour l'étrangler. Déjà ses +doigts crispés meurtrissaient le cou du marin. Keinec +poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier +par les hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, +il le lança de côté. Se relevant alors, il bondit à +son tour sur son ennemi terrassé.</p> + +<p>Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux +hommes il ne resterait plus qu'un vivant. En ce moment, +le galop d'un cheval lancé à fond de train retentit sur les +pierres de la route dans la direction du village. Ce galop +se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les +deux rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre +attention, non plus qu'à la fusillade qui retentissait +sans relâche. Liés l'un à l'autre, tous deux n'avaient qu'une +volonté, qu'une pensée, qu'un sentiment: celui de se +tuer mutuellement. La lutte était trop violente pour pouvoir +être longue encore.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXII</h3> + +<h3>YVONNE.</h3> + + +<p>Tandis que les gendarmes procédaient à l'arrestation +du recteur de Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son père, +avait pris en toute hâte la route de Penmarckh pour +aller au-devant de son fiancé, et presser son arrivée au +village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon +voulait que son futur gendre fît cause commune avec les +gars du pays. Yvonne traversa donc rapidement le verger +et s'élança dans les genêts pour couper au plus court. +La jeune fille marchait rapidement.</p> + +<p>Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour. +C'était donc à cette heure indécise, où la lumière mourante +lutte faiblement avec l'obscurité, que se passaient +les événements.</p> + +<p>La jolie Bretonne, vive et légère comme l'hirondelle, +rasait la terre de son pied rapide. Déjà elle atteignait le +rebord de la route, lorsqu'une exclamation poussée près +d'elle l'arrêta brusquement dans sa course. Avant qu'elle +eût le temps de reconnaître le côté d'où partait ce bruit +inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, +l'enlevèrent de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne +voulut se débattre, et sa bouche essaya un cri. Mais un +mouchoir noué rapidement sur ses lèvres étouffa sa voix, +et ses mains, attachées par un noeud coulant préparé d'avance, +ne purent lui venir en aide pour la résistance. +Trois hommes l'entouraient. Sans prononcer un seul +mot, l'un de ces hommes prit la jeune fille dans ses bras +et courut vers la route. Avant de descendre le talus, il regarda +attentivement autour de lui. Assuré qu'il n'y avait +personne qui pût gêner ses projets, il s'élança sur la +chaussée.</p> + +<p>Un vigoureux bidet d'allure était attaché aux branches +d'un chêne voisin. L'inconnu déposa Yvonne sur le cou +du cheval et sauta lui-même en selle. Ses deux compagnon +s'avancèrent alors. Le cavalier prit une bourse dans +sa poche et la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne +de son bras droit, et rendant de l'autre la main à sa monture, +il partit au galop dans la direction de Penmarckh.</p> + +<p>La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan, +la fusillade augmentait d'intensité. A peine le cheval emportant +Yvonne et son ravisseur avait-il fait deux cents +pas, que ce dernier aperçut deux ombres se mouvant sur +la route d'une façon bizarre.</p> + +<p>—Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant +un peu le galop de sa monture.</p> + +<p>Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard +sur le chemin; mais il ne distingua pas autre chose +qu'une forme étrange et double roulant sur la chaussée. +Un moment il parut vouloir retourner en arrière. Mais le +bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus pressé, lui fit +abandonner ce dessein.</p> + +<p>—En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et +en armant un pistolet qu'il tira de l'une des fontes de sa +selle.</p> + +<p>La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait +avec la rapidité de la foudre. Déjà les ombres n'étaient +qu'à quelques pas, et l'on pouvait distinguer deux hommes +luttant l'un contre l'autre avec l'énergie du désespoir. Le +cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à franchir +l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança, +bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir +Yvonne à elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards +s'arrêtèrent sur le visage de son ravisseur. Alors, +d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les liens qui +retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir +qui lui couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.</p> + +<p>—Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant +les lèvres avec la paume de sa main, et il précipita de +nouveau la course de son cheval.</p> + +<p>Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux +combattants s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul +bond ils furent debout.</p> + +<p>—As-tu entendu? demanda Keinec.</p> + +<p>—Oui, répondit Jahoua.</p> + +<p>En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement +d'énergie. Les deux hommes se regardèrent: ils ne +pensaient plus à s'entre-tuer. Tous deux aimaient trop +Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour. +Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux +corps enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant +poussé presque au-dessus de leurs têtes, ils +avaient cru reconnaître la forme gracieuse et la voix altérée +d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui retentissait +du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à +leurs pensées.</p> + +<p>—On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble.</p> + +<p>Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions +successives durèrent à peine une seconde. Keinec +prit sur-le-champ un parti.</p> + +<p>—Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver +demain, au point du jour, à cette même place..</p> + +<p>—Je te le jure!</p> + +<p>—Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre +a passé sur nos têtes. J'ai cru reconnaître Yvonne.</p> + +<p>—Moi aussi.</p> + +<p>—Si cela est, elle est en péril...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite.</p> + +<p>—Tu as raison, Keinec; courons!</p> + +<p>—Attends! On se bat à Fouesnan.</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Peut-être avons-nous été le jouet d'une illusion tout +à l'heure.</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>—Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit!</p> + +<p>—Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne, +je veux la sauver...</p> + +<p>—Cependant si nous nous sommes trompés?</p> + +<p>—Non; c'était Yvonne, te dis-je! j'en suis sûr!</p> + +<p>—Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue +mais encore une fois, cependant, nous pouvons nous être +trompés, et dans ce cas nous la laisserions donc à Fouesnan +exposée au tumulte et au danger du combat qui s'y +livre!</p> + +<p>—Eh bien! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi!</p> + +<p>—Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des +yeux brillants de courroux: leur volonté, qui se contredisait, +allait peut-être ranimer la lutte. Jahoua se baissa et +ramassa une poignée de petites pierres.</p> + +<p>—Que le sort décide! s'écria-t-il. Pair ou non?</p> + +<p>—Pair! répondit Keinec.</p> + +<p>La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le +jeune marin poussa un cri de joie.</p> + +<p>—Va donc à Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays +et gagner la mer. C'est là que le chemin aboutit.</p> + +<p>Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot +dire, il saisit son pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et +tous deux, dans une direction opposée, s'élancèrent rapidement.</p> + +<hr> + +<p>Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier, +placé les prisonniers au milieu d'eux, ils se préparèrent +à forcer l'une des issues de la place. En conséquence, +ils s'avancèrent le sabre en main, et au petit pas +de leurs chevaux, jusqu'à la barrière vivante qui s'opposait +à leur passage. Là, l'officier commanda: Halte!</p> + +<p>Suivant les instructions qu'il avait reçues, il devait éviter, +autant que possible, l'effusion du sang. Mais, avant +tout, il avait mission d'arrêter les prêtres insermentés et +de les ramener, coûte que coûte, dans les prisons de +Quimper. Il improvisa donc une petite harangue arrangée +pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforçait de +démontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation +leur enlevait leur recteur, c'était pour le bien général. +En 1791, on n'avait pas encore pris l'habitude de mettre:—<i>la +patrie en danger</i>.—Les Bas-Bretons écoutèrent +paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier, +et c'est là un trait distinctif du caractère des fils de +l'Armorique, c'est que, bonnes ou mauvaises, le paysan +breton écoute toujours les raisons données par son interlocuteur; +seulement, il prend pour les écouter un air de +stupidité sauvage qui indique sa résolution de ne pas +vouloir comprendre. Inutile de dire que ces raisons données +ne changent exactement rien à sa résolution arrêtée. +En second lieu, et peut-être eussions-nous dû commencer +par là, le discours du lieutenant étant en français et +les habitants de Fouesnan ne parlant guère que le dialecte +breton, il était difficile, malgré tout le talent de l'orateur, +qu'il parvînt à persuader son auditoire. Aussi les paysans, +la harangue terminée, ne firent-ils pas mine de bouger de +place et de livrer passage. Tout au contraire, les cris s'élevèrent +plus violents encore.</p> + +<p>—Notre recteur! notre recteur! hurla la foule.</p> + +<p>Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans +ne reculèrent pas.</p> + +<p>—Chargez! commanda le gendarme exaspéré par cette +froide résistance.</p> + +<p>Les cavaliers s'élancèrent. Un long cri retentit dans la +foule. Trois paysans venaient de tomber sous les sabres +des gendarmes. Alors le combat commença. Les Bas-Bretons, +exaspérés, attaquèrent à leur tour. Une mêlée +épouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints +par le fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs +cavaliers. Les gendarmes se replièrent et firent feu de +leurs carabines. Les paysans ripostèrent. Mal armés, mal +dirigés ils ne maintenaient l'égalité de la lutte que par +leur nombre; mais il était évident qu'à la fin les soldats +devaient l'emporter.</p> + +<p>Pendant près d'une heure chacun fit bravement son devoir. +De chaque côté les morts et les blessés tombaient à +tous moments. Au premier rang des combattants on distinguait +le vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua arriva. +Le brave fermier se joignit à ses amis, et leur apporta +le puissant concours de son bras robuste.</p> + +<p>Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient +parvenus à s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne +serrée, ils se préparaient à faire une trouée pour +quitter le village. Les paysans reculaient quand une +troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la route +du château, vint tout à coup changer la face du combat.</p> + +<p>Cette troupe, composée d'une trentaine de gars armés +de carabines, de piques et de haches, s'élança au secours +des paysans. C'étaient les marins du <i>Jean-Louis</i>, commandés +par Marcof. Le patron du lougre était magnifique +à voir. Brandissant d'une main une courte hache, +tenant de l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar. +Ses yeux lançaient des éclairs, ses narines dilatées +respiraient avec joie l'odeur du sang et l'odeur de la poudre. +En arrivant en face des gendarmes, il poussa un rugissement +de joie farouche.</p> + +<p>—Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les +écartant de la main. Et se retournant vers sa troupe: A +moi, les gars! En avant et feu partout! Tue! tue!</p> + +<p>—Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie. +Vive la nation!</p> + +<p>—Vive le roi! A bas la constitution! répondit Marcof +en fendant la tête du sous-lieutenant qui roula en bas de +son cheval.</p> + +<p>Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats, +ce fut une boucherie épouvantable. Au milieu de la +mêlée la plus sanglante, et au moment où Marcof, pressé, +entouré par cinq gendarmes, se défendait comme un lion, +mais ne parvenait pas toujours à parer les coups qui lui +étaient portés, un nouvel arrivant s'élança vers lui, et +abattit d'un coup de carabine d'abord, et d'un coup de +crosse ensuite, deux de ceux qui menaçaient le plus l'intrépide +marin.</p> + +<p>—Keinec! s'écria Marcof en se détournant. Merci, +mon gars.</p> + +<p>Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent +de l'oeil. Ils n'étaient plus que sept ou huit privés +d'officier. Ils firent signe qu'ils se rendaient. Marcof arrêta +le feu et s'avança vers eux.</p> + +<p>—Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il; +vous êtes de bons soldats; partez vite; regagnez Quimper; +car je ne répondrais pas de vous ici.</p> + +<p>Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'élancèrent +poursuivis par les rires et les huées. Alors les paysans +entourèrent leur vieux recteur, et, l'enlevant dans +leurs bras, le portèrent en triomphe jusque sur le seuil +de l'église. Le vieillard épouvanté de ce qui venait d'avoir +lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les +mains vers la foule, et, désignant les blessés et les morts:</p> + +<p>—Songez à eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytère +ceux qui n'ont pas d'asile.</p> + +<p>Une heure après, le village, naguère si calme, offrait +encore tous les aspects de l'agitation la plus vive. Marcof, +dans la crainte d'un retour de nouveaux soldats, avait +placé des vedettes sur les hauteurs. Les hommes étaient +réunis dans la maison d'Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu +de la chaleur du combat, et pendant les premiers +instants consacrés aux blessés et aux morts, n'avait pu +constater l'absence de sa fille. En rentrant chez lui il +aperçut Jahoua qui, tout ensanglanté par sa double lutte +de la soirée, accourait vers lui.</p> + +<p>—Où est Yvonne? demanda vivement le fermier.</p> + +<p>—Yvonne! répéta le vieillard.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais tu dois le savoir.</p> + +<p>—Comment le saurai-je?</p> + +<p>—Elle est allée au-devant de toi.</p> + +<p>—Quand donc?</p> + +<p>—Au commencement du combat.</p> + +<p>—Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et elle n'est pas revenue?</p> + +<p>—Non! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleversement +subit des traits du jeune homme.</p> + +<p>—Elle n'est pas revenue! répéta ce dernier.</p> + +<p>—Mais tu ne l'as donc pas ramenée avec toi?</p> + +<p>—Je ne l'ai même pas rencontrée!...</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux +heures?</p> + +<p>Les paysans qui entraient successivement dans la maison +d'Yvon avaient entendu ce dialogue.</p> + +<p>—Mais, fit observer l'un d'eux, peut-être qu'Yvonne +aura eu peur et qu'elle se sera cachée.</p> + +<p>—C'est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua, +cherchons dans la maison, et vous autres, mes gars, +cherchez dans le village.</p> + +<p>Plusieurs paysans sortirent.</p> + +<p>—Ah! murmura Jahoua, c'était bien elle que j'avais +vue, et Keinec aussi l'avait bien reconnue!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXIII</h3> + +<h3>DEUX COEURS POUR UN AMOUR.</h3> + + + + +<p>Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof +revint avec les paysans, et là, devant tous, Jahoua +raconta sa rencontre avec Keinec, la lutte qui s'en était +suivie, et l'apparition étrange qui les avait séparés. Il termina +en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du +cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.</p> + +<p>—Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.</p> + +<p>—Il est revenu? s'écria Jahoua.</p> + +<p>—Me voici! répondit la voix du marin.</p> + +<p>Et Keinec s'avança au milieu du cercle.</p> + +<p>—Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec +désespoir.</p> + +<p>—Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une +voix sombre.</p> + +<p>—N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu +as fait au moins! dit vivement Marcof.</p> + +<p>—C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires +n'aboutit qu'à Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises +pour couper au plus court. J'entendais de loin le galop +précipité du cheval. Arrivé au village, j'écoutai pour tâcher +de deviner la direction prise, mais je n'entendis plus +rien. Alors l'idée me vint que l'on pouvait avoir gagné la +mer. Je me laissai glisser sur les pentes et je touchai +promptement la plage. Elle était déserte. J'écoutai de +nouveau. Rien! Cependant, en m'avançant sur les rochers, +il me sembla voir au loin une barque glisser sur +les vagues. Je courus à mon canot. L'amarre avait été +coupée et la marée l'avait entraîné. Aucune autre embarcation +n'était là. Aucune des chaloupes du <i>Jean-Louis</i> +n'était à la mer. A bord, j'appris que Marcof et ses hommes +étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s'empara de +moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rêve +et que rien de ce que j'avais vu et entendu n'était vrai. +Je me dis que personne n'avait intérêt à enlever Yvonne, +et qu'elle devait être à Fouesnan. D'ailleurs, la fusillade +que j'entendais m'attirait de ce côté. Convaincu que je +retrouverais la jeune fille au village, je repris la route des +falaises. Vous savez le reste.</p> + +<p>Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des +assistants ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement +à mille conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait +profondément. Le vieil Yvon s'abandonnait sans réserve +à toute sa douleur. Jahoua et Keinec s'étaient rapprochés +du père d'Yvonne et s'efforçaient de le consoler. +Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force +de leur passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils +s'étaient livré quelques heures auparavant, ni à celui qui +devait avoir lieu le lendemain. Marcof se leva, et, frappant +du poing sur la table:</p> + +<p>—Nous la retrouverons, mes gars! s'écria-t-il.</p> + +<p>Tous se rapprochèrent de lui.</p> + +<p>—Que faut-il faire? demandèrent à la fois le fermier et +le jeune marin.</p> + +<p>—Cesser de vous haïr, d'abord, et m'aider loyalement +tous deux.</p> + +<p>Les deux hommes se regardèrent.</p> + +<p>—Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons +tous deux Yvonne, et nous étions prêts tout à l'heure +à nous entretuer pour satisfaire notre amour et nous débarrasser +mutuellement d'un rival. Aujourd'hui Yvonne +est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce que +dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu'au +moment où nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne +plus avoir de haine pour toi, et d'être même un allié sincère +et loyal. Le veux-tu?</p> + +<p>—J'accepte! répondit Keinec; plus tard, nous verrons.</p> + +<p>—Touchez-vous la main! ordonna Marcof.</p> + +<p>Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins +ils obéirent.</p> + +<p>—Bien, mes gars! s'écria Yvon avec attendrissement, +bien! Vous êtes braves et vigoureux tous deux; aidez +Marcof, et Dieu récompensera vos efforts!</p> + +<p>Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux +devenus alliés, le tailleur de Fouesnan se précipita dans +la chambre. La physionomie du bossu reflétait tant de +sensations diverses, que tous les yeux se fixèrent sur lui. +Il était accouru droit à Yvon.</p> + +<p>—Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui +cherche à reprendre haleine, votre fille, père Yvon?</p> + +<p>—Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement +Marcof.</p> + +<p>Le tailleur fit signe que oui.</p> + +<p>—Parle! parle vite! s'écrièrent les paysans.</p> + +<p>—On l'a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires!</p> + +<p>—Comment sais-tu cela?</p> + +<p>—J'ai vu celui qui l'enlevait.</p> + +<p>—Son nom? s'écria Keinec en se levant avec violence.</p> + +<p>—Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus +dont je vous ai parlé, et que j'avais vu rôder autour +du château?</p> + +<p>—Oui, oui, firent les paysans.</p> + +<p>—Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, +est l'un de ces hommes.</p> + +<p>—Tu en es sûr? dit Marcof avec vivacité.</p> + +<p>—Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté +seigneur, je les ai suivis tous les deux, et, caché dans les +genêts d'abord, sur la corniche des falaises ensuite, j'ai +entendu leur conversation presque tout entière. Ils parlaient +d'enlèvement; mais je n'avais pas compris qu'il +s'agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant +de Penmarckh et au moment où je longeais la grève pour +regagner la route, j'ai parfaitement reconnu le plus jeune +des deux hommes dont je vous parlais. Il portait une +femme dans ses bras. Comme j'étais dans l'ombre, il ne +m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un +cri, il s'élançait dans une barque que montaient déjà deux +autres hommes, et ils ont poussé au large... C'est alors +que, la lune se levant, il m'a semblé reconnaître Yvonne. +Je n'en étais pas certain néanmoins, lorsque leur conversation +m'est revenue à la mémoire tout à coup, et j'ai pris +ma course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont +appris qu'Yvonne avait disparu... Alors je n'ai plus douté.</p> + +<p>—Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre +le cap? demanda Yvon.</p> + +<p>—Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais +j'ai dans l'idée qu'ils s'orientaient vers la baie des Trépassés.</p> + +<p>—Et moi j'en suis sûr! dit brusquement Marcof. Allons, +mes gars, continua-t-il en s'adressant à Keinec et à +Jahoua, en route et vivement. Je laisse ici mes hommes +pour la garde du village, Bervic les commandera. Nous +reviendrons probablement au point du jour. D'ici là, mes +enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains +que les gendarmes reviendront.</p> + +<p>Puis, prenant le tailleur à part, il l'entraîna au dehors.</p> + +<p>—Tu as entendu toute la conversation de ces deux +hommes? dit-il à voix basse.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—N'a-t-il donc été question que de cet enlèvement?...</p> + +<p>—Oh non!</p> + +<p>—Ils ont parlé du marquis, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien.</p> + +<p>Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation +qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le +chevalier de Tessy. Seulement la brise de mer, en empêchant +parfois le tailleur de saisir tout ce que se communiquaient +les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu'il comprît +qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlèvement. +Le nom de Carfor, revenu plusieurs fois dans la +conversation l'avait singulièrement frappé. En entendant +prononcer ce nom, Marcof tressaillit.</p> + +<p>—Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue! murmura-t-il; +j'aurais dû le prévoir. C'est le mauvais génie +du pays! Merci, continua-t-il en s'adressant au tailleur; +viens demain à bord de mon lougre, et je te remettrai +l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour +tes services.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient +silencieusement la route des falaises, se dirigeant +vers la crique où était amarré <i>le Jean-Louis</i>. Deux +hommes seulement veillaient à bord, mais ils faisaient +bonne garde, car les arrivants ne les avaient pas encore +pu distinguer, que le cri de «Qui vive!» retentit à leurs +oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie +d'un fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de répondre, +porta la main à sa bouche et imita le cri sauvage de la +chouette. A ce signal, un second cri retentit à quelque +distance.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrêtant. Ce cri +vient de terre et je n'y ai laissé personne.</p> + +<p>Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons +de demeurer à la même place, il s'avança avec précaution +en suivant le pied des falaises. Au bout d'une centaine de +pas, il recommença le même cri quoique plus faiblement. +Aussitôt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher +et s'avança vers lui. Marcof le regarda fixement, +puis, lui tendant la main:</p> + +<p>—C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air étonné. Que +viens-tu faire en ce pays?</p> + +<p>—J'étais prévenu depuis huit jours de l'arrêté que le +département allait rendre, répondit le chef si connu des +rebelles de l'Ouest, et je suis venu seul dans la Cornouaille +pour savoir ce que les gars voudraient faire...</p> + +<p>—Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela +n'avait pas trop mal marché?</p> + +<p>—Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu +les as bien secondés.</p> + +<p>—Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes +ici.</p> + +<p>—Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères +de Boennalie. La Rouairie sera avec eux.</p> + +<p>—Très-bien.</p> + +<p>—Tu sais que les gendarmes reviendront au point du +jour et brûleront les fermes. Il faudrait faire prévenir les +gars.</p> + +<p>—Je m'en charge.</p> + +<p>—Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu +y amèneras tes hommes.</p> + +<p>—Cela sera fait.</p> + +<p>—C'est tout ce que j'avais à te dire, Marcof.</p> + +<p>—Adieu, Jean Chouan.</p> + +<p>Et le futur général de l'insurrection, dont le nom était +alors presque inconnu, disparut en remontant vers le village. +Marcof revint à ses deux compagnons, et tous trois +s'élancèrent à bord du lougre. Marcof leur donna des +armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la +mer, et, s'embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement +au large.</p> + +<p>—Sur quel point de la côte mettons-nous le cap? demanda +Keinec en armant un aviron.</p> + +<p>—Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.</p> + +<p>—Nous allons à la grotte de Carfor?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a +conduit Yvonne, répondit Marcof; et, par l'âme de mon +père, il le dira. J'en réponds!</p> + +<p>Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient +avec force pendant que Marcof tenait la barre.</p> + +<hr> + +<p>En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme +qui enlevait Yvonne, le tailleur de Fouesnan ne s'était pas +trompé. Ainsi que cela avait été convenu entre lui et +Carfor, le chevalier, accompagné d'un domestique, sorte +de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu +se poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté +se glisser dans le village, et, sous un prétexte quelconque, +isoler Yvonne, s'en faire suivre ou l'enlever. Il pénétrait +par le verger dans la maison d'Yvon, lorsqu'il entendit le +vieillard donner à sa fille l'ordre d'aller au-devant de Jahoua. +Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux qu'il +n'aurait pu l'espérer. En conséquence, il se retira vivement +et courut dans les genêts prévenir le chevalier. +Tous trois se tinrent prêts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent +leur audacieux projet sans éprouver la moindre +résistance.</p> + +<p>A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le +valet gagnèrent la grève par le sentier des falaises. Pour +première précaution ils coupèrent les amarres du canot +de Keinec, le seul qui se trouvât sur la côte. Puis ils +allèrent à la crique et armèrent promptement une embarcation +préparée d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le +chevalier ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta +à terre. Le valet prit le cheval et le conduisit dans une +grange dont la porte était ouverte. Ensuite ils s'embarquèrent. +Carfor, assez bon pilote, dirigea l'embarcation, +et ils franchirent les brisants. Yvonne s'était évanouie de +nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille +de se débattre et de crier, facilitait singulièrement leur +fuite. En moins d'une heure ils doublèrent la baie des +Trépassés et mirent le cap sur l'île de Seint; mais, arrivés +à la hauteur d'Audierne, ils coururent une bordée vers la +côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent dans +une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y +attendait avec des chevaux frais.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-il au chevalier en lui voyant +mettre le pied sur la plage.</p> + +<p>—J'ai réussi, Diégo, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Bravo! A cheval, alors!</p> + +<p>—A cheval!</p> + +<p>—Et la belle Bretonne?</p> + +<p>—Elle est toujours évanouie.</p> + +<p>—Viens! Hermosa a tout préparé pour la recevoir. +Débarrasse-toi d'abord du berger.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>Et le chevalier, emmenant Carfor à l'écart, lui remit +une nouvelle bourse complétant la somme promise.</p> + +<p>—Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.</p> + +<p>—Quand vous reverrai-je? demanda Carfor.</p> + +<p>—Bientôt: mais il ne serait pas prudent que nous ayons +une conférence avant quelques jours.</p> + +<p>—Vous m'écrirez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—La lettre toujours dans le tronc du grand chêne?</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>—Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier +prit Yvonne entre ses bras, et, suivis du valet, ils s'éloignèrent +rapidement. Carfor les suivit des yeux un instant +et se rembarqua. Il revint vers la baie des Trépassés...</p> + +<p>La route qu'avaient prise le comte et le chevalier s'enfonçait +dans l'intérieur des terres. Le chevalier pressait +sa monture.</p> + +<p>—Corbleu! fit le comte en l'arrêtant du geste. Pas si +vite, Raphaël, et songe que le cheval porte double poids.</p> + +<p>—J'ai hâte d'arriver, répondit le chevalier.</p> + +<p>—Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous +avons devant nous une des plus belles routes de la Bretagne.</p> + +<p>—Je voudrais être à même de donner des soins à +Yvonne. Voici près de trois heures qu'elle est sans connaissance, +et cet évanouissement prolongé m'effraye.</p> + +<p>—Bah! sans cette pâmoison venue si à propos, nous +ne saurions qu'en faire.</p> + +<p>—N'importe, hâtons-nous.</p> + +<p>—Soit, galopons.</p> + +<p>—Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment +de silence, tu es content de l'asile que tu as trouvé?</p> + +<p>—Enchanté! Personne ne viendra nous chercher là.</p> + +<p>—C'est un ancien couvent, je crois?</p> + +<p>—Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par +ordre du département, et j'ai obtenu la permission de m'y +installer à ma guise. Or, à dix lieues à la ronde, tout le +monde croit le cloître inhabité.</p> + +<p>—N'y a-t-il pas des souterrains?</p> + +<p>—Oui; et de magnifiques.</p> + +<p>—C'est là qu'il faudra nous installer.</p> + +<p>—Sans doute; et j'ai donné des ordres en conséquence?</p> + +<p>—Est-ce que tu as commis l'imprudence d'amener nos +gens avec toi?</p> + +<p>—Allons donc, Raphaël; pour qui me prends-tu? Emmener +nos gens!... quelle folie! Hermosa est seule là-bas +avec Henrique, et nous n'aurons avec nous que le fidèle +Jasmin.</p> + +<p>Et du geste le comte désignait le valet qui suivait.</p> + +<p>—Très-bien, fit le chevalier.</p> + +<p>—Jasmin! appela le comte.</p> + +<p>—Monseigneur? répondit le laquais en s'avançant au +galop.</p> + +<p>—Prends les devants, et préviens madame la baronne +de notre arrivée.</p> + +<p>Jasmin obéit; et, piquant son cheval, il partit à fond de +train.</p> + +<p>—J'aperçois les clochetons de l'abbaye, dit alors le +comte.</p> + +<p>—Ah! Yvonne revient à elle! s'écria le chevalier.</p> + +<p>La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux. +Elle promena autour d'elle un regard étonné. La nuit +était sur son déclin, et l'aurore commençait à blanchir +l'horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis sa tête retomba +sur sa poitrine, et elle parut succomber à un nouvel évanouissement. +Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle +se ranima insensiblement et fixa ses yeux sur l'homme qui +la tenait entre ses bras. Alors elle se jeta en arrière, et, +rassemblant toutes ses forces, elle s'écria:</p> + +<p>—Au secours! au secours?</p> + +<p>—Qu'est-ce que je disais? fit le comte. Mieux la valait +évanouie; heureusement nous sommes arrivés.</p> + +<p>Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la +cour d'une vaste habitation, dont le style et l'architecture +indiquaient la destination religieuse.</p> + + +<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p> + + + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2> + +<h2>L'ABBAYE DE PLOGASTEL.</h2> + +<br><br><br> +<h3>I</h3> + +<h3>L'ABBAYE DE PLOGASTEL</h3> + + +<p>L'abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes, +dans la partie sud-ouest du département du Finistère, +était depuis longtemps le siége d'une communauté religieuse, +ouverte aux jeunes filles nobles de la province. +Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors, +vivaient en paix dans leurs étroites cellules, lorsque +l'Assemblée constituante d'abord, et l'Assemblée législative +ensuite, jugèrent à propos de désorganiser les couvents +et d'exiger surtout ce fameux serment à la constitution, +qui devait faire tant de mal dans ses effets, et qui +était si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de +Plogastel refusa fort nettement de reconnaître d'autre +souveraineté que celle du roi, et ne voulut, en aucune +sorte, se soumettre à celle de la nation. Comme on le +pense, cet état de rébellion ouverte ne pouvait durer. Les +autorités du département délibérèrent, décrétèrent et ordonnèrent. +En conséquence de ces délibérations, décrets +et ordonnances, les nonnes furent expulsées de l'abbaye, +le couvent fermé, et la propriété du clergé mise en vente. +Aucun acquéreur ne se présenta. L'abbaye resta donc déserte. +Le comte de Fougueray, en apprenant par hasard +tous ces détails, résolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel. +L'ayant trouvée fort à son goût et lui présentant tous +les avantages de la retraite isolée qu'il cherchait, il se +rendit chez le maire, fit valoir les lettres de ses amis de +Paris, et toutes étant de chauds patriotes, il obtint facilement +l'autorisation d'habiter temporairement le couvent +désert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne, +offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans +eux-mêmes. Le comte choisit l'aile du bâtiment qu'habitait +jadis l'abbesse et qui était encore fort bien décorée. +En quelques heures il eut tout fait préparer, et ainsi que +nous l'avons vu, il s'y était installé pendant l'absence du +chevalier.</p> + +<p>En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied +à terre. Le chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattait, +et l'emporta dans l'intérieur du couvent, tandis +que Jasmin prenait soin des chevaux. Le comte jeta autour +de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son compagnon.</p> + +<p>—Corpo di Bacco! dit-il tout à coup en patois napolitain +et avec un accent de mauvaise humeur très-marqué. +Au diable les amoureux et leurs donzelles!... Celle-ci me +fend les oreilles avec ses criailleries. Sang du Christ! +pourquoi lui as-tu enlevé son bâillon?</p> + +<p>—Elle étouffait, répondit le chevalier.</p> + +<p>—A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagrées? +Voyons, tourne à droite, maintenant; là, nous voici dans +l'ancienne cellule de l'abbesse. Il y a de bons verrous extérieurs, +tu peux déposer la Bretonne ici.</p> + +<p>Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil +brodé au petit point. Mais la jeune fille, s'échappant de +ses bras et poussant des cris inarticulés, se précipita vers +la porte. Le comte la retint par le poignet.</p> + +<p>—Holà! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas +ainsi! C'est que, par ma foi! elle est charmante cette +tourterelle effarouchée, continua-t-il en regardant attentivement +la pauvre enfant.</p> + +<p>—Que faire pour la calmer? demanda le chevalier.</p> + +<p>—Rien, mon cher; une déclaration d'amour ne serait +pas de mise. La fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la! +nous reviendrons, ou, pour mieux dire, tu reviendras +plus tard. D'ici là, nous consulterons Hermosa, et tu sais +qu'elle est femme de bon conseil.</p> + +<p>—Soit, répondit le chevalier; maintenant que la petite +est ici, je ne crains plus qu'elle m'échappe, et j'ai, pour +la revoir, tout le temps nécessaire. D'ailleurs, j'aime autant +éviter les larmes.</p> + +<p>—Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphaël! Les +pleurs d'une jolie femme t'ont toujours attendri... témoin +notre dernière aventure dans les gorges de Tarente. +Vois, pourtant, si je t'avais écouté et que nous eussions +épargné cette petite Française, où en serions-nous aujourd'hui? +Tu porterais encore la veste déguenillée du +lazzarone Raphaël, et peut-être même, ajouta-t-il en baissant +la voix, bien qu'il parlât toujours italien, et peut-être +même ramerions-nous à bord de quelque tartane de Sa +Majesté le roi de Naples.</p> + +<p>Le chevalier frissonna involontairement en entendant +ces paroles si étranges; puis jetant un coup d'oeil sur +Yvonne qui était agenouillée et priait avec ferveur:</p> + +<p>—Viens! dit-il.</p> + +<p>Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous +extérieurs. Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent +dans une sorte d'antichambre ornée de torchères +d'argent massif. Trois portes différentes s'ouvraient sur +cette pièce. Le comte souleva familièrement une portière +en s'effaçant pour livrer passage au chevalier.</p> + +<p>—Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se +plaint de ne pas t'avoir vu depuis vingt-quatre heures!</p> + +<p>La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient +Diégo et Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons +plus que ces noms qui sont véritablement les leurs), cette +nouvelle pièce, disons-nous, servait évidemment d'oratoire +à l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore conservé +une partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de +couleur violette, toute parsemée d'étoiles d'argent, tapissait +les murailles. Des vitraux admirablement peints ornaient +les fenêtres ogivales. Deux tableaux de sainteté, +chefs-d'oeuvre des grands maîtres italiens, étaient appendus +aux murs.</p> + +<p>On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les +religieuses, ne pouvant croire à une expulsion violente, +n'avaient pris aucune précaution, et que les gendarmes +les avaient surprises et arrachées au luxe des cloîtres (si +luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de sauver les +débris. Les bandes noires n'étaient pas alors suffisamment +organisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens +avaient cependant été respectées.</p> + +<p>Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une +vaste bergère, on apercevait une femme qui, vue à distance, +produisait cette impression que cause la souveraine +beauté. En se rapprochant même, on voyait que cette +femme, quoiqu'elle eût depuis longtemps dépassé les limites +de la première jeunesse, pouvait soutenir encore un +examen attentif. De magnifiques cheveux noirs, que la +poudre n'avait jamais touchés en dépit de la mode. Un +nez romain, d'une finesse et d'un dessin irréprochables. +Une bouche mignonne, aux lèvres rouges. Des yeux de +Sicilienne, surmontés de sourcils mauresques. Le teint +était brun et mat comme celui des femmes du Midi, qui +ne craignent pas de braver les rayons de flamme de leur +soleil.</p> + +<p>Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait +aux tempes quelques rides habilement dissimulées. Les +plis de la bouche étaient un peu fanés. Les contours du +visage avaient perdu de leur fraîcheur et s'étaient arrêtés. +Néanmoins, si l'on veut bien joindre à l'ensemble, un cou +remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine +fort belle, une main d'enfant et un pied patricien, on +conviendra que, telle qu'elle était encore, cette femme +pouvait passer pour une créature fort séduisante. Seulement, +on demeurait émerveillé en songeant à ce qu'elle +avait dû être à vingt ans.</p> + +<p>Au moment où les deux hommes pénétraient dans l'oratoire, +Hermosa avait auprès d'elle un jeune garçon de +dix à onze ans, blond et rose comme une fille, et qui +semblait fort gravement occupé à tirer les longues oreilles +d'un magnifique épagneul couché aux pieds de la dame. +De temps en temps le chien poussait un petit cri de douleur +et secouait sa tête intelligente, puis il se prêtait de +bonne grâce à la continuation de ce jeu qui devait souverainement +lui déplaire, mais qui charmait l'enfant.</p> + +<p>—Tableau de famille! s'écria le comte. D'honneur! je +sentirais mes yeux humides de larmes si j'avais l'estomac +moins affamé!</p> + +<p>—Fi! Diégo, répondit Hermosa en se levant; vous parlez +comme un paysan!</p> + +<p>—C'est que je me sens un véritable appétit de manant, +chère amie.</p> + +<p>—On va servir, répondit Hermosa.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le chevalier:</p> + +<p>—Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main.</p> + +<p>—Bonjour, petite soeur.</p> + +<p>—Que m'a-t-on dit? que vous étiez en expédition +amoureuse?</p> + +<p>—Par ma foi! on ne vous a pas menti.</p> + +<p>—Et vous avez réussi?</p> + +<p>—Comme toujours.</p> + +<p>—Fat!</p> + +<p>—Corbleu! interrompit le comte avec impatience, +vous vous ferez vos confidences plus tard. Pour Dieu! +mettons-nous à table!...</p> + +<p>—Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis +que vous avoisinez la cinquantaine, vous devenez d'un +matérialisme dont rien n'approche! Cela est véritablement +désolant.</p> + +<p>—Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus +trente ans et que je possède une taille largement arrondie, +j'ai hérité de tous les défauts qui vous sont le plus antipathiques. +Je l'admets; mais, corps du Christ! si je consens +à être affublé de tous ces vices que vous me donnez +si généreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices! +Encore une fois, je meurs de faim!</p> + +<p>—Et vous, chevalier? demanda Hermosa.</p> + +<p>—Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour +être assujetti aux besoins de l'estomac.</p> + +<p>—Et vous ne l'êtes pas, vous?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Amoureux!</p> + +<p>—Amoureux? Ce serait joli, à mon âge.</p> + +<p>Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes +après, Jasmin dressait un couvert dans un angle de la +pièce, et après avoir encombré la table de mets abondants, +il se disposa à servir ses maîtres.</p> + +<p>—Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre +en conversation réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi, +chevalier, votre expédition de cette nuit.</p> + +<p>—Avec d'autant plus de plaisir, chère soeur, que j'ai +grand besoin de votre aide et de vos conseils, répondit +Raphaël.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Oui; la jeune fille se révolte.</p> + +<p>—Bah! Ces cris que j'ai entendus étaient donc les +siens?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer, +Cette petite doit être nerveuse...</p> + +<p>—J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée.</p> + +<p>—Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.</p> + +<hr> + +<p>Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans +laquelle ils avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa +vivement. Ses yeux rougis se séchèrent. Une résolution +soudaine et hardie se refléta sur son joli visage. Elle +fit lentement le tour de la pièce. Elle s'assura d'abord que +la porte était verrouillée au dehors; puis elle alla droit à +la fenêtre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir +à bout. Cette fenêtre était grillée.</p> + +<p>—Où m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura +la pauvre enfant en demeurant immobile, le front +appuyé sur la vitre. Qu'est-il arrivé à Fouesnan depuis +mon absence? Que doit penser mon pauvre père? Et ces +deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!... +Il m'a semblé reconnaître Jahoua et Keinec. +Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il passé?</p> + +<p>Et le désespoir s'emparant de nouveau de son coeur, +Yvonne éclata en sanglots.</p> + +<p>—Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je +ne m'étais pas évanouie, j'aurais pu voir; je saurais où +ils m'ont amenée! Où suis-je, Seigneur? où suis-je?</p> + +<p>Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heures, +brisaient l'organisation délicate de la pauvre enfant, +succéda une prostration complète. A demi ployée sur +elle-même, Yvonne demeura accroupie sur le fauteuil, +sans pensée et sans vue. Des visions fantastiques, forgées +par son imagination en délire, dansaient autour d'elle et +lui faisaient oublier sa situation présente. Le sang montait +avec violence au cerveau. Les artères de ses tempes battaient +à se rompre. Son visage s'empourprait. Ses yeux +s'injectaient de sang. Enfin ses extrémités se glacèrent, et +elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le +sol. Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à +coup vers le coeur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable, +s'empara de son corps brisé. Elle roula sur les +dalles de la cellule, se meurtrissant les bras, frappant sa +tête contre les meubles, et poussant des cris déchirants. +La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. +Ils s'empressèrent de relever Yvonne.</p> + +<p>—Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à +Raphaël qui s'empressa de faire exécuter l'ordre par +Jasmin.</p> + +<p>Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec +la jeune fille, la déshabilla complètement et la coucha. +Yvonne était plus calme; mais une fièvre ardente et un +délire affreux s'étaient emparés d'elle. Hermosa envoya +chercher le comte.</p> + +<p>—Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès +qu'il parut. Voyez donc ce qu'a cette enfant, et ce que +nous devons faire...</p> + +<p>Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade, +et après avoir réfléchi quelques minutes:</p> + +<p>—Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère, +répondit-il froidement.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale, +que nous n'avons aucun médicament ici pour la +soigner, et qu'avant quarante-huit heures elle sera morte.</p> + +<p>—Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait +d'entrer.</p> + +<p>—Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité!</p> + +<p>—Et ne peux-tu rien, Diégo?</p> + +<p>—Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée: +mauvaise affaire, cher ami, mauvaise affaire; c'est une +centaine de louis que tu as jeté à la mer.</p> + +<p>Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il +portait toujours sur lui, en tira une lancette et ouvrit la +veine de la jeune fille, qui ne parut pas avoir conscience +de cette opération.</p> + +<hr> + +<p>Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte +de Plogastel, avait choisi pour corps-de-logis l'aile +où étaient situés les appartements de l'ancienne abbesse. +Ce couvent, l'un des plus considérables de la Bretagne, +renfermait jadis plus de quatre cents religieuses. Simple +chapelle aux premières années de la Bretagne chrétienne, +il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye. +Aussi les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils +chacun le cachet d'une époque différente. Le style gothique +surtout y dominait et découpait sur la façade du centre +ses plus riches dessins et ses plus merveilleuses dentelles.</p> + +<p>Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de +Bretagne, qui avaient vu plusieurs des filles de leur sang +princier quitter le monde pour se retirer au fond de cette +magnifique abbaye, le cloître, l'un des plus riches de la +province, avait acquis une réputation méritée de sainteté +et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne, +il fallait faire ses preuves pour voir les portes +du couvent s'ouvrir devant la vierge qui désertait la famille +pour se fiancer au Christ. Aussi est-il facile de se +figurer l'élégance et le caractère solennel de ces bâtiments +spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à +bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial.</p> + +<p>L'aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens +s'étendait vers le nord. Autrefois consacrée aux religieuses, +elle ne contenait que des cellules étroites et sombres; +c'est ce qui l'avait fait dédaigner par le comte. Seulement, +celui-ci ignorait qu'au-dessous des étages des cellules s'élevant +sur le sol, existait un second étage souterrain +d'autres cellules plus étroites encore, et naturellement +plus sombres que les premières. Rien, extérieurement, +ne pouvait indiquer l'existence de ces sortes de caves organisées +en habitation. Il fallait faire jouer un ressort habilement +caché dans la muraille, pour découvrir la porte +donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du côté des souterrains, +souterrains que le comte avait entièrement parcourus, +aucun indice ne laissait soupçonner ces cachettes +impénétrables. Le couvent de Plogastel, construit au +moyen-âge par des moines et des gentilshommes entrés +en religion, offrait le type complet de ces établissements +mystérieux, où la partie des bâtisses s'élevant au soleil +n'était pas toujours la plus importante. Ainsi, passages +secrets, impasses, souterrains, prisons, oubliettes, s'y +trouvaient à profusion et semblaient défier la curiosité.</p> + +<p>Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans +l'une de ces pièces obscures et étroites qui reçoivent +toute leur lumière d'un petit soupirail artistement dissimulé +au dehors par des arabesques sculptées dans le mur, +se trouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq +ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi +cachés par une coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien +costume des nonnes de l'abbaye: la robe de laine +blanche, la coiffure de toile blanche et la ceinture violette. +Sous ce vêtement d'une simplicité extrême, la religieuse +était belle, de cette beauté que les peintres s'accordent +à prêter aux anges.</p> + +<p>Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d'un +Christ en ivoire, elle priait dévotement en tenant entre +ses mains un chapelet surchargé de médailles d'or et d'argent. +A peine terminait-elle ses oraisons, qu'un coup +frappé discrètement à la petite porte la fit tressaillir.</p> + +<p>—Entrez! dit-elle en se relevant.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé +dans un ample manteau, entra doucement.</p> + +<p>—Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l'étranger +une main sur laquelle celui-ci posa ses lèvres +avec un mélange de respect profond et d'amour brûlant.</p> + +<p>—Bonjour, chère Julie, répondit l'inconnu. Comment +avez-vous passé la nuit?</p> + +<p>—Bien, je vous remercie; et vous?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Vous vous accoutumez un peu à cette existence +étrange que vous vous êtes faite?</p> + +<p>—Je m'accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de +vous voir, vous le savez bien.</p> + +<p>—Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte!</p> + +<p>—Hélas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords!</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutôt si vous avez +eu soin de fermer la porte des souterrains.</p> + +<p>—Sans doute. Pourquoi cette demande?...</p> + +<p>—C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants +dans l'abbaye.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Je le saurai, Julie.</p> + +<p>—N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!...</p> + +<p>—Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosité qui +me pousse; car ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons +braver tous les regards extérieurs.</p> + +<p>—Où est Jocelyn? demanda la religieuse après un +court silence.</p> + +<p>—Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance, +le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan +en paraissant sur le seuil de la cellule.</p> + +<p>—Avez-vous apporté des provisions, mon ami?</p> + +<p>—Oui, madame la marquise.</p> + +<p>—Dis: «Soeur Julie,» mon bon Jocelyn, interrompit +l'inconnu. Madame ne veut plus être nommée autrement.</p> + +<p>—Oui, monseigneur! répondit Jocelyn.</p> + +<p>L'étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une +chaise. Cet homme était le marquis de Loc-Ronan.</p> + +<br><br><br> +<h3>II</H3> + +<h3>L'ABBAYE DE PLOGASTEL</h3> + + + + +<p>Le vieux Jocelyn s'empressa de placer sur la petite table +un frugal repas, bien différent de celui auquel avaient +pris part les habitants de l'aile opposée du couvent. Le +marquis offrit la main à la religieuse, et tous deux s'assirent +en face l'un de l'autre. Jocelyn demeura debout, +appuyé contre le chambranle de la porte, et, aux éclairs +de joie que lançaient ses yeux, il était facile de deviner +tout le bonheur qu'éprouvait le fidèle et dévoué serviteur. +Le marquis se pencha vers la religieuse et lui fit une question +à voix basse.</p> + +<p>—Mais sans doute, Philippe, répondit-elle vivement; +vous savez bien que vous n'avez pas besoin de ma permission +pour agir ainsi...</p> + +<p>Le marquis se retourna.</p> + +<p>—Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partagé ma +table.</p> + +<p>—Vous me l'avez ordonné, monseigneur.</p> + +<p>—Et madame permet que je te l'ordonne encore, mon +vieux Jocelyn. Viens donc prendre place à nos côtés...</p> + +<p>—Mon bon maître, n'exigez pas cela!...</p> + +<p>—Comment, tu refuses de m'obéir?</p> + +<p>—Monseigneur, songez donc qui je suis!...</p> + +<p>—Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c'est parce +que M. le marquis se rappelle qui vous êtes, que nous +vous prions tous deux de vous asseoir auprès de nous; +venez, mon ami, venez, et songez vous-même que vous +faites partie de la famille... Vous n'êtes plus un serviteur, +vous êtes un ami...</p> + +<p>Et la religieuse, avec un geste d'une adorable bonté, +tendit la main au vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de +larmes, s'agenouilla pour baiser cette main blanche et +fine. Puis, comme un enfant qui n'ose résister aux volontés +d'un maître qu'il craint et qu'il aime tout à la fois, il +prit place timidement en face du marquis et de sa gracieuse +compagne.</p> + +<p>—Mon Dieu, Julie! dit Philippe avec émotion, que +vous êtes bonne et charmante!</p> + +<p>—Je m'inspire de Dieu qui nous voit et de vous que +j'aimerai toujours, mon Philippe! répondit la religieuse.</p> + +<p>—Oh! que je suis heureux ainsi! Je vous jure que depuis +dix ans, voici le premier moment de bonheur que je +goûte, et c'est à vous que je le dois...</p> + +<p>—Il ne manque donc rien à ce bonheur dont vous +parlez?</p> + +<p>—Hélas! mon amie, le coeur de l'homme est ainsi fait +qu'il désire toujours! Je serais véritablement heureux, je +vous l'affirme, si devant moi je voyais encore un ami...</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Marcof.</p> + +<p>—Marcof?... En effet, Philippe, jadis déjà, lorsque +nous habitions Rennes, ce nom vous échappait parfois... +c'est donc celui d'un homme que vous aimez bien tendrement?</p> + +<p>—C'est celui d'un homme, chère Julie, envers lequel +la destinée s'est montrée aussi cruelle qu'envers vous...</p> + +<p>—Mais quel est-il, cet homme?</p> + +<p>—C'est mon frère!</p> + +<p>—Votre frère, Philippe! s'écria la religieuse.</p> + +<p>—Votre frère, monseigneur! répéta Jocelyn.</p> + +<p>—Oui, mon frère, mes amis, et pardonnez-moi de +vous avoir jusqu'ici caché ce secret qui n'était pas entièrement +le mien! Aujourd'hui, si je vous le révèle, c'est +que les circonstances sont changées; c'est que, passant +pour mort vis-à-vis du reste du monde, je crois utile de +ne pas laisser ensevelir à tout jamais ce mystère... Marcof, +lui, ce noble coeur, ne voudra point déchirer le voile +qui le couvre, et cependant il doit y avoir après moi des +êtres qui soient à même de dire la vérité... la vérité tout +entière!...</p> + +<p>Un silence suivit ces paroles du marquis.</p> + +<p>La religieuse attachait sur le marquis des regards investigateurs, +n'osant pas exprimer à haute voix la curiosité +qu'elle ressentait. Quant à Jocelyn, qui avait été témoin +des relations fréquentes de son maître avec Marcof, +il n'avait cependant jamais supposé qu'un lien de parenté +aussi sérieux alliât le noble seigneur à l'humble corsaire. +Le marquis reprit:</p> + +<p>—Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn, +parmi les papiers que nous avons emportés du château, +il est un manuscrit relié en velours noir?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement...</p> + +<p>Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son +maître.</p> + +<hr> + +<p>Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brièvement +comme il se fait que nous retrouvions dans les +cellules souterraines du couvent de Plogastel, le marquis +de Loc-Ronan, aux funérailles duquel nous avons assisté.</p> + +<p>On se souvient sans doute de la conversation qui avait +eu lieu entre le marquis et les deux frères de sa première +femme. On se rappelle les menaces de Diégo et de Raphaël, +et la proposition qu'ils avaient osé faire au gentilhomme +breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes de +ces deux vautours, plus altérés de son or que de son sang, +avait résolu de tenter un effort suprême pour s'arracher +à ces mains qui l'étreignaient sans pitié.</p> + +<p>Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d'un +voyage qu'il avait fait en Italie, un narcotique tout-puissant, +dû aux secrets travaux d'un chimiste habile, narcotique +qui parvenait à simuler entièrement l'action destructive +de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconquérir +sa liberté individuelle, il avait résolu depuis +longtemps d'avoir recours à ce breuvage, à l'effet duquel +il ajoutait une foi entière.</p> + +<p>Le marquis était honnête homme, et homme d'honneur +par excellence. A l'époque de son mariage avec mademoiselle +de Fougueray, il n'avait pas tardé à s'apercevoir +de l'indigne conduite de celle à laquelle il avait eu +la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il +anéantit son acte de mariage, sa conscience ne lui +reprocha-t-elle rien. Pour lui, c'était faire justice; peut +être se trompait-il, mais à coup sûr, il était de bonne foi.</p> + +<p>Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu +son bonheur se briser, grâce à l'adresse infernale du comte +de Fougueray et du chevalier de Tessy. A partir de ce +moment, son existence était devenue celle des damnés. +Mademoiselle de Château-Giron s'était réfugiée dans un +cloître, et lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles +de ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu +d'en finir, coûte que coûte, avec cette domination intolérable. +Ne confiant son dessein qu'à son fidèle serviteur, et +ne pouvant prévenir Marcof qui, on le sait, avait pris la +mer à la suite de sa conférence avec son frère, le marquis +avait mis sans retard ses projets à exécution. Nous en +connaissons les résultats.</p> + +<p>Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jocelyn, +faisant valoir deux ordres écrits de son maître, +avait exigé qu'après la cérémonie funèbre lui seul procédât +à la fermeture du cercueil. Tout le monde s'était donc +éloigné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le soi-disant +cadavre et l'avait déposé dans une chambre secrète +réservée derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé +dans le linceuil un énorme lingot de cuivre préparé d'avance. +Cela fait, et la bière refermée, on avait procédé à +la descente du cercueil dans les caveaux du château.</p> + +<p>La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil +léthargique, et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieusement +sa demeure à l'heure à laquelle Marcof arrivait +à Penmarckh. Le gentilhomme et son serviteur se +dirigèrent à pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel +le marquis savait que s'était nouvellement retirée sa +femme. Seulement il ignorait l'expulsion récente des nonnes. +Aussi, lorsqu'à l'aube du jour il pénétra dans le cloître, +grande fut sa stupéfaction en trouvant l'abbaye déserte.</p> + +<p>Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespéré, +il prit la résolution de se cacher jusqu'à la nuit +dans les souterrains. Alors il se mettrait en quête de la +cause de cette solitude désolée. Jocelyn connaissait les +habitations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré. +Son père avait été jardinier du couvent de Plogastel, et +l'enfant avait joué bien souvent dans ces cellules obscures +que se réservaient les religieuses les plus austères. Ils +descendirent donc tous les deux, et cherchèrent à s'orienter +au milieu de ce dédale de voûtes et de corridors sombres. +Bref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à +introduire son maître dans ces réduits inconnus de tous.</p> + +<p>Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la +clarté d'une petite lampe dont les rayons filtraient sous la +porte mal jointe d'une cellule. Convaincus que quelque +gardien du couvent s'était retiré dans les souterrains, ils +avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des renseignements +sur ce qu'étaient devenues les nonnes. Mais à peine +eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri +de joie s'échappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeurée +fidèle à son cloître, le marquis et Jocelyn venaient +de reconnaître mademoiselle Julie de Château-Giron, +marquise de Loc-Ronan.</p> + +<p>Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous +avons nous-même introduit le lecteur près de la belle religieuse. +Le marquis passa les heures de cette première +journée à raconter à sa femme et les événements survenus +et la résolution qu'il avait prise.</p> + +<p>Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attachement. +Si elle avait pris le voile lors de la découverte +du fatal secret, cela avait été dans l'espoir d'assurer la +tranquillité à venir du marquis. La courageuse femme, +faisant abnégation de sa jeunesse et de sa beauté, s'était +dévouée, s'offrant en holocauste pour apaiser la colère de +Dieu.</p> + +<p>Elle avait même obtenu la permission de changer de +cloître et de quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel, +dans le seul but de se rapprocher de l'endroit où +vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans l'espoir d'entendre +quelquefois prononcer ce nom si connu dans la province.</p> + +<p>La religieuse accueillit donc son mari, non comme un +époux dont elle était séparée depuis longtemps, mais +comme un frère et comme un ami pour lequel elle eût +volontiers donné sa vie entière. Elle approuva aveuglément +ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta +que, lors de l'expulsion de la communauté, elle se trouvait +seule dans les cellules souterraines. La crainte l'avait +empêchée de se montrer en présence des soldats, et, les +gendarmes une fois partis, ne sachant que faire, elle +avait résolu de conserver l'asile que la Providence +lui avait ménagé; seule, une vieille fermière des environs +était dans le secret de sa présence et lui apportait chaque +jour ses provisions qu'elle déposait à l'entrée des souterrains. +Dès lors il fut convenu que le marquis et Jocelyn +habiteraient une cellule voisine et qu'ils ne sortiraient +que la nuit, revêtus tous deux du costume des paysans +bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer +avec l'aide de la fermière. C'est donc à la seconde +visite seulement du marquis auprès de sa femme, que +nous assistons en ce moment. Les deux époux, calmes et +heureux, ignoraient qu'à quelques pas de leur retraite et +dans le même corps de bâtiment, demeuraient ceux qui +leur avait fait tant de mal et avaient brisé à jamais leurs +deux existences.</p> + +<hr> + +<p>Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un +in-folio relié en velours noir, rehaussé de garnitures en +argent massif, et fermé à l'aide d'une double serrure dont +la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le marquis ouvrit +le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant à +sa femme:</p> + +<p>—Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance +de ce que contient ce volume, vous connaîtrez dans +leur entier tous les secrets de ma famille. Écoutez-moi +donc attentivement. Toi aussi, mon fidèle serviteur, continua-t-il +en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi, n'oublie +jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle +à lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire, +jurez-moi que vous réunirez tous deux vos efforts pour +exécuter mes volontés suprêmes! Jurez-moi, Julie, que +vous considérerez toujours, et quoi qu'il arrive, Marcof le +Malouin comme votre frère! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes +circonstances tu lui obéiras comme à ton maître.</p> + +<p>—Je le jure, monseigneur! s'écria Jocelyn.</p> + +<p>—J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en +étendant la main sur le crucifix cloué à la muraille.</p> + +<p>—Bien, Julie! Merci, Jocelyn!</p> + +<p>Et le marquis, après une légère pose, reprit avant de +commencer sa lecture:</p> + +<p>—L'époque à laquelle nous allons remonter est à peu +près celle de ma naissance. Vous n'étiez pas au monde, +chère Julie; vous n'étiez pas encore entrée dans cette vie +qui devrait être si belle et si heureuse, et que j'ai rendue, +moi, si tristement misérable...</p> + +<p>—M'avez-vous donc entendue jamais me plaindre, +pour que vous me parliez ainsi, Philippe? répondit vivement +la religieuse en saisissant la main du marquis.</p> + +<p>—Vous plaindre, vous, Julie! Est-ce que les anges du +Seigneur savent autre chose qu'aimer et que pardonner?</p> + +<p>—Ne me comparez pas aux anges, mon ami, répondit +Julie avec un accent empreint d'une douce mélancolie. +Leurs prières sont entendues de Dieu, et, hélas! les miennes +demeurent stériles; car, depuis dix années, j'implore +la miséricorde divine pour que votre âme soit calme et +heureuse; et vous le savez, Philippe, vous venez de l'avouer +vous-même, vous n'avez fait que souffrir longuement, +cruellement, sans relâche!...</p> + +<p>Le marquis baissa la tête et sembla se plonger dans de +sombres réflexions. Enfin il se redressa, et prenant la +main de Julie:</p> + +<p>—Qu'importe ce que j'ai souffert, dit-il, si maintenant +je dois être heureux par vous et près de vous...</p> + +<p>—Un bonheur fugitif, mon ami. L'habit que je porte +ne vous indique-t-il pas que j'appartiens à Dieu seul?</p> + +<p>—Ne pouvez-vous être relevée de vos voeux?</p> + +<p>—Et que deviendrions-nous, Philippe?</p> + +<p>—Nous fuirions loin, bien loin d'ici... Nous cacherions, +dans une patrie nouvelle et ignorée, notre amour et notre +bonheur!...</p> + +<p>—Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause +royale!</p> + +<p>—Cela est vrai.</p> + +<p>—Puis, lors même que nous parviendrions à fuir, en +quel endroit de la terre trouverions-nous la tranquillité?</p> + +<p>—Hélas!... Julie, ces misérables nous poursuivraient +sans trêve et sans pitié s'ils découvraient que je suis encore +vivant! C'est là ce que vous voulez dire, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Julie garda le silence.</p> + +<p>—Oh! murmura le marquis dont l'indignation douloureuse +s'accroissait à chaque parole, oh! les infâmes. +Ne pourrai-je donc jamais les écraser sous mes pieds +comme de venimeux reptiles!...</p> + +<p>—Taisez-vous, Philippe! s'écria la jeune femme. N'oubliez +pas que notre religion interdit toute vengeance!</p> + +<p>Le marquis ne répondit pas; mais il lança un regard +étincelant à Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d'un +sourire étrange.</p> + +<p>—Oubliez ces rêves, Philippe; oubliez cet avenir impossible! +continua Julie. Pour rompre mes voeux, il faudrait +un bref de Sa Sainteté; et croyez-vous qu'un tel +acte puisse s'accomplir dans le mystère? On s'informerait +de la cause qui me fait agir, et on ne tarderait pas à +découvrir la vérité.</p> + +<p>—Peut-être! répondit lentement le marquis. Lorsque +vous connaîtrez davantage l'homme dont je vais lire l'histoire, +histoire tracée de sa propre main, vous changerez +sans doute d'opinion, et vous penserez avec moi que celui +qui fut capable de faire ce qu'il a fait, peut nous sauver +tous deux, et assurer notre bonheur à venir...</p> + +<p>—Lisez donc, mon ami. J'écoute.</p> + +<p>Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commença +à voix haute sa lecture.</p> + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> + +<h3>L'ENFANT PERDU</h3> + + + + +<p>«Vers la fin de l'année 1756, habitait à Saint-Malo un +pauvre pêcheur nommé Marcof. Cet homme vivait seul, +sans famille, du produit de son industrie. D'un caractère +taciturne et sauvage, il fuyait la société des autres hommes +plutôt qu'il ne la recherchait.</p> + +<p>Un soir qu'il était, comme toujours, isolé et morose sur +le seuil de son humble cabane, occupé à refaire les mailles +de ses filets, il vit venir à lui un cavalier qui semblait en +quête de renseignements. Ce cavalier, qu'à son costume +il était facile de reconnaître pour un riche gentilhomme, +jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s'arrêta, +le considéra attentivement, et, mettant pied à terre, il +passa la bride de son cheval dans son bras droit et se dirigea +vers la cabane.</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte +breton.</p> + +<p>—Que vous importe? répondit le pêcheur.</p> + +<p>—Plus que tu ne penses, peut-être...</p> + +<p>—Est-ce donc moi que vous cherchez?</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>—Vous devez vous tromper...</p> + +<p>—C'est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma +question. Comment te nommes-tu.</p> + +<p>—Marcof le Malouin.</p> + +<p>—Quel est ton état.</p> + +<p>—Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets.</p> + +<p>—Pêcheur?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu es né dans ce pays?</p> + +<p>—A Saint-Malo même, comme l'indique mon nom.</p> + +<p>—Tu n'es pas marié?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Tu n'as pas de famille?</p> + +<p>—Je suis seul au monde.</p> + +<p>—As-tu des amis?</p> + +<p>—Aucun.</p> + +<p>—Alors, bien décidément, c'est à toi que j'ai affaire, +dit le gentilhomme en attachant son cheval à un piquet, +tandis que le pêcheur le regardait avec étonnement. Entrons +chez toi.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas rester ici?</p> + +<p>—Parce que ce que j'ai à te dire ne doit pas être dit +en plein air...</p> + +<p>—C'est donc un secret?</p> + +<p>—D'où dépend ta fortune; oui.</p> + +<p>Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit +sa porte, et livra passage à son singulier interlocuteur. +Le gentilhomme entra et s'assit sur un escabeau.</p> + +<p>—Que possèdes-tu? demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—Rien que ma barque et mes filets.</p> + +<p>—Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne +possèdes pas grand'chose.</p> + +<p>—C'est possible; mais je ne demande rien à personne.</p> + +<p>—Tu es fier?</p> + +<p>—On le dit dans le pays.</p> + +<p>—Tant mieux.</p> + +<p>—Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel +qu'il a plu au bon Dieu de me faire.</p> + +<p>—Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Pourquoi? fit le gentilhomme en levant à son tour +un oeil étonné.</p> + +<p>—Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez +l'être, offre une telle somme à un pauvre homme comme +moi, c'est pour l'engager à faire une mauvaise action, et +j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience; d'autant +que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le +pêcheur.</p> + +<p>—Allons, tu es honnête.</p> + +<p>—Je m'en vante.</p> + +<p>—De mieux en mieux!</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs.</p> + +<p>—Non, j'ai jeté les yeux sur toi; tu es l'homme qui me +convient, et tu me serviras.</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—C'est ce que nous allons voir.</p> + +<p>Marcof était d'une nature violente. Il chercha de l'oeil +son pen-bas. Le gentilhomme sourit en suivant son regard.</p> + +<p>—Honnête, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence +qui m'a conduit vers lui!...</p> + +<p>Marcof attendait.</p> + +<p>—Écoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je +reste plus longtemps près de toi; je vais t'adresser une +seule question. Tu y répondras. Si nous ne nous entendons +pas, je partirai.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait +offerte pour accomplir une mauvaise action.</p> + +<p>—Je l'ai dit, et je le répète.</p> + +<p>—Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne +action?</p> + +<p>—Je ne prendrais peut-être pas l'argent, mais je ferais +le bien... si cela était en mon pouvoir...</p> + +<p>—Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant +une oeuvre charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre. +Il s'agit, je te le répète, d'une bonne action qui te rapportera +cent louis. Acceptes-tu?</p> + +<p>—Eh bien... dit le pêcheur en hésitant.</p> + +<p>—Dis oui ou non!</p> + +<p>—J'accepte...</p> + +<p>—Très bien! s'écria le gentilhomme en se levant, je +reviendrai demain à pareille heure.</p> + +<p>Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s'éloigna +rapidement. Marcof se gratta la tête; réfléchit quelques +instants, puis, haussant les épaules, il se remit à travailler.</p> + +<p>Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. +Seulement, cette fois, il venait à pied et tenait par la main +un jeune garçon âgé d'environ trois ans. Il entra dans la +cabane, et déposa sur la table une bourse gonflée d'or. Le +marché qu'il avait à proposer au pêcheur était de prendre +l'argent et l'enfant. Le pêcheur accepta.</p> + +<p>—Comment s'appelle le petit? demanda-t-il.</p> + +<p>—Il porte ton nom.</p> + +<p>—Mon nom?</p> + +<p>—Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof.</p> + +<p>—C'est bien. Vous reverrai-je?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Et si je vous rencontrais?</p> + +<p>—Tu ne me rencontreras pas.</p> + +<p>—Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est +pas mon fils et il me demandera où sont ses parents...</p> + +<p>—Tu lui diras que tu l'as trouvé dans un naufrage, et +que ses parents sort sans doute morts.</p> + +<p>—Est-il baptisé, au moins?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez +partir.</p> + +<p>Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait +ému. Enfin, s'approchant brusquement de l'enfant, +il l'enleva dans ses bras, le pressa sur son coeur, l'embrassa, +puis, le déposant à terre, il s'élança au dehors. +Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays...</p> + +<p>Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.</p> + +<p>—Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant +était son fils.</p> + +<p>—Et il l'abandonnait ainsi? s'écria Julie.</p> + +<p>—Oui, répondit le marquis; mais cet abandon a été +pendant toute sa vie le sujet d'un remords cuisant! Ce fut +à son lit d'agonie et de sa bouche même que tous ces détails +me furent confirmés. Il me donna, en outre, les +moyens de reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi +que vous le verrez plus tard. Je continue.</p> + +<p>Et le marquis se remit à lire:</p> + +<p>«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement, +c'était une nature singulière que celle de ce Marcof: +l'argent que lui avait donné le gentilhomme lui pesait +comme une mauvaise action. Il le fit distribuer aux pauvres, +et n'en garda pas pour lui la moindre part. Bientôt l'enfant +devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif +crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, +dans sa barque de pêche. Le dur métier de mousse développa +ses membres, et l'aguerrit de bonne heure à tous les +dangers auxquels sont exposés les marins. A dix ans, il +était le plus adroit, le plus intrépide et le plus batailleur +de tous les gars du pays.</p> + +<p>Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec +les forts. Un jour, un méchant gars de dix-huit à vingt +ans frappait un enfant pauvre et débile que sa faiblesse +empêchait de travailler. Le jeune Marcof voulut intervenir. +Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à +celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.</p> + +<p>Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots, +qui riaient de l'arrogance du «moussaillon,» +comme ils le nommaient. Le jeune homme s'avança vers +Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il se baissa, +ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire +étendait la main pour le saisir au collet, il lui lança le +projectile en pleine poitrine. La pierre ne fit pas grand +mal au paysan, mais elle excita sa colère outre mesure.</p> + +<p>—Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!...</p> + +<p>Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. +Marcof devint pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts +à jaillir de leurs orbites. Un charpentier présent à la discussion +était appuyé sur sa hache. Marcof la lui arracha, +et, la brandissant avec force, tandis que le paysan levait +son bâton pour le frapper:</p> + +<p>—Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!</p> + +<p>Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent +l'enfant avec eux au cabaret, où ils le baptisèrent +«matelot.» Marcof était enchanté.</p> + +<p>L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur +tomba gravement malade. En quelques jours la +maladie fit de rapides progrès. Un vieux chirurgien de +marine déclara sans la moindre précaution que tous les +remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir. +En entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, +qui prodiguait ses soins à celui qu'il croyait son père, +Marcof se laissa aller à un profond désespoir.</p> + +<p>Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du +docteur, et se prépara à entreprendre ce dernier voyage, +qui s'achève dans l'éternité. Comme presque tous les marins, +il craignait peu la mort, pour l'avoir souvent bravée, +et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde +vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, +il se fit donner sa gourde, avala à longs traits quelques +gorgées de rhum, et, ensuite, il alluma sa pipe.</p> + +<p>Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, +et le vieux matelot se sentait calme et tranquille. Il profita +de cet instant de repos pour appeler près de lui son fils +adoptif. Marcof accourut en s'efforçant de cacher ses larmes.</p> + +<p>—Tu pleures, mon gars? lui dit le pêcheur d'une voix +douce.</p> + +<p>—Oui, père, répondit l'enfant.</p> + +<p>—Et à cause de quoi pleures-tu?</p> + +<p>—A cause de ce que m'a dit le médecin.</p> + +<p>—Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me +larguer la vérité. Vois-tu, mon gars, je file ma dernière +écoute. Je suis comme un vieux navire qui chasse sur +son ancre de miséricorde... Dans quelques heures je vais +m'en aller à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma +voile de fortune. Ne t'afflige pas comme ça, mon gars! +Je n'ai jamais fait de mal à personne; ma conscience est +nette comme la patente d'un caboteur, et quand la mort +va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne refuserai +pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne +d'Auray me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme +j'ai toujours été bon matelot et bon Breton, le paradis me +sera ouvert... Sois donc tranquille et ne t'occupe plus de +moi!...</p> + +<p>Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa +pendant quelques secondes, et reprit:</p> + +<p>—Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit +au cimetière, qu'est-ce que tu feras?</p> + +<p>—Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant.</p> + +<p>—Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni +l'un ni l'autre. J'ai bien encore, dans un vieux sabot enterré +sous le foyer une dizaine de louis; mais ça ne peut +te mettre à même de vivre longtemps... Tu n'es pas encore +assez fort pour conduire seul une barque de pêche! +Et pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir à +l'abri du besoin, car je t'aime, moi...</p> + +<p>—Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes +forces!... répondit Marcof en embrassant le mourant.</p> + +<p>—Tu m'aimes, bien vrai?</p> + +<p>—Dame! je n'aime que vous au monde!</p> + +<p>Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées +assombrissaient son visage. Il se rappelait la visite du +gentilhomme et la promesse qu'il avait faite de ne pas +révéler à l'enfant la manière dont il avait été abandonné. +Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait +de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable +envers lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait +sincèrement Marcof, et il pensait aussi qu'un jour peut-être +il pourrait retrouver ses parents qui, sans aucun +doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre enfant +se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore +dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant +de prendre un parti, il envoya chercher un prêtre. Il se +confessa et raconta naïvement ce qui s'était passé entre +lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur ce qu'il devait +faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond. +Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa +conscience, et de ne rien cacher à son fils adoptif de ce +qu'il savait sur son passé. Malheureusement, il ne savait +pas grand'chose.</p> + +<p>Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur +dévoila à Marcof le mystère qui avait entouré sa +venue dans la cabane de celui qu'il avait coutume d'appeler +son père. Ce récit ne produisit pas une bien grande +impression sur l'enfant.</p> + +<p>—Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec +fermeté, c'est que probablement il avait ses raisons pour +le faire. Je ne chercherai jamais à retrouver ceux qui ont +eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme qui mérite +de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous! +continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. +Bénissez-moi donc, mon père, et ne voyez en moi que +votre enfant...</p> + +<p>Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la +tête de Marcof. Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria +longuement, implorant pour l'enfant la miséricorde du +Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses prières à celles de +l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le pêcheur et +Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis.</p> + +<p>Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof +le pleura amèrement. Il employa la meilleure partie des +dix louis qui composaient l'actif de la succession, à faire +célébrer un enterrement convenable, à orner la fosse d'une +pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte inscription. +Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui +parut si triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul, +qu'il résolut de quitter non-seulement sa demeure, mais +encore Saint-Malo. Il partit pour Brest.</p> + +<p>On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. +Il trouva un engagement comme novice à bord d'un navire +dont le commandant avait une réputation de dureté +et d'habileté devenue proverbiale dans tous les ports de +la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la +Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son +retour, son engagement était terminé. Mais le vieux loup +de mer qui se connaissait en hommes, le retint à son bord +en qualité de matelot.</p> + +<p>Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité +du surnom de son père adoptif, avait navigué sur tous +les océans connus. Il avait essuyé de nombreuses tempêtes, +fait cinq ou six fois naufrage, et il avait manqué +quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches +d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime +était complète. Aussi était-il connu de tous les officiers +dénicheurs de bons marins, et les armateurs eux-mêmes +engageaient souvent les commandants de leurs navires à +embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure, +d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque +jour.</p> + +<p>Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse, +sauf, bien entendu, les dangers inséparables de la vie de +l'homme de mer. Cependant on le voyait parfois triste et +soucieux. Il se sentait mal à l'aise en ce cadre étroit dans +lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il voyait devant +lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait en +pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un +soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante, +à cette intelligence élevée et hardie, une existence +remplie de périls, d'aventures, de jouissances de toutes +sortes. Il n'allait pas tarder à voir son ambition satisfaite, +et ces périls qu'il appelait n'allaient pas lui faire défaut.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> + +<h3>LA FIDÉLITÉ</h3> + + + + +<p>Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretagne +qui avait perdu successivement sept navires, tous +pris et coulés par les navires musulmans qui sillonnaient +la Méditerranée depuis des siècles, eut le désir bien légitime +de venger ces désastres. De plus, le digne négociant +pensa avec raison que voler des voleurs étant une oeuvre +pie, pirater des pirates serait une action bien plus méritoire +encore, puisqu'elle aurait le double avantage de leur +prendre ce qu'ils avaient pris, et de les punir ensuite. En +conséquence, il fit construire, à Lorient, un charmant brick +savamment gréé, élancé de carène, propre à donner la +chasse, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons +de douze. Le brick, une fois lancé et prêt à prendre la mer, +fut baptisé sous le nom de <i>la Félicité</i>, et on obtint du ministre +des lettres de marque pour le capitaine qui le commanderait. +C'était ce capitaine qu'il s'agissait de trouver.</p> + +<p>Il faut dire qu'à cette époque vivait à Brest un officier +de marine nommé Charles Cornic. Charles Cornic était +né à Morlaix, et était un émule des Jean-Bart et des Duguay-Trouin. +Malheureusement pour lui, Cornic était +aussi ce que l'on nommait alors un «officier bleu.»</p> + +<p>Pour comprendre la valeur négative de ce titre, il faut +savoir qu'à l'époque dont nous parlons, le corps des officiers +de marine se divisait en deux catégories bien tranchées. +Les officiers nobles d'une part, et les officiers sans +naissance de l'autre. Ces derniers étaient en butte continuellement +aux vexations des premiers qui, non-seulement +refusaient souvent de leur obéir, mais encore ne +voulaient pas toujours les prendre sous leurs ordres. Et +cependant, pour de simple matelot devenir officier, il fallait +avoir fait preuve d'un courage et d'une habileté bien +rares. Mais le préjugé était là, comme une barrière infranchissable, +et les parvenus, les intrus, comme on les +nommait aussi, se voyaient toujours l'objet des risées des +élégants gentilshommes.</p> + +<p>Cornic, surtout, était presque un objet d'horreur parmi +les officiers nobles. Brave, fier, hautain, il répondait par +le mépris aux provocations, et, lorsqu'on le contraignait +à mettre l'épée à la main, il revenait à son bord en laissant +un cadavre derrière lui. Deux fois le ministre avait +voulu lui donner un commandement, et deux fois il s'était +vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui retirer. +Fatigué de prodiguer son sang et son intelligence, +blessé dans son orgueil et déçu dans ses légitimes espérances, +Cornic, alors, avait abandonné la marine royale +et avait accepté le commandement d'un petit corsaire. Il +courut les mers des Indes faire la chasse à tout ce qui +portait un pavillon ennemi.</p> + +<p>Un jour, après un combat sanglant, il s'empara d'une +frégate anglaise de guerre, à bord de laquelle il y avait +six officiers de la marine française prisonniers. Tous les +six étaient nobles. Tous les six étaient connus de Cornic, +qu'ils avaient toujours repoussé. Grand fut leur désappointement +de devoir la liberté à un officier bleu. Cornic, +pour toute vengeance, leur demanda avec ironie un très-humble +pardon de les avoir délivrés, ajoutant que c'était +trop d'honneur pour lui, pauvre officier de fortune, +d'avoir châtié des Anglais qui avaient eu l'audace de faire +prisonniers des gentilshommes français, marins comme +lui. Puis il les ramena à Brest sans leur avoir adressé la +parole pendant tout le temps que dura la traversée.</p> + +<p>Une fois à terre, l'aventure se répandit à la grande +gloire du corsaire et à la profonde humiliation des officiers +nobles. Aussi jurèrent-ils d'en tirer une vengeance +éclatante. Quelques jours après, Cornic reçut, dans la +même matinée, huit provocations différentes. Il fixa le +même jour et la même heure, à ses huit adversaires. +Puis, une fois sur le terrain, il mit l'épée à la main, et les +blessa successivement tous les huit. Ce duel eut un retentissement +énorme. Les familles des blessés portèrent plainte, +et, quoique l'officier bleu eût combattu loyalement, il se +vit contraint de s'éloigner de Brest.</p> + +<p>Ce fut sur ces entrefaites que l'armateur de <i>la Félicité</i> +s'adressa à lui et lui proposa le commandement du nouveau +corsaire. Cornic accepta. Seulement, il mit pour +condition qu'il prendrait un second à sa guise; et comme +il était lié avec Marcof, il lui demanda s'il voulait embarquer +à bord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement +Cornic, et signa l'engagement avec une ardeur impatiente. +Tous deux, alors, composèrent un équipage de +cent cinquante hommes, tous dignes de combattre sous +de tels chefs. Puis <i>la Félicité</i> prit la mer.</p> + +<p>Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur +les côtes d'Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates +qu'autant que ces derniers, par leur ventre arrondi +et leurs lourdes allures, indiqueraient qu'ils avaient dans +leurs flancs la cargaison de quelque riche navire de commerce. +Les débuts de <i>la Félicité</i> furent brillants. En quittant +le détroit de Gibraltar et en entrant dans la Méditerranée, +le brick, déguisé en bâtiment marchand, se laissa +donner la chasse par un pirate algérien. Puis, lorsque les +deux navires furent presque bord à bord, la toile peinte, +qui masquait les sabords de <i>la Félicité</i>, tomba subitement +à la mer et une grêle de boulets balaya le pont du pirate +stupéfait. Moins d'une heure après, la cargaison du navire +algérien passait dans la cale du corsaire; les pirates +étaient pendus au bout des vergues, et le vautour, devenu +victime de l'épervier, coulait bas aux yeux des marins +français qui dansaient joyeusement en poussant des cris +de triomphe.</p> + +<p>Six mois plus tard, <i>la Félicité</i> rentrait à Brest, et Cornic +remettait entre les mains de son armateur, pour près +de cinq millions de diamants et de marchandises de toute +espèce. On procéda alors à la répartition de ces richesses. +Marcof emporta deux cent mille livres. Le soir même, il +montait dans une chaise de poste, et, précédé d'un courrier, +il prenait avec fracas la route de Paris. Il avait compris +que Brest était une trop petite ville pour pouvoir y +dépenser rapidement son or. Il voulait connaître toutes +les merveilles de la capitale et se procurer toutes les jouissances +que rêvait son ardente imagination. Pendant quatre +mois, il gaspilla follement cet or gagné au prix de sa +vie; pendant quatre mois il mena cette existence curieuse +du marin grand seigneur, qui n'admet aucun obstacle pour +son plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et brise ce qui +s'oppose à ses volontés et à ses caprices.</p> + +<p>Ce temps écoulé, Marcof s'aperçut un beau matin que +son portefeuille était vide et sa bourse à peu près à sec. +Il reprit philosophiquement la route de Brest, et il arriva +au moment où Cornic réengageait un nouvel équipage +et s'apprêtait à reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau.</p> + +<p>Comme la première fois, <i>la Félicité</i> mit le cap sur la Méditerranée, +et, comme la première fois encore, elle ouvrit +la campagne sous les plus heureux auspices. Le corsaire +avait déjà fait amener pavillon à deux pirates de l'archipel +grec et se disposait à continuer ses courses sur le littoral +de l'Afrique, lorsqu'à la hauteur de Malte il fut assailli +par une tempête qui le rejeta entre les côtes d'Italie +et celles de Sardaigne.</p> + +<p>Pendant les trois premiers jours, <i>la Félicité</i> tint bravement +contre le vent et les vagues; mais, vers le commencement +du quatrième, elle se démâta de son misaine et +une voie d'eau se déclara dans sa cale. La tempête ne ralentissait +pas de fureur. Cornic essaya de gagner la côte. +Ce fut en vain. Les pompes ne suffisaient plus à alléger +le navire de l'eau qui montait de minute en minute. Il +fallut abandonner le brick.</p> + +<p>Les deux canots qui n'avaient pas été brisés ou entraînés +par les lames, furent mis à la mer. L'équipage se sépara +en deux parties. La première, commandée par Cornic, +monta dans l'une des embarcations; la seconde, ayant +pour chef Marcof, se jeta dans l'autre.</p> + +<p>Durant quelques heures, les deux canots firent route +de conserve; mais la tempête les sépara bientôt. Celui de +Cornic put atteindre Naples et s'y réfugier. Celui de Marcof +fut moins heureux. Entraîné vers la haute mer, il doubla +la Sicile.</p> + +<p>Pendant trois jours la frêle barque fut ballottée au gré +des flots. N'ayant pas eu le temps d'emporter des vivres, +les pauvres naufragés mouraient de fatigue et de faim. +Déjà on parlait de tirer au sort et de sacrifier une victime +pour essayer de sauver ceux qui survivraient, lorsque, la +nuit suivante, le canot fut jeté sur les côtes de la Calabre +méridionale, et se brisa sur les rochers. A l'exception +de Marcof, tous les marins périrent. Seul il parvint à gagner +la plage. Une fois en sûreté sur la terre ferme, les +forces l'abandonnèrent et il tomba évanoui.</p> + +<p>Combien de temps dura cet évanouissement? Marcof +l'ignora toujours. Lorsqu'il reprit ses sens, il se trouvait +au milieu d'une vaste salle meublée, on plutôt démeublée, +comme le sont d'ordinaire les hôtelleries italiennes. Il +faisait grand jour. Les rayons de l'ardent soleil des Calabres, +perçant les couches épaisses de poussière qui encrassaient +les vitres des croisées, se ruaient dans la pièce +en l'inondant d'un flot de lumière dorée.</p> + +<p>Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes différentes, +une quinzaine d'hommes à figure sinistre, à costume +indescriptible, tenant le milieu entre celui du montagnard +et celui du soldat. Les uns, appuyés sur de +longues carabines, les autres, chantant ou causant, tous +buvant à plein verre le vin blanc capiteux des coteaux de la +Sicile, ce <i>Marsalla</i> dont on a à peine l'idée dans les autres +contrées de l'Europe, car il perd tout son arôme en +subissant un transport lointain. Marcof, en ouvrant les +yeux, fit un léger mouvement.</p> + +<p>—Eh bien! Piétro? demanda l'un de ceux qui étaient +debout, en s'adressant à un jeune homme assis près du +marin.</p> + +<p>—Eh bien! capitaine, je crois que le noyé n'est pas +mort.</p> + +<p>—Sainte madone! il peut se vanter alors d'avoir la vie +dure, et il devra bien des cierges à son patron.</p> + +<p>—Tenez! voici qu'il remue.</p> + +<p>Marcof, en effet, se dressait sur son séant. La conversation +qui précède avait eu lieu en patois napolitain. Marcof, +en sa qualité de navigateur, avait une légère teinture +de toutes les langues qui se parlent sur les côtes, et +depuis, surtout, les courses de <i>la Félicité</i> dans la Méditerranée, +il avait appris assez d'italien pour comprendre +les paroles qui se prononçaient, et, au besoin même, +pour converser avec les hommes auprès desquels il se +trouvait. Celui qu'on avait qualifié de capitaine s'avança +gravement vers le naufragé.</p> + +<p>—Comment te trouves-tu? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Je n'en sais trop rien, répondit naïvement Marcof, +qui, le corps brisé et la tête vide, était effectivement incapable +de constater l'état de santé dans lequel il était.</p> + +<p>—D'où viens-tu?</p> + +<p>—De la mer.</p> + +<p>—Par saint Janvier! je le sais bien, puisque nous t'avons +trouvé évanoui sur la plage. Ce n'est pas cela que je te demande. +Tu es Français?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et marin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ton navire a donc fait naufrage?</p> + +<p>—Oui! répondit une troisième fois Marcof, incapable +de prononcer un mot plus long.</p> + +<p>—Tu es laconique! fit observer son interlocuteur d'un +air mécontent.</p> + +<p>Marcof fit un effort et rassembla ses forces.</p> + +<p>—Il y a trois jours que je n'ai mangé, balbutia-t-il; +par grâce, donnez-moi à boire, je meurs de faim, de soif +et de fatigue!</p> + +<p>Le jeune homme qui le veillait parut ému.</p> + +<p>—Tenez! fit-il vivement en lui offrant une gourde; +buvez d'abord, je vais vous donner à manger.</p> + +<p>Marcof prit la gourde et la porta avidement à ses +lèvres.</p> + +<p>Le capitaine appela Piétro.</p> + +<p>—Nous retournons à la montagne, lui dit-il. Tu vas +rester près de cet homme; demain nous reviendrons, et, +s'il le veut, nous l'enrôlerons parmi nous. Il paraît vigoureux, +ce sera une bonne recrue.</p> + +<p>Quelques instants après, on servait à Marcof un mauvais +dîner, et on lui donnait ensuite un lit plus mauvais +encore. Mais, dans la position où se trouvait le marin, +on n'a pas le droit d'être bien difficile. Il mangea avec +avidité et dormit quinze heures consécutives. A son +réveil, il se sentit frais et dispos. Piétro était près de lui; +il entama la conversation. Le jeune Calabrais était bavard +comme la plupart de ses compatriotes; il parla +longtemps, et Marcof apprit qu'il avait été recueilli par +une de ces bandes si redoutées de bandits des Abruzzes. +N'ayant rien sur lui qui pût tenter la cupidité de ces +hommes, il reçut cette confidence avec le plus grand +calme.</p> + +<p>Dans la journée, les bandits de la veille revinrent dans +l'hôtellerie. Le chef, qui se nommait Gavaccioli, proposa, +sans préambule, à Marcof de s'enrégimenter sous ses +ordres, lui vantant la grâce et les séductions de l'état. +Marcof hésitait.</p> + +<p>Ce mot de bandit sonnait désagréablement à ses +oreilles. Mais, d'un autre côté, il réfléchissait qu'il se +trouvait sur une terre étrangère, sans aucun moyen +d'existence. Son navire était perdu, ses compagnons +avaient tous péri. Quelle ressource lui restait-il! Aucune. +Cavaccioli renouvela ses offres. Marcof n'hésita plus.</p> + +<p>—J'accepte, dit-il, à une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que je serai entièrement libre de ma volonté +quant à ce qui concernera mon séjour parmi vous.</p> + +<p>—Accordé! fit le bandit en souriant, tandis qu'il murmurait +à part: Une fois avec nous, tu y resteras; et si +tu veux fuir, une balle dans la tête nous répondra de ta +discrétion.</p> + +<p>Marcof fut présenté officiellement à la bande et accueilli +avec acclamations. Piétro, surtout, paraissait des plus +joyeux. Marcof lui en demanda la cause.</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit le jeune homme; mais dès que +je vous ai vu rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir; +il me semblait que vous étiez pour moi un ancien camarade.</p> + +<p>—Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures +partout.</p> + +<p>Le soir même, il y eut festin dans l'hôtellerie, et Marcof +en eut les honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue +dont les membres athlétiques indiquaient la force peu +commune, et inspiraient la crainte à défaut de la sympathie. +Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu +bandit calabrais, s'enfonçait dans la montagne en compagnie +de ses nouveaux camarades.</p> + +<p>En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin +avait songé qu'il pourrait promptement gagner Naples +ou Reggio, et de là s'embarquer pour la France. Il était +trop bon matelot pour se trouver embarrassé dans un +port de mer, quel qu'il fût.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> + +<h3>LES CALABRES</h3> + +<p>Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au +poing et la cartouchière au côté, les routes rocheuses des +Abruzzes. Les bandits calabrais étaient alors en guerre +ouverte avec les troupes régulières du roi de Naples. +Douze heures se passaient rarement sans voir livrer quelque +combat plus ou moins meurtrier. Cette existence +aventureuse ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment +à faire preuve d'adresse, de courage et d'intrépidité. +Bientôt ses compagnons reconnurent en lui un +homme supérieur. Il acquit ainsi une sorte de supériorité +morale, et son nom, répété avec éloges, était connu dans +la montagne pour celui d'un combattant intrépide.</p> + +<p>Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritable. +Il en faisait preuve en toutes circonstances. Au +reste, cette amitié s'était encore accrue de ce que, dans +deux combats successifs, Marcof avait arraché Piétro des +mains des carabiniers royaux et des gardes suisses. Or, +être prisonnier des troupes napolitaines, se résumait pour +tout bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, +en réalité, avait donc deux fois sauvé la vie au jeune +homme. Aussi l'amitié de Piétro s'était-elle peu à peu +transformée en véritable adoration. Marcof était son dieu.</p> + +<p>Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre +dans laquelle elles trouvaient rarement un ennemi à +combattre mais où elles étaient sans cesse harcelées, se +replièrent sur Naples. Puis elles rentrèrent dans la ville +et laissèrent, comme par le passé, les Abruzzes et les Calabres +sous la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci +retournèrent à leurs anciennes habitudes. Les embuscades, +le pillage, le vol, l'assassinat devinrent le but de +leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de combattre vaillamment +des hommes armés, il fallut attaquer, assassiner et +voler des êtres sans défense, tuer lâchement des femmes +qui demandaient inutilement merci, égorger d'une main +ferme de faibles enfants qui tendaient leurs petits bras +avec des cris et des larmes, Marcof sentit tout ce qu'il y +avait de noble dans sa nature se révolter en lui.</p> + +<p>A la première expédition de ce genre, il brisa sa carabine +contre un rocher. A la seconde, il refusa nettement +d'accompagner les bandits. Gavaccioli, étonné, lui commanda +impérativement d'obéir. Marcof lui répondit qu'il +n'était ni un lâche, ni un infâme, et que s'il allait avec +les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de +poste et des mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, +mais bien pour les défendre.</p> + +<p>—Rappelle-toi, ajouta-t-il avec énergie, que j'ai été +corsaire et non pirate; que je sais me battre et non pas +assassiner. J'ai honte et horreur de demeurer plus longtemps +parmi des êtres de l'espèce de ceux qui m'entourent; +demain je partirai.</p> + +<p>—Tu insultes tes amis! s'écria le chef avec colère.</p> + +<p>—Tu m'insultes toi-même en supposant que ces hommes +me soient quelque chose!</p> + +<p>A ces mots, prononcés à voix haute, des rumeurs et +des cris menaçants s'élevèrent de toute part. Quelques-uns +des bandits portèrent la main à leur poignard. Marcof +leva la tête, croisa ses bras nerveux sur sa vaste poitrine +et marcha droit vers le groupe le plus menaçant. En présence +de cette contenance froide et calme, les bandits se +turent. Marcof revint vers le chef.</p> + +<p>—Tu m'as entendu? dit-il; demain soir même je partirai. +Jusque-là, je ne t'obéirai plus.</p> + +<p>Puis il s'éloigna à pas lents, sans daigner tourner la +tête. Marcof avait l'habitude de se retirer vers le soir +dans une sorte de petit jardin naturel situé au milieu des +rochers. Une fontaine voisine, jaillissant d'un bloc de +porphyre, entretenait dans ce lieu une fraîcheur agréable. +La nature sauvage qui dominait ce site pittoresque en +rehaussait encore la beauté. C'était là que, mollement +étendu sur son manteau, le marin rêvait à la France, à +ses compagnons, à ses combats passés, à son avenir dès +qu'il aurait quitté la Calabre.</p> + +<p>Le jour où eut lieu la scène dont nous venons de parler, +Marcof, suivant sa coutume, s'était dirigé vers le lieu +habituel de ses rêveries solitaires. La nuit venue, il prépara +ses armes et se disposa à veiller, car il connaissait +assez ses compagnons pour se défier d'une attaque.</p> + +<p>Les premières heures se passèrent dans le calme et +dans le silence; mais au moment où la lune se voilait sous +un nuage, il crut percevoir un léger bruit dans le feuillage. +Il écouta attentivement. Le bruit devint plus distinct; +il résultait évidemment d'un corps rampant sur les +rochers. Était-ce un serpent? était-ce un homme? Marcof +prit un pistolet et l'arma froidement.</p> + +<p>Sans doute le froissement sec de la batterie avait été +entendu de celui qui se glissait ainsi vers le marin, car +le bruit cessa tout à coup. Marcof attendit néanmoins, +toujours prêt à faire feu. Enfin les branches s'entr'ouvrirent, +et une voix amie fit entendre un appel. Marcof +avait reconnu Piétro. Le jeune homme s'élança vivement +près du marin.</p> + +<p>—Que me veux-tu donc? demanda Marcof étonné des +allures mystérieuses de son fidèle camarade.</p> + +<p>—Silence! fit Piétro à voix basse et en indiquant du +geste à Marcof qu'il parlait trop haut.</p> + +<p>—Que me veux-tu? répéta le marin.</p> + +<p>—Te sauver d'une mort inévitable. Nos compagnons +dorment; j'étais de veille cette nuit, et j'ai abandonné +mon poste pour te prévenir. Si Cavaccioli s'apercevait de +mon absence il me casserait la tête; mais comme il s'agissait +de toi, j'ai tout bravé.</p> + +<p>—Que se passe-t-il?... Parle vite!</p> + +<p>—Dès que tu fus parti, dit Piétro avec volubilité et en +baissant encore la voix, tous nos hommes se rassemblèrent; +eux et Cavaccioli étaient furieux de la manière dont +tu les avais traités.</p> + +<p>—Que m'importe! interrompit Marcof.</p> + +<p>—Laisse-moi achever! Ils résolurent de te tuer.</p> + +<p>—Bah! vraiment?... Et qui diable voudra se charger +de la commission? demanda le marin avec ironie.</p> + +<p>—C'est précisément ce choix qui a causé un long +débat.</p> + +<p>—Et l'on a décidé?...</p> + +<p>—On a décidé que, connaissant ta force et ton courage +à toute épreuve, on aurait recours à la ruse.</p> + +<p>—Les lâches! murmura Marcof. Après?</p> + +<p>—On sait que tu viens tous les soirs à cet endroit, et +il a été convenu que demain cinq de nous te précéderaient, +s'embusqueraient derrière ce rocher au pied duquel tu te +couches, et lorsque tu serais sans défiance, cinq balles de +carabine te frapperaient d'un même coup.</p> + +<p>—Et quels sont ceux qui doivent prendre part à cette +ingénieuse expédition?</p> + +<p>—Je ne le sais pas encore; demain on tirera au sort.</p> + +<p>—Et tu as risqué ta vie pour venir m'avertir?</p> + +<p>—J'ai fait ce que je devais. Ne m'as-tu pas deux +fois sauvé de la corde en m'arrachant aux carabiniers?</p> + +<p>—Tu as une bonne nature, Piétro, et si tu veux, je +t'emmènerai avec moi.</p> + +<p>—Tu vas partir, n'est-ce pas?</p> + +<p>—La nuit prochaine.</p> + +<p>—Quoi! pas cette nuit?</p> + +<p>—J'aurais l'air de fuir.</p> + +<p>—Mais ils te tueront demain!</p> + +<p>—Ceci est mon affaire.</p> + +<p>—Songe donc...</p> + +<p>—J'ai songé, interrompit Marcof, et mon plan est fait; +ne crains rien. Seulement sache bien que dans vingt-quatre +heures je quitterai la bande de Cavaccioli, et je te propose +de venir avec moi.</p> + +<p>—Je ne puis quitter la montagne.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je suis amoureux d'une jeune fille de Lorenzana que +je dois épouser dans quelques mois, puis mon père est +infirme et a besoin de moi.</p> + +<p>—Alors quitte ce métier infâme.</p> + +<p>—Et lequel veux-tu que je fasse? Il n'y en a pas d'autre +dans les Calabres.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Marcof.</p> + +<p>Puis après un moment de réflexion:</p> + +<p>—Tu es bien décidé? reprit-il.</p> + +<p>—Oui, Marcof, répondit Piétro. Seulement je te conjure +de partir cette nuit même.</p> + +<p>—Encore une fois ne t'inquiète de rien, mon brave: +j'ai mon projet. Maintenant regagne vite ton poste, et +merci.</p> + +<p>Marcof serra vivement la main du jeune homme. Piétro +allait s'éloigner.</p> + +<p>—Encore un mot, cependant, fit le marin en l'arrêtant. +Quand et comment les assassins doivent-ils se rendre +ici?</p> + +<p>—Je te l'ai dit: quelques instants avant l'heure où tu +as l'habitude d'y venir.</p> + +<p>—Et ils arriveront tous les cinq ensemble?</p> + +<p>—Oh! non pas! Pour que tu ne puisses concevoir aucun +soupçon, Cavaccioli leur donnera publiquement un +ordre différent à chacun; puis ils arriveront ici l'un par +un sentier, l'autre par une autre voie, de manière à se +trouver réunis à l'heure convenue.</p> + +<p>—Merci. C'est tout ce que je voulais savoir.</p> + +<p>—Tu n'as plus rien à me demander?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors je retourne à mon poste.</p> + +<p>—Va, cher ami; mais tâche que le sort ne tombe pas +sur toi demain pour faire partie de l'expédition.</p> + +<p>—Je briserais ma carabine! s'écria Piétro vivement.</p> + +<p>—Non; mais tu t'arrangerais de façon à arriver le +dernier, voilà tout. Va donc maintenant, et merci encore! +Puisque je n'ai rien à redouter pour cette nuit, je +vais dormir.</p> + +<p>Et Marcof, serra de nouveau la main de Piétro, s'étendit +sur la terre, et s'endormit aussi profondément et aussi +tranquillement que lorsqu'il était balancé dans son hamac +à bord de la Félicité.</p> + +<p>Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne. +Il rencontra Cavaccioli et échangea avec lui quelques +phrases banales, annonçant, comme toujours, pour la nuit +même, le départ dont il avait parlé.</p> + +<p>Cavaccioli poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer un +guide et à lui donner un sauf-conduit pour la route. Marcof +accepta, lui disant que le soir venu il lui rappellerait +ses promesses. Puis les deux hommes se quittèrent, l'un +calme et froid, l'autre aimable et souple comme tous ses +compatriotes lorsqu'ils veulent tromper quelqu'un ou lui +tendre une embûche.</p> + +<p>Marcof continua sa promenade, pour s'assurer qu'il +n'était ni épié ni suivi. Bien convaincu qu'il était libre de +ses mouvements, il prit un sentier détourné et revint +promptement à l'endroit où devait s'accomplir le crime +projeté contre lui. Sans s'arrêter à la source, il gravit le +rocher derrière lequel Piétro l'avait averti que s'embusqueraient +les assassins; puis, profitant d'une large crevasse +qui l'abritait à tous les regards, il s'y blottit vivement.</p> + +<p>A sa droite s'élevait un chêne gigantesque qui, enfonçant +ses racines près de la source, étendait ses branches +énormes au-dessus des rochers. Marcof posa ses armes +contre lui, puis il tira de ses poches une large feuille de +papier blanc qu'il plaça sur ses pistolets, et un bout de +corde d'une vingtaine de pieds de longueur. A l'aide de +son couteau il partagea la corde en cinq parties égales, à +chacune desquelles il fit artistement un noeud coulant +qu'il maintint ouvert au moyen d'une petite branche. Cela +fait, il mit les bouts à portée de sa main, en ayant soin de +les séparer les uns des autres, puis il demeura dans une +immobilité complète, toujours caché dans la crevasse du +rocher. Il n'attendit pas longtemps.</p> + +<p>Un bruit de pas retentit à sa gauche. Aussitôt il se replia +sur lui-même dans la position d'un tigre qui va bondir +sur sa proie, et l'oeil ardent, la lèvre légèrement crispée, +il se prépara à s'élancer en avant. Un bandit, sa carabine +armée à la main, parut à l'extrémité du sentier qui aboutissait +à la source. Le misérable regarda attentivement +autour de lui.</p> + +<p>Convaincu que l'endroit était désert et que Marcof n'était +pas encore arrivé, il se dirigea rapidement vers le +rocher et l'escalada avec une agilité d'écureuil. Au moment +où il atteignait le sommet, Marcof lui apparut face à +face. Le bandit n'eut le temps ni de se servir de sa carabine +ni même de pousser un cri d'alarme. Marcof, l'étreignant +à la gorge, l'avait renversé sous lui. Puis, tandis +que d'une main de fer il étranglait son ennemi, de l'autre +il attirait à lui une des cordes et la passait autour du cou +du brigand avec une dextérité digne d'un muet du sérail. +Alors se relevant d'un bond, il appuya son pied sur la +poitrine du Calabrais, et tira sur l'extrémité de la corde.</p> + +<p>Il sentit le corps qu'il foulait frémir dans une suprême +convulsion. La face du bandit, déjà empourprée, devint +violette et bleuâtre; les yeux parurent prêts à jaillir hors +de la tête, la bouche s'ouvrit démesurément; enfin le +corps demeura immobile. Marcof le repoussa du pied pour +ne pas qu'il gênât ses opérations à venir, et reprit sa +place dans la crevasse.</p> + +<p>Ce qu'il avait fait pour le premier, il l'accomplit pour +les quatre suivants; de sorte qu'une demi-heure après, +il avait cinq cadavres autour de lui. Alors il s'approcha +du chêne, passa successivement les cordes autour d'une +branche, les y attacha solidement, et lança les corps dans +le vide. Les cinq bandits se balançaient dans l'air, au-dessus +de l'endroit même où avait coutume de se coucher +Marcof.</p> + +<p>Le marin ouvrit une veine à l'un des pendus, trempa +dans le sang noir qui en coula lentement l'extrémité d'un +roseau, et prenant la feuille de papier blanc qu'il avait +apportée, il traça dessus en lettres énormes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> AVIS AUX LACHES!</p> + </div> </div> + +<p>Puis il se lava les mains dans l'eau pure de la source, +reprit ses armes et s'éloigna tranquillement. Cinq minutes +après, il faisait son entrée au milieu du cercle des brigands +qui, à son aspect, reculèrent muets de surprise et +d'épouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin, +crurent à une apparition surnaturelle.</p> + +<p>Quant à Marcof, il ne se préoccupa pas le moins du +monde de l'impression qu'il produisait, et marcha droit à +Cavaccioli. Arrivé en face du chef, il tira un pistolet de +sa ceinture.</p> + +<p>—Je t'engage, lui dit-il, à ordonner à tes hommes de +ne pas faire un geste; car si j'entendais seulement soulever +une carabine, je te jure, foi de chrétien, que je te +brûlerais la cervelle avant qu'une balle m'eût atteint.</p> + +<p>Puis, se retournant à demi sans cesser d'appuyer le +canon de son pistolet sur la poitrine de Cavaccioli:</p> + +<p>—Vous autres, continua-t-il en s'adressant aux bandits, +vous pouvez, si bon vous semble, aller voir ce que +sont devenus ceux qui devaient m'assassiner; mais si +vous tenez à la vie de votre capitaine, je vous engage à +vous retirer, car j'ai à lui parler seul à seul.</p> + +<p>Les brigands, interdits et dominés par l'accent impératif +de celui qui leur parlait, se reculèrent à distance respectueuse. +Marcof et Cavaccioli demeurèrent seuls.</p> + +<p>—Tu veux me tuer? demanda le chef en pâlissant.</p> + +<p>—Ma foi, non, répondit Marcof; à moins que tu ne +m'y contraignes.</p> + +<p>—Que veux-tu de moi alors?</p> + +<p>—Je veux te faire mes adieux.</p> + +<p>—Tu pars donc?</p> + +<p>—Cette nuit même, ainsi que je l'avais annoncé ce +matin.</p> + +<p>—Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du +pied.</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—Parce que tu tomberas entre les mains des troupes +royales.</p> + +<p>—Cela me regarde.</p> + +<p>—Et puis...</p> + +<p>—Et puis quoi?</p> + +<p>—Tu sais nos secrets.</p> + +<p>—Je ne les révélerai pas.</p> + +<p>—Tu connais nos points de refuge dans la montagne.</p> + +<p>—Je ne suis pas un traître; je les oublierai en vous +quittant.</p> + +<p>—Enfin, pourquoi agir comme tu le fais?</p> + +<p>—Parce qu'il me plaît d'agir ainsi.</p> + +<p>—Qu'as-tu fait de ceux qui t'attendaient?</p> + +<p>—Pour me tuer? interrompit Marcof.</p> + +<p>Cavaccioli ne répondit pas.</p> + +<p>—Je les ai pendus, continua le marin.</p> + +<p>—Pendus tous les cinq?</p> + +<p>—Tous les cinq!</p> + +<p>—A toi seul?</p> + +<p>—A moi seul.</p> + +<p>Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa +la tête. Il semblait méditer un projet.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> + +<h3>L'AVENTURIER.</h3> + + + + +<p>—Écoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en +face d'un homme aussi brave que toi.</p> + +<p>—Parbleu, répondit Marcof, tu n'as vu jusqu'ici que +des figures italiennes, et moi je suis Français, et qui plus +est, Breton!</p> + +<p>—Si tu veux demeurer avec nous, j'oublierai tout, et +je te prends pour chef après moi.</p> + +<p>—Inutile de tant causer, je suis pressé.</p> + +<p>—Adieu, alors.</p> + +<p>—Un instant.</p> + +<p>—Que désires-tu?</p> + +<p>—Que tu tiennes tes promesses.</p> + +<p>—Tu veux un guide?</p> + +<p>—Piétro m'en servira; c'est convenu.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Un sauf-conduit pour tes amis.</p> + +<p>—Mais... fit le chef en hésitant.</p> + +<p>—Allons, dépêche! dit Marcof en lui saisissant le bras.</p> + +<p>Cavaccioli s'apprêta à obéir.</p> + +<p>—Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques, +pas de mots à double sens! Que je lise et que je +comprenne clairement ce que tu écris! Tu entends?</p> + +<p>—C'est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier; +voici le sauf-conduit que tu m'as demandé. A trente +lieues d'ici environ tu trouveras la bande de Diégo; sur +ma recommandation il te fournira les moyens d'aller où +bon te semblera.</p> + +<p>—Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de +rester ici; tu vas y laisser tes armes et tu m'accompagneras +jusqu'à la route. Songe bien que je ne te quitte +pas, et que lors même que je recevrais une balle par derrière +j'aurais encore assez de force pour te poignarder +avant de mourir.</p> + +<p>Cavaccioli se sentait sous une main de fer; il fit de +point en point ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les +devants, et tous trois quittèrent l'endroit où séjournait la +bande. Arrivés à une distance convenable, Marcof lâcha +Cavaccioli.</p> + +<p>—Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes +hommes et garde-toi de la potence.</p> + +<p>Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s'éloigna +vivement. Le chef des bandits ne se crut en sûreté que +lorsqu'il eut rejoint ses compagnons. Quant à Marcof et à +Piétro ils continuèrent leur route en s'enfonçant dans la +partie méridionale de la péninsule italienne.</p> + +<p>Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port +assez commerçant, et il espérait y trouver le moyen de +passer d'abord en Sicile puis de là en Espagne et en +France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait de +revoir les côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne. +Tout en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de +Lorient, de Roscoff. Le Calabrais l'écoutait; mais il ne +comprenait pas qu'on pût aimer ainsi un pays qui n'était +pas chaudement éclairé par ce soleil italien si cher à ceux +qui sont nés sous ses rayons ardents.</p> + +<p>Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans +faire aucune mauvaise rencontre, se dirigeant vers l'endroit +où se trouvait la bande de ce Diégo, pour lequel Cavaccioli +avait donné un sauf-conduit à Marcof. Il leur +fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la fin du +troisième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof +se trouvait alors dans un petit bois touffu sous les arbres +duquel il passa la nuit.</p> + +<p>A la pointe du jour il se remit en marche. N'ayant rien +à redouter des carabiniers royaux qui ne s'aventuraient +pas aussi loin, Marcof quitta la montagne et suivit une +sorte de mauvais chemin décoré du titre de route. Il +marchait depuis une heure environ lorsqu'un bruit de +fouets et de pas de chevaux retentit derrière lui.</p> + +<p>Étonné qu'une voiture se hasardât dans un tel pays, +Marcof se retourna et attendit. Au bout de quelques minutes +il vit passer une chaise de poste armoriée traînée +par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua deux +jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute +jeune et fort jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais +Piétro s'était probablement trompé dans ses calculs, ou +Marcof s'était fourvoyé dans les sentiers, car la nuit vint +sans qu'il découvrît ni le vestige d'un gîte quelconque ni +l'ombre d'un être humain quel qu'il fût.</p> + +<p>—Bah! se dit-il avec insouciance, j'ai encore quelques +provisions, je vais souper et je coucherai à la belle étoile. +Demain Dieu m'aidera. Pour le présent, il s'agit de découvrir +une source, car je me sens la gorge aride et brûlante +comme une véritable fournaise de l'enfer.</p> + +<p>Marcof fit quelques pas dans l'intérieur des terres, et +rencontra promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans +lequel il pénétra était un délicieux réduit de verdure tout +entouré de rosiers sauvages, et abrité par des orangers et +des chênes séculaires. Au milieu, sur un tapis de gazon +dont la couleur eût défié la pureté de l'émeraude, coulait +une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis, +murmurant harmonieusement ces airs divins composés +par la nature. Marcof, charmé et séduit, se laissa aller +sur l'herbe tendre, étala devant lui ses provisions frugales, +et se disposa à faire un véritable repas de sybarite, +grâce à la beauté de la salle à manger.</p> + +<p>Mais au moment où il portait les premières bouchées +à ses lèvres une vive fusillade retentit à une courte distance. +Marcof bondit comme mu par un ressort d'acier. Il +écouta en se courbant sur le sol.</p> + +<p>La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des +cris de détresse parvenir jusqu'à lui. Oubliant son dîner +et sa fatigue, Marcof visita les amorces de ses pistolets, +suspendit sa hache à son poignet droit, à l'aide d'une +chaînette d'acier et se dirigea rapidement vers l'endroit +d'où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son +manteau parsemé d'étoiles sur la voûte céleste. Marcof +marchait au hasard. Deux fois il fut obligé de faire un +long détour pour tourner un précipice qui ouvrait tout +à coup sous ses pieds sa gueule large et béante.</p> + +<p>La fusillade avait cessé; mais plus il avançait et plus +les cris devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés +s'en joignaient d'autres d'un caractère tout différent. +C'était des éclats de voix, des rires, des chansons. +Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut la lumière de +plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour. +Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir +éveillé un moment l'attention des gens qu'il voulait surprendre, +jusqu'à un épais massif de jasmin d'où il pouvait +voir aisément ce qui se passait dans le carrefour.</p> + +<p>Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un +horrible spectacle s'offrit ses regards. Quinze à vingt +hommes, qu'à leur costume et à leur physionomie il était +facile de reconnaître pour de misérables brigands, étaient +les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés sur +leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux +dés, et se passaient successivement le cornet. Ceux qui +étaient debout, attendant probablement leur tour de prendre +part à la partie, les regardaient. Presque tous buvaient +dans d'énormes outres qui passaient de mains en +mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et +chaleureuse accolade. Près de la moitié de la bande était +plongée dans l'ivresse. A quelques pas d'eux gisaient +deux cadavres baignés dans leur sang, et transpercés tous +deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres étaient +ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L'un +tenait encore dans sa main crispée un tronçon d'épée. Un +peu plus loin, une jeune femme demi-nue était attachée +au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du carrefour, on distinguait +une voiture encore attelée.</p> + +<p>Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de +poste qu'il avait vue passer sur la route. Il ne douta +pas que les deux hommes tués ne fussent ceux qui voyageaient +en compagnie de la jeune femme qu'il reconnut +également dans la pauvre créature attachée au tronc du +chêne. Elle poussait des cris lamentables dont les bandits +ne semblaient nullement se préoccuper. Les postillons +qui conduisaient la voiture riaient et jouaient aux dés +avec les misérables. Comme presque tous les postillons et +les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande +des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de +ces messieurs pour ne pas comprendre leur occupation +présente. Les bandits avaient trouvé la jeune femme fort +belle, et ils la jouaient froidement aux dés. Au point du +jour elle devait être poignardée.</p> + +<p>Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra +hardiment dans le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas, +qu'à un cri poussé par l'un des bandits huit ou dix carabines +se dirigèrent vers la poitrine du nouvel arrivant.</p> + +<p>—Holà! dit Marcof en relevant les canons des carabines +avec le manche de sa hache. Vous avez une singulière +façon, vous autres, d'accueillir les gens qui vous sont recommandés.</p> + +<p>—Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes.</p> + +<p>—Tu le sauras tout à l'heure. Ce n'est pas pour vous +dire mon nom et vous apprendre mes qualités que je suis +venu troubler vos loisirs.</p> + +<p>—Que veux-tu, alors?... Parle!</p> + +<p>—Oh! tu es bien pressé!</p> + +<p>—Corps du Christ! s'écria le bandit; faut-il t'envoyer +une balle dans le crâne pour te délier la langue?</p> + +<p>—Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit +tranquillement Marcof. Allons! ne te mets pas en colère. +Tu es fort laid, mio caro, quand tu fais la grimace. +Tiens, prends ce papier et tâche de lire si tu peux.</p> + +<p>Le bandit, stupéfait d'une pareille audace, étendit machinalement +la main pour prendre le sauf-conduit.</p> + +<p>—Un instant! fit Marcof en l'arrêtant.</p> + +<p>—Encore! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquillité +de cet homme qui ne paraissait nullement intimidé +de se trouver entre ses mains.</p> + +<p>—Écoute donc! il faut s'entendre avant tout; connais-tu +Diégo?</p> + +<p>—Diégo?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est moi-même.</p> + +<p>—Ah! c'est toi?</p> + +<p>—En personne.</p> + +<p>—Alors tu peux prendre connaissance du papier.</p> + +<p>Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis +que ses compagnons, moitié curieux, moitié menaçants, +entouraient Marcof qui les toisait avec dédain. A +peine Diégo eût-il parcouru l'écrit que, se tournant vers +le marin:</p> + +<p>—Tu t'appelles Marcof? lui dit-il.</p> + +<p>—Comme toi Diégo.</p> + +<p>—Corps du Christ, je ne m'étonne plus de ton audace! +Tu fais partie de la bande de Cavaccioli?</p> + +<p>—C'est-à dire que j'ai combattu avec ses hommes les +carabiniers du roi; mais je n'ai jamais fait partie de cette +bande d'assassins.</p> + +<p>—Hein? fit Diégo en se reculant.</p> + +<p>—J'ai dit ce que j'ai dit; c'est inutile que je le répète. +Ta m'as demandé si je me nommais Marcof, je t'ai répondu +que tel était mon nom. Tu as lu le papier de Cavaccioli; +feras-tu ce qu'il te prie de faire?</p> + +<p>—Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t'engager +sous mes ordres, et, comme ta réputation de bravoure +m'est connue, je te reçois avec plaisir.</p> + +<p>Marcof secoua la tête.</p> + +<p>—Tu refuses? dit Diégo étonné.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ce n'est pas là ce que je veux.</p> + +<p>—Et que veux-tu?</p> + +<p>—Un guide pour me conduire à Reggio.</p> + +<p>—Tu quittes les Calabres?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pour quelle raison?</p> + +<p>—Cela ne te regarde pas.</p> + +<p>—Tu es bien hardi d'oser me parler ainsi.</p> + +<p>—Je parle comme il me plaît.</p> + +<p>—Et si je te punissais de ton insolence?</p> + +<p>—Je t'en défie.</p> + +<p>—Oublies-tu que tu es entre mes mains?</p> + +<p>—Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes? +répondit Marcof d'un ton menaçant, et en désignant sa +hache.</p> + +<p>Les deux hommes se regardèrent quelques instants au +milieu du silence général. Les bandits semblaient ne pas +comprendre, tant leur stupéfaction était grande. Marcof +reprit:</p> + +<p>—J'ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez +lâche ni assez misérable pour me livrer à un honteux métier. +Il a voulu me faire assassiner. J'ai pendu de ma main +les cinq drôles qu'il m'avait envoyés. Maintenant, contraint +par moi, il m'a remis ce sauf-conduit. Songe à suivre +ces instructions, ou sinon ne t'en prends qu'à toi du +sang qui sera versé!</p> + +<p>—Allons! répondit Diégo en souriant, tu ne fais +pas mentir ta réputation d'audace et de bravoure.</p> + +<p>—Alors tu vas me donner un guide?</p> + +<p>—Bah! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.</p> + +<p>—Non pas! je veux en parler sans tarder d'une minute!</p> + +<p>—Allons! tu n'y songes pas! Tu es un brave compagnon; +ta hardiesse me plaît. Demeure avec nous! Vois! ce soir +j'ai fait une riche proie, continua le bandit en désignant +du geste les cadavres et la jeune femme. Je ne puis t'offrir +une part du butin puisque tu es arrivé trop tard pour +combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves +belle, je te permets de jouer aux dés avec nous.</p> + +<p>—Et si je la gagne, je l'emmènerai avec moi?</p> + +<p>—Non! Elle sera poignardée au point du jour. Elle +pourrait nous trahir.</p> + +<p>—Alors je refuse.</p> + +<p>—Et tu fais bien, répondit un bandit en s'adressant à +Marcof; car je viens de gagner la belle et je ne suis nullement +disposé à la céder à personne.</p> + +<p>En disant ces mots le misérable, trébuchant par l'effet +de l'ivresse, s'avança vers la victime. Il posa sa main encore +ensanglantée sur l'épaule nue de la jeune femme. Au contact +de ces doigts grossiers, celle-ci tressaillit. Elle poussa un +cri d'horreur; puis, rassemblant ses forces:</p> + +<p>—Au secours! murmura-elle en français.</p> + +<p>—Une Française! s'écria Marcof en repoussant rudement +le bandit qui alla rouler à quelques pas. Que personne +ne porte la main sur cette femme!</p> + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> + +<h3>L'INCONNUE.</h3> + + + +<p>—De quoi te mêles-tu? demanda vivement Diégo.</p> + +<p>—De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant +entre la jeune femme et les misérables qui l'entouraient +en tumulte.</p> + +<p>—Écarte-toi! tu as refusé de jouer cette femme, un +autre l'a gagnée; elle ne t'appartient pas.</p> + +<p>—Eh bien! que celui qui la veut ose donc venir la +chercher!</p> + +<p>—A mort! crièrent les bandits furieux de cette atteinte +portée à leurs droits.</p> + +<p>—Écoutez-moi tous! fit le marin dont la voix habituée +à dominer la tempête s'éleva haute et fière au-dessus du +tumulte; écoutez-moi tous! Cette femme est faible et sans +défense. La massacrer serait la dernière des lâchetés; la +violenter serait la dernière des infamies! Elle est Française +comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur +à qui l'approcherait.</p> + +<p>Il y eut parmi les bandits ce moment d'hésitation qui +précède les combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient +ivres-morts et incapables de comprendre ce qui se passait. +Dix seulement avaient conservé assez de raison pour +opposer une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il +était aisé de comprendre qu'une scène de carnage allait +avoir lieu, et en voyant un homme seul en menacer dix +autres, on pouvait prévoir l'issue de la lutte. Cependant +il y avait tant d'énergie et tant d'audace dans l'oeil expressif +de Marcof que les brigands n'osaient avancer, +sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait +mort. Diégo s'était mis à l'écart et armait sa carabine.</p> + +<p>Marcof jetait autour de lui un coup d'oeil rapide. Il +voyait à l'expression de la physionomie des brigands que +le combat était certain. Aussi, voulant avoir l'avantage +de l'attaque, il n'attendit pas et bondit sur les misérables. +De ses deux coups de pistolets il en abattit deux. Cela se +passa en moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire. +Les bandits reculèrent. Puis les carabines s'abaissèrent +dans la direction de l'ennemi commun. Mais encore sous +l'influence du vin sicilien, les Calabrais avaient oublié +dans leur précipitation de recharger leurs armes dont ils +avaient fait usage dans le combat contre les deux gentilshommes.</p> + +<p>Les chiens s'abattirent, mais deux détonations seules +firent vibrer les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidement +à terre, et évita facilement le premier feu. Cependant +l'une des deux balles tirée plus bas que l'autre lui +effleura l'épaule et lui fit une légère blessure. Alors le +marin poussa un cri tellement puissant que les brigands +reculèrent encore. En même temps, il fondit sur eux.</p> + +<p>Sa hache s'abaissait, se relevait et s'abaissait encore +avec la rapidité de la foudre. Frappant sans trêve et sans +relâche, déployant toute l'agilité et toute la puissance de +sa force herculéenne, il s'entoura d'un cercle de morts et +de mourants. Trois des bandits étaient étendus à ses +pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux +coups de pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.</p> + +<p>La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste, +c'est à tort que l'on a fait aux bandits calabrais une réputation +d'audace et de bravoure qu'ils sont loin de +mériter. Ils ne savent pas ce que c'est que d'affronter le +péril en face. Ils ignorent le combat à nombre égal. S'ils +veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. +Encore s'embusqueront-ils la plupart du temps +pour surprendre ceux qu'ils veulent assassiner.</p> + +<p>Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du +marin, les bandits commencèrent à lâcher pied. Marcof +frappait toujours. Diégo avait disparu. Les trois brigands, +encore debout, croyant avoir à combattre un démon invulnérable, +ne songèrent plus qu'à fuir. Tous trois s'échappèrent +en prenant des directions différentes.</p> + +<p>Marcof, entraîné par l'ardeur du carnage, les poursuivit, +et atteignit un dernier qu'il étendit à ses pieds. +Puis, couvert de sang et de poussière, il revint auprès de +la jeune femme. Elle était complètement évanouie. Comprenant +le danger, car il ne doutait pas du retour des +brigands avec des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement +celle qu'il venait de sauver et l'enleva dans ses +bras. Espérant ne pas être éloigné de la mer, et se dirigeant +d'après les étoiles, il courut vers l'orient.</p> + +<p>Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche, +bravant la fatigue et portant soigneusement son précieux +fardeau. Aux premiers rayons du soleil, il atteignit le +sommet d'une petite colline. D'un regard rapide, il embrassa +l'horizon. La mer était devant lui. Marcof poussa +un cri de joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit +les yeux. Marcof la déposa sur l'herbe et la contempla +quelques moments. C'était une belle et charmante personne +âgée au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux +noirs, dénoués, flottant autour d'elle, faisaient ressortir la +blancheur de sa peau, doucement veinée. Elle porta ses +deux mains à son front et rejeta ses cheveux en arrière. +Puis elle promena autour d'elle ses regards étonnés. +Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa quelques +questions. La jeune fille ne répondit pas. Marcof +renouvela ses demandes. Alors elle le regarda encore, +puis ses lèvres s'entr'ouvrirent, et elle poussa un éclat de +rire effrayant. La malheureuse était devenue folle.</p> + +<p>Marcof et sa compagne étaient alors en vue d'un petit +village situé à l'extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe +de Tarente. Le marin avait d'abord pensé à laisser la +jeune femme à l'endroit où ils étaient arrêtés, et à aller +lui-même aux informations. Mais, en constatant le triste +état dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la +quitter un seul instant.</p> + +<p>Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son +manteau et l'en enveloppa. Elle se laissa faire sans la +moindre résistance. Alors il reprit la jeune femme dans +ses bras et se dirigea vers le village.</p> + +<p>Au moment où il allait atteindre les premières cabanes, +il aperçut sur la grève un pêcheur en train d'armer sa +barque. Changeant aussitôt de résolution, il appela cet +homme. Le pêcheur vint à lui.</p> + +<p>—Tu vas mettre à la mer? lui demanda Marcof, qui, +pendant son séjour dans les montagnes, s'était familiarisé +avec le rude patois du pays, au point de le parler couramment.</p> + +<p>—Oui, répondit le pêcheur.</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—Dans le détroit de Messine.</p> + +<p>—Où comptes-tu relâcher en premier?</p> + +<p>—A Catane.</p> + +<p>—Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme +et moi?</p> + +<p>—Je veux bien, si vous payez généreusement.</p> + +<p>—J'ai trois sequins dans ma bourse; je t'en donnerai +deux pour le passage.</p> + +<p>—Embarquez alors.</p> + +<p>La traversée fut courte et heureuse. En touchant à +Catane, Marcof conduisit sa compagne dans une auberge +et s'informa d'un médecin. On lui indiqua le meilleur +docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter la jeune +femme, et, après une consultation longue, le médecin +déclara que la pauvre enfant était folle, et qu'il fallait lui +faire suivre un traitement en règle. Encore le médecin +ajouta-t-il qu'il ne répondait de rien. Marcof ne possédait +plus qu'un sequin. Il raconta sa triste situation au +docteur.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche +pour soigner chez moi cette jeune femme; mais je puis +vous donner une lettre pour l'un de mes confrères de +Messine. Il dirige l'hôpital des fous, et il y recevra celle +dont vous prenez soin si charitablement.</p> + +<p>Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce +à la recommandation du médecin de Catane, il vit sa protégée +installée à l'hospice des aliénés. Mais le voyage +terminé, il ne lui restait pas deux paoli.</p> + +<p>—Excellent coeur! dit la religieuse en interrompant le +marquis.</p> + +<p>—Oui, Marcof est une noble nature! répondit Philippe +de Loc-Ronan; c'est une âme grande et généreuse, +forte dans l'adversité, toujours prête à protéger les faibles.</p> + +<p>—Et cette jeune femme, quel était son nom?</p> + +<p>—Marcof ne l'a jamais su; elle avait été complètement +dépouillée par les bandits; rien sur elle ne pouvait indiquer +son origine, et son état de santé ne lui permettait +de donner aucun renseignement à cet égard. La seule +remarque que fit mon frère fut que le mouchoir brodé +que la pauvre folle portait à la main était marqué d'un F +surmonté d'une couronne de comte.</p> + +<p>—La revit-il?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Alors il ignore si elle a recouvré la raison.</p> + +<p>—Il l'ignore.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme +appartenait probablement à une puissante famille. Sa +disparition et celle des cavaliers qui l'accompagnaient +eussent dû être remarquées?</p> + +<p>—J'étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n'ai +jamais entendu parler de ce malheur.</p> + +<p>—C'est étrange!</p> + +<p>—Et que devint Marcof? Que fit-il après avoir conduit +sa protégée à l'hôpital des fous? demanda la religieuse.</p> + +<p>—Il trouva à s'embarquer et revint en France. A +cette époque, la guerre d'Amérique venait d'éclater. +Marcof résolut d'aller combattre pour la cause de l'indépendance. +C'est ici que commence la seconde partie de +sa vie; mais cette seconde partie est tellement liée à mon +existence, continua la marquis, que je vais cesser de lire, +chère Julie, et que je vous raconterai.</p> + +<p>Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit:</p> + +<p>—Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre, +c'est-à-dire vers 1780, il y a bientôt douze années, chère +Julie, et vous devez d'autant mieux vous souvenir de +cette date que cette année dont je vous parle fut celle de +notre séparation, je m'embarquai moi-même pour l'Amérique, +où M. de La Fayette, mon ami, me fit l'accueil le +plus cordial.</p> + +<p>Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odyssée +des combats auxquels je pris part. Je vous dirai seulement +qu'au commencement de 1783, me trouvant avec +un parti de volontaires chargé d'explorer les frontières +de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade +tendue habilement par les Anglais. Nous nous +battîmes avec acharnement.</p> + +<p>Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l'action +une part que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse, +quand je me vis brusquement séparé des miens et entouré +par une troupe d'ennemis. On me somma de me rendre. +Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa l'insolent +qui me demandait mon épée. Dès lors il s'agissait de +mourir bravement, et je me préparai à me faire des funérailles +dignes de mes ancêtres. Bientôt le nombre allait +l'emporter. Mes blessures me faisaient cruellement souffrir; +la perte de mon sang détruisait mes forces; ma vue +s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais succomber, +quand une voix retentit soudain à mes oreilles, +et me cria en excellent français:</p> + +<p>—Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux +maintenant.</p> + +<p>Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, +je distinguai un homme qu'à son agilité, à sa vigueur, +à la force avec laquelle il frappait, je fus tenté de prendre +pour un être surnaturel. Il me couvrit de son corps et +reçut à la poitrine un coup de lance qui m'était destiné. +Je poussai un cri.</p> + +<p>Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, +ivre de poudre et de carnage, il était à la fois effrayant et +admirable à contempler. Pendant cinq minutes il soutint +seul le choc des Anglais, et cinq minutes, dans une bataille, +sont plus longues que cinq années dans toute autre +circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lâché +pied, revinrent à la charge et nous délivrèrent.</p> + +<p>Après le combat, je cherchai partout mon généreux +sauveur, mais je ne pus le découvrir. Transporté au poste +des blessés, j'appris, le lendemain, qu'après s'être fait +panser il s'était élancé à la poursuite des Anglais.</p> + +<p>Six mois après, chère Julie, au milieu d'un autre combat, +et dans des circonstances à peu près semblables, je +dus encore la vie au même homme, qui fut encore blessé +pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure était +grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l'ambulance. +Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait +en voyant ce corps sillonné par plus de quatorze cicatrices.</p> + +<p>Une fièvre ardente s'empara du blessé et le tint trois +semaines entre la vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa +puissante nature triompha de la maladie. Il entra en convalescence. +J'ignorais encore qui il était. Je lui avais +prodigué mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en +s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger.</p> + +<p>—Vous êtes Français, lui dis-je, cela s'entend; mais +dans quelle partie de la France êtes-vous né?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, me répondit-il.</p> + +<p>—Quoi! vous ignorez l'endroit de votre naissance?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Et vos parents?</p> + +<p>—Je ne les ai jamais connus.</p> + +<p>—Vous êtes orphelin?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Je suis un enfant perdu.</p> + +<p>—Alors le nom que vous portez?</p> + +<p>—Est celui d'un brave homme qui a pris soin de mon +enfance.</p> + +<p>—Et où avez-vous été élevé?</p> + +<p>—En Bretagne.</p> + +<p>—Dans quelle partie de la province?</p> + +<p>—A Saint-Malo.</p> + +<p>—A Saint-Malo! m'écriai-je.</p> + +<p>—Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous +seriez né dans cette ville?</p> + +<p>—Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis né à +Loc-Ronan, dans le château de mes ancêtres.</p> + +<p>Puis, après un moment de silence, je repris avec une +émotion que je pouvais à peine contenir:</p> + +<p>—Vous m'avez dit que vous portiez le nom du brave +homme qui vous avait élevé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quelle profession exerçait-il?</p> + +<p>—Celle de pêcheur.</p> + +<p>—Et il se nommait?</p> + +<p>—Marcof le Malouin.</p> + +<p>En entendant prononcer ce nom, j'eus peine à retenir +un cri prêt à jaillir de ma poitrine; mais cependant je +parvins à le retenir et à comprimer l'élan qui me poussait +vers mon sauveur.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> + +<h3>LES DEUX FRÈRES.</h3> + + + + +<p>—Pour comprendre cette émotion profonde que je ressentais, +continua le marquis de Loc-Ronan, il me faut +vous rappeler les recommandations faites par mon père à +son lit de mort. Je vous ai déjà dit que l'abandon de cet +enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le +reste de ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain, +à retrouver plus tard les traces de ce fils délaissé, et confié +à des mains étrangères. Aussi, lorsqu'il m'eut révélé +dans ses moindres détails le secret qui le tourmentait, +lorsqu'il m'en eut raconté toutes les circonstances, me +disant et le nom du pêcheur, et l'âge que devait avoir +mon frère, et le lieu dans lequel il l'avait abandonné; lorsqu'après +m'avoir fait jurer de ne pas repousser ce frère si +le hasard me faisait trouver face à face avec lui, mon père +mourut content de mon serment, je me mis en devoir de +faire toutes les recherches nécessaires pour accomplir ma +promesse. Mais les recherches furent vaines. Je fouillai +inutilement toutes les côtes de la Bretagne. A Saint-Malo, +depuis plus de dix ans que le vieux pêcheur était mort, +on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif. A Brest, +une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille; +mais ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait +s'était perdu jadis corps et bien sur les côtes d'Italie.</p> + +<p>Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof +était en Calabre. Lorsque je tentai les miennes, il était +déjà en Amérique. Et voilà qu'au moment où j'y songeais +le moins, au moment où j'avais perdu tout espoir de rencontrer +ce frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel +me mettait sur sa route, et, dans ce second fils +de mon père, je reconnaissais celui qui deux fois m'avait +sauvé la vie au péril de la sienne; celui qui, deux fois, +avait prodigué son sang pour épargner le mien! Maintenant +vous comprenez, n'est-ce pas, les élans de mon coeur? +Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins à me contenir et +à ne rien laisser deviner. J'avais mes projets.</p> + +<p>Nous étions en 1784. Nous venions d'apprendre que la +France avait reconnu enfin l'indépendance des États-Unis, +et que la guerre allait cesser. J'avais résolu de revenir en +Bretagne et d'y ramener avec moi ce frère si miraculeusement +retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans le +château de nos aïeux qu'eût lieu cette reconnaissance tant +souhaitée. Je me faisais une joie de celle qu'éprouverait +Marcof en retrouvant une famille et en apprenant le nom +de son père. Je lui proposai donc de m'accompagner en +France.</p> + +<p>La guerre était terminée; il n'avait plus rien à faire en +Amérique; il consentit. Deux mois après, nous abordâmes +à Brest. Le lendemain nous étions à Loc-Ronan. Tu te +rappelles notre arrivée, Jocelyn?</p> + +<p>—Oh! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux +serviteur.</p> + +<p>Le marquis continua:</p> + +<p>—L'impatience me dévorait. Le soir même j'emmenai +Marcof dans ma bibliothèque, et là je le priai de me raconter +son histoire. Il le fit avec simplicité. Lorsqu'il eut +terminé:</p> + +<p>—Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre +arrivée chez le pécheur? lui demandai-je.</p> + +<p>—Rien, me répondit-il.</p> + +<p>—Quoi! pas même les traits de celui qui vous y conduisit?</p> + +<p>—Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement +confus, et j'étais si jeune alors.</p> + +<p>—Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme?</p> + +<p>—Je n'ai jamais cherche à le deviner.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, si j'avais supposé que cet homme dont +vous parlez fût mon père, cela m'eût été trop pénible.</p> + +<p>—Et si c'était lui, et qu'il se fût repenti plus tard?</p> + +<p>—Alors je le plaindrais.</p> + +<p>—Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec étonnement.</p> + +<p>—Mais, votre abandon.</p> + +<p>—Un fils n'a rien à pardonner à son père; car il n'a +pas le droit de l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que +la Providence l'a voulu. Il a dû souffrir plus tard, et j'espère +que Dieu lui aura pardonné; quant à moi, je ne +puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets +pour sa mémoire.</p> + +<p>Toute la grandeur d'âme de Marcof se révélait dans ce +peu de mots. Je le quittai et revins bientôt, apportant +dans mes bras le portrait de mon père; ce portrait, qui +est d'une ressemblance tellement admirable que, lorsque +je le contemple, il me semble que le vieillard va se détacher +de son cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof.</p> + +<p>—Regardez ce portrait! m'écriai-je, et dites-moi s'il +ne vous rappelle aucun souvenir?</p> + +<p>Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la +main sur son front et pâlit.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rêve?</p> + +<p>—Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en +suivant d'un oeil humide l'émotion qui se reflétait sur sa +mâle physionomie.</p> + +<p>—Non, non, fit-il sans me répondre; et cependant il +me semble que je ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs! +continua-t-il en pressant sa tête entre ses mains.</p> + +<p>Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait.</p> + +<p>—Oui! s'écria-t-il, je le reconnais. C'est là l'homme +qui m'a conduit chez le pêcheur de Saint-Malo.</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.</p> + +<p>—Et cet homme est-il donc de votre famille?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Le marquis de Loc-Ronan.</p> + +<p>—Le marquis de Loc-Ronan! répéta Marcof qui vint +tout à coup se placer en face de moi. Mais alors, si ce que +vous me disiez était vrai, ce serait...</p> + +<p>Il n'acheva pas.</p> + +<p>—Votre père! lui dis-je.</p> + +<p>—Et vous! vous?...</p> + +<p>—Moi, Marcof, je suis ton frère!</p> + +<p>Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y précipita en fondant +en larmes. Pendant deux semaines j'oubliai presque +mes douleurs quotidiennes. Votre charmante image, Julie, +venait seule se placer en tiers entre nous.</p> + +<p>—Quoi! s'écria vivement la religieuse, auriez-vous +confié à votre frère...</p> + +<p>—Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma +vie passée. Connaissant la violence de son caractère, je +n'osai pas lui révéler un tel secret. Marcof, par amitié +pour moi, aurait été capable d'aller poignarder à Versailles +même les infâmes qui se jouaient de mon repos et menaçaient +sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui +dis rien; il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.</p> + +<p>Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels +souvenirs, tandis que la religieuse lui serrait tendrement +les mains.</p> + +<p>—Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour écarter +les nuages qui assombrissaient le front de son époux.</p> + +<p>—Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant +son récit.</p> + +<p>Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirations +de mon coeur, je conjurai mon frère d'accepter une +partie de ma fortune, et de prendre avec la terre de Brévelay +le nom et les armes de la branche cadette de notre +famille, branche alors éteinte, et qu'il eût fait dignement +revivre, lors même que son écusson eût porté la barre de +bâtardise. Mais il refusa.</p> + +<p>—Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus +vivement d'accéder à mes prières, Philippe, n'insiste pas. +Je suis un matelot, vois-tu, et je ne suis pas fait pour porter +un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude de me nommer +Marcof; laisse-moi paisiblement continuer à m'appeler +ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être +de ta famille, on fouillerait dans mon passé, et on ne +manquerait pas de le calomnier. Mes courses à bord des +corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon séjour dans +les Calabres, on le considérerait comme celui d'un voleur +de grand chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe, +sous prétexte de me plaindre, et nous ne devons pas +le souffrir. Demeurons tels que nous sommes. Soyons toujours, +l'un le noble marquis de Loc-Ronan; l'autre le +pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et +nous nous embrasserons alors comme deux frères.</p> + +<p>—Réfléchis! lui dis-je; ne prends pas une résolution +aussi prompte.</p> + +<p>—La mienne est inébranlable, Philippe; n'insiste plus.</p> + +<p>En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser, +et rien de ce que je pus faire ne le ramena à d'autres sentiments. +Bientôt même je crus m'apercevoir que le séjour +du château commençait à lui devenir à charge. Je le lui +dis.</p> + +<p>—Cela est vrai, me répondit-il naïvement; j'aime la +mer, les dangers et les tempêtes; je ne suis pas fait pour +vivre paisiblement dans une chambre. Il me faut le grand +air, la brise et la liberté.</p> + +<p>—Tu veux partir, alors?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais ne puis-je rien pour toi?</p> + +<p>—Si fait, tu peux me rendre heureux.</p> + +<p>—Parle donc!</p> + +<p>—Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me +donner; mais j'accepte la somme qui m'est nécessaire +pour fréter un navire, engager un équipage et reprendre +ma vie d'autrefois.</p> + +<p>—Fais ce que tu voudras, lui répondis-je; ce que j'ai +t'appartient.</p> + +<p>Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un +lougre qu'il fit gréer à sa fantaisie, et trois semaines après, +il mettait à la voile. Nous fûmes deux ans sans nous revoir. +Pendant cet espace de temps, il avait parcouru les +mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis il retourna +en Amérique et continua cette vie d'aventures qui semble +un besoin pour sa nature énergique.</p> + +<p>Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit à Brest, soit +à Lorient, il accourait au château. Enfin, il finit par +adopter pour refuge la petite crique de Penmarckh. Lorsque +les événements politiques commencèrent à agiter la +France et à ébranler le trône, Marcof se lança dans le +parti royaliste. C'est là, chère Julie, où nous en sommes, +et voici ce que je connais de l'existence et du caractère +de mon frère.»</p> + +<p>Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieuse +et Jocelyn réfléchissaient profondément. Le vieux +serviteur prit le premier la parole.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au +château, il y a quelques jours, l'avez-vous prévenu de ce +qui allait se passer?</p> + +<p>—Non, mon ami, répondit le marquis; j'ignorais alors +que le moment fût si proche, n'ayant pas encore vu les +deux misérables que tu connais si bien.</p> + +<p>—Mais il vous croit donc mort? s'écria la religieuse.</p> + +<p>—Non, Julie.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Marcof, d'après nos conventions, devait revoir le +marquis de La Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu'ils +se rencontreraient à l'embouchure de la Loire. Le matin +même qui suivit notre dernière entrevue, il mettait à la +voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit, être douze +jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti. +Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh; je +lui donnerai les instructions nécessaires, et il préviendra +mon frère.</p> + +<p>Le marquis ignorait le prompt retour du <i>Jean-Louis</i> et +la subite arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin, +le croyant mort, avait pénétré dans le château et s'était +emparé des papiers que le marquis lui avait indiqués.</p> + +<p>—Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn.</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit Philippe; mais peu importe! +Écoute-moi seulement, et retiens bien mes paroles.</p> + +<p>—J'écoute, monseigneur.</p> + +<p>—Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que +toutes les fois qu'il aborderait à terre et que tu ne lui porterais +aucun message de ma part, il pénétrerait dans +le parc de Loc-Ronan par la petite porte donnant sur +la montagne, et dont je lui ai remis une double clé. +Une fois entré, il se dirigerait vers la grande coupe de +marbre placée sur le second piédestal à droite. C'est à +l'aide de cette coupe que nous échangions nos secrètes +correspondances. Bien des fois nous avons communiqué +ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres. +Demain, ou plutôt cette nuit même, Jocelyn, je te remettrai +une lettre que tu iras déposer dans la coupe.</p> + +<p>—Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre, +le capitaine apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans +tout le pays, il croira à un malheur véritable, et qui sait +alors s'il viendra comme d'ordinaire dans le parc?</p> + +<p>—C'est précisément ce à quoi je songeais, répondit le +marquis. Je connais le coeur de Marcof; je sais combien il +m'aime, et son désespoir, quelque court qu'il fût, serait +affreux.</p> + +<p>—Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec +anxiété. Que devons-nous faire?</p> + +<p>—Je ne sais.</p> + +<p>—Et moi, je crois que j'ai trouvé ce qu'il fallait que je +fisse, dit Jocelyn.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on +ignore ce que je suis devenu, et l'on doit penser au château +que je reviendrai d'un instant à l'autre.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s'oppose +à ce que je retourne à Loc-Ronan.</p> + +<p>—Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras +l'arrivée du <i>Jean-Louis</i>?</p> + +<p>—Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le +lougre sera en vue, je l'attendrai dans la crique.</p> + +<p>—Bon Jocelyn! fit le marquis.</p> + +<p>—Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai +cette nuit.</p> + +<p>—Je le veux bien.</p> + +<p>—Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez, +faudra-t-il le lui dire?</p> + +<p>—Certes.</p> + +<p>—Et l'amener?</p> + +<p>Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter +son approbation. Julie devina sa pensée.</p> + +<p>—Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le +frère de votre maître.</p> + +<p>Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la +remercia par un baiser.</p> + +<p>—Ange de bonté et de consolation! murmura-t-il.</p> + +<p>A peine se relevait-il qu'un bruit léger retentit dans le +souterrain et fit pâlir la religieuse et Jocelyn.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu?</p> + +<p>—Silence! fit Jocelyn en se levant.</p> + +<p>Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait +retiré un pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la +cellule. Il avança doucement dans la demi-obscurité et se +dirigea vers la petite porte secrète qui faisait communiquer +la partie du cloître cachée sous la terre avec les galeries +souterraines dont nous avons déjà parlé.</p> + +<p>Arrivé à cet endroit, il s'arrêta et se coucha sur le sol. +Il appuya son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit +aucun bruit. Puis il distingua des pas lourds et irréguliers +comme ceux d'une personne dont la marche serait embarrassée.</p> + +<p>Il entendit le sifflement d'une respiration haletante. +Enfin, les pas se rapprochèrent, s'arrêtèrent, une main +s'appuya contre la porte secrète, Jocelyn écoutait avec +anxiété. Il s'attendait à voir jouer le ressort. Il n'en fut +rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur +la terre parvint jusqu'à lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir. +Puis tout rentra dans le plus profond silence.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> + +<h3>LA CELLULE DE L'ABBESSE.</h3> + + + +<p>Si le lecteur ne se fatigue pas d'un séjour trop prolongé +dans le couvent de Plogastel, nous allons le prier de +quitter le cloître souterrain et de retourner avec nous +dans cette partie de l'abbaye où nous l'avons conduit +déjà.</p> + +<p>Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où +le comte de Fougueray s'apprêtait à la saigner, tout en se +livrant à de sinistres pronostics à l'endroit de la jeune +malade.</p> + +<p>Avec un sang-froid et une habileté dignes d'un disciple +d'Esculape, le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda +aux préliminaires de l'opération. Il releva la manche +de la jeune fille, mit à nu son bras blanc et arrondi, et, +gonflant la veine par la pression du pouce, il la piqua de +l'extrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en abondance.</p> + +<p>Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que +le chevalier lui baignait les tempes avec de l'eau fraîche. +Mais qu'il y avait loin de la contenance froide et presque +indifférente de ces trois personnages aux soins affectueux +que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade +aimé! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel, +agissant plutôt comme opérateur que comme médecin. +Hermosa se préoccupait d'empêcher les gouttelettes de +sang de tacher sa robe. Le chevalier insouciant de l'état +alarmant de la jeune fille, promenait ses regards animés +sur les charmes que lui révélait le désordre de toilette +dans lequel se trouvait la malade.</p> + +<p>—Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au +comte.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit celui-ci.</p> + +<p>Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il +l'arrêta et banda le bras de la jeune fille.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire +ici. Laissons la nature agir à sa guise. Le sujet est jeune +et vigoureux; il y a peut-être de la ressource.</p> + +<p>—Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais +Jasmin.</p> + +<p>—Inutile, ma chère; qu'elle dorme, cela vaut mieux</p> + +<p>—Au diable cette maladie subite! s'écria le chevalier. +Nous allons avoir une succession d'ennuis à la place des +jours de plaisirs que j'espérais.</p> + +<p>—Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu? +il faut prendre son mal en patience. Si la petite doit +mourir ici, mieux vaut que ce soit aujourd'hui que demain; +nous en serons débarrassés plus tôt.</p> + +<p>—C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plaît énormément.</p> + +<p>—Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher; +tes galanteries sont donc en pure perte. Laisse-la reposer +quelques heures, et peut-être qu'à son réveil tu pourras +causer avec elle; en attendant, quittons cette chambre.</p> + +<p>—Nous pouvons la laisser seule?...</p> + +<p>—Pardieu! Elle ne songera pas à fuir, je t'en réponds; +y songeât-elle, que les grilles et les verrous s'opposeraient +à son dessein. Partons! c'est, je le répète, ce qu'il y a de +mieux à faire en ce moment. Il ne faut pas nous dissimuler, +Raphaël, que tu es un peu cause de l'état dans lequel +se trouve ta bien-aimée. Tu l'entends?... elle délire. Je +pense que ma saignée et le repos ramèneront le calme et +la raison. Néanmoins, si à son réveil elle voyait quelque +chose qui l'effrayât, le délire pourrait revenir plus violent +encore. Donc, allons-nous-en et attendons.</p> + +<p>—Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons... +je reviendrai dans deux heures!</p> + +<p>Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme conduite +et ses violences avaient amenée aux portes du tombeau, +Raphaël descendit l'escalier de l'abbaye et se rendit +aux écuries pour s'assurer que ses chevaux étaient convenablement +soignés.</p> + +<p>—Bien décidément, se dit-il tout en passant la main +sur la croupe arrondie et luisante de son cheval favori, +bien décidément, cette petite est charmante, et je serais +fâché qu'elle mourût sitôt! En tout cas, je remonterai +tout à l'heure, et si elle est en état de m'entendre, je lui +parlerai fort nettement. De cette façon, j'éviterai les premières +scènes de larmes et de cris, car elle sera trop faible +pour me répondre.</p> + +<p>Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution, +se promena dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient +du regard à travers l'étroite fenêtre.</p> + +<p>—Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers +Hermosa et en donnant à ses paroles un accent d'ironie +amère, pauvre chevalier! sa douleur me fait mal!</p> + +<p>—Tu sais bien que Raphaël n'a jamais eu de coeur! +répondit Hermosa à voix basse.</p> + +<p>—J'aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la +tête.</p> + +<p>—Lui?... Tu oublies, Diégo, que l'amour de l'or est le +seul amour que connaisse Raphaël. Il craint de s'ennuyer +ici, et s'il a enlevé cette enfant, c'est pour lui servir de +passe-temps.</p> + +<p>—On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa?</p> + +<p>—Je le hais!</p> + +<p>—Très-bien!</p> + +<p>—Pourquoi ce très-bien?</p> + +<p>—Je m'entends, fit le comte avec un sourire.</p> + +<p>—Et moi je ne t'entends pas.</p> + +<p>—Quoi! il te faut des explications?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! chère Hermosa, continua le comte en refermant +la porte de la cellule où se trouvait Yvonne et en +entraînant sa compagne vers son appartement, combien +avons-nous rapporté du château de Loc-Ronan?</p> + +<p>—Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en +traites qu'en bijoux et en pierreries.</p> + +<p>—Ce qui fait, après le partage?...</p> + +<p>—Soixante-quinze mille livres chacun.</p> + +<p>—C'est peu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Fort peu.</p> + +<p>—Surtout après ce que nous avions rêvé!</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Cependant, si nous avions les cinquante mille écus +à nous seuls, ce serait une fiche de consolation?</p> + +<p>—Oui, mais nous ne les avons pas.</p> + +<p>—Si nous héritions de Raphaël?</p> + +<p>—Il est plus jeune que toi.</p> + +<p>—Bah! la vie est semée de dangereux hasards.</p> + +<p>—Cite-m'en un?</p> + +<p>—Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes +seuls, et si Raphaël était atteint subitement d'une indisposition.</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Je parle d'une de ces indispositions graves qui entraînent +la mort dans les vingt-quatre heures!</p> + +<p>—Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, +Diégo? dit Hermosa en regardant fixement son interlocuteur.</p> + +<p>—Jalouse! répondit le comte avec un sourire. Tu sais +bien que je n'aime que toi, Hermosa; toi et notre Henrique. +Si Raphaël venait à trépasser, Henrique hériterait +de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui assureraient +un commencement de dot.</p> + +<p>—Tu me prends par l'amour maternel, Diégo.</p> + +<p>—Enfin, es-tu de mon avis?</p> + +<p>—Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphaël se +porte bien.</p> + +<p>—Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de +l'avouer.</p> + +<p>—A quoi bon alors toutes ces suppositions?</p> + +<p>—A quoi bon, dis-tu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon. +Et Diégo tira de sa poitrine une petite fiole en cristal, +hermétiquement bouchée, contenant une liqueur incolore.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa.</p> + +<p>—Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au +vin, il n'en change le goût ni n'en altère la couleur.</p> + +<p>—Et quel effet produit-il?</p> + +<p>—Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles.</p> + +<p>—Qui amènent infailliblement la mort, n'est-ce pas, +dit Hermosa en baissant encore la voix. Ce que contient +cette fiole est un poison violent?</p> + +<p>—Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalité révoltante, +permets-moi de le dire. Il ne s'agit nullement de +poison. L'effet de ces douleurs d'entrailles cause un malaise +général d'abord, puis détermine ensuite un épanchement +au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à +cette liqueur meurt, non pas empoisonné, mais par la +suite d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà tout.</p> + +<p>—Et tu nommes ce que contient ce flacon?</p> + +<p>—De l'extrait «d'aqua-tofana!»</p> + +<p>—Le poison perdu des Borgia?</p> + +<p>—Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu +en Italie.</p> + +<p>—Cavaccioli, n'est-ce pas?</p> + +<p>—En personne!</p> + +<p>Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit +quelques tours dans la chambre, ouvrit une tabatière +d'or, y plongea l'index et le pouce, en écarquillant gracieusement +les autres doigts de la main, et après avoir +dégusté savamment le tabac d'Espagne, il lança délicatement +à la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, +qui eurent l'avantage de faire ressortir l'éclat d'un +magnifique solitaire qui brillait à son petit doigt. Puis, +revenant près d'Hermosa:</p> + +<p>—C'est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l'oreille, qui as +l'habitude de nous verser le syracuse à la fin de chaque +repas. Je te laisse ce flacon. Par le temps qui court cette +composition peut devenir de la plus grande utilité. On ne +sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice d'en faire +l'épreuve, ne va pas te tromper! Je te préviens que j'ai +le coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol!</p> + +<p>Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table +près de laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredonnant +une tarentelle. Arrivé près de la porte il se retourna. +Hermosa avait la main appuyée sur la table, et le flacon +avait disparu. Le comte sourit.</p> + +<p>—Cette Hermosa est véritablement une créature des +plus intelligentes, murmura-t-il en traversant le corridor +pour gagner l'escalier du couvent. Il n'est vraisemblablement +pas impossible que je consente un jour à lui donner +mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour +le présent, ce cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est +au mieux. Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne +charmante, et j'ai toujours jugé fort sage cette sorte +de parabole diplomatique qui traite de la façon de faire +tirer les marrons du feu. Allons, Raphaël n'est pas encore +de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver +jamais à ce degré de supériorité.</p> + +<p>Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin.</p> + +<p>—Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un +souper des plus délicats. Je me sens en disposition de fêter +tes connaissances dans l'art culinaire!</p> + +<p>Jasmin s'inclina en signe d'assentiment; et le comte +hâta le pas pour rejoindre son ami le chevalier, dont il +passa le bras sous le sien avec une familiarité charmante. +Puis tous deux continuèrent leur promenade. Pendant ce +temps Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons +de syracuse.</p> + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> + +<h3>L'AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY.</h3> + + + + +<p>Une heure environ s'était écoulée depuis qu'Yvonne se +trouvait seule dans la cellule où on l'avait transportée. +Un profond silence régnait dans la petite pièce. Tout à +coup la jeune fille fit un mouvement et entr'ouvrit les +yeux.</p> + +<p>Son front devint moins rouge, sa respiration moins +pressée, son oeil moins hagard. Évidemment la saignée +avait produit un mieux sensible. Yvonne se dressa péniblement +sur son séant et regarda avec attention autour +d'elle.</p> + +<p>D'abord son gracieux visage n'exprima que l'étonnement. +Elle ne se souvenait plus. Mais bientôt la mémoire +lui revint.</p> + +<p>Alors elle poussa un cri étouffé, et une troisième crise, +plus terrible que les deux premières peut-être, faillit +s'emparer d'elle. Elle demeura quelques minutes les yeux +fixes, les doigts crispés. Elle étouffait.</p> + +<p>Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux +yeux et la soulagèrent. Les nerfs se détendirent peu à +peu et la faiblesse causée par la saignée arrêta la crise. +Après avoir pleuré, elle se laissa glisser silencieusement à +bas de son lit et s'achemina vers la fenêtre.</p> + +<p>—Mon Dieu! où suis-je? se demandait-elle avec angoisse.</p> + +<p>En parcourant des yeux l'étroite cellule, ses regards +rencontrèrent un crucifix appendu à la muraille. Yvonne +se traîna jusqu'au pied du signe rédempteur, s'agenouilla, +et pria avec ferveur. Puis, se relevant péniblement, elle +étendit la main vers le crucifix, et le décrocha pour le +baiser.</p> + +<p>C'était un magnifique Christ, largement fouillé dans un +morceau d'ivoire, et encadré sur un fond de velours noir. +Yvonne le contempla longuement, et, par un mouvement +machinal, elle le retourna. Sur le dos du cadre étaient +tracées quelques lignes à l'encre rouge. Yvonne les lut +d'abord avec une sorte d'indifférence, puis elle les relut +attentivement, et un cri de joie s'échappa de ses lèvres, +tandis que ses yeux lancèrent un rayon d'espérance.</p> + +<p>Voici ce qui était écrit derrière ce Christ encadré.</p> + +<p>«Le vingt-cinquième jour d'août mil sept cent soixante-dix-huit, +voulant témoigner à ma fille en Jésus-Christ, +tout l'amour évangélique que ses vertus m'inspirent, moi, +Louis-Claude de Vannes, évêque diocésain, et humble +serviteur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapporté +de Rome et béni par les mains sacrées de Sa Sainteté +Pie VI, à Marie-Ursule de Mortemart, abbesse du +couvent de Plogastel.»</p> + +<p>—Oh! merci, mon Dieu! Vous avez exaucé ma prière! +dit Yvonne en baisant encore le crucifix. Le couvent de +Plogastel! C'est donc là où je me trouve?</p> + +<p>«Le couvent de Plogastel! répétait-elle. Comment +n'ai-je pas reconnu cette cellule de la bonne abbesse, moi, +qui, tout enfant, y suis venue si souvent? Mais comment +se fait-il que ces hommes m'aient conduite dans ce saint-lieu?... +Ah! je me rappelle! Dernièrement on racontait +chez mon père que les pauvres nonnes en avaient été +chassées. L'abbaye est déserte et les misérables en ont +fait leur retraite! Oh! ces hommes! ces hommes que je +ne connais pas! que me veulent-ils donc?</p> + +<p>En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor. +Elle se hâta de remettre le crucifix à sa place et de +regagner son lit. Il était temps, car la porte tourna doucement +sur ses gonds et le chevalier de Tessy pénétra +dans la cellule.</p> + +<p>En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement +nerveux. Raphaël s'avança avec précaution. Arrivé +près du lit, il se pencha vers la jeune fille, qu'il croyait +endormie, et approcha ses lèvres de ce front si pur. Yvonne +se recula vivement, avec un mouvement de dégoût semblable +à celui que l'on éprouve au contact d'une bête venimeuse.</p> + +<p>—Ah! ah! chère petite, dit le chevalier, il paraît que +cela va mieux et que vous me reconnaissez?</p> + +<p>Yvonne ne répondit pas.</p> + +<p>—Chère Yvonne, continua le chevalier de sa voix la +plus douce, je vous en conjure, dites-moi si vous voulez +m'entendre et si vous vous sentez en état de comprendre +mes paroles. De grâce! répondez-moi! Il y va de votre +bonheur.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? répondit Yvonne d'une voix +faible et en faisant un visible effort pour surmonter la répugnance +qu'elle ressentait en présence de son interlocuteur.</p> + +<p>—Je veux que vous m'accordiez quelques minutes +d'attention.</p> + +<p>—Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p>—Vous allez le savoir.</p> + +<p>Et le chevalier, attirant à lui un fauteuil, s'assit familièrement +au chevet de la malade. Yvonne s'éloigna le plus +possible en se rapprochant de la muraille. Raphaël remarqua +ce mouvement.</p> + +<p>—Ne craignez rien, dit-il.</p> + +<p>—Oh! je ne vous crains pas! répondit fièrement la +Bretonne.</p> + +<p>—Soit! mais ne me bravez pas non plus! N'oubliez +pas, avant tout, que vous êtes en ma puissance!</p> + +<p>—Et de quel droit agissez-vous ainsi vis-à-vis de moi? +s'écria Yvonne avec colère et indignation, car le ton menaçant +avec lequel Raphaël avait prononcé la phrase +précédente avait ranimé les forces de la malade. De quel +droit m'avez-vous enlevée à mon père? Savez-vous bien +que pour abuser de votre force envers une femme, il faut +que vous soyez le dernier des lâches! Et vous osez me +menacer, me rappeler que je suis en votre puissance!</p> + +<p>Le chevalier était sans doute préparé à recevoir les reproches +d'Yvonne, et il avait fait une ample provision de +patience, présumons-nous, car loin de répondre à la jeune +fille indignée qui l'accablait de sa colère et de son mépris, +il s'enfonça mollement dans le fauteuil sur lequel il était +assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux, il se mit +à tourner tranquillement ses pouces.</p> + +<p>En présence de cette contenance froide qui indiquait +de la part de cet homme une résolution fermement arrêtée, +Yvonne sentit son courage prêt à défaillir de nouveau. +Elle se voyait perdue, et bien perdue, sans espoir d'échapper +aux mains qui la retenaient prisonnière. Cependant +son énergie bretonne surmonta la terreur qui s'était +emparée d'elle. S'enveloppant dans les draps qui la couvraient, +et se drapant pour se dresser, elle prit une pose +si sublimement digne, que le chevalier laissa échapper +une exclamation admirative.</p> + +<p>—Corbleu! s'écria-t-il, la déesse Junon ne serait pas +digne de délacer les cordons de votre justin, ma belle +Bretonne!</p> + +<p>—Monsieur, dit Yvonne dont les yeux étincelaient, si +vous n'êtes pas le plus misérable et le plus dégradé des +hommes, vous allez sortir de cette chambre et me laisser +libre de quitter cet endroit où vous me retenez par la +force!</p> + +<p>—Peste! chère enfant! répondit Raphaël, comme vous +y allez! Croyez-vous donc que j'ai fait la nuit dernière +douze lieues à franc étrier et vidé ma bourse pour me +priver aussi vite de votre charmante présence? Non pas! +de par Dieu! vous êtes ici et vous y resterez de gré ou de +force, bien qu'à vrai dire je préférerais vous garder près +de moi sans avoir recours à la violence.</p> + +<p>—Mais, encore une fois, s'écria la pauvre enfant, de +quel droit agissez-vous ainsi que vous le faites? Où suis-je +donc ici? Qui êtes-vous? Vous me retenez par la force, +vous l'avouez! Vous violentez une femme et vous osez encore +l'insulter! Au costume que vous portez, monsieur, je +vous eusse pris pour un gentilhomme. N'êtes-vous donc +qu'un bandit et avez-vous volé l'habit qui vous couvre!</p> + +<p>—Là! ma toute belle! répondit le chevalier en souriant +et en s'efforçant de prendre une main qu'Yvonne retira +vivement; là, ne vous emportez pas! Si mes paroles vous +ont offensée, je ne fais nulle difficulté de les rétracter, et +cela à l'instant même.</p> + +<p>—Répondez! dit Yvonne avec violence, répondez, +monsieur!... De quel droit avez-vous attenté à ma liberté? +je ne vous connais pas; je ne vous ai jamais vu! +Qui êtes-vous et que me voulez-vous?</p> + +<p>—Quel déluge de questions! Ma chère enfant, je veux +bien vous répondre; mais, s'il vous plait, procédons par +ordre! Vous me demandez de quel droit je vous ai enlevée.</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Est-il donc nécessaire que je le dise et ne le devinez-vous +pas?</p> + +<p>—Parlez, monsieur, parlez vite!</p> + +<p>—Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous +voulez sans doute me contester maintenant, ce sont, vos +beaux yeux qui me l'ont donné jadis!</p> + +<p>—Vous osez dire cela! s'écria Yvonne, stupéfaite de +l'aplomb de son interlocuteur.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Vous mentez!</p> + +<p>—Non pas! je vous jure...</p> + +<p>—Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur! Ne +voyez-vous pas que vous me torturez?</p> + +<p>—Calmez-vous, de grâce!</p> + +<p>—Répondez-moi!</p> + +<p>—Eh bien! je vous ai dit la vérité!</p> + +<p>—Mais je ne vous connais pas, je vous le répète. Je ne +vous ai vu qu'au moment où vous avez accompli votre infâme +dessein.</p> + +<p>Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s'efforçait d'arrêter +les sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle tordait +ses mains dans des crispations nerveuses. Semblable à la +tourterelle se débattant sous les serres du gerfaut, elle +s'efforçait de lutter contre cet homme, dont l'oeil fixé sur +elle dégageait une sorte de fluide magnétique.</p> + +<p>—Permettez-moi de réveiller vos souvenirs, reprit le +chevalier, et de vous rappeler ce certain jour où vous reveniez +de Penmarckh avec votre père et un gros rustre +que l'on m'a dit depuis être votre fiancé? Vous avez rencontré +sur la route des falaises deux cavaliers qui vous +ont arrêtés tous trois pour se renseigner sur leur +chemin.</p> + +<p>—En effet, je me le rappelle.</p> + +<p>—L'un d'eux vous promit même d'assister à votre +prochain mariage et de vous porter un cadeau de noce.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! vous ne me reconnaissez pas?</p> + +<p>—Ainsi, ce cavalier?</p> + +<p>—C'était moi, chère Yvonne.</p> + +<p>—Oui, je vous reconnais maintenant, répondit la jeune +fille dont la tête commençait de nouveau à s'embarrasser.</p> + +<p>—Pendant cette courte conférence, continua le chevalier, +vous avez peut-être remarqué que je n'eus de regards +que pour vous, que pour contempler et admirer cette +beauté radieuse qui m'enivrait.</p> + +<p>—Monsieur! fit Yvonne en rougissant instinctivement, +bien qu'elle ne devinât pas encore dans son innocence +virginale où en voulait venir son interlocuteur.</p> + +<p>—Ne vous effarouchez pas pour un compliment que +bien d'autres avant moi vous ont adressé sans doute. +Écoutez-moi encore, et sachez que cette beauté dont je +vous parle a allumé dans mon coeur une passion subite. +Oui, à partir du moment où je vous ai rencontrée, un +amour violent s'est emparé de moi. Si les sentiments que +je viens de vous peindre vous déplaisent, ne vous en prenez +qu'au charme tout-puissant qui s'exhale de votre personne! +Ne vous en prenez qu'à ces yeux si beaux, qu'à +ce front si pur, qu'à cette perfection de l'ensemble capable +de rendre jalouses toutes les vierges de Raphaël et toutes +les courtisanes du Titien. Et c'est là ce qui me fait vous +ce droit dont nous parlons, que ce droit que vous +me reprochez si amèrement d'avoir pris, c'est vous-même +qui me l'avez donné en faisant éclore en moi ce sentiment +invincible que je ne puis vous exprimer.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas! répondit Yvonne atterrée +par cette révélation.</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous ne devinez pas que je vous aime?</p> + +<p>—Vous m'aimez! s'écria la jeune fille qui, bien que +s'attendant à cet aveu, ne put retenir un mouvement de +terreur folle.</p> + +<p>—Oui, je vous aime!</p> + +<p>—Vous m'aimez! répéta Yvonne. Oh! seigneur mon +Dieu! ayez pitié de moi!</p> + +<p>—Eh! que diable cela a-t-il de si effrayant! dit le chevalier +en se levant avec brusquerie. Beaucoup de belles et +nobles dames ont été fort heureuses d'entendre de semblables +paroles sortir de mes lèvres. Corbleu! que l'on +est farouche en Bretagne! Allons, chère petite! tranquillisez-vous! +nous vous humaniserons!</p> + +<p>—Sortez! laissez-moi! s'écria la pauvre enfant avec désespoir +et colère. Vous m'aimez, dites-vous? Moi je vous +hais et je vous méprise!</p> + +<p>—C'est de toute rigueur ce que vous dites là. Une +jeune fille parle toujours ainsi la première fois, puis elle +change de manière de voir, et vous en changerez aussi.</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons.</p> + +<p>Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposait +Yvonne, voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne +poussa un cri d'horreur, mais elle ne put éviter +l'étreinte du chevalier qui couvrait ses épaules de baisers +ardents. Enfin Yvonne, réunissant toute sa force, repoussa +violemment le misérable.</p> + +<p>—Au secours! à moi! cria-t-elle avec désespoir.</p> + +<p>Mais, dans la lutte qu'elle venait de soutenir, la bande +qui enveloppait son bras blessé s'était dérangée. La veine +se rouvrit et le sang coula à flots. Yvonne, épuisée, retomba +presque sans connaissance. En la voyant ainsi à sa +merci, Raphaël s'avança vivement.</p> + +<p>Yvonne était d'une pâleur effrayante et incapable de +faire un seul mouvement, de jeter un seul cri. Raphaël +s'arrêta. La vue du sang qui teignait les draps parut faire +impression sur lui. Il prit le bras de la jeune fille, rétablit +la bande de toile qui empêcha la veine de se rouvrir, et +s'occupa de faire revenir Yvonne à elle. Puis il marcha +silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temps +de se remettre.</p> + +<p>Des pensées opposées se succédaient en lui. Son front, +tour à tour sombre et joyeux, exprimait le combat de ses +passions tumultueuses. Enfin, il sembla s'arrêter à une +résolution. Il revint vers la jeune fille.</p> + +<p>—Écoutez, lui dit-il brusquement; vous repoussez +mes paroles, vous refusez de vous laisser aimer; c'est là +un jeu auquel je suis trop habitué pour m'y laisser prendre. +Vous ne pouvez regretter le paysan grossier auquel +vous êtes fiancée, et qui est indigne de vous. Moi, je vous +aime, et vous êtes en ma puissance. Donc, vous serez à +moi. Inutile, par conséquent, de continuer une comédie +ridicule. Je n'y croirai pas. Réfléchissez à ce que je vais vous +dire. Je suis riche. Laissez-vous aimer, consentez à vivre +quelque temps auprès de moi, et vous aurez à jamais la +fortune. Quand je quitterai la Bretagne, vous serez libre. +Alors, vous pourrez retourner auprès de votre père et +devenir, si bon vous semble, la femme du rustre auquel +vous êtes fiancée. Mais si, comme je l'espère, vous sentez +tout le prix de mon amour, vous me suivrez à Paris. Jusque-là, +vous commanderez ici en souveraine, et chacun +vous obéira, tant, bien entendu, que vous ne voudrez +pas fuir. Vous aurez une compagne charmante dans la +noble dame qui vous a déjà prodigué ses soins. Vous quitterez +ces vêtements grossiers, pour la soie, le velours et +les riches joyaux. Puis, une fois à Paris, ce seront des +fêtes, des bals, des plaisirs de toutes les heures. Vous +jetterez à pleines mains l'or et l'argent, pour satisfaire vos +caprices et vos moindres fantaisies. Pour vous parer vous +me trouverez prodigue. Voilà l'existence que vous mènerez +et à laquelle il n'est pas trop cruel de vous soumettre. +Maintenant que vous êtes éclairée sur votre situation présente, +je ne vous fatiguerai pas par un long verbiage. +Réfléchissez! Soyez raisonnable. Vous me reverrez ce +soir même. Dans tous les cas, souvenez-vous de mes premières +paroles: Je vous aime, vous êtes en ma puissance, +vous serez à moi!</p> + +<p>Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononcée +d'un ton calme, froid et résolu, sortit à pas lents +de la cellule et poussa les verrous extérieurs avec le plus +grand soin.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> + +<h3>LES SOUTERRAINS.</h3> + + + +<p>Pendant les quelques instants qui suivirent le départ +du chevalier de Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile, +sans voir et sans penser. La fièvre qui s'était +emparée d'elle redoublait de violence sous le poids de +ces secousses successives. Un miracle de la Providence +fit qu'heureusement le délire ne revint pas. Un peu de +calme même prit naissance dans la solitude profonde où +elle se trouvait.</p> + +<p>Alors elle attira à elle d'une main défaillante les vêtements +épars sur son lit, et essaya de s'en couvrir. A +force de patience et de courage, elle parvint à s'habiller +à peu près. Elle se leva.</p> + +<p>Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intérieurement +Dieu de lui faire trouver, c'était une arme, un couteau, +un poignard à l'aide duquel elle pût essayer de se défendre +ou de se donner la mort. Cependant le temps s'écoulait +rapidement: d'un moment à l'autre quelqu'un pouvait +venir la surprendre faible et sans aucun espoir de +secours, car ses regards anxieux interrogeaient en vain +les murailles nues de la cellule.</p> + +<p>Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n'y avait +dans la petite chambre que deux sièges: un divan, et +une sorte de bahut en ébène adossé à la muraille. Ce fut +vers ce meuble qu'Yvonne se traîna, trébuchant à chaque +pas, mais soutenue par la pensée que peut-être l'intérieur +du bahut lui offrirait ce moyen de défense qu'elle +sollicitait si ardemment.</p> + +<p>Deux portes massives et finement sculptées le fermaient +extérieurement. La jeune fille essaya en vain de +les ouvrir. Elles étaient fermées à clef. Yvonne passa +plus d'une heure à user ses ongles roses sur les boiseries +du bahut.</p> + +<p>Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre, +pouvant à peine se soutenir, elle se laissa glisser sur les +dalles, en proie au plus sombre désespoir. Un bruit +qu'elle entendit extérieurement la fit revenir à elle.</p> + +<p>C'étaient des pas dans le corridor: mais personne +n'entra dans la cellule. La jeune fille essaya de se relever. +Ne pouvant y parvenir, elle chercha un point d'appui +en s'appuyant sur le meuble.</p> + +<p>Sa main se posa sur la tête d'une cariatide de bronze +qui ornait l'un des angles. Dans le mouvement que fit +Yvonne, elle attira à elle la cariatide.</p> + +<p>Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statuette +s'abattit sur deux charnières qui la retenaient au +pied, et découvrit une petite plaque de cuivre au centre +de laquelle se trouvait un anneau de même métal. Sans +se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne +agenouillée passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau +céda.</p> + +<p>Aussitôt un mouvement lent et régulier s'opéra dans +le bahut, qui tourna sur un de ses deux angles appuyés +à la muraille, et découvrit une ouverture étroite, mais +néanmoins assez grande pour qu'une femme y pût passer +facilement. Yvonne étouffa un cri et joignit les mains pour +remercier le ciel.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent, +dont j'ai tant entendu parler.</p> + +<p>Les forces lui étaient revenues avec l'espoir d'un moyen +de salut. Elle alla jusqu'à la porte et écouta attentivement. +Elle n'entendit rien qui pût l'inquiéter.</p> + +<p>Alors, revenant à l'ouverture pratiquée dans le mur, +elle s'avança doucement. Le bahut en s'écartant avait +donné libre accès sur un escalier qui descendait dans les +profondeurs du cloître. Seulement une obscurité complète +ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais +Yvonne n'hésita pas.</p> + +<p>Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la +cariatide qui pouvait déceler son moyen d'évasion, et posant +le pied sur les premières marches, elle attira le bahut +à elle. Le meuble vint reprendre sa place avec un +bruit sec attestant la bonté du ressort. Yvonne s'appuyant +contre la muraille commença à descendre.</p> + +<p>L'obscurité, ainsi que nous l'avons dit, était tellement +profonde que la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec +les plus grandes précautions. Trois fois elle trébucha sur +les marches usées, et trois fois elle se releva pour continuer +sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là son +embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait.</p> + +<p>Elle avait bien deviné qu'elle était dans les souterrains +de l'abbaye; mais où ces souterrains aboutissaient-ils? +Elle ne le savait pas.</p> + +<p>Les issues mêmes n'avaient-elles pas pu être comblées +lorsqu'on avait expulsé les nonnes? Si cela était, ou +même si la fièvre et la maladie empêchaient Yvonne de +continuer à se traîner vers une ouverture praticable, une +mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait à +subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de +la soif. Un moment elle eut regret de sa fuite.</p> + +<p>Puis l'image du chevalier s'offrit à elle, et elle se dit +que mieux valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle +fût, que d'être restée entre les mains de pareils misérables. +Soutenue par cette pensée, elle s'engagea dans le +dédale des souterrains.</p> + +<p>Ce qu'elle redoutait encore, c'était que le secret qu'elle +avait découvert fût à la connaissance des hommes qui l'avaient +enlevée; car, si cela était, on se mettrait à sa +poursuite dès qu'en pénétrant dans la cellule on s'apercevrait +de son évasion. Cette autre pensée, plus effrayante +que la perspective de la mort, lui rendit complètement +le courage prêt à l'abandonner. Elle réunit le peu +de forces qui lui restaient par une suprême énergie, et s'avança +courageusement.</p> + +<p>Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir +se rendre compte du temps écoulé. Aucun point lumineux +indiquant une ouverture ne brillait à l'extrémité des +galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide inondait +son visage. A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait +à peine le long de la muraille humide. De distance en +distance, ses pieds rencontraient des flaques d'eau bourbeuse +creusées par les pluies qui, filtrant à travers le sol +supérieur, rongeaient la pierre et pénétraient dans les +galeries.</p> + +<p>Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de +frayeur. Des hallucinations étranges s'emparaient de son +cerveau. Peu à peu la fièvre redoublant d'intensité ramena +avec elle le délire.</p> + +<p>Une force factice la faisait encore avancer cependant, +mais il était évident que celle force se briserait à la première +secousse. Il lui semblait entendre tourbillonner et +voir voltiger autour d'elle des monstres aux proportions +gigantesques, des insectes hideux, des êtres aux formes +indescriptibles qui l'étreignaient dans une ronde infernale. +Des paroles confuses étaient murmurées à son +oreille. Le souterrain tremblait sous ses pieds vacillants. +Se sentant tomber, elle s'appuya contre le mur, et demeura +immobile, la tête penchée sur son sein agité par +la terreur et par la fièvre. Ses paupières alourdies s'abaissèrent, +et un frissonnement agita tout son être.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle +d'une voix brisée et saccadée, et en se rendant si peu +compte du sentiment qui faisait mouvoir ses lèvres, que +le bruit des paroles qu'elle prononçait augmentait encore +son trouble et son effroi en venant frapper son +oreille.</p> + +<p>Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux +visions fantastiques que causait son imagination affolée; +mais, loin de s'évanouir, ces visions devenaient alors +plus effrayantes, et se transformaient pour ainsi dire en +réalité; car, aux êtres fabuleux qu'il lui semblait entendre +voltiger autour d'elle, se joignait le bruit véritable +causé par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires +des endroits humides et délaissés.</p> + +<p>Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu +de sentiment et de calme. Se soutenant toujours à la muraille, +elle continua sa marche sans paraître se soucier +des êtres immondes que le bruit de ses pas faisait fuir de +tous côtés.</p> + +<p>Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée, +car deux fois elle aperçut une lueur lointaine qui lui sembla +être celle causée par la lumière du ciel pénétrant par +une étroite ouverture. Ces lueurs successives émanaient +de vers luisants rampant sur la voûte des galeries souterraines. +Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement +épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les +artères de ses tempes battaient avec violence et lui martelaient +le cerveau. Tout à coup le point d'appui que lui +offrait le mur lui manqua. Sa main ne rencontra que le +vide. Incapable de se soutenir elle trébucha, chancela, +perdit l'équilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. +Elle avait perdu entièrement connaissance.</p> + +<p>C'étaient les pas incertains d'Yvonne, c'était ce soupir +exhalé de sa poitrine haletante que Jocelyn avait entendus. +Le vieux serviteur, le corps penché, demeura immobile +et silencieux, les traits contractés par l'épouvante. +Prêtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn +écouta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il +revint vers son maître.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le marquis.</p> + +<p>—J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn; +mais je suis certain qu'il y a quelqu'un dans les +galeries.</p> + +<p>—Tu as entendu parler?</p> + +<p>—Non, j'ai entendu marcher.</p> + +<p>—Un pas d'homme? demanda la religieuse.</p> + +<p>—Je ne puis vous le dire, madame.</p> + +<p>—Et ces pas se sont éloignés?</p> + +<p>—Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, +puis un soupir, puis plus rien.</p> + +<p>—C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours! +s'écria le marquis. Allons, viens, Jocelyn.</p> + +<p>—Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le +marquis, Philippe, ne me quittez pas!</p> + +<p>—Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à +celles de Julie, monseigneur! ne sortez pas! Songez que +vous pourriez vous compromettre.</p> + +<p>—Faire découvrir notre retraite! continua Julie.</p> + +<p>—Et qui sait si ce n'est pas une ruse!</p> + +<p>—Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons +laisser ainsi une créature humaine qui peut-être a +besoin de nous.</p> + +<p>—De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit +que l'autre aile du couvent était habitée par des gens que +je ne connaissais point. Ils ont découvert sans doute le +secret des galeries souterraines; mais ils ne peuvent venir +jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse +qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans +laquelle nous sommes. Une imprudence pourrait nous +perdre tous!</p> + +<p>—Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt +venir; alors je sortirai par l'ouverture secrète d'en +haut; je connais les autres entrées des souterrains; je +ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai et j'atteindrai ainsi +la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en conjure, ne +tentons rien!</p> + +<p>—Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.</p> + +<p>Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de +laquelle le marquis s'était déjà avancé.</p> + +<p>Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. +Alors le vieux serviteur se disposa à accomplir +son dessein. Seulement, au lieu de se diriger vers la porte +secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait toujours évanouie, +il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt +il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé +au sommet il pénétra dans une pièce voûtée qu'il +traversa, et, au moyen d'une clé qu'il portait sur lui, il +ouvrit une porte de fer imperceptible aux yeux de quiconque +n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture, +artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles +noircies.</p> + +<p>Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la +faveur de l'obscurité il atteignit la cour commune. Là, +caché derrière un pilier, il jeta autour de lui des regards +interrogateurs. Deux fenêtres de l'aile gauche étaient +splendidement éclairées.</p> + +<p>Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa +rapidement. Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, +essayer de voir dans l'intérieur, et de connaître les nouveaux +habitants. Malheureusement les vitraux des fenêtres +étaient peints, et ne permettaient pas aux regards +de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, +abandonna la petite éminence, et songea à pénétrer +dans les souterrains par une des issues donnant sur +la campagne, et dont il connaissait à merveille les +entrées.</p> + +<p>Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il +aperçut un homme qui traversait la cour et qui marchait +dans sa direction. Jocelyn, vêtu du costume des paysans +bretons, était méconnaissable. Il attendit donc assez +tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance +fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui +sans le voir, et se dirigea tout droit vers un rez-de-chaussée +que le comte avait converti en écurie. Cet +homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende +aux chevaux.</p> + +<p>Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit +saisi d'une inspiration subite. Dévoré par le désir de +connaître de quelle espèce étaient les gens qui habitaient +si près de son maître, et pouvaient d'un moment à l'autre +devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans la +cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la +plaça devant l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.</p> + +<p>En voyant le domestique du comte sortir du corps de +bâtiment, en entendant les chevaux hennir à l'approche +de leur avoine, Jocelyn avait supposé la vérité, et il avait +mentalement calculé qu'il avait le temps d'accomplir +son projet avant que le domestique eût terminé ses +fonctions de palefrenier.</p> + +<p>Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui +permettait de plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il +fut saisi d'un tremblement nerveux, et qu'il sauta à terre +plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn venait de reconnaître +le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et la première +marquise de Loc-Ronan.</p> + +<p>Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces +deux hommes dans l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement +qu'ils avaient deviné et la supercherie de son maître, +et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant le bruit qu'il +avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la +cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle +à sa place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il +franchit la distance qui le séparait de l'entrée du cloître +mystérieux où l'attendaient Julie et Philippe.</p> + +<p>En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, +l'oeil égaré, le marquis et la religieuse poussèrent une exclamation +d'effroi.</p> + +<p>—Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe.</p> + +<p>—Que se passe-t-il? demanda la religieuse.</p> + +<p>Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion +l'étouffait.</p> + +<p>—Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée, +monseigneur, fuyez! fuyez sans retard!</p> + +<p>—Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel +propos?</p> + +<p>—Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!...</p> + +<p>—De qui parles-tu?</p> + +<p>—D'eux!... de ces misérables!</p> + +<p>—Du comte et du chevalier?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Si, vous dis-je!</p> + +<p>La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger +ni de se mêler à la conversation rapide qui avait +lieu entre son mari et le vieux serviteur.</p> + +<p>—Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore +comprendre le danger dont il était menacé, Jocelyn, ton +dévouement t'abuse; tu te crées des fantômes.</p> + +<p>—Plût au ciel, monseigneur!</p> + +<p>—Mais alors, qui te fait supposer?...</p> + +<p>—Ils sont ici!</p> + +<p>—Ces hommes dont tu parles?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Ils sont à Plogastel?</p> + +<p>—Dans l'abbaye même.</p> + +<p>—Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant.</p> + +<p>—Hélas! oui, madame!</p> + +<p>—Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.</p> + +<p>—Je les ai vus! répondit Jocelyn.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—A l'instant même!</p> + +<p>—Dans les souterrains?</p> + +<p>—Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!</p> + +<p>Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire +et de voir. Il dit que lorsque ses regards plongèrent dans +la chambre éclairée, il avait aperçu le comte et le chevalier +à table, et auprès d'eux une autre personne encore.</p> + +<p>—Une femme? demanda le marquis.</p> + +<p>Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse +et se tut.</p> + +<p>—Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée +subite.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.</p> + +<p>Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La +religieuse, agenouillée, priait avec ferveur. De sombres +résolutions se lisaient sur le front du marquis. Pour lui, +comme pour Jocelyn, il était manifeste que le comte et +le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis à sa +poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée +dans l'abbaye déserte?</p> + +<p>Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait +encore se retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui +plus était, s'y retrouver en entraînant Julie avec lui. +Pour sortir libre de l'abbaye, il lui faudrait sans aucun +doute accéder aux propositions qui lui avaient été faites. +Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était +rien, mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de +quelque crime qui déshonorerait le nom si respecté de +ses aïeux.</p> + +<p>Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la +pensée d'en finir d'un seul coup avec cette existence horrible +et de se donner la mort. La vue de Julie priant à +ses côtés le retint.</p> + +<p>Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait +son maître de fuir promptement sans tarder d'un seul +instant.</p> + +<p>—Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun +me connaît dans la province! Je ne ferai pas cent pas +en plein soleil sans être salué par une voix amie. Oh! si +Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas! J'irais lui +demander un refuge à bord de son lougre!</p> + +<p>—Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, +Dieu vient de m'envoyer une inspiration. Voici ce +que vous devez, ce que vous allez faire: Je vous ai dit +que, seule dans le pays, une vieille fermière connaissait +mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement +dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre +dépositaire du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec +empressement à mes ordres et consentira à faire tout ce +qui dépendra d'elle pour nous être utile, j'en suis certaine. +Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous pouvons +encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons +chez elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine, +près d'Audierne. Vous vous embarquerez avec lui. Vous +gagnerez promptement les îles anglaises, et une fois là, +vous serez en sûreté.</p> + +<p>—Et vous, Julie? demanda le marquis.</p> + +<p>—Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je +reviendrai ici.</p> + +<p>—Ici!... oh! je ne le veux pas!</p> + +<p>—Pourquoi, Philippe?</p> + +<p>—Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces +misérables! Vous ne savez pas, comme moi, de quoi ils +sont capables!</p> + +<p>—Qu'ai-je à craindre?</p> + +<p>—Tout!</p> + +<p>—Ils ne me connaissent pas.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître, +ils vous devineront.</p> + +<p>—Qu'importe?</p> + +<p>—Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Vous m'accompagnerez en Angleterre.</p> + +<p>—Cela ne se peut pas, Philippe.</p> + +<p>—Alors, je reste!</p> + +<p>—Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse +désolée. Partez! consentez à fuir!</p> + +<p>—Jamais, tant que vous serez exposée, Julie!</p> + +<p>—Eh bien! je vous promets de demeurer quelques +jours chez la fermière. Je ne reviendrai à l'abbaye que +lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.</p> + +<p>—Non! je ne pars pas sans vous!</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint +à abandonner votre maison! dit la religieuse en levant +les mains vers le ciel.</p> + +<p>—Dieu nous voit, Julie; il m'absout!</p> + +<p>—Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression +de résolution sublime.</p> + +<p>Jocelyn se dirigea vers les souterrains.</p> + +<p>—Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils +déjà. Partons par le cloître.</p> + +<p>Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il +avait parcourue lui-même quelques minutes auparavant. +Pour plus de précaution, Jocelyn sortit seul d'abord. Il +s'assura que le cloître était désert. Puis il revint prévenir +le marquis et Julie.</p> + +<p>Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, +ainsi que l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse +leur fit suivre les arcades, et bientôt ils atteignirent le +jardin du couvent qu'ils parcoururent avec mille précautions +dans toute sa longueur. A l'extrémité de ce petit +parc, Julie se dirigea vers une petite porte qu'elle ouvrit +et qui donnait sur la campagne.</p> + +<p>Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de +genêts hauts et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent, +certains d'être ainsi à l'abri des poursuites. +Puis Julie, leur indiquant la route, se mit en devoir de +les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur +avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre +Yvonne.</p> + +<p>Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant +était demeurée dans la même position. Étendue sur le sol +humide, dévorée par une fièvre brûlante, en proie à +un délire épouvantable, sans voix et sans force, elle se +mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> + +<h3>LE POISON DES BORGIA.</h3> + + + + +<p>Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en +attirant l'attention de Jocelyn, avait été cause de la découverte +de la présence des beaux-frères et de la première +femme de son maître dans l'abbaye de Plogastel; dans +cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray était +assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne, +la belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui +que suivant les circonstances, il appelait tantôt son ami +Raphaël, tantôt son très-cher frère, le chevalier de Tessy. +Jasmin avait fidèlement exécuté les ordres reçus. Combinant +avec un soin digne d'éloges ses talents dans l'art +culinaire et ses habitudes de service élégant, le respectable +valet cumulait, à la grande satisfaction de ses maîtres, +l'office du cuisinier et celui du maître d'hôtel.</p> + +<p>Depuis son entrée dans l'abbaye, Jasmin avait fouillé +l'aile choisie par le comte, du rez-de-chaussée aux combles. +Il avait déployé un tel luxe d'activité dans ses recherches +que vaisselle, argenterie, vins, liqueurs, conserves, cristaux, +rien n'avait échappé à son oeil scrutateur.</p> + +<p>Peut-être bien qu'en suivant les explorations du valet, +on eût pu s'étonner et de son activité et de son adresse à +trouver les cachettes, à fouiller les bons coins et à forcer +les serrures; peut-être qu'en examinant attentivement le +riche service de table de l'abbesse, on se fût aperçu de la +disparition de plusieurs vases de vermeil et de nombreuses +timbales d'argent massif; peut-être qu'en constatant +l'énormité d'un feu de bois allumé dans une salle basse, +on eût pu établir un rapprochement probable entre ce +foyer incandescent et ces objets détournés, en but d'un +lingot facile à emporter; mais les résultats des investigations +de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit, si heureux, +si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni +Hermosa n'avaient songé à s'inquiéter du reste.</p> + +<p>A l'annonce de Jasmin que le souper était servi, tous +trois s'étaient mis à table, et le jeune Henrique n'avait +pas tardé à les rejoindre. Le menu était simple, mais parfaitement +entendu. Les pauvres soeurs, nous le savons, +avaient été contraintes à abandonner brusquement l'abbaye +sans qu'il leur fût permis de sauver leurs richesses.</p> + +<p>Aussi rien ne manquait-il à l'élégance de la table. +Le linge, d'une finesse extrême, avait évidemment été +tissé dans les meilleures fabriques de la Hollande. Les +verres et les carafes étaient taillés dans le plus pur cristal +de la Bohême. La vaisselle d'argent s'étalait somptueusement, +entourée d'admirables porcelaines de Sèvres; +des candélabres en même métal que la vaisselle, et surchargés +de bougies, inondaient la table d'un torrent de +rayons lumineux qui se brisaient en se reflétant aux arêtes +tranchantes et aiguës des verreries, ou qui caressaient, +en en doublant l'éclat, les contours arrondis des pièces +d'argenterie et des porcelaines transparentes.</p> + +<p>Les meilleurs vins, que l'abbesse dépossédée réservait +soigneusement pour les visites de l'évêque diocésain, étincelaient +dans les coupes de cristal, auxquelles ils donnaient +les tons chauds de la topaze brûlée ou ceux du rubis +oriental, suivant que les convives s'adressaient aux +crûs bourguignons ou aux produits généreux des coteaux +espagnols.</p> + +<p>Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, entremets +et desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient à +confectionner dans le silence du cloître pour envoyer en +présent à leurs amis de Quimper et de Vannes, gisaient +éventrés, renversés par les mains profanes des deux hommes +et de leur compagne.</p> + +<p>Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée +dans la pièce, ployant sous le poids d'un plateau d'argent +richement ciselé, et encombré de la plus merveilleuse collection +de liqueurs qu'eut pu désirer un disciple de Grimod +de la Reynière. Flacons de toutes formes et de toutes +couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la +marche du valet. Il déposa le tout sur la table, et sur un +signe d'Hermosa, il sortit en emmenant Henrique.</p> + +<p>Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffées +par les libations copieuses faites aux dépens des habiles +trouvailles du cuisinier, commençaient à fermenter outre +mesure, les convives voulaient se débarrasser de la présence +de témoins gênants.</p> + +<p>Aucun d'eux n'avait pu soupçonner la disparition +d'Yvonne, que le chevalier voulait laisser reposer avant +d'entamer un second tête-à-tête, qu'il espérait bien rendre +définitif. La conversation, que la présence du jeune +Henrique avait jusqu'alors renfermée dans les bornes d'une +causerie presque convenable, s'élança rapidement dans +les hautes régions du dévergondage le plus éhonté.</p> + +<p>Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d'une +partie de ses vêtements que la chaleur rendait gênants, à +demi couchée sur les genoux de Diégo, les épaules nues, +les lèvres rouges et humides, les regards étincelants de +cynisme et de débauche, la magnifique créature avait recouvré +tout l'éclat de cette beauté de bacchante qui faisait +d'elle une véritable sirène aux charmes invincibles. Se +prêtant aux caresses du comte, sans fuir celles du chevalier, +elle buvait dans tous les verres, lançait des quolibets +capable d'amener le rouge sur le visage d'un garde-française.</p> + +<p>Aucune contrainte ne régnait pins dans les paroles +des trois convives; aucune gêne n'entravait leurs actions.</p> + +<p>—Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant +tout à coup.</p> + +<p>—Au diable! s'écria Diégo; laisse-nous faire en paix +notre digestion. Ta Bretonne va crier comme une fauvette +à laquelle on arrache les plumes, et les pleurs des femmes +ont le don de m'agacer les nerfs après souper.</p> + +<p>—Tout à l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine, +ajouta Hermosa en souriant; mais Diégo a raison: +finissons d'abord de souper et de boire. Allons, mio caro, +verse-moi de ce xérès aux reflets dorés, et oublie un peu tes +amours champêtres pour songer à l'avenir. Je suis veuve, +Raphaël, tu le sais bien, et j'ai besoin d'être entourée de +mes amis, pour m'aider à supporter mes douleurs et me +décider sur le parti que je dois prendre. Voyons, mes aimables +frères, parlez: me faut-il revêtir les noirs vêtements +de circonstance, et larmoyer en public sur ma triste +situation?</p> + +<p>—A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement +Diégo.</p> + +<p>—Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes +droits, peut-être aurais-je une part dans l'héritage?</p> + +<p>—Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas. +Au diable les vêtements de deuil et la comédie de veuvage! +Elle ne nous rapporterait pas une obole. Non! non! +j'ai une autre idée.</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>—Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le présent, +soupons gaîment! Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, +ma belle maîtresse, à toi à nous verser le syracuse, ce +vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote qui noie +la raison, raffermit le coeur, réjouit l'âme, et nous rappelle +nos Calabres bien-aimées! Donne-nous à chacun un +flacon entier, comme jadis après une expédition. Part +égale!</p> + +<p>—Part égale! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse +à ton tour!</p> + +<p>Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le +buffet en chêne sculpté sur lequel elle avait déposé les +flacons du vin sicilien. Mais Diégo, la saisissant par la taille, +l'attira à lui et la renversa sur ses genoux.</p> + +<p>—Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente +ans!</p> + +<p>Et se penchant vers sa compagne:</p> + +<p>—Ne va pas te tromper! murmura-t-il à son oreille.</p> + +<p>Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide +regard, puis elle alla prendre les flacons et les plaça sur +la table. Chacun prit celui qui lui était offert. A les voir +ainsi tous trois, chancelant à demi sous l'effet de l'ivresse +naissante, on devinait facilement que ce n'étaient pas là +deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble: +c'étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefois +Marcof, et une courtisane éhontée comme on en a +rencontré et comme on en rencontrera toujours, tant que +la débauche existera sur un coin de la terre. Le souper +avait dégénéré en orgie.</p> + +<p>—Raphaël! s'écria Diégo en remplissant son verre, +buvons et portons une santé à nos amis d'autrefois, à ces +pauvres diables qui se déchirent encore les pieds sur les +roches des Abruzzes, à nos compagnons de misère, de +gaieté et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes!</p> + +<p>—A Cavaccioli! dit Hermosa; et puisse-t-il danser le +plus tard possible au bout d'une corde!</p> + +<p>—A Cavaccioli! répéta Raphaël en choquant son verre +contre celui que lui présentait Diégo.</p> + +<p>Et il but à longs traits.</p> + +<p>—Allons, Hermosa! reprit Raphaël en posant son +verre vide sur la table et en saisissant le flacon d'une autre +main pour le remplir de nouveau. Allons, Hermosa! +chante-nous quelque-uns de tes joyeux refrains, cela +égayera un peu ces murailles, qui n'ont guère entendu que +des psaumes et des litanies!</p> + +<p>—Et que veux-tu que je chante, Raphaël?</p> + +<p>—Ce que tu voudras, pardieu!</p> + +<p>—Une chanson française?</p> + +<p>—Sang du Christ! interrompit Diégo en italien, fi des +chansons françaises! Une chanson du pays, cara mia! +une chanson en patois napolitain.</p> + +<p>Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se +leva et commença d'une voix fraîche encore et vibrante +ces couplets si répétés à Naples, et que depuis plus d'un +siècle les lazzaroni ont chantés sur tous les airs connus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pecque qu'a ne me vide</p> +<p>T'en griffe com agato?</p> +<p>Nene que t'aggio fato</p> +<p>Quà non me pui vide.</p> +<p>O jestemma voria</p> +<p>Le giorno que t'amaï</p> +<p>Io te voglio ben assaï</p> +<p>E tu non me pui vide!</p> + </div> </div> + +<p>—Bravo! s'écria Raphaël.</p> + +<p>—Bravo! répéta Diégo. Il me semble être encore dans +les Abruzzes! Ah! l'on a bien raison de dire que les années +de la jeunesse ne se remplacent pas! Depuis que nous +avons quitté les Calabres, depuis le jour où ce damné +Marcof, que Dieu confonde! a détruit à lui seul une partie +de ma bande, nous n'avons jamais cessé d'avoir de l'or +et d'en dépenser à pleines mains. Eh bien! je regrette +néanmoins cette vie d'autrefois, si misérable peut-être, +mais si belle et si libre.</p> + +<p>—Pour moi, je ne suis pas de ton avis, répondit Hermosa, +et je suis certaine que Raphaël ne pense pas autrement +que je le fais.</p> + +<p>—Tu as raison, Hermosa, fit Raphaël. Eh bien! continua-t-il +en tressaillant, que diable ai-je donc? Un étourdissement!</p> + +<p>—Tu as besoin d'air peut-être? fit observer Diégo.</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>—Ouvre la fenêtre, Hermosa.</p> + +<p>Hermosa obéit en lançant un nouveau coup d'oeil à +Diégo, qui laissa errer un sourire sur ses lèvres.</p> + +<p>—Je me sens mieux! fit Raphaël en s'approchant de +la fenêtre.</p> + +<p>Diégo se leva, et passant son bras autour de la taille +d'Hermosa, il se pencha vers elle comme pour lui baiser +le cou, mais il lui dit à voix basse:</p> + +<p>—Tu as vidé tout le flacon?</p> + +<p>—Oui, répondit la femme.</p> + +<p>—Per Bacco!</p> + +<p>—C'est trop?</p> + +<p>—C'est énorme!</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors ce sera plus tôt fini, voilà tout.</p> + +<p>Et celle fois, il embrassa Hermosa au moment où Raphaël +se retournait.</p> + +<p>—Corps du Christ! s'écria celui-ci en les voyant dans +les bras l'un de l'autre, quelle tendresse! quel amour! +quelle passion! cela fait plaisir à voir!</p> + +<p>—Eh! caro mio! répondit Diégo, n'as-tu pas aussi une +belle compagne qui t'attend?</p> + +<p>—Si fait! pardieu! ma jolie Yvonne! Je n'y songeais +plus.</p> + +<p>—Peste! quelle indifférence pour un amoureux!</p> + +<p>—Eh! c'est la faute de ce vin de Syracuse! Il me produit +ce soir un effet étrange; à tous moments j'ai des +éblouissements. Il me semble que le plancher vacille sous +mes pieds.</p> + +<p>—Tu as la tête faible!</p> + +<p>—Tu sais bien le contraire.</p> + +<p>—Alors c'est une mauvaise disposition passagère!</p> + +<p>—C'est possible. En attendant, j'ai laissé, je crois, à +la belle enfant, tout le temps nécessaire pour mûrir mes +paroles. Corpo di Bacco! j'ai dans l'idée que je vais la +trouver docile comme une fiancée, et amoureuse comme +une courtisane romaine!</p> + +<p>—Tu vas à la cellule?</p> + +<p>—De ce pas, mio caro.</p> + +<p>Et Raphaël se dirigea vers la porte; mais à moitié chemin, +il chancela, fit un effort pour se soutenir et tomba +sur une chaise. Diégo suivait tous ses mouvements de +l'oeil du tigre qui veille sur sa proie.</p> + +<p>Hermosa, indifférente à ce qui se passait autour d'elle, +trempait le petit doigt de sa main mignonne dans son +verre à demi rempli et s'amusait à laisser tomber sur la +nappe, déjà maculée, les gouttelettes brillantes du vin liquoreux +que les rayons des bougies transformaient en +perles orangées. Tandis que sa main droite se livrait à cet +innocent exercice, la gauche s'approchait, en se jouant, +du flacon qu'avait aux trois quarts vidé Raphaël. Agitant +doucement la tête, elle lança un regard autour d'elle. Diégo +lui tournait le dos, Raphaël avait la main sur ses yeux. +Alors la belle figure de l'Italienne prit une expression +sauvage et épouvantable: ses doigts fiévreux saisirent le +flacon et l'attirèrent à la place de celui appartenant au +comte de Fougueray. Puis une idée nouvelle lui traversa +sans doute l'esprit, car ses traits se détendirent, et elle +remit la bouteille devant le couvert de Raphaël. Les deux +hommes n'avaient rien vu.</p> + +<p>Diégo paraissait absorbé plus que jamais dans la contemplation +de son compagnon, et celui-ci, pâle et la bouche +crispée, était incapable de voir ni d'entendre. Le poison +opérait rapidement, car la physionomie du chevalier +se décomposait à vue d'oeil.</p> + +<p>Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphaël +respira bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner +la porte; mais une nouvelle faiblesse s'empara de +lui et le fit retomber sur un siège. Il passa la main sur +son front humide de sueur.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il, j'ai la poitrine qui me brûle!</p> + +<p>—Veux-tu boire? demanda Diégo.</p> + +<p>Raphaël ne répondit pas. Diégo s'avança vers la +table, prit un verre qu'il remplit encore de syracuse, et +le présenta à Raphaël. Celui-ci tendit la main et leva les +yeux sur son compagnon. Puis une pensée subite illumina +sa physionomie cadavéreuse. Il ouvrit démesurément les +yeux, se redressa vivement en repoussant le verre, et saisissant +le bras de Diégo:</p> + +<p>—Pourquoi nous as-tu fait donner à chacun un flacon +séparé de syracuse? demanda-t-il d'une voix rauque. +Pourquoi n'as-tu pas bu dans le mien?</p> + +<p>—Quelle diable de folie me contes-tu là? répondit +Diégo en souriant avec calme.</p> + +<p>Mais Raphaël se précipitant vers la table, prit son verre, +vida dedans ce qui restait du breuvage empoisonné placé +devant lui, et l'offrant à Diégo:</p> + +<p>—Bois! lui dit-il.</p> + +<p>—Je n'ai pas soif! répondit le comte.</p> + +<p>—Bois, te dis-je, je le veux!</p> + +<p>—Au diable!</p> + +<p>Et Diégo, d'un revers de main, fit voler le verre à l'autre +bout de la pièce.</p> + +<p>—Ah! s'écria Raphaël dont l'expression de la physionomie +devint effrayante. Ah! tu m'as empoisonné!</p> + +<p>—Tu es fou, Raphaël! ne suis-je pas ton ami?</p> + +<p>—Tu m'as empoisonné! Le flacon? où est le flacon +que Cavaccioli t'a donné?</p> + +<p>—C'est Hermosa qui l'a.</p> + +<p>—Où est-il? Je veux le voir!</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Ah! je souffre! je ne vois plus! je brûle! s'écria +Raphaël en se tordant dans des convulsions horribles.</p> + +<p>—Que faut-il faire? demanda Hermosa à Diégo.</p> + +<p>—Attendre! cela ne sera pas long!</p> + +<p>—Tu vois bien que tu m'as empoisonné! s'écria Raphaël, +qui, avec cette perception mystérieuse des sens qui +résulte en général de l'absorption d'un poison végétal, +avait entendu ces paroles. Tu m'as empoisonné! continua-t-il +en tirant son poignard; mais nous allons mourir +ensemble!</p> + +<p>Et Raphaël essaya de s'élancer sur Diégo, mais un nouvel +éblouissement la cloua à la même place. Hermosa s'était +rapprochée de la porte.</p> + +<p>—Va-t'en! lui dit vivement Diégo, va-t'en! et empêche +Jasmin de pénétrer jusqu'ici.</p> + +<p>Hermosa obéit avec un empressement visible.</p> + +<p>—Si Raphaël pouvait le tuer avant de mourir! murmura-t-elle +en entrant dans une pièce voisine.</p> + +<p>Là, s'agenouillant sur un prie-Dieu:</p> + +<p>—Sainte madone! exaucez ma prière! dit-elle avec onction; +je promets une robe de dentelle à la vierge de Reggio!</p> + +<p>Raphaël s'était relevé. Rassemblant ses forces, et soutenu +par la suprême énergie du désespoir, par le désir de +la vengeance, par la volonté d'entraîner avec lui son meurtrier +dans la tombe, il marcha vers Diégo. Celui-ci connaissait +trop la violence du poison qu'il avait fait prendre +à Raphaël pour douter de son efficacité. Aussi ne cherchait-il +qu'à gagner du temps.</p> + +<p>Alors commença entre ces deux hommes un combat +horrible à voir. L'un fuyait en se faisant un rempart de +chaque meuble. L'autre, pâle, haletant, se soutenant à +peine trébuchant devant chaque obstacle, essayait en vain +d'atteindre son ennemi.</p> + +<p>Le silence le plus profond régnait dans la pièce. On entendait +seulement la respiration de chacun, l'une sifflante +avec bruit, l'autre égale et sonore.</p> + +<p>Diégo renversa avec intention les candélabres placés +sur la table encore toute servie. L'obscurité ajouta à l'horreur +de la situation. Devinant que son adversaire n'avait renversé +les flambeaux que pour gagner plus facilement la +porte de sortie et fuir, Raphaël s'appuya immobile contre +le chambranle, serrant le manche de son poignard entre +ses doigts humides et crispés.</p> + +<p>Diégo fit quelques pas, se tenant toujours sur la défensive. +Il avait pris sur la table un long couteau à lame +courte et acérée qui avait servi à trancher un magnifique +jambon de Westphalie. N'entendant Raphaël faire +aucun mouvement, il le crut évanoui de nouveau. Alors +il se dirigea rapidement vers la porte. Sa main, étendue, +rencontra celle de son ennemi.</p> + +<p>—Enfin! s'écria Raphaël en levant son poignard.</p> + +<p>Et d'un bras encore assez ferme il frappa. Diégo, avec +une présence d'esprit qui indiquait un sang-froid remarquable, +se baissa vivement. Raphaël frappa dans le +vide.</p> + +<p>Alors Diégo, se relevant, saisit son adversaire dans ses +bras, le souleva de terre et le renversa sur la dalle. Puis, +entr'ouvrant vivement la porte, il s'élança en la retirant +à lui. La clef, placée extérieurement, lui permit de la refermer. +Une fois dans le corridor, il respira. Hermosa +était en face de lui.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Il va mourir! répondit Diégo.</p> + +<p>—Quoi! ce n'est pas encore fini?</p> + +<p>—Je ne voulais pas répandre son sang.</p> + +<p>—Parce qu'il avait été ton compagnon?</p> + +<p>Diégo haussa les épaules.</p> + +<p>—Non! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire à +ce que nous dirons lorsque nous lui parlerons de cette +mort subite.</p> + +<p>A travers l'épaisseur de la boiserie de la porte, on entendait +Raphaël blasphèmer. Seulement les blasphèmes +étaient interrompus de temps à autre par un râle d'agonie.</p> + +<p>—Maintenant, rentre chez toi! dit Diégo à Hermosa.</p> + +<p>—Tu ne viens pas?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Où vas-tu donc?</p> + +<p>—A la cellule de l'abbesse.</p> + +<p>—Trouver la Bretonne?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour savoir si, elle aussi, elle est morte.</p> + +<p>Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand oeil noir +pénétrant.</p> + +<p>—Diégo! fit-elle.</p> + +<p>—Hermosa? répondit tranquillement le comte en soutenant +sans trouble le regard de sa compagne.</p> + +<p>—Diégo! tu m'as dit que cette jeune fille t'était indifférente?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu as menti!</p> + +<p>—Hermosa!</p> + +<p>—Tu as menti! te dis-je.</p> + +<p>—Mais, je te jure...</p> + +<p>—Allons-donc! interrompit Hermosa avec dédain, +crois-tu donc que je t'aime encore assez pour être jalouse?</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—Je veux que tu me dises la vérité.</p> + +<p>—Je te l'ai dite.</p> + +<p>—Très-bien; je vais alors aller moi-même dans la cellule, +et comme cette jeune fille nous est inutile...</p> + +<p>—Après? dit Diégo en voyant qu'elle n'achevait pas sa +pensée.</p> + +<p>—Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon, +continua-t-elle froidement.</p> + +<p>Diégo fit un geste violent d'impatience. Hermosa se +rapprocha de lui.</p> + +<p>—Avoue-donc! dit-elle.</p> + +<p>—Eh! quand cela serait? que t'importe?</p> + +<p>—Il m'importe qu'avant toute chose je veux que nous +partagions ce que vous avez rapporté du château de Loc-Ronan.</p> + +<p>—Morbleu! que ne le disais-tu plus tôt?</p> + +<p>Et Diégo entraîna rapidement Hermosa dans une chambre +voisine. On entendait toujours le râle et les blasphèmes +de Raphaël qui lacérait la boiserie de la porte avec +la pointe de son poignard. A l'aide d'un briquet qu'il portait +constamment sur lui, le malheureux avait encore eu +la force de faire jaillir la lumière et de rallumer une bougie. +Il espérait pouvoir démonter les gonds de la porte et +joindre alors son ennemi, mais sa main vacillante frappait +la boiserie et non le fer.</p> + +<p>Diégo se dirigea vers un énorme coffre placé dans un +des angles de la pièce dont Hermosa avait fait sa retraite. +Ce coffre était doublé en fer et avait servi sans doute à +renfermer les trésors du couvent. Les religieuses avaient +fui si promptement qu'elles n'en avaient pas emporté les +clefs. Lorsque le comte de Fougueray était arrivé dans +l'abbaye, le coffre était ouvert et vide. C'était là qu'avec +Raphaël ils avaient déposé l'or, les bijoux et les papiers +arrachés à Jocelyn.</p> + +<p>Diégo ouvrit le coffre. Il allait procéder au partage, lorsque +Hermosa lui posa la main sur l'épaule.</p> + +<p>—Attends! dit-elle.</p> + +<p>Diégo la regarda étonné.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda-t-il.</p> + +<p>—J'ai à te parler.</p> + +<p>—Plus tard!</p> + +<p>—De suite!</p> + +<p>—Fais vite en ce cas.</p> + +<p>—Cette demande de partage, mon cher, est un prétexte, +dit Hermosa en souriant. Je n'ai pas peur que tu me trompes +jamais; car nous avons trop besoin l'un de l'autre pour que +tu songes à faire de moi ton ennemie. Ne t'impatiente +pas! Si tout à l'heure j'avais voulu t'amener ici pour causer, +tu aurais refusé! Je connais ton caractère gai et j'ai +suivant mes appréciations. Maintenant que nous sommes +seuls, oublie un moment la belle Yvonne, tu as trop d'esprit, +et tu n'es plus assez jeune pour sacrifier ton intérêt +à l'amour. Or, il s'agit de notre fortune, Diégo! de notre +fortune que la mort de Philippe nous a enlevée tout à coup, +et qu'il dépend de moi de nous rendre! Ah! tu es devenu +attentif? Tu m'écoutes, maintenant!</p> + +<p>—Sans doute! tu m'intrigues énormément. Parle vite.</p> + +<p>—Oh! mon projet sera court à expliquer.</p> + +<p>—Je t'écoute.</p> + +<p>—La mort du marquis est tellement récente, continua +Hermosa, qu'elle est à peine connue dans cette partie de +la province, et que bien certainement on l'ignore à vingt +lieues.</p> + +<p>—Ceci est incontestable.</p> + +<p>—Tu te rappelles, Diégo, lors de notre arrivée à Rennes, +jadis ce que nous avons entendu dire de l'amour de Julie +de Château-Giron pour Philippe de Loc-Ronan?</p> + +<p>—On prétendait cet amour fort sérieux.</p> + +<p>—Et l'on ne se trompait pas! Ce qui a déterminé la +nouvelle marquise à prendre le voile a été la pensée de +rendre le repos à son époux, croyant le mettre ainsi à +l'abri de nos poursuites. Tu avoueras qu'elle se sacrifiait. +Or, une femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour +l'amour d'un homme, cette femme-la, ferait à plus forte +raison, le sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillité +de ce même homme?</p> + +<p>—Puissamment raisonné! interrompit Diégo.</p> + +<p>—Julie de Château-Giron a perdu son père il y a quatre +mois.</p> + +<p>—Comment sais-tu cela?</p> + +<p>—Que t'importe?</p> + +<p>—Tu as donc des espions partout?</p> + +<p>—Peut-être bien!</p> + +<p>—Allons! tu es bien décidément d'une force remarquable! +dit Diégo en baisant la main de sa compagne.</p> + +<p>Il avait entièrement oublié Yvonne.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> + +<h3>LES PROJETS D'HERMOSA.</h3> + + +<p>—Tu disais donc, reprit Diégo après quelques instants, +que Julie de Château-Giron avait perdu son père il y a +quatre mois?</p> + +<p>-Oui.</p> + +<p>—Mais elle était fille unique, si j'ai bonne mémoire?</p> + +<p>—En effet, tu ne te trompes pas.</p> + +<p>—Alors elle a hérité?...</p> + +<p>—De trois millions environ.</p> + +<p>—Elle les a donnés à sa communauté? demanda vivement +Diégo.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>-Qu'en a-t-elle fait?</p> + +<p>—Elle a donné cinq cent mille livres au couvent dans +lequel elle résidait, et dont j'ignore le nom.</p> + +<p>—Et le reste?</p> + +<p>—Le reste, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille +livres, est demeuré à Rennes entre les mains de son notaire.</p> + +<p>—Qu'en fera-t-elle?</p> + +<p>—Elle veut en disposer en faveur du marquis.</p> + +<p>—Qui t'a donné tous ces détails?</p> + +<p>—L'intendant de la Bretagne qui a été destitué dernièrement.</p> + +<p>—C'est donc cela que tu le recevais si fréquemment à +Paris? fit Diégo avec un sourire.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Alors, tu es certaine de ce que tu me dis?</p> + +<p>—J'en réponds!</p> + +<p>—Et que conclus-tu?</p> + +<p>—Tu ne devines pas?</p> + +<p>—Pas précisément, je l'avoue.</p> + +<p>—Je te croyais de l'esprit.</p> + +<p>—Suppose que j'en manque, et explique-toi.</p> + +<p>—C'est bien simple.</p> + +<p>—Mais, encore, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Il faut d'abord connaître le nom du couvent où s'est +retirée Julie.</p> + +<p>—Nous saurons cela facilement à Rennes, dit Diégo. +Au pis-aller, nous interrogerions le notaire lui-même +sous un prétexte quelconque. Bref, je m'en charge! +Après?</p> + +<p>—Tu dois te faire une idée de la terreur qu'inspirent +seulement nos noms à la marquise?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—Tu avoueras aussi qu'elle doit ignorer encore la +mort de son époux?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Donc, tu iras la trouver hardiment.</p> + +<p>—Bien; j'irai.</p> + +<p>—Tu demanderas à lui parler en particulier. Au besoin, +j'obtiendrai la permission.</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Tu lui diras que nous sommes décidés à faire un +éclat...</p> + +<p>—Si elle n'abandonne pas entre nos mains les deux +millions cinq cent mille livres? interrompit Diégo.</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Elle les abandonnera, Hermosa; elle les abandonnera!</p> + +<p>Et Diégo marcha avec agitation dans la chambre en se +frottant les mains avec joie.</p> + +<p>—Admirable! s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant devant +sa compagne, admirable! Tu es un génie!</p> + +<p>—Tu approuves mon projet?</p> + +<p>—Je le trouve sublime.</p> + +<p>—Et tu le mettras à exécution?</p> + +<p>—Sur l'heure!</p> + +<p>—Donc nous partons?</p> + +<p>—Cette nuit même!</p> + +<p>—Et la Bretonne? demanda Hermosa avec coquetterie.</p> + +<p>Le comte la prit dans ses bras.</p> + +<p>—Tu sais bien que je n'aime que toi! dit-il.</p> + +<p>—Alors, reprit Hermosa en désignant le flacon qu'elle +tenait dans sa main droite, alors finissons-en. Ne laissons +personne ici. Raphaël doit être mort; qu'Yvonne meure +aussi.</p> + +<p>—Soit! répondit Diégo après un moment de réflexion; +mais va seule et présente lui le breuvage toi-même! je +ne veux pas la voir.</p> + +<p>Hermosa sortit rapidement. Diégo, alors, s'occupa de +refermer le coffre. Il achevait à peine que Jasmin parut +discrètement sur le seuil de la porte.</p> + +<p>—Que veux-tu? demanda le comte.</p> + +<p>—Faut-il desservir? répondit le valet.</p> + +<p>—Inutile; nous n'avons pas le temps; aide-moi à +descendre cette caisse, nous la chargerons sur le cheval +du chevalier. Ah! à propos du chevalier, continua-t-il +après un moment de silence, tu sais qu'il s'occupait de +politique?</p> + +<p>—Je le crois, monseigneur.</p> + +<p>—Eh bien! il est urgent que l'on ignore où il est.</p> + +<p>—M. le chevalier est donc parti?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vu.</p> + +<p>—Il a passé par les souterrains.</p> + +<p>Jasmin avait chargé le coffre sur ses épaules et descendait +aidé par le comte. Ils l'attachèrent solidement sur +la croupe d'un cheval que Jasmin devait mener en main. +Lorsqu'ils eurent terminé, le comte ordonna au valet de +l'attendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche:</p> + +<p>—Tiens! dit-il en la lui remettant, sois toujours discret +sur tout ce que tu vois et entends.</p> + +<p>Jasmin s'inclina et le comte remonta vivement. Au +sommet de l'escalier il rencontra Hermosa. Celle-ci était +un peu pâle.</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda Diégo.</p> + +<p>—Suis-moi! répondit-elle.</p> + +<p>Hermosa saisit la main de Diégo et l'entraîna vivement +vers la cellule de l'abbesse.</p> + +<p>—Entre! dit-elle en se rangeant pour lui faire place.</p> + +<p>Diégo pénétra dans la pièce éclairée par un candélabre +qu'Hermosa y avait apporté. La cellule était déserte. +Diégo la parcourut rapidement du regard.</p> + +<p>—Où est la jeune fille? fit-il brusquement.</p> + +<p>—J'allais te le demander! répondit froidement Hermosa.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—A toi-même!</p> + +<p>—Mais elle doit être ici?</p> + +<p>—Regarde!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie, Hermosa?</p> + +<p>—Cela signifie, Diégo, que tu as probablement pris +tes mesures d'avance et que tu as fait évader la belle enfant. +C'est ce qui m'explique ta facilité de tout à l'heure.</p> + +<p>—Sang du Christ! j'ignore ce que tu veux dire!</p> + +<p>—Tu le jurerais?</p> + +<p>—Sur mon honneur!</p> + +<p>—Mauvaise garantie.</p> + +<p>—Hermosa!</p> + +<p>—Je dis mauvaise garantie! répéta l'Italienne.</p> + +<p>—Par tous les démons de l'enfer et sur ma damnation +éternelle! s'écria Diégo, je te fais serment que je ne +comprends pas tes paroles.</p> + +<p>Il parlait avec un tel accent de vérité, qu'Hermosa fut +convaincue.</p> + +<p>—Mais alors où est-elle?</p> + +<p>—Le sais-je!</p> + +<p>—Raphaël l'aurait-il rendue à la liberté?</p> + +<p>—Impossible! Rappelle-toi qu'après souper il voulait +aller auprès d'elle, lorsque... l'accident est arrivé.</p> + +<p>—Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d'ici?</p> + +<p>—Cherchons! dit vivement Diégo.</p> + +<p>Et tous deux se mirent à explorer la cellule, sondant +les murailles et les dalles du plancher. Partout le son +était mat et attestait l'épaisseur. Aucun indice ne pouvait +leur révéler la vérité.</p> + +<p>—Que faire? dit Hermosa en s'arrêtant.</p> + +<p>—Nous n'avons pas à hésiter! répondit vivement +Diégo. Yvonne a pris la fuite par un moyen que nous +ignorons.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Une fois hors d'ici, elle ira implorer du secours, et +peut-être même ramènera-t-elle les paysans des environs.</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—On nous trouvera tous deux, et l'on découvrira la +cadavre de Raphaël. Or, si la justice met le nez dans +nos affaires, nous ne savons pas où cela peut nous mener. +Fuyons donc au plus vite, si nous en avons encore +le temps.</p> + +<p>—Nous irons à Rennes?</p> + +<p>—Oui, mais allons à Brest d'abord, et demain, sans +plus tarder, nous nous embarquerons pour gagner Nantes +ou Saint-Malo.</p> + +<p>—Si tu t'assurais avant tout que Raphaël est bien +mort?</p> + +<p>—Inutile! la dose était trop violente pour qu'elle ne +l'ait pas déjà tué. Nous pourrions voir recommencer une +scène qui nous retarderait et mettrait forcément Jasmin +dans notre confidence, ce qui nous gênerait très-certainement +un jour.</p> + +<p>—Tu as raison.</p> + +<p>—Où est Henrique?</p> + +<p>—Il dort.</p> + +<p>—Réveille-le promptement et descends. Je t'attends +en bas.</p> + +<p>—Va; je te suis.</p> + +<p>Hermosa courut vers la chambre où reposait son fils. +Diégo descendit dans la cour. Les chevaux étaient bridés. +Jasmin, tenant les rênes réunies dans sa main droite, +attendait au pied de l'escalier. Le ciel était pur. Des myriades +de diamants étincelants étaient semés sur l'horizon +à la teinte bleue foncée. Quelques nuages blancs s'élevaient +gracieusement et enveloppaient au passage la +blanche Phébé dans un brouillard semblable à une gaze +diaphane.</p> + +<p>Diégo frappait sa botte molle du manche de son fouet. +Enfin Hermosa parut. Elle tenait son fils par la main. +Diégo souleva dans ses bras l'enfant mal réveillé et le +jeta sur le cou du cheval qui lui était destiné. Puis, se +retournant vers sa compagne, il lui tendit sa main ouverte +en se baissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya +sur la main de Diégo un pied fort élégamment +chaussé et assez mignon pour celui d'une Italienne, et +s'élança en selle en écuyère habile. Diégo enfourcha alors +sa monture, prit Henrique entre ses bras, et, appelant le +domestique:</p> + +<p>—Jasmin, dit-il.</p> + +<p>—Monsieur le comte?</p> + +<p>—Attache à ton bras la bride du cheval de main et +prends la tête.</p> + +<p>—Quelle route, monsieur?</p> + +<p>—Celle de Brest.</p> + +<p>Et Jasmin, sur cette réponse, piqua en avant, tenant +soigneusement les rênes du cheval sur lequel il avait +placé le coffre. Hermosa et Diégo le suivirent.</p> + +<p>Ils ne pouvaient pas songer, à cause de leurs montures, +à traverser les champs de genêts. Il fallait suivre la +route. Or, cette route conduisait précisément dans la direction +qu'avaient prise le marquis de Loc-Ronan, Julie, +et Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprès +de la vieille fermière.</p> + +<p>—Diégo, dit tout à coup Hermosa, si au lieu de gagner +Brest, où nous n'arriverons que demain, nous nous +dirigions vers Audierne, où nous pourrions être facilement +en moins d'une heure?</p> + +<p>—Crois-tu que nous trouvions à nous embarquer?</p> + +<p>—Sans aucun doute! Avec de l'argent ne trouve-t-on +pas tout ce que l'on veut?</p> + +<p>—Alors, fit Diégo, piquons vers Audierne.</p> + +<p>Et il transmit l'ordre à Jasmin qui, arrivé à un endroit +où la route se bifurquait, continua de courir en ligne +droite, au lieu de suivre le chemin qui conduisait à Brest.</p> + +<p>—Tu as eu une excellente inspiration, reprit Diégo +en se penchant vers sa compagne.</p> + +<p>—Certes! répondit celle-ci. Nous ne saurions être +trop tôt à l'abri des recherches que va provoquer Yvonne +d'une part, en racontant ce qu'elle sait, et de l'autre le +cadavre de Raphaël que l'on trouvera dans la chambre.</p> + +<p>—Puis nous ne saurions trop nous presser également +d'arriver à Rennes.</p> + +<p>—Ah! les deux millions te tiennent au coeur.</p> + +<p>—Énormément!</p> + +<p>—J'en suis fort aise.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que tu es habile, Diégo, et que, si tu emploies +dans cette affaire tout le génie d'intrigue dont le +ciel t'a si amplement pourvu, nous réussirons.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, belle Hermosa.</p> + +<p>Et tous deux activèrent encore les allures rapides de +leurs chevaux. Ainsi qu'Hermosa l'avait dit, en moins +d'une heure ils aperçurent les premières maisons de la +petite ville maritime. Ils étaient alors au sommet d'une +colline.</p> + +<p>—Demeure ici avec Henrique et Jasmin, fit Diégo en +s'adressant à Hermosa. Le galop de nos chevaux au milieu +du silence de la nuit pourrait éveiller l'attention des +habitants d'Audierne. Je vais aller frapper seul à la porte +d'un pêcheur et obtenir de gré ou de force qu'il nous embarque +sur l'heure.</p> + +<p>—Voici précisément un canot qui rentre au port, répondit +Hermosa en désignant du geste le rivage sur lequel +venaient doucement mourir les vagues.</p> + +<p>Diégo regarda attentivement.</p> + +<p>—Tu te trompes, dit-il, c'est une barque qui gagne la +haute mer.</p> + +<p>—Peux-tu distinguer ce qu'elle contient?</p> + +<p>—Oui, quatre personnes.</p> + +<p>—Y a-t-il une femme parmi ces gens?</p> + +<p>—Attends!</p> + +<p>Diégo posa la main sur ses yeux pour concentrer leurs +rayons visuels.</p> + +<p>—Oui... oui, répondit-il vivement; je distingue une +coiffe blanche.</p> + +<p>—Si c'était Yvonne?</p> + +<p>—Que nous importe, maintenant!</p> + +<p>—Nous pourrions peut-être gagner de vitesse sur cette +embarcation. Elle n'est montée que par trois hommes: +prends-en six, paie sans marchander, et assurons-nous +le silence de cette jeune fille; si quelquefois nous étions +forcés par les circonstances de revenir plus tard dans ce +pays.</p> + +<p>—Tu as raison.</p> + +<p>—Hâte-toi donc.</p> + +<p>—Je pars.</p> + +<p>Diégo lança son cheval au galop. Au moment où il disparaissait, +une chouette fit entendre dans les genêts qui +bordaient la route son cri triste et sauvage, Hermosa n'y +fit aucune attention. Ses yeux étaient fixés sur la barque +qui gagnait la haute mer et sur Diégo qui courait vers +Audierne. Un second cri pareil au premier retentit de +nouveau, mais de l'autre côté du chemin. Puis un troisième +lui succéda, et si l'Italienne eût regardé à droite +ou à gauche au lieu de regarder en avant, elle eût vu +l'extrémité des genêts s'agiter avec un mouvement imperceptible.</p> + +<p>Tout à coup deux coups de feu retentirent. Le cheval +que montait Jasmin fit un écart et s'abattit. Hermosa sentit +le sien trembler sous elle; avant qu'elle eût pu le relever +de la main, l'animal roula sur la route en l'entraînant +avec lui. Le cheval que Jasmin conduisait, se sentant +libre, et effrayé par les coups de feu, bondit dans les +genêts, mais une main de fer le saisit à la bride tandis +qu'un couteau à lame large lui ouvrait le flanc. L'animal +hennit de douleur, se cabra et tomba à son tour.</p> + +<hr> + +<p>Pendant ce temps, Diégo frappait à la porte d'un pêcheur, +et le contraignait à se relever, faisant marché avec +lui pour qu'il armât sa barque et qu'il engageât quelques +camarades. L'Italien était trop rusé pour parler de ses +intentions de poursuivre le canot qu'il avait aperçu. Une +fois en mer, il se flattait de faire faire aux matelots ce +qu'il jugerait convenable. Le pêcheur promit que l'embarcation +serait parée avant que dix minutes se fussent +écoulées, et que les autres marins seraient à bord dans +ce court espace de temps.</p> + +<p>Diégo lui jeta quelques louis, et reprit la route qu'il venait +de parcourir, afin d'aller chercher Hermosa, Henrique +et Jasmin. Il avait déjà gravi la colline, lorsque son +cheval s'arrêta tellement court que le cavalier faillit être +lancé à terre. Diégo irrité enfonça ses éperons dans le +ventre de sa monture; mais le cheval, refusant d'avancer, +pointa et se défendit.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc sur la route? murmura l'Italien en +se rendant maître de l'animal effrayé.</p> + +<p>Et il se pencha en avant fixant ses regards sur le sol.</p> + +<p>—Un cheval mort! s'écria-t-il; le cheval d'Hermosa! +Corps du Christ! qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>Saisissant ses pistolets, il sauta vivement à terre. Trois +pas plus loin, il rencontra la monture de Jasmin. Enfin, +à moitié caché par les genêts, il aperçut le cheval porteur +du trésor qui se débattait encore dans les convulsions de +l'agonie et inondait la terre du sang qui coulait en abondance +de sa blessure. Mais Jasmin, Henrique et Hermosa +avaient disparu.</p> + +<p>Rendons justice à Diégo, il courut tout d'abord au cheval +auquel il avait confié le fameux coffre. La précieuse +caisse était toujours attachée sur la croupe de l'animal. +Diégo poussa un cri de joie suivi bientôt d'un hideux +blasphème. Il venait d'ouvrir le coffre et l'avait trouvé +vide.</p> + +<p>—Saint Janvier soit maudit! hurla-t-il en patois napolitain. +La misérable m'a joué! Elle m'a envoyé à Audierne +et son plan était fait d'avance. Elle était d'accord +avec Jasmin!</p> + +<p>Puis il s'arrêta tout à coup.</p> + +<p>—Non, dit-il plus froidement, ils auraient fui avec les +chevaux.</p> + +<p>Un cri semblable à ceux qui avaient retenti aux oreilles +de l'Italienne, un cri imitant à s'y méprendre celui de +la chouette fit résonner les échos. Ainsi qu'Hermosa un +quart d'heure auparavant, Diégo n'y prêta pas la moindre +attention: il réfléchissait toujours, et se creusait de +plus en plus la tête pour donner un motif raisonnable à la +subite disparition de sa compagne, d'Henrique et de Jasmin, +et à la mort des chevaux qui gisaient à ses pieds. +Un second cri plus rapproché se fit entendre sans troubler +davantage les pensées qui absorbaient le beau-frère du +marquis de Loc-Ronan.</p> + +<p>—Que diable peuvent-ils être devenus? s'écria-t-il en +se frappant le front avec la paume de la main droite et +en promenant autour de lui un regard interrogateur, +comme s'il eût supposé que les arbres ou les genêts qui +projetaient jusqu'à ses pieds leurs ombres noires eussent +pu lui répondre.</p> + +<p>Tout à coup il tressaillit et fit un pas en arrière. Son +oeil venait de rencontrer le canon luisant d'un fusil passant +au-dessus des genêts, et sur l'extrémité duquel se +jouait un rayon de lune. Un troisième cri, semblable aux +deux premiers, retentit derrière lui. Diégo pâlit, et saisissant +la bride de son cheval, il sauta lestement en selle.</p> + +<p>—Les royalistes! murmura-t-il en se courbant sur +l'encolure de sa monture dans les flancs de laquelle il enfonça +les molettes de ses éperons, les royalistes! Ce sont +eux qui ont enlevé Hermosa!</p> + +<p>Et il partit à fond de train en courbant plus que jamais +la tête, car cinq à six balles vinrent siffler en même +temps à ses oreilles. Aucune cependant ne l'atteignit.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> + +<h3>LA POURSUITE.</h3> + + + + +<p>On n'a pas oublié, que le soir même où eut lieu l'enlèvement +d'Yvonne, ce soir où les gendarmes livrèrent +un combat aux paysans de Fouesnan qui s'opposaient à +l'emprisonnement de leur recteur, Marcof, Keinec et Jahoua +s'étaient mis tous trois en route pour suivre les +traces du ravisseur de la jolie Bretonne. On se rappelle +que le tailleur de Fouesnan avait révélé la conversation +entendue par lui, conversation qui avait eu lieu +entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy +lorsqu'ils suivaient la route des falaises, et dans laquelle +le nom de Carfor était revenu plusieurs fois à l'occasion +d'un enlèvement projeté. Seulement le tailleur, n'ayant +pas entendu prononcer celui d'Yvonne, n'avait pu rien +prévoir. La coïncidence était tellement grande, que Marcof +et Jahoua ne doutaient pas que le berger-sorcier ne +fût un des principaux agents de la violence exercée envers +la jeune fille. Keinec même, malgré l'ascendant que +Carfor avait dû prendre sur lui, paraissait également +convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles de Carfor. +Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le pays +pour quelque temps, et, à son retour, devenir la femme +de Keinec.</p> + +<p>Cependant son premier mouvement avait été de se +précipiter à la poursuite de celui qui emportait Yvonne +sur le cou de son cheval. Évidemment la volonté de la +jeune fille avait été violentée; évidemment on l'avait contrainte +par surprise à s'éloigner du village. Donc, elle +devait souffrir, et Keinec ne voulait pas qu'elle fût malheureuse. +Il était résolu à forcer Carfor à lui indiquer +l'endroit où il avait conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi +qu'il l'avait dit à Jahoua, Yvonne retrouvée, Yvonne rendue +à son père, chacun des deux prétendants défendrait +ses droits. Aussi, les trois hommes s'étaient-ils rapidement +dirigés vers la crique de Penmarck.</p> + +<p>Nous avons assisté à la courte conférence qui avait eu +lieu entre Marcof et Jean Chouan, lequel lui avait annoncé +que la Bretagne se soulevait en masse, et lui avait +donné rendez-vous pour la nuit suivante en lui recommandant +de prévenir les gars de Fouesnan de se rendre à +la forêt voisine, et d'y conduire le vieux recteur. Marcof +avait promis et Chouan s'était éloigné.</p> + +<p>Alors les trois hommes s'étaient jetés dans une embarcation. +Mais à quelques brasses de la côte, Marcof avait +ordonné de revenir au <i>Jean-Louis</i>. Puis il avait laissé +Keinec et Jahoua dans le canot, et il était monté lestement +sur le pont de son lougre.</p> + +<p>Il avait appelé un matelot et lui avait donné plusieurs +ordres, entre autres celui de se rendre à Fouesnan, et +d'engager les gars à suivre les avis de Jean Chouan dès +la nuit même, afin de mettre le recteur et les plus compromis +d'entre eux en sûreté. Ensuite il était descendu +dans sa cabine. Il avait pris une bourse pleine d'or, trois +carabines, des balles, de la poudre, trois haches d'abordage, +et il était remonté. Deux secondes après il avait repris +sa place dans le canot.</p> + +<p>Keinec et Jahoua avaient armé chacun un aviron, et +Marcof, tenant la barre, on avait poussé au large.</p> + +<p>—Nageons vigoureusement, mes gars! dit le marin; +souque ferme et avant partout.</p> + +<p>—Tu mets le cap sur la baie des Trépassés? demanda +Keinec.</p> + +<p>-Oui.</p> + +<p>—Nous allons chez Carfor? fit Jahoua à son tour.</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque +fendait la lame et voguait avec la rapidité de la flèche. +Keinec et Jahoua avaient leurs bras nus jusqu'à l'épaule. +Marcof contemplait en souriant les muscles saillants +de ces membres vigoureux.</p> + +<p>—Courage, mes gars! reprit-il. Nagez ferme; nous +arriverons promptement. Seulement, faisons nos conditions +d'avance. Pour mener à bien un projet quelconque, +il faut se concerter et combiner ses actions. Nous faisons +là une expédition dangereuse. Les brigands qui ont enlevé +Yvonne doivent se douter qu'on se mettra à leur +poursuite; donc ils sont sur leurs gardes. Il y va de la vie +dans ce que nous entreprenons.</p> + +<p>Les deux jeunes gens firent en même temps un geste +de dédain.</p> + +<p>—Ah! continua Marcof, je sais que vous êtes braves +tous les deux, et que vous ne craignez pas la mort. Ce +n'est pas là ce que je veux dire. Comprenez bien mes paroles: +elles signifient que, là où il y a danger de perdre +l'existence, le plus courageux doit raisonner le péril. Souvenez-vous +que, si nous nous faisions tuer tous les trois, +notre mort ne rendrait pas Yvonne à son père; et c'est +là le but de notre expédition. Rappelez-vous encore, mes +gars, que, pour bien combattre, il faut à une réunion +d'hommes, quelque petite qu'elle soit, un chef à qui l'on +obéisse. Voulez-vous me reconnaître pour chef?</p> + +<p>—Sans doute! répondit vivement Jahoua.</p> + +<p>—Et toi, Keinec?</p> + +<p>—Tu fus toujours le mien, Marcof; je t'obéirai.</p> + +<p>—Très-bien! Mais sachez qu'il me faut une obéissance +passive.</p> + +<p>Les deux jeunes gens firent un signe approbatif.</p> + +<p>—Jurez! dit Marcof.</p> + +<p>—Nous le jurons! répondirent-ils.</p> + +<p>—Alors commencez par me raconter ce qui s'est passé +entre vous ce soir.</p> + +<p>Keinec et Jahoua se regardèrent.</p> + +<p>—Parle d'abord, toi! commanda Marcof en s'adressant +à Keinec.</p> + +<p>—Eh bien! répondit le jeune homme en continuant à +ramer avec vigueur, tu sais que je voulais tuer Jahoua?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je l'ai attendu ce soir sur la route de Penmarck.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—J'ai tiré sur lui.</p> + +<p>—Et tu l'as manqué? fit Marcof avec étonnement; +car il connaissait l'adresse de Keinec.</p> + +<p>—Non, répondit celui-ci en baissant la tête, ma carabine +a fait long feu.</p> + +<p>—Ainsi tu commettais un assassinat?</p> + +<p>Keinec ne répondit pas.</p> + +<p>—Tu tirais sur un homme sans défense, continua durement +Marcof. Est-ce ainsi que je t'ai appris à combattre?</p> + +<p>—Marcof!... fit Keinec humilié.</p> + +<p>—Un assassinat, c'est une lâcheté!</p> + +<p>—Marcof!</p> + +<p>—Tais-toi! Si je supposais que tu eusses agi de toi-même +je te jetterais à la mer plutôt que de te garder près +de moi! Mais quelqu'un te poussait au crime! Qui t'a délivré, +l'autre nuit, lorsque je t'avais garrotté et laissé dans +les genêts? Parle!</p> + +<p>Keinec garda le silence.</p> + +<p>—Parleras-tu? s'écria Marcof d'un accent tellement +impératif, que le jeune homme tressaillit.</p> + +<p>—Carfor! répondit-il lentement.</p> + +<p>—C'est lui qui t'excitait à tuer Jahoua?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Que te disait-il pour te mener au crime?</p> + +<p>—Que Jahoua mort, Yvonne serait à moi.</p> + +<p>—Pauvre niais! fit Marcof. Tu ne t'apercevais donc +pas qu'il te jouait?</p> + +<p>Jahoua ne prononçait pas une parole; mais ses yeux +expressifs lançaient des éclairs.</p> + +<p>—Carfor est un infâme! continua le marin avec véhémence. +C'est un lâche, un misérable, un traître! Sais-tu +ce qu'il a dit il y a cinq jours? ce qu'il a dit dans cette +grotte de la baie des Trépassés, ce qu'il a dit en présence +de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec lui?</p> + +<p>—Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus +calme, se rendait compte de toute la honte de l'action +qu'il avait failli commettre.</p> + +<p>—Il a dit que par toi il saurait mes secrets.</p> + +<p>—Par moi?</p> + +<p>—Oui; qu'il ferait de toi un espion et un délateur.</p> + +<p>—Il a dit cela?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Comment le sais-tu?</p> + +<p>—Un homme, chargé par moi de l'épier sans relâche, +a tout entendu. Malheureusement la conversation n'a +pas eu lieu que dans la grotte, et il n'a pu surprendre les +paroles prononcées en plein air. Oh! Carfor et ceux qui +le font agir ne savent pas qu'ils sont dans une main de +fer, et que cette main est en train de se refermer sur eux. +Ils ignorent ce que nous pouvons, nous autres, qui restons +fidèles à notre roi! Mais comprends-tu, Keinec, ce que l'on +voulait faire de toi? On voulait te conduire à assassiner +lâchement un homme que tu hais, mais qui est brave et +loyal, et que tu devais combattre face à face. On voulait +t'amener à trahir celui que tu nommes ton ami! S'il avait +réussi, pauvre malheureux! il aurait rendu ton nom infâme +et méprisable! Assassin, traître et délateur, tu aurais +été repoussé par tous les coeurs honnêtes. Il exploitait +ton amour. Il te promettait Yvonne, et il faisait enlever +la jeune fille pour le compte de quelque misérable +qui lui payait largement sa complaisance. Il se servait +de toi comme d'une machine inintelligente qu'il aurait +peut-être désavouée plus tard. Dis, Keinec, comprends-tu?</p> + +<p>Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, pâle et les +yeux baissés, écoutait en silence. Sa physionomie reflétait +les sentiments tumultueux qui s'agitaient en lui. +Quand Marcof eut achevé, il releva lentement la tête.</p> + +<p>—Jure-moi que tout cela est vrai? fit-il</p> + +<p>—Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n'ai +jamais menti!</p> + +<p>Keinec, soutenant d'une main son aviron, se souleva +sur son banc. Ses traits décomposés par la colère, offraient +une expression de férocité effrayante.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il enfin en accentuant fortement ses +paroles, moi aussi je fais un serment! Je jure devant Dieu et +devant vous que Carfor souffrira toutes les tortures qu'il m'a +fait souffrir! Je jure de verser son sang goutte à goutte! +Je jure de hacher son corps en morceaux et de disperser +ces morceaux sur le rivage, pour qu'ils soient dévorés par +les oiseaux de proie!</p> + +<p>—Je retiens ton serment, répondit Marcof; mais souviens-toi +de celui que tu as prononcé tout à l'heure. Tu +me dois avant tout obéissance, et tu n'agiras librement +envers Carfor que lorsque je t'aurai délié moi-même. Jusque-là +cet homme m'appartient.</p> + +<p>—Oui! répondit sourdement Keinec.</p> + +<p>Un moment de silence régna dans la barque.</p> + +<p>—Et lorsque tu as eu manqué Jahoua, reprit Marcof, +que s'est-il passé?</p> + +<p>—Je me suis élancé sur lui, dit le fermier; nous avons +combattu quelque temps sans trop d'avantage marqué. +Enfin le cheval qui emportait Yvonne a passé; nous l'avons +entendu, et comme il nous est venu à tous deux la +même pensée, nous nous sommes arrêtés.</p> + +<p>—Vous avez reconnu la jeune fille?</p> + +<p>—Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j'ai couru +au village, et Keinec a couru après le cheval. Seulement +nous étions convenus tous deux que nous nous rejoindrions +au lever du jour.</p> + +<p>—Bien! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes +deux gars braves et vigoureux. A nous trois nous ne +craindrions pas une dizaine d'hommes, surtout bien armés +comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua +que tu as regret de ce que tu as fait ou tenté de +faire envers lui. Allons! parle sans mauvaise grâce. +Songe que tu as failli commettre une mauvaise action et +que tu dois la réparer.</p> + +<p>—Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande +pardon à Jahoua, et je te suis reconnaissant, Marcof, +d'avoir réveillé dans mon coeur des sentiments dignes +de moi!</p> + +<p>—Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec +serra vivement la main que lui tendait Marcof; puis, se +retournant vers Jahoua:</p> + +<p>—Me pardonnes-tu? lui dit-il.</p> + +<p>—Certes! répondit le brave fermier. Puisque tu ne +m'as pas tué, je ne dois pas te garder rancune. Si tu veux +même me donner la main, voici la mienne, à condition +que, dès que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan, +nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée.</p> + +<p>—Convenu, Jahoua! Jusque-là, combattons ensemble +pour sauver celle que nous aimons. Soyons-nous fidèles +l'un à l'autre. Qui sait? peut-être qu'une balle ou un +coup de poignard des misérables que nous allons chercher +simplifiera la situation.</p> + +<p>—C'est tout de même possible, Keinec!</p> + +<p>Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n'était +plus le même: sous l'influence du coeur loyal de Marcof, +sa loyauté était revenue. Il se repentait sincèrement +des horribles projets qu'avait fait naître Carfor, et s'il +était toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne le +ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver +en face du berger et de lui faire payer la honte qui venait +de faire rougir son front.</p> + +<p>Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivement +sur sa physionomie les sensations diverses qui s'y +reflétaient. Heureux d'avoir ramené dans le sentier de +l'honneur le jeune homme qui avait été près de s'en écarter +en commettant un crime, il espérait trouver plus tard +un moyen de s'opposer au combat projeté. Au reste, il ne +blâmait pas cette manière de terminer les choses; mais +sans savoir encore précisément ce qu'il ferait, il songeait +à empêcher l'effusion du sang.</p> + +<p>—Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison: +une balle ou un coup de poignard peuvent trancher +la difficulté.</p> + +<p>Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le +promontoire qui fermait d'un côté la baie des Trépassés. +Marcof, gouvernant au milieu des récifs, longeait la côte +pour tenir son embarcation dans la masse d'ombre projetée +par les falaises. Peu à peu ses pensées l'absorbèrent +complètement.</p> + +<p>En se mettant à la poursuite des ravisseurs d'Yvonne, +le marin agissait sous l'influence d'un triple sentiment. Il +avait lu attentivement les papiers qu'il avait trouvés dans +l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Ces papiers, +écrits entièrement de la main de Philippe, contenaient le +récit exact de ces deux mariages successifs, et des douleurs +sans nombre qui avaient suivi le premier.</p> + +<p>Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le +tailleur, lequel, nous le savons, était un espion royaliste, +que ces deux hommes qui avaient rôdé autour du château, +qui avaient été à la grotte de Carfor, qui, le jour +même de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu +du pays, pouvaient bien être les deux frères de la +première femme de Philippe. On comprend tout ce que +Marcof était disposé à faire pour s'assurer de la véracité +de ces pensées et pour se mettre à la poursuite des misérables. +Donc, au désir de sauver Yvonne et de la ramener +à son père, se joignait d'abord celui d'éclaircir ses +soupçons à l'endroit des deux hommes indiqués par le +tailleur; puis enfin celui non moins grand de contraindre +Carfor, par quelque moyen que ce fût, à lui révéler les +secrets des agents de la révolution.</p> + +<p>S'il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour +qu'une sorte de réconciliation eût lieu entre eux, s'il avait +parlé au premier comme il avait fait, c'est qu'avant +d'arriver en face du berger, il voulait que Keinec ne s'opposât +à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et qu'il +désirait être certain qu'aucune mauvaise pensée ne germerait +dans l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait +ainsi entraver ses projets. Certain d'avoir réussi auprès +des jeunes gens, à la loyauté desquels il pouvait se fier, +il attendait avec impatience le moment où il aborderait +dans la baie.</p> + +<p>Longeant le promontoire pour rester toujours dans +l'ombre, il recommanda à ses compagnons de ramer silencieusement. +Tous deux obéirent. Les avirons, maniés +par des bras habiles, s'enfonçaient dans la mer sans faire +jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre +bruit. Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire.</p> + +<p>La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans +toute sa largeur. Il était donc inutile de prendre les +mêmes précautions, car l'oeil pouvait facilement distinguer +au loin le canot qui se dirigeait vers la terre. Aussi +Marcof quitta-t-il la côte qui, en la suivant, aurait augmenté +la longueur du parcours, et gouverna droit vers +le centre de la baie.</p> + +<p>—Nagez, mes gars, répéta-t-il.</p> + +<p>Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient +la fatigue à la vue de la terre. Keinec tourna la tête.</p> + +<p>—Il y a un feu sur la grève! dit-il.</p> + +<p>—Un feu qui s'éteint! répondit Marcof.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? demanda Jahoua.</p> + +<p>—Cela signifie, selon toute probabilité, que Carfor, +n'attendant personne à cette heure, s'est retiré dans sa +grotte.</p> + +<p>—Ou qu'il n'y est pas encore, fit observer Keinec.</p> + +<p>—C'est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous +cas, nous approchons; de la prudence! Jahoua, quitte ta +rame et donne-la à Keinec. Bien! Maintenant étends-toi +au fond du canot; là, comme je le fais moi-même... que +Carfor ne puisse voir qu'un seul homme. Et toi, Keinec, +lève la tête, mets-toi en lumière. Le brigand, en te reconnaissant, +s'il était caché dans quelque crevasse, ne se +défiera pas.</p> + +<p>Et Marcof, mettant ses paroles à exécution, baissa la +tête de façon que le bordage de la barque le cachât complètement. +Jahoua demeurait immobile, étendu aux pieds +de Keinec.</p> + +<p>Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux +reflets sombres. Le silence de la nuit n'était troublé que +par le cri du milan ou celui de l'orfraie perchés sur les +rocs qui enfermaient la baie, et par le bruit que faisaient +de temps à autres les marsouins que les rames de Keinec +dérangeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur +la vague, plongeaient en faisant jaillir l'écume blanchâtre.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> + +<h3>LA CHOUANNERIE.</h3> + + + + +<p>—Ainsi, nous voici dans la baie des Trépassés! dit +Jahoua à voix basse et en répondant à ses pensées secrètes.</p> + +<p>Le fermier regardait autour de lui avec une sorte d'attention +mêlée de crainte superstitieuse.</p> + +<p>—Oui, répondit Marcof. Mais ne t'effraye pas, Jahoua, +nous allons accomplir une bonne action, et s'il est +vrai que les âmes des morts errent autour de notre canot, +aucune ne doit chercher à nous nuire.</p> + +<p>—Oh! fit le fermier, je n'ai peur ni des morts ni des +vivants quand il s'agit d'Yvonne.</p> + +<p>—Jahoua, interrompit brusquement Keinec, je crois +que nous devons nous abstenir tous deux de parler de notre +amour.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Jahoua, tu as raison; ne +songeons qu'à arracher la jeune fille à ceux qui l'ont enlevée.</p> + +<p>—Laisse aller! ordonna Marcof.</p> + +<p>Keinec cessa aussitôt de ramer, releva ses avirons, et +le canot, poussé seulement par l'impulsion de sa propre +vitesse, s'approcha rapidement de la grève. La quille laboura +le sable.</p> + +<p>Sur un geste de Marcof, Keinec s'élança hors de l'embarcation +et sauta dans la mer, qui lui monta jusqu'à la +ceinture. Marcof et Jahoua demeurèrent dans le canot. +Keinec s'avança vers la terre ferme qu'il atteignit en quelques +pas.</p> + +<p>Là, il sauta sur un quartier de roc isolé, et examina attentivement +la plage étroite qui lui faisait face. Aucun +être humain ne se présenta à ses regards investigateurs. +Marchant avec précaution, il alla jusqu'aux roches énormes +qui s'élevaient fièrement vers le ciel. Tout était désert +autour de lui.</p> + +<p>Keinec, connaissant les habitudes mystérieuses et étranges +du berger-sorcier, pensa que Carfor était caché +dans quelque anfractuosité qui le dérobait à la vue. Alors +il s'arrêta de nouveau et appela plusieurs fois à voix basse. +Personne ne lui répondit. Enfin, convaincu que celui qu'il +cherchait n'était pas dans la baie ou qu'il refusait de se +montrer, il retourna vers l'endroit où il avait laissé ses +compagnons.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Marcof en le voyant près de +lui.</p> + +<p>—Rien! répondit Keinec; Carfor est absent ou bien il +nous a vus.</p> + +<p>—C'est peu probable.</p> + +<p>—Que faut-il faire!</p> + +<p>—Le chercher d'abord et ensuite l'attendre, si réellement +il est absent.</p> + +<p>Et Marcof, se levant vivement, sauta également à la +mer.</p> + +<p>—Garde le canot, dit-il à Jahoua qui avait fait un mouvement +pour le suivre.</p> + +<p>Le fermier s'arrêta et garda sa position au fond de la +barque. Keinec et Marcof gagnèrent vivement la grotte. +Le jeune homme avait pris, en passant près du brasier à +moitié éteint, une branche de résine qui brûlait encore. +Il pénétra hardiment dans la demeure de Carfor. La grotte +était vide. Ces deux hommes se regardèrent, se consultant +mutuellement des yeux.</p> + +<p>—Il n'est pas rentré, dit Keinec. Tu le vois.</p> + +<p>—Peut-être a-t-il pris la fuite! répondit Marcof.</p> + +<p>—Il est sans doute dans les genêts.</p> + +<p>—Ou en mer.</p> + +<p>—Il n'a pas d'embarcation.</p> + +<p>—La tienne n'était plus à Penmarckh.</p> + +<p>—C'est vrai!</p> + +<p>—Alors il ne serait pas revenu?</p> + +<p>—Tu penses donc qu'il a conduit Yvonne loin d'ici?</p> + +<p>—Je pense qu'il aura accompagné celui qui enlevait +la pauvre enfant, et c'est plus que probable, pour détourner +les soupçons. Il serait ici sans cela!</p> + +<p>—Crois-tu qu'il y revienne?</p> + +<p>—Sans aucun doute!</p> + +<p>—Il faut donc attendre?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Attendre! fit Keinec en frappant la terre avec impatience; +attendre! Yvonne a besoin de nous!</p> + +<p>—Si nous n'attendons pas, de quel côté dirigerons-nous +nos recherches? Où sont allés ceux qui l'ont enlevée? +Ont-ils suivi les côtes? ont-ils abordé dans les îles? ont-ils +rejoint quelque croiseur anglais?</p> + +<p>—Mais que faire alors?</p> + +<p>—Rester ici! Carfor reviendra, te dis-je!</p> + +<p>—Et nous le forcerons à parler?</p> + +<p>—J'en fais mon affaire, répondit Marcof. Va retrouver +Jahoua. Cherchez tous deux un abri pour le canot, afin +qu'on ne puisse le voir de la haute mer, et tenez-vous à +l'ombre des rochers.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Si Carfor, contre mon attente, nous avait aperçus +et s'était sauvé dans les genêts, je vais le savoir. Mais, +va; laisse-moi agir à ma guise.</p> + +<p>—J'obéis! dit Keinec en s'éloignant.</p> + +<p>Jahoua, impatient, se tenait à genoux dans le canot, +sa carabine à la main, prêt à sauter à terre. Keinec lui +transmit les ordres de Marcof.</p> + +<p>Tous deux conduisirent l'embarcation derrière un +énorme bloc de rocher à moitié enfoui dans l'Océan. Le +canot disparaissait complètement sous la masse de granit. +Keinec l'amarra solidement.</p> + +<p>—Que devons-nous faire maintenant? demanda Jahoua.</p> + +<p>—Attendre Marcof! répondit Keinec, et veiller attentivement.</p> + +<p>—Eh bien! aie l'oeil sur la mer, moi je me charge de +la grève.</p> + +<p>—Reste à l'ombre! que l'on ne puisse nous apercevoir +d'aucun côté.</p> + +<p>Et les deux jeunes gens, ne s'adressant plus la parole +tant leur attention était absorbée par leurs propres pensées +et par l'espérance de découvrir l'arrivée de Carfor, +demeurèrent immobiles, les regards de l'un fixés sur +l'Océan, ceux de l'autre sur la plage et sur les falaises. +Pendant ce temps Marcof avait quitté la grotte, et s'était +avancé vers ce sentier escarpé par lequel Raphaël et Diégo +étaient jadis descendus dans la baie.</p> + +<p>Marcof, pour ne pas être embarrassé dans ses mouvements, +déposa sa carabine contre le rocher, affermit les +pistolets passés dans sa ceinture, et consolida, par un +double tour, la petite chaîne qui, suivant son habitude, +suspendait sa hache à son poignet droit. Posant son pied +dans les crevasses, s'accrochant aux aspérités des falaises, +s'aidant, enfin, de tout ce qu'il rencontrait, il entreprit +l'ascension périlleuse, et gagna la crête des rochers avec +une merveilleuse agilité.</p> + +<p>Une fois sur les falaises, il se jeta dans les genêts qui +s'élevaient à quelque distance. Puis il écouta avec une +profonde et scrupuleuse attention. Ce bruit vague qui +règne dans la solitude arriva seul jusqu'à lui. Alors portant +ses deux mains à sa bouche pour mieux conduire le +son, il imita le cri de la chouette.</p> + +<p>Trois fois, à intervalles égaux, il répéta le même cri. +Après quelques secondes de silence, un sifflement aigu et +cadencé se fit entendre au loin. Un rayon de joie illumina +la figure de Marcof.</p> + +<p>Dix minutes après le même sifflement se fit encore +entendre, mais beaucoup plus rapproché. Marcof imita +de nouveau le cri de l'oiseau de nuit et s'avança doucement +dans les genêts en les fouillant du regard. +Bientôt il vit les genêts s'agiter faiblement; puis l'extrémité +du canon d'un fusil écarter les plantes.</p> + +<p>Marcof fit un pas en avant et se trouva face à face avec +un homme de haute taille, portant le costume breton, et +dont le large chapeau était constellé de médailles de sainteté, +et orné d'une petite cocarde noire. Un étroit carré +d'étoffe blanche, sur laquelle était gravée l'image du sacré +coeur, se distinguait du côté gauche de sa veste. Quoique +vêtu en simple paysan, cet homme avait dans toute sa +personne un véritable cachet d'élégance. Sa figure mâle +et belle inspirait l'intérêt et la confiance. Une large cicatrice, +dont la teinte annonçait une blessure récemment +fermée, partageait son front élevé, et donnait à sa figure +un aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof +il lui tendit la main.</p> + +<p>—Je ne vous croyais pas de retour? lui dit-il.</p> + +<p>—Je suis arrivé hier, répondit le marin. Le pays de +Vannes et celui de Tréguier sont en feu!</p> + +<p>—Je le sais! Vous avez vu La Rouairie?</p> + +<p>—Il m'a fait dire par un ami de Saint-Tady qu'il ne +pouvait se rendre à Paimboeuf.</p> + +<p>—Et Loc-Ronan?</p> + +<p>—On dit que le marquis est mort! répondit Marcof.</p> + +<p>—Tué, peut-être?</p> + +<p>—Non; mort dans son lit.</p> + +<p>—Un malheur pour nous, Marcof.</p> + +<p>—Un véritable malheur, monsieur le comte.</p> + +<p>—On s'est battu à Fouesnan? reprit l'inconnu après +quelques minutes.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Aujourd'hui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ce soir même.</p> + +<p>—Vous y étiez?</p> + +<p>—J'ai donné un coup de main aux gars.</p> + +<p>—Qui les attaquait?</p> + +<p>—Les gendarmes.</p> + +<p>—A propos du recteur?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Je l'aurais parié. L'arrêté du département nous servira +à merveille. On dirait qu'ils prennent à tâche de tout +faire pour seconder nos plans et nous envoyer des soldats. +A l'heure où je vous parlé, dix communes sont déjà soulevées.</p> + +<p>—Combien avez-vous d'hommes ici?</p> + +<p>—Deux cents à peine.</p> + +<p>—C'est peu.</p> + +<p>—Boishardy doit m'en amener autant ce soir ou demain +au plus tard.</p> + +<p>—Vous occupez les genêts?</p> + +<p>—Tous! Nous avons déjà attaqué deux convois destinés +aux bataillons qui occupent Brest.</p> + +<p>—Je ne savais pas que le premier coup de feu ait été +tiré encore dans cette partie de la Cornouaille? dit Marcof +avec un peu d'étonnement.</p> + +<p>—Il l'a été avant-hier, et vous arrivez au bon moment, +car maintenant la guerre va commencer dans toute +la Bretagne.</p> + +<p>—Je ne puis demeurer auprès de vous.</p> + +<p>—Vous reprenez la mer?</p> + +<p>—Je n'en sais rien encore.</p> + +<p>—Aviez-vous quelque chose d'important à me communiquer +cette nuit?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Jean Chouan était à Fouesnan ce soir même.</p> + +<p>—Que venait-il faire?</p> + +<p>—Engager les gars à quitter le village.</p> + +<p>—Bien. Vous a-t-il chargé de quelque chose pour +moi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, monsieur le comte.</p> + +<p>Et Marcof raconta brièvement l'histoire de l'enlèvement +d'Yvonne.</p> + +<p>—Tout me porte à croire, ajouta-t-il en terminant, +que le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy sont +les deux hommes qui, vous le savez, se sont entretenus +avec Carfor. L'un deux serait également l'auteur du rapt +dont je viens de vous parler. Or, je crois important de +vous emparer de ces deux hommes.</p> + +<p>—Sans aucun doute.</p> + +<p>—Je vais m'efforcer d'atteindre Carfor, et si je l'ai entre +mes mains, je saurai le faire parler. Pendant ce +temps, faites surveiller les côtes et les campagnes. Durant +quelques jours, arrêtez tous ceux que vous ne connaîtrez +pas pour faire partie des nôtres.</p> + +<p>—Je le ferai.</p> + +<p>—Gardez-les jusqu'à ce que nous nous soyons revus.</p> + +<p>—Très-bien.</p> + +<p>—Quand voulez-vous que nous nous rencontrions?</p> + +<p>—Le plus tôt possible.</p> + +<p>Marcof réfléchit.</p> + +<p>—Après-demain, à la même heure, dans la forêt de +Plogastel, près de l'abbaye, dit-il.</p> + +<p>—J'y serai.</p> + +<p>—Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissions +les interroger ensemble.</p> + +<p>—C'est entendu.</p> + +<p>—Adieu donc, monsieur le comte.</p> + +<p>—Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Après-demain, +Boishardy sera avec nous.</p> + +<p>Et les deux hommes, échangeant un salut affectueux, +se séparèrent. L'inconnu, pour s'enfoncer dans les +genêts. Marcof, pour revenir à la falaise. Quelques minutes +après, Marcof était de retour auprès de ses deux +compagnons.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-il vivement.</p> + +<p>—Rien encore, répondit Jahoua.</p> + +<p>—Attendons!</p> + +<p>—Mais le jour va venir! s'écria Keinec; nous perdons +un temps précieux.</p> + +<p>—Keinec a raison, ajouta Jahoua.</p> + +<p>—Ne craignez rien, mes gars, répondit Marcof en les +calmant du geste. Les côtes et les campagnes sont gardées. +Si les ravisseurs d'Yvonne nous échappent à nous, +ils n'échapperont pas à d'autres.</p> + +<p>—A qui donc? fit Jahoua avec étonnement.</p> + +<p>—A des amis à moi que je viens de prévenir.</p> + +<p>—Des amis?</p> + +<p>—Oui, sans doute. Je m'expliquerai plus tard.</p> + +<p>—Pourquoi pas maintenant? dit Keinec.</p> + +<p>—Parce que je ne suis pas assez sûr de vous deux.</p> + +<p>—Je ne comprends pas vos paroles, Marcof.</p> + +<p>—Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se +passe autour de toi? Écoutez-moi tous deux, et si vos réponses +sont franches, nous nous entendrons vite. Vous +avez vu ce soir ce qui a eu lieu à Fouesnan?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! dix communes se sont soulevées également +à propos de leurs recteurs. Les paysans, traqués, +se sont réfugiés dans les bois. Le pays de Vannes et +celui de Tréguier sont en feu à l'heure qu'il est. Par toute +la Bretagne la guerre éclate pour soutenir les droits du +roi et ne reconnaître que sa puissance. Des chefs habiles +et hardis conduisent les bandes qui, d'attaquées qu'elles +étaient, attaquent à leur tour. Avant six mois peut-être, +nous lutterons ouvertement contre les soldats bleus qui +emprisonnent nos prêtres, détruisent nos moissons et incendient +nos fermes. Dites-moi maintenant si, après avoir +ramené Yvonne à son père, vous voudrez me suivre encore +et combattre pour le roi et la religion?</p> + +<p>—Je suis bon Breton, moi, répondit Jahoua; je n'abandonnerai +pas les gars, et j'irai avec eux.</p> + +<p>—Moi aussi, ajouta Keinec.</p> + +<p>—C'est bien, fit Marcof. Quoi qu'il arrive, je vous conduirai +après-demain à la forêt de Plogastel. Nous y trouverons +M. de La Bourdonnaie.</p> + +<p>—M. de La Bourdonnaie! s'écria Jahoua avec, étonnement +et respect.</p> + +<p>—Lui-même. Je viens de le voir, et c'est lui qui +arrêtera ceux que nous cherchons, s'ils parviennent à nous +échapper.</p> + +<p>—Voici le jour, dit Keinec en désignant l'horizon.</p> + +<p>—Et une barque qui double le promontoire, ajouta +Marcof.</p> + +<p>—C'est Carfor, sans doute, dit Jahoua.</p> + +<p>—Est-ce ton canot, Keinec?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors, ce n'est pas le berger.</p> + +<p>—Attends, Marcof! fit brusquement le jeune homme +en arrêtant le marin par le bras. Voici une seconde barque, +et cette fois c'est la mienne.</p> + +<p>—Allons, tout va bien! répondit Marcof.</p> + +<p>—Que devons-nous faire?</p> + +<p>—Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons +dans son terrier, dit vivement Jahoua.</p> + +<p>—Oh! nous avons le temps, mon gars; Carfor a la +marée contre lui. Il n'abordera pas avant deux heures d'ici.</p> + +<p>—Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes +cachés par le rocher. Dès qu'il sera à terre, nous pourrons +lui couper la retraite.</p> + +<p>—Bien pensé, Keinec! et nous ferons comme tu le dis, +répondit Marcof.</p> + +<p>Les trois hommes effectivement entrèrent dans leur +canot et attendirent. A l'horizon, à la lueur des premiers +rayons du jour naissant, on voyait un point noir se détacher +sur les vagues; mais il fallait l'oeil exercé d'un marin +pour reconnaître une barque.</p> + +<p>Le moment où Keinec avait signalé l'arrivée du canot +monté par Carfor, du moins il le supposait, ce moment, +disons-nous, correspondait à peu près à celui de l'entrée +de Raphaël et de Diégo dans l'abbaye de Plogastel; car +nos lecteurs se sont aperçus sans doute que pour revenir +à Marcof et à ses deux compagnons, nous les avions fait +rétrograder de vingt-quatre heures. Keinec ne s'était pas +trompé dans la supposition qu'il avait faite. C'était effectivement +Ian Carfor qui, après avoir quitté le comte de +Fougueray et le chevalier de Tessy près d'Audierne, +avait remis à la voile pour regagner la baie des Trépassés.</p> + +<p>Après avoir doublé le promontoire, le vent changeant +brusquement de direction et venant de terre, le sorcier +s'était vu contraint de carguer sa voile et de prendre les +avirons. Aussi avançait-il lentement, et Marcof n'avait-il +pas eu tort en annonçant à Jahoua que celui qu'ils attendaient +tous trois ne toucherait pas la terre avant deux +heures écoulées.</p> + +<p>Carfor était seul dans le canot. Ramant avec nonchalance, +il repassait dans sa tête les événements de la nuit +dernière. De temps en temps il laissait glisser les avirons +le long du bordage de la barque, et portait la main à sa +ceinture, à laquelle était attachée la bourse que lui avait +donnée le chevalier. Il l'ouvrait, contemplait l'or d'un oeil +étincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des +louis, et un sourire de joie illuminait sa physionomie sinistre. +Puis il reprenait les rames, et gouvernait vers le +fond de la baie.</p> + +<p>—Cent louis! murmurait-il; cent louis d'abord, sans +compter ce que j'aurai encore demain. Ah! si l'on pouvait +acheter des douleurs avec de l'or, comme je viderais +cette bourse pour songer à ma vengeance. Que je les hais +ces nobles maudits! Quand donc pourrais-je frapper du +pied leurs cadavres sanglants? Billaud-Varenne et Carrier +me disent d'attendre! Attendre! Et qui sait si je vivrai +assez pour voir luire ce jour tant souhaité! Keinec +a-t-il suivi mes instructions? reprit-il après quelques minutes +de silence. Aura-t-il tué Jahoua? Oh! si cela est +Keinec m'appartiendra tout à fait. Le sang qu'il aura +versé sera le lien qui l'unira à moi, et alors je le ferai +agir. Il me servira, lui!... il frappera pour moi!</p> + +<p>La quille du canot s'enfonçant dans le sable fin qui couvrait +les bas-fonds de la baie, vint, en rendant l'embarcation +stationnaire, interrompre le cours des pensées du +sorcier breton. Il abordait.</p> + +<p>Marcof s'avança doucement dans l'ombre, guettant l'instant +favorable pour se placer entre Carfor et la mer, tandis +que ses deux compagnons gagnaient chacun l'un des +sentiers des falaises, afin de couper tout moyen de fuite +à celui qu'ils supposaient avec raison avoir contribué à +l'enlèvement d'Yvonne.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> + +<h3>LES TORTURES.</h3> + + + + +<p>Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot +à un gros piquet enfoncé sur la plage.</p> + +<p>—Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il, +et je dirai à Keinec que j'en ai eu besoin... Le +gars ne se doutera de rien.</p> + +<p>En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, +lorsqu'il s'arrêta tout à coup. La branche de résine dont +Keinec s'était servi pour pénétrer dans la grotte avec +Marcof, et que le jeune marin avait jetée à terre sans +prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de +frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours +prompte à soupçonner, lui dit qu'il fallait que quelqu'un +fût venu, pour que cette branche aux trois quarts brûlée +fût éloignée de plus de cent pas du feu qu'il avait laissé +allumé toute la nuit pour faire croire à sa présence.</p> + +<p>—Qui donc est venu? se demanda-t-il. Le comte et le +chevalier, Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui +eussent osé, à dix lieues à la ronde, s'aventurer la nuit +dans la baie des Trépassés! Or, je quitte à l'instant le +comte et le chevalier; Billaud-Varenne est à Brest. Keinec +n'avait pas son canot! Qui donc serait-ce?</p> + +<p>Carfor réfléchit longuement; puis il se frappa le front +et pâlit.</p> + +<p>—Marcof! murmura-t-il; Marcof, peut-être!</p> + +<p>—Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude.</p> + +<p>Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof était +debout entre le berger et le canot.</p> + +<p>—Que me veux-tu? demanda Carfor.</p> + +<p>—Te parler.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—En personne.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Tu le sauras.</p> + +<p>—Je ne veux pas t'entendre.</p> + +<p>—Tu n'en es pas le maître.</p> + +<p>—Tu as donc résolu de me contraindre.</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Assez.</p> + +<p>Et Marcof se retournant:</p> + +<p>—Venez, dit-il.</p> + +<p>Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie +de Carfor exprima une joie réelle.</p> + +<p>—Ah! pensa le berger, Keinec est ici; il est fort: tout +n'est pas perdu.</p> + +<p>Et s'adressant à Marcof:</p> + +<p>—Encore une fois, dit-il, que me veux-tu?</p> + +<p>—Entrons dans la grotte, tu le sauras.</p> + +<p>Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle +il pénétra. Marcof et ses deux compagnons l'y suivirent +pas à pas. Marcof prit pour siége un quartier de rocher. +Keinec et Jahoua se tinrent debout à l'entrée de la grotte. +Carfor promenait autour de lui un regard sombre et résolu; +il attendait que Marcof lui adressât la parole.</p> + +<p>—D'où viens-tu? lui dit le marin.</p> + +<p>—Que t'importe?</p> + +<p>—Je veux le savoir.</p> + +<p>—De quel droit m'interroges-tu?</p> + +<p>—Du droit qu'il me plaît de prendre, et, si tu le veux, +du droit du plus fort.</p> + +<p>—Je ne te comprends pas!</p> + +<p>—C'est ton dernier mot?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Réfléchis!</p> + +<p>—Inutile!</p> + +<p>—Très-bien! dit froidement Marcof.</p> + +<p>—Carfor! s'écria Keinec en s'avançant, il faut que tu +parles!</p> + +<p>—Qu'as-tu fait d'Yvonne? demanda Jahoua en même +temps.</p> + +<p>Le jour qui naissait à peine n'avait pas jusqu'alors permis +à Carfor de distinguer les traits du second compagnon +de Marcof. Terrifié par la subite apparition du marin +qu'il redoutait et savait son ennemi, le berger ne +s'était remis de son trouble qu'en reconnaissant Keinec +dont il espérait un secours. Mais, en voyant tout à coup +Jahoua, qu'il croyait mort, car il n'avait pas douté un +seul instant que Keinec ne l'eût tué, en voyant le fermier, +disons-nous, ses yeux exprimèrent malgré lui ce qui se +passait dans son âme. Marcof sourit ironiquement.</p> + +<p>—Tu ne t'attendais pas à les voir ensemble, n'est-ce +pas? dit-il.</p> + +<p>Carfor garda le silence. Alors Marcof s'adressant aux +deux jeunes gens:</p> + +<p>—Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l'entrée +de la grotte; je vous l'ordonne.</p> + +<p>Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se +tournant vers Carfor, reprenait:</p> + +<p>—Encore une fois, veux-tu répondre aux questions +que je vais t'adresser?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Tonnerre! tu parleras, cependant.</p> + +<p>Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et, +sans ajouter un seul mot, il le coupa en deux à l'aide d'un +poignard qu'il tira de sa ceinture. Cela fait, il répandit +un peu de poudre sur un rocher, et roula dedans le bout +de la corde qu'il convertit ainsi en mèche.</p> + +<p>—Pour la troisième fois, fit-il encore en s'adressant à +Carfor, veux-tu répondre!</p> + +<p>Le berger détourna la tâte.</p> + +<p>—Garrottez-le! ordonna le marin.</p> + +<p>Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérable +voulut opposer de la résistance, mais, terrassé en +une seconde, il fut bientôt mis dans l'impossibilité de +faire un seul mouvement. Les deux hommes lui tinrent +solidement les jambes et les bras.</p> + +<p>—Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible; +seulement, laissez-lui les pouces libres... Là, continua-t-il +en voyant ses ordres exécutés. Maintenant, Keinec, +prends ce bout de mèche et place-le entre ses pouces; +mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans +les chairs.</p> + +<p>Keinec s'empressa d'obéir. Lorsque les deux pouces de +Carfor furent liés ensemble, de façon que la mèche se +trouvât prise entre eux et passât de quelques lignes, Marcof +tira un briquet de sa poche, fit du feu et approcha l'amadou +allumé du bout de corde. Le feu se communiqua +rapidement à la poudre dont la mèche était saupoudrée.</p> + +<p>—Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d'une +voix parfaitement calme. Le drôle va parler tout à +l'heure, et il sera aussi bavard que nous le voudrons.</p> + +<p>Carfor sourit avec incrédulité.</p> + +<p>—De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là!... +continua le marin en reprenant sa place. Demande +à Keinec, il connaît l'invention pour l'avoir vu pratiquer +en Amérique parmi les peuplades sauvages. Tu souris, +à présent, mais quand les chairs commenceront à +griller lentement, tu parleras, et même tu crieras.</p> + +<p>Keinec et Jahoua frémissaient d'impatience. Marcof les +calma du geste. Les deux jeunes gens se rappelant le serment +d'obéissance qu'ils avaient fait à leur compagnon, +n'osaient exprimer toute leur pensée, mais ils trouvaient +la torture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne +et à ce que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant +quelques minutes, le plus profond silence régna +dans la grotte. Puis Carfor ne put retenir un soupir.</p> + +<p>—Cela commence! fit observer Marcof. Je savais bien +que le procédé était infaillible.</p> + +<p>En effet, l'extrémité de la mèche s'était consumée et la +corde commençait à brûler plus lentement encore les pouces +du berger. Suivant l'expression de Marcof, la chair +grillait sous l'action du feu. La peau se noircit et la chair +vive se trouva en contact avec la mèche enflammée. La +souffrance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle +comme un linceul, s'empourprait par moments, et les +veines de son cou et de son front se gonflaient à faire +croire qu'elles allaient éclater. Une sueur abondante perlait +à la racine des cheveux et inonda bientôt son visage. +Sa bouche se crispa; ses membres se roidirent. Marcof +contemplait d'un oeil froid les progrès de la douleur qui +commençait à terrasser le sauvage Breton.</p> + +<p>—Veux-tu parler? dit-il.</p> + +<p>Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.</p> + +<p>—Non! répondit-il.</p> + +<p>—A ton aise! nous ne sommes pas pressés.</p> + +<p>—Si je le tuais! s'écria Keinec.</p> + +<p>—Silence! fit Marcof en écartant le jeune homme qui +s'était avancé.</p> + +<p>La douleur devint tellement vive que Carfor ne put +étouffer un cri.</p> + +<p>—Au secours! cria-t-il; à moi!... à l'aide!...</p> + +<p>—Crois-tu donc que quelqu'un soit ici pour t'entendre? +Tes amis les révolutionnaires ne sont pas là.</p> + +<p>—A moi! les âmes des Trépassés! hurla le berger, +Keinec et Jahoua tressaillirent. Marcof remarqua le +mouvement.</p> + +<p>—Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de +dire. Inutile de jouer au sorcier, entends-tu? Tes contes +sont bons pour effrayer les enfants et les femmes, mais +nous sommes ici trois hommes qui ne craignons rien. +N'est-ce pas, mes gars?</p> + +<p>—Dis-nous où est Yvonne? fit Keinec en secouant le +berger par le bras.</p> + +<p>—Laisse-le! il te le dira tout à l'heure, répondit +Marcof.</p> + +<p>Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans +des convulsions effrayantes.</p> + +<p>—Il ne parlera pas! fit Jahoua.</p> + +<p>—Bah! continua Marcof en haussant les épaules. J'ai +vu des Indiens qui n'avaient la langue déliée qu'à la troisième +mèche, et j'ai de quoi en faire deux autres.</p> + +<p>—Déliez-moi! déliez-moi! s'écria Carfor.</p> + +<p>—Tu parleras?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Tu diras la vérité?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Détache la mèche, Jahoua.</p> + +<p>Le fermier trancha les liens d'un coup de couteau. Carfor +poussa un soupir et s'évanouit.</p> + +<p>—Va chercher de l'eau, Keinec, continua froidement +Marcof.</p> + +<p>Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger +avait rouvert les yeux. Marcof alors procéda à l'interrogatoire.</p> + +<p>—Tu sais qu'Yvonne a disparu? dit-il à Carfor.</p> + +<p>—Oui! répondit le berger.</p> + +<p>—On l'a enlevée?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Tu as aidé à l'enlèvement?</p> + +<p>Carfor hésita.</p> + +<p>—La seconde mèche! fit Marcof.</p> + +<p>—Je dirai tout! s'écria Carfor, dont les cheveux se +hérissèrent à la pensée d'une torture nouvelle.</p> + +<p>—Réfléchis avant de répondre! Ne dis que la vérité, +ou tu mourras comme un chien que tu es.</p> + +<p>—Je dirai ce que je sais; je te le jure.</p> + +<p>—Réponds: tu as aidé à l'enlèvement?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu n'étais pas seul?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qui t'accompagnait?</p> + +<p>—Deux hommes: le maître et le valet.</p> + +<p>—Le nom du maître?</p> + +<p>—Je l'ignore!</p> + +<p>—Le nom du maître!</p> + +<p>—Je ne sais pas!</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria Marcof en laissant enfin éclater la +colère qu'il s'efforçait de contenir depuis si longtemps. +Tonnerre! le temps presse, et l'on martyrise peut-être la +jeune fille, tandis que les gendarmes vont revenir à Fouesnan +traquer le père. La seconde mèche!</p> + +<p>—Grâce! s'écria Carfor.</p> + +<p>—La seconde mèche!</p> + +<p>—Je parlerai!...</p> + +<p>—Faites vite, mes gars! continua le marin.</p> + +<p>Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défendre, +poussait des cris déchirants. La seconde mèche, +fut attachée et allumée. Le malheureux devenait fou de +douleur; car les chairs se rongeaient au point de laisser +l'os à nu.</p> + +<p>—Le nom de cet homme? demanda Marcof.</p> + +<p>—Grâce! pitié!</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Le chevalier de Tessy!</p> + +<p>—Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne?</p> + +<p>—Il l'aimait!</p> + +<p>—Combien t'a-t-il payé, misérable infâme?</p> + +<p>Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question.</p> + +<p>—Cinquante louis! murmura le berger.</p> + +<p>—Chien! tu ne mérites pas de pitié!</p> + +<p>Qu'il meure! s'écria Jahoua.</p> + +<p>—Plus tard, répondit Keinec, Après Marcof, c'est à +moi qu'il appartient.</p> + +<p>Carfor s'était évanoui de nouveau. Marcof délia une +seconde fois les cordes, et le berger revint à lui.</p> + +<p>—Où est Yvonne? demanda le marin.</p> + +<p>—Je l'ai laissée près d'Audierne.</p> + +<p>—Mais où l'a-t-on emmenée?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Réponds!</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent +de vérité, que Marcof vit bien qu'il ignorait en effet +ce qu'était devenue la jeune fille.</p> + +<p>—Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.</p> + +<p>—Allez armer le canot!</p> + +<p>Les jeunes gens s'élancèrent. Marcof se rapprocha de +Carfor et lui posa la pointe de son poignard sur la gorge.</p> + +<p>—Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon? +dit-il.</p> + +<p>—Oui, répondit Carfor.</p> + +<p>—Le nom de ce compagnon?</p> + +<p>—Le comte de Fougueray.</p> + +<p>—Ce sont des agents révolutionnaires?</p> + +<p>Carfor leva sur le marin un oeil où se peignait la stupéfaction.</p> + +<p>—Réponds! ou je t'enfonce ce poignard dans la gorge! +continua Marcof en faisant sentir au misérable la pointe +de son arme.</p> + +<p>—Tu as deviné.</p> + +<p>—Quels sont les autres agents avec toi et eux deux?</p> + +<p>—Billaud-Varenne et Carrier.</p> + +<p>—Où sont-ils?</p> + +<p>—A Brest</p> + +<p>—Les mots de passe et de reconnaissance? Parle vite, +et ne te trompe pas!</p> + +<p>—<i>Patrie et Brutus</i>.</p> + +<p>—Sont-ils bons pour toute la Bretagne?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Pour la Cornouaille seulement?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—C'est bien.</p> + +<p>En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la +grotte.</p> + +<p>—L'embarcation est à flot, et la brise vient de terre, +dit Keinec.</p> + +<p>—Embarquons, alors.</p> + +<p>—Un moment, continua le jeune homme en s'avançant +vers Carfor.</p> + +<p>—Que veux-tu faire?</p> + +<p>—M'assurer qu'il ne fuira pas.</p> + +<p>Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient +Carfor, le bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il +le porta vers une crevasse de la falaise. Puis, aidé par +Jahoua, il y introduisit le corps du berger et combla l'entrée +avec un quartier de roc.</p> + +<p>—Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai! +murmura-t-il.</p> + +<p>Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussèrent +au large.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> + +<h3>AUDIERNE.</h3> + + + + +<p>Ainsi que l'avait fait remarquer Keinec, la brise était +bonne, car le vent venait de terre. Le canot glissant rapidement +sur la vague, doubla le promontoire de la baie +et mit le cap sur Audierne, où Carfor avait dit avoir laissé +Yvonne.</p> + +<p>Marcof espérait obtenir là de précieux renseignements. +Mais le destin semblait avoir pris à tâche de contrarier +et de retarder les recherches des trois hommes en venant +au secours des misérables qu'ils poursuivaient. A peine +l'embarcation prenait-elle la haute mer qu'une saute de +vent vint entraver sa marche. Une forte brise de nordouest +souffla tout à coup.</p> + +<p>Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur +les avirons sans pouvoir gagner sur le vent debout qui +se carabinait de plus en plus, suivant l'expression des matelots. +Marcof était trop bon marin pour ne pas reconnaître +qu'il deviendrait bientôt impossible de lutter contre la +brise. Risquer de faire sombrer le canot eût été l'acte +d'un fou.</p> + +<p>—Il faut retourner à Penmarckh! dit-il.</p> + +<p>—Retourner! s'écrièrent ensemble les deux jeunes +gens.</p> + +<p>—Eh! sans doute! que voulez-vous faire? Bientôt nous +reculerons au lieu d'avancer. Virons de bord et retournons +au <i>Jean-Louis</i>. La brise nous y portera promptement. +Je ferai armer le grand canot; je prendrai avec nous +douze hommes, et alors nous gagnerons sur le vent.</p> + +<p>Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir.</p> + +<p>—Allons par terre! dit Jahoua.</p> + +<p>—Nous arriverons une heure plus tard, répondit Marcof.</p> + +<p>—Alors virons de bord.</p> + +<p>—C'est ton avis, Keinec?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Armez les deux avirons à tribord et attendons, car +nous allons virer sons le vent, et la lame commence à être +forte.</p> + +<p>Ces ordres exécutés, l'embarcation, obéissant à l'impulsion +du gouvernail, présenta d'abord le travers à la brise, +puis tourna vivement sur elle-même.</p> + +<p>—Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marcof.</p> + +<p>Trois quarts d'heure ne s'étaient pas écoulés que le +canot accostait le lougre. Le soleil s'élevait rapidement +sur l'horizon. Marcof fit armer le grand canot, commanda +les canotiers de service, et sans prendre le temps de descendre +à terre il fit pousser au large.</p> + +<p>La nouvelle embarcation était vaste et spacieuse, et +pouvait aisément contenir trente hommes. Tenant admirablement +la mer, et enlevée par douze avirons habilement +maniés, elle luttait avec avantage contre le vent. +Néanmoins, ce ne fut que vers l'approche de la nuit qu'elle +parvint à gagner Audierne.</p> + +<p>L'entrée du canot dans le petit port vient donc correspondre +au moment où Jocelyn venait de reconnaître le chevalier +de Tessy et le comte de Fougueray dans les habitants +mystérieux de l'aile droite de l'abbaye de Plogastel, +au moment aussi où Hermosa plaçait devant Raphaël la +carafe de Syracuse contenant le poison des Borgia. Marcof, +Jahoua, et Keinec se séparèrent pour aller aux renseignements.</p> + +<p>Partout ils interrogèrent. Partout ils racontèrent brièvement +la disparition d'Yvonne. Nulle part ils ne purent +obtenir une seule parole qui les mît sur la trace des ravisseurs. +Les deux jeunes gens étaient en proie au plus +violent désespoir. Marcof seul conservait sa raison.</p> + +<p>—Fouillons le pays, dit-il.</p> + +<p>—Mais il n'y a ni village ni château dans les environs! +répondit Jahoua. Carfor nous aura trompés.</p> + +<p>—Je ne le crois pas.</p> + +<p>—L'abbaye de Plogastel est déserte, fit observer Keinec.</p> + +<p>—Dirigeons-nous toujours vers l'abbaye. La forêt est +voisine, et le comte de La Bourdonnaie aura peut-être +été plus heureux que nous.</p> + +<p>Jahoua secoua la tête.</p> + +<p>—Je n'espère plus, dit-il.</p> + +<p>—Ils auront gagné les îles anglaises, ajouta Keinec.</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria Marcof avec colère, le désespoir +est bon pour les faibles! Restez donc ici. Si vous ne voulez +plus continuer les recherches, je les ferai seul!</p> + +<p>Et, jetant sa carabine sur son épaule, le marin se dirigea +vers la campagne. Keinec et Jahoua s'élancèrent à +sa suite. Arrivé à la porte d'une ferme voisine, Marcof +s'arrêta.</p> + +<p>—Tu dois avoir des amis dans ce pays? dit-il à Jahoua.</p> + +<p>—Oui, répondit le fermier.</p> + +<p>—Connais-tu le propriétaire de cette ferme?</p> + +<p>—C'est Louis Kéric, mon cousin.</p> + +<p>—Frappe alors, et demande des chevaux.</p> + +<p>En voyant Marcof ferme et résolu, ses deux compagnons +sentirent renaître une lueur d'espoir; Jahoua obéit +vivement. Le fermier auquel il s'adressait mit son écurie +à la disposition de son cousin. Trois bidets vigoureux furent +lestement sellés et bridés. Les trois hommes partirent +au galop. Dix heures du soir sonnaient à l'église +d'Audierne à l'instant où ils s'élançaient dans la direction +de l'abbaye. Marcof était en tête.</p> + +<p>Arrivés à la moitié environ du chemin qu'ils avaient à +parcourir pour atteindre l'abbaye de Plogastel, les trois +cavaliers, qui suivaient au galop la route bordée de genêts, +entendirent un sifflement aigu retentir à peu de distance. +Marcof étendit vivement la main.</p> + +<p>—Halte! dit-il en retenant son cheval.</p> + +<p>—Pourquoi nous arrêter? demanda Keinec.</p> + +<p>—Parce que nos amis pourraient nous prendre pour +des ennemis et tirer sur nos chevaux. Attendez!</p> + +<p>Le marin répondit par un sifflement semblable à celui +qu'il avait entendu, puis il l'accompagna du cri delà +chouette.</p> + +<p>Alors il mit pied à terre.</p> + +<p>—Tiens mon cheval, dit-il à Jahoua. Et il s'approcha +des genêts. Deux ou trois hommes apparurent de chaque +côté de la route.</p> + +<p>—Fleur-de-Chêne! dit Marcof en reconnaissant l'un +d'eux.</p> + +<p>—Capitaine! répondit le paysan en saluant avec respect.</p> + +<p>—Avez-vous des prisonniers?</p> + +<p>—Aucun encore.</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria le marin en laissant échapper un +geste d'impatience furieuse. Vous veillez cependant?</p> + +<p>—Tous les genêts sont gardés.</p> + +<p>—Et les routes?</p> + +<p>—Surveillées.</p> + +<p>—Où est M. le comte?</p> + +<p>—Dans la forêt.</p> + +<p>—Bien, j'y vais. Donne le signal pour qu'on laisse continuer +notre route, car nous n'avons pas le temps de nous +arrêter.</p> + +<p>Fleur-de-Chêne prit une petite corne de berger suspendue +à son cou et en tira un son plaintif. Le même bruit +fut répété quatre fois, affaibli successivement par la distance.</p> + +<p>—Vous pouvez partir, dit le paysan.</p> + +<p>—Et toi, veille attentivement.</p> + +<p>Marcof se remit en selle, et les trois hommes continuèrent +leur route en activant encore les allures de leurs chevaux. +Bientôt ils atteignirent l'endroit où se soudait au +chemin qu'ils parcouraient l'embranchement de celui conduisant +à Brest.</p> + +<p>—Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hésiter.</p> + +<p>—Non, répondit le marin. Peut-être se sont-ils réfugiés +dans l'abbaye, et alors ils doivent garder l'entrée de +la route. Prenons celle de Brest, nous traverserons les +genêts en mettant pied à terre, et nous pénétrerons en +escaladant les murs de clôture du jardin. De ce côté, on +ne nous attendra pas.</p> + +<p>—Au galop! fit Keinec en s'élançant sur la route indiquée.</p> + +<p>Bien évidemment le hasard protégeait Diégo, car, sans +la réflexion de Marcof, les trois cavaliers, continuant droit +devant eux, se fussent trouvés face à face avec le comte +et Hermosa, qui quittaient en ce moment l'abbaye après +le meurtre de Raphaël.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVIII</h3> + +<h3>LE MOURANT.</h3> + + + + +<p>Après avoir fourni une course rapide, accomplie dans +le plus profond silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent +les genêts. De l'autre côté, on apercevait les clochetons +aigus, les tourelles gothiques et les toits aux +corniches sculptées de l'abbaye de Plogastel, qui, plus +sombres encore que le ciel noir, se détachaient au milieu +des ténèbres.</p> + +<p>Marcof et ses deux compagnons entrèrent dans les genêts. +Mettant tous trois pied à terre, ils attachèrent solidement +les brides de leur monture à un bouquet de vieux +saules qui se dressait à peu de distance de la route. Puis +ils s'enfoncèrent dans la direction de l'abbaye, se frayant +un chemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux +anguleux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs +têtes bientôt ils atteignirent le mur du jardin.</p> + +<p>Ce mur très-élevé eût rendu l'escalade assez difficile, si +le temps et la négligence des employés de la communauté +n'eussent laissé à la pluie le soin d'établir de petites brèches +praticables pour des gens même moins agiles que les +deux marins. Marcof et Keinec furent bientôt sur l'arête +du mur et aidèrent Jahoua à les rejoindre. Tous trois +sautèrent ensemble dans le jardin parfaitement désert, +à l'extrémité duquel se dressait la façade noire du bâtiment.</p> + +<p>Ils traversèrent le petit parc dans toute sa longueur et +examinèrent attentivement l'abbaye. Aucune lumière révélatrice +ne brillait aux fenêtres de ce côté.</p> + +<p>—L'abbaye est déserte! murmura Jahoua.</p> + +<p>—Allons dans la cour! répondit Marcof.</p> + +<p>Ils pénétrèrent dans le rez-de-chaussée du couvent à +l'aide d'une croisée entr'ouverte.</p> + +<p>—Puis, traversant en silence les cellules et le corridor, +ils se trouvèrent au pied de l'escalier.</p> + +<p>—Il y a de la lumière au premier étage! fit Keinec à +voix basse, en désignant de la main une faible lueur qui +rayonnait doucement au-dessus de sa tête.</p> + +<p>—Montons, répondit Marcof.</p> + +<p>—Je garde la porte ajouta Jahoua; vous m'appellerez +si besoin est.</p> + +<p>Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de +l'escalier. Arrivés sur le palier du premier étage, ils s'arrêtèrent +indécis et hésitants. Un long corridor se présentait +à eux.</p> + +<p>A droite une porte ouverte donnait accès dans une pièce +éclairée. C'était la chambre d'Hermosa, que, dans leur +précipitation, les deux misérables n'avaient pas pris soin +de refermer. Marcof s'avança vivement.</p> + +<p>—Personne! dit-il.</p> + +<p>—Personne! répéta Keinec étonné.</p> + +<p>Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le corridor, +se présenta une seconde porte, fermée cette fois, +mais sous laquelle passait une traînée de lumière. Marcof +et Keinec écoutèrent, lis entendirent un soupir, une +sorte de plainte douloureuse ressemblant au râle d'un +agonisant.</p> + +<p>—Cette chambre est habitée, murmura le jeune +homme.</p> + +<p>—Entrons! répondit Marcof sans hésitation.</p> + +<p>La porte résista.</p> + +<p>—Elle est fermée en dedans! reprit Keinec.</p> + +<p>—Mais, on dirait entendre les plaintes d'un mourant. +Écoute!...</p> + +<p>—C'est vrai!</p> + +<p>—Eh bien! enfonçons la porte.</p> + +<p>—Frappe!</p> + +<p>Keinec, d'un violent coup de hache, fit sauter la serrure. +La porte s'ouvrit, mais ils demeurèrent tous deux +immobiles sur le seuil. Ils venaient d'apercevoir un horrible +spectacle.</p> + +<p>Cette cellule était celle dans laquelle expirait le chevalier +de Tessy. Diégo, on s'en souvient peut-être, avait +renversé les candélabres. Raphaël, seul et se sentant mourir, +s'était traîné sur les dalles et était parvenu à allumer +une bougie. Mais sa main vacillante n'avait pu achever +son oeuvre. La bougie enflammée s'était renversée sur la +table et avait communiqué le feu à la nappe. La flamme, +brûlant lentement, avait gagné les draperies des fenêtres. +Raphaël, en proie aux douleurs que lui causait le poison, +se sentait étouffer par les tourbillons de fumée qui emplissaient +la chambre. Dans les convulsions de son agonie, +il avait renversé la table et le feu avait atteint ses +vêtement. Incapable de tenter un effort pour se relever, +il subissait une torture épouvantable. Ses jambes étaient +couvertes d'horribles brûlures, et au moment où Marcof et +Keinec pénétrèrent dans la pièce sur le plancher de laquelle +il gisait, le feu gagnait son habit.</p> + +<p>Marcof s'élança, brisa la fenêtre, arracha les rideaux à +demi consumés et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce +temps, avait saisi un seau d'argent dans lequel Jasmin +avait fait frapper du champagne, et en versait le contenu +sur Raphaël. Puis, aidé par le marin, il transporta le +mourant dans la chambre d'Hermosa.</p> + +<p>—Cet homme se meurt et est incapable de nous donner +aucun renseignement, dit Marcof après avoir déposé Raphaël +sur un divan. Il y a eu un crime commis ici; tout +nous porte à le croire. Fouillons l'abbaye, Keinec, et peut-être +découvrirons-nous ce que nous cherchons.</p> + +<p>Keinec pour toute réponse saisit un candélabre chargé +de bougies et s'élança au dehors. Marcof redescendit près +de Jahoua.</p> + +<p>Tous deux fermèrent soigneusement la porte d'entrée, +en retirèrent la clé, et, remontant au premier étage, ils +se séparèrent pour parcourir, chacun d'un côté différent, +le dédale des corridors et des cellules. Mais ce fut en vain +qu'ils fouillèrent le couvent depuis le premier étage jusqu'aux +combles, ils ne découvrirent rien.</p> + +<p>Jahoua, qui était redescendu et pénétrait successivement +dans les cellules, poussa tout à coup un cri terrible. +Keinec et Marcof accoururent. Ils trouvèrent le fermier +à genoux dans la chambre de l'abbesse et tenant entre ses +mains une petite croix d'or.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? s'écria Marcof.</p> + +<p>—Cette croix! répondit Jahoua.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—C'est celle d'Yvonne.</p> + +<p>—En es-tu certain fit Keinec en bondissant.</p> + +<p>—Oui! c'est sur cette croix qu'Yvonne priait à bord +du lougre pendant la tempête. Elle la portait toujours à +son cou.</p> + +<p>—Alors! on l'avait conduite ici? dit Marcof.</p> + +<p>—Qu'est-elle devenue?</p> + +<p>—L'abbaye est déserte!</p> + +<p>—On l'aura enlevée de nouveau.</p> + +<p>—Mon Dieu! où l'aura-t-on conduite?</p> + +<p>—L'homme que nous avons trouvé nous le dira! s'écria +Keinec.</p> + +<p>Et tous trois se précipitèrent vers la chambre d'Hermosa. +Raphaël n'avait pas fait un seul mouvement; seulement +le râle était devenu plus sourd et bientôt même +il cessa tout à fait.</p> + +<p>—Il est mort! fit Jahoua.</p> + +<p>Marcof lui posa la main sur le coeur.</p> + +<p>—Pas encore, répondit-il; mais il n'en vaut guère +mieux.</p> + +<p>—Comment le faire parler?</p> + +<p>—Fouille-le, Keinec; peut-être trouverons-nous quelque +indice.</p> + +<p>Keinec arracha l'habit et la veste qui couvraient Raphaël. +Il plongea ses mains frémissantes dans les poches, +et en retira un papier.</p> + +<p>—Donne s'écria Marcof en le lui arrachant.</p> + +<p>C'était une lettre. Le marin l'ouvrit rapidement.</p> + +<p>—L'écriture de Carfor! fit-il.</p> + +<p>—Lis! dit Keinec.</p> + +<p>—Adressée au chevalier de Tessy! continua Marcof.</p> + +<p>—Celui qui a enlevé Yvonne! s'écrièrent les deux +jeunes gens.</p> + +<p>—Cet homme est le chevalier de Tessy, alors?</p> + +<p>—Je tiens donc l'un de ces misérables! murmura +Marcof avec une joie féroce.</p> + +<p>Tous trois d'un même mouvement soulevèrent Raphaël.</p> + +<p>—Il faut lui donner la force de parler! s'écria Jahoua; +que nous sachions ce qu'il a fait d'Yvonne et ce +qui s'est passé ici, dussions-nous pour cela hâter sa +mort.</p> + +<p>Raphaël fit un mouvement. Il porta la main à sa poitrine +et à sa gorge, et balbutia quelques mots qu'il fut +impossible de comprendre.</p> + +<p>—Il veut boire dit Marcof en interprétant le geste dû +mourant.</p> + +<p>Jahoua descendit et remonta bientôt, apportant un vase +plein d'eau fraîche qu'il approcha de la bouche du chevalier. +Raphaël y trempa ses lèvres et parut éprouver un +peu de bien-être. Keinec le soutenait. Les lumières des +bougies frappaient en plein sur la figure décomposée du +misérable. Marcof porta la main à son front.</p> + +<p>—C'est étrange! murmura-t-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda Keinec.</p> + +<p>Marcof ne lui répondit pas, mais, prenant un flambeau, +il l'approcha du visage de Raphaël pour mieux en examiner +les traits.</p> + +<p>—C'est étrange! répéta-t-il, il me semble reconnaître +cet homme! et j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je +ne puis me rappeler positivement à quelle époque ni dans +quelles circonstances je l'ai rencontré.</p> + +<p>—N'est-ce donc pas là le chevalier de Tessy? s'écria +Jahoua.</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit Marcof, et cependant cette lettre +porte bien ce nom et semble lui appartenir.</p> + +<p>—Je crois qu'il a fait un mouvement! dit Keinec.</p> + +<p>—Alors nous allons savoir qui il est.</p> + +<p>Et tous trois se rapprochèrent du moribond, Marcof de +plus en plus singulièrement préoccupé, Keinec et Jahoua +poussés par l'unique désir d'apprendre de cet homme ce +qu'était devenue la jeune fille qu'ils aimaient tous deux.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIX</h3> + +<h3>LA FORÊT DE PLOGASTEL.</h3> + + + + + + +<p>Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait +déjà, mais il ne voyait pas encore. Il éprouvait cette courte +absence de douleurs qui précède le dernier moment.</p> + +<p>—Vous êtes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda +Marcof.</p> + +<p>Raphaël fit un effort. Un «oui» bien faible vint expirer +sur ses lèvres.</p> + +<p>—Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'écria Keinec.</p> + +<p>—Yvonne... balbutia le mourant.</p> + +<p>—Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua. +Réponds vite! qu'en as-tu fait?</p> + +<p>—Il m'a empoisonné! fit Raphaël en suivant le cours +de ses pensées sans paraître avoir compris ce que lui demandait +le fermier.</p> + +<p>—Empoisonné? s'écria Marcof.</p> + +<p>—Oui, empoisonné! «L'aqua-tofana!» la fiole que +lui avait donnée...</p> + +<p>Raphaël ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient +ses traits bouleversés. Marcof lui secoua le bras.</p> + +<p>—Qui t'a empoisonné? dit-il à voix basse.</p> + +<p>—Lui...</p> + +<p>—Qui, lui?</p> + +<p>—Oh!... J'étouffe!... Je brûle!... A moi! balbutia le +malheureux en se tordant.</p> + +<p>—Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'écria Jahoua +avec désespoir.</p> + +<p>—Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens +à notre aide!</p> + +<p>—Marcof?... répéta Raphaël que ce nom prononcé parut +faire revenir à lui. Marcof!</p> + +<p>—Me connais-tu donc?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Alors, réponds-moi. Où est Yvonne?</p> + +<p>—Oh! tu me vengeras! fit Raphaël en se cramponnant +au bras du marin, tu me vengeras!...</p> + +<p>—Mais, de qui?</p> + +<p>—De lui.... de celui qui... m'a assassiné.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Oh!... je ne puis... J'étouffe trop... je...</p> + +<p>Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha +ses vêtements et s'enfonça les ongles dans les chairs.</p> + +<p>—Yvonne! Yvonne! s'écria Keinec.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit le mourant.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé ici? fit Marcof en regardant +autour de lui.</p> + +<p>Puis revenant à Raphaël:</p> + +<p>—Qui était avec toi ici?</p> + +<p>—Lui.</p> + +<p>—Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-être?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est lui qui t'a empoisonné?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ton frère! s'écria le marin en reculant d'épouvante. +Raphaël se dressa sur son séant.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon frère! dit-il d'une voix nette.</p> + +<p>—Que dis-tu? fit Marcof en s'élançant près de lui.</p> + +<p>—La vérité!</p> + +<p>—Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans +les Abruzzes!</p> + +<p>Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards.</p> + +<p>—Ton nom! s'écria le marin.</p> + +<p>—Raphaël! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te +dire. Tu sauras la vérité... tu les livreras à la justice... +Elle n'est pas notre soeur... c'est sa maîtresse à lui... à...</p> + +<p>Raphaël s'arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche +entr'ouverte comme s'il allait prononcer un mot, puis +il retomba sur le divan, et se roidit dans une convulsion +suprême.</p> + +<p>—Il est mort! s'écria Keinec.</p> + +<p>—Mort! répéta Marcof avec stupeur.</p> + +<p>—Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant +les mains.</p> + +<p>Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le +bruit d'une détonation lointaine arriva jusqu'à eux par la +fenêtre ouverte. Cette détonation fut suivie de plusieurs +autres; puis tout rentra dans le silence.</p> + +<p>—Qu'est-ce cela? fit Keinec.</p> + +<p>Marcof, sans répondre, s'élança vers la fenêtre. Il écouta +attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore +résonner les échos, et ces coups de feu furent suivis rapidement +d'un sifflement aigu et du son d'une corne.</p> + +<p>—Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis +viennent d'arrêter quelqu'un! Peut-être est-ce l'autre, +son complice, son meurtrier qu'ils ont pris! Hâtons-nous. +Cet homme est bien mort! continua-t-il en s'approchant +de Raphaël. Le couvent est désert, allons à la forêt.</p> + +<p>Tous trois quittèrent vivement l'abbaye. La forêt de +Plogastel était proche; ils y arrivèrent rapidement en +passant au milieu des embuscades royalistes. Marcof se fit +reconnaître des paysans et demanda un guide pour le +conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des +royalistes était assis au pied d'un chêne gigantesque situé +au centre d'un vaste carrefour vers lequel rayonnaient +quatre routes différentes. Debout, près de lui, appuyé +sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne, mais +dont l'extérieur décelait une force musculaire peu commune. +Cet homme était M. de Boishardy.</p> + +<p>Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et +s'avança seul vers les deux chefs qui paraissaient plongés +dans une conversation des plus attachantes et des plus sérieuses. +M. de Boishardy parlait; M. de La Bourdonnaie +écoutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit +pour lui tendre familièrement la main.</p> + +<p>—Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda +le marin en se tournant vers le comte de La Bourdonnaie, +après avoir répondu au salut amical qui lui était +adressé.</p> + +<p>—Oui, répondit le royaliste; j'ai entendu les coups do +feu et le signal.</p> + +<p>—Où sont-ils?</p> + +<p>—On va les amener ici.</p> + +<p>—Bien! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne +suis pas un tiers importun.</p> + +<p>—Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire, +dans un moment favorable. Il n'y a pas de secret +entre nous, et M. de Boishardy me rapportait des nouvelles +des plus graves.</p> + +<p>—Des nouvelles de Paris? demanda Marcof.</p> + +<p>—Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a +quatre heures à peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir +vous les communiquer.</p> + +<p>—Sont-elles donc si importantes?</p> + +<p>—Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ +de la capitale il s'y est passé d'étranges choses. Écoutez.</p> + +<p>Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers +qu'il avait posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à +côté de lui, se mit à les parcourir rapidement tout en +s'adressant à ses deux auditeurs.</p> + +<p>—Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la +date du 26 mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le +5 juin l'Assemblée nationale a ôté au roi le plus beau +de ses droits, celui de faire grâce. Le 6, le roi et la famille +royale, qui allaient monter en voiture pour accomplir +une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux +Tuileries sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une +nouvelle publication du «<i>Credo d'un bon Français</i>» a eu +lieu dans plusieurs journaux, et a excité encore la fureur +populaire. Vous vous rappelez cette pièce ridiculement +fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être +causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires +ont cru flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers +du Poignard?»</p> + +<p>—Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo +dont vous parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois +en un roi, descendu de son trône pour nous, qui étant +venu au sein de la capitale par l'opération d'un général, +s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir royal fût +mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...»</p> + +<p>—Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette +seconde publication a fait plus de mal encore peut-être +que la première. «Pour se venger du dévouement dont +faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le +peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre +malheureux prince, sous les fenêtres duquel les chansons +insultantes retentissaient à toute heure. Enfin, le 20 +juin, le roi prit un parti énergique que lui conseillaient +depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit +fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné +de la reine, du dauphin, de Madame Royale, de +madame Élisabeth et de madame de Tourzel, gouvernante +des enfants de France, il s'est élancé sur la route de Montmédy. +Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient +du Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas.</p> + +<p>—Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa +propre cause? Il quitte Paris, il quitte la France peut-être?</p> + +<p>—Telle était son intention effectivement, dit le comte +de La Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment +de Royal-Allemand, était parti de Metz pour aller +au-devant du roi et protéger sa fuite.</p> + +<p>—Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?</p> + +<p>—Il n'a pu le faire!</p> + +<p>—Quoi! le roi est revenu?</p> + +<p>—Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu +à Sainte-Menehould par le maître de postes Drouet, il a +été arrêté à Varennes par les soins de Sauze, procureur +de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de Lafayette, +envoyé de Paris en toute diligence.</p> + +<p>—Le roi arrêté! dit Marcof avec une stupeur profonde.</p> + +<p>—Oui, arrêté! et écroué le 25 dans son propre palais, +interrogé comme un criminel par des commissaires de +l'Assemblée, et gardé à vue ainsi que sa famille, par les +soldats révolutionnaires!</p> + +<p>Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer, +par un mouvement involontaire, la batterie de sa +carabine.</p> + +<p>—Le roi, continua Boishardy, avait été ramené de Varennes +par trois envoyés de l'Assemblée: Latour-Maubourg, +Pétion et Barnave, qui ont voyagé dans la même +voiture que la famille royale, tandis que Maldan, Valory +et Dumoutier, les trois gardes-du-corps qui s'étaient dévoués +pour accompagner leur prince, étaient liés et garrottés +sur le siége, exposés aux injures de la populace, +qui riait autour du cortége de la royale victime! Pendant +ce temps, savez-vous ce que faisait le bon peuple parisien? +Il arrachait les enseignes où se trouvait l'effigie, +les armoiries ou seulement le nom du roi; il brisait dans +tous les lieux publics le buste de Louis XVI et un piquet +de cinquante lances faisait des patrouilles jusque dans le +jardin des Tuilleries en portant sur une bannière: «<i>Vivre +libre ou mourir Louis XVI s'expatriant n'existe +plus pour nous.</i>»</p> + +<p>—Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche, +la classe aisée?</p> + +<p>—La bourgeoisie? répondit Boishardy; elle fait chauffer +le four pour manger les gâteaux. Elle rit, elle plaisante; +elle a adopté un nouveau jeu, celui de «<i>l'émigrette</i>» +ou de «<i>l'émigrant</i>» ou de «<i>Coblentz</i>. C'est une espèce +de roulette suspendue à un cordon qui lui donne un +mouvement de va-et-vient perpétuel. «C'est une rage! +Aux portes des boutiques, m'écrit-on, aux fenêtres, dans +les promenades, dans les salons, à toute heure et partout, +les hommes, les femmes et les enfants s'en amusent.</p> + +<p>—Mais le roi, le roi? dit encore Marcof.</p> + +<p>—Je vous répète qu'il est prisonnier. Tenez, voici +le journal <i>l'Ami du roi</i>, lisez, et vous verrez qu'il ne peut +tenter une nouvelle évasion: un commandant de bataillon +passe la nuit dans le vestibule séparant le salon de la +chambre à coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes +de la milice citoyenne vont monter la garde dans +l'intérieur des appartements. Un égoût conduisant les +eaux du château des Tuileries à la rivière doit être bouché, +et on doit même murer les cheminées. Lafayette +donnera dorénavant le mot d'ordre sans le recevoir du roi, +et les grilles des cours et des jardins seront tenues fermées. +Quant à l'Assemblée nationale, elle cumule maintenant +les deux pouvoirs exécutif et délibérant.</p> + +<p>—Ensuite? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy +s'arrêter, et remettre ses papiers, ses lettres et ses +journaux dans sa poche.</p> + +<p>—C'est ici où s'arrêtent mes nouvelles, à la date du 26 +juin. Le dernier acte de l'Assemblée nationale a été de +faire apporter le sceau de l'État sur son bureau, et de déclarer +pour l'avenir ses décrets exécutoires, quoique privés +de la sanction royale.</p> + +<p>—Ainsi, dit Marcof, le roi n'est plus rien?</p> + +<p>—A peine existe-t-il même de nom.</p> + +<p>—Ils ont osé cela!</p> + +<p>—Oh! ils oseront bien autre chose encore si on les +laisse faire!</p> + +<p>—Mais on ne les laissera pas faire! s'écria le comte de +La Bourdonnaie en se levant.</p> + +<p>—C'est ce qu'il faut espérer! répondit Boishardy. Cependant +l'insurrection a bien de la peine à lever hautement +la tête.</p> + +<p>Marcof réfléchissait profondément.</p> + +<p>—La Rouairie commence à agir, dit le comte.</p> + +<p>—Mais nous n'avons encore que quelques hommes autour +de nous.</p> + +<p>—Les autres viendront.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Bientôt, mon cher. Mes renseignements sont certains +et précis; avant un an, la Bretagne et la Vendée seront +en armes: avant un an, la contre-révolution aura sur pied +une armée formidable; avant un an, nous serons les maîtres +de l'ouest de la France!</p> + +<p>—Un an, c'est trop long. Qui sait d'ici là ce que deviendra +le roi?</p> + +<p>—Nos paysans se décident lentement, vous le savez.</p> + +<p>—Activons-les, poussons-les, entraînons-les!</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Tuez les boeufs des retardataires et allumez une botte +de foin sous leurs toits; tous marcheront.</p> + +<p>—S'ils viennent à nous par force, ils nous abandonneront +vite.</p> + +<p>—Peut-être; mais le point essentiel est d'agir vite.</p> + +<p>—Que font les émigrés?</p> + +<p>—Ils dansent de l'autre côté du Rhin, et se moquent +de nous!...</p> + +<p>Le comte de La Bourdonnaie haussa les épaules.</p> + +<p>—Ils nous enverront bientôt des quenouilles comme à +ceux de la noblesse qui n'ont pas encore quitté la France.</p> + +<p>—C'est à quoi ils songent, soyez-en certains!</p> + +<p>—Corbleu! que le roi ne s'appuie donc que sur sa noblesse +de province. Elle ne l'abandonnera pas, celle-là!...</p> + +<p>—Nous le prouverons, Boishardy.</p> + +<p>Marcof, on le voit, ne prenait plus qu'une part silencieuse +à la conversation. Toujours absorbé par ses pensées +intimes, il était trop préoccupé pour pouvoir s'y mêler +activement. Son esprit, un moment distrait par les récits +de Boishardy, s'était promptement reporté sur la situation +présente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine:</p> + +<p>—Ces prisonniers ne viennent pas! dit-il avec impatience.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XX</h3> + +<h3>L'INTERROGATOIRE.</h3> + + + +<p>Un cri d'appel retentit au loin. Un second plus rapproché +lui succéda.</p> + +<p>—Voici nos hommes! fit le comte.</p> + +<p>Keinec et Jahoua s'étaient rapprochés. Une douzaine +de chouans, conduisant au milieu d'eux une femme, un +homme et un enfant, sortirent d'une allée voisine et s'avancèrent.</p> + +<p>—Où les avez-vous pris, mon gars? demanda M. de +La Bourdonnaie.</p> + +<p>—Près d'Audierne, répondit un paysan.</p> + +<p>—Ils n'étaient que trois?</p> + +<p>—Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un +autre homme.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Il a pris la fuite et nos balles n'ont pu l'atteindre.</p> + +<p>—Maladroits!</p> + +<p>—Nous avons fait pour le mieux.</p> + +<p>—Les prisonniers sont attachés?</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte.</p> + +<p>—C'est bien... je vais les interroger.</p> + +<p>Les paysans se retirèrent, et les prisonniers demeurèrent +en face du comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l'ont +deviné sans doute, n'étaient autres que Jasmin, Hermosa +et Henrique. L'enfant, nous pensons l'avoir dit, n'avait +pas onze ans encore. Effrayé de ce qui se passait, il se tenait +étroitement serré contre sa mère.</p> + +<p>Jasmin, pâle et défait, tremblait de tous ses membres, +jetant autour de lui des regards effarés. Hermosa, fière et +hautaine, relevait dédaigneusement la tête, et semblait +défier ceux entre les mains desquels elle se trouvait. Le +comte de La Bourdonnaie commença par interroger +Jasmin.</p> + +<p>—Qui es-tu? lui demanda-t-il.</p> + +<p>Mais avant que le valet pût ouvrir la bouche pour répondre, +Hermosa se tournant vers lui:</p> + +<p>—Je te défends de parler! dit-elle d'une voix impérative.</p> + +<p>—Oh! oh! belle dame! fit Boishardy en souriant ironiquement, +vous oubliez, je crois, devant qui vous êtes.</p> + +<p>—C'est parce que je m'en souviens que je parle ainsi.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Je suis femme de qualité!</p> + +<p>—Et nous sommes gentilshommes.</p> + +<p>—On ne s'en douterait pas.</p> + +<p>—Vous plairait-il de vous expliquer?</p> + +<p>—Des gentilshommes ne font pas d'ordinaire le métier +de voleurs de grand chemin.</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria Marcof, ne discutons pas et dépêchons.</p> + +<p>—Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy +en s'adressant au comte de La Bourdonnaie et au marin. +Madame voudrait sans doute prolonger la conversation, +mais je vous réponds qu'elle va parler nettement.</p> + +<p>Hermosa sourit.</p> + +<p>—D'abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes +nullement des voleurs, mais bien des personnages politiques. +Veuillez vous rappeler cela. Une insulte nouvelle +pourrait vous coûter la vie à tous trois. Réfléchissez!... +Vous venez de défendre à cet homme de répondre, n'est-ce +pas? Eh bien! ce sera vous alors, madame, qui allez +nous faire cet honneur. Ne riez pas!... je vous affirme +que je ne mens jamais. Veuillez m'écouter; je commence: +Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger, +pas plus que celui de m'avoir arrêtée, je ne vous +répondrai pas.</p> + +<p>—La chose devient piquante! Cet enfant est votre fils? +continua Boishardy en indiquant Henrique.</p> + +<p>Hermosa ne répondit que par un sourire railleur. Marcof +se mordait les lèvres avec impatience et tourmentait +la batterie de sa carabine. Boishardy, parfaitement calme, +siffla doucement. Un paysan s'avança: c'était Fleur-de-Chêne.</p> + +<p>—Ton fusil est-il chargé? demanda le chef.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine +de cet enfant.</p> + +<p>Fleur-de-Chêne épaula son arme et en dirigea l'extrémité +à bout portant sur Henrique. Hermosa poussa un cri +et voulut se jeter entre son fils et l'arme meurtrière, mais +Marcof lui saisit le bras et la cloua sur place.</p> + +<p>—Mon fils! dit-elle. Grâce!...</p> + +<p>—Allons donc! je savais bien que je vous ferais répondre! +continua Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chêne, +attention, mon gars; je vais interroger madame, à la +moindre hésitation de sa part à me répondre, tu feras feu +sans que je t'en donne l'ordre.</p> + +<p>—Ça sera fait! répondit le paysan.</p> + +<p>Hermosa était d'une pâleur extrême. En proie à la rage +de se voir contrainte à obéir, effrayée du péril qui menaçait +Henrique, elle tordait ses belles mains sous les cordes +qui les retenaient captives.</p> + +<p>—Votre nom? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Je suis la marquise de Loc-Ronan.</p> + +<p>—La marquise de Loc-Ronan! s'écria Marcof en bondissant.</p> + +<p>—Crois-tu qu'elle mente? fit Boishardy.</p> + +<p>—Non! non! répondit le marin. Elle doit dire vrai, et +c'est la Providence qui l'a conduite ici!</p> + +<p>Puis, se retournant vers Hermosa:</p> + +<p>—Vous êtes la soeur du comte de Fougueray et du +Chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda-t-il.</p> + +<p>—Répondez! dit Boishardy.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Oh! mes yeux s'ouvrent enfin! murmura Marcof.</p> + +<p>—Yvonne! Yvonne! glissa Keinec son oreille.</p> + +<p>—Nous allons tout savoir, patience! répondit le +marin.</p> + +<p>Boishardy continua l'interrogatoire.</p> + +<p>—D'où venez-vous?</p> + +<p>—De chez mon frère.</p> + +<p>—Où était votre frère?</p> + +<p>—A l'abbaye de Plogastel.</p> + +<p>—Ici près?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Où alliez-vous?</p> + +<p>—A Audierne.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour m'y embarquer.</p> + +<p>—Vous vouliez quitter la France?</p> + +<p>—Je voulais seulement quitter la Bretagne.</p> + +<p>—Quel est l'homme qui vous accompagne?</p> + +<p>—Mon valet.</p> + +<p>—Il se nomme?</p> + +<p>—Jasmin.</p> + +<p>—Et celui qui a fui</p> + +<p>—C'est mon frère.</p> + +<p>—Le comte de Fougueray?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Connaissez-vous ce comte? demanda Boishardy à +Marcof.</p> + +<p>—Oui, répondit le marin; c'est un agent révolutionnaire.</p> + +<p>—Vous en êtes certain?</p> + +<p>—J'en ai les preuves.</p> + +<p>—Alors, il faut les faire fusiller, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est mon avis!... dit le comte de La Bourdonnaie; +quoique tuer une femme me répugne, môme lorsqu'il s'agit +du bien de notre cause.</p> + +<p>Boishardy fit un geste d'indifférence.</p> + +<p>—Attendez! s'écria Marcof, il faut que je l'interroge.</p> + +<p>—Interrogez, mon cher ami!</p> + +<p>—Fleur-de-Chêne, dit Marcof, fais toujours attention...</p> + +<p>Puis, revenant à Hermosa:</p> + +<p>—Avec qui étiez-vous à l'abbaye?</p> + +<p>—Avec mon frère, je l'ai dit.</p> + +<p>—Avec le comte seulement?</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Vous hésitez?</p> + +<p>—Non! s'écria Hermosa.</p> + +<p>—Répondez donc!</p> + +<p>—Il y avait un autre homme avec nous.</p> + +<p>—Le nom de celui-là?</p> + +<p>—La chevalier de Tessy.</p> + +<p>—Votre second frère?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous mentez.</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Cet homme n'est pas votre frère.</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Fleur-de-Chêne! s'écria Marcof.</p> + +<p>—Grâce!.... fit Hermosa en se laissant tomber à genoux.</p> + +<p>—Faut-il faire feu? demanda froidement le paysan.</p> + +<p>—Attends encore!... répondit Marcof.</p> + +<p>Hermosa réfléchit rapidement. Elle se sentait prise +dans des mains de fer. Fallait-il avouer tout? Fallait-il +nier obstinément?</p> + +<p>Un aveu la perdait à tout jamais, car c'était raconter +sa vie infâme. D'un autre côté, ceux qui lui parlaient et +qui l'interrogeaient ne pouvaient pas avoir de preuves +contre ses assertions au sujet de sa famille. Elle se résolut +à soutenir le mensonge.</p> + +<p>—Répondez! reprit Marcof.</p> + +<p>—Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez +me faire tuer ensuite, fit Hermosa avec l'apparence +d'une victime résignée; mais vous ne sauriez me contraindre +à mentir.</p> + +<p>—Ainsi le chevalier de Tessy est votre frère?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Soit; je ne puis pas malheureusement vous prouver +le contraire. Mais songez bien maintenant à me répondre +franchement, car je jure Dieu que votre fils mourrait +sans pitié!</p> + +<p>—Interrogez donc!</p> + +<p>—Où avez-vous laissé le chevalier?</p> + +<p>—A l'abbaye.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Il était malade.</p> + +<p>—Prenez garde!</p> + +<p>—Je dis la vérité.</p> + +<p>—Attention, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars, et +tire sur l'enfant à mon premier geste.</p> + +<p>Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait où +allait en venir son interrogateur.</p> + +<p>—Le chevalier était empoisonné! accentua fortement +Marcof.</p> + +<p>—Oui, répondit Hermosa sans hésiter, car elle comprenait +que le moindre retard dans ses paroles coûterait +la vie à Henrique.</p> + +<p>Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle débauche, +cette femme avait conservé au fond de son coeur +un amour effréné pour son enfant. Mais cet amour était +celui de la louve pour ses louveteaux.</p> + +<p>—Qui a empoisonné le chevalier?</p> + +<p>—Le comte de Fougueray.</p> + +<p>—Son frère! s'écria Marcof. Vous entendez, messieurs?</p> + +<p>—Qui a versé le poison? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Qu'elle meure donc! fit le comte de La Bourdonnaie. +Cette misérable me fait horreur!</p> + +<p>—Non! dit vivement Marcof; je lui promets la vie si +elle dit là vérité sur ce que j'ai encore à lui demander.</p> + +<p>—Faites, répondit Boishardy.</p> + +<p>—Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait +enlevé une jeune fille? continua le marin.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Elle se nomme Yvonne.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—L'avez-vous vue?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Il y quelques heures à peine.</p> + +<p>Keinec et Jahoua poussèrent un rugissement de joie et +de colère. Marcof les arrêta de la main. Puis, revenant à +Hermosa:</p> + +<p>—Où était cette jeune fille?</p> + +<p>—A l'abbaye.</p> + +<p>—Où est-elle?</p> + +<p>—Écoutez-moi, fit vivement la misérable, craignant +qu'on ne prit pour hésitation de sa part l'ignorance où +elle était effectivement de ce qu'était devenue Yvonne.</p> + +<p>Elle raconta brièvement ce qu'elle savait. Elle dit comment +Yvonne avait été atteinte par les crises nerveuses, +comment le comte l'avait saignée, comment lui et le chevalier +l'avaient enfermée dans la cellule de l'abbesse, et +comment enfin elle, Hermosa, avait constaté le soir la +disparition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un +tel cachet de vérité à ses paroles, il était si naturel de +supposer qu'Yvonne eût profité de la plus légère circonstance +favorable pour fuir, que Marcof et ceux qui écoutaient +Hermosa ne doutèrent pas qu'elle ne parlât sincèrement.</p> + +<p>—La jeune fille est peut-être retournée à son village, +dit le comte de La Bourdonnaie.</p> + +<p>—C'est possible, répondit Boishardy.</p> + +<p>—Non, dit Marcof; elle devait être trop faible, et il y +a loin d'ici à Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le +pays l'auraient déjà arrêtée.</p> + +<p>—Mais qu'est-elle devenue alors? s'écria Jahoua.</p> + +<p>—Avez-vous visité les souterrains? demanda Hermosa +qui avait compris facilement que les trois hommes avaient +été à l'abbaye.</p> + +<p>Il lui était fort indifférent que l'on retrouvât ou non +Yvonne, et elle espérait attendrir ses juges en ayant l'air +de leur donner tous les éclaircissements qui étaient en son +pouvoir.</p> + +<p>—Il y a donc des souterrains dans l'abbaye? demanda +Marcof.</p> + +<p>—Oui, dit Fleur-de-Chêne, et de fameux!</p> + +<p>—Tu les connais?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu vas venir avec nous et nous conduire.</p> + +<p>—Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.</p> + +<p>—Guides-les, Fleur-de-Chêne. Je vous rejoins, mes +gars, dit Marcof.</p> + +<p>Fleur-de-Chêne et les deux jeunes gars disparurent +promptement. Hermosa poussa un soupir de soulagement. +Henrique n'était plus menacé par le fusil du paysan +breton.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire de cette femme? demanda +M. de La Bourdonnaie en désignant Hermosa.</p> + +<p>Marcof l'entraîna, ainsi que Boishardy, à quelques pas, +et, baissant la voix:</p> + +<p>—Il ne faut pas la tuer, dit-il.</p> + +<p>—Elle peut nous être utile?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Nous devons la garder à vie, alors?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je m'en charge, fit Boishardy.</p> + +<p>—Où la conduirez-vous?</p> + +<p>—Au château de La Guiomarais, où est le quartier général +de La Rouairie.</p> + +<p>—Très-bien.</p> + +<p>—Je l'emmènerai cette nuit même.</p> + +<p>Les trois chefs allaient se séparer, lorsqu'un paysan parut +dans la petite clairière où ils se trouvaient.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, Liguerou? demanda vivement le comte.</p> + +<p>—Un message pour vous, monsieur.</p> + +<p>—De quelle part?</p> + +<p>—De la part d'un monsieur que je ne connais pas, +répondit le paysan en présentant une lettre à La Bourdonnaie.</p> + +<p>—Où as-tu vu ce monsieur?</p> + +<p>—A deux lieues d'ici, sur la route d'Audierne. Il traversait +les genêts avec une femme habillée en religieuse +et un autre homme âgé. Nous les avons arrêtés, mais il +nous a donné le mot de passe et il a ajouté les paroles +convenues et qui désignent un chef. Alors, au moment +de s'éloigner, il m'a rappelé; je suis revenu; il a écrit +une lettre sur un papier avec un crayon, et il me l'a remise +en m'ordonnant de vous la porter sans retard. J'ai +obéi.</p> + +<p>—Bien, mon gars.</p> + +<p>Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cachet +ou plutôt déchirait une enveloppe collée avec de la +mie de pain.</p> + +<p>—Kérouët, dit-il en s'adressant à un homme qui tenait +à la main une torche de résine enflammée, éclaire-moi.</p> + +<p>Kérouët s'approcha vivement pour obéir à son chef. +Quelques lignes étaient tracées sur le verso de l'enveloppe. +Ces quelques lignes contenaient les mots suivants:</p> + +<p>«Prière au comte de La Bourdonnaie de faire passer +cette lettre par une main fidèle au capitaine Marcof, +commandant le lougre <i>le Jean-Louis</i> en relâche à Penmarckh.»</p> + +<p>—Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin, +ceci est pour vous.</p> + +<p>—Pour moi?</p> + +<p>—Voyez ce que l'on m'écrit.</p> + +<p>Marcof prit la lettre et l'enveloppe. A peine eut-il jeté +les yeux sur les lignes tracées au crayon qu'il tressaillit +et qu'une joie immense illumina sa mâle figure. Il venait +de reconnaître l'écriture du marquis de Loc-Ronan. +Prenant la torche des mains de Kérouët et se retirant à +l'écart, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et +son compagnon.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. Éloignez +tout le monde.</p> + +<p>La Bourdonnaie donna l'ordre d'emmener les prisonniers +et de veiller sur eux.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Boishardy lorsqu'ils furent +seuls tous trois.</p> + +<p>—Je suis autorisé à vous révéler un secret, répondit +Marcof. Écoutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan +n'est pas mort.</p> + +<p>—Philippe n'est pas mort! s'écria Boishardy.</p> + +<p>—Impossible! fit le comte; j'ai assisté à ses funérailles.</p> + +<p>—Je vous le répète pourtant: le marquis de Loc-Ronan +n'est pas mort.</p> + +<p>—Impossible! impossible!</p> + +<p>—Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est +datée de ce soir même.</p> + +<p>—C'est une bénédiction du ciel! murmura M. de La +Bourdonnaie en regardant la lettre que lui présentait +Marcof.</p> + +<p>—C'est un bras et un coeur de plus dans nos rangs, +ajouta Boishardy.</p> + +<p>—Expliquez-nous ce mystère, Marcof!</p> + +<p>—Je ne puis vous révéler les causes qui ont déterminé +le marquis à se faire passer pour mort. Il faut même que +vous gardiez le plus profond secret à cet égard. Toujours +est-il qu'il est vivant. Il quitte la Bretagne cette nuit +même, et voici ce qu'il m'écrit avec ordre de vous communiquer +ses intentions.</p> + +<p>—Nous écoutons.</p> + +<p>Marcof commença la lecture de la lettre:</p> + +<p>«Mon cher et aimé Marcof, écrivait le marquis, si tu +m'as cru mort, je viens porter d'un seul coup et sans préparation +aucune la joie dans ton âme, car je n'ignore pas +les sentiments qui t'attachent à moi. Si le bruit de ma +mort n'est pas encore arrivé jusqu'à toi, j'en bénirai le +ciel qui t'aura ainsi évité une douleur profonde. Dans +tous les cas, voici ce qu'il est important que tu saches; +le soir même du jour où mes funérailles ont été célébrées +dans le château de mes pères, je prenais la fuite avec Jocelyn.</p> + +<p>«Je me suis retiré dans l'abbaye de Plogastel, près de +mademoiselle de Château-Giron, qui avait continué à +habiter le couvent. Je comptais attendre là ton retour et +te donner les moyens de venir m'y joindre. Malheureusement, +Dieu en a ordonné autrement. Des misérables +m'ont poursuivi et ont découvert ma retraite. Je fuis +donc; je passe en Angleterre.</p> + +<p>«Communique cette lettre à nos principaux amis, afin +qu'ils sachent ce que je vais faire et qu'ils connaissent nos +moyens de correspondre. Je vais à Londres d'abord; là, +je verrai Pitt, et je m'efforcerai d'obtenir des secours en +armes et en argent. Je solliciterais l'appui d'une flotte +anglaise, s'il ne me répugnait d'associer des étrangers à +notre cause.</p> + +<p>«S'il m'accorde les secours que je demande, le roi +pourra l'en récompenser plus tard et rendre à l'Angleterre +ce qu'elle nous aura prêté. D'Angleterre j'irai en +Allemagne; je verrai Son Altesse Royale monseigneur le +comte de Provence. Je prendrai ses ordres que je vous ferai +passer.</p> + +<p>«Tu pourras te mettre facilement en communication +avec le pêcheur qui me conduit en Angleterre; il se +nomme Salaün et habite Audierne. A son retour, il te +remettra une nouvelle lettre de moi.»</p> + +<p>—C'est là tout ce qui concerne notre cause, messieurs, +dit Marcof en repliant la lettre.</p> + +<p>—Je répondrai à Philippe, dit Boishardy, et je vous +remettrai la lettre, Marcof.</p> + +<p>—Serez-vous encore à Penmarckh dans quatre jours? +demanda le comte de La Bourdonnaie.</p> + +<p>—Oui; je ne mettrai à la voile qu'après avoir reçu la +seconde lettre du marquis.</p> + +<p>—Bien; nous irons vous trouver à bord de votre lougre +dans quatre nuits.</p> + +<p>—Je vous attendrai, messieurs.</p> + +<p>Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs.</p> + +<p>—Pas de honte entre nous, dit-il; avez-vous besoin +d'argent?...</p> + +<p>—Non, répondit le comte.</p> + +<p>—Et vous, monsieur de Boishardy?</p> + +<p>—J'avoue qu'il m'en faudrait pour augmenter l'entraînement +général.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Oh! beaucoup.</p> + +<p>—Dites toujours.</p> + +<p>—Vingt-cinq mille écus environ.</p> + +<p>—Vous les aurez.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Quand vous viendrez à mon bord.</p> + +<p>—Ah ça! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le +pont de votre lougre? dit Boishardy en riant.</p> + +<p>—Pas sur le pont, mais dans la cale.</p> + +<p>—Quoi! sérieusement, cet argent est à vous? demanda +La Bourdonnaie.</p> + +<p>—J'ai trois cent mille livres à votre disposition, à bord +du <i>Jean-Louis</i>, et cinq cent mille autres cachées dans un +endroit connu de moi seul. Cet or est consacré au besoin +de notre cause.</p> + +<p>—Brave coeur! s'écria Boishardy; il donne plus que +nous!</p> + +<p>—J'ai toujours pensé que Marcof était un gentilhomme +qui reniait son origine et se cachait sous les habits +d'un matelot, ajouta M. de La Bourdonnaie en s'inclinant +avec une gracieuse politesse.</p> + +<p>—Ne vous occupez pas de cela, messieurs, répondit +Marcof en souriant avec fierté. Sachez seulement que je +puis vous recevoir et vous serrer la main sans que vous +descendiez trop du rang où vous a placé chacun le nom +de vos aïeux.</p> + +<p>—Nous n'en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa +main ouverte au marin.</p> + +<p>—Dans quatre nuits, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est convenu.</p> + +<p>—Et les prisonniers?</p> + +<p>—J'en réponds, dit encore Boishardy.</p> + +<p>—Adieu donc!</p> + +<p>Marcof quitta rapidement la clairière et prit la route de +l'abbaye de Plogastel.</p> + +<p>—Oh! se disait-il en se glissant dans les genêts.</p> + +<p>—Pauvre Philippe! je sais maintenant tes secrets. Je +connais la cause de ta fuite. Je devine celle qui te fait +abandonner la Bretagne au moment du danger. Mais je +suis là, frère, et je veille. Déjà deux des misérables qui +ont torturé ta vie sont entre mes mains, et le troisième +ne m'échappera pas? Mon Dieu! faites que je puisse rendre +à celui que j'aime de toute la force de mon coeur cette +tranquilité qu'il a perdue! Que je le voie heureux et que +je meure après s'il le faut. Mais comment se fait-il que ce +chevalier de Tessy soit le même homme que ce Raphaël +que j'ai rencontré jadis dans les Abruzzes? Il y a là-dessous +quelque horrible mystère que je saurai bien découvrir +plus tard. Oh! que je trouve ce comte de Fougueray, +que je le tienne en ma puissance comme j'y tiens sa +soeur maudite, et je parviendrai à leur faire révéler la +vérité! Va, Philippe, tu seras heureux peut-être, mais je +te ferai libre, je le jure!</p> + +<p>Marcof était arrivé devant l'abbaye. Il monta rapidement +à la chambre où il avait laissé Raphaël. Le cadavre +du malheureux était dans une décomposition complète. +La force du poison était telle qu'en quelques heures +il avait accompli l'oeuvre que la mort met plusieurs jours +à faire. L'air de la cellule était vicié par une odeur infecte +et insoutenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec +et Jahoua. Aucun d'eux ne lui répondit. L'abbaye semblait +déserte et abandonnée.</p> + +<p>—Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof; ils +n'ont pas besoin de moi en ce moment. Je vais visiter encore +la chambre qu'a habitée Yvonne et la sonder attentivement. +La jeune fille n'a pu fuir que par une ouverture +secrète qu'elle aura découverte.</p> + +<p>Ce disant, le marin entra dans la cellule de l'abbesse. +Il visita avec une profonde attention le plancher et les +murailles; puis, ne découvrant rien et supposant que les +meubles pouvaient cacher ce qu'il cherchait, il se mit en +devoir de les enlever de la chambre. Il s'adressa d'abord +au lit.</p> + +<p>Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof +sur la voie qu'Yvonne avait dû prendre pour se sauver. +Alors il voulut repousser le bahut d'ébène. Le meuble +résista. On se rappelle qu'il était scellé à la muraille +par l'un de ses angles.</p> + +<p>Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa +hache, il attaqua les deux battants de la porte du bahut. +Le bois craqua sous l'acier. Marcof arracha la porte qui +céda, et sonda l'intérieur avec le manche de son arme.</p> + +<p>Le fond, élevé sur quatre pieds, ne pouvait évidemment +pas mériter un long examen. Il frappa sur le côté +du meuble, qui devait être appuyé au mur. Le panneau +rendit ce son sec du bois derrière lequel il y a vide. +Marcof poussa un cri de joie et attaqua plus vigoureusement +encore l'ébène, qui bientôt joncha le plancher de +ses débris mutilés.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXI</h3> + +<h3>DIÉGO ET MARCOF.</h3> + + + + +<p>Une heure avant que Marcof ne franchit le seuil de l'abbaye +un homme chevauchant sur un magnifique étalon +anglais, galopait à fond de train sur la plage, dans la direction +d'Audierne. Cet homme étant le comte de Fougueray. +Arrivé dans la petite ville, et se jugeant à l'abri, +il s'était arrêté pour réfléchir à sa situation et prendre un +parti quelconque.</p> + +<p>—J'avais tort d'accuser Hermosa, pensait-il tandis +que son cheval reprenait haleine, et que la vapeur s'échappant +de ses flancs enveloppait le cavalier dans un +nuage de brouillard. Évidemment elle est tombée entre +les mains des paysans. Pourquoi ne l'ai-je pas emmenée +de suite à Audierne? Les drôles ont fait main basse sur +l'or qui se trouvait dans le coffre! Je suis ruiné, complètement +ruiné! mauvaise nuit! C'est ce Raphaël maudit +qui est cause de tout cela avec sa manie d'enlever les +jeunes filles! Que Satan torture ce bélître amoureux, et +j'espère pardieu qu'il n'y manque pas à cette heure. Que +dois-je faire? M'embarquer? A peine me reste-il dix louis! +Ah! si j'avais eu le temps d'emporter cette argenterie +massive que nous avons découverte dans l'abbaye! J'aurais +dû la fondre en lingots; rien n'était plus facile.... Je +réponds qu'il y en a bien pour vingt mille livres! Vingt +mille livres! continua-t-il en soupirant. Joli denier pour +un homme qui n'a pas le sou! Ah! si je pouvais... Pour +quoi pas? fit-il tout à coup en se redressant sur sa selle. +Les souterrains du château m'offrent un asile, et, en quelques +heures, j'aurai terminé mon opération métallurgique. +Excellente idée! Oui; mais ces damnés chouans +gardent les alentours. Ah! bah! qui ne risque rien n'a +rien! Risquons!</p> + +<p>Et, rassemblant ses rênes, Diégo se remit en marche; +mais cette fois au pas de son cheval. Au moment de s'engager +de nouveau sur la route de l'abbaye, il s'arrêta encore.</p> + +<p>—Je suis bien bon, murmura-t-il, de risquer à me +faire prendre pour une cible par ces fusils bas-bretons! +N'ai-je pas, pour pénétrer dans l'abbaye, les entrées des +souterrains qui donnent dans la campagne! Réfléchissons +un peu! La galerie que nous avons explorée en premier +donne dans la forêt de Plogastel. N'y songeons pas. +La forêt doit servir de quartier général à ces royalistes +endiablés. La seconde est sur la route de Penmarckh. +Si Yvonne a fui c'est par là qu'elle ramènera du secours. +Mais la troisième?...</p> + +<p>Et Diégo réfléchit profondément. Puis il reprit:</p> + +<p>—La troisième, si j'ai bonne mémoire, aboutit près de +Douarnenez, entre ce village et Pont-Croix, à quelque distance +de la mer. Environ à une lieue d'ici. Vingt minutes +de galop m'y conduiront, et, comme je suivrai la +plage, je n'aurai pas la crainte de rencontrer les chouans +qui n'occupent que le haut pays. En route!</p> + +<p>Diégo revint sur ses pas, traversa de nouveau Audierne, +et s'élança dans la direction indiquée. Diégo montait un +excellent coursier. En un quart d'heure il eut atteint Pont-Croix. +Rien n'était venu inquiéter sa marche. Là il s'orienta.</p> + +<p>Lorsque, après avoir pris possession de l'abbaye quelques +jours auparavant, il avait soigneusement visité les +souterrains, il avait attentivement examiné les entrées qui +y donnaient accès. Celle située sur le bord de la mer, à +peu de distance des falaises, était cachée aux regards des +passants par un travail admirable, oeuvre d'une main habile. +Elle donnait dans une petite grotte étroite et fort +basse dans laquelle il fallait pénétrer en se glissant sur les +genoux. Une porte, enduite d'une épaisse couche de granit, +était pratiquée au fond de cette grotte, et, se mouvant +par un ressort artistement dissimulé, s'ouvrait sur +la galerie. Diégo avait découvert le ressort faisant céder +la porte intérieurement. Donc, lorsqu'il eut dépassé Pont-Croix, +il mit pied à terre, et conduisant son cheval par +la bride, il se dirigea vers la grotte qu'il atteignit bientôt.</p> + +<p>Alors il attacha son cheval à un arbre voisin et se glissa +dans l'intérieur. Diégo était un homme de précaution. Il +avait sur lui une bougie et un briquet. Il fit du feu à l'aide +de l'un, et, le feu fait, il alluma l'autre. Puis il pressa le +ressort; la porte s'ouvrit et il pénétra dans la galerie.</p> + +<p>Ce moment coïncidait précisément avec celui où Hermosa, +Jasmin et Henrique étaient amenés devant le comte +de La Bourdonnaie, M. de Boishardy et Marcof. Il y avait +six heures environ que la pauvre Yvonne gisait à terre +en proie à la fièvre et au délire.</p> + +<p>Diégo, certain d'être seul, avança hardiment. Par mesure +de précaution, il tenait un pistolet à la main. Diégo +avait été doué par la nature prodigue d'une imagination +des plus vives. Son esprit, continuellement éveillé, travaillait +sans relâche. En traversant les souterrains, le +projet d'Hermosa, relatif à la seconde marquise de Loc-Ronan, +lui revint en tête. Il sourit.</p> + +<p>—J'ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les +chouans m'ont rendu grand service. Ils m'ont pris +soixante-quinze mille livres, mais ils me mettent en possession +de plus de deux millions. «Ils m'ont ruiné pour +le moment, mais ils me font riche pour l'avenir et libre +pour le présent. Ma foi! j'avais assez d'Hermosa! Elle +est entre leurs mains, qu'elle y reste! C'est le seul souhait +que je forme. J'irai seul à Rennes. Je verrai Julie de +Château-Giron, et je saurai bien la contraindre à m'abandonner +sa fortune, lors même qu'elle aurait appris la +mort du marquis. Elle ne voudra pas que l'on déshonore +sa mémoire. L'argenterie de la mère abbesse me mettra +à même de faire le voyage et d'attendre, s'il le faut, pour +mieux réussir. Allons! saint Janvier le patron des lazzaroni, +veille toujours sur moi! Grâce lui soient rendues! +Ah! fit-il tout à coup en poussant un cri de surprise et en +trébuchant. Il se retint à la muraille. Mais la bougie lui +avait échappé et s'était éteinte en tombant. Diégo était +brave. Cependant sa position était assez critique pour +qu'il fût excusable de ressentir un mouvement de terreur.</p> + +<p>Il était au milieu de souterrains inhabités depuis longtemps. +Quelque bête fauve avait pu en avoir fait son repaire. +Il avait heurté du pied un obstacle que l'on devait +supposer être un corps étendu en travers de la galerie.</p> + +<p>Aussi, s'appuyant à la muraille, son pistolet à la main, +il s'efforça de sonder les ténèbres. Il s'attendait à voir des +yeux flamboyants luire dans l'obscurité. Il n'en fut rien. +Rassuré par le silence qui régnait, Diégo se baissa et chercha +sa bougie. Bientôt il la retrouva et l'alluma promptement. +Alors il regarda à ses pieds. Un corps inanimé gisait +sur le sol humide, et c'était l'obstacle causé par ce +corps qui avait fait trébucher l'Italien.</p> + +<p>—Une femme! s'écria Diégo en s'approchant davantage +et en se baissant pour mieux éclairer l'être privé de +sentiment qui demeurait immobile à ses pieds. Une +femme! répéta-t-il en posant la bougie sur la terre.</p> + +<p>Ce corps, le lecteur l'a deviné, était celui de la malheureuse +Yvonne. Lorsque les forces avaient manqué à +la jeune fille, elle était tombée en avant la face contre +terre. Depuis elle n'avait pas bougé. Diégo l'enleva dans +ses bras.</p> + +<p>—Yvonne!... dit-il en demeurant stupéfait. Yvonne!... +morte peut-être! Non, continua-t-il, son coeur bat encore. +Comment a-t-elle pu se traîner jusqu'ici? Oh! je devine! +Elle aura découvert dans la cellule quelque ouverture secrète +que j'ignorais. Ma foi! je lui ai rendu un grand service +en la débarrassant de Raphaël, et elle m'en devra +quelque reconnaissance si elle en réchappe. Quelle jolie +tête! Per Bacco! Hermosa n'avait pas eu tort d'en être jalouse. +Que diable vais-je en faire?</p> + +<p>Diégo se mit à réfléchir.</p> + +<p>—Le temps presse, ajouta-t-il. Il faut prendre un parti. +Elle est sans connaissance, incapable de se défendre. Si +Je l'enlevais à mon tour? Oui, mais elle m'embarrassera. +D'un autre côté, j'ai la solitude en horreur! Elle remplacera +Hermosa!</p> + +<p>Sur cette détermination, Diégo prit dans ses bras le +corps de la jeune fille, retourna vivement sur ses pas et +atteignit bientôt l'entrée du souterrain.</p> + +<p>—Je la retrouverai ici, murmura-t-il en la déposant +doucement à terre, près de la porte donnant dans la grotte. +Maintenant faisons vite!</p> + +<p>Et, pressant sa course, il revint vers l'abbaye. Il pénétra +dans le corps de bâtiment, et gravit rapidement le +premier étage de l'escalier. En poussant la porte de la +chambre d'Hermosa, il recula.</p> + +<p>—Raphaël ici! s'écria-t-il à la vue du cadavre couché +sur le divan. N'est-il pas mort encore?</p> + +<p>Il s'approcha vivement.</p> + +<p>—Si fait, il est mort et bien mort! continua-t-il. Mais +alors quelqu'un est venu ici! On l'a transporté dans cette +pièce! Oh! pourvu que le misérable n'ait pas eu le temps +de parler!</p> + +<p>Diégo demeura immobile. Un bruit de pas retentit au +dehors. Diégo bondit vers le corridor.</p> + +<p>—Je suis perdu! on pénètre dans l'étage supérieur.</p> + +<p>Il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide. Une cellule +était ouverte; il s'y précipita. Là, il retint sa respiration, +pour être à même de mieux entendre. Keinec, Jahoua et +Fleur-de-chêne venaient d'entrer dans l'abbaye.</p> + +<p>—Montons-nous? demanda Fleur-de-Chêne.</p> + +<p>—Oui, répondit Jahoua.</p> + +<p>Diégo sentit une sueur froide inonder son visage. Le +misérable craignait la mort, et il ne s'illusionnait pas sur +sa position. Être pris était, pour lui, être tué.</p> + +<p>Il ne doutait pas que les hommes qu'il entendait ne fussent +des chouans, et lui, agent révolutionnaire, devait périr +sans miséricorde. Fleur-de-Chêne s'était élancé sur +l'escalier. Keinec le retint.</p> + +<p>—Inutile, dit-il; nous avons fouillé les étages supérieurs. +Allons de suite aux souterrains.</p> + +<p>—Soit!</p> + +<p>Les trois hommes s'éloignèrent. Diégo sentit une joie +suprême succéder à l'angoisse qui le torturait. Il n'était +pas découvert, donc il y avait encore de l'espérance. Il +entendit les pas résonner sur les dalles du corridor, puis +s'éloigner rapidement. Alors Diégo sortit de la cellule. +Il ne songeait plus à l'argenterie de l'abbesse.</p> + +<p>Retenant sa respiration, se coulant le long des murailles, +il descendit les marches avec des précautions infinies. Une +fois au rez-de-chaussé, il écouta attentivement.</p> + +<p>—Si je fuyais par la cour? pensait-il.</p> + +<p>Il fit quelques pas et s'arrêta.</p> + +<p>—Non! elle est sans doute gardée; puis, je serais arrêté +dans les genêts!</p> + +<p>Il revint vers l'escalier conduisant aux souterrains.</p> + +<p>—S'ils sont dans les deux autres galeries, je suis sauvé! +murmura-t-il.</p> + +<p>Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne étaient demeurés +à l'entrée des trois galeries, se consultant sur celle qu'ils +devaient explorer la première. Diégo pouvait entendre +leurs paroles de l'endroit où il était.</p> + +<p>Il sentait que des quelques minutes qui allaient suivre +dépendait son existence. Il essaya de balbutier une prière, +mais ses lèvres ne trouvaient que des blasphèmes.</p> + +<p>Pâle et tremblant, il écoutait comme le criminel qui attend +l'arrêt de ses juges. Enfin les trois hommes prirent +une décision. Ils continuèrent leurs recherches en poussant +en avant. Seulement Diégo ne put deviner tout d'abord, +au bruit de leurs pas, la direction qu'ils avaient prise.</p> + +<p>Il resta au sommet de l'escalier souterrain, n'osant +avancer encore, lorsqu'un nouveau bruit retentit derrière +lui. Quelqu'un pénétrait dans le couvent. Diégo se précipita +en avant et descendit quelques marches sous l'empire +d'une terreur folle.</p> + +<p>C'étaient les pas de Marcof que l'Italien avaient entendus. +Le marin, arrivant en dernier, avait voulu retourner +à la cellule qu'avait probablement occupée Yvonne. +Une fois de plus, Diégo voyait s'éloigner le péril.</p> + +<p>Bientôt la marche de Marcof résonna au-dessus de la +tête du misérable. Alors il continua à descendre. Les +trois galeries s'offrirent à lui. Toutes les trois étaient +sombres, et aucun rayon de lumière ne lui indiquait +celle qu'avaient suivie ceux qui venaient d'y pénétrer. +C'était la galerie de gauche qui conduisait à la grotte.</p> + +<p>Diégo examina d'abord attentivement celle de droite. +Il avança doucement; il ne vit rien. Alors il prit celle +du milieu. Au bout de quelques pas, il aperçut au loin +la lueur d'une torche.</p> + +<p>—Sauvé! murmura-t-il avec joie.</p> + +<p>La galerie de gauche était libre. Diégo n'avait pas de +lumière. Dans la précipitation de sa fuite, il avait laissé +la bougie allumée dans les souterrains près du cadavre +de Raphaël. Il se précipita donc dans l'obscurité, se guidant +sur la muraille qu'il suivait de la main. Cependant +il avançait rapidement. Déjà il avait franchi plus d'un tiers +de la distance qui le séparait encore de la grotte, lorsqu'une +porte s'ouvrit brusquement derrière lui et qu'un +homme s'élança à son tour dans la galerie. Cet homme +tenait une torche à la main. C'était Marcof.</p> + +<p>Le marin, après avoir brisé le bahut d'ébène, avait +facilement découvert l'ouverture secrète donnant dans la +cellule de l'abbesse, et espérant être sur les traces d'Yvonne, +il était descendu. En pénétrant dans la galerie, il vit un +homme bondir devant lui et s'éloigner.</p> + +<p>Marcof appela, croyant avoir affaire à l'un de ses compagnons +qu'il savait être dans les souterrains. Ne recevant +pas de réponse, il poursuivit celui qui fuyait.</p> + +<p>—Arrête! cria-t-il en tirant on pistolet de sa ceinture, +Arrête!... ou je fais feu!</p> + +<p>Diégo continua sa course en augmentant de vitesse; il +était protégé par l'obscurité. Marcof fut donc obligé d'ajuster +au hasard et de tirer au juger.</p> + +<p>La balle effleura la tête de l'Italien et se perdit dans la +voûte. Mais Marcof, sa torche d'une main, sa hache de +l'autre, bondissait comme un lion en fureur à la poursuite +de sa proie.</p> + +<p>Diégo s'aperçut promptement qu'il ne pouvait lutter +d'agilité; il se retourna. Ne voyant qu'un seul homme, +il tint ferme. Le marin arriva sur lui. La torche qu'il portait +le mettait en pleine lumière.</p> + +<p>—Marcof! s'écria Diégo dont les dents grincèrent +de rage. Marcof! je vais te payer la dette que je te dois!</p> + +<p>Et levant son pistolet, il fit feu presque à bout portant. +La balle atteignit le marin en pleine poitrine. Marcof +poussa un cri rauque, tourna sur lui-même et tomba. En +ce moment Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne, attirés +par le bruit de la première détonation, accouraient en +toute hâte.</p> + +<p>Diégo était à l'extrémité du souterrain. Il saisit Yvonne +toujours étendue sans connaissance à l'endroit où il l'avait +laissée, et faisant jouer le ressort, il s'élança dans la grotte +en attirant vivement la porte à lui.</p> + +<p>—Sauvé, vengé, j'emporte la jolie Bretonne! fit-il +en souriant et en pressant Yvonne sur sa poitrine. C'est +trop de bonheur! A moi maintenant le plaisir, la liberté +et les millions de la marquise!</p> + +<p>Puis il se glissa avec son fardeau par l'étroite ouverture, +courut à son cheval, le détacha, plaça Yvonne sur +l'encolure, sauta en selle, et disparut au galop dans la direction +de Brest au moment où Keinec, après avoir arraché +les gonds de la porte, bondissait sur la plage. Jahoua +le suivait.</p> + +<p>Tous deux avaient vu tomber Marcof et enlever celle +qu'ils aimaient. L'expression de leur physionomie était effrayante. +On y lisait, comme ont eût lu dans un livre ouvert, +les sentiments terribles de la colère, de la haine, de +la rage, de la soif du sang. Leur impuissance présente +ajoutait encore à l'horreur de leur situation morale, car +ils ne pouvaient espérer, à pied, atteindre le ravisseur qui +fuyait sur un bon cheval. Ils se regardèrent muets de +douleur.</p> + +<p>Puis, par un mouvement admirable qui décelait tout +ce que ces deux jeunes et vaillants coeurs renfermaient de +richesses, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. +Ces deux hommes, ennemis la veille, s'étreignirent en +frères.</p> + +<p>—Jahoua! s'écria Keinec, si tu sauve Yvonne je te +jure, par le Dieu vivant, que je ne m'opposerai pas à +votre union.</p> + +<p>—Je fais le même serment, Keinec! répondit le fermier.</p> + +<p>—Alors, elle sera à celui qui l'aura sauvée!</p> + +<p>—A celui qui l'aura sauvée! répéta Jahoua.</p> + +<p>Pendant ce temps Fleur-de-Chêne essayait d'arrêter le +sang qui coulait à flots de la poitrine de Marcof, et Diégo, +longeant les falaises, disparaissait à l'horizon. La coiffe +blanche d'Yvonne, dont la tête ballottée par le galop du +cheval vacillait sur le bras du ravisseur, se distingua +quelque temps encore, puis tout disparut dans un nuage +de poussière.</p> + +<p>Les deux jeunes gens devaient-ils tenir leur serment? +Yvonne devait-elle demeurer la proie du bandit? Marcof +devait-il mourir? Que ceux de mes lecteurs, que la longueur +de ce volume n'aura pas lassés, veulent bien s'adresser +au Marquis de Loc-Ronan et ils auront réponse +aux précédentes questions.</p> + + + +<p>FIN.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN *** + +***** This file should be named 17372-h.htm or 17372-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/7/17372/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/17372-h/images/01.png b/17372-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a1047f5 --- /dev/null +++ b/17372-h/images/01.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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